The Project Gutenberg eBook of L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: L'Alfabet européen appliqué aux langues asiatiques Author: C.-F. Volney Release date: February 11, 2018 [eBook #56545] Language: French Credits: Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES *** Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) +--------------------------------------------------------------------+ | | | Au lecteur. | | | | Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, | | et l'orthographe d'origine a été conservée. Seules les erreurs | | clairement introduites par le typographe ont été corrigées. 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Les notes finales ont été numérotées | | F1 à F7. | | | +--------------------------------------------------------------------+ L’ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES. SIMPLIFICATION DES LANGUES ORIENTALES. L’HÉBREU SIMPLIFIÉ PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE. PAR C. F. VOLNEY, COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE, HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA. [Logo JP] PARIS, PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS. M DCCC XXVI. ŒUVRES DE C. F. VOLNEY. DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE. TOME VIII. IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, RUE JACOB No 24. L’ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES. OUVRAGE ÉLÉMENTAIRE, UTILE A TOUT VOYAGEUR EN ASIE. Ne quis igitur tanquam parva fastidiat grammatices elementa;.... quia interiora velut sacri hujus adeuntibus apparebit multa rerum subtilitas quæ non modo acuere ingenia puerilia, sed exercere altissimam quoque eruditionem ac scientiam possit. QUINTILIANUS, lib. I, c. IV. Ne dédaignez point comme minutieux les élémens alfabétiques;...... car si vous scrutez leurs replis mystérieux, vous en verrez sortir une foule de questions subtiles, capables non-seulement d’exercer les enfans, mais d’embarrasser les esprits les plus savans et les plus profonds. QUINTILIEN, liv. I, c. 4. ÉPITRE DÉDICATOIRE A L’HONORABLE SOCIÉTÉ ASIATIQUE, SÉANTE A CALCUTA. MONSIEUR LE PRÉSIDENT ET MESSIEURS, Si les dédicaces ont pour motif de manifester les sentimens de gratitude qui animent un auteur, et de solliciter un suffrage puissant qui accrédite près du public une production nouvelle, à qui dédierais-je mon nouveau livre plus légitimement qu’à l’honorable Société asiatique, qui, depuis des années, me gratifie de faveurs distinguées, et qui, par la nature de ses travaux, par les circonstances où elle vit, par les lumières qu’elle rassemble, est le tribunal éminemment compétent dans la question que j’ai l’honneur de lui soumettre? Déjà, messieurs, il y a vingt ans, une première tentative en ce même genre me valut la flatteuse distinction d’être porté au rang de vos associés... Comment oublierais-je une faveur où se peignit si bien la libéralité de vos principes? Une guerre funeste déchirait deux grands peuples que le ciel n’a point fait ennemis: je cherchai, sur une terre étrangère, _la paix_, _seul bien_ de l’homme studieux.... Une main amie vous présenta mon livre, alors récent, _de la Simplification des Langues orientales_[1]: vous jugeâtes ma méthode fondée en principes, utile en pratique; et, laissant à part les passions des gouvernemens, vous affiliâtes à une société de savans _anglais_ l’auteur _français_ du _Voyage en Syrie_ et des _Ruines_, comme pour déclarer qu’entre les vrais amis de la civilisation il n’existe de barrière ni de nation, ni de secte. [1] Ce livre fut publié en 1795: l’auteur partit dans l’année pour les États-Unis; il fut élu membre honoraire de la Société asiatique en 1798. Ayant eu le bonheur en 1803 de faire parvenir à Calcuta le premier exemplaire du bel ouvrage de M. Denon, la Société asiatique lui adressa en retour la collection de ses _Recherches_, dès-lors extrêmement rare, et depuis cette époque elle a pris soin que chaque nouveau volume lui fût transmis. Jusque-là, je n’avais porté à _mon systême_ que l’affection de la paternité; votre suffrage, en l’ennoblissant, me fit y attacher plus d’estime: je regardai comme un devoir de le rendre plus digne de vous: à titre d’innovation, il ne pouvait manquer d’être attaqué par les anciennes habitudes; je veillai l’occasion de le défendre: cette occasion se présenta en 1803: le gouvernement français venait de commander le somptueux ouvrage de la _Description de l’Égypte_; il voulut qu’une carte géographique y fût jointe, et que sur cette carte la double nomenclature arabe et française fût tracée littéralement correspondante. Les _arabistes_ de Paris trouvèrent la chose impraticable, vu la différence des prononciations: mes idées nouvelles sur cette matière étaient connues, je fus invité à en faire l’application; mais considérant qu’elles étaient repoussées par nos _orientalistes_, et ne voulant pas hasarder l’honneur d’un monument public pour une petite vanité personnelle, je priai que, sous la forme d’un jury, il fût établi un champ-clos où la querelle scientifique fût jugée entre mes adverses et moi par la force de la logique. Le choix des juges était épineux; ils devaient surtout être impartiaux: pour cet effet, je proposai trois savans éminens par leurs connaissances mathématiques[2]: n’étant point versés dans l’arabe, ils furent surpris de leur mission; mais bientôt, ayant reconnu qu’il ne s’agissait que d’une opération algébrique, ils furent presque étonnés de la voir mise en litige. [2] MM. Monge, Berthollet, La Croix. Dans les formes du jury, j’étais _seul_ une partie égale à mes adverses, au nombre de _sept_. Le gouvernement crut plus équitable de nous constituer tous en une commission de douze membres votant par majorité. Sous cette forme nouvelle, _ma cause_ dut sembler perdue; mais tel fut le degré d’évidence où la discussion la porta, qu’au moyen d’un seul amendement _prévu_, mon systême de transcription européenne fut admis par une majorité des deux tiers. J’ai l’honneur de vous adresser le procès-verbal qui constate les faits; il est fâcheux que cet acte trop sommaire n’ait point relaté les objections et leurs solutions, pour épargner les redites qui peuvent se reproduire en de nouvelles discussions. L’ensemble de mes vues ayant été sanctionné par un décret officiel, peut-être on demandera pourquoi je présente aujourd’hui un nouveau travail: des incidens naturels expliquent ce cas; si vous remarquez, messieurs, que sur douze membres de la commission onze furent Français[3], vous sentirez que les habitudes nationales ne purent entièrement disparaître; des sacrifices furent faits à l’orthographe française, et le systême perdit de son unité: d’autre part, l’exécution du travail typographique, confiée à des mains étrangères, fut soumise à d’autres vues, à d’autres intérêts: les lettres factices, improvisées au gré variable de douze délibérans, au lieu d’être perfectionnées, furent portées brutes sur la carte: enfin, pour des raisons politiques, cette carte étant devenue un prisonnier d’état, le nouvel alfabet est resté comme enseveli: par tous ces motifs, j’ai dû cesser de regarder comme mien-propre un ouvrage dont tout m’avait écarté: j’ai dû me réhabiliter dans mes droits de propriété; et, profitant de ce qu’une lumineuse controverse avait ajouté à mon instruction, j’ai tendu vers un but nouveau, plus parfait et plus élevé. [3] Le seul _Michel Abeid_, Syrien, fut arabe, et servit beaucoup pour la prononciation. A l’époque de mon premier essai (1795), je n’avais aucune idée des alfabets de l’Inde, du Japon, de la Chine: je n’avais ni osé, ni pu porter mes vues jusqu’à un _Alfabet universel_, quoique déjà je sentisse toute la puissance de ce grand véhicule de lumières et de civilisation; mais lorsque mon séjour aux États-Unis[4] m’eut enrichi de la langue anglaise, et par elle m’eut ouvert les trésors de votre littérature asiatique, je conçus non-seulement la possibilité, mais encore la facilité et l’urgence d’établir promptement un _systême unique_ de lettres, au moyen duquel cette multitude de langues ou de dialectes pût _se lire_, _s’écrire_, _s’imprimer_, sans l’inutile redondance de tant de signes divers pour un fond semblable.--Je fus étonné qu’il pût exister à cet égard des objections, et des préjugés, et surtout que les grammairiens anglo-asiatiques pussent avoir deux opinions sur la manière d’y procéder, lorsque l’honorable sir William Jones avait si lumineusement développé les principes sur lesquels devait s’établir la représentation des sons élémentaires du langage. Flatté de l’accord non prémédité de mes opinions avec les siennes, je m’affligeai de voir marcher en lignes divergentes les savans auteurs de tant de grammaires et de dictionnaires qui se multiplient de jour en jour dans l’Inde. Je sentis la nécessité de remonter aux principes fondamentaux de la science, pour y raccorder comme à un centre tous ces rameaux détachés. Mes recherches à cet égard ont été le sujet habituel de mes méditations depuis plusieurs années; et c’est parce que j’ai cru qu’elles avaient acquis non la perfection, mais une suffisante maturité, qu’aujourd’hui je prends la liberté de vous en offrir le résultat sous le titre d’_Alfabet Européen appliqué aux Langues Asiatiques_. [4] De 1795 à 1798. Ce volume se compose de trois parties distinctes: dans la première, j’établis les définitions et les principes tant du systême général des _sons parlés_, que du systême des _lettres_, ou signes destinés à les figurer; malgré tout ce que l’on a écrit sur ce sujet élémentaire, il me semble y avoir ajouté quelques idées nouvelles et plus claires. Dans la deuxième partie, je passe en revue toutes les prononciations usitées dans nos langues d’Europe: je n’y trouve pas plus de dix-neuf à vingt voyelles, et trente-deux consonnes, y compris les deux aspirations: pour peindre ces deux sommes d’élémens, l’on n’a donc besoin que de cinquante-deux à cinquante-quatre signes ou lettres alfabétiques: l’alfabet romain, qui n’en a que vingt-cinq ou vingt-six, n’est pas suffisant; mais parce qu’il a le précieux avantage d’être déjà répandu dans toute l’Europe, dans l’Amérique, et dans toutes vos possessions et colonies, que par conséquent il règne sur plus de la moitié du globe, je le prends pour base et souche d’un alfabet que je rends _universel_, en tirant de son propre fonds le surplus des signes dont on a besoin pour figurer des sons étrangers. Enfin dans la troisième partie, voulant donner un exemple pratique de ma manière d’opérer, je reprends l’alfabet arabe comme l’un des plus compliqués de l’Asie; et, après l’avoir analysé jusque dans les procédés de sa formation, je démontre qu’il se résout entièrement en nos formules européennes, selon les règles et principes que j’ai démontrés. De cette opération naît un nouvel alfabet _Romain_, que j’appelle _Européen_, lequel résout immédiatement le turc, le persan, le syriaque, l’hébreu, l’éthiopien, etc. Il s’agit maintenant d’en étendre l’application aux langues de l’Inde et de tout le reste de l’Asie: je n’y conçois aucune difficulté, pas même pour la langue chinoise; car si la valeur des mêmes mots y est différente selon les tons ou accens qu’on leur donne, au nombre de _cinq_, on pourra caractériser chaque valeur en désignant chaque _ton_ par un numéro qui lui sera approprié, et qui se placera sur la lettre ou sur la syllabe: sans doute j’eusse aspiré à l’honneur de compléter ces travaux; mais il est une limite à l’ambition littéraire comme aux forces physiques: désormais la carrière qui s’ouvre, et dont je pense avoir levé la barrière, excède trop les moyens d’un individu quelconque: elle exige un concours d’efforts divers et successifs comme les opérations que le sujet comporte: il ne suffit pas d’avoir projeté un alfabet universel, il faut le mettre à exécution. Pour cet effet, il faut qu’une autorité centrale et publique en constate le mérite par son approbation, et la pratique par son exemple; il faut que des encouragemens efficaces soient offerts, soient donnés à tout travail tendant à le propager; que les meilleurs dictionnaires et grammaires de chaque langue soient _transcrits_ dans le nouveau type; que des écoles soient instituées, des études dirigées sur ce plan; que, pour l’usage des élèves, les meilleurs livres ou fragmens de livres asiatiques soient transcrits et multipliés par l’impression; et, ce qui est bien plus important, il faut que nos meilleurs livres d’Europe, traduits par d’habiles interprètes, soient également transcrits et imprimés en cette forme, un antique préjugé vante vainement la littérature orientale: le bon goût et la raison attestent qu’aucun fonds d’instruction solide ni de science positive n’existe en ses productions: l’histoire n’y récite que des fables, la poésie que des hyperboles; la philosophie n’y professe que des sophismes, la médecine que des recettes, la métaphysique que des absurdités; l’histoire naturelle, la physique, la chimie, les hautes mathématiques, y ont à peine des noms: l’esprit d’un Européen ne peut que se rétrécir et se gâter à cette école; c’est aux Orientaux de venir à celle de l’Occident moderne: le jour où les hommes d’Europe traduiront facilement leurs idées dans les langues d’Asie, ils acquerront partout en cette contrée une supériorité décidée sur les indigènes en tout genre d’affaires: ceux-ci, étonnés d’entendre leurs langues parlées plus purement, lues plus couramment, écrites, apprises plus promptement par des étrangers que par eux-mêmes, voudront connaître l’instrument mécanique de ce singulier phénomène; ils finiront par discuter, étudier notre nouvel Alfabet Européen; la génération vieillie le repoussera; la génération naissante l’adoptera: il se formera un schisme salutaire; et de ce moment commencera pour l’Asie une grande et heureuse révolution morale, seule capable de la régénérer. Mais par qui s’exécuteront tant de travaux préparatoires, à-la-fois scientifiques et dispendieux? J’ose le garantir: par vous, messieurs! oui, par vous, dont l’association libre, éclairée, généreuse, placée en avant-garde sur les bords du Gange, y a élevé les premiers signaux de la civilisation. Fidèles au caractère national, vous ne repousserez point une _industrie_ nouvelle, sans avoir bien examiné ce qu’elle a d’utile ou de défectueux: vous calculerez les résultats frappans de celle-ci, ne fût-ce qu’en économie sur le matériel littéraire, sur les opérations mécaniques de traduire, de copier, d’imprimer, de graver, de fondre, appliquées à toutes les branches administratives, civiles, militaires, commerciales, de votre gouvernement dans l’Inde; vous verrez dans le projet qui vous est soumis un de ces _leviers_ simples, d’autant plus puissans qu’ils saisissent les résistances avant leurs développemens; et alors que vous aurez acquis la conscience de rendre un important service national et philanthropique, vous appliquerez vos judicieux et puissans moyens à le perfectionner et le mettre en activité. C’est la conscience acquise de cette utilité, messieurs, qui a excité, soutenu mon courage dans un travail digne, du moins par ses difficultés, d’obtenir votre indulgence; et c’est aujourd’hui la confiance en cette indulgence, qui m’enhardit à vous offrir ce tribut respectueux des sentimens de haute considération, avec lesquels je suis, Monsieur le Président et Messieurs, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Comte VOLNEY. Paris, janvier 1819. L’ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES. CHAPITRE PREMIER. _Définitions et Principes._ § Ier. On appelle _alphabet_ la liste méthodique des lettres qui, par convention, servent à figurer _les sons élémentaires_ d’une langue quelconque. Chez les _anciens_ Grecs, de qui viennent nos beaux-arts, cette _liste_ commençait par A, B; et comme ces deux lettres, en leur origine asiatique, étaient appelées _Alpha_, _Bêta_, l’usage s’introduisit de citer ces deux premiers mots, pour indiquer toute leur suite, et l’on a fini par dire, «L’enfant étudie l’_Alpha-Bêta_», de la même manière que le peuple dit chez nous, «L’enfant étudie l’_Abécé_.» Chez les Latins, le mot _litera_ (lettre), écrit d’abord _litura_, signifia une _raie_, un _trait_, formés, soit avec une pointe dure sur un corps poli, soit avec une pointe souple, enduite d’un liquide gras, coloré, que la main promène sur un corps lisse, de couleur différente[5]: or comme certaines formes et combinaisons de ces _raies_ ou _traits_ furent affectées à figurer les sons élémentaires du langage, le nom spécial de _litera_ finit par leur rester approprié. [5] Les anciens Latins écrivirent souvent avec un stylet d’acier sur des tablettes de bois poli, tantôt nu, tantôt garni d’une couche de cire. Chez les _Indous_ modernes on écrit encore quelquefois avec un tel stylet sur des feuilles de palmier: l’on en voit des échantillons à la Bibliothèque Royale. Au lieu de ce _mot_, les Grecs disaient _gramma_, _grammatos_, d’où est venu celui de _grammaire_, qui, d’abord en un sens direct, a désigné l’art mécanique de _tracer des lettres_, puis par extension, a signifié l’art de peindre les idées (que rappellent ces lettres), l’art d’_écrire_, dans le sens abstrait ou intellectuel. On a donné le nom de _sons élémentaires_ à ceux qui composent les mots d’une langue, et qui, formés d’une seule _émission de voix_, ne peuvent se diviser ni se décomposer, par exemple: A, O, B, D. Les hommes studieux qui se sont occupés de l’art d’écrire, les _grammairiens_, semblent s’être accordés de tout temps à diviser ces _élémens_ de la parole en deux classes principales, qu’ils ont nommées, l’une les _voyelles_, l’autre les _consonnes_. Dans la langue française, on ne peut douter que le mot _voyelle_ ne vienne du latin _vocalis_, signifiant un son _vocal_, un son de la voix: cette origine serait encore plus évidente, si, comme il y a lieu de le croire, les Latins du moyen âge ont prononcé _ca_, en mouillant le _c_, et s’ils ont dit _vokialis_ (_kia_, d’une seule syllabe); ajoutez que le peuple altère volontiers _a_ en _e_: qu’au lieu de _panier_, _charbonnier_, _charrue_, il dit _penier_, _cherbonnier_, _chêrue_; et que probablement il a dit _vokêlis_: nous verrons par la suite les causes naturelles et les exemples fréquens de ces altérations. Suivons notre sujet. Qu’est-ce qu’une voyelle? qu’est-ce qu’une consonne? Ici se présente un cas singulier, et qui cependant est commun à d’autres branches de nos connaissances; dès le bas âge on nous a inculqué l’usage mécanique des mots _voyelle_ et _consonne_; maintenant si nous voulons nous rendre un compte clair du sens de ces mots et de l’objet qu’ils représentent, nous sommes étonnés d’y trouver de la difficulté: par autre cas bizarre, il arrive que nos maîtres ne sont guère plus habiles; car, en remontant jusqu’aux Latins, je n’ai pas trouvé de grammairien qui ait donné de définition claire et complète de la voyelle et de la consonne. Le lecteur peut parcourir les auteurs compilés par le docte _Putschius_; feuilleter, comme je l’ai dit, les grammairiens français, depuis Jacobus Sylvius[6], les Anglais, depuis John Wallis, et les plus connus chez les Allemands, les Italiens, les Espagnols, il se convaincra que le plus grand nombre a omis ou éludé la question, et que les autres ne l’ont traitée que d’une manière incomplète et superficielle: pourquoi cela? parce que, pour la résoudre, il eût fallu connaître anatomiquement les organes qui forment la parole, étudier leur jeu mécanique en cette opération; or, les _scholastiques_, surtout chez les anciens, livrés à leurs argumentations abstraites, se sont rarement avisés d’étudier de si près la nature: ce n’a été qu’en ces derniers temps que, toutes les sciences se prêtant la main, l’on a vu des médecins porter leur esprit observateur vers cet objet, dans l’intention de soulager les _sourds-muets_[7]; et telle est la subtilité de ce sujet que l’on ne peut pas dire qu’ils aient entièrement réussi: néanmoins en ajoutant quelques traits à leur définition de la voyelle, nous croyons pouvoir la définir exactement de la manière suivante: [6] Jacques Dubois, médecin d’Amiens, qui en 1531 publia et dédia à la reine de France un traité latin intitulé _Isagoge in linguam gallicam unà cum ejus grammaticâ latino-gallicâ_, paraît être le plus ancien grammairien français; comme chez les Anglais, le mathématicien John Wallis, auteur en 1664 d’une _Grammatica linguæ anglicanæ_, où quelques vues judicieuses sont mêlées aux paradoxes systématiques du temps. [7] Le premier auteur connu de ce genre est _Jean Conrad Amman_, médecin suisse établi à Amsterdam vers 1690. Il fut en relation avec John Wallis. L’épître où il développe sa théorie a été traduite en français en 1768, par _Préau de Beauvais_, médecin à Orléans, sous le titre de _Dissertation sur la parole_. C’est l’ouvrage d’un homme estimable pour les intentions, mais dont l’esprit indécis entre l’évidence des faits naturels et les préjugés d’une éducation visionnaire, est plein de contradictions, d’incohérences, et de faux aperçus. § II. _De la Voyelle._ «La voyelle est un son simple, indivisible, émis par le gosier (humain ou autre), lequel son affecte l’ouïe d’une sensation uniforme, sans égard aux tons musicaux, ni aux mesures de poésie que l’on peut lui donner.» Par exemple, quand je profère le son A, il n’importe que je le chante sur les divers tons de la gamme, ou que je le scande bref ou long dans les vers d’Homère ou de Virgile; l’oreille n’entendra pas moins constamment le même son A, la même voyelle A; mais si, par un léger changement dans le gosier, ou dans l’ouverture de la bouche, je profère le son E ou le son O, ce n’est plus la même voyelle que l’on entend; c’est un autre individu de la même espèce qui, à raison de sa différence, veut être peint par un signe différent, par une autre lettre que A. De ce fait il résulte clairement que, si chaque degré d’ouverture de la bouche, si chaque forme diverse de ses cavités, si chaque état du gosier, produisent ou peuvent produire des voyelles différentes et distinctes l’une de l’autre, il pourra en apparaître, en exister un nombre plus ou moins grand, par exemple, quinze ou vingt: et réellement nous allons voir que l’analyse de quatre ou cinq alfabets, seulement de langues vivantes, en fournit presque ce dernier nombre, tellement distinctes qu’on ne peut les substituer ou les confondre, sans changer le sens des mots. Il peut se faire que quelques disciples des vieilles doctrines prétendent que cette opinion a contre elle les décisions des anciens _philosophes_, nos maîtres, qui ont déclaré, les uns, qu’il faut compter sept voyelles, parce qu’il y a sept sons musicaux, par analogie aux sept sphères célestes: les autres, qu’il n’y a que cinq voyelles, parce qu’il n’y a dans le monde physique que cinq élémens radicaux: d’autres enfin, qu’il faut les réduire à trois, parce qu’il n’y a selon eux que ce nombre dans l’alfabet hébreu, qu’ils disent émané de Dieu même, ou parce que c’est le nombre de la triade divine de Platon, etc., etc. A ceux qui font sérieusement de telles objections nous n’avons rien à répondre, sinon que les opinions et les réputations sont des choses de circonstances, par conséquent variables comme elles: que si Platon, Pythagore, et autres visionnaires, revenaient au monde, leur philosophie serait aujourd’hui très-différente, ou leur considération tomberait nulle. Quant aux prêtres égyptiens et chaldéens, dont ils furent les disciples, il n’est pas étonnant que leur régime monastique décrit par _Porphyre_[8], en exaltant le genre nerveux à force de jeûnes, de veilles, de solitude, et de méditation, dans un climat ardent, en ait fait des rêveurs hypocondriaques, _inspirés_ (selon le peuple ignorant), et délirans selon la saine médecine; ainsi donc, sans égard à leurs idées mystiques, nous disons que dans l’ordre physique, dans le système mécanique du langage, le nombre des voyelles n’est pas limité; qu’il peut s’étendre selon les habitudes des peuples, selon la finesse de l’ouïe, dont les insulaires des mers du Sud nous ont offert en ces derniers temps des exemples singuliers en leurs idiomes _désossés_ de consonnes. [8] _De Abstinentiâ animalium._ Une difficulté nous reste à résoudre, savoir en quoi et comment le _son voyelle_ diffère du son musical, lorsque d’ailleurs l’un et l’autre procèdent des mêmes organes. Pour bien entendre cette question, il est nécessaire d’avoir une idée, du moins approximative, de la formation mécanique de la voix; je n’en ferai point une description anatomique, les gens de l’art n’en ont pas besoin, et leur nomenclature grecque serait une obscurité de plus pour la plupart de mes lecteurs, qui me dispenseront de trop de précision, pourvu qu’en résultat j’aie été clair. Dans l’homme comme dans tous les animaux, la voix provient de la gorge, où elle est formée par un mécanisme compliqué mais très-ingénieux, comme tout ce que fait la nature: ce mécanisme est du genre des instrumens à vent et à _anche_, tels que l’orgue, la musette, le haut-bois, le basson, etc. Le poumon fait office de soufflet, le larynx contient l’anche résonnante, et les cavités de la bouche et du nez sont le cornet variable où se modifient les sons: je m’explique. Le larynx est cette grosseur que chacun, se plaçant devant un miroir, le cou découvert, peut remarquer à sa gorge. C’est ce que le peuple appelle _morceau d’Adam_, _pomme d’Adam_. Si l’on tâte avec les doigts cette grosseur, l’on s’aperçoit qu’elle est composée de lames cartilagineuses qui en forment une sorte de petite boîte ou petit tambour, susceptible d’être haussé, baissé, resserré, dilaté, selon le jeu des muscles destinés à cet effet: de cette petite _boîte creuse_, descend d’une part vers la poitrine un tuyau également cartilagineux, appelé _trachée-artère_, qui se termine dans le poumon, et s’y ramifie en une multitude de petits tuyaux: d’autre part, en haut vers la gorge, cette boîte a une issue qui ne peut se voir par la bouche, attendu que cette issue, placée vers la racine de la langue, est encore recouverte d’une _petite_ soupape mobile qui la clôt au besoin. Cette soupape est l’_épiglotte_. Ici est le jeu subtil de l’instrument. Cette soupape charnue faisant partie de la langue, et semblable à une feuille de pourpier, se couche en arrière quand on veut avaler; en se couchant elle couvre et bouche une concavité, comme celle d’un petit cuilleron dans lequel est une _fente_ longue de cinq à six lignes, sur une largeur variable de demi-ligne à une ligne et demie: cette fente est la _glotte_ par laquelle l’air descend d’abord dans la boîte du larynx, puis dans le tuyau de la trachée, et enfin dans les mille tuyaux du poumon. C’est à cette _glotte_ ou fente que l’air fortement rechassé par le poumon, se trouvant serré par le jeu des petits muscles tendus, produit, en s’échappant de force, les vibrations des cartilages et de leurs fines membranes, dont il apporte à notre oreille la perception que nous appelons _le son_; ce _son_, à l’instant où il est produit, est immédiatement musical, parce que, soit haut ou bas, soit grave ou aigu, il correspond déjà nécessairement à un ton de la gamme; l’on peut bien dire aussi que déjà il est _voyelle_, c’est-à-dire qu’il a une des formes de _son_ parlé; mais il ne l’a point nécessairement. Pourquoi cela? parce que si vous supprimez toute la cavité de la bouche et celle du nez, le _son_ ne continuerait pas moins d’être entendu et d’être correspondant à un ton de la gamme, par conséquent d’être _musical_; mais il ne serait plus un _son_ descriptible par aucune _voyelle_, ni applicable à aucune d’elles. Il ne serait pas encore une _voyelle_: pour devenir ce nouvel être, il faut qu’il se soit déployé dans les cavités de la bouche et du nez, qu’il y ait revêtu une des formes distinctes, sous lesquelles il arrive à l’ouïe, en lui causant des sensations diverses: ce sont ces cavités de la bouche et du nez qui, prenant des dimensions diverses de capacité, des rapports divers de situation, concourent avec les divers degrés d’ouverture de la bouche et d’écartement des deux lèvres à mouler des ondulations de l’air sonore, et à le faire retentir de diverses manières selon les lois des cavités acoustiques. La question résumée se trouve réduite aux deux termes simples qui suivent: Le _son musical_ est formé dans et par l’anche de la glotte; Le _son voyelle_ se forme dans et par les cavités de la bouche et du nez. Examinez ce qui se passe dans la formation, de _o_ et de _i_; pour _o_, votre bouche forme une cavité considérable entre la langue et le palais; c’est une sorte de voûte où le son s’arrondit et s’approfondit: pour _i_ au contraire, votre langue touche presque le palais, il ne reste qu’un mince espace où le son _s’amaigrit et glapit_; ouvrez un peu plus le passage, vous aurez une autre voyelle, par exemple, _e_, ainsi du reste. Passons à la _consonne_, qui jusqu’ici a opposé plus d’obstacle, et n’a pas été complètement éclaircie. § III. _De la Consonne._ Le mot _consonne_ en son origine latine signifie _sonner avec_: on comprend bien que c’est avec la voyelle; mais quel est cet _être_ qui sonne avec la voyelle et qui n’est pas elle? Si cet être sonne, y a-t-il deux sons, deux voyelles? non pas, disent les grammairiens, la consonne n’est pas sonore.--En ce cas, réponds-je, voilà un être qui _sonne_, et qui pourtant n’est pas sonore: expliquez-moi ce mystère. Les grammairiens me disent, la consonne est une _lettre muette_, une lettre qui de soi ne peut faire un son. Je réponds, la consonne n’est point d’abord _la lettre_ quelconque, parce que la lettre n’est que le signe fictif d’un objet donné: la consonne est cet objet lui-même; quel est-il? voilà ce que je demande. Ils finissent par dire _la consonne est une articulation_, _une modification_, etc. J’analyse ces mots, et je dis qu’_articulation_, en son sens radical, signifie un _nœud_ (ἄρθρον) qui joint deux choses: ici la voyelle est une de ces choses; définissez-moi l’autre. Le mot _modification_ signifie manière d’être: il ne s’agit pas ici de la manière; il s’agit de l’_être_ même qui se lie au son; montrez-moi cet _être_. Le lecteur, qui trouve ici la substance de presque toutes les grammaires anciennes et modernes, s’aperçoit que rien n’est défini, et que les auteurs ne se sont pas compris eux-mêmes, faute de comprendre le fond de la chose: pourquoi cela? parce que les Latins, dont nous sommes les échos, comme ils furent les échos des Grecs, ont trouvé plus commode d’imiter la garrulité de leurs maîtres, que d’étudier l’opération de la nature en son propre instrument. Voyons si, en employant cette dernière méthode, nous n’acquerrons pas plus de véritables lumières. Je me demande qu’est-ce qu’une _consonne_? que dois-je entendre par ce mot? je m’en propose un exemple, et prenant à la main un miroir pour étudier les mouvements de ma bouche, je prononce la syllabe _Ma_: mon oreille, qui a reçu le son _a_, s’aperçoit qu’il est précédé de _quelque chose_, qu’il s’agit de définir, parce que ce _quelque chose_ est la consonne elle-même. Je répète mon expérience plus attentivement: j’en étudie le détail; je remarque 1º que pour proférer _Ma_, mes lèvres, d’abord séparées, se sont rapprochées et jointes; qu’elles se sont mises en _contact_, et ont clos ma bouche; 2º que l’air sonore voulant en sortir a fait un léger effort, lequel, séparant mes lèvres, a porté à mon oreille la sensation du petit bruit _non sonnant_, causé par la rupture du _contact_: j’en conclus que c’est ce bruit, ou plutôt le contact même dont il dérive qui est ce qu’on appelle la _consonne_. Je prends pour autre exemple la syllabe _Ba_; j’y trouve le même mécanisme, excepté que le contact de mes lèvres a été plus serré, et que mon oreille a reçu la sensation d’un effort plus sec pour les séparer. J’examine encore la syllabe _Pa_; j’y trouve toujours la même chose, excepté que mon oreille a senti un degré de contact et de rupture plus ferme et plus fort: je m’affermis dans ma première conclusion, et je dis que la _consonne_ n’est pas autre chose que le _contact_ de deux ou de plusieurs parties de la bouche, rendu sensible à l’ouïe, par le bruit sourd de sa rupture. J’étends mes recherches à d’autres exemples; j’analyse la syllabe _Fa_; j’observe que le contact se fait de la lèvre inférieure au dentier supérieur, et parce que les interstices des dents laissent filtrer de l’air pendant le contact, je dis qu’ici le contact n’est pas _clos_ et entier, comme celui des deux lèvres; mais il n’en est pas moins un contact, dont je trouve les analogues dans les syllabes _va_, _ja_, _cha_, _za_, _la_, _ra_, etc. Nous posons pour conclusion qu’il y a deux classes de consonnes; l’une celle des consonnes où le contact est parfaitement clos; l’autre celle des consonnes où le contact laisse échapper de l’air: les anciens qui, comme nous, remarquèrent ces deux états, ont cru les bien définir en appelant _muettes_ les consonnes parfaitement closes, et _semi-voyelles_ les consonnes imparfaitement closes: mais on ne doit point admettre cette définition; car si, comme il est vrai, la voyelle est essentiellement l’_être sonore_, on ne peut donner son nom à un bruit qui ne _sonne_ pas. Or ce bruit qui a lieu dans les consonnes _ja_, _cha_, _la_, _va_, etc., n’est autre chose que celui du _souffle_, ou _air non sonnant_, qui s’échappe par les interstices qui lui sont laissés: il est contraire au bon sens d’appeler demi-voyelles ce que l’on reconnaît pour être des _consonnes_; mais il a été naturel, quand on n’a pas eu l’idée juste de l’un de ces _êtres_, d’en donner une définition fausse ou imparfaite. Ce sont de semblables théories scholastiques qui ont causé de tels embarras pour définir et classer l’aspiration: beaucoup de grammairiens ont refusé de reconnaître son signe, la lettre _h_, pour une lettre digne de tenir place dans l’alfabet: d’autres ont voulu nier que son type fût un élément de prononciation; heureusement la question se trouve résolue par la pratique même de plusieurs nations civilisées et lettrées, dans les langues et l’écriture desquelles l’aspiration, c’est-à-dire son signe, fait constamment office de consonne: et cela à juste titre, puisque l’aspiration se compose d’un _souffle sec_, que l’oreille sait distinguer, alors même que s’y joint un son plus ou moins marqué: pour nous, en notre théorie, par cela même que ce souffle n’est pas sonnant, nous le considérons comme un corps solide en contact avec un autre (lequel est la membrane de la glotte plus ou moins tendue); et par conséquent comme formant consonne, quand une voyelle se joint à lui pour le rendre plus perceptible. Nous pensons donc pouvoir définir d’une manière correcte et générale l’élément de la parole appelé consonne, en disant: «La consonne est le contact plus ou moins complet de certaines parties de la bouche, telles que les lèvres, les dents, la langue, le palais, le voile du palais, lequel contact affecte l’ouïe d’une sensation indivisible et distincte de ce qui la suit ou la précède, soit voyelle, soit autre contact ou consonne.» Maintenant il peut se faire que quelque lecteur, guidé par ses habitudes, présente comme une objection le raisonnement suivant: S’il est vrai que chaque contact qui frappe l’ouïe d’une sensation simple et distincte soit un individu consonne, tenant sa place particulière dans l’alfabet, l’on devra donc admettre et compter autant de consonnes qu’il pourra se former de tels contacts. Oui sans doute, cela nous semble incontestable, mais nous ajoutons que pour les consonnes comme pour les voyelles, le possible idéal est tout-à-fait oiseux à chercher; il suffit au besoin de la science de connaître ce que la pratique la plus répandue des nations rend utile et démontrable. Or, si nous trouvons que les alfabets comparés de dix ou douze langues principales, vivantes, ne donnent guère plus de vingt voyelles, ni plus de trente-deux à trente-quatre consonnes, il nous sera permis d’appeler _Alfabet général_ le tableau que nous en aurons dressé, et cela, jusqu’à ce que des recherches plus étendues aient découvert de nouveaux élémens, soit dans ces idiomes, soit dans d’autres moins connus. § IV. _Résumé du Chapitre._ Avant de procéder à ce tableau, résumons ce que les antécédents viennent de nous donner d’idées claires, propres à nous servir de règle et de principes. 1º L’alfabet en général est une liste méthodique de lettres que l’on est convenu d’employer pour figurer les sons ou prononciations élémentaires d’une langue quelconque. 2º Les lettres sont des traits de forme déterminée, établis par convention pour rappeler aux yeux les sons fugitifs de la parole. 3º Ces sons n’étant eux-mêmes que d’autres signes établis par convention pour rappeler à l’entendement les sensations et les idées qui l’ont affecté, il s’ensuit que par un artifice ingénieux, les lettres sont devenues les signes des idées, les instrumens de la pensée. 4º Tous les élémens de la parole paraissent se réduire à deux branches distinctes: l’une, le son indivisible de la voix, ce que l’on appelle _voyelle_; l’autre, le contact également indivisible de quelques parties solides de la bouche, ce que l’on appelle _consonne_. 5º Lorsque ces deux élémens sont unis l’un à l’autre, ils forment ce que l’on appelle une _syllabe_, mot qui, dans son origine grecque, signifie _union de deux choses dont l’une enveloppe l’autre_, de manière que les deux ensemble forment une chose complète[9]. [9] Συν-λαβὴ, simul comprehensa (res), vient de συν-λαβέω, _simul unàque capio_. On dirait que les inventeurs de cette expression ont eu l’idée d’un fruit, tel que _la noix_, et surtout _la moitié_ de la noix, dont l’écorce creuse, et sans vie par elle-même, enveloppe le fruit qui lui donne sa valeur. Séparez le fruit de l’écorce, elle reste un corps sans action, sans _vie_: n’est-ce pas une image de la consonne, qui, privée de la voyelle, est _muette_ ou _morte_, selon l’expression des grammairiens occidentaux, et _quiescente_, ou _privée de mouvement_, selon les grammairiens orientaux, ainsi que nous le verrons? 6º La syllabe a plusieurs manières d’être ou de se présenter: si elle se compose d’une consonne suivie d’une voyelle, c’est une syllabe directe, par exemple: bé, po, da. 7º Si la voyelle vient la première, suivie d’une consonne, c’est une syllabe inverse, par exemple: ab, id, od. 8º Enfin, la syllabe peut se composer d’une voyelle entre deux consonnes, par exemple, rat, bac, mol: cet état se désigne assez bien par l’épithète de syllabe _close_ ou _fermée_; de syllabe _parenthèse_, vu la ressemblance de cette figure (=), où les deux crochets représentent les deux consonnes. Les Orientaux, chez qui ce genre de syllabe donne lieu à d’importantes règles de grammaire, s’en sont beaucoup occupés, comme nous le verrons. 9º Dans le sens strict du mot _syllabe_, la consonne _seule_ n’en peut former une, puisque sans voyelle c’est un être _muet_; mais les grammairiens ont dit, et semblent avoir droit de dire, que la voyelle _seule_ peut former _syllabe_, parce que, quoique seule, elle forme une _portée de voix_ complète, une prononciation entière, telle qu’est la _syllabe_. 10º Maintenant, quant aux lettres, alors que les _voyelles_ et les _consonnes_ sont des êtres simples non divisibles à l’ouïe, il s’ensuit que leurs signes représentatifs, dans un système alfabétique bien organisé, doivent participer à leur nature: par conséquent, il doit être de principe général et constant que chaque voyelle, chaque consonne ait pour signe représentatif une _seule_ et _même_ lettre appropriée, invariable, et qu’une lettre ainsi appropriée ne puisse jamais servir à figurer un autre modèle. 11º Il s’ensuit encore qu’une seule voyelle, une seule consonne ne puisse jamais être figurée par deux ou par trois lettres: comme, par inverse, une lettre seule ne doit jamais représenter deux voyelles, ni deux consonnes, ni même une syllabe, puisque la syllabe est composée de deux élémens. 12º En un mot, la perfection de l’alfabet consistera à ne donner à tous et chacun des élémens prononcés qu’autant de signes qu’il y aura de modèles; et l’écriture sera un tableau représentatif si exact, si scrupuleux de la prononciation, que tous les détails de celle-ci se trouveront retracés strictement et complètement dans celui-là. Après l’exposition de ces principes, que nous croyons d’une évidence et d’une simplicité incontestables, ce serait un travail curieux et instructif que de passer en revue les divers alfabets de l’Europe, pour leur en faire l’application, et montrer jusqu’à quel point ils s’en écartent ou s’y conforment: le lecteur ne verrait pas sans surprise que des peuples, fiers de leurs progrès dans les sciences et les arts, soient restés si fort en arrière dans la science la plus élémentaire de toutes, dans celle même qui sert de base à l’édifice si vaste, si compliqué de la civilisation; car sans l’alfabet, sans ces _petits pieds de mouche_ (les lettres), que l’on est tenté de mépriser, où seraient nos bibliothèques, nos précieux recueils de lois, nos livres de morale, de mathématiques, de physique, de poésie, nos dictionnaires, nos grammaires, nos imprimeries, nos manuscrits? que serait le langage lui-même, quand nos grammairiens ont démontré qu’il n’a dû son développement qu’à l’heureuse invention des signes fixes par qui la mémoire vacillante et fugace s’est fait un solide et permanent appui? N’est-il pas clair que sans l’alfabet l’espèce humaine serait encore, sinon tout-à-fait barbare, du moins très-peu développée en civilisation? et si, par la suite de nos recherches, nous venions à prouver que l’alfabet cru primitif, celui des Phéniciens, est bien plus grossier, plus imparfait qu’on n’a voulu le croire, ne sera-ce pas une autre preuve de cet état général de l’esprit humain à l’époque où il fut inventé? L’homme, fatigué de son ignorance, mécontent des équivoques, des confusions du genre de peinture mal à propos nommée écriture hiéroglyphique, se saisit avidement d’un instrument qu’avec raison il jugea plus efficace, plus heureux; il l’employa sitôt qu’il le trouva capable de service, sans se donner le temps de le porter à plus de perfection: les habitudes s’établirent, et il a fallu que des secousses accidentelles vinssent ensuite les rompre, pour que les inconvéniens sentis par expérience fissent soumettre l’art à un nouvel examen. On peut dire que depuis l’adoption, et en même temps la modification de l’alfabet phénicien par les Grecs, aucune amélioration, aucun progrès n’a été fait dans la chose. Les Romains, vainqueurs des Grecs, ne furent à cet égard, comme à bien d’autres, que leurs imitateurs. Les Européens modernes, vainqueurs des Romains, arrivés bruts sur la scène, trouvant l’alfabet tout organisé, l’ont endossé comme une dépouille de vaincu, sans examiner s’il allait à leur taille: aussi les méthodes alfabétiques de notre Europe sont-elles de vraies caricatures: une foule d’irrégularités, d’incohérences, d’équivoques, de doubles emplois, se montrent dans l’alfabet même italien ou espagnol, dans l’allemand, le polonais, le hollandais. Quant au français et à l’anglais, c’est le comble du désordre: pour l’apprécier, il faut apprendre ces deux langues par principes grammaticaux; il faut étudier leur orthographe par la dissection de leurs mots. L’inconvénient de cet état de choses est d’autant plus grave, que, outre la difficulté d’apprendre l’idiome lui-même, il y a danger et presque impossibilité d’y porter remède: car si l’on veut plier l’orthographe vieillie à la prononciation nouvelle et variable, on efface la trace précieuse des origines étymologiques. Je laisse donc aux grammairiens de chaque langue d’Europe l’honorable mais épineux travail d’en réformer l’alfabet, et me bornant à la tâche que je me suis créée dans une direction nouvelle, je vais retirer de ces diverses langues toutes les prononciations, voyelles et consonnes, qu’elles contiennent; en dresser un tableau régulier et complet dans l’ordre que dicte la nature des choses; ensuite, par la confrontation de ce tableau à celles des langues orientales que je connais, et par l’addition des prononciations différentes et nouvelles qu’elles me fournissent, dresser sinon un alfabet général, du moins un premier essai, qui déjà sera un instrument d’une extrême commodité, et d’une application aussi facile qu’utile à l’universalité des langues. CHAPITRE II. _Recensement de toutes les Voyelles usitées en Europe._ § Ier. _Origine commune des Alfabets de l’Europe moderne._ On sait que les alfabets de l’Europe moderne ne sont que l’alfabet latin adapté aux idiomes nouveaux qui, après le démembrement de l’empire romain, se formèrent du mélange de la langue du peuple vaincu avec les dialectes _scytho-gothiques_ que parlaient les sauvages vainqueurs venus du Nord. Il fallut du temps pour former ces jargons: lorsqu’enfin ils eurent pris quelque consistance par plus de fixité dans les gouvernemens, les gens d’église et d’administration ne tardèrent pas de vouloir écrire ce qui était parlé. Ces écrivains se trouvèrent embarrassés par des prononciations que le grec et le latin nomment _barbares_, c’est-à-dire hors de leurs habitudes. Ils remarquèrent des voyelles et des consonnes nouvelles, inconnues à la langue savante: on sentit la nécessité de les peindre par des signes particuliers; mais parce que, dans l’état d’ignorance générale qu’avaient amenée des guerres continues, personne ne possédait les principes d’une science aussi subtile, aussi délicate que celle de la grammaire en ses élémens, les écrivains de chaque nation, la plupart _moines_, firent sans beaucoup de discernement des comparaisons de sons, des combinaisons de lettres, qui, aujourd’hui soumises à un examen judicieux, ne présentent qu’incohérence et désordre. En outre, comme les peuples furent isolés par un état permanent d’hostilité, la formation de leur alfabet se fit d’après des idées diverses: une même prononciation fut peinte par des lettres différentes, et une même lettre servit à peindre des sons différens. Aujourd’hui que les communications, devenues faciles, ont rendu ces discordances plus saillantes, et, qu’en lisant les mêmes mots, on s’est aperçu que l’on ne s’entendait pas, l’on a commencé de sentir le besoin d’un type uniforme, d’un modèle régulier et commun, auquel on pût rapporter tous les points individuels qui en divergent. C’est en cette intention, et pour arriver à ce premier but, que j’ai dressé le tableau suivant de toutes les prononciations qui me sont connues en Europe, rangées en un ordre méthodique nouveau, fondé sur une étude réfléchie des analogies ou des dissemblances. § II. _Détail des Voyelles européennes._ Pour rendre intelligible au lecteur les diverses prononciations soit voyelles, soit consonnes, dont je veux lui exposer le tableau, je ne puis employer ni la méthode de ceux qui croient pouvoir fabriquer des automates parlans, à l’imitation de l’automate flûteur de Vaucanson[10], ni la méthode des instituteurs de sourds-muets, qui, comme le médecin Amman, croient pouvoir décrire les voyelles et les consonnes par la position anatomique que prennent les organes de la bouche pour former chacune d’elles. Quiconque étudiera ce sujet avec attention se convaincra que dans l’acte de la parole, la nature agit par des nuances trop fines, trop subtiles, pour être traduite par des moyens si mécaniques. Je n’en connais qu’un seul efficace; c’est d’entendre les prononciations de la bouche même des personnes qui en ont l’habitude: et telle est la délicatesse de la chose en elle-même, que, si cette habitude n’a pas été contractée dès le bas âge, les organes deviennent avec le temps inhabiles, et comme rebelles à les proférer: nous en avons l’exemple dans les Espagnols et les Italiens, pour qui la prononciation de l’_u_ (dans _mur_, _futur_), si facile aux Français et aux Turcs, est d’une extrême difficulté: les Français, les Allemands, les Italiens, élèvent la même plainte contre le _th_ anglais, si facile à cette nation, ainsi qu’aux Grecs et aux Espagnols. Les Anglais de leur côté, comme les Français, se récrient sur la dureté apparente du _jota_ espagnol ou _ch_ allemand (dans _buch_, _nacht_), etc. Je supposerai donc que mon lecteur est exempt de ces préjugés, et qu’il a la connaissance acquise, ou la possibilité de connaître par consultation auriculaire les voyelles et consonnes que je vais recenser. Je commence par les voyelles. [10] Un livre récent et digne d’estime, intitulé _Éducation physique de l’homme_, un volume in-8º, 1815, chez Treuttel, m’indique, à son chapitre IX (où il traite de la parole), un essai de ce genre, fait par _Kempeln_. Je ne puis le juger, ne sachant pas l’allemand; mais si Kempeln n’a trouvé que douze voyelles en Europe, et si dans les consonnes il juge que _p_ n’est pas la forte de _b_, selon les citations de M. Friedlander on a lieu de croire qu’il n’est pas dans la route du vrai. D’après les recherches que j’ai faites sur ce sujet, il me semble que le nombre total des voyelles diverses usitées dans les langues d’Europe ne se monte pas à plus de dix-neuf, y compris les quatre _nasales_. Voyez le tableau des voyelles, à la fin de ce chapitre. Dans ce tableau, je n’ai point disposé leurs _signes_, c’est-à-dire les _lettres_, selon l’usage accoutumé, parce que le mélange des voyelles et des consonnes qui a lieu dans tous nos alfabets est une confusion de choses essentiellement différentes, qui tend à prouver que l’alfabet primitif dont ils dérivent n’a point été une invention systématique, dressée par calcul de principes, et organisée d’un seul et même jet; mais plutôt le résultat progressif d’un premier aperçu, peut-être autant fortuit qu’ingénieux, dont l’auteur se serait hâté de faire l’application pratique, sans prendre le temps, ou sans avoir l’art de bien connaître les élémens philosophiques de sa chose: ce que les anciens nous disent d’un premier alfabet qui n’aurait eu que seize à dix-huit lettres, viendrait à l’appui de mon idée. J’ai conservé l’A en tête des voyelles, non à raison du droit divin que lui attribuent d’anciens rêveurs scholastiques, qui, ne comprenant rien à l’origine naturelle des choses, ont partout supposé des causes fantastiques, et ont voulu que l’alfabet fût une invention du dieu _Thaut_ ou du dieu _Mênou_; ni parce que de prétendus physiciens l’ont regardé comme le premier _son naturel_ proféré par l’homme en naissant, comme si les accoucheurs n’attestaient pas que sur vingt enfans nouveau-nés, dix crient en Ê quand dix crient en A; et comme s’il était probable que l’observateur subtil qui le premier s’avisa de peindre les sons, n’eût pas eu des motifs d’intérêt personnel autrement stimulans que la fade curiosité de guetter les enfans à naître, pour savoir comment ils crient. De si puériles raisons prouvent seulement l’enfance du raisonnement dans leurs auteurs; et comme il vaut mieux avouer franchement ce qu’on ignore, que de fausser son jugement par de sottes croyances, nous dirons que personne n’a encore deviné pourquoi la lettre A se trouve en tête de tous les alfabets: et cependant nous lui conservons cette place, ne fût-ce que parce qu’étant le signe d’une voyelle _ouverte_, elle nous offre le moyen de passer de proche en proche des plus _ouvertes_ aux plus _serrées_. Nos grammairiens français sont d’accord que la lettre A, quoique seule de son espèce en notre alfabet, peint réellement deux voyelles bien distinctes l’une de l’autre dans la prononciation: l’une de ces voyelles se trouve dans les mots _Paris_ (ville), _ami_, _attaqua_, _frappa_, _patte_ (d’oiseau), _tache_ (d’huile); on appelle bref cet _a_, et l’on a tort; car il peut se solfier aussi bien sur une note blanche que sur une double croche. Le nom d’_a_ ouvert ne le qualifie guère mieux, car on peut le faire entendre en ouvrant très-peu la bouche, comme l’avouent les observateurs. C’est une véritable difficulté que de donner des épithètes aux voyelles, de vouloir les caractériser par la sensation qu’elles causent, ou par leurs moyens de formation. D’autre part, les classer géométriquement, comme a fait le mathématicien anglais _John Wallis_, qui compte trois _labiales_, trois _dentales_, trois _palatales_, est une erreur aussi manifeste en son prétexte qu’inutile en sa pratique. Ce classement est vrai pour les consonnes, comme nous le verrons, et sans doute c’est ce fait qui a suscité l’idée de _Wallis_; mais son application aux voyelles est d’autant plus fausse, que plusieurs d’entre elles peuvent se faire entendre _les mêmes_, quoique l’on ait changé l’ouverture des lèvres et de la bouche, ainsi que l’avoue le médecin Amman[11]. On ne peut donc désigner que par des épithètes de pure convention les diverses voyelles que peint une même lettre, et comme la chose importante est de bien s’entendre, nous proposons d’appeler petit _a_, ou _a_ clair, l’_a_ prononcé dans les mots _Paris_, _ami_, _frappa_, etc. Nous verrons par la suite le motif et l’utilité de ces noms. [11] Page 218. Cet _a_ clair est le plus habituel de la langue italienne et du haut dialecte allemand qui domine en Saxe; il est aussi très-fréquent dans la prononciation anglaise, et cependant il n’a aucun représentant dans l’alfabet de cette langue; car sur la lettre _a_ les Anglais épellent notre _e_: sur _e_ français ils prononcent _i_, sur _i_ ils prononcent la diphtongue _ai_, ce qui est un contre-sens; aussi n’est-il point d’Anglais instruit qui n’avoue que l’alfabet de sa langue est un chaos d’irrégularités: par esprit de justice, j’en dirai autant de l’alfabet français et de son système orthographique; en sorte qu’ici nous avons le phénomène bizarre des deux peuples de l’Europe qui, ayant le plus et le mieux cultivé l’art du langage, ont le système le plus absurde de le peindre. Quels progrès eût donc fait leur littérature, quelle extension eût pris leur langage, si leur système d’orthographe eût eu seulement la demi-perfection de l’orthographe italienne et castillane? TABLEAU GÉNÉRAL DES VOYELLES USITÉES EN EUROPE. +-------+-----------+-------------------------------------------------+ | | | EXEMPLES. | |Nos |DÉSIGNATION| /------------------------------------------\ | | FIGURE| | EN FRANÇAIS. | EN ANGLAIS. | EN ALLEMAND. | +-------+-----------+-----------------+--------------+----------------+ | 1 a |clair, |Paris, patte |habit, rabbit,|alabaster, | | | ou bref, | (d’oiseau), mal.| sad, mad. | abend. | | | petit _à_ | | | | | | | | | | | 2 a |profond, |âme, âge, pâte |fall, call, |aal (anguille), | | | ou long, | (de farine), | law, | ahl (alêne): | | | grand _â_ | mâle (sexe). | bec_au_se. | surtout dans le| | | | | | bas-allemand. | | | | | | | | 3 o |clair, |odorat, hotte |rod, gut, nut,|och, oft. | | | ou bref, | (d’osier), molle| cut, lull. | | | | petit _o_ | (cire), sol. | | | | | | | | | | 4 o |profond, |hôte, haute, |road, goat, |han_o_ver, | | | ou long, | môle, saule, | note, coat, | er_o_berer, | | | grand _ô_ | pôle. | foe, whole. | pohle. | | | | | | | | 5 où|bref, |chou, sou, trou. |good, wood. |gut; en général | | | petit _ou_| | | _u_ dans le | | | | | | haut-allemand. | | | | | | | | 6 oû|profond, |voûte, croûte, |rule, book, |uh, buhle, | | | grand _oû_| roue, boue. | shoe, move. | buhlen. | | | | | | | | 7 eù|clair, |cœur, peur, |très-rare (se |_ö_ t_ö_dten, | | | guttural | bonheur. | trouve dans | g_ö_the, | | | | | Burr.) | st_ö_cke. | | | | | | | | 8 eux|profond, |eux, deux, ceux. |_manque._ |_öh_, h_ö_he. | | | creux | | | | | | | | | | | { e |muet, |born_e_, |rul-e, mov-e, |binde, blatte. | | 9 { | féminin | grond_e_, | prov-e | | | { | | rond_e_. | | | | {...|e gothique |que je me |sir, bird, |wass-_er_, | | | | repente. | wat-er, | ab-_er_, | | | | | mill-er. | hab-en. | | | | | | | |10 e |ouvert |fête, faîte |nail, where, |_ä_, _ä_lter, | | | | (de toit), mer, | fair, bear. | l_ä_ben, | | | | fer. | | b_ä_ten. | | | | | | | |11 ée|s |née, nez. |t_a_ke, |eh, stehlen, | | | (sans nom)| | m_a_ke, | s_e_hen, see. | | | æ, ē | | sc_a_le, | | | | | | g_a_te. | | | | | | | | |12 é |masculin |né, répété. |red, bed, |_e_twas, | | | | | h_ea_d. | b_e_sser. | | | | | | | |13 i |bref, |midi, imité, ici.|spirit, hill, |b_i_tte, gift. | | | petit _i_ | | still, mill, | | | | | | it. | | | | | | | | |14 î |long, |île (en mer), |heat, kneel, |ihnen, ihrer. | | | grand _î_ | la bîle. | steal, meal, | | | | | | eat. | | | | | | | | |15 u |français |hutte, chutte, |_manque._ |ü, über, üben, | | | et turc | nud. | | füchs. | | | | | | | |NASALES| | | | | |16 an| |pan (de mur). | |_an_ker. | | | | | | | |17 on| |son (de voix). | |_on_kel. | | | | | | | |18 in| |brin (d’herbe), | | | | | | pain, pin, | | | | | | peint. | | | | | | | | | |19 un| |un, chacun. | | | +-------+-----------+-----------------+--------------+----------------+ Face à la page 28. Nº Ier. La deuxième voyelle figurée par _a_ se prononce dans les mots français _âme_, _plâtre_, _gâte_, _pâte_. C’est à tort qu’on l’appelle _a_ long, car il peut se solfier aussi bref que l’autre: l’épithète de _a_ profond ou creux lui convient mieux, parce que réellement il porte cette sensation à l’oreille, et que pour le prononcer la bouche forme une plus grande cavité, surtout vers son fond. La différence que nous signalons entre _à_ clair et _â_ profond est tellement réelle, que si l’on prononce l’un au lieu de l’autre, le sens des mots en certains cas sera changé: par exemple, lorsqu’on fait entendre à mon oreille (sans que je voie l’écriture) ces deux mots _màl faible_, je conçois _douleur faible_: si l’on me fait entendre _mâl faible_, je conçois un être masculin faible: si l’on dit _patte_, j’entends _patte d’oiseau_: si l’on dit _pâte_, j’entends _pâte de farine_: si l’on dit _tàche_, j’entends _tache d’huile_: si l’on dit _tâche_, j’entends _tâche de travail_: _bal_, j’entends la danse; _bâl_, j’entends la ville de _Basle_, etc. De semblables différences ont lieu en anglais, par exemple, _fat_ signifie gras; _fought_, qui se prononce _fât_, signifie combattu: l’orthographe ne fait rien à la chose. Les grammairiens français qui, dès le temps de François Ier, remarquèrent l’inconvénient de n’avoir qu’un signe pour deux sons, conçurent le dessein d’y remédier: _Jacobus Sylvius_ proposa des accents, et après lui peu à peu s’est introduit l’usage de distinguer _a_ clair par les accens _à_ _á_, et _a_ profond par l’accent circonflexe (_â_), ce qui en fait deux lettres réellement différentes. L’écriture anglaise, qui n’a point admis l’utile expédient des accens[12], laisse sur la lettre _a_ la triple équivoque d’être ou _a_ clair, comme dans _rábit_ (lapin); ou _â_ profond comme dans _hâll_ (salle); ou _ée_, _ez_, comme dans _make_, _take_ (qu’un Français doit dire _mée-ke_, _tée-ke_); ou même comme _é_ masculin dans _surface_, _stomach_ (prononcez _sorféce_, _stomék_). Par un autre vice d’alfabet, cette écriture donne deux signes ou lettres à l’indivisible son _â_ dans les mots, _law_, _thaw_, _raw_. _L’habitude apprend tout_, dit-on, _à Londres_, _comme à Pékin_: cela est vrai, mais le travail inutile use les forces et dévore le temps. [12] Et cependant Wallis dans sa grammaire nous en produit trois, savoir, â, á, ò. Ce sont sans doute les imprimeurs qui, pour la prétendue beauté des planches, les auront fait disparaître. L’_â_ profond est d’un rare usage chez les Italiens et chez les Allemands du _haut dialecte_; il est au contraire habituel dans le _bas dialecte_, qui se parle en Bavière, le long du Rhin, dans le pays de Hambourg, les provinces prussiennes, etc. En France, l’_â_ profond domine dans nos provinces du nord, tandis que _à_ clair domine dans le midi: ce qu’un Normand prononce _bâteau_, _bâron_: un Languedocien le prononce _báteau_, _báron_; l’observation d’une juste mesure constitue le bon accent, la diction élégante, dont la capitale passe pour être le tribunal et le foyer, encore que le peuple n’y prononce pas correctement. Deux autres voyelles également distinctes sont représentées par la seule lettre _ó_. L’une (troisième de mon tableau), est _ó_, que j’appelle _ó_ clair, petit _ó_, prononcé dans les mots français _dóré_, _bródé_, _frótté_, et dans les mots anglais _nót_, _clock_, _top_, _but_, _cut_, _shut_, _rod_. L’analogie de cet _ó_ avec _à_ clair est assez marquée pour que les instituteurs de la langue anglaise conseillent aux Français de prononcer de la gorge un _à_ au lieu d’un _ó_, dans les mots _offer_, _often_, _office_: il est certain que l’on peut émettre un son qui laisse l’oreille indécise de savoir s’il est _à_ ou bien _ó_; mais pour sentir cela, et pour l’imiter, il faut l’entendre et le bien écouter. Ó clair, ou petit _ó_, est le plus usité, et, pour ainsi dire, le seul de la langue italienne, qui d’ailleurs le prononce long ou bref à volonté. Comme les Français et les Anglais ont l’habitude de le prononcer plus profond, il en résulte dans leur prosodie italienne un vice d’accent, qui décèle toujours leur qualité d’étrangers. A cette occasion je remarquerai, qu’entre les Anglais d’une part et les Italiens de l’autre, il y a cette différence notable dans la prononciation de toutes les voyelles, qu’elles ont un son plus clair chez les Italiens, parce que leur bouche plus ouverte laisse passer plus librement le son, qui, de la gorge vient droit frapper l’oreille avec éclat; tandis que chez les Anglais, les lèvres moins écartées, surtout des deux côtés, retiennent une partie du son entre la langue et l’arrière-palais, où il retentit comme en une concavité, ce qui lui fait porter à l’oreille une sensation de _creux_ et de _profond_. La cause de cette différence nationale ne serait-elle pas que l’habitant de l’Italie, vivant sous un ciel tempéré, même chaud, a pris l’habitude de respirer largement un air frais et pur; tandis que la race anglo-saxonne, ayant toujours vécu sous un ciel humide et froid, a dû craindre de humer un air désagréable, nuisible surtout aux dents, et prendre par conséquent l’habitude de prononcer du fond de la bouche en serrant les lèvres. C’est à de telles causes physiques que sont dues bien des habitudes nationales: dans le cas présent, les Français, qui tiennent le milieu de toute manière entre les deux peuples dont je parle, en sont une autre preuve. Le second _ô_ (quatrième voyelle du tableau), est le son que j’appelle _ô_ profond, grand _ô_, prononcé dans les mots français _pôle_, _môle_, _fantôme_, _saule_, _baume_; et dans les mots anglais _bold_ (hardi), _cold_ (froid), _coat_ (habit), _goat_ (chèvre), _road_ (route). La plupart des grammairiens l’ont appelé _ô_ long, mal à propos, ce me semble, puisqu’il peut se solfier bref: l’épithète de _profond_ le caractérise mieux, en ce que réellement la bouche, pour le prononcer, forme vers l’arrière-palais une cavité qui lui donne un son creux. Cet _ô_ profond qui a de l’analogie avec l’_â_ profond, diffère comme lui du son clair, dont il partage le signe (_ó_): la preuve en est que si vous dites _côte_, on entendra _côte_ d’animal, ou colline; si vous dites _cóte_, on entendra une _cotte d’armes_, une cotte de mailles: si vous dites _sóte_, c’est une épithète; si vous dites _sôte_ (_saute_), c’est l’action de sauter: de même _hóte_ (pour _panier_), ou _haute_ (pour l’élévation), ou _hôte_ (pour la personne qui loge), etc.[13]. [13] C’est pour cette raison que l’oreille dans la poésie n’aime pas que l’on rime ó bref avec ô _long_, comme dans ces vers: Le bonheur n’est pas sur le trône, La médiocrité nous le donne. (DORAT, fable de la Linotte.) De semblables différences existent chez les Anglais: si vous leur faites entendre _ród_, c’est une _baguette_; si vous prononcez _rôd_ (road), c’est une _route_; si vous dites _cót_ (cut), c’est _coupé_; _côt_ (coat), c’est _vêtement_; _bót_ (but), c’est la particule _mais_; _bôt_ (boat), c’est un _bateau_; _gót_ (gut), c’est _intestin_; _gôt_ (goat), c’est _chèvre_, etc. Dans l’écriture de ces deux langues, c’est un vice commun de peindre ce son simple par des combinaisons de lettres, comme en français _eaux_, _hauts_; en anglais _oa_, _foe_; _toe_, qui ne représentent que _ô_. Ainsi que son analogue _â_, l’_ô_ profond est assez peu fréquent dans la prononciation italienne et dans le haut-allemand: il domine au contraire dans le bas-allemand. Chez les Français, les habitans du nord le prononcent très-souvent là où ceux du midi prononcent _ó_ clair. Un Normand, un Flamand disent _vôtre_, _nôtre_; un Languedocien, un Gascon disent _nóttre_, _vóttre_. Une cinquième voyelle est _ou_ dans les mots français _cou_, _clou_, _genou_, _chou_ (légume). Les Allemands, les Italiens l’écrivent par _u_ seul, et quelquefois aussi les Anglais; par exemple, dans le mot _rule_, (règle): d’autres fois par _oo_; dans _tool_ (outil), _cook_ (cuisinier). Chez eux comme chez nous, c’est un vice d’orthographe de donner plusieurs lettres à cette voyelle qui est un son aussi simple que _o_ et que _a_; car on ne saurait diviser _ou_ en deux. D’autre part, je dois remarquer que dans les mots français _cou_, _clou_, _genou_, _chou_, le son n’est pas réellement le même que dans les mots _roux_, _doux_, _roue_, _boue_: on pourra dire qu’en ces derniers, _oû_ semble plus long que dans les premiers; cependant si l’on y fait attention, l’on peut prononcer l’un aussi bref ou aussi long que l’autre: le fait est que pour prononcer _oû_ dans les mots _roux_, _doux_, _boue_, etc., les lèvres s’avancent davantage en se resserrant comme pour faire la _moue_, tandis que cela n’a pas lieu dans les mots _cou_, _clou_, _chou_. Par la suite nous trouverons la différence de ces deux _ou_ très-marquée, et pour ainsi dire _constituée_ dans les langues orientales; et par cette raison, dès ce moment nous en ferons la distinction, en appelant, _óu_ clair et petit _óu_, la voyelle des mots _cou_, _clou_, etc.; _oû_ profond, grand _oû_, la voyelle des mots _doux_, _roux_, qui me semble identique à celle des mots anglais _rule_, _tool_, _cook_. Une septième voyelle est _eù_ dans les mots français _peur_, _cœur_, _bonheur_: cette voyelle manque aux Italiens et aux Anglais, et cependant mon oreille croit l’entendre chez ceux-ci dans les mots _burr_ et _furr_. Elle a lieu chez les Allemands, qui la peignent _ö_, et qui écriraient notre mot _cœur_ de cette manière (_kör_): cette voyelle, quoique figurée en français par deux, et quelquefois trois lettres (comme dans les mots _cœur_, _sœur_), n’en est pas moins un son aussi simple que _a_, que _o_, etc.: je l’appelle _eù_ clair, _eù_ ouvert, pour le distinguer du suivant: Huitième voyelle. _Eu_ dans _eux_, _ceux_, _Dieux_, _mieux_. On se trompe lorsqu’on croit cette voyelle plus longue que la précédente: elle peut se solfier aussi brève: sa vraie différence est d’être plus _profonde_, plus _creuse_. Il suffit, pour s’en convaincre, de bien s’écouter en prononçant: _le cœur_, et _je veux_; _j’ai peur_ et _je peux_: les Allemands prononcent cette voyelle dans _stöbern_, chasser; _tödten_, tuer; _stöcke_, bâton, etc.; ils la peignent à volonté, en ajoutant une _h_ après _ö_: par exemple, ils écriraient _föh_, pour _feux_. Les Anglais et les Italiens n’ont pas cette prononciation. Entre cet _eù clair_ dans _cœur_, et _eû profond_ dans _feux_, toute oreille exercée distingue encore un autre son _eu_, qui n’est ni l’un ni l’autre: par exemple, dans le mot _peu_, _eu_ n’est ni comme dans _peux_, ni comme dans _peur_. On pourrait à la rigueur dire que cet _eu_ est une autre voyelle, mais je n’insiste pas sur une nouveauté qui serait peu utile. Voyons une huitième voyelle. La lettre _E_, commune à toute l’Europe, sert chez les Français à peindre jusqu’à quatre voyelles parfaitement distinctes; savoir: 1º _e_ muet; 2º _ê_ ouvert; 3º _é_ fermé ou masculin; 4º _ée_ ou _ez_, qui n’a point de nom; nous allons les décrire. Je classe pour neuvième voyelle l’_e_, qu’en français on appelle _e muet_, sans doute parce que, toujours placé à la fin des mots, il peint un son expirant qu’à peine on doit entendre: le mot étant terminé par une consonne, si on la prononçait _close_, c’est-à-dire sans qu’elle fût suivie d’une voyelle, la bouche resterait fermée, et, dans beaucoup de cas, la consonne ne serait point entendue: par exemple, si des mots _frappe_, _jappe_, on ôte l’_e_ final, les lèvres resteront closes sur _p_: or, parce qu’un mécanisme naturel engage toujours le parleur à faire sentir ce _p_, en laissant sortir un _son_ léger après lui, les premiers grammairiens ont avec raison trouvé convenable de peindre ce _son_ mourant par un signe qu’aujourd’hui nous appelons _e_ muet. C’est à raison de ce mécanisme naturel que cet _e_ a lieu également chez les Anglais, dans tous les mots terminés en _e_, par exemple _pile_, _rime_, _style_, etc. Il n’existe pas chez les Italiens, ni chez les Espagnols; mais je le trouve chez les Allemands, jouant comme chez nous un autre rôle où il cesse d’être muet, sans changer de figure, et sans que les grammairiens aient noté sa métamorphose[14]. [14] Je dois excepter _Anthoine Oudin_, secrétaire-interprète du roi, qui, dans sa grammaire dédiée au comte de Waldeck (1645), outre l’_e muet féminin_, remarque qu’il y a un autre _e_, ressemblant à _eu_, lequel se fait sentir dans les mots _me_, _que_, _je_, _ne_; Oudin aura dû cette observation à la connaissance qu’il avait de la langue allemande. En effet, écoutons au théâtre un poëte ou un acteur déclamer avec l’accent convenable ces mots: Que je me repente..... Le grammairien aura beau nous dire que l’_e_ final de chaque mot est un _e_ muet, notre oreille protestera qu’elle entend distinctement une voyelle sonore, qui tient de _eu_ et de _ó_, sans être ni l’un ni l’autre; qu’ensuite nous écoutions avec attention les mots allemands _wasser_ (eau), _zimmer_ (fleur), _elter_ (plus âgé), et les mots anglais _water_ (eau), _matter_ (matière), _sylver_ (argent), nous sentirons que tous ces _e_ portent à notre oreille la même sensation que celle des mots français cités, et beaucoup plus forte que celle de l’_e_ muet proprement dit, dans _frappe_, _trompe_, etc. Je viens de dire que dans la prononciation poétique des mots _que je me repente_, le son _e_ tient de _eu_ et de _ó_ clair; réellement, en remontant à son origine, je crois en trouver la preuve dans une altération que les mots de la langue _romane_ ont subi en passant dans la bouche des _Franco-Germains_: ce que cette langue _romane_ prononçait _bono_, _rondo_, _grando_, comme on le dit encore en Provence, les _Francs_ le prononcèrent _boneͦ_, _rondeͦ_, _grandeͦ_, en appuyant sur E final, et le prononçant comme dans _wasseͦr_, _elteͦr_, _zimmeͦr_; et si l’on y fait attention, le mot _wasser_, allemand, prononcé _wassre_, à la française, en faisant bien sonner l’_E_ final, n’a de différence que dans la position de cet _e_ avant ou après _R_. D’après ces remarques, il me semblerait convenable de ne pas donner à l’_E_ muet, lorsqu’il expire, le même signe que lorsqu’il est fortement exprimé; et comme en ce dernier cas je le trouve d’origine _gothique ou allemande_, je proposerais de lui affecter la figure que lui donne cet alfabet, et que nous avons maintenue dans notre écriture de _ronde_ (l’ε). Nous réserverions au véritable _E_ muet expirant son habituelle figure de _E_ nu. Je retrouve cet _e_ gothique dans tous les infinitifs allemands finissant en _en_, comme _haben_ (avoir), _leben_ (vivre), _schlafen_ (dormir), etc. Je le trouve encore bien caractérisé dans les mots anglais _sir_, _bird_, _shirt_, et même dans la syllabe _ure_ des mots _pleasure_, _measure_ (prononcez _pléjer_, _méjer_), et encore dans la syllabe _on_ des mots _bacon_, _fashion_, _faction_, _nation_, (prononcez fachen, née-chen, etc.)[15]. [15] A la manière dont j’ai ouï les trois Indiens à Paris prononcer _Bermah_, je ne doute pas que l’_e gothique_ n’existe dans le _Sanscrit_ et dans plusieurs de ses dérivés, où les Anglais le peignent par _w_. Dans notre langue française, le bas-peuple, qui conserve souvent les vieux usages, semble avoir gardé la trace de l’origine romane que j’ai indiquée: dans le midi, vous entendrez les enfans crier ma _mērò_, mon _pērò_; vers le nord, ma _mēre_, mon _pēre_, et vers la Bretagne et le Maine, ma _mēran_, mon _pēran_. Les anciens grammairiens français, en donnant au véritable _e_ muet le nom de _e_ féminin, semblent avoir eu pour raison que dans les adjectifs il sert souvent à marquer le genre féminin: par exemple, _bon_, _bonne_; _grand_, _grande_; _planté_, _plantée_; _frappé_, _frappée_; mais cette prétendue règle subit une foule d’exceptions, comme on le voit dans les adjectifs à deux genres, tels que _fidèle_, _infidèle_, _parallèle_, _austère_, _sévère_, et surtout dans les substantifs _père_, _frère_, _arbre_, _trouble_, etc. Une dixième voyelle est _ê_, appelé ouvert, dans les mots français _tête_, _fête_, _quête_, _être_, prononcé de la même manière sous la forme _ai_, dans les mots _maître_, _naître_, _paître_, etc. Les Anglais le prononcent et l’écrivent comme nous dans les mots _air_, _pair_, _fair_, _nail_, _sail_, etc., de même que dans les mots _where_, _there_, _they_, etc. (ouêre, thêre, thê): les Italiens le prononcent dans _bello_, _ferro_, _vero_. Les Allemands le figurent par _ä_: ainsi lorsqu’ils écrivent _bäten_ (prier), _läben_ (vivre), _älter_ (plus vieux, de _alt_, vieux), ils le prononcent comme nous ferions _bêten_, _lêben_, _êlter_. On sent ici l’utilité de distinguer les divers _E_ par des accens ou marques quelconques: avant le règne de François Ier, tous nos _E_ se ressemblaient; en lisant _cœur ferme_, l’on ne savait si ce n’était pas _cœur fermé_; _esprit informe_, pouvait être _esprit informé_: ce fut le médecin _Jacques Dubois_ qui, instruit dans la langue grecque, proposa des accens du genre de ceux dont Aristophane de Byzance fut, dit-on, le premier inventeur. L’on n’a conservé que l’accent aigu de Dubois sur _é_; mais on a profité de ses idées pour introduire d’abord l’accent grave, qui se montre dès avant 1600: puis l’accent circonflexe, qui ne date guère que de 1720 à 1730, et dut à l’abbé de Saint-Pierre une grande partie de son crédit. A l’occasion du grec, j’observe que, selon nos classiques, sa voyelle _êta_ est identique à notre _ê_ français: les Grecs modernes nient cela par la raison qu’ils prononcent _i_ sur _êta_, et qu’à titre de descendans, ils prétendent mieux représenter les anciens: à ce titre, les paysans d’Italie nous retraceraient les vieux Latins: dans cette hypothèse _grecque_, ce vers du poète _Kratinos_, contemporain d’Hérodote: Comme une brebis qui va criant _bê, bê_; devra se lire, _qui va criant vi, vi_; car nos Grecs actuels prononcent _Vé_ sur le _Bé_, et s’ils veulent dire _B_, ils écrivent _MP_, ce qui est tout-à-fait barbare. Par suite de ceci, les chèvres égyptiennes du roi Psammetichus n’auront point crié _bêk_, _bêk_, comme le dit Hérodote[16], mais _vik_, _vik_: leur cri a-t-il changé? J’atteste qu’il m’a semblé être encore _bê_ ou _mê_, avec quelque chose de plus à la fin du mot: et du temps de Moïse, les Hébreux l’ont ouï ainsi, puisque, en leur dialecte arabique, le nom de la chèvre est _meuz_, par imitation de son cri. [16] Cet auteur nous dit que, pour découvrir quelle langue _naturelle_ parlerait l’homme absolument sauvage, les savans de Psammetichus firent élever deux enfans nouveau-nés par une chèvre, avec défense expresse au berger de jamais parler. Le cri unique des enfans grandis se trouva être _bek_ (sans la finale grecque os); on rechercha le sens de ce mot en diverses langues: il se trouva signifier _pain_, en langue phrygienne; et les savans d’Égypte furent assez _enfans_ pour ne pas voir qu’il était l’imitation du cri de la chèvre. Quant au sens de ce mot en phrygien, il est curieux de le trouver le même qu’en anglais, où Bèke (bake) signifie _boulanger_ ou _cuire_ du _pain_. La raison en est que l’ancien anglais dérive du deutche ou mœso-gothique, qui fut la langue des Daces et des Thraces dont les historiens nous disent que le phrygien fut un dialecte. Les Tartares de cette contrée que visita _Busbec_, vers 1550, parlaient encore ce même langage, puisque, dans le vocabulaire qu’il cite, plus d’un tiers des mots est anglais. Quant au _B_, prononcé _V_, comment se fait-il que les anciens Grecs rendent toujours par cette lettre le _B_ de tous les dialectes arabiques lesquels n’ont point de _V_: ce serait un utile travail de comparer l’alfabet grec moderne à l’ancien, à dater seulement du temps de l’évêque Eusèbe (320). Un autre travail curieux serait de nous développer cette descendance des Grecs actuels, en déduisant tout ce que les conquêtes des Barbares, tout ce que leurs invasions, leurs incorporations à l’état militaire ont introduit et mêlé de sang étranger, goth, thrace, bulgare, au sang des Hellènes. Une onzième voyelle est peinte par les composés _ée_, _ez_; dans les mots _fée_, _née_, _nuée_, _donnée_, _tombez_, _chantez_, _bornez_. Les Anglais ont évité ce vice d’orthographe en peignant cette voyelle _ée_ par _A_ seul, dans les mots _make_, faire; _bake_, boulanger; _snake_, serpent; _shake_, secouer; que nous devons prononcer _mée-ke_, _bée-ke_, _snée-ke_, _chée-ke_. Mais comme chez eux la lettre _A_ prend d’autres valeurs, il eût été plus convenable d’établir ici un signe spécial, par exemple, _æ_, qui précisément en anglais vaut _ée_, comme dans le français et dans la prononciation latine de presque toute l’Europe. La voyelle _ée_ existe en allemand, sous la forme _eh_: on l’entend dans les mots _ehren_, honorer; _dehnen_, tendre; _behner_, panier. Je ne la connais pas dans l’italien ni dans l’espagnol. N’est-il pas singulier que chez les Français, où elle est d’un usage fréquent, pas un grammairien, depuis Jacques Dubois (1531), ne l’ait ni comptée ni remarquée? Tous se bornent à reconnaître trois _E_, savoir: _E_ muet final; _É_ masculin ou fermé; _È_ ouvert, qu’ils frappent de l’accent grave jusque vers 1720, où le circonflexe (_Ê_) commence à paraître. L’abbé Regnier, organe de l’Académie française en 1706, n’a pas d’autre doctrine. L’abbé Dangeau qui, en 1695, publia des vues neuves et judicieuses sur les voyelles, pense de même, et cite les mots _fermeté_, _netteté_, comme contenant les trois _E_, savoir, _È_ ouvert dans _fer_, _E_ muet dans _me_, _É_ masculin dans _té_: la même chose en _nètteté_, qu’aujourd’hui nous ne prononçons plus de même, mais _netteté_. Enfin, si Beauzée, qui en 1767 eut le bon esprit de profiter de celui de ses devanciers, nous compte quatre _E_, c’est parce qu’il veut que l’on distingue _È_ de _Ê_; ce qui ne peut guère s’admettre vu l’infiniment petite différence de leur prononciation, et vu l’origine des deux accens, dont l’un (ê) n’est réellement que l’_è_ grave mieux marqué, auquel il a succédé. Jacques Dubois est réellement le seul qui compte quatre voyelles distinctes sous la figure _E_, savoir: 1º é qu’il appelle _son plein_ dans _amé_; 2º è, _son faible_ dans bonne grace (on voit que c’est E muet); 3º _âi_ ou _êi_ dans maître (c’est notre Ê); 4º Enfin ē, _son moyen_ dans _vous aim_-ēs (pour aimez). Voilà notre voyelle _E_ qui n’a point reçu de nom propre, et à laquelle il est embarrassant d’en donner. On ne peut l’appeler _E_ long, puisqu’elle peut se prononcer brève: nous proposons de l’appeler _ÉE_ double, et de la figurer ē dans un alfabet régulier. Une douzième voyelle est peinte par _É_ que l’on nomme É masculin ou fermé, qui se prononce dans les mots _armé_, _clarté_, _bonté_, etc. Il existe dans les mots anglais _red_, rouge; _bell_, cloche; _head_, tête; _death_, mort (prononcez héd; déth); Dans les mots allemands _besser_, meilleur; _etwas_, quelque chose, etc. Il est le plus habituel dans les langues espagnole et italienne. Pourquoi les Français l’appellent-ils _E_ masculin? Ce doit être parce qu’ils auront remarqué qu’il caractérise ce genre dans une foule de participes: _armé_, _honoré_, _frappé_, _brisé_, etc. Mais si d’autre part il se montre dans une foule de substantifs féminins, tels que _santé_, _bonté_, _clarté_, etc., que devient son nom? L’épithète de _E_ fermé ne lui convient guère mieux: en quoi l’est-il plus qu’aucune autre prononciation _E_? Je ne vois de réponse qu’en ce que les participes masculins _armé_, _honoré_, _frappé_, etc., sont clos ou fermés par cet _É_, sans qu’ils soient suivis de E muet final, qui les rouvrirait pour les rendre féminins. Si l’on trouvait cela une mauvaise raison, je dirais que dans les anciens grammairiens elles sont presque toutes de ce genre. Une treizième voyelle est peinte par _I_; et se prononce de la même manière chez tous les Européens, avec la seule différence d’être tantôt brève, tantôt longue. Les grammairiens anglais sont les seuls qui aient caractérisé ce double état par deux signes différens. Selon leur orthographe, _I_ bref se trace d’une seule lettre dans les mots _spirit_, _habit_, _fit_, _envy_, _sorry_, _merry_: I long se trace au contraire par deux _EE_ dans _need_, _knee_, _to see_, ou par _EA_ dans _the sea_, _to fear_, _to beat_, qu’un Français doit prononcer _nîd_, _knî_, _to sî_, _the sî_, _to fîr_, _to bît_: je le répète; ces signes multiples, pour un objet simple, sont un vice d’alfabet, comme, par inverse, c’en est un autre de prononcer les deux voyelles _AI_ sur la seule lettre _I_, ainsi que le pratique l’alfabet anglais. Quant à une différence réelle entre _i_ bref et _î_ long, on ne peut se dispenser de la reconnaître, puisqu’il en résulte des différences matérielles dans le sens des mots: car si je prononce _sick_, ce mot pour un Anglais signifiera malade; _sîk_ (seek) signifiera chercher: _bit_ signifiera morceau; _bît_ (beat) signifiera battre: _rich_ signifiera riche; _rîch_ (reach) signifiera portée, capacité: _fit_ signifiera accès; _fît_ (feat) signifiera fête, etc. Comme nous trouverons cette distinction de _I_ bref ou _I_ petit et de I long ou grand I, établie organiquement dans l’arabe et dans ses analogues asiatiques[17], nous croyons devoir en tenir compte dès à présent, affectant _i_ pointé à _i_ bref, et î romain circonflexe à _i_ long. [17] Elle existe dans le latin. L’I bref ou long est la voyelle qui laisse le moins de cavité dans la bouche, le moins d’espace entre la langue et le palais; de manière que, en resserrant encore un peu, l’on produit le sifflement des oies, qui est _ich_ allemand, réputé consonne[18]; et si l’on touche tout-à-fait, l’on forme le _gué_ et le _ké_, consonnes positives, dont l’affinité avec _yé_ et _ïé_ a causé des permutations de mots capables d’embarrasser l’étymologiste qui n’a pas cette clef. C’est par cette affinité que le _ianus_ des Latins est identique au _ganes-a_ indien prononcé _guianesa_; que le _gelas_ grec est devenu le _yellow_ anglais, _guiallo_ et _djallo_ italien, et _jaulne_ français; que le latin _ego_, prononcé _eguio_, a fait _eyo_, et _io_, je ou moi; qu’en anglais, le mot _indian_ est prononcé _indjén_, etc. Enfin, qu’en français le mot _trier_, dans le peuple, est devenu _triquer_; _triquer_ le bon du mauvais. [18] Litera _anserina_ des Latins. C’est encore à raison de cette affinité que dans l’ancien _latin_, comme dans le _sanscrit_, la voyelle i, suivie d’une autre voyelle, usurpe quelquefois le rôle de consonne, sans pourtant le devenir, comme le croient quelques-uns. Écoutons Quintilien: «Il est du devoir du grammairien d’examiner si l’usage n’a pas _admis_ quelques voyelles en fonction de consonnes; car on écrit _iam_ comme _tam_, _quos_ comme _cos_[19].» [19] In vocalibus videre est an aliquas pro consonantibus usus acceperit: quia _iam_ sicut _tam_ scribitur, et _quos_ sicut _cos_. Remarquez bien que Quintilien ne dit pas que dans _iam_, _i_ fût consonne, mais seulement que l’usage lui en donnait la fonction, en prononçant _iam_ d’une seule syllabe comme _tam_. Certainement _I_ ne saurait changer de nature: étant un _son_, il ne peut en même temps être _un contact_; mais dans l’état de rapprochement où le palais et la langue se placent pour former _i_, la voyelle _a_ s’échappe comme s’il y avait _contact_ vrai, sans changement de position; ce qui n’arriverait pas s’il leur fallait former _EA_. Ceci peut sembler subtil, parce qu’en ce genre d’explication l’on ne peut rendre par écrit les nuances de la prononciation, mais les faits n’en sont pas moins vrais. Quand on lit les auteurs latins dans les livres imprimés, on pourrait croire qu’ils eurent nos lettres _j_ et _v_, parce que maintenant elles se trouvent dans leurs ouvrages; mais la vérité est qu’elles n’existent dans aucun manuscrit ancien, pas même dans les imprimés antérieurs à la fin du seizième siècle: jamais on n’y voit que les lettres _i_ et _u_. Ce fut vers cette époque que les grammairiens français surtout commencèrent à se plaindre de la confusion de _u_ et _i_, pris tantôt pour voyelles, tantôt pour consonnes; et ce ne fut que vers et depuis 1600 que s’introduisit l’usage d’allonger l’_i_ en _j_, d’arrondir l’_u_ en _v_, pour faire _ja_ et _va_; ce qui a produit deux lettres nouvelles dans l’alfabet français. Le poëte Corneille a beaucoup contribué à cette innovation, dont le mérite originel remonte à Loys Meygret, qui, profitant des idées de Jacques Dubois, en fit le premier la proposition dans son livre sur l’orthographe, imprimé en 1545. Une quinzième voyelle est l’_u_ français dans les mots _sur_, _pur_, _mur_ etc. Cette voyelle existe aussi dans les langues turque, flamande, hollandaise et dans le haut allemand, où elle est peinte par _ü_. Elle a même lieu dans le nord de l’Italie, mais elle ne se trouve point chez les Autrichiens, chez les Bavarois et autres riverains du Rhin, qui, au lieu de prononcer _pureté_, _sureté_, _nud_, _crud_, disent _pirté_, _sirté_, _neid_, _creid_. Cette substitution d’_i_ à _u_, qui fait rire le vulgaire, a le mérite de révéler au grammairien pourquoi les anciens latins disent indifféremment _optimus_ ou _optumus_; _maximus_ et _maxumus_. Pour peu que l’on se rende compte de l’état de la bouche en ces deux voyelles, on s’aperçoit que le passage est également resserré pour l’une et pour l’autre, et qu’il y a entre elles un terme moyen analogue, que Quintilien a bien senti en citant les exemples que nous venons de rapporter, et en insistant sur la différence de _I_ long dans _opimus_, qui n’a pas permis cette confusion. L’exemple d’_optumus_ et _maxumus_ n’est pas le seul qui autorise à croire que les Latins aient connu notre _U_ français, quoique en général ils le prononçassent _OU_. D’abord ils purent le tirer des anciens Grecs, leurs aïeux, chez lesquels le υ semble avoir été ordinairement _ou_ bref, et quelquefois notre _u_ français même. Ensuite les Latins Cisalpins et d’autres étrangers incorporés durent propager cet _u_, qui leur était familier: à la manière dont les mots _uel_, _uelle_, _uir_, _uirtus_, _uoluit_, _uoluere_, sont encore aujourd’hui prononcés chez les Allemands, les Slavons, les Transylvains, etc. Il y a lieu de croire que les Romains ne prononçaient pas _ouel_, _ouelle_, _ouir_, _ouirtous_, _ouolouit_, _ouolouere_; mais que par euphonie ils employaient soit notre _U_ véritable, soit son analogue le _w_ belge, qui, formé par le rapprochement des deux lèvres, comme pour jouer du fifre, est une prononciation moyenne entre notre U français et notre consonne _v_. Quintilien dit expressément que dans les mots _seruus_, _vulgus_, le premier _U_ est le _digamma_ éolien, lequel ne saurait être que notre _v_ français ou le double _W_ belge. Sans insister sur cette question d’érudition, il me suffit de remarquer que dans tout le midi, en Italie, en Espagne, chez les Arabes d’Afrique et d’Asie, notre _U_ français n’a point lieu; tandis que dans le nord il existe chez les Belges, chez les Hollandais, chez les Allemands du haut dialecte, chez les Turcs, c’est-à-dire chez tous les peuples d’origine gothique et tartare. Néanmoins il faut en excepter les Anglais, qui ne le prononcent point, mais qui, sur son signe _U_, prononcent rapidement une diphtongue que John _Wallis_ a bien désignée en disant qu’elle ressemble à _iu_ (iou) bref dans le mot espagnol _ciudad_. Il est inutile de remarquer que, de toutes nos voyelles, celle-ci fatigue le plus les étrangers qui n’en ont pas l’habitude; elle les jette dans des contre-sens très-incommodes pour eux et pour nous: un Espagnol, un Italien ne disent point _mettre son chapeau_ dessus _sa tête_, mais _dessous sa tête_. Cela fait rire le vulgaire; mais cela fait méditer le philosophe sur la puissance physique des habitudes de l’enfance, et sur les difficultés que l’art du langage, maintenant si facile, a dû opposer aux premiers humains qui l’ont inventé. Après les diverses voyelles que je viens de décrire, je ne vois plus que les quatre nasales _an_, _on_, _in_, _un_, qui passent mal à propos pour n’exister que dans le français, et qui néanmoins se trouvent dans plusieurs langues de l’Asie et même de l’Europe. Par exemple, les Polonais prononcent _on_ et _in_ comme nous, et les peignent judicieusement par un signe simple _ą_ pour _on_, et _ę_ pour _in_. Si les Anglais et les Allemands, n’en ont pas fait une telle distinction, ils ne profèrent pas moins le son, surtout lorsque _an_, _on_, _in_, sont suivis d’une consonne. Par exemple, _anker_ (ancre), _ingber_ (gingembre). Les grammairiens français ont assez long-temps hésité s’ils admettraient pour voyelles ces quatre prononciations, sans doute par la raison qu’ils les voyaient toujours figurées par plusieurs lettres: mais si, comme il est de fait, les nasales _an_, _on_, _in_, _un_, sont aussi indivisibles que _A_, _E_, _O_, elles sont aussi réellement des voyelles. Il y a seulement cette circonstance particulière que dans leur peinture, comme dans leur prononciation, la consonne nasale _n_ est toujours prête à se montrer lorsqu’elle est suivie d’une voyelle; tandis qu’elle reste cachée, si elle est suivie d’une consonne. Par exemple, dans les mots _un œuf_; _un animal_, la nasale _un_ semble se décomposer en _U_, qui reste seul, et _n_, qui se joint à _animal_, u-nanimal; tandis que dans les mots _un bœuf_, _un cheval_, cette même nasale _un_ reste indivisible. La même chose se remarque dans les mots _bon ami_, etc., _l’an passé_, etc. Cette nature mixte vient de ce que le son partagé entre la cavité _du nez_ et celle de la bouche porte à l’oreille une sensation d’un genre que les autres voyelles n’ont pas. Ceci nous mène à faire une remarque qui n’a pas encore été citée, ou du moins développée; savoir, qu’il existe une voyelle purement _nasale_, ou _son_ émis par le seul canal du nez, la bouche restant parfaitement close: chacun peut s’en convaincre; et dans l’essai que l’on en fait, l’on s’aperçoit qu’il s’y joint une sorte de consonne qui porte à l’oreille une sensation à peu près comme _kn_. Cette espèce de _k_ est formée par l’application du voile du palais contre l’arrière-bouche; et si cette application est plus faible, il en résulte un g-n. Ces prononciations ne sont représentées par aucune lettre dans les alfabets, et cependant mon oreille croit bien les entendre dans les mots allemands qui finissent en _ken_, comme _saken_ (ensacher), _brocken_ (émiéter), même un peu dans les mots anglais _broken_, _spoken_, etc. Importante ou non, cette remarque doit tenir sa place dans l’analyse générale des prononciations. Quant aux nasales _on_, _an_, _in_, _un_, mon oreille les entend dans les langues turque, persane, même dans l’arabe et dans les échantillons d’indien, malabare et de Bengali, qui ont été à ma portée: elles se trouvent surtout à la fin des mots, comme une sorte de repos à la respiration nonchalante et fatiguée par la chaleur; sous ce rapport elles ont de l’analogie avec l’E muet, qui est le _son_ de _repos_ des hommes du nord: ainsi la nature a fait les premiers frais de ces habitudes, et l’imitation les a implantées. Il est probable que primitivement ces finales _on_, _en_, _in_, _un_, ne furent point partie intégrante des mots, et qu’elles n’y ont été ajoutées que par la suite; que, par exemple, dans l’ancien allemand, les infinitifs ne se terminaient point par _en_, comme dans _haben_, _läben_, _glauben_ (croire), _fragen_ (s’informer), mais qu’ils se disaient nûment _hab_, _läb_, _glaub_, _frag_, comme il arrive encore chez les Autrichiens, les Bavarois, etc. Il appartient aux savans de cette langue de nous donner la solution de cette question dont les rameaux s’étendent jusqu’au _sanscrit_, qui, de jour en jour, se décèle davantage pour être la souche de tous les idiomes gothiques. Maintenant si nous résumons toutes les voyelles décrites, nous en trouvons dix-sept, y compris les quatre _nasales_, par conséquent treize seulement dans l’acception vulgaire: ce nombre treize est celui du grammairien _Beauzée_, qui, parmi nos modernes, passe pour avoir le mieux étudié cette question (il a écrit en 1767). Néanmoins entre son tableau et le mien, il y a des différences essentielles: Beauzée compte quatre _E_; mais il veut que dans _fer_, _mer_, _amer_, _è_ soit différent de _Ê_ dans _faire_, _maire_, _tête_, _fête_, etc. Cela peut se dire strictement parlant, mais la différence consiste plutôt en ce que dans les mots _fer_, _mer_, _Ê_ est plus bref que dans les mots _faire_, _maire_: aussi les grammairiens antérieurs, tels que Regnier, Dangeau, etc., n’ont-ils point fait cette distinction en citant les mêmes mots pour exemples; et lors même qu’on la ferait, l’on ne pourrait se dispenser d’admettre à plus forte raison le _ée_ que j’ai établi, lequel a une différence bien autrement caractérisée, encore qu’aucun de ces savans n’en ait tenu compte. Je diffère encore de Beauzée, en ce que, comptant comme moi deux _eu_, il veut les trouver dans les mots _jeûneur_ et _jeunesse_, qui, selon moi, se ressemblent trop. _EU_ dans _jeûneur_ est bien mon _EUX_ profond; mais dans _jeunesse_, _EU_ n’est point assez ouvert; il ressemble à _peu_, _feu_, etc., et non à _EU_ dans _peur_, _cœur_, _sœur_, qui est très-différent. Du reste, nous admettons deux _a_, deux _o_, un _ou_, un _i_, un _u_; mais je blâme et rejette comme inutiles et embrouillés ses _classemens_ de voyelles en _constantes_ ou _variables_, _retentissantes_ ou _graves_, _labiales_, _orales_, _aiguës_, etc. Tout cela n’est bon qu’à embarrasser l’esprit. J’en dis autant des _dentales_ et _palatales_ de Wallis, comme s’il y avait des voyelles où les dents et le palais fussent plus particulièrement utiles. Avant Beauzée, l’abbé Dangeau (en 1695) avait compté aussi treize voyelles, mais il y comprenait les quatre nasales: par conséquent il les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à lui de les proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des corporations et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans le vieil usage de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par A, E, I, O, U. L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement ce qui constitue la _voyelle_, que la majorité des académiciens ne put se refuser à reconnaître pour telles les prétendues diphthongues _OU_, _EU_, qui réellement ne sont pas diphthongues, mais _digrammes_, c’est-à-dire doubles lettres. Du reste, Dangeau ne distingua pas bien les deux _A_, les deux _O_, ni les deux _EU_. Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier Desmarets, chargé par l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le dictionnaire, n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en établissant d’abord six voyelles, il commit la faute de présenter _y_ et _i_ comme différens, lorsque de fait leur son est le même; et dans l’exposé confus, embarrassé, qu’il fit de toute sa doctrine, il décela l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine encore dominante. A ce sujet je ne puis m’empêcher de remarquer que les innovations ne sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des corporations, mais au contraire celui de la hardiesse des individus, qui, libres dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination, et vont à la découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps de l’armée donnent matière à délibération: elle serait prompte dans le militaire, elle est plus longue chez les gens de robe. Toute innovation court risque d’y causer un schisme, d’y être une hérésie, et ce n’est qu’avec le temps, qu’entraînée par une minorité croissante, l’inerte majorité, moins par conviction que par imitation, entre et défile dans le sentier de la vérité. Par suite de controverses qui eurent lieu à l’époque dont nous parlons, quelques grammairiens voulurent compter plus de treize voyelles, en observant que, pour une oreille exercée à la prosodie française, il y avait réellement trois _A_, trois _O_, trois _EU_, etc. Cela est vrai, et l’observation de leurs nuances se fait sentir dans une prononciation élégante. Mais, parce que le sens des mots n’en est pas matériellement changé, j’ai cru inutile de les porter en compte, surtout lorsque les langues étrangères ne m’en ont point fait sentir la nécessité. La science est déjà par elle-même assez subtile, sans la compliquer davantage: je n’aurais même pas établi deux _I_ et deux _OU_, si l’obligation ne m’en eût été imposée par l’alfabet arabe et par ses analogues, où nous verrons toute l’utilité de cette distinction. D’ailleurs, au moyen des accens français, auxquels nous sommes habitués, j’ai pu la faire sans introduire de nouveaux caractères; que si l’on veut faire entrer en ligne ces deux doublemens, encore qu’ils ne diffèrent que dans leur mesure longue ou brève, l’on n’aura pas plus de quinze voyelles, et au total dix-neuf avec les nasales: je ne crois pas que les langues d’Europe en aient davantage. L’arabe en Asie nous fournira ses trois gutturales qui feront vingt-deux. Le russe en ajoutera peut-être encore une: nous aurions alors vingt-trois signes de voyelles. Supposons vingt-cinq: nous allons voir que toutes les consonnes connues ne passent guère trente-quatre à trente-cinq; nous aurons donc un total de cinquante-huit à soixante lettres, formant un alfabet universel capable de peindre toutes les langues, et de remplir à lui seul les fonctions de plus de trois mille caractères, soit simples, soit syllabiques, dont se composent présentement les divers alfabets. Que de précieux avantages en cette simplicité! Les Français, épris de leur langue, pourront lui faire un mérite de réunir plus de voyelles qu’aucune autre: les Italiens, les Espagnols pourront s’applaudir de n’en avoir que sept ou huit: ce sont là de ces vanités nationales qui, comme celles des individus, ne se fondent que sur les habitudes et le dédain de ce que l’on ne connaît pas[20]: pour l’esprit qui connaît ou qui étudie, chaque chose a son inconvénient et son mérite: mais on ne peut disconvenir que, relativement à l’alfabet, le nôtre français n’offre aucune compensation pour les vices de toute espèce dont il abonde, ne fût-ce, par exemple, que pour avoir trente-sept ou trente-huit manières d’écrire la seule nasale _AN_, _blanc_, _quand_, _quant_, _ans_, _ants_, _ands_, _am_, _en_, _ens_, etc. Ce vice n’est guère moindre dans l’alfabet anglais, qui, selon mon calcul, compte cinquante-huit combinaisons de lettres pour peindre dix ou onze voyelles que l’idiome prononce. Je n’ignore pas que quelques grammairiens anglais en veulent compter davantage: la vérité est que, de l’aveu de tous les étrangers, presque aucune voyelle anglaise n’a un caractère décidé, et un son parfaitement semblable aux voyelles du continent. La bouche et le gosier d’un Anglais, comme je l’ai déjà remarqué, prennent pour l’acte de parler une disposition particulière à cette nation: il y a quelque chose de creux dans les sons, et une tendance singulière à les cumuler, c’est-à-dire à former des diphthongues des voyelles multipliées. Les esprits observateurs et judicieux, dont cette nation abonde, ont déjà fait de semblables remarques, et ont proposé des moyens ingénieux de fixer la prononciation en corrigeant l’alfabet: ce sujet est hors de ma sphère. Tout ce que je vois clairement, c’est qu’avec l’écriture anglaise, telle qu’elle est, il est impossible de peindre les langues étrangères malgré le haut intérêt, je ne dis pas scientifique, mais commercial, qui en résulterait pour la nation, sur-tout vis-à-vis des langues asiatiques[21]. [20] Avec cette différence que la vanité de l’_individu_ trouve à chaque instant des contre-poids qui la ramènent vers l’équilibre de la raison, tandis que les vanités accumulées d’une nation s’encouragent électriquement à devenir rebelles et intraitables. [21] Aussi dans les vocabulaires des langues sauvages que dressent leurs voyageurs, un même mot sera lu de diverses manières par les Anglais même les plus habiles. CHAPITRE III. _Détail des Consonnes._ Nous avons déjà vu que la consonne est un _contact_ de certaines parties de la bouche, lequel étant _non sonore, muet_ par lui même, ne peut être entendu et proféré qu’autant qu’il est suivi d’une _voyelle_, ou _son vocal_ qui le manifeste: de là résulte que dans un alfabet bien construit une première règle à observer, à exiger, est de n’appeler les consonnes qu’en prononçant la voyelle _après_ chacune d’elles, et _non avant_. Nous trouvons cette règle observée chez les Grecs anciens, chez les Arabes modernes, et, par induction, chez leurs maîtres communs, les Phéniciens et les Chaldéens. Pourquoi les Latins, disciples des Grecs, y ont-ils dérogé en plusieurs consonnes? Pourquoi, par exemple, ont-ils voulu qu’au lieu d’épeler les lettres _fi_, _mu_, _nu_, _ro_, _si_, _lambda_, on dît _ef_, _em_, _en_, _er_, _es_, _el_? ne serait-ce pas que quelque grammairien subtil aurait remarqué que, dans l’émission de ces consonnes, il s’échappe un peu d’air, et que, pour ce motif, il aurait jugé convenable de les distinguer par cette forme, en leur donnant le nom de semi-voyelles? Je n’insiste point en ce moment sur cette question liée à l’analyse de l’alfabet latin, dont je compte traiter ailleurs; mon travail sur cette matière, sans être complet, est assez avancé pour m’autoriser à dire qu’aucun des grammairiens cités par Putschius n’a eu d’idées claires sur cette matière; que l’alfabet latin a été construit sur des principes moins habiles que l’alfabet grec; et que nos écoles modernes se sont soumises à beaucoup d’erreurs, en recevant sans discussion la doctrine des Romains. Aujourd’hui les principes que j’ai développés me mettent dans le cas de n’avoir pas besoin de ces guides, et je ne nommerai ou n’épellerai aucune consonne qu’en la faisant suivre d’une voyelle. S’il était vrai que les grammairiens latins, et même leurs prédécesseurs, eussent fait une étude judicieuse et approfondie de la nature des consonnes, ils auraient dû s’apercevoir d’une circonstance remarquable dans la formation et dans la série de ces élémens; savoir: «que les consonnes marchent classées par la nature des organes qui servent à les produire, de manière que chaque _contact_ de deux organes forme deux consonnes, et quelquefois trois, qui ne diffèrent que par le degré d’intensité de ce contact, et qui, sous le nom de _fortes_, ou de _faibles_, d’_aînées_ ou de _cadettes_, sont absolument de la même famille.» Par exemple, les consonnes _Ma_, _Bé_, _Po_, proviennent également du contact des deux lèvres, avec la seule différence que ce contact est plus serré sur _pé_ que sur _bé_, et plus sur _bé_ que sur _mé_: la même chose a lieu pour _Té_, _Dé_, qui sont formés par le contact du bout de la langue avec le dentier supérieur; pour _Fé_ et _Vé_ qui le sont par le contact de la lèvre inférieure avec le tranchant des incisives supérieures; ainsi des autres, comme nous le verrons en détail. Pourquoi, n’aperçoit-on aucune trace de cette observation dans les grammairiens latins, échos et disciples des Grecs, disciples eux-mêmes des Phéniciens? Pourquoi, dans l’alfabet de tous ces peuples, les consommes se trouvent-elles jetées pêle-mêle, sans égard à leurs analogies ou à leurs différences, et, qui plus est, mêlées aux voyelles, dont elles diffèrent si essentiellement? Après _A_ on voit _B_, qui est une labiale; puis _Gamma_[22], qui vient du milieu de la langue collée au palais; puis _Delta_, qui est une labio-dentale, puis la voyelle _epsilon_, etc. Si les inventeurs de ce système eussent connu l’ordre méthodique et naturel que je viens de citer, est-il probable qu’ils l’eussent négligé? je ne le puis croire, et j’y trouve un motif de m’affermir dans l’opinion _qu’ils n’ont point été aussi profonds_ dans l’art grammatical qu’on l’a voulu penser; bientôt l’analyse de l’alfabet arabe fournira de nouvelles preuves à cette opinion: laissant à part les idées de routine, je vais offrir un système plus régulier, plus étendu, et en même temps plus facile. [22] Si dans le latin on trouve _Ca_ à la place de _Ga_, c’est par une confusion née de l’analogie de valeur, et aussi de la ressemblance approximative des deux anciennes lettres. Je range d’abord les signes des consonnes par _familles_, ou _natures_ d’organes, et, commençant par les lèvres, je procède de proche en proche jusqu’aux consonnes du fond de la bouche; ensuite, pour dénommer ou _épeler_ chacune d’elles, je ne leur attache point une même et commune voyelle, ainsi qu’il est d’usage en notre Europe, où l’on épèle généralement Bé, Cé, Dé, Gé, Pé, etc. Cette manière a l’inconvénient de ne point assez marquer à l’oreille du disciple, surtout étranger, la différence entre une consonne qui lui est connue et sa pareille qui ne le lui est pas: je prends, par exemple, un Arabe, qui, dans sa langue, n’a que le _Bé_, et point le _Pé_: si je lui dis que _Bé_ n’est point _Pé_, il ne me comprend point, il répète _Bé_; mais si je lui dis que _Bé_ n’est point _Po_, son oreille est avertie de la différence, et son esprit commence à la chercher. D’après ce plan, j’ai dressé le tableau des consonnes que je joins ci à côté, et dont je vais donner l’explication détaillée. (Voyez le tableau, nº II.) La première classe ou famille provient des deux lèvres qui par trois degrés de contact font entendre _Ma_, _Bé_, _Po_. Ces trois prononciations et leurs signes sont les mêmes pour toute l’Europe. Dans _Ma_, le contact est faible: une portion du son s’échappe par le nez, et donne à cette consonne un caractère nasal. Dans _Bé_, le contact est plus ferme. Il s’échappe moins d’air par le nez, ainsi qu’on le peut voir en y présentant une fine bougie allumée, dont la flamme varie moins que pour _Ma_. (La main doit séparer la bouche du nez.) Dans _Po_, le contact est complet: aucun air ne s’échappe par le nez: ces trois nuances, ou degrés de contact, ont pour cause la souplesse des lèvres, laquelle ne se trouve point dans les autres organes de la bouche. _Ma_ peut s’appeler _labiale douce_ ou _faible_; _Po_, labiale _dure_ ou _forte_; _Bé_, labiale _moyenne_[23]. [23] On voit ici pourquoi de tout temps, en toute langue, il s’est fait des permutations habituelles de ces trois lettres, et pourquoi le _p_ se trouve altéré en _b_, le _b_ en _m_, selon que l’oreille trouve plus ou moins de grace à ces échanges: l’art des étymologies repose sur ce genre d’observations: l’alfabet arménien distingue deux _p_: l’un plus _dur_, appelé _piur_; l’autre plus _doux_, appelé _pien_. En transcrivant cette langue il faudrait également les distinguer. La seconde classe des consonnes provient du contact de la lèvre inférieure avec le tranchant des dents incisives supérieures. Si ce contact est doux, l’on entend _Vé_, s’il est plus serré, l’on entend le _Fi_ grec, qui est notre _Fé_ européen. La lettre _Vé_ n’a point une même valeur dans toute l’Europe: les Allemands la prononcent _Fé_, par confusion du fort au faible. Ils disent _Fater_, au lieu de _Vater_, etc. S’ils veulent dire notre _Vé_ (du moins ceux du haut dialecte), ils écrivent le signe _W_, qui a l’inconvénient d’être usité dans l’écriture anglaise avec une valeur très-différente, puisqu’il y figure notre _ou_ français, de manière qu’entre nos trois nations il y a confusion habituelle sur cette lettre _w_: ce qu’un Anglais écrit _water_, _well_, _where_, un Français le prononce _ouater_, _ouell_, _ouhere_; un Allemand _presque vater_, _vel_, _vhere_. Je dis _presque_, parce qu’il y a une nuance dont je vais bientôt tenir compte. L’étroite affinité qui existe entre _V_ et _F_ explique pourquoi, en toute langue, il y a un échange habituel de l’un en l’autre. Dans notre français nous voyons _sauf_ devenir _sauve_; _veuf_, devenir _veuve_; _fugitif_, _fugitive_: ici l’échange est du fort au faible; en d’autres cas, c’est du faible au fort, et cela par une disposition particulière à chaque nation: on a remarqué qu’elle domine chez les Allemands, et qu’ils la portent sur toutes les consonnes; s’ils parlent français nous les entendrons dire _pon_, pour _bon_; _poire_, pour _boire_; _tiner_, pour _dîner_; _choli_, pour _joli_, _foir_, pour _voir_, etc. Les Italiens et les Anglais attestent la même chose à leur égard. D’où vient cette disposition singulière, lorsque l’idiome allemand possède toutes les nuances des consonnes? Serait-ce un défaut d’attention dans l’éducation, lorsque l’éducation et l’attention ne manquent point chez cette nation judicieuse? Serait-ce une roideur naturelle de fibres qui viendrait d’un tempérament robuste? Cette question est digne des physiologistes. Quand je considère que la langue chinoise, formée par un peuple d’abord sauvage, dans le rigoureux climat des provinces du nord, a plutôt les consonnes fortes que les faibles, je suis porté à croire que c’est par l’effet de la seconde raison que j’indique. L’on a dès long-temps remarqué que certains peuples confondent habituellement le _B_ avec le _V_. Ce cas a lieu de préférence chez les peuples _Vasques_ ou _Basques_ ou _Gascons_, de qui un poète latin a dit: «_O fortunatas gentes quibus vivere est bibere._» Cet abus s’est propagé chez les Espagnols, et il y cause souvent des équivoques. L’on ne sait si de leur bouche le mot _rebelado_ ou _revelado_, signifie _révolté_ ou _révélé_. Quant au changement de _V_ en _g_, qui se remarque dans les deux mots _Vasquons_ et _Gascons_ (car ils y sont synonymes), nous l’expliquerons à l’article du _g_, et nous ferons voir comment le même mécanisme a produit chez les Russes l’échange de _moiégo_ en _moiévo_. Ici vient se placer une prononciation particulière aux Belges, aux Hollandais, et à plusieurs autres tribus des anciens _Deutches_. Cette prononciation peinte par _w_, n’est ni notre _v_ français, ni le _w_ anglais: c’est un terme moyen qui tient plutôt de l’_U_ (français): les lèvres sont disposées comme pour souffler dans le fifre; elles sont prêtes à se toucher, mais il n’y a pas contact entier, et le souffle léger, semblable à une aspiration, est la seule circonstance qui puisse lui donner le caractère de consonne plutôt que de voyelle. J’ai déjà indiqué qu’elle me semble avoir existé chez les Latins, et je suis porté à croire, aussi chez les Grecs, surtout de Macédoine et d’Épire, voisins des _Deutches_ (Daces), où elle fut commune. L’emploi de l’_upsilon_ en plusieurs cas conduit à cette idée. Quant à la différence de ce _w_ belge à notre _vé_ français, elle est telle que si l’on écrit _werven_, on voudra dire _enrôler_, tandis que _verven_ ou _verwen_, signifiera _teindre_. La troisième classe ou famille des consonnes provient de la pointe de la langue en contact avec la paroi intérieure des dents incisives supérieures: il en résulte deux nuances, l’une forte, peinte par la lettre _T_, l’autre faible, peinte par la lettre _D_. Maintenant je n’ai pas besoin de dire au lecteur pourquoi dans notre langue _verd_ se change en _verte_; _grand homme_, se prononce _grant homme_: la voyelle force, pour ainsi dire, d’appuyer sur la consonne pour la faire sentir. Une quatrième famille dérive de celle-ci d’une manière assez singulière: ayant disposé la langue pour proférer _Da_, si l’on fait passer par le nez une forte partie du son, avant de détacher la langue, on profère la consonne _Na_. Dangeau a le premier fait cette remarque, et il la prouve en observant que si le nez est obstrué, comme dans les rhumes de cerveau, l’on ne peut plus proférer _Na_, mais seulement _Da_. Maintenant dans la syllabe _Na_, si l’on introduit _I_, faisant _Nia_, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue contre le palais, on forme une autre consonne que les Français peignent par _gn_, comme dans _signe_, _digne_, _indignation_, _ignorance_: les Italiens de la même manière prononcent _degno_; les Anglais, par l’inverse _ing_, comme dans _ring_, anneau; _thing_, chose; _king_, roi; enfin les Espagnols par _ñ_, qu’ils appellent _n_ avec _tildé_, c’est-à-dire avec un trait: l’alfabet espagnol a le mérite ici de s’être préservé du défaut des précédens, qui emploient deux ou trois lettres à peindre une seule consonne aussi simple que D et B. Car _gn_ en _digne_, en _degno_, en _king_, etc., est un contact aussi indivisible que les autres consonnes: la lettre espagnole _ñ_ étant commode et connue, il faut la conserver dans l’alfabet général. Enfin si l’on appuie le milieu de la langue contre le voile du palais, et que l’on fasse passer plus de son par le nez que par la bouche avant de rompre le contact, on formera encore une consonne nasale, inconnue en Europe, mais très-usitée dans l’Inde, et qui, dans les recueils d’alfabets indiens, est désignée sous le nom de _nga_ (voyez Alfabet de l’Encyclopédie, pl. XIX, article Consonnes, figure 5). Pour bien saisir cette consonne, il faut l’entendre, comme j’en eus l’occasion au Kaire, de la part de trois Malabares qui revenaient de Constantinople: elle me frappa dans les mots _nganngani-nganan_ (formule de bonjour). Ces trois consonnes paraissent mériter le nom spécial de _nasales_. Une cinquième famille se forme en repliant la pointe de la langue contre le palais, à l’origine de la gencive des dents incisives: de ce contact résulte la consonne _La_, dont la valeur et le signe sont les mêmes pour toute l’Europe. Cette consonne se change ou se confond quelquefois avec la consonne _Na_; notre peuple dit _Écolomie_, pour _Économie_; _canneçon_, pour _caleçon_; ceci indique une analogie de formation entre _La_ et _Na_, mais il y a cette différence que pour _Na_, la pointe de la langue serre les dents elles-mêmes, et que pour _La_, elle se replie, s’élève et s’appuie plus doucement contre les gencives et le palais. Si dans la syllabe _La_, on introduit _i_, faisant _Lia_, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue _aplatie_ contre le palais, on obtient une autre consonne, que les Français peignent par _ill_, dans les mots _fille_, _famille_; les Espagnols par _ll_, dans les mots _llanos_, _llorar_; les Italiens par _gli_, dans _figlia_, _famiglia_; etc. Cette consonne n’a point lieu chez les Anglais et les Allemands qui y substituent notre syllabe ordinaire _li_. Dans un alfabet régulier, on pourrait sans choquer les yeux, introduire un L ayant le tildé par-dessous. Il existe encore une autre consonne appartenant à cette famille, mais dont je ne connais d’exemple que chez les Polonais; c’est ce qu’ils appellent _L_ barré. Pour former cet _L_, la langue se replie fortement vers le fond du palais, et par ce moyen elle opère une cavité singulière dans la gorge: l’on n’a d’idée de cette prononciation qu’en l’écoutant attentivement, et elle reste difficile à imiter; mais il est facile de classer la lettre[24]. [24] Dans les chansons anglaises, lorsque la voix se repose sur une finale de vers terminée en _le_, comme dans _little_, _bubble_, il m’a semblé que cette prononciation _ble_ et _tle_ avait quelque chose d’analogue à l’_l_ barré. Cette classe a mérité le nom de _linguale_. La langue, à raison de sa souplesse, pouvant se mettre en contact avec les diverses parties de la bouche, parvient aussi à former presque seule une et même deux consonnes que l’on peint par la lettre _R_, et que je place en sixième classe. Je dis _deux_ consonnes, parce qu’après avoir écouté avec attention les Anglais prononcer leur _R_ en certains mots, je reste convaincu qu’ils ont deux _R_ bien distincts; l’un celui que prononce toute l’Europe (_Ro_), dans lequel la pointe de la langue légèrement appuyée contre les gencives supérieures, ne laisse sortir le son qu’en subissant trois ou quatre vibrations très-marquées à l’oreille: on les entend dans les mots _je frapperai_, _je porterai_; _to trust_ (confier), _the frost_ (la gelée): dans l’autre _R_, la langue ne subit point de vibration sensible; mais elle laisse passer avec gêne un son froissé, qui porte à l’oreille la sensation d’un son bègue; par exemple, dans les mots _sir_ (monsieur), _fur_ (fourrure), _warm_ (chaud); quiconque écoutera bien ces mots, s’apercevra que l’_R_ n’y est point vibré à notre manière, et qu’il est réellement un _R_ distinct, un _R faible_ ou _doux_, dont l’alfabet arménien semble offrir un autre exemple; car les Arméniens comptent deux _R_ aussi, l’un rude, nº 28 de leur alfabet, l’autre _R_ doux, nº 32. Cet _R_ faible est une des prononciations auxquelles les Anglais reconnaissent le mieux un étranger: le mot _sir_, lui seul, est une pierre de touche d’autant plus fine, que l’_i_ n’est pas ce qu’il semble, mais bien cet _E_ gothique tenant de l’_o_ et de l’_eu_, dont j’ai parlé. Pour ne pas confondre ces deux lettres, donnons à l’_R_ vulgaire son nom grec _Ro_, et à l’_R_ anglais son nom national _aR_. Entre _Ro_ et _La_ il y a une analogie de mécanisme qui explique pourquoi l’une de ces lettres se change quelquefois en l’autre; par exemple, pourquoi le mot latin prononcé _lousciniola_, est devenu notre français _rossignol_: ici entre _R_ et _L_, il n’y a de différence que les vibrations du bout de la langue: cette classe ou famille est notre sixième. La septième est celle des deux consonnes dites _sifflantes_, dans la plupart des langues: elles se forment en rapprochant les deux dentiers, et en appuyant le bout de la langue contre la jointure des incisives hautes et basses: de ce contact et du bruit de l’air sifflant il résulte une consonne douce ou faible, peinte par _zed_, et une consonne plus ferme, peinte par _Sa_. De leur analogie ces deux prononciations sont fréquemment confondues chez les Français et les Allemands, mais en ce sens que la forte _S_ dégénère en la faible _Z_: on écrit _rose_, on prononce _roze_. Il a plu aux imprimeurs d’user de cette licence au point d’écrire _hasard_, au lieu de _hazard_, selon l’ancienne et véritable orthographe; de cette manière rien n’est fixé, et les difficultés de lecture se multiplient pour l’étranger. Chez les Allemands, _Z_ n’est pas simple, c’est un composé de _DS_, d’autant plus vicieux que _D_, consonne faible, se lie mal à _Sa_, consonne forte, et que malgré soi on prononce _DZ_, ou _ts_; les Italiens sont dans le même cas. Il est assez singulier qu’en quelques pays on ait la fantaisie de supprimer totalement l’_S_ devenu _Z_ au milieu de certains mots: ainsi dans notre ancienne Bourgogne le peuple dit volontiers _mai-on_ pour _maison_, _ré-on_ pour _raison_. A mesure que le langage est plus pratiqué, il tend à ce qu’on appelle _s’adoucir_, c’est-à-dire que la bouche supprime, ou amincit les consonnes pour prononcer plus coulamment et plus vite. Si la pointe de la langue s’élève et s’appuie légèrement contre la paroi des dents incisives supérieures, il en résultera deux autres nouvelles consonnes, toujours l’une _douce_, et l’autre _ferme_, qui ne sont usitées que par les Anglais en Europe (on pourrait les nommer demi-sifflantes). Ils peignent l’une et l’autre par _TH_, ce qui est un double défaut; d’abord, parce qu’elles sont l’une et l’autre indivisibles; en second lieu, parce que _H_ se trouve ici sans motif, puisqu’il n’y a pas plus d’aspiration que dans _Sa_ et _Zed_: enfin parce que dans les mots anglais _this_, _there_, _those_, _th_ est aussi doux que _zed_, tandis que dans les mots _thick_, _think_, _with_, il est ferme et sec, comme dans _Sa_. Je dis que les Anglais _seuls_ en Europe ont l’usage entier de ces deux consonnes: cela me semble vrai en ce que les Grecs qui ont le _Th_ dur dans leur _thita_, et les Espagnols dans leur _Ç_ et dans _Zed_, n’ont point le _Th_ doux des mots anglais _this_, _those_, _there_. Nous verrons que l’alfabet arabe contient ces deux lettres, l’une, nº 4, nommée _ta_; l’autre, nº 9, nommée _zâl_: comme elles ont des figures tout-à-fait différentes, il est clair que les auteurs de cet alfabet ont prononcé l’une et l’autre de ces consonnes: aujourd’hui elles ne sont réellement prononcées que chez quelques tribus de Bédouins; et la majeure partie des Arabes leur substitue tantôt le _T_ ou l’_S_, tantôt le _Z_ ou le _D_. Pourquoi le _TH_ dur ou _thêta_ se trouve-t-il une des consonnes les plus répétées dans l’idiome _berbère_, c’est-à-dire dans la langue des indigènes disséminés sur la côte-nord de l’Afrique, depuis l’Égypte jusqu’à Maroc? Leurs ancêtres en des temps reculés eurent-ils quelque analogie d’origine avec les indigènes d’Arabie, ou tiendraient-ils cette consonne du langage phénicien que répandit la domination de Carthage? Une neuvième famille est peinte en français par les lettres _ja_, et par le composite _che_ (_sh_ anglais, _sch_ allemand, etc.), qui donne lieu à plusieurs remarques. La formation de ces deux consonnes ne laisse pas d’être compliquée; les lèvres y concourent assez peu; les deux dentiers sont rapprochés, la langue ne les touche point par sa pointe, mais bien par ses deux côtés, en se relevant vers son milieu, pour serrer plus ou moins les bords du palais. Si ce contact est ferme, il produit la consonne _che_, comme dans _chercher_: s’il est doux, il produit le faible _ja_, comme dans _jamais_, _jadis_; l’une et l’autre se trouvent dans le mot _joncher_. Plusieurs grammairiens français ont proposé pour ces consonnes l’épithète de _chuchotantes_: elle peut convenir dans notre langue et dans celle des espagnols qui disent aussi _cuchuchear_ pour _chuchoter_; mais que signifiera-t-elle pour les Italiens, les Anglais, les Allemands, qui rendent ce mot par _sousourrar_, to _whisp_, _pispern_ et _flüstern_? (Les Latins disaient _mussitare_): un alfabet général ne peut guère s’accommoder de ces dénominations nationales. Le _ja_ et le _che_ n’ayant point existé chez les Grecs et les Latins, ce fut pour nos grammairiens du moyen âge un embarras de peindre ces prononciations: il se fait sentir dans tous les alfabets d’Europe, par l’incohérence de leurs signes représentatifs. Dans l’Anglais notre _ja_ n’a point de lettre propre, et cependant il est prononcé correctement dans les mots _pleasure_, _measure_, équivalens à _plejer_, _mejer_; en outre il y est fréquent sous le composé _dj_, et _gé_, _gi_: par exemple le mot _juge_ est prononcé _djodje_[25]. [25] Wallis n’a pas bien analysé cette consonne, puisqu’il a cru que _gé_ se formait de _D_ et de _y_ (faisant dyé), et que _Ké_ se formait de _Ty_ (faisant tyé). L’art n’est pas si facile que l’on pourrait croire. Chez les Allemands, notre j ne vaut que _i_: ils disent _iong_, et non pas _jong_, de manière qu’ils n’ont réellement point cette consonne. Il en résulte un grand embarras pour leurs voyageurs en Asie, lorsqu’il leur faut écrire les mots persans et turcs où elle se trouve pure, et les mots arabes où elle est en composé, comme dans _djebel_ (montagne), _djamil_ (beau): en ce cas ils emploient les combinaisons _dsj_, _dzj_, qui ne font qu’embrouiller: aussi en lisant les relations, d’ailleurs estimables, de Niebuhr et de Seetzen, nous ne comprenons rien à leurs mots géographiques, si l’original n’est à côté. Chez les Italiens le _ja_ n’existe point simple mais combiné avec le _D_; ils prononcent _djusto_, ce qu’ils écrivent _giusto_: ceci donne lieu à deux remarques: 1º que la lettre _g_, a le tort de représenter, elle seule, les deux consonnes _d_ et _j_; 2º que l’_i_ n’est ici qu’une véritable cheville insérée pour empêcher qu’on ne dise _gusto_, qui signifierait _plaisir_; par conséquent cet _i_ cesse d’être une lettre, car il ne représente rien: voilà encore un défaut commun dans nos alfabets. Le français en offre l’exemple dans les mots _changea_, _mangea_, où l’_e_ ne sert que de plastron entre le _g_ et l’_a_, pour l’empêcher de faire _ga_. Le même vice se trouvait ci-devant dans les mots _forcea_, _commencea_, avant que l’on eût introduit le _ç_, qui aujourd’hui fait _força_, _commença_, etc.[26]. [26] L’idée de cette cédille paraît encore être due au médecin _Jacques Dubois_, car il avait proposé de mettre sur le c un s, que l’on a mis dessous (Ç). Les Espagnols ont bien la lettre _j_, mais ils la prononcent comme le _ch_ allemand dans _buch_ (livre), ainsi que nous le verrons: ils ne disent ni _ja_, ni _dja_, à notre manière. Notre _che_ français éprouve encore plus de variantes: les Anglais le peignent _sh_, les Allemands _sch_; les Polonais _sz_; les Italiens _sci_; les Portugais _x_; les Espagnols ne le prononcent point simple, mais seulement composé de _tch_. C’est aussi la manière défectueuse dont les Anglais prononcent leur _ch_. Les Russes et les Asiatiques ont été plus habiles, ou plus heureux: ils ont tous une lettre appropriée à cette consonne. Le désordre qui résulte de toutes ces variantes dans nos alfabets européens devrait être un motif suffisant de convenir d’une lettre commune, mais l’habitude y opposera de longs obstacles: heureusement cette habitude n’étant point établie ou affermie relativement aux langues asiatiques, je m’en prévaudrai pour proposer un signe nouveau dans mon projet d’alfabet[27]. [27] Les Polonais ont pour _je_ et pour _che_, deux modifications particulières, qui en sont comme des diminutifs. Ils prononcent _ja_ et _cha_ en plusieurs cas, avec une sorte de mignardise qui en fait presque deux lettres nouvelles. Une dixième famille succède à celle-ci par droit d’analogie en sa formation: la langue demeurant dans la position de _ja_ et de _che_, si au lieu de laisser passer l’air sifflant qui caractérise ces deux consonnes, on colle la langue au palais, ce _contact_ produit deux autres consonnes, l’une forte qui doit s’écrire _ké_, et que les Français prononcent dans _question_, _quelqu’un_; l’autre douce, que les Français prononcent dans les mots _gué_, _guérison_: c’est ce qu’ils appellent le _g mouillé_. Nous examinerons cette épithète. Dans la peinture de ces deux consonnes, tous nos alfabets sont remplis d’irrégularités qui, pour être consacrées par l’usage, n’en sont pas moins déraisonnables. Dans tous les syllabaires, on commence par épeler _ga_, _go_: mais quand _g_ vient en présence de _e_ et de _i_, sa valeur change; il devient jé, ji; il passe réellement d’un organe à un autre, puisque _ga_ et _ja_ sont deux diverses positions de la langue: il change même encore devant _u_; car dans _gu_, le _g_ est _mouillé_: pour être conséquent, après avoir dit _ga_, _go_, l’on devrait dire _gué_, _gui_, et pourtant on ne le serait pas encore; car on convient que dans _ga_, _go_, le _g_ est _dur_, et que dans _gué_, _gui_, il est _mouillé_: pourquoi cette nouvelle inconséquence? Il faut l’avouer; elle a sa cause dans la nature même des organes, qui éprouvent de la difficulté à prononcer sur _e_ et sur _i_ le _g_ comme il l’est sur _a_ et sur _o_: il faudrait presque dire d’un seul temps _gaé_ ou _goé_, et cela est difficile, parce que les voyelles _é_ et _i_ comportent un resserrement, un aplatissement de la langue, qui ne s’accommodent point avec la consonne _ga_, comme nous le verrons. Ces irrégularités causent beaucoup de peines aux pauvres enfans qui apprennent à lire: la justesse native de leur esprit n’entend rien au commandement qu’on leur fait: pour épeler _ga_, on leur dit épèle _jé_ plus _a_, et dis _ga_; mais, répondent-ils, _jé_ plus _a_, doit faire _ja_. Ils ont raison: et le maître a d’autant plus tort qu’ici sa méthode est fausse de toutes manières; car, pour se redresser, s’il épèle comme quelques-uns _ga_, _gué_, _gui_, _go_, _gu_, _gou_, je lui objecte que selon ses propres définitions _g_ est ce qu’il appelle _dur_ dans _ga_, _go_, _gou_; qu’il est mouillé dans _gué_, _gui_, _gu_; tandis que dans _g-é_, comme on l’épèle, il est le _jé_ d’une autre famille; ces états sont tout-à-fait divers. Maintenant sachons ce que signifient les épithètes de _g dur_ et _g mouillé_. Dans le _mouillé gu_, _gué_, _gui_, la langue portée quarrément en avant, forme son contact avec la partie antérieure et moyenne du palais: elle s’y colle à plat. Au contraire dans le _g_ dur, _ga_, _go_, _gou_, elle se retire quarrément en arrière, et se relevant vers sa racine, elle forme son contact avec le palais à la racine du voile. De là deux sensations de contact, et deux classes de consonnes distinctes à l’oreille; l’une, _classe de mouillées_, divisée en forte et en faible, savoir _gué_, si l’on appuie légèrement, et _ké_, si l’on appuie plus ferme: l’autre classe _dure_ également divisée en consonne faible _ga_, et en consonne forte _ca_. L’on n’a peut-être jamais bien remarqué ces différences, mais elles n’en sont pas moins positives: outre celles de la formation, il y a encore cette circonstance que _gué_ et _ké_ sont déclinables régulièrement et commodément sur toutes les voyelles, et forment avec chacune d’elles une syllabe d’un seul temps, comme on peut le voir dans le tableau suivant: _guia_, _gué_, _gui_, _guio_, _guiou_, _gu_, _guê_, etc. kia, ké, ki, kio, kiou, ku, kê. Ce n’est pas ma faute si les syllabes _guia_, _guio_, _guiou_, sont composées de plusieurs lettres: c’est la faute de l’alfabet qui n’a point établi le _g_ particulier, qu’ensuite il a fallu spécifier par le nom de _mouillé_. La syllabe _gu_, qui pour nous a cette qualité, s’étant trouvée régulière, c’est-à-dire formée d’une seule consonne et voyelle, on lui a emprunté son _u_, sans lequel les autres lettres dérogeraient et feraient _gia_, _gié_, _gi_: on voit que _u_ n’est ici qu’une cheville: cette observation s’applique au _kia_, _kiou_, relativement à l’_i_. Dans la classe _dure ga_ et _ca_ il y a cette différence que ces deux consonnes ne se déclinent pas commodément sur toutes les voyelles. L’on dit bien _ga_, _go_, _gou_, _ca_, _co_, _cou_, et même encore _gue_ et _que_ par _e_ muet (di_gue_, bri_que_); mais l’on ne trouve plus la même facilité, comme je l’ai déjà dit, à prononcer _ga_ et _ca_ sur _i_ et sur _u_: on retombe comme malgré soi dans le mouillé _gué_, _ké_, _gui_, _ki_: il aurait fallu que dans cet état _dur_, les lettres _ga_ et _ca_ eussent un signe particulier pour les distinguer de _gué_ et de _ké_, et encore plus de _gé_. C’est à quoi j’ai eu égard dans mon alfabet européen asiatique, et par la suite les étymologistes en sentiront toute l’utilité. Mais d’où viennent ces épithètes bizarres de _mouillé_, de _dur_? je crois en apercevoir la raison: les grammairiens français ayant voulu rendre sensible, aux étrangers sur-tout, la différence de _L_ ordinaire (notre _La_) et de _ill_ ou _lle_ (_brille_, _fille_), ils ont trouvé que le meilleur moyen était de citer en exemple un mot où cette dernière se prononçât: ils auraient pu citer _famille_, _failli_, _taillé_, ils ont préféré le mot _mouillé_, sans doute parce qu’il leur a semblé que dans _llé_, la langue, en se détachant du palais, se faisait réellement sentir comme _mouillée_ de salive. Ce terme une fois imaginé, l’on s’en est servi pour d’autres états, avec moins de justesse peut-être, mais avec l’utilité d’établir une distinction désirable: et remarquez que dans tous ces états _llé_, _gué_, _ké_, la langue serre le palais, et ne s’en détache qu’en formant nécessairement la voyelle _i_, qui leur donne un caractère commun; tandis que dans _ga_, _go_, _ca_, _co_, le contact a quelque chose de rond[28], qui amène comme nécessairement les voyelles ouvertes _a_, _o_, et ne revient que par effort sur l’_e_ fermé et sur _i_; ce mécanisme est si vrai, que je le retrouve dans toutes les langues. [28] «Quintilien indique positivement cet effet, lorsqu’il dit, page 64, _et_ Q _cujus similis effectu specieque, nisi quod paullum a nostris obliquatur, Kappa apud Græcos_, etc.»--Et le Q qui ressemble au K grec de valeur et d’espèce, si ce n’est qu’il est plus _courbé_ (ou _arrondi_) par nos Latins. J’appelle donc ma dixième classe _les deux mouillées gué, ké_; et ma classe onzième, les deux _dures ga, co_, en me proposant de ne jamais confondre leurs signes dans un alfabet général. J’ai dit que l’alfabet italien, irrégulier comme le nôtre en déclinant _ga_, _gé_, _gi_, prononçait _ga_, _dje_, _dji_, ce qui est vicieux: pour dire _gué_ et _gui_ il a imaginé d’insérer _h_ après _g_ et d’écrire _ghé_, _ghi_: mais que fait ici cet _h_ quand il n’y a aucune aspiration, dont il soit le signe? Dans l’alfabet espagnol, _ge_, _gi_, ne fait point _gué_ ou _djé_, mais il devient la gutturale _ch_ des Allemands et des Écossais, qui est l’Χ grec en certains cas. Chez les Anglais il y a moins d’irrégularités, puisqu’ils mouillent volontiers le _g_ et le _k_ devant toutes les voyelles: ils disent plutôt _guiap_ que _gap_, _kiâlm_ que _câlm_, et ils prononcent _guillespie_, quoiqu’ils écrivent _gillespie_. Les Allemands ont aussi leurs irrégularités, puisqu’à la fin des mots le _g_ devient habituellement gutturale _ch_, forte ou faible, et que cela même lui arrive en certains dialectes au milieu des mots: par exemple _ego_ est prononcé _echo_ (ejo espagnol). En d’autres dialectes on le prononce à la hollandaise, en lui donnant la valeur du _gamma_ grec, ou grassèyement doux dont nous parlerons. Par exemple _geogra_phia: chronolo_gia_. Les irrégularités du _g_ mouillé se retrouvent naturellement dans le _ké_ qui est sa nuance forte. Les Français ne peuvent écrire _kia kio_ qu’en introduisant _i_; long-temps même ils ont repoussé ce _k_ grec et n’ont voulu le rendre que par _qué_, sujet à bien des équivoques, car on ne sait quelquefois si _quia_ doit se prononcer _cuya_ ou _kia_. Les Italiens emploient ici la même cheville que pour _g_, et écrivent _che_, _chi_, pour ne pas dire _tche_, _tchi_ sur les syllabes _cé_, _ci_: mieux valait adopter le _k_, écrire _ké_, _ki_. Les Allemands qui ont retenu du grec le _kappa_ sont moins embarrassés, mais ils sont encore irréguliers dans leur manière de le syllaber, _ca_, _tsé_, _tsi_, _co_, etc. Les Anglais, en mouillant, tantôt _c_ devant _a_ comme dans _calm_, et même devant _e_ comme dans _cape_, tantôt en ne le mouillant pas comme dans _cook_, ou en le prononçant _s_ comme dans _sity_ (_city_), prennent leur part de toutes ces anomalies. On peut dire que cette lettre _c_ est une pierre de scandale dans tous les alfabets d’Europe: aucun ne la décline régulièrement, excepté le Polonais qui dit _tsa_, _tse_, _tsi_, _tso_, _tsu_, etc. Encore ici se trouve le vice de représenter deux consonnes par une seule lettre. Chez les Italiens devant _e_, _i_, le _c_ devient _tché_, _tchi_: chez les Français il se dit _sé_, _si_, avec la bizarrerie de redevenir _k_ s’il est suivi d’une consonne, comme dans _perfection_, etc. D’où viennent tant de variantes, quand cette lettre _c_ nous vient d’une source commune, le latin? n’a-t-elle pas dû y avoir une valeur fixe, et cette valeur n’a-t-elle pas été celle du _kappa_ grec, selon l’aveu positif des auteurs, et selon la traduction constante des noms latins tels que _Cicero_, _Cæsar_, _Cincinnatus_, _Corbulo_, qui sont rendus en grec _Kikero_, _Kaisar_, _Kinkinnatus_, _Korbulo_? enfin selon l’origine de la lettre même; car la série des monumens prouve que jadis le C fut le K lui-même dont les deux traits saillans, attachés d’abord carrément au trait vertical, se sont ensuite arrondis avec lui pour la commodité de l’écriture. Si les Latins, comme il est vrai, le prononcèrent _ka_, _ké_, comment les Italiens l’ont-ils altéré en _tcha_, _tché_; les Polonais, en _tsa_, _tsé_; les Français et les Anglais, en _sa_, _se_? Voilà de ces choses que les grammairiens qui se bornent à une ou deux langues ne devinent pas aisément: les voyageurs ont ici un avantage marqué, résultant de comparaisons nombreuses et diversifiées. C’est à ce titre qu’arrivant en Égypte, je fus bientôt frappé d’entendre les Arabes du pays prononcer _guemel_, _guizeh_, _guebel_, tandis que les Arabes nés en Syrie prononçaient _djemel_, _djizeh_, _djebel_: à la vérité les uns et les autres prononçaient _kelb_, _kerim_, _kebir_; mais lorsque je fus chez les Bédouins, ces mots en _k_ devinrent _tchelb_, _tcherim_, _tchebir_ (_Tshelb_, _tsherim_, _tshebir_), et partout _tche_ pour _ke_. J’analysai ces consonnes _gué_, _ké_, et je trouvai que réellement elles avaient de l’analogie dans leur formation; que leur différence ne venait que d’un peu plus ou un peu moins d’aplatissement de la langue et de serrement des dentiers: cette cause naturelle me fut confirmée, lorsque de retour en France, je trouvai que dans la Brie le peuple disait habituellement _tchetchun_ m’a _tchestchionné_ pour _quelqu’un_ m’a _questionné_: j’ai conçu que ce mécanisme devait être général par la raison qu’il était naturel; enfin la Chine même m’en a offert un exemple dans la controverse récente des deux auteurs d’un dictionnaire anglo-chinois et d’un dictionnaire franco-chinois: l’un soutient que le nom du défunt empereur fut _Kia-Kinn_; l’autre veut que ce soit _Tsia-Tsinn, en faisant l’S gras_; ils ont tous deux raison, attendu que dans la vaste Chine, telle province prononce sans doute _kia_ ce que telle autre prononce _tcha_, qui est le _tsia gras_ mentionné. L’on voit que ces permutations ont leur importance dans les étymologies[29]. [29] En Picardie, le chi devient Ki: on dit le _kien_ pour le _chien_. Par exemple, nous écrivons _Daces_, et nous prononçons _Dasses_, ce que les Grecs et les Romains disaient _Dakae_ ou _Dakiae_, _Dakioi_. L’on ne sent point l’analogie; mais prononcez le _ké_ en _tché_, vous avez _Datches_, qui devient clairement le _Deutches_ allemand (Deutsch). Nous prononçons _Sites_ (_Scythes_) ce que les Grecs et les Latins prononçaient _Skout_, analogue à _Skout-um_, un bouclier fait de _cuir_ ou de _peau_, en latin _cut-is_: or les tentes de ces peuples étaient faites de _cuir_; leur nom signifiait donc les _hommes aux maisons de cuir_ (en hébreu _sokout_ signifie tente). La confusion du _gué_ avec _djé_ a les mêmes causes et les mêmes conséquences[30]. [30] L’échange des fortes avec les _faibles_ a pour les étrangers l’inconvénient de dénaturer les mots mêmes: on le voit dans les mots _égorger_ et _écorcher_. Que la _forte_ et la _faible_, c’est-à-dire _gué_ et _ké_, aient pu se confondre, c’est ce dont nous avons un exemple remarquable dans les deux verbes _facere_ et _agere_: si vous les prononcez à la française, _fassere_, _agere_, _fassio_, _ago_, _fessi_, _egi_, ils n’offrent point de ressemblance; mais si vous les prononcez selon mes principes, leur identité de son et de sens devient frappante: Fakere, fakio, feki, fakiam, factum, fakiendo. Aguére, aguio, egui, aguiam, aktum, aguiendo. L’unique différence consiste en ce qu’étant originairement un même mot grec, il sera arrivé qu’une tribu rude et sauvage l’aura prononcé avec la consonne ferme _k_, et l’aspiration figurée par F, qui fut le digamma éolien; tandis qu’une tribu policée, _amollie_, le prononça par la consonne faible _gué_ avec l’_aspiration douce_, conservée dans le mot grec _aguê_ (αγὴ), et dans le verbe _agô_. Chez les Polonais le _C_ n’est devenu _tsé_ qu’en perdant l’intensité qu’il avait en _tché_; et chez nous Français qui n’aimons pas l’accumulation des consonnes, il s’est encore adouci en perdant _t_ et restant _s_: enfin par un dernier abus, cet _s_ dégénère en _z_: avec de telles altérations comment reconnaître les étymologies? Il nous reste à décrire plusieurs consonnes assez difficiles pour qui n’en a pas l’usage ou l’audition. D’abord se présentent les deux grasseyemens, l’un ferme et _rude_ assez commun à Paris, très-répandu chez les Provençaux, et constitué consonne réelle chez les Arabes, dans le _gaïn_, dix-neuvième lettre de leur alfabet; c’est une des prononciations dominantes des Berbères: l’autre grasseyement, _doux_ et _faible_, est le _gamma_ des Grecs, que la prononciation des Hollandais et de plusieurs Allemands a rappelé à mon oreille dans les mots _geographia_, _geometria_. Ces deux consonnes forment notre douzième famille. Dans le grasseyement _dur_, le contact se fait entre le voile du palais et le dos de la langue vers sa racine: les deux organes sont disposés comme pour l’acte que nous appelons _se gargariser_: étant souples l’un et l’autre, leur contact a quelque chose de gras à l’oreille; on peut même dire qu’il n’est pas clos et complet: s’il l’était il formerait la consonne _ga_. Dans le grasseyement _doux_ la langue se retire un peu en arrière, et ne forme qu’un demi-contact de son milieu avec le palais près de l’attache du _voile_: c’est moins un contact qu’un froissement qui a de l’analogie avec le _jota_ espagnol: la différence est que, dans ce dernier, le froissement est plus sec, et pour ainsi dire aspiré: comme la langue se trouve ici presque dans la même position que pour former _i_, il est arrivé quelquefois que cette voyelle a été changée en gamma et _vice versâ_: l’ancien grec a dit γέλας (éclat, splendeur), le moderne dit _yelas_; le Dorien disait γα pour _oui_, l’Allemand dit _ia_: et sans beaucoup de peine _ego_ par gamma a pu faire _eio_. Le grasseyement _dur_ est considéré, en France, comme un vice de prononciation, parce qu’il est la substitution d’une consonne _non avouée_ à une autre consonne _constituée_ (notre _Ro_); nos grasseyeurs ne peuvent prononcer cette dernière: chez les Arabes et les Berbères il est indispensable de prononcer l’une et l’autre; car elles se trouvent souvent dans un même mot: l’on ne saurait les confondre sans tout brouiller[31]. [31] Dans le tome XIX des Sciences Médicales, on trouve un article complet sur le grasseyement. L’auteur, médecin savant, n’a pu manquer de bien décrire le mécanisme de cette consonne, ainsi que de l’_R_, qu’il lui adjoint; mais quant à sa nomenclature, je ne puis être de son avis, lorsqu’il appelle grasseyement cinq manières d’altérer l’_R_: la première, en lui substituant le vrai grasseyement, _gaïn_, des Arabes; la deuxième, en disant _vé_ pour _Ré_, _opeva_ pour _opera_; la troisième, en substituant le _G dur_ ou _mouillé_, et en disant _gaison_ pour _raison_, et _Figago_ pour _Figaro_; la quatrième, en prononçant _zraison_ ou _zaison_, pour _raison_; enfin la cinquième, en supprimant totalement _R_, et en disant _mou’ir_ pour _mourir_, et _Pa’is_ pour _Paris_. Ce ne sont point là des grasseyemens; ce sont de ces vices de prononciation, dont certains grammairiens arabes comptent jusqu’à douze (y compris le haquetonnement et le bégayement), et dont ils disent que la réunion se trouve dans le langage du peuple de _Bairout_: c’est beaucoup dire; mais on ne peut nier que les villes maritimes de cette côte, à raison du mélange des étrangers, n’aient une portion de ces défauts. Les Latins ont habituellement traduit le gamma grec par _g_: mais l’on ne saurait assurer s’ils lui ont donné les valeurs différentes du _g dur_ ou du _mouillé_, et même du grasseyement doux. Chez les peuples modernes à qui il manque ces deux consonnes, il est arrivé quelquefois des substitutions bizarres: par exemple, l’_l_ substitué à _gaïn_: les Italiens des croisades on écrit _baldachino_, ce que les Arabes prononçaient _bagdâdino_ (notre _baldaquin_)[32]. Ceci nous avertit que dans un alfabet général il nous faudra une lettre particulière pour _gaïn_, et une autre pour _gamma_. [32] Les Grecs n’ont-ils pas écrit Xaldai, ce que les Phéniciens et les Juifs prononçaient _Kachdai_, par un _chin_? Une treizième famille est celle de deux consonnes inconnues et désagréables aux Français, aux Anglais et aux Italiens: l’une _dure_ est le _jota_ des Espagnols, _ch_ allemand, dans _buch_, et Χ grec, en certains cas. Pour former cette consonne, la langue et le palais sont presque dans la même position que pour le grasseyement _dur_, et que pour se préparer à cracher, ayant d’ailleurs la gorge sèche; car humectée, on forme _gaïn_. Au reste, cela ne se conçoit bien qu’en l’entendant l’exécuter. Cette consonne _jota_ est usitée dans l’idiome fraternellement conservé par les _Bas-Bretons_ et les _Gallois_, issus des anciens Keltes: elle a lieu aussi chez les Écossais, les Polonais, les Russes, et encore plus chez les Arabes (lettre septième). Sa nuance faible est une autre consonne moins répandue, dont l’exemple le plus marqué se trouve dans les mots allemands terminés en _ich_, tels que _ich_ (moi), _iarnovich_, _metternich_: quoique écrite de la même manière que _ch_, dans _buch_, _nacht_, elle en diffère sensiblement, en ce qu’elle se forme vers la partie antérieure du palais, par une position de la langue analogue à celle de la voyelle _i_: le contact n’est pas clos: il y a seulement un passage d’air sec, un _sifflement_ semblable à celui des oies, ce qui l’a fait nommer par le Latins _litera anserina_: ce nom a pu s’appliquer aussi à sa nuance forte (_ch_, _jota_). Les Grecs modernes, en adoucissant leur X devant _e_ et _i_, lui donnent souvent la valeur de l’_ich_ allemand. Les Espagnols n’ont que la nuance dure, qu’ils appellent _jota_, peinte tantôt par _j_, tantôt par _x_, et quelquefois par _g_, mais seulement devant _i_, et _e_. Il serait nécessaire de caractériser ces deux prononciations par deux lettres particulières qui en fissent sentir la distinction. Une quatorzième et dernière classe est celle des deux aspirations proprement dites, qui observent, d’une manière sensible, la règle générale de _forte_ et de _faible_. Je ne vois l’aspiration forte usitée en Europe que par les Florentins, qui prononcent de cette manière le _c_ dur des autres Italiens: ainsi, tandis que ceux-ci disent _casa_, _core_, _cavallo_, etc., les Florentins disent _hasa_, _hore_, _havallo_[33], avec une aspiration ferme, que l’on ne retrouve que chez les Arabes, dans la sixième lettre de leur alfabet. Il est probable cependant que dans l’ancien allemand cette prononciation eut son énergie. [33] N’est-ce pas la même permutation qui se retrouve dans l’ancien gothique _haus_, une _maison_, et le latin _casa_? La nuance faible, peinte par _h_, est connue dans toute l’Europe, mais presque inusitée en Italie: elle décroît sensiblement en France, où de jour en jour on prononce moins l’_h_, et où l’on est prêt à dire du fromage _d’Ollande_ au lieu _de Hollande_. Sans doute l’homme, amolli en se civilisant, trouve pénibles et inutiles ces efforts de poumons que les passions vives et les besoins violens inspirent à l’homme sauvage ou rustique. Des grammairiens anciens et modernes ont quelquefois mis en question de savoir si l’aspiration était une _voyelle_ ou une _consonne_, si son signe était une _lettre_ digne de tenir place dans l’alfabet. Ces arguties sont décidées par le fait, puisqu’en Asie, comme nous le verrons, un usage ancien et général donne aux aspirations toutes les fonctions de consonnes: au reste il est singulier, tandis que les uns veulent chasser _h_, de voir les autres l’employer partout sans besoin: car il n’existe aucune aspiration dans toutes les combinaisons de _ch_, _gh_, _sh_, _th_, _ph_, usitées dans nos langues modernes. Nous ne saurions assurer la même chose du _ch_, que les Latins ont écrit pour l’_χ_ grec: il paraît certain qu’ils ne l’ont point prononcé comme nous faisons dans _charmant_, _chercher_: mais il est douteux qu’ils l’aient prononcé comme nous Français dans _charitas_, dans _archontes_ (_caritas_, _arcontes_): il ne serait pas déraisonnable de penser qu’il y a eu ici une division des deux lettres qui, en rendant sensible l’aspiration, aurait produit _ark-hontes_, _k-haritas_, pour imiter un peu l’aspiration dure de l’_χ_ grec[34]. [34] L’ancienne écriture _michi_ pour _mihi_, _nichil_ pour _nihil_, favorise cette opinion. De leur côté les Grecs, qui n’ont point eu la véritable aspiration dure des Florentins et des Arabes, lui ont de tout temps substitué leur _χ_ (_jota_), qui a l’inconvénient de faire de graves contre-sens en arabe; car ɦ_ɑrɑq_, par _ɦa_, signifie _il a brûlé_; par _χ_, χ_ɑrɑq_, _il a percé_; ɦ_ɑbɑr_ signifie _il a embelli_; χ_ɑbɑr_, _il a appris_, etc.[35]. [35] D’après cette règle, le mot grec χρυσὸς (or) serait synonyme à _horos_ (par _h_ dur et par _sâd_), qui en phénico-hébreu signifie or; et à _hors_ (par _h_ dur), qui signifie _soleil_; mais pourquoi en anglais _horse_ signifie-t-il _cheval_? Ne serait-ce pas parce que le mot anglais serait d’origine ou de parenté persane, comme mille autres? Or, chez les anciens Persans, le cheval fut l’emblème spécial du soleil. Zoroastre appelle sans cesse le soleil _coursier vigoureux_. TABLEAU GÉNÉRAL DES CONSONNES USITÉES EN EUROPE. +------+---------------------------------------------------------+ | Nos | CLASSES. | +------+---------------------------------------------------------+ | 1 | { m-a. | | | { | | 2 | 1re { b-é. | | | { | | 3 | { p-o. | | | | | 4 | { w-a belge. | | | { | | 5 | 2e { v-é. | | | { | | 6 | { f-i. | | | | | 7 | { d-a. | | | 3e { | | 8 | { t-é. | | | | | 9 | { n-a. | | | { | | 10 | 4e { ñ-é espagnol; gn français, italien; ing, anglais. | | | { | | 11 | { ng-a. (indien.) | | | | | | 12 | { l-a. | | | 5e { | | 13 | { ll-é. | | | | | 14 | { l barré polonais. | | | { | | 15 | 6e { ar anglais. | | | { | | 16 | { r-o. | | | | | 17 | { z-ed. | | | 7e { | | 18 | { s-a. | | | | | 19 | { th anglais doux (_those_). | | | 8e { | | 20 | { th anglais dur (_thick_), _thêta_ grec. | | | | | 21 | { j-a. | | | 9e { | | 22 | { ch-in. Sh, _angl._; sch, _allem._; sci, _ital._; | | | { x, _port._; sz, _pol._ | | | | | 23 | { gué, g mouillé. | | | 10e { | | 24 | { k-é mouillé. | | | | | 25 | { ga g dur. | | | 11e { | | 26 | { co c dur. | | | | | 27 | { grasseyement doux, γαμμα grec. | | | 12e { | | 28 | { grasseyement dur. | | | | | 29 | { ich allemand. | | | 13e { | | 30 | { jota espagnol; ch allemand; χ grec. | | | | | 31 | { he aspiration douce. | | | 14e { | | 32 | { ha aspiration dure, _ca_ florentin. | +------+---------------------------------------------------------+ Nº II Face à la page 90. On peut s’étonner que les Anglais, de race teutonique, n’aient point l’usage du _ch_ allemand; mais Wallis[36] nous avertit que cet usage a existé, et, pour preuve, il cite un nombre de mots anglais où le _gh_ remplace le _ch_ allemand: par exemple, night, right, light, fight, daughter, au lieu de _nacht_, _recht_, _licht_, _fecht_, _dochter_, etc. Il est clair qu’à l’époque où s’introduisit une telle orthographe, il y eut motif de peindre ainsi un son alors existant, mais perdu depuis. [36] _Grammat. linguæ anglic._ Page 82. Quant à la valeur de _fé_, donnée aujourd’hui à _gh_, dans _enough_ (enof), _cough_ (cof), cette permutation se retrouve presque semblable dans l’espagnol, où le _fé_ représente quelquefois l’aspiration forte, et même la faible: on y dit _albufera_, pour l’arabe _albůhaira_ (un lac); et par inverse, _hierro_, pour le latin _ferro_; c’est-à-dire qu’en divers lieux, l’on a également tâché d’imiter un sifflement qui n’était pas bien distinct à l’oreille, par quelque chose d’analogue, qui lui fût connu: ce qui tous les jours se passe sous nos yeux en devient une preuve; car lorsque le chat entre en colère, il donne le change à notre oreille, qui croit entendre _fot, fot_, comme venant des lèvres, tandis que c’est de la gorge que vient ce bruit, véritable _jota_. C’est encore par quelque analogie de sifflement à sifflement qu’il y a eu quelquefois permutation de l’_h_ avec l’_s_; ainsi le mot Ἅλς de certaines tribus grecques, prononcé avec aspiration, devint le mot _sal_ (le sel) de quelques autres tribus colonisées en Italie[37]: les mots _yper_ et _yperbos_ devinrent _super_ et _superbos_, etc. Notez que _y_ se trouve ici rendu dans le plus ancien latin par _u_ qui n’est pas _i_, comme le veulent les Grecs modernes. Il est remarquable encore que dans l’ancien idiome scythique, appelé _sanscrit_, avec lequel le grec et le latin ont de nombreuses analogies, l’addition de la lettre sifflante _s_ est d’un usage fréquent au commencement des mots, comme pour leur donner plus de grace. L’introduction de l’_r_, qui s’y pratique aussi dans le corps des mots mêmes, est une autre indication d’énergie et de contraction dans la fibre, qui cadre très-bien avec l’origine présumée de ce peuple. [37] Et du mot _sal_, signe d’hospitalité, est venu le mot _sal-us_, _salutation_ de celui qui la demande ou qui la donne. Désormais, munis de la connaissance de toutes les voyelles et consonnes des langues d’Europe, nous allons nous en faire un instrument sûr et commode pour apprécier et classer les prononciations de l’Asie, et obtenir par ce moyen l’alfabet le plus général que l’on ait dressé jusqu’à ce jour. CHAPITRE IV. § Ier. _Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe, et de ses analogues._ Les révolutions politiques qui ont tourmenté l’Asie ne lui ont pas procuré, comme à l’Europe, le bienfait d’un alfabet _unique_, ou du moins _semblable_ en ses figures et en sa construction: les peuples de l’Asie, séparés les uns des autres par de trop vastes déserts, ou de trop fortes chaînes de montagnes, ont été moins susceptibles de s’amalgamer, ont opposé plus de résistance inerte au changement de leurs habitudes: de là cette diversité persistante d’alfabets chinois, mantchou, japonais, malais, tibetan, hindou, tamoul, bengali, malabare, arménien, géorgien, arabe, éthiopien, copte, etc. Il est clair que cette diversité est un obstacle matériel à la communication des esprits, par conséquent à la diffusion des connaissances, aux progrès de la civilisation: d’ailleurs elle subsiste sans aucun motif raisonnable; car si, comme il est de fait, le mécanisme de la parole est le même pour toutes ces nations, quelle utilité, quelle raison y a-t-il de le figurer par des systèmes si différens? Si le modèle est _un_, pourquoi ses copies n’auraient-elles pas la même unité? et quel immense avantage pour l’espèce humaine, si de peuple à peuple, tous les individus pouvaient se communiquer par un même langage! Or le premier pas vers ce but élevé est un seul et même alfabet: la myope ignorance peut traiter de chimère cette haute perspective; mais l’expérience du passé démontre qu’un mouvement puissant et presque automatique y pousse graduellement l’espèce humaine: il n’y a pas deux mille ans que les historiens et les géographes[38] comptaient dans l’Ibérie, l’Italie et les Gaules plus de huit cents peuples parlant des idiomes divers: aujourd’hui trois langues seulement, et trois langues très-analogues entre elles, divisent les habitans de ces pays, et déjà une seule[39] lie tous les individus lettrés de notre Europe. Concourons par nos efforts au but de la nature; le temps fera le reste. [38] Pline l’ancien, Strabon et Diodore. [39] Le latin, ou, si l’on veut, le français. Il faut l’avouer, le premier aspect des alfabets orientaux frappe le disciple européen d’une sensation pénible et décourageante: la figure des lettres est étrange pour lui: son amour-propre se sent blessé de n’y rien comprendre: déjà loin de l’enfance, il va redevenir écolier; il s’alarme avec raison du travail d’introduire en sa mémoire tant de signes bizarres, et de plier sa main à une habitude que l’âge adulte supporte bien plus impatiemment que l’enfance: ce ne sont là que des préliminaires: l’explication commence; il a coutume d’écrire de gauche à droite, on lui ordonne d’écrire de droite à gauche: son écriture européenne trace tout ce qui se prononce: l’écriture asiatique, en général, n’en trace qu’une partie; il faut deviner le reste: les professeurs _royaux_, étrangers à ces langues, décrivent plutôt qu’ils ne font entendre à son oreille des sons inaccoutumés; parmi ceux qu’il reconnaît, ils lui prescrivent d’appeler _consonne_ ce qui chez nous est appelé _voyelle_: enfin toute la doctrine grammaticale est exposée en un langage qui, ne lui étant point encore connu, laisse tout obscur à sa pensée. La faible enfance se plie à ce joug, mais le disciple adulte y résiste: il veut se rendre compte de ses idées: après un premier étonnement, passant à la réflexion, il argumente, et se dit: «Si l’organisation humaine est la même en Asie qu’en Europe, le langage dans ce pays-là doit être composé d’élémens semblables aux nôtres, par conséquent de voyelles, de consonnes et d’aspirations; dès-lors les alfabets asiatiques ne doivent être, comme les nôtres, que la liste des signes qui représentent ces élémens; mais ces signes peuvent avoir deux manières d’être: ils peuvent être simples, comme les élémens _A_, _E_, _D_, _P_, etc., ou composés, formant sous un seul trait des syllabes, et même des mots entiers: dans l’un et l’autre cas, c’est une pure opération d’algèbre, par laquelle des signes divers sont appliqués à des types identiques. Pourquoi cette diversité de tableaux? il faut opter entre deux partis: si ces lettres que je ne connais pas représentent des sons que je connais, je n’ai pas besoin d’elles; je puis me servir de mon alfabet accoutumé: si au contraire ces lettres représentent des sons inconnus à mon oreille, l’étude va me les faire apprécier; et même, sans pouvoir les prononcer, je peux leur donner des signes, leur attribuer des lettres de convention, déduites de celles que je connais. On me présente vingt alfabets divers, par conséquent vingt diverses figures d’une même voyelle que j’appelle _A_, d’une même consonne que j’appelle _B_: pourquoi chargerais-je ma mémoire de ces vingt répétitions? une seule figure me suffit; avec un seul alfabet, je peux peindre toutes les prononciations de ces langues, comme, avec un seul système d’écriture musicale, je puis peindre tous les tons, tous les chants des divers peuples de la terre.» Telles furent mes impressions, et tels furent mes raisonnemens, lorsque, me préparant à voyager en Syrie, je voulus acquérir les premiers élémens de la langue arabe: j’ouvris la grammaire d’_Erpénius_: ne comprenant rien à ce genre nouveau de doctrine, j’eus recours au professeur royal alors en fonction[40]: sa patiente complaisance écouta toutes les questions et les objections dont j’avais rédigé la liste: elles lui parurent raisonnables; mais le résultat fut «que les usages étant établis, l’on ne pouvait les changer; que le but de l’institution des professeurs royaux n’était pas tant d’enseigner l’arabe _parlé_, que l’arabe _écrit_, en tant qu’il contribue à expliquer les anciens livres des Juifs; que sans doute l’arabe vulgaire avait une grande utilité commerciale et diplomatique; mais que quoiqu’il y eût à Paris une école destinée à ce but, le meilleur parti était d’apprendre la langue dans le pays même et de la bouche des naturels.» A cette occasion, le savant professeur prenant un volume du voyageur _Niebuhr_, me lut l’anecdote du jeune Suédois _Forskâl_, qui, arrivé en Égypte sans savoir un mot d’arabe, parvint à le parler couramment en douze ou quinze mois, tandis que l’érudit professeur danois _Von Haven_, qu’il accompagnait, ne put jamais ni se faire entendre, ni même entendre ce qu’on lui disait. [40] En 1780, M. Leroux des Hautesrayes, professeur d’arabe au collége royal de France. Je sentis le mérite de la leçon et de l’exemple; mais je l’appréciai bien mieux encore lorsque, visitant l’Égypte et la Syrie, je reconnus que plusieurs prononciations éprouvaient des différences de canton à canton; et que, malgré la prétention de chaque ville d’avoir le meilleur systême, il y avait, dans l’opinion de tous les Arabes un peu lettrés, une grande différence entre la prononciation du Kaire et celle de Damas ou d’Alep: entre l’école de la mosquée d’_el Az’hâr_, toujours subsistante au Kaire, et les écoles variables des autres petites villes d’Égypte et de Syrie. Muni de ces moyens de comparaison, je pus dès-lors étudier à fond les problèmes que je m’étais proposés, et je le pus avec d’autant plus de latitude, que, dans le cours de mon voyage, j’eus l’occasion d’entendre parler dix ou douze langues diverses, dont les sons devenus familiers à mon oreille, furent appréciables à mon esprit, en même temps que ma bouche sut les imiter[41]. Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer d’autorités étrangères ou médiates dans la question que je vais traiter; et vis-à-vis des auteurs qui, comme moi, auraient puisé aux sources, l’on ne me refusera pas de prétendre à un crédit équivalent: redressé d’ailleurs, là où j’aurais pu errer, par une instructive controverse, je vais analyser l’alfabet arabe, et comme les principes de cette langue se trouvent développés dans la grammaire de M. de Sacy[42], avec l’habileté qui caractérise ce profond orientaliste, je prends son livre pour base de mon opération, avec d’autant plus d’utilité pour le lecteur, qu’il va devenir juge entre deux auteurs qui ne sont pas d’accord sur divers chefs. [41] Au Kaire, j’entendais l’arabe de la bouche du peuple, et le turc de la bouche des militaires et des effendis. Mon maître d’écriture était Turc de Constantinople: j’eus l’occasion d’entendre les _Gellâb_, ou marchands d’esclaves noirs, parler éthiopien, et trois Malabares parler leur dialecte indou; dans Alep, outre l’arabe et le turc, j’entendais journellement l’arménien, le grec, plusieurs fois le kurde et le persan, sans compter l’allemand, l’anglais, le hollandais, le slavon, l’espagnol et l’italien, dans les maisons des Francs. En cette ville, il n’est pas rare de voir une seule maison se composer d’individus parlant cinq ou six langues, et les enfans les entendre sans les confondre. Ce fut dès lors que, me rendant compte de toutes ces prononciations, et n’en trouvant guère plus de cinquante, je conçus la possibilité d’un seul alfabet dont je fis sur l’arabe un premier essai qui est devenu l’instrument du reste. Lorsque j’ai dit que _j’entendais parler_ tant de langues, je n’ai pas eu l’idée d’insinuer que je les _comprenais_: je sais qu’avec quelque adresse en ce genre, et sachant seulement écrire des alfabets et lire des mots, on peut agrandir sa taille naturelle; mais en toute chose je préfère de posséder moins, pour cultiver et défendre mieux. [42] Grammaire arabe à l’usage des élèves de l’école spéciale des langues orientales vivantes. Paris, 1810, 2 vol. in-8º. § II. Grammaire Arabe de M. de SACY, Chap. Ier. _Des sons et des articulations de l’alfabet arabe._ «1º Les élémens de la parole sont de deux sortes: les _sons_, nommés aussi _voix_ par quelques grammairiens, et les _articulations_. (Page 1re.) (J’observe que le mot _articulation_ est bien vague; voyez ce que j’en ai dit, page 12.) «Les sons consistent en une simple émission de l’air modifiée diversement: ces diverses modifications dépendent principalement de la forme du passage que la bouche prête à l’émission de l’air, mais sans aucun jeu des organes; les sons peuvent avoir une durée plus ou moins prolongée.» (Voyez ma définition des _voyelles_, page 5.) «Les articulations sont formées par la disposition et le mouvement subit et instantané des différentes parties mobiles de l’organe de la parole, telles que les lèvres, la langue, les dents, etc. Ces parties, diversement disposées, opposent un obstacle à la sortie de l’air; et lorsque l’air vient à vaincre cet obstacle, il donne lieu à une explosion plus ou moins forte, et diversement modifiée, suivant le genre de résistance que les parties mobiles opposaient, par leur disposition, à sa sortie.» (Voyez ma définition des _consonnes_, page 11.) «La conséquence de ceci est qu’une articulation n’a par elle-même aucune durée, et ne peut être entendue que conjointement avec un son: ainsi quand nous prononçons _ba_, on entend en même temps l’articulation produite par le jeu des lèvres qui opposaient une résistance à la sortie de l’air, et le son _a_. «L’aspiration plus ou moins forte est comprise avec raison parmi les articulations. «La réunion d’une articulation et d’un son, forme un _son articulé_. (C’est la syllabe.) «2º Les élémens de l’écriture, destinés à représenter ceux de la parole, sont, comme ceux-ci, divisés en deux classes: les uns peignent les sons, les autres les articulations. «3º On donne aux sons et aux signes dont on se sert pour les représenter, le nom de _voyelles_. Les articulations, et les signes par lesquels on les représente, sont nommés _consonnes_.» (Ceci peut introduire des équivoques et des confusions.) «4º Chez le plus grand nombre des peuples, les signes qui représentent les sons, et ceux qui peignent les articulations, sont de la même espèce; ils sont compris les uns et les autres sous la dénomination commune de _lettres_.» (Jusqu’ici, à cela près des expressions, je suis d’accord avec M. de Sacy, sur les principes; maintenant viennent les divergences.) «Il est néanmoins des peuples, tels que les Hébreux, qui n’écrivent que les consonnes. (Je demande au savant professeur de nous prouver cette assertion: l’école savante des Buxtorf y a complètement échoué.) «Lorsque les Hébreux veulent peindre les voyelles, ils emploient pour cela des _figures_ qui ne se placent point dans la série des consonnes, mais au-dessus ou au-dessous de ces lettres.» (Il faut prouver depuis quand cela? Il faut montrer des manuscrits, des monumens quelconques _antérieurs au sixième siècle_, qui autorisent une telle assertion. L’auteur lui-même nous apprend ailleurs «_Qu’encore aujourd’hui le livre_ officiel qui sert à la lecture publique dans les synagogues, ne porte aucune _de ces figures_, et cela par imitation et par respect de l’ancien usage.») «Dans ce système d’écriture on ne donne le nom de lettres qu’aux signes représentatifs des _articulations_: ceux des sons se nomment _points-voyelles_ ou _motions_. Le premier de ces noms est dû, parmi nous, aux grammairiens hébreux, qui vraisemblablement _le tenaient des premiers grammairiens arabes_, et vient originairement de ce que les sons, _ou du moins une grande partie_ des sons ne sont représentés que par des points dans l’_écriture hébraïque_: le second est commun aux grammairiens orientaux en général; et ils ont ainsi nommé les signes des voyelles, parce que l’explosion de la voix ne pourrait avoir lieu malgré les dispositions des parties de l’organe nécessaire pour former les articulations, sans l’émission d’air qui forme le son, et qui _meut_ ou met en jeu les parties de l’organe. «Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier système d’écriture.» Ce texte veut plus d’un éclaircissement: l’auteur a dit plus haut que les _grammairiens hébreux_ tenaient le nom de _points-voyelles_ des _premiers grammairiens arabes_: donc ces _Arabes_ avaient écrit avant ces rabbins _hébreux_: en ce cas, comment dire que les Arabes ont _admis_ ce système d’écriture, lorsque le mot _admettre_ signifie _recevoir_ ce qui déjà existe, et ce qui se trouve indiqué préexistant dans cette phrase première: «_Il est des peuples tels que les Hébreux_ qui n’écrivent que les consonnes.» Cette indication est d’autant plus formelle, que le nom d’_hébreu_ ne s’entend de ce peuple que dans son ancienne existence nationale: une fois dissous par les Chaldéens, et sur-tout par les Romains, il porte plus particulièrement le nom de _Juifs_: l’auteur eût dû faire cette distinction, et au contraire son texte est tissu de manière à l’écarter: quand il parle de l’écriture _hébraïque_, on peut lui demander _laquelle_, puisqu’il y en a deux, et que la plus véritable est le caractère samaritain qui est sans points-voyelles: tout le monde sait que l’hébreu actuel est le vrai _chaldéen_, pris à Babylone, qui ne fut admis, ou du moins consacré que par Ezdras: à cette époque, et après elle, on cherche vainement les points-voyelles dans les livres juifs; la plus âpre controverse n’a pu prouver l’existence de leur système mis en pratique, avant l’assemblée des docteurs juifs à Tibériade, au commencement du sixième siècle[43]: et nous verrons ailleurs que M. de Sacy est de cet avis. Continuons son texte. [43] D’après l’aveu formel d’Elias Levita; voyez les écrits de Louis Capel et du P. Simon, oratorien, contre Buxtorf; voyez aussi les Prolégomènes de la Polyglotte de Walton. «Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont _admis_ ce dernier système d’écriture: toutes leurs lettres sont des consonnes; elles sont au nombre de vingt-huit. Outre cela ils ont pour voyelles trois signes qu’ils appellent d’un nom générique _motions_.» Ainsi l’auteur se place au nombre de ceux qui veulent que les lettres _A_, _i_, _ou_, et _ain_, soient des consonnes: cette thèse sera difficile à soutenir: l’on conçoit qu’elle l’ait été et le soit encore par des savans de cabinet, qui n’expliquant les livres orientaux qu’à la manière algébrique, c’est-à-dire par la seule vue des signes, ne s’occupent point de la valeur prononcée des lettres et qui même la dédaignent comme une chose barbare: mais de la part d’un professeur versé dans la théorie et la pratique, qui a entendu beaucoup d’individus égyptiens, syriens, barbaresques; qui a présidé la commission arabique tenue en 1803, et même dressé l’alfabet harmonique, conforme à mes principes, auxquels alors il adhéra; cette nouvelle assertion serait inconcevable, s’il n’y joignait immédiatement des restrictions qui l’atténuent infiniment, je pourrais dire qui la détruisent. Écoutons-le. «Il est assez vraisemblable, dit-il, nº 5, page 3, que parmi les lettres des Arabes, ainsi que parmi celles des Hébreux, il y en eut autrefois plusieurs qui ont fait _au moins dans certains cas_ les fonctions de voyelles. Cela _paraît même certain_ de l’_élif_, du _waw_, et du _ya_ (a, ï, ou), qui, dans le système actuel de l’écriture arabe, _semblent faire_ encore souvent _la fonction de voyelle_. Le _waw_ et le _ya_ sont même prononcés dans le langage vulgaire, lorsqu’ils se trouvent au commencement d’un mot, comme nos voyelles _ou_ et _i_ (françaises).» Il y a dans ce texte une incertitude remarquable d’expressions:--_Il est assez vraisemblable.--Cela paraît même certain--au moins dans certains cas._--Si cela est _certain_, pourquoi l’appeler _apparent_, surtout quand on l’avoue fréquent dans l’usage actuel[44]? En outre que veulent dire ces mots: _plusieurs lettres qui ont fait les fonctions de voyelles_?--En faisant ces fonctions restent-elles consonnes? peuvent-elles changer de nature à volonté? et si, comme il est de fait, ces lettres, dans l’usage actuel, représentent habituellement des voyelles comme les nôtres, avec ou sans les _points postiches_, dits _motions_, où est la preuve qu’elles n’en représentaient pas avant l’invention de ces signes interpolés? Ne peut-on pas dire qu’il y a ici un mélange de deux doctrines? l’une _dogmatique_, résultant d’autorités anciennes, que l’on ne veut pas enfreindre; l’autre _personnelle_, résultant de la conviction intime que donne l’examen judicieux des faits. [44] L’auteur, page 4, à la note, cite Antoine Ab Aquilâ pour quelques exemples de l’_i_; mais tout l’arabe usuel en est rempli et pour l’_a_, et pour l’_ou_, et pour l’_aïn_. En procédant d’après cette seconde méthode, je pourrais trancher la difficulté par la seule application des principes généraux dont j’ai démontré l’évidence; mais il m’a paru plus instructif et plus curieux de résoudre le problème par ses propres racines, et de faire connaître au lecteur comment les constructeurs eux-mêmes de l’alfabet arabe ont raisonné en le formant, et comment ils ont donné lieu à un paradoxe qui ne fut point d’abord général, et qui ne l’est devenu que par une position vicieuse de la question. Mes autorités ne seront pas équivoques, puisque je vais les emprunter de M. de Sacy lui-même, qui, dans le volume 50 des Mémoires de l’Académie des Inscriptions, a publié, d’après les écrivains originaux, un travail du plus grand intérêt sur l’histoire de cet alfabet: je vais en rassembler les résultats dans l’ordre que prescrit la clarté de mon sujet. § III. _Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe._ «Les meilleurs historiens arabes[45] s’accordent à dire que le caractère d’écriture dont se sert maintenant cette nation, fut inventé seulement vers les premières années du quatrième siècle de l’hégire (vers l’an 940 de notre ère), par le visir _Ebn Mokla_: que ce fut moins une invention qu’une réforme nécessitée par le désordre que la fantaisie et la négligence des copistes avaient introduit dans le caractère _antérieur_ usité. [45] Voyez d’abord sa grammaire arabe, page 4, nº 5; puis les Mémoires de l’Académie, page 386, tome L. «Ce caractère antérieur avait pour la première fois été apporté (vers l’an 558 de notre ère) aux pays de la Mekke et de Médine, où personne avant cette époque ne savait écrire. (Par conséquent ni _lire_). «Le premier Mekkois qui l’apprit fut un nommé _Harb_, cousin issu de germain du père de Mohammed (né, comme l’on sait, en 571). «Ce _Harb_ le tint d’un habitant de _Hira_, qui, lui-même, l’avait appris à _Anbar_[46], de deux Arabes[47] de la tribu de Taï, lesquels étaient venus s’y établir. [46] Deux petites villes sur l’Euphrate. [47] Appelés, _Morâmer_ et _Aslàm_. «D’après les plus anciens monumens arabes, cette écriture première était de forme quarrée, semblable au caractère syrien, dit _estranguelo_. Or, comme la tribu de Taï, établie dans le désert de _Syrie_, a toujours eu des rapports commerciaux avec le littoral de ce nom, on a droit de conclure que ce fut réellement l’alfabet syrien, alors usité, qu’apportèrent les deux arabes dans les villes d’Anbar et de Hira. Cette conclusion a d’autant plus de force que le nombre actuel des vingt-huit lettres arabes et leur ordre dans la liste alfabétique, ne sont pas d’une date aussi ancienne, et qu’avant Mohammed les lettres étaient classées selon l’ordre des vingt-deux lettres syriennes.» Sur ce texte, j’observe d’abord que l’alfabet syrien _estranguelo_ n’étant, selon les antiquaires, qu’une forme, une variété de l’alfabet phénicien dont les Grecs adoptèrent l’usage environ quinze siècles avant notre ère, on a droit de conclure que les Grecs et les Arabes, qui ne se connaissaient ni ne se communiquaient, n’ont pu s’entendre à recevoir les mêmes lettres pour figurer leurs prononciations respectives sans qu’il y ait eu identité ou très-grande ressemblance entre les valeurs de ces lettres: par conséquent _A_, _i_, _ou_, même _ain_, ont dû être des _sons-voyelles_ identiques, ou très-analogues chez les Grecs et les Phéniciens qui leur ont donné un même ordre alfabétique, et chez les Arabes qui n’ont dérangé cet ordre que depuis Mohammed: en ce cas, l’on ne saurait dire qu’elles soient devenues consonnes par la raison qu’elles ont changé de pays; et quant à l’altération qu’y aurait pu apporter le temps, si l’on veut disputer sur le passé, du moins accordera-t-on ce qui est constaté par le temps présent. Nous regrettons que le savant auteur n’ait point traité la double question de savoir en quel temps l’alfabet arabe fut élevé au nombre de vingt-huit lettres, et en quel temps fut changé l’ordre ancien des vingt-deux qui furent sa base. Pour suppléer à cette lacune ne peut-on pas dire que l’arabe étant parlé sur une immense étendue de pays, par diverses tribus ou peuplades, les unes sédentaires, les autres errantes, qui se communiquaient peu, il dut naître des prononciations nouvelles, par des accidens naturels, et même individuels? Ainsi un individu puissant, un chef de tribu ou de famille, ayant, par quelque défaut d’organe, émis une consonne singulière, comme il est arrivé chez nous pour le grasseyement, cela aura suffi chez une tribu isolée, pour introduire et fixer une nouvelle consonne: d’ailleurs les Arabes, sur leurs frontières égyptiennes et persanes, ont pu prendre des femmes qui auront apporté et transmis à leurs enfans des prononciations étrangères: lorsqu’ensuite de telles peuplades auront voulu écrire, elles auront été forcées de faire des lettres nouvelles, et le recueil de ces alfabets partiels a servi à composer finalement un alfabet général: l’établissement de celui-ci, qui suppose la préexistence de tous les autres, exige pour son époque et pour son foyer, un pays et une époque de civilisation et de culture des lettres, avec une communication facile entre tous les Arabes. On n’aperçoit pas des traces d’un tel état de choses avant Alexandre le conquérant; et, comme après lui les Grecs, vainqueurs de l’Asie, donnèrent partout une vive impulsion aux lettres, il serait naturel de croire que l’opération dont nous parlons se fit sous l’influence scientifique des Séleucides ou même des Ptolomées sur les bords du Nil ou ceux de l’Euphrate. Quelque part qu’elle se soit faite, on doit remarquer qu’elle fut du genre de celle que je propose, et que l’addition de six lettres à l’antique alfabet dut être une innovation _hétérodoxe_, d’abord blâmée, mais qui ensuite, fortifiée par l’utilité et par l’usage, devint dominante, et par conséquent _orthodoxe_; car _l’orthodoxie_ n’est que la puissance. Sans doute l’alfabet de vingt-huit lettres existait déjà depuis du temps lors de l’apparition de Mohammed; mais l’ordre actuel des lettres était-il fixé? cela n’est pas si clair: les premiers savans qui ajoutèrent six lettres nouvelles aux vingt-deux anciennes, durent ne pas heurter l’usage établi; ils durent faire ce qu’ont fait les Syriens et les Juifs qui, voulant peindre des sons étrangers, prennent dans leur alfabet la lettre la plus analogue, et se contentent de la noter d’un point par-dessus ou par-dessous: ils donnent à cette méthode le nom de _kerchouni_: en de tels cas, l’idée naturelle est d’accoler cette lettre neuve à sa semblable pour faire saillir leur différence. Par cette raison, l’ordre premier des vingt-huit lettres arabes a dû imiter l’ordre ancien: alors on pourrait supposer que les premiers musulmans l’ont changé pour effacer une trace de ce qu’ils appellent le temps d’_ignorance_ et d’_idolâtrie_; cela serait dans leur caractère: le savant auteur du mémoire que je cite nous en donne une autre raison fondée en faits plus positifs[48]. [48] Mémoires de l’Académie, tome L, page 348. Il observe que dans l’ancienne écriture quarrée la ressemblance de certaines lettres n’avait pas lieu au point de les faire confondre l’une avec l’autre; mais dans les transplantations d’écriture qui eurent lieu d’école en école, d’abord d’Anbar à la Mekke, puis de la Mekke à Médine, à Basra, enfin à Koufa, les copistes qui, pour leur commodité, arrondirent de plus en plus les lettres, parvinrent à en altérer plusieurs de manière à ne plus les différencier: il en résulta des méprises, _graves_ en certains cas: l’un de ces cas étant arrivé dans le camp des Musulmans au temps d’_Othman_, troisième kalife (élu l’an 643), ce chef des fidèles imagina pour premier remède de retirer de la circulation, encore très-bornée à cette époque, toutes les feuilles du _Qôran_, composées de fragmens de papyrus, de parchemin, de feuilles de palmier, et même d’omoplate de mouton, dont on cite un exemple formel[49]: le scribe _Zeïd_, fils de _Tabet_, chargé de ce travail, parvint à composer un exemplaire régulier, qui a été le type de tous les Qôrans écrits depuis. Il est reconnu que cet exemplaire d’Othman fut écrit sans aucun des points soit _diacritiques_, soit _voyelles_, inventés depuis pour différencier les lettres: à mesure que l’on en tira des copies successives, la figure propre des lettres subissant des altérations, il s’ensuivit confusion de quelques-unes: par exemple, _i_ fut pris pour _n_, _Sad_ pour _Dad_, etc. Ces méprises devinrent de jour en jour plus fréquentes, plus fâcheuses; l’on ne fut pas d’accord immédiatement sur le remède: les uns voulurent appliquer des signes; les autres, plus scrupuleux, s’opposèrent à l’introduction de tout corps qui fût étranger à la pure _parole divine_. [49] Mémoire cité, page 307 à 311. § IV. _Définition des points-voyelles ou_ motions, _et des points_ diacritiques _ou_ différentiels. Deux causes principales de méprise et de confusion existaient: l’une était la ressemblance des lettres elles-mêmes; l’autre, était l’absence d’une partie considérable des voyelles prononcées: cette deuxième cause était inhérente à l’ancien alfabet; en outre, les voyelles mêmes qui étaient écrites changeaient quelquefois de valeur. Divers expédiens sans doute furent proposés: on préféra celui _de ne pas toucher au corps de l’écriture sacrée_, venue de Dieu par le prophète; et l’on imagina d’apposer hors de cette écriture, _dessus_ et _dessous_ la ligne, des signes factices pour remplir l’objet désiré: les premiers de ces signes furent des _points_ et des barres, divisés en deux classes distinctes; l’une, celle des points _diacritiques_; l’autre, celle des points-voyelles, ou _motions_: les points _diacritiques_ sont ceux qui, selon la valeur de ce mot grec, _distinguent_ une lettre de sa semblable; placés sur elle ou sous elle, ils font partie intégrante et constitutive de cette lettre: ainsi la figure du grand H, si l’on met un point _par-dessus_, vaut _jota_, χ grec: _djim_ ou ɠ, si le point est _par-dessous_. (V. le tableau, nº V). +-----------------------------------------------------+ | Note de transcription. | | | | Ce tableau nº V ne figure pas dans le document | | original de la Bibliothèque de France. Cependant le | | tableau nº 2 à la page 219, intitulé ALFABET ARABE, | | TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS contient | | sensiblement les mêmes informations. | +-----------------------------------------------------+ Les _points-voyelles_, ou plutôt les _motions_, selon le terme arabe, sont ceux qui suppléent aux voyelles absentes, ou modifient les voyelles écrites. Ces deux espèces de points ont-elles été inventées ensemble, ou l’une après l’autre? en quel temps précis leur usage fut-il introduit? L’auteur des mémoires produit à cet égard les opinions de beaucoup d’écrivains musulmans qui ne sont pas d’accord entre eux: les uns, sans preuves, et même contre toutes preuves, raisonnant à la manière de l’école rabbinique, veulent que les deux espèces de points soient _aussi antiques_ que le livre sacré; qu’ils soient _partie intégrante_ de l’ancien système d’écriture qui, sans eux, disent-ils, n’eût pu avoir de clarté, etc. Les autres réfutent cette opinion par des monumens authentiques, qui démontrent la non-existence des points dans les temps anciens, et leur première apparition seulement après le kalife Othman: quant au défaut de clarté, nous ajoutons qu’il a pu, qu’il a dû exister par deux raisons puissantes, l’une fondée sur le génie mystérieux de l’antiquité, l’autre sur la nature de la chose même. D’une part on ne saurait douter que l’homme ingénieux qui le premier imagina les lettres, et qu’après lui ceux qui fixèrent l’alfabet, n’aient remarqué que la consonne en général ne peut se prononcer sans être suivie d’une voyelle: cette remarque faite, ils ont pu conclure qu’il suffirait de peindre cette consonne pour que nécessairement la voyelle fût _appelée_: et si, comme on a lieu de le croire, les premiers auteurs de l’alfabet furent des _marchands_, des navigateurs _phéniciens_, c’est-à-dire des hommes qui parlaient l’un des nombreux dialectes du vaste idiome arabe, ces hommes qui auront remarqué ce fait encore existant, savoir «que les petites voyelles diffèrent de tribu à tribu, quoique leurs consonnes affixes soient les mêmes;» ces hommes auront jugé convenable de ne tracer que ces dernières, en laissant à chacun le soin de suppléer les voyelles selon son dialecte et son habitude: ainsi, trouvant que le mot prononcé _Kͣ Tͣ Bͣ_, en Chaldée, se prononçait _Kͦ Tͦ Bͦ_, dans le nord de la Syrie, _K{é} T{é} B{é}_ en Palestine, sans que le sens fût changé, ils auront jugé superflu, et même embarrassant de tracer les voyelles _variables_, et ils se seront contenté d’écrire le canevas élémentaire _K T B_. D’autre part, une seconde cause d’obscurité, et celle-là préméditée, a dû être l’esprit mystérieux des anciens savans qui, surtout chez les peuples d’Asie, s’étant organisés en castes héréditaires, n’acquirent leur immense pouvoir politique et sacerdotal que par le monopole de toute science: le système hiéroglyphique servit bien leur jalousie par son vague et par ses équivoques; ils durent s’opposer à l’introduction du système alfabétique; mais, lorsqu’une fois ils l’eurent admis, ils durent conserver les difficultés nécessaires à en repousser le vulgaire: il convint au génie des prêtres de rendre les livres difficiles et mystérieux; et lorsqu’ensuite des novateurs posèrent en dogme le besoin de lire correctement la parole de Dieu, cela devint le germe, le signal d’une révolution dans tout le système théocratique. Aussi une partie même des dévots musulmans blâma-t-elle les moyens de rendre la lecture trop facile et trop populaire: tant il est vrai que le monopole de la science et du pouvoir est le virus moral de l’espèce. Revenons à notre narration. Le savant auteur du mémoire observe[50] que selon d’autres narrateurs, Othman fut le premier qui fit apposer non les _motions_, mais seulement les points _diacritiques_; on objecte à ceux-ci que ni le manuscrit original de ce kalife, ni ses premières copies, jusqu’à la mort des compagnons du prophète, ne furent marqués de ces points; et l’on ajoute qu’à leurs premières apparitions, il ne fut permis de les peindre qu’en couleur rouge ou bleue, pour les distinguer du texte sacré: il paraît que dans le principe, les points quelconques ne furent apposés qu’en certains passages, susceptibles de controverse ou de méprise. [50] Mémoire cité, page 318. Selon une troisième opinion, la première opposition régulière et systématique aurait été faite quarante années après Othman, par _Abou’l Asouad-el-Douli_, sur l’ordre du kalife _Abd-el-Melek_, fils de _Mérouan_; mais d’après les circonstances que l’on récite, le système ne fut pas encore complet, et le plus grand nombre des auteurs qui se montrent les mieux informés s’accorde à reconnaître que ce fut le grammairien _K’alil_, qui enfin, vers l’an 770, organisa de toutes pièces l’édifice orthographique aujourd’hui subsistant. L’un des narrateurs arabes (_el Mobarred_), s’exprime à cet égard d’une manière très-remarquable; il dit[51]: «Les figures des voyelles qui se voient aujourd’hui dans les alcorans sont de l’invention de _Khalil_: ces figures sont prises de celles des lettres: le _domma_ n’est autre chose qu’un petit _ou_, que _Khalil_ plaça au-dessus de la lettre: le _kesrah_ est un petit _ï_, posé au-dessous de la lettre, et le _fat’ha_ est un elif placé horizontalement au-dessus de la lettre.» [51] Mémoire cité, page 369. Je prie le lecteur de bien noter ces phrases: _les figures des motions sont prises de celles des lettres_ (_a_, _i_, _ou_); c’est-à-dire de ces grandes voyelles, de ces voyelles constitutives de l’alfabet dès son origine phénicienne: ce fait seul résout toute la question. Nous voyons que _K’alil_ fut l’organisateur définitif de l’alfabet arabe; mais ce que l’on cite du travail antérieur d’_Abou’l Asouad-el-Douli_ indique que celui-ci avait eu l’idée première des motions; l’un des narrateurs nous dit que ce grammairien, sollicité par _Ziad_, d’orthographier le _Qôran_, pour l’usage des Persans convertis, exigea qu’il lui fût fourni un copiste auquel il prescrivit l’ordre suivant[52]: [52] Mémoire cité, page 325. «Quand _j’ouvrirai_ la bouche, mets un point sur la lettre; «Quand _je serrerai_ la bouche, mets un point devant la lettre; «Quand _je briserai_ la bouche, mets un point sous la lettre.» Or voilà exactement le nom et la définition des trois _motions_ arabes subsistantes, _fat’ha_ (ouverture), _domma_ (serrement), _kesra_ (brisement): et si _K’alil_ ne leur a point conservé la forme de points, mais bien la figure diminutive des grandes voyelles, on devine qu’il a eu pour motif d’éviter la confusion que l’on en aurait faite avec les points _diacritiques_. Maintenant, si nous considérons d’une part, que les musulmans, à l’époque de 680, voulant peindre les voyelles _occultes_, employèrent d’abord de simples points, et d’autre part, que vers l’an 510, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant, les rabbins juifs[53], dans leur concile de Tibériade, avaient discuté et fixé définitivement le système de leurs points-voyelles, n’avons-nous pas lieu de croire qu’ici les grammairiens arabes empruntèrent quelque chose des Juifs? surtout quand nous savons que plusieurs de ceux-ci devinrent partisans de l’islamisme. Bien des questions curieuses pourraient se présenter ici: par exemple, jusqu’où s’étend l’analogie entre l’un et l’autre système orthographique arabe et juif? ce dernier, réellement antérieur à l’autre, fut-il improvisé à Tibériade, ou fut-il seulement le résumé de beaucoup de tentatives partielles et successives, faites depuis long-temps, ainsi que l’indique avec candeur le rabbin _Elias Levita_? Les Juifs d’Asie qui connurent la langue grecque depuis les Ptolémées, ne durent-ils pas puiser, dans l’examen de son alfabet, des idées de comparaison qui leur auront fait sentir les imperfections et les besoins du leur? L’analogie entre leurs cinq voyelles principales et les voyelles grecques ou latines n’est-elle pas marquée? D’autre part, quand nous voyons la langue grecque régner en Syrie depuis le Macédonien Alexandre; quand nous calculons la nécessité où se trouvèrent les premiers chrétiens parlant syriaque, de comprendre et de traduire avec précision les livres saints, écrits dans les deux langues; enfin quand ces chrétiens syriens nous présentent aussi un système de points-voyelles à eux particulier, n’est-ce pas un autre problème de savoir comment ce système s’est formé; pourquoi l’on y trouve une branche de points-voyelles véritables, et une autre branche de _trois lettres_ diminutives, évidemment tirées du grec, et formant _motion_, comme les arabes; enfin quels rapports de construction et d’origine peuvent avoir le système des Juifs et celui des Arabes? Ces recherches, en ce moment, me conduiraient trop loin; je dois me hâter de revenir à mon sujet. [53] Connus sous le nom spécial de _masorètes_, c’est-à-dire, _traditionnaires_, dépositaires des _traditions_, chose si casuelle par elle-même, que, pour lui donner crédit, il a toujours fallu commencer par en faire un dogme hors de discussion. Après le premier essai d’_Abou’l Asouad-el-Douli_, de nombreux incidens ayant fait sentir l’insuffisance de sa méthode, et le besoin d’un système plus étendu, le mérite et l’art du grammairien _K’alil_ furent de profiter de l’état des choses et de la préparation des esprits pour construire l’édifice qu’adoptèrent ses compatriotes, et que je vais analyser. § V. _Système du grammairien K’alîl._ Nous avons vu que dans l’écriture arabe le premier besoin senti fut de distinguer les lettres trop ressemblantes: ce besoin fut rempli par l’admission de ce qu’on appelle les points _diacritiques_, qui, posés dessus ou dessous la lettre, lui donnent une valeur différente: c’est par ce moyen que les lettres ɦ, χ, ɠ, diffèrent l’une de l’autre, ainsi que les lettres _sâd_ et _dâd_, _tâ_ et _zâ_, _i_ et _n_, _r_ et _z_, etc. Le second besoin qui ensuite frappa le plus vivement fut de rendre visibles les petites voyelles, qui, quoique non écrites, devaient se prononcer après les consonnes. Par exemple, l’écriture n’offrant que les consonnes _k t b_, il s’agissait d’indiquer si l’on dirait _kͣ tͣ bͣ_, ou _kͦ tͦ b_, ou _kͤ t b_, ou _kͣ ttͣ b_, ou _kͣ ttͤ b_, etc., tous mots ayant des sens différens. Ici le moyen adopté par K’alîl fut, comme nous l’avons vu, de réduire à l’état de miniature les trois grandes lettres _a_, _i_, _ou_, et de placer ces nouvelles figures là où il convenait: l’on nous avoue que ces figures sont des voyelles; mais puisqu’elles ne sont que le diminutif d’a, i, ou, il s’ensuit évidemment qu’Abou’l Asouad et K’alîl les ont considérées comme étant de même nature, également voyelles, avec cette seule différence, que les trois _grandes_ avaient un son plus long, plus marqué; et les petites, un son plus bref, exactement comme dans les vers grecs et latins où l’_a_, l’_i_, et l’_ou_, tantôt brefs, tantôt longs, causent cette cadence harmonieuse qui, par le même motif, existe éminemment dans la langue arabe. Les noms donnés aux trois petites figures sont eux-mêmes la preuve de l’identité de leur son avec les trois grandes lettres; car _fat’ha_ (ouverture), est la définition générale de l’_a_, selon tous les grammairiens; _domma_, ou _serrement_, est l’état où ils disent que sont les lèvres pour produire _ou_ et _u_; _kesra_, ou _brisement_, a signifié pour l’auteur arabe l’écartement des lèvres à leur commissure pour prononcer les lettres _i_ et _e_. Le nom de _motion_ ou _mouvement_, appliqué à ces signes, n’est pas d’un choix très-heureux; néanmoins il nous montre que les Arabes regardèrent la consonne comme un _empêchement_, comme un _verrou_, mis sur la _voix_ qui ne prenait son issue et son _mouvement_ que lorsqu’il était levé: il y a bien quelque chose de cela, mais l’expression est trop vague pour mériter approbation, surtout quand le nombre des _voyelles_, en arabe, n’est pas restreint aux trois motions, quoi qu’en aient dit leurs grammairiens et les nôtres; et qu’au contraire ce nombre s’étend à six ou sept autres sons parfaitement distincts, ainsi que nous allons le prouver, tant par l’examen de l’état actuel, que par l’analyse des combinaisons qu’inventa K’alîl, pour exprimer ces variétés encore subsistantes. Il est de fait incontestable que l’oreille de tout Européen attentif distingue dans l’idiome arabe bien prononcé une diversité considérable de voyelles: tous les voyageurs rendent ce témoignage: l’auteur de la grammaire que nous suivons, n’en disconvient pas lui-même, quand il dit, page 3: «Dans le système actuel de prononciation, les lettres _elif_, _ié_ et _wau_ semblent faire (_font_) souvent fonction de voyelles: que _wau_ et _yé_ sont même prononcés dans le langage vulgaire au commencement du mot, comme nos propres voyelles _i_ et _ou_; que l’on en pourrait dire autant du _hê_, qui souvent répond à notre _a_ et à notre _é_; et encore du _ha_, qui fait entendre avant lui un _ê_ très-marqué; que _ain_ aussi semble prendre le son d’une voyelle, et le plus ordinairement de la voyelle _a_, etc.» Cet état de choses fut reconnu vrai, et fut sanctionné par la commission arabique de 1803: le tableau qu’elle dressa à cette époque, porte au-delà de quatorze le nombre des voyelles distinctes chez les Arabes[54]. [54] Je n’en avais marqué que douze dans mon travail de 1795. Je présente au lecteur ce tableau ci à côté. VALEUR (FRANÇAISE) DES VOYELLES (ARABES) BRÈVES, LONGUES ET DIPHTHONGUES, _Selon l’Alfabet Harmonique de la Commission officielle en 1803._ +----+-------------------------+---------------------+ | 1 | بَ _ba_ ou _bè_. | | | | | | | 2 | بِ _bi_, _be_, ou _bé_. | | | | | | | 3 | بُ _bo_, _bu_[55], | | | | _bou_, _beu_. | | | | | | | 4 | بَا _bâ_. | | | | | | | 5 | [بَا _be_ ou _bɐ_[56].] | _b’ellah_, _b’esm_. | | | | | | 6 | بِى _bî_. | | | | | | | 7 | بُو _boû_. | | | | | | | 8 | بَو _baw_. | | | | | | | 9 | بىَ _bai_ ou _bei_. | | | | | | | 10 | بَى _bä_. | | | | | | | 11 | ‏‎عَ‎ _ͦa_‎. | | | | | | | 12 | ‏‎عِ‎ _ͦi_‎ ou _ͦe_‎. | | | | | | | 13 | ‎‏عُ‎ _ͦo_‎ ou _ͦeu_. | | +----+-------------------------+---------------------+ | [55] J’observe que l’_u_ français et turk n’a pas | | lieu en arabe. | | | | [56] La Commission a oublié cette combinaison: avec| | les variantes _bo_, _bou_, _beu_ et _be_, il y | | aurait seize voyelles diverses plutôt que treize. | +----------------------------------------------------+ (Face à la page 122.) Nº III. Jusqu’ici l’opération de K’alîl ne nous a montré que sept voyelles, savoir, les trois grandes a, ω, î; les petites _a_, _ů_, _ì_, et la gutturale _ăïn_. Sept autres restaient à exprimer; savoir: deux modifications de l’_ăïn_, è, et eù (de gorge); plus notre _é_ masculin; notre _ê_ (ai), notre _ô_, et même notre _o_ moyen dans leur mot _omam_ (les nations), enfin notre son _eu_, dans certains cas, ou plutôt en certains cantons, par exemple, celui d’Alep, où ce son est très-usité devant ou après la forte aspiration: il est probable qu’_Abou’l Asouad_ avait trouvé trop de difficultés à peindre ces divers sons, et qu’il y avait renoncé; après lui, l’extension que les conquêtes de l’islamisme donnèrent au langage du _Qôran_ chez toutes les tribus arabes et chez plusieurs peuples étrangers[57], ayant de plus en plus fait sentir le besoin d’en préciser les moindres détails de lecture, il dut se faire beaucoup de raisonnemens et de discussions dans les diverses écoles arabes: ces discussions durent amener quelques idées générales, dont on fut d’accord, et ce furent sans doute ces idées qui suggérèrent à _K’alîl_ les moyens de résoudre les divers problèmes à la satisfaction sinon de tout le monde, du moins de la grande majorité. [57] L’auteur du mémoire cite des exemples notables de méprises occasionnées par les barbarismes et solécismes, même du bas-peuple arabe. Un cas grave et grossier fut celui d’un gouverneur de La Mekke, qui, trompé par une tache d’encre tombée par hasard sur le grand _h_, lut _Xasä_, au lieu de _hasa_, et fit sur les jeunes conscrits de la ville l’opération de les _châtrer_, au lieu de les _dénombrer_. Il paraît qu’en cette occasion il arriva ce qui a lieu dans la plupart des inventions: un premier moyen ayant été imaginé, l’inventeur ou le perfectionneur s’en saisit pour l’appliquer à d’autres cas de même espèce: _Abou’l Asouad_ avait imaginé les trois points-voyelles; mais il ne s’en était servi que relativement aux consonnes: _K’alîl_, trouvant le sentier frayé, fit un pas de plus; après avoir changé seulement leur forme, il les appliqua aux grandes voyelles, et il fit des unes et des autres cette variété de combinaisons qui, approuvée par les docteurs, est devenue le système dominant et unique, tel qu’il existe de nos jours: voici les statuts de ce système, dont je rends le style arabe intelligible, en le traduisant en style européen. (Le lecteur est instamment prié de prendre une attentive connaissance du tableau ci-joint nº IV.) SIGNES COMBINÉS PAR LE GRAMMAIRIEN K’ALIL, POUR REPRÉSENTER LES DIVERSES VOYELLES PRONONCÉES DANS L’ARABE USUEL. +--+---+-------------------------------+-----------------------------+ | 1| اَ |_fat’ɦa sur alef lui confirme |_a_ (_petit_) _sur grand_ a | | | | sa valeur naturelle_ a. | _égal_ a _plein et pur_. | | | | | | | 2| ‎‎‎‎ٻَ |idem _sur ï fait_ ai _égal à_ |_a_ (_petit_) _sur grand_ ï | | | | ê _et_ ai _français_. | _égal_ ai _français et_ ê. | | | | | | | 3| ٻَ |idem _fait quelquefois_ a |idem _fait quelquefois_ a. | | | | (_ramä_, _iermi_). | | | | | | | | 4| وَ |_fat’ɦa sur ωaω fait ô |_a_ (_petit_) _sur_ ou _fait_| | | | profond_ (au _français_), | au, _et ô profond français_:| | | | _et_ aou _diphthongue_. | _ſôq_ (désir) _ṣôṯ_ (voix). | | | | | | | 5| ٻِ |_kesra sous grand_ I _lui |_petit_ i _sous grand_ î | | | | confirme sa valeur_ î _et_ ï. | _fait î_ plein _et pur_. | | | | | | | 6| اِ |idem _sous alef fait_ é _ou_ æ |_petit_ i _sous_ a _fait_ ē. | | | | _français_ ɐ (_exemple_ | | | | | el esm). | | | | | | | | | |_kesra sous_ ou _n’a pas lieu_.|_petit_ i _n’a pas lieu sous_| | | | | ou. | | | | | | | 7| وُ |_domma sur ωaω lui confirme sa |_petit_ ou _sur grand_ ou | | | | valeur_ ω. | _fait_ où _plein et pur_. | | | | | | | 8| اُ |idem _sur alef fait |_petit_ ou _sur_ a _fait_ | | | | quelquefois_ o _moyen_ | o _moyen_. | | | | _omam_ (les nations). | | | | | | | | | |idem _sur le kesra n’a pas | | | | | lieu_. | | | | | | | | 9| عَ |_fat’ɦa sur ăïn lui confirme sa|_petit_ a _sur_ a _guttural | | | | valeur_ ă. | fait_ ă _guttural pur_. | | | | | | |10| عِ |_kesra sous ăïn fait_ |_petit_ i _sous_ a _guttural | | | | è _guttural_ ĕ. | fait_ ĕ _guttural_. | | | | | | |11| عُ |_domma sur ăïn fait_ |_petit_ ou _sur_ a _guttural | | | | eù _guttural_ ĕ. | fait_ ŏ _guttural_. | | | | En réduisant toutes ces expressions à leurs plus simples termes, il| | en résulte le tableau européen suivant: | | | |REPRÉSENTATION EUROPÉENNE DES VOYELLES ARABES. | | | | 1 | a _long_, _ou grand_ a. | | | | | 2 | _à_ _bref_, _ou petit à._ | | | | | 3 | î _long_, _ou grand_ î ï. | | | | | 4 | _i_ _bref_, _ou petit i._ | | | | | 5 | _é_ _ bref_ (kesré) _é_. | | | | | 6 | _ou_ _long_, _ou grand_ ω. | | | | | 7 | _où_ _bref_, _ou petit ů._ | | | | | 8 | _ɑî_ _valant_ ê _français et quelquefois ä_. | | | | | 9 | _ɑω_ _valant_ ô _profond_. | | | | |10 | _o_a _valant_ o _moyen_. | | | | |11 | _i_a _ valant_ æ, e _et_ ɐ. (esm.) | | | | |12 | ă _et ɑ_ ă _guttural, ou prononcé de la glotte._ | | | | |13 | _i_ă _valant_ è _guttural._ | | | | |14 | _o_ă _valant_ èu _français prononcé de la glotte_. | | | |NOTA. Ce tableau a trois voyelles de plus que les précédens, parce | | qu’il comprend les trois motions pures. | +--------------------------------------------------------------------+ Face à la page 123. Nº IV. En se rendant compte de ce tableau, n’est-il pas singulier de trouver, 1º qu’aux septième et huitième siècles de notre ère, les grammairiens arabes aient opéré précisément comme nos grammairiens d’Europe? que n’ayant les uns et les autres que quatre à cinq voyelles à leur disposition, ils aient également imaginé de les combiner ensemble, pour exprimer le surplus des sons qu’ils trouvaient existans? je n’examine pas si ce surplus avait existé dès le principe de la langue: la négative me semble indiquée par le petit nombre des signes primitifs; mais cela m’est étranger en ce moment. 2º N’est-il pas singulier que parmi ces combinaisons plusieurs se trouvent exactement les mêmes en arabe qu’en grec et en latin? par exemple: _a_ joint à _i_, se prononce comme notre _ai_ français, c’est-à-dire, comme _ê_ dans _être_ et _maître_, analogue à l’_ai_ grec et à l’_æ_ latin: ce même _a_ joint à _ou_, fait le latin _au_, tantôt diphtongue (_aou_), tantôt voyelle simple valant notre _ô_ et _au_ français dans les mots _autre_ et _apôtre_; enfin, par la combinaison du petit _i_ (kesré), avec alef, il fait notre _é_ dans _esm_, _émir_. Il est clair que l’inventeur arabe a raisonné à l’européenne; il a dit: «_La bouche ouverte_ fait _â_; la bouche _serrée_ fait _ï_; entre ces deux termes, l’ouverture moyenne me donne _é_; je le peindrai par _a_ moins _i_ = _é_; en outre, le système arabe partage avec les Européens le défaut de plusieurs double-emplois des mêmes signes pour des valeurs simples, et de quelques signes simples pour des valeurs doubles: j’y reviendrai à l’instant. Ici, je dois saisir l’occasion de montrer au lecteur la solution matérielle du problème paradoxal: _Que les «vingt-huit lettres de l’alfabet arabe sont toutes des consonnes_.» D’après les principes physiques de la science, il est démontré que les quatre lettres représentant _a_, _i_, _ou_ et _ăïn_, ne peuvent être considérées comme consonnes: comment donc l’opinion contraire a-t-elle pu s’établir chez des hommes d’ailleurs doués d’esprit et de sens? l’analyse du procédé de _K’alil_ va nous l’expliquer. Du moment que les grammairiens eurent adopté l’expédient d’appliquer les trois _petites voyelles_ ou _motions_ sur les _grandes_, pour exprimer de nouveaux sons-voyelles, ils s’accoutumèrent à regarder la présence des motions comme indispensable à fixer la valeur de toute lettre indéfiniment; aucune lettre n’ayant pour eux un son déterminé sans ces auxiliaires, ils regardèrent toute lettre comme essentiellement muette, ou, selon leur langage, comme _quiescente_, c’est-à-dire _en repos_, et par cela même comme _consonne_: or, parce que les lettres _alef_, _i_, _ou_, _ăïn_, quand elles étaient _nues_, c’est-à-dire, _sans motions_ écrites, étaient susceptibles de valeurs diverses, et que par conséquent elles n’en avaient point encore une fixe, l’addition des motions leur devint aussi nécessaire qu’aux autres lettres; on les regarda également comme des signes _muets_ et en _repos_, et par suite comme des consonnes. Cela est vrai sous certains rapports; mais ce n’en est pas moins une subtilité de la vieille école, qui, rétorquée contre elle, prouve, sans réplique, le vice énorme dont nous l’accusons, «celui de n’avoir écrit que la moitié de ce qu’il fallait prononcer, et d’avoir laissé le reste à deviner.» La preuve que ma solution n’est point idéale, se trouve dans le témoignage positif d’un _Syrien maronite_ qui, en 1596, publia une grammaire syriaque infiniment supérieure en clarté à ce qu’on a fait depuis[58]. Ce Syrien nommé _George Amira_, en attaquant l’opinion de quelques grammairiens antérieurs, et entre autres, d’un nommé _David_, fils de _Paul_, s’exprime de la manière suivante[59] (page 31): «Selon David, fils de Paul, les lettres se divisent en deux classes; les unes ayant _voix_ (les voyelles); les autres _sans voix_ (les consonnes): celles ayant voix (les voyelles) se prononcent par elles-mêmes, semblables à elles-mêmes, formant un son complet sans le besoin d’aucune associée pour compléter l’émission de leur son: chacune d’elles complète sa propre syllabe. [58] J’entends surtout désigner la grammaire de Jean David Michaelis, imprimée en 1784; Halle, in-4º. [59] Les parenthèses ne sont pas du texte. «Les autres sont appelées _sans voix_, parce qu’elles ne peuvent à elles seules compléter un son comme les voyelles.» George Amira trouve cette définition assez juste. «Mais, dit-il, elle ne peut s’appliquer à notre alfabet syriaque, parce qu’aucune de nos lettres _ne peut se proférer_ sans le secours de l’une des six ou sept voyelles établies par nos grammairiens: je suis du nombre de ceux qui considèrent toutes nos _lettres comme des consonnes_, par la raison qu’aucune d’elles _ne sonne_ par elle-même; et que _toutes ont besoin qu’on leur joigne_ quelques _voyelles_ ou _motions qui les fassent sonner_ chacune diversement.» On voit ici très-positivement exprimé ce que j’ai établi ci-dessus. Amira continue: «Je n’aime pas non plus la doctrine d’un de nos grammairiens, qui a écrit en langue arabe, et qui, comme _plusieurs_, veut qu’on divise les lettres en _voyelles_ et en _quiescentes_, en appelant _voyelles_ celles qui, comme _alef_, _ou_, et _i_, commencent par une motion; et _quiescentes_ celles qui commencent sans motion.» Sur ce texte, George Amira fait un mauvais raisonnement, en inférant que le _Qâf_ et le _Sâd_ seraient aussi des _voyelles_, parce que, dit-il, pour les prononcer, nous commençons par une _motion_. Le fait est faux, à moins qu’on n’en dise autant de _ma_, de _bé_, etc.: cela nous montre seulement que George Amira, né montagnard du Liban, par conséquent nourri en un dialecte paysan et grossier, a eu le vice de prononciation qui dénature le Qâf, à la manière de Damas, et quelque chose de semblable pour le Sâd. Ensuite, citant des mots qui commencent par _a_ et _ou_ (abina), un parent; _wa qâm_ (et il se leva): «Leurs initiales, dit-il, n’ont point de motion, et par la définition de notre adverse, elles seraient consonnes; ce qui, dit-il, est un contre-sens.» Donc Amira les reconnaît pour voyelles, et lui-même est en contradiction: ce qui nous importe en ces aveux est de voir que les anciens grammairiens n’eurent point, sur la question qui nous occupe, cet accord dont on veut se prévaloir aujourd’hui; et que si l’opinion actuelle domine chez les Musulmans, c’est parce que, selon leur esprit intolérant, la majorité, après l’avoir adoptée, n’a plus permis que l’on soutînt le contraire, et a fait disparaître tous les témoignages relatifs. Un autre aveu notable de George Amira, est celui-ci: «Je conviens que lorsque ces lettres a ω _i_, se trouvaient tracées dans les livres (anciens), sans aucune motion, et qu’elles ne pouvaient alors sonner par elles-mêmes, il dut exister une grande difficulté de lecture; c’est pourquoi nos _docteurs imaginèrent de petites marques_, faisant fonction de voyelles, afin que les lettres affectées de ces marques, ne laissassent plus d’embarras sur leurs valeurs.» On voit ici que les points-voyelles ou motions n’ont été chez les chrétiens syriens qu’une invention tardive, née, comme chez les Arabes, du besoin d’éclaircir le logogriphe de la vieille écriture. Quant à l’objection qu’on en pourrait tirer, nous apprenons d’un autre grammairien, antérieur à George, que des prêtres éthiopiens, venus à Rome (vers 1530), avec des livres syriaques sans aucuns points-voyelles, furent étonnés d’apprendre l’existence de ces signes, et qu’ils n’en conçurent pas même le besoin, vu, dirent-ils, la facilité que donne l’habitude contractée dès l’enfance, de lire sans points[60]. [60] _Introductio in linguam Syriacam, Chaldaicam, auctore Thesæo Ambrosio_, etc. Revenons à l’examen des procédés de _K’alil_ pour lever une dernière portion des difficultés de la lecture arabe: le mérite de cette portion semble lui appartenir tout entier, d’après les expressions du narrateur _el Mobarred_, _qui dit_: «Mais les signes de _hamza_, _tašdid_, _roum_ et _ištimâm_, sont de l’invention de _K’alîl_[61].» [61] Mémoire cité, page 239. M. de Sacy observe que le _Roum_ équivaut au _Katef_ des Juifs, l’_Ištimâm_ au _Scheva_. § VI. _Signes orthographiques_, djazm, hamza, tašdid, _etc_. Nous avons vu que, dans le système _phénico-arabe_, la consonne _écrite_ renferme une voyelle _occulte_ qu’il faut ajouter dans la lecture et dans la prononciation: cependant, par la construction du langage, il s’est trouvé beaucoup d’exceptions où la consonne doit rester _close_ et _muette_, par exemple: dans les mots _qalb_ (cœur), _kelb_ (chien), _esm_ (nom), _oktob_ (écris), etc., on voit _lb_, _sm_, _kt_, liés sans motions intermédiaires: pour spécifier cet état, il fallut un signe particulier: _K’alil_ imagina ou adopta celui qu’on appelle _djazm_, qui signifie _séparation_, _césure_ (et encore _repos_): c’est une espèce d’apostrophe assez bien représentée ainsi: _qal’b_, _kal’b_, _es’m_, _ok’tob_. On voit ici l’embarras et la contradiction qui résultent du vice organique de l’alfabet arabe; son principe _fondamental_ a voulu que la consonne fût _ouverte_: un usage très-fréquent veut qu’elle soit _close_ et muette: le _principe_ lui attache une voyelle; il faut un signe négatif pour effacer un signe positif qui devient superflu, c’est-à-dire, qu’il faut un _moins_ pour détruire un _plus_, et faire zéro. Quel détour pour un but simple! Quelle complication inutile! Le nom de _séparation_ donné à ce signe est insignifiant: celui de _repos_ cadre mieux avec l’idée arabe de considérer la consonne comme un _obstacle_ stationnaire mis en mouvement par la voyelle. Par suite du principe vicieux qui veut que la consonne soit toujours _ouverte_, toujours munie de sa voyelle _cachée_, il est encore arrivé qu’une même lettre consonne n’a pu s’écrire _double_, quoique prononcée telle, parce que la voyelle cachée vient toujours s’interposer à la première, par exemple: si l’on écrivait _Kͣ T Tͣ B_, par deux TT, on lirait _Kͣ Tͣ Tͣ B_. Pour remédier à cet inconvénient, _K’alîl_ imagina d’appliquer sur la _lettre-à-redoubler_ un signe spécial qu’il appela tašdid, c’est-à-dire, _renforcement_ à-peu-près comme ceci (ّ ). Je reproche au mot _renforcement_ de n’être ni bien choisi, ni exact; car il ne suffit pas ici de prononcer plus _ferme_; il s’agit de _doubler_, attendu que la consonne est évidemment _doublée_, ainsi que le prouvent les verbes qui n’ont que deux consonnes écrites, par exemple: RͣD (il a repoussé), équivalent à RͣDD; MͣD (il a entendu), équivalent à MͣDD, etc.: lorsque ce radical entre en régime, le double D se développe, et dans le participe, il fait _ma_RDωD (objet repoussé), _ma_MDωD (objet étendu), etc. Il est apparent que les grammairiens arabes n’ont pas été de savans analystes; les auteurs de l’ancien alfabet grec furent plus habiles ou plus heureux, lorsqu’en adoptant le phénicien, ils rejetèrent le principe d’écrire la _consonne seule comme portant avec elle une voyelle occulte et affixe_: et lorsqu’ils établirent que la consonne serait essentiellement _close_, et ne s’ouvrirait que par la présence d’une _voyelle écrite_: par là, il n’y eut de prononcé, dans leur système, que ce qui fut écrit; et il n’y eut d’écrit que ce qui fut prononcé; alors la consonne _tracée seule_ n’eut point besoin d’un signe particulier pour la faire taire, il ne lui fallut ni le _djazm_ arabe, ni le _scheva_ juif; ni même le _tašdid_, puisque l’on put et l’on dut l’écrire double quand elle fut prononcée double. Qui pourra nous dire les conséquences qu’a eues cette clarté de méthode sur tout le système scientifique des occidentaux? Qui pourra dire jusqu’à quel point la méthode logogriphique des phénico-arabes, et de leurs disciples, a entravé la marche de l’esprit chez les Asiatiques? Mais revenons à notre grammairien qui nous donne encore à déchiffrer trois signes plus compliqués et moins utiles que les précédens. Le premier de ces signes est celui que l’on nomme _hamza_, c’est-à-dire _piqûre_; aucun européen n’a bien défini son objet, parce que c’est un incident de prononciation qui, jusqu’ici, ne s’est montré que dans l’arabe, et qu’il faut l’avoir anatomiquement étudié pour le comprendre: cet incident est une _coupure_ ou _interruption_ subite de la voix, opérée par le rapprochement des deux parois de la glotte, qui forme un contact léger, seul de sa classe. Sous ce rapport, le _hamza_ mérite le nom de consonne, et le judicieux auteur français de la grammaire que nous suivons a eu raison de l’appeler _articulation_[62]. Il est également fondé à lui trouver de l’analogie avec l’_ăïn_, dont le mécanisme dépend aussi de la glotte: _K’alîl_ paraît avoir eu la même idée; car sa figure du _hamza_ (ٔ ) n’est qu’un diminutif de cette lettre: néanmoins, quiconque aura bien écouté un Arabe chantant des vers où l’ăïn se trouve sous ses trois modifications, ă, ĕ, ŏ, surtout dans les finales, ne pourra se dissimuler qu’elles ne soient autant de véritables voyelles, difficiles sans doute pour des étrangers, mais non pour les Arabes, qui s’habituent dès l’enfance à faire jouer les petits muscles de la glotte. Lorsque ensuite l’auteur français ajoute que _alef_, marqué de _hamza_, cesse d’être voyelle et devient consonne, je ne puis du tout adopter son avis: je conviens seulement que A est si brusquement étranglé par _hamza_, qu’à peine peut-on le distinguer de ce _pincement_ de la glotte qui le suit: la voix se coupe comme d’un hoquet pour être immédiatement reprise et continuée. Le mot piqûre ne me paraît pas une expression plus heureuse que le _renforcement_ et la _césure_; j’aurais mieux aimé _pincement_. [62] Page 52 et page 18. Les fonctions du _hamza_ ne sont guère relatives qu’à la lettre _alef_; il avertit qu’elle est _mobile_, c’est-à-dire susceptible d’être changée par toute _motion_ survenante. Quelquefois les copistes se permettent d’écrire _hamza_ pour _alef_ même, par exemple: supposant le signe (‫”) valoir _hamza_, ils écrivent D”B au lieu de DAB: GÏ” au lieu de GÏA: Sω” au lieu de SωA: ï_e_S”ɑL au lieu de ïeSAL, etc. Ce dernier exemple a ceci de remarquable, que le _djazm_, appliqué à l’_s’_, produit l’effet de _hamza_ même; c’est-à-dire qu’il arrête subitement la voix en sorte qu’il faut épeler non pas _ïe-sal_, mais _ïes-al_; la même chose a lieu dans le mot _qor’an_, et partout où la consonne djezmée est suivie d’une voyelle. _Hamza_ suit encore _alef_ sous ses formes de _ou_ et de _i_, c’est-à-dire lorsque ces deux voyelles remplacent A, par exemple: dans _mω”men_, _Gi”lͣ_: son mérite alors est d’avertir que A radical est caché là: ce mérite sera facile à conserver dans mon système d’écriture européenne, en donnant au hamza une figure convenue: je viens de proposer celle du guillemet renversé (”). Il ne nous reste plus à discuter que deux derniers signes appelés _wasl_ et _madda_. Le mot _wasl_ signifie _jonction_; il a pour signe un trait courbe qui se place sur _Alef_ commençant un mot (ٱ): ce trait avertit que la voyelle finale du mot précédent va tuer Alef, pour se joindre à la lettre qui le suit, et se prononcer avec elle, par exemple: on a écrit _Raïtoú_, _Abnͣ Kͣ_: le trait _wasl_, en se posant sur A, ordonne de lire _Rɑit ů bnͣ Kͣ_: on a écrit a_bnͧ_-a_l-mɑlekͥ_; le _wasl_ ordonne de lire a_bn-u-lmɑlekͥ_. Par conséquent, c’est comme si, en français, ayant écrit: _la joie et l’espérance ont enivré son âme_; on imaginait des signes pour faire lire la _joy et l’espéran’ son tanyvré so nâme_. Assurément de telles précautions seraient un abus ridicule et très-onéreux pour le lecteur; j’ajoute très-inutile dans l’une comme dans l’autre langue; car si le disciple ne veut qu’expliquer le sens à la manière des savans d’Europe, ces subtilités d’orthographe ne lui servent à rien; si, au contraire, il veut parler selon l’usage vulgaire, toutes ces règles lui sont superflues, car on n’acquiert cet usage que par la _pratique auriculaire_: en aucun pays arabe on n’entendrait un homme qui dirait comme nos érudits de Paris: _rɑïtubnͣ kɑ_, _ibnůlmɑliki_, _ïɑqwlů zɑn_, _ihdiniyossirâtɑ nimɑtiyɑ ’llɑti_: je puis attester que dans toute l’Égypte et la Syrie on dit à la française, _rɑit ebnɑk_; _ebn-el mɑlek_; _iɑqwl ɑïzen_; _ehdini el serât_, ou bien _es-serât_, _nemɑti ellɑti_, etc. J’ajoute que cette prononciation d’A ou de E en i est entièrement turke; qu’aucun pur Arabe ne dit, _ibn_, _il melïki_; ni _b’ism illɑh irrɑhmɑni_, _ihdinɑ_, etc. Mais bien clairement à la française, _b’esm_, _ellɑh errɑhmân_; _ehdi-nɑ_, etc. L’abus du _wasl_ est porté au point de l’écrire sur _Alef_, alors même qu’il ouvre une phrase, un alinéa, ou qu’il est précédé d’un mot terminé par une consonne sans action sur Alef. Pour montrer tout l’imbroglio de cette orthographe, je veux épeler, à la manière arabe, quelques mots, en nommant tous leurs signes tant négatifs que positifs: par exemple, le mot _oktob_ (écris), un Arabe épélera: _Alef_ plus _domma_ fait _o_, plus _hamza_, plus _kef_, _djezm_, _Te_, _domma_, _Bé_, _djezm_: voilà dix signes pour écrire un mot que notre méthode rend très-bien en cinq lettres, _oktob_: on voit toute la supériorité du système européen en clarté et simplicité: sa construction dispense de l’échafaudage de toutes ces règles positives et négatives qui fatiguent l’étudiant[63], et de plus elle nous permet de remplacer par des signes équivalens ce qu’elles peuvent avoir d’utile: voyons le _madda_ (ٓ ). [63] L’auteur de la Grammaire arabe, page 62, nº 140, dit positivement: «Dans les livres imprimés, et même dans les manuscrits avec voyelles, on omet souvent _medda_, _wesla_, _hamza_, sans qu’il en résulte aucune difficulté réelle pour la lecture.» Ce mot signifie _extension ou _prolongation_: le signe est un trait semblable à celui que les Espagnols mettent sur l’ñ: son emploi est encore relatif et presque exclusif à l’a_lef_: comme il arrive en certains cas que deux a_lef_ doivent se suivre, l’un radical et l’autre mobile, le signe _madda_, placé sur un seul, dispense d’écrire l’autre: par exemple, on devrait écrire _sɑmaa_ (le ciel), on écrit _sɑmã_; on devrait écrire _aamɑnnɑ_, _aakelωn_, on écrit _ãmɑnnɑ_, _ãkelωn_; par conséquent _madda_ est une véritable abréviation, dont nous avons l’exemple dans nos anciens manuscrits, et dans les premiers imprimés de l’Europe: je néglige ses autres règles tout-à-fait insignifiantes. Nous avons vu tout ce qui concerne les voyelles arabes: nous avons prouvé qu’elles sont de même nature que les nôtres européennes, mais que leur système représentatif est beaucoup plus compliqué par suite des bases vicieuses de l’antique alfabet. J’allais oublier de parler de trois signes assez peu signifians, appelés _tanouin_, par les Arabes, et _nunnations_, par nos grammairiens. Ce sont les figures de nos trois prononciations, _an_, _on_, _in_, que les Arabes placent, ou plutôt ont jadis placées à la fin des mots en certains cas, pour montrer qu’ils sont dans un état de régime: l’on ne peut pas dire que ces trois finales soient nos voyelles nasales, puisque les Arabes font sonner la consonne _n_, d’une manière sensible à l’oreille, encore qu’ils y mettent du nasillement: ce n’est pas que dans leur prononciation générale il n’y ait certains cas où l’on puisse leur citer de vrais nasalemens comme les nôtres; mais ces cas résultent de la rencontre de certaines consonnes qui rendent l’_n_ sourd, et comme ce cas est commun à toutes les langues, l’on ne peut les noter d’exception. Pour figurer ces trois finales _an_, _on_, _in_, les Arabes ont imaginé de doubler le signe de la voyelle ou motion qui compose chacune d’elles, comme si nous redoublions _aa_, _oo_, _ii_. L’usage de ces signes et de ces prononciations paraît avoir été fréquent dans l’ancien arabe, et y avoir eu pour but d’exprimer le nominatif, l’accusatif et l’ablatif, ou datif indéfini, comme chez les Grecs _os_ et _on_; et chez les Latins _am_, _um_: les Arabes modernes ne s’en servant presque plus, ces figures deviennent peu utiles, et cependant il nous sera facile de les représenter dans notre Alfabet Européen. Il suffira de graver trois poinçons dans lesquels _an_, _on_, _in_, formés en italiques, seront liés d’une manière particulière, qui les distinguera toujours de tous autres _a_ et _n_ alfabétiques, lesquels seront constamment séparés, sans compter qu’alors la consonne _n_ sera toujours en caractères romains. Passons à l’examen des consonnes. * * * * * Le lecteur est prié de tenir sous ses yeux le tableau de correspondance, nº V, et de se rappeler que le ſ n’est pas s vulgaire, mais _chin_, etc. CHAPITRE V. § Ier. _Des Consonnes arabes._ D’après ce que nous avons dit ci-devant, le nombre des consonnes arabes se trouve n’être réellement que de vingt-quatre, y compris les deux aspirations: si l’on voulait y joindre le hamza, ce serait vingt-cinq. L’alfabet syro-phénicien n’en eut que dix-huit[64]: les six sur-ajoutées sont connues, nous les désignerons en temps et lieu. [64] En arabe, une _lettre_ s’appelle _harf_, au pluriel _horouf_: ce mot a une analogie remarquable avec le γράφὼ des Grecs, signifiant _j’écris, je trace_. Les trois consonnes sont les mêmes, car la différence de _ha_ à γα est très-peu de chose. En arabe, le sens du radical _haraf_ n’a point d’analogie, puisqu’il signifie _échanger_ et _commercer_; mais il est singulier que ce sens rappelle l’idée des Phéniciens _commerçans_, de qui les Grecs tinrent leurs lettres. Si le dictionnaire de ce peuple industrieux nous était parvenu, que de mots nous y trouverions qui manquent au dictionnaire de leurs ignorans voisins! Sur ces vingt-quatre consonnes, cinq seulement sont _inusitées_ en Europe: je ne dis pas _inconnues_, parce qu’il y en a quatre qui trouvent chez nous leurs analogues dans nos lettres S, D, T et Z: la différence est qu’en arabe ces quatre prononciations, appuyées plus fortement, s’accompagnent d’un renflement de gosier, et comme d’un _o_ sourd qui leur donne un caractère emphatique: ce sont les nos 14, 15, 16 et 17 du tableau V. (_Sâd_, _Dâd_, _Tâ_, _Zâ_). La cinquième consonne particulière aux Arabes, se nomme _qâf_: elle est produite par le contact du voile du palais avec le dos de la langue vers l’épiglotte: les Égyptiens de la Basse-Égypte la prononcent très-bien; ceux de la Haute la trouvent incommode, et lui substituent le _g_ dur _ga_ (ga, go, gω): dans une partie de la Syrie, surtout à Damas, à Bairout, à Acre, elle est remplacée par une espèce de hoquet désagréable à l’oreille, et produisant des équivoques qui égarent surtout un étranger[65]; l’influence de Damas a beaucoup répandu ce vice: cependant le Qâf persiste dans sa pureté chez la plupart des montagnards, et chez les Bédouins: j’ignore ce qui a lieu en _Ïemen_; mais je sais que les Persans et les Turks rejettent toutes les particularités de ces voyelles, et qu’ils les prononcent comme nous-mêmes faisons _S_, _D_, _T_, _Z_, et _ga_ dur. Pour rendre cette dernière, j’ai trouvé notre lettre Q d’autant plus commode que sa figure est presque la même en sens retourné[66]: à l’égard des quatre autres, j’ai cru ne devoir point altérer les lettres, mais seulement les distinguer par un petit trait au-dessous, lequel pourra être négligé impunément là où l’on ne tiendra pas aux étymologies. [65] J’en trouve un exemple dans le voyage de _Hornemann_ en Afrique, traduit en 1803, sous la direction de M. Langlès; ce professeur dit, page 42, à la note: «L’emplacement des ruines de _Syouah_ se nomme _oûmmebeda_. Ce nom a une forme arabe, mais on ne sait s’il signifie _emplacement vaste_, ou _pays merveilleux_.»--Je réponds que c’est tout simplement _qoum el baida_, signifiant _monticule blanc_, _tertre blanc_, qui est la définition juste du local donné par _Hornemann_. Mais ce voyageur ayant prononcé à la manière de Damas, il a supprimé le _qâf_; de même il a écrit, page 16, _oumm essogheïr_, que M. Langlès n’explique pas; c’est encore le _tertre petit_. Ailleurs, page 24, à la note, on lit: _hoeckl ouhhchyet_, c’est le _kohl_ ou _henné_ sauvage, etc. [66] Q français, q romain. Les dix-neuf autres consonnes arabes ne diffèrent en rien des nôtres d’Europe; mais comme nous en avons quelques-unes qui ont le vice d’être représentées par deux et trois lettres, comme _ch_ français, _sh_ anglais, _sch_ allemand, j’ai été obligé d’imaginer des figures spéciales et simples pour exprimer leurs correspondantes dans l’alfabet arabe: l’étude du tableau qui les représente devra être pour le lecteur un sujet particulier d’attention. (Voy. le tableau, nº V). Les grammairiens arabes ont quelquefois, comme ceux d’Europe, distribué les consonnes par familles d’organes, en désignant les _linguales_, les _labiales_, les _dentales_, etc.; mais entre eux ils ont des variantes qui prouvent, ou qu’ils n’ont pas étudié cette matière avec une égale attention, ou que leur manière de prononcer n’a point été la même: ils ont d’ailleurs des divisions de lettres _fortes_, et de lettres _faibles_ ou _infirmes_, de _disjointes_, de _cachées_, etc., qui sont des subtilités de l’art, très-inutiles à la pratique. La savante grammaire de M. de Sacy, page 26, expose ces détails de manière à dispenser de les répéter. Dans la prononciation des Syriens et de beaucoup d’autres Arabes, la lettre appelée _djim_ a le défaut d’exprimer deux consonnes (le _d_ et le _ja_): ce défaut n’existe point en Égypte et en d’autres contrées où l’on prononce _guim_ par _g_ mouillé: pour y remédier, je n’ai vu d’autre expédient que de conserver l’unité de la lettre, sous la condition d’être prononcée en chaque pays, selon l’usage régnant: en employant pour le _djim_ ou _guim_ notre g italique, je lui ai encore donné une forme particulière, afin d’avertir toujours le lecteur de sa différence aux autres _g_, et g que je réserve pour d’autres valeurs[67]. [67] Si l’on coupait en deux ce nouveau signe, on y trouverait _dj_. Cette conservation de l’unité de chaque lettre arabe est un article de la plus haute importance dans tout le système de transcription: elle est exigée par l’organisation même de l’idiome et de l’alfabet phénico-arabe, laquelle consiste surtout en ce que les mots radicaux se composent de deux et de trois syllabes, dont chacune est tracée par une seule lettre, dite radicale, comme nous l’avons déjà vu: ainsi Kͣ Tͣ Bͣ (il a écrit), Sͣ Fͣ Rͣ (il a sifflé) Dͣ hͣ qͣ (il a ri), etc., présentent leurs radicales toutes également d’une seule lettre, et cette lettre sert à faire retrouver le mot dans les diverses formes où il se combine par régime: tels sont _maKTωB_ (objet écrit), _estaDRͣB_ (il a été battu), _moDTaRaB_ (vacillant). D’après ce principe ingénieux et commode, l’on sent que, si l’unité d’une lettre radicale était violée, si l’on y substituait deux ou trois lettres, il s’ensuivrait une confusion inextricable: prenons pour exemple un mot arabe composé des trois consonnes _ſ_, _h_, _r_, (chin, hé, ré), il se prononce _ſahar_, et signifie _il a divulgué_. Si je l’écris à la manière allemande, ce sera _schahhar_: comment le disciple distinguera-t-il ici les trois radicales? et dans cette méthode, quel bizarre aspect nous présentera le composé _maschhhourah_ (chose divulguée)? et l’hébreu _schischschah_ (le nombre sixième), au lieu de _ſiſſah_ et _maſhωrah_; telle est néanmoins la méthode actuelle de tous les Européens orientalistes: ouvrez leurs traductions de livres arabes, turks et persans, vous n’y verrez dans les noms géographiques et patronimiques qu’un chaos de lettres disparates, accumulées sans raison, sans goût; demandez-leur sur quelle autorité primitive: ils ne pourront citer que l’autorité et l’exemple des premiers Européens marchands, soldats ou moines, qui, en des temps d’ignorance et de barbarie, firent ces pélerinages de massacres et de bigoterie, fameux sous le nom de croisades, et qui nous rapportèrent d’Égypte et de Syrie des mots tellement défigurés, qu’ils ont écrit _miramolin_ ce que l’arabe avait prononcé _emir-el-moumenin_ (le prince des fidèles). TABLEAU COMPARÉ DES MÉTHODES DE MM. SACY, LANGLÈS, VOLNEY. +--------+----------------+----------+------------+----------+ |NUMÉROS.| ARABE. | SACY. | LANGLÈS. | VOLNEY. | +--------+----------------+----------+------------+----------+ | 1 | ا | _a_** | _â_ | a | | | | | | | | | _fat’ɦa_ | _a_ | _a_ | _ɑ_ | | | | | | | | 4 | ٽ | _ts_ |_tç_ ou _sç_| ţ ou ş | | | | | | | | 5 | ج | _dj_ | _dj_ | ɠ | | | | | | | | 6 | ح | _h_* | _hh_ | ɦ | | | | | | | | 7 | خ | _kh_ | _kh_ | χ | | | | | | | | 9 | ذ | _dz_ | _ds_ | ȥ ou ḑ | | | | | | | | 12 | س | _s_* | ṣ ou _ç_ | _s_ | | | | | | | | 13 | ش | _sch_ | _ch_ | ſẛ | | | | | | | | 14 | ص |_s_* bis | _ss_ | ṣ | | | | | | | | 15 | ض | _dh_ | _dh_ | ḏ | | | | | | | | 16 | ط | _th_ | _th_ | ṯ | | | | | | | | 17 | ظ |_dh_** bis| _td_ | ẕ | | | | | | | | 18 | ع |_a_** bis | ’ | ă | | | | | | | | 19 | غ | _gh_ | _gh_ | ģ | | | | | | | | 21 | ق | _k_ | _q_ | _Q_ | | | | | | | | 22 | ك | _c_ | _k_ | _k_ | | | | | | | | 26 | ه |_h_* bis | _h_ | _h_ | | | | | | | | 27 | و | _w_ | _v_ ou | ω | | | | | | | | | _domma_ | _ou_ | _o_ | _ů_, _ò_.| | | | | | | | 28 | ى | _y_ | _y_ ou _Ï_ | _ï_, _î_.| +--------+----------------+----------+------------+----------+ Face à la page 144. Nº VI. Les studieux de cabinet qui ensuite lurent ces relations mirent peu d’importance à une matière que n’entendait pas le plus grand nombre; il s’établit des habitudes que les savans postérieurs ont admises, les uns par imitation et insouciance, les autres, par un respect systématique de ce qui, selon leur style, est consacré par le temps et l’usage: mais outre que l’erreur n’a pas droit de prescription, il va suffire de développer un peu l’effet de celle-ci pour en faire sentir même le ridicule en France, c’est-à-dire à Paris (puisque là seulement on s’occupe de langues orientales); chaque professeur d’arabe, de turk, d’hébreu, etc., se fait une orthographe particulière, mais s’écartant peu de quelques usages généraux, dont l’ensemble est à-peu-près réuni dans le tableau ci-joint, nº VI: une colonne présente la méthode la plus ordinaire, que M. de Sacy a modestement adoptée: l’autre, une méthode que M. Langlès a publiée comme _chose nouvelle, inventée par lui_, selon les expressions de sa _note_, qui sert de préambule au tome cinquième des notices des manuscrits orientaux[68]: voici ce que dit cet orientaliste à la page IV du volume: [68] Publié à Paris, in-4º; l’an VII, égal à 1798-99. «L’alfabet des Arabes, des Turks, des Persans, etc., est plus nombreux que le nôtre; ils ont, en outre, des sons étrangers à nos organes: la transcription de leurs mots en caractères français présente donc deux difficultés capitales: 1º la représentation équivalente du nombre des lettres; 2º l’expression la moins imparfaite qu’il est possible du son de ces lettres: _personne n’ayant cherché jusqu’ici à établir un système de correspondance plus ou moins exact entre ces lettres et les nôtres_, il est souvent difficile de reconnaître le mot écrit par différens auteurs, et impossible aux Orientaux même de deviner de quelle manière ce mot doit être écrit dans sa langue originale. C’est ce système que j’ai essayé d’établir dans les _notes_ qui accompagnent ma nouvelle édition du voyage de Norden, et dans les notices que j’ai insérées dans ce volume. J’ai rédigé un alfabet harmonique arabe, turk, persan et français, par le moyen duquel non-seulement j’ai tâché d’_exprimer_, autant qu’il m’était possible, _la véritable prononciation_ du mot, mais encore j’ai _exprimé toutes les lettres dont ce mot est composé_, de manière qu’une personne médiocrement versée dans les langues orientales dont je viens de parler, peut restituer en caractères originaux les mots, et même les passages transcrits d’après _mon système_, que je vais exposer en peu de mots.» Ce préambule exige de ma part une _note_ aussi: dès les premiers mois de 1795, sous le titre de _Simplification des langues orientales_[69], j’avais publié un premier travail, dirigé vers ce but, d’une manière si positive et si neuve, qu’il en résulta scandale dans l’école orientaliste de Paris: les professeurs blâmèrent beaucoup ma _nouveauté_ dans leurs leçons: M. Langlès, l’un d’eux, a moins ignoré que personne l’existence de mon écrit; comment donc se fait-il que trois ou quatre ans après, lorsque j’étais aux États-Unis, il ait affirmé que _personne n’a encore cherché a établir un système de correspondance plus ou moins exact entre les mots arabes et les nôtres_? A la vérité, à la fin de sa note, en parlant de mon travail, il le qualifie de _procédé ingénieux_, mais _inadmissible_, _vu les caractères étrangers que je veux introduire_. _Vicieux ou non_, mon travail existait; il était de son genre le premier en date; on pouvait le censurer, le corriger; mais étant motivé dans ses détails, il était autre chose qu’un _procédé_: si l’invention est un mérite, pourquoi y céderais-je mes droits? Mais voyons comment il a organisé ce qu’il appelle _son nouvel_ alfabet harmonique. [69] Ou Méthode nouvelle et facile d’apprendre les langues arabe, persane et turke, avec des caractères européens. Paris, in-8º. Pour exprimer la quatrième lettre arabe, le _th_ anglais _dur_, M. Langlès écrit _tç_ ou _sç_: voilà deux valeurs dissemblables entre elles, et qui ne peignent point le _th_ anglais; de plus, comme il peint quelquefois l’_s_ commun par _ç_, lorsqu’un _t_ naturel précédera, il y aura équivoque (par exemple _matsωĕ_, formé de t_e_să, 9, ou de ţă), (_vomir_); j’en dis autant de DS pour exprimer le _zal_ arabe (nº 9), ou _th doux_ anglais; j’ajoute que l’union d’une consonne faible comme _D_, à une consonne forte comme _S_, est un contre-sens d’harmonie et d’organe; et ce _ta_, pour peindre le _za_ emphatique, que signifie-t-il? Cette idée de peindre des sons étrangers, inconnus, par des combinaisons de lettres déjà connues, a été si bien combattue et réfutée par l’honorable sir Williams Jones, qu’il est étonnant de voir l’un de ses admirateurs y revenir et y persister[70]: il est de vérité algébrique qu’un son étranger à une langue ne peut y être figuré que par un signe nouveau et conventionnel, lequel doit se prononcer comme son type, mais se prononce mal, tant que ce type n’est pas connu. [70] Voyez le tome premier des Recherches Asiatiques, traduites de l’anglais en français, par La Baume, sous la direction de M. Langlès.--Paris, 1805. On a voulu faire de cette utile collection un livre de luxe; et pour deux volumes seulement, on a dépensé trente mille francs, qui eussent suffi à imprimer tout l’ouvrage, qui est resté là. Maintenant que signifie cet _h_, ajouté à _K_, à _D_, à _T_, à _G_, (_kh_, _dh_, _th_, _gh_)? y a-t-il aspiration dans ces lettres? pas du tout: mais ce pauvre _h_, comme personnage insignifiant, est employé à tout rôle. M. Langlès figure l’_aïn_ par une simple apostrophe, comme si cette prononciation n’avait pas d’existence réelle: certes il ne penserait pas de même s’il eût entendu les Arabes chanter _abou’el ŏiωn el sωd_: ou bien _el ảaſeq nafs-oh maksoura_. Pour le _ωaω_ arabe, il propose notre _v_: quelle bouche arabe a jamais prononcé cette consonne turke? cela ne s’entend qu’à Paris, où l’on dit aussi à la turke: _bism illah ir’rahman ihdina issirat il mistaqim_, au lieu de l’arabe _b’esm ellah el raɦman el raɦim ehđi na el serat el mestaqim_. De l’arabe dans la bouche d’un Turk! c’est comme si les mots français, _Voulez-vous venir à Paris?_ étaient prononcés, _Vulez-vu vinir è Péris_[71]? [71] Comment cela serait-il autrement? Les Turks, par suite de leur puissance politique, ont pris la prépondérance dans l’instruction asiatique: des effendis turks régissent les écoles arabes, même dans la grande ville du Kaire. Pour avoir à Paris quelque lettré arabe, il faudrait des soins particuliers, et surtout il faudrait établir des concours: le gouvernement français, qui en cette branche ne voit que par des yeux subalternes, suit leur routine partiale; aussi la _fabrique des interprètes_ est-elle en complète décadence, surtout depuis que l’on y a fait une dernière _épuration_. L’auteur de la note admet pour peindre _Qâf_, l’emploi de notre lettre _q_ sans _u_: et lorsque, dans mon _Voyage en Syrie_, j’en montrai le premier exemple, nos orientalistes crièrent au scandale. Il peint l’aspiration faible par un _h_, et la forte par deux _hh_; mais quand il arrivera que l’un suivra l’autre, ou qu’ils seront précédés de _kh_, de _dh_, de _th_, nous aurons donc une file de trois ou quatre _h_; le même vice a lieu pour son _sad_, peint _ss_, quand cette lettre sera précédée de _ds_. Au demeurant, le vice incurable de cette méthode est le doublement des lettres européennes, pour figurer les lettres simples de l’arabe. L’on ne peut admettre cette violation du principe constitutif, qui veut que l’_on ne trouble pas les lettres radicales_ des mots, et l’on a tout droit de s’étonner du profond silence de l’auteur sur ce point, comme sur tout autre; car il ne donne pas un seul motif de ses opinions; il assure qu’il a _exprimé les prononciations_, _qu’il a rendu les lettres des mots_: ce n’est pas là un système raisonné; c’est une formule prescrite; c’est une recette arbitraire: sans doute il a eu le droit de l’appliquer aux ouvrages dont il s’est rendu l’éditeur; mais avoir usé de tout son crédit à l’imprimerie du gouvernement, pour déparer le magnifique ouvrage de la _Description d’Égypte_, par une orthographe sans règle et sans goût, c’est ce dont tous les amis des arts ont droit d’être choqués: en se conformant à cette orthographe, comment s’écriraient les mots arabes _achehhhha_ (avares), _hhachichah_ (de l’herbe), _moutahachhechah_ (femme caressante). Le lecteur trouvera sans doute ces combinaisons _nouvelles_; mais elles n’ont pas même le mérite de l’invention: car pour peu qu’on ait feuilleté les grammairiens arabes et les voyageurs au Levant, on verra que le professeur n’a fait que s’approprier celles de leurs combinaisons qu’il lui a plu de choisir[72]. [72] La plupart de ces combinaisons se trouvent dans la grammaire arabe de Savary, que M. Langlès a publiée en 1803 (trois ans après celle de M. de Sacy), en déclarant que depuis long-temps elle avait été dans ses mains. Quant à la méthode suivie par M. de Sacy, après être convenu, lors de la commission de 1803, de tous les inconvéniens que j’attaque, cet orientaliste profond a sans doute eu ses raisons de garder un silence absolu sur une innovation qui tend à écarter les _anciennes doctrines_; de mon côté je me bornerai à dire que mes observations ont la même force sur les figures qu’il adopte; ses trois lettres _sch_ pour ſ, quoique autorisées des Allemands, n’en sont pas moins un vice capital; une même _s_ employée pour _sad_ (14), et pour _sin_ (12), un même _a_ pour _alef_, _aïn_, _fat’ɦa_; un même _dh_ pour _dâd_ (15), et pour _za_ (17); une même _h_ pour les deux aspirations (6 et 26), sont une source d’équivoques: on les verra naître à chaque pas dans la rencontre des lettres simples et des lettres composées: par exemple, si dans un mot on trouve _dz_, on doutera si c’est la lettre simple _zal_ (_dzal_), ou le concours des deux lettres _d_, _z_; ainsi du _th_, du _dh_, du _gh_, etc.: désormais la question est trop claire pour y insister. Je ne veux donc point répéter mes remarques sur les défauts de l’alfabet harmonique, dressé par la commission de 1803: le peu de convenance de plusieurs de ses caractères, et l’admission de quelques lettres doubles le gâtent entièrement. Je viens à l’examen de ma nouvelle méthode, rectifiée par les nombreuses épreuves que la commission de 1803 fit subir a mon premier essai de la _Simplification des langues orientales_. § II. _Transcription des Consonnes arabes._ Je commence par les consonnes, et d’abord je mets à part celles qui, dans l’arabe, sont les mêmes que dans nos langues d’Europe, avec la condition d’y être également peintes par une seule lettre: cela me donne les lettres _B_, _F_, _D_, _T_, _R_, _L_, _Z_, _S_, _K_, _M_, _N_, _H_, total, douze. Je divise le reste en deux autres parties, l’une celle des consonnes ayant même valeur que les nôtres, mais que nous écrivons par deux lettres, telles sont _djim_, ou _guim_, et _chin_; l’autre celle des consonnes dont la valeur est étrangère à notre oreille, lesquelles sont le _thêta_, le _zal_, le _jota_ ou χ grec, le _ha_, les quatre emphatiques ṣâd, ḏâd, ṯa, ẕa, le _ģaïn_, et le _Qâf_, total, dix. Je prends les quatre emphatiques, et parce qu’elles ne diffèrent pas matériellement des nôtres _S_, _D_, _T_, _Z_, et que les Turks et les Persans, qui les tiennent des Arabes, ne leur ont pas gardé leur valeur, mais les prononcent comme nous, je ne change rien au corps de ces lettres; seulement je les souligne d’un trait qui avertit qu’elles ne sont pas nos lettres simples _S_, _D_, _T_, _Z_, et qui en même temps donne le moyen de recourir au mot radical dans l’original arabe, turk ou persan: il résultera de ceci que les Persans, les Turks et les Européens qui ne donneront pas la valeur arabe, pourront sans inconvénient, dans un usage vulgaire, négliger d’écrire le trait souligné, qui pour eux ne signifie rien; on verra combien cette orthographe simplifie le turk et le persan. Je prends ensuite le θητα, nº 4, ou _th_ anglais _dur_, et le _zal_, nº 9, _th_ anglais _doux_: ces deux lettres, chez les Arabes eux-mêmes, ont le défaut que, selon les divers pays, elles sont diversement prononcées: beaucoup de Bédouins leur conservent leur ancienne et véritable valeur: dans l’Égypte au contraire et dans la Syrie, le θητα se prononce tantôt comme notre _T_ naturel (par exemple, _telaté_, trois); tantôt comme notre _S_, (par exemple _ouâres_, ou _ωarit_, héritier); le _zal_, tantôt comme _z_ (_ellazi_, _zalek_); tantôt comme D. Nous pourrions sans plus d’inconvénient, écrire nos propres lettres; cependant, afin de conserver la trace de l’étymologie, j’en use pour ces lettres comme pour les quatre emphatiques, et je leur attache un petit signe qui les caractérisera toujours, sauf à le négliger dans l’usage vulgaire[73]. [73] Quand _zal_ sera prononcé _d_, rien n’empêche de lui donner la cédille: _ḑanab_, _ḑail_ (queue). Le nº 7, qui est _jota_ espagnol, _ch_ allemand, est plus difficile à tracer: nos alfabets français, italien, anglais, n’ont pas d’équivalent: nous ne pouvons employer le grand _j_, parce qu’il sert à notre neuvième classe, dans la consonne _ja_: il faudrait une lettre nouvelle; mais nous avons un moyen d’éviter ce désagrément: nos principes rendent inutiles dans tous les alfabets européens la lettre _X_ parce qu’elle a le vice de représenter deux et même quatre consonnes; car tantôt elle vaut _ks_, comme dans _Saxe_, _fixe_, que l’on devrait écrire _Sakse_; _fikse_; tantôt _gz_ (mineures ou faibles de _ks_), comme dans _examen_, _exercice_, que l’on devrait écrire _egzamen_, _egzercice_; cette lettre _X_ se trouvant supprimée de droit, nous pouvons la rendre utile; et puisqu’en sa fonction ancienne et primitive dans l’alfabet grec, elle eut précisément la même valeur que notre lettre arabe, nº 7, il m’a semblé naturel et possible de la réintégrer dans ses droits, en convenant avec le lecteur que dans notre alfabet arabico-européen, elle aura l’invariable valeur du _jota_ espagnol: si le lecteur ne connaît pas cette valeur, il est instamment prié de ne point retomber dans l’habitude du _ksé_, ou _gz_, pour _X_, mais de le prononcer plutôt _k_, et de dire _kota_, au lieu de _ksota_; c’est afin de lui rappeler cette convention que j’ai introduit l’χ grec d’une forme particulière, au lieu de notre _x_ ordinaire, qui eût été plus gracieux, mais qui pourra se rétablir sitôt qu’on le voudra. Vient l’aspiration forte: pour la peindre j’emprunte le signe de la faible _h_; mais afin de les distinguer, j’attache à celle-ci un petit trait qui avertira toujours qu’elle est la lettre, nº 6, de l’alfabet arabe, équivalente au _ca_ florentin: nous l’appellerons _hache dur_ ou grand _hache_ (ɦa). Le petit _h_ arabe lui-même a exigé une modification de forme pour exprimer un état particulier qu’il prend assez souvent à la fin des mots: au lieu d’y être aspiré, il se prononce _t_: ainsi, au lieu de _marráh ωaɦedah_, on dit _marrat ωaɦedat_. Les arabes spécifient ce changement, en posant deux points sur leur _hé_: mais cette multitude de points en notre écriture ayant l’inconvénient de papilloter aux yeux, j’ai préféré la forme nouvelle h, qui ne choque pas les yeux, et qui de l’_h_ éteint, fait le _t_ prononcé. Maintenant j’ai à peindre la lettre du grasseyement dur, dite _ghaïn_: je ne puis lui conserver l’_h_ que lui a donné l’usage: je ne puis non plus employer notre _g_ vulgaire, qui n’exprimerait pas sa valeur: il faut encore une lettre de convention: la commission arabique de 1803, en adoptant le _g_, l’avait distingué par une barre transversale: comme cette barre, désagréable à l’œil, a des inconvéniens dans l’écriture et dans l’imprimé, j’ai trouvé préférable de donner la forme ci-jointe, que l’habile artiste a trouvée commode, (ģ). Si l’on avait un besoin exprès de peindre le grasseyement doux, et que l’on ne voulût pas accepter le gamma grec, un trait sur celui-ci ferait la différence. La cinquième lettre, appelée _djim_ ou _guim_, a été difficultueuse: il fallait éviter l’équivoque des _g dur_ ou _mouillé_, dont j’ai parlé. J’ai choisi un ɠ italique, en lui donnant un appendice qui l’appropriera à la lettre arabe, et qui avertissant le lecteur par une forme spéciale, le laissera libre de prononcer _djé_, ou _gué_, selon l’usage du pays, (ɠ). Une lettre plus embarrassante encore a été la lettre _chin_, sur laquelle tous les alfabets européens sont en discord: il est indispensable de lui attribuer un _seul_ signe, et la difficulté est de le faire accepter unanimement; les anciens Grecs et Latins ayant presque toujours exprimé cette consonne par _s_, j’ai cru que le meilleur parti était d’accepter cette lettre, telle qu’on s’en servait ci-devant dans l’imprimerie, c’est-à-dire le ſ allongé hors de ligne, qui restera affecté au _ch_ français, au _sh_ anglais, au _sch_ allemand, etc. L’emploi de la lettre _Q_, pour le _Qâf_ arabe sans lui ajouter l’_u_, est une chose si naturelle et si commode, qu’il est étonnant qu’on ne l’ait pas adopté plutôt[74]: d’ailleurs on peut dire que la figure est la même avec la seule différence que le Q romain est tourné dans un sens tandis que le _qâf_ est tourné dans l’autre: et l’on donne un emploi utile à une lettre qui sans cela n’en aurait plus. [74] Je croyais l’avoir imaginé le premier, mais en ces derniers temps, je l’ai trouvée dans la grammaire de George Amira. De ces détails résulte le tableau total des consonnes arabes, exprimé comme on le voit dans le tableau ci-joint (voyez le tableau, nº V): les voyelles vont être un peu plus minutieuses à régler. § III. _Transcription des Voyelles arabes._ Je pose d’abord nos trois voyelles européennes, grand a, grand ï, grand _ou_, ω, comme identiques à l’_alef_, au _ïa_, et au ωɑω. Pour distinguer ensuite les trois petites voyelles qui leur correspondent et qui en sont les mineures, voici les règles que je propose. _Alef_, ou grand a, sera toujours peint par a romain: _fatha_, ou petit _a_, par _ɑ_ italique. Grand _i_, sera peint par I romain, soit tréma, soit circonflexe ï, î: le _kesré_, ou petit _i_, sera peint tantôt par _i_ italique, tantôt par _e_ italique aussi, selon qu’il sonne dans l’arabe même. Je n’emploie point l’_y_, parce que, outre son inutilité, dans le cas présent, c’est trop le détourner de son ancienne valeur, qui, chez les Grecs et les Latins, fut notre _u_ français, ou notre _ou_ très-bref. La preuve en est dans les mots arabes _sour_ écrit _Tyr_: _baîrout_, écrit _Bêryt_; dans les mots romains _Romulus_, écrit par Plutarque _Romylos_; _Valerius_, écrit par Polybe et Eusèbe, _Oyalerios_. On pourrait citer nombre d’autres exemples. Nos arabistes veulent écrire _Yemen_: je demande s’il n’est pas aussi bien exprimé par _Ïemen_. Grand _ou_ sera toujours peint par ω. _Domma_, ou petit _ou_, tantôt par _ů_ valant _ou_ bref, tantôt par _o_ italique, selon qu’il sonne dans l’arabe même. En certains lieux, par exemple Alep, le _domma_ sonne souvent comme notre _eu_: mais du moment que nous lui donnons un signe propre, on sera libre de lui donner la valeur qui est usitée. Nous avons vu, ci-devant, que _alef_, souligné de _kesré_ ou _i_ bref, se prononçait souvent _é_, comme dans les mots _el esm_, _émir_, _eslam_: pour éviter de confondre cet _é_ avec celui du _kesré_, je propose le signe _æ_ italique, que l’on prononce dans presque toute l’Europe _é_, ou bien le _a_ renversé (ɐ), qui par cas heureux est une sorte de _e_, tout-à-fait bien adapté au besoin de cette circonstance. _Alef_, frappé de _domma_, ou petit _o_, sonne quelquefois comme notre _o_ moyen, par exemple, dans _omam_ (les nations), _omm_ (mère), _omol_ (espère); je rends cet état par le signe ō. Grand _i_, frappé de _fatha_, ou petit _a_, se prononce comme notre _ê_, dans _être_, ou notre _ai_ dans _maître_. Il est intéressant de conserver cette forme _ai_, parce que souvent le mot où elle se trouve au singulier, fait son pluriel en la retournant; par exemple, _dɑir_ (une maison), fait au pluriel _diar_ (les maisons), _bɑirɑq_ (un drapeau), fait au pluriel _biareq_ (les drapeaux): nos principes ne permettent pas de donner deux signes au son simple _ai_; mais j’ai pensé que l’on pouvait, par cas particulier, sauver ici cet inconvénient, en liant l’_a_ italique à l’_i_ romain, par un poinçon particulier. L’Arabe a quelquefois la bizarrerie de prononcer _a_ sur _i_; par exemple, il écrit _rɑmi_, et prononce _rɑmɑ_, par la raison que _i_ est frappé de _fatha_; pour exprimer cet état particulier, je propose le signe _ä_, qui fut agréé par la commission. Grand _ou_, frappé du _domma_ (ou petit _ou_), vaut notre _oû_ français: pour corriger le vice de deux lettres, pour sauver l’équivoque de _u_, que les étrangers prononcent _ou_, et pour éviter que le double _w_ anglais fût prononcé _vé_ à la manière allemande, j’ai cru nécessaire d’introduire le signe ω, qui ne choquera point les yeux accoutumés au grec, et qui est presque la réunion des deux _oo_ anglais: l’usage fera sentir la commodité de ce signe. Ce _ωaω_ frappé de _fatha_, sonne quelquefois comme notre _ô_ profond; par exemple dans les mots arabes _ṣoṯ_ (la voix), _ſôq_ (le désir): il semblerait qu’on dût l’écrire tel qu’on le voit; mais parce que le pluriel de ces mots fait reparaître l’_a_ caché, et que l’on dit a_s_ωat (les voix), aſωa_q_ (les désirs), il a été utile de garder une trace de cet _a_, et j’ai tâché de remplir ce but par la figure ῶ, qui maintient l’unité, et qui s’autorise d’exemples semblables chez les Allemands. Maintenant nous avons les trois formes de la prononciation gutturale _aïn_, dont nous avons parlé ci-devant: les trois voyelles qui en résultent sont tout-à-fait particulières aux Arabes; mais, comme les Turks et les Persans, en adoptant leurs figures alfabétiques, ne leur ont point gardé leur valeur gutturale, et qu’ils les prononcent simplement comme les voyelles communes auxquelles elles correspondent, il m’a semblé convenable d’en user ici comme pour les quatre emphatiques, c’est-à-dire d’attacher seulement un petit signe spécial à nos voyelles analogues. En conséquence, je peins l’_aïn_ frappé de _fatha_, par ă, frappé de _kesré_, par ĕ, frappé de _domma_, par ŏ. J’ai dit que ce dernier sonne dans la bouche des Arabes, presque comme notre _eu_, dans _cœur_, _peur_: dans tous les cas, il suffit que ce signe soit affecté à cette forme, pour être prononcé suivant l’usage du pays. Il nous reste à tenir compte des notes orthographiques: celle du doublement (_taſdid_), nous est inutile, puisque dans le système européen, la lettre s’écrit double quand la prononciation le demande: cependant la méthode arabe ne laisse pas d’avoir quelque mérite, elle économise beaucoup de place, et je serais d’avis de lui donner un équivalent. Le _djazm_ est nécessaire à conserver; nous le remplaçons très-bien par l’apostrophe, qui, comme lui, avertira que la voix est coupée: par exemple, dans le mot _fat’ɦa_, il avertit de ne pas prononcer _t’ɦa_ d’un seul temps, mais de faire sentir l’ɦ séparément de _t_, comme s’il y avait un rapide _e_ muet interposé, _fate-ɦa_; c’est le cas du point-voyelle juif, _scheva_. D’autre part, la nécessité de ce signe et de cette coupure de voix se fait sentir dans la conjugaison de certains verbes, par suite des principes constitutifs mêmes de la langue. En effet, dans l’arabe, il est de principe général, comme je l’ai dit plus haut, que le mot _radical_, lequel est la troisième personne masculine singulière du passé ou prétérit, soit composé de trois syllabes, et que chacune de ces syllabes soit prononcée en _a_, par exemple, _KɑTɑBɑ_, il a écrit; _NɑSɑLɑ_, il est sorti, etc.; pour convertir ce radical en indicatif présent, on le modifie, et l’on dit, _ïɑKToBo_, ou _ïɑKTůBů_. Ici l’on voit la première consonne _K_, privée de sa voyelle, et _T_, _B_, se prononcer en _u_, _o_: dans nos formes européennes, nous n’avons pas besoin de _djazmer_, c’est-à-dire de noter l’arrêt de ce _K_: nous supprimons la voyelle, et le but est rempli; mais si, comme il arrive en bien des cas, une ou même deux ou trois syllabes du radical se trouvent être une grande voyelle, comme _a_, _o_, _ou_, _ăin_, il en résulte des règles particulières pour la manière de conjuguer: par exemple, dans le verbe _SͣALͣ_ (il a interrogé), nous avons nos trois syllabes radicales _S_, pour première, _A_, pour seconde, _L_, pour troisième: maintenant, afin de les tourner à l’indicatif présent, il nous faut priver _S_ de son _a_ ou _fat’ɦa_; mais alors, si l’on dit _IɑSaLo_, cette privation n’est point sentie, parce que _alef_ se trouve là pour la masquer; l’écriture arabe a imaginé son _djazm_, pour la faire sentir; nous remplirons parfaitement son objet en introduisant notre apostrophe _IɑS’aLo_; pour bien le prononcer, il suffira de l’avoir entendu d’un maître. C’est encore par suite du principe des _trois syllabes_, ou _temps de voix_, prononcés en _a_, dans le radical, que la voyelle ï se trouvant quelquefois former la troisième _syllabe_, ou _temps de voix_, on est forcé de la prononcer en _a_, quoiqu’elle soit écrite _i_: par exemple _RɑMA_, il a jeté; _iɑRMI_, il jette; _NɑSA_, il a oublié; _iɑNSI_, il oublie: l’arabe écrit _RɑMi_, _NɑSi_, mais l’application du _fat’ɦa_, ou petit _a_, avertit de dire _RɑMA_, _NɑSA_. La commission de 1803 adopta l’a frappé de deux points (ä) pour figurer cet état, et je le conserve. En d’autres circonstances, il arrive que la seconde syllabe est formée de _aïn_, par exemple QɑăDͣ, il s’est assis; en le tournant à l’indicatif présent, _iɑ_Q’ŏ_dͦ_, il s’assied. Là on voit l’application des deux règles, l’une du _djazm_, après le Q’, l’autre du _domma_, au lieu de _fat’ɦa_, convertissant l’_aïn_ en notre véritable ŏ guttural: la simplicité comme l’efficacité de ma méthode se rend de plus en plus sensible. Il est difficile de penser qu’un langage ainsi combiné dans ses bases ait été composé par des sauvages errans dans le désert, par des Bédouins nomades: tout dans ce système d’organisation annonce un état de société riche d’idées, par conséquent ayant pour base un sol fécond, qui a suscité, et qui entretient une population progressivement industrieuse: je pourrai par la suite examiner les conséquences de cette idée-mère: en ce moment, je me borne à remarquer que la voyelle dans le radical figure à l’instar de la consonne, c’est-à-dire qu’elle y tient lieu de _syllabe_ complète, comme si les inventeurs eussent cru que l’un et l’autre fussent une même chose. Le _hamza_, qui ne s’applique qu’au grand a, ou _alef_, se remplace facilement, comme nous l’avons vu, par le signe ”. Le point essentiel est d’avoir bien saisi d’une bouche arabe la vraie valeur du son ainsi figuré. Nous avons vu que _wesla_ et _madda_ sont réellement superflus, nous n’en tenons point compte. Tout mon édifice orthographique se trouvant ainsi complété, je vais en rendre sensibles les effets, en le comparant avec la méthode vulgaire, dont j’ai parlé ci-dessus. Le lecteur jugera par lui-même combien ma méthode est préférable aux routines suivies jusqu’à ce jour. Je prends pour exemple le modèle de transcription qui se trouve à la page 65 de la grammaire de M. de Sacy, en regard à la page 64, où est écrit le texte arabe; cette transcription porte ces mots: «Akh-bâ-rou a-bi dou-lâ-ma-ta wa-na-sa-bou-hou a-bou dou-lâ-ma-ta zan-dou ’b-nou ’l-djoûni wa-ac-tsa-rou ’n-nâ-si you-sah-hi-fou ’s-ma-hou.» Voici mes remarques: d’abord le _domma_ étant écrit absolument comme le _waw_ à la fin des verbes, l’on ne peut distinguer le singulier du pluriel: par exemple, dans _you-sɑh-hi-fou_, si l’_ou_ final est _domma_, c’est la troisième personne singulière, signifiant _il a erré_; si, au contraire, cet _ou_ final est _waw_, c’est la troisième personne au pluriel: de même dans _ɑkh-bâ-rou_, si _ou_ est _domma_, c’est le substantif _histoire_, _récit_; s’il est _waw_, c’est le verbe à sa troisième personne du pluriel, _ils ont appris_. 2º De ce qu’une même lettre française en représente deux différentes en arabe, il résulte une seconde cause de méprise; par exemple, dans le mot _you-sɑh-hi-f_, on ne sait si c’est le verbe _sɑhɑf_, par notre _s_ et _h_ européens, signifiant _il a brûlé de soif_; ou _sɑɦɑf_, par l’aspiration florentine, signifiant _il a rasé_, _il a taillé de la chair_; ou _ṣɑɦɑf_, par _ṣâd_ et grand ɦ, signifiant _errer_, _se tromper_: on voit ici l’inconvénient de la même figure _h_, représentant les deux aspirations: pour éviter cet inconvénient, M. Langlès, comme nous l’avons vu, peint la forte, par deux _hh_; dans sa méthode on écrirait _yous-sahhhhifou_. Une troisième source d’embarras est de faire disparaître totalement des lettres radicales, par exemple, on lit _you-sɑh-hi-fou ’s-mɑ-hou_; l’arabe porte en toutes lettres _youṣɑɦifou Esmɑ hou_: E, figurant _alef_ frappé de _kesré_, comment deviner un mot sous cette forme tronquée _’s-mɑ-hou?_ et cela sous le prétexte qu’en parlant, le _ou_ dévore _e_: c’est comme si en français l’on écrivait _el-accept-av’e-kindifférence_ (au lieu de, elle accepte avec indifférence): l’usage seul doit enseigner ces nuances de prononciation. C’est encore ainsi qu’en faisant disparaître l’article _ɑl_ ou _el_, on embrouille le texte gratuitement. L’arabe vulgaire écrit _aktɑr-el-nas_, et prononce _aktɑr-en-nas_; qui pourra le reconnaître dans _ɑc-tsɑ-rou-n-nɑ-si_? laissez l’usage apprendre que _l_ dans l’article _ɑl_ ou _el_ s’élide par euphonie devant certaines lettres; mais laissez au lecteur un signe pour se reconnaître: d’ailleurs, combien est vicieuse cette manière de syllaber ac-tsa-rou| akh-ba-rou, et cela quand le corps du mot est _akţɑr_, aχ_bɑr_, plus le _ou_ final (_domma_) dans le littéral, mais qui ne se dit point dans le vulgaire. En lisant _ɑc-tsɑ-rou-n’ nɑ-si_, ne peut-on pas croire que _nɑ-si_ appartient au verbe _nɑ-sä_, _iɑnsi_, oublier? Pourquoi au mot _nas_ incorporer le _kesré i_, qui n’est que le signe savant de son génitif? Les mêmes vices se répètent dans _zɑn-doub’ nou ’l-djou-nï_, dont la véritable syllabation est _zɑndͦͧ ebnͦͧ el djouni_. Là du moins on reconnaît le texte. Il ne faut pas s’étonner si, avec tous les vices de leur orthographe, nos orientalistes soutiennent qu’il vaut mieux apprendre l’arabe en son propre système que dans le leur. Voyons les effets de la méthode que je propose: je vais écrire à ma manière le même texte: je prie le lecteur de se rappeler 1º que mon χ n’est pas _iks_, mais _jota_, et qu’à défaut de la vraie prononciation, il faut plutôt dire _ɑhbar_ que _aksbar_; 2º Que a romain est _alef_ pur; et _ɑ_ italique _fɑt’ɦɑ_, que ɐ ou ē long est _alef_ par _kesré_; que ů pointé est _ou_ bref, _domma_, etc. Le corps de ma ligne figure le texte arabe si exactement, qu’avec mon tableau de comparaison on peut restituer le texte arabe. J’ai placé en dehors de ce corps les finales scientifiques, exprimant les cas dans l’ancien arabe, comme les finales latines _us_, _a_, _um_. Elles n’ont plus lieu dans l’arabe actuel; en les négligeant, le lecteur sera bien compris du vulgaire. J’ai distingué tous les mots, parce que leur liaison, enchaînée telle qu’on l’a vue dans l’exemple ci-dessus, forme un chaos inintelligible. Si l’on objecte que l’arabe s’écrit sans points ni virgules, je répondrai qu’en apprenant l’arabe, un Européen n’est point obligé d’en épouser les absurdités. (Notez qu’en cette lecture _u_ vaut _ou_.) _aχbarͧ abi důlâmɑhͣ, ωɑ nɑsɑbͧ hͧ. abω-dωlamɑtͣ_ Historia Abi-Dulamati et stirpis ejus. Abû-Dulamatus _zɑndͧ ben_ (ou _ebn_) _el ɠωnͥ; ωɑ_ Zandus filius (fuit) Djûni; et _akţɑrͧ el nɑsͥ ïůṣɑɦɦefͧ esmͣ hͧ_[75]. major (pars) hominum adulterat nomen ejus. [75] «Histoire d’Abi-Doulamah et de son origine (ou de sa famille). Abou-Doulamah (dit) _Zand_, était fils de _Djoûni_. La plupart se trompent sur son (vrai) nom.» Si l’on compte le nombre de mes lettres, y compris les finales, on en trouvera quatre-vingt-une. La méthode vulgaire en donne quatre-vingt-quatorze, c’est-à-dire au-delà d’un septième plus que le texte arabe. Continuons encore quelques lignes. ORTHOGRAPHE VULGAIRE. fa-ya-koû-lou zaï-doun bi-’l-yâ-i[76] wa-dza-li-ca-kha-ta-oun-hou-wa[77] zan-doun b’in-noû-ni. [76] Selon M. de Sacy, on dit (ou plutôt l’on écrit) _zɑïd_ par _y_: cela ne s’entend pas; je ne vois pas d’_y_ dans _zɑïd_: il fallait donc écrire _zɑyd_. Pourquoi ces deux lettres diverses, quand leur type arabe est le même? pourquoi appeler _y_ ce que vous écrivez _ï_? [77] Dans l’arabe il y a _wɑ hou_, ce qui est l’inverse. wah-wa[78] coû-fiy-youn[79] as-wa-dou-moû-lan li-ba-ni a-sa-din-câ-na-a-boû[80] hou ab-danli-râ-djou-lin[81] min houm: you-kâ-lou la[82] hou-fa-sâ-fi-sa. (_Traduction._) «Or on dit _Zaïd_ par _i_, et cela (est une) faute. «C’est _Zand_, par _n_, et il fut (natif de) Koufa, noir (de couleur) affranchi de Liban-Asad; son père fut esclave d’un homme d’entre eux, on l’appelle _Fasafes_.» [78] _wɑh-wɑ_, au lieu de _wɑ houɑ_: qui peut comprendre cette coupure _wɑh-wɑ_? [79] _coû-fiy-youn_. Le texte ne porte qu’un seul _i_ long; pourquoi le peindre par deux _y_, plus un _i_? _ɑs-wɑd_, au lieu de asouad, _noir_. [80] Doit-on lire _ɑboû-hou_ (son père)? ou bien _hou-ɑbdɑn_ (lui esclave). Rien n’est distinct par ponctuation: _ɑbdɑn_ est-il par _aïn_ ou _alef_? [81] _râ-djou-lin_ est-il le duel, est-il le pluriel? voilà trois équivoques. [82] _lɑ hou_, encore une équivoque: ou peut croire _non ille_, au lieu de _illi_ (_non lui_, au lieu de _à lui_). ORTHOGRAPHE NOUVELLE. _fɑ iɑqωlͧ zɑidͦͧ b’ ɐl i: ωɑ ʐɑlekͣ χɑṯɑͦⁿ_: Nam dicit Zaïd per _ï_: et istud peccatum: _hωͣ zɑndͦⁿ b’el_ n: _ωɑ hωͧ kωfiͦͧ, ɑsωɑdͦͧ, mωlͣⁿ_ ipse Zandus per _n_: et ipse Cuficus niger libertus _libanͥ-asɑdͤⁿ: kanͣ abω-hͧ ăbdͣⁿ l’ roɠůlͤⁿ_ (fuit) Liban-Asadi: fuit pater ejus servus homini _men hom: ïůq_a_lͦ l’hω fɑsafisͣ_. ex illis: dicitur illi (nomen) Fasafes. C’en est assez sur ce chapitre: tout lecteur touche au doigt et à l’œil les vices nombreux de la vieille méthode; mieux il connaîtra le texte arabe, mieux (j’ose le dire), il appréciera la combinaison de mes moyens pour le figurer. Je demande la permission de l’appliquer encore aux lectures vulgaires du _Pater Noster_ en arabe, et même en hébreu. Je les puise dans la collection célèbre qu’en a faite le docteur _Chamberlayne_ (Amsterdam, 1715), ouvrage surpassé sans doute par des successeurs rivaux, quant au luxe typographique, mais non quant au mérite du savoir. Chamberlayne cite d’abord, page 8, une lecture qu’il dit venir d’un moine _allemand_, élève de la propagande, lecture qui aurait passé par les mains du savant français _La Croze_: ces circonstances sont utiles pour apprécier l’orthographe. On va remarquer que cette lecture, prise dans les missions de _Mésopotamie_ et de _Syrie_, ressemble bien plus à la mienne que celle du docte _Erpenius_, sans doute parce que le moine allemand et moi nous avons écrit d’après un même modèle vivant qui a frappé notre oreille des mêmes sensations; tandis que le _hollandais Erpenius_, opérant sur un modèle _mort_, c’est-à-dire sur l’_arabe ancien_ et _littéral_, tombé en désuétude, comme le _grec_ et le _latin_, et comme eux défiguré par des grammairiens de diverses nations, a copié et mêlé leurs signes orthographiques sans en connaître les valeurs. (Voyez ci-à côté le tableau A, intitulé: _Texte arabe et lecture vulgaire_, _Chamberlayne_, _page 8_.) Maintenant si nous confrontons l’arabe ancien et littéral selon Erpenius, page 7 de Chamberlayne, on va remarquer une bien plus grande différence de lecture ou d’orthographe, et cependant les lettres et les motions sont à peu de chose près les mêmes. (Voyez au _verso_, p. 200.) PATER NOSTER EN ARABE VULGAIRE. TEXTE ARABE ET LECTURE VULGAIRE. Lecture de VOLNEY. Voyez CHAMBERLAYNE, page 8. ‏ ابونا الّذى فى السّموات‎ _abuna elladhi fi[84] ssamwat._ _abω na èllɑȥi fi el sɑmɑωat_ père (à) nous lequel (es) dans les cieux يتقدّس اسمك _jetkaddas esmac._ _iɑtqɑddɑs esm-ɑk_ sanctifié (soit ou est) nom (à) toi ‏تاتى ملكوتك _tati malacutac._ _tâṯî mɑlkωt-ɑk_ vienne règne (à) toi ‏تكون مشيتك كما فى السّما كذلك على الارض‎ _tacuri[85] machiatac, cama fi-ssama[86] kedhalec ala[87] lardh_. _tɑkωn mɑſit-ɑk kɑma kɑmɑ fi el sɑma keȥɑlec ălä èl arḏ_ soit (ou est) volonté (à) toi comme dans le ciel de même sur la terre ‏ اعطنا خبزنا كفاتنا يوم بيوم‎ _ aatina chobzena kefatna iaum be iaum_. _aăt-nɑ χobz-na kefat-na ïωm bïωm_ donne (à) nous pain (à) nous suffisant (à) nous jour par jour واغفر لنا ذنوبنا و خطايانا كما نغفر نحن لمن اسآلينا‎ _wogforlenadonubena[88] wachatiana, ama nogfor nachna lemanaça[89] deina_. _ωɑ eģfor lena ḑonωb-nɑ ωɑ χɑtɑïa-na kɑma neģfor nɑɦnɑ lémɑn asa èlɑina_ et pardonne à nous fautes (à) nous et péchés (à) nous comme nous pardonnons nous à qui a nui envers nous ‏و لا تدخّلنا فى التجاريب‎ _wala tadachchalna fi[90] hajarib_. _ωɑ la tɑdɑχχel-na fi el teɠarîb_ et ne fais entrer nous dans les épreuves لكن نجّنا من الشرير‎ _laken nejjina me[91] nnescherir_. _lɑken nɑɠɠinɑ men èl ſɑrîr_. mais délivre-nous du malin (esprit)[83] [83] Dans le latin, le mot _malo_ laisse équivoque si c’est le substantif _mal_, ou l’adjectif _malin_: cette équivoque n’a point lieu en arabe, non plus qu’en français; le sens précis est l’adjectif: délivrez-nous du _malin_, c’est-à-dire du mauvais génie (_Daimon_, _Satan_). Il est vrai que l’arabe est une traduction; mais le texte original, qui n’a pu être que le syriaque, langue des apôtres, se sert de l’adjectif _mɑl di bèſa_, du _malin_, et non pas _di biſ_ du _mal_. L’hébreu n’est d’aucun poids, puisqu’il est lui-même une traduction tardive. [84] Deux ss comme pour sâd et l’article _el_ supprimé. [85] _tacuri_, au lieu du texte écrit _takon_. [86] _kedhalec_; en ce mot, deux lettres diverses _k_ et _c_ pour la même lettre arabe _kef_. [87] Le texte dit _el ardh_, la terre. Comment deviner _lardh_? [88] _donub-na_: le _d_ n’est point distinct de _zal_, et le _e_ ne peut avoir lieu. [89] _deina_ au lieu de _eleina_, faute grave. [90] Suppression de l’article _el_. _hajarib_ au lieu de _tajarib_. [91] Séparation vicieuse du mot _men_, et suppression de l’article _el_. Nº VII. Face à la page 170. ARABE LITTÉRAL. Lecture selon Volney. _aba-na[92] ɐllɑẕi fi ɐl sɑmɑωati l’ iůtqɑddɑsi asm-ů-kɑ [93]l’ tati mɑlkωt-ů-kɑ l’ tɑkωn mɑſitŭ-kɑ kɑma fi ɐl soma-i ωɑ ălä ɐl ard-i χobzɑ-na kɑfat-na aăti-na fi ɐl ïῶmi ω aģfer l’ na χɑṯaïana kɑma nɑģfer nɑɦn l’ mɑn aχtaɑ ălɑina ωɑ la todχel-na ɐl tɑɠɠârebɑ lɑken nɑɠɠi na men ɐl ſɑriri[94]._ [92] L’arabe _littéral_ donne la pleine valeur d’_a_ à l’alef, que le vulgaire prononce _e_: il dit _al_, et non _el_. [93] La lettre _l_, comme signe d’impératif, n’a point besoin du _kesré_; l’apostrophe avertit et sauve les équivoques. [94] Délivrez-nous du _malin_ (esprit), aucun texte oriental ne dit: _délivrez-nous du mal_. ARABE LITTÉRAL. Lecture selon les Grammairiens européens. (Chamberlayne, page 7.) _abahna[95] lledhsi[96] phi’ssemavati[97] liutekaddesi[98] smuka litati melcoutuka[99] litekun[100] meschjituka kema phi ’ssemai véalei’lardhi chuhzena[101] kephaphena âthina phi’ ljieumi vaghpher[102] lena chathajana kema neghpheru nahhno li men achtaa ileina vela tudchilna ’ttegsaraba lekin neggina mine[103] ’schscheriri._ [95] _abahna_. Il n’existe ni aspiration dans la parole, ni signe d’aspiration dans l’écrit. [96] _lledhsi_ est tout barbare: _dhs_ pour la lettre _zal_. [97] _ssemavati_, voilà le _v_ turk inconnu aux Arabes. [98] _liute_, c’est un _scheva_ que cet _e_ muet, au lieu du _djazm_, ou consonne close que veut le texte. [99] Pourquoi tantôt _c_, tantôt _k_ quand c’est la même lettre au texte? [100] _litekun_: pourquoi _te_, quand le texte porte _ta_ par _fat’ha_? pourquoi deux _ji_, quand il n’y en a qu’un seul? toujours l’article _al_ supprimé; _phi-ssemai-vealei_, d’un seul mot quand il y en a deux: _aïn_ n’est point distingué; _lei_, au lieu de _lai_ par _fat’ha_; _lardhi_, d’un seul mot. [101] _chuhze_, doit se dire _chuhza_: _kephaphe_, faute semblable, et de plus il y a erreur totale dans le mot qui est _kafat_, ou _kiafat_, et non _kafâf_: _âthina_; l’_aïn_ est sauté; _phi’ ljieumi_, toujours l’article _el_ fondu dans le mot; et _ïeum_ par _kesrè_, au lieu de _ïaum_. [102] _ghph_ et _neghpheru-nahhn_, quel chaos de consonnes? [103] _mine’ schscheriri_, au moins il fallait écrire _men e’ schscheriri_, pour faire sentir que par l’élision d’_l_ le _sin_ était doublé. Il devient inutile de multiplier des exemples qui ne seraient que la répétition des mêmes règles et des mêmes censures; il suffit à mon but d’avoir mis en évidence tout le désordre des méthodes actuelles, et toute la supériorité de celle que je propose d’y substituer. Le lecteur versé dans les langues orientales saura déduire de mes principes les diverses applications qui leur conviennent: par exemple, il verra que l’écriture persane et turke, imitées de l’arabe, ne donnent lieu à aucune difficulté, et que, pour en faire la transcription, il suffit d’assigner des représentans aux cinq lettres que ces deux langues ont de plus que l’arabe. La commission de 1803 a déjà donné l’exemple de cette opération: j’admets avec elle de figurer par notre _P_, la lettre persane et turke qui porte trois points sous le _b_ arabe; de figurer par notre _ja_ français la lettre qui porte trois points sur un _z_; de rendre par l’ñ espagnol la lettre qui porte trois points dans le _kef_, et qui s’appelle _sagir-noun_, petit _n_; d’exprimer par _g_ romain l’autre _kef_, qui porte trois points sur sa tête, et qui se prononce tantôt en _gué_, tantôt en _ga_: mais je n’admets point le _c_ italien, ou le _ch_ anglais, pour exprimer le _tchim_ persan et turk, peint par le _djim_ arabe, souligné de trois points: cette prononciation est évidemment formée des deux consonnes _té_, _ché_; l’on ne peut la peindre régulièrement par un signe unique, mais on peut capituler avec cette difficulté, en frappant un poinçon qui portera notre _tſ_ liés en un seul groupe; le tableau ci-dessous présente cette correspondance établie: پ p européen. چ ts tché. ژ ja français. ڭ g gué mouillé. ڭ ñ gné espagnol. +---------------------------------------------------------+ | Note de transcription. | | | | Ce «gué mouillé» n'a pas de représentation UTF-8. Les | | trois points sont décalés à droite dans l'original. | +---------------------------------------------------------+ Je ne dis rien présentement des alfabets indiens ni de l’écriture chinoise: il faudrait que mon oreille eût entendu ces langues de la bouche des naturels, pour en apprécier et classer les sons: si je puis juger du sanscrit et de ses dérivés par quelques mémoires insérés dans les _Asiatik Researches_, leur système pourra exiger quelques expédiens nouveaux et particuliers: par exemple, les consonnes frappées d’une aspiration immédiate sont pour moi un cas nouveau que je ne conçois pas nettement: n’y a-t-il aucun sentiment de voyelle entre le _b_ et l’_h_, dans _bh_, ou y a-t-il un _a_ très-rapide, faisant _bàh_, comme je l’ai entendu à Paris, des trois jongleurs indiens? voilà ce que je ne puis éclaircir sans un plus ample informé. A l’égard du chinois, les cinq tons ou accens qui donnent une valeur si différente aux mêmes prononciations, ne sont point un obstacle radical à notre transcription: on aurait le choix, ou d’écrire sur cinq lignes, comme on écrit la musique, ou d’employer nos chiffres 1, 2, 3, 4, 5, à noter le ton de la lettre qui en serait frappée. Un sujet d’un intérêt plus immédiat pour les lettrés européens, est l’application de nos lettres à la lecture des langues mortes, telles que l’hébreu, le syriaque, l’éthiopien, qui jusqu’ici ont été sous le monopole d’un petit nombre d’érudits, pleins de partialité. Ce serait une chose utile et curieuse de soumettre le système grammatical de ces langues à l’examen de tout littérateur libre des préjugés de l’enfance et de l’éducation; cette opération n’est pas aussi épineuse qu’on peut le croire, car si l’on veut que la lecture se fasse selon la doctrine rabbinique, avec les points-voyelles des massorètes, rien de si aisé que d’exprimer ces _points_ par nos lettres correspondantes; si au contraire l’on admet que l’écriture se fasse à l’ancienne manière orientale, sans points-voyelles, il suffira d’exprimer les lettres alfabétiques de l’hébreu et du syriaque par les nôtres, et déjà ce travail se trouve fait, puisque la correspondance de ces deux alfabets avec l’arabe est solidement établie par les orientaux eux-mêmes: il est vrai que cette hypothèse partagera avec ceux-ci l’inconvénient de présenter beaucoup de consonnes sans voyelles; mais ce ne sera pas la faute de notre méthode, et l’on n’aura pas droit d’exiger d’elle plus que les anciens Hébreux et les Phéniciens n’exigèrent de la leur: si l’on dit qu’il restera beaucoup d’arbitraire, le tout rejaillira sur ceux qui ont voulu le corriger ou le masquer par des expédients apocryphes, eux-mêmes arbitraires. Non, jamais devant aucun jury raisonnable l’on ne pourra _légitimer_ la lecture factice des massorètes: si nous avions les procès-verbaux des assemblées de ces docteurs, nous verrions, que nés, éduqués chez les divers peuples de l’Europe et de l’Asie, chacun d’eux avait contracté des habitudes et des opinions dont la différence devint la cause même de leur congrès de conciliation; et dans cette lutte de tant d’amours-propres mondains et théologiques, nous verrions que l’on ne parvint à un concordat que par des capitulations étrangères au fond de la question, comme il arrive toujours dans toutes les _assemblées délibérantes_: on peut le dire sans témérité, la vraie lecture de l’ancien hébreu et du syriaque est absolument perdue, parce que, dès le temps d’Alexandre, le fil de la tradition authentique était déjà rompu; toutes les lectures actuelles des écoles européennes sont fausses et ridicules: s’il existe un type raisonnable, c’est à la langue arabe qu’il faut le demander, parce qu’elle est de la même famille, et qu’ayant persisté dans les déserts, à l’abri des invasions étrangères, elle a mieux conservé le caractère original qui fut ou qui dut être celui de ses _sœurs_ depuis long-temps éteintes. Si donc il fallait introduire des voyelles dans l’hébreu et dans le syriaque, écrits textuellement, je ne verrais pas de meilleur moyen que de les placer selon les règles arabes: ce serait le sujet d’un travail trop étendu pour que j’en raisonne en ce moment: je me borne à présenter pour échantillon la lecture du _Pater Noster_, écrit d’une part selon l’orthographe vulgaire, dans le livre de Chamberlayne, page 1re; et d’autre part selon mon système. PATER NOSTER HÉBREU. Lecture de Chamberlayne, page 1[104]. _abhinu[105] schebbaschschamájim[106]. jikkadhésch schemécha[107]. tabhó malchutécha. jehi rezonéchá caaschér baschschamajim vechén baárez. lachménu dhebhár jom bejomó then lánu hajjom. uselách lánu eth chobhothénu caaschér saláchnu lebhaalé chobhothénu. véál tebhiénu lenissajon. ki-im hazzilénu merá. ki lechá hamalchuth ughebhurá vechabódh leolám olamin._ _amen._ [104] Cet hébreu est une traduction faite par les Chrétiens. [105] abhi-na, l’_h_ est sans motif, il n’y a pas d’aspiration. [106] Quel étrange _pudding_ que ce mot de dix-neuf lettres pour les six du texte! voilà le produit du _sch_ allemand allié aux règles rabbiniques: et notez qu’ici le redoublement du _sch_ et du _b_ n’a aucun motif en hébreu, mais qu’il est une imitation de l’arabe, où il est ainsi _prononcé_. L’école juive serait donc postérieure. [107] scheme-_cha_, le _ch_ pour _k_, est un contre-sens, deux lettres pour une; et _jota_ pour _k_, et tout le reste confus, sans distinction d’un mot à l’autre. Faut-il s’étonner de l’adage: _un vrai grimoire d’hébreu!_ אבינו שבשמים׃ יקדש שמך׃ תביא מלכותך׃ יהי רצונך כאשר בשמים׃ וכן בארץ׃ לחמנו דבר יום ביומו תן׃ לנו חיום׃ וסלח לנו את־חובותינו כאשר סלחנו לבעלי חובותינו׃ ואל תביאנו לנסיון׃ כידאם הצילנו מרע׃ כי לך המלכות וגבורה וכבוד לעולם עולמים׃ אמן׃ Face à la page 181. PATER NOSTER HÉBREU. Lecture de Volney. _abinω ẛͥbͤẛͣmim[108] iͦqͣddͣẛ ẛͤm-kͣ_[109] Pater noster qui in cœlis sanctificetur nomen tuum _tͤbωa mͣlkωt-kͣ_ adveniat regnum tuum _ïͤɦi rͦṣωn-kͣ k’aẛr bͤ-ẛͣmim ωa kͣn b’arṣ_ vivat voluntas tua ut qui in cœlis et sic in terra _lͣɦm-nω dͣbr îωm b’iωmω tͣn l’nω hiωm[110]_ panem nostrum post diem in diem da nobis hoc die _ωɑ sͦlͤɦ lͤnω at ɦωbωtinω k’ẛr_ et dimitte nobis debita nostra ut qui _sͣlͣɦnω lͤbăli[111] ɦωbωtinω_ dimittimus super (eos qui) debent nobis _ωɑ al tͤbia-nω lͤnͤsîωn_ et ne inducas nos in tentationem _ki ɑm ɦͣṣîlnω mͤră_ sed quidem solve nos ab maligno _kîlͤ kͣ hͤmͣlkωt ωɑ ɠͦbωrͣh_ quia tibi imperium et potentia _ωɑ kͦbωd l’ăωlͣm ăωlͣmîm._ et gloria in sæculum sæculorum. _ɑmͥn_. [108] On voit par les mots latins qu’il y a trois mots dans _si be sɑmim_: j’écris _be_, parce que _ba_ laisserait l’équivoque d’_a-lef_: _e_ n’existant pas dans l’alfabet hébreu, on sent qu’il y est hors de texte. [109] sem-_kɑ_: les Hébreux ont pu prononcer comme l’arabe vulgaire sem-ak: il semble que les rabbins ont emprunté leur lecture du chaldaïque qui me paraît tenir beaucoup du _nahou_. [110] Chamberlayne a écrit par erreur _ha_ dur par _he_ doux. [111] Il est probable que l’Hébreu a prononcé _ala_ comme l’Arabe, quoique écrit _ali_, etc., etc. L’on peut se convaincre par cet échantillon qu’il serait facile de transcrire le dictionnaire hébreu lui-même en entier, et de le rendre lisible à tout lettré européen: pour base de l’opération, on prendrait le Lexique de Buxtorf, ou plutôt celui de _Simonis_, et l’on observerait les règles suivantes: 1º Transcrire les mots hébreux lettre pour lettre (selon mon tableau), et si l’on voulait y joindre les points-voyelles, on placerait hors de ligne leurs équivalens dont on serait convenu; le mieux, selon moi, serait d’appliquer à l’hébreu les règles de la lecture arabe, bien plus certaine que celle des massorètes; 2º On négligerait tout ce qui dans _Simonis_ ne tend point à l’explication directe, par conséquent toutes les citations qui remplissent plus des deux tiers de son livre: cela simplifierait beaucoup le travail; 3º Sur la marge du livre transcripteur on noterait les pages du livre transcrit, comme il se pratique dans les réimpressions d’éditions anciennes; à ce moyen le lecteur pourrait sans cesse recourir à l’original pour le consulter. Ce travail exécuté conduirait naturellement à celui d’une grammaire dressée sur les mêmes principes: on serait étonné de la simplicité qu’elle prendrait, alors qu’on aurait écarté les règles factices des massorètes, tant pour l’alfabet, que pour les déclinaisons et conjugaisons, et qu’à leur baroque langage grammatical, l’on aurait substitué celui de nos grammairiens modernes, bien plus clair par lui-même, et qui, de plus, nous est familier. Une semblable opération pratiquée sur le _syriaque_, le _chaldéen_, l’_éthiopien_, etc., en ramenant toutes ces langues mortes à la condition du grec et du latin, donnerait lieu à une foule de travaux utiles et curieux sur leurs affinités, leurs différences, leur origine. Par cette même méthode on pourrait transcrire le corps entier des livres hébreux, imprimer le texte de la _Bible_, avec autant de fidélité que d’économie: l’on ne saurait douter que si les _sociétés bibliques_ appliquaient leur zèle et leurs talens à une telle entreprise, conforme d’ailleurs à leur esprit d’_évangélisme_, elles n’obtinssent un succès aussi rapide qu’éclatant... Mais désormais j’en ai assez dit sur les _moyens_, c’est au temps d’amener les _réalités_; j’ai la persuasion que cette nouvelle branche d’instruction, aidée de la méthode de l’_enseignement mutuel_, avec qui elle sympathise, aura d’ici à vingt ans produit des effets surprenans, et d’avance apercevant ses heureux et immenses effets sur la diffusion des lumières et sur les progrès de la civilisation, j’aime à inscrire au pied de ce livre: _Exegi monumentum ære perennius, Non omnis moriar!_ SIMPLIFICATION DES LANGUES ORIENTALES, OU MÉTHODE NOUVELLE ET FACILE D’APPRENDRE LES LANGUES ARABE, PERSANE ET TURKE, AVEC DES CARACTÈRES EUROPÉENS. La diversité des langues est un mur de séparation entre les hommes; et tel est l’effet de cette diversité, qu’elle rend nulle la ressemblance parfaite d’organisation qu’ils tiennent de la nature. AUGUSTIN, _de la Cité de Dieu_. DISCOURS PRÉLIMINAIRE. C’est un phénomène moral vraiment remarquable que la ligne tranchante de contrastes qui existe et se maintient opiniâtrement depuis tant de siècles entre les Asiatiques, surtout les Arabes, et les peuples européens. Nous ne sommes éloignés d’Alger et de Tunis que de soixante heures de navigation; quatorze jours seulement nous mènent en Égypte, en Syrie, en Grèce; dix-huit à Constantinople: et cependant l’on dirait que ces peuples habitent une autre planète; que, contemporains, nous vivons distans de plusieurs siècles. Le vulgaire se contente de voir pour raison de ces contrastes la différence des religions, des mœurs, des usages; mais cette différence elle-même a ses causes; et lorsqu’enfin las du joug des préjugés et de la routine, l’on recherche avec soin ces causes radicales, on trouve que la plus puissante, que l’unique peut-être consiste dans la différence des langues, par qui s’est établie et par qui se maintient la difficulté des communications entre les personnes. C’est parce que nous n’entendons pas les langues de l’Asie, que depuis dix siècles nous fréquentons cette partie du monde sans la connaître: c’est parce que nos ambassadeurs et nos consuls n’y parlent que par interprètes, qu’ils y vivent toujours étrangers, et n’y peuvent étendre nos relations ni protéger nos intérêts: c’est parce que nos officiers envoyés à la Porte ne savaient pas le turk, qu’ils n’ont pu opérer dans les armées les réformes que désirait le divan même: c’est parce que nos facteurs ne savent pas la langue de leurs échelles, qu’ils y vivent comme prisonniers, ne se montrant point dans les marchés, vendant peu ou mal; de manière que toute la masse de notre commerce est obligée de passer par l’étroite filière de quelques censals[112], et de quelques drogmans. Supposons tout-à-coup la facilité de communiquer établie; supposons l’usage familier et commun des langues, et tout le commerce change de face: les marchands se mêlent; des colporteurs pénètrent jusque dans les villages; les marchandises se distribuent; la circulation s’anime; l’industrie s’éveille; les esprits s’électrisent; les idées se répandent, et bientôt, par ce contact général, s’établit entre l’Asie et l’Europe une affinité morale, une communication d’usages, de besoins, d’opinions, de mœurs, et enfin de lois qui, de l’Europe jadis divisée, ont fait une espèce de grande république d’un caractère uniforme ou du moins ressemblant. [112] Noms des courtiers en levant. Tel est le but vers lequel je me propose en cet ouvrage de faire un premier pas, un pas fondamental. Par une opération d’un genre neuf, et cependant simple, j’entreprends de faciliter les langues orientales; de les débarrasser des entraves gratuites qu’une habitude routinière leur a imposées; enfin, de les rendre accessibles, presque populaires, en les ramenant à la condition des langues d’Europe dont elles ne diffèrent point essentiellement. Le développement des idées qui ont amené mon opération va mettre le lecteur en état de prononcer sur sa valeur et sur sa fécondité. Ce premier fait posé, que la différence du langage est l’unique ou du moins la principale barrière élevée entre les peuples d’Asie et d’Europe, trois questions se sont présentées: 1º Les langues orientales, et spécialement les langues arabe, persane et turke, sont-elles réellement plus difficiles que les langues d’Europe? 2º En quoi consiste leur difficulté principale? 3º Quel est le moyen d’en simplifier l’étude et la pratique? A l’égard de la première question, il faut distinguer en deux classes les difficultés d’une langue quelconque: difficulté de prononciation, et difficulté de mécanisme ou de construction. Considéré sous le premier rapport, il est vrai que l’arabe offre à nos oreilles des prononciations dont la nouveauté les étonne: non qu’elles soient réellement plus difficiles que les nôtres; mais tel est pour chaque peuple, comme pour chaque individu, l’empire de l’habitude et de l’amour-propre, qu’il regarde comme barbare tout son qui lui est étranger. Ainsi nous nous récrions sur le _jota_ des Espagnols, sur le _th_ des Anglais, sur le _c_ des Italiens; et à leur tour ils se récrient sur notre _u_, sur notre _j_, et sur nos nasales _on_, _an_, _in_, qui leur semblent aussi dures que désagréables: nous trouvons doux notre _p_, notre _v_, notre _gné_; et les Arabes les trouvent pénibles à prononcer. La vérité est que cette difficulté gît dans l’habitude, et qu’une habitude contraire la sait effacer. Quant au persan et au turk, cette difficulté est presque nulle, leur prononciation étant presque aussi coulante et plus harmonieuse que celle d’aucune langue d’Europe. Vient la difficulté de mécanisme ou de construction: or il est certain qu’aucune langue d’Europe n’a la régularité, ni la simplicité de l’arabe, encore moins du persan; dans aucune, les phrases ne sont plus claires, plus méthodiques: c’est notre construction française. Le turk seul déroge à cette clarté, et il faut avouer qu’avec ses phrases à pleines pages, avec ses inversions qui portent le nom et le verbe gouvernans au bout de nombreuses périodes, il a l’inconvénient que l’on reproche à l’allemand et au latin. Néanmoins toute compensation faite, ces trois langues asiatiques n’ont essentiellement rien de plus difficile que les nôtres. D’où vient donc l’idée que l’on en a? En quoi consiste leur difficulté? Sur cette seconde question il faut convenir que ce n’est pas sans motif que le préjugé s’est établi; mais ce qu’il reproche de rebutant et de barbare à l’arabe et à ses analogues, appartient bien moins au fond du langage qu’à ses accessoires, qu’à ses signes représentatifs, et pour le dire en un mot, consiste uniquement dans la figure des lettres, et dans le système vicieux de l’alfabet. En effet, c’est une première difficulté, un premier abus que cette figure bizarre des lettres arabes: si, à l’instar de l’anglais ou du polonais, l’arabe se fût écrit avec des caractères qui nous fussent connus, jamais l’on n’eût érigé sa difficulté en proverbe; mais parce qu’à l’ouverture de ses livres, l’œil est frappé de figures étranges, la surprise et même l’amour-propre se récrient sur la nouveauté, et s’exagèrent les obstacles. Cependant ils ne sont qu’apparens, ou pour mieux dire, que superflus et gratuits; car l’on ne peut éviter ce dilemme: ou les prononciations arabes sont autres que les nôtres, et alors il faut pour les peindre des signes qui nous manquent; ou elles sont les mêmes, et dès-lors il devient inutile de les peindre par des signes différens des nôtres. Si, comme il est vrai, la majeure partie des prononciations, voyelles, aspirations, consonnes, est la même de langue à langue et de peuple à peuple, quelle est la nécessité de leur donner des signes, c’est-à-dire, des caractères alfabétiques divers? Pourquoi cette diversité d’alfabets éthiopien, tartare, chinois, thibétan, arabe, malabare? Pourquoi une même prononciation, par exemple _a_, _b_, _t_, aura-t-elle vingt figures différentes? Pourquoi consumer en frais de lecture une attention et un temps si précieux au fond du sujet? Je le répète: à des sons divers donnez des signes divers, puisqu’ils les distinguent; mais à des sons identiques donnez des signes identiques, sans quoi vous les multipliez onéreusement pour l’esprit. Je compte pour peu le contraste de la marche de l’écriture arabe, qui, tandis que nous traçons nos lignes de gauche à droite, trace les siennes de droite à gauche, et commence un livre où nous le finissons; mais une troisième difficulté, la plus grave, la plus radicale, c’est son système alfabétique lui-même; c’est la manière incomplète, réellement vicieuse, dont l’arabe peint la parole. Dans nos langues d’Europe, tout élément de cette parole, voyelle, consonne, aspiration, suspension de sens, interrogation, admiration, tout est peint avec détail, précision, scrupule, et les images nettes passent à l’esprit sans fatigue et sans confusion. Nous regardons même une langue comme d’autant plus parfaite que son écriture peint plus exactement toute sa prononciation; que cette langue s’écrit comme elle se prononce: et tel est le mérite que tout étranger aime à reconnaître dans l’italien, l’espagnol, l’allemand, le polonais; tandis que dans l’anglais et le français, le vice contraire, c’est-à-dire, écrire comme l’on ne prononce pas, fait le tourment même des naturels de ces deux idiomes. Dans l’arabe au contraire et dans ses analogues, éthiopien, persan, turk, non-seulement l’on n’écrit pas comme l’on parle, mais l’on n’écrit réellement que la moitié des mots: dans la plupart il n’y a de tracé que les consonnes, qui en sont la base principale, et les quatre voyelles longues, peintes dans l’alfabet: les trois voyelles brèves qui jouent le plus grand rôle dans la prononciation, et qui en sont la partie intégrante, sont supprimées et sous-entendues; il faut les suppléer d’imagination et en impromptu: quelquefois l’une des consonnes veut en être privée, l’autre non; quelquefois il faut redoubler l’une des consonnes, changer la valeur naturelle de l’une des grandes voyelles: et si l’on manque une seule de ces conditions, si l’on introduit une voyelle brève pour une autre, tout est confondu; je cite un exemple. Les trois consonnes _k t b_, forment un mot arabe: pour être prononcé il a besoin de voyelles; or, selon celles qu’on lui donne, il change de signification: si l’on prononce _kͣ tͣ b_, c’est, _il a écrit_; _kͦ tͤ b_, il a été écrit; _kͦ tͦ b_, _des livres_; _kͣ ttͣ b_, _il a fait écrire_; et même _kͣ t b_, _l’action d’écrire_, tous sens très-divers et néanmoins enveloppés sous une même forme _k t b_; car, ainsi que je l’ai dit, les voyelles brèves ne s’écrivent pas dans l’usage ordinaire; ce n’est que dans des cas très-particuliers, pour des livres sacrés: et alors la manière dont je les ai ajoutées représente assez bien l’état de l’arabe; car lorsqu’on les écrit, par exemple, dans le _Qôran_, on les rapporte ainsi en seconde ligne, et elles y figurent comme une broderie sur le canevas. (Voyez planche Ire.) Ce n’est pas tout; l’alfabet arabe, quoi qu’en aient dit les grammairiens d’Europe, porte des voyelles, et ces voyelles, longues par leur nature, ont une valeur propre, déterminée: néanmoins il arrive sans cesse que ces valeurs sont changées par l’influence, toujours secrète, des voyelles brèves supprimées; et que, par exemple, _ï_ devient _a_; que _a_ devient _é_, ou _ô_, etc. Ainsi l’on écrit _rmi_, il a jeté, et l’on dit _rͣmɑ_: l’on écrit _ɑli_, _sur_, _dessus_: et l’on lit _ɑlɑ_, même _ɑlɑi_; _ɑlɑikom_, _sur vous_. L’on écrit _ɑnbiɑ_, les _prophètes_, et l’on prononce _onbiɑ_; _ɑmɑm_, les _nations_, et l’on lit _omɑm_; sans compter que le bon goût est de n’avoir ni virgules, ni point-virgules, ni alinéa, etc.: de manière que la lecture est une divination perpétuelle, au point qu’il n’est aucun érudit arabe, persan ou turk, capable de lire couramment un livre s’il n’en a fait une préparation préalable. Tel est le nœud radical des difficultés de la langue arabe et de ses analogues; voilà l’obstacle qu’il s’agit de faire disparaître, et le moyen s’en indique par la chose elle-même. Puisque la difficulté ne réside point dans le fond du langage, mais dans sa forme, dans la manière de le peindre, et dans un système vicieux d’alfabet, il faut abroger ce système, et lui en substituer un plus simple et plus parfait: or, comme le système alfabétique d’Europe réunit une partie de ces conditions, comme il nous est déjà connu, familier, et que l’on peut l’étendre et le perfectionner, c’est faire tout d’un coup un pas considérable dans la connaissance des langues asiatiques, que de le leur appliquer, et de peindre leurs prononciations par nos caractères; c’est, pour ainsi dire, une transposition comme l’on en pratique en musique, et comme les Arabes eux-mêmes l’usitent quelquefois en écrivant de l’arabe en lettres syriaques, ou de l’arménien en arabe, ce qu’ils appellent écriture _kerchouni_: dès-lors la lecture de l’arabe, du persan, du turk, maintenant si rebutante, devient tout acquise: l’espèce de voile hiéroglyphique qui la couvrait, disparaît; et ces langues ramenées à la condition de l’espagnol, de l’allemand, du polonais, ne demandent plus qu’un degré d’attention et de travail dont tout le monde est capable. Telle est l’opération simple en principes et féconde en conséquences, que j’exécute en cet ouvrage. Depuis plusieurs années j’en recueille par ma propre expérience et pour mon usage des avantages qui m’en ont constaté la justesse, la solidité, et qui me font regarder comme un service rendu au commerce de publier aujourd’hui ma méthode. Une seule objection se présente: l’on ne manquera pas de dire qu’en écrivant les langues orientales avec nos caractères européens déjà existans, secondés de quelques caractères de convention, l’on n’apprendra point à lire ni à écrire ces langues en leurs propres lettres, et qu’alors on restera privé de leurs livres, privé des moyens de correspondance; en un mot, que l’on ne pourra les apprendre. Je ne dénie point cette objection; mais en l’admettant dans toute sa force, je soutiens qu’ayant à choisir entre divers inconvéniens, ceux que l’on évite sont infiniment plus grands que ceux auxquels on se soumet, qui d’ailleurs, susceptibles d’être atténués, emportent avec eux des avantages immenses et incalculables. Faisons-en la balance respective. 1º Il découle immédiatement de mon plan, de faire des dictionnaires arabe, persan et turk en lettres européennes; et ce travail ne serait pas long: car il s’agit simplement de transposer la partie orientale, et de traduire la partie latine des dictionnaires déjà existans, en les réduisant à ce qui est d’utilité pratique; et cette opération est si simple, que les principes de transposition étant une fois établis, il n’est point de copiste qui ne soit capable de l’exécuter: dès-lors ces dictionnaires, ramenés à la condition des nôtres, présentent tous les moyens et toutes les bases d’étude et d’instruction. 2º Il est de fait que presque tous les livres arabes, persans et turks, vraiment utiles ou curieux, sont traduits en nos langues d’Europe; qu’il en reste peu qui méritent la peine d’apprendre leurs langues; que malgré l’enthousiasme de quelques amateurs de la littérature orientale, elle est infiniment au-dessous de l’opinion que l’on s’en fait; et que tout bien pesé, il nous reste peu, pour ne pas dire rien, d’un grand intérêt à recevoir d’elle; 3º Que si l’on en excepte quelques livres de dévotion chrétienne, imprimés par les Maronites, et quelques livres de géographie et d’histoire, imprimés en turk à Constantinople, tous les autres livres existant en Turkie, Arabie et Perse, sont des livres écrits à la main, par cela même, rares, coûteux, hors des moyens et de la portée des voyageurs et marchands, et, par-là encore, ne pouvant être regardés comme un vrai secours pour l’étude de ces langues. D’où il résulte que renonçant même entièrement à ces prétendus trésors littéraires nous ne ferions aucune perte grave; et cependant je ne veux renoncer à rien: car dans mon plan, tout livre sera transposé à volonté, sans l’altération d’une syllabe; et, lu selon ma méthode, il sera aussi parfaitement entendu d’un naturel que dans le caractère arabe, encore que le lecteur le lût sans y rien comprendre. Le seul inconvénient qui subsiste est pour la correspondance par écrit; car dans ma méthode, elle ne se trouve pas établie entre ceux qui ne connaîtraient que le système européen, ou que le système arabe. Mais j’observe à cet égard qu’en Asie la correspondance pour le commerce est très-faible, peu de naturels sachant ou voulant écrire; et que pour la diplomatique, et en général pour tout genre d’affaires, on traite bien plus par entretien que par écrit. Or si, comme il est vrai, l’entretien a une utilité bien plus habituelle, bien plus puissante, bien plus vaste, mon système qui s’y applique immédiatement compense d’abord le défaut qu’on lui reproche; défaut d’ailleurs volontaire et momentané, rien n’empêchant les naturels eux-mêmes d’adopter ou de connaître notre alfabet, dont ils trouveraient l’écriture bien plus courante et bien plus commode, ainsi que je l’ai constaté avec des religieux Maronites à qui j’en ai communiqué les premiers essais. Au reste, à cet inconvénient unique, j’oppose une foule d’avantages importans. 1º La facilité soudainement acquise d’une lecture ci-devant énigmatique, difficile et lente; facilité telle que je suis certain, par mon expérience, d’avancer plus en six mois un élève interprète, qu’il ne le serait en deux ans par la méthode actuelle; car non-seulement il n’aura plus à vaincre les obstacles nombreux de la lecture arabe, mais encore il se trouvera affranchi d’une foule de règles de grammaire que ma méthode rend nulles: règles de _mutation_ d’une voyelle en une autre; règles d’_élision_, dites de _hamza_ et de _djazm_; règles de _doublement_ ou _cheddi_; règles de _jonction_, _madda_ et _ouesla_; enfin règles des terminaisons grammaticales qui forment la science du _Nahou_; de manière que, après avoir analysé les grammaires, soit de l’école d’Ađjroum, soit celle d’Erpenius, j’ai vu que plus de la moitié en devenait complètement inutile. 2º L’avantage d’écrire avec un caractère bien plus expéditif, puisque le meilleur scribe arabe, avec son roseau au lieu de plume, avec son encre grasse comme pour imprimer, et avec les délinéamens entortillés de la plupart des lettres, écrit plus lentement que le scribe européen; et que sitôt qu’il se hâte, il ne forme plus qu’un griffonnage illisible, comme celui des scribes coptes ou des marchands syriens. 3º Mais le plus grand et le plus important avantage, c’est la facilité et l’économie pour l’impression. Dans le système arabe, les frais d’impression sont tellement énormes, que, pour réimprimer le Golius et le Meninski, il n’en coûterait pas moins de 1,500,000 livres; et il faudra les réimprimer, car ces ouvrages fondamentaux manquent entièrement. Dans mon plan, au contraire, les frais se réduisent au prix le plus modique: d’abord j’économise tous ceux de fonte, de gravure, d’emploi des caractères infiniment compliqués; je n’ai besoin que de caractères européens déjà gravés et fondus, et d’un très-petit nombre de caractères additionnels. J’économise les protes et les correcteurs orientalistes devenus très-rares, très-dispendieux; je n’ai besoin que de protes ordinaires; en sorte que ce qui, dans le système arabe, coûterait 1,500,000 livres, n’en coûtera pas la dixième partie: or, que l’on étende cette économie à tout ce qui s’imprimerait par la suite, que l’on calcule la facilité de mettre en circulation des livres dont aujourd’hui chaque copie manuscrite coûte 5 et 600 livres le seul in-4º, qui, imprimé et transporté, ne coûterait pas 20 livres, et que l’on juge de quel côté est l’avantage. 4º Enfin la facilité de former, à moins de frais, des interprètes qui chaque jour deviennent plus rares et plus dispendieux. Dans l’état actuel, on élève des jeunes gens, dès l’âge le plus tendre, sans connaître leurs dispositions; pendant vingt ans, l’on fait pour eux les frais d’une éducation recherchée: au bout de ce terme, sur vingt sujets, à peine deux ont-ils réussi parfaitement; en sorte qu’un bon interprète coûte réellement à la nation plus de 100,000 livres. Au contraire, par ma méthode, l’on n’a plus besoin de préparer des sujets expressément et de longue main: il se formera naturellement des interprètes, par le besoin des affaires, et par des goûts personnels. Nos négociateurs et nos négocians apprendront ces langues comme ils apprennent l’espagnol, l’italien, l’anglais; et leur intérêt personnel, combiné avec leur aptitude, deviendra la mesure de leurs succès et de leurs fortunes. Il est possible, il est même naturel que cette nouveauté éprouve des obstacles, ne fût-ce que ceux de l’habitude; c’est au plan lui-même à se défendre par ses propres moyens. S’il est défectueux, il tombera, et je n’aurai d’autre regret que de n’avoir pu atteindre le but d’utilité que je me propose; s’il est solide, il résistera, et la critique même, en l’épurant, le fortifiera. Alors, après ce premier essai de dépense, mesuré avec sagesse, le gouvernement pourra faire exécuter les dictionnaires qui en dépendent, et dix ans ne s’écouleront pas sans qu’il s’opère dans l’étude des langues orientales une révolution complète. Appliquée au commerce, cette révolution est d’un véritable intérêt; car du sort de ces langues parmi nous dépend en partie celui de notre commerce en Levant; et ce commerce prend une importance qui croît de jour en jour. C’est lui qui par les blés de la côte barbaresque alimente et doit alimenter le midi trop sec de la France; c’est par lui que l’Égypte nous envoie des riz, des safranons, des cafés, et elle pourrait y joindre toutes les productions des Tropiques; c’est enfin lui dont la masse, dans toute la Turkie, nous procure un mouvement de soixante-trois millions d’échanges, plus réellement riche que la possession de terres vastes et lointaines.... Et si l’on soulève un instant le voile de l’avenir, si l’on calcule que la secousse actuelle de l’Europe entraînera la subversion générale du système colonial, et l’affranchissement de toute l’Amérique; que de nouveaux états formés rivaliseront bientôt les anciens sur l’Océan atlantique; que, concentrée dans ses propres limites, l’Europe sera contrainte d’y restreindre son théâtre d’industrie et d’activité; l’on concevra qu’il nous importe de nous assurer de bonne heure du bassin de la Méditerranée, qui, portant nos communications dans le Nord par la mer Noire, dans le Midi par la mer Rouge, et liant à-la-fois l’Asie, l’Europe et l’Afrique, peut devenir à notre porte et dans nos foyers, le théâtre du commerce de tout l’univers. Que si je considérais cette révolution sous des rapports moraux et philosophiques, il me serait facile de lui développer des effets immenses; car à dater du jour où s’établiront de l’Europe à l’Asie de faciles communications d’arts et de connaissances, à dater du jour où nos bons livres traduits pourront circuler chez les orientaux, il se formera dans l’Orient un ordre de choses tout nouveau, un changement marqué dans les mœurs, les lois, les gouvernemens. Et quand on observe l’heureuse organisation de ces peuples, comparée à leur arrièrement en civilisation et en connaissance, l’on est tenté de croire que la cause première de cet arrièrement n’a résidé que dans le vice de leur système d’écriture, qui, comme chez les Chinois, rendant l’instruction difficile, a, par une série de conséquences, rendu plus rare l’instruction, empêché la création des livres, leur publication, leur impression, et consolidé le despotisme des gouvernemens par l’ignorance des gouvernés. Je termine par quelques observations sur la langue arabe. Elle passe avec raison pour l’une des plus répandues sur la terre: en effet on la parle depuis Maroc jusqu’en Perse, et depuis la Syrie jusque vers Madagascar. L’idiome abyssin n’en est qu’un dialecte, et ceux d’une foule de peuplades d’Afrique en sont composés. On l’entend dans la plupart des ports de l’Inde; elle y fait la base d’un langage vulgaire; et si l’on remonte dans les siècles passés, on trouve que l’hébreu, le syriaque, le chaldéen, le copte et d’autres langues d’Asie ont avec elle une analogie marquée, en sorte qu’on la peut regarder comme la clef de l’Orient ancien et moderne. Cependant il ne faut pas croire que l’arabe soit identique comme le français: au contraire, il subit des différences assez sensibles d’un canton à l’autre. Un Arabe d’Alger a de la peine à se faire entendre au Kaire; un Arabe de Syrie comprend difficilement un Arabe d’Yemen: la raison en est simple: les peuples arabes vivant généralement isolés et indépendans, chacun d’eux s’est fait des mots particuliers et locaux sur nombre d’objets, d’où il est résulté une distinction d’arabe vulgaire et d’arabe littéral, par laquelle chaque canton appelle _vulgaire_ ce qu’il usite, et _littéral_ ce qui lui est étranger, parce que cet arabe étranger se trouve consigné dans des livres qui néanmoins ont cours dans toute l’Arabie; et ils ont cours, parce qu’il y a un fond de mots universels et communs, et une syntaxe la même pour tous. Que s’il se formait parmi les Arabes un peuple dominateur et poli, il ferait dans la totalité de ces mots un choix suffisant à peindre toutes ses idées, et il laisserait à l’écart cette inutile multitude de redondances et de synonymes, faussement appelée richesse de langage, et qui n’en est véritablement que le chaos. GRAMMAIRE DE LA LANGUE ARABE. CHAPITRE PREMIER. _De la Langue Arabe, de ses Prononciations, et de ses Lettres alfabétiques._ La langue arabe, ainsi que nos langues d’Europe, est composée de trois élémens de prononciation, qui sont: 1º Les voyelles, 2º Les consonnes, 3º Les aspirations. L’on appelle voyelle[113] tout _son_ simple, indivisible, proféré par le gosier, sans le mélange d’aucun autre _son_ qui en change la modification à l’oreille. [113] Le mot _voyelle_ vient du latin _vocalis_, _son vocal_. Ainsi _â_ dans _âtre_ est un son voyelle qui continue d’être le même, encore qu’on puisse le proférer sur tous les tons de la gamme musicale; mais qui change et devient une autre voyelle sitôt que le gosier et la bouche prennent une autre ouverture, une autre disposition[114]. [114] Voici le mécanisme du _son_ dans la gorge, soit de l’homme, soit des animaux. Le poumon contracté chasse l’air par le canal du larynx: cet air parvenu au tambour appelé _pomme d’Adam_, y rencontre deux membranes tendues sur ce tambour, comme on le voit dans les gosiers d’oie dont s’amusent les enfans. En passant entre elles, il les fait frémir, et ce frissonnement occasionne un son plus ou moins grave, plus ou moins aigu, selon qu’elles sont plus ou moins tendues, comme cordes, et plus ou moins ouvertes, comme instrumens à vent; en sorte que le tambour vocal est un instrument partie à vent et partie à cordes. D’où il résulte 1º qu’il y a autant de voyelles que le gosier et la bouche prennent d’ouvertures différentes; par conséquent, que c’est une erreur d’avoir établi et de répéter, comme on le fait tous les jours, qu’il n’y a que sept voyelles: notre seule langue française en possède dix-sept très-distinctes. 2º L’on appelle _consonnes_ les _contacts_ de certaines parties de la bouche, telles que les lèvres, la langue, les dents; contacts qui par eux-mêmes sont _sourds_, _non sonores_, et ne se manifestent que par l’intermède nécessaire des sons voyelles qui les suivent, les précèdent ou les accompagnent. Ainsi _b_, _p_ seuls et par eux-mêmes ne se peuvent prononcer, puisqu’ils sont un contact des deux lèvres, une véritable clôture de la bouche; et dans cet état on doit les appeler _consonnes fermées_: pour les prononcer, il faut nécessairement qu’elles soient précédées ou suivies d’une voyelle, comme _pé_, _bé_, _ef_, _er_, et dans ce second état je les appelle _consonnes ouvertes_. 3º On nomme _aspiration_ une expulsion sèche de l’air par la gorge, sans accompagnement de _son_; c’est un souffle plus ou moins fort, mais sourd par lui-même, tel que la prononciation peinte par _h_, surtout chez les Allemands: c’est une espèce de consonne. Il résulte de ces définitions, que la consonne, pour être proférée, ayant besoin de l’accompagnement d’un son voyelle, elle doit être considérée comme une vraie syllabe, c’est-à-dire comme un composé de deux élémens, ainsi que l’exprime son nom, _consonans_, _sonnant avec un autre_; tandis que le son vocal pur, ou voyelle, est un élément unique et indécomposable de la parole: et cette observation aura le mérite de nous donner la solution de plusieurs difficultés de l’alfabet arabe. Non-seulement les Arabes parlent comme nous avec des voyelles, des consonnes et des aspirations, ils ont encore avec nous cela de commun, d’avoir représenté chacun de ces élémens de la parole par des signes attachés à chacun d’eux, et appelés vulgairement _lettres alfabétiques_. Mais là commencent plusieurs différences. Nos lettres européennes venues des Romains se ressemblent toutes à peu près de nation à nation; celles des Arabes au contraire sont originales dans leur genre: nous écrivons de gauche à droite; les Arabes écrivent de droite à gauche: nous ne comptons que vingt-cinq lettres; les Arabes en comptent vingt-huit: nous écrivons tous les sons que nous prononçons; les Arabes n’en écrivent presque réellement que la moitié. Voilà les différences qu’il s’agit de faire disparaître, et pour cet effet il faut les bien connaître et les bien analyser. Si l’on en croyait quelques grammairiens européens, les vingt-huit lettres de l’alfabet arabe seraient toutes des _consonnes_; mais si, comme il est vrai, les consonnes ne se peuvent prononcer sans voyelles, il faut, ou que plusieurs de ces lettres représentent des voyelles, ou qu’il y ait des voyelles supplémentaires à l’alfabet; et ces deux cas se trouvent également vrais. Nous allons donner le tableau des vingt-huit lettres arabes, telles que les rangent ordinairement les grammairiens: il est indispensable au lecteur de l’examiner avec attention, afin de bien saisir les raisonnemens dont il va être le sujet. (_Voyez le Tableau ci à côté._) D’abord l’on remarquera que, sur ces vingt-huit lettres, dix-sept représentent des prononciations absolument les mêmes que dans notre langue française; en conséquence, je les exprime par nos propres lettres, sauf quelques observations qui suivront ci-après. ALFABET ARABE SELON L’ORDRE VULGAIRE. +-----------+-------------+-----------+-------------+ | LETTRES | VALEUR | LETTRES | VALEUR | | ARABES. | EN FRANÇAIS.| ARABES. | EN FRANÇAIS.| +-----------+-------------+-----------+-------------+ | 1 ا | a | 15 ‏ض‎ | | | | | | | | 2 ب | b | 16 ‏ط‎ | | | | | | | | 3 ت | t | 17 ‏ظ‎ | | | | | | | | 4 ‏‏ث‎ | | 18 ‏‏ع‎‎ | | | | | | | | 5 ج | dj | 19 ‏غ‎ | | | | | | | | 6 ‏ح‎ | | 20 ف | f | | | | | | | 7 ‏خ‎ | | 21 ‏ق‎‎ | | | | | | | | 8 د | d | 22 ك | k | | | | | | | 9 ‏ذ‎ | | 23 ل | l | | | | | | | 10 ر‎ | r | 24 م | m | | | | | | | 11 ز‎ | z | 25 ن | n | | | | | | | 12 س | s | 26 و | ou | | | | | | | 13 ش | ché | 27 ه | h | | | | | | | 14 ‏ص‎ | | 28 ى | i | +-----------+-------------+-----------+-------------+ Page 208. Nº 1er. Il reste onze lettres qui peignent des prononciations qui nous sont étrangères, et qu’il s’agit de bien définir afin d’y attacher des signes propres et particuliers. Iº La quatrième lettre ث est la même que le θ (_thêta_) des Grecs, et le _th_ dur des Anglais dans les mots _think_ (_penser_), _with_ (_avec_); et non le _th_ doux comme dans _those_ (_ceux-là_), _there_ (_là_): pour prononcer cette lettre il faut appliquer le bout de la langue contre les dents supérieures; il en résulte un sifflement tenant de l’_s_ mais que l’on ne peut bien exécuter qu’avec les leçons d’un maître. Dans quelques provinces d’Espagne le _z_ se prononce de la même manière: les Français, les Allemands, les Italiens ne connaissent point cette consonne. Chez les Arabes elle n’est pas universellement usitée. En Barbarie, à Bagdad, à Basra, dans le désert et l’Arabie propre, on la prononce exactement; mais les Syriens et les Égyptiens lui substituent tantôt le _t_ et tantôt l’_s_; ainsi ils ne disent point θelâθé trois, mais telâté. IIº La sixième lettre ح est une pure aspiration sèche, un véritable _h_ plus dur que le nôtre. Je ne connais en Europe de comparaison à lui donner que la manière dont les Florentins prononcent le _c_ devant _a_, _o_, _u_: car ils ne disent pas _casa_, _core_, _cavallo_; mais avec une aspiration forte et sèche, _hasa_, _hore_, _havallo_; ils rendent réellement le ح (_hā_) arabe. IIIº La septième lettre خ dont la figure ne diffère de la précédente qu’en ce qu’elle porte un point, est le _jota_ des Espagnols, _ch_ des Allemands (_buch_, _un livre_); c’est encore le χ des Grecs. Pour la prononcer il faut supposer que l’on veut cracher: dans cette position, la _luette_ touche légèrement le voile du palais, et il en résulte une consonne que l’on n’imite bien qu’en l’entendant. IVº La neuvième ذ lettre est le _th_ doux des Anglais dans les mots _those_, _there_, _that_. Nul autre peuple ne l’usite en Europe: parmi les Arabes même, plusieurs pays ne l’usitent pas; l’Égypte et la Syrie la remplacent par _d_ et par _z_. Vº La quatorzième lettre ص est un véritable _s_, avec cette différence qu’il veut, pour être prononcé, un gonflement de gorge qui lui donne un ton dur et emphatique. VIº La quinzième ض est un _d_ prononcé avec la même emphase de dureté. VIIº La seizième ط est un _t_ également dur et emphatique. VIIIº La dix-septième ظ est un _z_ pareillement dur et emphatique. IXº La dix-huitième ع est un véritable _à_ prononcé de la gorge, à la florentine: il faut l’avoir entendu pour le bien concevoir. Xº La dix-neuvième غ est tout simplement l’_r_ grasseyé à la manière des Provençaux ou des Parisiens. XIº Enfin, la vingt-unième ق a dans sa formation quelqu’analogie avec le _jota_ espagnol ou arabe; car elle se prononce aussi avec la luette et le voile du palais; seulement elle exige un contact complet: il faut l’entendre pour la concevoir; nul peuple d’Europe ne la connaît. Chez les Arabes bédouins, et dans la haute Égypte on la prononce _ga_, _go_, _gou_; à Damas, on la supprime brusquement, ce qui produit un hiatus ou bégaiement fort désagréable à l’oreille: nos Européens la prononcent défectueusement, _ca_, _co_, etc.; mais alors même il y a de cette lettre à la suivante ك cette différence, que cette dernière est toujours prononcée comme un _k_ mouillé, c’est-à-dire comme un _k_ suivi d’_i_, ce qui s’opère en couchant la langue contre le palais: on dit _kia_, _kè_, _ki_, _kio_, etc.[115]; tandis que dans l’autre, ق, la langue ne touche que par sa racine le voile du palais, et que l’on prononce d’une manière sèche et rude _qa_, _qo_, _qou_, presque comme dans _quoique_[116]. [115] Cette différence est très-marquée dans les mots _qalb_, cœur, et _kalb_, chien: pour peu que l’on s’écarte de la juste prononciation, on commet une équivoque risible, comme ce prédicateur, qui disait: _élevez votre chien à Dieu_, pour dire élevez votre cœur. [116] Nous ne parlons point du lamalef ﻻ, dont quelques-uns font une vingt-neuvième lettre, mais qui n’est que la réunion de l’_a_ et de l’_l_. A l’égard des dix-sept prononciations semblables aux nôtres, nous observerons que la cinquième lettre _djé_, se prononce diversement, selon les pays: en Égypte, on dit _ga_, _gué_, _gui_, etc.; en Barbarie, en Syrie et dans l’Arabie propre, l’on dit _dja_, _djé_, _dji_, etc. De même le ك _kef_, se prononce chez les Bédouins comme le _cz_ des Russes et des Polonais, c’est-à-dire presque comme notre _tché_, quoique plus doux: ainsi les Bédouins ne disent pas, comme les Égyptiens et les Syriens, _kelb_, un chien, mais _tchelb_ ou _tsielb_. Il nous reste à remarquer que sur ces vingt-huit lettres, quatre sont de véritables voyelles, savoir: _a_, _i_, _ou_ et a guttural, ou ăïn; mais de plus, les Arabes emploient dans leur écriture d’autres signes qui, pour n’être pas compris dans l’alfabet, n’en sont pas moins des caractères alfabétiques, de véritables lettres voyelles, ainsi que nous allons le démontrer. Et tels sont d’abord les trois signes appelés _motions_ ou _points-voyelles_ figurés َ‎ , ِ‎ , ُ ; ces signes, il est vrai, n’existent jamais seuls, et ils ne se montrent que comme des parasites, toujours attachés à d’autres lettres consonnes ou voyelles dont ils déterminent et modifient la prononciation, comme dans cet exemple بَ _ba_, بِ bi, _bo_ بُ; mais si d’un côté ils n’existent que par d’autres lettres, il est certain d’une part que ces lettres, surtout les consonnes, ne peuvent se proférer sans eux, au point que l’absence des points-voyelles cause des équivoques qui ne se résolvent qu’en les retraçant. Rendons ceci plus sensible par la répétition de l’exemple déjà cité dans le discours préliminaire; nous y avons vu que les trois lettres _k_, _t_, _b_, forment un mot arabe écrit ainsi کتب: composé, comme il l’est, de trois consonnes, l’on ne peut le prononcer, il veut des voyelles; or, selon les signes-voyelles qu’on lui ajoutera, il prendra des sens différens ainsi qu’on le voit dans les mots suivans: کَتَب _kͣtͣb_, il a écrit; کُتِب _kͦtͤb_, il a été écrit; کُتُب _kͦtͦb_, des livres; کَتّب _kͣttͣb_, il a fait écrire: tous sens divers, déterminés seulement par les voyelles supplétives et sur-ajoutées, d’où il résulte plusieurs considérations remarquables. Le première est que l’écriture arabe, telle qu’elle se pratique, c’est-à-dire, sans les points-voyelles, ne présente réellement que la moitié des mots; que leur squelette, auquel il faut ajouter les ligamens et les muscles; et cette addition de ce qui manque, en fait une divination perpétuelle qui constitue sa difficulté. La seconde est que lorsque cette écriture est armée de tous ses signes et points accessoires, on peut dire qu’elle est écrite sur deux et même sur trois lignes, l’une composée des caractères majeurs et alfabétiques, et les deux autres composées des signes mineurs ou additionnels. Or, comme cette distinction d’élémens qui sont réellement de même nature, est non-seulement inutile, mais encore défectueuse, ainsi qu’on le voit; il est bien plus simple de les faire tous rentrer dans une même ligne, et de rendre l’écriture une et complète[117]. [117] Il résulte encore de là que cette écriture est purement syllabique, et si l’on en recherche la raison, on la trouvera sans doute dans la définition que nous avons donnée de la consonne. Il paraît que les premiers grammairiens ayant remarqué comme nous, que la consonne emportait nécessairement avec elle sa voyelle, ils n’en firent qu’un tout, et qu’ils se contentèrent de peindre un seul signe représentatif des deux élémens. La troisième est que les trois _points-voyelles_ ont précisément le même son que les trois grandes voyelles de l’alfabet A, Ï, _ou_, avec cette différence qu’ils ont brève la valeur que les grandes voyelles ont longue; ce qui est constaté 1º par l’oreille; car pour quiconque a écouté parler les Arabes et analysé leur système de prononciation, il est démontré que le premier point-voyelle appelé _fatha_ َ a le son d’_a_ bref; le second appelé _kesré_ ِ a le son d’_i_ bref, et le plus souvent d’_é_; et que le troisième appelé _domma_ ُ a le son d’_o_ et d’_ou_ brefs; 2º par la figure même de ces trois points-voyelles; car il est évident à l’œil attentif que le _domma_ ُ n’est que le diminutif de و, le _fatha_ َ celui d’alef ا, et même le _kesré_ ِ celui de l’_ïé_ souvent rendu par ces traits non ponctués ﯩ د ی. Il résulte de là que la langue arabe nous présente déjà au moins sept voyelles très-caractérisées, savoir, quatre lettres alfabétiques ou majeures: ا â } } ی ï } longs, } و ou } ع a guttural; et trois supplémentaires ou mineures: َ a bref, ِ i bref, ُ o bref. Et il est remarquable que cette distinction de longues et de brèves est très-sentie dans la prosodie et dans la cadence des vers arabes; ce qui établit un rapport sensible avec les voyelles longues et les voyelles brèves des Latins et des Grecs, qui, comme l’on sait, reçurent leurs alfabets de l’Asie, et qui ont conservé aux lettres un ordre et une dénomination très-rapprochés de l’arabe[118]. [118] L’alfabet grec est évidemment modelé sur le syriaque à vingt-deux lettres, dont les Arabes ont pris, comme l’on sait, jusqu’à la figure, et auquel ils ont ajouté quelques lettres très-faciles à reconnaître, puisqu’il n’ont fait qu’ajouter des points à celles qui existaient. Il est d’ailleurs remarquable que les Grecs ont aussi précisément sept voyelles, et qu’ils semblent avoir fait une opération analogue à celle que j’exécute aujourd’hui, en faisant rentrer tout ce qui était sous-entendu ou tracé dehors. Mais ce n’est pas tout: ces mêmes _points-voyelles_ appliqués aux voyelles majeures de l’alfabet, les modifient encore de manière qu’il en résulte de nouvelles voyelles, distinctes des unes et des autres, et formées à la manière de nos diphthongues: c’est ce que va rendre sensible le tableau suivant. EXEMPLE. 1 اَ vaut â. 2 اِ é. 3 اُ o. 4 یَ ai _ou_ ê. 5 یِ î. 6 یُ _incompatible._ 7 وَ aû _ou_ ô. 8 وِ _incompatible._ 9 وُ oû. 10 عَ ả guttural. 11 عِ è guttural. 12 عُ o _ou_ eû guttural. Ce tableau analysé nous fournit cinq nouvelles voyelles, savoir: Le nº 2 اِ â combiné avec _i_, que les Arabes prononcent exactement _é_. 4 ىَ _a_ bref avec _i_, faisant _ai_ ou _ê_, comme dans le français. 7 وَ _a_ bref devant _ou_ faisant _ô_ long, précisément comme _au_ français. 11 عِ ảïn avec _i_ bref faisant _è_ guttural ouvert et aigu. 12 عُ ảïn avec _ou_ bref faisant _o_ ou _eu_ guttural. Enfin, il faudrait aussi compter pour voyelle distincte le nº 3, اُ â avec _ou_ bref faisant _o_ moyen; mais comme le _domma_ lui-même se prononce _o_, il devient inutile de multiplier les êtres. Maintenant si nous comptons les voyelles arabes au total, nous en trouverons effectivement douze, comme on peut le voir au tableau ci-après. (_Voyez le tableau, nº. 2._) A quoi il faut joindre les trois _nunnations_ ou nasalemens, _on_ ٌ , _an_ ً , _en_ ٍ ; terminaisons fréquentes des mots dans l’arabe littéral; ce qui présente, comme l’on voit, un canon alfabétique bien plus étendu qu’on n’a voulu le croire jusqu’à ce jour. Or si, comme il est vrai, la perfection d’un alfabet consiste à offrir la liste complète de toutes les prononciations d’une langue, et à peindre chaque voyelle ou consonne d’un signe propre et distinct, simple et indivisible comme elle, il est évident que l’alfabet actuel des Arabes n’est pas moins défectueux que la plupart de nos alfabets d’Europe; qu’il se ressent comme eux de l’inexpérience des siècles où il fut composé[119], et que c’est rendre un vrai service à la science et à la communication des peuples que de le ramener à un état de précision et de simplicité qui débarrasse la langue de ses difficultés accessoires: c’est ce que j’ai exécuté dans le tableau ci-joint, dont je vais donner l’analyse. Tous les signes de l’écriture arabe s’y trouvent rassemblés; tous y reçoivent un équivalent en caractères européens déjà existans ou de convention; ils y sont tellement combinés qu’ils forment un système d’écriture homogène et régulier avec lequel l’arabe, le persan, le turk, et toutes les langues peuvent s’écrire comme on les parle. Dans la description des lettres, je n’ai point suivi la routine accoutumée qui mêle indistinctement les voyelles, les consonnes, les aspirations: je procède par un ordre méthodique fondé sur la nature des prononciations; et, les considérant relativement aux organes dont elles émanent, je les classe par familles d’espèces semblables, ainsi que le tableau va l’expliquer clairement. [119] La bonne composition d’un alfabet est un ouvrage plus abstrait, plus difficile qu’on ne le pense communément; ce n’est, pour ainsi dire qu’en ces derniers temps que l’on en a bien conçu le mécanisme: ceux de toutes les langues d’Europe sont à refaire, particulièrement ceux des langues anglaise et française, dont l’incohérence et la barbarie sont dignes des siècles qui les ont vu naître. Voyez le tableau général ci-contre (nº 2), et suivez attentivement le renvoi de chaque numéro à chaque lettre: l’intelligence de tout cet ouvrage dépend entièrement de celle de ce tableau. ALFABET ARABE, TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS, A L’USAGE DES VOYAGEURS ET NÉGOCIANS EN ASIE ET EN AFRIQUE. +---+-----------------------------------------------------------------+ | |NOMBRE. | | | |LETTRES ARABES. | | | | |LETTRES EUROPÉENNES. | | | | | |VALEUR DES LETTRES. | | | | | | |EXEMPLES. | | | | | | | |_OBSERVATIONS._ | | | | | | | | | +---+----+--------------+------+--------+---------+-------------------+ | | | { 1 ‏ا‎ ‏اَ‎ | 1 â |â |_comme |Les six figures nº | | | | { | |ouvert | dans_ |1er se prononcent | | |I | { 2 ‏آ‎ ‏اُ‎ | 2 a’ |_ou_ |bleuâtre |toutes _â_ long, | | | | { | |long | |et doivent se | | | | { 3 ‏ىَ‎ | 3 ä | | |peindre par cette | | | | | | | |lettre; mais, pour | | |II |đɑrɑb ‏ ضَرَب‎(َ ) |_ɑ_ |a bref |parasol |conserver leur | | | |_il a frappé_ | | | |distinction, il | | | | | | | |convient de leur | | |III |eđreb ‏اِضْرِب‎(ِ ‎)‏اِ‎| é |e moyen |espérance|attacher des signes| | | |_frappe_ | | | |propres, comme ä | | | | | | | |pour ىَ; | | |IV |ommͦ ‏اُمُّ‎ (ُ )‎ ‏اُ| o |o moyen |obole | | | | |_mère_ | |_ou_ | | EXEMPLE | | V | | | |bref | | rɑmä رَمىَ | | O | | | | | | _il a jeté._ | | Y |V |b_ɑi_t ‏‏بَیٺ‎ یَ|ɑi |ai |maître | | | E | |_maison_ | |_ou_ ê | | | | L | | | | | | | | L | | | | | |Cette figure nº | | E |VI | ‏یِ‎| î |î long |île (en |VII, la même que | | S | | |_ou_ ï| | mer) |dans le nº III, ne | | | | | | | |doit se rendre par | | |VII | (ِ )|_i_ |i bref |fini |_i_ que dans les | | | | | | | |terminaisons | | |VIII|sωq ‏سوُق‎ وُ ‏‏| ω |oû |voûte |grammaticales. | | | |_marché_ | |français| | | | | | | | | | EXEMPLE | | |IX |ʆῶt ‏صوَت‎ ‏وَ‎| ῶ |ô |môle | b’esmͥ allâhͥ, | | | |_la voix_ | |profond | | _au nom de Dieu_, | | | | | | | | بِسْمِ ٱللَّهِ | | |X |ảdl ‏عَدْل‎ ‏عَ‎| ả |à du | | | | | |_justice_ | |fond de | |A la fin des mots ة| | | | | |la gorge| |prend souvent deux | | | | | | | |points, et se pron-| | |XI |ĕlm ‏عِلمْ‎ ع ‏| ĕ |è | |once _at_ et _et_. | | | |_science_ | |de même | |Il devra s’accen- | | | | | | | |tuer _àt_, afin de | | |XII |ỏrđ ‏عُرضْ‎ ‏عُ‎|‏ ỏ |ò _et_ | |le distinguer de ا ت | | |_honneur_ | |eù | |qui s’écrira tou- | | | | | |de même | |jours avec le | | | | | | | |romain ât. | +---+----+--------------+ | | | | | A | | | | | | | | S |I |hω ‏هُو‎ ‏ه| h |h |honte | | | P | |_lui_ | |français| | | | I | | | | | | | | R | | | | | | | | A |II |ɦorri_à_t ‏حُرّيَة‎| ɦ |h | | | | T | |_liberté_ ‏خ‎| |très-dur| | | | I | | | | | | | | O | | | | | | | | N | | | | |DÉNOMINA-| | | S.| | | | | TION | | +---+----+--------------+ | |---------| | | |I } { م| m | |ma |Les Arabes n’ont | | | }Labiales { | | | |point le _v_, qu’il| | |II } { ب| b | |bé |faut appeler _va_, | | | | | | |et qui est la | | |III }Labio- { ف| f | |fi |mineure de _fi_, | | | }dentale { | | | |comme _m_ du _bé_, | | | | | | |et _bé_ du _pé_. | | |IV }Dentales { د| d | |da | | | | }douces { | | | | | | |V } { ض| đ | đ dur |đo | | | | | | | | | | |VI }Dentales { ت| t | |ta | | | | }dures { | | | | | | |VII } { ط| ȶ | ȶ dur |ȶo | | | | | | | | | | |VIII }Zedantes { ذ| ȥ | th |ȥal | | | | } { | |anglais | | | | | } { | |doux | | | | | } { | |(those) | | | | | }douces { | | | | | | |IX } { ث| θ | th |θêta grec| | | | | |anglais | | | | | | |dur | | | | C | | |(think) | | | | O | | | | | | | N |X }Zedantes { ز| z | z |zed | | | S | }dures { | | | | | | O |XI } { ظ| ʓ | ʓ dur |ʓo | | | N | | | | | | | N |XII }Sifflan- { س| s | s |sa | | | E | }tes { | | | | | | S |XIII } { ص| ʆ | ʆ dur |ʆo | | | | | | | | | | |XIV }Chucho- { ج|đj | |đja | | | | }tantes { | | | | | | |XV } { ش| ῳ | ch |ch | | | | | |français| | | | | | |_sh_ | | | | | | |anglais | | | | | | | | | | | |XVI } { ر| r | r |ra | | | | } { | | | | | | |XVII }Linguales { ل| l | l |lé | | | | } { | | | | | | |XVIII} { ن| n | |no | | | | | | | | | | |XIX } { غ| γ | r |γamma | | | | } { |_gam- |grasseyé| | | | | } { | ma_ | | | | | | } { | grec | | | | | | } { | | | | | | |XX }Glottales { خ| χ | |χota | | | | } { |_jota_| | | | | | } { |espa- | | | | | | } { | gnol | | | | | | } { | | | | | | |XXI } { ق| q | |qâf | | | | |_ou_ | | | | | | | ga | | | | | | | | | | | | |XXII }Palatiale { ك| k | k |ké | | +---+----+ | | | | | |Total 36|(ٌ on), (ً an), | | | | | | |(ٍ en). | | | | | +--------+--------------+------+--------+---------+-------------------+ Page 219 Nº 2. ANALYSE DU TABLEAU. a long. Le nº 1er offre sous plusieurs formes un même â ouvert ou long[120], tel que nous le prononçons dans _âtre_ (du foyer), _noirâtre_. [120] En Syrie, surtout à Alep, on prononce volontiers cet A en Ê; et dans quelques endroits, tels que le canton de Sidnaïa, on le prononce ô; mais ce sont des prononciations vicieuses. Je n’ai donné à l’a qui leur correspond ces trois modifications, a, a’, ä, que pour indiquer les formes diverses de l’alef arabe. La plus remarquable, ä, sera toujours affectée à l’ىَ. EXEMPLE. رَمىَ rɑmä, _il a jeté_. مَلىَ mɑlä, _il a rempli_. En général, cet a représentant l’alef dans toutes ses modifications, doit être et sera toujours peint dans mon système par l’a romain, tandis que le fatha َ ou _a bref_, nº II, sera toujours peint par l’_ɑ_ italique; ce qui conservera même dans l’alfabet transposé la distinction de l’a _radical_ avec l’_ɑ motion_. Il est à remarquer qu’à la fin des mots féminins le ه se prononce aussi _a_, et qu’avec deux points ۃ il se prononce _at_, ce qui arrive surtout quand le mot suivant commence par une voyelle. EXEMPLE. marr_à_t ωâħed_àt_, _une fois seule_: cet _a_ sera peint par _àt_ italique accentué en _à_ pour le distinguer des terminaisons d’une autre espèce. _e_. Le nº III est notre _e_ moyen, comme dans _e_spérer: il est formé de deux manières en arabe, tantôt par اِ, tantôt par _kesré_ seul ِ : le son est exactement le même en arabe qu’en français; mais pour en distinguer la source, je peindrai toujours اِ par e romain, et le kesré par _e_ italique. D’ailleurs il faut remarquer une fois pour toutes que jamais le kesré ِ n’a lieu que dans le corps des mots, et que quand ils commencent par _E_, c’est toujours اِ. EXEMPLE. ektob, _écris_, اِکْٺُبْ ermi, _jette_, اِرْمىِ o. Le nº IV a également le son d’_o_ sous deux formes: la première اُ a lieu surtout au commencement des mots. EXEMPLE. omm, _mère_, اُمّْ omam, _nations_, اُمام onʓor, _regardes_, اُنْظُرْ La seconde ُ n’a jamais lieu au commencement, mais seulement après d’autres lettres. Par exemple, ʓor dans onʓor; قُبرُس qobros, _l’île de Cypre_. Ces figures sont quelquefois prononcées _eu_, _e_, et _ou_ bref, selon les divers peuples. Par exemple, les Alépins disent _eumm_, mère; les Turks même les prononcent _u_; mais il suffit de savoir que o représente اُ et ُ , pour lui donner ensuite la valeur usitée dans le pays. _ɑi_ ou _ê_. Le nº V est absolument notre _aî_ français dans _maître_, le même que _ê_ ouvert dans _ê_tre, fen_ê_tre. J’avoue que c’est un défaut de représenter ce son par les deux lettres _ɑi_; mais il en résulte un avantage précieux, en ce que très-souvent un nombre singulier en _ɑi_ ne fait que retourner au pluriel la diphthongue, et se prononce en _i_a. EXEMPLE. d_ɑi_r, _maison_; diâr, _les maisons_: b_ɑi_r, _puits_; biâr, _les puits_. Dans tous les cas, l’_i_ radical se remontre d’une manière ou d’une autre. EXEMPLE. b_ɑi_t, maison; biωt, _plusieurs maisons_; ῳ_ɑi_x, _vieillard_; ῳîωx, _les vieillards_: et cet avantage ne se trouverait pas dans la lettre _é_. i long. Le nº VI est notre _î_ bien appuyé, bien senti: il sera toujours peint _ï_ ou î. _i_ bref. Le nº VII est une seconde fois le kesré ِ , avec cette différence que, prononcé _é_ dans le corps des mots de l’arabe vulgaire, il se prononce _i_ dans l’arabe littéral ou savant, surtout dans les terminaisons grammaticales; en conséquence, je distinguerai toujours cet état par l’_i_ italique, qui évitera toute confusion avec l’i romain affecté pour l’i radical. ω. Le nº VIII est notre son voyelle _ou_. Ce son étant simple, indivisible, c’est un défaut de le peindre par deux lettres; je leur substitue donc le double w des Anglais, sous une forme commode à écrire ω. ῶ _ô_ ouvert. Le nº IX est notre son voyelle ô ouvert, le même que _au_ dans _pauvre_: il est à remarquer que l’arabe le forme de la même manière que nous par la réunion d’_a_ et d’_ou_. Je l’ai représenté par ῶ surmonté d’un petit _a_, parce que cette diphthongue se renverse comme la précédente. EXEMPLE. ʆɑωȶ, _la voix_; aʆωaȶ, _les voix_: zɑωđj, _le mari_; zωađjàȶ, _les maris_. ả a guttural. Le nº X représente l’à guttural pur et simple. ĕ è guttural. Le nº XI est l’è guttural, qui a lieu surtout à la fin des mots. EXEMPLE. qâȶĕ, _tranchant_. ỏ ò guttural. Enfin le nº XII est un son guttural, prononcé tantôt comme ò, et tantôt comme _eù_. EXEMPLE. qỏod, _assieds-toi_; el borqỏ (eu), _voile du visage_. Ces différences dépendent de l’usage du pays; il suffit de savoir que l’ảïn affecté d’un domma ُ , est représenté par ỏ. A ces voyelles, il faut ajouter les trois finales nasales _on_, _en_, _an_, qui n’introduisent aucun son nouveau, et que par cette raison nous exprimons avec des figures déjà employées; il n’en résulte pas de confusion pour _on_ et _en_, en ce que nulle autre terminaison ne leur ressemble, mais _an_, ayant deux analogues, veut des signes distinctifs. Nous avons donc approprié la figure _an_ italique, à ً pur et simple. EXEMPLE. đɑrb_ɑn_, _coup_, ضَرْبً. et celle de a’_n_ à اً đɑrbâ’n, ضَرْباً. et celle de a_n_ simple à ان, _eθnan_, اِثْنان _Des Aspirations._ _h_ doux. Le nº I est notre _h_ dans les mots _honte_, _Hollande_; les Arabes en font une consonne qu’ils emploient ouverte ou fermée également. EXEMPLE. hɑωâ, l’_air_. behi, _beau_. bɑhhɑh, _gaîté_, _amusement_. nɑhr, _ruisseau_. onhor, _les ruisseaux_. Il ne faut pas prononcer _béï_, _nâr_, _onor_; mais _bé-hi_, _na-hr_, _on-hor_, en faisant bien sentir l’_h_, sans quoi il naîtrait mille équivoques; par exemple, nar, veut dire feu; _nehar_, jour; _béï_, en moi. ħ dur. Le nº II est l’ħ dur, prononcé d’une manière forte: les voyageurs européens l’expriment souvent par deux _hh_; mais comme ils ajoutent aussi un _h_ à plusieurs consonnes telles que đ, _ch_, etc., il en résulte une répétition d’_h_ dans un même mot, qui en détruit la simplicité. La figure que nous adoptons évite ce défaut; elle est facile à peindre, et facile à distinguer du petit _h_ par son ligament supérieur, qui dans l’écriture devra toujours être bouclé ainsi ħ, tandis que l’_h_ mineur sera toujours un trait sec. L’ħ dur est une des lettres arabes les plus difficiles à prononcer, surtout lorsqu’il est dans l’état de consonne fermée. EXEMPLE. dɑħrɑđj, _degré_; aħmɑr, _rouge_. mɑħkɑm_àt_, _tribunal_. Quelquefois il n’a pas même de voyelle devant lui, comme dans mɑlħ, sel. Alors il faut supposer qu’il y a un è, et prononcer brièvement mɑl_è_ħ. Mais un maître seulement peut bien diriger ces prononciations. Le reste des consonnes a moins de difficultés; il n’en existe point sur _m_, ni sur _b_. Les Arabes n’ont pas le _p_, qui est la troisième labiale, ils le trouvent trop dur et le remplacent par _b_; mais les Turks et les Persans l’ont et le peignent par پ. Les Arabes manquent aussi du _vé_, quoique la plupart des drogmans européens veuillent prononcer ainsi le ω; mais c’est une prononciation vicieuse qu’ils imitent des Turks dont ils sont les élèves. Le _fé_, qui est la consonne majeure de _vé_, est chez les Arabes le même que chez nous. Il en est ainsi de toutes les lettres suivantes, lorsqu’elles n’ont pas de forme ou de signe particulier; il nous suffira d’expliquer celles qui ont de nouveaux signes. Le nº V exprime le đ dur: nous l’avons distingué du _d_ doux, en lui attachant au sommet de la tige un ligament qui tient de l’_o_; ce qui convient d’autant mieux, que ce đ, dans sa prononciation, semble imprimer le son d’_o_ à toutes les voyelles qui l’approchent. La même observation a lieu pour les trois autres consonnes ȶ dur, nº VII; ʓ dur, nº XI; ʆ dur, nº XIII; aussi leur attachons-nous le même signe, et dans leur dénomination les distinguons-nous par la voyelle _o_ qui les suit et qui retrace leur caractère[121]. [121] La planche gravée indique la manière de tracer ces signes distinctifs, d’une manière courante dans l’écriture. (_Voyez_ pl. Ire.) +-------------------------------------------------------------+ | Note de transcription. | | | | Cette planche ne se trouve pas dans le livre. | +-------------------------------------------------------------+ Le nº VIII représente le _ȥɑl_. Les Égyptiens et les Syriens lui substituent tantôt _d_, tantôt _z_, comme nous l’avons dit: il suffira de savoir que partout il sera peint par notre ȥ barré, comme l’on voit dans le tableau, sauf à le prononcer selon l’usage des lieux. Le nº IX est le θêta grec que nous adoptons sans altération comme une lettre simple et commode, sauf encore à la prononcer _t_ ou _s_, à la manière des Syriens et des Égyptiens; car ils prononcent _etnân_ pour _eθnân_, deux. Le nº XII est notre _s_, qui jamais ne doit prendre dans l’arabe le son de _z_ que nous lui donnons dans _rose_, _close_. Le nº XIV, ɗj, a l’inconvénient de porter deux lettres à-la-fois, mais les Arabes les font sentir très-distinctement; et l’on ne peut employer ici le _g_ italien, parce que devant a, o, ω, il faudrait ajouter un _i_; que si l’on prononçait _ga_, _go_, à la manière des Égyptiens, il faudrait ajouter _u_ devant _é_ et _i_, pour faire _gué_, _gui_, ce qui romprait la simplicité que l’on doit se proposer. Nous avons remédié à cet inconvénient par la forme liée de la lettre đj qu’il faut prononcer _dgé_. Le nº XV est une lettre nouvelle pour peindre notre consonne _ch_. Chez tous les peuples d’Europe cette consonne a le double défaut d’être peinte par des lettres multiples et diverses. Les Anglais la peignent par _sh_; les Allemands par _sch_; les Polonais par _sz_; les Italiens par _sci_; nous par _ch_; et cela par la raison que les Grecs et les Romains n’ayant point cette consonne, les Barbares du Nord qui leur ont succédé n’ont pas eu l’art d’ajouter une lettre à leur alfabet. Il eût été à désirer que l’on pût adopter le ش arabe, mais dans notre écriture à la main il se confondrait avec l’_m_. Nous avons donc préféré d’imaginer un signe nouveau, et celui que nous adoptons a le double mérite de conserver des rapports avec la lettre arabe, et même avec le ja qui est sa consonne mineure, puisque le ῳ est composé du jambage j dans son milieu, avec seulement deux ailes latérales: pour le bien former dans l’écriture, voyez la planche nº Ier. Nous n’avons pas la même peine pour l’_r_ grasséyé, nº XXI, parce que le γ des Grecs l’exprime exactement; car les Grecs ne prononcent pas _gamma_, mais _ramma_, en grasséyant l’_r_. Pour le nº XX, nous adoptons le χ grec qui ne doit pas se prononcer _iks_; mais comme le _jota_ espagnol et le _ch_ allemand: lorsque la prononciation _ks_ se trouvera en arabe, nous la peindrons par _ks_, qui est un signe composé et divisible comme elle. EXEMPLE. Mɑksωr _brisé_, venant de kɑsɑr _briser_, où l’on voit k, s, divisés. Nous n’ajouterons rien à ce que nous avons dit sur _q_, sinon qu’il ne prendra jamais d’_u_ à sa suite, et qu’il s’écrira _qa_, _qé_, _qi_, etc. Nous n’avons rien à ajouter non plus à ce que nous avons dit de _k_. Tel est notre système d’écriture dont l’usage démontrera une foule d’avantages précieux de facilité et de simplicité; il a entre autres le mérite de rendre nuls cinq signes usités dans l’arabe, dont les règles sont on ne peut plus embarrassantes. Le premier est le đjam ْ ou signe du _repos_ d’une consonne, c’est-à-dire qui désigne qu’elle est fermée ou sans voyelle après elle. EXEMPLE. ضَربْ đɑrb, _un coup_; et non pas ضَرَب đɑrɑb, _il a frappé_. Ce signe devient nul par la nature même de notre écriture européenne. Le second est le tɑῳdîd ّ qui désigne que la lettre est redoublée. EXEMPLE. đɑrrɑb, _il a fait frapper_, ضَرَّب; kɑttɑb, _il a fait écrire_, کَتَّب. Ce signe devient également nul, puisque toute lettre prononcée est écrite. Le troisième est le hamza ٔ qui avertit qu’il y a un _a_ absent, ou changé en une autre lettre. EXEMPLE. سؤ sωٔ _pour_ sωa _mal_. مأ mâٔ _pour_ maa _l’eau_. شَٸ ῳaiٔ _pour_ ῳɑïa _chose_. إن en, _si_. أن an, _que_. Ce signe est encore nul, soit parce que nous écrivons les lettres absentes, soit parce que nous appliquerons à sa place une virgule qui indiquera une élision. Le quatrième est le madda ٓ ou extenseur de l’_alef_ final, qui se place devant le hamza, et ce signe est entièrement inutile. Enfin le cinquième est le ωesla ٱ , aussi exclusivement attaché à l’_alef_ initial, pour indiquer qu’il disparaît par la lettre qui termine le mot antécédent. EXEMPLE. ٱلسَّمأَ‎ ‏عُمْقُ‎, ỏmqͦ al sɑmâⁱ; prononcez: ỏmq os’ sɑma-i, _la profondeur du ciel_. Nous remarquerons plusieurs règles dans cette phrase; 1º l’effet du ωesla qui indique de prononcer _o’l_ au lieu de _al_; 2º l’effet du hamza sur sɑmâ; 3º l’effet du taῳdid qui indique de redoubler l’_s_ et de dire ossama, au lieu de ol sama; mais toutes ces règles si embarrassantes dans l’arabe, disparaissent dans notre méthode. Nous laisserons donc à part tous ces signes minutieux et embarrassans; et supprimant ainsi, à l’avantage des novices, plus d’un quart de la grammaire d’Erpenius, nous allons produire la langue arabe dans toute sa simplicité et sa pureté. CHAPITRE II. § Ier. _Du Nom._ En arabe comme en français, le discours est composé de trois parties principales, 1º le _nom_ (de l’agent), 2º celui de l’action ou le _verbe_, et 3º les _particules_ qui lient l’agent à l’action, c’est-à-dire le nom au verbe. Dans le nom, l’on distingue, 1º l’article; 2º le cas; 3º le genre; 4º le nombre. Rien n’est plus simple que la déclinaison du nom dans l’arabe vulgaire; il est le même à tous les cas qui ne se distinguent que par les particules, ou par le sens de la phrase. EXEMPLE. Nom. al sɑmɑk _le poisson_. Gén. al sɑmɑk _du poisson_. Dat. l’al sɑmɑk _au poisson_. Acc. al sɑmɑk _le poisson_. Voc. ïâ sɑmɑk _ô poisson_. Abl. men al sɑmɑk, _du_ ou _par le poisson_. On voit par cet exemple, 1º que l’article _al_ est indéclinable, et qu’il répond à tous nos articles _le_, _la_, _de_, _du_, même aux pluriels _les_, _des_, tant au féminin qu’au masculin. 2º Que le nom ne change pas de forme, et qu’il reste le même dans tous les cas; il en résulte l’inconvénient de ne pas distinguer facilement le génitif du nominatif ou de l’accusatif: mais il est convenu en arabe que quand deux noms se suivent et que le premier manque de l’article _al_, il gouverne le second au génitif. EXEMPLE. râs al sɑmɑk, _la tête du poisson_. sari al mɑrkɑb, _le mât du vaisseau_. Lorsque c’est un nom propre, l’article _al_ est lui-même supprimé. b_ɑi_t z_ɑi_d, _la maison de Zaid_. mɑndîl fâtmɑt, _ou_ fâtmé, _le mouchoir de Fâtmé_. Voilà pour l’arabe vulgaire, à quoi il faut ajouter que par corruption l’on prononce _el_ au lieu d’_al_ dans l’Égypte et dans la Syrie, où le changement d’_â_ en _é_ a lieu dans une infinité de cas. Remarquons de plus que l’_l_ dans _al_ se perd devant treize consonnes de l’alfabet, appelées solaires, qui sont[122]: d, đ, t, ȶ, θ, z, ȥ, ʓ, s, ʆ, ῳ, r, n, et qu’à sa place on double ces lettres pour l’agrément de la prononciation; ainsi l’on prononce _es’sɑmɑk_, et non _el sɑmɑk_; _en’nɑbi_, le prophète, et non _el nɑbi_; eʓʓolm, _la tyrannie_, et non _el ʓolm_: mais c’est à l’usage d’enseigner cela, et non à l’écriture de le tracer, et les signes imaginés par les grammairiens pour diriger cette manière d’écrire, sont aussi ridicules que si chez nous l’on écrivait ces mots, _ils ont écrit à Rome_, de cette manière: _il zon t’écri t’à Rome_. [122] Appelez-les selon le canon alfabétique, da, đo, ta, ȶo, θêta, ȥal, etc. Quant à l’arabe littéral, connu sous le nom de naħωi, l’équivoque des cas n’y a pas lieu, parce qu’ils y sont distingués par des finales ajoutées au corps du mot, comme en grec _os_, _ωn_, et en latin _us_, _a_, _um_. EXEMPLE. Nom. al nɑhr-o _le ruisseau_. Gén. al nɑhr-i _du ruisseau_. Dat. l’al nɑhr-i _au ruisseau_. Acc. al nɑhr-ɑ _le ruisseau_. Voc. ïa nɑhr-ɑ _ô ruisseau_. Abl. men al nɑhr-i _du_ ou _par le ruisseau_. L’on voit par cet exemple que l’_o_ appartient au nominatif; l’_i_ aux génitif, datif, ablatif; et l’_a_ aux accusatif et vocatif; et cela tant au singulier qu’au pluriel, et tant au féminin qu’au masculin. Si le nom est un nom propre, ou qu’il soit privé de l’article _al_, il ne prend plus pour finales _o_, _i_, _a_, mais les nasales _on_, _en_, _an_, le vocatif seul excepté. EXEMPLE. Nom. Moħɑmmɑd-on _Mahomet_. Gén. Moħɑmmɑd-en _de Mahomet_. Dat. l’Moħɑmmɑd-en _à Mahomet_. Acc. Moħɑmmɑd-an _Mahomet_. Voc. ïa Moħɑmmɑd-o[123] _ô Mahomet_. Abl. men Moħɑmmɑd-en _par Mahomet_. Nom. nɑhâr-on _jour_. Gén. nɑhâr-en _de jour_. Dat. l’nɑhâr-en _à jour_. Acc. nɑhâr-en _jour_. Voc. ïâ nɑhâr-a _ô jour_. Abl. men nɑhâr-en _par jour_. [123] Dans les noms propres, le vocatif prend _o_, comme le nominatif des substantifs. Si le nom propre se terminait par lui-même en _an_, il ne faudrait plus lui appliquer les nasales, mais bien les lettres _o_, _i_, _a_. EXEMPLE. Nom. ỏθmân-o _Otman_. Gén. ỏθmân-i _d’Otman_. Dat. l’ỏθmân-i _à Otman_. Acc. ỏθmân-a _Otman_. Voc. ïa ỏθmân-o _ô Otman_. Abl. men ỏθmân-i _par Otman_. On voit par les exemples ci-dessus que l’_on_ appartient au nominatif; _en_ aux génitif, datif, ablatif, et _an_ à l’accusatif, tant au singulier qu’au pluriel, et au féminin comme au masculin. § II. _Du Genre._ En arabe comme en français, il n’y a que deux genres, le masculin et le féminin; il n’y a pas de neutre. La terminaison _a_ et _àt_ prononcée en arabe vulgaire _é_ et _ét_, est le signe constant du féminin singulier, tant substantif qu’adjectif: au pluriel cet _a_ bref devient _ât_ long. EXEMPLE. _tin_ât, _des figues_. Il faut en excepter les deux mots _χɑlifàt_, un kalife; _ảlɑmàt_, un savant, qui sont masculins, malgré leur finale féminine. D’autre part, les terminaisons ωn, în, ân, sont les signes des pluriels masculins; mais elles se bornent presque exclusivement aux participes actifs et passifs, et suivent, quant aux cas, la règle d’_on_, _en_, _an_. EXEMPLE. Nom. sing. al ʓâlem _l’opprimant_. Nom. plur. al ʓâlem-ωn _les opprimans_. Gén. al ʓâlem-în _des opprimans_. Dat. l’al ʓâlem-în _aux opprimans_. Acc. al ʓâlem-ân _les opprimans_. Voc. ïa ʓâlem-an _ô opprimans_. Abl. men al ʓâlem-în _des opprimans_. PASSIF SINGULIER. al _ou_ el mɑʓlωm _l’opprimé_. PLURIEL. Nom. el mɑʓlωm-ωn _les opprimés_. Gén. el mɑʓlωm-în _des opprimés_. Dat. l’el mɑʓlωm-în _aux opprimés_. Acc. el mɑʓlωm-ân _les opprimés_. Voc. ïa mɑʓlωm-an _ô opprimés_. Abl. men el mɑʓlωm-în _des_ ou _par les oppr._ Avec les finales _àt_ et _ât_ on fera SINGULIER FÉMININ. Nom. el ʓâlem-àtͦ _l’opprimante_. Gén. el ʓâlem-àtͥ _de l’opprimante_. Acc. el ʓâlem-àtͣ _l’opprimante, etc_. PLURIEL. Nom. el ʓâlem-âtͦ _les opprimantes_. Gén. el ʓâlem-âtͥ _des opprimantes_. Acc. el ʓâlem-âtͣ _les opprimantes_, etc. PASSIF SINGULIER. Nom. el mɑʓlωm-_àtͦ_ _l’opprimée_. Gén. el mɑʓlωm-_àtͥ_ _de l’opprimée_. Acc. el mɑʓlωm-_àtͣ_ _l’opprimée_, etc. PLURIEL. Nom. el mɑʓlωm-ât _les opprimées_. Gén. el mɑʓlωm-ât _des opprimées_. Acc. el mɑʓlωm-ât _les opprimées_, etc. Voilà les seuls signes auxquels on reconnaisse les masculins et les féminins; mais il s’en faut beaucoup que ces signes soient généraux: au contraire, la presque totalité des noms substantifs en est privée, et l’on n’en peut distinguer le genre par la forme qui, comme en français, est indistinctement commune aux uns et aux autres: l’usage seul peut les faire connaître, et c’est là une des difficultés de la langue arabe; difficulté d’autant plus grande, que le substantif étant équivoque, l’adjectif qu’il gouverne ne peut l’être, et doit se montrer masculin ou féminin. En général, les noms de femmes, de pays, de villes, d’élémens sont féminins. EXEMPLE. mariam _Marie_. meʆr _l’Égypte_. el ârđ _la terre_. ῳâm _la Syrie_. el sɑmâ _le ciel_. qobros _Cypre_. el mâ’ _l’eau_. ħɑlɑb _Alep_, ville. el nâr _le feu_. boγdâd _Bagdad_. el hɑωâ _l’air_. bɑʆrâ _Basra_. el rîħ _le vent_. ʆωr _Tyr_. el ῳɑms _le soleil_. tedmωr _Palmyre_. el qɑmɑr[124] _la lune_. etc. [124] Plus souvent masculin que féminin. Sont aussi féminins les membres pairs: el ïɑd _la main_. el ảïn _l’œil_. el aȥn _l’oreille_, etc. Et quelques mots en ä; tels que ȥekrä, _souvenir_; oωlä, _première_; ȶωlä, _plus longue_; Et d’autres en â; kobriâ, _l’orgueil_; maῳiωχâ, _sénat_; ħɑmrâ (chose), _rouge_. Souvent il est permis de rendre féminin un nom masculin, surtout quand il est susceptible d’être de l’un ou de l’autre sexe. EXEMPLE. đjɑdd aïeul, đjɑdd-_à_t _aïeule_. ảmm oncle, ảmm-_à_t _tante_. Cela se pratique généralement pour les adjectifs. EXEMPLE. kɑbîr _grand_, kɑbîr-_à_t _grande_. ʆɑγîr _petit_, ʆaγîr-_à_t _petite_. nɑđîf _net_, nɑđîf-_à_t _nette_. ảȥîm _très-grand_, ảʓîm-_à_t _très-grande_, etc. Si l’on prononce comme le vulgaire, kɑbîr-é, ʆɑγîr-é, nɑđif-é, on voit que cette forme ressemble à celle du français, où l’_e_ final rend féminins les adjectifs masculins, _grand-e_, _fort-e_, _petit-e_, etc. Que si les adjectifs commencent par un _a_, cet _a_ passe à la fin du mot pour le genre féminin. EXEMPLE. aʆfɑr _jaune_, masc. ʆɑfrâ, _fém_. ahdɑb à longs cils, hɑdɑbâ. aħmɑr rouge, ħɑmrâ. abiɑđ blanc, b_ɑi_đâ. Cette règle a spécialement lieu pour les comparatifs qui tous se forment par l’_a_ initial, avec la seule différence que l’ä porte deux points. EXEMPLE. aȶωɑl _plus long_, ȶωlä _plus longue_. akbɑr _plus grand_, kobrâ _plus grande_. Quelquefois la terminaison _at_ s’ajoute à un nom masculin, et alors il exprime spécialement l’unité. EXEMPLE. tebn, _de la paille_, tebnɑt, _une seule paille_. ȥɑhɑb, _de l’or_, ȥɑhɑb-ɑt, _un peu d’or_. đɑrb, _coup_, đɑrb-ɑt, _une tape_, etc. Une bizarrerie de la langue est que quelquefois un nom singulier en _at_ prend au pluriel une terminaison en apparence masculine, sans cesser d’être féminin. EXEMPLE. mɑdin_à_t, _une ville_; modon, _des villes_; amr_àt_, _une femme_; nesωân, _des femmes_, etc. Enfin une dernière bizarrerie est que quoique en général l’adjectif suive le genre du substantif, cependant la plupart des objets inanimés, ou même non raisonnables, gouvernent également dans le pluriel les adjectifs au féminin singulier. EXEMPLE. el ảʆâfîr el ȶâïér_à_t, (mot à mot) _les oiseaux la volante_, (pour) _les oiseaux volans_; el ħɑđjar el ʆɑlîđ_à_t, _les pierres la dure_, (pour) _les pierres dures_. Sur quoi nous remarquerons en passant, que l’article _el_ se répète toujours devant l’adjectif, sans quoi il emporterait l’équivoque de gouverner le génitif. § III. _Du Nombre._ Les Arabes distinguent comme les Grecs trois espèces de nombres, le singulier, le pluriel et le duel, ou nombre deux. Le duel n’est point usité dans l’arabe vulgaire; il a seulement lieu dans l’arabe savant ou littéral, où il est employé tant dans les noms que dans les verbes. Sa forme dans les noms est simple; elle consiste à ajouter au nom singulier la finale _ân_ pour le nominatif, et _ain_ pour les _génitif_ et _accusatif_, tant au masculin qu’au féminin. EXEMPLE. rɑđjol, _un homme_, rɑđjol-an, _deux hommes_. Gén., acc., dat. rɑđjol-ain, _de deux hommes_. mɑdinɑt, _une ville_, mɑdinɑt-an, _deux villes_. Gén, acc., dat. mɑdinɑt-ain, _de deux villes_. A l’égard des singulier et pluriel, masculin et féminin, nous avons vu dans le paragraphe des genres comment ils se composent pour les participes et les adjectifs; et comment les finales ωn, _în_, _ân_, _ɑt_, a_t_ forment les pluriels masculins et les féminins singuliers et pluriels. Ce sont-là en quelque sorte les seuls noms qui conservent de la régularité: quant aux noms substantifs, la presque totalité, tant masculins que féminins, ne suit aucune règle constante ni uniforme pour passer du singulier au pluriel; au contraire ils se replient de manières si diverses et si singulières, que c’est-là une des plus grandes difficultés pour les novices dans la langue. Les grammairiens ont pris la peine d’en former vingt-deux classes; mais cette multiplicité, loin d’éclaircir le sujet, ne fait que l’embrouiller, et il vaut mieux s’en tenir à la pratique, et apprendre à mesure du besoin le pluriel de chaque mot. Nous allons cependant donner quelques exemples qui serviront à prouver cette vérité, et à donner une idée de cette difficulté. EXEMPLE. SINGULIER PLURIEL. iɑħi_à_t _la barbe_, ioħiân. kobrâ _plus petite_, kobar. ảmωd _une colonne_, ỏmωd _et_ ảωâmid. qɑđib _un bâton_, qođob. aħmɑr _rouge_, ħomr. qerb_à_t _une outre_, qerâb. romɑħ _une lance_, remâħ. rɑđjol _un homme_, ređjâl, _et_ arđjâl. kảb _talon_, kảâb. đjɑbɑl _montagne_, đjebâl. rɑqɑb_à_t _le cou_, reqâb. đers _grosse dent_, đorωs. ῳâhed _témoin_, ῳohωd. kâmel _parfait_, kɑmɑlɑt. γâȥen _attaquant_, γoȥâ_à_t. dobb _un ours_, debâb _et_ debâb_à_t. zῶđj _mari_, zeωađj_à_t. âχ _frère_, eχω_à_t. ωɑđjh _face_, aωđjoh. ïɑd _main_, aïden. mɑȶɑr _pluie_, amȶâr. rɑγîf _pain_, arγef_à_t _et_ roγfân. ῳɑmâl _nord_, ῳamâïel. âđjωz _vieille_, ađjâïez. tâđj _couronne_, tiđjân. sɑqf _voûte_, soqfân. ῳɑrif _noble_, ῳorɑfâ. bɑχil _avare_, boχɑlâ. ħɑbib _aimé_, aħebbâ. γɑni _riche_, aγniâ. đjɑriħ _blessé_, đjɑrħa. qɑȶîl _tué_, qɑȶla. ʆɑħrâ _désert_, ʆɑħara. ảȥrâ _la vierge_, ảȥâra. nɑfs _l’ame_, nofos _et_ anfωs. bɑħr _la mer_, bohor, ebħâr, abħor. akbɑr _plus grand_, akâber. mâ _l’eau_, miâh, amωâ. fomm _la bouche_, afωâ_àt_. emr_à_t _femme_ nesâ, nesωân, nesωat. ensan _homme_, anâs, _et_ enes. C’en est assez pour faire sentir que l’usage seul peut apprendre la variété de ces formes; et cependant il arrive que quand on a saisi le génie de la langue on devine souvent par analogie quel pluriel doit résulter d’un singulier donné. § IV. _Du Comparatif et du Superlatif._ Le comparatif se forme tout simplement, en appliquant _a_ devant l’adjectif. EXEMPLE. ħɑsɑn _bon_, aħsɑn _meilleur_. ʆɑγir _petit_, aʆγɑr _plus petit_. ħɑbib _cher_, aħɑbb _plus cher_. Et le _que_ qui suit s’exprime par _men_. EXEMPLE. _Plus généreux que_, akrâm men. _Plus grand que le sultan_, aảʓɑm men el solȶan. CHAPITRE III. _Des Pronoms personnels et possessifs, des Conjonctions et des Particules._ Les pronoms personnels, quand ils régissent et gouvernent la phrase, s’expriment comme il suit: Genre. _Je_ ou _moi_ anâ commun. _tu_ ou _toi_ { ent masculin. { ent_i_ féminin. _Il_ ou _lui_ hω masc. _Elle_ hi fém. _Nous_ naħn comm. _Vous_ { entom masc. { entonn fém. _Eux_ hom masc. _Elles_ honn fém. Dans l’arabe littéral on dit: antɑ, ant_i_, hωɑ, hi, naɦn_o_, antom, antonnɑ, hom, honnɑ. On se sert aussi du duel dans l’arabe littéral pour les deux termes suivans: Vous deux, _commun_; antomâ. Eux deux, _commun_; homâ. Mais ils sont peu usités dans le vulgaire. Que s’ils sont gouvernés et régis par un verbe, ils s’accolent à la fin du verbe régissant dans la forme ci-après. EXEMPLE. nɑʆɑr-ni _il a aidé moi_. nɑʆɑr-ak _il a aidé_ { _toi_ masc. ek ---- { _toi_ fém. nɑʆɑr-ho _il a aidé_ { _lui_ ha ---- { _elle_ nɑʆɑr-na { _nous_ comm. nɑʆɑr-kom { _vous_ masc. konn _il a aidé_ { _vous_ fém. nɑʆɑr-hom { _eux_ masc. honn { _elles_ fém. AUTRE EXEMPLE. rïɑmä-k _il a jeté toi_ masc. ïɑrmi-k _il te jette_ masc. ïɑrmi-ki fém. γɑȥâ-k _il a attaqué toi_ masc. γɑȥâ-ki _toi_ fém. ïɑγȥω-k _il attaque toi_ masc. ïɑγȥω-ki _toi_ fém. Par où l’on voit que le _k_ désigne proprement le _tu_ et le _toi_, et qu’il reçoit l’influence de la voyelle qui le précède. Dans le littéral on ajoute sans cesse _ɑ_ final à nɑʆɑr, et à quelques-uns de ces pronoms: l’on dit, nɑʆarɑ-kɑ, nɑʆarɑ-ki, nɑʆarɑ-konnɑ, nɑʆɑrɑ-honna. Dans plusieurs cas l’on sépare le pronom du verbe; mais alors on interpose la particule eïâ. EXEMPLE. đɑrɑb-eïâ-ï _il a frappé_ { _moi_ đɑrɑb{eïâ-k ---- { _toi_ masc. {eïâ-ki ---- { _toi_ fém. {eïâ-ho, etc. ---- { _lui_ Les mots confirmatifs, _même_, _moi-même_, _toi-même_, etc., s’expriment par _mon ame_, _ton ame_, etc. Je m’aime moi-même, aħebb nɑfs-i. _j’aime mon ame_. Vous vous aimez vous-mêmes; taħebbω anfos-kom. _vous aimez vos ames_. Aimez votre prochain comme vous-mêmes; ħebbω qɑrib-kom, kɑ-anfos-kom. _comme vos ames_. Les pronoms possessifs _mon_, _mien_, _mes_, _ton_, _tien_, tant masculin que féminin, et tant singulier que pluriel, s’expriment comme il suit: { ï { _mien_ { ɑk { _tien_ masc. { ek { _tien_ fém. { ho { _son_ masc. ketâb { hɑ livre { _son_ fém. { na { _notre_ comm. { kom { _votre_ masc. { konn { _votre_ fém. { hom { _leur_ masc. { honn { _leur_ fém. AU FÉMININ. { i _mon aïeule_ đjɑdd_àt_ { ak _ton aïeule_ masc. { ek ---- fém. { ho, etc. _son aïeule_ Dans l’arabe littéral on dit toujours _ka_, _ki_, _kom_, _konna_, _hom_, _honna_, avec les finales grammaticales du mot qui précède. ketâbͦ--kɑ. Gén. ketâbͥ--kɑ. Acc. ketâbͣ--kɑ. Pour le duel dans le littéral on suit la même marche, et l’on accole également le pronom à la suite du nom. EXEMPLE. { ï { _mien_ { kɑ { _tien_ masc. { ki { _tien_ fém. ketâbâ { ho _deux livres_ { _sien_ masc. { hɑ { _sien_ fém. { na { _notre_ { komâ { _votre_ commun. { homâ { _leur_ commun. _Des Pronoms démonstratifs._ _Celui-ci_, ȥâ _ou_ hɑȥa; _au Kaire_, dé. _Celle-ci_ { ȥeh, ȥi, ȥehi; { _ou_ tâ, teh, ti, tehi, _et_ hɑȥéhé. _Ceux-ci_ } _et Celles-ci_ } oωlâ, _et_ hɑωlâ. Pour exprimer l’éloigné on ajoute à la fin de ces mêmes mots la seule lettre _k_, et l’on dit: _Celui-là_, ȥâk, hɑȥâk, _et_ ȥɑlek, _Celle-là_, tàk, _et_ telk. _Ceux-là_ } _Celles-là_ } oωlâk, oωlaïek, oωlâlek, etc. En littéral ces deux-ci: ȥâni _et_ ȥɑini _masc._ ou hɑȥâni. tâni _et_ tɑini _fém._ hɑtâni _et_ hɑtɑini. En littéral ces deux-là { ȥâneka, ȥɑineka. _masc_. { tâneka, tɑineka. _fém_. _Des Pronoms relatifs._ Qui, que, lequel, laquelle. Ces pronoms s’expriment par les mots, ellɑzi _ou_ ellɑdi, pour le masculin singulier ellɑzin _ou_ ellɑdin, pour le masculin pluriel, et par { ellɑti, au féminin singulier, { ellâti, au féminin pluriel, avec cette singularité, que lorsqu’il faut leur joindre des particules telles que, _avec_, _par_, _en_, _dans_, _pour_, etc., on prend cette tournure, _qui_, ou _lequel avec lui_, au lieu de dire _avec qui_; de manière que le pronom reste indéclinable. SINGULIER. Nom. _qui_, _lequel_, ellɑȥi. Gén. _de qui_, _duquel_, _dont_, ellɑȥi men-ho. Dat. _à qui_, _auquel_, ellɑȥi l’ho (_lequel à lui_). Acc _que_, _lequel_, ellɑȥi. Ab. _duquel_, _de qui_, ellɑȥi men-ho (_lequel de lui_). _dans qui_, ellɑȥi fi-h. PLURIEL. _Lesquels_, _qui_, ellɑȥin. _Auxquels_, _pour qui_, ellɑȥin l’hom (_lesquels à eux_). _Avec lesquels_, ellɑȥin mả hom. _Dans lesquels_, ellɑȥin fi hom. SINGULIER FÉMININ. Nom. _laquelle_, ellɑti. Dat. _à qui_, _pour laquelle_, ellɑti l’hɑ. Abl. _de laquelle_, ellɑti men hɑ. PLURIEL. _Lesquelles_, ellâti. _Auxquelles_, ellâti, l’ha (_lesquelles à elles_). _Dans lesquelles_, ellâti, fi ha. Que si ces pronoms relatifs se rapportent à d’autres personnes qu’à la troisième, citée en exemple, on répète le pronom de cette personne. EXEMPLE. _Vous que j’ai vu_, ent ellɑȥi rɑit-ɑk _Nous en qui votre confiance_, nɑħn ellɑȥin amân-kom b’-nɑ. Ainsi des autres personnes. Quand ces pronoms _qui_ et _lequel_ sont interrogatifs, on les exprime par aï au masculin, tant singulier que pluriel, et par aïɑt au féminin singulier, et aïât au pluriel. EXEMPLE. _De quel droit_, b’aï ħɑqq? _Par quels sentiers marches-tu_? b’aï_à_t dorωb ent sâlek? _Que_ et _qui_ pris au sens neutre s’expriment par ma. _Ce que j’ai dit_, ma qolt. Et l’on ajoute élégamment le pronom ho à la fin: mâ qolt-ho. _Ce qui arrive par fois_, mâ ïoʆđɑf. S’ils sont interrogatifs, on se sert de la phrase _quelle chose_, au lieu de _que_; et l’on dit: _ɑi_ῳ par abréviation de aï-ῳ_ɑi_; qu’est-il arrivé? _ɑi_ῳ ʆɑđɑf? En arabe savant l’on dit plus élégamment: a? ma ʆɑđaf? _Des Particules conjonctives._ Les particules conjonctives, c’est-à-dire qui servent à lier le sens des mots dans la phrase, sont de deux sortes; les unes sont essentiellement attachées au mot; les autres peuvent s’en séparer. Nous allons d’abord traiter des premières; elles consistent dans les huit lettres suivantes: A, b, t, s, f, k, l, ω: dont chacune a un sens complet. A est le signe de l’interrogation; il ouvre la phrase comme pour avertir de la question: â sɑfɑr zɑid? _Zaid est-il parti?_ â ent? _est-ce toi?_ â fi-h? _est-ce dedans?_ _B_. _b_ qui se prononce _bé_, a plusieurs sens: 1º il signifie _dans_; b’el bɑit, _dans la maison_, où l’on voit l’élision de son _e_ devant une voyelle: nous n’écrirons jamais cet _e_, même devant les consonnes, et il sera toujours remplacé par une virgule: b’nɑfs-i, _dans mon ame_; b’-nâ, _en nous_. 2º Il signifie _par_ et _avec_: _par Dieu_, b’ellah. _Par le tombeau de mon père_, b’torbet âb’i. _Ils sont venus avec l’enfant_, âtω _ou_ đjâω b’el fɑtä (au lieu de dire _ils l’ont amené_.) _J’ai écrit par_ ou _avec la plume_, kɑtabt b’el qɑlɑm. Il prend aussi le sens de _pour_ et de _à cause_; b’doχωl-ɑk, _pour ton entrée_. 3º Par une tournure singulière d’affirmation et presque de serment on dit: _moi fidèle croyant_, ana b’mωmen. _Dieu puissant_, allah b’qɑđir. 4º Enfin _b’_ prend le sens de _sur_ et de _outre_; mɑrr b’i, _il m’a passé_, _il a passé sur moi_, _outre moi_. _T_. _t_ prononcé _té_, est un jurement qui n’a lieu que dans la forme suivante: allah, b’ellah, t’illah, _par Dieu_; comme si l’on voulait décliner tout l’alfabet en attestant le nom de Dieu. s, prononcé _sa_, est le signe spécial du futur: il s’ajoute en première lettre aux personnes du verbe; _il attaquera_, s’ïoγȥω; _je partirai_, s’asâfer; _tu m’aideras_, sɑtɑnʆ_o_r-ni. f, prononcé _fa_, signifie _or_, et commence ou soutient très-élégamment une phrase ou une période; _or il mourut_, fɑ-mât; _ils mangèrent tout_, fɑ akɑlω el koll. k, prononcé _ka_, signifie _de même_, _ainsi que_, _comme_; _comme un torrent_, kɑ sîl; _ainsi que la foudre_, kɑ _el_ ʆaảq_à_t. l, prononcé _lé_, a plusieurs sens; 1º il signifie le datif _à_, _pour_, _à cause_; _dis au juge_, qoll l’el qâđi; _je l’ai châtié pour_ ou _à cause de son mensonge_, addɑbt-ho l’keȥb-ho. Avec les pronoms _tu_, _toi_, _vous_, etc., on le prononce en vulgaire comme il suit: _A toi_, masc. l’ɑk; _à vous_, l’kom. _A toi_, fém. l’ek; ---- l’konn. _A moi_, l’ï; _à nous_, l’na. _A lui_, l’ho; _à eux_, l’hom. _A elle_, l’ha; ---- l’honn. En arabe littéral on dit l’kɑ, l’ki, l’kom, l’konnɑ, l’hom, l’honna. 2º Il est formule de serment; l’ellah, _par Dieu_, ou _pour Dieu_. 3º Il sert à appeler: ïâ l’moʆtɑfa, _ô Mustapha!_ 4º Il assure fortement une chose; enn allah l’qɑđir, _Dieu est puissant_; enn el ensân l’meskin ωa rɑȥîl, _l’homme est faible et misérable_. 5º Enfin, joint au prétérit il le change en optatif; _pour qu’il vienne!_ l’đjà (_qu’il fût venu_). ω, prononcé ωɑ, prend une foule d’acceptions dans le discours arabe, quoiqu’il ne signifie littéralement que _et_; on l’emploie signifiant _par_, dans le serment suivant que les Arabes ont sans cesse à la bouche: ωallah, _par Dieu_. _Des Particules disjonctives._ Nous renfermons sous ce titre les adverbes, les prépositions, les conjonctions, les interjections, toutes particules formées de mots invariables. _Adverbes de lieu._ _Où_, _en quel lieu_, par interrogation, ain? _et_ fi ain?--Dans le cours de la phrase ħɑiθ, _et_ fi, avec le pronom convenable à l’objet; _le puits où il tomba_, el bir ħɑiθ ωɑqả, (_où_) ellaȥi ωɑqả fi-h: _d’où_, men ħɑiθ, men ain. _Vers où_, _jusqu’où_, elä ain, elä ħɑiθ. _Où que ce soit_, ħɑiθmâ, ain mâ, aïï. _Ici_, honâ, héné, hâhonâ. _D’ici_, men honâ, _ou_ men héné. _Là_, honâk, honâlek; _de là_, men honâk. _Vers ici_, _vers là_, elä h_o_nà, elä honâk. _Adverbes de temps._ _Quand_, _lorsque_: mɑtâ, lɑmma. _Déjà_, avec un sens affirmatif: qɑd: _il est déjà venu_: qɑd đja. _Jamais_, qɑȶ, fɑqɑȶ, fɑqɑd, l’qɑd. _Ensuite_, _pour lors_, θomm, et θomm_ɑt_. _Alors_, ħîn, ïῶm, ħin_ɑi_ȥen, ïῶmiȥen. _Puisque_, _sitôt que_, _dès que_, eȥ, eȥâ, eȥma, aïan. _Après que_, bảd-en, bảd-men, bảd-ma, lɑmma. _Après_, bảd, sωf, sω, sɑi, sɑf, men bảd. _Après cela_, bảd hɑȥa. _Avant_, qɑbl; _avant que_, qɑbl ma, qɑbl-en, men qɑbl; _avant cela_, qɑbl hɑȥa. _Jusqu’à ce que_, elä en, ħɑttä en, ħɑttä eȥa; _Les adverbes pour appeler, sont:_ â _et_ aïâ, pour un objet voisin. hɑïa, pour un objet éloigné. ïa, _et_ aïoha, pour un objet masculin. ïa aï_à_t-ha, pour un objet féminin. _Voici_ (pour le masculin), eȥ, eȥa, ha, hωȥa, hɑhωȥa, hɑnɑza. _Voici_ (pour le féminin), hɑnɑȥeh. _Quoi_, _Eh?_ interrogant, â, hɑl. _N’est-ce pas?_ a’ma, a-la, a’fɑ-la, a’lɑm, afɑlɑm, aω lɑm, aω-la. _Oui_, _certes_, nảm, en, bɑlä ađjɑl, đjîr, amîn. _Non_, _la_, kolla (_tout non_), lɑm, ma, _et_ lɑis. Mais _lɑis_ se conjugue en verbe; lɑis, _il n’est pas_, lɑist, _tu n’es pas_, lɑistom, _vous n’êtes pas_. _Nullement_, lɑn, lɑn-ma. _Comment_, kɑif, anni; kɑif ma, _comment que_, _de quelque façon que_. _Pourquoi_, l’ma, l’ɑiῳ, l’ɑi-ῳɑi; _pour quelle chose seulement_, l’ɑiῳɑi fɑqɑȶ. _Absolument tout-à-fait_, b’el koll, kollian. _Plût à Dieu_, _puissé-je!_ lɑit, ïa lɑit! _Peut être_, lảl, robb, robb-ma. _De même que_, _et comme si_, k’ann, kɑ-ma. _Toutes fois que_, _tant que_, koll ma. _Allons donc_, _or donc_, eȥɑn, fa eȥɑn. Beaucoup d’adverbes se forment de l’adjectif, en lui ajoutant la finale an. _Bon_, ħɑsɑn; _bien_, ħɑsɑn-an. _Mauvais_, ῳɑrr; _mal_, ῳɑrran. _Avec_, mả, _ensemble_, mảan. _Éloigné_, bĕïđ; _de loin_ bĕïđân. _Premier_, aωɑl; _premièrement_, aωɑlan. _Maintenant_, elan; _jusqu’à présent_, elä elan. _Désormais_, _dorénavant_, men elan. _Ou_ distinctif: l’un _ou_ l’autre, aω, am, amma. _Mais_, bɑl, lɑken, enn’ma. _Afin que_, b’ma, l’kɑï, l’kɑïma. _Parce que_, l’ann, bema. _De peur que_, l’illa, kɑila, l’kɑïla. _Si_ conditionnel, pour le passé; lω, en, l’ain. _Sinon_, ella, lωla; lωma. _Quoique_, ωa en, ωa lω. _Or_, fɑ enn, famma, enn, ennɑma, ann, amma _pour_ ann-ma. CHAPITRE IV. _Des Verbes._ C’est dans le _verbe_ en général que la langue arabe développe davantage la simplicité et la richesse de son mécanisme, et sa différence avec les langues d’Europe. En arabe les verbes n’ont que trois temps, le _passé_, le _futur_ et l’_impératif_; le présent est absolument le même que le futur. A défaut d’infinitif, on appelle les verbes par la troisième personne du passé au singulier masculin: ainsi, au lieu de dire le verbe _aimer_, _parler_, _faire_, on dit le verbe, _il a aimé_, _il a parlé_, _il a fait_. Cette troisième personne masculine est ce que les grammairiens appellent la _racine_ ou le _mot radical_, parce que c’est sur ce mot que se composent toutes les modifications des temps, des personnes et des conjugaisons, tant régulières qu’irrégulières. En général, la _racine_ est composée de trois lettres, quelquefois de quatre, presque jamais de plus ni de moins que ces deux nombres. On appelle ces trois lettres, les _radicales_. Les radicales sont ou toutes consonnes, ou partie consonnes et partie voyelles, ou même toutes voyelles, mais très-rarement: et il est remarquable que ces _radicales voyelles_ ne peuvent jamais être que les quatre majeures ou alfabétiques â, ï, ω et ả, les voyelles mineures étant toujours rapportées après coup, et servant par leur intercalation à modifier les radicales et à distinguer les temps et les personnes. Si les trois radicales sont consonnes, le verbe est dit _régulier_[125]. [125] En arabe, sâlem, _sain_. EXEMPLE. nͣ ʆͣ r, _il a aidé_; ħͣ kͣ m, _il a gouverné_. Si une seule des trois radicales est voyelle, le verbe est dit irrégulier[126]. [126] γair sâlem, _non sain_. Si deux sont voyelles, le verbe est doublement irrégulier. Si les trois sont voyelles, le verbe est complètement irrégulier. Or la raison de cette irrégularité procède de ce que les voyelles mineures ou intercalées, variant selon les temps et selon les formes actives ou passives des verbes, les voyelles majeures qui en sont affectées varient aussi, et les trois â, ï, ω, se changent de l’une en l’autre, ou même disparaissent entièrement; ce qui nous les fera souvent désigner par le nom de voyelles _éclipsées_ et _éclipsantes_. L’ảin ne s’éclipse jamais; il devient seulement ĕ ou ỏ, selon qu’il est frappé des voyelles mineures _e_, _o_. Si l’une de ces trois voyelles â, ï, ω, se trouve au milieu de la _racine_, c’est-à-dire entre deux consonnes, le verbe s’appelle verbe _creux_, parce que non-seulement la voyelle change dans les formes diverses du temps, mais parce qu’elle s’efface entièrement dans quelques-unes, et laisse pour ainsi dire vide l’espace entre des deux consonnes. EXEMPLE. qâl, _il a dit_; ïͣqωl, _il dit_. Impératif, qͦl, _dis_. Cet exemple indique la manière dont se conjuguent tous les verbes arabes. On appelle d’abord le passé, puis le futur ou présent, enfin l’impératif et le participe; et l’on commence par la troisième personne, _lui_, pour finir par notre première _moi_: _il a dit_, _tu as dit_, _j’ai dit_, c’est-à-dire, l’inverse de notre usage. L’exemple d’une conjugaison va rendre tous les préceptes généraux plus sensibles que nous ne le pourrions faire de toute autre manière. _Conjugaison du Verbe régulier._ nͣʓͣr, _il a vu_. 1 nͣʓͣr _il a vu_. 1 nͣʓͣr-ͣt _elle a vu_. 2 nͣʓͣr-t _tu as vu_. 2 nͣʓͣr-t_i_ _tu as vu_. fém. 3 nͣʓͣr-t _j’ai vu_. 4 nͣʓͣr-ω _ils_ ou _elles ont vu_. 5 nͣʓͣr-tω _vous avez vu_. 6 nͣʓͣr-nâ _nous avons vu_. REMARQUES. 1º On voit que la racine nͣʓͣr reste la même à toutes les personnes, et qu’il suffit de lui accoler certaines finales pour faire la distinction de ces personnes. 2º Ces finales appelées _serviles_, consistent, comme l’on voit, en cinq lettres, t, i, â, ω, n, dont nous verrons les positions diverses servir à distinguer les autres temps. 3º Dans l’arabe littéral il y a un troisième _a_ final à la troisième radicale; et l’on dit nͣʓͣrͣ; ce qui établit pour principe cette phrase: Le verbe régulier prononce sa racine en _a_; c’est-à-dire que chaque lettre radicale emporte avec elle le son d’_a_; que si une radicale est voyelle, elle est affectée de ce même son. Ainsi dans la racine rͣmï, _il a jeté_, l’ï, troisième radicale étant frappé d’_a_ accessoire, se prononce rͣmä, et ceci doit rendre clair ce que nous avons dit des verbes irréguliers. 4º Enfin l’on voit qu’il y a équivoque dans l’arabe vulgaire sur le mot nɑʓɑrt qui signifie également _j’ai vu_ et _tu as vu_; mais dans le littéral, les finales _o_ et _a_ servent à distinguer ces deux personnes; et l’on dit nͣʓͣrtͦ pour _j’ai vu_, nͣʓͣrtͣ pour _tu as vu_. On dit aussi nͣʓͣrtͦm, _vous avez vu_, au lieu de nͣʓͣrtω; mais il n’en résulte pas d’inconvénient pour le sens. A l’égard du présent qui est aussi le futur, la racine, pour le former, se retourne de manière, 1º que les lettres serviles _â_, _n_, _t_, _ï_, qui étaient à la fin, passent au commencement du mot; 2º que la première radicale devient _fermée_, c’est-à-dire privée de voyelle intercalaire, et que les deux autres intercalaires se changent, savoir, la troisième constamment en _o_, et la seconde tantôt en _e_, et plus souvent en _o_. Un exemple va rendre tous ces préceptes sensibles. PRÉSENT ET FUTUR ACTIF. ïͣnʓͦr _il voit_ ou _il verra_. t’ͣnʓͦr _elle voit_ ou _elle verra_. t’ͣnʓͦr _tu vois_ ou _tu verras_. masc. t’ͣnʓͦri _tu vois_ ou _tu verras_. fém. anʓͦr _je vois_ ou _je verrai_. ïͣnʓͦrωn _ils voient_ ou _ils verront_. t’ͣnʓͦrn _elles voient_ ou _elles verront_. t’ͣnʓͦrωn _vous voyez_ ou _vous verrez_. masc. t’ͣnʓͦrn _vous voyez_ ou _vous verrez_. fém. nͣnʓͦr _nous voyons_ ou _nous verrons_. REMARQUES. 1º Cet exemple prouve ce que nous avons dit: 1º que les lettres serviles sont passées devant la racine; 2º que la première lettre radicale est devenue fermée, parce que son _a_ syllabique la précède; 3º que la seconde radicale change _a_ en _o_; à quoi il faut ajouter que la troisième radicale qui manque de voyelle dans l’arabe vulgaire, prend _o_ dans l’arabe littéral, où l’on dit ïɑnʓorͦ, tɑnʓorͦ, anʓorͦ, nɑnʓorͦ, et après les _n_, vient _a_ final, ïanʓorωn-ɑ, tɑnʓorωn-ɑ, et tɑnʓorn-ɑ. 2º L’équivoque qui existe entre la première personne féminine, _elle voit_, et la seconde masculine, _tu vois_, tͣnʓͦr, pour les deux, est un défaut qui ne se remédie qu’en appliquant le pronom de chacune, hi tͣnʓͦr, _elle voit_. ent tͣnʓͦr, _tu vois_. masc. 3º Dans le littéral le futur se distingue du présent par la particule _sa_ placée devant le mot, et rien n’empêche d’en adopter dans le vulgaire l’usage qui est simple. s’ïɑnʓor _il verra_. hi sɑt’ɑnʓor _elle verra_. ent sɑt’ɑnʓor _tu verras_. masc. sɑt’ɑnʓori _tu verras_. fém. s’ɑnʓor _je verrai._ s’iɑnʓorωn _ils verront_. s’tɑnʓorn _elles verront_. sɑt’ɑnʓorωn _vous verrez_. masc. sɑt’ɑnʓorn _vous verrez_. fém. sɑn’ɑnʓor _nous verrons_. L’impératif n’est caractérisé que dans la seconde personne singulière et plurielle. onʓͦr _vois_. masc. onʓͦri _vois_. fém. onʓͦrω _voyez_. comm. Le reste des personnes se conjugue comme au présent en faisant précéder la particule _l’_ qui signifie _que_ et _pour que_. l’ïͣnʓͦr _qu’il voie_. l’anʓͦr _que je voie_. Le participe est formé des trois radicales prononcées la première en â long, la seconde en _é_ bref, et la troisième avec les finales des noms, ce qui en fait un adjectif déclinable, selon ce que nous avons dit, article des genres. EXEMPLE. nâʓͤr _voyant_. nâʓͤr-ωn _voyans_. nâʓͤr-_à_t _voyante_. nâʓͤr-ât _voyantes_. Il faut encore compter dans le verbe régulier deux formes qui produisent deux noms substantifs très-expressifs et très-commodes. Le premier de ces noms exprime l’action active, le _faire_ de l’agent, s’il est permis de le dire. EXEMPLE. el nͣʓrͦ, l’action de voir, le _regardement_. Le _regard_ est un terme équivoque, puisqu’il s’applique également au coup-d’œil qui est la chose, et à l’action de regarder. Notre langue française manque habituellement de ce substantif actif, et elle est forcée d’employer le substantif passif; ainsi l’on dit cet homme entend bien la _composition_, et l’on devrait dire, cet homme entend bien le _composement_, l’art de composer; car la _composition_ est la _chose composée_, RES COMPOSITA, au passif, au lieu que le _composement_ est la faculté et l’action de composer, considérée dans l’agent qui compose: ainsi la _fortification_ d’une ville est le matériel de ses murailles; mais l’action, l’art de la fortifier est le _fortifiement_: la _discussion_ d’une question est la chose _discutée_, _secouée_; mais l’action, l’art de la discuter est le _discutement_; la _persuasion_, et la _conviction_ qui en résulte, sont des états passifs de l’esprit persuadé, convaincu; mais l’opération, l’art de celui qui a persuadé est le _persuadement_, le _convainquement_. Ce substantif actif, qui a lieu dans presque tous les verbes arabes, et qui se forme, comme on l’a vu, des trois radicales, prend jusqu’à trente-trois formes, que l’usage apprend bien mieux que les préceptes; mais il prononce toujours sa première radicale en _a_ bref, sa seconde fermée, et sa troisième avec les finales grammaticales _o_, _i_, _a_, ce qui en fait un nom et non pas un infinitif, comme le prétendent les grammairiens. EXEMPLE. Nom. el nɑʓr-ͦ _le regard_: Gén. el nɑʓr-ͥ _du regard_. Dat. l’el nɑʓr-ͥ _au regard_. Acc. el nɑʓr-ͣ _le regard_. L’on se rappelle que ces finales grammaticales _o_, _i_, _a_, ne sont usitées que dans l’arabe savant. Ce substantif est ordinairement employé d’une manière singulière en sens confirmatif, avec la finale a’n propre aux adverbes. EXEMPLE. nɑʓɑrt-ho nɑʓra’n _je l’ai vu d’un regard_. đɑrɑbt-ho đɑrba’n _je l’ai frappé d’un coup_. Ce qui diffère de nɑʓɑrt-ho nâʓeran, _je l’ai vu regardant_; đɑrɑbt-ho đare-ban, _je l’ai frappé, frappant_. La première tournure, a’n, l’a fait regarder comme un participe, ce qui n’est pas. Un second substantif est celui qui se forme en plaçant un _ma_ devant les lettres radicales dont la première se ferme, la seconde s’ouvre en _a_[127], et la troisième prend les finales grammaticales; et ce genre de substantifs exprime le _temps_ et le _lieu_ de _l’action_. [127] Douze font exception et prononcent la deuxième radicale en _e_ comme el maῳreq, _l’orient_; et el mɑγreb, _le couchant_, etc. EXEMPLE. el mͣnʓͣr _le temps de voir_, _le lieu où l’on voit_. el mͣktͣb _le temps d’écrire_, _le lieu où l’on écrit_. Et ces noms ont des pluriels qui communément prennent la forme suivante: el mͣnâʓͤr _les lieux et le temps de voir_. el mͣkât_e_b _les bureaux, lieux et temps d’écrire_. C’est-à-dire, première radicale en â long, seconde en _e_ bref, et troisième en finales grammaticales, selon les cas. Avec de légers changemens cette forme sert à exprimer des instrumens, des outils analogues à une action; ainsi l’on dit: meftâħ _une clé_, de fɑtɑħ _ouvrir_. meksɑħɑt _un balai_, de kɑsɑħ _balayer_. meħlɑb _un vase à traire_, de ħɑlɑb _traire du lait_. Où l’on voit que l’_m_ se prononce en _e_, et la seconde radicale en _ɑ_; mais cette règle est moins constante et moins générale, et il faut s’en rapporter au dictionnaire[128]. [128] Nous avons omis les duels usités seulement dans l’arabe littéral; les voici: DUEL DU PRÉTÉRIT. nͣʓͣra _eux deux ont vu_. nͣʓͣrͦta _elles deux ont vu_. nͣʓͣrͣtͦma _vous deux avez vu_. L’on voit que l’a long final est la lettre caractéristique. DUEL DU PRÉSENT. ïͦnʓͦr-ân _eux deux voient_ ou _verront_. tͦnʓͦ-ân _elles deux_ et _vous deux voyez_, ou _verrez_. DUEL DE L’IMPÉRATIF. onʓͦra _voyez vous deux_. DUEL DU PARTICIPE. nâʓͤran _ou_ nͣʓͤrͣin _voyant eux deux_. nâʓͤrͣtan _ou_ nâʓͤrͣtͣin _elles deux voyant_. Cette première conjugaison peut donner une idée de toutes les autres, elle en est un modèle en ce que la troisième personne tant du prétérit que du passé, étant une fois connue, tout le reste de la conjugaison l’est aussi, parce que la difficulté consiste seulement à connaître la qualité et l’inversion des petites consonnes. Or ces autres conjugaisons consistent en trois classes qui sont: 1ͦ Les conjugaisons dérivées, c’est-à-dire formées de la première régulière, par l’addition ou la combinaison de certaines lettres. 2º La conjugaison des verbes sourds, c’est-à-dire, dont la seconde consonne est _fermée_ ou sans voyelle, et est redoublée. EXEMPLE. mͣdd _il a étendu_; rͣdd _il a rendu_. 3º Les verbes défectifs ou à voyelles radicales changeantes et éclipsantes. raħ _il est allé_; ïͣrωħ _il va_. A quoi il faut ajouter les passifs de toutes ces conjugaisons. Nous allons traiter d’abord des conjugaisons dérivées. CHAPITRE V. _Des Conjugaisons dérivées._ Les conjugaisons dérivées sont au nombre de douze, ce qui, avec la première que nous venons de voir, forme treize conjugaisons pour la première classe; le tableau ci-joint (nº 3) en donnera une idée plus claire que tout ce que nous en pourrions dire en détail; il suffira d’y ajouter quelques observations. La première est que les douze formes que présente ici le verbe nɑʓɑr, sont purement fictives, attendu qu’aucun verbe ne se combine de toutes ces façons; un grand nombre n’est usité que dans une forme; plusieurs le sont dans deux, trois, quatre et même jusqu’à six, mais aucun jusqu’à douze, soit en actif, soit en passif. Ce modèle sert seulement à indiquer comment se combinent les lettres radicales, les lettres ajoutées et les voyelles mineures intercalées. CONJUGAISONS DÉRIVÉES DU VERBE RÉGULIER. ACTIF. +---------------------------------------------------------------------+ |PRÉTÉRIT[129]. | | |PRÉSENT ET FUTUR. | | | |IMPÉRATIF. | | | | |PARTICIPE. | | | | | |SUBSTANTIF. | | | | | | |PRÉTÉRIT. | +-----------+----------+--------+----------+------------+-------------+ | 1 nͣʆͣr |iͣnʆͦr |onʆͦr |nâʆͤr |nͣʆr |_il a aidé_, | | | | | | |etc. | | | | | | | | | 2 nͣʆʆͣr |ïͦnͣʆʆͤr |nͣʆʆͤr |mͦnͣʆʆͤr |tͣnʆîrân |_il a fait | | | | | | |aider_, et | | | | | | |_il a rendu | | | | | | |nazaréen_. | | | | | | | | | 3 nâʆͣr |ïͦnâʆͤr |nâʆͤr |mͦnͣʆͤr |mͦnͣʆͣr_à_t | | | | | | | | | | 4 anʆͣr |ïͦnʆͤr |anʆͤr |mͦnʆͤr |enʆârân | | | | | | | | | | 5 tͣnͣʆʆͣr|ïͣtͣnͣʆʆͣr|tͣnͣʆʆͣr|mͦtͣnͣʆʆͤr|tͣnͣʆʆͦrân | | | | | | | | | | 6 tͣnâʆͣr |ïͣtͣnâʆͣr |tͣnâʆͣr |mͦtͣnâʆͤr |tͣnâʆͦran |ils se sont | | | | | | |entr’aidés. | | | | | | | | | 7 ennͣʆͣr |ïͣnnͣʆͤr |ennͣʆͤr |mͦnnͣʆͤr |ennͣʆâran | | | | | | | | | | 8 entͣʆͣr |ïͣntͣʆͤr |entͣʆͤr |mͦntͣʆͤr |entͣʆâran |il a été aidé| | | | | | |et délivré. | | | | | | | | | 9 enʆͣrͣr |ïͣnʆͣrͣr |enʆͣrͤr |mͦnʆͣrͤr |enʆͤrârân | | | | | | | | | |10 estͣnʆͣr|ïͣstͣnʆͤr |eʆtͣnʆͤr|mͦstͣnʆͤr |estͤnʆâran |il a imploré | | | | | | |l’aide. | | | | | | | | |11 enʆârͣr |ïͣnʆârͣr |enʆârͤr |mͦnʆârͤr |enʆirâran | | | | | | | | | |12 enʆωʆͣr |ïͣnsͣʆͤr |enʆͣʆͤr |mͦnʆͦʆͤr |enʆiʆâran | | | | | | | | | |13 enʆɑωͣr |ïͦnʆͣωͤr |enʆͣωͤr |mͦnʆͣωͤr |enʆωâran | | +-----------+----------+--------+----------+------------+-------------+ | [129] Dans l’arabe littéral, toute la colonne des prétérits ajoute | | un _ɑ_ à l’_r_, et l’on dit nͣʆͣrͣ; nͣʆʆͣrͣ, etc. Toute la colonne | | du présent change cet _a_ en _o_: ïͣnʆͦrͦ, ïͣnͣʆʆͤrͦ, etc. | | L’impératif n’ajoute rien, et les deux autres colonnes, le participe| | et le substantif se déclinent comme les noms. | +---------------------------------------------------------------------+ Nº 3. Page 272. La première forme, dite primitive ou radicale, a une signification simple, soit active, comme: nɑʓɑr _il a vu_. nɑʆɑr _il a aidé_. đɑrɑb _il a frappé_. soit neutre comme ħɑzͤn, _il a été triste_. La seconde forme nɑʆʆɑr, qui redouble sa deuxième radicale, et la quatrième anʆɑr, désignent l’action de faire faire, et s’appellent par cette raison _factitives_. EXEMPLE. nͣʆʆͣr, anʆͣr _il a fait aider_. ħͣȥȥͣn _il a fait triste_, _il a affligé_. La troisième forme nâʆͣr, exprime une action sur la personne ou la chose dont on reçoit une action semblable. On peut l’appeler _forme réciproque_. EXEMPLE. đârͣb-ni _il me frappa le premier_ (mais je le lui rendis); _il me provoqua_. La sixième désigne une action réciproque et concurrente. EXEMPLE. tͣđârͣbω _ils s’entrebattirent_. tͣnâʆͣrω _ils s’entr’aidèrent_. Les cinquième, septième et huitième forment des passifs. EXEMPLE. tảͣllͣm _il a été instruit_. enkͣsͣr _il a été brisé_. eqtͣʆͣr _il a été abrégé_. La dixième exprime par le mot _est_ le désir de faire. EXEMPLE. estͣȶảͣm _il a désiré de goûter_. estͣγfer _il a demandé grace_. La neuvième et la onzième sont consacrées à exprimer l’état intense des couleurs ou des difformités. EXEMPLE. du terme aʆfͣr _il a été jaune_, l’on fait eʆfͣrrͣr _il a été d’un jaune vif, très-jaune_. esfârͣr _il a été excessivement jaune_. eđxͣmͣm et eđxâmͣm _il a eu la bouche de travers_. La douzième et la treizième sont d’un usage infiniment rare, elles expriment aussi une intensité de l’action ou de la qualité. EXEMPLE. xͣῳͣn _il a été âpre_. exῳͣωῳͣn _il a été très-âpre_. ảlͣȶ _il s’est attaché, il s’est collé_. eảlͣωωͣȶ _il s’est fortement attaché_. Quant aux passifs, il n’y en a qu’un très-petit nombre d’usités; et ce sont ceux de la première et de la seconde forme dont nous allons donner un exemple pour servir de modèle à tous les verbes de ces deux formes. _Passif du verbe régulier_ nͣʆͣr. PRÉTÉRIT. nͦʆͤrͣ _il a été aidé_. nͦʆͤrͣt _elle a été aidée_. nͦʆͤrtͣ _tu as été aidé_. masc. nͦʆͤrtͥ _tu as été aidée_. fém. nͦʆͤrtͦ _j’ai été aidé_. nͦʆͤrω (en littéral nͦʆͤrωâ) _ils ont été aidés_. nͦʆͤrnͣ _elles ont été aidées_. nͦʆͤrtͦm _vous avez été aidés_. nͦʆͤrtͦnnͣ _vous avez été aidées_, fém. nͦʆͤrnâ _nous avons été aidés_. L’on voit que dans le passif, la première radicale se prononce en _o_, la deuxième en _e_, et la troisième en _o_ dans le littéral; car dans le vulgaire, on dit simplement nͦʆͤr. Dans le littéral on dit pour le duel: nͦʆͤrâ _eux deux ont été aidés_. nͦʆͤrͣtâ _elles deux ont été aidées_. nͦʆͤrtͦmà _vous deux avez été aidés_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͦnʆͣrͦ _il est_ ou _sera aidé_. tͦnʆͣr _elle sera aidée_. tͦnʆͣr _tu seras aidé_. masc. tͦnʆͣrî _tu seras aidée_. fém. onʆͣrͦ _je serai aidé_. ïͦnʆͣrωn _ils seront aidés_. ïͦnʆͣrnͣ _elles seront aidées_. t’ͦnʆͣrωn _vous serez aidés_. masc. t’ͦnʆͣrnͣ _vous serez aidées_. fém. n’ͦnʆͣrͦ _nous serons aidés_. Le présent et le futur, comme l’on voit, tournent les trois radicales comme dans l’actif, avec la différence des voyelles supplétives qui sont _o_, _a_; et comme à la troisième personne singulière le pronom _a_ ne peut se montrer comme dans a-nʆͦr, le petit _o_ caractéristique devient dominant, et remplaçant cet _a_, il produit o-nʆͣr; ce qui est une règle générale dans tous les passifs de cette classe. Dans le littéral, on dit pour le duel: ïͦnʆͣrânͥ _eux deux seront aidés_. masc. tͦnʆͣrânͥ _elles deux seront aidées_. fém. tͦnʆͣrânͥ _vous deux serez aidés_. commun. Pour former l’impératif on se sert des personnes du présent, auxquelles l’on ajoute la particule _l’_. l’tͦnʆͣr _sois aidé_. l’ïͦnʆͣr, etc. _qu’il soit aidé_. PARTICIPE SINGULIER. PLURIEL. masc. mͣnʆωrͦⁿ _aidé_; mͣnʆωrωnͣ _aidés_. fém. mͣnʆωràtͦⁿ _aidée_; mͣnʆωrâtͣ _aidées_. Dans le littéral on dit pour le duel: mͣnʆωrânͥ _eux deux aidés_. mͣnʆωrͣtânͥ _elles deux aidées_. Les substantifs sont tantôt en _a_, _i_, comme nͣʆir, tantôt en _a_, ω, comme nͣʆωr; et souvent ils manquent et s’empruntent des autres conjugaisons. Quant au passif de la conjugaison nͦ 2, nͣʆʆͣr, il se forme en _o_, _e_, _a_ pour le prétérit; en _o_, _a_, _e_ pour le présent; et en _o_, _a_, _a_ pour le participe. EXEMPLE. PRÉTÉRIT. PRÉSENT ET FUTUR. IMPÉRATIF. nͦʆʆͤrͣ. ïͦnͣʆʆͤrͦ. l’ïͦnͣʆʆͤr. PARTICIPE. SUBSTANTIF. mͦnͣʆʆͣr. tͣnͣʆʆir. Mais cette classe de passifs est peu employée dans l’arabe vulgaire, et l’on s’y sert plus généralement de la forme 5, tͣnͣʆʆͣr, de la forme 7, ennͣʆͣr, et de la forme 8, entͣʆͣr. C’est au dictionnaire, composé selon notre méthode, qu’appartiennent les remarques convenables à cet égard; la multitude des exceptions dans les grammaires embarrasse et décourage les commençans, et il leur est plus utile et plus agréable de ne les apprendre qu’à mesure du besoin qui alors fixe mieux leur attention. _Verbes à quatre lettres._ Quelques verbes font exception à la règle générale des trois lettres radicales, et en ont quatre comme dͣħrͣđj, _il a roulé_, qͣmȶͣr, _il a lié par étranglement_. Ces verbes suivent la forme nº 2, c’est-à-dire que privant de voyelle la seconde radicale, ils prononcent leur prétérit en _a_, _a_; leur présent et futur en _o_, _a_, _e_, et leur participe en _o_, _a_, _e_ comme nͣʆʆͣr. EXEMPLE. PRÉTÉRIT. PRÉSENT ET FUTUR. IMPÉRATIF. PARTICIPE. dͣħrͣđjͣ. ïͦdͣħrͤđj. dͣħrͤđj. modͣħrͤđj. Quant au substantif, l’on dit tantôt dͣħrͣđj_à_t, et tantôt dͣħrͣđjâ’n. Le passif se conjugue en _o_, _e_, _a_ comme nͦʆʆͤrͣ. EXEMPLE. PRÉTÉRIT. PRÉSENT ET FUTUR. IMPÉRATIF. dͦħrͤđjͣ. iͦdͣħrͣđjͦ. l’ïͦdͣħrͣđj. PARTICIPE. SUBSTANTIF. mͦdͣħrͣđj. mͦdͣħrͣđjân. C’est encore au dictionnaire à indiquer les exceptions. CHAPITRE VI. _Verbes sourds, ou à deuxième radicale privée de consonne et redoublée._ Venons à la seconde classe des consonnes: celle des verbes qui dans l’écriture arabe ne présentant que deux radicales, doublent la seconde pour en avoir trois. EXEMPLE. مَدَّ prononcé mͣddͣ, _il a entendu_. رَدَّ prononcé rͣddͣ, _il a rendu_. Les grammairiens appellent ces verbes _sourds_, parce que la seconde consonne est privée de voyelle: il en résulte pour la manière de conjuguer les temps et les personnes, des particularités qui demandent un exemple. PRÉTÉRIT ACTIF. rͣddͣ _il a rendu_. rͣddͣt _elle a rendu_. rͣdͣdtͣ _tu as rendu_. masc. rͣdͣdtͥ _tu as rendu_. fém. rͣdͣdtͦ _j’ai rendu_. rͣddω[130] _ils ont rendu_. rͣdͣdtω _vous avez rendu_. rͣdͣdnâ _nous avons rendu_. [130] Règle générale, on ne distingue point dans l’arabe vulgaire le masculin du féminin dans le nombre pluriel. Vulgairement on dit rͣddɑit _j’ai rendu_, et _tu as rendu_; et rͣddɑitω _vous avez rendu_, comme si la racine était rͣddä, iͦrͣddi; et quoique ce soit un défaut, la douceur de cette prononciation l’a fait prévaloir sur l’autre. PRÉSENT ET FUTUR. ïͣrͦddͦ _il rend_ ou _rendra_. t’ͣrͦdd _elle rend_ ou _rendra_. t’ͣrͦddͦ _tu rends_ ou _rendras_. masc. tͣrͦddͥ _tu rends_ ou _rendras_. fém. arͣdd _je rends_ ou _rendrai_. iͣrͦddω _ils rendent_ ou _rendront_. tͣrͦddω _vous rendez_ ou _rendrez_. nͣrͦddͦ _nous rendons_ ou _rendrons_. IMPÉRATIF. rͦdd _rends_. masc. rͦddͥ _rends_. fém. rͦddω _rendez_. commun. Les autres personnes forment avec la particule _l’_ mise devant le présent l’ïͣrͦdd, _qu’il rende_. SINGULIER PARTICIPE. masc. râddͦⁿ _rendant_. râddωn _rendans_. fém. râdd_à_tͦⁿ _rendante_. râddât _rendantes_. On voit que dans ce participe c’est la même règle que dans nâʆͤr, c’est-à-dire que l’_â_ ouvert est le signe caractéristique. SUBSTANTIF. rͣddân, _l’action de rendre_; même règle encore que nͣʆrâ’n. PASSIF. Le passif se forme avec les mêmes voyelles intercalaires que nͦʆͤr. PRÉTÉRIT. rͦddͣ _il a été rendu_. rͦddͣt _elle a été rendue_. rͦdͤdt _tu as été rendu_. rͦdͤdtͥ _elle a été rendue_. rͦdͤdt _j’ai été rendu_. rͦddω _ils ont été rendus_. rͦdͤdtω _vous avez été rendus_. rͦdͤdna _nous avons été rendus_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͦrͣdd _il est_ ou _sera rendu_. tͦrͣdd _elle est_ ou _sera rendue_. tͦrͣdd _tu es_ ou _seras rendu_. tͦrͣddͥ _tu es_ ou _seras rendue_. orͣdd _je suis_ ou _serai rendu_. ïͦrͣddω _ils sont_ ou _seront rendus_. tͦrͣddω _vous êtes_ ou _serez rendus_. nͦrͣdd _nous sommes_ ou _serons rendus_. Il n’y a point d’impératif particulier; il se forme avec le présent et la lettre _l’_: l’ïͦrͣdd, _qu’il soit rendu_, etc. PARTICIPE. masc. mͣrdωdͦⁿ _rendu_. mͣrdωdωn _rendus_. fém. mͣrdωd_à_tͦⁿ _rendue_. mͣrωdât _rendues_. SUBSTANTIF. mͣrdωdân _et_ mͣrdωdɑtân, _restitution_. De cette racine rͣdd, se forment ou peuvent se former les mêmes dérivés que de la racine nͣʆͣr; et ces dérivés se conjuguent selon les modèles du tableau nº 3, page 272; ainsi l’on peut dire, 2 rͣddͣd, ïͦrͣddͤd, _il a fait rendre_. 4 arͣdd, 8 ertͣdd, _il a été rendu_. 10 estͤrͣdd, _il a désiré de rendre_. Mais l’usage seul et le dictionnaire peuvent apprendre lesquelles de ces formes sont usitées dans le vulgaire, et dans chaque pays arabe. CHAPITRE VII. _Des Verbes défectueux, ou qui ont des voyelles pour lettres radicales._ Lorsque dans un verbe l’une des trois lettres radicales est voyelle, le verbe s’appelle défectueux, parce que dans les diverses modifications des temps, des personnes et des conjugaisons, cette voyelle se change ou même s’éclipse tout-à-fait. Néanmoins il ne faut pas croire que ces changemens se fassent sans règles; ils en ont au contraire d’assez fixes qui proviennent de ces petites voyelles intercalées que nous venons de voir servir par leurs inversions à exprimer tous les modes des temps, des personnes et des conjugaisons; c’est-à-dire, que ce sont ces petites voyelles qui affectant les grandes, selon les principes du tableau nº 2, faisant face à la page 219, les changent ou les confirment pour obéir aux règles générales de la conjugaison. Quelques exemples rendront ce mécanisme sensible. Le verbe âkͣl, _il a mangé_, offre pour première radicale la grande voyelle â. Dans les principes de la conjugaison, nº 1, la première radicale est affectée du petit _a_, nͣʆͣr; donc il faudrait écrire âͣkͣl. Mais ces deux sons se confondant par identité, on dit simplement âkͣl. Au passif, ce n’est plus le petit _a_ qui affecte la première radicale, c’est _o_ (nͦʆͤr), et il faudrait dire aͦkͤl; mais _a_ affecté d’_o_, ferait un hiatus; et pour l’éviter, les Arabes ont adopté la règle générale de ne prononcer que _o_, avec cette remarque que ce petit _o_ bref et intercalaire devient un _o_ radical et dominant; et ils disent okͤl, _il a été mangé_. Si la voyelle est au milieu, les mêmes principes guident ses changemens: ainsi ces principes voulant que la seconde radicale, au prétérit actif, soit toujours affectée d’_a_, presque jamais cette seconde radicale n’y offre d’î ni d’ω; ces deux voyelles ne peuvent se montrer qu’au présent et futur. EXEMPLE. qâl _il a dit_, ïͣqωl _il dit_, ou _dira_. zâd _il a augmenté_, ïͣzîd _il augmente_ ou _augmentera_. Appliquez à cet exemple les petites voyelles du modèle nͣʆͣr, et vous verrez leurs règles observées. qͣâͣl, ïͣqωͦl. nͣʆͣr, ïͣnʆͦr. zâd cependant ne fait pas ïͣzωd, mais ïͣzîd, et en cela il suit la règle d’une foule de verbes qui, à la seconde radicale du présent, prennent le kesré ِ ou petit _e_, comme kͣʆͣr _il a brisé_, ïͣkʆͤr _il brise_.... et il en résulte pour tous les verbes qui ont â pour seconde radicale, l’équivoque de savoir s’ils tournent en ω ou en î: l’usage et le dictionnaire peuvent seuls l’enseigner. Enfin si la troisième radicale est une voyelle, c’est encore la petite voyelle supplétive qui la régit. Cette petite voyelle ne se montre point dans l’arabe vulgaire, qui dit simplement nͣʆͣr, ïͣnʆͦr; mais elle existe dans le littéral, qui écrit et prononce nͣʆͣrͣ, ïͣnʆͦrͦ. La troisième radicale étant voyelle sera donc généralement affectée d’_a_, c’est-à-dire sera toujours â au prétérit actif; mais elle pourra tourner au présent et au futur tantôt en ω, et tantôt en î, attendu qu’il y a une quantité de verbes où elle est _î_. C’est pour les indiquer que j’ai imaginé de marquer de deux points ä, l’a final qui représente cet ï. EXEMPLE. rͣmä _il a jeté_, ïͣrmî _il jette_. mͣlä _il a rempli_, ïͣmlî _il remplit_. Les verbes en ω font: γͣza _il a attaqué_, ïͣγzω _il attaque_. ħͣla _il a été doux au goût_, ïͣħlω _il est doux au goût_. La voyelle ảïn subit des changemens analogues à ceux que nous venons de voir, quoique les grammairiens l’aient voulu conjuguer régulièrement, et que même ils aient établi le verbe fảl pour modèle de la première conjugaison; mais leur erreur en ce point se rend sensible, et par l’écriture, et par la prononciation, qui s’accordent à prouver que l’ả se modifie en ĕ et en ỏ, selon qu’il est affecté de domma ou de kesré. EXEMPLE. ảzͣl _il a destitué_, devient au passif ỏzel _il a été destitué_. fͣảl _il a fait_, donne fâĕl _faisant_, et mͣfỏωl, _fait_, _factus_. ảbb _il a avalé_, devient ïͣỏbb _il avale_. ảzz _il a été précieux_, devient ïͣĕzz _il est précieux_. Ainsi c’est une règle générale, que l’ảïn se modifie en ĕ et en ỏ, selon qu’il est affecté des petites voyelles _é_ et _o_. Sur quoi nous remarquerons 1º que lorsqu’il fait partie d’un verbe sourd, comme dans ảbb et ảzz, il suit toutes les règles de rͣdd pour le doublement de sa consonne, mais il tourne au présent tantôt en ĕ et tantôt en ỏ, c’est-à-dire qu’il est affecté tantôt du petit _é_, et tantôt du petit _o_. 2º Qu’il ne doit être influencé que par la voyelle intercalaire qui lui appartient en propre, et qu’il ne faut pas lui confondre celles qui appartiennent aux autres radicales: ainsi, selon le type nͣʆͣr, on devrait écrire fͣảͣl; mais dans ảͣl le petit _a_ se confond à l’ảïn, et il reste fͣảl, parce que le premier petit _a_ appartient à f. 3º Qu’à la fin des mots du temps présent et futur, l’ảïn ne suit pas communément la règle de ïͣnʆͦr où l’on voit l’_o_ affectant la seconde radicale; mais qu’il reste souvent ce qu’il est sans changement: ainsi le verbe qͣȶả _il a coupé_, ne fait pas ïͣqȶỏ, mais ïͣqȶả; ce qui n’empêche pas que dans le littéral on ne le fasse suivre de la finale caractéristique _o_, puisque l’on y dit ïͣqȶảͦ, comme ïͣnʆͦrͦ. Mais c’est encore au dictionnaire qu’il appartient d’indiquer le caractère spécial de chaque verbe, comme l’a fait Golius dans son _Océan_ de la langue arabe (qâmωs el loγàt el ảrɑbîàt). Nous allons donner quelques exemples des conjugaisons les plus générales des verbes imparfaits. EXEMPLE. VERBE _dont la première radicale est voyelle_. PRÉTÉRIT. âkͣl _il a mangé_. âkͣlͣt _elle a mangé_. âkͣlt _tu as mangé_. masc. akͣltͥ _tu as mangé_. fém. âkͣlt _j’ai mangé_. âkͣlω _ils ont mangé_. âkͣltω _vous avez mangé_. âkͣlna _nous avons mangé_. PRÉSENT ET FUTUR. ïâkͦl _il mange_ ou _mangera_. t’âkͦl _elle mange_ ou _mangera_. t’âk_o_lͦ _tu manges_ ou _mangeras_. masc. t’âk_o_lͥ _tu manges_ ou _mangeras_. fém. â’kͦl[131] _je mange_ ou _mangerai_. ïâkͦlω _ils mangent_ ou _mangeront_. t’akͦlω _vous mangez_ ou _mangerez_. n’akͦl _nous mangeons_ ou _mangerons_. [131] On devrait écrire _â’ͦkͦl_; mais la virgule suffit pour avertir de l’élision de l’_a_ mineur, afin d’éviter l’hiatus. IMPÉRATIF. kͦl _mange_. masc. kͦlͥ _mange_. fém.[132]. [132] L’_a_ radical se supprime dans ce verbe ainsi que dans χ_o_d, _prends_, et mͦr, _commande_; mais dans les autres il devient _é_ ou _i_. PARTICIPE. âkel[133] _mangeant_. âkͤl_à_t _mangeante_. âkͤlωn _mangeans_. âkͤlât _mangeantes_. [133] Au lieu de ââkel. SUBSTANTIF. el akl[134] _le manger_. [134] Qu’il ne faut pas prononcer comme el ảql, _l’esprit_. Au passif, la racine akɑl suivant les règles de nͦʆͤr se change en oͦkͤl, et l’on dit: _Prétérit_. okͤl _il a été mangé_, etc. _Présent_. ïωkͣl _il est_ ou _sera mangé_, etc. _Participe_. mωakl _mangé_. _Substantif_. akîlàt _chose mangeable_. _Verbe dont la seconde radicale est voyelle._ Dans ce verbe il faut savoir si cette seconde radicale tourne au présent et futur en ω, comme qâl, ïͣqωl, ou en _i_, comme sâl, ïͣsîl _il a questionné_. PREMIER EXEMPLE. qâl[135] _il a dit_. îͣqωl _il dit_. [135] L’on devait écrire qͣ_âl_, mais la suppression du petit _a_ ne donne lieu à aucune équivoque, et elle évite un hiatus. PRÉTÉRIT. qâl _il a dit_. qâlͣt _elle a dit_. qͦltͣ _tu as dit_. masc. qͦltͥ _tu as dit_. fém. q_o_ltͦ _j’ai dit_. qâlω _ils ont dit_. q_o_ltω _vous avez dit_. qͦlnâ _ils ont dit_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͣqωl _il dit_ ou _dira_, etc. t’ͣqωl _elle dit_. tͣqlω _tu dis_. masc. t’ͣqωlͥ _tu dis_. fém. â’qωl _je dis_. îͣqωlω _ils disent_. t’ͣqωlω _vous dites_. nͣqωl _nous disons_. IMPÉRATIF. qͦl _dis_, masc. qͦlͥ _dis_, fém. qͦlω _dites_, com. PARTICIPE. qâïl _disant_. qâïl_à_t _disante_. qâïlωn _disans_. qâïlât _disantes_. SUBSTANTIF. el qωl _la parole_, _le dire_. _Pluriel_, el aqωâl. PASSIF. PRÉTÉRIT. qîl _il a été dit_. qîlͣt _elle a été dite_. qͤltͣ _tu as été dit_. qͤltͥ _tu as été dite_. qeltͦ _j’ai été dit_. qîlω _ils ont été dits_. qͤltω _vous avez été dits_. qͤlnâ _nous avons été dits_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͦqâl _il est_ ou _sera dit_. t’ͦqâl _elle est_ ou _sera dite_. t’ͦqâl _tu es_ ou _seras dit_. t’ͦqâlͥ _tu es_ ou _seras dite_. o’qâl _je suis_ ou _serai dit_. ïͦqâlωn _ils sont_ ou _seront dits_. t’ͦqâlωn _vous êtes_ ou _serez dits_. nͦqâl _nous sommes_ ou _serons dits_. IMPÉRATIF. l’ïͦqâl. _qu’il soit dit_, etc. PARTICIPE. mͣqωl _dit_, etc. SECOND EXEMPLE. sâr _il a marché_, ïͣsir _il marche_. PRÉTÉRIT. sâr _il a marché_. sârͣt _elle a marché_. sͤrt _tu as marché_. masc. sͤrtͥ _tu as marché_. fém. sͤrtͦ _j’ai marché_. sârω _ils ont marché_. sͤrtω _vous avez marché_. sͤrnâ _nous avons marché_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͣsîr _il marche_ ou _marchera_. t’ͣsîr _elle marche_. t’ͣsir _tu marches_. masc. t’ͣsirͥ _tu marches_. fém. â’sîr _je marche_. ïͣsîrω _ils marchent_. t’ͣsîrω _vous marchez_. n’ͣsîr _nous marchons_. IMPÉRATIF. sͤr _marche_, masc. sîrͥ _marche_, fém. sîrω _marchez_, masc. sͤrn _marchez_, fém. PARTICIPE. sâïr _marchant_. sâïr_à_t _marchante_. sâïrωn _marchans_. sâïrât _marchantes_. SUBSTANTIF. el sîr (_ou_) sîrâ’n _la marche_. PASSIF. PRÉTÉRIT. sîr _il a été marché_. sirͣt _elle a été marchée_. sͤrt _tu as été marché_. sͤrtͥ _tu as été marchée_. sͤrtͦ _j’ai été marché_. sîrω _ils ont été marchés_. sͤrtω _vous avez été marchés_. sͤrnâ _nous avons été marchés_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͦsâr _il est_ ou _sera marché_. t’ͦsar _elle est_ ou _sera marchée_. t’ͦsarͣ _tu es_ ou _seras marché_. t’ͦsârͥ _tu es_ ou _seras marchée_. o’sâr _je suis_ ou _serai marché_. ïͦsârω _ils sont marchés_. t’ͦsârω _vous êtes marchés_. nͦsâr _nous sommes marchés_. IMPÉRATIF. l’îͦsâr etc. _qu’il marche_. PARTICIPE. m’âsωr _marché_, etc. _Verbes en ω et en ï, à la troisième radicale_. PREMIER EXEMPLE. γͣzâ _il a attaqué_. ïͣγzω _il attaque_. PRÉTÉRIT. γͣzâ _il a attaqué_. γͣzât _elle a attaqué_. γͣzῶt _tu as attaqué_. masc. γͣzῶtͥ _tu as attaqué_. fém. γͣzῶtͦ _j’ai attaqué_. γͣzω _ils ont attaqué_. γͣzῶtω _vous avez attaqué_. γͣzωnâ _nous avons attaqué_. PRÉSENT ET FUTUR. îͣγzω _il attaque_ ou _attaquera_. t’ͣγzω _elle attaque_. t’ͣγzω _tu attaques_. masc. t’ͣγzͥ _tu attaques_. fém. a’γzω _j’attaque_. ïͣγzωn _ils attaquent_. t’ͣγzωn _vous attaquez_. n’ͣγzω _nous attaquons_. On voit dans cet exemple que les deux avant-dernières personnes ïͣγzωn et tͣγzωn, prennent l’_n_ final grammatical afin de se bien distinguer de leur singulier. IMPÉRATIF. oγzͦ _attaque_. masc. oγzͥ fém. oγzω _attaquez_. oγzωn fém. PARTICIPE. γâzͤⁿ _attaquant_. γâz_à_t _attaquante_. γâzωn _attaquans_. γâzât _attaquantes_. SUBSTANTIF. el γͣzω l’attaque. PASSIF. PRÉTÉRIT. γͦzi _il a été attaqué_. γͦziͣt _elle a été attaquée_. γͦzît _tu as été attaqué_, etc. PRÉSENT ET FUTUR. ïͦγzä _il est_ ou _sera attaqué_. t’ͦγzä _elle est_ ou _sera attaquée_. t’ͦγzä _tu es_ ou _seras attaqué_. t’ͦγzi _tu es_ ou _seras attaquée_. oγzä _je suis_ ou _serai attaqué_, etc. IMPÉRATIF. l’ïͦγzä _qu’il soit attaqué_, etc. PARTICIPE. mͣγzω _attaqué_. mͣγzω_à_t _attaquée_. mͣγzωωn _attaqués_. mͣγzωât _attaquées_. Les dérivés sont: γͣzzä, ïͦγͣzzi. γâzä, ïͦγͣzi, etc. C’est-à-dire tous ä au prétérit, et ï au présent. SECOND EXEMPLE. rͣmä _il a jeté_. ïͣrmi _il jette_. PRÉTÉRIT. rͣmä _il a jeté_, rͣmͣt _elle a jeté_. rͣmɑit _tu as jeté_. masc. rͣmɑitͥ _tu as jeté_. fém. rͣmɑitͦ _j’ai jeté_. rͣmɑω _ils ont jeté_. rͣmɑitω _vous avez jeté_. rͣmɑinâ _nous avons jeté_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͣrmi _il jette_. t’ͣrmi _elle jette_, _tu jettes_. a’rmî _je jette_. îͣrmω _ils jettent_. t’ͣrmω _vous jetez_. n’ͣrmi _nous jetons_. IMPÉRATIF. ermi _jette_. commun. ermω _jetez_. PARTICIPE. râmͤⁿ _jetant_, râmî_à_t _jetante_. râmωn _jetans_, râmîât _jetantes_. SUBSTANTIF. el rͣmî _ou_ rͣmîâ’n _le jet_. PASSIF. PRÉTÉRIT. rͦmä _il a été jeté_. rͦmiͣt _elle a été jetée_. rͦmît _tu as été jeté_ et _j’ai été jeté_. rͦmîtͥ _tu as été jetée_. fém. rͦmω, rͦmîtω, etc. PRÉSENT ET FUTUR. ïͦrmä _il est jeté_. t’ͦrmä _elle est jetée_ et _tu es jeté_. t’ͦrmî _tu es jetée_. fém. ormä _je suis jeté_. ïͦrmω, t’ͦrmω, etc. PARTICIPE. m’ͣrmi _jeté_. m’ͣrmî_à_t _jetée_. m’ͣrmiωn _jetés_. m’ͣarmîât _jetées_. Tous les dérivés font le prétérit en ä et le présent en ï. rͣmmä, ïͦrͣmmi ertͣmä, ïͣrtͣmi, etc. CHAPITRE VIII. _Verbes Imparfaits et doublement Irréguliers._ Les verbes imparfaits sont ceux qui n’ont que deux lettres radicales, et qui de ces deux lettres en ont une voyelle. EXEMPLE. đjâ _il est venu_. âͣb _il est retourné_. Lorsque la première radicale est voyelle, comme dans âͣb, le verbe suit les règles d’âkͣl _il a mangé_, ou de q_â_l _il a dit_. EXEMPLE. PRÉTÉRIT. PRÉSENT ET FUTUR. IMPÉRATIF. âͣb. ïͣωb. ob. _il est retourné_. _il retourne_. _retourne_. PARTICIPE. SUBSTANTIF. âïb. âωbâ’n. _retournant_. _retour_. Si c’est la seconde radicale qui est voyelle, le verbe suit les règles tantôt de qâl, tantôt de sâl, c’est-à-dire qu’il tourne en ω ou en ï. EXEMPLE. PRÉTÉRIT. PRÉSENT ET FUTUR. IMPÉRATIF. đjâ. ïͣđji. đji. _il est venu_. _il vient_. _viens_. PARTICIPE. SUBSTANTIF. đjâï. đjî_à_t _et_ m’ͣđjîa’n. _venant_. _venue_. sâ. ïͣsω. sω. _il a affligé_.[136] _il afflige_. _afflige_. sâï. sω’ân. _affligeant_. _affliction_. [136] Ou fait du mal, de la peine, car sω est proprement la peine d’esprit. Les verbes doublement irréguliers sont ceux qui, ayant trois lettres radicales, ont deux de ces lettres voyelles. EXEMPLE. âtâ _il est arrivé_. nâä _il s’est retiré_. Ces verbes suivent les règles, tantôt de sâl, tantôt de rͣmä. EXEMPLE. PRÉTÉRIT. PRÉSENT ET FUTUR. IMPÉRATIF. âtä. ïâtï. eït _ou_ tͤh. _il est arrivé_. _il arrive_. _arrive_. PARTICIPE. SUBSTANTIF. âtͤⁿ. etîa’n. _arrivant_. _arrivée_. näâ. ïͣnâï. enâ. _il s’est retiré_. _il se retire_. _retire-toi_. nâ’ͤⁿ. nâa’n. _se retirant_. _retraite_. Le verbe râä _il a vu_, a dans ses conjugaisons quelques particularités qui méritent d’être observées à cause de son fréquent usage. PRÉTÉRIT. räâ _il a vu_. raïͣt _elle a vu_. rɑit _tu as vu_. masc. rɑitͥ _tu as vu_. fém. rɑit _j’ai vu_. râω _ils ont vu_. rɑîtω _vous avez vu_. rɑîna _nous avons vu_. PRÉSENT ET FUTUR. ïͣrä _elle voit_ ou _verra_, etc. t’ͣrä _elle voit_ et _tu vois_. masc. t’ͣri _tu vois_. fém. a’rä _je vois_. ïͣrω _ils voyent_. t’ͣrω _vous voyez_. n’ͣrω _nous voyons_. IMPÉRATIF. rͣ, _ou_ reh, _ou_ rͣi } _vois_. _ou_ erä, _ou_ eri } PARTICIPE. râïͤⁿ _voyant_. räï_à_t _voyante_. SUBSTANTIF. râïa’n _et_ mͣraï_à_t _l’action de voir_. Au reste, ces verbes irréguliers formant des exceptions peu nombreuses, c’est toujours au dictionnaire qu’il appartient de les indiquer, ainsi que les diverses formes de conjugaisons qui sont en usage. Je vais terminer ces notions élémentaires par quelques proverbes arabes, qui achèveront de donner idée de ma méthode de transposition, et par quelques observations sur la manière de tracer à la main les lettres nouvelles que je propose d’adopter pour correspondre aux prononciations arabes dont nous manquons. PROVERBES ARABES. PROVERBES ARABES. _Modèle d’Écriture arabe transposée et lue selon l’Arabe littéral._ +---------------------------------------------------------------+ | Note de transcription. | | | | La disposition de cette section a été modifiée pour faciliter | | la lecture. Au lieu de lui faire face, la transcription et la | | traduction suivent ici le texte en arabe. | | | | Dans l'original les numéros en arabe se lisent de droite à | | gauche. Notre transcription suit l'usage actuel en écrivant | | les nombres de gauche à droite. | +---------------------------------------------------------------+ ✻ ‏‏١ أَلْعَالِمُ بأَرْضِ مِيْلَادِهِ كَٱلذَّ هَبِ فىِ مَعْدَنِهِ ‏‏ 1 al (ou) el ảâlemͦ b’ârđͥ, m’ilâdͥhͥ, kɑ al ȥɑhɑbͥ fi mảdenͥhͥ. Le savant est dans sa patrie, comme l’or dans sa mine. ✻ ‏‏٢ مَنْ كَانَ ٱلطَّمْعُ لَهُ مَرْكَباً كاَنَ ٱلْفَقْرُ لَهُ صَاحِباً 2 mɑn kânͣ al ȶɑmỏ l’ho m’ɑrkɑbâ’n, kânͣ al fɑqrͦ l’ho ʆâħebâ’n. Qui monte sur le char de la fortune (de la cupidité) aura pour compagnon la misère. ✻ ‏‏٣ مَنْ كَتَمَ سرَّهُ بَلَغَ مُرَادَهُ 3 mɑn kɑtɑmͣ serrͣhͦ, balɑγͣ morâdͣho. Qui cache son secret, atteint son désir. ‏‏٤ كُلَّمَا تَغْرُسُ فىِ ٱلْفَدَّانِ يَنْفَعُكَ، تَغْرُسُ ✻ ٱبْنَ آدَمَ يَقْلَعُكَ 4 kollͣ ma tɑγrosͦ fi al fɑddânͥ, ïanfảͦkͣ; tɑγros abn adamͣ, ïɑqlảͦkͣ. Plante un arbre il te nourrira; plante un homme il te déplantera. ✻ ‏‏٥ حِفْظُكَ لِسِرِّكَ أَوْخَبُ بِهِ مِنْ حِفْظِ غَيْرِكَ لَهُ 5 hefʓͦkͣ la serrͥkͣ aωđjɑbͦ bͥhͥ, men hefʓ γɑirͥkͣ l’ho. La garde de ton secret par toi est bien plus sûre que par un autre. ✻ ‏‏٦ مَنْ نَقَلَ إِلَيْكَ فَقَدْ نَقَلَ عَنْكَ 6 mɑn nɑqɑlͣ elɑi-kͣ, fɑqɑd nɑqɑlͣ an-kͣ. Qui t’apporte t’emportera (t’a de ce moment même emporté.) ‏‏٧ أَلْعَالِمُ عَرَفَ ٱلْجَاهِلَ لِأَنَّهُ كَانَ جَاهِلاً ✻ وَٱلْجَاهِلُ لَا يَعْرِفُ ٱلْعَالِمَ لِأَنَّهُ لَا كَانَ عَالِماً 7 al ảâlemͦ ảrɑfͣ al đjâhelͣ, l’annͣhͦ kânͣ đjâhelân: ωɑ al đjâhelͦ la ïảrêfͦ al ảâlemͣ l’annͣho la-kânͣ ảâlemân. Le savant connaît l’ignorant, parce qu’il le fut; mais l’ignorant ne connaît point le savant, parce qu’il ne l’a pas été. ‏ ‏٨ أَلْجَاهِلُ عَدُنٌّ لِنَفْسِهِ فَكَيْفَ يَكُونُ صَدِيقاً ✻ لِغَيْرِهِ ‏ 8 al đjâhelͦ ảdωͦⁿ l’nɑfsͥhͥ; fɑ kɑifͣ ïɑkωnͦ ʆɑdîqan l’γɑirhͥ. (Si) l’ignorant est l’ennemi de lui-même, comment sera-t-il l’ami d’autrui? ✻ ‏٩ مَنْ مَارَسَ ٱلْأُمُورَ رَكِبَ ٱلْبُحُورَ 9 mɑn mârɑsͣ al omωrͣ, rɑkebͣ al bohωrͣ. Se mêler des affaires, c’est s’embarquer sur la mer. NOTA. Nous allons lire les suivans à la manière vulgaire, sans finales grammaticales. ✻ ‏‏١٠ طُولُ ٱلْتَّجَارِبِ زِياَدَةٌ فىِ ٱلْعَقْلِ 10 ȶωl el tɑđjâreb, ziâd_à_t fi el ảql. Longue expérience, étendue de sagesse. ✻‏‏١١ مَنْ يُجَرِّبْ يَزِدْ عِلْماً و مَنْ يُؤُمِنْ يَزِدْ غَلَطاً ‏ 11 mɑn ïođjɑrreb, ïɑzed ĕlmân: mɑn ïωmen ïɑzed γɑlɑȶân. Celui qui expérimente, augmente ses lumières; celui qui croit, accroît ses erreurs. ✻‏ ‏ ١٢ أُطْلُبْ ٱلْجَارَ قَبْلَ ٱلدَّارِ وَ ٱلرَّفيقَ قَبْلَ ٱلطَّرِيقِ 12 oȶlob el đjâr qɑbl el dâr: ωɑ rɑfîq qɑbl el ȶɑriq. Informe-toi du voisin avant de prendre maison, et du compagnon avant de faire route. ✻ ‏‏١٣ أَحْسنْ إِنْ أَردَتَّ أَنْ يُحْسَنَ إِلَيْكَ ‏ 13 aħsen en ɑrɑdt an ioħsɑn elaik. Fais du bien, si tu veux qu’on t’en fasse. ✻‏ ‏‏١٤ عَدُوٌّ عَاقِلٌ أَخْيَرُ مِنْ صَدِيقٍ جَاهِلٍ 14 ảdω ảâqel aχɑir men ʆɑdîq đjâhel. Ennemi sage vaut mieux qu’ami sot. ✻ ‏ ‏‏١٥ أَلْكَفُّ عَنِ ٱلثَّهُوَاتِ غِىً 15 el kɑff ản el ῳɑhωât γenän. La tempérance des désirs est richesse. ✻ ‏ ‏‏١٦ لِسَانُ أَخْرَسٍ أَخْيَرُ مِنْ لِسَانِ نَاطِقٍ فىِ ٱلكِذْبِ 16 lesân aχrɑs aχɑir men lesân nâȶeq fi el keȥb. Langue de muet est meilleure que langue de menteur. ✻‏ ‏‏١٧ ثَخْصٌ بِلَا أَدَبٍ كَجَسَدٍ بِلَا رُوحٍ 17 ῳɑχʆ bela adɑb kɑđjɑsɑd bela rωħ. Personnage sans éducation, corps sans ame. ✻‏ ‏‏١٨ أَلْجَاهٍلُ يَرْضَى عَنْ نْفسِهِ 18 el đjâhel ïɑrđă ản nɑfs-eli. L’ignorant se plaît (tout seul). ✻‏ ‏‏١٩ أَلْقُنُوعُ مِنَ ٱلْقَلِيلِ غِنىً 19 el qonωỏ men el qɑlil, γenän. Contentement de peu est richesse. ✻‏‏٢٠ إِسْمَعْ فَٱعْلَمْ وَ ٱسْكُتْ فَٱسْلَمْ ‏ 20 esmả f’âảlɑm; ωɑ askωt, f’aslɑm. Écouter, c’est apprendre; se taire, c’est se conserver. ✻ ‏‏٢١ أَلنَّاسُ ٱثْنَتَانِ بَالِغٌ لَا يُكْتَفِىِ وَ طَلِبٌ لَا يَجِدُ‏‏ 21 el nâs aθnɑtân; bâleγ la ï_o_ktɑfi, ωɑ ȶâleb la ïɑđjed. Les hommes se partagent en deux classes: l’avide qui ne se rassasie pas, et le quêteur qui ne trouve pas. ‏‏‏٢٢ أَلصَّبْرُ مِفْتَاحُ ٱلْفَرَحِ وَ ٱلْعَجَلَةُ مِفْتَاحُ ✻‏ٱلنَّدَامةِ ‏ 22 el ʆɑbr meftâħ el fɑrɑħ: ωɑ el ảđjɑlɑt meftâħ el nɑdâm_à_t. La patience est la clef de la joie, et la précipitation celle du repentir. ‏‏٢٣ لَيْسَ لِمُلُوكٍ أَخٌ وَ لَا لِحَسْودٍ رَأْحَةٌ وَ لَا لِكَذُوبٍ ✻‏ مُرُؤَةٌ ‏ 23 lɑis l’molωk âχ; ωɑ la l’ħɑsωd râħ_à_t; ωɑ la l’kɑȥωb morω_à_t. Point d’amis pour les rois; point de repos pour les envieux; point d’estime pour les menteurs. ✻‏‏‏٢٤ أَلْمُتَدِلُ بِغَيْرِ ذَنْبٍ يُوجِبُ ٱلذَّنْبَ عَلَى نَفْسِهِ ‏ 24 el mỏtɑdel b’γɑir ȥɑnb, iωđjeb el ȥɑnb ảlä nɑfs-ho. Celui qui s’excuse sans être en faute, s’en acquiert une. ✻‏ ‏‏٢٥ أَفْهَمُ ٱلنَّاسِ مَنْ يَنْظُرُ ٱلْعَوَاقِبَ ‏ 25 afham el nâs, mɑn ïanʓor el ảωâqeb. Le plus savant est celui qui voit la fin de chaque chose. ‏‏٢٦ ثَلَاثَتٌ لَا يُعْرَفُونَ إِلاَّ فِى ثلَاثَةِ مَوَاضِعَ لَا يُعْرَفُ ٱلشَّجَاعُ إِلاَّ عِنْد ٱلْحَربِ وَ لَا يُعْرَفُ ٱلْحَكِيمُ إِلاَّ عِنْدَ ٱلْغَضَبِ وَ لَا يُعْرَفُ ٱلصَّدِيقُ إِلاَّ عِنْدَ ✻ٱلْحاجَةِ إِلَيْهِ ‏ 26 tɑlâtɑt la ïỏrɑfωn ella fi tɑlât_à_t maωâdĕ; el ῳɑđjâả ella ĕnd el ħɑrb; el ħɑkim ella ĕnd el γɑđɑb: el ʆɑdîq ella ĕnd el ħâđjɑt elɑi-h. Trois choses ne se connaissent qu’en trois occasions: le courage à la guerre, la sagesse au moment de la colère, l’amitié dans l’adversité. ‏‏٢٧ إِذَا تكَلَّمْتَ كِلْمَتً مَلَكَتْكَ وَ إِذَا لَمْ تَتَكلَّمْ ✻‏بِهَا مَلَكْتَهَا ‏ 27 eȥa tɑkɑllɑmt kelmɑt, mɑlɑkɑt-ka. (_en littéral_) mɑlɑkɑt-kɑ ωɑ eȥa lɑm tɑtkɑllɑm b’ha, mɑlɑkt-ha. Le mot qui t’échappe est ton maître; celui que tu retiens est ton esclave. ✻‏ ‏‏٢٨ أَصْعَبُ عَلَى ٱلْإِنْسَانِ مَعْرِفَةُ نَفْسِهِ ‏ 28 aʆảb âlä, el ensân mảref_à_t nafs ho. Le plus pénible à l’homme, c’est de se connaître. ✻‏ ‏‏٢٩ أَلنّاسُ عَلَى دِينِ مُلُوكِهِمْ ‏ 29 el ῳỏωb ảlä din molωk-hom. La religion du prince fait celle du peuple. ✻‏ ‏‏٣٠ حُبُّ ٱلدُّنْيَا وَ ٱلْمَالِ رَأْسُ كُلِّ خَظِيَّةٍ ‏ 30 ħobb el donia ωɑ el mâl, râs koll rɑȥîl_à_t. Amour du monde et des richesses, principe de toute bassesse. ✻ ‏٣١ خَيْرُ ٱلْمُنَادَمَةِ قِلَّةُ ٱلْخِلَافِ ‏ 31 χɑir el monâdɑm_à_t, qell_à_t el χelâf. Le meilleur du repentir est l’exiguïté de la faute. ‏‏٣٢ نِسِتَّةِ خِصَالٍ يُعْرَفُ ٱلْأَحْمَقُ بِٱلْغَضَبِ مِنْ غَيْرِ شَيْءٍ وَ ٱلْكَلَامِ فِى غَيْرِ نَفْعٍ وَ ٱلْثِّقَةِ فِى كُلِّ أَحَدٍ وَ بَدْلِهِ بِغَيْرِ سَبَبِ ٱلْبَدْلِ وَ سُوأَلِهِ عَنْ مَا يُعْنِيهِ وَ ✻ ‏بِأَنَّهُ لَا يَمِيزُ صَدِيقَه مِنْ عَدُوِّةِ ‏ 32 b’sett_à_t χeʆâl ïỏrɑf el aħmɑq; b’el γɑđɑb men γɑir ῳɑi; ωɑ el kɑlâm fi γɑir n_à_fe; ωɑ el teq_à_t fi koll aħɑd; ωɑ bɑdl ho b’γɑir sɑbɑb el bɑdl; ωɑ sωâl-ho ản mâ la ïỏni-h; ωɑ b’an’ho la ïɑmîz sɑdîq-ho men ảdω-ho. Le sot se reconnaît à six attributs: il se fâche sans motif; il parle sans utilité; il se fie sans connaître; il change sans raison; il interroge sur ce qui lui est étranger; et il ne sait pas distinguer son ami de son ennemi. ‏‏٣٣ يَهْلَكُ ٱلنَّاسُ فِى حَالَتَيْن فُضُولِ ٱلْمَالِ وَ فُضُولِ ✻‏ٱلْكَلَامِ ‏ 33 ïɑhlɑk el nâs fi ħâlɑtɑin; fođωl el mâl, ωɑ fođωl el kɑlâm. Deux choses perdent les hommes: abondance de richesses et abondance de paroles. ✻ ‏‏٣٤ أَلْوَرَعُ شَجَرَةٌ أَصْلُهَا ٱلْقَنَاعَةُ وَ ثَمَرَتُها ٱلرَّاحةُ 34 el ωɑrả, đjɑđjɑr_à_tͦⁿ; aʆl-ha el qɑnâảt, ωɑ tɑmɑr_à_t-ha el râh_à_t. La tempérance est un arbre qui a pour racine le contentement de peu, et pour fruit le calme et la paix. ✻‏‏‏٣٥ كِثْرَةُ ٱلْقُرْبِ إِلَى ٱلْنَّاسِ تَجْلِبُ ٱلسُّؤْءَ ‏ 35 ketr_à_t el qorb elä el nâs, tɑđjleb el sω. Trop fréquenter le monde amène repentir (_mot à mot_ malheur). ✻‏‏‏٣٦ زُرْ غِبّاً تَزِدْ حُبّاً ‏ 36 zor γennân, t’ɑzed ħobbân. Visite rare accroît l’amitié (_mot à mot_ visite rarement; tu accroîtras l’amitié). ✻‏‏‏٣٧ سُلْطَانٌ بِلَا عَدَلٍ كَنَهْرٍ بِلَا مَأ ‏ 37 solȶân bela ảdle, kɑ nɑhr bela mâ. Prince sans justice, fleuve sans eau. ✻‏‏‏٣٨ عَالِمٌ بِلَا عَمَلٍ كَسَحَابٍ بِلَا مَطَرٍ ‏ 38 ảâlem bela ảmɑl, kɑ sɑħâb bela mɑȶɑr. Savant sans œuvres, nuage sans pluie. ✻‏‏‏٣٩ غَنِى بِلَا سَخَاوَةٍ كَشَجَرٍ بِلَا ثَمَرَةٍ ‏ 39 γɑni bela sɑχâω_à_t, ka ῳɑđjɑr bela tɑmɑr_à_t. Riche sans bienfaits, arbre sans fruit. ✻‏‏‏٤٠ فَقِيرٌ بِلَا صَبْرٍ كَقِنْدِيلٍ بِلَا زَيْتٍ ‏ 40 fɑqir bela ʆɑbr, kɑ qɑndîl bela zɑit. Pauvre sans patience, lampe sans huile. ✻‏‏‏٤١ شَبَابٌ بِلَا تَوْبَةٍ كَبَيْتٍ بِلَا سَقْفٍ ‏ 41 ῳɑbâb bela tῶb_à_t, kɑ bɑit bela sɑqf. Jeune homme sans repentirs, maison sans toit. ✻‏‏‏٤٢ إِمْرَأَةٌ بِلَا خَيَآءٍ كَطَعَامٍ بِلَا مِلْح ‏ 42 amrât bela ħɑïâ, kɑȶảâm bela meleħ. Femme sans pudeur, mets sans saveur (_mot à mot_ sans sel). ‏‏٤٣ يَوْمٌ وَاحِدٌ لِلْعَالِمِ أَخَيْرُ مِنَ ٱلْحَيَاةِ كُلِّهَا ✻‏‏‏‏‏لِلْجَاهِل ‏‏ 43 ïῶm ωâħed l’el ảâlem, aχɑir men ħɑiâɑt l’el đjâhel. Une seule journée d’un sage vaut mieux que toute la vie d’un sot. OBSERVATIONS SUR LE TABLEAU CI-CONTRE. La lettre ω se trace couramment, mais elle se lie mieux avec les lettres qui la devancent qu’avec celles qui la suivent. L’ῶ n’en diffère que par le trait, ou le petit A que l’on trace dessus. La troisième lettre, qui est l’ảïn, ne diffère de l’a ordinaire, qu’en ce que son trait courbe est brisé. La 4e est ce même trait brisé, qui représente l’ε grec. L’ỏ diffère de l’o ordinaire en ce que la plume doit toujours le traverser en terminant son jambage de retour. Le ħâ et le ȶo diffèrent du _té_ et de l’_h_, par la boucle dont leur jambage supérieur est toujours couronné. Le đo (nº 8) demande un second pli dans le retour de sa courbe, pour se lier avec la lettre qui suit. Le ʆo commence par en bas, et se termine par le ligament à sa tête. Le ʓo n’est que le z ordinaire, avec un pli de plus. Le ῳin se forme de deux traits, 1º d’un ω, 2º d’un j dont on traverse ce ω de haut en bas pour reprendre la lettre suivante avec la ligature de la queue du j. Le γamma est presque une r à longue queue. Le θ prend la forme de ϑ pour bien se joindre aux lettres qui le précèdent ou le suivent. Dans les pays où on le prononce _t_ ou _s_, il faut se servir simplement de ces lettres, et il suffira de les marquer d’un point ou d’un chevron brisé, pour indiquer que dans le dictionnaire elles appartiennent au θ. Nécessairement le grand â et l’a bref se confondront dans l’écriture. C’est à l’usage d’en apprendre la distinction; on peut d’ailleurs, dans les cas de besoin, les distinguer par le trait circonflexe posé sur l’_â_ pour l’_alef_, et par le trait grave posé sur _à_ pour le fatha ou a bref. L’HÉBREU SIMPLIFIÉ PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE DE C.-F. VOLNEY, CONTENANT UN PREMIER ESSAI DE LA GRAMMAIRE ET UN PLAN DU DICTIONNAIRE ÉCRITS SANS LETTRES HÉBRAÏQUES, ET CEPENDANT CONFORMES A L’HÉBREU; AVEC DES VUES NOUVELLES SUR L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ORIENTALES. ÉPITRE A MESSIEURS LES MEMBRES DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE. MESSIEURS ET CHERS CONFRÈRES, Présenter aux épurateurs de la langue française un livre qui traite de la langue hébraïque, peut vous sembler une idée bizarre: soit; permettez-moi seulement, en parodiant le guerrier d’Athènes[137], de dire à tout censeur grave ou plaisant: _Frappe, mais écoute._ [137] Thémistocles. Qu’est-ce que notre Académie française? n’est-ce pas un corps d’hommes choisis, constitués officiellement pour veiller à la pureté de la langue, et pour en établir un dictionnaire?--_Cela est vrai._ Maintenant, qu’est-ce en général qu’un dictionnaire? n’est-ce pas le recueil de tous les _mots_ d’une langue, expliqués et fixés dans leurs acceptions, souvent très-diverses?--_Oui, c’est bien cela encore._ Permettez-moi d’approfondir jusqu’aux élémens. Qu’est-ce que les mots d’une langue? ne sont-ce pas les _mouvemens sonores_ de la bouche[138] qui, par la convention des hommes, sont devenus signes de leurs idées et moyens de les communiquer?--_Cela me semble exact et neuf._ [138] _Motus, motiones oris;_ cela est si vrai que nous trouvons cette définition dès le huitième siècle chez les Arabes alors occupés des grammaires quand nous n’étions que des scholastiques barbares. Il est bien probable que nos premiers grammairiens raisonnables ont puisé à cette source en Espagne. Mais, mon cher confrère, si les mêmes mots ont des acceptions diverses; si leur sens n’est fixé que par convention, beaucoup de malentendus, d’équivoques, de propos discordans n’ont-ils pas dû s’introduire dans l’usage vulgaire?--_Assurément_, et c’est pour cela que notre dictionnaire a une importance bien plus grande que ne l’imagine le vulgaire. Actuellement, mon cher confrère, n’est-il pas vrai que nous croyons tous bien savoir notre langue? nous avons été choisis pour cela: cependant chaque jeudi, quand nous arrivons en séance, et que l’on nous présente une liste de mots à établir, ne commençons-nous pas souvent par n’être point d’accord, par avoir beaucoup de débats, et par remporter toujours quelque chose que nous ne savions pas? d’où viennent ces difficultés? _Mais, Monsieur_... il me semble qu’elles ont deux sources: la première est que notre langue française est un habit d’arlequin composé de pièces et de morceaux disparates, venus de langues antérieures, et dont nos ancêtres ont souvent altéré le tissu et la couleur originelle: la seconde source serait la complication et la multiplicité des idées, que, pour la commodité du langage, il plaît aux hommes de concentrer sous un même mot. Tout est clair, quand les mots peignent des objets physiques et palpables: par exemple, _La flèche a frappé l’oiseau_ n’a d’équivoque en aucune langue, bien qu’il reste à exprimer beaucoup de circonstances de grandeur, de couleur, de temps, de lieu, etc.; mais si nous disons: _Le bonheur consiste dans la pratique de la vertu_; ces mots _bonheur_ et _vertu_, en recevant des acceptions diverses selon les préjugés et les habitudes, jettent dans un dédale de controverse. Ils ressemblent à ces étiquettes posées sur des boîtes closes où on lit _opiat_, _élixir_; de quoi se composent cet opiat, cet élixir? voilà ce qu’il faut analyser, et ce qui souvent est très-difficile.--Fort bien, mon cher confrère. Mais alors, n’a-t-on pas la ressource de recourir aux langues de qui nous viennent ces mots, d’examiner quels furent les motifs, les procédés de la dénomination première: par exemple, le mot latin _virtus_ a été formé du mot _vir_, un _homme_, parce que, dans le principe, il signifia toute action mâle et courageuse caractérisant l’homme, surtout dans l’état sauvage. --Oui, Monsieur; mais vous voyez qu’en d’autres temps, en d’autres états de la société, l’on a donné le nom de _vertu_, même à la bassesse, à la couardise. --Sans doute: mais alors ne devient-il pas très-utile, très-instructif, d’examiner, dans le dictionnaire de chaque peuple, surtout quand les langues n’ont aucune analogie, comment ces mots abstraits sont définis, et ce qu’ils représentent? Par exemple, dans l’arabe, ce mot _vertu_ se dit _fadilé_ qui signifie _utile_, _utilité_; or, d’après nos meilleures analyses, c’est là réellement l’essence de la vertu.--Nous ne savons quelle origine, quel sens donner aux mots latins _mores_, _habitudo_, l’habitude, les mœurs; eh bien, en arabe l’habitude se dit _ăâdè_ qui signifie _répétition d’action;_ n’est-ce pas là parfaitement la chose? Alors, je le répète, ne devient-il pas très-utile, très-nécessaire, de consulter les dictionnaires d’une telle langue et d’autres semblables? --Sans doute, Monsieur; mais comment y parvenir, quand toutes ces langues d’Asie sont écrites en lettres de grimoire inintelligibles? --Précisément, mon cher confrère, voilà le problème dont je vous apporte la solution. Je prétends vous faire lire même de l’hébreu, avec autant de clarté, de facilité, que vous lisez l’espagnol ou l’allemand: je vous présente une grammaire hébraïque, avec la prétention que vous la comprendrez aussi bien que la nôtre. Par ma méthode, on vous dressera tous les dictionnaires possibles, et vous les lirez parfaitement: si j’échoue en mon projet, c’est sur ma prétention que devra tomber le ridicule. --Mais, Monsieur, on nous dit que les orientalistes, vos confrères, n’approuvent point votre méthode, qu’ils la trouvent impraticable, etc. --Les orientalistes, mes confrères, sont comme tous les hommes: ayant été élevés dans des habitudes, ils ont d’abord trouvé étrange qu’on vînt les y troubler; si j’eusse été éduqué à leur manière, il est bien probable que je ne me serais pas avisé de l’expédient nouveau que les circonstances m’ont suggéré. Ma méthode fut d’abord nettement repoussée, il y a vingt-cinq ans; ensuite on l’a regardée comme fondée en principe; on l’a mise en pratique[139]. Les _anciens_ tiennent bon et n’en veulent point; les jeunes gens l’examinent et la discutent: avec le temps, vous verrez qu’elle fera secte; et, comme elle ne prétend ni exclure ni détrôner le vieil usage, on finira par la regarder comme un moyen commode d’entrer, par un escalier dérobé, dans le donjon des langues orientales, où ces messieurs ont trouvé le secret de se soustraire au droit commun. [139] Sur la carte d’Égypte. --Vous me convertissez, Monsieur; et je veux lire votre livre hébreu; mais vous sentez bien que le _corps_ de l’Académie ne peut pas en recevoir une dédicace _officielle_.--Aussi je ne le présente pas au _corps_; Dieu me garde des corporations! c’est à chaque individu, à chacun de mes confrères que je l’offre: un à un, les hommes sont indulgens: réunis en masse, c’est un tourbillon d’intérêts, de passions, de vanités sous l’influence des plus entêtés. L’HÉBREU SIMPLIFIÉ PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE. NOTIONS PRÉLIMINAIRES. § Ier _Qu’est-ce que l’Hébreu ou l’Idiome hébraïque?_ Voilà sans doute la première question sur laquelle je dois des éclaircissemens au lecteur. Tant que nous autres Européens n’avons connu, en matière de langues, que nos livres classiques grecs et latins, nous n’avons su que répéter les assertions de nos docteurs, calquées sur les hypothèses, pour ne pas dire les rêveries du _Talmud_ et de la _Masore_; aujourd’hui que nous commençons à connaître les langues de tout notre globe (au nombre d’environ six cents), nos nouveaux maîtres, plus modestes et non moins savans, s’accordent à répondre à notre question: Que «l’hébreu ou idiome hébraïque est l’un des _dialectes_ d’un vaste _système de langage_ qui, de temps immémorial, paraît avoir régné dans les trois Arabies, dans la Syrie, la Mésopotamie, la Chaldée, c’est-à-dire dans tout cet espace de pays que bornent au nord les montagnes de l’Arménie, à l’est celles de la Perse, et du reste, les mers Persique, Arabique et Méditerranée: ainsi ce système, désigné par les Allemands sous le nom de langage _sémitique_ ou _araméen_, a occupé une espace égal aux deux tiers de l’Europe (environ 170,000 lieues carrées de terrain).» Le témoignage des anciens est formel à cet égard; l’érudit et judicieux géographe _Strabon_, né dans l’Asie Mineure, presque en pays syrien, nourri de la lecture des nombreux historiens d’Alexandre et des savans de l’école d’Alexandrie, disait, il y a dix-huit siècles[140]: [140] Page 70, livre 1er, édition de Casaubon. «Selon _Possidonius_, qui me paraît le plus versé en ces matières, les _Arméniens_[141], les _Syriens_, les _Arabes_ ont entre eux beaucoup de ressemblance pour le langage, la manière de vivre et la forme du corps (page 71); et les _Assyriens_, les _Ariens_ ressemblent entièrement aux Arabes et aux Syriens. [141] _Voyez_ note[F1], page 334. «Le nom des Syriens paraît s’étendre depuis la Babylonie jusqu’au golfe d’Issus (près Alexandrette), et s’être étendu (jadis) jusqu’à la mer Euxine (Mer-Noire): lorsque les historiens racontent que les Perses détruisirent l’empire des Mèdes, comme ceux-ci avaient détruit l’empire des Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui régnèrent à Ninive et à Babylone, parmi lesquels on compte Ninus, qui fonda Ninive dans l’Atourie, et Sémiramis, sa femme et son successeur, qui fonda Babylone (dans la Chaldée).» De ce témoignage il résulte que les langues _mortes_ appelées aujourd’hui hébreu, syriaque, chaldaïque, phénicien[142], sont entièrement identiques à l’arabe _vivant_ qui frappe nos oreilles; et par conséquent cet arabe devient pour nous un moyen sûr et authentique de les apprécier, particulièrement sous le rapport de la prononciation et de la manière de la représenter, double point de difficulté pour nous, en ces langues anciennes qui ne sont plus connues que par des livres: il est vrai que l’apparente diversité de leurs alfabets et les fausses valeurs données à leurs lettres par les érudits modernes de notre Europe, soit juifs, soit chrétiens, ont d’abord masqué ces identités ou analogies; mais depuis que la communauté de leurs mots radicaux a commencé d’être démontrée par Albert Schultens[143]; depuis que la parité de leur structure respective est devenue évidente par l’analyse de leurs grammaires et de leurs alfabets, l’assertion de Strabon, ou plutôt des nombreux auteurs auxquels il la doit, est devenue une vérité positive, et l’on peut établir comme certains les faits suivans: 1º Que l’hébreu n’est point un idiome original, une _langue mère_, ainsi que l’ont prétendu les docteurs juifs et ceux qui épousent leurs préjugés; 2º Qu’il est seulement l’un des _dialectes_ de l’ancien et vaste système de langage que j’ai indiqué; et par _dialecte_, il faut entendre ce qu’en style botanique on appelle une _variété_, à raison de quelques formes et nuances d’accident dans une _espèce caractérisée_ par une structure commune, constante; 3º Que si l’on regarde l’arabe, le syriaque et même l’éthiopien comme trois de ces variétés, l’hébreu pourra être considéré comme une quatrième, qui cependant n’aura pas même le mérite de l’originalité, puisque dès long-temps des érudits très-respectés lui ont trouvé tant d’analogie avec l’idiome phénicien ou kananéen, qu’ils n’en ont pas fait de différence. Je reviendrai bientôt sur ce point. [142] On pourrait ajouter le _maltais_ s’il eût été recueilli avant de s’imprégner d’arabe. [143] Voyez ses _Origines Hebrææ_ in-4º--1761, _Leyde_. En ce moment, je me borne à faire remarquer la singularité de ce grand fait historique et géographique, qui, dans un espace circonscrit par une ligne continue de mers et de montagnes, nous montre un système de langage identique ou analogue en toutes ses branches, tandis qu’autour de lui, de tous côtés du continent, par les frontières de Perse, d’Arménie et d’Asie Mineure, règne un système totalement différent, non-seulement en ses mots et prononciation, mais en sa construction grammaticale et syntaxe, c’est-à-dire dans l’ordre d’exposition des idées et dans la marche des phrases. Ce système connu depuis quarante ans seulement, sous le nom de _Sanskrit_ (indiqué par les Hébreux mêmes sous le nom de race de _Japhet_), porte avec lui divers caractères d’une telle antiquité, qu’il pourrait bien arriver que nous nous fussions trop pressés de limiter avant ce jour les temps de l’Histoire. Revenant à l’hébreu, je dis qu’il a été l’idiome d’un petit peuple qui, semblable aux _Druzes_ de nos jours, vécut cantonné dans un pays montueux, isolé de ses voisins par son culte et ses préjugés, occupant environ 1,180 lieues carrées de terrain, dont plus de 180 incultivables, comme les rochers de la Mer-Morte et les plaines du désert voisin; par conséquent à environ 1,000 lieues carrées de surface, et cela, au temps de sa plus grande puissance, sous une même royauté. Or, comme la science statistique nous a fait connaître qu’une lieue carrée, dans les meilleurs terrains, ne nourrit pas habituellement plus de douze à quatorze cents ames, il s’ensuit que la population totale des Hébreux n’a jamais dû s’élever à plus d’un million d’ames, même au temps de David et de Salomon. Maintenant si l’on considère que, par la nature des choses humaines, il n’y a identité de langage que là où il y a communauté habituelle d’idées, unité sociale; si l’on considère que, de nos jours, dans les pays d’idiome arabe, dans la Syrie, par exemple, chaque territoire de ville, chaque contrée de montagnes, a des particularités de mots et de prononciation qui les différencient de leurs voisins, l’on a droit de dire que, dans la Syrie ancienne, dans la Phénicie et la Judée, il y eut de semblables particularités, d’abord de royaume à royaume, puis dans un même état de tribu: qu’ainsi il dut exister des nuances non-seulement du phénicien à l’hébreu; mais dans l’hébreu, des nuances entre les habitans de Jérusalem et de Samarie, entre les enfans de Juda et les enfans d’Israël, surtout ceux vivant au-delà du Jourdain: nous en avons la preuve dans l’anecdote du mot _schiboulet_, dont l’altération en _siboulet_ coûta la vie à un nombre de paysans du canton d’Ephraïm, interrogés par ceux de Galaad[144]. [144] Juges, chap. 12, v. 6. Il ne faut donc pas croire que nous possédions la langue du peuple hébreu en général; mais parce que le schisme, arrivé sous le fils de Salomon, isola les dix tribus, qui ensuite furent presque totalement enlevées et déportées par les Assyriens de Ninive; parce que les seules tribus de Juda et de Benjamin se trouvèrent représenter la nation, nous ne possédons effectivement que le dialecte de Jérusalem; et si l’on remarque que de ce dialecte nous ne possédons que les mots entrés dans la composition des livres aujourd’hui en nos mains, mots dont le nombre total ne s’élève guère qu’à deux mille de ceux que l’on appelle _radicaux_ (une foule de mots techniques d’arts, de métiers, d’ustensiles, de meubles, etc., restant inconnus), l’on conviendra que notre science n’a pas trop de quoi s’enorgueillir. D’autre part, puisqu’il est certain que, chez aucune nation à nous connue, jamais aucune langue usuelle, tant écrite que parlée, ne s’est maintenue dans une identité parfaite à la distance de plusieurs siècles, l’on a droit de penser que l’hébreu de nos livres, rédigés pour la plupart dans les derniers temps de la nation, n’est pas exactement le même qui fut parlé dans les temps de son origine: nous avons la preuve de ceci dans le mot _nabia_ (prophète), que le rédacteur final du livre de Samuël (présumé _Ezdras_) nous dit n’avoir point été connu au temps de David, où l’on employait le mot _râ_ (voyant)[145]. [145] L’idiome arabe dit _nabi_. La finale _a_ dans _nabia_ est tout-à-fait chaldéo-syrienne. Quoi qu’il en soit, puisque l’hébreu, tel que nous l’avons, est un des monumens les plus complets, les plus curieux de l’antiquité, le développement de sa structure, rendu plus clair qu’il ne l’a jamais été, devient un travail intéressant sous plusieurs rapports: et parce que les causes et les moyens de sa formation originelle ne laissent pas de jeter quelques lumières sur cette question, je vais d’abord soumettre au lecteur des réflexions qui me semblent appuyées, non-seulement sur des probabilités naturelles, mais sur les témoignages mêmes des livres que nous possédons, et dont on se sert pour établir d’autres hypothèses moins raisonnables. [F1] Note pour la page 328, ligne 22. Depuis que nous autres modernes, nous connaissons, par grammaires et dictionnaires, une langue _arménienne_ totalement différente du système arabe, quelques savans ont durement tancé Strabon de les avoir confondues; néanmoins, vis-à-vis d’un homme de ce caractère, il est bon d’y regarder à deux fois. Le naïf Hérodote, si long-temps inculpé, n’est-il pas aujourd’hui triomphant de véracité? Ici, je vois deux circonstances propres à disculper Strabon. D’abord, il faut prendre garde que la langue appelée par nous _arménienne_, et par ceux qui la parlent langue de _haïk_, n’avait jamais été écrite, n’avait pas même d’alfabet avant la fin du quatorzième siècle de notre ère: l’historien arménien nommé _Moïse_ de _Chorène_, qui vécut dans le cinquième, avoue qu’avant cette date sa nation, concentrée dans les stériles et neigeuses montagnes d’_Ararat_, aux sources de l’Euphrate et de l’_Araxes_, était une petite horde grossière, ignorante, sans aucune science ni art. Comment, en un pays si pauvre, si stérile, vivait cette nation, ce peuple de _Haïk_? Ce qui se passe encore aujourd’hui nous l’explique. Ces hommes vivaient comme vivent chez nous les montagnards d’Auvergne et de Savoie, placés en circonstances à peu près pareilles: chassés par de rudes hivers de six et huit mois, les Arméniens descendaient dans les riches pays de la Mésopotamie et de Chaldée: ils y faisaient ce que font encore de nos jours leurs descendans, que nous voyons répandus dans toute la Turkie, pratiquant les arts mécaniques et les services de la domesticité, le colportage, le trafic de boutique, etc. Pour ce genre de vie, ces individus étaient, comme ils sont encore, obligés d’apprendre la langue des habitans qui n’ont ni le désir ni le besoin d’apprendre l’arménien. Au temps de Strabon, les Arméniens étaient donc obligés de parler syriaque ou chaldéen, comme ils le sont aujourd’hui de parler turk et arabe. Le géographe a donc pu dire d’eux que leur langage était syrien, comme nous dirions que les Bretons (bas) parlent français; il n’a pas tenu compte du jargon barbare inconnu. Après la conquête du macédonien Alexandre, les rois _haïkiens_ ou arméniens, qui jusque-là n’avaient été que les pachas des _grands-rois_ ou sultans d’Assyrie ou de Perse, non-seulement devinrent rois indépendans, mais bientôt agrandirent leurs royaumes; et comme leurs plus voisines et plus riches frontières n’étaient peuplées que de races _araméennes_ ou syriennes, le langage syrien se trouva langage _national_ d’une forte partie des sujets arméniens; alors il fut d’autant plus facile à Strabon de se méprendre, _qu’au lieu_ du mot _syros_, usité par les Grecs, les indigènes employaient le mot _aram_, ou _arman_ d’autant plus facile à confondre avec _arménien_, qu’il reste encore douteux de savoir si le peuple _arménien_ n’a pas été primitivement le peuple _araméen_, qu’aurait subjugué une colonie scythe ou caucasienne, laquelle, sous le nom de peuple de _Haïk_ ou maison de _Togorma_, s’implanta dans les hautes montagnes, d’où par la suite elle s’étendit dans le pays. Alors que ses rois, depuis Alexandre, régnèrent sur des Syriens plus civilisés que le peuple de _Haïk_, n’est-il pas probable que le syriaque devint la langue de la cour? Dans cet état de choses, le géographe Strabon n’a-t-il pas pu dire sans erreur que la langue syrienne, c’est-à-dire araméenne, fut la langue des arméniens? § II. _Origine probable de la Langue hébraïque._ Chez les peuples anciens, surtout ceux d’Asie, ce fut une manie commune de regarder chacun son pays comme le centre du monde, et sa langue comme la primitive et la plus ancienne: encore aujourd’hui, les Arabes, les Indiens, les Chinois appellent leur métropole _L’ombilic_ du monde[146]. L’homme ignorant qui ne voit que lui se fait toujours le centre de tout, et comme l’ignorance est l’état natif et naturel de l’homme, sa vanité devient son sentiment fondamental: or, une nation n’étant qu’une addition d’hommes, elle n’est aussi qu’une addition de vanités. L’on voit pourquoi les anciens Juifs, ou plutôt leurs prêtres et leurs disciples, ont voulu que la langue hébraïque fût d’origine première et même divine: quand on sait qu’une langue quelconque n’est qu’un moyen factice et _conventionnel_ de manifester des idées qui ne naissent que du développement de nos besoins et de l’état social, on ne comprend pas facilement comment un pouvoir quelconque jetterait subitement dans le cerveau d’un homme des idées sans modèle ni cause, et dans sa bouche des mots sans apprentissage et sans convention; mais que comprennent à ceci les automates qui ne savent dire que _Je crois_ et _Je veux croire_? [146] Cela est positif au Kaire, à la Mekke, à Banarez, à Nankin, etc. Néanmoins, dans le cas présent, cette aveugle croyance rencontre un obstacle puissant; car en cherchant l’autorité positive sur laquelle elle se fonde, la Bible n’en fournit aucune. Relisez la Genèse, chap. II, où il est parlé des noms imposés à tous les animaux par un premier homme: ni là, ni dans aucun discours d’Eve, d’Adam, du serpent, etc., il n’est fait mention de la langue hébraïque: _Adam nomma_ les animaux, mais le texte ne dit point en quelle langue; or, personne n’a le droit de suppléer ce que le texte ne spécifie pas: les interprètes n’ont pas le droit d’invoquer ici les probabilités naturelles, attendu que l’état de choses qui nous est raconté comme régnant à cette époque de création, est tout-à-fait miraculeux et hors de l’état naturel aujourd’hui existant. On ne peut pas à son gré expliquer l’un par l’autre, quand ils sont si différens; si l’on veut qu’Adam ait parlé hébreu, moi je soutiens, sans blesser le texte, qu’il a pu, qu’il a dû plutôt parler syriaque; voici mes raisons: Les Juifs conviennent qu’avant Abraham leur race n’existait pas: d’Abraham seul est sorti ce peuple: quelle langue parla cet individu? Dans l’ordre naturel, nous parlons la langue de la famille qui nous élève: et cette famille parle la langue du pays où elle vit, de la nation dont elle fait partie. En quel pays, chez quelle nation naquit Abraham? La Bible nous répond: _Dans le pays de Sennar en Chaldée;_ par conséquent chez ces peuples riverains de l’Euphrate et du Tigre, que tous les témoignages de l’histoire nous représentent comme établis de temps immémorial sur ce sol, comme étant ces mêmes Chaldéens, dont les Rois, dix ou douze siècles plus tard, emmenèrent les Juifs captifs à Babylone. La famille d’Abraham a donc nécessairement parlé le dialecte chaldéen. Cette famille, de profession pastorale, de condition arabe et _bédouine_, c’est-à-dire _nomade_, émigre et vient s’établir au pays de _Harran_, en Mésopotamie (80 ou 100 lieues de distance): elle y trouve le langage syrien ou syriaque, qui ne diffère de celui qu’elle apporte que par des nuances légères. On est d’accord sur ce point. Le chef de cette famille, _Tharé_, père d’Abraham, avait l’intention, nous dit le texte, de quitter encore ce pays de _Harran_, pour venir en Palestine ou pays de _Kanaan_. Ce projet eut des motifs d’intérêt domestique que nous ignorons; mais il nous montre qu’Abraham, qui l’effectua ensuite pour son seul compte, n’eut pas des motifs aussi nouveaux qu’il les a supposés ou qu’on lui a supposés. Il se sépare de sa famille ou tribu, il pousse ses troupeaux par le désert de Syrie vers la Palestine, à 200 lieues de distance. Ayant ainsi rompu avec ses parens, il n’a pu emmener avec lui que peu de monde et qu’une portion des communs troupeaux: son neveu, _Loth_, l’accompagne avec quelque monde aussi. Cette tribu, nouvelle et naissante, n’a pu être que faible; aussi Abraham se présente-t-il aux Kananéens avec les démonstrations de l’humilité. Ces émigrés de Syrie n’ont pu parler que Syrien; il n’est pas fait mention d’interprète entre eux et les Phéniciens, parce que l’analogie des deux dialectes a pu être telle, qu’en peu de temps l’on se soit compris de part et d’autre. La famine pousse vers l’Égypte ce petit camp volant: n’est-il pas naturel qu’elle ait privé Abraham de plusieurs serviteurs syriens, soit par mort, soit par désertion? Quelle langue trouva-t-il en Égypte? On ne fait pas mention d’interprète: néanmoins il a pu en louer. Aurait-il trouvé là ces _rois pasteurs_ que l’on croit de race arabe? alors il eût pu se faire entendre.--Pour sauver sa vie, il délaisse sa femme: par un cas bizarre, cet abandon lui tourne à bonne fortune; le roi lui donne en indemnités une quantité de gros et menu bétail, des serviteurs et servantes, ou _esclaves_ de l’un et de l’autre sexe, même de l’argent qui améliore sa situation au point d’en faire une petite puissance, comme l’observe le texte.--Mais ces nouveaux serviteurs donnés par Pharaon n’ont pas dû parler syrien: Abraham, pour la conduite de ses troupeaux, devenus plus nombreux, et pour sa sûreté personnelle, a dû recruter d’autres serviteurs chez les Kananéens: on lui compte trois cents hommes armés quand il combat pour _Loth_; il ne les avait sûrement pas quand il vint de Syrie; il est vrai qu’au nombre de ces trois cents, l’on compte les gens de ses alliés kananéens: supposons-lui deux cents hommes; ils ont dû en grande majorité être Phéniciens: leur idiome a donc dominé dans cette tribu naissante, surtout quand Abraham ne cesse de vivre et de converser avec les Phéniciens. Cet état continue sous son fils: on amène à celui-ci une femme syrienne; mais elle vient seule: elle a dû prendre l’idiome de la tribu, lequel déjà n’est plus le syrien; la preuve en est que, sous son fils _Jacob_, lorsque celui-ci dresse un monument de paix avec son oncle le syrien _Laban_, chacun d’eux donne au _monceau_ de pierres qui en est le _témoin_, un nom différent, quoique le sens soit le même. L’un le nomme _gil-ăd_, l’autre _ïegar_ ou _iadjer šahdouta_; ces deux noms signifient également, _monceau-témoin_[147]. [147] _Iedjar_ ne diffère que peu de _ïetchar_; et si dans le mot latin _acervus_, vous prononcez le _ç_ en _tch_, vous avez _atchervus_, qui, privé de sa finale _us_, n’est pas loin de _ïetchar_. Le mot _aġger_ est encore plus analogue. Jacob et ses enfans, n’ayant cessé de vivre parmi les Kananéens et jusque dans leurs villes, ont dû de plus en plus parler kananéen: cette peuplade passe en Égypte au nombre de _soixante et dix_ personnes, nous dit-on; mais ici l’on ne compte, selon la méthode arabe, que la portion noble de la tribu, que le sang des maîtres, et nullement les serviteurs ou esclaves mâles et femelles nécessaires à la conduite des troupeaux. Pendant trois ou quatre siècles de séjour en Égypte, peut-on supposer qu’il ne se soit pas introduit quelque altération dans ce langage? Au sortir de l’Égypte, les Hébreux s’établissent chez les Phéniciens, dont ils détruisent la majeure partie; mais le texte remarque que, malgré l’ordre de Moïse de tout tuer, ils en conservèrent les restes comme tributaires, avec qui ils vécurent mêlés jusqu’au temps de David et de son fils. Par cet exposé, l’on voit que les Hébreux n’ont cessé d’avoir des motifs de parler phénicien, et que, par conséquent, leur langage ne peut en être qu’un dialecte: plusieurs savans respectables l’ont déjà soupçonné[148]. Si maintenant, dans l’analyse de ce dialecte, nous trouvons une simplicité et presque une grossièreté du genre populaire, nous aurons acquis une nouvelle preuve de cette opinion et de l’irréflexion avec laquelle, sous prétexte de piété, tant de personnages ignorans, quoique respectés, sont parvenus à consacrer des préjugés contraires: nous verrons encore par la suite une nouvelle preuve de ce caractère ou génie phénicien dans l’application faite à cette langue du propre alfabet des peuples essentiellement phéniciens. [148] _Voyez_, à la fin de ce volume, une note[F2] relative à ce sujet; elle commence par ces mots: «Eusèbe nous cite un ancien poète,» etc. § III. _Structure de l’Hébreu dans sa Prononciation et son Écriture._ Dans l’hébreu, comme dans l’arabe et autres langues de ce système, ce n’est pas la prononciation qui constitue la différence principale avec nos langues d’Europe: actuellement que nous avons acquis une notion suffisante de toutes les langues parlées sur notre petit globe[149], nous savons que partout la parole se réduit à trois élémens distincts, savoir: la voyelle, la consonne et l’aspiration, qui elle-même n’est qu’une sorte de consonne. [149] L’on peut, à ce sujet, consulter mon discours sur l’étude philosophique des langues, lu à l’Académie française.--Chez Bossange frères, libraires, rue de Seine, nº 12. Sous ce rapport, l’idiome hébraïque et ses analogues ne diffèrent de nos langues que comme l’allemand, l’espagnol, le français diffèrent entre eux, c’est-à-dire qu’en ce que certaines voyelles et consonnes usitées dans une langue ne le sont pas dans une autre. Par exemple, la consonne gutturale peinte en allemand par _ch_, en espagnol par _jo_, _xe_, _gi_, n’existe ni dans le français ni dans l’anglais; de même le sifflement peint en anglais par _th_, par _z_ en espagnol, par θ en grec, n’existe point dans le français ni l’allemand, etc., et notre _lle_ dans _fille_ n’existe point dans l’allemand. L’arabe, dans ses vingt-huit lettres, compte jusqu’à dix et onze prononciations qui nous manquent, et c’est une des raisons qui nous le rendent si pénible. L’hébreu, qui n’a que vingt-deux lettres, n’offre réellement que quatre prononciations étrangères aux nôtres. En quoi donc gît sa grande difficulté?--En sa manière de peindre la parole, en son système d’écriture et d’alfabet qui diffère totalement du nôtre. Une première difficulté est la figure de ses lettres, bizarres à nos yeux: déjà cet article exige une habitude et un temps inutiles au fond, et onéreux dans la forme. Une seconde difficulté est l’usage d’écrire à contre-sens de nous, c’est-à-dire en procédant de droite à gauche: celle-ci est moindre; nos imprimeurs lisent très-bien ainsi. Mais la grande, la radicale difficulté, c’est de n’écrire qu’une portion des mots, et de laisser _cachés_, _inconnus_ une certaine quantité de _sons_ qu’il faut pourtant prononcer; de là résulte que l’écriture ne présente qu’un squelette, un canevas privé de ses accessoires, et que la lecture est une divination perpétuelle, qui laisse l’esprit exposé à une foule d’équivoques et d’erreurs. En voulez-vous une idée palpable? Supposez que l’on vous présente un livre français, anglais, espagnol, où tous les mots soient écrits par abréviation, à-peu-près de cette manière: _chrte_, _rgrt_, _lmne_, _vrte_; assurément cette écriture vous jettera dans l’embarras; car vous ne saurez s’il faut dire _cherté_ ou _charte_, _charité_ ou _charretée_, _regret_ ou _regrat_, _lumineux_ ou _limoneux_, _vérité_ ou _variété_; on prétend que le sens qui précède vous guidera; mais combien d’équivoques possibles! et dans l’hébreu et l’arabe combien plus encore à raison de leur construction de mots par _familles_, ainsi que nous le verrons! Ainsi le vice du système oriental est palpable; appliquez notre méthode européenne à cet hébreu, à cet arabe, crus si difficiles, et de ce moment vous les verrez devenir plus simples que ce latin et ce grec, dont vous imposez la tâche à vos enfans. ALFABET HÉBREU. +--------+-------+---------+-------+--------------------------------+ |NUMÉROS |NOMS EN|NOMS EN |FIGURE.| VALEUR. | |D’ORDRE.|HÉBREU.|FRANÇAIS.| | | +--------+-------+---------+-------+--------------------------------+ | 1 | א-לף | A-L_e_F | א | A a (grand). | | | | | | | | 2 | ב-יח | ‎B-ɑIT | ב | B b jamais _Vé_. | | | | | | | | 3 | ג-ימל | G-IM_e_L| ג | G g mouillé, guimel ou djimel. | | | | | | | 4 | ד-לח | D-ɑL_e_T| ד | D d. | | | | | | | | 5 | ה-א | H-a | ה | H h { Que penser } aspiration | | | | | | { de ceux qui } douce. | | | | | | { disent _h_ } | | | | | | { sans } | | | | | | { aspiration? } | | | | | | | | 6 | ו-ו | ω-ɑω | ו | ω _ou_ français, _u_ italien. | | | | | | | | 7 | ז-ין | Z-IN | ז | Z z. | | | | | | | | 8 | ח-יח | H-_e_IT | ח | Ҥ ɦ rude, _ca_ florentin. | | | | | | aspiration rude. | | | | | | | | 9 | ט-יח | Ԏ-_e_IT | ט | Ԏ _th_ anglais rude, θ grec. | | | | | | | | 10 | י-וד | I-ωD | י | Î î. | | | | | | | | 11 | כ-ך | K-ɑF | כ | K k _kiaf_ mouillé, | | | | | | _kialb_ chien. | | | | | | | | 12 | ל-מד | L-ɑM_e_D| ל | L l. | | | | | | | | 13 | מ-ם | M-_e_m | מ | M m. | | | | | | | | 14 | נ-ון | N-ωN | נ | N n. | | | | | | | | 15 | ס-מך | S-ɑMɑK | ס | S s. | | | | | | | | 16 | ע-ין | ă-ïN | ע | ă ă _ă_ guttural. | | | | | | | | 17 | פ-א | F-A | פ | F f jamais _pé_. | | | | | | | | 18 | צ-די | Ṣ-_o_DI | צ | Ṣ ṣ _so_ dur. | | | | | | | | 19 | ק-וף | Q-ωF | ק | Q q glottal, qɑlb cœur. | | | | | | | | 20 | ר-יש | R-_e_Iš | ר | R r | | | | | | | | 21 | ש-ין | Š-ÎN | ש | Š š {_ch_ français, | | | | | | {_sh_ anglais, | | | | | | {_sch_ allemand. | | | | | | | | 22 | ת-ו | T-aω | ת | T t. | +--------+-------+---------+-------+--------------------------------+ Nº Ier. Face à la page 345. Maintenant quels sont les élémens prononciables que l’on supprime ainsi dans l’écriture? J’ai démontré sur l’arabe vivant[150] que ce sont uniquement des _voyelles_, et des voyelles de la même nature que celles inscrites dans l’alfabet, avec cette seule différence que celles-ci sont de mesure _longue_, et celles-là de mesure _brève_. Tout ce que j’ai dit de l’arabe sur ce point doit s’appliquer à l’hébreu. [150] _Voyez_ l’Alfabet européen, partie 2. Il a plu aux auteurs de l’alfabet hébreu ou phénicien (car c’est une même chose) de n’établir que vingt-deux lettres ou signes de prononciation, dont quatre voyelles et dix-huit consonnes: eh bien, c’est en cela qu’ils ont péché; car aujourd’hui nous démontrons par l’analyse qu’au lieu de quatre voyelles seulement, dont ils ont tenu compte, la langue parlée en a employé dix ou onze; de manière que six ou sept ont été supprimées, et qu’il faut les restituer. Que doit-on faire, qu’a-t-on déjà fait à cet égard? c’est ce que nous verrons bientôt. Mais, pour la clarté du sujet, ne cumulons pas les difficultés: bornons-nous à examiner l’alfabet, à établir la valeur de ses lettres relativement à notre système européen. L’alfabet hébreu se compose de vingt-deux lettres, dont la planche nº I offre au lecteur le tableau ci-à côté. Sur ces lettres, il faut considérer; 1º l’ordre; 2º le nom; 3º la figure; 4º la valeur. Relativement à nous Européens, la valeur des lettres hébraïques est assez bien établie par la généalogie des alfabets arabe et syriaque d’une part, et des anciens alfabets grec et latin de l’autre. L’on est d’accord que l’alfabet arabe actuel n’est autre chose en son origine que l’alfabet _syriaque_, introduit à la Mekke et à Médine vers l’an 530 de notre ère; l’on convient encore que le _syriaque_ d’alors n’était qu’une altération ou une variété du _babylonien_ ou _chaldéen_, qui est notre _hébreu présent_; et que, plus anciennement, les uns et les autres ne furent que l’altération du _phénicien_, représenté par le caractère dit _samaritain_[151], lequel a été l’hébreu primitif dont s’est servi Moïse, et dont l’usage a subsisté _national_ jusqu’à la captivité de Babylone. [151] Par la raison qu’une portion de Juifs, attachés aux anciens usages, n’ayant point voulu admettre la réforme d’Esdras, les novateurs, partisans de celui-ci, les _excommunièrent_, et les placèrent au rang des _Samaritains_, qu’ils avaient sans raison constitués leurs ennemis. Ces excommuniés ont conservé le _pentateuque samaritain_, qui laisse encore à résoudre différens problèmes. La langue syriaque d’une part, n’ayant cessé de fleurir et d’être parlée que du treize au quinzième siècle de notre ère, les Arabes musulmans ont eu, pendant six ou sept siècles, toute facilité de sentir l’analogie de leurs prononciations, et d’établir la correspondance de leurs lettres avec celles des Syriens. D’autre part, dès le premier siècle de notre ère, les Syriens, devenus chrétiens, ayant traduit les livres des Juifs, et les individus des deux nations ayant vécu ensemble dans un laps de temps qui remonte au-delà de la captivité, nous avons tout lieu de regarder comme exactes les correspondances dont je viens de parler: j’en présente le tableau à la fin de ce volume dans la planche nº II, afin que le lecteur ait sous les yeux les moyens positifs d’établir son opinion. A l’égard des anciens alfabets grec et latin, nous sommes assurés par plusieurs inscriptions et monumens de haute date[152], et par le témoignage unanime de nombre d’auteurs, que leurs lettres originales ne sont autres que celles des phéniciens, mal à propos attribuées à un prétendu _Kadmus_, que j’ai démontré n’être que le mythologique _Hermès_ ou _Mercure_[153]; lesquelles lettres, à raison d’un commerce très-actif, ou peut-être de migrations de peuplades entières des pays phéniciens, furent adoptées quinze ou seize siècles avant notre ère par les habitans de la Grèce et de l’Italie. [152] _Voyez_ Barthelemy, Réflex. sur l’alfabet de Palmyre, 1 vol. in-4º, 1754.--Le même, dans les Mém. de l’Académ. des inscript., tom. 26, Mém. sur Palmyre.--Ibid., tom. 30, p. 405, et tom. 32.--Fourmont, ibid., tom. 23, p. 394. Mém. sur Apollon Amycléen, et sur un monument de ses prêtresses.--Enfin l’abbé Lanzi, italien, Essai sur la langue étrusque, et sur les tables Eugubines. [153] _Voyez_ la Revue Encyclopédique, année 1819, mois de juin, p. 505. L’on est d’accord que le plus ancien ordre _alfabétique_ de ces vingt-deux lettres a été le même; et parce que les anciens auteurs grecs et latins ont cité beaucoup de noms soit géographiques, soit patronymiques phéniciens, syriens et arabes, l’on trouve en ces citations un moyen additionnel d’apprécier la valeur des prononciations. C’est d’après de nombreux calculs de ces données, que j’ai admis, et que je propose d’admettre, pour les lettres hébraïques, les valeurs portées au tableau coté planche Ire. § IV. _Remarques sur la Figure, la Valeur, le Nom et la Série des Lettres hébraïques._ Le lecteur doit observer d’abord que les petits chiffres, arabes, acculés aux lettres européennes dans la colonne de _valeur_, sont des renvois aux deux tableaux de voyelles et consonnes, placés dans mon _Alfabet européen_, savoir le tableau des voyelles, pag. 28, coté nº I; et celui des consonnes, pag. 92 coté nº II. Là se trouvent des détails de précision trop longs pour être répétés ici. En second lieu, il remarquera sur la lettre _Bé_, qu’aucune bouche arabe ne prononce ni ne connaît le _Vé_ que nos hébraïsans lui comparent; ici, c’est une valeur que les Juifs ont empruntée des Allemands ou des Grecs du Bas-Empire, chez qui l’ont introduite les _Slaves_. Sur _h_, qui est notre aspiration _douce_, il me semble d’un ridicule parfait de dire comme nos hébraïsans «_h sans aspiration._» Qu’est-ce que le signe d’aspiration sans aspiration? Sur Ҥ qui est le signe de l’aspiration _rude_, j’observe que cette lettre capitale est admise par la commission d’Égypte dans la belle carte géographique qui va paraître. Les deux lettres suivantes Ԏ et ȶ, qui désignent le _th_ anglais ou θ grec, ont l’inconvénient d’être nouvelles; mais elles sont plus commodes que les deux _T_, _t_, avec cédille, que j’ai proposé dans l’_Alfabet européen_. A l’égard du _K_, il paraît qu’au temps d’Origène et de Jérôme, il ressemblait au son du _Χi_ grec, qui vaut le _ich_ allemand; mais, comme chez les Arabes il est toujours prononcé comme notre _Ke_, je lui en conserve la valeur sans nier sa déviation en Χi _doux_ et en _ich_, selon les explications que j’ai données, pag. 75, de l’_Alfabet européen_, et nº 28 du tableau II du même Alfabet. L’_S_ de _samek_ ne doit jamais être prononcée _z_. L’Ṣ de _sodi_ est l’ṣ dure particulière à l’Arabe, que j’ai expliquée ailleurs[154], ainsi que le _qâf_, ou _qouf_, et le _ăïn_, tous trois inconnus en Europe. [154] Voyez _Simplification des langues orientales_, pages 210 et 211, et _Alfabet européen_, page 140 et suiv. _F_ ne doit jamais être prononcé _p_, quoique je ne nie pas que les anciens Grecs et Latins aient pu prononcer _ph_ autrement que nous; car je crois, par exemple, que le mot _éphéméride_ n’a pas été prononcé _éféméride_; mais à raison du grec qui n’écrit point l’_h_ au corps du mot, il a dû être dit _ép’-héméride_. La lettre š n’est pas positivement une lettre neuve; je l’avais déjà projetée et introduite dans l’_Alfabet européen_, où l’on peut la voir dès la pag. 129, lignes 11, 12 et 13, (Š š); mais parce que alors il ne me fut pas accordé de diriger moi-même le graveur, elle se trouva défectueuse (vu sa couronne trop peu sensible), et je fus contraint de la remplacer par _j_ renversé ou _ſ_, qui est peu gracieux et peu commode dans l’écriture. Le š, en s’écrivant comme l’_s_ commune, a cela de facile qu’il suffit d’un petit trait de plume sur sa tête pour le caractériser. La dernière lettre, le T, paraît avoir eu diverses valeurs chez les anciens. Les Syriens en font le _th_ anglais; les Chaldéens l’emploient là ou les Phéniciens et les Hébreux emploient le _šîn_: par exemple, ce que ceux-là écrivent _terafim_, ceux-ci l’écrivent _šerafim_ (cherafim). Il est à croire que cette lettre a eu quelque chose du _tchim_ persan, et alors elle aurait eu de l’analogie avec le _tché_ arabe écrit _Ké_, puisque les Bédouins disent _tchelb_ au lieu de _Kelb_ (un chien)[155]. [155] Cela expliquerait pourquoi Étienne de Byzance dit que Ninus régna d’abord à _Télâné_, qui est la grande ville chaldéenne _Kélâné_, mentionnée dans la Genèse. Le mérite de ces remarques est surtout pour les étymologistes; car, relativement à nous, cela seul suffit de savoir et de convenir que les lettres hébraïques portées au tableau seront constamment représentées par les lettres _capitales_ européennes qui leur correspondent; de manière que le lecteur pourra, sur la vue de celles-ci, rétablir celles-là, avantage que jusqu’ici n’a procuré aucune méthode. Outre la valeur de son qui appartient aux lettres hébraïques, elles ont eu, dès leur origine, des noms appellatifs transmis d’âge en âge, qui ont été et qui sont encore pour les savans un sujet énigmatique de recherches et de disputes. Ainsi A s’appelle A-LeF; B s’appelle B-aIT; D se nomme D-aLeT, etc. Nous savons, par autorités raisonnables, que ces noms, introduits dans l’alfabet grec, n’ont point de sens dans cette langue, mais qu’ils en avaient un dans l’idiome des Phéniciens, de qui vint l’alfabet: l’on est d’accord que A-LeF signifie _bœuf_[156]; B-aIT, _maison_; G-IMeL, _chameau_; D-aLeT, _porte_, etc.; mais l’on n’est pas du tout d’accord sur plusieurs autres lettres. Il paraît qu’au troisième et quatrième siècle de notre ère, on expliquait ces mots bien différemment, comme on le voit dans une citation de l’évêque Eusèbe[157]: son explication est si peu raisonnable, que l’on a droit de penser que, vu la haine rendue aux chrétiens par les Juifs, les rabbins se sont moqués de nos docteurs; d’autre part, il est constant que ces rabbins, livrés à leur esprit d’allégorie, ont supposé à ces mots une profondeur de sens mystique qu’ils n’ont pu avoir; il appartenait à notre âge, où se rajeunissent tant de vieilles rêveries, de voir celles-ci reproduites et amplifiées par des hommes, d’ailleurs doués d’_esprit_; mais comme l’esprit n’est que la _faculté d’apercevoir des rapports_, et comme cette faculté peut mener à voir _ce qui n’est pas_; quelques-uns se sont jetés dans l’_imaginaire_. Court de Gebelin en a été un premier exemple; un second se trouve dans l’auteur du livre intitulé, la _Langue hébraïque restituée_, etc., etc., avec une analyse de _Sepher_, etc., etc., un volume in-4º. [156] C’est le témoignage positif de Plutarque, Sympos., lib. 9, quest. 2: Alpha dictum quia Phœnices sic bovem appellant. [157] Prépar. Évang., liv. X, chap. 5. _Voyez_ à la fin de ce volume une note[F3] relative à ce sujet. Selon cet auteur, «la lettre A est le signe de la _puissance_ et de la _stabilité_: elle renferme les idées de l’_unité_ et du principe qui la détermine. «B est le signe _paternel_ et _viril_, l’image de l’_action_ intérieure et _active_. «G, image d’un canal, est le signe _organique_; celui de l’_enveloppement_ matériel et de toutes les idées dérivant des organes corporels, ou de leur action. «D, signe de la _nature_ divisible et divisée. «ω offre l’image du mystère _le plus profond_, _le plus inconcevable_; l’image, du _nœud_ qui réunit, ou du point qui sépare le néant et l’être: c’est le signe _convertible_ universel, qui fait passer d’_une nature à l’autre_; communiquant d’un côté avec le _signe des ténèbres_, etc.» J’avoue, pour mon compte, que cette sphère d’idées aériennes est tout-à-fait hors de la portée de mon esprit terrestre: leur motif a pourtant ceci de naturel que, ayant pour base cette supposition rabbinique, que l’_alfabet_ et la _langue_ hébraïques sont le propre et _immédiat_ ouvrage de la puissance divine, qui régit l’univers, et qui, malgré cette grande occupation, a bien voulu descendre à de telles bagatelles, il a bien fallu attribuer à cet ouvrage quelque chose de mystérieux et d’incompréhensible comme elle: mais moi, qui ne sais et ne puis raisonner que par les analogies que l’état présent et connu peut avoir avec l’antécédent inconnu, je vois la chose d’une manière différente, et beaucoup plus simple. Je suppose que les lois physiques qui régissent notre monde et notre espèce humaine existent depuis son origine; que par suite de ces lois, l’homme est né ignorant, et n’a développé son intelligence que par le moyen de ses sens; je suppose que ses besoins, plus ou moins pressans, ont été le mobile de toutes ses inventions, et que celle de l’alfabet est le produit de l’un de ses besoins: selon moi, ce sont des hommes voyageurs et marchands, qui par le besoin de leur trafic avec diverses nations dont ils n’entendaient pas la langue, ont imaginé l’art de donner aux _sons fugitifs_ des _signes fixes_; et parce que, m’étant moi-même trouvé dans un cas presque semblable, j’ai eu l’occasion et le besoin de méditer les moyens que purent employer les premiers auteurs, je me suis trouvé conduit aux résultats suivans. Je me suis dit: J’entends de la bouche d’un Arménien, d’un Turk, d’un Persan, le son A; supposons que je sois Phénicien; ce son A est le même que j’emploie dans le mot _A-lef_: voilà mon terme de comparaison établi; comment établirai-je la figure? Mon _A-lef_ signifie _bœuf_ ou _taureau_; eh bien, je vais esquisser le _croquis_ de l’animal, l’_abrégé_ de son image, sa tête: ce croquis, en me rappelant le nom, me rappellera le son A par lequel il _commence_. J’entends le son B; il est le même que dans mon phénicien _Bait_; qui signifie _maison_ ou _tente_; je peins le trait principal du circuit de la tente et de la petite cour d’entrée que trace une corde ou barrière. J’entends le son G, qui est le premier du mot _Guimel_, signifiant _chameau_; j’esquisse la tête et le cou de cet animal. De même pour la lettre M qui commence le mot _Mem_, signifiant les _eaux_; je peins l’ondulation des flots.--Pour la lettre ă commençant le mot _ăïn_, et signifiant _œil_, je peins un rond.--Pour la lettre š qui commence _šin_, signifiant une _dent_, je peins une _dent_ arrachée avec ses trois racines; ainsi du reste. Dans mon hypothèse, il faut m’accorder que les lettres primitives de l’alfabet phénicien ont effectivement été chacune le croquis de l’objet dont elles portent le nom: ceci permet des objections raisonnables; mais l’on doit observer que si ces lettres ont subi les altérations que nous leur voyons dans un laps de temps connu de huit à dix siècles, il n’en a pas fallu davantage antérieurement pour les avoir déjà beaucoup défigurées au temps plus reculé où elles nous apparaissent: et si l’on compare le peu d’analogie qui existe entre les petites figures astronomiques des douze signes du Zodiaque, telles que nous les voyons dans nos almanachs, et les portraits bien faits des douze animaux que ces figures retracent, l’on ne sera pas surpris du peu de ressemblance entre les lettres phéniciennes et les objets qui leur ont servi de type. En les examinant une à une, on pourrait indiquer cette ressemblance en plusieurs d’elles; mais parce qu’un tel travail n’est point mon objet spécial, et parce que le vrai sens des noms de plusieurs lettres n’est pas aussi bien fixé[158] qu’on l’a prétendu, je me borne à présenter mon idée pour ce qu’elle vaut, laissant au lecteur la liberté d’en juger, et me réservant à moi-même celle d’en adopter une meilleure qui me serait présentée. Comment peut-on s’entêter d’amour-propre sur de telles matières? Une circonstance favorable à mon opinion est encore cette règle commune aux _noms_ de toutes les lettres, savoir que chacun de ces noms commence par la lettre qu’il désigne: ainsi _Alef_ commence par A; _Dalet_ commence par D; _Lamed_ par L; _Mem_ par M, etc., sans exception. Ne voit-on pas ici une intention marquée dans le choix de l’exemple, qui autrement eût été équivoque, si la lettre eût été mise au corps du mot? [158] Il paraît même que plusieurs lettres, telles que tau, sodi, lamed, samek, heit, n’ont aucun sens en hébreu; c’est une preuve additionnelle que l’alfabet vient d’un peuple antérieur à celui-ci. Une dernière circonstance, favorable à mon hypothèse sur la simplicité des causes et des moyens d’invention, est le désordre où se trouvent ces lettres dans leur série: remarquez qu’elles ne sont point classées selon ces _affinités_ d’organes dont la loi est si naturelle, si frappante (comme je l’ai démontré dans l’_Alfabet européen_), que son infraction ou son omission est une preuve certaine d’absence de système et d’ignorance réelle. Dans cet alfabet hébréo-phénicien, voyelles, consonnes, aspirations, tout est pêle-mêle comme jeté aux dés: les labiales M, B, F sont disséminées parmi les dentales D, T; les palatales Gué, Ké, parmi les gutturales A, ăin: n’est-il pas clair que nous avons ici une opération mécanique qui n’a eu pour guide que la convenance accidentelle de ces _marchands_ à qui je l’attribue? Jusqu’à ce moment, je n’ai point essentiellement différé des grammairiens sur les principes de l’alfabet, ni même sur la valeur des lettres. Ici commence mon schisme: ils prétendent que les vingt-deux lettres hébraïques sont toutes _consonnes_; je soutiens que plusieurs sont _voyelles_, savoir: _Alef_, _Iod_, _ouau_ et _Aïn_; et que _He_ et _Heit_ sont de pures aspirations. Cette question a été un sujet de disputes scientifiques pendant plus d’un siècle: j’en ai donné la solution à l’occasion de l’arabe, dans mon _Alfabet européen_; et parce que cette solution s’applique entièrement à l’hébreu, je n’en ferai point ici la répétition; elle serait inutile pour le lecteur qui la connaît, et prématurée pour celui qui ne la connaît pas; je vais l’y conduire par une route plus simple en lui développant la nature et l’emploi des voyelles dans la langue hébraïque. § V. _Des Voyelles et des Points-Voyelles dans la Langue hébraïque._ La plupart des langues anciennes qui nous sont connues ont ceci de singulier pour nous autres modernes, que leurs voyelles sont _obligatoirement_ divisées en deux classes, savoir: les _longues_ et les _brèves_. Les unes et les autres sont de même nature; mais le _temps_ ou la _mesure_ de leur prononciation diffère. Cette différence de la _brève_ à la _longue_ consiste en ce que la voyelle _longue_ veut un _temps_ double de la _brève_, sans compter un peu plus d’emphase dans l’intonation: ainsi A _long_ prend la _mesure_ de deux A brefs: Itălĭ-ām fā-tō prŏfŭ-gūs Lā-vīnăquĕ vēnīt Pareillement pour l’I, pour l’O, pour l’U, etc. Les grammairiens sont d’accord sur ce point. De ce mécanisme naquit la poésie, qui, bien analysée, n’est autre chose que _l’art d’encadrer en certains temps_ et _mesures_ de la respiration un nombre plus ou moins grand de syllabes _comptées_, lesquelles, par leurs diverses combinaisons de _brèves_ et de _longues_, frappent l’oreille d’une sensation de cadence presque musicale qui la flatte. Cette cadence et ce _nombre_ obligé (_numerus_) de syllabes _comptées_, devinrent, dès l’origine, un moyen naturel et sûr de fixer dans la mémoire de l’homme des récits qui autrement se seraient altérés: aussi chez tous les peuples anciens et modernes, voyons-nous la poésie établie avant la prose, et le chant intimement lié au débit du vers scandé. Les Grecs et les Latins sont pour nous des exemples frappans de ces vérités; il est hors de mon sujet d’examiner pourquoi nos langues modernes, formées des débris confus des leurs, n’ont point conservé cette manière d’être. Ce qui m’intéresse, c’est de dire que l’arabe moderne, dans tous ses dialectes, est resté fidèle à ce principe constitutif de l’arabe ancien. Quiconque a vécu chez les Arabes assez de temps pour habituer son oreille à leur langage, n’a pu manquer de sentir une mesure cadencée frappante, surtout dans ces déclamations de vers que vont faisant par les rues ces aveugles lettrés qui nous retracent les _Rapsodes_ anciens. La structure du vers arabe est fondée sur la distinction des voyelles longues et des voyelles brèves. Pourquoi n’est-il pas coupé et scandé selon les principes du grec et du latin? Pourquoi observe-t-il des portées de voix bien plus longues, des combinaisons de syllabes moins variées? Cette question appartient à l’observateur physiologiste qui voudra rechercher si l’air brûlant que respire l’homme arabe, comparé à l’air froid qu’a respiré l’homme scythe (auteur du grec), n’a pas établi quelque différence dans le jeu de leur respiration plus ou moins fréquente ou prolongée, et dans la dilatation des poumons plus libres par la vacuité habituelle des intestins. Je me borne à mon sujet, et, me prévalant de l’analogie intime, ou, pour mieux dire, de l’identité des deux idiomes hébreu et arabe, je dis que l’ancien peuple hébreu a eu des voyelles _longues_ et des voyelles _brèves_, exactement comme ses parens et frères les modernes Arabes: or, puisqu’il est démontré d’une part que, dans l’alfabet arabe, les voyelles _Alef_, _Iod_, _Ouau_, _O_, _aî_ (ou _ê_) sont de vraies voyelles _longues_, nous pouvons assurer qu’il en fut ainsi, qu’il en est ainsi dans l’alfabet hébreu; et puisque, d’autre part, il est démontré que, dans l’idiome arabe actuel subsistant depuis nombre de siècles, il existe une classe de voyelles qui ont la double condition d’être prononcées brèves, et de ne pas être écrites dans le corps des mots et des lignes, il s’ensuit clairement que ce même état de choses a dû avoir et a eu lieu chez les Hébreux[159]. [159] Ceci juge radicalement les prétentions de nos savans d’Europe, qui, sans être sortis, pour ainsi dire, de leur cabinet, et sans avoir de notions pratiques de la prosodie _arabe_, ont fait des traités sur la _poésie hébraïque_, laquelle pourtant n’est accessible que par cette voie: je citerai le célèbre docteur Robert _Louth_, et je demanderai comment il a pu raisonner sur le _vers hébreu_, quand il a cru que A, ï, ω, étaient des consonnes; quand il a prononcé à _l’anglaise_ les consonnes hébraïques, et tout-à-fait méconnu la valeur des petites voyelles: comment a-t-il osé démentir de savans rabbins anciens, qui, avec saint Jérôme, ont déclaré que l’hébreu n’a point de _vers métriques?_ 800 pages sont employées en extases sur des beautés très-souvent contestables! Quel dommage que ce savant professeur de poésie n’ait pas vécu dix ans chez les sauvages de _North-Amérique!_ il eût trouvé dans _leurs harangues_, dans _leurs chants de combat_, dans leurs _chansons de mort_, des richesses poétiques non moins brillantes; et il eût appris, par une analyse comparée, que là où le langage est pauvre d’idées scientifiques et de termes complexes, il y a, non pas _richesse_, mais _nécessité_ de style par _figures_, parce que le type primitif de toutes les idées consiste en _objets physiques_, lesquels, dans le langage, restent long-temps bruts et en _nature_ avant d’être élaborés, et pour ainsi dire _monnoyés_, pour une plus rapide circulation. Ce fait, hors de doute pour le temps présent, est également bien prouvé pour les temps anciens par les nombreux témoignages d’écrivains authentiques; car, lorsque les écrivains grecs ou latins, avant ou après notre ère, nous citent des mots ou des noms hébreux, syriens, phéniciens, arabes, nous y trouvons des voyelles qui aujourd’hui ne sont point tracées dans ces mêmes mots écrits à la manière orientale. Par exemple, l’hébreu actuel nous offre composé de trois consonnes le mot DBR; il est clair que, pour le prononcer, il a fallu des voyelles: eh bien, au quatrième siècle de notre ère, un disciple chrétien de l’école juive[160] a dit: «Si vous prononcez _DaBaR_, le sens est _parole_ et _discours_; si vous prononcez _DeBeR_, c’est _peste_ et _destruction_; si _DaBeR_, c’est l’impératif _parle_ ou _parlez_. De même pour le mot ZCR; si vous dites _ZaCaR_, c’est _mâle_; si _ZeCeR_ (_ZeKeR_), c’est _souvenir_[161];» (en latin, _ce_, _ci_ se disent _ke_, _ki_.) [160] Saint Jérôme, Commentaire sur Habacuc, chap. 3, et sur Isaïe, chap. 26. [161] Il serait facile de multiplier ces exemples: Origène en fournit un grand nombre à la fin du deuxième siècle, dans ce que nous avons de ses fragmens. Or, puisqu’aujourd’hui nous ne voyons point ces voyelles latines _a_, _e_, écrites au corps des mots hébreux, mais seulement tracées dessous, par les signes appelés _points-voyelles_, il est évident que ces points sont les équivalens de ces voyelles, et que c’est à cette fonction qu’ils doivent leur nom de _points-voyelles_. Ici se démontre palpable l’erreur de cette classe de savans qui, comme Masclef et Houbigant[162], veulent que les _points-voyelles_ ne soient pas des voyelles, et qui prétendent que l’on peut s’en passer en attachant aux consonnes, d’une manière invariable, les voyelles qui servent à les appeler dans le canon alfabétique; mais alors comment un même mot pourra-t-il prendre divers sens, comme nous venons de le voir dans les exemples ci-dessus (_DaBaR_, _DeBeR_, _ZaCaR_, _etc._)? Cette opinion est trop déraisonnable pour s’y arrêter. [162] Houbigant, Racines hébraïques, in-8º, 1732, préface, page VII. Quant à ceux qui veulent qu’il n’y ait pas d’autres voyelles que celles marquées par les _points_, et qui soutiennent que Alef, Iod, Ouan, Aïn, sont des consonnes[163], je rendrai bientôt encore leur erreur aussi palpable, en en démontrant l’origine comme je l’ai fait pour l’arabe. [163] Parmi les mémoires de l’Académie des Inscriptions, plusieurs sont faits d’après cette idée: 1º Tome VII, un mémoire de l’abbé _Renaudot_, sur l’origine des lettres grecques; 2º Tome XIII, un mémoire de _Fourmont_, sur la ponctuation des _Massorètes_; 3º Tome XXXVI, mémoire de M. _de Guignes_, sur les langues orientales, p. 114; 4º même volume, p. 239, mémoire de M. _Dupuy_, sur les lettres hébraïques. Avec toute l’érudition possible, ces mémoires n’en sont pas moins un tissu de paradoxes et de contradictions. Maintenant si l’on compare le procédé des Grecs et Latins avec celui des Hébreux et Arabes, quant à la peinture ou écriture des voyelles, l’on y trouvera cette grave différence, que nos Occidentaux ont construit leur alfabet sur le principe que les voyelles _quelconques_ doivent avoir leurs lettres _inscrites_ comme les consonnes, en laissant au lecteur le soin de distinguer les brèves des longues, tandis que les Orientaux n’ont admis de signes ou lettres _alfabétiques_ que pour leurs _quatre_ voyelles longues, en laissant au lecteur l’embarras de suppléer les brèves. Ce fut cet embarras sans doute qui, lorsque les anciens Grecs adoptèrent l’alfabet phénicien-hébreu, les conduisit à y faire l’importante réforme que je viens d’indiquer, réforme qui, à raison de la clarté qu’elle a produite dans la lecture, a eu des effets plus grands peut-être et plus heureux qu’on ne l’imagine. Pourquoi les Orientaux ont-ils persisté dans leur habitude énigmatique? Ma réponse est: _Parce que ce fut une habitude transmise par l’enseignement_ dès le bas âge. Mais comment et pourquoi l’invention avait-elle établi l’habitude? Je crois en trouver la cause dans la nature de la chose même. Le premier observateur qui eut l’idée de peindre la parole, ne put manquer de s’apercevoir qu’elle était composée, 1º de sons simples ou voyelles, tels que _A_, _I_, _Ou_, et de sons composés, tels que Bé, Mi, Dé. En décomposant ces derniers, il s’aperçut qu’avant la voyelle, il y avait un être particulier, essentiellement _sourd_, qu’il dut être fort embarrassé de qualifier; c’est ce que nous nommons _consonne_, ce que j’ai prouvé n’être que le _contact_ de deux parties solides de la bouche. Notre observateur dut reconnaître que la voyelle se prononce seule, mais que la consonne ne le peut qu’à l’aide d’une voyelle qui la suit: pour la peindre, il aura dit: puisque la prononciation d’une consonne entraîne nécessairement une voyelle, il est inutile de tracer celle-ci, il me suffit de peindre celle-là, l’autre la suivra de force; cela est vrai; et cela a pu être commode dans l’idiome des peuples Phénico-Arabes; car chez eux un mot écrit des mêmes consonnes variait, comme il varie encore, de canton à canton, seulement en voyelle; comme si chez nous vous supposiez les mots _charpentier_, _charrier_, _charbonnier_, prononcés par le peuple _cherpentier_, _cherrier_, _cherbonnier_, et qu’on les écrivît chrpentier, chrrier et chrbonnier. L’on voit que les consonnes en un tel cas sont un simple canevas que chacun remplit selon son dialecte: à nous autres cela semble très-défectueux; mais le pouvoir de l’habitude est si grand qu’il a suffi d’y être plié dès l’enfance pour ne jamais songer à un changement. Ce furent les étrangers qui en eurent l’idée quand cet alfabet vint en Occident; les orientaux en y ayant persisté nous fournissent la preuve qu’il est né chez eux; encore aujourd’hui les Arabes, et leurs dérivés les _Turks_ et _Persans_, trouvent tout simple d’écrire sans points-voyelles, et de tâtonner pour établir la lecture. Ainsi firent les anciens Hébreux, du propre aveu des docteurs juifs les plus savans. Il est constant que Moïse écrivit la loi non-seulement sans points-voyelles, mais sans points ni virgules, sans distinction de chapitres ni de versets: il l’écrivit en ces lettres _phéniciennes_ que l’on nomme aujourd’hui _samaritaines_. Ce fut là le caractère alfabétique national, seul connu, seul usité jusqu’à la captivité de Babylone: l’on est d’accord que jamais il n’a eu de points-voyelles accolés. La déportation presque totale des Juifs au pays de Babylone fut l’époque de deux changemens remarquables. 1º La langue s’altéra par le mélange des étrangers au peuple. 2º Toute la classe lettrée, toute la jeunesse des familles riches et sacerdotales ayant été, par ordre spécial du conquérant, élevée dans les sciences chaldéennes, cette classe, cette génération contractèrent l’habitude de l’alfabet _chaldaïque_ qui est notre _hébreu_ actuel. Cette habitude fit perdre de vue, en peu de temps, l’alfabet national antérieur, ce _Phénicien_ ou _Samaritain_ ci-dessus indiqué. Le prêtre Ezdras parut vers l’an 457 ou 458 avant notre ère, sous le règne d’Artaxercès-Longue-main, roi de Perse; 130 ans s’étaient écoulés depuis la déportation à Babylone; plus de 80 après l’édit de Kyrus, qui renvoya les Juifs chez eux; 63 ou 64 depuis celui de Darius, qui leur permit de rebâtir un temple nouveau; et 2 ou 3 seulement depuis l’apparition et le séjour d’Hérodote en Égypte. Ezdras ayant vu que la portion lettrée de la nation avait délaissé le caractère phénicien, et que les livres de Moïse, et autres, allaient tomber dans l’oubli, ce lévite, _savant dans la loi_, entreprit une double opération à la fois importante, laborieuse et dispendieuse: il résolut d’en faire la collection, la compilation, et de plus la _transcription_ en caractères _chaldéens_, ce qui fut une innovation grave; il exécuta ce projet dans un laps de temps qui a exigé plusieurs années; ce n’est pas trop de dire _dix ans_: or, parce que ce prêtre paraît avoir vécu bien au-delà, il a pu avoir connaissance de l’ouvrage d’Hérodote rendu public vers 444 ou 446 aux jeux olympiques. Il n’est pas de mon sujet d’examiner jusqu’à quel point Ezdras a pu modifier les livres quelconques qu’il a transcrits, ni quels sont ceux dont on doit le regarder comme auteur réel à titre de compilateur ou rédacteur. Ce sont là des questions de fond; je ne m’occupe ici que de la forme. Sous ce point de vue, l’on doit regarder et l’on regarde son manuscrit comme la base et le modèle de tout ce que nous avons en main, sauf le texte dit _Samaritain_; mais que devinrent les manuscrits originaux sur lesquels Ezdras fit son travail? de deux choses l’une; ou il les détruisit, ou bien ils restèrent dans la possession du grand-prêtre et des docteurs, dépositaires naturels des archives où ils ont pu être encore consultés. L’on est d’accord que ce fut le manuscrit d’Ezdras qui, environ 175 ans plus tard, servit à établir la traduction grecque dont Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, fit la demande au grand-prêtre d’alors[164], laquelle est connue sous le nom de version des _septante_; d’anciens théologiens, appelés _pères de l’Église_, ont pour la plupart adopté la fable qu’un Juif, déguisé sous le nom d’_Aristéas_, a composée sur cette anecdote: mais plusieurs modernes non moins pieux que savans en ont démontré l’invraisemblance et la fausseté[165]. Les probabilités sont que le grand-prêtre transmit la demande au conseil ou _sanhédrin_ des _soixante-dix_ docteurs de la loi, en pied à cette époque; que ce conseil, dont tous les membres ne purent ni ne durent savoir le grec, fit choix de personnes instruites en cette langue, lesquelles durent se distribuer le travail, qui, ensuite accepté et sanctionné par les _soixante-dix_, fut transmis au roi d’Égypte, revêtu de leur autorisation, et, à ce titre, considéré comme leur ouvrage: naturellement ce manuscrit authentique a dû être la base de tous les manuscrits grecs publiés depuis lors: et cependant il n’est pas probable que les minutes restées à Jérusalem aux mains des auteurs, aient été détruites, puisqu’elles avaient, pour ces auteurs mêmes, une grande valeur pécuniaire et un grand mérite pour tous les Juifs hellénistes qui de jour en jour devinrent plus nombreux. Ces incidens peuvent servir à expliquer beaucoup de questions survenues tant sur la diversité du style de divers livres, que sur les variantes de divers passages et même sur les erreurs des traducteurs grecs, et relativement à la valeur de plusieurs mots hébreux. [164] Flav. Joseph., Antiquit. Judaïq., lib. 12. [165] Voyez _Bernard de Montfaucon_, dans son livre sur les _hexaples d’Origènes_, in-fol. Ce qui nous importe le plus ici est de savoir que le manuscrit d’Ezdras fut écrit sans _points-voyelles_; que les copies qui purent en être faites par les amateurs n’en eurent pas davantage; que dans ces copies, il survint, comme il arrive toujours, quelques fautes, quelques omissions: que les Juifs troublés par les persécutions des rois grecs de Syrie, par les révoltes qui en furent la suite, puis par l’invasion des Romains, et par le régime tyrannique de ces conquérans, qui finalement les détruisirent; que les Juifs, dis-je, dispersés, mêlés aux autres peuples, après avoir perdu d’assez bonne heure la pratique de leur ancienne langue, perdirent aussi la vraie lecture des livres où elle demeura reléguée[166]. Il n’y eut plus que des particuliers studieux qui se livrèrent à ce travail scientifique, difficile pour eux comme l’est pour nous le grec et le latin; or, comme il fallut être riche pour avoir le loisir du temps, et la possession des livres, tous _manuscrits_ dispendieux, le nombre des savans diminua de plus en plus: faute de concurrence, il y eut moins d’émulation; faute d’appréciateurs, il y eut moins de vraie science et plus d’admiration. Quelques _rabbins_[167] ou docteurs, disséminés en quelques grandes villes isolées par les guerres habituelles et par les distances, devinrent chefs d’opinions diverses sur certains mots et certains passages susceptibles de divers sens. Possesseurs du très-petit nombre de manuscrits existans, ils se permirent d’y faire des notes marginales qui devinrent des autorités. Leurs écoles situées à _Jérusalem_, à _Alexandrie_, à _Tibériade_, à _Neharda_ (en Babylonie) ayant eu des communications tardives, l’on s’aperçut qu’il s’était introduit des dissentimens et du désordre: l’on s’occupa des moyens d’y remédier: une sorte de concile s’établit à Tibériade: il est plus que douteux que ces travaux aient commencé avant les années 400 ou 420 de notre ère; il paraît qu’ils étaient finis avant l’an 510[168]. Vingt ans assidus ont pu y suffire: mais quand on analyse ces travaux, on sent qu’ils ont dû se prolonger pendant un laps de temps bien plus considérable. [166] Quand Ezdras, 450 ans avant notre ère, fit une lecture solennelle de la loi, il est spécifié que les lévites _expliquaient_, _faisaient comprendre_: le savant rabbin Maimonide atteste que, dès-lors et depuis lors, il y eut toujours un _interprète d’office_ (il écrivait vers 1180). Peu avant notre ère, le rabbin Onkelo, et 200 ans plus tard le rabbin Jonathan, ont écrit des _interprétations_ (targumin) qui prouvent qu’ils n’entendaient plus la langue. [167] Le mot _rabb_ signifie _maître_, _seigneur_. Au pluriel _rabbim_. [168] Dans l’_Alfabet européen_, page 117, ligne 19, on lit 520 par erreur typographique; corrigez 510. Pour en apprécier l’étendue, il faut se rappeler que, jusqu’au temps d’Ezdras, tout livre hébreu fut écrit sans _division_ de chapitres, ni versets, sans distinction des phrases par points et virgules, enfin sans les voyelles brèves et cachées dont j’ai parlé. En transcrivant le vieil hébreu phénicien ou samaritain en lettres chaldaïques, Ezdras semble avoir établi la division en chapitres, seulement. L’excédant resta à faire; les rabbins qui, depuis Alexandre, vécurent avec les Grecs et les Romains, forcés d’apprendre l’une ou l’autre langue, ne purent manquer d’en connaître les principes alfabétiques et grammaticaux. Ces principes, différens des leurs, durent leur donner beaucoup à penser; ils voyaient les mots écrits avec une plénitude de voyelles qui ne laissait aucun équivoque; les phrases, coupées par des repos et demi-repos de points et de virgules, leur présentaient la plus grande clarté: ils entreprirent d’appliquer à leur système oriental ces précieux avantages du système occidental: ce fut une idée heureuse et réellement forte, vu la difficulté de son exécution; introduire au corps des mots hébreux toute voyelle prononcée était une innovation contraire aux antiques usages et même aux idées religieuses, qui ne permettaient pas d’altérer ce qu’on appelait la parole de Dieu; néanmoins, on convint d’un double expédient conciliateur qui ne dut être adopté qu’après bien des débats: cet expédient fut 1º d’imaginer et de fixer des signes représentatifs des voyelles; 2º de placer ces signes hors du corps des lignes et des mots, de manière à n’en point troubler l’ordre antique[169]; or, comme ces signes sont en général formés de _points_ diversement combinés, leur système est ce que l’on a appelé _points-voyelles_. [169] Quand les mêmes procédés, les mêmes résultats, se trouvent aux septième et huitième siècle de notre ère chez les Arabes musulmans, cette imitation n’est-elle pas une preuve des mêmes raisonnemens? Voyez l’_Alfabet européen_, pag. 110, 111 et suiv. Pour en faire l’application, il fallut procéder à l’examen, à la discussion de 815,280 lettres[170] dont se composent les livres juifs; ce n’est pas tout: en fixant la prononciation de chaque lettre, les docteurs voulurent fixer aussi et peindre les accidens les plus minutieux de la lecture: il y eut des signes pour toutes les inflexions de voix, pour l’élévation ou l’abaissement du ton, pour les soupirs et demi-soupirs, pour l’accent musical, etc. Si l’on considère que chacune des 815,280 lettres ci-dessus dut être un objet spécial de délibération pour chacune de ces combinaisons, et que tout cet ensemble de doctrine n’est qu’une partie de ce que l’on appelle la _masore_ (prononcez _maçore_), c’est-à-dire la _tradition_, l’on ne sera plus étonné de la célébrité qu’ont acquise dans le monde érudit les docteurs _masorètes_, ou _traditionnaires_. [170] _Prolégomènes_ de Walton, pag. 46.--_Voyez_ l’extrait[F4] à la fin de ce volume. De tout ceci résulte-t-il que les Juifs soient parvenus à représenter l’ancienne et vraie prononciation, je ne dis pas du temps de Moïse ou de David, mais seulement du temps d’Ezdras? non assurément. Il est prouvé au contraire qu’à l’ouverture de notre ère, leur langage était un jargon syriaque mêlé de mots grecs, arabes, et même persans[171]; que, dès le temps d’Ezdras, le dialecte babylonien plus cultivé, plus élégant, avait remplacé l’hébreu montagnard et grossier, laissé au bas peuple; que depuis la dispersion des Juifs sous Titus, toute la tradition de la prononciation fut rompue; que le système arrêté à Tibériade fut, comme il arrive en toute assemblée délibérante, une capitulation d’opinions et d’amours-propres; que parmi les mots cités par les premiers écrivains ecclésiastiques, il en est plusieurs qu’aujourd’hui les Juifs lisent différemment; que, même dans la ponctuation des manuscrits, il a existé, il existe encore, de l’aveu de tous les érudits, un nombre considérable de variantes; qu’au milieu du seizième siècle (1530 à 1550), lorsque ce genre d’étude s’introduisit parmi nous, il fut avéré que les anciens manuscrits portaient des points de diverses nuances d’écriture attestant diverses mains et diverses dates[172]; qu’alors, comme aujourd’hui, les synagogues allemandes, portugaises, espagnoles, françaises, asiatiques, etc., n’ont prononcé ni les points ni les lettres de la même manière; que, dans toutes ces synagogues, le _manuscrit canonique_ imitant celui d’Ezdras est toujours écrit _sans points-voyelles_ d’aucune espèce; enfin qu’à la Chine même, où l’on a trouvé des Juifs, _égarés_ de très-ancienne date, ces mêmes faits se sont retrouvés[F5]. Mais c’en est trop sur l’histoire des _points-voyelles_; il est temps de nous occuper de leur figure et de leur valeur. [171] _Voyez_ la savante dissertation du professeur _Paulus_, dans le compte qu’en a rendu M. S. de Sacy; Magasin encyclopédique, année 1805, tom. I. [172] Il est également avéré que les Buxtorf, sous prétexte de _régulariser_, ont _falsifié_ les points de plusieurs manuscrits. Voyez Michaëlis, grammaire chaldaïque. Notez bien encore que les deux plus anciens manuscrits connus, celui de _Hillel_ et celui de _Ben-ascher_, n’ont pas été écrits plus haut que vers l’an 1000 et 1034 de notre ère. § VI. _Suite des Points-Voyelles, leur Figure et leur Valeur._ Nos modernes grammaires hébraïques ne comptent plus comme points-voyelles que les quatorze ou seize figures dont je vais bientôt donner le tableau. En cela elles ont raison; mais les précédentes, et celles des Juifs actuels embrassent sous ce nom deux autres classes de signes, qui portent le nom de _points grammatiques_ et _points rhétoriques_, destinés les uns et les autres à des fonctions nombreuses et diverses. Les points _grammatiques_ sont divisés en deux sections, et qualifiés les uns de _rois_, les autres de _vizirs_. Les points _rois_ sont au nombre de dix-neuf; les points _vizirs_ sont au nombre de onze; les points _rhétoriques_ sont au nombre de quatre: total, trente-quatre variétés; plus les seize que j’ai d’abord indiqués: total, cinquante signes divers[173]. [173] On peut en voir les détails dans le livre intitulé: _Rudimenta linguæ hebraicæ, autore Antonio Rodolpho Cevallerio_, 1567. _Parisiis apud Henricum Stephanum._ Mais parce que les livres de ce genre ne sont pas sous la main de tout lecteur, j’ai placé ce fragment dans mes notes justificatives[F6] à la fin du présent volume. Parmi les points ou accens grammatiques, les uns sont équivalens à nos virgules, à nos points et virgules, points doubles, points d’interrogation, d’admiration, etc. Les autres que l’on peut appeler _musicaux_, marquent tous les tons et inflexions que doit prendre la voix dans la lecture. Leur nomenclature seule forme une science barbare en hébreu, et assez ridicule en français. Tous ces signes sont de petites barres, de petits points diversement combinés, qui se placent tantôt droits, tantôt transverses, ou dessus, ou dessous les lettres alfabétiques. Si l’on remarque que chaque mot des livres hébreux est susceptible de recevoir plusieurs de ces signes, on concevra quelles innombrables difficultés en résultent pour ce qu’on appelle une exacte lecture. Dans mon système de lettres européennes, tout cet imbroglio devient inutile: d’abord, au moyen de notre ponctuation usuelle, nous n’avons pas besoin de savoir les noms bizarres que les rabbins donnent au point, à la virgule et à leurs composés: il nous est également inutile de savoir si, sur une telle lettre ou telle syllabe, nous devons pousser un soupir aigu ou profond, du nez ou de la gorge, comme il se pratique dans les synagogues: non que je prétende nier que les Hébreux aient pu lire avec des intonations étranges pour nous, puisqu’aujourd’hui nous en retrouvons de semblables chez les Arabes dans la récitation du Qôran; je dis seulement que la prosodie actuelle des Juifs est d’invention moderne, imitée de celle-là, et que tout cet appareil ne sert en rien à connaître le vrai sens des mots, seul but de nos recherches. Je me range donc à l’avis de nos grammairiens; et, comme eux, je laisse à part toute cette fausse science pour concentrer notre examen sur les vrais _points-voyelles_, c’est-à-dire sur ceux qui figurent des voyelles. Je présente ci à côté leur tableau, coté nº III, en priant le lecteur d’y donner une attention particulière. TABLEAU DES POINTS VOYELLES JUIFS. +------------------------------+----------------------------------------+ | SIGNIFICATION DE CES NOMS | ORTHOGRAPHE | ORTHOGRAPHE | | ------------------------- | LITTÉRALE. | VULGAIRE. | | EN FRANÇAIS. | EN LATIN. | | | +--------------+---------------+---------------+------------------------+ | rassemblement| oris collectio| Q_o_m_e_s | Kamets בָ B _a_ } | | des lèvres | (ut pugilli) | (gɑdωl) grand | } | | | | | } | | bruit d’un | cardinis | sri. | tseré בֵ B _e_ } | | gond | stridor | | } | | | | | } l | | éclat de voix| frendor magnus| Ҥîr_e_q | Chirik בִי B _î_ } o | | | | (gɑdωl) grand.| } n | | | | | } g | | perfection | perfectio | Ҥωl_e_m | Kholem ךֹ B _ô_ } s | | (ôméga) | | | } | | | | | } | | sifflement | sibilum | šωr_e_q | Schourek בךּ B _où_ } | | | | | | | ouverture | apertura | fɑtɑɦ | phatach בַ B _à_ } | | | | | } | | le collier | monile | s_e_gωl | Segol בֶ B _é_ } | | | (à figurâ) | | } b | | | | | } r | | petit éclat | frendor parvus| Ҥîr_e_q | chirik בִ B _i_ } e | | | | | } f | | | | Ҥɑtf Qɑm_es_ | Kamets-Kateph } s | | | | | בָ B _ò_ } | | | | | } | | rassemblement| collectio | Q_o_bu_s_ | Kibbuts בֻ B _ù_ } | | | | | | | le serviteur | 1º servus, | 1º š_e_ba, | Schéva בְ B _e_ } b | | ou | captivus; | ou 2º šωa | muet } r | | le niveleur | 2º æquator | | } é | | | | | } v | | ouverture | rapta apertio | Ҥɑtf fɑtɑɦ | Kateph-phatach } i | | rapide | | | בֲ B _à_ } s | | | | | } s | | le collier | raptum monile | Ҥɑtf s_e_gωl | Kateph-Segol } i | | rapide | | | בֱ B _e_ } m | | | | | } e | | l’ouverture | rapta | Ҥɑtf Q_o_mes | Kateph-Kamets } s | | rapide | collectio | | בָ B _ò_ } | | | | | | |appesantisse- | aggravatio | Dɑgueš | Daghes בּ B | |ment ou plutôt| (litteræ) | | | |redoublement | | | | | | | | | | | | mafiq | mappik הּ B | +--------------+---------------+---------------+------------------------+ Nº III. Pour faire face à la page 375. La colonne nº 1 présente, 1º les figures des divers points appliqués à une même lettre (B) laquelle sert de modèle pour toutes les autres.--2º La valeur de chaque point en lettres européennes, selon mon tableau de l’_Alfabet européen_, pag. 28.--3º Les noms juifs de ces points selon l’orthographe vulgaire, qui semble être une orthographe allemande venue des Buxtorf. La colonne nº 2 présente ces noms avec une orthographe conforme à l’écriture hébraïque, c’est-à-dire que nos vingt-deux lettres capitales peignent les vingt-deux lettres de l’alfabet hébreu; tandis que le texte romain figure les _points-voyelles_ selon la valeur que je leur assigne. La troisième colonne porte la signification de ces noms juifs en latin et en français: elle a le mérite de nous montrer quelles idées les grammairiens juifs se sont faites de ces voyelles de nature brève. Plusieurs de leurs définitions prouvent, par leur bizarrerie, l’embarras des inventeurs; car dire que _e_ et _i_ sont le _bruit_ d’un _gond_; que _a_ est un état de la bouche semblable au poing (de la main) qui rassemble les doigts, cela est à la fois vague et inexact: ajoutez l’équivoque de _a_ avec _o_, à raison du même signe (kamets-kateph pour les deux)[174], tout indique des hommes qui tâtonnent en une chose neuve. Mais venons au fond. [174] Cette analogie de _a_ avec _o_ est remarquable en ce qu’elle existe dans l’anglais, comme je l’ai noté pag. 31 et 32 de l’_Alfabet européen:_ elle tend à expliquer pourquoi l’_alef_ des Chaldéens est devenu _olaf_ chez les Syriens, et par inverse l’_o_ de l’ancien russe, souvent un _a_ dans le moderne. Nous avons ici seize signes ou figures de points, dont quatorze seulement sont _voyelles_: deux ne le sont pas, savoir, _daghès_ et _mappik_. _Daghès_ signifie _appuyer_ sur une lettre, comme il arrive quand on la redouble. Par exemple, dans nos mots fraPPé, baTTu: c’est ce que les Arabes nomment TAšDÎD ou _fortifiement_ de la lettre. Par exemple, dans leurs mots _radd_ (il a rendu), _madd_ (il a étendu). Ce signe convient a l’écriture orientale, qui n’admet pas le redoublement d’une même lettre; il tombe inutile dans la nôtre qui le permet. _Mappik_ indique qu’il faut faire sentir l’_h_ et non le laisser _mort_; comme cela ne fait rien au sens, c’est un signe nul à supprimer[175]. [175] Remarquez que _mappik_ est une orthographe barbare, le P n’existant ni en hébreu, ni en arabe. On doit écrire _mafiq_, composé d’_afaq_, _affermir_: _daghès_, ou plutôt _dagas_ est un mot syriaque qui signifie _appesantissement_. Il ne nous reste donc que quatorze vrais _points_, signes de _voyelles_, mais le plus léger coup-d’œil va faire sentir que ce ne sont point quatorze individus différens, ce sont seulement cinq mêmes voyelles répétées sous trois mesures de temps; l’une _longue_, l’autre _brève_, et la troisième _brévissime_: au total, nous n’avons ici réellement que les cinq voyelles latines et grecques _a_, _e_, _i_, _o_, _u_, et cela dans l’ordre même ou les grammairiens de ces peuples nous les montrent rangées de tout temps. Certainement ceci est une imitation de la part des rabbins; et cette imitation n’a pu avoir lieu que depuis leur contact intime avec les Grecs, d’abord dans la ville d’Alexandrie, puis au temps du Bas-Empire dans toute la Syrie: ceci nous ramène toujours à notre hypothèse sur la formation de ce système d’orthographe dans le cinquième siècle de N. E. Ici se place une observation relative à l’alfabet syrien; lui aussi a un système de _points-voyelles_ fondé sur les mêmes principes: est-il plus ou moins ancien? cela ne m’est pas clair: dans le syriaque, quelques points-voyelles sont réellement des _points_ comme dans l’hébreu; mais il en est d’autres qui ont la figure de quatre voyelles grecques réduites à l’état de _miniature_, précisément comme les Arabes ont réduit leurs trois voyelles A, I, ω en _fatha_, _kesré_, _domma_ (_Voyez_ le tableau nº IV). Je suis porté à croire que les Syriens ont imité les Juifs pour les points, et qu’ils n’ont inventé leurs signes grecs que plus tard. Quoi qu’il en soit de ce côté, les Juifs me semblent décidément avoir le mérite de la priorité sur les Arabes, puisque ceux-ci n’ont commencé de s’occuper de ces matières qu’à la fin du septième siècle; et que leur système plus simple et plus parfait devient une preuve de plus à mon opinion; revenons à notre sujet. Les quatorze signes des Juifs, je le répète, ne peignent réellement que les cinq voyelles _a_, _e_, _i_, _o_, _u_; j’ajoute qu’ils les peignent dans le double état de _brèves_ et de _longues_ dont j’ai parlé: j’en vois une preuve dans les procédés des Arabes, qui, à la date du septième et du huitième siècle, n’ont dû être à certains égards que les imitateurs des Juifs. Nous savons que les grammairiens musulmans, ayant reconnu aux trois grandes voyelles une manière d’être prononcées _brèves_, ils imaginèrent de peindre cet état par trois signes qui furent la miniature de ces grandes voyelles. L’un de ces signes fut la petite barre appelée _Fatha_ pour Alef; le second dit _Kesré_ pour Iod: le troisième dit _Domma_ pour ωau. Or les analogues de ceci se retrouvent dans les points-voyelles juifs; car _phatach_ (9e de la série) valant _a_, n’est réellement que _Fatha_ de nom et de chose: il se répète dans _Kateph patach_ (_fatha bref_): encore dans _Kamets_ qui n’est que _a_: les deux _chirik_ ou _kirek_ sont le _kesré_ valant _i_: _schourek_ et _kibbus_ sont le _domma_ valant _ou_ bref. D’autre part, les Arabes s’étant aperçus que dans certains cas Alef se prononçait O comme dans _omam_, (les nations), et que cet o long avait sa brève dans _kotob_ (les livres), ils établirent aussi des signes pour figurer ces deux états; or, la même chose se présente en _kholem_, en _kamets-katef_ et _katef-kamets_. Enfin, en d’autres cas, ayant remarqué une voyelle singulière qui est _e_, les Juifs, mieux que les Arabes, convinrent de la désigner par _tséré_, _segol_ et même _scheva_. On me dira sans doute: _Que deviennent les trois grandes voyelles_, a, i, ω? Quel rôle jouent-elles? J’emprunte encore ma réponse des Arabes, que je considère toujours comme imitateurs des Juifs. Alors qu’ils eurent reconnu que chaque consonne avait besoin d’un signe voyelle pour être prononcée correctement, et qu’à ce moyen chaque consonne dut être considérée comme muette quand elle manque de ce signe, ils appliquèrent aux grandes voyelles un raisonnement et une opération semblables; et parce que les grandes voyelles changeaient quelquefois de valeur, que A devenait O, que I devenait E, ils statuèrent que même ces _lettres-voyelles_ n’auraient une valeur positive qu’autant qu’elles seraient marquées de l’un des petits signes appelés _points-voyelles_. De cette manière, ces petits signes eurent seuls la faculté _vocale_ ou _voyelle_; et toutes les lettres, même celles des grandes voyelles, ne devinrent que des signes expectans, des signes _algébriques_ qui attendirent leur dénominateur. Alors les grandes voyelles se trouvèrent _assimilées aux consonnes;_ et _voilà l’origine_ et le nœud de ce _singulier paradoxe_ établi chez les Orientalistes, savoir: que _toutes les lettres de l’Alfabet phénico-arabe sont des consonnes_[176]. Dans le fait il n’y a de voyelles longues que a, i, ω et ăin, d’abord en leur état naturel, puis en leur état composé; c’est-à-dire quand un petit signe, point-voyelle, leur est appliqué pour les changer en O ou en E: le lecteur va voir dans le tableau nº V cette division établie d’après ces principes. [176] Voilà pourquoi Alef, dépouillé de sa valeur, est faussement dit n’être qu’une _aspiration_. TABLEAU GÉNÉRAL DES VOYELLES. +---+------------------------------------------+-----------------------+ | | VOYELLES HÉBRAÏQUES | VOYELLES ARABES | | | TANT SIMPLES QUE COMBINÉES | TANT SIMPLES QUE | | | AUX POINTS VOYELLES. | COMBINÉES AUX MOTIONS | | | | OU POINTS VOYELLES. | | +------------------------------------------+-----------------------+ | 1 | alef grand _a_ א seul } { ا alef seul. | | | } { | | | alef avec _a_ אָ avec } a dans { اَ avec _a_ petit dit | | | moyen kɑmets } ame { _fataɦ_. | | | } { | | | alef avec _a_ אַ avec } { | | | petit fɑtɑɦ } { | | | sous } { | | | | | | 2 | _a_ petit, sous בַ fɑtɑɦ } bɑ bref | بَ _ɑ_ vaut _bɑ_. | | | consonne sous } dans | | | | _b_ } battu | | | | | | | | î grand, seul י I seul } { ي grand î seul. | | | } î long { | | 3 | î grand, avec יִ ɦireq } (dans { يِ i avec petit _i_ | | | _i_ petit grand } île) { dit _kesré_. | | | ou } { | | | petit } { | | | | | | 4 | _i_ petit, sous בִ ɦireq } b_i_ bref | بِ _i_ petit sous | | | consonne } (ici) | consonne. | | | | | | 5 | ou grand, seul ‏ו‎ } { ‏و‎ grand _ou_ seul. | | | } ω oû { | | | ou grand, avec ‏וּ‎ } français { ‏وُ‎ _oû_ avec ŭ petit. | | | _où_ bref, } (voûte) { | | | petit } { | | | | | | 6 | _où_ bref, sous בֻבָ bŭ ò | بُ _où_ bref | | | consonne | sur consonne. | | | | | | 7 | alef avec petit אִאְ ɐ ē (elle)| اِ grand a et petit | | | _i_ ou _e_ | _i_. | | | | | | 8 | alef avec _o_ אָא o | اُ grand a et petit | | | petit (omettre) | _ou_. | | | | | | 9 | ioud avec _a_ יָ ai ou ê | يَ grand i et petit | | | moyen (maître) | _a_. | | | ou petit | | | | | | |10 | ou grand, avec וָ ô (pôle) | وَ grand _ou_ avec | | | _a_ moyen | petit _a_. | | | ou petit | | | | | | | | ăïn pur ע ă guttural| ع ăïn seul. | | | | | |11 | ăïn avec _a_ ‏עָ‎ | ‏عَ‎ avec _à_ petit. | | | moyen | | | | ou petit | | | | | | |12 | ăïn et petit _i_ עִ ĕ { qàtĕ | عِ avec _i_ petit. | | | {(coupant)| | | | Arabe.{ | | | | { | | |13 | ăïn et ŭ bref עֻ ŏ { borqŏ | عُ avec _ou_ petit. | | | {(voile) | | +---+------------------------------------------+-----------------------+ Nº V. Pour faire face à la page 381. Il me dira encore: Que faites vous des quatre _brévissimes_? Pour résoudre cette question, il faut remarquer que, dans la prononciation arabe comme dans la nôtre européenne, la consonne prend souvent un état muet qui sert à qualifier un sens: par exemple le mot KTB: si vous le prononcez KATAB, vous me faites entendre _il a écrit_: si au contraire vous le prononcez KATB, alors que vous avez rendu muet le T, en le privant de voyelle, vous me faites entendre l’_action d’écrire_. Or pour peindre cet état muet de la consonne, l’arabe a imaginé un petit signe qu’il appelle _DJɑzm_ ou _frein_, lequel _arrête la consonne comme un cheval_ dont on empêche le _mouvement_ (_motion_): eh bien, cet état, qui est inhérent à l’hébreu comme à l’arabe, ne se trouve point marqué dans le système masorétique: jamais, selon les rabbins, la consonne ne serait muette: toujours l’on prononcerait à la manière gasconne, ou à la manière des Chinois qui, selon nos missionnaires, ne peuvent prononcer les mots _spiritus sanctus_ et _Christus_, qu’en les lardant de voyelles, et en disant _sopilitou sanacotou_, _kilisotou_. Cet état bizarre n’existe point dans le système arabico-phénicien: pourquoi les rabbins l’ont-il supposé? J’en aperçois la raison dans leur esprit _scrupuleux_ jusqu’à la _minutie_. J’ai dit ailleurs qu’il est presque impossible de prononcer une consonne sans faire un peu sentir un son voyelle tout léger qu’il soit: ces docteurs firent la même remarque; et, pour en remplir l’effet, ils imaginèrent les quatre _brévissimes_, que l’on a vues ci-devant notées à part selon l’usage de leurs grammairiens. La preuve en est qu’il écrivent _ăbed_ ce que l’arabe écrit _ăbd_ (un esclave), _zeker_, ce que l’arabe écrit _zekr_, etc. Or, parce que l’imperceptible _son_ qui s’échappe involontairement après _b_ et _k_, s’est trouvé prendre quelquefois le caractère des voyelles _a_, _o_, attachées à la consonne suivante, ils ont introduit ces _a_, _o_, _brévissimes_, qui ne sont effectivement que zéro de _son_. Les détails de la grammaire fourniront de nombreux exemples de cette assertion. Désormais il est temps de clore ces préliminaires, arides peut-être, vu la nature du sujet; mais indispensables, vu les erreurs et les ténèbres dont il a été jusqu’ici enveloppé. Je pense avoir prouvé clairement et raisonnablement: 1º Que l’hébreu ou idiome hébraïque n’est point une _langue mère_, une langue originale primitive, comme on l’a imaginé en des temps d’ignorance et de passion; mais qu’il est tout simplement un dialecte phénicien, tel que le parlèrent les _Sidoniens_, les _Tyriens_ et leurs colons, les Carthaginois, dont les descendans le parlaient encore en Afrique et à Malte au quatrième siècle[177]; [177] Tout le monde connaît à ce sujet le témoignage de l’évêque d’Hippone, saint Augustin: d’ailleurs, consultez le savant ouvrage de Samuel Bochart, ayant pour titre: _Phale et Chanaan._ 2º Que le langage des divers peuples désignés par les Hébreux sous le nom de _Kananéens_, n’a été qu’une branche du vaste système commun à tous les peuples Arabes, Syriens, Assyriens, Cappadociens et partie des Arméniens; et cela de temps immémorial, dans une antiquité inconnue à l’histoire; 3º Que l’hébreu analysé dans toute sa structure n’est réellement qu’un ancien arabe plus simple et moins élaboré que l’arabe moderne; 4º Que le système d’écriture alfabétique de l’un et de l’autre est établi absolument sur les mêmes principes; 5º Que ces principes sont entachés d’un vice radical auquel il a fallu remédier par des inventions et des procédés de _seconde main_; 6º Que ces procédés, avec l’apparence de différer entre les Juifs et les Arabes, sont foncièrement les mêmes, tendent et arrivent au même but, excepté que ceux des Juifs ont plus de complication et moins de justesse, tandis que ceux des Arabes ont plus de simplicité et de perfection. Ma conclusion est que, pour étudier l’hébreu, il est totalement inutile de connaître et d’employer la méthode _masorétique_; qu’il suffit de connaître celle des _motions_ ou points-voyelles _arabes_, et de l’appliquer à l’hébreu pour en obtenir les mêmes résultats de clarté; que par cette théorie il serait facile de dresser une grammaire et un dictionnaire d’hébreu en caractères arabes, qui le rendraient immédiatement intelligible à toute personne lisant et parlant l’arabe: or, parce que mon système de transcription en caractères européens n’est qu’un _équivalent_ de cette opération déjà mise en pratique par les Arabes, vis-à-vis diverses langues; et parce que j’ai démontré la convenance par rapport à nous, la justesse par rapport à eux, de cet _équivalent_ européen; il s’ensuit que mon problème se trouve résolu par un double terme d’équation qui ne laissera rien à désirer au lecteur. TABLEAU DES CONSONNES ET VOYELLES ALFABÉTIQUES DE L’HÉBREU. +--------+-----------+-----------------------+--------------------+ |NUMÉROS |CONSONNES | ÉQUIVALENS | VOYELLES MAJEURES | |D’ORDRE.|HÉBRAÏQUES.| EUROPÉENS. | OU RADICALES. | +--------+-----------+-----------------------+--------------------+ | | | | | | 1 | | | א a grand A ouvert.| | | | | | | 2 | ב | B b. | | | | | | | | 3 | ג | G g _djé_ ou _gué_. | | | | | | | | 4 | ד | D d. | | | | | | | | 5 | ה | H h. | | | | | | | | 6 | | | ו ω oû long. | | | | | | | 7 | ז | z. | | | | | | | | 8 | ח | Ҥ ɦ { aspiration | | | | | { dure, _ca_ | | | | | { florentin. | | | | | | | | 9 | ט | Ԏ { _th_ anglais | | | | | { dur, ou | | | | | { _θῆtα_ grec. | | | | | | | | 10 | | | י î et ï long. | | | | | | | 11 | כ | K k. | | | | | | | | 12 | ל | L l. | | | | | | | | 13 | מ | M m. | | | | | | | | 14 | נ | N n. | | | | | | | | 15 | ס | S. | | | | | | | | 16 | | | ע ă Ă ăïn, ă | | | | | guttural. | | 17 | פ | F f. | | | | | | | | 18 | צ | Ṣ sâd dur. | | | | | | | | 19 | ק | Q q. | | | | | | | | 20 | ר | R r. | | | | | | | | 21 | ש | Š š { _ché_ franç., | | | | | { _sh_ angl., | | | | | { _sch_ allemand.| | | | | | | | 22 | ת | T t. | | +--------+-----------+-----------------------+--------------------+ Nº IV. Face à la page 385. ÉLÉMENS DE LA GRAMMAIRE HÉBRAÏQUE. CHAPITRE PREMIER. _Des Lettres et de leur Prononciation._ L’alfabet hébreu se compose de vingt-deux lettres _radicales_, dont la liste est jointe ci-contre (voyez tableaux n{os} I et IV). De ces vingt-deux lettres, quatre sont voyelles, savoir: Alef, Iod, Ou et Aïn: ce sont là celles que les anciens ont appelé _matres lectionis_, c’est-à-dire, moyens ou guides de lecture. Les dix-huit autres sont toutes consonnes, y compris les deux aspirations, la forte et la faible, lesquelles dans cette langue sont traitées comme consonnes. La valeur de toutes ces lettres en prononciation européenne, est établie dans la colonne nº 2 du tableau 1er chacune en regard de son type. Dans le cours du présent opuscule, ces vingt-deux lettres _grammaticales_ vont être constamment représentées par nos lettres capitales romaines qui leur sont accolées: de cette manière, le lecteur qui sait déjà l’hébreu, pourra sans cesse le _restituer_ sous ses yeux par une transcription conforme au tableau. L’hébreu, comme tous les dialectes arabes, a eu, soit dès le principe, soit avec le temps, d’autres voyelles que les _quatre_ grandes radicales; quand les grammairiens ont voulu les faire paraître dans l’écriture, ils ont usé des procédés dont j’ai rendu compte ci-devant sous le nom de _points-voyelles_; et ces procédés sous une diversité apparente de formes et figures dans l’arabe, l’hébreu, le syrien, reviennent au même but, ainsi qu’on le voit dans le tableau nº V, où je les présente comparés l’un à l’autre. Il résulte de cette comparaison que, chez les uns comme chez les autres, les voyelles non représentées dans l’alfabet ont été figurées par diverses combinaisons de points et autres petits traits; et que, en résultat définitif, la totalité des voyelles nécessaires à la prononciation s’élève au nombre de treize, ainsi qu’on le voit dans mon tableau: les équivalens que je leur assigne en lettres européennes, rendront également facile leur distinction réciproque, et leur restitution en signes hébraïques. Pour y arriver plus sûrement, le lecteur remarquera que tout ce qui est essentiellement _point-voyelle_ sera toujours figuré par des lettres italiques, que la différence de leurs formes rendra faciles à distinguer des capitales auxquelles je les associerai. Ainsi ramené à nos formes, l’alfabet hébreu se compose réellement de dix-huit consonnes et de treize voyelles, total trente et une lettres. C’est avec cet appareil simple et clair que je prétends écrire l’hébreu avec une correction et une plénitude dont on n’a eu jusqu’à ce jour aucune idée. CHAPITRE II. Des Pronoms personnels, ou des Mots exprimant la Personnalité. S’il s’agissait ici de discuter les principes scientifiques de la _Grammaire_ en général, je serais dans l’obligation d’attaquer toute la nomenclature que nous tenons des latins, et de prouver, par exemple, l’impropriété de ces termes, _pronoms personnels_, _pronoms relatifs_, etc.; mais le but unique étant de faire connaître les formes qu’emploie la langue hébraïque, il suffit que j’en expose le canevas de la manière la plus brève et la plus simple. Commençons par les pronoms dont le tableau se trouve régulièrement dressé ci-contre. +------------------+--------------------+-----------------------------+ | SYRIAQUE. | ARABE. | HÉBREU. | +------------------+--------------------+-----------------------------+ | ana prononcé ono | 1 ana | 1 ANI ou AN_O_KI } | | | | je ou moi. }mascul.| | | | }et | | H_o_n_o_n | 2 nɑҤn ou nɑɦn_o_ | 2 ANɑҤNω ou NɑҤNω}fémin. | | | | nous. } | | | | | | ant ont_e_ | 3 ANTɑ ou (Ent_é_) |[A] 3 ATɑH ou ATɑ ou AT | | | | toi homme. | | | | | | antωn ontωn | 4 ant_o_m (ent_o_m)|[A] 4 AT_e_M vous hom. | | | | | | | 5 anti (enti) | 5 AT_e_ toi femme. | | | | | | antîn ontɑin | 6 ant_o_nn | 6 AT_e_N vous fem. | | | (ent_o_nn) | | | | | | | hω | 7 Hω et hωɑ | 7 HωA lui hom. | | | | | | hi hoï | 8 hi et hîɑ | 8 HÎA elle. | | | | | | h_e_nωn et anωn | 9 h_o_m |[A] 9 H_e_M ou H_e_MɑH eux.| | | | | | h_e_nîn et anîn |10 h_o_nn |[A]10 H_e_N ou H_e_NɑH elles.| +------------------+--------------------+-----------------------------+ | [A] Les grammairiens doublent la consonne, et disent: | | _atta_, _atte_m, h_e_mm, h_e_nnɑh. | +---------------------------------------------------------------------+ En comparant les trois dialectes, le lecteur commence à voir en quoi ils se ressemblent, en quoi ils diffèrent. Leur écriture est presque la même; leur prononciation s’écarte davantage: on sent que les variantes de cette prononciation sont des altérations introduites par la classe du _peuple_, dans un langage primitivement homogène et régulier. Nous verrons bientôt des raisons de penser que l’hébreu surtout est dans ce cas, lorsqu’il supprime l’_n_ à la 2e personne et dit a_t_ pour a_nt_ (toi): a_tem_ pour a_ntem_ (vous), etc. Dès ce premier tableau l’on conçoit pourquoi, au temps du roi _Ezéchias_, le peuple de Jérusalem ne comprenait pas un discours tenu en langage _syrien_: la différence des voyelles eût suffi lors même que les mots eussent été les mêmes. Il était bien plus aisé de l’entendre par écrit. Nous venons de voir les pronoms personnels, dans l’_état simple_, quand ils sont _régissans_.... Voyons-les dans l’état composé, quand ils sont _régis_ ou _construits_. Je prends pour thème le verbe FɑQɑD (il a visité), et l’appliquant à chaque personne l’une après l’autre, je dis: { NI il a visité-moi (il m’a visité). { { Nω il a visité-nous. { { _ɑk_ ou fɑqɑd-_kɑ_ il a visité toi homme. { { _ek_ ou _k_i toi femme. FɑQɑD { { _ke_m vous homm. { { _ke_nn femm. { { h_e_m eux homm. { { h_e_nn elles. On voit que le mot du verbe ne varie pas, et c’est à sa fin que viennent s’attacher les _mots_ de la _personne régie_, quelque forme que le _verbe_ prenne. On voit aussi que les mots NI (moi), Nω (nous) sont des abrégés d’ani et de nɑɦn: que _hêm_ et _henn_ (eux, elles) restent saines et entières; mais il y a changement total lorsque ɑT et ɑT_e_M deviennent ɑK ou Kɑ, K_e_M ou K_e_NN, à moins que primitivement le T n’ait été prononcé _tché_ ce qui l’aurait rendu analogue à _ké_ prononcé _tché_ par nombre d’Arabes. On aurait dit _ɑTch_, _ɑTchem_; fɑqɑd-_ɑtch_ pour fɑqɑd-_ɑk_, fɑqɑd-_chɑ_ pour fɑqɑd-_kiɑ_; fɑqɑd-_tchem_ pour fɑqɑd-_kem_. Cela prouverait un état antécédent dont l’hébreu ne serait qu’un dérivé _altéré_. Nous en verrons d’autres preuves. L’hébreu n’a point nos pronoms possessifs _mon_, _mien_, _notre_, _votre_, etc. Il y supplée dans le cas _absolu_, en employant la particule _dative_ et en disant au lieu de: _cela est le mien_, _le tien_, _le nôtre_, cela est à moi, à toi, à nous. L’I, à moi. Le Nω, à nous (pour _mon_, _mien_, _notre_). L’ɑK ou L_e_ Kɑ, à toi homme; l’_eK_ ou l’_eKi_ à toi femme (_ton_, _tien_). L_e_ K_e_M, à vous hom. L_e_ K_e_NN, à vous fem. (_votre_). L_e_ H_e_M, à eux. L_e_ H_e_NN, à elles (_le leur_). Quand ces possessifs s’appliquent à un nom de chose, voici la forme qu’ils prennent: par ex. Le mot ṢR ou ṢɑR signifie _ennemi_: l’on dit: ṢɑR-I } { mien. | ṢɑR-Nω } {notre. ṢɑR-ɑK } { sien. hom. | K_e_M.} {votre, m. ṢɑR-_e_K } ennemi { tien. fem. | K_e_N.} ennemi { ---- f. ṢɑR-ω } { tien. hom. | ṢɑR-_e_M. } {leur, hom. ṢɑR-ɑH ou _e_H} { sien. fem. | ṢɑR-EN. } {leur, fem. On voit que le mot ne change pas, et que les _possessifs_ s’y adaptent par un mécanisme très-simple. Cette simplicité persiste tant que le mot finit par une consonne; mais s’il finit par une voyelle ou par _h_ doux, le choc des voyelles donne lieu à des variations qui ont pour but ce qu’on appelle _euphonie_, l’_adoucissement_ de la _prononciation_. Ce cas a lieu même avec la finale IM qui, en hébreu, caractérise le pluriel des noms masculins. Par exemple, ṢɑR, _ennemi_, au singulier, fait ṢɑR-iM au pluriel; il semblerait simple de dire ṢɑR-iM-i, mes ennemis; l’usage ne l’a pas voulu. Les _Hébreux_ comme les _Latins_ paraissent avoir _nasalé_ le _m_, et avoir prononcé comme nous, _in_ pour _im_: ce qu’il y a de sûr c’est qu’ils élident ici le _m_ comme font les Latins dans _monstr(um) informe_, et de plus ils le déclinent: ils disent _Ṣa_Ri-i, mes ennemis, au lieu de ṢɑRîm-i; MɑLɑKII, mes rois, au lieu de MɑLɑKiM-i. Ce _redoublement_ de ï n’aura sans doute été marqué dans la prononciation qu’en rendant l’i plus long, et en appuyant sur lui. Or, comme l’_écriture orientale_ n’admet pas volontiers le redoublement d’une même lettre, les rabbins l’ont indiqué en ajoutant le signe de petit _i_ (ou _hireq_) au grand _I_ (iod) ce qui fait î plus _i_. Il y a cependant des exceptions puisque N_o_QI (innocence) fait N_o_Qi-I, mon innocence; N_o_Qiî-Ka, ton innocence; N_o_Qii-Nω, nos innocences; N_o_Qii-K_e_m, vos innocences, etc. Si le mot singulier termine en _h_, il subit des variations diverses selon qu’il est masculin ou féminin: par exemple Ҥ_e_KMɑH, sagesse, mot féminin, se dit Ҥ_e_KMɑT-i, sagesse mienne; Ҥ_e_KMɑT-Nω, sagesse notre; Ҥ_e_KMɑT-Kɑ, sagesse tienne, etc. Ainsi, à tous les cas le _t_ remplace le _h_: même chose a lieu en arabe et en syrien. Il n’en est pas ainsi quand le mot est masculin: par exemple, pour ŠɑD_e_h (un champ), on dit: ŠɑDi, mon champ; ŠɑD-Nω, notre champ; ŠɑD-Kɑ ou ŠɑD-ɑK, ton champ; ŠɑD-hω, son champ, etc.: ŠɑD-î, mes champs; ŠɑDÎ-K, tes champs; ŠɑDÎ-H_e_m, leurs champs, etc. L’on voit ici que le H radical s’élide par euphonie ou douceur de prononciation. Ces exemples suffisent à _indiquer_ ce mécanisme: il appartient au dictionnaire de spécifier ce qui convient à chaque mot. Si l’on en voulait croire les grammairiens, en déclinant chaque mot, il faudrait changer les petites voyelles et dire _dabar_, _parole_; _debar-i_, _ma parole_: _SeFeR_, _livre_; _SiFR-i_, _mon livre_; _SiFRê-Kem_ au lieu de _SiFRî-KêM_, _vos livres_. Ces changemens sont sans utilité ni autorité; le mot une fois établi, soit au singulier soit au pluriel, on ne doit point le changer. _MɑLeK_, roi, reste _mɑlek_ à tous ses cas singuliers en prenant ses possessifs _mon_, _ton_, etc. De même _mɑlek-im_ au pluriel. Si la langue était parlée, l’usage nous réglerait; mais puisqu’elle est morte, tenons-nous-en au plus simple. CHAPITRE III. _Des Pronoms Démonstratifs, Relatifs et Interrogatifs._ 1º Pronoms démonstratifs: EN ARABE. EN HÉBREU. ʐa, hɑʐa } Da et dé, hɑda, } _singul._ Z_e_H, celui-ci, ou celui-là; hɑdé } ʐ_e_h ʐi z_e_hi } } ZAS et Z_o_H, celle-ci, ou celle-là; T_e_h, T_i_, T_e_h_i_, Tɑ } ʐāk, hɑzāk, ʐɑl_e_k } } ᴢω et HɑLLɑZ et HɑLLɑZ_e_H et HɑLLɑZω, Tāk et t_e_lk } celle-là, celui-là; ces trois derniers sont de commun genre, et tous trois semblent n’être que des composés des mots simples Z_e_H et Zω à qui l’on a joint les articles H_e_ et aL, que nous allons voir. aωlak, aωlaiek } { } ceux-ci, celles-ci, ou } plur. { al ou æl et ɐl } et aωlâl_e_k } { } ceux-là, celles-là. 2º Les _pronoms relatifs_ que, qui, laquelle, lesquels, etc., à tous les genres, cas, personnes et nombres s’expriment par le mot ARABE. HÉBREU. allɑzi ou ellɑdi _masc._ { aŠ_e_R ou aŠR (équivalent _that_ { en anglais), allɑti, ellɑti _fém._ { Š prononcée Š_i_ ou Še. Par ex. { on dit: { ellɑzin _plur. masc._ { z_e_H H’ïωM Ši (ou aŠR) QωiN Hω et ellɑti commun genre { ceci le jour que avons attendu lui { { He GID_e_H L’I Š_e_ (ou aŠR) { eh montrez à moi qui { { aH_e_B-ɑH NɑFŠ-I { aime _ame mienne_ (qui j’aime). Les grammairiens supposent que ce Še vient d’aŠr dont il fait les fonctions: cette origine sent un peu l’_Alfana_ vient d’_equus_; j’aimerais mieux dire qu’il vient d’une même source ancienne que le _qui_ des Latins dont il a le sens;--car puisque, selon Quintilien, _quos_ fut dit _cos_, le _qui_ a pu être dit _ki_: or il est démontré que fréquemment _ki_ est devenu _tŠi_ (les Arabes disent tŠ_e_LB pour K_e_LB); alors le _t_ seul fait la différence de _qui_ et de Š_i_; ce dernier a pu, comme d’autres mots connus, être emprunté par le latin à l’idiome des Phéniciens, de qui les Hébreux ont pu l’emprunter aussi[178]. Dans le syrien ou syriaque, il a pour équivalent le mot D_i_ si souvent prononcé zi par _zed_ ou par zal: tout cela semble n’avoir été qu’un même mot varié selon les dialectes (comme _siboulet_ et šiboulet). [178] Sur ce mot š_i_ l’on a fait remarquer qu’il ne se trouve pas une seule fois dans le Pentateuque, et qu’il ne commence à se montrer dans les livres que depuis David: mais si l’on y trouve le mot _nabia_, qui ne s’introduisit chez les Hébreux que bien plus tard, si l’on y trouve plus de vingt passages avoués être _posthumes_, l’argument de la remarque est nul. Quelqu’un pourra-t-il calculer ce qu’Ezdras s’est permis dans la refonte incontestable des livres? (sans compter le grand-prêtre _Helqîah_, rédacteur premier.) L’arabe offre une autre analogie ou origine qui ne détruit pas celle-ci: dans cette langue le même mot, ši, qui se dit šaï et š seul après voyelle, signifie _chose_ et _que_, _quoi_: ai-š-t_e_qωl: qu’est ce _que_ tu dis? ma fi-š: il n’y a chose, il n’y a _quoi_: l’ai-š: pour_quoi_? or si ce mot a existé chez les anciens Arabes, les Phéniciens peuvent l’avoir eu dans l’emploi indiqué, et dire zω-š-aqol, ce _que_ je dis; zω š-akol, ce que je mange. 3º Les pronoms interrogatifs pour les personnes, sans distinction de genre et de nombres s’expriment par le seul mot: ARABE. HÉBREU. mɑn hω, _mascul._ { Mї,--_qui_, _lesquels_, _lequel_, { _lesquelles?_ { m_e_n hi, _fém._ { Mї aMɑR,--_qui a dit ou parlé?_ { mɑn h_o_m, m_e_n h_e_nn. { Mї RɑSω,--_lesquels_, _lesquelles_ { _ont couru?_ { { Pour les choses c’est le monosyllabe { mâ, aï, aišɑi, aiš, aïa, { mɑH ou m_e_H,--_que? quoi? quel?_ etc. { _quels_, _quelle_, _lesquelles?_ { { MɑH Fɑăl,--_qu’a-t-il fait?_ CHAPITRE IV. _Des Particules, Prépositions, Conjonctions, etc._ En toute langue, il y a un certain nombre de petits mots qui semblent avoir été inventés comme des chevilles pour indiquer, séparer, joindre les portions d’idée et de phrase: quelques langues sont riches en ce genre; elles savent peindre toutes les nuances de la pensée: l’hébreu au contraire est pauvre, n’a que les traits nécessaires à dessiner le croquis. Nos érudits, y voyant un seul mot répondre à une quantité des nôtres, appellent cela _du laconisme_, _de l’énergie_; réellement ce n’est que disette; mais l’engouement veut toujours voir du merveilleux. L’on est d’accord qu’il faut compter cinq particules principales, qui sont--H, B, K, L, M,--formées chacune d’une seule lettre alfabétique, et qui, pour être prononcées, requièrent indispensablement l’adjonction d’une petite voyelle. D’abord, l’aspiration pure peinte par la seule lettre H, et que l’on prononce H’ ou H_e_, a cinq et même six valeurs différentes. H_e_ ou H’-- placé devant un nom, vaut nos articles _le_, _la_, _les_, à tous genres et nombres du nominatif. On dit Hé DɑB_e_R, ou DɑBR, _la parole_; H_e_ SɑF_e_R ou SɑFR, _le livre_; H_e_ S_o_F_e_R, _l’écrivain_. Si le mot commence par une voyelle, le H marche seul;--H’ARṢ, _la terre_. Quelquefois il vaut le démonstratif _ce_: par ex., H’ïωM, _ce jour;_ H’ANωŠ_i_M, _ces hommes_; H’aR_e_Ҥ, _ce voyageur._ On dit même H_e_-Hωa, _celui que voilà_; H_e_-H_î_A, _celle-ci même_; HɑZ_e_H, _celui-ci_; H_e_ZAT, _celle-ci;_ HE HOMMɑH, HɑH_e_NN_e_H, _eux-mêmes_, _elles-mêmes_; H’aL; HɑLL_e_H, _eux_, _elles-mêmes_. Ces divers emplois indiquent déjà que cette aspiration H_e_ est un signal naturel _du parleur_ pour appeler l’attention de l’_écouteur_ sur un sujet, ainsi qu’il se pratique presqu’en tout pays, et ainsi que je l’ai trouvé chez les sauvages d’Amérique. Les emplois suivans confirment cette idée: on dit L_e_ _n_ăR H_e_ _i_ω_le_D, _à l’enfant qui naîtra_ (ou _naissant_); ASɑF, H_e_ N_o_Ba-ASɑF, _le prophétisant_; ou _qui prophétisa_; H_e_ HɑL_e_-KiM, _les allans_; H_e_ NiRaH, _celle qui a été vue_; H_e_ N_i_MKɑRiM, _les vendus_. Il s’emploie en signe d’interrogation. H_e_ Š_o_M_e_R aҤ-I aNoKI?--_Eh, gardien de frère mien, moi_ (suis-je)? H_e_ N’āŠ_e_H ɑH DɑB_e_R-ω? _Eh! ferons-nous sa parole_ (lui obéirons-nous)? H’ɑTɑH Z_e_H B_e_N-i.--_Eh! toi? ce fils mien?_ (es-tu mon fils)? Il est le signe propre du vocatif, H_e_ DɑωD, _ô David_; (nous disons _hê David_. Tous emplois conformes à l’idée et à l’acte d’exciter, d’appeler l’attention par un bruit qui n’a que cet objet; supposer, comme quelques hébraïsans, qu’il est diminutif de Hωa, est une chimère). Placé à la fin des mots ce même _e_H ou H_e_ prend deux autres valeurs: en certain cas, il signifie _vers_; par exemple HɑBRωN-_e_H, _vers Hébron_. En d’autres cas, il devient le signe du genre féminin, c’est-à-dire qu’étant ajouté à un mot masculin, il le convertit en féminin; par exemple, de MɑL_e_K (roi), on fait M_ɑle_K-_eh_ ou _mɑl_’K_ɑh_, reine; de GɑDωL (grand), on fait GɑDωL-ɑH (grande)[179]. [179] Remarquez ici que de BeN (_fils_) on eût dû faire BeNeH (_fille_), ou BeNeT (puisque H devient T): pourquoi l’hébreu dit-il BeT, quand l’arabe a conservé BeNT? n’est-ce pas que l’N aurait ici disparu par une altération populaire, comme il a disparu de l’hébreu AT dans le mot ANT (toi) conservé par le syrien et l’arabe? tout cela ne tend-il pas à confirmer l’origine _populaire_ que j’ai indiquée à ce dialecte? Une seconde particule--B--prononcée _be_ devant toute consonne, et B’ devant les voyelles pour éviter _hiatus_. Be dans son sens le plus général, correspond à nos mots, _dans_, _en_, _à_, _aux_, _pour_, _par_. _be-rɑšit_, _au commencement_, ou _dans le principe_. ҤɑRɑB B_e_ Ҥ_arb_ ou Ҥ_orb_, _il a ravagé dans l’épée_, c’est-à-dire par l’épée. _iɑDω_ B_e_ KŭL, _sa main sur tous_, au lieu de _contre tous_. B_e_ Kɑ ou B_e_-K: _pour toi_, _en toi_. B_e_ K_e_SF: _en argent_, _pour de l’argent_, etc. Une troisième particule est L prononcé L_e_, devant toute consonne, et L’ devant voyelle. Son sens le plus général est de donner _à_, d’attribuer _à_; aussi est-il le signe propre du _datif_, et là il ne varie ni pour les nombres, ni pour les genres des noms; mais, parce que l’hébreu en fait quelquefois des emplois singuliers, notre langue est obligée de le rendre par des locutions diverses. Nous disons _Béni de Dieu_, l’hébreu dit _Béni à Dieu_, BɑRωK L’aL. _Retirez-vous des entours de la tente._--L’hébreu dit: H’ăLω. M_e_ SɑBÎB L_e_ mɑšKɑN. Eh! _montez_ (retirez-vous) de l’entour à la tente (ou habitation). ωɑ ï_e_hɑšTɑҤωh l’hω. Et il se prosterna à lui (pour _devant lui_.) Ainsi ce mot L_e_ fait quelquefois fonction de nos génitifs et même de nos ablatifs. Le sens général détermine sa valeur, comme de bien d’autres prépositions et particules hébraïques. Néanmoins nous avons des locutions populaires qui lui correspondent: on dit l’armoire _à madame_ pour _de madame_. La canne _à monsieur_ pour _de monsieur_. Nous disons _un but devant la flèche_: l’hébreu dit _à la flèche_, MɑԎRɑH L’ă_s_. _Grands chez les Juifs_, GɑDωl l’iωDim, grand _aux_ Juifs. _Près de vous_, l’ɑK ou L_e_ _ka_ (_à_ vous.) _Vers le soir_, l’ăT ăR_e_B, _au temps de soir_. _Autour de l’arche_, L’ɑRωN, (à l’arche). _Soyons prudens contre lui_: N_e_T_e_Ҥ_kɑ_MɑH L’ω: (sapiamus ipsi). _Et il se prosterna devant le roi_: ωɑ ï_e_šTɑҤω l’_e_ MɑL_e_K (au roi). _Jusqu’à leur mort_: L’_e_ MωT_e_M (_à_ leur mort). Une quatrième particule est la lettre--M--qui se dit M_e_--devant toute consonne, et M’ devant voyelle. Elle est comme l’abrégé de M_e_N et signifie également tout ce qui ôte et retire _de_ et _par_. Elle est le signe de l’ablatif en opposition à L_e_, qui est signe de l’attributif. _Prenez garde à vous de parler_: H_e_ŠM_e_R L’_ɑk_ M_e_ DɑB_e_R: eh! cave tibi ab verbo. --aT-i Masω M_e_ M_e_LK --_Me rejecerunt ab regno._ Notre grammairien français[180] a traduit ici _pour que je ne règne point_, ou _de peur que je règne_. Comme nous n’avons pas l’équivalent de _regno_, l’hébreu et le latin avec leur substantif sont bien plus précis, _ils m’ont rejeté du règne_, ils m’ont rejeté de _régner_. C’est à imiter cette concision que consiste surtout l’art de traduire. [180] L’abbé Ladvocat, auteur de la meilleure grammaire hébraïque en français. Les autres mots ou particules de ce genre, du moins les plus remarquables, sont: Les négations.--1º aL (_non_ et _ne_), qui s’applique surtout au futur du verbe; 2º La et Lωa, qui s’appliquent aux divers temps, hors l’impératif; 3º a_i_n, qui se joint aux noms, aux participes et adjectifs.--BɑL, B_e_LI et B_e_LɑTi, _non_, _sans_, _excepté_.--ăM, _avec_, _chez_.--Q_ob_L, _avant_. AL, _à un lieu_;--ăl, _dessus_;--ăD, _à_, _jusqu’à_. aT, _quand_; --TɑҤT, _dessous_: aҤR, _après_. Ces cinq derniers prennent après eux un--i--. On dit aɦriK, _après vous_; tɑɦt-i, _sous moi_; ăLi H_e_M, _sur eux_. B_e_IN, _entre_, _b’ăbωr_, _proche_; B’ă_br_, au-delà; H_e_N, H_e_N_e_H, _voici_, _voilà_; F_e_N, _de peur que_; az, _alors_; ăωD, _de plus_; aTTɑH, _alors_, _c’est pourquoi_; T_e_R_e_M, _nondùm_; GɑM, _aussi_ (_jam_ en latin); Ki, _car_, _si_, _parce que_, _mais_; GɑM-Ki, _bien que_; KɑN, _ainsi_, _de même_; L_e_ KɑN_, _sur quoi_; aω et ω pour notre _ou_ français, et _alors_; L_e_-Ma, _pourquoi_, qu’il faut distinguer de l’arabe L’aMMa, _quand_; Kɑ, comme Kɑ-Ԏel, _comme rosée_, etc. CHAPITRE V. _Des Noms._ Dans l’hébreu et dans ses analogues, l’arabe, le syrien, etc., le nom est indéclinable comme dans notre français et autres langues modernes de l’Europe. Ce point établit une différence notable entre le système des langues sémitiques et celui des langues _sanskritiques_ (ou _ïaphétiques_) dont le grec et le latin font partie. En ces dernières, le nom change de forme à chaque cas: le latin dit, Rex, Regis, Regi, Regem, Rege, pour notre mot _Roi_ indéclinable, celui-là même que les Hébreux rendent par _mɑlek_, aussi indéclinable. Ils ne distinguent leurs cas que par des particules semblables aux nôtres le, la, les, de, du, des. En voici l’exemple: ARABE. HÉBREU. FRANÇAIS. LATIN. al ou el h_e_ } le } Reg s [181] id. ---- } du } Reg is l’al ou l’el l_e_ } Mal_e_k au } Roi Reg i al at h_e_ } le } Reg em ïa h_e_ } ô } Reg s m_e_n al m_e_ } du } Reg e L’on voit par ce tableau que les cas ne sont caractérisés en hébreu et en arabe que par des particules posées avant le mot, tandis que, dans le latin, ils le sont, on peut dire, par des particules aussi placées à la fin du mot. A bien le prendre, le mot latin est lui-même un radical fixe (Reg)[182], qui, dans son nominatif, _Rex_, a le mérite de nous donner la valeur de la lettre _x_ décomposée en ses élémens: nous y trouvons la preuve que les Latins l’ont prononcée _ks_ ou _gs_. [181] Le syrien n’a de différence remarquable pour ses cas que dans sa particule _di_ ou D’, qui est le signe du génitif. [182] Dans le sanskrit et l’indien moderne, _Radjâ_ et _Raguiâ_ ont le même sens. Dans le grec il y a cette autre particularité que, outre les particules finales ος, ον, ους, il y en a encore avant le nom d’autres, telles que -ὁ, τοῦ, ἡ, etc., répondant aux nôtres _le_, _la_, _du_, etc., ὁ λόγ-ος, τοῦ λόγου; ἡ μοῦσ-α, etc. Tout ceci est un sujet de méditation pour les savans étymologistes[183]. [183] Dans l’arabe ancien ou littéral (nahou), il y a aussi des finales qui caractérisent les cas: el mɑl_e_k-_o_, le Roi; l’el mɑl_e_k-_i_, au Roi; accusatif el mɑl_e_k-ɑ, le Roi. Il est remarquable que, dans l’hébreu et l’arabe, le génitif n’a point de signe propre: on ne le reconnaît que par l’antécédence d’un autre nom qui le régit; par exemple le mot QeN ou Qun signifie _un nid_: le mot ŠɑFωR, signifie _oiseau_: si l’on dit QuN ŠɑFωR, c’est _nid d’oiseau_ ou nid de l’oiseau[184]. [184] En latin, _cuniculus_, _trou_, _nid_ de lapin, n’est qu’un diminutif de _cunn-us_: les mots _cunæ_ et _cunabula_, _berceau_ d’enfant, sont de cette même famille, et ont pour radical _cun_ ou _qun_. Au pluriel les articles restent les mêmes; seulement le singulier reçoit une finale qui, pour le masculin est _im_; ainsi on dit mɑl_e_k-im, ou, h_e_ mal_e_kim, _les rois_; le mal_e_kim, _aux rois_, etc.; h_e_ šɑFωr, _l’oiseau_, h_e_ šɑfωrim, _les oiseaux_. Si l’on voulait croire les grammairiens juifs et leurs disciples, il faudrait varier les petites voyelles des noms selon les cas et les nombres; ainsi DɑBɑr, parole, ferait en construction D_e_Bɑr, au pluriel DɑBɑr-im; mais quand ce pluriel retranche l’m, comme il arrive souvent, il ferait DiBri ou DiBrɑi (DiBr-ê). NɑHR, rivière, ferait N_e_hɑr im, nɑhɑri: il est bien possible que, dans leur langue parlée, les Hébreux de divers cantons aient eu de telles variétés mises en règles; mais, parce que l’écriture alfabétique n’en a point conservé de traces, et que les rabbins n’en ont pas de certitude, on a le droit de considérer leurs règles à cet égard comme arbitraires et de nul service, puisque le sens des mots n’en est pas affecté. Le judicieux grammairien français _l’abbé Ladvocat_ en a lui-même jugé ainsi[185]. [185] A la page 38 de sa grammaire: «Il se fait, dit-il, un grand nombre de changemens dans la prononciation, c’est-à-dire dans les points-voyelles, même quelquefois dans les lettres, lorsqu’un nom passe du masculin au féminin, ou du singulier au pluriel, ou de l’absolu au construit: nous conseillons aux commençans de ne pas s’y arrêter.» En hébreu comme en toute langue, les noms ont deux genres ou sexes, le masculin et le féminin, mais il n’y a pas de neutre; le féminin quelquefois en tient place. Les noms de femmes, de villes, de contrées ou pays, de vents, etc. sont presque généralement féminins, quelle que soit leur terminaison. Il arrive habituellement que des noms masculins, surtout ceux qui viennent des verbes, à titre de participes ou adjectifs, sont rendus féminins par la seule addition de la lettre _h_ prononcée _eh_ ou _ah_; par exemple: de _mɑlek_ on fait _mɑlekeh_ ou _mɑlek-ɑh_, _reine_: si au lieu de _h_ on met la finale ωT, le singulier devient pluriel; on dit _mɑlekωt_, _les reines_; du reste les particules de déclinaison restent les mêmes. Le substantif masculin ṣ_e_dq, signifiant ce qui est _juste_, devient féminin si l’on dit _ṣedq-ah_; le mot TωB, signifiant _bon_, devient TωB-_ah_, _bonne_; NɑBɑl, _fou_; Nɑb_al-ah_, _folle_; GɑDω_l_, _grand_; _gɑ_Dωl-ɑh, _grande_, etc. Si ce féminin est suivi d’un mot qui commence par une voyelle, le _ah_ devient _at_. La même chose arrive quand il est suivi d’un nom qu’il régit, dût ce nom commencer par une consonne: ainsi l’on dit, Tω_rɑt_ M_o_š_eh_ (prononcez en français _mouchek_), la _loi_ de Moyse, et non _Tωrɑh mušeh_. Si un mot par lui-même finit en i et qu’on veuille le rendre féminin, l’on y ajoute le seul t: on dit šenî, _second_, _deuxième_; š_e_nît, _seconde_, et non š_e_niɑt; mais il y a des exceptions: š_e_bi, au masculin, fait _esclavage_; š_e_BiωT, _captivité_. L’impératif Dă, _sachez_, ou le substantif _savoir_, fait DăT, _science_; ZɑMR, _chant_, fait zɑmr_ɑt_, _chanson_ (de cette famille est mɑzMωr, _psaume_); les psaumes n’étaient qu’un chant. Quand le pluriel masculin entre en construction, il supprime l’_m_ de sa finale _im_: par exemple, _les paroles du roi_ se disent D_e_bɑri-Mɑl_e_k et non D_e_b_arim_ Mɑl_e_k; ici, c’est devant une consonne; une voyelle n’y change rien: on dit D_e_bɑri i_e_hωh, _les paroles de iehωh_. Si, au contraire, ce pluriel ne construit rien, il reste entier; on dit: _hommes sages_, an_o_šim[186] ҥa-k_e_mim; _une fille jeune_ ou _vierge_, nărɑh b_e_tωlɑh et non pas nărɑt. [186] anoš ou en_o_š ressemble beaucoup au latin _ens_, _un être_. On veut que l’hébreu ait eu un duel comme l’arabe, qui, ayant dit _Rɑdjol_ (ou rɑg_o_l) _un homme_, et _Redjâl_, _les hommes_, dit _radjolain_, _deux hommes_; mais en hébreu, cette forme n’a point de signe marqué et n’y a que des besoins rares; on y écrit _iωm_ un jour, _iωmim_, des jours. Sur ce dernier mot il plaît d’ajouter un point-voyelle, et l’on veut prononcer _iωmaim_, deux jours; où est l’autorité, où est la preuve? Il y a lieu de penser que cette règle comme beaucoup d’autres est un emprunt que les Massorètes du second âge ont fait aux Arabes musulmans. CHAPITRE VI. _Du Verbe en général._ Jusqu’ici cette première partie de la grammaire ne nous a offert que des mots isolés, mis l’un à côté de l’autre pour exprimer des objets peu ou point liés entre eux: on peut dire qu’il n’y a eu dans l’entendement que des images, successives comme dans une lanterne magique; maintenant le _verbe_ va tout changer. Comme cet élément du discours exprime l’action compliquée des personnes et des choses avec des circonstances de temps, de lieu, de nombre, de genre, les idées vont devenir des _scènes_ dramatiques; la phrase va être un tableau complet dont l’esprit doit saisir toutes les parties à la fois. Dans la nomenclature première que je viens d’exposer, les auteurs du langage hébreu ou phénicien n’ont pas développé un grand talent d’invention: beaucoup de langues sauvages offrent plus de fécondité en combinaisons grammaticales. Cette simplicité, vantée par quelques écrivains, ressemble beaucoup à la grossièreté du jargon nègre dans nos colonies, du _petit franc_, usité sur la côte de Barbarie, et surtout de l’idiome _Berbère_ que parlent de temps immémorial les tribus Libyennes répandues depuis Maroc jusqu’à l’Abissinie[187]. Il y a lieu de croire que les inventeurs du langage _phénicien-hébreu_ ont eux-mêmes été des sauvages placés dans les marais de la Chaldée, où la fécondité du pays les multiplia, tandis que les difficultés d’un sol aquatique les protégèrent contre l’étranger. Quoi qu’il en soit des hypothèses historiques, voyons comment ils ont organisé le verbe, cet _élément_ si difficile et si compliqué de l’art de parler. [187] _Voyez_ la note[F7] à ce sujet parmi les autres. On ne saurait douter qu’en des temps postérieurs les peuples civilisés et savans qui nous sont connus sous le nom d’_Égyptiens_, de _Chaldéens_, d’_Assyriens_ et _Syriens_, de _Tyriens_, de _Sidoniens_, etc., n’aient cultivé l’art de la grammaire, n’aient eu des livres traitant de cette science. Les auteurs grecs et latins nous en fourniraient au besoin des témoignages positifs: quelque isolés que les Hébreux fussent dans leurs montagnes, leurs prêtres, leurs poètes, sous le nom de _Prophètes_, n’ont pu manquer d’avoir quelque participation à cette branche de connaissances, et de posséder quelque grammaire composée dans les grandes cités des empires voisins, de la même manière que les Druzes de nos jours possèdent des grammaires arabes composées hors de leur pauvre et ignorante société; mais, lors même que l’on voudrait supposer qu’il n’y eût eu dans Jérusalem aucune grammaire avant la captivité de _Babylone_, l’on ne pourrait nier qu’au retour de cet exil, les riches et les prêtres, élevés dans les _sciences chaldéennes_, n’aient connu et apporté les grammaires d’une langue si cultivée par un peuple puissant. Lorsque ensuite les Grecs et les Romains, maîtres de la Syrie et de l’Égypte, firent dominer leur langage, les docteurs juifs ne purent manquer de connaître les grammaires de ces conquérans; mais, en examinant la différence notable que nous allons voir entre les uns et les autres dans la manière d’envisager _le verbe_, on finit par être convaincu que les Orientaux ont tiré de leur propre fonds, sur ce sujet subtil, une doctrine qui leur est propre et qui leur est venue de leurs ancêtres. D’abord, il est remarquable que ce qui porte le nom de _verbe_ chez tous les Occidentaux, est nommé _acte_ et _action_ par les Orientaux, qui, en cela, se montrent meilleurs analystes que nous et nos maîtres, car tout _verbe_ quelconque bien analysé est une _action_; ainsi _aimer_, _penser_, _parler_, _voir_, _frapper_, _grossir_, etc., présentent toujours l’idée d’un _acte_ quelconque: il n’y a pas jusqu’au verbe _être_, quoi qu’on en ait dit, qui ne soit un _acte_, une _action_; car _être_, _avoir existence_ porte l’idée d’_apparaître_ où d’avoir apparu hors du _néant_. Par opposition à ceci, voyez combien est impropre l’expression latine _verbum_, c’est-à-dire _le mot_; est-ce que toutes les parties de la phrase, le nom, la particule, le pronom, l’adjectif, ne méritent pas aussi le nom de _mot_? J’avoue, pour mon compte, que, plus je scrute cette grammaire latine dont on a pris soin, dès le berceau, d’emmailloter mon esprit comme de tant d’autres _maillots_, plus je m’étonne de l’ignorance de ses inventeurs. Que sont ces prétendues définitions, de _pronom_, ou _mot au lieu de nom_? d’_adjectif_, ou _mot ajouté_ au nom? de _préposition_, ou _mot mis devant_ un autre? de _subjonctif_, ou _mot joint dessous_, etc.? n’a-t-on pas droit de penser que la fortuite coalition des bannis[188] qui fondèrent la langue et la puissance de Rome, n’eut d’abord aucune idée de la science grammaticale; et que, lorsqu’elle vint à s’en occuper tardivement, ses sauvages guerriers, novices dans l’art, tirèrent de leur fonds unique ces dénominations vagues et presque ridicules? [188] En italien _Banditi_. Quoi qu’il en soit, il y a entre les deux doctrines cette première différence, que l’une nomme _acte_ et _action_ ce que l’autre nomme _mot_ ou _verbe_. Ensuite vient une seconde différence, savoir, que l’_Asiatique-hébreu-arabe_, etc., en énonçant l’_acte_ ou _verbe_, spécifie le _temps_ et la _personne_, tandis que l’Européen latin, grec, etc., laisse tout dans le vague de ce qu’il appelle _infinitif_; car, lorsqu’on dit _aimer_, _regarder_, _frapper_, _visiter_, on ne sait ni qui est l’agent, ni quand se fait l’action; au contraire l’hébreu et l’arabe, quand ils énoncent un verbe, disent _le verbe il a aimé_, _le verbe il a regardé_, _le verbe il a visité_; de manière que, chez eux, le type fondamental du verbe est à la _troisième personne masculine_ du _prétérit_ ou temps passé. Cette méthode me semble plus dans la nature de l’entendement humain à son premier degré de culture, où tout est _image physique_; tandis que l’autre est une _abstraction_ qui n’a dû être imaginée que postérieurement dans un état social déjà avancé. Le mot qui exprime cette _troisième_ personne est ce qu’en hébreu on nomme _racine ou mot radical_, duquel dérivent tous les mots qui ensuite apparaissent dans la conjugaison. Rien de plus simple que cette conjugaison, puisque les verbes hébreux n’ont d’autres temps que le _passé_ ou _prétérit_, le _futur_, l’_impératif_, avec un _participe_ déclinable et un _substantif_, qu’il a plu d’appeler _infinitif_, sans aucun de ces modes _subjonctifs_, _conditionnels_, _imparfaits_, _plus que parfaits_ du latin et du grec. Quand l’hébreu, l’arabe, etc., veulent appeler le verbe en général, ils disent le -FăL-, comme si nous disions l’_acte_, ou plus littéralement le _il a fait_, _il a agi_, car c’est ce que signifie -FăL-: cela choque nos habitudes, mais chacun s’entend dans les siennes et prétend y avoir raison. Or comme ce mot -FăL- est devenu le modèle radical de toutes les conjugaisons, soit _actives_ et _passives_, soit _factitives_, c’est-à-dire _transmissives_ d’action, ses diverses combinaisons sont devenues chez les grammairiens orientaux le terme _apellatif_ de chacune. De là sont nés ces mots _phaal_, _niphal_, _phiel_, _phual_, _hiphil_, _hophal_, _hithphael_, qui, assaisonnés de _phatach_, _kamets_, _schourec_, _kibbus_, etc., forment un jargon vraiment barbare et rebutant pour tout novice; jargon d’autant plus ridicule, d’autant plus vicieux, que l’instituteur prétend expliquer l’hébreu par de l’hébreu, et qu’il emploie une orthographe qui, masquant les lettres radicales, ôte le moyen de les reconnaître. Ma méthode a du moins l’avantage de balayer tout cet imbroglio: parlant à des Européens, j’emploie le langage qui leur est connu; j’applique aux grammaires d’Orient les termes de nos habitudes; le disciple n’est pas effarouché par une nomenclature baroque à laquelle il n’entend rien, et de plus il retrouve dans toutes les formes de la conjugaison les lettres radicales soigneusement conservées. Cette barbare nomenclature n’est pas la seule maladresse qu’aient commise nos hébraïsans d’Europe; dès le principe, ils en ont commis une autre plus grave en adoptant la vieille méthode des Orientaux qui _déraisonnablement_ ont pris le mot FăL pour type de conjugaison: je dis _déraisonnablement_, je dois expliquer pourquoi. Dans la structure du verbe hébreu, arabe, etc., il y a ce mécanisme remarquable, que le verbe n’est considéré comme _sain_ et _régulier_ que quand son mot radical est composé de _trois lettres_ alfabétiques: les grammairiens disent _trois lettres_; moi, je dis _trois syllabes_, en priant qu’il me soit accordé d’appeler _syllabe_ une _portée de voix_, un _son entier_, soit _voyelle simple_, soit _voyelle vêtue d’une consonne_, puisqu’en l’un et l’autre cas, il n’y a qu’un seul _temps de voix_, une seule prononciation. Nous disons donc que le mot _radical_, est composé de _trois lettres_ ou _syllabes_ radicales; maintenant un principe constitutif de la langue veut que ces syllabes soient toujours prononcées en _ɑ_ bref. Par exemple, le _radical_ étant DBR (il a parlé), ou FQD (il a visité), ces trois lettres doivent être prononcées en _ɑ_, DɑBɑRɑ, FɑQɑDɑ: ceci veut une explication. Les grammairiens hébreux et syriens déclarent que les _deux_ premières lettres _seulement_ se prononcent en _ɑ_, et que la troisième reste muette (DɑBɑR, FɑQɑD); je n’ai rien à leur objecter; ils ont pour eux un usage qui paraît immémorial, et qui existe encore dans l’arabe vulgaire; mais, dans l’arabe ancien, appelé _littéral_ ou _Naɦou_, la chose se trouve comme je viens de l’établir, c’est-à-dire que la troisième lettre radicale prend toujours une voyelle, d’autant plus nécessaire qu’elle a servi à caractériser divers états du mot, non-seulement dans le _verbe_, mais encore dans le _nom_; car, selon que l’on ajoute à un _nom_ l’une des trois petites voyelles _a_, _i_, _o_, ou _u_, ou l’une des nasales _an_, _on_, _in_, on leur imprime ou on leur confirme un état nominatif, ou génitif, datif, accusatif, etc. Par exemple: ARABE ANCIEN _ou_ NAHOU. NOM. al ou el mɑl_e_k _u_ | le } GÉN. el mɑl_e_k _i_ | du } DAT. l’el mɑl_e_k _i_ | au } Roi. ACC. el mɑl_e_k _ɑ_ | le } VOC. ïa mɑl_e_k _ɑ_ | ô } ABL. m_e_n el mɑl_e_k _i_ | du } On voit ici quelque chose de semblable au latin et encore plus au grec; en ce que, outre les articles _le_, _du_, _au_, qui précèdent le nom (comme font ὁ, τοῦ, τὸν), ce nom reçoit encore les _finales _ù_, _i_, _a_, qui, comme ος, ου, ω, ον, ε, servent, pour ainsi dire, par surabondance, à spécifier son cas. Dans le vieil arabe, comme dans le grec et le latin, cette addition suit des règles fixes, tant au singulier et pluriel du _nom_, qu’aux cas et nombres de _son_ ou de _ses_ adjectifs. Laquelle de ces deux races d’hommes, lequel de ces deux systèmes, le _scythique-sanskrit_ ou l’_arabique-chaldéen_, doit-on considérer comme inventeur ou comme imitateur d’une telle méthode? C’est une question intéressante et profonde, dont la recherche appartient à d’habiles étymologistes. Les inventeurs ne se sont pas bornés à qualifier ainsi les noms et les adjectifs: ils ont appliqué aux _verbes_ ces mêmes petites voyelles finales: là elles prennent également un emploi caractéristique des personnes, des genres, des temps; elles y sont affectées l’une au temps passé, l’autre au temps présent, et leur apparition sert à éviter des équivoques qui autrement existeraient; cette méthode est plus scientifique que celle de l’arabe vulgaire, ainsi que de l’hébreu et du syriaque. Laquelle faut-il croire la plus ancienne, la primitive et originelle? Si cette méthode du _naɦou_ est la plus ancienne, l’hébreu est un dialecte populaire dégénéré; si elle est de seconde main et d’invention scientifique, l’hébreu est donc resté dans son état sauvage originel. Mais revenons à notre sujet, à l’examen du mot _Radical_, composé de trois syllabes dans l’arabe naɦou (DɑBɑRɑ, FɑQɑDɑ), et de deux seulement dans l’hébreu et le syrien, DɑBɑR, FɑQɑD, encore que les grammairiens y déclarent trois lettres[189]. Quand ces trois lettres sont des consonnes ou aspirations, il n’y a pas de difficulté à les construire en _ɑ_, mais, si elles se trouvent être des voyelles alfabétiques telles que A, i, ω, et ăïn, il y survient nécessairement de l’embarras: or, voilà le cas du mot FăL pris pour modèle des conjugaisons; je répète qu’en ce choix, il y a eu maladresse, malhabileté des grammairiens. [189] N’est-il pas singulier que cette seconde syllabe QɑD et BɑR, au lieu d’être ouverte, de se terminer en voyelle, comme il semblerait naturel, soit au contraire fermée par une consonne qui ne sert qu’à étouffer le son, et cela, non pas dans quelques exemples rares, mais dans la grande majorité des verbes hébreux? Un tel mécanisme a-t-il pu être le primitif et originel dont se soient avisés les inventeurs? Cela est d’autant plus difficile à croire, qu’aujourd’hui, par la connaissance acquise d’un très-grand nombre de langues, il paraît que le monosyllabisme a été le plus ancien système; qu’il doit être considéré comme le plus naturel, et comme celui sur lequel se seraient entés les systèmes polysyllabiques par des opérations graduelles provenues du mélange de divers peuples et de leurs langues. Il résulterait de cette idée que tout le système arabico-phénicien serait de formation secondaire, et supposerait une souche de langue et de nation antérieure. En effet, lorsqu’à ces trois lettres radicales il faut ajouter les petites voyelles, il en résulte cet hiatus choquant, FɑăɑL: les rabbins disent que, pour l’éviter, ils ont une règle qui à l’ăïn incorpore le petit _ɑ_ et le fait être FɑăL; mais d’abord, voilà une règle inutile, puisque, sans cet _ɑ_ (fɑtɦɑ), ăïn seul serait ă. Ensuite cet expédient ne purge pas un autre embarras, qui renaît quand le mot passe du prétérit au futur, car alors FɑQɑD, replié sur lui-même, devient ïɑFQ_o_D (il visitera); c’est-à-dire que, plaçant devant lui la lettre ï, l’on attache à cet ï le _ɑ_ de la première consonne F, qui devient muette, et le Q prend un _o_ à la place de _ɑ_[190]: or comment construire sur ce modèle le mot ïɑFă_o_L? Ici les rabbins disent encore qu’ils ont une règle par laquelle ăïn, affecté de _o_, devient une voyelle unique prononcée _eù_ guttural, que je peins ŏ (ïɑFŏL); mais c’est une nouvelle complication qui ne sert qu’à masquer la règle générale, et qui laisse le grand inconvénient d’attribuer le rôle de consonne à une voyelle; il est donc constant que ce vieux type du verbe hébreu et arabe est vicieux, et l’on doit savoir gré à ceux de nos modernes qui l’ont écarté et lui ont substitué des types réguliers, tels que FɑQɑD, dont je vais aussi me servir. [190] Le Nahou dit iɑFQᴏDᴏ ou iɑFQŭDŭ. _Note pour les Infinitifs latins._ Quelques grammairiens, en décomposant les infinitifs latins, ont prouvé qu’ils n’étaient pas des mots aussi simples qu’on le croit, mais qu’au contraire ils étaient très-généralement un composé de deux expressions réunies, fondues l’une dans l’autre. Prenant pour exemple les infinitifs, _amare_, _dormire_, _transire_, _perire_, _ridere_, _agere_, etc., ils ont trouvé que la finale _re_, armée d’une voyelle antérieure qui varie en _a_, _i_, _e_, était primitivement le verbe _ire_, exprimant l’action d’_aller_ et de _marcher_, de manière que cette syllabe étant liée à un _radical_ tel que _am_, _dorm_, _trans_, _per_, _rid_, _ag_, il en résultait le sens de _aller_ ou _être aimant_, _aller_ ou _être riant_, _aller_ ou _être passant_, etc. Dans cet état, il se trouve que le mot de chaque _action_ est un monosyllabe, et qu’il ne devient dissyllabe que par son union à l’instrument commun _ire_. Le monosyllabe _am_ offre ici une remarque singulière: comment _am_ signifie-t-il _aimer_? d’où cette action, cette idée abstraite a-t-elle pu tirer son nom, quand il est de fait que toute idée a pour origine un objet physique qui a reçu son nom, la plupart du temps, par _onomatopée_? Voici ma conjecture.--Dans tous les idiomes arabiques, le mot écrit _am_, quoique prononcé _om_, signifie _une mère_; cette syllabe est généralement celle qu’énonce l’enfant tendant les bras vers sa mère qu’_il désire_; _cette mère_ étant devenue l’objet physique désigné par _am_, ses actions, ses sentimens sont devenus aussi ceux du personnage _am_; or, comme le plus saillant de ces sentimens est l’_affection_ et la _tendresse_, il s’ensuit que l’ensemble des actes qui en sont l’effet a dû prendre le nom de _agir_ en _mère_, _avoir les sentimens d’une mère_: _am-ire_ ou _amare_. Dans le mot _rid-ere_, _rid_ est le radical, et à certains égards on peut le considérer comme le bruit imitant l’acte de rire. _Per-ire_ est une idée plus abstraite; _aller par_, ou _aller dans_, pris dans le sens de notre mot _périr_, ne laisse pas d’être vague; ici les idiomes arabiques m’offrent un moyen de solution très-spécieux. Dans ces idiomes, le verbe ABɑD signifie spécialement, il a _disparu_ comme une _fumée dans l’air_, et il s’est _anéanti dans le vague_; il _est allé_ dans le _néant_: n’est-ce pas là précisément le mot latin _ire per vacuum_? _ire per_ (_inane_), en inversion, _per-ire_, _il a péri_, _il a disparu_. L’hébreu dit ABɑDω BɑIT_i_M; on l’a mal traduit en disant, _les maisons ont été détruites_. Le terme _destruere_, _déconstruire_, ne signifie que _démolir_; l’autre signifie _rasées sans traces_. Le mot _evanuit_, il s’est _évanoui_, trouve ici sa solution, car il n’est que le composé _in vanum ivit_, _il est allé dans le vide_, dans le _vague_ (les palais ont péri, les grandeurs se sont évanouies): _van-um_, jadis _uan-um_, est ici un radical qui exprime un souffle de la bouche, un vent sans corps, sans réalité; il trouve un analogue remarquable dans le mot arabe FɑN_i_, qui a exactement le même sens. (EL DuNia FaN_i_), _le monde est une vanité_, _une chose passagère_ comme le souffle, le vent. (Dans le radical latin -DRm-_ire_-, les trois consonnes se trouvent les mêmes que dans le radical hébreu -RDm, _sommeil_, _dormition_; cette confusion de _rodm_ avec _dorm_ a d’autres exemples. _Aller_ est l’acte physique et palpable, le plus propre à être pris pour le type de toute _action_ en général: c’est le _mouvement_ personnifié; et le mouvement est la base, l’essence de toute _action_.) CHAPITRE VII. _Conjugaisons des Verbes._ Les grammairiens s’accordent à compter au verbe hébreu quatre conjugaisons régulières, au mode actif; trois desquelles ont un mode passif: au total, sept formes régulières[191]. [191] Le savant Albert Schultens en a voulu trouver presque autant que dans l’arabe (qui en a treize); mais ce sont là des subtilités. Pour première conjugaison, l’on a établi celle où le mot radical se compose de la manière la plus simple et la plus régulière; les anciens prenaient pour type le mot FăL (il a fait); nous prenons FɑQɑD (il a visité): Le tableau ci-joint offre sous un coup-d’œil facile tout le jeu de cette conjugaison, qui est aussi la première en arabe et en syriaque. PREMIÈRE CONJUGAISON ACTIVE. (Première aussi en arabe.) TEMPS PRÉTÉRIT. Répétez FɑQɑD à chaque ligne. FɑQɑD { il a } id. {-ɑh. elle a } id. {-tɑ. tu as, toi, _masc._ } id. {-t_e_. tu as, toi, _fém._ } id. {-ti. j’ai (de commun genre) } visité. id. {-ω. ils ou elles ont } id. {-t_e_m. vous avez, _masc._ } id. {-t’_e_n. vous avez, _fém._ } id. {-nω. nous avons (de com. genre) } TEMPS FUTUR. iɑ- Fqod } il visitera. T_e_- ---- } elle id. T_e_- ---- } toi, _masc._ visiteras. T_e_- ---- }-i. toi, _fém._ id. A- ---- } je (de commun genre) visiterai. i_e_- ---- }-ω. ils visiteront. T_e_- ---- }-Neh. elles id. T_e_- ---- }-ω. vous, _masc._ visiterez. T_e_- ---- }-Neh. vous, _fém._ visiterez. N_e_- ---- } nous (de commun genre) visiterons. IMPÉRATIF. F_i_q_o_d toi, _masc._ visite. F_i_q_i_d-i toi, _fém._ id. F_i_q_i_d-ω vous, _masc._ visitez. F_i_q_o_d-N_e_h vous, _fém._ id. INFINITIF. F_i_q_o_d visiter. ou ou F_o_qωd visitement. PARTICIPE. F_o_q_i_d _masc._ visitant. F_o_q_i_d-ɑh } ou } _fém._ visitante. F_o_q’d-ɑt } F_o_q_id_-im _masc._ visitans. F_o_q_id_-ωt _fém._ visitantes. Le lecteur voit, 1º que l’hébreu commence par la troisième personne singulière masculine du passé et non par la première du présent comme nous faisons; 2º Que c’est sur cette troisième personne que se construisent les autres; 3º Que leur radical -FɑQɑD- reste le même pour tout, mais que chacune ensuite se caractérise par des lettres ou syllabes, j’ose dire _postiches_, ajoutées à la fin de FɑQɑD. Ce mécanisme est d’une grande simplicité. Il a plu aux rabbins d’ajouter à la deuxième personne singulière un _ɑ_ et un _e_ final pour en caractériser le genre ou sexe: FɑQɑDTɑ (toi homme), FɑQ_e_DT_e_ (toi femme) as visité: c’est une de leurs imitations de l’arabe nahou; mais, comme l’arabe usuel ignore ou néglige cette perfection, nous pouvons compter que l’hébreu n’a pas été plus recherché. Pour former le futur, le radical se replie sur lui-même d’une manière particulière; mais, une fois établi, il ne change pas plus qu’au prétérit; il y a entre eux cette différence, qu’au prétérit les lettres qui caractérisent les personnes sont à la fin du mot, tandis qu’au futur elles sont au commencement. Nous venons de voir qu’au prétérit le radical se construit ou se prononce généralement en _ɑ_; néanmoins, il y a, comme en toutes choses, des cas d’exception où la seconde voyelle se trouve être un _e_: par exemple, Hɑf_e_s, il a voulu, il a désiré; i_akol_, il a pu; i_agor_, il a craint: c’est au dictionnaire à faire connaître ces exceptions, qui d’ailleurs jettent un verbe dans la classe des irréguliers. Les lettres ou syllabes mobiles qui roulent autour du mot, demeuré fixe, sont appelées lettres _serviles_ ou plutôt _serviables_, parce qu’elles rendent le service d’exprimer les modifications de l’action, et de désigner le genre, le sexe, le nombre, la qualité de l’_agent_. Ces lettres serviles sont au nombre de onze, savoir: _mšh ω KLB ɑïTn_. Leur réunion en ces quatre mots a le mérite de les rendre plus faciles à retenir, à raison du sens qui en résulte: ce sens est _moušah_ (Moyse), _et kaleb_ (le) _vaillant_. Il importe de les noter en sa mémoire, afin que l’on puisse, quand les mots se montrent surchargés de lettres, s’assurer de celles qui ne sont point serviles, et qui dès-lors deviennent un moyen de découvrir les _radicales_: cette opération est une des véritables difficultés de ce langage; mais l’habitude en donne le tact; par exemple, dans le mot ωhšTҤωh (_et il s’est prosterné_) Ҥ seul n’est _pas servile_, et il n’est pas d’abord facile de démêler le radical šҤh šɑɦɑh, _incliner_, _courber_ une chose. L’hébreu n’a pas d’autres _temps_ que ce prétérit et ce futur: ainsi, lorsque, dans les traductions quelconques, l’on nous donne des imparfaits, des conditionnels, des présens, ce sont des déviations, des altérations réelles du texte. Les interprètes disent que c’est pour mieux nous le faire entendre; qu’autrement le style roide et rompu de l’original choquerait nos oreilles et nos habitudes: ces excuses ne sont pas recevables; du moment qu’il a plu d’attacher la plus haute importance possible au sens des _écritures_, l’on n’a pas le droit de modifier le littéral pour nos convenances; on nous ôte le moyen d’apprécier l’intelligence de ces hommes du temps passé, et d’en mesurer la finesse ou la grossièreté, par l’instrument le plus fidèle qu’ils nous en aient laissé. Dans le futur, il y a équivoque entre les deux termes, _toi_, homme, _visiteras_, et _elle_, femme, _visitera_, exprimés par le même mot T_e_FQ_o_D: c’est un défaut de la langue;--le vieil arabe la corrige par ses finales;--il dit: T_e_fq_o_d-ŭ _toi_, homme, _visiteras_. T_e_fq_o_d-i, _elle_, femme, _visitera_. Après le prétérit et le futur, vient le mode _impératif_ qui, à vrai dire, n’est pas un temps. Le lecteur doit remarquer que ses trois radicales F, Q, D, sont précisément les mêmes que dans l’_infinitif_: leurs petites voyelles, même rabbiniques, ne diffèrent point essentiellement; d’ailleurs l’authenticité de ces voyelles rabbiniques est plus que douteuse, surtout pour la première: jamais, dans l’arabe, la consonne première de l’impératif n’en reçoit, elle est muette; et, pour la prononcer, on place devant elle une voyelle: on dit EFQ_o_D (visite), ou plutôt OFQ_o_D; car par euphonie, le _o_ de Q_o_D convertit en _o_ l’E ou A_lef_ qui est devant F[192]. [192] Dans le syriaque, cette première radicale est muette: on dit FQ_o_D comme d’une syllabe; mais parce que le système rabbinique n’admet point de consonne muette, il attribue ici à l’F un _e_ brévissime, qui n’est que l’équivalent du djɑzm arabe, ou privation de voyelle, FQ_o_D. Ne peut-on pas considérer le mot de l’impératif comme un vrai substantif, dont l’énoncé provoque l’acte que l’on demande ou commande? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ici, comme dans l’arabe, l’infinitif (selon notre style) n’est qu’une vraie forme de substantif, qui se caractérise plus spécialement dans le second terme F_o_QωD; il ne reste que le participe, qui est toujours déclinable, et qui, pour l’hébreu comme pour le syrien, est le seul moyen d’exprimer nettement le _temps présent_. Les rabbins écrivent le pluriel de _visitant_ _FoQiDiIM_; mais en D_i_IM, le petit _i_ est superflu; il suffit de prolonger le grand i pour caractériser l’état. Voyons le passif de cette première conjugaison. PASSIF DE LA PREMIÈRE CONJUGAISON ACTIVE. (Répondant à la septième arabe.) TEMPS PRÉTÉRIT. N_i_-FQ_e_d { il a été visité. N_i_- ---- { hɑ elle a été visitée. N_i_- ---- { Tɑ tu as été, _masc._ visité. N_i_- ---- { T_e_ tu as été, _fém._ visitée. N_i_- ---- { T_i_ j’ai été visité. N_i_- ---- { ω ils ou elles ont été visités ou visitées. N_i_- ---- { tem vous avez été, _m._ visités. N_i_- ---- { t_e_n id. _f._ visitées. N_i_- ---- { nω nous avons été visités ou visitées. TEMPS FUTUR. _i_ -FFɑQed { il sera visité. T_i_- ---- { elle sera visitée. T_i_- ---- { tu seras, _masc._ visité. T_i_- ---- { i tu seras, _fém._ visitée. a- } { ou } ---- { je serai visité. ɐ- } { i- ---- { ω ils seront visités. T_i_- ---- { nɑh elles seront visitées. T_i_- ---- { ω vous serez, _m._ visités. T- ---- { nɑh vous serez, _f._ visitées. N_i_- ---- { nous serons visités. IMPÉRATIF. h_e_-FFɑq_e_d { sois, _masc._ visité. h_e_- ---- { i id., _f._ visitée. h_e_- ---- { ω soyez, _m._ visités. h_e_- ---- { nɑh id., _f._ visitées. INFINITIF. { l’être visité h_e_-FFɑq_e_d { ou { visitation reçue. PARTICIPE. N_i_-F’qɑd _masc._ visité. { ɑh N_i_- ---- { ou _fém._ visitée. { ɑt N_i_- ---- im _m._ visités. N_i_- ---- ωt _f._ visitées. (Ou bien), F_o_qωd étant visité. ---- eh id. visitée. ---- im id. visités. ---- ωt id. visitées. La première conjugaison active a un passif qui répond à la septième conjugaison arabe: ce passif se forme très-simplement, en mettant la lettre N ou syllabe N_i_ devant les trois radicales que les rabbins veulent écrire F_e_QɑD; mais, parce que le petit _e_ se trouve brévissime, l’on doit regarder le F comme muet, et dire N_i_FQɑD: ainsi établi, ce mot reste le même à toutes les personnes du prétérit, qui ne se caractérise qu’en y ajoutant les lettres finales que l’on voit posées dans la colonne qui le suit: N_i_FQɑD-_ɑh_, elle a été visitée. N_i_FQɑD-Tɑ, _masc._ tu as été visité; N_i_FQɑD-T_e_, _fém._ tu as été visitée, etc., etc. Je répète ici mon observation que ces deux finales _ɑ_, _e_ sont de l’invention des rabbins, imitées de l’arabe; je n’en ferai plus mention. Pour le futur, l’on nous donne le mot IFFɑQ_e_D ou IɑFFɑQ_e_D; il y a ici une irrégularité digne de remarque: la lettre N étant le signe propre du passif, son prétérit N_i_FQɑD devrait faire Tɑn-FɑQ_e_D au futur; pourquoi l’N est-il supprimé et l’F redoublé? dira-t-on que c’est par une règle semblable à celle du latin dans les mots _irruere_, _irrumpere_, _irradiare_, _irrigare_, qui sont réellement in-ruere, in-rumpere, in-radiare, in-rigare? mais si, dans l’hébreu, le redoublement des lettres F, F, n’a d’autre autorité que le bon plaisir des rabbins, et le petit point furtivement et tardivement inséré dans la lettre; si le doublement de lettres n’a point eu lieu dans l’idiome syriaque plus ancien et plus répandu, si enfin, dans plusieurs cas, l’hébreu ne craint pas d’écrire double une même lettre, comme on le voit dans sɑBɑB, GɑLɑL, etc., l’on a droit de croire que c’est encore ici une règle factice et posthume imitée des Arabes ou autres étrangers. Quoi qu’il en soit, iɑFFɑQ_e_D nous étant donné pour troisième personne, les autres se caractérisent toutes par les lettres antécédentes que l’on voit dans la colonne première, et quelques-unes par des lettres finales placées dans la troisième. L’impératif et le participe n’offrent rien de particulier digne de remarque. DEUXIÈME CONJUGAISON ACTIVE. (Répondant à la deuxième arabe, signifiant _je ferai faire_.) TEMPS PASSÉ. F_i_qq_e_d il a } ---- ɑh elle a } ---- tɑ tu as, _masc._ } ---- t_e_ tu as, _fém._ } ---- ti j’ai } visité fréquemm. ---- ω ils ou elles ont } ---- t_e_m vous avez, _masc._ } ---- t_e_n vous avez, _fém._ } ---- nω nous avons } FUTUR. i_e_-Fɑqq_e_d il visitera fréquemm. t_e_- ---- elle id. id. t_e_- ---- tu, _masc._ visiteras fréq. t_e_- ---- -i tu, _fém._ id. id. a- ---- je visiterai fréq. i_e_- ---- -ω ils visiteront id. t_e_- ---- -nɑh elles id. id. t_e_- ---- -ω vous, _masc._ visiterez fréq. t_e_- ---- -nɑh vous, _fém._ id. id. n_e_- ---- nous visiterons fréq. IMPÉRATIF. Fɑqq_e_d _masc._ visite fréquemm. ---- -i _fém._ id. id. ---- -ω _masc._ visitez fréq. ---- -nah _fém._ id. id. INFINITIF. { le visiter fréq. Fɑqqed { ou { le visitement. PARTICIPE. m_e_-Fɑqqed _masc._ le visiteur. {ɑh m_e_- ---- {ou _fém._ la visiteuse. {ɑt m_e_- ---- -im _masc._ les visiteurs. m_e_- ---- -ωt _fém._ les visiteuses. TEMPS PRÉTÉRIT. Nos trois radicales prennent ici la forme de F_iqqe_D, en redoublant la lettre du milieu par une règle dont je viens de contester l’authenticité: il appartient aux savans professeurs allemands de prononcer sur cette question, sur laquelle j’appelle leur impartialité; provisoirement je laisse subsister la forme usitée. On voit ici le temps prétérit caractérisé dans ses diverses personnes par les lettres finales qui lui sont ajoutées. Le futur donne IFFɑQQ_e_D ou ïɑFɑQQ_e_D qui, pour caractériser ses diverses personnes, place pour chacune, une lettre ou syllabe avant le mot, et qui pour quelques-unes ajoute encore une syllabe après le mot. L’impératif, le participe et l’infinitif n’ont rien de particulier: mais il est utile de remarquer qu’à dater de cette seconde conjugaison inclusivement, toutes les autre actives et passives placent une M devant le participe, ou, si l’on veut, caractérisent le participe par un _m_ qui le précède. PASSIF DE LA DEUXIÈME CONJUGAISON ACTIVE. (En arabe, elle répond à la forme passive de Fɑqɑd, F_o_qɑd _il a été visité_.) TEMPS PASSÉ. Foqqɑd- il a été revisité. Foqq_e_d-ɑh elle a été revisitée. ---- -tɑ tu as été, _m._ revisité. ---- -t_e_ tu as été, _f._ revisitée. ---- -ti j’ai été revisité ou ée. { revisités. Foqq_e_d-ω ils ou elles ont été { ou { revisitées. ---- -t_e_m nous avons été, _m._ revisités. ---- -t_e_n vous avez été, _f._ revisitées. Foqq_e_d-nω nous avons été revisités ou ées. FUTUR. i_e_-F_o_qqɑd il sera revisité. T_e_- ---- elle sera revisitée. T_e_- ---- tu seras, _m._ revisité. T_e_- ---- -i tu seras, _f._ revisitée. A- ---- je serai revisité ou ée. i_e_- ---- ils seront revisités. T_e_- ---- -nɑh elles seront revisitées. T_e_- ---- -ω vous serez, _m._ revisités. T_e_- ---- -nɑh vous serez, _f._ revisitées. N_e_- ---- nous serons revisités ou ées. IMPÉRATIF. (N’existe pas.) INFINITIF. { l’être revisité F_o_qq_o_d { ou { revisitation. PARTICIPE. m_e_- F_o_qq_o_d _masc._ le revisité. m_e_- ---- -ɑh _fém._ la revisitée. m_e_- ---- -im _masc._ les revisités. m_e_- ---- -ωt _fém._ les revisitées. TEMPS PRÉTÉRIT. Ici notre radical prend la forme de F_o_qqɑd; les rabbins veulent qu’au féminin de la troisième personne il devienne F_o_qq_e_d: cela est sans utilité comme sans autorité: le lecteur qui s’habitue à cette marche du verbe, n’a pas besoin de nouvelles explications pour ce tableau; les conjugaisons III et IV qui suivent ne demandent également que d’être étudiées chacune sur son tableau; la quatrième n’a point de passif. Sur la troisième il est nécessaire de remarquer une irrégularité capable d’embarrasser tout novice: on voit que cette conjugaison se caractérise par le h ou par le hi attaché devant le radical (h_i_ FQID). Le participe devrait être M’h_i_FQ_i_D, et cela n’est pas. Le h s’est éclipsé sous l’M, pour éviter le hiatus, et l’on dit M_e_FQiD; voilà pour ce qui concerne les verbes réguliers: avec des formes simples dans leurs bases, il y a néanmoins un art d’invention ingénieux dans les combinaisons; maintenant le lecteur dont la mémoire souple a pu retenir les mots radicaux des sept formes de verbes que je viens d’exposer, entendra facilement la méthode usuelle de les désigner, en disant la conjugaison-FɑQɑD, au lieu de première active et son passif N_i_FQɑD; la conjugaison F_i_qq_e_D, au lieu de la deuxième active et son passif F_o_qqɑD, etc. Ces mots lui rappelleront comment les trois lettres radicales se combinent avec les petites voyelles et deviennent ainsi les modèles de tout autre verbe qui leur ressemble; alors seulement il comprendra ce qu’a voulu dire la formule ordinaire de FɑăL, Fiel, H_i_F_i_L, HiFɑeL, etc., en même temps qu’il apercevra combien elle est vicieuse, puisqu’elle masque entièrement le rôle que joue ou doit jouer la seconde radicale aïn que l’on n’aperçoit plus nulle part. On dirait que les adeptes de cette science ont pris à tâche de la rendre obscure et d’en faire une branche de la science cabalistique. TROISIÈME CONJUGAISON ACTIVE. (En arabe afqɑd, _il a fait désirer_.) TEMPS PASSÉ. h_i_- FQ_î_D -ɑh il a } h_i_- id. -tɑ elle a } h_i_- FQɑD -t_e_ tu as, _m._ } h_i_- FQɑD tu as, _f._ } h_i_- id. j’ai } fait visiter. h_i_- id. -ω ils ou elles ont } h_i_- FQ_î_D -t_e_m vous avez, _m._ } h_i_- FQɑD -t_e_n vous avez, _f._ } h_i_- id. -nω nous avons } FUTUR. iɑ- FQ_î_D il fera } tɑ- ---- elle id. } tɑ- ---- -i tu, _m._ feras } tɑ- ---- tu, _f._ feras } a- ---- je ferai } visiter. ïɑ- ---- -nɑh ils feront } tɑ- FQ_e_D -ω elles id. } tɑ- ---- -nɑh vous, _m._ ferez } tɑ- FQ_e_D vous, _f._ id. } nɑ- ---- nous ferons } IMPÉRATIF. hɑ- FQ_e_D _masc._ fais visiter. hɑ- FQ_î_D -i _fém._ id. hɑ- FQ_î_D -ω _masc._ faites visiter. hɑ- FQ_e_D -nɑh _fém._ id. hɑ- FQ_î_D le faire visiter. PARTICIPE. ma- FQ_î_D _masc._ faisant visiter { F_î_QD { -ɑh } mɑ-{ ou { ou } _fém._ id. { FQ_e_D { -ɑt } mɑ- ---- -im _m._ les faisant visiter. mɑ- ---- _f._ id. PASSIF DE LA TROISIÈME CONJUGAISON ACTIVE. TEMPS PASSÉ. h_o_- FQɑD il a été } h_o_- FQ_e_D -ɑh elle a été } h_o_- ---- -tɑ tu as été, _m._ } h_o_- ---- -t_e_ tu as été, _f._ } h_o_- ---- -ti j’ai été } fait visiter. h_o_- ---- -ω ils ou elles ont été } h_o_- ---- -t_e_m vous avez été, _m._ } h_o_- ---- -t_e_n vous avez été, _f._ } h_o_- ---- -nω nous avons été } FUTUR. i_o_- FQɑD il sera } t_o_- ---- elle sera } t_o_- ---- tu seras, _m._ } t_o_- FQ_e_D -i tu seras, _f._ } a_o_- ---- je serai } fait visiter. i_o_- ---- -ω ils seront } t_o_- ---- -nɑh elles seront } t_o_- FQ_e_D -ω vous serez, _m._ } t_o_- ---- -nɑh vous serez, _f._ } n_o_- ---- nous serons } IMPÉRATIF. (N’existe pas.) INFINITIF. h_o_- FQ_e_D être fait visiter. PARTICIPE. m_o_- FQɑD _masc._ étant fait visiter. m_o_- ---- -ɑh _fém._ id. m_o_- ---- -im _masc._ { les étant-fait { ou m_o_- ---- -ωt _fém._ { les fait-visiter. QUATRIÈME CONJUGAISON ACTIVE. (Équivalant au passif _j’ai été visité_, analogue à l’arabe _to_F_aqqad_.) TEMPS PASSÉ. h_i_t- FɑQQ_e_D il s’est } h_i_t- ---- -ɑh elle s’est } h_i_t- ---- -tɑ tu t’es, _m._ } h_i_t- FɑQQɑD -t_e_ tu t’es, _f._ } h_i_t- ---- -t_i_ je me suis } visité (soi-même). h_i_t- ---- -ω ils ou elles se sont } h_i_t- ---- -t_e_m vous vous êtes, _m._ } h_i_t- ---- -t_e_n vous vous êtes, _f._ } h_i_t- ---- -nω nous nous somm. } FUTUR. it- FAQQ_e_D il se visitera. T_i_t- ---- elle se id. T_i_t- ---- tu te, _m._ visiteras. T_i_t- ---- -i tu te, _f._ id. at- ---- je me visiterai. it- ---- -ω ils se visiteront. T_i_- ---- -nɑh elles se id. T_i_t- ---- -ω vous vous, _m._ visiterez. T_i_t- ---- -nɑh vous vous, _f._ id. N_i_t- ---- nous nous visiterons. IMPÉRATIF. h_i_t- FɑQQ_e_D _masc._ visite-toi. h_i_t- ---- -i _fém._ id. h_i_t- ---- -ω _masc._ visitez-vous. h_i_t- ---- -n_e_h _fém._ id. INFINITIF. { se visiter { ou h_i_t- FɑQQ_e_D { le visitement { de soi-même. PARTICIPE ADJECTIVÉ. m_i_t ou m_e_t- FɑQQ_e_D _masc._ se visitant. m_i_t ou m_e_t- ---- -ɑh _fém._ id. m_i_t ou m_e_t- ---- -im _masc._ les se visitant. m_i_t ou m_e_t- ---- -ωt _fém._ id. § VII. _Observations et remarques générales._ Les grammairiens ajoutent à ces conjugaisons plusieurs remarques dont quelques-unes sont nécessaires, d’autres tout-à-fait inutiles. J’appelle inutiles la plupart de celles qui donnent des règles pour les changemens des petites voyelles ou points-voyelles; par exemple, ils ordonnent dans le cours d’une phrase de prononcer T_i_GN_e_Bω (vous déroberez); mais à la fin du verset et devant toute pause, ils veulent que l’on dise T_i_GN_o_Bω. Si la langue était parlée, il y aurait à cela utilité et autorité; mais comme elle est morte, qu’ils ne savent rien du fait et que le sens reste le même, cette règle et ses semblables doivent tomber nulles. Ajoutez que, pour la clarté du précepte, ils vous disent de substituer Kibuts devant athNak. En hébreu, comme en arabe et syriaque, on ajoute quelquefois par emphase une N à la fin du verbe, terminé en ω; par exemple, au lieu de ï_e_dăω (ils ont connu), on dit ï_e_dăωn; au lieu de TɑKr_o_tω (vous couperez), on dit Tɑkr_o_tωn: le sens est le même avec plus d’affirmation. Il arrive aussi que l’on ajoute un H final, par exemple, au lieu de BɑgɑDt, on dit Bɑgadtah, tu as prévariqué; au lieu de Ašm_e_r, on dit Ašm_e_rɑh, j’observerai. L’emploi de ce _h_ final ne me semble pas le même dans ce qui suit: par ex., au lieu de L’M_o_Š_e_H, valant en français _pour oindre_ (en latin _ad unguendum_), on dit L’M_o_Š_e_Hɑh; mais ici le h final n’est-il pas le signe d’un féminin substantif, et ne signifie-t-il pas proprement _pour onction?_ Dans la première conjugaison, lorsque la troisième radicale du verbe est un T comme KɑRɑT (il a coupé), la première et la deuxième personne exigent l’addition d’un autre T qui les caractérise: on doit dire KɑRɑTTi, j’ai coupé; KɑRɑtt, tu as coupé; KɑRɑTT_o_m, vous avez coupé: l’Hébreu n’écrit pas cette lettre double, mais les rabbins l’indiquent en posant dans le T l’insensible point qui est le signe du redoublement; nous, qui pouvons redoubler les lettres, nous n’en avons pas besoin. Si le verbe finit par une N, comme Nɑtɑn (il a donné), l’on devrait dire NɑTɑNT-T_o_m, vous avez donné; mais l’Hébreu écrit et dit par élision et euphonie NɑTɑTTi, NɑTɑT-T_o_m, ce qui devient d’autant plus obscur, qu’outre l’N supprimée, le redoublement du T n’est marqué que par un petit point. Sur la troisième conjugaison ᴏFQɑD, si la première radicale est ăïn, cette voyelle ne subit pas de changement au participe, et l’on dit M_o_ăMɑd, établi: voilà encore une exception; dans la conjugaison quatrième (H_i_TFɑqqɑD), si la première lettre du radical est une des consonnes N, D, T, Ԏ, il y a élision d’abord du T dans H_i_T et même d’un second T qui serait caractéristique; par ex., au lieu de H_i_T-TNɑBB_e_TI, j’ai prophétisé, on dit HiNNɑb_e_TI; au lieu de M_i_TDɑBB_e_R, conservant, on dit middɑber. Si cette première radicale est une des quatre consonnes sifflantes z, s, š, ṣ, le T de H_i_T passe après elle; par ex., sɑBɑL, il a chargé, on devrait dire HiTSɑBB_e_L, et l’on dit H_i_STɑBB_e_L, il s’est chargé: šɑBɑҤ, il a loué; on devrait dire H_i_T-šɑBBɑҤ, et l’on dit H_i_ŠTɑBBɑɦ. Si la première lettre est un z ou un ṣɑd, ces deux lettres, outre qu’elles se déplacent, s’altèrent encore; savoir: Z en D, et ṣɑd en ԏêta. Par exemple: ṣɑDɑQ, il a été juste, au lieu de H_i_TṢɑDD_e_Q, fait--H_i_ṣTɑDD_e_Q, il s’est justifié; zɑm_e_r, il a préparé,--au lieu de H_i_TZɑMM_e_R, fait H_i_ZDɑMM_e_R, il s’est préparé. Ces règles d’exceptions ne laissent pas que de compliquer le système et rendre la langue plus difficile: seulement elles ont le mérite, dans le cas présent, de nous indiquer la prononciation des diverses lettres que je viens de citer, et cela au moyen de l’analogie que suppose leur permutation réciproque: les grammairiens citent encore nombre d’autres règles relatives aux permutations des petites voyelles ou points-voyelles; mais les unes n’ont aucune utilité, et les autres appartiennent aux règles des verbes irréguliers dont je vais traiter. CHAPITRE VIII. _Des Verbes Irréguliers._ Tout verbe qui s’écarte des formes que nous venons de voir, est un verbe _irrégulier_, et l’on peut juger qu’il y en a beaucoup, si l’on considère combien il y a de manières de s’en écarter; par ex., lorsqu’une seule ou plusieurs des trois radicales sont _voyelles_, au lieu d’être _consonnes_, ce premier cas fournit plusieurs combinaisons; car ce peut être la première lettre ou la deuxième ou la troisième, ou bien encore les lettres une et deux, les lettres une et trois, les lettres trois et deux: aussi est-ce là que sont les difficultés de la langue. On peut leur assigner deux causes principales: 1º La disposition obligée des deux petites voyelles du radical qui au prétérit veulent être _ɑ ɑ_ (FɑQɑD); qui au futur se changent en _ɑ o_ (iɑFQ_o_D): or, si l’une des radicales est elle-même une voyelle, soit Alef, soit ioD, ω, ăïn, comment les moulera-t-on sur le modèle obligé? Une autre cause d’irrégularité, est l’antipathie de certaines lettres à se trouver ensemble, à se suivre, et la nécessité d’élider les unes, de doubler les autres, ce qui rend les mots méconnaissables en plusieurs cas. Les rabbins nous disent qu’il ont pourvu à tout par des règles; mais leurs règles sont apocryphes, posthumes à l’usage et à la connaissance de la langue; les manuscrits de Moïse et d’Ezdras n’en ont pas fourni la moindre indication; nous allons voir qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas de fondement. Les verbes irréguliers se divisent en deux classes, savoir: les _Défectifs_ et les _Quiescents_. Ils sont _défectifs_, si, en se conjuguant, une de leurs consonnes radicales disparaît. Ils sont _quiescents_, s’ils ont pour radicales une des quatre lettres a, H, ï, ω, attendu que ces lettres disparaissent aussi dans la conjugaison. Ce mot _quiescent_, c’est-à-dire _en état de repos_, me paraît impropre; ne vaudrait-il pas mieux dire que les verbes sont irréguliers, les uns par la disparition ou _éclipse_ de quelques voyelles, les autres par la disparition ou _éclipse_ de quelques consonnes? ces lettres qui disparaissent, seraient très-bien nommées _éclipsantes_ ou _éclipsées_, car c’est le fait. L’irrégularité peut avoir lieu tantôt dans la première, tantôt dans la seconde, tantôt dans la troisième radicale: tout lecteur entend ce langage; on dirait que nos docteurs ont pris à tâche d’être obscurs: ils rendent cette même idée en disant que le verbe est _défectif_ ou _quiescent_ en F, ou en ăïn, ou en LɑM_e_D: Quand une lettre s’éclipse, elle est quelquefois compensée par le redoublement de la suivante. Ce cas arrive toujours si la première radicale est ou N ou i, car l’une et l’autre doivent disparaître selon les temps ou les personnes. Par exemple, NɑBɑL (il est tombé) devrait au futur faire IɑNBωL, et il fait IɑBBωL (il tombera); IɑṢɑB (il a établi) devrait faire au passif N_i_ṢɑB (il a été établi), et il fait NɑṢṢB; prononcé N_i_ṢṢɑB par _i_ bref au lieu du grand i radical. La seconde classe des défectifs est celle dont la deuxième radicale disparaît; tels sont les verbes qui ont une même lettre pour deuxième et troisième radicales. Par exemple, SɑBɑB (il a environné); ŠɑNɑN (il a aiguisé); GɑLɑL (il a roulé). On donne trois règles à cette classe: par la première on retranche la lettre double de milieu, et l’on dit Sɑ-B et Gɑ-L. Par la deuxième, si le mot est suivi de quelques lettres serviles, on lui rend sa radicale supprimée: par exemple, on dit SɑBBɑH (elle a environné), GɑLLɑH (elle a roulé). Par la troisième, si, au temps prétérit, le mot est suivi des lettres qui caractérisent les personnes, l’on introduit un ω et l’on dit SɑBBωT (il a environné), SɑBBωT_i_ (j’ai environné), SɑBBωNω (nous avons environné). La dernière classe des défectifs par consonnes, est celle dont s’éclipse la troisième radicale; par ex., le verbe NɑTɑN (il a donné) devrait faire NɑTɑNT (tu as donné); NɑTɑNT_i_ (j’ai donné): au lieu de cela, on supprime l’N et l’on écrit NɑTɑTT. Sur ceci je remarque que, dans le principe, on a dû écrire pleinement NɑTɑNT, et que ce n’est que par le laps de temps et la trituration du langage qu’il fut trouvé plus commode de prononcer NɑTɑTT et de l’écrire ainsi; cela prouverait que cette écriture n’est pas de la haute antiquité, mais d’époques postérieures. Maintenant pour les _quiescents_ ou _irréguliers par éclipse_ des voyelles a, H, ω, I, la chose se passe de trois manières: 1º Quand la première radicale est a ou bien i; 2º Quand la deuxième est soit ω, soit i; 3º Quand la troisième est a ou H; Dans le premier cas, supposons amɑr (il a dit) ayant pour type FɑQɑD, {FɑQɑD} {IɑFQ_o_D} { }: le futur devrait faire IɑM_o_R (il dira), comme { }, {amɑR } {IɑaM_o_R} qui est son type; les rabbins veulent que l’on dise I_o_MeR: j’accorde _mer_ au lieu de _mor_: plusieurs verbes l’appuient; mais je nie le changement de a en o: il a contre lui son modèle iɑF, qui ordonne de dire ia; ensuite les manuscrits de Moïse et d’Ezdras, en écrivant -iaMR-, n’ont indiqué aucun signe de changer l’a: la tradition des prononciations a été trop brisée pendant quatre ou cinq cents ans pour s’y confier, et les rabbins ont certainement imité ici l’idiome syriaque, devenu dominant, et qui prononce o pour a. Si au lieu de a, la première radicale est i, voici ce qui arrive: par exemple: IɑŠɑB (il s’est assis) devrait faire au futur iiŠ_e_B (il s’assiéra): l’ont veut qu’il fasse i_e_Š_e_B; mais alors, comment distinguer ce futur de son passé, _quand il n’a existé que les grandes lettres_: il en résulte que l’on peut à volonté y voir un passé ou un futur, c’est-à-dire un narratif ou un prophétique, ce qui est un peu différent, et cependant les écrivains poétiques, dits _prophètes et psalmistes_, sont pleins de ces cas dont les interprètes ont fait tout ce qu’il leur a plu. Au passif, ce verbe iŠɑB devrait faire NIŠɑB (il a été assis _de force_): on veut qu’il fasse NωŠɑB; à la bonne heure: cela est écrit en toutes lettres. La seconde classe des _quiescents_ est celle dont la deuxième radicale est ω, ou bien i; par exemple: les verbes Qωm (s’élever), Mωt (mourir), BiN (comprendre.) C’est ce verbe que les Arabes appellent verbe creux, parce que la voyelle qui occupe le milieu venant à disparaître, il y a comme un vide entre les deux consonnes; mais ce vide n’existe point dans ma méthode, puisque toujours une petite voyelle prend la place de la grande. On devrait dire régulièrement QɑωM (verbe creux) (il s’est levé), et on l’écrit QɑM ou QɑM; BiN devrait faire BɑIɑN, et on l’écrit BɑN: à la bonne heure, on conçoit ces irrégularités. La troisième classe des _quiescents_ est celle dont la troisième radicale est A ou Ҥ; par exemple: MɑSA (il a trouvé). Dans le fait, cet A n’ayant chez les rabbins d’autre changement qu’un point-voyelle qui ne le dénature pas, l’on peut dire que le précepte est nul. Si la finale, au lieu d’A, est Ҥ, cette lettre se prête à diverses altérations; par exemple: GɑLɑH (révéler) perd son H avant ω et avant I: on dit GɑLω, au lieu de GɑLHω, etc. Il y a encore des irréguliers quiescents à deux voyelles, comme BωA (venir): au temps passé il se dit BA (il est venu): rigoureusement parlant, ce dernier mot est le vrai radical, et prouverait qu’il y a eu des verbes de deux lettres seulement ou d’une syllabe. Le mot BωA nous est donné comme un infinitif ou plutôt comme un substantif (l’action de venir.)--Le ω se trouve supprimé dans une partie de la conjugaison qui, du reste, se comporte assez régulièrement pour les lettres serviles. Si mon travail avait pour but d’enseigner la langue hébraïque dans ses moindres détails, je devrais dresser ici le tableau complet de tous ses verbes irréguliers; mais, outre que la cumulation de ces difficultés dans une grammaire ne fait que charger la mémoire des commençans, et qu’il est bien plus commode de ne les connaître qu’à mesure du besoin, lorsqu’on les rencontre dans le cours des phrases qui les fixent dans l’esprit, je regarde comme plus convenable de les renvoyer à un dictionnaire qui serait composé selon mes principes[193]. Il suffira à mes lecteurs d’avoir pris une connaissance sommaire de l’édifice grammatical; il ne me reste plus qu’à exposer la manière dont les Hébreux lient ensemble dans un ordre successif les mots et les idées que renferme le cadre d’une phrase: c’est là ce que l’on nomme _syntaxe_, et là surtout est la pierre de touche du degré d’intelligence que possède une nation. [193] Notre judicieux et savant grammairien l’abbé Ladvocat en a composé de bons tableaux, que les amateurs trouveront aux pages 130 et suivantes de sa Grammaire. DE LA SYNTAXE. En comparant diverses langues, les grammairiens se sont aperçus qu’il existait deux manières de construire la phrase, tout-à-fait différentes l’une de l’autre: ils ont appelé l’une construction _directe_ ou _naturelle_, et l’autre construction par _inversion_. Il n’est pas besoin de dire que par _naturelle_ et directe on entend la _nôtre_; car la manie humaine est que chacun tienne son habitude pour nature: à qui persuaderez-vous que nos antipodes soient aussi droits que nous! Cette construction directe a lieu dans les langues française, espagnole, italienne, portugaise, un peu même en anglais et dans toute la branche des langues _sémitiques_ dont l’hébreu fait partie. La construction par _inversion_ a lieu au contraire dans tout le système _sanskritique_ et ses dérivés, moins pourtant dans le grec que dans le latin; beaucoup dans l’allemand, surtout l’ancien, et dans toute la branche tartare dont le turk est un des principaux représentans. Entre ces systèmes le contraste est tel que l’on en peut déduire deux souches primitives de nations et de langues absolument différentes. Quelques exemples vont rendre ceci clair: Nous regardons comme très-naturel d’écrire les adresses de nos lettres et paquets comme il suit: «A monsieur Dupré, cultivateur au village du Buisson, arrondissement de Château-Neuf, département de Maine-et-Loire». En construction inverse, par ex. en chancellerie turke, on dirait: «Département de Maine-et-Loire, arrondissement de Château-Neuf, village du Buisson, monsieur Dupré, cultivateur». Quel est ici l’ordre des idées et des mots le plus raisonnable? Le courrier de la poste aux lettres va nous le dire: je tiens mon paquet.--_Où vais-je_, me dit-il, _en France_ ou à _l’étranger?_--En France.--_Quel département?_--Maine-et-Loire.--_Quel arrondissement?_--Château-Neuf.--_Quel lieu?_--Un village dit _le Buisson_. Tout procède ici du connu à l’inconnu: cela est si vrai que dans l’excellente police du bureau général des postes, il est défendu aux répartiteurs des lettres de regarder autre chose que le département qui est au bas de l’adresse et qui devrait être au haut. Supposons cet autre dialogue: Courrier, voilà une lettre pour M. Dupré.--Quel Dupré? il y en a beaucoup.--Un cultivateur au village du Buisson.--Il y a beaucoup de tels villages;... en quel pays?--Arrondissement de Château-Neuf.--Il y a cinq Château-Neuf en France.--Celui de Maine-et-Loire.--Ah! j’entends; je vais en Maine-et-Loire, à Château-Neuf; je trouverai le reste. Un autre exemple: «J’ai vu ce matin le gouverneur d’Alep, sortant de la ville avec ses grands lévriers, pour aller chasser les gazelles dans la plaine à l’est de la rivière Koïak.» Voilà une phrase construite selon nos langues et même selon l’hébreu et l’arabe. La voici en style turk, chaque mot étant placé juste dans l’ordre où les place cette langue[194]. Pour être parfaitement exact, je demande la permission d’introduire deux mots de forme latine. [194] On peut compter sur l’exactitude de cette traduction, puisqu’elle m’est fournie par M. _Amédée Jaubert_, ancien conseiller d’état, qui, pour réussir dans ses missions diplomatiques à Constantinople et chez les Kirguiz, a su parler un autre turk que celui de l’école de Paris. «Aujourd’hui matin-temps-dans, de Koïak rivière (_Koiak-flumin-is_) orient-son-dans; se trouvant plaine-dans, gazelles (_gazell-as_) chassant-pour, étant propres grands lévriers avec, de ville sortie-sa il faisait-comme, Alep gouverneur-son j’ai vu». Au premier aspect nous n’y entendons rien; mais puisque les habitués y entendent, et puisque le latin est presque ainsi bâti, il faut bien que cela ne soit pas si extravagant. Examinons en détail. _Aujourd’hui temps-matin;_ voilà le temps désigné.--_Koïak rivière son orient; dans la plaine;_ voilà le lieu de la scène.--_Les gazelles chassées, les lévriers après sortant de la ville d’Alep, son gouverneur j’ai vu._ Quand on se rend compte de l’ordre de ces divers tableaux, l’on voit d’abord le temps désigné; puis la scène où se passe l’action, puis les agens ou instrumens de la scène: on se demande ce qu’elle signifie; le sens est expliqué par _j’ai vu_. Il faut noter que l’obscurité, pour nous, vient beaucoup de ce que les prépositions en turk sont attachées à la fin des mots. Il y a beaucoup d’intéressantes réflexions à faire sur cette matière; neuve sans doute pour bien des lecteurs. Rentrant dans mon sujet, je me borne à répéter que le style de l’hébreu n’est pas totalement _inverse_, mais que néanmoins il a beaucoup d’_entrelacemens_ qui nuisent à sa clarté: que surtout il est rompu, maigre, et ne peint, pour ainsi dire, que le squelette de la pensée, faute de ces ligamens qui chez nous lui donnent de la grace: on dirait des apprentis dessinateurs qui n’ont su qu’esquisser les gros traits, d’où a résulté la roideur et quelquefois l’équivoque des formes, tandis que chez nous une foule de traits accessoires leur donnent de la précision, de la vie: je ne crois pas que dans tous les livres juifs on puisse citer une phrase à périodes ni un raisonnement composé de trois parties: tout y est purement narratif avec la perpétuelle répétition de la particule _et_ (ωɑ), même au commencement des phrases. En résultat, c’est un vrai style de basse classe et de peuple paysan. Le lecteur en va voir quelques échantillons. L’hébreu n’a point notre verbe _avoir_, je dirai même qu’il n’a point notre verbe _être_, car le mot HiH (il a été) signifie proprement _il a vécu_, _il a eu existence_: aussi n’est-il jamais employé à lier l’adjectif au substantif: on n’y dit point _Abner est fort_, mais _Abner fort_, ni _Judith est belle_, mais _Judith belle_, etc. Il est remplacé par le pronom Hω signifiant _lui_, ou HIA signifiant _elle_: il est remarquable que, dans l’idiome syrien plus ancien que l’hébreu, ce pronom Hω fait également l’office du verbe être, et il semblerait que l’existence de cette tierce personne _lui_ a été le type physique originel de tout être qui n’est pas l’une des personnes appelées vous ou moi. Nos formes de comparatif et de superlatif n’ont point existé chez les Hébreux. Pour exprimer le comparatif, ils emploient les deux particules M_e_ et M_e_N qui, au fait, n’en sont qu’une, équivalant à notre mot _hors de_: ils disent TωBɑH Ҥ_e_KMɑH M_e_F_e_N_i_M_i_M, mot à mot, _bonne_ (est) _sagesse hors des perles_: le latin rend mieux en disant _ab_ ou _ex margaritis_. TωBiM H_e_ Š_e_NiM M_e_N H’AҤɑD, c’est-à-dire bons (sont) deux plus que un:--L_e_BN M’ҤɑLɑB--_blanc plus que lait_: ici l’M perd son _e_ à cause de l’aspiration; avec des conventions cela s’entend comme autre chose. Le superlatif a six manières de s’exprimer, disent les grammairiens; l’on va voir qu’à peine une seule est vraie et précise. 1º Par le mot MAD, qui signifie _beaucoup_, _étendu_.--Exemple: TωB MAD _bon_: avec _quantité étendue_. 2º Par la préposition -B_e_-, qui signifie _dans_, _parmi_, par exemple: Q_o_TωN B_e_-GωiM, _petits parmi les nations_ ou _dans les nations_--BωGDIM B’ADɑM, perfides entre les hommes. 3º En prenant le nom de Dieu pour terme de comparaison. Par exemple: aṣiï_e_HωH, _les arbres de Dieu_, c’est-à-dire les hauts comme lui. TɑRDɑMɑT i_e_HωH, sommeil de Dieu, c’est-à-dire profond.--H_i_TɑT AL_e_HiM (ou ELɑHiM), _une terreur_ des _Dieux_, pour dire extrême. Ils disent des _luttes_ des _Dieux_, pour dire très-grandes.--ARZi AL, _cèdres_ de _Dieu_, pour dire très-élevés. 4º Ils disent: ăBD ăBDIM, _esclave_ des _esclaves_, pour dire _le plus bas_.--N_e_ŠiA N_e_ŠiAi H_e_ Lωi, _le prince des princes de Lévi_, c’est-à-dire le chef suprême des Lévites.--ELɑHI H’ELɑHiM, _le Dieu des Dieux_. Toutes leurs répétitions de substantifs, _vanité des vanités_, _flamme des flammes_, _pleurs des pleurs_... signifient excès de la chose. Certains esprits, parmi nous, trouvent cela très-beau; pour moi, je n’y vois que des formes enfantines populaires, plus sensibles dans les exemples suivans: 5º H’AD_o_M H’AD_o_M, _roux, roux_, pour dire _très-roux_,--Ră, Ră, _mauvais, mauvais_, pour dire très-mauvais.--QᴏDωŠ, QᴏDωŠ QᴏDωŠ, pour dire _très-saint_. N’est-ce pas là un vrai jargon d’enfant? 6º Enfin on prend pour superlatif la forme suivante: ANi ŠɑLωM, _moi_ (je suis la) _paix_, pour dire je suis très-pacifique.--KI ҤɑMDωT ATɑH, _car les désirs tu_ (es), pour dire _très-désirable_. Quelques-unes de ces formes-ci ne nous sont pas étrangères; mais aucune ne porte le vrai caractère superlatif de notre expression _le plus de tous_. En général, comme plusieurs tournures hébraïques n’existent point dans nos langues d’Europe, et qu’un grand nombre des nôtres n’existe point non plus dans la leur, les interprètes ont mal-à-propos pris pour équivalens et pour phrases analogues, des mots et des phrases qui n’ont point d’exacte ressemblance, et il valait mieux très-souvent s’en tenir au littéral. Assez régulièrement l’adjectif se met, comme en français, après le substantif; par exemple: B_e_N HɑKɑM iɑŠṢɑҤ AB: _enfant sage, réjouira père_. Et cependant il n’est pas rare de voir l’adjectif précéder le substantif; on en a vu plusieurs exemples dans ce qui précède. On veut regarder comme élégantes certaines locutions; par exemple: lorsque Isaïe dit, _toutes les bêtes dans la forêt_, au lieu de dire, toutes les bêtes sauvages, ou littéralement forestières (sylvestres); il n’y a là qu’une disette de ces formes adjectives qui font la richesse de nos langues. On regarde encore comme une élégance de mettre le verbe avant le substantif qui le régit: DIXIT DOMINUS domino meo[195]; mais sommes-nous bons juges des élégances hébraïques? d’ailleurs en nombre d’occasions le verbe marche après son substantif: _in principio Deus creavit cœlum_. [195] Dans ce psaume, la version latine est remplie de fautes, à son ordinaire: j’espère en convaincre le lecteur à la fin de ce chapitre. Certains noms collectifs, au singulier, tels que _peuple_ et _ville_, gouvernent souvent le pluriel; ceci a lieu en anglais, difficilement chez nous. Par inverse, quelques noms de Dieu, construits au pluriel, régissent un verbe au singulier; par exemple: ELɑHiM, BăLIM, AD_o_NIM. L’hébreu n’a point d’adjectif distributif; il dit: _nation nation_, _tribu tribu_, pour dire chaque nation, chaque tribu. Une locution qui nous est étrange, mais qui est commune à l’arabe, est celle-ci: _Le chemin que moi allant sur lui_, au lieu de, _le chemin sur lequel je vais_.--_L’homme que j’ai donné à lui_, au lieu de _l’homme à qui j’ai donné_.--_Vous que nous avons vu votre face_, au lieu de, _vous dont nous avons vu la face_.--_Celui que j’ai entendu sa parole_, au lieu de, _celui dont j’ai entendu la parole_.--La raison de cette tournure est que l’hébreu, manquant des pronoms relatifs, _qui_, _lequel_, _dont_, a été obligé de prendre ce détour assez simple, mais monotone, qui montre toujours sa pauvreté. On veut que la particule ω signifiant _et_, placée devant un verbe, convertisse tantôt le futur en prétérit, et tantôt le prétérit en futur, et cela au moyen de tel ou tel point-voyelle dont on l’affecte; mais, puisque les points-voyelles sont factices, une si étrange règle est sans autorité; avec cela on fait des prophéties quand on veut. Il est constant qu’il est des cas où notre bon sens veut entendre au prétérit ce qui est un futur évident. Par exemple: ω_a i_aM_e_R est bien certainement _et il dira_: cependant il est telle narration où il faut l’entendre _et il a dit_: mais qui sait si cette locution, impropre par elle-même, n’a pourtant pas eu lieu chez les Hébreux avec le sens futur? Après avoir dit que dans le style hébraïque le prétérit est souvent mis pour nos imparfaits, plus-que-parfaits de l’indicatif ou du subjonctif (au lieu de dire que c’est nous qui mettons tout cela au lieu du prétérit), le raisonnable grammairien Ladvocat ajoute ces mots remarquables, page 190: «Les Hébreux changent souvent de temps et de personnes, passent continuellement du futur au prétérit, du prétérit à l’impératif, à l’infinitif, au participe; du singulier au pluriel, etc. C’est dans ces changemens et dans cette variété que consistent en partie _la nature_ et _la beauté_ de leur poésie; mais il ne faut pas s’imaginer que tout cela se fasse au hasard, sans règle ni mesure....» Et plus haut il a dit: «Ils font plusieurs ellipses ou réticences de mots; mais elles ne sont pas si communes que les grammairiens ont coutume de le dire; en imaginant toutes celles qu’ils voudraient introduire, on fait dire au texte tout ce que l’on veut.» Un tel aveu est précieux de la part d’un homme qui a écrit sous la censure ombrageuse de la Sorbonne: la vérité est que, faute de précision, une foule d’équivoques remplissent surtout les psaumes et les prophéties, comme l’a avoué franchement le savant Calmet. Enfin il y a des locutions dont on ne se rend pas bien compte dans nos langues. Par exemple, quand l’hébreu dit (la) _mort vous mourrez_; (le) _goût j’ai goûté_, les Latins ont traduit cela tantôt par des ablatifs, _morte morieris_, tantôt par des participes, _gustans gustavi_: ce n’est pas positivement le sens de l’hébreu, car ces deux mots _mort_ (mωt).... et _goût_ (ԏăm) sont indéfinis, comme je le présente; c’est une manière d’affirmer en répétant. Une autre locution singulière est d’employer un infinitif ou substantif absolu à la place d’un futur ou d’un impératif. Par exemple: Moïse, au lieu de dire aux juges qu’il a établis: _Vous entendrez et déciderez entre vos frères_, leur dit: _Entendre_ ou _audition entre vos frères_; tel est le sens du mot š_e_mă (B_e_IN ɑҤi-K_e_M); ailleurs il dit encore, Exode, au lieu de _observez le jour du sabbat_, _observance_ ou _observer_ le jour du sabbat. Š_e_MωR aT _i_ωM H_e_-ŠɑBɑT. Une tournure commune à l’hébreu, à l’arabe, etc., est encore celle-ci: _il ajouta_ et _il prit une femme_; _il ajouta_ et _il fit un voyage_, pour dire, il prit ensuite, ou il fit encore; cela s’entend très-bien. Il serait long et hors de mon sujet de faire une revue minutieuse de toutes les formes de ce genre; c’est par l’usage, c’est en traduisant qu’il faut les apprendre. Aujourd’hui, j’ai suffisamment rempli ma tâche, si je suis parvenu à rendre claire à mes lecteurs une matière jusqu’ici très-obscure, et si quelqu’un d’eux trouve dans mon travail un encouragement et un instrument pour le développer et le perfectionner. FIN DE LA GRAMMAIRE. TRADUCTION LITTÉRALE DU PSAUME, C’EST-A-DIRE DU CHANT CX, SELON L’HÉBREU, CIX, SELON LE LATIN. Remarquez que le mot grec ψαλμός ou ψάλμα formé de ψάλλω, _jouer du luth_, _chanter avec le luth_, n’est que le sens littéral du mot hébreu. Le Latin aurait dû traduire _cantus_, et le Français _chant_; mais le génie du temps et de la chose ont préféré l’obscur. TITRE Héb. L_e_ DɑωD MɑZMωR. Fr. A David chant. Nos docteurs ont traduit _chant de David_, ce qui est très-différent: il est vrai que la particule -L_e_- comporte un équivoque; mais si le titre du Psaume 98 est _chant à_ ï_e_hωh--MɑZMωR l’ï_e_hωh; si celui du Psaume 92 est _chant au jour du sabbat_,--MɑZMωR l’iωM h_e_ šɑbɑt, on ne dira pas que le sabbat ou ïehωh les aient composés; c’est donc le sens du contenu qui doit décider la question: je soutiens que c’est ici un _chant_ en l’honneur de David par un prêtre qui le complimente de ses victoires (et David traita les prêtres de manière à mériter leurs remerciemens). VERSET I. Nâm i_e_hωh l’aD_o_N-i. A dit Dieu à maître mien. L’hébreu, comme on le voit, n’a point le jeu de mots du latin (_Dominus, Domino meo_), qui a introduit un équivoque d’autant plus vicieux que le mot i_e_hωh signifie l’_existant_ même si l’on veut, l’_Éternel_. Pourquoi les anciens Grecs et Latins n’ont-ils jamais écrit ce _mot_? La raison en est bizarre et vraie; en ce temps là, il était de dogme que le mot i_e_hωh avait des vertus magiques si terribles qu’il faisait trembler la terre et apparaître les démons; voilà nos maîtres! ils convinrent de le remplacer par le mot _seigneur_. Š_e_B L’iɑmiN-i ăD ašit aïBi-K Assieds-toi à droite mienne jusqu’à ce que j’ai posé ennemis tiens HɑDM L’R_e_gli-K. escabeau à pieds tiens. Pourquoi le Latin dit-il, _je poserai?_ VERSET II. M_e_ԎԎ_e_H ăZZ -- ɑK i_e_šlɑҤ Le bâton de puissance (ou force) tienne lancera i_e_hωh Me ṣîωn. Dieu de Sion. Cet ordre de mots est vicieux, on nous le dit élégant: comment nos docteurs appellent-ils _baguette_ (_virga_) le mot -M_e_ԎԎ_e_H- ou plutôt -M_e_nT_e_H-, dérivé de -nɑtɑh- signifiant un _bâton_ capable de former un poteau ou les barres d’un lit (de sangles)? La _baguette_ (_virga_) comme celle de Moïse, semblable à un serpent de 28 à 30 pouces (tels qu’on les voit encore dans les mains des jongleurs d’Égypte), se nomme Š_e_B_e_Ԏ. Pourquoi rendre deux mots si différens par un même? De tous temps, chez les Arabes, l’homme puissant qui est en marche, mène devant lui des sbires armés de gros bâtons dits _nabbout_, avec lesquels ils exercent sur le peuple une dure police. Voilà le bâton instrument et _signe de pouvoir_ auquel il est fait ici allusion. R_e_D_e_h B_e_ Q_e_RB aïBi-K. domine dans l’assemblée d’ennemis tiens. VERSET III. aMM-ɑK NɑDɑBT. Avec toi je me suis élancé de plein gré (c.-à-d. je t’ai accompagné) B iωM ҤÎL -- ɑK; B_e_ HɑDɑRi Q_o_DŠ au jour de force (ou puissance) tienne dans les pompes de la sainteté. Pourquoi le Latin dit-il _tecum principium_ (avec toi le principe au jour de ta force): cela n’a pas de sens. M_e_ RɑҤm MɑŠR_e_q L’-ɑK L_e_-Kɑ ԏ_e_l i_e_LɑDT-ɑK. du sein de l’aurore à toi rosée j’ai engendré toi. Cela est inintelligible. Il faut qu’il y ait eu ici erreur de copiste: si l’on pouvait dire que L_e_ et Kɑ sont deux particules équivalentes au latin _in sicut rorem_ (comme une rosée), il en résulterait ces mots _du sein de l’aurore comme une rosée_ (bienfaisante) _je t’ai engendré_: cette image serait dans le génie du pays. Le Latin a tout brouillé et mutilé: _ex utero ante luciferum genui te_. VERSET IV. N_o_ŠBă ï_e_hωh ωɑ La i_e_NɑҤM: A fait serment Dieu et ne se repentira; aTɑh Kɑh_e_n L’ aωLɑM ăL D_e_BRɑTI MELKIṢ_e_D_e_q. toi prêtre a toujours sur (ou selon) les paroles de melkisedek. VERSET V. aD_o_nɑï ăL iɑMiN-ɑK MɑҤɑṢ B’ Dieu sur (ou par) droite tienne a brisé au ïωm af-ω MɑL_e_K_i_M. jour de colère sienne les rois. Ici ad_o_nɑï est un des noms propres de Dieu; aussi les Juifs l’ont-ils orthographié bien différemment d’a_don_-i (mon maître). VERSET VI. iɑDiN B_e_ GωïM: MɑLa gωïωT. Il jugera dans les nations: Il a rempli les sépulcres. MɑHɑṢ RAŠ ăL aRṢ RɑBɑH. Il a brisé tête sur ou contre terre nombreuse ou innombrable. Ici, le mot gωiωT n’est pas clair, il est susceptible de deux sens: l’un _vallée_ et toute _ouverture profonde_; l’autre _cadavre_: l’analogie combinée de ces deux choses m’a conduit à l’idée de _sépulcre_ ou _grand trou_ dans lequel on jette en masse les corps morts d’un champ de bataille. VERSET VII. M_e_ NɑҤL B_e_ DɑR_e_K i_à_štɑh; aL KɑN Du torrent en route il boira; sur quoi iɑRîm RɑŠ. il élèvera la tête. Le mot Nɑɦl _torrent_ se dit spécialement de celui d’Égypte près de Gaza. Tel est mot-à-mot le sens de ce _chant_ qui n’est guère poétique pour nous, mais qui a pu l’être pour les Hébreux; voici ma traduction au net. «(Le Dieu) Iehouh a dit à (David) mon maître: siège à ma droite, jusqu’à ce que _j’aie_ posé tes ennemis l’escabeau de tes pieds: Iehouh lancera de Sion le bâton de ta puissance: domine sur l’assemblée de tes ennemis; je t’ai accompagné de ma bienveillance au jour de ta force (ou victoire) et dans les pompes de la sainteté (David aima beaucoup les processions). Du sein de l’aurore je t’ai engendré comme une rosée.--Iehouh a juré et ne se repentira point: tu es grand prêtre pour toujours selon les paroles de Melkisedek (qui fut fondateur, roi et prêtre de Jérusalem): Adonaï, au jour de sa colère, a brisé les rois _par ta main droite_; il jugera les nations: il a rempli les sépulcres; il a brisé contre terre une multitude de têtes: dans la route, il boira du torrent, et pour cela il élèvera la tête[196].» [196] Par transition brusque, le poète n’applique-t-il pas ce verset à David? L’histoire remarque que, sortant à pied de Jérusalem, chassé par Absalon, ce roi passa d’abord le torrent de _Cédron_, puis monta sur la cime ou tête du _Mont-Olivet_, où il adora le Dieu auquel se reporte sa victoire. Il y aurait ici une allusion de quelque mérite--aL KɑN prend aussi le sens de _sur cela_, _après cela_. Il y a dans ces pensées des allusions à des faits, à des _dictums_ nationaux dont nous ne sentons pas la valeur, mais il est clair que c’est une composition du genre Pindarique, où le poète, comme égaré par l’inspiration, saute d’une idée à l’autre; et de plus, il est clair que c’est un _chant guerrier_, puisque toutes ses images sont de haine, d’inimitié, de combats, de victoires, d’ennemis tués, etc. Comment se fait-il que les premiers Chrétiens et leurs suivans en aient fait un chant mystique, dénaturé au point que l’on voit dans les traductions suivantes? TRADUCTION TRADUCTION DE LE MAISTRE DE SACI[197] DES RÉFORMÉS (PROTESTANS) (1701.) (Basle, 1818. Petit in-4º.) [197] Avec lequel il ne faut pas confondre M. Sylvestre de Sacy. PSAUME DE DAVID. PSAUME DE DAVID. (_Préambule._) David, comme Psaume prophétique du règne de figure de J.-C., et sous l’idée Jésus-Christ. de l’association de Salomon à son règne, décrit ici sa génération éternelle, son divin sacerdoce, son triomphe et son règne sur toutes les nations. 1 Le Seigneur a dit à mon 1 L’Éternel a dit à mon Seigneur: Seigneur: asseyez-vous à ma sieds-toi à ma droite, droite, 2 Jusqu’à ce que je réduise vos 2 Jusques à ce que j’aie mis tes ennemis à vous servir de ennemis pour le marche-pied de marche-pied. tes pieds. 3 Le Seigneur fera sortir de Sion 3 L’Éternel fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance: le sceptre de ta force, régnez au milieu de vos _disant_: Domine au milieu de ennemis. tes ennemis. 4 Vous posséderez la principauté 4 Ton peuple _sera un peuple_ et l’empire au jour de votre _plein_ de franche puissance, et au milieu de volonté[198], au jour _que tu_ l’éclat qui environnera vos _assembleras_ ton armée avec saints. Je vous ai engendré de une sainte pompe, ta postérité mon sein avant l’étoile du sera comme la rosée qui est jour. produite du sein de l’aurore. 5 Le Seigneur a juré, et son 5 L’Éternel a juré, et il ne s’en serment demeurera immuable: repentira point, _que_ tu _es_ que vous êtes le prêtre sacrificateur à toujours, selon éternel selon l’ordre de l’ordre de Melchisédec. Melchisédech. 6 Le Seigneur est à votre droite; 6 Le Seigneur est à ta droite; il il a brisé et mis en poudre les transpercera les rois au jour rois au jour de sa colère. de sa colère. 7 Il exercera son jugement au 7 Il exercera ses jugemens sur milieu des nations; il remplira les nations; il remplira _tout_ tout de la ruine de ses de corps morts; il écrasera le ennemis; il écrasera sur la chef _qui domine_ sur un grand terre les têtes d’un grand pays. nombre de personnes. 8 Il boira de l’eau du torrent 8 Il boira du torrent dans le dans le chemin, et c’est pour chemin, c’est pourquoi il cela qu’il élèvera sa tête. lèvera la tête en haut. [198] Les biblistes anglais et les réformés ont lu ici { àmm ak NɑdɑBɑt, } { peuple tien s’est porté }; il est vrai que àmm signifie aussi peuple; mais il gouvernerait le singulier NɑdɑB, ou le pluriel NɑdɑBω, et non pas le féminin NɑdɑBɑt; et puis, quel sens! En général, ils s’éloignent de jour en jour davantage du sens vrai pour un sens illuminé. Qu’on me permette encore une remarque sur ce dernier verset: les attributs propres des eaux du torrent, surtout dans les montagnes rapides de Syrie et de Judée, sont d’être _imprévues_, _passagères_, _dévastatrices_. N’est-ce pas là l’image naturelle et physique des accidens de ce que nous nommons _adversités_? Alors le verset dernier appliqué à David, comme je l’ai dit, devient une métaphore réellement ingénieuse et noble; il en résulte le sens suivant: «Dans la route (de sa vie) il boira l’eau du torrent (de l’adversité); puis il relèvera sa tête (triomphant de prospérité).» Je demande à tout lecteur si l’on peut dire que nous possédons les livres juifs dans leur vérité, dans leur sens droit et naturel? et voilà sur quelles bases, avec quels matériaux, avec quels architectes se trouve construit un édifice vraiment _prodigieux_ dans son élévation, sa forme et sa durée. NOTES. [F2] Pour la page 341. EUSÈBE, _Prépar. évang._, liv. IX, chap. IX. Eusèbe nous cite un ancien poète grec nommé Chœrilus, qui, dans une description des divers peuples dont se composa l’armée de Xercès, a dit: «Vient ensuite une race d’hommes d’un aspect étrange: leurs bouches poussent les cris de la langue phénicienne; ils habitent les monts de Solime près d’un immense marais; leurs têtes rasées et sales offrent le hideux spectacle d’un casque formé du cuir fumé de la tête d’un cheval.» Il est bien clair que ce sont-là les Juifs ou Hébreux de Jérusalem, et que le langage phénicien leur est pleinement attribué. Walton, auteur de la Bible polyglotte anglaise, dans ses Prolégomènes, page 17, § 19, colonne 1re, cite une foule de passages des pères de l’Église, Augustin, Ambroise, Jérôme, etc., ainsi que du savant Samuel Bochart (en son _Phaleg et Chanaan_), lesquels prouvent, sinon l’identité, du moins l’extrême analogie de l’hébreu avec le kananéen, ou phénicien des Carthaginois, dont les paysans, même du temps de saint Augustin, se servaient encore en déclarant qu’ils étaient _Kanani_. Le même Walton, § 14, même page, cite un grand nombre de noms de villes et de personnes tant hébreux que phéniciens, qui confirment cette identité; mais on ne peut admettre la preuve que lui et d’autres biblistes veulent tirer du verset 18 d’Isaïe, chapitre 19 (En ce temps-là, il y aura en Égypte cinq villes parlant la langue de Kanaan), attendu que tout le chapitre est si obscur, et le temps mentionné si incertain que l’on n’en peut faire aucun usage raisonnable. Au reste, depuis cette page 17 jusqu’à la page 27, l’estimable et savant Walton abonde en preuves intéressantes, au soutien de tout ce que j’ai dit sur les points-voyelles. [F3] Note relative à la page 351. EUSÈBE, _Prépar. évang._, liv. X, chap. V. Dans le cours de ce chapitre, Eusèbe établit comme un fait palpable l’identité du nom des lettres de l’alfabet grec, avec celui des lettres hébraïques. Car, dit-il, en quoi _aleph_ diffère-t-il d’_alpha_? en quoi _beta_ diffère-t-il de _beth_, _gamma_ de _gimel_, _delta_ de _delth_, ou _e-psilon_ de _he_, ou _zaï_ de _zeta_, ou _theta_ de _theth_? etc. Ces noms, ajoute-t-il, n’ont point de sens en grec, mais ils en ont en hébreu (et de là il déduit pour l’alfabet grec une origine hébraïque ou syrienne); par exemple: _alph_ signifie discipline, enseignement; _beth_, une sorte de maison; _gimel_, la plénitude; _delt_, des livres: _he_, elle-même; de manière qu’il en résulte cette phrase: la discipline de la maison; la plénitude des livres elle-même. _Ouau_ signifie en elle-même; _zaï_, il vit; _heth_, vivant; d’où résulte cette phrase; en _elle vit vivant_; _leth_, bon; _ioth_, principe; ce qui fait bon principe; _chaph_ signifie cependant; _labd_ apprenez; _mem_ signifie d’eux; _nun_, éternel; _samch_, secours; _ain_, œil ou fontaine; _phe_, bouche; _sade_, justice; _kôph_, appellation; _res_, tête; _sen_, dents; _thau_, des signes (_signa_). Voilà, ajoute-t-il, le sens des lettres en hébreu, et nous ajoutons que maintenant cela est bien connu pour faux et ridicule; le plus instructif de ce passage est l’orthographe usitée à cette époque avec des altérations remarquables du texte même: par exemple l’hébreu porte _lamd_ et non pas _labd_; mais, à cette époque, les hommes de la trempe d’Eusèbe, fascinés d’une seule idée, n’y regardaient pas de si près. D’autre part, nous savons très-bien que dans le vieil alfabet grec, le _ouan_ avait laissé sa trace dans Episemon _bau_, le Q_o_ƒ dans Episemon _qoppa_, le _sade_ dans Sampi, qui tous trois ont été conservés pour chiffres. Les Coptes ont gardé cet ordre. (_Voy._ Walton, Prolégomènes, § 8, page 8, chap. 2). Enfin, ajoutez que, dans tous les mots de deux syllabes, Eusèbe n’offre point le _c_ ou _tcheva_ que l’on voit aujourd’hui; ce qui prouve l’addition qu’en ont faite les rabbins depuis l’an 325, où il écrivit; il dit: _alph_ pour _aleph_, _delth_ pour _dalet_, _labd_ pour _lamed_, _samch_ pour _samech_. [F4] Note pour la page 371. NOTES _extraites de Briant Walton en ses Prolégomènes à la Bible polyglotte_, page 53, § 30, col. première. Les Juifs divisent la loi en deux branches, l’une _loi écrite_, l’autre _loi orale_, c’est-à-dire transmise de bouche en bouche; dans ce second cas elle est appelée _Qabalah_, c’est-à-dire _reçue_ (par le disciple); au contraire, elle est appelée _massoura_ (en latin _tradita_), c’est-à-dire transmise (par le maître, par le docteur.) La différence principale entre ces deux branches est que _qabalah_ se compose surtout de sens mystiques, d’acceptions allégoriques, données aux faits les plus naturels par des esprits rêveurs et visionnaires, et cela à une époque où ceux que l’on appelle païens furent assez généralement infatués de ce travers; les rabbins de cette secte ont acquis un si grand crédit, que, parmi les Juifs, on regarde comme _niais_ celui qui ne sait et ne croit que la _doctrine écrite_. Cette doctrine pour eux est seulement une chandelle allumée à l’effet de trouver _la pierre mystérieuse des sens cachés_. Les auteurs chrétiens qui ont le mieux traité de la _qabalah_ sont Pic de la Mirandole, après lui Pierre Galatin (_de arcanis catholicæ Veritatis_, 1512), Sextus Cinensis, en sa Bibliothèque chrétienne, Bonfrerius et Serrarius. D’après eux, la _qabalah_ se divise en trois branches: une première est celle qui a existé avant notre ère, et encore un peu après elle; elle se compose de sens allégoriques, absolument dans le sens des disciples de Pythagore et de Platon; elle ne diffère en rien des interprétations mystiques de ceux des premiers Chrétiens, qui prétendirent que la loi de Moïse n’était qu’une figure de celle qu’ils introduisaient, et qui voulurent absolument trouver des sens cachés sous les sens littéraux les plus simples. Walton, page 53, colonne 1re, cite, à ce sujet, un passage remarquable de Grotius, duquel résulte que l’apôtre saint Paul doit être considéré comme le chef de cette branche judéo-chrétienne. (Il résulte de ces faits qu’il y avait dans l’Asie occidentale une doctrine intérieure comme on l’a retrouvée de nos jours dans l’Asie orientale, chez les sectateurs de Boudga et de Brama; il est extrêmement probable que ce sont les allégories mythologiques qui ont donné lieu en première instance à cette manière d’alambiquer et de subtiliser les choses naturelles.) La seconde branche de la _qabalah_ est purement la pratique de la _magie_, au moyen des vertus et forces supposées inhérentes à certaines paroles. Les Juifs expriment par ce moyen tous les miracles des Chrétiens. (Les anciens Chrétiens expliquaient de même tous les miracles et prodiges des païens. L’ancien monde a été généralement infatué de cette croyance à la magie. _Voy._ Apulée, en son Ane d’or.) La troisième branche, qui est la plus moderne, consiste à tirer des divinations et des horoscopes au moyen de la combinaison fortuite des lettres et des mots de la loi. (C’est une pure folie d’ignorance dont le pendant se trouve encore de nos jours dans toute l’Europe.) Le même Walton, Prolégomène 8, page 44. La _masωrah_, qui est l’autre branche de science, a pour radical le mot _masar_, signifiant transmettre. Par _massore_ et _massorète_, il faut entendre une succession d’hommes studieux qui ont fait, sur les livres _écrits_, des remarques très-souvent minutieuses et superstitieuses, mais quelquefois utiles sur les variantes des manuscrits: leurs notes, transmises de main en main, ont fini par former une espèce de code; sous ce point de vue, on peut dire que la _massore_ a commencé peu après Ezdras, dont l’exemplaire, d’abord unique, puis perdu avec le laps du temps, a fourni des copies dans lesquelles s’introduisirent nécessairement des fautes par l’inadvertance des scribes. Les persécutions d’Antiochus ayant détruit beaucoup de ces manuscrits, il dut en être refait une édition sous les Asmonéens, et c’est à cette époque et aux procédés qui furent employés pour cette opération que l’on doit attribuer plusieurs graves différences de la version grecque et du texte hébreu. Parmi les notes marginales que les rabbins apposèrent sur leurs manuscrits, l’on en reconnaît deux de très-haute antiquité: l’une dite _keri_ ou plutôt _qori_, qui signifie _lu_ ou _lisez_; l’autre _ketib_, qui signifie _écrit_, et qui avertit qu’on doit lire de telle ou telle autre manière. Walton n’admet leur existence que peu avant le Talmud, c’est-à-dire vers le début de notre ère. L’une des grandes opérations des _massorètes_ a été de faire le compte des versets, des mots, des lettres de chaque livre et de leur totalité; ils ont compté combien de mots commencent par la lettre _sade_ ou finissent par la lettre _t_, etc., etc. Avec un détail aussi vaste qu’inutile, ce chapitre de Walton est curieux. La somme totale des livres est de 815,280 lettres, sauf les contestations de quelques rabbins qui en comptent quelques-unes de plus ou de moins; la lettre ω est la plus répétée: elle se compte 76,922 fois; la lettre θ est la moins nombreuse, 1,152 fois; puis la lettre _sameck_, 13,580; puis šen, 32,148 fois; puis _sad_, 21,822 fois, etc., etc. [F5] Note pour la page 373, ligne 1. _Sur les livres conservés par les Juifs établis en Chine._ Divers monumens chinois, cités par les missionnaires jésuites, déclarent, les uns, que les Juifs parurent en Chine (pour la première fois) vers la fin de la dynastie des _Tcheou_, vers l’an 224 avant notre ère; les autres, que ce fut seulement vers l’an 73 de notre ère, un an après la ruine de Jérusalem par Titus. La première de ces dates (224) répond au règne d’Antiochus, dit le _Grand_, qui fut le sixième des rois grecs, successeurs d’Alexandre en Syrie et en Judée; il serait naturel et probable que les Juifs, persécutés par ces princes, eussent cherché un asyle d’abord dans la Perse, où ils avaient conservé des relations depuis la captivité de Babylone, et que, de là ensuite, ils se fussent portés jusqu’aux provinces orientales de la Chine où on les signale; mais il ne reste pas de traces directes de cette ancienne colonie: l’on voit seulement à diverses époques subséquentes les Juifs mentionnés de manière à faire penser que depuis lors ils n’ont cessé d’exister en cet empire, et d’y avoir leurs synagogues et leurs livres, sinon tels, du moins semblables à ce que les jésuites y ont trouvé dans le dix-septième siècle. La _relation_[199] _de deux voyageurs mahométans_ en Chine, entre les années 851, et 877, parlant d’un massacre terrible qui fut fait dans la ville de _Caï-fond-fou_, mentionne expressément les _Juifs_ comme y ayant été compris avec les Mahométans et les Chrétiens: puisque ces _Juifs furent en nombre_, l’on peut assurer qu’ils eurent une synagogue et tout ce qui en est inséparable, c’est-à-dire la loi de Moïse et les livres qui lui sont habituellement joints. M. de Sacy, dans un mémoire inséré tome 4 des Manuscrits orientaux, page 592, passe en revue diverses dates où ces Juifs sont cités depuis le onzième et le douzième siècle; il cite plusieurs particularités mentionnées par les jésuites au sujet de leurs livres; il en résulte que ces livres ont essuyé de très-fâcheux accidens d’inondations et d’incendies qui en ont détruit une partie et endommagé l’autre: que l’un des manuscrits est venu de la main d’un mahométan qui dut le tenir (s’il ne l’apporta lui-même) des pays d’Occident; que l’écriture de tous ces manuscrits est du genre _chaldaïque_ sans aucune idée ni mention du _samaritain_: par conséquent, dussent-ils venir de la colonie de l’an 224, on doit les regarder comme ayant celui d’Ezdras pour type primitif; il est très-fâcheux que des corrections modernes les aient altérés, et que nous n’ayons pas les copies des premières dates. [199] Traduite de l’arabe par Eusèbe Renaudot, in-8º. L’état de ces Juifs peut nous faire juger de ce qu’ils ont été dans les divers pays de notre occident pendant les siècles de guerres et de barbarie; leur ignorance est profonde; ils conservent leurs livres, mais ils ne les comprennent point. Leurs riches et leurs docteurs ne portent aucun zèle, ni à les étudier ni à les transcrire; ils ont tellement pris les mœurs et l’accent chinois, qu’ils ne peuvent prononcer plusieurs lettres essentielles à l’hébreu: ils disent _Tavit_ pour David; _ïalemeiohang_ pour ïeremiah, etc. Walton, citant l’autorité d’un jésuite[200], dit qu’ils ne se donnent point le nom de _Juifs_, mais qu’ils s’appellent seulement _Israël_; cela indiquerait une assez grande antiquité; il ajoute d’abord qu’ils n’avaient point ouï parler de _Jésus_ ni de _chrétiens_; cela ne prouverait pas du tout qu’ils fussent partis de l’occident avant notre ère; car, n’ayant d’autre livre que la Bible, ils n’ont eu ni intérêt ni moyen de garder le souvenir de leurs ennemis. M. de Sacy observe qu’ils ont divers mots persans, cela prouve seulement qu’ils ont eu avec la Perse des rapports de commerce qui peuvent être assez récens. [200] Prolégomènes. [F6] Note pour la page 374. _Extrait du Livre intitulé_: Elementa linguæ hebraicæ, auctore Rodolpho Cevallerio, etc. Les grammairiens divisent les accens ou signes de prononciation en deux grandes sections, les accens grammatiques et les accens historiques. Les _grammatiques_ se subdivisent en _rois_ et en _vizirs_ (ou ministres.) (Je prie le lecteur d’observer que le motif de cette division a dû se tirer de l’état stationnaire ou _sédentaire_ de certaines lettres, par opposition à la _mobilité_ officieuse et _servile_ des autres.) Les _rois_ sont supposés au nombre de dix-neuf. Les _vizirs_ ou ministres sont au nombre de onze. Le premier des accens rois se nomme s_i_lωq et signifie la fin d’une phrase; c’est une petite barre verticale sous la lettre. Le 2e, nommé a_tnɑ_h ou a_tnɑtɑ_h (respiration), (distingue les périodes ou repos d’haleine). Le 3e, z_e_qf qotωn: le petit éleveur de voix. Le 4e, rɑbîă: le cavalier assis sur la lettre. Le 5e, z_e_qf gɑdωl: le grand hausseur de voix. Le 6e, zɑrqa: le répandeur (a la forme du _Ouesl_ arabe). Le 7e, gɑrš: l’expulseur de voix. Le 8e, gɑrš_i_m: les expulseurs. Le 9e, tɑlišɑh gɑdωlɑh: le grand arracheur (qui se met en tête du mot; il est toujours musical). Le 10e, tɑbîd: fractus (de sa figure). Le 11e, t_e_fɦa: le fatigué. Le 12e, ïɑtid: (de sa figure cornue retournée). Le 13e, fɑšta: l’étendeur de voix. Le 14e, lɑgr_e_mîh: la bouche brisée. Le 15e, fɑzɑr gɑdωl: grand disperseur. Le 16e, šɑlšɑlat: la chaîne. Le 17e, fɑsîq: terminant. Le 18e, q_o_rni fɑrɑh: cornes de vaches. Le 19e, s_e_gωl: collier. Les ministres ou serviteurs. Le premier, qɑd_e_mɑ: qui précède le roi garš en sa marche. Le 2e, dɑrɑga[201]. [201] Le hamza des Arabes a exactement la forme de ces deux signes dans l'hébreu. Le 3e, mωnɑɦ: posé sous la corne. Le 4e, ï_e_rɑz b_e_t ïωm_e_h: une fille de son jour. Le 5e, mɑhfɑk: corne retournée. Le 6e, tɑrša: bouclier. Le 7e, m_i_rka fɑšωlɑh: prolongeur simple. Le 8e, kɑfωlɑh: prolongeur double. Le 9e, m_e_krɑb_e_l. Le 10e, ăïlωi. Le 11e, mɑïla: corne de faon. Ces accens désignent de presser la syllabe sans pause, la pause n’appartenant qu’au roi assis (le serviteur en Orient toujours debout). Les accens rhétoriques ont pour but de ralentir un peu la syllabe qui en est marquée, en lui donnant de la grace. Le premier, mɑtɑg: le frein, la bride (c’est notre trait-jointure dans _Hôtel-Dieu_, en hébreu _bɑit-al_). Le 2e, _mɑ_q_ef_: le lien. Il y a encore le _râfé_, petite barre verticale sous la lettre, indiquant de _couper_ la voix comme fait le _hamza_ arabe. Ainsi ï_e_raω signifie _ils voient_; mais si vous coupez ï_e_-râω, il signifiera _ils ont peur_. (Ce ï_e_-râω hébreu peut s’écrire en notre alfabet ï_e_’râω). [F7] Note pour la page 459 ligne 24. _Sur la langue des Berbères._ Le nom de Berbères que nous appliquons à une race d’indigènes africains est plus ancien et plus universel qu’on ne l’imagine; il est le même que le _barbare os_ et _us_, des Grecs et des Latins, cités dès le temps d’Homère. Hérodote nous apprend que c’était un mot de la langue des Égyptiens, qui s’en servaient pour désigner tout peuple étranger, parlant ou bredouillant un langage qu’ils n’entendaient pas. Il existe dès long-temps dans la langue arabe, quelle qu’y soit son origine égyptienne ou grecque. Par un cas plus singulier il existe dans le Sanskrit, qui donne le nom de barbara à quelques pays ainsi nommés par les anciens géographes occidentaux; et de plus il est chez les Brahmes un terme presque injurieux, comme chez les Grecs et chez nous. Un ancien pays de Barbara est cité près du détroit de _Bab-el-mandem_, ayant à son sud un pays de Zengitan, comme aujourd’hui notre Barbarie sur la Méditerranée tient vers son ouest au pays de Tengitania des Latins que nous appelons Maroc. L’ancien zingui-tan se retrouve dans le Zingui ou Zingue-Bar, côte Est de l’Afrique; ce mot _Barr_ est arabe et signifie terre et pays. Le mot _zingui_, prononcé _tsingui_ et _tchingui_, se retrouve dans _Zingari_ race errante que nous appelons Bohémiens, démontrée depuis quelques années par de savans anglais et allemands n’être qu’une race d’Indous émigrés depuis quelques siècles, laquelle heureusement a conservé assez de son langage originel pour y faire reconnaître celui qui se parle encore aux bords de l’Indus, et qui sûrement s’y parle depuis bien des siècles: je laisse aux savans étymologistes à expliquer comment ce mot _zingui_, indiquant un peuple, s’est trouvé près de Maroc. Me bornant aux Berbères, je dis que les nombreuses peuplades désignées par ce nom sont encore aujourd’hui répandues depuis Maroc jusqu’à l’Égypte et l’Abyssinie, et de plus vers le sud, jusqu’à la ville et au pays de Tim-boucktou: des voyageurs anglais récens en fournissent la preuve en nous apprenant que, près de cette ville célèbre, sont des tribus de _Shillahs_ ou _Shelous_, nom qui est précisément celui que, dans les pays de Maroc et d’Alger, on donne aux Berbères montagnards. Les Berbères des plaines portent celui de Qabaïlis: mais ces peuples eux-mêmes ne se nomment point ainsi en leur langue; ils se donnent le nom de _Amzir_ au singulier en grasseyant fortement l’_r_, et de _Mazir_ au pluriel, l’_r_ toujours grasseyé. Dans mon alfabet européen, je peins cet _r_ par _g_ ou ɠ; j’écrirai donc désormais _Amzig_ et _Mazig_. Ces deux mots signifient libre et libres; ainsi ils s’appellent eux-mêmes hommes libres. C’est évidemment le mot _Mazig_ que nous trouvons dans _Mazikes_ que des auteurs grecs nous citent comme le nom de peuplades africaines existantes dès les premiers temps de notre ère: ces peuplades vexèrent beaucoup les anachorètes de la Thébaïde et de la Nubie; elles étaient alliées des Blemmies, autre race sauvage. Le savant grec Eustathios, commentateur d’Homère, parlant de Iarbas, roi de Gétulie au temps de Didon, dit qu’il était roi des Mazikes; Virgile nous dit qu’il était roi des Gœtules; et cela reporte l’existence des Berbères et leur nom de _Mazikes_ plus de huit siècles au-delà de notre ère, en même temps que cela les identifie aux Gœtules, qui nous sont désignés comme indigènes ou autochthones. De nos jours où le langage des peuples est devenu un sujet de recherches si intéressant, celui-ci méritait d’exciter le zèle de quelques voyageurs éclairés: cette honorable tâche fut remplie, en 1787, par feu M. Vanture, l’un de nos plus habiles drogmans en turk et en arabe: tandis qu’il remplissait près du dey d’Alger une mission diplomatique et commerciale dont il était chargé, le hasard lui procura la connaissance d’un chef de Berbères, qui eut besoin de sa protection. Il profita de cette occasion pour l’attirer fréquemment chez lui; et, dans un espace de quelques mois, au moyen de la langue arabe, qu’ils parlaient tous deux, il dressa une Grammaire et un recueil de mots berbères très-considérable. A son retour à Paris, en 1788, nos études communes nous rapprochèrent: il me montra sa minute, composée de 89 feuillets in-fol., et finit par vouloir me la donner: je le priai de faire mieux, je le déterminai à en dresser une copie au net, qui se trouve formée de 9 cahiers, même in-fol., en tout 178 pages. Alors, j’acceptai la minute, et il garda la copie. Le berbère était exprimé en caractères arabes, je voulais l’établir en caractères français; la politique survint et gâta tout. En 1795, à mon départ pour les États-Unis, je déposai ma minute à la bibliothèque royale, afin qu’elle ne pût se perdre. En 1798, à mon retour, je trouvai la belle copie aux mains de madame Vanture: lorsque ensuite nous apprîmes la mort de son mari, en Syrie, je l’engageai à céder ce manuscrit à la bibliothèque du Roi, qui le paya une modique somme. Le savant conservateur, M. Langlès, qui a connu ces faits, les a indiqués sommairement dans sa traduction du Voyage de Hornemann en Afrique, tome II, imprimé en 1803; il y a inséré un extrait de la Grammaire et du Vocabulaire; mais il nous reste toujours à regretter que l’ouvrage entier de Vanture n’ait pas été mis en ordre et imprimé. Ce travail était digne de la libérale et philanthropique société africaine-anglaise. Un tel volume, qui serait léger, procurerait aux voyageurs d’Europe, dans tout le nord de l’Afrique jusqu’au Niger, non seulement un moyen de reconnaître les tribus berbères, mais encore de se faire entendre d’elles, ce qui est inappréciable. Du reste, d’après les extraits que j’ai conservés, je me crois autorisé à regarder ce langage comme d’origine particulière; il s’est rempli d’arabe, peut-être de phénicien; sa prononciation abonde en grasseyemens comme le provençal, en θ grec, en _th_ anglais dur, en notre _ja_ pur, usité des Perses et des Turks seulement. Il n’est pas construit précisément comme l’arabico-hébreu; mais il a un fond de simplicité que l’on ne juge bien qu’en le dépouillant de ce que depuis tant de siècles ce peuple errant et inculte a emprunté des étrangers, à commencer par les Carthaginois. _Extrait du Livre intitulé_: Arcanum Punctationis revelatum, auctore Th. Erpenio, Leyden, 1624. 312 pages in-4º. Cet ouvrage, imprimé sous le nom d’Erpenius, a eu pour véritable auteur Louis Cappel, Français protestant de Saumur, qui ne put le publier en France. Si un tel livre paraissait aujourd’hui en notre langue, il serait considéré comme un modèle de saine argumentation et de judicieuse critique. L’histoire des points-voyelles y est traitée avec une clarté qui ne laisse plus de doute sur la question; je crois faire une chose agréable au lecteur de lui en citer quelques passages. C’était une opinion dominante, chez les savans juifs et chrétiens, que les points-voyelles sont inhérens aux livres de Moïse et qu’ils ont été établis par lui même ou par Ezdras, lorsque vers l’an 1530 le témoignage du rabbin _Elias-Levita_ vint y apporter un trouble inattendu. On produisit un passage de son livre sur la Massore, dans lequel il dit: «Qu’après la confection du Talmud, les docteurs massorètes commencèrent à imaginer et à poser des signes appelés points-voyelles sur les consonnes; puis, après un laps de temps, il en fut arrêté un système complet, par un concile de rabbins, et dans la ville de Tibériade, environ 436 ans après la ruine du second temple par Titus, qui eut lieu l’an 72 de Jésus-Christ.» D’autre part, le rabbin Abenezra écrivait vers l’an 1150: «Tel est l’usage des sages de Tibériade, qui sont nos guides (de lecture) et de qui viennent les _massorètes_ ou traditionnaires auxquels nous devons toute la ponctuation.» Notre auteur, dans les chapitres III et IV, démontre la force de ces assertions; il cite de plus un autre passage d’Elias-Levita, ainsi conçu: «Il est très-certain que la loi présentée par Moïse fut un livre écrit sans aucun point, sans aucune distinction de versets.» Au chapitre V, viennent de nombreuses preuves tirées du Talmud et des cabalistes. Le _Talmud_ est une masse de _doctrine_ divisée en deux parties: l’une dite mišnɑh, est l’ouvrage de Rabbi-Juda, environ 180 ou 200 ans après notre ère; l’autre, _gemara_, est une compilation par divers inconnus, jusqu’à l’an 500 où elle fut close. Dans l’une et dans l’autre, il n’est pas dit un seul mot des _points-voyelles_. Notre auteur cite des passages concluans. Chapitre VI, page 37, il produit des preuves tirées de l’ancien caractère hébraïque, c’est-à-dire, de notre _samaritain_ actuel. «Les Juifs, dit-il, sont d’accord que leurs lettres actuelles ont été introduites par Ezdras, et qu’auparavant régnaient les lettres kananéennes.» Ce sont les propres expressions de Saint-Jérôme _in prologo galeato_, et dans son commentaire sur Ezéchiel, chapitre IX, verset 4, où il dit que la dernière lettre de l’alphabet a la figure d’une croix dans l’ancien caractère hébreu, encore usité de son temps par les Samaritains. D’autre part, Walton remarque, dans ses prolégomènes, que ces Samaritains furent une branche de Juifs, qui ne voulurent point reconnaître Ezdras; ils n’ont conservé de livre national que le Pentateuque; leur texte diffère en plusieurs endroits de l’hébreu et du grec; il est cité par l’évêque Eusèbe, par saint Jérôme, etc. Ses propres adversaires ne peuvent nier qu’il n’existe _sain_ au moins depuis l’an 300 de notre ère; ce texte n’a aucune trace de points-voyelles, etc., etc. L’auteur de l’_Arcanum Punctationis_ continue d’exposer ses preuves dans la fin de ce chapitre, et dans le suivant, chapitre VII, page 40, etc.; il démontre, par nombre de passages concluans, que ni Origène, né l’an 185 de notre ère, ni Jérôme, mort après l’an 400, n’ont donné la moindre indication de l’existence des _points_ à cette époque. Au chapitre IX, page 58, passant en revue le _Targum_ de Onkelos, écrit un peu avant notre ère, et celui de Jonathan, vers l’an 200, il montre que s’ils eussent lu un texte ponctué, ils n’auraient pas différé, comme ils le font, sur la lecture et le sens de plusieurs mots maintenant divers chez les Massorètes. Les traductions latines d’Aquila et de Jérôme lui fournissent les mêmes argumens; il continue dans le chapitre X, où il cite beaucoup de mots qui, écrits des mêmes lettres, ont été pris en des sens divers, parce qu’ils n’avaient pas de points-voyelles. Il cite ce passage de Jérôme, qui dit: «Il n’importe qu’on dise _salem_ ou _salim_, puisque rarement les Hébreux emploient les _lettres-voyelles_ au corps des mots (in medio verborum), et que, selon l’usage (volonté) des lieux et la diversité des pays, l’on prononce les mêmes mots par divers sons et accens.» L’interprétation de ce passage a égaré plusieurs savans, qui ont voulu donner aux mots _sons_ et _accens_ des acceptions forcées: la preuve qu’_accent_ signifie un _son vocal_, _une voyelle_, est que le même Jérôme dit ailleurs (Commentaire sur Amos, chapitre VIII): «_Bersabeæ_, selon les divers _accens_ qu’on lui donne, signifie puits du _serment_ ou de la _satiété_ ou du _septième_.» Il est évident que les _accens_ sont ici les petites voyelles, ainsi que je l’ai développé dans les préliminaires. Au chapitre XI, page 73, il discute les variantes diverses qui existent entre les textes et les manuscrits de chaque texte; il produit des mots en plus, des mots en moins, des lettres omises, des lettres surabondantes, etc. Les notes Qori et Kat eurent pour objet d’indiquer ou de corriger ces fautes; il est arrivé que les _correcteurs_ ont quelquefois laissé en blanc la place d’un mot, en y posant seulement les points-voyelles qui lui conviennent: il se récrie sur le procédé _étrange_ des massorètes qui ont appliqué à un mot désigné, la ponctuation d’un autre établi par eux en marge, et cela répété de manière à prouver que ce n’est point par erreur, mais par dessein prémédité. Les talmudistes citent cinq accidens de cette espèce en _toute l’écriture_; aujourd’hui l’on en compte onze. Il est encore arrivé que le texte portant des mots trop grossiers, les _annotateurs_ se sont permis de les changer; notre auteur en cite des exemples dans le discours du général assyrien, qui, parlant aux gens du roi Ezéchias, emploie le mot ɦɑRaïH_e_m, qui signifie _leur merde_, et le mot šiNih_e_m, _pissat_, _urine_. Les docteurs ont substitué des mots signifiant l’_eau des pieds_ et les _excrémens_. Un autre genre d’altération, plus grave peut-être, a échappé aux recherches de notre savant critique: on lit au chap. XV verset 33 du livre Ier de Samuel le mot--ïŠsF--toutes les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et le Targum de Jonathan l’ont lu ïɑŠs_e_F, signifiant que, (Samuel) _hacha lui-même à coups répétés_ (le roi Agag). Aujourd’hui le texte hébreu veut lire ï_e_Šɑss_e_F avec le sens de _fit hacher par autrui_. Comment obtient-il cette lecture? par la seule addition du point _de redoublement_ (daghès), inséré dans l’s de ïŠsF. Et cette forme est bien plus arabe qu’hébraïque; mais, lorsque toutes les versions, depuis celle du roi Ptolémée, se sont accordées à lire ïɑŠs_e_F, n’est-il pas évident que ce sont les rabbins, qui, par _pudeur_ de l’acte atroce, se sont permis d’ajouter ce point si petit et si efficace? Qui pourra nous assurer que les Hébreux aient eu le _factitif_ des verbes, quand il est constant que le syrien ne l’a pas? D’autres fois des mots ont été mal-à-propos divisés ou joints. Par ex.: dans Ezéchiel, chap. 27, vers. 6, on lit: B_e_TaŠ_o_r_i_m traduit par _fille des Assyriens_, tandis qu’il faut lire B_e_-TaŠ_o_r_i_m signifiant: (des bancs de rameurs construits) en _bois de buis_[202]. [202] Les Bibles françaises de Paris, de Bâle et de Genève n’ont pas manqué de conserver cette faute. Enfin il cite les accidens nombreux d’une lettre écrite au lieu d’une autre (voy. pag. 79 et 80): les voyelles a, H, I, ω, sont surtout dans ce cas: le grammairien Elias a compté 488 mots ainsi altérés. La majeure partie de ces fautes est mentionnée par les _Talmudistes_, et par conséquent est très-ancienne, puisque les sages de Tibériade, ayant trouvé les manuscrits en cet état, n’ont osé rien y changer. Notre auteur, en son chapitre XIII, a payé tribut aux préjugés de son siècle, en ne voulant reconnaître que _cinq_ voyelles absolues: comme il n’a eu aucune connaissance pratique de la prononciation arabe, il n’a pas eu d’idée juste sur la valeur ni des grandes, ni des petites voyelles; il termine son livre par une longue discussion des objections opiniâtres qui étaient faites à cette époque, et qui aujourd’hui ne méritent pas même de mention. _Sur la Bible vulgate.--Ses sources et ses antécédens._ On parle souvent de la bible vulgate, en distinguant la vulgate ancienne de la vulgate moderne: bien des personnes ne savent pas clairement ce que c’est; le voici: Lorsque le christianisme commença d’acquérir des sectateurs lettrés, c’est-à-dire, vers la fin du deuxième siècle, ce fut, parmi eux, une émulation de traduire l’ancien Testament en latin; mais comme ils ne savaient pas l’hébreu et que le grec leur était usuel, leurs traductions latines furent toutes faites sur les copies grecques: à cette époque le texte hébreu était pour ainsi dire décrédité. L’une de ces traductions, plus estimée par les anciens docteurs ou pères de l’Église, est devenue ce qu’on appelle _première vulgate_ sans nom d’auteur. Ensuite, combinée avec la traduction de saint Jérôme, elle est devenue la vulgate actuelle, consacrée par une assemblée encore assez récente, de théologiens italiens, dont la presque totalité ne savait pas un mot d’hébreu. Il est remarquable que la traduction de saint Jérôme n’eut aucun crédit de son temps; qu’elle fut vivement blâmée par saint Augustin et autres pères éminens de l’Église: si aujourd’hui elle est canonisée par les théologiens dominans, quels sont les vrais infaillibles, ou de ceux-là qui disent _noir_, ou de ceux-ci qui disent _blanc_? Un utile ouvrage serait une impartiale histoire des livres juifs considérés en leur origine, en leurs divers textes et versions. Il paraît que, depuis cinquante ans, les universités allemandes ont produit beaucoup de bons matériaux pour cet édifice. En France, notre vieille école est toujours sorbonnique, c’est-à-dire, fixe dans les vieilles idées et à peu près hostile pour les nouvelles. Néanmoins, en recueillant les aperçus les plus raisonnables de quelques esprits indépendans, nous commençons à voir, comme assez clairement prouvés, les faits suivants: 1º Que le Pentateuque actuel n’est point l’ouvrage immédiat de Moïse, comme l’ont tardivement décidé de _prétendus infaillibles_; mais que, contenant réellement des pièces originales venues de ce législateur, leur assemblage et leur union à d’autres pièces posthumes, ont été l’ouvrage du grand-prêtre Helqîah, tuteur du roi Josiah, et régent du royaume de Juda, pendant la minorité de ce prince; 2º Qu’il n’est pas probable que des manuscrits de papyrus, tels qu’ils furent usités au temps de Moïse, aient pu se conserver pendant près de huit cents ans, dans un climat aussi rongeur que celui de Jérusalem, où les vers et les mites dévorent tous les matériaux des livres avec une incroyable activité; qu’il est plus naturel de penser que des copies en avaient été faites au temps des rois David ou Salomon, encore que l’absolu silence de leurs archives soit un grand préjugé contraire; 3º Qu’il paraît démontré que ce fut le grand prêtre Helqîah qui, vers l’an 621 avant notre ère, mit au jour pour la première fois le _Livre de la loi_, nommé aujourd’hui _Pentateuque_, compilé et rédigé par lui, ou sous sa direction, par des prêtres dont Jérémie est indiqué avoir été l’un[203]; [203] _Voyez_ le tome I des _Recherches nouvelles sur l’Histoire ancienne_. 4º Que le manuscrit autographe, envoyé par Helqîah au roi Josiah, selon qu’il est écrit au _Livre des rois_, lib. II, chap. 22, fut écrit en lettres phéniciennes, dites aujourd’hui samaritaines (sans idée de points-voyelles); 5º Que ce manuscrit a été le prototype unique de tout ce qui, depuis, a pu être publié de semblable; 6º Que, confié à la garde des prêtres, il a dû être difficile d’en multiplier les copies, vu leur caractère mystérieux et jaloux; et que cependant il a dû en être tiré quelques-unes, puisque ce fut un devoir imposé au roi d’en tirer _copie de sa propre main pour son usage_ (ainsi qu’il est dit au _Deutéronome_, chap. 17, verset 18 et 19). D’ailleurs quelques personnages éminens par leurs richesses et leur zèle ont dû avoir le désir de posséder un livre aussi précieux. Ici la richesse a été une condition nécessaire, vu l’extrême cherté des livres anciens[204]; [204] Un beau manuscrit du Pentateuque a dû passer 3000 fr. 7º Qu’il y a eu un grand intérêt et assez de facilité de sauver cet ouvrage, lors de la prise de Jérusalem et de la captivité au pays de Babylone (cinq cent quatre-vingt-sept ans avant notre ère, et trente et un an depuis Helqîah); 8º Qu’après le retour de la captivité (vers l’an 450 avant notre ère), le lévite Ezdras a certainement eu à sa disposition un exemplaire du _Pentateuque_, et qu’il a pu en avoir plus d’un; 9º Que ce prêtre en ayant opéré la transcription et refonte en caractères chaldéens (notre hébreu actuel), son nouveau manuscrit devint le prototype dominant parmi les Juifs; mais qu’il ne s’ensuit pas de là que les copies de Helqîah aient été immédiatement détruites ou n’aient plus été consultées; 10º Qu’au contraire il est possible qu’elles l’aient été par les traducteurs du texte grec, composé environ 180 ans plus tard (vers l’an 277 avant notre ère), en sorte que l’autorité de ce texte ne saurait être mise légèrement au dessus de l’hébreu lui-même; 11º Que le texte dit _samaritain_ a pu émaner directement des copies de Helqîah, par la voie des Saducéens, et cependant avoir reçu quelques corrections posthumes de la part de ses conservateurs, qui l’auraient confronté au grec ou à l’hébreu d’Ezdras; 12º Qu’en considérant la traduction libre et quelquefois inexacte du grec que nous possédons, on est obligé de croire que ses auteurs n’ont pas parfaitement compris la langue hébraïque, ou qu’ils ont été peu scrupuleux envers un livre que le temps et l’engouement n’avaient pas encore consacré; 13º Que, malgré ses défauts, le texte grec, dans les premiers temps du christianisme, fut généralement préféré à l’hébreu; 14º Que les copies de l’un et de l’autre, multipliées successivement, reçurent les altérations inévitables en ce genre de travail, et que, par ses altérations, il est devenu impossible de dire laquelle, ou si aucune, est conforme au manuscrit d’Ezdras; 15º Qu’Ezdras, dans sa transcription, ayant été le maître absolu de faire tels changemens et corrections qu’il lui a plu, même aux copies de Helqîah, nous n’avons aucune certitude de posséder l’ouvrage autographe de celui-ci; 16º Que les énormes différences de la chronologie anté-diluvienne qui se trouvent maintenant entre les trois textes hébreu, grec, et samaritain, ne peuvent être attribuées à des fautes de copiste, mais à une intention préméditée de reculer la fin du monde, qui, selon une croyance populaire en cette partie de l’Asie, devait clore la période de 6000 ans, alors très-avancée; et, parce que le grec et le samaritain ont conservé le nombre des années le plus considérable, il y aurait lieu d’attribuer la suppression des quinze cents ans de l’hébreu au sanhédrin des princes Asmonéens, environ un siècle et demi avant notre ère, et il y aurait une analogie frappante entre cette opération et celle qui fut faite chez les Perses au temps d’Ardschir Ier, vers les années 226 à 230 de notre ère, où les mages, de concert avec ce roi, supprimèrent trois cents ans de la série des rois Parthes; 17º Que les livres juifs, dans leurs moyens de transmission, de transcription et traduction, n’ont différé en rien de tous les autres livres dits _profanes_ qui nous sont venus de l’antiquité, en sorte que l’on ne voit ni sur quoi se fonde, ni à quoi sert le moyen d’invention surnaturelle qu’une aveugle passion a imaginé de leur attribuer; 18º Enfin, l’imprimerie employée en Europe depuis trois siècles n’a pas empêché que de nouvelles altérations s’introduisissent dans les livres juifs, puisque leurs traducteurs, surtout français et anglais, se sont permis de changer le sens de plusieurs mots et passages, contre l’autorité de toutes les anciennes versions, et contre le génie de la langue originale elle-même; je n’en citerai qu’un exemple capable de donner une idée des autres. On lit au _Deutéronome_, chap. 1, vers. 1 et 5, et chap. 4, vers. 46: Ce sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël _au-delà_ du Jourdain: cette expression _au-delà_ est répétée trois fois. Les versions grecque, latine, syriaque, arabe, et la paraphrase de Jonathan sont toutes d’accord sur ce mot _au-delà_ du Jourdain. Le mot hébreu B_e_-ăB_e_R comporte si positivement ce sens, que c’est par cette raison que les Israélites reçurent ou prirent le nom d’Hébreux ăberim, c’est-à-dire, d’hommes venus d’_au-delà_ de l’Euphrate (d’où vint réellement leur auteur, Abraham). Eh bien! malgré toutes ces autorités, la Bible française de Lemaitre de Sacy, approuvée, en 1701, par les autorités ecclésiastiques, a commencé de traduire _au-deçà_, n’osant dire _en-deçà_, et les Bibles françaises, l’une des _pasteurs de Genève_, imprimée à Paris en 1805, l’autre des protestans, imprimée à Bâle en 1818, ont franchi le pas, et traduit _en-deçà_. Pourquoi ce faux matériel? parce que nos modernes théologiens se sont aperçus que le mot _au-delà_ plaçait le narrateur sur la rive _ouest_ du Jourdain (à Jérusalem); or, comme Moïse n’est jamais venu de ce côté, et qu’ils veulent absolument le constituer _narrateur_ immédiat, ils aiment mieux faire des faux matériels que de renoncer à leurs décrets; maintenant, si des hommes, d’ailleurs éclairés, se permettent de telles violations en face du public, sur des imprimés, qu’on juge de ce qu’a osé l’ignorance fanatique sur des manuscrits qui n’avaient que peu de témoins. Que de livres, que de passages _assassinés_ pour _exterminer_ les témoins de vérités contrariantes! L’ardente dévotion des biblistes anglais est allée plus loin: ouvrez la bible de Wil. _Tyndale_, traduite par ordre du roi Henri VIII, imprimée vers 1549, petit in-folio, beaux caractères gothiques, vous lirez, au chap. 1, et au chap. 5, première colonne du verso de la page 93, XCIII et XCVI recto: Moïse parla à Israël: _on the other syde Jordan_, sur l’autre _côté_ du Jourdain, ce qui est bien littéralement _au-delà_. Actuellement, comparez la Bible moderne publiée par la société établie à Londres en 1804, _traduite par ordre spécial de Sa Majesté_, et imprimée, petit _in-4º_, stéréotype, à Cambridge, vous lirez aux endroits cités sans nombre de page (ces docteurs n’ayant pas trouvé convenable de les coter, plus que l’année de l’impression), vous trouverez, dis-je: ce _sont ici les paroles que Moïse dit à tout Israël: on this syde Jordan_, de _ce côté_ du Jourdain, c’est-à-dire, _en-deçà_. Le contraste est manifeste, le faux matériel est saillant; si un tel délit avait lieu dans un acte du parlement, dans un titre de famille, que prononcerait un jury anglais? Chez nous il serait grave; au reste, scrutez cette Bible anglicane si vantée, et vous y trouverez cent altérations aussi graves du texte hébreu; et voilà ce livre dont on répand un demi-million d’exemplaires dans l’Asie et dans l’Amérique, jusqu’aux îles de la mer du Sud! Mais ce livre est une clef _sourde_ qui ouvre les portes des nations; par lui, avec lui on leur glisse pieusement des marchandises, des baïonnettes, et des chaînes. Qu’importe la vérité? Il est plein de récits qui choquent la pudeur, qui heurtent la justice. Qu’importe la morale? Le fait est que tous ces manufacturiers de bibles, ces colporteurs de religion, ne sont que des aventuriers spéculateurs, qui rêvent au fond du cœur de petites dominations à la jésuite, en des pays neufs et niais. Princes prudents, défiez-vous de ces hommes à _sandales_ qui, d’abord prosternés aux vôtres, ont fini par vous faire baiser la leur! Peuples simples, défiez-vous de ces hommes qui, en se présentant avec l’_anneau_ et le _filet_ du pêcheur, insinuent qu’ils vous regardent comme des poissons. Ces gens-là n’ont à vous donner pour pâture que la _coque de Levant_[205]. [205] Drogue enivrante qui trouble _l’instinct_ du poisson à _se conserver_, comme la crédulité trouble _l’instinct_ de l’homme à _raisonner_. Ce poison est indigène du Levant, d’où il s’est répandu dans le monde par la main des Juifs et adhérens..... VUES NOUVELLES SUR L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ORIENTALES. L’enseignement des langues _orientales_, dans les divers états de l’Europe, doit se considérer sous un double point de vue; 1º Comme un moyen de fournir des _drogmans_[206] ou _interprètes_ à la diplomatie du gouvernement, et au commerce de la nation; [206] Mot qui nous vient de l’italien _dragomanno_, lequel n’est lui-même qu’une altération de l’arabe _targoman_, _interprète_, homme qui _explique_. 2º Comme un moyen de fournir des traducteurs aux manuscrits asiatiques, acquis à grands frais pour enrichir les bibliothèques publiques. Sous le premier rapport, la culture des langues orientales ou asiatiques mérite d’autant plus de fixer l’attention d’un gouvernement, que, par leur nature, elles exigent une éducation particulière, poursuivie de longue main, et que, si l’on ne prend pas la précaution de former une pépinière d’interprètes, on doit renoncer aux relations commerciales et politiques avec les peuples et les états de l’Asie qui ne prennent aucun soin semblable. Sous le second rapport, il est encore nécessaire d’assurer un état fixe, utile et honorable, aux hommes qui se dévouent à un genre d’étude très-difficile, qui les isole de tout autre. Le zèle religieux engagea plusieurs souverains d’Europe, dans les deux ou trois derniers siècles, à favoriser de préférence cette seconde branche pour arriver à une plus exacte connaissance des livres juifs, base de notre théologie. Les premiers moyens employés furent efficaces, parce qu’ils furent judicieux: sous l’influence de Rome, on fit venir d’Asie des indigènes arabes et syriens, qui, tels que les _Gabriel Sionita_ et _Abraham Echellensis_, furent des traducteurs et des professeurs compétents et habiles; à leur suite, vinrent des _Drogmans_, consommés en pratique, tels que les _Galland_, les _Cardonne_, les _Legrand_, qui firent entendre à leurs auditeurs le langage dans sa pureté. Les gouvernans, qui, par eux-mêmes, ne voient pas clair en cette matière, ont cru ensuite qu’à leur défaut, ils pouvaient employer leurs disciples: cela s’est trouvé vrai plusieurs fois quant à la science de traduire, mais non quant à la science de parler, parce que ces disciples, nés français, n’ayant point voyagé, n’ont pu avoir d’idée exacte de cette dernière partie; et, comme néanmoins on leur a confié l’instruction et la formation des interprètes diplomatiques et commerciaux, il en est résulté un désordre de plus en plus grave. Si l’on nous disait qu’à Pékin, le gouvernement, pour continuer l’école française des Jésuites éteints, a pris quelques jeunes Chinois, leurs élèves, qui ne prononcent ni _d_, ni _r_, ni _v_, afin d’en former des professeurs et une école de la langue française; que pour directeur il leur a donné un Japonais ayant vécu trois ans, non pas tant à Paris qu’à la Bastille, cela nous paraîtrait d’un ridicule _mantchou_: eh bien! avec tout notre esprit, c’est notre cas. Nous avons à Paris un établissement appelé les _Jeunes de langues_ (ci-devant les _Arméniens_); ils sont au nombre de douze: le bureau des affaires étrangères les choisit parmi ses protégés; le gouvernement fait tous les frais de leur éducation; ils sont destinés à vivre en Turkie, en Arabie, en Perse. Pour leur enseigner le turk, le persan, l’arabe, on les place dans un collége où tout parle français et latin; un seul maître leur donne trois ou quatre leçons par semaine des langues qu’ils doivent spécialement apprendre, et ce maître est un _allemand_, qui a vécu trois ans, non pas dans Constantinople, mais dans la prison des Sept-Tours; il est bien vrai qu’en sa personne, en sa moralité, c’est un homme digne d’estime, mais il n’en est pas moins un national _allemand enseignant le turk à des Français_[207]. Aussi qu’est-il arrivé et qu’arrive-t-il-encore? que ces jeunes gens, apprenant avec peine des langues difficiles, contractent des habitudes vicieuses de prononciation, lesquelles, à leur arrivée en Turkie, les rendent ridicules et à peu près inintelligibles; d’où résulte de leur part un juste découragement, au moyen duquel, depuis la prétendue restauration de cette école, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, il n’en est pas sorti deux sujets dignes de remarque. On se récriera contre ce tableau; qu’on le démente. [207] Pour compléter la bizarrerie, le nom allemand de ce professeur, interprète officiel, lu en chancellerie turke, est une injure signifiant _l’infidèle_, _l’apostat_, et voilà notre tact. A l’égard des chaires de langues arabe, turke, persane, chinoise, tartare, malaise, hébraïque, chaldaïque, syriaque, établies au collège de France au nombre de six, il est de fait que, chaque année, leurs cours respectifs commencent avec dix ou douze élèves au plus, et que trois mois après il n’en reste pas plus de deux ou trois, de manière qu’en résultat, l’on peut dire que le produit scientifique, s’il n’est pas nul, est bien peu de chose comparé à la dépense du trésor public et à la munificence du gouvernement. Cette munificence et cette dépense reçoivent encore un double emploi par l’institution d’assez fraîche date d’une école spéciale près la bibliothèque du roi. Cinq professeurs y sont entretenus pour le persan, le malais, l’arabe, le turk, et l’arménien: l’on ne peut nier que de cette école il ne soit sorti depuis vingt ans plusieurs sujets distingués; mais, parce que cette école dépend du ministère de l’intérieur, et que le placement des sujets se fait par le ministère des affaires étrangères, on a remarqué qu’être élève de la _bibliothèque_ est un titre d’exclusion, surtout quand on annonce des dispositions capables d’éclipser les faibles protégés de _langues_.--Je ne dis rien du double emploi des dépenses; ce n’est pas quand il y a cent millions à économiser dans les prodigalités des hautes branches, que je chicanerai sur quelques mille francs de luxe en instruction. Depuis longues années, ayant acquis des notions théoriques et pratiques sur cette matière, ayant eu la volonté de me rendre utile et le temps d’en méditer les moyens, j’ai conçu des idées et un plan que je soumets à l’attention, à la censure publiques: ses détails sont imparfaits, je le sais; les autorités compétentes en feront peu de cas, j’en conviens; mais parce que, dans les chances de l’avenir, il peut quelque jour se trouver un administrateur hors de la routine, je me suis fait un devoir de consigner ici mes rêveries. 1º Dans mon plan, il serait formé un _Lycée asiatique_, partagé en deux _sections_ ou _colléges_; l’une appelée _collége des Drogmans_ ou _Interprètes_; l’autre _collége des Traducteurs_. 2º Le collége des Drogmans serait placé dans Marseille, ou le plus près possible de cette ville, parce qu’étant destiné à l’enseignement pratique des langues du Levant, il doit être placé là où se trouvent les plus grands moyens de cette pratique, là où abordent, où vivent nos nationaux qui ont passé des années au Levant, et les indigènes du Levant qui viennent commercer à Marseille. 3º Le collége des Traducteurs resterait placé à Paris, où l’abondance des livres et les secours littéraires de tout genre lui fournissent des moyens et les alimens qu’il ne trouverait pas ailleurs. 4º Le collége des Drogmans aurait des professeurs, d’abord au nombre de quatre, savoir: un pour le turk, un pour le persan, un pour l’arabe barbaresque, et l’autre pour l’arabe d’Égypte, de Syrie, etc. Ces professeurs seraient nés dans les langues qu’ils enseigneraient, sans égard à leurs opinions religieuses, dont ils conserveraient une raisonnable liberté. 5º Tout professeur serait tenu de savoir deux langues asiatiques, l’un le turk et l’arabe, l’autre le persan et l’arabe, parce que cette dernière est devenue partie intégrante des deux autres. 6º Si d’abord ils n’entendaient pas le français, on leur donnerait pour adjoints des Français sachant la langue de chacun d’eux. 7º L’établissement des Jeunes de langues, qui est à Paris, serait fondu dans celui-là: les dix ou douze places que le gouvernement y solde seraient occupées de préférence par les enfans des drogmans, chanceliers, consuls français, dont les services au Levant auraient le mieux mérité ce genre de récompense. 8º Ces jeunes gens arriveraient à l’âge de dix ans au plus tôt, de douze au plus tard, et déjà ils apporteraient un fonds très-précieux de langage, puisque dans nos échelles du Levant, tous les enfans de résidents parlent trois et quatre langues sans confusion d’aucune. 9º A ce premier fond du collége, se joindrait un nombre de pensionnaires que fourniraient, de leur plein gré, les négocians français qui font ou voudraient faire le commerce du Levant. 10º Le nombre total de ces élèves ne devrait pas d’abord s’élever au-delà de quarante ou cinquante, afin qu’ils reçussent des soins suffisans. 11º La méthode serait celle de l’enseignement mutuel. 12º L’on n’enseignerait pas d’abord _officiellement_ la méthode de _transcription_ en _caractères européens_, dont j’ai tracé le plan, mais on la ferait connaître _librement_ aux professeurs et aux élèves, qui en feraient usage à volonté, sauf, lorsqu’elle aurait pris consistance, à la faire entrer dans l’enseignement régulier. 13º Toutes les langues enseignées dans ce collége seraient apprises, d’abord, par la seule pratique, par l’usage familier de toute la vie domestique. Ce ne serait que plus tard, vers l’âge de quinze ans, lorsque le raisonnement se développe chez les jeunes gens, que les principes grammaticaux et scientifiques leur seraient démontrés méthodiquement. L’expérience a prouvé, et prouve chaque jour, que les pauvres enfans n’entendent rien à leur _rudiment classique_, qu’ils ne sont que de petits perroquets, répétant ce qu’ils ne comprennent point, et perdant, avec labeur et larmes, un temps précieux, qui s’emploierait si bien à leur apprendre des choses agréables et utiles. 14º Les serviteurs de cette maison seraient, autant que possible, des gens nés dans les langues que l’on y apprendrait. 15º L’édifice devrait avoir une enceinte de cours et de jardins suffisante, et occuper un local isolé de tout autre, soumis à un régime particulier, adapté à son but. 16º Tout le système financier et administratif de cette maison serait sous la surveillance d’un comité nommé par le commerce de Marseille. Quand les habitans d’une ville ont eu le bon esprit d’organiser une administration comme celle du Lazareth de santé, l’on peut s’en reposer sur eux pour une institution nouvelle, même très-compliquée. 17º L’enseignement consisterait tout entier en sciences physiques, géographiques, mathématiques, dessin, et pratique du commerce; et ce qu’on appelle littérature serait réservé pour le dernier terme de l’éducation, et laissé au goût de chaque élève. 18º Le culte serait une chose à part, soumise à la volonté des parens ou des individus libres; il n’aurait pas la publicité capable d’éveiller le choc des opinions et des passions. 19º Les travaux consisteraient sur-tout à lire, à traduire, en langues orientales, les meilleurs livres européens dans les sciences exactes, dans les arts utiles, et en tout ce qui peut contribuer à éclairer, à civiliser une nation. Ces traductions seraient imprimées ou lithographiées, pour être répandues dans le Levant, où leur débit deviendrait une branche importante de commerce. 20º La loi prononcerait une immunité de conscription militaire pour cet établissement. 21º Elle autoriserait aussi les dons quelconques, même de biens-fonds, par legs testamentaires ou autrement, que des particuliers généreux offriraient à cet établissement, sauf à les clore à une certaine latitude. 22º Lorsque les élèves auraient acquis l’âge et les connaissances capables de les mettre en service, ils seraient envoyés à leur destination. A cette époque, ils prendraient l’engagement envers le collége, à mesure qu’ils monteraient en grade d’emploi et de fortune, d’envoyer annuellement pour tribut de gratitude, et pour lien de fraternité, une très-petite portion déterminée de leur revenu, laquelle portion serait fixée par un règlement. 23º A l’égard du collége des traducteurs séant à Paris, il serait composé de _douze_ membres au plus, et de _huit_ au moins; sur ce nombre, deux seulement seraient qualifiés professeurs, savoir: l’un d’_hébreu_, l’autre de _sanskrit_. 24º Le professeur d’hébreu serait tenu, par condition nécessaire, de savoir l’_arabe littéral_ et _vulgaire_, et, à une date donnée, d’avoir passé deux ou trois ans en pays arabe; en outre, il aurait une idée suffisante du _syriaque_, du _chaldéen_ et de l’_éthiopien_, qui n’en sont que des appendices. 25º Le professeur de _sanskrit_ aurait une notion pratique de celui des dialectes actuels de l’Inde qui s’en écarte le moins. 26º Par la suite, on pourrait instituer une chaire nouvelle pour quelque autre langue devenue utile. 27º Quant aux huit ou dix autres membres, ils auraient le titre de _professeurs honoraires_; ils pourraient tenir des cours privés, mais non publics. Leurs travaux consisteraient, 1º à terminer les notices des meilleurs livres orientaux qui nous restent à connaître[208], même à traduire ceux qui pourraient le mériter; 2º à traduire en langue asiatique quelconque de bons livres élémentaires de nos sciences d’Europe, et cela concurremment et d’accord avec le collége de Marseille. [208] Par exemple: le manuscrit arabe numéroté 695, intitulé: _Miroir de l’Empire des Mamelouks_, sultans d’Égypte, par _Kalîl_, fils de _Châin et Zâher_, visir de _Malek-el-Acheraf_. Ce manuscrit avait été traduit en entier par feu M. _Venture_; et cette traduction s’est trouvée perdue par la faute d’une servante. 28º Chaque année ce collége rendrait un compte de ses travaux, dans les séances publiques, tantôt de l’Académie Française, tantôt de l’Académie des Inscriptions, auxquelles ses membres pourraient être agrégés. 29º Le traitement de ces membres, professeurs ou traducteurs, serait composé de deux parties, l’une fixe, l’autre casuelle; cette dernière composée de gratifications, qui leur seraient allouées dans la proportion de leurs travaux utiles. 30º Une suffisante quantité des caractères orientaux qui appartiennent au gouvernement serait mise à la disposition tant de ce collége que de celui de Marseille; chacun d’eux aurait son imprimeur particulier, avec la seule obligation d’user paternellement desdits caractères, et de payer un droit modique pour leur entretien[209]. [209] L’un des moyens de tuer la littérature orientale a été de la mettre dans la dépendance exclusive de l’Imprimerie Royale. Ce gigantesque établissement, accablé de travaux politiques, est dans l’impossibilité de donner des soins suffisans à d’autres branches: aussi, le moindre ouvrage y reste des années; et, de plus, l’esprit dominateur de quelques individus n’accorde pas même aux auteurs la permission de suivre leur propre orthographe. 31º A l’époque où serait organisé le collége de Marseille, toutes les chaires et places actuelles des orientalistes à Paris seraient fondues sous la nouvelle forme. Les anciens possesseurs y seraient placés; mais, à chaque vacance qui arriverait, la place serait donnée par concours au sujet le plus capable. 32º A ce concours seraient surtout appelés les drogmans et interprètes ayant servi un certain nombre d’années, soit au Levant, soit au collége de Marseille, et qui, à titre de vétérans, désireraient se livrer à la littérature théorique. Dans cette mutation, ils conserveraient une partie de leur premier traitement. 33º Ces habiles vétérans seraient surtout destinés à remplir un noble service d’hospitalité et d’équité nationale dont on ne s’est point assez occupé.--Lorsqu’il arrive à Paris des Asiatiques de classe marquante, comme il y en a eu depuis vingt ans plusieurs, et spécialement des Persans, qui répugnent moins que les Turks à voyager chez les _infidèles_, leur position domestique et civile est vraiment pénible: ne comprenant point la langue, n’étant point compris, ils sont des _sourds et muets_ isolés au milieu d’une active population: ils trouvent à chaque pas, à chaque affaire, mille obstacles et difficultés. S’ils réclament le secours d’interprètes non officiels, cela les expose à plusieurs désagrémens: il faut donc qu’ils se restreignent aux officiels.--Il y a environ quinze ans, lorsqu’un envoyé de Fetah-Ali, roi de Perse, vint à Paris, lui et les siens se plaignirent de ne point comprendre ces interprètes, et de n’en être point compris: ceux-ci disent que c’est un nouveau persan différent de celui des livres; mais toujours est-ce la langue courante. Il résulte de ceci des inconvéniens dont je puis citer un fâcheux exemple présent. Il y a déjà plus de huit mois, un marchand persan, de rite musulman, se présenta à la douane de nos frontières du Rhin, muni d’une lettre d’Abbas-Mirza, fils du roi de Perse: il était porteur d’une quantité assez considérable de schals cachemire; à tort ou à raison, on l’inculpa de contrebande; on saisit sa marchandise: il est venu à Paris réclamer et solliciter; il n’est guère plus avancé que le premier jour. De deux choses l’une: ou il est dans le cas d’être saisi, et l’on a eu un tort extrême d’aggraver ses pertes de toutes les dépenses d’un séjour de huit mois; ou il n’est pas coupable de contrebande, et l’on a commis une criante injustice de le traîner huit mois. Si tel cas nous arrivait à Maroc ou à Alger, quels seraient nos cris sur les mœurs barbares? Nous, que sommes-nous? Dans l’organisation du collége de Paris, telle que je la suppose, des vétérans-pratiques n’éprouveraient pas les embarras de nos théoriciens: conversant aisément avec les Orientaux, ils deviendraient leurs avocats, leurs guides; et ce noble but serait surtout atteint si l’on rassemblait tout leur corps dans un même logement, qui formerait comme une colonie asiatique: là, les étrangers trouveraient, à chaque instant du jour, distraction, instruction, appui: ces soins ne seraient pas aussi perdus qu’on pourrait le croire pour les intérêts du commerce et de la politique. 34º Un commissaire spécial, conseiller-d’état, serait chargé de toute cette organisation, de concert avec le comité de Marseille. Une fois terminée, il resterait l’agent intermédiaire des ordres et relations du gouvernement vis-à-vis des deux colléges; il dépendrait d’un seul ministère qui devrait être celui des _Affaires étrangères_. Il n’y aurait plus le morcellement actuel de nos institutions orientales, entre ce département et ceux de la Marine et de l’Intérieur. 35º A dater d’une époque qui serait fixée, ce commissaire serait tenu d’avoir voyagé au moins deux ans, soit en Barbarie, soit en Égypte et Syrie, ou autres parties de l’empire turk. Il y aurait sans doute beaucoup d’autres dispositions nécessaires à établir, mais c’est assez en ce moment d’avoir tracé ce canevas. Dans l’état présent des finances publiques, dans la direction que suivent les affaires, l’exécution n’est pas au rang des choses prochaines ou probables: le temps peut l’amener. Qui sait si, dans l’activité que le progrès des lumières donne à l’industrie et à la bienfaisance nationale, il ne se trouvera pas quelque esprit spéculateur, quelque individu riche et philanthrope, qui, sur mon esquisse rapide, combinant un projet vaste et régulier, ne provoquera pas une association d’hommes bienfaisans comme lui, une souscription d’actionnaires intéressés au succès de la chose, et qui réaliseront ce qu’on peut appeler mon rêve? Qui sait jusqu’où s’étendrait l’utilité, même commerciale; jusqu’où se porterait le succès politique d’un établissement d’un genre nouveau, dans lequel les Grecs de Morée et d’Asie, les riches négocians arméniens, syriens, égyptiens, barbaresques, auraient la faculté d’envoyer leurs enfans recevoir une éducation qu’ils ne sauraient trouver dans leur pays, pour les voir revenir riches des sciences européennes? Qui sait les résultats qu’auraient ces premiers germes multipliés d’année en année sur la civilisation de l’Asie? Il y a cent ans l’on riait des rêves de l’abbé de Saint-Pierre, et ils sont dépassés! Où sera et que sera l’Europe dans cent ans d’ici? Un tel établissement serait praticable également à Livourne et à Trieste. Quelque part qu’il se fasse, j’oserais lui prédire des succès qui indemniseront largement le gouvernement qui le tentera. FIN. * * * * * TABLE DES MATIÈRES L’ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES. ÉPITRE DÉDICATOIRE à l’honorable Société asiatique, séante à Calcuta. VII CHAPITRE PREMIER. Définitions et Principes. 1 § Ier. 1 § II. De la Voyelle. 5 § III. De la Consonne. 10 § IV. Résumé du Chapitre. 16 CHAPITRE II. Recensement de toutes les Voyelles usitées en Europe. 22 § Ier. Origine commune des Alfabets de l’Europe moderne. 22 § II. Détail des Voyelles européennes. 24 CHAPITRE III. Détail des Consonnes. 59 CHAPITRE IV. 93 § Ier. Des Alfabets asiatiques, et spécialement de l’Alfabet arabe, et de ses analogues. 93 § II. Grammaire Arabe de M. de Sacy, Chap. Ier: Des sons et des articulations de l’alfabet arabe. 99 § III. Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe. 106 § IV. Définition des points-voyelles ou motions, et des points diacritiques ou différentiels. 112 § V. Système du grammairien K’alîl. 119 § VI. Signes orthographiques, djazm, hamza, tašdid, etc. 129 CHAPITRE V. 139 § Ier. Des Consonnes arabes. 139 § II. Transcription des Consonnes arabes. 151 § III. Transcription des Voyelles arabes. 156 [Exemple de transcription selon les méthodes de Chamberlayne et de Volney.] 162 [Pater Noster en arabe selon Chamberlayne et selon Volney.] 169 [Pater Noster en hébreu selon Chamberlayne et selon Volney.] 176 SIMPLIFICATION DES LANGUES ORIENTALES, OU MÉTHODE NOUVELLE ET FACILE D’APPRENDRE LES LANGUES ARABE, PERSANE ET TURKE, AVEC DES CARACTÈRES EUROPÉENS. DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 187 CHAPITRE PREMIER. De la Langue Arabe, de ses Prononciations, et de ses Lettres alfabétiques. 205 CHAPITRE II. 232 § Ier. Du Nom. 232 § II. Du Genre. 236 § III. Du Nombre. 241 § IV. Du Comparatif et du Superlatif. 245 CHAPITRE III. Des Pronoms personnels et possessifs, des Conjonctions et des Particules. 246 Des Pronoms démonstratifs. 250 Des Pronoms relatifs. 251 Des Particules conjonctives. 253 Des Particules disjonctives. 256 CHAPITRE IV. Des Verbes. 260 Conjugaison du Verbe régulier. 262 CHAPITRE V. Des Conjugaisons dérivées. 272 Conjugaisons dérivées du verbe régulier--actif 272 Passif du verbe régulier naʆar. 275 Verbes à quatre lettres. 278 CHAPITRE VI. Verbes sourds, ou à deuxième radicale privée de consonne et redoublée. 279 CHAPITRE VII. Des Verbes défectueux, ou qui ont des voyelles pour lettres radicales. 283 CHAPITRE VIII. Verbes imparfaits et doublement irréguliers. 298 PROVERBES ARABES. 303 L’HÉBREU SIMPLIFIÉ PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE DE C.-F. VOLNEY. ÉPITRE A MESSIEURS LES MEMBRES DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE. 321 NOTIONS PRÉLIMINAIRES. 327 § Ier. Qu’est-ce que l’Hébreu ou l’Idiome hébraïque? 327 § II. Origine probable de la Langue hébraïque. 336 § III. Structure de l’Hébreu dans sa Prononciation et son Écriture. 342 § IV. Remarques sur la Figure, la Valeur, le Nom et la Série des Lettres hébraïques. 348 § V. Des Voyelles et des Points-Voyelles dans la Langue hébraïque. 357 § VI. Suite des Points-Voyelles, leur Figure et leur Valeur. 373 CHAPITRE PREMIER. Des Lettres et de leur Prononciation. 385 CHAPITRE II. Des Pronoms personnels, ou des Mots exprimant la Personnalité. 388 CHAPITRE III. Des Pronoms Démonstratifs, Relatifs et Interrogatifs. 395 CHAPITRE IV. Des Particules, Prépositions, Conjonctions, etc. 399 CHAPITRE V. Des Noms. 405 CHAPITRE VI. Du Verbe en général. 411 CHAPITRE VII. Conjugaisons des Verbes. 423 Première conjugaison active. 424 Passif de la première conjugaison active. 429 Deuxième conjugaison active. 433 Passif de la deuxième conjugaison active. 435 Troisième conjugaison active. 437 Passif de la troisième conjugaison active. 440 Quatrième conjugaison active. 441 Observations et remarques générales. 443 CHAPITRE VIII. Des Verbes Irréguliers. 447 DE LA SYNTAXE. 454 TRADUCTION LITTÉRALE DU PSAUME, C’EST-A-DIRE DU CHANT CX, SELON L’HÉBREU, CIX, SELON LE LATIN. 465 NOTES. 474 VUES NOUVELLES SUR L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ORIENTALES. 496 TABLEAUX. L’ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES. I. Tableau général des voyelles usitées en Europe. 28 II. Tableau général des consonnes usitées en Europe. 90 III. Valeur (française) des voyelles (arabes) brèves, longues et diphthongues. 122 IV. Signes combinés par le grammairien K’alîl. 123 VI. Tableau comparé des méthodes de MM. Sacy, Langlès, Volney. 144 SIMPLIFICATION DES LANGUES ORIENTALES, OU MÉTHODE NOUVELLE ET FACILE D’APPRENDRE LES LANGUES ARABE, PERSANE ET TURKE, AVEC DES CARACTÈRES EUROPÉENS. 1. Alfabet arabe selon l’ordre vulgaire. 208 2. Alfabet arabe, transposé en caractères européens 219 3. Conjugaisons dérivées du verbe régulier. 272 L’HÉBREU SIMPLIFIÉ PAR LA MÉTHODE ALFABÉTIQUE DE C.-F. VOLNEY. I. Alfabet hébreu 345 III. Tableau des points voyelles juifs. 375 V. Tableau général des voyelles. 381 IV. Tableau des consonnes et voyelles alfabétiques de l’hébreu. 385 Pronoms hébreux. 389 +--------------------------------------------------------------------+ | | | Représentation des signes arabes et hébreux. | | | | Pour représenter les signes arabes et hébreux, l'auteur utilise | | certains signes qui n'ont pas de représentation UTF-8. Ils ont | | été remplacés ici par des signes UTF-8 aussi ressemblants que | | possible, selon le tableau suivant. L'original peut être consulté | | en ligne auprès de Gallica/Bibliothèque de France à l'adresse | | http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2015608. | | | | ả a avec une boucle initiale; | | đ d avec une boucle initiale; | | ḑ d cédille; | | ĕ e avec une boucle initiale; | | ģ g avec crochet supérieur droit; | | ɠ g allongé en haut à droite; | | ɦ h avec crochet supérieur gauche; | | Ҥ H avec barre transversale barrée; | | ħ h avec boucle initiale; | | ῶ ω (omega) surmonté d'un A ou d'un accent circonflexe; | | ῳ ω (omega) avec tiret vers le bas; | | ẛ ſ (ancien s long) avec point dessous; | | ʆ s avec boucle initiale; | | Ṣ, ṣ s souligné; | | ŝ s surmonté d'un petit ω; | | š s surmonté de brève (demi-lune); | | Ԏ T arrondi; | | ȶ t avec boucle initiale; | | ȥ z avec cédille; | | ʓ z arrondi avec boucle finale. | | | | Pour la représentation de l'hébreu, l'auteur utilise des petites | | majuscules qui dans cette version texte sont représentées par des | | majuscules normales. | | | | Pour simplifier la représentation des mots transcrits de l'arabe | | et de l'hébreu, le signe «ɑ» est utilisé pour représenter le _a_ | | italique. | | | +--------------------------------------------------------------------+ Corrections. Page XIV: «géné-néral» remplacé par «général» (du systême général des _sons parlés_). Page 14: «semblable» remplacé par «semblables» (Ce sont de semblables théories). Page 24: «europénnes» remplacé par «européennes» (_Détail des Voyelles européennes_). Page 25: «commes» remplacé par «comme» (comme les Français). Page 26: «fantastisques» remplacé par «fantastiques» (ont partout supposé des causes fantastiques). Page 28: «pronociation» remplacé par «prononciation» (dans la prononciation anglaise). Page 28: «cahos» remplacé par «chaos» (est un chaos d’irrégularités). Page 28, tableau Ier, ligne 9 sous EXEMPLES EN ALLEMAND: «bab-en» remplacé par «hab-en» (wass-_er_, ab-_er_, hab-en); ligne 14 sous EXEMPLES EN ANGLAIS: «neel» remplacé par «kneel» (heat, kneel, steal, meal, eat). Page 30: «sant» remplacé par «sans» (Ce sont sans doute les imprimeurs). Page 31: «seule» remplacé par «seul» (le seul de la langue italienne). Page 33: «semblabes» remplacé par «semblables» (De semblables différences existent). Page 38: «läben» remplacé par «leben»: comme _haben_ (avoir), _leben_ (vivre), _schlafen_ (dormir), etc. Page 42: «mack» remplacé par «make» (dans les mots _make_, faire). Page 42: «nons» remplacé par «nous» (que nous devons prononcer _mée-ke_). Page 43: «on» remplacé par «ou» (3º _âi_ ou _êi_ dans maître). Page 44: «bel» remplacé par «bell» (dans les mots anglais _red_, rouge; _bell_, cloche). Page 45: «mery» remplacé par «merry» (dans les mots _spirit_, _habit_, _fit_, _envy_, _sorry_, _merry_). Page 51: «on» remplacé par «ou» (ou _son_ émis par le seul canal du nez). Page 60: «sout» remplacé par «sont» (sont absolument de la même famille). Page 67: «espagnol» remplacé par «espagnole» (la lettre espagnole _ñ_ étant commode). Page 69: «reete» remplacé par «reste» (elle reste difficile à imiter). Page 70: «furr» remplacé par «fur»: dans les mots _sir_ (monsieur), _fur_ (fourrure). Page 72: «thinck» remplacé par «think» (dans les mots _thick_, _think_, _with_). Page 73: «épithètes» remplacé par «épithète» (ont proposé pour ces consonnes l’épithète de _chuchotantes_). Page 83: «habituelment» remplacé par «habituellement» (disait habituellement _tchetchun_ m’a _tchestchionné_). Page 91, note 35: «cousier» remplacé par «coursier» (le soleil _coursier vigoureux_) Page 92: «avc» remplacé par «avec» (il y a eu quelquefois permutation de l’_h_ avec l’_s_). Page 104: «inmédiatement» remplacé par «immédiatement» (s’il n’y joignait immédiatement des restrictions). Page 108: «ving» remplacé par «vingt» (fut élevé au nombre de vingt-huit lettres). Page 112: Le tableau Nº V mentionné à cette page et aux pages 138, 141 et 156 ne figure pas dans le document original de la Bibliothèque de France. Page 117: «520» remplacé par «510» (vers l’an 510, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant). Page 123, (tableau IV) rangée 10: «sur» remplacé par «sous» (_petit_ ou _sous_ a _guttural fait_ ŏ _guttural_) Page 136: «metttent» remplacé par «mettent» (un trait semblable à celui que les Espagnols mettent sur l’ñ). Page 141: Il faut sans doute lire «consonnes» au lieu de «voyelles» (les Turks rejettent toutes les particularités de ces voyelles). Page 141: «Horneman» remplacé par «Hornemann» (dans le voyage de _Hornemann_ en Afrique). Page 141: «Horneman» remplacé par «Hornemann» (la définition juste du local donné par _Hornemann_). Page 144, tableau VI: «_fat’ɦha_» remplacé par «_fat’ɦa_». Page 155: «chosi» remplacé par «choisi» (J’ai choisi un ɠ italique). Page 155: «toujous» remplacé par «toujours» (ayant presque toujours exprimé cette consonne par _s_): Page 165: «cahos» remplacé par «chaos» (forme un chaos inintelligible). Page 169: «vielle» remplacé par «vieille» (les vices nombreux de la vieille méthode). Page 170: «_tɑdɑxxel_» remplacé par «_tɑdɑχχel_» (_ωɑ la tɑdɑχχel-na fi el teɠarîb_). Page 173, note 100: «seut» remplacé par «seul» (au lieu de _lai_ par _fat’ha_; _lardhi_, d’un seul mot). Page 181: «jͤm» remplacé par «ẛͤm» (_abinω ẛͥ bͤ ẛͣmim[1] iͦqͣddͣẛ ẛͤm-kͣ_). Page 183: «appercevant» remplacé par «apercevant» (et d’avance apercevant ses heureux et immenses effets). Page 190: «ou» remplacé par «on» (sur notre _j_, et sur nos nasales _on_, _an_, _in_). Page 194: La planche 1re mentionnée ici, à la page 228 et dans la note 121 ne se trouve pas dans le livre (Voyez planche 1re). Page 215: «semblen» remplacé par «semblent» (et qu’ils semblent avoir fait une opération analogue). Page 216, tableau ligne 7: «au» remplacé par «ou» (aû _ou_ ô). Page 219, tableau Nº 2, ligne Voyelles, colonne Exemples: «commme» remplacé par «comme»; ligne Voyelles VII: (َ ) (fatha) remplacé par (ِ‎ )‏ (kesré); ligne Voyelles XI: «ĕml» remplacé par «ĕlm» (ĕlm ‏‏عِلمْ‎); ligne Aspirations II: «ج» (đja) remplacé par «خ» (χota). Page 223: «V» remplacé par «X» (Le nº X représente l’à guttural pur et simple). Page 227: «ذal» remplacé par «ȥal» (Le nº VIII représente le _ȥal_). Page 236: «xalifat» remplacé par «χalifat» (Il faut en excepter les deux mots _χalifat_, un kalife; _ảlamàt_, un savant). Page 239: «maῳiωxâ» remplacé par «maῳiωχâ» (kobriâ, _l’orgueil_; maῳiωχâ, _sénat_). Page 244: «boxɑlâ» remplacé par «boχɑlâ» (bɑχil _avare_, boχɑlâ). Page 254: «b’doxωl-ɑk» remplacé par «b’doχωl-ɑk» (b’doχωl-ɑk, _pour ton entrée_). Page 256: «dela» remplacé par «de là» (_Là_, honâk, honâlek; _de là_, men honâk). Page 257: «Apèrs» remplacé par «Après» (_Après que_, bảd-en, bảd-men, bảd-ma, lɑmma). Page 261: «majeurs» remplacé par «majeures» (les voyelles majeures qui en sont affectées). Page 269, note 127: inséré «el» (et el mɑγreb, _le couchant_). Page 272: «naʓar» remplacé par «naʆar» (les douze formes que présente ici le verbe naʆar). Page 293: «marhé» remplacé par «marché» (PRÉSENT ET FUTUR: ïͦsâr: _il est_ ou _sera_ marché); «t’ͦârω» remplacé par «t’ͦsârω» (PRÉSENT ET FUTUR: t’ͦsârω: _vous êtes marchés_). Page 294: «âz_à_t» remplacé par «γâz_à_t» (γâzͤⁿ _attaquant_. γâz_à_t _attaquante_). Page 299, note 136: «On» remplacé par «Ou» (Ou fait du mal, de la peine). Page 331: «frontièrs» remplacé par «frontières» (par les frontières de Perse, d’Arménie et d’Asie Mineure). Page 339: «motif» remplacé par «motifs» (Ce projet eut des motifs d’intérêt domestique). Page 345, tableau Ier, ligne 21: «th» remplacé par «sh» (Š š _ch_ français, _sh_ anglais, _sch_ allemand). Page 346: «étabie» remplacé par «établie» (est assez bien établie par la généalogie). Page 347: La planche Nº II ne se trouve pas dans le livre (j’en présente le tableau à la fin de ce volume dans la planche Nº II). Page 351, note 157: «un» remplacé par «une» (une note[F3] relative à ce sujet). Page 360, note 159: «leurs» remplacé par «leur» (sans être sortis de leur cabinet). Page 362: «le» remplacé par «les» (d’autres voyelles que celles marquées par les _points_). Page 370, note 166: «Esdras» remplacé par «Ezdras» (Quand Ezdras, 450 ans avant notre ère). Page 372: «sèicle» remplacé par «siècle» (au milieu du seizième siècle). Page 378: «tableau nº V» remplacé par «tableau nº IV» (_Voyez_ le tableau nº IV). Page 381: «apperçois» remplacé par «aperçois» (J’en aperçois la raison dans leur esprit). Page 385, tableau nº IV rangée 6: inséré «ו» (ו ω oû long); rangée 10: inséré «י» (י î et ï long); rangée 16: inséré «ע» (ע ă Ă ăïn, ă guttural). Page 399: inséré «a» (il y a un certain nombre de petits mots). Page 404: «et on l’écrit QɑM ou QɑM»: ainsi dans le texte. Page 416: «vielle» remplacé par «vieille» (en adoptant la vieille méthode des Orientaux). Page 422: «asbtraite» remplacé par «abstraite» (_Per-ire_ est une idée plus abstraite). Page 432: «le» remplacé par «les» (dans les mots _irruere_, _irrumpere_). Page 443: La numérotation du paragraphe VII semble erronée. Page 451: «parct» remplacé par «parce» (parce que la voyelle qui occupe le milieu). Page 451: «et on l’écrit QɑM ou QɑM»: ainsi dans le texte. Page 476: «lcheva» remplacé par «tcheva» (le _c_ ou _tcheva_ que l’on voit aujourd’hui) Page 477: il faut sans doute lire «Bouddha» au lieu de «Boudga» (chez les sectateurs de Boudga et de Brama). Page 478: «missionaires» remplacé par «missionnaires» (cités par les missionnaires jésuites). Page 482, note 201: inséré «l’» (ces deux signes dans l’hébreu). Page 483, note F7 (Note pour la page 459 ligne 24): il faut lire «page 412» au lieu de «page 459» . Page 485: «Hornman» remplacé par «Hornemann» (dans sa traduction du Voyage de Hornemann en Afrique). Page 487: «cet» remplacé par «cette» (l’existence des _points_ à cette époque). Page 490: «d’autre» remplacé par «d’autres» (leur union à d’autres pièces posthumes). Page 492: «Helquîah» remplacé par «Helqîah» (les copies de Helqîah). Page 494: «Jourdan» remplacé par «Jordan» (_on the other syde Jordan_). Page 494: «vanté» remplacé par «vantée» (scrutez cette Bible anglicane si vantée). Page 501: «trouverat» remplacé par «trouverait» (les alimens qu’il ne trouverait pas ailleurs). Page 502: «11º» remplacé par «10º» (10º Le nombre total de ces élèves). Page 502: «10º» remplacé par «11º» (11º La méthode serait celle de l’enseignement mutuel). *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ALFABET EUROPÉEN APPLIQUÉ AUX LANGUES ASIATIQUES *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg™ License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works 1.A. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg™ and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. 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