The Project Gutenberg eBook of Contes Français

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Contes Français

Editor: Douglas Labaree Buffum

Contributor: Honoré de Balzac

François Coppée

Alphonse Daudet

Erckmann-Chatrian

Théophile Gautier

Guy de Maupassant

Prosper Mérimée

Alfred de Musset

Release date: July 19, 2004 [eBook #12949]
Most recently updated: December 15, 2020

Language: French

Credits: Produced by Renald Levesque

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FRANÇAIS ***




CONTES FRANÇAIS




EDITED WITH NOTES AND VOCABULARY

BY

DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D.

Professor of Romance Languages in Princeton University.




PREFACE.

This edition of Contes Français follows the lines of my edition of French Short Stories, published in 1907. The stories have been chosen from representative authors of the nineteenth century with a view to: (1) literary worth, (2) varied style and subject-matter, (3) large vocabulary, (4) interest for the student.

The vocabulary is large (between 6000 and 7000 words); it is hoped that it will be found to be complete, with the exception of merely personal names, having no English equivalent and of no signification beyond the story in which they occur. In a few instances words will be found in the text with special meanings; in these cases the vocabulary contains the usual signification as well as the special. Irregularities in pronunciation are indicated in the vocabulary.

A knowledge of the elementary principles of French grammar on the part of the student is presupposed. Consequently the notes contain few grammatical explanations. Repetition of rules that may be found in the ordinary grammars would be unnecessary, and the individual instructor will probably prefer to adapt this side of the work to the needs of each class, Or better still to the needs of each student. Mere translations have also been avoided in the notes; the complete vocabulary will enable the student to do this work himself. The body of the notes is devoted to the explanation of historical and literary references and to the explanation of difficult or exceptional grammatical constructions. A few general remarks have been made in connection with each author in order to point out his place in French literature; bibliographical material for more detailed information has been indicated and the principal works of each author have been mentioned, together with one or more editions of his works.

No alteration of any kind has been made in the French Text.

CONTENTS

PRÉFACE

MÉRIMÉE
--L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE
--LE COUP DE PISTOLET

MAUPASSANT
--LA MAIN
--UNE VENDETTA
--L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS
--TOMBOUCTOU
--EN MER
--LES PRISONNIERS
--LE BAPTÊME
--TOINE
--LE PÈRE MILON

DAUDET
--LE CURÉ DE CUCUGNAN
--LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS
--LE PAPE EST MORT
--UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS
--LA VISION DU JUGE DE COLMAR

ERCKMANN-CHATRIAN
--LA MONTRE DU DOYEN

COPPÉE
--LE LOUIS D'OR
--L'ENFANT PERDU

GAUTIER
--LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

BALZAC
--UN DRAME AU BORD DE LA MER.

MUSSET
--CROISILLES

NOTES.

VOCABULARY.



CONTES FRANÇAIS

Page 1

MÉRIMÉE

L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE

Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en
Grèce il y a quelques années, me conta un jour la première
affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa
tellement, que je l'écrivis de mémoire aussitôt que j'en
[5]eus le loisir. Le voici:

Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je
trouvai le colonel au bivac. Il me reçut d'abord assez
brusquement; mais, après avoir lu la lettre de recommandation
du général B * * *, il changea de manières, et
[10]m'adressa quelques paroles obligeantes.

Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à
l'instant même d'une reconnaissance. Ce capitaine, que
je n'eus guère le temps de connaître, était un grand homme
brun, d'une physionomie dure et repoussante. Il avait
[15]été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix
sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et
faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque
gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix étrange à
une balle qui l'avait percé de part en part à la bataille
[20]d'Iéna.

En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau,
il fit la grimace et dit:

Page 2

--Mon lieutenant est mort hier...


Je compris qu'il voulait dire: «C'est vous qui devez le

remplacer, et vous n'en êtes pas capable.» Un mot piquant

me vint sur les lèvres, mais je me contins.


[5]
La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située

à deux portées de canon de notre bivac. Elle était large

et rouge comme cela est ordinaire à son lever. Mais, ce

soir-là elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant

un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque

[10]
éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un volcan

au moment de l'éruption.


Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua

la couleur de la lune.


--Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coûtera

[15]
bon pour l'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours

été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout,

m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me

levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense

ligne de feux qui couvrait les hauteurs au delà du village

[20]
de Cheverino.


Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait

assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu; je

m'enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je

fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour.

[25]
Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes

pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je

n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient

cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital,

traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que

[30]
j'avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint

à la mémoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement

je disposais, comme une espèce de cuirasse,


Page 3

le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine.

La fatigue m'accablait, je m'assoupissais à chaque instant,

et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait

avec plus de force et me réveillait en sursaut.


[5]
Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on

battit la diane, j'étais tout à fait endormi. Nous nous

mimes en bataille, on fit l'appel, puis on remit les armes

en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer

une journée tranquille.


[10]
Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un

ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se

répandirent dans la plaine; nous les suivîmes lentement,

et, au bout de vingt minutes, nous vîmes tous les avant-postes

des Russes se replier et rentrer dans la redoute.


[15]
Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite,

une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en

avant de nous. Elles commencèrent un feu très vif sur

l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute

de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.


[20]
Notre régiment était presque à couvert du feu des

Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs

pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers),

passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous

envoyaient de la terre et de petites pierres.


[25]
Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été

donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui

m'obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune

moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible.

Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que

[30]
j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais

peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me

maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre


Page 4

me disait que je courais un danger réel, puisque enfin

j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté d'être

si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise

de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de

[5]
B * * *, rue de Provence.


Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa

la parole: «Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre

début.»


Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la

[10]
manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à

trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière.


Il parut que les Russes s'aperçurent du mauvais succès

de leurs boulets; car ils les remplacèrent par des obus qui

pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où

[15]
nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon

schako et tua un homme auprès de moi.


--Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine,

comme je venais de ramasser mon schako, vous en voilà

quitte pour la journée. Je connaissais cette superstition

[20]
militaire qui croit que l'axiome
non bis in idem
trouve son

application aussi bien sur un champ de bataille que dans

une cour de justice. Je remis fièrement mon schako.


--C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi

gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la

[25]
circonstance, parut excellente.


--Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien

de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir; car

je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois

que j'ai été blessé, l'officier auprès de moi a reçu quelque

[30]
balle morte, et, ajouta-t-il d'un ton plus bas et presque

honteux, leurs noms commençaient toujours par un P.


Je fis l'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi;


Page 5

bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de

ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l'étais, je

sentais que je ne pouvais confier mes sentiments à personne,

et que je devais toujours paraître froidement

[5]
intrépide.


Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua

sensiblement; alors nous sortîmes de notre couvert pour

marcher sur la redoute.


Notre régiment était composé de trois bataillons. Le

[10]
deuxième fut chargé de tourner la redoute du côté de la

gorge; les deux autres devaient donner l'assaut. J'étais

dans le troisième bataillon.


En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous

avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges

[15]
de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos

rangs. Le sifflement des balles me surprit: souvent je

tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries

de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit.


--A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une

[20]
chose si terrible.


Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs:

tout à coup les Russes poussèrent trois hourras, trois

hourras distincts, puis demeurèrent silencieux et sans

tirer.


[25]
--Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine; cela ne

nous présage rien de bon.


Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et

je ne pus m'empêcher de faire intérieurement la comparaison

de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant

[30]
de l'ennemi.


Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les

palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par


Page 6

nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines

nouvelles avec des cris de
Vive l'empereur!
plus fort qu'on

ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié.


Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que

[5]
je vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et

restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus

de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuâtre, on apercevait

derrière leur parapet à demi détruit les grenadiers

russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je

[10]
crois voir encore chaque soldat, l'oeil gauche attaché sur

nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure,

à quelques pieds de nous, un homme tenant une

lance à feu était auprès d'un canon.


Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était

[15]
venue.


--Voilà la danse qui va commencer! s'écria mon capitaine.

Bonsoir!


Ce furent les dernières paroles que je l'entendis

prononcer.


[20]
Un roulement de tambours retentit dans la redoute.

Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux; et

j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de

gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver

encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée

[25]
de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon

capitaine était étendu à mes pieds: sa tête avait été broyée

par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son

sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que

six hommes et moi.


[30]
A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel,

mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier

le parapet en criant:
Vive l'empereur!
il fut suivi aussitôt


Page 7

de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir

net de ce qui suivit. Nous entrâmes dans la redoute, je ne

sais comment. On se battit corps à corps au milieu d'une

fumée si épaisse, que l'on ne pouvait se voir. Je crois que

[5]
je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin

j'entendis crier: «Victoire!» et la fumée diminuant, j'aperçus

du sang et des morts sous lesquels disparaissait la

terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés

sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes

[10]
debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre,

les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs

baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux.


Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson

brisé, près de la gorge. Quelques soldats s'empressaient

[15]
autour de lui: je m'approchai.


--Où est le plus ancien capitaine? demandait-il à un

sergent.


Le sergent haussa les épaules d'une manière très

expressive.


[20]
--Et le plus ancien lieutenant?


--Voici monsieur qui est arrivé d'hier, dit le sergent

d'un ton tout à fait calme.


Le colonel sourit amèrement.


--Allons; monsieur, me dit-il, vous commandez en chef;

[25]
faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec

ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le général

C ...va vous faire soutenir.


--Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé?


--F..., mon cher, mais la redoute est prise!



Page 8

LE COUP DE PISTOLET

TRADUIT DE POUCHKINE


I

«Nous fîmes feu l'un sur l'autre.»

Bariatynski


«J'ai juré de le tuer selon le code du duel, et j'ai encore mon coup à tirer.»

(Un soir au bivac.)


[5]
Nous étions en cantonnement dans le village de * * *.

On sait ce qu'est la vie d'un officier dans la ligne: le matin,

l'exercice, le manège; puis le dîner chez le commandant

du régiment ou bien au restaurant juif; le soir, le punch

et les cartes. A * * *, il n'y avait pas une maison qui reçût,

[10]
pas une demoiselle à marier. Nous passions notre temps

les uns chez les autres, et, dans nos réunions, on ne voyait

que nos uniformes.


Il y avait pourtant dans notre petite société un homme

qui n'était pas militaire. On pouvait lui donner environ

[15]
trente-cinq ans; aussi nous le regardions comme un vieillard.

Parmi nous, son expérience lui donnait une importance

considérable; en outre, sa taciturnité, son caractère

altier et difficile, son ton sarcastique faisaient une grande

impression sur nous autres jeunes gens. Je ne sais quel

[20]
mystère semblait entourer sa destinée. Il paraissait être

Russe, mais il avait un nom étranger. Autrefois, il avait

servi dans un régiment de hussards et même y avait fait

figure; tout à coup, donnant sa démission, on ne savait


Page 9

pour quel motif, il s'était établi dans un pauvre village

où il vivait très mal tout en faisant grande dépense. Il

sortait toujours à pied avec une vieille redingote noire, et

cependant tenait table ouverte pour tous les officiers de

[5]
notre régiment. A la vérité, son dîner ne se composait

que de deux ou trois plats apprêtés par un soldat réformé,

mais le champagne y coulait par torrents. Personne ne

savait sa fortune, sa condition, et personne n'osait le

questionner à cet égard. On trouvait chez lui des livres,

[10]
--des livres militaires surtout,--et aussi des romans.

Il les donnait volontiers à lire et ne les redemandait jamais

par contre, il ne rendait jamais ceux qu'on lui avait

prêtés. Sa grande occupation était de tirer le pistolet; les

murs de sa chambre, criblés de balles, ressemblaient à des

[15]
rayons de miel. Une riche collection de pistolets, voilà le

seul luxe de la misérable baraque qu'il habitait. L'adresse

qu'il avait acquise était incroyable, et, s'il avait parié

d'abattre le pompon d'une casquette, personne dans notre

régiment n'eût fait difficulté de mettre la casquette sur

[20]
sa tête. Quelquefois, la conversation roulait parmi nous

sur les duels. Silvio (c'est ainsi que je l'appellerai) n'y

prenait jamais part. Lui demandait-on s'il s'était battu,

il répondait sèchement que oui, mais pas le moindre

détail, et il était évident que de semblables questions ne

[25]
lui plaisaient point. Nous supposions que quelque victime

de sa terrible adresse avait laissé un poids sur sa

conscience. D'ailleurs, personne d'entre nous ne se fût

jamais avisé de soupçonner en lui quelque chose de semblable

à de la faiblesse. Il y a des gens dont l'extérieur

[30]
seul éloigne de pareilles idées. Une occasion imprévue

nous surprit tous étrangement.


Un jour, une dizaine de nos officiers dînaient chez


Page 10

Silvio. On but comme de coutume, c'est-à-dire énormément.

Le dîner fini, nous priâmes le maître de la maison de nous

faire une banque de pharaon. Après s'y être longtemps

refusé, car il ne jouait presque jamais, il fit apporter des

[5]
cartes, mit devant lui sur la table une cinquantaine de

ducats et s'assit pour tailler. On fit cercle autour de lui

et le jeu commença. Lorsqu'il jouait, Silvio avait l'habitude

d'observer le silence le plus absolu; jamais de réclamations,

jamais d'explications. Si un ponte faisait une

[10]
erreur, il lui payait juste ce qui lui revenait, ou bien

marquait à son propre compte ce qu'il avait gagné. Nous savions

tout cela, et nous le laissions faire son petit ménage

à sa guise; mais il y avait avec nous un officier nouvellement

arrivé au corps, qui, par distraction, fit un faux

[15]
paroli. Silvio prit la craie et fit son compte à son ordinaire.

L'officier, persuadé qu'il se trompait, se mit à réclamer.

Silvio, toujours muet, continua de tailler. L'officier, perdant

patience, prit la brosse et effaça ce qui lui semblait

marqué à tort. Silvio prit la craie et le marqua de

[20]
nouveau. Sur quoi, l'officier, échauffé par le vin, par le jeu

et par les rires de ses camarades, se crut gravement offensé,

et, saisissant, de fureur, un chandelier de cuivre, le

jeta à la tête de Silvio, qui, par un mouvement rapide,

eut le bonheur d'éviter le coup. Grand tapage! Silvio

[25]
se leva, pâle de fureur et les yeux étincelants:


--Mon cher monsieur, dit-il, veuillez sortir, et remerciez

Dieu que cela se soit passé chez moi.


Personne d'entre nous ne douta des suites de l'affaire,

et déjà nous regardions notre nouveau camarade comme

[30]
un homme mort. L'officier sortit en disant qu'il était prêt

à rendre raison à M. le banquier, aussitôt qu'il lui conviendrait.

Le pharaon continua encore quelques minutes,


Page 11

mais on s'aperçut que le maître de la maison n'était plus

au jeu; nous nous éloignâmes l'un après l'autre, et nous

regagnâmes nos quartiers en causant de la vacance qui

allait arriver.


[5]
Le lendemain, au manège, nous demandions si le pauvre

lieutenant était mort ou vivant, quand nous le vîmes paraître

en personne. On le questionna, Il répondit qu'il

n'avait pas eu de nouvelles de Silvio. Cela nous surprit.

Nous allâmes voir Silvio, et nous le trouvâmes dans sa

[10]
cour, faisant passer balle sur balle dans un as cloué sur la

porte. Il nous reçut à son ordinaire, et sans dire un mot

de la scène de la veille. Trois jours se passèrent et le lieutenant

vivait toujours. Nous nous disions, tout ébahis:

«Est-ce que Silvio ne se battra pas?» Silvio ne se battit

[15]
pas. Il se contenta d'une explication très légère et tout

fut dit.


Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos

jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse

pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le

[20]
premier de tous les mérites, l'excuse de tous les défauts.

Pourtant, petit à petit, tout fut oublié, et Silvio reprit

parmi nous son ancienne influence.


Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination

romanesque, je m'étais attaché plus que personne

[25]
à cet homme dont la vie était une énigme, et j'en avais

fait le héros d'un drame mystérieux. Il m'aimait; du

moins, avec moi seul, quittant son ton tranchant et son

langage caustique, il causait de différents sujets avec

abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire.

[30]
Depuis cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur

était souillé d'une tache, et que volontairement il

ne l'avait pas essuyée, me tourmentait sans cesse et


Page 12

m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me

faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit

et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner

la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux

[5]
fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir

une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna.

Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades,

et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.


Les heureux habitants de la capitale, entourés de

[10]
distractions, ne connaissent pas maintes impressions

Familières aux habitants des villages ou des petites villes, par

exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi,

le bureau de notre régiment était plein d'officiers.

L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-là

[15]
les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous

les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau

présentait le tableau le plus animé. Les lettres de

Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait

les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une

[20]
lettre dont il rompit le cachet avec précipitation. En la

parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire.

Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus

de rien.


--Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir

[25]
précipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espère

que vous ne refuserez pas de dîner avec moi pour la dernière

fois.--Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se

tournant vers moi. J'y compte absolument.


Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus

[30]
de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes

chacun de son côté.


J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai


Page 13

presque tout le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait

était emballé. On ne voyait plus que les murs nus et

mouchetés de balles. Nous nous mîmes à table. Notre

hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager à

[5]
toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement;

la mousse montait dans les verres, vidés et remplis sans

interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous

souhaitions au partant heureux voyage, joie et prospérité.

Il était tard quand on quitta la table. Lorsqu'on

[10]
en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à

chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au

moment même où j'allais sortir.


--J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout

bas.


[15]
Je restai.


Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis

l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio

semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la

moindre trace de sa gaieté convulsive. Sa pâleur sinistre,

[20]
ses yeux ardents, les longues bouffées de fumée qui

sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai démon.

Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.


--Il se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais:

avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une

[25]
explication avec nous. Vous avez pu remarquer que je me

soucie peu de l'opinion des indifférents; mais je vous

aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser de

moi une opinion défavorable.


Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe.

[30]
Je gardai le silence et je baissai les yeux.


--Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je

n'aie pas exigé une satisfaction complète de cet ivrogne,


Page 14

de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit

de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que

je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler

ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir.

[5]
Si j'avais pu donner une correction à R... sans

risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait

pas été si facilement quitte avec moi.


Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me

troubla au dernier point. Il continua.


[10]
--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de

m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet,

et mon ennemi est encore vivant.


Ma curiosité était vivement excitée.


--Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je.

[15]
Assurément, quelques circonstances particulières vous

ont empêché de le joindre?


--Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un

souvenir de notre rencontre.


Il se leva et tira d'une boite un bonnet de drap rouge

[20]
avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français

appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il

était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.


--Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans les hussards

de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude

[25]
de la domination; mais, dans ma jeunesse, c'était

chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs

étaient à la mode: j'étais le premier tapageur de

l'armée. On faisait gloire de s'enivrer: j'ai mis sous la

table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les

[30]
jours, il y avait des duels dans notre régiment: tous les

jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal.

Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers


Page 15

supérieurs, qui changeaient sans cesse, me regardaient

comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer.


«Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort

tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous

[5]
envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille

distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il ne

s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent.

Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté

enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom,

[10]
de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir

à bout de perdre; et, maintenant, représentez-vous quel

effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut

ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha

mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui,

[15]
sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa

là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et

parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui

chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des

épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes

[20]
et plus inattendues que les miennes, et qui, pour le moins,

étaient beaucoup plus gaies. Il plaisantait; moi, je

haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire

polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de

plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la

[25]
maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille

je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna

un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames

s'évanouissaient; on nous sépara, et, sur-le-champ, nous

sortîmes pour nous battre.


[30]
«Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec mes

trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience

indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la


Page 16

chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin.

Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme

sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous

allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette

[5]
pleine de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze

pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et

la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir

pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer,

je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en

[10]
rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui,

cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça

ma casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître

de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de

surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion.

[15]
Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa

casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux,

qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait

endiabler.


«--Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand

[20]
il en fait si peu de cas?


«Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai

mon pistolet:


«--Il parait, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur

de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A

[25]
votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger.


«--Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et

donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme

il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et,

en tout temps, je serai à votre service.


[30]
«Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour

le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se

termina l'affaire.


Page 17

«Je donnai ma démission et me retirai dans ce village.

Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que

je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est

venue!...


[5]
Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin

et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires

comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne

en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle

demoiselle.


[10]
--Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en

question. Je pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera

la mort, au milieu d'une noce, avec autant de

sang-froid qu'en face d'une livre de guignes!

A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher,

[15]
et se mit à marcher par la chambre de long en large,

comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile

et tourmenté par mille sentiments contraires.

Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient

arrivés. Silvio me serra fortement la main; nous nous

[20]
embrassâmes. Il monta dans une petite calèche où il y avait

deux coffres contenant, l'un ses pistolets, l'autre son

bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois, et les

chevaux partirent.



II


Quelques années se passèrent, et des affaires de famille

[25]
m'obligèrent à m'exiler dans un misérable petit village

du district de * * *. Occupé de mon bien, je ne cessais de

soupirer en pensant à la vie de bruit et d'insouciance que

j'avais menée jusqu'alors. Ce que je trouvai de plus

pénible, ce fut de m'habituer à passer les soirées de

[30]
printemps et d'hiver dans une solitude complète. Jusqu'au


Page 18

diner, je parvenais tant bien que mal à tuer le temps,

causant avec le staroste, visitant mes ouvriers, examinant

mes constructions nouvelles. Mais, aussitôt qu'il commençait

à faire sombre, je ne savais plus que devenir. Je

[5]
connaissais par coeur le petit nombre de livres que j'avais

trouvés dans les armoires et dans le grenier. Toutes les

histoires que se rappelait ma ménagère, la Kirilovna, je

me les étais fait conter et reconter. Les chansons des

paysannes m'attristaient. Je me mis à boire des liqueurs

[10]
fraîches et autres, et cela me faisait mal à la tête. Oui,

je l'avouerai, j'eus peur un instant de devenir ivrogne par

dépit, autrement dit un des pires ivrognes, tel que notre

district m'en offrait quantité de modèles.


De proches voisins, il n'y avait près de moi que deux

[15]
ou trois de ces ivrognes émérites dont la conversation ne

consistait guère qu'en soupirs et en hoquets. Mieux

valait la solitude. Enfin, je pris le parti de me coucher

d'aussi bonne heure que possible, de dîner le plus tard

possible, en sorte que je résolus le problème d'accourcir

[20]
les soirées et d'allonger les jours,
et je vis que cela était bon
.


A quatre verstes de chez moi se trouvait une belle

propriété appartenant à la comtesse B * * *, mais il n'y

avait là que son homme d'affaires; la comtesse n'avait

habité son château qu'une fois, la première année de son

[25]
mariage, et n'y était demeurée guère qu'un mois. Un

jour, le second printemps de ma vie d'ermite, j'appris que

la comtesse viendrait passer l'été avec son mari dans son

château. En effet, ils s'y installèrent au commencement

du mois de juin.


[30]
L'arrivée d'un voisin riche fait époque dans la vie des

campagnards. Les propriétaires et leurs gens en parlent

deux mois à l'avance et trois ans après. Pour moi, je


Page 19

l'avoue, l'annonce de l'arrivée prochaine d'une voisine

jeune et jolie m'agita considérablement. Je mourais

d'impatience de la voir, et, le premier dimanche qui suivit

son établissement, je me rendis après dîner au château

[5]
de * * * pour présenter mes hommages à madame la

comtesse en qualité de son plus proche voisin et son plus

humble serviteur.


Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et

sortit pour m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé

[10]
avec tout le luxe possible. Le long des murailles, on

voyait des armoires remplies de livres, et sur chacune un

buste en bronze; au-dessus d'une cheminée de marbre,

une large glace. Le plancher était couvert de drap vert,

par-dessus lequel étaient étendus des tapis de Perse.

[15]
Déshabitué du luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps

que je n'avais vu le spectacle de la richesse, que je me

sentis pris par la timidité, et j'attendis le comte avec un

certain tremblement, comme un solliciteur de province

qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte

[20]
s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux

ans, d'une charmante figure. Le comte m'accueillit de la

manière la plus ouverte et la plus aimable. Je fis un effort

pour me remettre, et j'allais commencer mon compliment

de voisinage, lorsqu'il me prévint en m'offrant sa maison

[25]
de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La conversation,

pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt

ma timide sauvagerie, et je commençais à me trouver

dans mon assiette ordinaire, lorsque tout à coup parut la

comtesse, qui me rejeta dans un trouble pire que le

[30]
premier. C'était vraiment une beauté. Le comte me présenta.

Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je

m'efforçais de paraitre à mon aise, plus je me sentais


Page 20

gauche et embarrassé. Mes hôtes, pour me donner le

temps de me rassurer et de me faire à mes nouvelles connaissances,

se mirent à parler entre eux, comme pour me

montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie.

[5]
Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet,

regardant les livres et les tableaux. En matière de tableaux,

je ne suis pas connaisseur, mais il y en eut un qui

attira mon attention. C'était je ne sais quelle vue de

Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me frappa

[10]
le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux

balles évidemment tirées l'une sur l'autre.


--Voilà un joli coup! m'écriai-je en me tournant vers

le comte.


--Oui, dit-il, un coup assez singulier. Vous tirez le

[15]
pistolet, monsieur? ajouta-t-il.


--Mon Dieu, oui, passablement, répondis-je, enchanté

de trouver une occasion de parler de quelque chose de ma

compétence. A trente pas, je ne manquerais pas une

carte, bien entendu avec des pistolets que je connaîtrais.


[20]
--Vraiment? dit la comtesse avec un air de grand intérêt.

Et toi, mon ami, est-ce que tu mettrais à trente

pas dans une carte?


--Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps,

je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je

[25]
n'ai touché un pistolet.


--Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que,

même à vingt pas, vous ne feriez pas mouche. Pour le

pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par

expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais

[30]
pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard fit que

je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens

étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que


Page 21

pensez-vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première

fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de

suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il y avait chez nous

un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur: «Parbleu!

[5]
mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu respectes

trop les bouteilles.» Croyez-moi, monsieur le comte, il

ne faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur

tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours,

au moins trois coups avant son diner; il n'y manquait

[10]
pas plus qu'à prendre son verre d'eau-de-vie avant la

soupe.


Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre

causer.


--Et comment faisait-il? demanda le comte.


[15]
--Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche

posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse...

Je vous jure que c'est vrai. «Eh! Kouzka! un pistolet!»

Kouzka lui apporte un pistolet chargé.--Pan! voilà la

mouche aplatie sur le mur.


[20]
--Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le

nommez-vous?


--Silvio, monsieur le comte.


--Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous

avez connu Silvio?


[25]
--Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les

meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment,

comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai

pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être

connu de vous, monsieur le comte?


[30]
--Oui, connu, parfaitement connu.


--Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez

drôle qui lui est arrivée?


Page 22

--Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain

animal...


--Et vous a-t-il dit le nom de cet animal?


--Non, monsieur le comte, il ne m'a pas dit...


[5]
Ah! monsieur le comte, m'écriai-je devinant la vérité,

pardonnez-moi... Je ne savais pas... Serait-ce

vous?...


--Moi-même, répondit le comte d'un air de confusion,

et ce tableau troué est un souvenir de notre dernière

[10]
entrevue.


--Ah! cher ami, dit la comtesse, pour l'amour de Dieu,

ne parle pas de cela! cela me fait encore peur.


--Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur;

il sait comment j'eus le malheur d'offenser son ami, il

[15]
est juste qu'il apprenne comment il s'est vengé.


Le comte m'avança un fauteuil, et j'écoutai avec la

plus vive curiosité le récit suivant:


--Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois,

the honeymoon
, je le passai ici, dans ce château. A ce

[20]
château se rattache le souvenir des moments les plus

heureux de ma vie, et aussi d'un des plus pénibles.

«Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval; le

cheval de ma femme se défendait; elle eut peur; elle mit

pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu'elle

[25]
regagnerait le château à pied. A la porte, je trouvai une

calèche de voyage. On m'annonça que, dans mon cabinet,

il y avait un homme qui n'avait pas voulu décliner son

nom, et qui avait dit seulement qu'il avait à me parler

d'affaires. J'entrai dans cette chambre-ci, et, dans le

[30]
demi-jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de

poussière, debout devant la cheminée. Je m'approchai,

cherchant à me rappeler ses traits.


Page 23

«--Tu ne me reconnais pas, comte? me dit-il d'une voix

Tremblante.


«--Silvio! m'écriai-je.


«Et, je vous l'avouerai, je crus sentir mes cheveux se

[5]
dresser sur mon front.


«--Précisément, continua-t-il, et c'est à moi de tirer.

Je suis venu décharger mon pistolet. Es-tu prêt?

«J'aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté.

Je mesurai douze pas, et j'allai me placer là, dans cet angle,

[10]
en le priant de se dépêcher de tirer avant que ma femme

rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On

apporta des bougies.


«Je fermai la porte, je dis qu'on ne laissât entrer personne,

et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son

[15]
pistolet et m'ajusta... Je comptais les secondes... Je

pensais à elle... Cela dura une effroyable minute. Silvio

baissa son arme.


«--J'en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n'est

pas chargé de noyaux de guignes;... une balle est dure

[20]
...Mais je fais une réflexion: ce que nous faisons ne

ressemble pas trop à un duel, c'est un meurtre. Je ne

suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons

tout cela; tirons au sort à qui le premier

feu.


[25]
«La tête me tournait. Il parait que je refusai... Enfin,

nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets

qu'il jeta dans cette même casquette qu'autrefois ma balle

avait traversée. Je pris un billet, et j'eus encore le

numéro 1.


[30]
«--Tu es diablement heureux, comte! me dit-il avec

un sourire que je n'oublierai jamais.


«Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment


Page 24

il parvint à me contraindre,... mais je fis feu, et ma

balle alla frapper ce tableau.


Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le

coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu.


[5]
La comtesse était plus pâle que son mouchoir, et, moi,

j'eus peine à retenir un cri.


--Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu,

je le manquai... Alors, Silvio... dans ce moment, il était

vraiment effroyable! se mit à m'ajuster. Tout à coup la

[10]
porte s'ouvrit. Macha se précipite dans le cabinet et

s'élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté.


«--Ma chère, lui dis-je, est-ce que tu ne vois pas que

nous plaisantons? Comme te voilà effrayée!... Va, va

boire un verre d'eau, et reviens-nous. Je te présenterai

[15]
un ancien ami et un camarade.


«Macha n'avait garde de me croire.


«--Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari?

demanda-t~elle au terrible Silvio. Est-il vrai que vous

plaisantez?


[20]
«--Il plaisante toujours, comtesse, répondit Silvio.

Une fois, par plaisanterie, il m'a donné un soufflet; par

plaisanterie, il m'a envoyé une balle dans ma casquette;

par plaisanterie, il vient tout à l'heure de me manquer

d'un coup de pistolet. Maintenant, c'est à mon tour de

[25]
rire un peu...


«A ces mots, il se remit à me viser... sous les yeux de

ma femme. Macha était tombée à ses pieds.


«--Lève-toi, Macha! n'as-tu point de honte! m'écriai-je

avec rage.--Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle

[30]
une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non?


«--Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content.

J'ai vu ton trouble, ta faiblesse; je t'ai forcé de tirer sur


Page 25

moi, je suis satisfait; tu te souviendras de moi, je

t'abandonne à ta conscience.


«Il fit un pas vers la porte, et, s'arrêtant sur le seuil, il

jeta un coup d'oeil sur le tableau troué, et, presque sans

[5]
ajuster, il fit feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma

femme s'évanouit. Mes gens n'osèrent l'arrêter et s'ouvrirent

devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son

postillon, et il était déjà loin avant que j'eusse recouvré

ma présence d'esprit...


[10]
Le comte se tut.


C'est ainsi que j'appris la fin d'une histoire dont le

commencement m'avait tant intrigué. Je n'en ai jamais

revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l'insurrection

d'Alexandre Ypsilanti, était à la tête d'un corps

[15]
d'hétaïrismes, et qu'il fut tué dans la déroute de Skouliani.



Page 26

MAUPASSANT


LA MAIN

On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction,

qui donnait son avis sur l'affaire mystérieuse

de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime

affolait Paris. Personne n'y comprenait rien.


[5]
M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait,

assemblait les preuves, discutait les diverses opinions,

mais ne concluait pas.


Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et

demeuraient debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du

[10]
magistrat d'où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient,

vibraient, crispées par leur peur curieuse, par

l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur

âme, les torture comme une faim.


Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant

[15]
un silence:


--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel.» On ne

saura jamais rien.


Le magistrat se tourna vers elle:


--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais

[20]
rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d'employer,

il n'a rien à faire ici. Nous sommes en présence

d'un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté,

si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons

le dégager des circonstances impénétrables qui l'entourent.

[25]
Mais j'ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où


Page 27

vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il

a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de moyens de

l'éclaircir.


Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite

[5]
que leurs voix n'en firent qu'une:


--Oh! dites-nous cela.


M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un

juge d'instruction. Il reprit:


--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un

[10]
instant, supposer en cette aventure quelque chose de

surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales. Mais

si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer

ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement

du mot «inexplicable,» cela vaudrait beaucoup mieux.

[15]
En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce sont

surtout les circonstances environnantes, les circonstances

préparatoires qui m'ont ému. Enfin, voici les faits:


J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite

ville blanche, couchée au bord d'un admirable golfe

[20]
qu'entourent partout de hautes montagnes.


Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les

affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques

au possible, de féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là

les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse rêver, les

[25]
haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes,

les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres

et presque des actions glorieuses. Depuis deux

ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce

terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur

la personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches.

J'avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins,

j'avais la tête pleine de ces histoires.


Page 28

Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour

plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il

avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille

en passant.


[5]
Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier,

qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour

chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait

jamais à la ville, et, chaque matin, s'exerçait pendant une

heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.


[10]
Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que

c'était un haut personnage fuyant sa patrie pour des

raisons politiques; puis on affirma qu'il se cachait après

avoir commis un crime épouvantable. On citait même

des circonstances particulièrement horribles.


[15]
Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre

quelques renseignements sur cet homme; mais il me fut

impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir

John Rowell.


Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on

[20]
ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.


Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient,

grossissaient, devenaient générales, je résolus

d'essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à

chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.


[25]
J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta

enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai

devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta;

mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai m'excuser de mon

inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau

[30]
mort.


C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe

rouge, très haut, très large, une sorte d'hercule placide et


Page 29

poli. Il n'avait rien de la raideur dite britannique et il

me remercia vivement de ma délicatesse en un français

accentué d' outre-Manche. Au bout d'un mois, nous

avions causé ensemble cinq ou six fois.


[5]
Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je

l'aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise dans

son jardin. Je le saluai, et il m'invita à entrer pour boire

un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.


Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise,

[10]
parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il

aimait beaucoup cette pays, et cette rivage.


Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la

forme d'un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie,

sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta

[15]
qu'il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes,

en Amérique. Il ajouta en riant:


--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.


Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des

détails les plus curieux sur la chasse à l'hippopotame, au

[20]
tigre, à l'éléphant et même la chasse au gorille.


Je dis:


--Tous ces animaux sont redoutables.


Il sourit:


--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.


[25]
Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais

content:


--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.


Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui

pour me montrer des fusils de divers systèmes.


[30]
Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or.

De grandes fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre,

brillaient comme du feu.


Page 30

Il annonça:


--C'été une drap japonaise.


Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange

me tira l'oeil. Sur un carré de velours rouge, un objet

[5]
noir se détachait. Je m'approchai: c'était une main, une

main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche

et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles

jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de

sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme

[10]
d'un coup de hache, vers le milieu de l'avant-bras.


Autour du poignet, une énorme chaine de fer, rivée,

soudée à ce membre malpropre, l'attachait au mur par

un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.


Je demandai:


[15]
--Qu'est-ce que cela?


L'Anglais répondit tranquillement:


--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il

avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une

caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit

[20]
jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.


Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir

à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient

attachés par des tendons énormes que retenaient des

lanières de peau par places. Cette main était affreuse à

[25]
voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à

quelque vengeance de sauvage.


Je dis:


--Cet homme devait être très fort.


L'Anglais prononça avec douceur:


[30]
--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis

cette chaine pour le tenir.


Je crus qu'il plaisantait. Je dis:


Page 31

--Cette chaine maintenant est bien inutile, la main ne

se sauvera pas.


Sir John Rowell reprit gravement:


--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaine été

[5]
nécessaire.


D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me

demandant:


--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?


Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et

[10]
bienveillante. Je parlai d'autre chose et j'admirai les

fusils.


Je remarquai cependant que trois revolvers chargés

étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût

vécu dans la crainte constante d'une attaque. Je revins

[15]
plusieurs fois chez lui. Puis je n'y allai plus. On s'était

accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.


Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de

novembre, mon domestique me réveilla en m'annonçant

que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.


[20]
Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison

de l'Anglais avec le commissaire central et le capitaine

de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré, pleurait

devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme, mais

il était innocent.


[25]
On ne put jamais trouver le coupable.

En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier

coup d'oeil le cadavre étendu sur le dos, au milieu

de la pièce.


Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait,

tout annonçait qu'une lutte terrible avait eu lieu.


Page 32

L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée,

effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable;

il tenait entre ses dents serrées quelque chose; et

le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dit faits avec des

[5]
pointes de fer, était couvert de sang.


Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les

traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges

paroles:


--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.


[10]
Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux

sur le mur, à la place où j'avais vu jadis l'horrible main

d'écorché. Elle n'y était plus. La chaine, brisée,

pendait.


Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans

[15]
sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue,

coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième

phalange.


Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit

rien. Aucune porte n'avait été forcée, aucune fenêtre,

[20]
aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s'étaient pas

réveillés.


Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:


Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu

beaucoup de lettres, brûlées à mesure.


[25]
Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui

semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette

main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment,

à l'heure même du crime.


Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il

[30]
avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la

nuit, il parlait haut, comme s'il se fût querellé avec quelqu'un.


Page 33

Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et

c'est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur

avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait

personne.


[5]
Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats

et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute

l'île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.


Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux

cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l'horrible

[10]
main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le

long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai,

trois fois je me rendormis, trois fois je revis le

hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant

les doigts comme des pattes.


[15]
Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière,

sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on

n'avait pu découvrir sa famille. L'index manquait.


Voilà, mesdames, mon histoire.. Je ne sais rien de plus.



Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes.


[20]
Une d'elles s'écria:


--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication!

Nous n'allons pas dormir si vous ne nous dites

pas ce qui s'était passé, selon vous.


Le magistrat sourit avec sévérité:


[25]
--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves

terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire

de la main n'était pas mort, qu'il est venu la

chercher avec celle qui lui restait. Mais je n'ai pu savoir

comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de

[30]
vendetta.


Page 34

Une des femmes murmura:


--Non, ça ne doit pas être ainsi.


Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:


--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous

[5]
irait pas.



Page 35

UNE VENDETTA

La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils

une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio.

La ville, bâtie sur une avancée de la montagne, suspendue

même par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus

[5]
le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de la

Sardaigne. A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque

entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un

gigantesque corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux

premières maisons, après un long circuit entre deux

[10]
murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou

sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui

fait le service d'Ajaccio.


Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une

tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux

[15]
sauvages, accrochées ainsi sur ce roc, dominant sur ce

passage terrible où ne s'aventurent guère les navires. Le

vent, sans repos, fatigue la côte nue, rongée par lui, à

peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il

ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle,

[20]
accrochées aux pointes noires des innombrables rocs qui

percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles

flottant et palpitant à la surface de l'eau.


La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même

de la falaise, ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage

[25]
et désolé.


Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne

«Sémillante,» grande bête maigre, aux poils longs et rudes,


Page 36

de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au

jeune homme pour chasser.


Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué

traîtreusement, d'un coup de couteau, par Nicolas

[5]
Ravolati, qui, la nuit même, gagna la Sardaigne.


Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que

des passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle

demeura longtemps immobile à le regarder; puis, étendant

sa main ridée sur le cadavre, elle lui promit la vendetta.

[10]
Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle

s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle

hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied

du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée

entre les pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère,

[15]
qui penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe, pleurait de

grosses larmes muettes en le contemplant.


Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros

drap, trouée et déchirée à la poitrine, semblait dormir;

mais il avait du sang partout: sur la chemise arrachée

[20]
pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur

la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient figés

dans la barbe et dans les cheveux.


La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette

voix, la chienne se tut.


[25]
--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon

pauvre enfant. Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu?

C'est la mère qui le promet! Et elle tient toujours sa

parole, la mère, tu le sais bien.


Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres

[30]
froides sur les lèvres mortes.


Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une

longue plainte monotone, déchirante, horrible.


Page 37

Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête,

jusqu'au matin.


Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on

ne parla plus de lui dans Bonifacio.


[5]
Il n'avait laissé ni frère, ni proches cousins. Aucun

homme n'était là pour poursuivre la vendetta. Seule, la

mère y pensait, la vieille:


De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir

un point blanc sur la côte. C'est un petit village sarde,

[10]
Longosardo, où se réfugient les bandits corses traqués de

trop près. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face

des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment de

revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,

elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.


[15]
Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle

regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment

ferait-elle sans personne, infirme, si près de la mort?

Mais elle avait promis, elle avait juré sur le cadavre. Elle

ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que ferait-elle?

[20]
Elle ne dormait plus la nuit; elle n'avait plus ni

repos ni apaisement; elle cherchait, obstinée. La chienne,

à ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait

au loin. Depuis que son maitre n'était plus là, elle hurlait

souvent ainsi, comme si elle l'eût appelé, comme si

[25]
son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le souvenir

que rien n'efface.


Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la

mère, tout à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif

et féroce. Elle la médita jusqu'au matin; puis,

[30]
levée dès les approches du jour, elle se rendit à l'église.

Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant Dieu, le


Page 38

suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre

corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.


Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien

baril défoncé, qui recueillait l'eau des gouttières; elle le

[5]
renversa, le vida, l'assujettit contre le sol avec des pieux

et des pierres; puis elle enchaîna Sémillante à cette niche,

et elle rentra.


Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre,

l'oeil fixé toujours sur la côte de Sardaigne. Il était

[10]
là-bas, l'assassin.

La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La

vieille, au matin, lui porta de l'eau dans une jatte; mais

rien de plus: pas de soupe, pas de pain.


La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait.

[15]
Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil

hérissé, et elle tirait éperdument sur sa chaîne.


La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête,

devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit

encore se passa.


[20]
Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin,

prier qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de

vieilles hardes qu'avait portées autrefois son mari, et les

bourra de fourrage, pour simuler un corps humain.


Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de

[25]
Sémillante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait

ainsi se tenir debout. Puis elle figura la tête au moyen

d'un paquet de vieux linge.


La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et

se taisait bien que dévorée de faim.


[30]
Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long

morceau de boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un

feu de bois dans sa cour, auprès de la niche, et fit griller


Page 39

son boudin. Sémillante, affolée, bondissait, écumait, les

yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui entrait au ventre.


Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate

à l'homme de paille. Elle la lui ficela longtemps autour

[5]
du cou, comme pour la lui entrer dedans. Quand ce fu

fini, elle déchaîna la chienne.


D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin,

et, les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer.

Elle retombait, un morceau de sa proie à la gueule, puis

[10]
s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs dans les cordes,

arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait encore,

et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage

par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col

entier.


[15]
La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé.

Puis elle renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours,

et recommença cet étrange exercice.


Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte,

à ce repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait

[20]
plus maintenant, mais elle la lançait d'un geste sur le

mannequin.


Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans

même qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle

lui donnait ensuite, comme récompense, le boudin grillé

[25]
pour elle.


Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait,

puis tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait:

«Va!» d'une voix sifflante, en levant le doigt.


Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla

[30]
se confesser et communia un dimanche matin, avec une

ferveur extatique, puis, ayant revêtu des habits de mâle,


Page 40

semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle fit marché

avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de

sa chienne, de l'autre côté du détroit.


Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de

[5]
boudin. Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille

femme, à tout moment, lui faisait sentir la nourriture

odorante, et l'excitait.


Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en

boitillant. Elle se présenta chez un boulanger et demanda

[10]
la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait repris son ancien

métier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de

sa boutique.


La vieille poussa la porte et l'appela:


--Hé! Nicolas!


[15]
Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:


--Va, va, dévore, dévore!


L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme

étendit les bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant

quelques secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds;

[10]
puis il demeura immobile, pendant que Sémillante lui

fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. Deux

voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement

avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué

qui mangeait, tout en marchant, quelque chose de

[25]
brun que lui donnait son maître.


La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit

bien, cette nuit-là.



Page 41

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS

A Robert Pinchon


Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion,

Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes.

Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et

souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et

[5]
fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,

nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants

qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde,

dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses,

les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se

[10]
coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire

de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que

tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie;

et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive

et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les

revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes,

[15]
se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette

arme rapide pour défendre son gros ventre.


Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé

dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il

[20]
pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers

semés sur sa route: S'il était tué, que deviendraient les

petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure

même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il

avait contractées en partant pour leur laisser quelque

[25]
argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.


Au commencement des batailles il se sentait dans les


Page 42

jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il

n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps.

Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau.


Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans

[5]
l'angoisse.


Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie, et

il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible

détachement qui devait simplement explorer une partie du

pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la

[10]
campagne; rien n'indiquait une résistance préparée.


Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans

une petite vallée que coupaient des ravins profonds,

quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une

vingtaine des leurs; et une troupe de francs-tireurs,

[15]
sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,

s'élança en avant, la baïonnette au fusil.


Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement

surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis

un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussitôt

[20]
qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres

Français qui arrivaient en bondissant comme un

troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant

lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles

sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la

[25]
profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière.


Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche

épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la

face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit

de pierres.


[30]
Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il

avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il

se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de


Page 43

cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le

plus vite possible, en s'éloignant du lieu de combat.

Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un

lièvre au milieu des hautes herbes sèches.


Il entendit pendant quelque temps encore des détonations,

[5]
des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la

lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et

calme.


Soudain quelque chose remua: contre lui. Il eut un

[10]
sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant

posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant

près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs en battit à

grands coups pressés.


La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le

[15]
soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il

devenir? Rejoindre son armée?... Mais comment?

Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'horrible

vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances

qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non!

[20]
Il ne se sentait plus ce courage. Il n'aurait plus l'énergie

qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les

dangers de toutes les minutes.


Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et

s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il

[25]
n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait

pas trop atterré; mais il fallait manger, manger tous les

jours.


Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme,

sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient

[30]
défendre. Des frissons lui couraient sur la peau.


Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et

son coeur frémit de désir, d'un désir violent, immodéré,


Page 44

d'être prisonnier des Français. Prisonnier! Il serait

sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans

appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée.

Prisonnier! Quel rêve!


[5]
Et sa résolution fut prise immédiatement:


--Je vais me constituer prisonnier.


Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une

minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par

des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles.


[10]
Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De

quel côté? Et des images affreuses, des images de mort,

se précipitèrent dans son âme.


Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant

seul, avec son casque à pointe, par la campagne.


[15]
S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un

Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient

comme un chien errant! Ils le massacreraient avec leurs

fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en

feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des

[20]
vaincus exaspérés.


S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs,

des enragés sans loi ni discipline, le fusilleraient pour

s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant

sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en

[25]
face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds

et noirs semblaient le regarder.


S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les

hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclaireur,

pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance,

[30]
et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà

les détonations irrégulières des soldats couchés dans les

broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,


Page 45

affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il

sentait entrer dans sa chair.


Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans

issue.


[5]
La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire.

Il ne bougeait plus. Tressaillant à tous les bruits inconnus

et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant

du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter

Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le

[10]
traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des

blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de

voir dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre

marcher près de lui.


Après d'interminables heures et des angoisses de damné,

[15]
il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui

devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra;

ses membres se détendirent, reposés soudain; son coeur

s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.


Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près

[20]
au milieu du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne

troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs

s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë.


Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson

des soldats; et son estomac lui faisait mal.


[25]
Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient

faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois

heures encore, il établit le pour et le contre, changeant

à tout moment de résolution, combattu, malheureux,

tiraillé par les raisons les plus contraires.


[30]
Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de

guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans

outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et


Page 46

de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre

qu'il se rendait.


Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir,

et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions

[5]
infinies.


Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas,

à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de

ses toits, la fumée de ses cuisines! Là-bas, à gauche; il

apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand

[10]
château flanqué de tourelles.


Il attendit jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne

voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien

que les plaintes sourdes de ses entrailles.


Et la nuit encore tomba sur lui.


[15]
Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un

sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil

d'homme affamé.


L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en

observation. Mais la campagne restait vide comme la

[20]
veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter

Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait étendu

au fond de son trou, sur le dos, les deux yeux fermés. Puis

des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient

de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant

[25]
partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour

mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait

les yeux de son bec effilé.


Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir

de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il

[30]
s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu à tout oser, à

tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient

aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il se replongea

dans sa cachette.


Page 47

Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement

du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le coeur

battant, vers le château lointain, préférant entrer

là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable

[5]
comme une tanière pleine de tigres.


Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même

ouverte; et une forte odeur de viande cuite s'en échappait,

une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu'au

fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit

[10]
haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant au coeur une

audace désespérée.


Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans

le cadre de la fenêtre.


Huit domestiques dînaient autour d'une grande table.

[15]
Mais soudain une bonne demeura béante, laissant tomber

son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien!


On aperçut l'ennemi!


Seigneur! les Prussiens attaquaient le château! ...


Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés

[20]
sur huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis

une levée tumultueuse, une bousculade mêlée, une fuite

éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les

hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En

deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table

[25]
couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,

toujours debout dans sa fenêtre.


Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur

d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée

le faisait trembler comme un fiévreux: mais une terreur le

[30]
retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison

semblait frémir; des portes se fermaient, des pas rapides

couraient sur le plancher de dessus. Le Prussien inquiet

tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit


Page 48

des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans

la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant

du premier étage.


Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le

[5]
grand château devint silencieux comme un tombeau.

Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte,

et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées

comme s'il eût craint d'être interrompu trop tôt, de ne

pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les

[10]
morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des

paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans

l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il

s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop

plein. Il prenait à la cruche au cidre et se déblayait

[15]
l'oesophage comme on lave un conduit bouché.


Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les

bouteilles; puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti,

rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche

grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable

[20]
d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses

idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses

bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion

des choses et des faits.


Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus

[25]
des arbres du parc. C'était l'heure froide qui

précède le jour.


Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et

muettes; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans

l'ombre une pointe d'acier.

[30]
Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire.

Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.


Page 49

Soudain, une voix tonnante hurla:


--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!


Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les

vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança,

[5]
brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante

soldats armés jusqu'aux cheveux, bondirent dans

la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et,

lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent,

le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la

[10]
tête.


Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre,

battu, crossé et fou de peur.


Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui

planta son pied sur le ventre en vociférant:


[15]
--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!


Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier,» et

il gémit: «
ya, ya, ya


Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une

vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des

[20]
baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion

et de fatigue.


Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin

prisonnier!


Un autre officier entra et prononça:


[25]
--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs

semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la

place.


Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra:


«Victoire!»


Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa

[30]
poche:


«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre


Page 50

en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on

évalue à cinquante hommes hors»


Le jeune officier reprit:


[5]
--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?


Le colonel répondit:


--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif

avec de l'artillerie et des forces supérieures.


Et il donna l'ordre de repartir.


[10]
La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du

château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout

Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver

au poing.


Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la

[15]
route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps

en temps.


Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de la

Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce

fait d'armes.


[20]
La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand

on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables

éclatèrent. Les femmes levaient les bras; des vieilles

pleuraient; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa

le nez d'un de ses gardiens.


[25]
Le colonel hurlait.


--Veillez à la sûreté du captif.


On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut

ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens.

Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour

[30]
du bâtiment.


Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient

depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie,


Page 51

se mit à danser, à danser éperdument, en levant les bras et

les jambes, à danser en poussant des cris frénétiques,

jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.


Il était prisonnier! Sauvé!


[5]
C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à

l'ennemi après six heures seulement d'occupation.


Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette

affaire à la tête des gardes nationaux de la Roche-Oysel,

fut décoré.



Page 52

TOMBOUCTOU

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre

d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant;

et, derrière la Madeleine, une immense nuée

flamboyante jetait dans toute la longue avenue une

[5]
oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de

brasier.


La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée

et semblait dans une apothéose. Les visages

étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des

[10]
reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des

flammes sur l'asphalte des trottoirs.


Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait les boissons

brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres

précieuses fondues dans le cristal.


[15]
Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus

foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser

tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils

causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans

ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule,

[20]
les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient

derrière elles une odeur savoureuse et troublante.


Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru,

chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante

comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec

[25]
un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux

vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris


Page 53

entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes;

et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le

contempler de dos.


Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les

[5]
buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il

planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa

bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses

dents blanches, claires comme un croissant de lune dans

un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient

[10]
ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.


Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:


--Bonjou, mon lieutenant.


Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel.


Le premier dit:


[15]
--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que

vous voulez.


Le nègre reprit:

--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védié, siège Bézi,

beaucoup raisin, cherché moi.


[20]
L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme,

cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il

s'écria:


--Tombouctou?


Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un

[25]
rire d'une invraisemblable violence et beuglant:


--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou. ya,

bonjou.


Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de

tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il

[30]
saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put

l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe.

Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:


Page 54

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique.

Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici.


Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant

il parlait vite:


[5]
--Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant,

bon mangé, Prussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup,

cuisine française, Tombouctou, cuisinié de l'Empéeu, deux

cent mille francs à moi. Ah! ah! ah! ah!


Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le

[10]
regard.


Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage,

l'eut interrogé quelque temps, il lui dit:


--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.


Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on

[15]
lui tendait, et riant toujours, cria:


--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!


Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et

qu'on le prenait pour un fou.


Le colonel demanda:


[20]
--Qu'est-ce que cette brute?


--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous

dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle.


Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870

je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi.

[25]
Nous n'étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes

prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des

canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant

peu à peu.


J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait


Page 55

composée de troupes de toute nature, débris de régiments

écharpés, fuyards, maraudeurs, séparés des corps d'armée.

Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un

soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient

[5]
présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés,

affamés et saouls. On me les donna.


Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline,

toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la

salle de police, même de la prison, rien n'y fit. Mes

[10]
hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se

fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à

tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils?

Et comment, et avec quoi?


Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus

[15]
que ces sauvages m'intéressaient avec leur rire éternel et

leur caractère de grands enfants espiègles.


Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au

plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il

les gouvernait à son gré, préparait leurs mystérieuses

[20]
entreprises en chef tout-puissant et incontesté. Je le fis

venir chez moi et je l'interrogeai. Notre conversation dura

bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer son surprenant

charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait

des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots,

[25]
gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait,

s'arrêtait et repartait brusquement, quand il croyait avoir

trouvé un nouveau moyen de s'expliquer.


Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une

sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui

[30]
demandai son nom. Il répondit quelque chose comme

Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus

simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou.»


Page 56

Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait

plus autrement.


Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince

africain trouvait à boire. Je le découvris d'une

[5]
singulière façon.


J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon,

quand j'aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait.

On arrivait au temps des vendanges, les raisins

étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai

[10]
qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une

expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même

le commandement, après avoir obtenu l'autorisation

du général.


J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois

[15]
petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne

suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l'espion,

un de ces détachements avait à taire une marche d'une

heure au moins. Un homme resté en observation sur les

murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point

[20]
quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant,

presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons

au point désigné; je déploie brusquement mes soldats, qui

s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou

voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant

[25]
du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien

qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même,

en arrachant la grappe d'un coup de dent.


Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je

compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains

[30]
et sur les genoux. Dès qu'on l'eut planté sur ses jambes

il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s'abattit

sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu un

homme être gris.


Page 57

On le rapporta sur deux échalas, il ne cessa de rire

tout le long de la route en gesticulant des bras et des

jambes.


C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au

[5]
raisin lui-même. Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus

bouger, ils dormaient sur place.


Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait

toute croyance et toute mesure. Il vivait là-dedans à la

façon des grives, qu'il haïssait d'ailleurs d'une haine de

[10]
rival jaloux. Il répétait sans cesse:


--Les gives mangé tout le raisin, capules!


Un soir on vint me chercher. On apercevait par la

plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point

pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eût dit un

[15]
grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je?


J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange

caravane qui fit bientôt son entrée triomphale. Tombouctou

et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte

d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes

[20]
coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco

traînait un cheval à la queue duquel un autre était attaché,

et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même

façon.


Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes

[25]
Africains avaient aperçu tout à coup un détachement

prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils

s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent mis pied

à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze

gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se

[30]
crurent attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le

colonel et les cinq officiers de son escorte.


Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus


Page 58

qu'il marchait avec peine. Je le crus blessé; il se mit à

rire et me dit:


--Moi, povisions pou pays.


C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour

[5]
l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait,

tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque,

tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche!

Quelle poche! un gouffre qui commençait à la hanche et

finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier,

[10]
il l'appelait sa «profonde,» et c'était sa profonde, en effet!


Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le

cuivre des casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans

sa «profonde» qui était pleine à déborder.


Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant

[15]
qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces

d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment

drôle.


Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont

il semblait bien frère, ce fils de roi, torturé par le besoin

[20]
d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa

profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute

avalés.


Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un

magasin général où s'entassaient ses richesses. Mais où?

[25]
Je ne l'ai pu découvrir.


Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit

bien vite enterrer les corps demeurés au village voisin,

pour qu'on ne découvrit point qu'ils avaient été décapités.

Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept

[30]
habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par

représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.


Page 59

L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés.

On se battait maintenant tous les jours. Les hommes

affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois

avaient été tués) demeuraient gras et luisants, et vigoureux,

[5]
toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait

même. Il me dit un jour:


--Toi beaucoup faim, moi bon viande.


Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de

quoi? Nous n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres,

[10]
ni ânes, ni porcs. Il était impossible de se procurer

du cheval. Je réfléchis à tout cela après avoir dévoré

ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces

nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des

hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient

[15]
autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut

pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai désormais

ses présents.


Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux

avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais

[20]
avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette

poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand froid, je

me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre

sur moi, comme une grande et chaude couverture.

C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les

[25]
épaules.


Je me levai et, lui rendant son vêtement:


--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.


Il répondit:


--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi

[30]
chaud, chaud.


Et il me contemplait avec des yeux suppliants.


Je repris:


Page 60

--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.


Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre

coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa

large capote que je refusais:


[5]
--Si toi pas gadé manteau, moi coupé; pésonne

manteau.


Il l'aurait fait. Je cédai.


Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns

d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient

[10]
sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs.


Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions

nous réunir quand je demeurai stupide d'étonnement devant

un nègre géant vêtu de coutil blanc et coiffé d'un

chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait

[15]
radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant

une petite boutique où l'on voyait en montre deux

assiettes et deux verres.


Je lui dis:


--Qu'est-ce que tu fais?


[20]
Il répondit:


--Moi pas pati, moi bon cuisiné, moi fait mangé colonel,

Algéie; moi mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.


Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en

coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer.

[25]
J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant

sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque

pudeur.


Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet

appel:


Page 61

CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU

ANCIEN CUISINER DE S. M. L'EMPEREUR.

Artiste de Paris.--Prix modérés.


Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus

[5]
m'empêcher de rire, et je laissai mon nègre à son nouveau

commerce.


Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener

prisonnier?


Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.

[10]
Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le

restaurant Tombouctou est un commencement de

Revanche.



Page 62

EN MER

A Henry Céard

On lisait dernièrement dans les journaux les lignes
suivantes:

Boulogne-sur-Mer, 22 janvier.--On nous écrit:

«Un affreux malheur vient de jeter la consternation
[5] parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis
deux années. Le bateau de pêche commandé par le
patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l'Ouest et
est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.

«Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes
[10] envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes
et le mousse ont péri.

«Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux
sinistres.»

Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot?

[15] Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être
sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui
auquel je pense, il avait assisté, voici dix-huit ans maintenant,
à un autre drame, terrible et simple comme sont
toujours ces drames formidables des flots.

[20] Javel aîné était alors patron d'un chalutier.

Le chalutier est le bateau de pêche par excellence.
Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé
sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors,
toujours fouetté par les vents durs et salés de la
[25] Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée,

Page 63

traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de

l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies

dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes

lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches

[5]
pointues.


Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau

se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande

tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen

de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts

[10]
de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et

le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste

le sol de la mer.


Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes

et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau

[15]
temps clair pour jeter le chalut.


Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant

força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre;

mais la mer démontée battait les falaises, se ruait

contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le

[20]
petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France.

La tempête continuait à faire infranchissables les jetées,

enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords

des refuges.


Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots,

[25]
ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau,

mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui

le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux

pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.


Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en

[30]
pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le

patron commanda de jeter le chalut.


Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord,


Page 64

et deux hommes à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent

à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient.

Soudain il toucha le fond, mais une haute lame

inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant

[5]
et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se

trouva saisi entre la corde un instant détendue par la

secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré,

tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais

le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point.


[10]
L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent.

Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde,

s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce

fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et il tira de

sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups,

[15]
sauver le bras de Javel cadet.


Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait

de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il

appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir.


Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je

[20]
vas lofer.» Et il courut au gouvernail, mettant toute la

barre dessous.


Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui

immobilisait son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la

force de la dérive et du vent.


[25]
Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les

dents serrées, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son

frère revint, craignant toujours le couteau d'un marin:

«Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre.»


L'ancre fut mouillée, toute la chaine filée, puis on se

[30]
mit à virer au cabestan pour détendre les amarres du

chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras

inerte, sous la manche de laine ensanglantée.


Page 65

Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et

on vit une chose horrible, une bouillie de chair dont le

sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe.

Alors l'homme regarda son bras et murmura: «Foutu.»


[5]
Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont

du bateau, un des matelots cria: «Il va se vider, faut

nouer la veine.»


Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et

goudronnée, et, enlaçant le membre au-dessus de la

[10]
blessure, ils serrèrent de toute leur force. Les jets de sang

s'arrêtaient peu à peu; et finirent par cesser tout à fait.

Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le

prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout

était rompu, les os cassés; les muscles seuls retenaient ce

[15]
morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil morne,

réfléchissant.. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les

camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure

pour empêcher le mal noir.


On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il

[20]
puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible

plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire.


--Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit,

mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant

pas bien tout seul. Et puis, il préférait le grand air. Il

[25]
se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras.


La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre

blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de

mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs

écrasées.


[30]
Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup

de vent se déchaîna; et le petit bateau recommença sa


Page 66

course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste

blessé.


La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au

soleil levant on apercevait de nouveau l'Angleterre, mais,

[5]
comme la mer était moins dure, on repartit pour la France

en louvoyant.


Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur

montra des traces noires, toute une vilaine apparence de

pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus à

[10]
lui.


Les matelots regardaient, disant leur avis.


--Ça pourrait bien être le Noir, pensait l'un.


--Faudrait de l'eau salée là-dessus, déclarait un autre.


On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le

[15]
mal. Le blessé devint livide, grinça des dents, se tordit

un peu; mais il ne cria pas.


Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton

couteau», dit-il à son frère. Le frère tendit son couteau.


--«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.»


[20]
On fit ce qu'il demandait.


Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement,

avec réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette

lame aiguë, comme un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus

qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara:

[25]
«Fallait ça. J'étais foutu.»


Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença

à verser de l'eau sur le tronçon de membre qui lui

restait.


La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.


[30]
Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché

et l'examina longuement. La putréfaction se déclarait.

Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le


Page 67

passaient de main en main, le tâtaient, le retournaient, le

flairaient.


Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'-heure.»


Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non.

[5]
J'veux point. C'est à moi, pas vrai, puisque c'est mon

bras.»


Il le reprit et le posa entre ses jambes.


--Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée

vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait

[10]
longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel.


Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la

saumure?»


--Ça, c'est vrai, déclarèrent les autres.


Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des

[15]
jours derniers; et, tout au fond, on déposa le bras. On

versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons.


Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je

l'vendions point à la criée.»


Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.


[20]
Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue

de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé

continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa plaie.


De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à

l'autre du bateau.


[25]
Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en

hochant la tête.


On finit par rentrer au port.


Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne

voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos.


[30]
Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris son

bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le

baril qu'il avait marqué d'une croix.


Page 68

On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien

conservé dans la saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa

dans une serviette emportée à cette intention et rentra

chez lui.


[5]
Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce

débris du père, tâtant les doigts, enlevant les brins de sel

restés sous les ongles; puis on fit venir le menuisier pour

un petit cercueil.


Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit

[10]
l'enterrement du bras détaché. Les deux frères, côte à

côte, conduisaient le deuil. Le sacristain de paroisse

tenait son cadavre sous son aisselle.


Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit

emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son

[15]
accident, il confiait tout bas à son auditeur: «Si le frère

avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras,

pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»



Page 69

LES PRISONNIERS

Aucun bruit dans la forêt que le frémissement léger de

la neige tombant sur les arbres. Elle tombait depuis midi,

une petite neige fine qui poudrait les branches d'une

mousse glacée qui jetait sur les feuilles mortes des fourrés

[5]
un léger toit d'argent, étendait par les chemins un immense

tapis moelleux et blanc, et qui épaississait le silence illimité

de cet océan d'arbres.


Devant la porte de la maison forestière, une jeune

femme, les bras nus, cassait du bois à coups de hache sur

[10]
une pierre. Elle était grande, mince et forte, une fille des

forêts, fille et femme de forestiers.


Une voix cria de l'intérieur de la maison:


--Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faut rentrer,

v'là la nuit, y a p't-être bien des Prussiens et des loups qui

[15]
rôdent.


La bûcheronne répondit en fendant une souche à grands

coups qui redressaient sa poitrine à chaque mouvement

pour lever les bras.


--J'ai fini, m'man. Me v'là, me v'là, y a pas de crainte;

[20]
il fait encore jour.


Puis elle rapporta ses fagots et ses bûches et les entassa

le long de la cheminée, ressortit pour fermer les auvents,

d'énormes auvents en coeur de chêne, et rentrée enfin, elle

poussa les lourds verrous de la porte.


[25]
Sa mère filait auprès du feu, une vieille ridée que l'âge

avait rendue craintive:


--J'aime pas, dit-elle, quand le père est dehors. Deux

femmes ça n'est pas fort.


Page 70

La jeune répondit:


--Oh! je tuerais ben un loup ou un Prussien tout de

même.


Et elle montrait de l'oeil un gros revolver suspendu

[5]
au-dessus de l'âtre.


Son homme avait été incorporé dans l'armée au commencement

de l'invasion prussienne; et les deux femmes

étaient demeurées seules avec le père, le vieux garde

Nicolas Pichon, dit l'Échasse, qui avait refusé obstinément

[10]
de quitter sa demeure pour rentrer à la ville.


La ville prochaine, c'était Rethel, ancienne place forte

perchée sur un rocher. On y était patriote, et les bourgeois

avaient décidé de résister aux envahisseurs, de s'enfermer

chez eux et de soutenir un siège selon la tradition de la

[15]
cité. Deux fois déjà, sous Henri IV et Louis XIV, les

habitants de Rethel s'étaient illustrés par des défenses

héroïques. Ils en feraient autant cette fois, ventrebleu!

ou bien on les brûlerait dans leurs murs.


Donc, ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé

[20]
une milice, formé des bataillons et des compagnies, et ils

s'exerçaient tout le jour sur la place d'Armes. Tous,

boulangers, épiciers, bouchers, notaires, avoués, menuisiers,

libraires, pharmaciens eux-mêmes manoeuvraient à

tour de rôle, à des heures régulières, sous les ordres de M.

[25]
Lavigne, ancien sous-officier de dragons, aujourd'hui

mercier, ayant épousé la fille et hérité de la boutique de M.

Ravaudan, l'aîné.


Il avait pris le grade de commandant-major de la place,

et tous les jeunes hommes étant partis à l'armée, il avait

[30]
enrégimenté tous les autres qui s'entraînaient pour la

résistance. Les gros n'allaient plus par les rues qu'au pas

gymnastique pour fondre leur graisse et prolonger leur


Page 71

haleine, les faibles portaient des fardeaux pour fortifier

leurs muscles.


Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne

paraissaient pas. Ils n'étaient pas loin, cependant; car

[5]
deux fois déjà leurs éclaireurs avaient poussé à travers

bois jusqu'à la maison forestière de Nicolas Pichon,

dit l'Échasse.


Le vieux garde, qui courait comme un renard, était venu

prévenir la ville. On avait pointé les canons, mais

[10]
l'ennemi ne s'était point montré.


Le logis de l'Échasse servait de poste avancé dans la

forêt d'Aveline. L'homme, deux fois par semaine, allait

aux provisions et apportait aux bourgeois citadins des

nouvelles de la campagne.


[15]
Il était parti ce jour-là pour annoncer qu'un petit

détachement d'infanterie allemande s'était arrêté chez lui

l'avant-veille, vers deux heures de l'après-midi, puis était

reparti presque aussitôt. Le sous-officier qui commandait

parlait français.


[20]
Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux

chiens, deux molosses à gueule de lion, par crainte des

loups qui commençaient à devenir féroces, et il laissait

ses deux femmes en leur recommandant de se barricader

dans la maison dès que la nuit approcherait.


[25]
La jeune n'avait peur de rien, mais la vieille tremblait

toujours et répétait:


--Ça finira mal, tout ça, vous verrez que ça finira mal.


Ce soir-là, elle était encore plus inquiète que de coutume:


--Sais-tu à quelle heure rentrera le père? dit-elle.


[30]
--Oh! pas avant onze heures, pour sûr. Quand il dîne

chez le commandant, il rentre toujours tard.


Page 72

Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la

soupe, quand elle cessa de remuer, écoutant un bruit vague

qui lui était venu par le tuyau de la cheminée.


Elle murmura:


[5]
--V'là qu'on marche dans le bois, il y a ben sept-huit

hommes, au moins.


La mère, effarée, arrêta son rouet en balbutiant:


--Oh! mon Dieu! et le père qu'est pas là!


Elle n'avait point fini de parler que des coups violents

[10]
firent trembler la porte.


Comme les femmes ne répondaient point, une voix forte

et gutturale cria:


--Oufrez!


Puis, après un silence, la même voix reprit:


[15]
--Oufrez ou che gasse la borte!


Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros

revolver de la cheminée, puis, étant venue coller son

oreille contre l'huis, elle demanda:


--Qui êtes-vous?


[20]
La voix répondit:


--Che suis le tétachement de l'autre chour.


La jeune femme reprit:


--Qu'est-ce que vous voulez?


--Che suis berdu tepuis ce matin, tans le pois, avec mon

[25]
tétachement. Oufrez ou che gasse la borte.


La forestière n'avait pas le choix; elle fit glisser vivement

le gros verrou, puis tirant le lourd battant, elle

aperçut dans l'ombre pâle des neiges, six hommes, six

soldats prussiens, les mêmes qui étaient venus la veille.


[30]
Elle prononça d'un ton résolu:


--Qu'est-ce que vous venez faire à cette heure-ci?


Le sous-officier répéta:


Page 73

--Che suis berdu, tout à fait berdu, ché regonnu la

maison. Che n'ai rien manché tepuis ce matin, mon

tétachement non blus.


Berthine déclara:


[5]
--C'est que je suis toute seule avec maman, ce soir.


Le soldat, qui paraissait un brave homme, répondit:


--Ça ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous

nous ferez à mancher. Nous dombons te faim et te

fatigue.


[10]
La forestière se recula:


--Entrez, dit-elle.


Ils entrèrent, poudrés de neige, portant sur leurs casques

une sorte de crème mousseuse qui les faisait ressembler à

des meringues, et ils paraissaient las, exténués.


[15]
La jeune femme montra les bancs de bois des deux côtés

de la grande table.


--Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe.

C'est vrai que vous avez l'air rendus.


Puis elle referma les verrous de la porte.


[20]
Elle remit de l'eau dans la marmite, y jeta de nouveau

du beurre et des pommes de terre, puis décrochant un

morceau de lard pendu dans la cheminée, elle en coupa

la moitié qu'elle plongea dans le bouillon.


Les six hommes suivaient de l'oeil tous ses mouvements

[25]
avec une faim éveillée dans leurs yeux. Ils avaient posé

leurs fusils et leurs casques dans un coin, et ils attendaient,

sages comme des enfants sur les bancs d'une école.


La mère s'était remise à filer en jetant à tout moment

des regards éperdus sur les soldats envahisseurs. On n'entendait

[30]
rien autre chose que le ronflement léger du rouet

et le crépitement du feu et le murmure de l'eau qui

S'échauffait.


Page 74

Mais soudain un bruit étrange les fit tous tressaillir,

quelque chose comme un souffle rauque poussé sous la

porte, un souffle de bête, fort et ronflant.


Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les

[5]
fusils. La forestière l'arrêta d'un geste, et souriante:


--C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils

rôdent et ils ont faim.


L'homme incrédule voulut voir, et sitôt que le battant

fut ouvert, il aperçut deux grandes bêtes grises qui

[10]
s'enfuyaient d'un trot rapide et allongé.


Il revint s'asseoir, en murmurant:


--Ché n'aurais pas gru:


Et il attendit que sa pâtée fût prête.


Ils la mangèrent voracement, avec des bouches fendues

[15]
jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux

ronds s'ouvrant en même temps que les mâchoires, et des

bruits de gorge pareils à des glouglous de gouttières.


Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides

mouvements des grandes barbes rouges; et les pommes de

[20]
terre avaient l'air de s'enfoncer dans ces toisons

mouvantes,


Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la

cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'était

un petit caveau voûté qui, pendant la révolution, avait

[25]
servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait

au moyen d'un étroit escalier tournant fermé par une

trappe au fond de la cuisine.


Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule,

d'un air sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche

[30]
de boisson.


Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la

Cuisine.


Page 75

Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient

tous les six, autour de la table. De temps en temps un

front tombait sur la planche avec un bruit sourd, puis

l'homme, réveillé brusquement, se redressait.


[5]
Berthine dit au sous-officier:


--Couchez-vous devant le feu, pardi, il y a bien d'la

place pour six. Moi je grimpe à ma chambre avec

maman.


Et les deux femmes montèrent au premier étage. On

[10]
les entendit fermer leur porte à clef, marcher quelque

temps; puis elles ne firent plus aucun bruit.


Les Prussiens s'étendirent sur le pavé, les pieds au feu,

la tête supportée par leurs manteaux roulés, et ils ronflèrent

bientôt tous les six sur six tons divers, aigus ou

[15]
sonores, mais continus et formidables.


Ils dormaient certes depuis longtemps déjà quand un

coup de feu retentit, si fort, qu'on l'aurait cru tiré contre

les murs de la maison. Les soldats se dressèrent aussitôt.

Mais deux nouvelles détonations éclatèrent, suivies de

[20]
trois autres encore.


La porte du premier s'ouvrit brusquement, et la forestière

parut, nu-pieds, en chemise, en jupon court, une

chandelle à la main, l'air affolé. Elle balbutia:


--V'là les Français, ils sont au moins deux cents. S'ils

[25]
vous trouvent ici, ils vont brûler la maison. Descendez

dans la cave bien vite, et faites pas de bruit. Si vous faites

du bruit, nous sommes perdus.


Le sous-officier, effaré, murmura:


--Che feux pien, che feux pien. Par où faut-il

[30]
tescendre?


La jeune femme souleva avec précipitation la trappe


Page 76

étroite et carrée, et les six hommes disparurent par le petit

escalier tournant, s'enfonçant dans le sol l'un après l'autre,

à reculons, pour bien tâter les marches du pied.


Mais quand la pointe du dernier casque eut disparu,

[5]
Berthine rabattant la lourde planche de chêne, épaisse

comme un mur, dure comme de l'acier, maintenue par des

charnières et une serrure de cachôt, donna deux longs

tours de clef, puis elle se mit à rire, d'un rire muet et ravi,

avec une envie folle de danser sur la tête de ses prisonniers.


[10]
Ils ne faisaient aucun bruit, enfermés là-dedans comme

dans une boite solide, une boite de pierre, ne recevant

que l'air d'un soupirail garni de barres de fer.


~-Berthine aussitôt ralluma son feu, remit dessus sa

marmite, et refit de la soupe en murmurant:


[15]
--Le père s'ra fatigué cette nuit.


Puis elle s'assit et attendit. Seul, le balancier sonore

de l'horloge promenait dans le silence son tic-tac régulier.


De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur

le cadran, un regard impatient qui semblait dire:


[20]
--Ça ne va pas vite.


Mais bientôt il lui sembla qu'on murmurait sous ses

pieds. Des paroles basses, confuses, lui parvenaient à

travers la voûte maçonnée de la cave. Les Prussiens

commençaient à deviner sa ruse, et bientôt le sous-officier

[25]
remonta le petit escalier et vint heurter du poing la

trappe. Il cria de nouveau:


--Oufrez.


Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent:


--Qu'est-ce que fous foulez?


[30]
--Oufrez.


--Che n'oufre pas.


L'homme se fâchait.


Page 77

--Oufrez ou che gasse la borte.


Elle se mit à rire:


--Casse, mon bonhomme, casse, mon bonhomme!


Et il commença à frapper avec la crosse de son fusil

[5]
contre la trappe de chêne, fermée sur sa tête. Mais elle

aurait résisté à des coups de catapulte.


La forestière l'entendit redescendre. Puis les soldats

vinrent, l'un après l'autre, essayer leur force, et inspecter

la fermeture. Mais, jugeant sans doute leurs tentatives

[10]
inutiles, ils redescendirent tous dans la cave et

recommencèrent à parler entre eux.


La jeune femme les écoutait, puis elle alla ouvrir la

porte du dehors et elle tendit l'oreille dans la nuit.


Un aboiement lointain lui parvint. Elle se mit à siffler

[15]
comme aurait fait un chasseur, et, presque aussitôt, deux

énormes chiens surgirent dans l'ombre et bondirent sur elle

en gambadant. Elle les saisit par le cou et les maintint

pour les empêcher de courir. Puis elle cria de toute sa force:


--Ohé père!


[20]
Une voix répondit, très éloignée encore:


~-Ohé Berthine!


Elle attendit quelques secondes, puis reprit:


--Ohé père!


La voix plus proche répéta:


[25]
--Ohé Berthine!


La forestière reprit:


--Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens

dans la cave.


Et brusquement la grande silhouette de l'homme se

[30]
dessina sur la gauche, arrêtée entre deux troncs d'arbres.

Il demanda, inquiet:


--Des Prussiens dans la cave. Qué qui font?


Page 78

La jeune femme se mit à rire:


--C'est ceux d'hier. Ils s'étaient perdus dans la forêt,

je les ai mis au frais dans la cave.


Et elle conta l'aventure, comment elle les avait effrayés

[5]
avec des coups de revolver et enfermés dans le caveau.


Le vieux toujours grave demanda:


--Qué que tu veux que j'en fassions à c't'heure?


Elle répondit:


--Va quérir M. Lavigne avec sa troupe. Il les fera

[10]
prisonniers. C'est lui qui sera content.


Et le père Pichon sourit:


--C'est vrai qu'i sera content.


Sa fille reprit:


~-T'as de la soupe, mange-la vite et pi repars.


[15]
Le vieux garde s'attabla, et se mit à manger la soupe

après avoir posé par terre deux assiettes pleines pour ses

chiens.


Les Prussiens, entendant parler, s'étaient tus.


L'Échasse repartit un quart d'heure plus tard. Et

[20]
Berthine, la tête dans ses mains, attendit.


Les prisonniers recommençaient à s'agiter. Ils criaient

maintenant, appelaient, battaient sans cesse de coups de

crosse furieux la trappe inébranlable.


Puis ils se mirent à tirer des coups de fusil par le soupirail,

[25]
espérant sans doute être entendus si quelque détachement

allemand passait dans les environs.


La forestière ne remuait plus; mais tout ce bruit l'énervait,

l'irritait. Une colère méchante s'éveillait en elle;

elle eût voulu les assassiner, les gueux, pour les faire taire.


[30]
Puis son impatience grandissant, elle se mit à regarder

l'horloge, à compter les minutes.


Page 79

Le père était parti depuis une heure et demie. Il avait

atteint la ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait

la chose à M. Lavigne, qui pâlissait d'émotion et

sonnait sa bonne pour avoir on uniforme et ses armes;

[5]
Elle entendait, lui semblait-il, le tambour courant par les

rues. Les têtes effarées apparaissaient aux fenêtres. Les

soldats citoyens sortaient de leurs maisons, à peine vêtus,

essoufflés, bouclant leurs ceinturons, et partaient, au pas

gymnastique, vers la maison du commandant.


[10]
Puis la troupe, l'Échasse en tête, se mettait en marche,

dans la nuit, dans la neige, vers la forêt.


Elle regardait l'horloge. «Ils peuvent être ici dans une

heure.»


Une impatience nerveuse l'envahissait. Les minutes

[15]
lui paraissaient interminables. Comme c'était long!


Enfin, le temps qu'elle avait fixé pour leur arrivée fut

marqué par l'aiguille.


Et elle ouvrit de nouveau la porte, pour les écouter

venir. Elle aperçut une ombre marchant avec

[20]
précaution. Elle eut peur, poussa un cri. C'était son

père.


Il dit:


--Ils m'envoient pour voir s'il n'y a rien de changé.


--Non, rien.


[25]
Alors, il lança à son tour, dans la nuit, un coup de sifflet

strident et prolongé. Et, bientôt, on vit une chose brune

qui s'en venait, sous les arbres, lentement: l'avant-garde

composée de dix hommes.


L'Échasse répétait à tout instant:


[30]
--Passez pas devant le soupirail.


Et les premiers arrivés montraient aux nouveaux venus

le soupirail redouté.


Page 80

Enfin le gros de la troupe se montra, en tout deux cents

hommes, portant chacun deux cents cartouches.


M. Lavigne, agité, frémissant, les disposa de façon à cerner

de partout la maison en laissant un large espace libre

[5]
devant le petit trou noir, au ras du sol, par où la cave

prenait de l'air.


Puis il entra dans l'habitation et s'informa de la force

et de l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on

aurait pu le croire disparu, évanoui, envolé par le soupirail.


[10]
M. Lavigne frappa du pied la trappe et appela:


--Monsieur l'officier prussien?


L'Allemand ne répondit pas.


Le commandant reprit:


--Monsieur l'officier prussien?


[15]
Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet

officier silencieux de se rendre avec armes et bagages, en

lui promettant la vie sauve et les honneurs militaires pour

lui et ses soldats. Mais il n'obtint aucun signe de consentement

ou d'hostilité. La situation devenait difficile.


[20]
Les soldats-citoyens battaient la semelle dans la neige,

se frappaient les épaules à grands coups de bras, comme

font les cochers pour s'échauffer, et ils regardaient le

soupirail avec une envie grandissante et puérile de passer

devant.


[25]
Un d'eux, enfin, se hasarda, un nommé Potdevin qui

était très souple. Il prit son élan et passa en courant

comme un cerf. La tentative réussit. Les prisonniers

semblaient morts.


30 ~~Y a personne.


Et un autre soldat traversa l'espace libre devant le trou

dangereux. Alors ce fut un jeu. De minute en minute, un


Page 81

homme se lançant, passait d'une troupe dans l'autre

comme font les enfants en jouant aux barres, et il lançait

derrière lui des éclaboussures de neige tant il agitait vivement

les pieds. On avait allumé, pour se chauffer, de

[5]
grands feux de bois mort, et ce profil courant du garde

national apparaissait illuminé dans un rapide voyage du

camp de droite au camp de gauche.


Quelqu'un cria:


--A toi, Maloison.


[10]
Maloison était un gros boulanger dont le ventre donnait

à rire aux camarades.


Il hésitait. On le blagua. Alors, prenant son parti il

se mit en route, d'un petit pas gymnastique régulier et

essoufflé, qui secouait sa forte bedaine.


[15]
Tout le détachement riait aux larmes. On criait pour

l'encourager:


--Bravo, bravo, Maloison!


Il arrivait environ aux deux tiers de son trajet quand

une flamme longue, rapide et rouge, jaillit du soupirail.

[20]
Une détonation retentit, et le vaste boulanger s'abattit

sur le nez avec un cri épouvantable.


Personne ne s'élança pour le secourir. Alors on le vit se

trainer à quatre pattes dans la neige en gémissant, et,

quand il fut sorti du terrible passage, il s'évanouit.


[25]
Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en haut.

Après la première surprise et la première épouvante, un

nouveau rire s'éleva.


Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de

la maison forestière. Il venait d'arrêter son plan d'attaque.


[30]
Il commanda d'une voix vibrante:


--Le zingueur Planchut et ses ouvriers.


Page 82

Trois hommes s'approchèrent.


~-Descellez les gouttières de la maison.


Et en un quart d'heure on eut apporté au commandant

vingt mètres de gouttières.


[5]
Alors il fit pratiquer, avec mille précautions de prudence,

un petit trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant

un conduit d'eau de la pompe à cette ouverture, il déclara

d'un air enchanté:


--Nous allons offrir à boire à messieurs les Allemands.


[10]
Un hurrah frénétique d'admiration éclata suivi de

hurlements de joie et de rires éperdus. Et le commandant

organisa des pelotons de travail qui se relayeraient de

cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda:


--Pompez.


[15]
Et le volant de fer ayant été mis en branle, un petit

bruit glissa le long des tuyaux et tomba bientôt dans la

cave, de marche en marche, avec un murmure de cascade,

un murmure de rocher à poissons rouges.


On attendit.


[20]
Une heure s'écoula, puis deux, puis trois.

Le commandant fiévreux se promenait dans la cuisine,

collant son oreille à terre de temps en temps, cherchant à

deviner ce que faisait l'ennemi, se demandant s'il allait

bientôt capituler.


[25]
Il s'agitait maintenant, l'ennemi. On l'entendait remuer

les barriques, parler, clapoter.


Puis, vers huit heures du matin, une voix sortit du

soupirail:


--Ché foulé parlé à monsieur l'officier français.


[30]
Lavigne répondit, de la fenêtre, sans avancer trop la

tête:


--Vous rendez-vous?


Page 83

--Che me rends.


--Alors passez les fusils dehors.


Et on vit aussitôt une arme sortir du trou et tomber

dans la neige, puis deux, trois, toutes les armes. Et la

[5]
même voix déclara:


--Che n'ai blus. Tépêchez-fous. Ché suis noyé.


Le commandant commanda:


--Cessez.


Le volant de la pompe retomba immobile.


[10]
Et, ayant empli la cuisine de soldats qui attendaient,

l'arme au pied, il souleva lentement la trappe de chêne.


Quatre têtes apparurent trempées, quatre têtes blondes

aux longs cheveux pâles, et on vit sortir, l'un après l'autre,

les six Allemands grelottants, ruisselants, effarés.


[15]
Ils furent saisis et garrottés. Puis, comme on craignait

une surprise, on repartit tout de suite, en deux convois,

l'un conduisant les prisonniers et l'autre conduisant

Maloison sur un matelas posé sur des perches.


Ils rentrèrent triomphalement dans Rethel.


[20]
M. Lavigne fut décoré pour avoir capturé une avant-garde

prussienne, et le gros boulanger eut la médaille

militaire pour blessure reçue devant l'ennemi.



Page 84

LE BAPTÊME

A Guillemet


Devant la porte de la ferme, les hommes endimanchés

attendaient. Le soleil de mai versait sa claire lumière sur

les pommiers épanouis, ronds comme d'immenses bouquets

blancs, roses et parfumés, et qui mettaient sur la cour

[5]
entière un toit de fleurs. Ils semaient sans cesse autour

d'eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient et

tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, où les pissenlits

brillaient comme des flammes, où les coquelicots

semblaient des gouttes de sang.


[10]
Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre

énorme, les mamelles gonflées, tandis qu'une troupe de

petits porcs tournait autour, avec leur queue roulée comme

une corde.


Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes,

[15]
la cloche de l'église tinta. Sa voix de fer jetait dans le

ciel joyeux son appel faible et lointain. Des hirondelles

filaient comme des flèches à travers l'espace bleu qu'enfermaient

les grands hêtres immobiles. Une odeur d'étable

passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des

[20]
pommiers.


Un des hommes debout devant la porte se tourna vera

la maison et cria:


--Allons, allons, Mélina, v'là que ça sonne!


Il avait peut-être trente ans. C'était un grand paysan,

[25]
que les longs travaux des champs n'avaient point encore

courbé ni déformé. Un vieux, son père, noueux comme un


Page 85

tronc de chêne, avec des poignets bossués et des jambes

torses, déclara:


--Les femmes, c'est jamais prêt, d'abord.


Les deux autres fils du vieux se mirent à rire, et l'un,

[5]
se tournant vers le frère ainé, qui avait appelé le premier,

lui dit:


--Va les quérir, Polyte. All' viendront point avant

midi.


Et le jeune homme entra dans sa demeure.


[10]
Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à

crier en battant des ailes; puis ils partirent vers la mare

de leur pas lent et balancé.


Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme

parut qui portait un enfant de deux mois, Les brides

[15]
blanches de son haut bonnet lui pendaient sur le dos,

retombant sur un châle rouge, éclatant comme un incendie,

et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le

ventre en bosse de la garde.


Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine

[20]
âgée de dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras

de son homme. Et les deux grand'mères vinrent ensuite,

fanées ainsi que de vieilles pommes, avec une fatigue

évidente dans leurs reins forcés, tournés depuis longtemps

par les patientes et rudes besognes. Une d'elles était

[25]
veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la

porte, et ils partirent en tête du cortège, derrière l'enfant

et la sage-femme. Et le reste de la famille se mit en route

à la suite. Les plus jeunes portaient des sacs de papier

pleins de dragées.


[30]
Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de

toute sa force le frêle marmot attendu. Des gamins

montaient sur les fossés; des gens apparaissaient aux


Page 86

barrières; des filles de ferme restaient debout entre deux

seaux pleins de lait qu'elles posaient à terre pour regarder

le baptême.


Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant,

[5]
évitait les flaques d'eau dans les chemins creux, entre les

talus plantés d'arbres. Et les vieux venaient avec cérémonie,

marchant un peu de travers, vu l'âge et les douleurs;

et les jeunes avaient envie de danser, et ils regardaient les

filles qui venaient les voir passer; et le père et la mère

[10]
allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui

les remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait

dans le pays leur nom, le nom des Dentu, bien connu par

le canton.


Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les

[15]
champs pour éviter le long détour de la route.


On apercevait l'église maintenant, avec son clocher

pointu. Une ouverture le traversait juste au-dessous du

toit d'ardoises; et quelque chose, remuait là-dedans, allant

et venant d'un mouvement vif, passant et repassant

[20]
derrière l'étroite fenêtre. C'était la cloche qui sonnait

toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première

fois, dans la maison du Bon Dieu.


Un chien s'était mis à suivre. On lui jetait des dragées,

il gambadait autour des gens.


[25]
La porte de l'église était ouverte. Le prêtre, un grand

garçon à cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi,

lui, oncle du petit, encore un frère du père, attendait

devant l'autel. Et il baptisa suivant les rites son neveu

Prosper-César, qui se mit à pleurer en goûtant le sel

[30]
symbolique.


Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur

le seuil pendant que l'abbé quittait son surplis; puis on se


Page 87

remit en route. On allait vite maintenant, car on pensait

au diner. Toute la marmaille du pays suivait, et, chaque

fois qu'on lui jetait une poignée de bonbons, c'était une

mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux arrachés;

[5]
et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser

les sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les

pattes, mais plus obstiné que les gamins.


La garde un peu lasse, dit à l'abbé qui marchait auprès

d'elle:


[10]
--Dites donc, m'sieu le curé, si ça ne vous opposait

pas de m'tenir un brin vot'neveu pendant que je m'dégourdirai.

J'ai quasiment une crampe dans les estomacs.


Le prêtre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait une

grande tache éclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa,

[15]
gêné par ce léger fardeau, ne sachant comment le tenir,

comment le poser. Tout le monde se mit à rire. Une des

grand'mères demanda de loin:


--Ça ne t'fait-il point deuil, dis, l'abbé, qu'tu n'en

auras jamais comme ça?


[20]
Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées,

regardant fixement le moutard aux yeux bleus, dont

il avait envie d'embrasser encore les joues rondes. Il n'y

tint plus, et, le levant jusqu'à son visage, il le baisa

longuement.


[25]
Le père cria:


--Dis donc, curé, si t'en veux un, t'as qu'à le dire.


Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens

des champs.


Dès qu'on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde

[30]
éclata comme une tempête. Les deux autres fils allaient

aussi se marier; leurs fiancées étaient là, arrivées seulement

pour le repas; et les invités ne cessaient de lancer des


Page 88

allusions à toutes les générations futures que promettaient

ces unions.


C'étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient

ricaner les filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils

[5]
tapaient du poing sur la table, poussaient des cris. Le

père et le grand-père ne tarissaient point en propos polissons.

La mère souriait; les vieilles prenaient leur part de

joie et lançaient aussi des gaillardises.


Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille,

[10]
assis à côté de la garde, agaçant du doigt la petite

bouche de son neveu pour le faire rire. Il semblait surpris

par la vue de cet enfant, comme s'il n'en avait jamais

aperçu. Il le considérait avec une attention réfléchie,

avec une gravité songeuse, avec une tendresse inconnue,

[15]
singulière, vive et un peu triste, pour ce petit être fragile

qui était le fils de son frère.


Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait

l'enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses genoux,

car il gardait, sur sa poitrine et dans son coeur, la sensation

[20]
douce de l'avoir porté tout à l'heure, en revenant de l'église.

Il restait ému devant cette larve d'homme comme devant

un mystère ineffable auquel il n'avait jamais pensé, un

mystère auguste et saint, l'incarnation d'une âme nouvelle,

le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour

[25]
qui s'éveille, de la race qui se continue, de l'humanité qui

marche toujours.


La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée

par le petit qui l'écartait de la table.


L'abbé lui dit:


[30]
--Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.


Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de

lui, tout s'effaça: et il restait les yeux fixés sur cette figure


Page 89

rose et bouffie; et peu à peu, la chaleur du petit corps, à

travers les langes et le drap de la soutane, lui gagnait les

jambes, le pénétrait comme une caresse très légère, très

bonne, très chaste, une caresse délicieuse qui lui mettait

[5]
des larmes aux yeux.


Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant,

agacé par ces clameurs, se mit à pleurer.


Une voix s'écria:


--Dis donc, l'abbé, donne-lui à téter.


[10]
Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère

s'était levée; elle prit son fils et l'emporta dans la chambre

voisine. Elle revint au bout de quelques minutes en déclarant

qu'il dormait tranquillement dans son berceau.


Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de

[15]
temps en temps dans la cour, puis rentraient se mettre à

table. Les viandes, les légumes, le cidre et le vin s'engouffraient

dans les bouches, gonflaient les ventres, allumaient

les yeux, faisaient délirer les esprits.


La nuit tombait quand on prit le café. Depuis

[20]
long-temps le prêtre avait disparu, sans qu'on s'étonnât de son

absence.


La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit

dormait toujours. Il faisait sombre à présent: Elle pénétra

dans la chambre à tâtons; et elle avançait les bras

[25]
étendus, pour ne point heurter de meuble. Mais un bruit

singulier l'arrêta net; et elle ressortit effarée, sûre d'avoir

entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la salle, fort

pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes

se levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une

[30]
lampe à la main, s'élança.


L'abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front

sur l'oreiller où reposait la tête de l'enfant.



Page 90

TOlNE

I


On le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine,

le gros Toine, Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit

Brûlot, le cabaretier de Tournevent.


Il avait rendu célèbre le hameau enfoncé dans un pli

[5]
du vallon qui descendait vers la mer, pauvre hameau paysan

composé de dix maisons normandes entourées de

fossés et d'arbres.


Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert

d'herbe et d'ajonc, derrière la courbe qui avait fait

[10]
nommer ce lieu Tournevent. Elles semblaient avoir

cherché un abri dans ce trou comme les oiseaux qui se

cachent dans les sillons les jours d'ouragan, un abri contre

le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et salé,

qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et détruit comme

[15]
les gelées d'hiver.


Mais le hameau tout entier semblait être la propriété

d'Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs

aussi souvent Toine et Toine-ma-Fine, par suite d'une

locution dont il se servait sans cesse:


[20]
--Ma Fine est la première de France.


Sa Fine, c'était son cognac, bien entendu.


Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de

ses Brûlots, car chaque fois qu'on lui demandait:


--Qu'est-ce que j'allons bé, pé Toine?


[25]
Il répondait invariablement:


Page 91

--Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça

nettoie la tête; y a rien de meilleur pour le corps.


Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde

«mon gendre,» bien qu'il n'eût jamais eu de fille mariée

[5]
ou à marier.


Ah! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros

homme du canton, et même de l'arrondissement. Sa petite

maison semblait dérisoirement trop étroite et trop basse

pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa

[10]
porte où il passait des journées entières, on se demandait

comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait

chaque fois que se présentait un consommateur, car

Toine-ma-Fine était invité de droit à prélever son petit

verre sur tout ce qu'on buvait chez lui.


[15]
Son café avait pour enseigne: «Au rendez-vous des

Amis,» et il était bien, le pé Toine, l'ami de toute la

contrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers pour le

voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait fait rire une

pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une manière

[20]
de blaguer les gens sans les fâcher, de cligner de l'oeil pour

exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse

dans ses accès de gaieté qui vous tirait le rire du ventre

malgré vous, à tous les coups. Et puis c'était une curiosité

rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu'on lui en

[25]
offrait, et de tout, avec une joie dans son oeil malin, une

joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler

d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite pour sa

régalade.


Les farceurs du pays lui demandaient:


[30]
--Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine?


Il répondait:


--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'al'est


Page 92

salée, et deusio qu'i faudrait la mettre en bouteille, vu que

mon abdomin n'est point pliable pour bé à c'te tasse-là!


Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme.

C'était une telle comédie qu'on aurait payé sa place de

[5]
bon coeur. Depuis trente ans qu'ils étaient mariés, ils se

chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait,

tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande

paysanne, marchant à longs pas d'échassier, et portant

une tête de chat-huant en colère. Elle passait son temps.

[10]
à élever des poules dans une petite cour, derrière le cabaret,

et elle était renommée pour la façon dont elle savait engraisser

les volailles.


Quand on donnait un repas à Fécamp chez des gens de

la haute, il fallait, pour que le dîner fût goûté, qu'on y

[15]
mangeât une pensionnaire de la mé Toine.


Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait

continué à être mécontente de tout. Fâchée contre le

monde entier, elle en voulait principalement à son mari.

Elle lui en voulait de sa gaieté, de sa renommée, de sa

[20]
santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre à

rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de

sapas, parée qu'il mangeait et buvait comme dix hommes

ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle

déclarât d'un air exaspéré:


[25]
--Ça serait-il point mieux dans l'étable à cochons, un

quétou comme ça? C'est que d'la graisse, que ça en fait

mal au coeur.


Et elle lui criait dans la figure:


--Espère, espère un brin; j'verrons c'qu'arrivera,

[30]
j'verrons ben! Ça crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi!


Toine riait de tout son coeur en se tapant sur le ventre et

Répondait:


Page 93

--Eh! la mé Poule, ma planche, tâche d'engraisser

comme ça d'la volaille. Tâche pour voir.


Et relevant sa manche sur son bras énorme:


--En v'là un aileron, la mé, en v'là un.


[5]
Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables

en se tordant de joie, tapaient du pied sur la terre du sol,

et crachaient par terre dans un délire de gaieté.


La vieille furieuse reprenait:


--Espère un brin... espère un brin... j'verrons

[10]
c'qu'arrivera... ça crèvera comme un sac à grain...


Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.


Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était

devenu épais et gros, rouge et soufflant. C'était un de ces

êtres énormes sur qui la mort semble s'amuser, avec des

[15]
ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant

irrésistiblement comique son travail lent de destruction.

Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la

gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la

maigreur, dans les rides, dans l'affaissement croissant qui

[20]
fait dire avec un frisson: «Bigre! comme il a changé!»

elle prenait plaisir à l'engraisser, celui-là, à le faire monstrueux

et drôle, à l'enluminer de rouge et de bleu, à le

souffler, à lui donner l'apparence d'une santé surhumaine;

et les déformations qu'elle inflige à tous les êtres devenaient

[25]
chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d'être

sinistres et pitoyables.


--Espère un brin, répétait la mère Toine, j'verrons ce

qu'arrivera.



II


Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé.

[30]
On coucha ce colosse dans la petite chambre derrière la


Page 94

cloison du café, afin qu'il pût entendre ce qu'on disait à

côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée

libre, tandis que son corps, un corps énorme, impossible à

remuer, à soulever, restait frappé d'immobilité. On

[5]
espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes

reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut

bientôt, et Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans

son lit qu'on ne retapait qu'une fois par semaine, avec le

secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier par

[10]
les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.


Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente,

plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant

devant sa femme qui piaillait toute la journée:


--Le v'là, le gros sapas, le v'là, le propre à rien, le

[15]
faigniant, ce gros soûlot! C'est du propre, c'est du propre!


Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'oeil

derrière le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche,

seul mouvement qui lui demeurât possible. Il appelait

cet exercice faire un «va-t-au nord,» ou un «va-t-au sud.»


[20]
Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les

conversations du café, et de dialoguer à travers le mur;

quand il reconnaissait les voix des amis, il criait:


--«Hé, mon gendre, c'est té Célestin?»


Et Célestin Maloisel répondait:


[25]
--C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros

lapin?


Toine-ma-Fine prononçait:


--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point

maigri, l'coffre est bon.


[30]
Bientôt, il fit venir les plus intimes dans sa chambre et

on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on

buvait sans lui. Il répétait:


Page 95

--C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n'pu goûter

d'ma fine, nom d'un nom. L'reste, j'm'en gargarise,

mais de ne point bé ça me fait deuil.


Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait

[5]
dans la fenêtre. Elle criait:


--Guètez-le, guètez-le, à c't'heure ce gros faigniant,

qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme

un porc.


Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes

[10]
rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un oeil

rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri

sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient

jusqu'aux pieds du lit, cherchant des miettes sur le

sol.


[15]
Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle

du café, pour venir, chaque après-midi, faire la causette

autour du lit du gros homme. Tout couché qu'il était, ce

farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait

rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissait

[20]
tous les jours: Célestin Maloisel, un grand maigre,

un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville,

un petit sec avec un nez de furet, malicieux, futé

comme un renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait

jamais, mais qui s'amusait tout de même.


[25]
On apportait une planche de la cour, on la posait au

bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait

de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.


Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle

ne pouvait point tolérer que son gros faignant d'homme

[30]
continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son

lit; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée,

elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche,


Page 96

saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que

c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire

sans le voir encore se divertir comme pour narguer le

pauvre monde qui travaillait toute la journée.


[5]
Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la

tête, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait

de ses colères.


La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il

lui dit:


[10]
--Hé! la mé, savez-vous c'que j'f'rais, mé, si j'étais de

vous?


Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son oeil de

chouette.


Il reprit:


[15]
--Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort

point d'son lit. Eh ben, mé, j'li f'rais couver des oeufs.


Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait

d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui

continua:


[20]
--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre,

l'même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça

naîtrait d'même. Quand ils seraient éclos j'porterais à

vot' poule les poussins de vot' homme pour qu'a les élève.

Ça vous en f'rait de la volaille, la mé!


[25]
La vieille interdite demanda:


--Ça se peut-il?


L'homme reprit:


--Si ça s'peut! Pourqué que ça n'se pourrait point!

Pisqu'on fait ben couver des oeufs dans une boite chaude,

[30]
on peut en mett' couver dans un lit.


Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse

et calmée.


Page 97

Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine

avec son tablier plein d'oeufs. Et elle dit:


--J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En

v'là dix pour té. Tâche de n'point les casser.


[5]
Toine éperdu, demanda:


--Qué que tu veux?


Elle répondit:


--J'veux qu'tu les couves, propre à rien.


Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il

[10]
résista, il refusa résolument de laisser mettre sous ses gros

bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait éclore.


Mais la vieille, furieuse, déclara:


--Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras

point. J'verrons ben c'qu'arrivera.


[15]
Toine, inquiet, ne répondit rien.


Quand il entendit sonner midi, il appela:


--Hé! la mé, la soupe est-elle cuite?


La vieille cria de sa cuisine:


--Y a point de soupe pour té, gros faigniant.


[20]
Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria,

supplia, jura, fit des «va-t-au nord et des va-t-au sud»

désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se

résigner à laisser introduire dans sa couche cinq oeufs

contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe.


[25]
Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait

mal, tant il paraissait drôle et gêné.


Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait

n'y prendre aucun plaisir et n'avançait la main

qu'avec des lenteurs et des précautions infinies.


[30]
--T'as donc l'bras noué, demandait Horslaville.


Toine répondit:


--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.


Page 98

Soudain, on entendit entrer dans le café, les joueurs se

turent.


C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux

verres de fine et se mirent à causer des affaires du pays.

[5]
Comme ils parlaient à voix basse, Toine Brûlot voulut

coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il

fit un brusque «va-t-au nord» qui le coucha sur une

omelette.


Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et

[10]
devinant le désastre, le découvrit d'une secousse. Elle

demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour

parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son

homme.


Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique

[15]
et se mit à lui taper de grands coups sur le ventre, comme

lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains

tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapides

comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.


Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant,

[20]
éternuant, poussant des cris, et le gros homme effaré

parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne

point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de l'autre côté.


III


Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux

parties de domino, renoncer à tout mouvement, car la

[25]
vieille le privait de nourriture avec férocité chaque fois

qu'il cassait un oeuf.


Il demeurait sur le dos, l'oeil au plafond, immobile, les

bras soulevés comme des ailes, échauffant contre lui les

germes de volailles enfermés dans les coques blanches.


Page 99

Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint

le bruit autant que le mouvement, et il s'inquiétait de la

couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la

même besogne que lui.


[5]
Il demandait à sa femme:


--La jaune a-t-elle mangé la nuit?


Et la vieille allait de ses poules à son homme, et de son

homme à ses poules, obsédée, possédée par la préoccupation

des petits poulets qui mûrissaient dans le lit et dans

[10]
le nid.


Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient,

curieux et sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils

entraient à pas légers comme on entre chez les malades et

demandaient avec intérêt:


[15]
-~Eh bien! ça va-t-il?


Toine répondait:


--Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça

m'échauffe. J'ai des frémis qui me galopent sur la peau.

Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara:


[20]
--La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais.

Toine sentit battre son coeur.--Combien en aurait-il,

lui?


Il demanda:


--Ce sera tantôt?--avec une angoisse de femme qui

[25]
va devenir mère.


La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la

crainte d'un insuccès:


--Faut croire!


Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps

[30]
étaient proches arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.


On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux

portes voisines.


Page 100

Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant

la moitié des jours. Il fut réveillé soudain par

un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y porta

aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de

[5]
duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.


Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et

il lâcha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le café

était plein de monde. Les buveurs se précipitèrent, envahirent

la chambre, firent cercle comme autour d'un

[10]
saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec

précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.


Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud

d'avril. On entendait par la fenêtre ouverte glousser la

poule jaune appelant ses nouveau-nés.


[15]
Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude,

murmura:


--J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.


Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et

ramena un second poussin, avec des mouvements

[20]
soigneux de sage-femme.


Les voisins voulurent le voir. On se le repassa en le considérant

attentivement comme s'il eût été un phénomène.

Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre

sortirent en même temps de leurs coquilles.


[25]
Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et

Toine sourit, content de son succès, commençant à

s'enorgueillir de cette paternité singulière. On n'en avait

pas souvent vu comme lui, tout de même! C'était un

drôle d'homme, vraiment!


[30]
Il déclara:


--Ça fait six. Nom de nom qué baptême!


Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres


Page 101

personnes emplissaient le café. D'autres encore attendaient

devant la porte. On se demandait:


--Combien qu'i en a?


--Yen a six.


[5]
--La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle,

et la poule gloussait éperdument, hérissait ses plumes,

ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe

grossissante de ses petits.


--En v'là encore un! cria Toine.


[10]
Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un

triomphe! Le dernier creva son enveloppe à sept heures

du soir. Tous les oeufs étaient bons! Et Toine affolé de

joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle animal,

faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans

[15]
son lit, celui-là, jusqu'au lendemain, saisi par une

tendresse de mère pour cet être si petiot qu'il avait donné

à la vie; mais la vieille l'emporta comme les autres sans

écouter les supplications de son homme.


Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de

[20]
l'événement, et Horslaville resté le dernier, demanda:


--Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l'premier,

pas vrai?


A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina,

et le gros homme répondit:


[25]
--Pour sûr que je t'invite, mon gendre.



Page 102

LE PÈRE MILON

Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa

flamme cuisante. La vie radieuse éclot sous cette averse

de feu; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords

de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes

[5]
semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois,

enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près,

quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un

jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux

comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs,

[10]
crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel

leurs dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum

de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des

tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente,

couvert de poules.


[15]
Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté

devant la porte: le père, la mère; les quatre enfants, les

deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On

mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein

de pommes de terre au lard.


[20]
De temps en temps, une servante se lève et va remplir

au cellier la cruche au cidre.


L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple,

contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue

comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.


[25]
Il dit enfin: «La vigne au père bourgeonne de bonne

heure c't'année. P't-être qu'a donnera.»


Page 103

La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.


Cette vigne est plantée juste à la place où le père a été

fusillé.


C'était pendant la guerre de 1870. Les Prussiens

[5]
occupaient tout le pays. Le général Faidherbe, avec l'armée

du Nord, leur tenait tête.


Or l'état-major prussien s'était posté dans cette ferme.

Le vieux paysan qui la possédait, le père Milon, Pierre,

les avait reçus et installés de son mieux.


[10]
Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en

observation dans le village. Les Français demeuraient

immobiles, à dix lieues de là; et cependant, chaque nuit,

des uhlans disparaissaient.


Tous les éclaireurs isolés, ceux qu'on envoyait faire des

[15]
rondes, alors qu'ils partaient à deux ou trois seulement,

ne rentraient jamais.


On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au

bord d'une cour, dans un fossé. Leurs chevaux eux-mêmes

gisaient le long des routes, égorgés d'un coup de

[20]
sabre.


Ces meurtres semblaient accomplis par les mêmes

hommes, qu'on ne pouvait découvrir.


Le pays fut terrorisé. On fusilla des paysans sur une

simple dénonciation, on emprisonna des femmes; on voulut

[25]
obtenir, par la peur, des révélations des enfants. On ne

découvrit rien.


Mais voilà qu'un matin, on aperçut le père Milon étendu

dans son écurie, la figure coupée d'une balafre.


Deux uhlans éventrés furent retrouvés à trois kilomètres

[30]
de la ferme. Un d'eux tenait encore à la main son

arme ensanglantée. Il s'était battu, défendu.


Page 104

Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en

plein air, devant la ferme, le vieux fut amené.


Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu

tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe.

[5]
Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de

jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne.

La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines

qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux

tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile

[10]
en affaires.


On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la

table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel

s'assirent en face de lui.


Le colonel prit la parole en français.


[15]
--Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons

eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant

et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui

une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la

lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que

[20]
vous portez sur la figure?


Le paysan ne répondit rien.


Le colonel reprit:


--Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je

veux que vous me répondiez, entendez-vous? Savez-vous

[25]
qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du

Calvaire?


Le vieux articula nettement:


--C'est mé.


Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant

[30]
fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible,

avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il

eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un


Page 105

trouble intérieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa

salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eût été

tout à fait étranglée.


La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux

[5]
petits enfants se tenaient à dix pas en arrière, effarés et

consternés.


Le colonel reprit:


--Savez-vous aussi qui a tué tous les éclaireurs de notre

armée qu'on retrouve chaque matin, par la campagne,

[10]
depuis un mois?


Le vieux répondit avec la même impassibilité de brute:


--C'est mé.


~-C'est vous qui les avez tués tous?


--Tretous, oui, c'est mé.


[15]
--Vous seul?


--Mé seul.


--Dites-moi comment vous vous y preniez.


Cette fois l'homme parut ému; la nécessité de parler

longtemps le gênait visiblement. Il balbutia:


[20]
--Je sais-ti, mé? J'ai fait ça comme ça s'trouvait.


Le colonel reprit:


--Je vous préviens qu'il faudra que vous me disiez

tout. Vous ferez donc bien de vous décider immédiatement.

Comment avez-vous commencé?


[25]
L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive

derrière lui. Il hésita un instant encore, puis, tout à coup,

se décida.


--Je r'venais un soir, qu'il était p't-être dix heures, le

lend'main que vous étiez ici. Vous, et pi vos soldats,

vous m'aviez pris pour pu de chinquante écus de fourrage

avec une vaque et deux moutons. Je me dis: Tant qu'i

me prendront de fois vingt écus, tant que je leur y revaudrai


Page 106

ça. Et pi j'avais d'autres choses itou su l'coeur, que

j'vous dirai. V'là qu'j'en aperçois un d'vos cavaliers qui

fumait sa pipe su mon fossé, derrière ma grange. J'allai

décrocher ma faux et je r'vins à p'tits pas par derrière,

[5]
qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tête

d'un coup, d'un seul, comme un épi, qu'il n'a pas seulement

dit «ouf!» Vous n'auriez qu'à chercher au fond d'la mare;

vous le trouveriez dans un sac à charbon, avec une pierre

de la barrière.


[10]
«J'avais mon idée. J'pris tous ses effets d'puis les

bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four à

plâtre du bois Martin, derrière la cour.»


Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient.

L'interrogatoire recommença; et voici ce qu'ils apprirent:


[15]
Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vécu avec

cette pensée: «Tuer des Prussiens!» Il les haïssait d'une

haine sournoise et acharnée de paysan cupide et patriote

aussi. Il avait son idée, comme il disait. Il attendit

quelques jours.


[20]
On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de

sortir à sa guise, tant il s'était montré humble envers les

vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque

soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant

entendu le nom du village où se rendaient les cavaliers, et

[25]
ayant appris, dans la fréquentation des soldats, les quelques

mots d'allemand qu'il lui fallait.


Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four

à plâtre, pénétra au fond de la longue galerie et, ayant

retrouvé par terre les vêtements du mort, il s'en vêtit.


[30]
Alors il se mit à rôder par les champs, rampant, suivant


Page 107

les talus pour se cacher, écoutant les moindres bruits,

inquiet comme un braconnier.


Lorsqu'il crut l'heure arrivée, il se rapprocha de la route

et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore.

[5]
Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre

dure du chemin. L'homme mit l'oreille à terre pour

s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il

s'apprêta.


Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des dépêches.

[10]
Il allait, l'oeil en éveil, l'oreille tendue. Dès qu'il ne fut

plus qu'à dix pas, le père Milon se traîna en travers de la

route en gémissant: «
Hilfe! Hilfe!
A l'aide, à l'aide!»

Le cavalier s'arrêta, reconnut un Allemand démonté, le

crut blessé, descendit de cheval, s'approcha sans soupçonner

[15]
rien, et, comme il se penchait sur l'inconnu, il reçut au

milieu du ventre la longue lame courbée du sabre. Il

s'abattit, sans agonie, secoué seulement par quelques frissons

suprêmes.


Alors le Normand, radieux, d'une joie muette de vieux

[20]
paysan, se releva, et, pour son plaisir, coupa la gorge du

cadavre. Puis, il le traîna jusqu'au fossé et l'y jeta.


Le cheval, tranquille, attendait son maître. Le père

Milon se mit en selle, et il partit au galop à travers les

plaines.


[25]
Au bout d'une heure, il aperçut encore deux uhlans

côte à côte qui rentraient au quartier. Il alla droit sur

eux, criant encore: «
Hilfe! Hilfe!
» Les Prussiens le

laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans méfiance.

aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les

[30]
deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un

revolver.


Puis il égorgea les chevaux, des chevaux allemands!


Page 108

Puis il rentra doucement au four à plâtre et cacha un

cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme,

reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit,

dormit jusqu'au matin.


[5]
Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin

de l'enquête ouverte; mais, le cinquième jour, il repartit,

et tua encore deux soldats par le même stratagème. Dès

lors, il ne s'arrêta plus. Chaque nuit, il errait, il rôdait à

l'aventure, abattant des Prussiens tantôt ici, tantôt là,

[10]
galopant par les champs déserts, sous la lune, uhlan perdu,

chasseur d'hommes. Puis, sa tâche finie, laissant derrière

lui des cadavres couchés le long des routes, le vieux cavalier

rentrait cacher au fond du tour à plâtre son cheval et son

uniforme.


[15]
Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine

et de l'eau à sa monture restée au fond du souterrain, et

il la nourrissait à profusion, exigeant d'elle un grand

travail.


Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaqués se tenait

[20]
sur ses gardes et avait coupé d'un coup de sabre la figure

du vieux paysan.


Il les avait tués cependant tous les deux! Il était

revenu encore, avait caché le cheval et repris ses humbles

habits; mais, en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il

[25]
s'était traîné jusqu'à l'écurie, ne pouvant plus gagner la

maison.


On l'avait trouvé là tout sanglant, sur la paille...


Quand il eut fini son récit, il releva soudain la tête et

regarda fièrement les officiers prussiens.


[30]
Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda:


Page 109

--Vous n'avez plus rien à dire?


--Non, pu rien; l'compte est juste: j'en ai tué seize, pas

un de pus, pas un de moins.


--Vous savez que vous allez mourir?


[5]
--J'vous ai pas d'mandé de grâce.


--Avez-vous été soldat?


--Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis,

c'est vous qu'avez tué mon père, qu'était soldat de

l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tué mon

[10]
fils cadet, François, le mois dernier, auprès d'Évreux. Je

vous en devais, j'ai payé. Je sommes quittes.


Les officiers se regardaient.


Le vieux reprit:


--Huit pour mon père, huit pour mon fieu, je sommes

[15]
quittes. J'ai pas été vous chercher querelle, mé! J'vous

connais point! J'sais pas seulement d'où qu'vous v'nez.

Vous v'là chez mé, que vous y commandez comme si

c'était chez vous. Je m'suis vengé su l's autres. J'm'en

r'pens point.


[20]
Et, redressant son torse ankylosé, le vieux croisa ses

bras dans une pose d'humble héros.


Les Prussiens se parlèrent bas longtemps. Un capitaine,

qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, défendait ce

gueux magnanime.


[25]
Alors le colonel se leva et, s'approchant du père Milon,

baissant la voix:


--Écoutez, le vieux, il y a peut-être un moyen de vous

sauver la vie, c'est de...


Mais le bonhomme n'écoutait point, et, les yeux plantés

[30]
droit sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les

poils follets de son crâne, il fit une grimace affreuse qui

crispa sa maigre face toute coupée par la balafre, et,


Page 110

gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine

figure du Prussien.


Le colonel, affolé, leva la main, et l'homme, pour la

seconde fois, lui cracha par la figure.


[5]
Tous les officiers s'étaient dressés et hurlaient des ordres

en même temps.


En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible,

fut collé contre le mur et fusillé, alors qu'il envoyait

des sourires à Jean, son fils ainé; à sa bru et aux deux petits,

[10]
qui regardaient, éperdus.



Page 111

DAUDET


LE CURÉ DE CUCUGNAN

Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux

publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux

bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette

année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable

[5]
fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant

un peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la

fine fleur de farine provençale qu'on va vous servir cette

fois...


........................................................


L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.


[10]
Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait

paternellement ses Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait

été le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient

donné un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les

araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour

[15]
de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire.

Le bon prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours

il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant

d'avoir ramené au bercail son troupeau dispersé.


Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.


[20]
Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en

chaire.


......................................................


--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez:

l'autre nuit, je me suis trouvé, moi misérable pécheur, à

la porte du paradis.


Page 112

«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!


«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me

fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?


«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et

[5]
la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux,

combien vous avez de Cucugnanais en paradis?


«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous,

nous allons voir la chose ensemble.


«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses

[10]
besicles:


«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu...

Cu. ..Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon

brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas

une âme. ..Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans

[15]
une dinde.


«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne?

Ce n'est pas possible! Regardez mieux...


«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si

vous croyez que je plaisante.


[20]
«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes,

je criais miséricorde. Alors, saint Pierre:


«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi

vous mettre le coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir

quelque mauvais-coup de sang. Ce n'est pas votre faute,

[25]
après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire

à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire.


«-Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je

puisse au moins les voir et les consoler.


«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces

[30]
sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste...

Voilà qui est bien... Maintenant, cheminez droit devant

vous. Voyez~vous là-bas, au fond, en tournant? Vous


Page 113

trouverez une porte d'argent toute constellée de croix

noires... a main droite... Vous frapperez, on vous

ouvrira... Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.


...................................................


«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai

[5]
la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier,

plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents

qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.


«--Pan! pan!


«--Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.


[10]
«--Le curé de Cucugnan.


«--De...?


«--De Cucugnan.


«--Ah!... Entrez.


«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres

[15]
comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le

jour, avec une clef de diamant pendue a sa ceinture, écrivait,

cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de

saint Pierre...


«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous?

[20]
dit l'ange.


«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien

curieux peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais.


«--Les...?


«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que

[25]
c'est moi qui suis leur prieur.


«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?


«--Pour vous servir, monsieur l'ange.


«--Vous dites donc Cucugnan...


«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre,


Page 114

mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse

mieux...


«--Cucugnan, dit-il poussant un long soupir... Monsieur

Martin, nous n'avons en purgatoire personne de

[5]
Cucugnan.


«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en

purgatoire! O grand Dieu! où sont-ils donc?


«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre

voulez-vous qu'ils soient?


[10]
«--Mais j'en viens, du paradis...


«--Vous en venez!!... Eh bien?


«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des

anges!...


«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni

[15]
en paradis ni en purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils

sont....


«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il

possible?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?

...Pourtant je n'ai pas entendu chanter le coq!... Aï

[20]
pauvres nous! comment irai-je en paradis si mes

Cucugnanais n'y sont pas?


«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque

vous voulez, coûte que coûte, être sûr de tout ceci, et voir

de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez

[25]
en courant, si vous savez courir... Vous trouverez, à

gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur

tout. Dieu vous le donne!


«Et l'ange ferma la porte.


«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je

[30]
chancelais comme si j'avais bu; à chaque pas, je


Page 115

trébuchais; j'étais tout en eau, chaque poil de mon corps avait

sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi,

grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait prêtées,

je ne me brûlai pas les pieds.


[5]
«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je

vis à ma main gauche une porte... non, un portail, un

énorme portail, tout bâillant, comme la porte d'un grand

four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne demande

pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à

[10]
pleine porte, on entra là, mes frères, comme le dimanche

vous entrez au cabaret.


«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi,

j'avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais

le brûlé, la chair rôtie, quelque chose comme l'odeur qui

[15]
se répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le maréchal,

brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je perdais

haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une

clameur horrible, des gémissements, des hurlements et des

jurements.


[20]
«--Eh bien! entres-tu ou n'entres~tu pas, toi?

me fait, en me piquant de sa fourche, un démon

cornu.


«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.


«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux!

[25]
que viens-tu faire ici?...


«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis

plus me tenir sur mes jambes... Je viens... je viens de

loin... humblement vous demander... si... si, par

coup de hasard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un

[30]
...quelqu'un de Cucugnan...


«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu

ne savais pas que tout Cucugnan est ici. Tiens, laid


Page 116

corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici,

tes fameux Cucugnanais...


..........................................................


«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de

flamme:


[5]
«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes

frères,--Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent

secouait les puces à sa pauvre Clairon.


«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son

nez en l'air... qui couchait toute seule à la grange... Il

[10]
vous en souvient, mes drôles!... Mais passons, j'en ai

trop dit.


«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec

les olives de M. Julien.


«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir

[15]
plus vite noué sa gerbe, puisait à poignées aux gerbiers.


«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa

brouette.


«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son

puits.


[20]
«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant

le bon Dieu, filait son chemin, la barrette sur la tête et la

pipe au bec... et fier comme Artaban... comme s'il

avait rencontré un chien.


«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et

[25]
Toni...


...........................................................


Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans

l'enfer tout ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa

grand'mère et qui sa soeur...


--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé,


Page 117

Martin, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J'ai

charge d'âmes, et je veux, je veux vous sauver de l'abîme

où vous êtes tous en train de rouler tête première. Demain

je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain.

[5]
Et l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y

prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire

avec ordre. Nous irons rang par rang, comme à Jonquières

quand on danse.


«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles.

[10]
Ce n'est rien.


«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.


«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être

long.


«Jeudi, les hommes. Nous couperons court.


[15]
«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!


«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour

pour lui tout seul...


«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien

heureux.


[20]
«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut

le couper; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà

assez de linge sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.


«C'est la grâce que je vous souhaite.
Amen!


......................................................


Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.


[25]
Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus

de Cucugnan se respire à dix lieues à l'entour.


Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse,

a rêvé l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau,

il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des

[30]
cierges allumés, d'un nuage d'encens qui embaumait et


Page 118

des enfants de choeur qui chantaient
Te Deum
, le chemin

éclairé de la cité de Dieu.


Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a

ordonné de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille,

[5]
qui la tenait lui-même d'un autre bon compagnon.


Page 119

LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS

M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais
derrière, la calèche de la sous-préfecture l'emporte
majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées.
Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a
[5] mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte
collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de
nacre... Sur ses genoux repose une grande serviette en
chagrin gaufré qu'il regarde tristement.

M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en
[10] chagrin gaufré; il songe au fameux discours qu'il va falloir
prononcer tout à l'heure devant les habitants de la
Combe-aux-Fées:

--Messieurs et chers administrés...

Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et
[15] répéter vingt fois de suite:

--Messieurs et chers administrés... la suite du discours
ne vient pas.

La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud
dans cette calèche!... A perte de vue, la route de la
[20] Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi...
L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du
chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers
de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à
coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d'un
[25]coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chênes verts
qui semble lui faire signe.

Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe:

Page 120

--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour

composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous

mes arbres...


M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche

[5]
et dit à ses gens de l'attendre, qu'il va composer son

discours dans le petit bois de chênes verts.


Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des

violettes, et des sources sous l'herbe fine... Quand ils

ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa

[10]
serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se

sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire de

bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon.

Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se

demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se

[15]
promène en culotte d'argent.


A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est

ce beau seigneur en culotte d'argent... Pendant ce

temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraîcheur

du bois, relève les pans de son habit, pose son claque

[20]
sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune

chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de

chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier

ministre.


--C'est un artiste! dit la fauvette.


[25]
--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il

a une culotte en argent; c'est plutôt un prince.


--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.


~-Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol,

qui a chanté toute une saison dans les jardins de

[30]
la sous-préfecture... Je sais ce que c'est: c'est un

sous-préfet!


Et tout le petit bois va chuchotant:


Page 121

--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!

--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande

huppe.


Les violettes demandent:


[5]
--Est-ce que c'est méchant?


--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes.


Le vieux rossignol répond:


--Pas du tout!


Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à

[10]
chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer,

comme si le monsieur n'était pas là... Impassible au

milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque

dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon

levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie:


[15]
--Messieurs et chers administrés...


--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de

sa voix de cérémonie...


Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit

rien qu'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur

[20]
son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut

continuer son discours; mais le pivert l'interrompt encore

et lui crie de loin:


--A quoi bon?


--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient

[25]
tout rouge; et, chassant d'un geste cette bête

effrontée, il reprend de plus belle:


--Messieurs et chers administrés...


--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet

de plus belle.


[30]
Mais alors, voilà, les petites violettes qui se haussent

vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent

doucement:


Page 122

--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous

sentons bon?


Et les sources lui font sous la mousse une musique divine;

et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas

[5]
de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs; et

tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer

son discours.


Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer

son discours... M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre

[10]
de musique, essaye vainement de résister au nouveau

charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe

son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:


--Messieurs et chers administrés... Messieurs et

chers admi... Messieurs et chers...


[15]
Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des

comices agricoles n'a plus qu'à se voiler la face.


Voile-toi la face, ô Muse des comices agricoles!... Lorsque,

au bout d'une heure, les gens de la sous-préfecture,

inquiets de leur maître sont entrés dans le petit bois, ils

[20]
ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur...

M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l'herbe,

débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;

...et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet

faisait des vers.


Page 123

LE PAPE EST MORT

J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province

coupée en deux par une rivière très-encombrée, très-remuante,

où j'ai pris de bonne heure le goût des voyages

et la passion de la vie sur l'eau. Il y a surtout un coin de

[5]
quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel

je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion.

Je revois l'écriteau cloué au bout d'une vergue:
Cornet
,

bateaux de louage, le petit escalier qui s'enfonçait dans

l'eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de

[10]
petits canots fraîchement peints de couleurs vives s'alignant

au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à

bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à

leur arrière en lettres blanches:
l'Oiseau-Mouche,
l'Hirondelle
.


[15]
Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui

étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet

s'en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux,

sa figure tannée, crevassée, ridée de mille petites fossettes

comme la rivière un soir de vent frais... Oh! ce père

[20]
Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion

douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait

commettre des crimes avec ses canots! Je manquais

l'école, je vendais mes livres. Qu'est-ce que je n'aurais

pas vendu pour une après-midi de canotage!


[25]
Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste

à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon

coup d'éventail de la brise d'eau, je tirais ferme sur mes

rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la


Page 124

tournure d'un vieux loup de mer. Tant que j'étais en

ville, je tenais le milieu de la rivière, a égale distance des

deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu.

Quel triomphe de me mêler à ce grand mouvement de

[5]
barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches à

vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient, séparés seulement

par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds bateaux

qui tournaient pour prendre le courant, et cela en

déplaçait une foule d'autres.


[10]
Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près

de moi; ou bien une ombre lourde m'arrivait dessus,

c'était l'avant d'un bateau de pommes.


«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée;

et je suais, je me débattais, empêtré dans le va-et-vient

[15]
de cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait

incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui

mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des avirons.

Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous,

les tourbillons, le fameux trou de la Mort-gui-trompe!

[20]
Pensez que ce n'était pas une petite affaire de se guider

là-dedans avec des bras de douze ans et personne pour

tenir la barre.


Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la chaîne.

Vite je m'accrochais tout au bout de ces longs trains de

[25]
bateaux qu'elle remorquait, et, les rames immobiles,

étendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller à

cette vitesse silencieuse qui coupait la rivière en longs

rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les arbres,

les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais

[30]
le battement monotone de l'hélice, un chien qui

aboyait sur un des bateaux de la remorque, où montait

d'une cheminée basse un petit filet de fumée; et tout cela


Page 125

me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la vraie vie

de bord.


Malheureusement, ces rencontres de la chaîne étaient

rares. Le plus souvent il fallait ramer et ramer aux heures

[5]
de soleil. Oh! les pleins midis tombant d'aplomb sur la

rivière, il me semble qu'ils me brillent encore. Tout

flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante

et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à

tous leurs mouvements, les courts plongeons de mes rames,

[10]
les cordes des haleurs soulevées de l'eau toutes ruisselantes

faisaient passer des lumières vives d'argent poli.

Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, à la

vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque,

je me figurais que j'allais très-vite; mais en relevant la

[15]
tête, je voyais toujours le même arbre, le même mur en

face de moi sur la rive.


Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur,

je parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains

froids, des bateaux de blanchisseuses, des pontons

[20]
d'embarquement diminuait. Les ponts s'espaçaient sur la

rive élargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminée

d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon

tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais

me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout

[25]
bourdonnants; et là, abasourdi par le soleil, la fatigue,

cette chaleur lourde qui montait de l'eau étoilée de larges

fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait à saigner du

nez pendant des heures. Jamais mes voyages n'avaient

un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais

[30]
cela délicieux.


Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée.

J'avais beau revenir à toutes rames, j'arrivais toujours


Page 126

trop tard, longtemps après la sortie des classes. L'impression

du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans

le brouillard, la retraite, tout augmentait mes transes,

mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux

[5]
bien tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête

lourde, pleine de soleil et d'eau, avec des ronflements de

coquillages au fond des oreilles, et déjà sur la figure le

rouge du mensonge que j'allais dire.


Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce

[10]
terrible «d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la

porte. C'est cet interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait

le plus. Je devais répondre là, sur le palier, au

pied levé, avoir toujours une histoire prête, quelque

chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que la

[15]
surprise coupât court à toutes les questions. Cela me

donnait le temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en

arriver là, rien ne me coûtait. J'inventais des sinistres, des

révolutions, des choses terribles, tout un côté de la ville

qui brûlait, le pont du chemin de fer s'écroulant dans la

[20]
rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus fort, le voici:


Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait

depuis une grande heure, guettait, debout, en haut

de l'escalier.


«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.


[25]
Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête

d'enfant. Je n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais

venu trop vite... Tout à coup il me passa une idée folle.

Je savais la chère femme très-pieuse, catholique enragée

comme une Romaine, et je lui répondis dans tout

[30]
l'essoufflement d'une grande émotion:


«O maman... Si vous saviez!...


--Quoi donc?...Qu'est-ce qu'il y a encore?...


Page 127

--Le pape est mort.


--Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle

s'appuya toute pâle contre la muraille. Je passai vite

dans ma chambre, un peu effrayé de mon succès et de

[5]
l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage de le

soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre

et douce; le père très-grave, la mère atterrée. ..On

causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux;

mais mon escapade s'était si bien perdue dans la désolation

[10]
générale que personne n'y pensait plus.


Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre

Pie IX; puis, peu à peu, la conversation s'égarait à

travers l'histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII,

qu'elle se souvenait très-bien d'avoir vu passer dans le

[15]
Midi, au fond d'une chaise de poste, entre des gendarmes.

On rappela la fameuse scène avec l'empereur:
Comediante!
...tragediante
!... C'était bien la centième fois que je

l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec

les mêmes intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé

[20]
des traditions de famille qu'on se lègue et qui restent là,

puériles et locales, comme des histoires de couvent.


C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.


Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions,

un air de faux intérêt, et tout le temps je me disais:


[25]
«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas

mort, ils seront si contents que personne n'aura le courage

de me gronder.»


Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré

moi, et j'avais des visions de petits bateaux peints en

[30]
bleu, avec des coins de Saône alourdis par la chaleur, et

de grandes pattes d'argyronètes courant dans tous les sens

et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de diamant.


Page 128

UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS

CONTE DE NOËL


M. Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais,

vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place

Royale, et regagne son logis en fredonnant... Deux

heures sonnent à Saint-Paul. «Comme il est tard!» se

[5]
dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse,

les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier,

qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a

un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les

portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller

[10]
vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes,

et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon...

Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un

grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson,

doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait

[15]
marque de fabrique:


HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND

MAJESTÉ JEUNE

FABRICANT D'EAU DE SELTZ


Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux,

[20]
les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les

vieilles armes des Nesmond.


Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et

claire, qui dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à

toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très

[25]
ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des

balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres,


Page 129

d'immenses fenêtres très-hautes, surmontées de frontons,

de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme

autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faite, au

milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes,

[5]
coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs.

Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par

la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi

noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à

la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et

[10]
de tristesse... C'est l'ancien hôtel de Nesmond.


En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les

mots: Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout

en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les

rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent

[15]
le portail; les commis s'avancent au perron la plume à

l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est

encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile

d'emballage. On se sent bien dans une fabrique... Mais avec

la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le

[20]
fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres,

l'antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales.

Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur

s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours

inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches

[25]
vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.


Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison

un aspect singulièrement grandiose. En traversant la

cour déserte, le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier

lui parait immense, surtout très lourd à monter. C'est le

[30]
réveillon sans doute... Arrivé au premier étage, il

s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce

que c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté


Page 130

n'est pas poète, oh! non; et pourtant, en regardant cette

belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de

lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si

bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur

[5]
capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:


«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»


A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le

portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement,

que le réverbère s'éteint; et pendant quelques minutes il

[10]
se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de

frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se

presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets,

des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune,

des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui

[15]
s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps,

la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion

cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent,

entrent en causant comme s'ils connaissaient la

maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie,

[20]
cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches,

alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix

claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre,

des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux.

Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes

[25]
soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la

lumière des torches fait briller d'un éclat doux; et sur

tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des

cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces

jolies révérences, un peu guindées par les épées et les

[30]
grands paniers... Bientôt toute la maison a l'air d'être

hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent

et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux


Page 131

lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et

de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un

grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.

«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M.

[5]
Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer

l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la

cour, où les laquais viennent d'allumer un grand feu clair.

M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui

répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux,

[10]
sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans

l'ombre glaciale de la nuit, M. Majesté n'est pas content,

cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui

flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme

sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de

[15]
ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses

magasins.


Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois

de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni

brillent encore à tous les angles. Des peintures

[20]
mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent

au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu

ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement

il n'y a plus de rideaux, plus de meubles.

Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons

[25]
à têtes d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas

qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté,

en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de

monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui.

Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à

[30]
minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On

se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces

vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un


Page 132

trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante:

«Dire que c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en

souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie,--mince

et rose, avec un croissant au front.


[5]
«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde

rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une

toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.


«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des

Majestés en France?»


[10]
Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de

flûte, des doigts en l'air, des bouches qui minaudent...


Tout à coup quelqu'un crie:


«Du champagne! du champagne!


--Mais non...


[15]
--Mais si!... si, c'est du champagne... Allons,

comtesse, vite un petit réveillon.»


C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise

pour du champagne. On le trouve bien un peu éventé;

mais bah! on le boit tout de même; et comme ces pauvres

[20]
petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu

cette mousse d'eau~de Seltz les anime, les excite, leur donne

envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins

violons que Nesmond a fait venir commencent un air de

Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa

[25]
vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner

lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours

en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés,

les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes

semblent revivre en entendant ces anciens airs.

[30]
La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents

ans, les reconnaît aussi, et tout, éraflée, noircie aux angles,

elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur


Page 133

image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au

milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné.

Il s'est blotti derrière une caisse et regarde...


Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes

[5]
vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut

des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que

la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent.

Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons

attardés dans un coin, et que le jour évapore en les

[10]
touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la

forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée

d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les

laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu

des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit

par le portail ouvert...


Page 134

LA VISION DU JUGE DE COLMAR

Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume,

il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge

Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait à

l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa

[5]
lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur un ruban

de mousseline.


--«Ah! le bon petit somme que je vais faire,» avait-il

l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir

allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son

[10]
grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel

il devait d'avoir encore l'humeur égale et le teint clair,

après trente ans de magistrature assise.


Infortuné Dollinger!


C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si

[15]
bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de

moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prussien que de

bouger de là. L'empereur Guillaume lui a dit: «Restez

assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté assis;

et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar,

[20]
rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté

berlinoise.


Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même

tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme

avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement

[25]
d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres

à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui


Page 135

penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse,

la cour de Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste

d'empereur au fond du prétoire... Mais c'est égal!

Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son

[5]
fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les

bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui

arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire

des rêves épouvantables...


Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque

[10]
chose comme le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce

qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand

fauteuil à ces hauteurs immenses où l'on ne voit plus rien

que des arbres rabougris et des tourbillons de petites

mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout

[15]
frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar.

Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du

Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire, et, à mesure

que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de

Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est un roulement

[20]
confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et

cela grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le coeur

serré! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe

aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à

lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple

[25]
d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des

Vosges pour émigrer solennellement.


En avant montent de longs chariots attelés de quatre

boeufs, ces longs chariots à claire-voie que l'on rencontre

tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui

[30]
maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes,

d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes

armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,


Page 136

les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres,

vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant

au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des

maisons entières partent dans ces chariots. Aussi

[5]
n'avancent-ils qu'en gémissant, et les boeufs les tirent avec

peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces

parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues,

aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus

lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière

[10]
se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge,

depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en

tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés,

vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis

l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs

[15]
épaules, jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent

contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes,

ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux

qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés

qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves,

[20]
exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la

moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile

fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar

est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se

détourne avec une terrible expression de colère et de

[25]
dégoût...


Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir;

mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la

montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans

son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au

[30]
pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte

se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par

village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses


Page 137

troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de

fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent,

tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands,

les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les

[5]
magistrats, des robes noires, des robes rouges. ..Voilà le

tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et

Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure,

mais ses mains sont paralysées; de fermer les yeux,

mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut

[10]
qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des

regards de mépris que ses collègues lui jettent en

passant...


Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais

ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens

[15]
dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaître.

Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant

la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! Jusqu'à

son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours

sans seulement le regarder. Seul, son vieux président

[20]
s'est arrêté une minute pour lui dire à voix basse:


«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon

ami...»


Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle,

et le cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il

[25]
s'éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines

de clochers et d'usines se font silencieuses. L'Alsace

entière est partie. Il n'y a plus que le juge de Colmar

qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et

inamovible...


[30]
...Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires,

des rangées de tombes, une foule en deuil. C'est le

Page 138

cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes

les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger

vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu

faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond

[5]
de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son

long l'homme qui s'entêtait à rester assis...


Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a

pas de sensation plus horrible. Le coeur navré, Dollinger

assiste à ses propres funérailles; et ce qui le désespère

[10]
encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense

qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas

un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens!

Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des

magistrats prussiens qui mènent le deuil, et les discours

[15]
qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens,

et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide

est de la terre prussienne, hélas!


Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique

cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau

[20]
quelque chose qui a l'air d'une grande couronne

d'immortelles. Tout autour on dit:


«Voilà Bismarck...voilà Bismarck...» Et le juge de

Colmar pense avec tristesse:


«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur

[25]
le comte, mais si j'avais là mon petit Michel...»


Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire

fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.


«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté.

Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond

[30]
de cuir que M. de Bismarck vient de déposer religieusement

sur sa tombe avec cette inscription en entourage

dans la moleskine:


Page 139

AU JUGE DOLLINGER

HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE

SOUVENIRS ET REGRETS


D'un bout à l'autre du cimetière, tout le monde rit, tout

[5]
le monde se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne

jusqu'au fond du caveau, où le mort pleure de honte,

écrasé sous un ridicule éternel...



Page 140

ERCKMANN-CHATRIAN

LA MONTRE DU DOYEN

I

Le jour d'avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa

contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras,

nous allions de la Forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un

temps de neige extraordinaire; aussi loin que s'étendaient

[5]
nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions

plus de trace de route, de chemin, ni de sentier.

La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance

monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine,

ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa

[10]
petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant

moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J'emboîtais

le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je

sentais la mélancolie me gagner insensiblement.


Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre

[15]
tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant

la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper

derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir,

et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air

grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit

[20]
sa marche, nous observant du coin de l'oeil; de notre part,

nous l'observions aussi.


Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de

cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote brune,

recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains


Page 141

enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux

coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse,

une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux

roussin. Bref, un véritable personnage.


[5]
«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses

mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons

à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?»


Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit

brusquement:


[10]
«Cela vous intéresse, monsieur?


--Eh! oui... J'aurais un bon conseil à vous donner.


--Un conseil?


--Mon Dieu... Si vous le voulez bien.»


Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté,

[15]
je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine

d'un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières

demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et

paterne.


«Mon cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement,

[20]
vous feriez bien de reprendre la route d'où vous

venez.


--Pourquoi, monsieur?


--L'illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer

un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute

[25]
la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.»


Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui

répliqua:


«Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les

Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le

[30]
bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça

n'a jamais joué que dans les petits
bouchons
de la Forêt

Noire pour faire danser les
bourengrédel
et les


Page 142

charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues

boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos

charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors

de mélodie, de grâce et de souplesse... Sa droite a le plus

[5]
magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne

accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments

de bonne humeur.


--Eh! eh! fit l'autre, en vérité?


--C'est comme je vous le dis,» s'écria Wilfrid, se

[10]
remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.


Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous

suivait toujours au petit trot.


Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout

à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:


[15]
«Quoi qu'il en soit de votre mérite, retournez dans la

Forêt Noire; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg,

sans que vous veniez en grossir le nombre... Je vous

donne un bon conseil, surtout dans les circonstances

présentes... Profitez-en!»


[20]
Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le

galop et traversait déjà la grande avenue de l'Électeur.

Une immense file de corbeaux: venaient de s'élever dans la

plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant

le ciel de leurs clameurs.


[25]
Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir,

et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur

toutes les murailles de la ville: «Grand concerto, solo, etc.»


Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des

théologiens et des philosophes, nous rencontrâmes plusieurs

[30]
musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous

engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer,

le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons


Page 143

seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande

Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et

moi comme premier violon.


Il fut arrêté que nous irions ensemble, et qu'après la

[5]
Noël, nous partagerions en frères. Wilfrid avait déjà

loué, pour nous deux, une chambre au sixième étage de

la petite auberge du
Pied-de-Mouton
, à quatre kreutzers

la nuit. A proprement parler, ce n'était qu'un grenier;

mais heureusement il y avait un fourneau de tôle, et nous

[10]
y fimes du feu pour nous sécher.


Comme nous étions assis tranquillement à rôtir des

marrons et à boire une cruche de vin, voilà que la petite

Annette, la fille d'auberge, en petite jupe coquelicot et

cornette de velours noir, les joues vermeilles, les lèvres roses

[15]
comme un bouquet de cerises... Annette monte l'escalier

quatre à quatre, frappe à la porte, et vient se jeter dans,

mes bras, toute réjouie.


Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous

étions du même village, et puisqu'il faut tout vous dire, ses

[20]
yeux pétillants, son air espiègle m'avaient captivé le coeur.


«Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en

s'asseyant sur un escabeau. Je t'ai vu monter tout à

l'heure, et me voilà!»


Elle se mit alors à babiller, me demandant des nouvelles

[25]
de celui-ci, de celui-là, enfin de tout le village: c'était à

peine si j'avais le temps de lui répondre. Parfois elle

s'arrêtait et me regardait avec une tendresse inexprimable.

Nous serions restés là jusqu'au lendemain, si la mère Grédel

Dick ne s'était mise à crier dans l'escalier:


[30]
«Annette! Annette! viendras-tu?


--Me voilà, madame, me voilà!» fit la pauvre enfant, se

levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur


Page 144

la joue et s'élança vers la porte; mais au moment de sortir

elle s'arrêta:


«Ah! s'écria-t-elle en revenant, j'oubliais de vous dire;

avez-vous appris?


[5]
--Quoi donc?


--La mort de notre pro-recteur Zâhn!


--Et que nous importe cela?


--Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers

ne sont pas en règle. Demain à huit heures, on viendra

[10]
vous les demander. On arrête tant de monde, tant de

monde depuis quinze jours! Le pro-recteur a été assassiné

dans la bibliothèque du cloître Saint-Christophe hier

soir. La semaine dernière on a pareillement assassiné le

vieux sacrificateur Ulmet Élias, de la rue des Juifs!

[15]
Quelques jours avant, on a tué la vieille Christina Hâas et le

marchand d'agates Séligmann! Ainsi, mon pauvre Kasper,

fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos

papiers soient en ordre.»


Tandis qu'elle parlait, on criait toujours d'en bas:

[20]
«Annette! Annette! viendras-tu? Oh! la malheureuse,

qui me laisse toute seule!»


Et les cris des buveurs s'entendaient aussi, demandant

du vin, de la bière, du jambon, des saucisses. Il fallut

bien partir. Annette descendit en courant comme elle

[25]
était venue, et répondant de sa voix douce:


«Mon Dieu!... mon Dieu!... qu'y a-t-il donc, madame,

pour crier de la sorte?... Ne croirait-on pas que le feu est

dans la maison!...»


Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place,

[30]
nous nous regardâmes, non sans quelque inquiétude.


«Voilà de singulières nouvelles, dit-il... Au moins tes

papiers sont-ils en règle?


Page 145

--Sans doute.»


Et je lui fis voir mon livret.


«Bon, le mien est là... Je l'ai fait viser avant de partir

...Mais c'est égal, tous ces meurtres ne nous annoncent

[5]
rien de bon... Je crains que nous ne fassions pas nos

affaires ici... Bien des familles sont dans le deuil... et

d'ailleurs les ennuis, les inquiétudes...


--Bah! tu vois tout en noir,» lui dis-je.


Nous continuâmes à causer de ces événements étranges

[10]
jusque passé minuit. Le feu de notre petit poêle éclairait

toute la chambre. De temps en temps une souris attirée

par la chaleur glissait comme une flèche le long du mur.

On entendait le vent s'engouffrer dans les hautes cheminées

et balayer la poussière de neige des gouttières. Je songeais

[15]
à Annette. Le silence s'était rétabli.


Tout à coup Wilfrid, ôtant sa veste, s'écria:


«Il est temps de dormir... Mets encore une bûche au

fourneau et couchons-nous.


--Oui, c'est ce que nous avons de mieux à faire.»


[20]
Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes après

nous étions étendus sur la paillasse, la couverture tirée

jusqu'au menton, un gros rondin sous la tête pour oreiller.

Wilfrid ne tarda point à s'endormir. La lumière du petit

poêle allait et venait... Le vent redoublait au dehors...

[25]
et, tout en rêvant, je m'endormis à mon tour comme un

bienheureux.


Vers deux heures du matin je fus éveillé par un bruit

inexplicable; je crus d'abord que c'était un chat courant

sur les gouttières; mais ayant mis l'oreille contre les

[30]
bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue: quelqu'un

marchait sur le toit.


Je poussai Wilfrid du coude pour l'éveiller.


Page 146

«Chut!» fit-il en me serrant la main.


Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors

ses dernières lueurs, qui se débattaient contre la muraille

décrépite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup, la

[5]
petite fenêtre, fermée par un fragment de brique, fut

poussée et s'ouvrit: une tête pâle, les cheveux roux, les

yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut...,

regardant à l'intérieur. Notre saisissement fut tel que

nous n'eûmes pas la force de jeter un cri. L'homme passa

[10]
une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans

notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne

bruit sous ses pas.


Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la

face crispée comme celle d'un tigre à l'affût, n'était autre

[15]
que le personnage bonasse qui nous avait donné des conseils

sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous

parut changée alors! Malgré le froid excessif, il était en

manches de chemise; il ne portait qu'une simple culotte

serrée autour des reins, des bas de laine et des souliers à

[20]
boucles d'argent. Un long couteau taché de sang brillait

dans sa main.


Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus... Mais lui

ne parut pas nous voir dans l'ombre oblique de la mansarde,

quoique la flamme se fût ranimée au courant d'air glacial

[25]
de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit à

grelotter d'une façon bizarre... subitement ses yeux, d'un

vert jaunâtre, s'arrêtèrent sur moi..., ses narines se

dilatèrent..., il me regarda plus d'une longue minute...

Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines! Puis,

[30]
se tournant vers le poêle, il toussa d'une voix rauque,

pareille à celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face

tressaillit. Il tira du gousset de sa culotte une grosse


Page 147

montre, fit le geste d'un homme qui regarde l'heure, et,

soit distraction ou tout autre motif, il la déposa sur la

table. Enfin, se levant comme incertain, il considéra la

lucarne, parut hésiter et sortit, laissant la porte ouverte

[5]
tout au large.


Je me levai aussitôt pour pousser le verrou, mais déjà

les pas de l'homme criaient dans l'escalier à deux étages

en dessous. Une curiosité invincible l'emporta sur ma

terreur, et, comme je l'entendais ouvrir une fenêtre donnant

[10]
sur la cour, moi-même je m'inclinai vers la lucarne

de l'escalier en tourelle du même côté. La cour de cette

hauteur était profonde comme un puits; un mur, haut de

cinquante à soixante pieds, la partageait en deux. Sa

crête partait de la fenêtre que l'assassin venait d'ouvrir, et

[15]
s'étendait en ligne droite, sur le toit d'une vaste et sombre

demeure en face. Comme la lune brillait entre de grands

nuages chargés de neige, je vis tout cela d'un coup d'oeil,

et je frémis en apercevant l'homme fuir sur la haute muraille,

la tête penchée en avant et son long couteau à la

[20]
main, tandis que le vent soufflait avec des sifflements

lugubres.


Il gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.

Je croyais rêver. Pendant quelques instants je restai

là, bouche béante, la poitrine nue, les cheveux flottants,

[25]
sous le grésil qui tombait du toit. Enfin, revenant de ma

stupeur, je rentrai dans notre réduit et trouvai Wilfrid,

qui me regarda tout hagard et murmurant une

prière à voix basse. Je m'empressai de remettre du

bois au fourneau, de passer mes habits et de fermer le

[30]
verrou.


«Eh bien? demanda mon camarade en se levant.


--Eh bien! lui répondis-je, nous en sommes réchappés


Page 148

...Si cet homme ne nous a pas vus, c'est que Dieu ne veut

pas encore notre mort.


--Oui, fit-il... oui! c'est l'un des assassins dont nous

parlait Annette... Grand Dieu!... quelle figure... et

[5]
quel couteau!»


Il retomba sur la paillasse... Moi, je vidai d'un trait ce

qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s'était

ranimé, que la chaleur se répandait de nouveau dans la

chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris

[10]
courage.


Pourtant, la montre était là... l'homme pouvait revenir

la chercher!... Cette idée nous glaça d'épouvante.


«Qu'allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre

plus court serait de reprendre tout de suite le chemin de la

[15]
Forêt Noire!


--Pourquoi?


--Je n'ai plus envie de jouer de la contre-basse...

Arrangez-vous comme vous voudrez.


--Mais pourquoi donc? Qu'est-ce qui nous force à

[20]
partir? Avons-nous commis un crime?


--Parle bas... parle bas... fit-il... Rien que ce mot

crime, si quelqu'un l'entendait, pourrait nous faire prendre

...De pauvres diables comme nous servent d'exemples

aux autres... On ne regarde pas longtemps s'ils commettent

[25]
des crimes... Il suffit qu'on trouve cette montre

ici...


--Écoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s'agit pas de perdre

la tête. Je veux bien croire qu'un crime a été commis ce

soir dans notre quartier... Oui, je le crois... c'est même

[30]
très-probable... mais, en pareille circonstance, que doit

faire un honnête homme? Au lieu de fuir, il doit aider la

justice, il doit...


Page 149

--Et comment, comment l'aider?


--Le plus simple sera de prendre la montre et d'aller la

remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui

s'est passé.


[5]
--Jamais... jamais... je n'oserai toucher cette

montre!


--Eh bien! moi, j'irai. Couchons-nous et tâchons de

dormir encore s'il est possible.


--Je n'ai plus envie de dormir.


[10]
--Alors, causons... allume ta pipe... attendons le

jour... Il Y a peut-être encore du monde à l'auberge...

si tu veux, nous descendrons.


--J'aime mieux rester ici.


--Soit!»


[15]
Et nous reprîmes notre place au coin du feu.

Le lendemain, dès que le jour parut, j'allai prendre la

montre sur la table. C'était une montre très-belle, à

double cadran marquait les heures, l'autre les minutes.

Wilfrid parut plus rassuré.


[20]
«Kasper, me dit-il, toute réflexion faite, il convient

mieux que j'aille voir le bailli. Tu es trop jeune pour

entrer dans de telles affaires... Tu t'expliquerais mal!


--C'est comme tu voudras.


--Oui, il paraîtrait bien étrange qu'un homme de mon

[25]
âge envoyât un enfant.


--Bien... bien... je comprends, Wilfrid»


Il prit la montre, et je remarquai que son amour-propre

seul le poussait à cette résolution: il aurait rougi, sans

doute, devant ses camarades, d'avoir montré moins de

[30]
courage que moi.


Nous descendîmes du grenier tout méditatifs. En

traversant l'allée qui donne sur la rue Saint-Christophe,


Page 150

nous entendîmes le cliquetis des verres et des fourchettes

...Je distinguai la voix du vieux Brêmer et de ses deux

fils, Ludwig et Karl.


«Ma foi, dis-je à Wilfrid, avant de sortir, nous ne ferions

[5]
pas mal de boire un bon coup.»


En même temps je poussai la porte de la salle. Toute

notre société était là, les violons, les cors de chasse

suspendus à la muraille; la harpe dans un coin. Nous fûmes

accueillis par des cris joyeux. On s'empressa de nous

[10]
faire place à table.


«Hé! disait le vieux Brêmer, bonne journée, camarades

Du vent... de la neige... Toutes les brasseries

seront pleines de monde; chaque flocon qui tourbillonne

dans l'air est un florin qui nous tombera dans la poche!»


[15]
J'aperçus ma petite Annette, fraîche, dégourdie, me

souriant des yeux et des lèvres avec amour. Cette vue

me ranima... Les meilleures tranches de jambon étaient

pour moi, et chaque fois qu'elle venait déposer une cruche

à ma droite, sa douce main s'appuyait avec expression sur

[20]
mon épaule.


Oh! que mon coeur sautillait, en songeant aux marrons

que nous avions croqués la veille ensemble! Pourtant,

la figure pâle du meurtrier passait de temps en temps

devant mes yeux et me faisait tressaillir... Je regardais

[25]
Wilfrid, il était tout méditatif. Enfin, au coup de huit

heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s'ouvrit,

et que trois escogriffes, la face plombée, les yeux brillants

comme des rats, le chapeau déformé, suivis de plusieurs

autres de la même espèce, se présentèrent sur le seuil.

[30]
L'un d'eux, au nez long, un énorme gourdin suspendu au

poignet, s'avança en s'écriant:


«Vos papiers, messieurs?»


Page 151

Chacun s'empressa de satisfaire à sa demande. Malheureusement

Wilfrid, gui se trouvait debout auprès du

Poêle, fut pris d'un tremblement subit, et comme l'agent

de police, à l'oeil exercé, suspendait sa lecture pour

[5]
l'observer d'un regard équivoque, il eut la funeste idée de

faire glisser la montre dans sa botte, mais, avant

qu'elle eût atteint sa destination, l'agent de police frappait

sur la cuisse de mon camarade et s'écriait d'un ton

goguenard:


[10]
«Hé, hé! il parait que ceci nous gêne?»


Alors Wilfrid tomba en faiblesse, à la grande stupéfaction

de tout le monde, il s'affaissa sur un banc, pâle comme

la mort, et Madoc, le chef de la police, sans gêne, ouvrit

son pantalon et en retira la montre avec un méchant éclat

[15]
de rire... Mais à peine l'eut-il regardée, qu'il devint

grave, et se tournant vers ses agents:


«Que personne ne sorte! s'écria-t-il d'une voix terrible.

Nous tenons la bande... Voici la montre du doyen Daniel

Van den Berg... Attention... Les menottes!»


[20]
Ce cri nous traversa jusqu'à la moelle des os. Il se fit

un tumulte épouvantable... Moi, nous sentant perdus,

je me glissai sous le banc, près du mur, et comme on enchaînait

le pauvre vieux Brêmer, ses fils Heinrich et Wilfrid,

qui sanglotaient et protestaient... je sentis une

[25]
petite main me passer sur le cou.. la douce main d'Annette,

où j'imprimai mes lèvres pour dernier adieu...

Mais elle me prit par l'oreille, m'attira doucement...

doucement... Je vis la porte du cellier ouverte sous un

bout de la table... Je m'y laissai glisser... La porte se

[30]
referma!


Ce fut l'affaire d'une seconde, au milieu de la bagarre.


A peine au fond de mon trou, on trépignait déjà sur la


Page 152

porte... puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades

étaient partis!--La mère Grédel Dick jetait son

cri de paon sur le seuil de son allée, disant que l'auberge

du
Pied-de-Mouton
était déshonorée.


[5]
Je vous laisse à penser les réflexions que je dus faire

durant tout un jour, blotti derrière une futaille, les reins

courbés, les jambes repliées sous moi, songeant que si un

chien descendait à la cave... que s'il prenait fantaisie à

la cabaretière de venir elle-même remplir la cruche. ..

[10]
que si la tonne se vidait dans le jour et qu'il fallût en

mettre une autre en perce... que le moindre hasard enfin

pouvait me perdre.


Toutes ces idées et mille autres me passaient par la

tête. Je représentais mes camarades déjà pendus au gibet.

[15]
Annette, non moins troublée que moi, par excès de prudence

refermait la porte chaque fois qu'elle remontait du

cellier.--J'entendis la vieille lui crier:


«Mais laisse donc cette porte. Es-tu folle de perdre la

moitié de ton temps à l'ouvrir?»


[20]
Alors, la porte resta entre-bâillée, et du fond de l'ombre

je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs... J'entendais

des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la

fameuse bande.


«Oh! les scélérats, disait l'un, grâce au ciel on les tient!

[25]
Quel fléau pour Heidelberg!... On n'osait plus se hasarder

dans les rues après dix heures... Le commerce en souffrait...

Enfin, c'est fini, dans quinze jours, tout sera

rentré dans l'ordre.


--Voyez-vous ces musiciens de la Forêt Noire, criait

[30]
un autre... c'est un tas de bandits! ils s'introduisent dans

les maisons sous prétexte de faire de la musique... Ils

observent les serrures, les coffres, les armoires, les issues,


Page 153

et puis, un beau matin, on apprend que maître un tel a

eu la gorge coupée dans son lit... que sa femme a été

massacrée... ses enfants égorgés... la maison pillée de

fond en comble... qu'on a mis le feu à la grange... ou

[5]
autre chose dans ce genre... Quels misérables! On

devrait les exterminer tous sans miséricorde... au moins

le pays serait tranquille.


--Toute la ville ira les voir pendre, disait la mère

Grédel... Ce sera le plus beau jour de ma vie!


[10]
--Savez-vous que sans la montre du doyen Daniel, on

n'aurait jamais trouvé leur trace? Hier soir la montre

disparaît... Ce matin, maître Daniel en donne le signalement

à la police... une heure après, Madoc mettait la

main sur toute la couvée... hé! hé! hé!»


[15]
Et toute la salle de rire aux éclats. La honte,

l'indignation, la peur, me faisaient frémir tour à tour.

Cependant la nuit vint. Quelques buveurs seuls

restaient encore à table. On avait veillé la nuit précédente;

j'entendais la grosse propriétaire qui bâillait et

[20]
murmurait:


«Ah! mon Dieu, quand pourrons-nous aller nous

coucher?»


Une seule chandelle restait allumée dans la salle.


«Allez dormir, madame, dit la douce voix d'Annette, je

[25]
veillerai bien toute seule jusqu'à ce que ces messieurs s'en

aillent.»


Quelques ivrognes comprirent cette invitation et se

retirèrent; il n'en restait plus qu'un, assoupi en face de sa

cruche. Le wachtmann, étant venu faire sa ronde,

[30]
l'éveilla, et je l'entendis sortir à son tour, grognant et

trébuchant jusqu'à la porte.


«Enfin, me dis-je, le voilà parti; ce n'est pas malheureux.


Page 154

La mère Grédel va dormir, et la petite Annette ne tardera

point à me délivrer.»


Dans cette agréable pensée je détirais déjà mes membres

engourdis, quand ces paroles de la grosse cabaretière

[5]
frappèrent mes oreilles:


«Annette, va fermer, et n'oublie pas de mettre la barre.

Moi, je descends à la cave.»


Il parait qu'elle avait cette louable habitude pour

s'assurer que tout était en ordre.


[10]
«Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau n'est pas

vide; vous n'avez pas besoin...


--Mêle-toi de tes affaires,» interrompit la grosse femme,

dont la chandelle brillait déjà sur l'escalier.


Je n'eus que le temps de me replier de nouveau derrière

[15]
la futaille. La vieille, courbée sous la voûte basse du

cellier, allait d'une tonne à l'autre, et je l'entendais

murmurer:


«Oh! la coquine, comme elle laisse couler le vin! At~

tends, attends, je vais t'apprendre à mieux fermer les

[20]
robinets. A-t-on jamais vu! A-t-on jamais vu!»


La lumière projetait les ombres contre le mur humide.

Je me dissimulais de plus en plus.


Tout à coup, au moment où je croyais la visite terminée,

j'entendis la grosse mère exhaler un soupir, mais un soupir

[25]
si long, si lugubre, que l'idée me vint aussitôt qu'il se

passait quelque chose d'extraordinaire. Je hasardai un

oeil... le moins possible; et qu'est-ce que je vis? Dame

Grédel Dick, la bouche béante, les yeux hors de la tête,

contemplant le dessous de la tonne, derrière laquelle je

[30]
me tenais immobile. Elie venait d'apercevoir un de mes

pieds sous la solive servant de cale, et s'imaginait sans

doute avoir découvert le chef des brigands, caché là pour


Page 155

l'égorger pendant la nuit. Ma résolution fut prompte:

je me redressai en murmurant:


«Madame, au nom du ciel! ayez pitié de moi. Je

suis...»


[5]
Mais alors, elle, sans me regarder, sans m'écouter, se

prit à jeter des cris de paon, des cris à vous déchirer les

oreilles, tout en grimpant l'escalier aussi vite que le lui

permettait son énorme corpulence. De mon côté, saisi

d'une terreur inexprimable, je m'accrochai à sa robe, pour

[10]
la prier à genoux. Mais ce fut pis encore:


«Au secours! à l'assassin! Oh! ah! mon Dieu! Lâchez-moi.

Prenez mon argent. Oh! oh!»


C'était effrayant. J'avais beau lui dire:


«Madame, regardez-moi. Je ne suis pas ce que vous

[15]
pensez...»


Bah! elle était folle d'épouvante, elle radotait, elle

bégayait, elle piaillait d'un accent si aigu que si nous

n'eussions été sous terre, tout le quartier en eût été éveillé.

Dans cette extrémité, ne consultant que ma rage, je lui

[20]
grimpai sur le dos, et j'atteignis avant elle la porte, que

je lui refermai sur le nez comme la foudre, ayant soin

d'assujettir le verrou. Pendant la lutte, la lumière s'était

éteinte, dame Grédel restait dans les ténèbres, et sa voix

ne s'entendait plus que faiblement, comme dans le

[25]
lointain.


Moi, épuisé, anéanti, je regardais Annette dont le

trouble égalait le mien. Nous n'avions plus la force de

nous dire un mot; et nous écoutions ces cris expirants, qui

finirent par s'éteindre: la pauvre femme s'était évanouie.


[30]
«Oh! Kasper, me dit Annette en joignant les mains,

que faire, mon Dieu, que faire? Sauve-toi... Sauve-toi

...On a peut-être entendu... Tu l'as donc tuée?


Page 156

--Tuée... moi?


--Eh bien!... échappe-toi... Je vais t'ouvrir.»


En effet, elle leva la barre, et je me pris à courir dans la

rue, sans même la remercier. ..Ingrat! Mais j'avais si

[5]
peur... le danger était si pressant... le ciel si noir! Il

faisait un temps abominable: pas une étoile au ciel...

pas un réverbère allumé... Et le vent... et la neige!

Ce n'est qu'après avoir couru au moins une demi-heure,

que je m'arrêtai pour reprendre haleine... Et qu'on

[10]
s'imagine mon épouvante quand, levant les yeux, je me

vis juste en face du
Pied-de-Mouton
. Dans ma terreur,

j'avais fait le tour du quartier, peut-être trois ou quatre

fois de suite... Mes jambes étaient lourdes, boueuses...

mes genoux vacillaient.


[15]
L'auberge, tout à l'heure déserte, bourdonnait comme

une ruche; des lumières couraient d'une fenêtre à l'autre

...Elle était sans doute pleine d'agents de police. Alors,

malheureux, épuisé par le froid et la faim, désespéré, ne

sachant où trouver un asile, je pris la plus singulière de

[20]
toutes les résolutions:


«Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir... autant

être pendu que de laisser ses os en plein champ sur la

route de la Forêt Noire!»


Et j'entrai dans l'auberge, pour me livrer moi-même à

[25]
la justice. Outre les individus râpés, aux chapeaux

déformés, aux triques énormes, que j'avais déjà vus le matin,

et qui allaient, venaient, furetaient et s'introduisaient

partout, il y avait alors devant une table le grand

bailli Zimmer, vêtu de noir, l'air grave, l'oeil pénétrant, et

[30]
le secrétaire Rôth, avec sa perruque rousse, sa grimace

imposante et ses larges oreilles plates comme des écailles

d'huîtres. C'est à peine si l'on fit attention à moi,


Page 157

circonstance qui modifia tout de suite ma résolution. Je

m'assis dans l'un des coins de la salle, derrière le grand

fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins,

accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai

[5]
tranquillement une chopine de vin et un plat de

choucroute.


Annette faillit me trahir:


«Ah! mon Dieu, fit-elle, est-ce possible?»


Mais une exclamation de plus ou de moins dans une

[10]
telle cohue ne signifiait absolument rien... Personne n'y

prit garde; et, tout en mangeant du meilleur appétit,

j'écoutai l'interrogatoire que subissait dame Grédel,

accroupie dans un large fauteuil, les cheveux épars et les

yeux encore écarquillés par la peur.


[15]
«Quel âge paraissait avoir cet homme? lui demanda le

bailli.


--De quarante à cinquante ans, monsieur... C'était

un homme énorme, avec des favoris noirs... ou bruns

...je ne sais pas au juste... le nez long... les yeux

[20]
verts.


--N'avait-il pas quelques signes particuliers... des

taches au visage... des cicatrices?


--Non... je ne me rappelle pas... Il n'avait qu'un

gros marteau... et des pistolets...


[25]
-Fort bien. Et que vous a-t-il dit?


--Il m'a prise à la gorge... Heureusement j'ai crié si

haut que la peur l'a saisi... et puis, je me suis défendue

avec les ongles... Ah! quand on veut vous massacrer

...on se défend, monsieur!...


[30]
--Rien de plus naturel, de plus légitime, madame...

Écrivez, monsieur Rôth... Le sang-froid de cette bonne

dame a été vraiment admirable!»


Page 158

Ainsi du reste de la déposition.


On entendit ensuite Annette, qui déclara simplement

avoir été si troublée qu'elle ne se souvenait de rien.


«Cela suffit, dit le bailli; s'il nous faut d'autres

[5]
renseignements, nous reviendrons demain.»


Tout le monde sortit, et je demandai à la dame Grédel

une chambre pour la nuit. Elle, n'eut pas le moindre

souvenir de m'avoir vu... tant la peur lui avait troublé

la cervelle.


[10]
«Annette, dit-elle, conduis monsieur à la petite chambre

verte du troisième. Moi, je ne tiens plus sur mes jambes

...Ah mon Dieu... mon Dieu... à quoi n'est-on pas

exposé dans ce monde!»


Elle se prit à sangloter, ce qui la soulagea.


[15]
Annette, ayant allumé une chandelle, me conduisit

dans la chambre désignée, et quand nous fûmes seuls:


«Oh! Kasper... Kasper... s'écria-t-elle naïvement...

qui aurait jamais cru que tu étais de la bande? Je ne me

consolerai jamais d'avoir aimé un brigand!


[20]
--Comment, Annette... toi aussi! lui répondis-je en

m'asseyant désolé... Ah! tu m'achèves!»


J'étais prêt à fondre en larmes... Mais elle, revenant

aussitôt de son injustice et m'entourant de ses bras:


«Non! non! fit-elle... Tu n'es pas de la bande... Tu

[25]
es trop gentil pour cela, mon bon Kasper... Mais

c'est égal... tu as un fier courage tout de même d'être

revenu!»


Je lui dis que j'allais mourir de froid dehors, et que cela

seul m'avait décidé. Nous restâmes quelques instants

[30]
tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas éveiller les

soupçons de dame Grédel. Quand je fus seul, après m'être

assuré que les fenêtres ne donnaient sur aucun mur et


Page 159

que le verrou fermait bien, je remerciai le Seigneur de

m'avoir sauvé dans ces circonstances périlleuses. Puis

m'étant couché, je m'endormis profondément.



II


Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Le temps

[5]
était humide et terne. En écartant le rideau de mon lit,

je remarquai que la neige s'était amoncelée au bord des

fenêtres: les vitres en étaient toutes blanches. Je me pris

à rêver tristement au sort de mes camarades; ils avaient

dû bien souffrir du froid... la grande Berthe et le vieux

[10]
Brêmer surtout! Cette idée me serra le coeur.

Comme je rêvais ainsi, un tumulte étrange s'éleva dehors.

Il se rapprochait de l'auberge, et ce n'est pas sans inquiétude

que je m'élançai vers une fenêtre, pour juger de ce

nouveau péril.


[15]
On venait confronter la fameuse bande avec dame Grédel

Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions

de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la

rue bourbeuse entre deux files d'agents de police, et

suivis d'une avalanche de gamins, hurlant et sifflant

[20]
comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette

scène affreuse: le pauvre Brêmer, enchaîné avec son fils

Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe,

qui marchait seule derrière et criait d'une voix

lamentable:


[25]
«Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel... ayez

pitié d'une pauvre harpiste innocente!... Moi... tuer!

...moi... voler. Oh! Dieu! est-ce possible.»


Elle se tordait les mains. Les autres étaient mornes, la

tête penchée, les cheveux pendant sur la face.


Page 160

Tout ce monde s'engouffra dans l'allée sombre de l'auberge.

Les gardes en expulsèrent les étrangers... On referma

la porte, et la foule avide resta dehors, les pieds

dans la boue, le nez aplati contre les fenêtres.


[5]
Le plus profond silence s'établit alors dans la maison.

M'étant habillé, j'entr'ouvris la porte de ma chambre

pour écouter, et voir s'il ne serait pas possible de reprendre

la clef des champs.


J'entendis quelques éclats de voix, des allées et des

[10]
venues aux étages inférieurs, ce qui me convainquit que

les issues étaient bien gardées. Ma porte donnait sur le

palier, juste en face de la fenêtre que l'homme avait

ouverte pour fuir. Je n'y fis d'abord pas attention...

Mais comme je restais là, tout à coup je m'aperçus que la

[15]
fenêtre était ouverte, qu'il n'y avait point de neige sur

son bord, et, m'étant approché, je vis de nouvelles traces

sur le mur. Cette découverte me donna le frisson.


L'homme était revenu!... Il revenait peut-être toutes les

nuits: le chat, la fouine, le furet... tous les carnassiers

[20]
ont ainsi leur passage habituel. Quelle révélation! Tout

s'éclairait dans mon esprit d'une lumière mystérieuse.


«Oh! si c'était vrai, me dis-je, si le hasard venait de me

livrer le sort de l'assassin... mes pauvres camarades seraient

sauvés!»


[25]
Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolongeait avec

une netteté surprenante, jusque sur le toit voisin.


En ce moment, quelques paroles de l'interrogatoire

frappèrent mes oreilles... On venait d'ouvrir la porte

de la salle pour renouveler l'air... J'entendis:


[30]
«Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participé à

l'assassinat du sacrificateur Ulmet Élias?»


Puis quelques paroles inintelligibles.


Page 161

«Refermez la porte, Madoc, dit la voix du bailli...

refermez la porte... Madame est souffrante...»


Je n'entendis plus rien.


La tête appuyée sur la rampe, une grande résolution

[5]
se débattait alors en moi.


«Je puis sauver mes camarades, me disais-je; Dieu vient

de m'indiquer le moyen de les rendre à leurs familles...

Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c'est moi

qui les aurai assassinés... Mon repos, mon honneur,

[10]
seront perdus à jamais... Je me jugerai le plus lâche...

le plus vil des misérables!»


Longtemps j'hésitai; mais tout à coup ma résolution

fut prise... Je descendis et je pénétrai dans la cuisine.


«N'avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli à

[15]
dame Grédel; recueillez bien vos souvenirs, madame.»

Sans attendre la réponse, je m'avançai dans la salle, et,

d'une voix ferme, je répondis:


«Cette montre, monsieur le bailli... je l'ai vue entre

les mains de l'assassin lui-même... Je la reconnais...

[20]
Et quant à l'assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous

daignez m'entendre.»


Un silence profond s'établit autour de moi; tous les

assistants se regardaient l'un l'autre avec stupeur; mes

pauvres camarades parurent se ranimer.


[25]
«Qui êtes-vous, monsieur? me demanda le bailli revenu

de son émotion.


--Je suis le compagnon de ces infortunés, et je n'en ai

pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique

pauvres, sont d'honnêtes gens... Pas un d'entre eux

[30]
n'est capable de commettre les crimes qu'on leur

impute.»


Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe se prit


Page 162

sangloter tout bas; le bailli parut se recueillir. Enfin,

me regardant d'un oeil fixe:


«Où donc prétendez-vous nous livrer l'assassin?


--Ici même, monsieur le bailli... dans cette maison

[5]
...Et, pour vous convaincre, je ne demande qu'un instant

d'audience particulière.


--Voyons,» dit-il en se levant.


Il fit signe au chef de la police secrète, Madoc, de nous

suivre, aux autres de rester. Nous sortîmes.


[10]
Je montai rapidement l'escalier. Ils étaient sur mes

pas. Au troisième, m'arrêtant devant la fenêtre et

leur montrant les traces de l'homme imprimées dans la

neige:


«Voici les traces de l'assassin, leur dis-je... C'est ici

[15]
qu'il passe chaque soir... Il est venu hier à deux heures

lu matin... Il est revenu cette nuit... Il reviendra sans

doute ce soir.»


Le bailli et Madoc regardèrent les traces quelques

instants sans murmurer une parole.


[20]
«Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier?

me demanda le chef de la police d'un air de doute.


Alors je leur racontai l'apparition de l'assassin dans

notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la

lucarne d'où je l'avais vu fuir au clair de lune, ce que

[25]
n'avait pu faire Wilfrid, puisqu'il était resté couché... Je

leur avouai que le hasard seul m'avait fait découvrir les

empreintes de la nuit précédente.


«C'est étrange, murmurait le bailli; ceci modifie beaucoup

la situation des accusés. Mais comment nous

[30]
expliquez-vous la présence du meurtrier dans la cave de

l'auberge?


--Ce meurtrier, c'était moi, monsieur le bailli!»


Page 163

Et je lui racontai simplement ce qui s'était passé la

veille, depuis l'arrestation de mes camarades jusqu'à la

nuit close, au moment de ma fuite.


«Cela suffit,» dit-il.


[5]
Et se tournant vers le chef de la police:


«Je dois vous avouer, Madoc, que les dépositions de ces

ménétriers ne m'ont jamais paru concluantes; elles étaient

loin de me confirmer dans l'idée de leur participation aux

crimes... D'ailleurs, leurs papiers étaient, pour plusieurs,

[10]
un alibi très difficile à démentir. Toutefois, jeune

homme, malgré la vraisemblance des indices que vous nous

donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu'à la vérification

du fait... Madoc, ne le perdez pas de vue, et

prenez vos mesures en conséquence.»


[15]
Le bailli descendit alors tout méditatif, et, repliant ses

papiers, sans ajouter un mot à l'interrogatoire:


«Qu'on reconduise les accusés à la prison,» dit-il en

lançant à la grosse cabaretière un regard de mépris.


Il sortit suivi de son secrétaire.


[20]
Madoc resta seul avec deux agents.


«Madame, dit-il à l'aubergiste, vous garderez le plus

grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous

rendrez à ce brave jeune homme la chambre qu'il occupait

avant-hier.»


[25]
Le regard et l'accent de Madoc n'admettaient pas de

réplique: dame Grédel promit de faire ce que l'on voudrait,

pourvu qu'on la débarrassât des brigands.


«Ne vous inquiétez pas des brigands, répliqua Madoc;

nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous

[30]
garder... Vaquez tranquillement à vos affaires, et

commencez par nous servir à déjeuner... Jeune homme, vous

me ferez l'honneur de déjeuner avec nous?»


Page 164

Ma situation ne me permettait pas de décliner cette

offre... J'acceptai.


Nous voilà donc assis en face d'un jambon et d'une

cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire

[5]
comme d'habitude, provoquant les confidences de dame

Grédel et d'Annette; mais elles se gardèrent bien de parler

en notre présence, et furent extrêmement réservées, ce

qui dut leur paraitre fort méritoire.


Nous passâmes toute l'après-midi à fumer des pipes, à

[10]
vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait

attention à nous.


Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard

perçant, ses lèvres pâles et son grand nez en bec d'aigle,

était assez bon enfant après boire. Il nous racontait des

[15]
gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la

petite Annette au passage. A chacune de ses paroles,

les autres éclataient de rire; moi, je restais morne,

silencieux.


«Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la

[20]
mort de votre respectable grand'mère... Nous sommes

tous mortels, que diable!... Buvez un coup et chassez ces

idées nébuleuses.»


D'autres se mêlaient à notre conversation, et le temps

s'écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du

[25]
cliquetis des verres et du tintement des canettes.


Mais à neuf heures, après la visite du wachtmann, tout

changea de face; Madoc se leva et dit:


«Ah! çà! procédons à nos petites affaires... Fermez la

porte et les volets... et lestement! Quant à vous, madame

[30]
et mademoiselle, allez vous coucher!»


Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient

être plutôt de véritables brigands que les soutiens


Page 165

de l'ordre et de la justice. Ils tirèrent de leur pantalon des

tiges de fer, armées à l'extrémité d'une boule de plomb...

Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote,

s'assura qu'un pistolet s'y trouvait... Un instant après,

[5]
il le sortit pour y mettre une capsule.


Tout cela se faisait froidement... Enfin, le chef de la

police m'ordonna de les conduire dans mon grenier.


Nous montâmes.


Arrivés dans le taudis, où la petite Annette avait eu

[10]
soin de faire du feu, Madoc, jurant entre ses dents,

s'empressa de jeter de l'eau sur le charbon; puis m'indiquant

la paillasse:


«Si le coeur vous en dit, vous pouvez dormir.»


Il s'assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la

[15]
chambre, près du mur, et l'on souffla la lumière.


Je m'étais couché, priant tout bas le Seigneur d'envoyer

l'assassin.


Le silence, après minuit, devint si profond, qu'on ne se

serait guère douté que trois hommes étaient là, l'oeil

[20]
ouvert, attentifs au moindre bruit comme des chasseurs

à l'affût de quelque bête fauve. Les heures s'écoulaient

lentement... lentement... Je ne dormais pas... Mille

idées terribles me passaient par la tête... J'entendis

sonner une heure... deux heures... et rien... rien

[25]
n'apparaissait!


A trois heures, un des agents de police bougea... je

crus que l'homme arrivait... mais tout se tut de nouveau.

Je me pris alors à penser que Madoc devait me prendre

pour un imposteur, qu'il devait terriblement m'en vouloir,

[30]
que le lendemain il me maltraiterait... que, bien

loin d'avoir servi mes camarades, je serais mis à la

chaine.


Page 166

Après trois heures, le temps me parut extrêmement

rapide; j'aurais voulu que la nuit durât toujours, pour

conserver au moins une lueur d'espérance.


Comme j'étais ainsi à ressasser les mêmes idées pour la

[5]
centième fois... tout à coup, sans que j'eusse entendu le

moindre bruit... la lucarne s'ouvrit... deux yeux brillèrent

à l'ouverture... rien ne remua dans le grenier.


«Les autres se seront endormis,» me dis-je.


La tête restait toujours là... attentive... On eût dit

[10]
que le scélérat se doutait de quelque chose... Oh! que

mon coeur galopait... que le sang coulait vite dans mes

veines... et pourtant le froid de la peur se répandait sur

ma face... Je ne respirais plus!


Il se passa bien quelques minutes ainsi... puis...

[15]
subitement... l'homme parut se décider... il se glissa

dans notre grenier, avec la même prudence que la veille.


Mais au même instant un cri terrible... un cri bref,

vibrant... retentit:


«Nous le tenons!»


[20]
Et toute la maison fut ébranlée de fond en comble...

des cris... des trépignements... des clameurs rauques

...me glacèrent d'épouvante... L'homme rugissait...

les autres respiraient haletants... puis il y eut un choc

qui fit craquer le plancher... je n'entendis plus qu'un

[25]
grincement de dents... un cliquetis de chaînes...


«De la lumière!» cria le terrible Madoc.


Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le réduit

sa lueur bleuâtre, je distinguai vaguement les agents de

police accroupis sur l'homme en manches de chemise: l'un

[30]
le tenait à la gorge, l'autre lui appuyait les deux genoux

sur la poitrine; Madoc lui serrait les poings dans des

menottes à faire craquer les os; l'homme semblait inerte;


Page 167

seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou

jusqu'à la cheville, se relevait de temps en temps et frappait

le plancher par un mouvement convulsif... Les yeux

lui sortaient littéralement de la tête... une écume

[5]
sanglante s'agitait sur ses lèvres.


A peine eus-je allumé la chandelle, que les agents de

police firent une exclamation étrange.


«Notre doyen!...»


Et tous trois se relevant... je les vis se regarder pâles

[10]
de terreur.


L'oeil de l'assassin bouffi de sang se tourna vers Madoc

...Il voulut parler... mais seulement au bout de quelques

secondes... je l'entendis murmurer:


«Quel rêve!... mon Dieu... quel rêve!»


[15]
Puis il fit un soupir et resta immobile.

Je m'étais approché pour le voir... C'était bien lui...

L'homme qui nous avait donné de si bons conseils sur la

route de Heidelberg... Peut-être avait-il pressenti que

nous serions la cause de sa perte: on a parfois de ces

[20]
pressentiments terribles! Comme il ne bougeait plus et

qu'un filet de sang glissait sur le plancher poudreux,

Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et déchira

sa chemise; nous vîmes alors qu'il s'était donné un coup

de son grand couteau dans le coeur.


[25]
«Eh! fit Madoc avec un sourire sinistre, M, le doyen a

fait banqueroute à la potence... Il connaissait la bonne

place et ne s'est pas manqué! Restez ici, vous autres...

Je vais prévenir le bailli.»


Puis il ramassa son chapeau, tombé pendant la lutte,

[30]
et sortit sans ajouter un mot.


Je restai seul en face du cadavre avec les deux agents

de police.


Page 168

Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit

la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays.

Daniel Van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d'une

fortune et d'une considération si bien établies, que

[5]
beaucoup de gens se refusèrent à croire aux abominables

instincts qui le dominaient.


On discuta ces événements de mille manières différentes.

Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et

par conséquent irresponsable de ses actions... les autres,

[10]
qu'il était assassin par amour du sang, n'ayant aucun

intérêt sérieux à commettre de tels crimes... Peut-être

était-il l'un et l'autre!


C'est un fait incontestable que l'être moral, la volonté,

l'âme, n'existe pas chez le somnambule. Or l'animal, abandonné

[15]
à lui-même, subit l'impulsion naturelle de ses instincts

pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de

maître Daniel van den Berg, sa tête plate, renflée derrière

les oreilles, ses longues moustaches hérissées, ses yeux verts,

tout prouve qu'il appartenait malheureusement à la famille

[20]
des chats, race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer.


Quoi qu'il en soit, mes compagnons furent rendus à la

liberté. On cita la petite Annette, pendant quinze jours,

comme un modèle de dévouement. Elle fut même recherchée

en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune

[25]
homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille.

Moi, je m'empressai de retourner dans la Forêt Noire, où,

depuis cette époque, je remplis les fonctions de chef d'orchestre

au bouchon du
Sabre-Vert
, sur la route de Tubingue.

S'il vous arrive de passer par là, et que mon histoire

[30]
vous ait intéressé, venez me voir... nous viderons deux ou

trois bouteilles ensemble... et je vous raconterai certains

détails, qui vous feront dresser les cheveux sur la tête!...


Page 169

COPPÉE


LE LOUIS D'OR

(CONTE DE NOËL)


A mon cher cousin Édouard Tramasset


Lorsque Lucien de Hem eut vu son dernier billet de

cent francs agrippé par le râteau du banquier, et qu'il se

fut levé de la table de roulette où il venait de perdre les

débris de sa petite fortune, réunis par lui pour cette

[5]
suprême bataille, il éprouva comme un vertige et crut qu'il

allait tomber.


La tête troublée, les jambes molles, il alla se jeter sur la

large banquette de cuir qui faisait le tour de la salle de

jeu. Pendant quelques minutes, il regarda vaguement le

[10]
tripot clandestin dans lequel il avait gâché les plus belles

années de sa jeunesse, reconnut les têtes ravagées des

joueurs, crûment éclairées par les trois grands abat-jour,

écouta le léger frottement de l'or sur le tapis, songea qu'il

était ruiné, perdu, se rappela qu'il avait chez lui, dans un

[15]
tiroir de commode, les pistolets d'ordonnance dont son

père, le général de Hem, alors simple capitaine, s'était si

bien servi à l'attaque de Zaatcha; puis, brisé de fatigue, il

s'endormit d'un sommeil profond.


Quand il se réveilla, la bouche pâteuse, il constata, par

[20]
un regard jeté à la pendule, qu'il avait dormi une demi-heure

à peine, et il éprouva un impérieux besoin de respirer

l'air de la nuit. Les aiguilles marquaient sur le cadran

minuit moins le quart. Tout en se levant et en s'étirant


Page 170

les bras, Lucien se souvint alors qu'on était à la veille de

Noël, et, par un jeu ironique de la mémoire, il se revit

soudain tout petit enfant et mettant, avant de se coucher,

ses souliers dans la cheminée.


[5]
En ce moment, le vieux Dronski--un pilier du tripot,

le Polonais classique, portant le caban râpé, tout orné de

soutaches et d'olives--s'approcha de Lucien et marmotta

quelques mots dans sa sale barbiche grise:


«Prêtez-moi donc une pièce de cinq francs, monsieur.

[10]
Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et depuis

deux jours le «dix-sept» n'est pas sorti... Moquez-vous

de moi, si vous voulez; mais je donnerais mon poing à

couper que tout à l'heure, au coup de minuit, le numéro

sortira.»


[15]
Lucien de Hem haussa les épaules; il n'avait même plus

dans sa poche de quoi acquitter cet impôt que les habitués

de l'endroit appelaient «les cent sous du Polonais.»

Il passa dans l'antichambre, mit son chapeau et sa pelisse,

et descendit l'escalier avec l'agilité des gens qui ont la

[20]
fièvre.


Depuis quatre heures que Lucien était enfermé dans le

tripot, la neige était tombée abondamment, et la rue--une

rue du centre de Paris, assez étroite et bâtie de hautes

maisons--était toute blanche. Dans le ciel purgé, d'un

[25]
bleu noir, de froides étoiles scintillaient.


Le joueur décavé frissonna sous ses fourrures et se mit

à marcher, roulant toujours dans son esprit des pensées de

désespoir et songeant plus que jamais à la boite de pistolets

qui l'attendait dans le tiroir de sa commode; mais,

[30]
après avoir fait quelques pas, il s'arrêta brusquement

devant un navrant spectacle.


Sur un banc de pierre placé, selon l'usage d'autrefois,


Page 171

près de la porte monumentale d'un hôtel, une petite fille

de six ou sept ans, à peine vêtue d'une robe noire en

loques, était assise dans la neige. Elle s'était endormie là,

malgré le froid cruel, dans une attitude effrayante de

[5]
fatigue et d'accablement, et sa pauvre petite tête et son

épaule mignonne étaient comme écroulées dans un angle

de la muraille et reposaient sur la pierre glacée. Une

des savates dont l'enfant était chaussée s'était détachée

de son pied qui pendait, et gisait lugubrement devant

[10]
elle.


D'un geste machinal, Lucien de Hem porta la main à son

gousset; mais il se souvint qu'un instant auparavant il

n'y avait même pas trouvé une pièce de vingt sous oubliée,

et qu'il n'avait pas pu donner de pourboire au garçon du

[15]
cercle. Cependant, poussé par un instinctif sentiment de

pitié, il s'approcha de la petite fille, et il allait peut-être

l'emporter dans ses bras et lui donner asile pour la nuit,

lorsque, dans la savate tombée sur la neige, il vit quelque

chose de brillant.


[20]
Il se pencha. C'était un louis d'or.


Une personne charitable, une femme sans doute, avait

passé par là, avait vu, dans cette nuit de Noël, cette

chaussure devant cette enfant endormie, et, se rappelant

la touchante légende, elle avait laissé tomber, d'une main

[25]
discrète, une magnifique aumône, pour que la petite

abandonnée crût encore aux cadeaux faits par l'Enfant-Jésus

et conservât, malgré son malheur, quelque confiance

et quelque espoir dans la bonté de la Providence.


Un louis! c'étaient plusieurs jours de repos et de richesse

[30]
pour la mendiante; et Lucien était sur le point de l'éveiller

pour lui dire cela, quand il entendit près de son oreille,


Page 172

comme dans une hallucination, une voix--la voix du

Polonais avec son accent traînant et gras--qui murmurait

tout bas ces mots:


«Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et

[5]
depuis deux jours le «dix-sept» n'est pas sorti... Je

donnerais mon poing à couper que tout à l'heure, au coup

de minuit, le numéro sortira.»


Alors ce jeune homme de vingt-trois ans, qui descendait

d'une race d'honnêtes gens, qui portait un superbe nom

[10]
militaire, et qui n'avait jamais failli à l'honneur, conçut

une épouvantable pensée; il fut pris d'un désir fou,

hystérique, monstrueux. D'un regard il s'assura qu'il

était bien seul dans la rue déserte, et, pliant le genou,

avançant avec précaution sa main frémissante, il vola le

[15]
louis d'or dans la savate tombée! Puis, courant de toutes

ses forces, il revint à la maison de jeu, grimpa l'escalier en

quelques enjambées, poussa d'un coup de poing la porte

rembourrée de la salle maudite, y pénétra au moment

précis où la pendule sonnait le premier coup de minuit,

[20]
posa la pièce d'or sur le tapis vert et cria:


«En plein sur le «dix-sept!»


Le «dix-sept» gagna.


D'un revers de main, Lucien poussa les trente-six louis

sur la rouge.


[25]
La rouge gagna.


Il laissa les soixante-douze louis sur la même couleur.

La rouge sortit de nouveau.


Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec

le même bonheur. Il avait maintenant devant lui un tas

[30]
d'or et de billets, et il se mit à poudrer le tapis,

frénétiquement. La «douzaine,» la «colonne,» le «numéro,» toutes

les combinaisons lui réussissaient. C'était une chance


Page 173

inouïe, surnaturelle. On eût dit que la petite bille d'ivoire,

sautillant dans les cases de la roulette, était magnétisée,

fascinée par le regard de ce joueur, et lui obéissait. Il

avait rattrapé, en une dizaine de coups, les quelques

[5]
misérables billets de mille francs, sa dernière ressource,

qu'il avait perdus au commencement de la soirée. A présent,

pontant des deux ou trois cents louis à la fois, et

servi par sa veine fantastique, il allait bientôt regagner,

et au delà, le capital héréditaire qu'il avait gaspillé en si

[10]
peu d'années, reconstituer sa fortune. Dans son empressement

à se mettre au jeu, il n'avait pas quitté sa lourde

pelisse; déjà il en avait gonflé les grandes poches de liasses

de bank-notes et de rouleaux de pièces d'or; et, ne sachant

plus où entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie

[15]
et de papier les poches intérieures et extérieures de

sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon,

son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait servir

de récipient. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours,

comme un furieux! comme un homme ivre! et il jetait ses

[20]
poignées de louis sur le tableau, au hasard, à la vanvole,

avec un geste de certitude et de dédain!


Seulement, il avait comme un fer rouge dans le coeur,

et il ne pensait qu'à la petite mendiante endormie dans la

neige, à l'enfant qu'il avait volée.


[25]
«Elle est encore à la même place! Certainement, elle

doit y être encore!... Tout à l'heure... oui, quand une

heure sonnera... je me le jure!... je sortirai d'ici, j'irai

la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l'emporterai

chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l'élèverai,

[30]
je la doterai, je l'aimerai comme ma fille, et j'aurai soin

d'elle toujours, toujours!»


Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la


Page 174

demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours

assis à la table infernale.


Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie

se leva brusquement et dit à voix haute:


[5]
«La banque a sauté, messieurs... Assez pour

aujourd'hui!»


D'un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutalité

les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une

envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les

[10]
étages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, à la

lueur d'un bec de gaz, il aperçut la petite fille.


«Dieu soit loué! s'écria-t-il. Elle est encore là!»


Il s'approcha d'elle, lui saisit la main:


«Oh! qu'elle a froid! Pauvre petite!»


[15]
Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La

tête de l'enfant retomba en arrière, sans qu'elle s'éveillât:


«Comme on dort, à cet âge-là!»


Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris

d'une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce

[20]
lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait

naguère à sa maîtresse la plus chérie.


Mais alors il s'aperçut avec terreur que les paupières de

l'enfant étaient entr'ouvertes et laissaient voir à demi

les prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau

[25]
traversé d'un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout

près de la bouche de la petite fille; aucun souffle n'en

sortit.


Pendant qu'avec le louis d'or qu'il avait volé à cette

mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l'enfant

[30]
sans asile était morte, morte de froid!


Étreint à la gorge par la plus effroyable des angoisses,

Lucien voulut pousser un cri... et, dans l'effort qu'il fit,


Page 175

il se réveilla de son cauchemar sur la banquette du cercle,

où il s'était endormi un peu avant minuit et où le garçon

du tripot, s'en allant le dernier vers cinq heures du matin,

l'avait laissé tranquille, par bonté d'âme pour le décavé.


[5]
Une brumeuse aurore de décembre faisait pâlir les vitres

des croisées. Lucien sortit, mit sa montre en gage, prit

un bain, déjeuna, et alla au bureau de recrutement signer

un engagement volontaire au 1er régiment de chasseurs

d'Afrique.


[10]
Aujourd'hui, Lucien de Hem est lieutenant; il n'a que

sa solde pour vivre, mais il s'en tire, étant un officier très

rangé et ne touchant jamais une carte. Il parait même

qu'il trouve encore moyen de faire des économies; car

l'autre jour, à Alger, un de ses camarades, qui le suivait à

[15]
quelques pas de distance dans une rue montueuse de la

Kasba, le vit faire l'aumône à une petite Espagnole

endormie sous une porte, et eut l'indiscrétion de regarder

ce que Lucien avait donné à la pauvresse. Le curieux fut

très surpris de la générosité du pauvre lieutenant.


[20]
Lucien de Hem avait mis un louis d'or dans la main de

la petite fille.


Page 176

L'ENFANT PERDU

(CONTE DE NOËL)

A Jules Claretie

I

Ce matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements
d'importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva,
--et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.

Sans doute, le soleil,--au coeur de l'hiver, après quinze
[5] jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent
passe au nord-est et ramène le temps sec et clair,--le
soleil, inondant tout à coup de lumière le Paris matinal,
est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il
est d'ailleurs un personnage considérable. Jadis il a été
[10] Dieu: il s'est appelé Osiris, Apollon, est-ce que je sais?
et il n'y a pas deux siècles qu'il régnait en France sous le
nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy,
financier richissime, directeur du Comptoir général de
crédit, administrateur de plusieurs grandes compagnies,
[15] député et membre du Conseil général de l'Eure, officier de
la Légion d'honneur, etc., etc., n'était pas non plus un
homme à dédaigner. Et puis l'opinion que le soleil peut
avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus
flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait
[20] de lui-même. Nous sommes donc autorisé à dire que, le
matin en question, vers huit heures moins le quart, le
soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent.

Par exemple, le réveil de ces puissants seigneurs fut tout
à fait différent. Le bon vieux soleil, lui, commença par

Page 177

faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil,

pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les

platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, où est

situé l'hôtel Godefroy, ce magicien de soleil s'amusa

[5]
d'abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail

rose; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie,

il répandit, avec la plus impartiale bienveillance,

ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles

passants que la nécessité de gagner leur vie forçait à être

[10]
dehors de si bonne heure. Il eut le même sourire pour le

petit employé en paletot trop mince se hâtant vers son

bureau, pour la grisette frissonnant sous sa «confection»

à bon marché, pour l'ouvrier portant la moitié d'un pain

rond sous son bras, pour le conducteur de tramway faisant

[15]
sonner son compteur, pour le marchand de marrons en

train de griller sa première poêlée. Enfin ce brave homme

de soleil fit plaisir à tout le monde. M. Jean-Baptiste

Godefroy, au contraire, eut un réveil assez maussade. Il

avait assisté, la veille, chez le ministre de l'Agriculture, à

[20]
un dîner encombré de truffes, depuis le relevé du potage

jusqu'à la salade, et son estomac de quarante-sept ans

éprouvait la brûlante morsure du pyrosis. Aussi, à la façon

dont M. Godefroy donna son premier coup de sonnette,

Charles, le valet de chambre, tout en prenant de l'eau

[25]
chaude pour la barbe du patron, dit à la fille de cuisine:


«Allons, bon!... Le «singe» est encore d'une humeur

massacrante, ce matin... Ma pauvre Gertrude, nous

allons avoir une sale journée.»


Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modestement

[30]
baissés, il entra dans la chambre à coucher, ouvrit

les rideaux, alluma le feu et prépara tout ce qu'il fallait

pour la toilette, avec les façons discrètes et, les gestes


Page 178

respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte

sur l'autel, avant la messe de M. le curé...


«Quel temps ce matin? demanda d'une voix brève M.

Godefroy en boutonnant son veston de molleton gris sur

[5]
un abdomen un peu trop majestueux déjà.


-Très froid, monsieur, répondit Charles. A six heures,

le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro.

Mais monsieur voit que le ciel s'est éclairci, et je crois que

nous aurons une belle matinée.»


[10]
Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s'approcha

de la fenêtre, écarta l'un des petits rideaux, vit le

boulevard baigné de lumière et fit une légère grimace qui

ressemblait à un sourire. Mon Dieu, oui! On a beau

être plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement

[15]
qu'il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce

soit devant les domestiques, l'apparition de ce gueusard

de soleil, en plein mois de décembre, donne une sensation

si agréable qu'il n'y a guère moyen de la dissimuler. M.

Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit

[20]
alors que cette satisfaction instinctive lui était commune

avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait

une glissade sur le ruisseau gelé d'en face, M. Godefroy

eût été profondément choqué. C'était ainsi pourtant; et,

pendant une minute, cet homme écrasé d'affaires, ce gros

[25]
bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage

de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement

dans la brume dorée.


Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute.

Sourire à un rayon de soleil, c'est bon pour des gens

[30]
inoccupés, pas sérieux; c'est bon pour les femmes, les

enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres

chats à fouetter, et, précisément pour cette journée qui


Page 179

commençait, son programme était très chargé. De huit

heures et demie à dix heures, il avait rendez-vous, dans

son cabinet, avec un certain nombre de messieurs très

agités, tous habillés et rasés comme lui dès l'aurore et

[5]
comme lui sans fraîcheur d'âme, qui devaient venir lui

parler de toutes sortes d'affaires, ayant tous le même but:

gagner de l'argent. Après déjeuner,--et il ne fallait pas

s'attarder aux petits verres,--M. Godefroy était obligé

de sauter dans son coupé et de courir à la Bourse, pour y

[10]
échanger quelques paroles avec d'autres messieurs qui

s'étaient aussi levés de bonne heure et qui n'avaient pas

non plus de petite fleur bleue dans l'imagination; et cela

toujours pour le même motif: gagner de l'argent. De là,

sans perdre un instant, M. Godefroy, allait présider,

[15]
devant une table verte encombrée d'encriers siphoïdes,

un nouveau groupe de compagnons dépourvus de tendresse

et s'entretenir avec eux de divers moyens de gagner de

l'argent. Après quoi, il devait paraître, comme député,

dans trois ou quatre commissions et sous-commissions,

[20]
toujours avec tables vertes et encriers siphoïdes, où il

rejoindrait d'autres personnages peu sentimentaux, tous

incapables aussi, je vous prie de le croire, de négliger la

moindre occasion de gagner de l'argent, mais qui avaient

pourtant la bonté de sacrifier quelques précieuses heures

[25]
de l'après-midi pour assurer, par-dessus le marché, la

gloire et le bonheur de la France.


Après s'être vivement rasé, en épargnant toutefois le

collier de barbe poivre et sel qui lui donnait un air de

famille avec les Auvergnats et les singes de la grande

[30]
espèce, M. Godefroy revêtit un «complet» du matin, dont

la coupe élégante et un peu jeunette prouvait que ce veuf

cinglant vers la cinquantaine, n'avait pas absolument


Page 180

renoncé à plaire. Puis il descendit dans son cabinet, où

commença le défilé des hommes peu tendres et sans rêverie

uniquement préoccupés d'augmenter leur bien-aimé

capital. Ces messieurs parlèrent de plusieurs entreprises

[5]
en projet, également considérables, notamment d'une

nouvelle ligne de chemin de fer à lancer à travers un désert

sauvage, d'une usine monstre à fonder aux environs

de Paris, et d'une mine de n'importe quoi à exploiter

dans je ne sais plus quelle république de l'Amérique

[10]
du Sud. Bien entendu, on n'agita pas un seul instant

la question de savoir si le futur railway aurait à transporter

un grand nombre de voyageurs et une grande quantité

de marchandises, si l'usine fabriquerait du sucre ou

des bonnets de coton, si la mine produirait de l'or

[15]
vierge ou du cuivre de deuxième qualité. Non! Les

dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulèrent

exclusivement sur le bénéfice plus ou moins gros à

réaliser, dans les huit jours qui suivraient l'émission, en

spéculant sur les actions de ces diverses affaires, actions

[20]
très probablement destinées du reste, et dans un bref délai,

à n'avoir plus d'autre valeur que le poids du papier et le

mérite de la vignette.


Ces conversations nourries de chiffres durèrent jusqu'à

dix heures précises, et M. le directeur du Comptoir

[25]
général de crédit, qui était honnête homme pourtant, autant

qu'on peut l'être dans les «affaires,» reconduisit jusque sur

le palier, avec les plus grands égards, son dernier visiteur,

vieux filou cousu d'or qui, par un hasard assez fréquent,

jouissait de la considération générale, au lieu d'être logé à

[30]
Poissy ou à Gaillon aux frais de l'État pendant un laps de

temps fixé par les tribunaux, et de s'y livrer à une besogne

honorable et hygiénique telle que la confection des chaussons


Page 181

de lisière ou de la brosserie à bon marché. Puis M. le

directeur consigna sa porte impitoyablement--il fallait

être à la Bourse à onze heures--et passa dans la salle à

manger.


[5]
Elle était somptueuse. On aurait pu constituer le trésor

d'une cathédrale avec les massives argenteries qui

encombraient bahuts et dressoirs. Néanmoins, malgré

l'absorption d'une dose copieuse de bicarbonate de soude,

le pyrosis de M. Godefroy était à peine calmé, et le financier

[10]
ne s'était commandé qu'un déjeuner de dyspeptique.

Au milieu de ce luxe de table, devant ce décor qui célébrait

la bombance, et sous l'oeil impassible d'un maître

d'hôtel à deux cents louis de gage, qui s'en faisait deux

fois autant par la vertu de l'anse du panier, M. Godefroy

[15]
ne mangea donc, d'un air assez piteux, que deux oeufs à

la coque et la noix d'une côtelette; et encore, l'un des oeufs

sentait la paille. L'homme plein d'or chipotait son

dessert,--oh! presque rien, un peu de roquefort, à peine pour

deux ou trois sous, je vous assure,--lorsqu'une porte

[20]
s'ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu'un peu

chétif dans son costume de velours bleu et trop pâlot sous

son énorme feutre à plume blanche, le fils de M. le directeur,

le jeune Raoul, âgé de quatre ans, entra dans la

salle à manger, conduit par son Allemande.


[25]
Cette apparition se produisait chaque jour, à onze

heures moins le quart exactement, lorsque le coupé, attelé

pour la Bourse, attendait devant le perron, et que

l'alezan brûlé, vendu à M. Godefroy, par les soins de son

cocher, mille francs de plus qu'il ne valait, grattait, d'un

[30]
sabot impatient, le dallage de la cour. L'illustre brasseur

d'argent s'occupait de son fils de dix heures quarante-cinq

à onze heures. Pas plus, pas moins, il n'avait qu'un


Page 182

quart d'heure, juste, à consacrer au sentiment paternel.

Non qu'il n'aimât pas son fils, grand dieu! Il l'adorait,

à sa façon. Mais, que voulez-vous, les affaires!...


A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement

[5]
fripé, il s'était cru très amoureux, par pur snobisme, de

la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de

Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui,

sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eût été

plus d'une fois affiché au club. Ce gentilhomme effondré,

[10]
mais toujours très chic, et qui venait encore de «lancer»

ne casquette pour bains de mer, fut trop heureux de devenir

le beau-père d'un homme qui payerait ses dettes, et

livra sans scrupule au banquier fatigué une ingénue de

dix-sept ans, d'une beauté suave et frêle, sortant d'un

[15]
couvent de province, et n'ayant pour dot que son trousseau

de pensionnaire et qu'un trésor de préjugés aristocratiques

et d'illusions romanesques. M. Godefroy, fils

d'un avoué grippe-sou des Andelys, était resté «peuple»

même fort vulgaire, malgré son fabuleux avancement dans

[20]
la hiérarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune

femme dans toutes ses délicatesses; et les choses allaient

mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportée, à sa

première couche. Presque élégiaque lorsqu'il parlait de sa

défunte épouse, avec laquelle il eût sans doute divorcé si

[25]
elle avait vécu six mois de plus, M. Godefroy aimait son

petit Raoul pour plusieurs raisons: d'abord à titre de fils

unique, puis comme produit rare et distingué d'un Godefroy

et d'une Neufontaine, enfin et surtout par le respect

qu'inspirait à cet homme d'argent l'héritier d'une fortune

[30]
de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières

dents sur un hochet d'or et fut élevé comme un Dauphin.

Seulement, son père, accablé de besogne, débordé


Page 183

d'occupations, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes

par jour,--comme aujourd'hui, au moment du

roquefort,--et l'abandonnait aux domestiques.


«Bonjour, Raoul.


[5]
--Bonzou, p'pa,»


Et M. le directeur du Comptoir général de crédit, ayant

jeté sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune

Raoul, prit dans sa grosse patte la petite main de l'enfant

et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d'honneur!

[10]
la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent, les

tables couleur de pâturage et les encriers volumineux devant

lesquels il devait traiter tout à l'heure de si grosses

questions d'intérêt, et même son vote de l'après-midi pour

ou contre le ministère, selon qu'il obtiendrait ou non, en

[15]
faveur de son bourg-pourri, une place de sous-préfet,

deux de percepteur, trois de garde champêtre, quatre

bureaux de tabac, plus une pension pour le cousin issu de

germain d'une victime du Deux Décembre.


«P'pa, et le p'tit Noël... y mettra-ti' tet' chose dans

[20]
mon soulier?» demanda tout à coup Raoul, dans son

sabir
enfantin.


Le père, après un: «Oui, si tu as été sage,» fort surprenant

chez ce député libre penseur, qui, à la Chambre,

appuyait d'un énergique: «Très bien!» toutes les propositions

[25]
anticléricales, prit note, dans le meilleur coin de

sa mémoire, qu'il aurait à acheter des joujoux. Puis,

s'adressant à la gouvernante:


«Vous êtes toujours contente de Raoul, mademoiselle

Bertha?»


[30]
L'Allemande, qui se faisait passer pour Autrichienne,

cela va sans dire, mais qui était, en réalité, la fille d'un

pasteur poméranien affligé de quatorze enfants, devint rouge


Page 184

comme une tomate sous ses cheveux blond albinos, comme

si la question toute simple qu'on lui adressait eût été de

la pire indécence, et, après avoir donné cette preuve de

respect intimidé, répondit par un petit rire imbécile, qui

[5]
parut satisfaire pleinement la curiosité de M. Godefroy

sur la conduite de son fils.


«Il fait beau aujourd'hui, reprit le financier, mais froid.

Si vous menez Raoul au parc Monceau, mademoiselle,

vous aurez soin, n'est-ce pas? de le bien couvrir.»


[10]
La «fraulein», par un second accès de rire idiot, ayant

rassuré M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa

une dernière fois le bébé, se leva de table--onze heures

sonnaient au cartel--et s'élança vers le vestibule, où

Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse et referma

[15]
sur lui la portière du coupé. Après quoi, ce serviteur fidèle

courut immédiatement au petit café de la rue de Miromesnil,

où il avait rendez-vous avec le groom de la baronne

d'en face, pour une partie de billard, en trente liés, avec

défense de «queuter», bien entendu.


II


[20]
Grâce au bai brun,--payé mille francs de trop, à la

suite d'un déjeuner d'escargots offert par le maquignon

au cocher de M. Godefroy,--grâce à cet animal d'un

prix excessif mais qui filait bien tout de même, M. le

directeur du Comptoir général de crédit put accomplir, sans

[25]
aucun retard, sa tournée d'affaires. Il parut à la Bourse,

siégea devant plusieurs encriers monumentaux, et même,

vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et

l'Europe inquiète des bruits de crise, en votant pour le

ministère; car il avait obtenu les faveurs sollicitées, y compris


Page 185

la pension pour celui de ses électeurs dont l'oncle, à la

mode de Bretagne, avait été révoqué d'un emploi de

surnuméraire non rétribué, à l'époque du coup d'État.


Attendri sans doute par la satisfaction d'avoir contribué

[5]
à cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint

alors de ce que lui avait dit Raoul au sujet des présents du

petit Noël, et jeta à son cocher l'adresse d'un grand marchand

de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa

voiture un cheval fantastique en bois creux monté sur

[10]
roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une

boite de soldats de plomb aussi semblables les uns aux

autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps

de Paul 1er, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez

retroussé; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques.

[15]
Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les

coussins de son coupé bien suspendu, l'homme riche, qui après

tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son

fils avec orgueil.


L'enfant grandirait, recevrait l'éducation d'un prince,

[20]
en serait un, parbleu! puisque, grâce aux conquêtes de

89, il n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent, et

que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait?

trente millions de capital. Si son père, petit provincial,

fils d'un méchant noircisseur de papier timbré; son père,

[25]
qui avait dîné à vingt sous jadis au Quartier Latin, et se

rendait bien compte chaque soir, en mettant sa cravate

blanche, qu'il avait l'air d'un marié du samedi; si ce père,

malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme

fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire

[30]
et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre

était mort à Marignan, à quoi donc ne pouvait pas

prétendre Raoul, dès l'enfance beau comme un gentilhomme.


Page 186

Raoul au sang affiné par l'atavisme maternel, Raoul de

qui l'intelligence serait cultivée comme une fleur rare, qui

apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, qui,

l'an prochain, aurait le derrière sur une selle de poney,

[5]
Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom

celui de sa mère, et s'appellerait ainsi Godefroy de

Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel prénom!

royal, moyenâgeux, sentant à plein nez la croisade?...


Avec des millions, quel avenir! quelle carrière!... Et le

[10]
démocrate--il y en a plus d'un comme celui-ci, n'en

doutez pas!--imaginait naïvement la monarchie restaurée,--en

France, tout arrive,--voyait son Raoul,

non! son Godefroy de Neufontaine marié au Faubourg,

bien vu au château, puis, qui sait? tout près du trône,

[15]
avec une clef de chambellan dans le dos et un blason tout

battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son

carrosse!... O sottise, sottise! Ainsi rêvait le parvenu

gorgé d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux

achetés pour la Noël,--sans se rappeler, hélas! que

[20]
c'était, ce soir-là, la fête d'un très pauvre petit enfant, fils

d'un couple vagabond, né dans une étable, où l'on avait

logé ses parents par charité.


Mais le cocher a crié: «Port' siou p'ait!» On rentre à

l'hôtel; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy

[25]
se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir,

lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en

cercle devant lui, l'air consterné, et, dans un coin, affalée

sur une banquette, l'Allemande, qui pousse un cri en l'apercevant,

et cache aussitôt dans ses deux mains son

[30]
visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment

d'un malheur.


«Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'y a-t-il?»


Page 187

Charles, le valet de chambre,--un drôle de la pire espèce,

pourtant,--regarde son maître avec des yeux pleins

de pitié, et bégayant et troublé: «Monsieur Raoul!...


--Mon fils?...


[5]
--Perdu, monsieur!... Cette stupide Allemande!...

Perdu depuis quatre heures de l'après-midi!...»


Le père recule de deux pas en chancelant, comme un

soldat frappé d'une balle; et l'Allemand se jette à ses

pieds, hurlant d'une voix de folle: «Pardon!... Pardon!»

[10]
et les laquais parlent tous à la fois.


«Bertha n'était pas allée au parc Monceau... C'est

là-bas, sur les fortifications, qu'elle a laissé se perdre le

petit... On a cherché partout M. le directeur; on est allé

au Comptoir, à la Chambre; il venait de partir...

[15]
Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son

amoureux, au delà du rempart, près de la porte d'Asnières

...Quelle horreur!... Un quartier plein de bohémiens,

de saltimbanques! Qui sait si l'on n'a pas volé

l'enfant?... Ah! le commissaire était déjà prévenu... Mais

[20]
conçoit-on cela? Cette sainte-nitouche!... Des rendez-vous

avec un amant, un homme de son pays!... Un espion

prussien, pour sûr!...»


Son fils! Perdu! M. Godefroy entend l'orage de l'apoplexie

gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande,

[25]
l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.


«Où l'avez-vous perdu de vue, misérable?... Dites la

vérité, ou je vous écrase!... Où çà? Où çà?...»


Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier

grâce. Voyons, du calme!... Son fils! son fils à lui, perdu,

[30]
volé? Ce n'est pas possible! On va le lui retrouver, le

lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or à poignées,

mettre toute la police en l'air. Ah! pas un instant à perdre,

Page 188

«Charles, qu'on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi

cette coquine... Je vais à la Préfecture.»


Et M. Godefroy, le coeur battant à se rompre, les cheveux

soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans

[5]
son coupé, qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie!

La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec

de gaz, chaque boutique illuminée, allume au passage cent

paillettes de feu. C'est aujourd'hui, la fête des enfants, ne

l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus

[10]
adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.


«Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...»

se répète le père crispé par l'angoisse en déchirant ses

ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant

ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme

[15]
riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idée, fixée

comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans

son cerveau douloureux et brûlant: «Mon enfant, où est

mon enfant?...»


Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus

[20]
personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.


«Je suis M. Godefroy, député de l'Eure... Mon fils est

perdu dans Paris; un enfant de quatre ans... Je veux

absolument voir M. le préfet.»


Et un louis dans la main du concierge.


[25]
Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins

pour la pièce d'or que par compassion pour ce pauvre

père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide

à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit

devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance,

[30]
un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,--il allait

sortir,--l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à

l'oeil.


Page 189

M. Godefroy, les jambes cassées par l'émotion, tombe

dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur,

en phrases bredouillées, coupées de sanglots.


Le préfet--il est père de famille, lui aussi,--a le coeur

[5]
tout remué; mais, par profession, il dissimule son accès de

sensibilité, se donne de l'importance.


«Et vous dites, monsieur le député, que l'enfant a dû

se perdre vers quatre heures?


--Oui, monsieur le préfet.


[10]
--A la nuit tombante... Diable!... Et il n'est pas

avancé pour son âge; il parle mal, ignore son adresse, ne

sait pas prononcer son nom de famille?


--Oui!... Hélas! Oui!...


--Du côté de la porte d'Asnières?... Quartier suspect

[15]
...Mais remettez-vous... Nous avons par là un commissaire

de police très intelligent... Je vais téléphoner.»

L'infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle

atroce migraine! quels battements de coeur fous! Puis

brusquement, le préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un

[20]
contentement dans le regard: «Retrouvé!»


Oh! le cri de joie furieuse de M. Godefroy! Comme il

se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer!

«Et il faut convenir, monsieur le député, que nous

avons de la chance... Un petit blond, n'est-ce pas? un

[25]
peu pâle?... Costume de velours bleu?... Chapeau de

feutre à plume blanche?...


--Oui, parfaitement... C'est lui! c'est mon petit

Raoul!


--Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce

[30]
côté-là; et qui est venu tout à l'heure faire sa déclaration

au commissariat... Voici l'adresse par écrit: Pierron, rue

des Cailloux, à Levallois-Perret. Avec une bonne voiture,


Page 190

vous pourrez revoir votre fils avant une heure. Par

exemple, ajoute le fonctionnaire, vous n'allez pas retrouver

votre enfant dans un milieu bien aristocratique,

dans la «haute,» comme disent nos agents. L'homme

[5]
qui l'a recueilli est tout simplement un marchand des

quatre saisons... Mais qu'importe! n'est-ce pas?...


Ah, oui, qu'importe! M. Godefroy remercie le préfet

avec effusion, descend l'escalier quatre à quatre, remonte

en coupé, et, dans ce moment, je vous en réponds, si le

[10]
marchand des quatre saisons était là, il lui sauterait au

cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir général de

crédit, député, officier de la Légion d'honneur, etc., etc.,

accolerait ce plébéien! Mais, dites-moi donc, est-ce que,

par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que

[15]
la frénésie de l'or et des vanités? A partir de cette minute,

il reconnaît seulement à quel point il aime son enfant.

Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupé,

par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser

pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme

[20]
un Fils de France, à le lancer dans le monde; et pas de

danger, désormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires!

A l'avenir, M. Godefroy sera capable de négliger

ses propres affaires et celles de la France--qui ne s'en

portera pas plus mal--pour s'occuper un peu plus sérieusement

[25]
de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys la

soeur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne,

dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la

valetaille par son accent normand et ses bonnets de

linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne

[30]
femme. Fouette, fouette, cocher! Ce patron, toujours si

pressé, que tu as conduit à tant de rendez-vous intéressés,

à tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore


Page 191

plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de

gagner de l'argent. C'est la première fois de sa vie qu'il

va embrasser son enfant pour de bon. Fouette donc,

cocher! Plus vite! Plus vite!


[5]
Cependant, par la nuit froide et claire, le coupé rapide

a de nouveau traversé Paris, dévoré l'interminable boulevard

Malesherbes; et, le rempart franchi, après les maisons

monumentales et les élégants hôtels, tout de suite voici

la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On

[10]
s'arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes

de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de

plâtras, un bouge. C'est bien le numéro, c'est là que loge

ce Pierron. Aussitôt la porte s'ouvre, et un homme parait,

un grand gaillard, une tête bien française, à moustaches

[15]
rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son

tricot de laine est pliée en deux sous l'aisselle. Il regarde

l'élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit

gaiement:


«Alors, monsieur, c'est vous qui êtes le papa?... Ayez

[20]
pas peur... Il n'est rien arrivé au gosse.»


Et, s'effaçant pour permettre au visiteur d'entrer, il

ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche: «Chut! il fait

dodo.»


III


Un bouge, en vérité! A la lueur d'une petite lampe à

[25]
pétrole qui éclaire très mal et qui sent très mauvais, M.

Godefroy distingue une commode à laquelle manque un

tiroir, quelques chaises éclopées, une table ronde où flânent

un litre à moitié vide, trois verres, du veau froid dans

une assiette, et, sur le plâtre nu de la muraille, deux

[30]
chromos: l'Exposition de 89 à vol d'oiseau, avec la tour


Page 192

Eiffel en bleu de perruquier, et le portrait du général

Boulanger, jeune et joli comme un sous-lieutenant. Excusez

cette dernière faiblesse chez l'habitant de ce pauvre

logis: elle a été partagée par presque toute la France.

[5]
Mais le manchot a pris la lampe et, marchant sur la

pointe du pied, éclaire un coin de chambre, où; sur un lit

assez propre, deux petits garçons sont profondément endormis.

Dans le plus jeune des enfants, que l'autre enveloppe

d'un bras protecteur et serre contre son épaule,

[10]
M. Godefroy reconnaît son fils.


«Les deux mômes mouraient de sommeil, dit Pierron,

en essayant d'adoucir sa voix rude. Comme je ne savais

pas quand on viendrait réclamer le petit aristo, je leur

ai donné mon «pieu,» et, dès qu'ils ont tapé de l'oeil, j'ai

[15]
été faire ma déclaration au commissaire... D'ordinaire,

Zidore a son petit lit dans la soupente; mais je me suis dit:

Ils seront mieux là. Je veillerai, voilà tout. Je serai

plus tôt levé demain, pour aller aux Halles.»


Mais M. Godefroy écoute à peine. Dans un trouble

[20]
tout nouveau pour lui, il considère les deux enfants

endormis. Ils sont dans un méchant lit de fer, sur une

couverture grise de caserne ou d'hôpital. Pourtant quel

groupe touchant et gracieux! Et comme Raoul, qui a

gardé son joli costume de velours, et qui reste blotti avec

[25]
une confiance peureuse dans les bras de son camarade en

blouse, semble faible et délicat! Le père, un instant privé

de son fils, envie presque le teint brun et l'énergique visage

du petit faubourien.


«C'est votre fils? demande-t-il au manchot.


[30]
--Non, monsieur, répond l'homme. Je suis garçon et

je ne me marierai sans doute pas, rapport à mon accident

...oh! bête comme tout! un camion qui m'a passé sur le


Page 193

bras... Mais voilà. Il y a deux ans, une voisine, une

pauvre fille plantée là par un coquin avec un enfant sur

les bras, est morte à la peine. Elle travaillait dans les

couronnes de perles, pour les cimetières. On n'y gagne

[5]
pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu'à

l'âge de cinq ans, et puis, ç'a été pour elle, à son tour,

que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me

suis chargé du gosse. Oh! je n'ai pas eu grand mérite, et

j'ai été bien vite récompensé. A sept ans, c'est déjà un

[10]
petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi,

et aussi les autres jours, après l'école, il est avec moi,

tient les balances, m'aide à pousser ma charrette, ce qui

ne m'est pas trop commode, avec mon aileron... Dire

qu'autrefois j'étais un bon ajusteur, à dix francs par

[15]
jour!... Allez! Zidore est joliment débrouillard. C'est

lui qui a ramassé le petit bourgeois.


--Comment? s'écrie M. Godefroy. C'est cet enfant?...


--Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la

classe, quand il a rencontré l'autre qui allait tout droit.

[20]
devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine.

Il lui a parlé comme à un copain, l'a consolé, rassuré

du mieux qu'il a pu. Seulement, on ne comprend

pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots

d'anglais, des mots d'allemand; mais pas moyen de lui

[25]
tirer son nom et son adresse... Zidore me l'a amené;

je n'étais pas loin de là, à vendre mes salades. Alors les

commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles:

«Faut le mener chez le commissaire.» Mais

Zidore a protesté. «Ça fera peur au môme,» qu'il disait.

[30]
Car il est comme tous les Parisiens: il n'aime pas les

sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter.

Ma foi, tant pis! j'ai raté ma vente, et je suis rentré ici


Page 194

avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble,

comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils

gentils tout de même, hein?»


C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy.

[5]
Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien,

sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils

une belle récompense, une poignée de cet or si facilement

gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient

de lever devant l'homme un coin du rideau qui cache la

[10]
vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si

charitables entre eux. Le courage de cette fille-mère se tuant

de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme

adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce

gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un

[15]
plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami

et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat,

le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy

et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas

d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour

[20]
Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir,

les suivre de sa bienveillance. Ah! si les peu sentimentaux

personnages qui viennent constamment parler d'affaires

à M. le directeur du Comptoir général de crédit

pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient

[25]
profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient

de faire la meilleure affaire de sa vie: il vient de se découvrir

un coeur de brave homme. Oui, monsieur le directeur,

vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres

gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique

[30]
cadeau, celui, d'un sentiment, et du plus doux, du plus

noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent,

--et il s'en souviendra,--qu'il y a d'autres estropiés que


Page 195

Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure,

d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se

demande, avec une inquiétude profonde, si l'argent ne

doit vraiment servir qu'à engendrer l'argent, et si l'on n'a

[5]
pas mieux à faire, entre ses repas, que de vendre en hausse

des valeurs achetées en baisse et d'obtenir des places pour

ses électeurs.


Telle est sa rêverie devant le groupe des deux enfants

qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le

[10]
marchand des quatre saisons; il est charmé par l'expression

loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux

clairs, aux moustaches ardentes.


«Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre,

vous et votre fils adoptif, un de ces services! ...Bientôt,

[15]
vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat. Mais,

dès aujourd'hui... Je vois bien que vous n'êtes pas à

l'aise et je veux vous laisser un premier souvenir.»


Mais de son unique main le manchot arrête le bras de

M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la

[20]
redingote, du côté des bank-notes.


«Non, monsieur, non! N'importe qui aurait agi comme

nous... Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser

...On ne roule pas sur l'or, c'est vrai, mais, excusez la

fierté, on a été soldat,--j'ai ma médaille du Tonkin, là,

[25]
dans le tiroir,--et on ne veut manger que le pain qu'on

gagne.


--Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave

homme comme vous, un ancien militaire... Vous me

paraissez capable de mieux faire que de pousser une charrette

[30]
à bras... On s'occupera de vous, soyez tranquille.»


Mais l'estropié se contente de répondre froidement, avec

un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un


Page 196

passé de découragement: «Enfin, si monsieur veut bien

songer à moi!...»


Quelle surprise pour les loups-cerviers de la Bourse et

les intrigants du Palais-Bourbon s'ils pouvaient savoir!

[5]
Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance

de ce pauvre diable. Attendez un peu! Il saura

bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance.

Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de

caisse, au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur

[10]
le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu,

avec votre médaille du Tonkin à côté de la plaque

d'argent? Et ce sera fait dès demain, n'ayez pas peur!

Et c'est vous qui serez bien attrapé, ah! ah! ...


«Et Zidore? s'écrie M. Godefroy avec plus de chaleur

[15]
que s'il s'agissait de faire un bon coup sur les valeurs à

turban. Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de

Zidore?...


--Ah! pour ça, oui! répond joyeusement Pierron.

Souvent, quand je songe que le pauvre petit n'a que moi

[20]
au monde, je me dis: «Quel dommage!...» Car il est plein

de moyens. Les maîtres sont enchantés de lui, à l'école

primaire.»


Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son

regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement,

[25]
cette arrière-pensée: «C'est trop beau, tout ça...

Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné.»


«Maintenant, dit le manchot, je crois que nous n'avons

plus qu'à transporter votre gamin dans la voiture; car

vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici

[30]
...Oh! vous n'avez qu'à le prendre dans vos bras; il ne

se réveillera même pas... On dort si bien à cet âge-là

...Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers.»


Page 197

Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons,

M. Godefroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un

petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines:

les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore;

[5]
et chacune des paires de chaussures contient un pantin de

deux sous et un cornet de bonbons de chez l'épicier.


«Ne faites pas attention, monsieur, murmure alors

Pierron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant

de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de

[10]
votre fils... A la laïque, on a beau leur dire que c'est de

la blague, les enfants croient encore à la Noël... Alors,

moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne

savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la

nuit dans ma turne, j'ai acheté ces bêtises-là... vous

[15]
comprenez... pour que les gosses... à leur réveil...»


Ah! c'est à présent que les bras leur tomberaient, aux

députés qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la

libre pensée;--au fond, il s'en moquait pas mal, mais la

réélection!--C'est à présent qu'ils jetteraient leur langue

[20]
au chat, tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec

M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient

comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté.

Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du

monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes!


[25]
Tout à coup, il s'élance hors de la baraque, y rentre au

bout d'une minute, les bras chargés du superbe cheval

mécanique, de la grosse boite de soldats de plomb, des

autres jouets magnifiques achetés par lui dans l'après-midi

et restés dans sa voiture; et, devant Pierron stupéfait,

[30]
il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits

souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les

siennes, et d'une voix que l'émotion fait trembler:


Page 198

«Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre

saisons, voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit

Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se réveillant, et

qu'il les partage avec Zidore, qui sera désormais son

[5]
camarade... Maintenant, vous me croyez, n'est-ce pas?

...Je me charge de vous et du gamin...et je reste

encore votre obligé; car vous ne m'avez pas seulement

aidé à retrouver mon fils perdu; vous m'avez aussi rappelé

qu'il y avait des pauvres gens, à moi, mauvais

[10]
riche qui vivais sans y songer. Mais, je le jure par ces

deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, désormais!»

...Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli

le 24 décembre dernier, à Paris, en plein égoïsme moderne.

Il est très invraisemblable, j'en conviens; et, en dépit des

[15]
anciens votes anticléricaux de M. Godefroy et de l'éducation

purement laïque reçue par Zidore à l'école primaire,

je suis bien forcé d'attribuer cet événement merveilleux

à la grâce de l'Enfant divin, venu au monde, il y a près

de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de

[20]
s'aimer les uns les autres.


Page 199

GAUTIER


LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT


IL y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme

nommé Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place

de l'Esbekick.


Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années

[5]
en lui laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour

qu'il pût vivre sans avoir recours au travail de ses mains:

d'autres auraient essayé de charger un vaisseau de

marchandises ou de joindre quelques chameaux chargés

d'étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à

[10]
la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre.

tranquille, et ses plaisirs consistaient à fumer du tombeki

dans son narguilhé, en prenant des sorbets et en mangeant

des confitures sèches de Damas.


Quoiqu'il fût bien fait de sa personne, de visage régulier

[15]
et de mine agréable, il ne cherchait pas les aventures, et

avait répondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient

de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables,

qu'il n'était pas encore temps et qu'il ne se

sentait nullement d'humeur à prendre femme.


[20]
Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation:

il lisait couramment dans les livres les plus anciens,

possédait une belle écriture, savait par coeur les versets du

Coran, les remarques des commentateurs, et eût récité

sans se tromper d'un vers les Moallakats des fameux

[25]
poètes affichés aux portes des mosquées; il était un peu


Page 200

poète lui-même et composait volontiers des vers assonants

et rimés, qu'il déclamait sur des airs de sa façon avec

beaucoup de grâce et de charme.


A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur

[5]
du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de

Mahmoud-Ben-Ahmed s'était un peu exaltée: il avait

formé le projet d'être l'amant d'une péri ou tout au moins

d'une princesse du sang royal. Voilà le motif secret qui

lui faisait recevoir avec tant d'indifférence les propositions

[10]
de mariage et refuser les offres des marchands

d'esclaves. La seule compagnie qu'il pût supporter était

celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et

timide qui semblait partager la modestie de ses goûts.


Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour

[15]
acheter quelques flacons d'atar-gull et autres drogueries

de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra,

dans une rue fort étroite, une litière fermée par des rideaux

de velours incarnadin, portée par deux mules blanches et

précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il

[20]
se rangea contre le mur pour laisser passer le cortège;

mais il ne put le faire si précipitamment qu'il n'eût le

temps de voir, par l'interstice des courtines, qu'une folle

bouffée d'air souleva, une fort belle dame assise sur des

coussins de brocart d'or. La dame, se fiant sur l'épaisseur

[25]
des rideaux et se croyant à l'abri de tout regard téméraire,

avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne fut

qu'un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la

tête du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le

teint d'une blancheur éblouissante, des sourcils que l'on

[30]
eût pu croire tracés au pinceau, une bouche de grenade

qui en s'entr'ouvrant laissait voir une double file de perles

d'Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment


Page 201

les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air

agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi

de noble et de royal.


Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de

[5]
perfections, resta longtemps immobile à la même place, et,

oubliant qu'il était sorti pour faire des emplettes, il retourna

chez lui les mains vides, emportant dans son coeur

la radieuse vision.


Toute la nuit il ne songea qu'à la belle inconnue, et dès

[10]
qu'il fut levé il se mit à composer en son honneur une

longue pièce de poésie, où les comparaisons les plus fleuries

et les plus galantes étaient prodiguées.


Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur

une belle feuille de papyrus avec de belles majuscules en

[15]
encre rouge et des fleurons dorés, il la mit dans sa manche

et sortit pour montrer ce morceau à son ami Abdul, pour

lequel il n'avait aucune pensée secrète.


En se rendant à la maison d'Abdul, il passa devant le

bazar et entra dans la boutique du marchand de parfums

[20]
pour prendre les flacons d'atar-gull. Il y trouva une belle

dame enveloppée d'un long voile blanc qui ne laissait

découvert que l'oeil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, sur

ce seul oeil gauche, reconnut incontinent la belle dame du

palanquin. Son émotion fut si forte, qu'il fut obligé de

[25]
s'adosser à la muraille.


La dame au voile blanc s'aperçut du trouble de

Mahmoud-Ben-Ahmed, et lui demanda obligeamment ce qu'il

avait et si, par hasard, il se trouvait incommodé.


Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent

[30]
dans l'arrière-boutique. Un petit nègre apporta

sur un plateau un verre d'eau de neige, dont

Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.


Page 202

«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive

impression?» dit la dame d'un ton de voix fort doux et où

perçait un intérêt assez tendre.


Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait

[5]
vue près de la mosquée du sultan Hassan à l'instant où les

rideaux de sa litière s'étaient un peu écartés, et que depuis

cet instant il se mourait d'amour pour elle.


«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement

que cela? je ne croyais pas que l'amour vînt si vite.

[10]
Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée

hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la

chaleur était étouffante, j'avais relevé mon voile. Mais

vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le

dites.»


[15]
En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un

visage radieux de beauté, et si parfait, que l'envie n'aurait

pu y trouver le moindre défaut.


Vous pouvez juger quels furent les transports de

Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en

[20]
compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des

compliments, d'être parfaitement sincères et de n'avoir

rien d'exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu

et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient

transcrits s'échappa de sa manche et roula sur le plancher.

[25]
«Quel est ce papier? dit la dame, l'écriture m'en paraît

fort belle et annonce une main exercée.


--C'est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup,

une pièce de vers que j'ai composée cette nuit, ne

pouvant dormir. J'ai tâché d'y célébrer vos perfections;

[30]
mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont

point les brillants qu'il faut pour célébrer ceux de vos

Yeux.»


Page 203

La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les

mettant dans sa ceinture:


«Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne

sont vraiment pas mal tournés.»


[5]
Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en

laissant tomber avec un accent qui pénétra le coeur de

Mahmoud-Ben-Ahmed:


«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des

essences et des boites de parfumerie chez Bedredin.»


[10]
Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa

bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique,

il lui dit bien bas à l'oreille:


«Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha,

fille du calife.»


[15]
Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de

son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque

modeste qu'il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse

Ayesha ne l'eût regardé d'un oeil favorable. Le

hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses

[20]
plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors

de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui

l'engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants

que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui

ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle,

[25]
une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la

queue d'Al Borack, la jument du Prophète, une bouche

de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille

autres perfections qui tombent avec le haïck et le voile

nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout

[30]
lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier à sa

nouvelle passion!


Il eut beau s'agiter et se tourner sur son divan, il ne


Page 204

put s'endormir; l'image de la princesse Ayesha, étincelante

comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil

couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant

trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de

[5]
bois de cèdre merveilleusement découpé que l'on applique,

dans les villes d'Orient, aux murailles extérieures des

maisons, afin d'y profiter de la fraîcheur et du courant

d'air qu'une rue ne peut manquer de former; le sommeil

ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur,

[10]
il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits

par le spectacle d'une nuit sereine, il se rendit avec

son narguilhé sur la plus haute terrasse de son habitation.


L'air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d'or

qu'une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses

[15]
joues d'argent, comme une sultane pâle d'amour qui se

penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à

Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poète, et ne pouvait rester

insensible au magnifique spectacle qui s'offrait à sa vue.


De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant

[20]
lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent

leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes

grasses, et bariolées de tapis; les places où miroitait l'eau

du Nil, car on était à l'époque de l'inondation; les jardins

d'où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de

[25]
caroubiers ou de nopals; les iles de maisons coupées de

rues étroites; les coupoles d'étain des mosquées; les minarets

frêles et découpés à jour comme un hochet d'ivoire;

les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un

coup d'oeil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux.

[30]
Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient

leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et

les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par


Page 205

un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l'horizon leur

gigantesque triangle de pierre.


Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par

les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé,

[5]
Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente

obscurité la forme lointaine du palais où dormait

la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau

qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle,

aucun murmure n'y révélaient la présence d'un être

[10]
vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la

fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant

la boule de cristal de roche remplie d'eau destinée à

refroidir ses blanches bouffées. Tout d'un coup, un cri

aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême,

[15]
comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope

qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou

s'engloutir sa tête dans la gueule d'un crocodile.

Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d'agonie et de

désespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la

[20]
main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la

lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau;

puis il se pencha du côté d'où le bruit avait semblé

partir.


Il démêla fort loin dans l'ombre un groupe étrange, mystérieux,

[25]
composé d'une figure blanche poursuivie par une

meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux

gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L'ombre

blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et

l'intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu

[30]
considérable, qu'il était à craindre qu'elle ne fût bientôt

prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun événement

ne vint à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord


Page 206

que c'était une péri ayant aux trousses un essaim de

goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives

démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses,

armées d'ongles comme celles des chauves-souris, et,

[5]
tirant de sa poche son comboloio de graines d'aloès jaspées,

il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms

d'Allah. Il n'était pas au vingtième, qu'il

s'arrêta. Ce n'était pas une péri, un être surnaturel qui

fuyait ainsi en sautant d'une terrasse à l'autre et en

[10]
franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui

coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien

une femme; les djinns n'étaient que des zebecks, des chiaoux

et des eunuques acharnés à sa poursuite.


Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la

[15]
fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed,

mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna

convulsivement la tête sur l'épaule, et, comme un cheval

épuisé dont l'éperon ouvre le flanc, voyant si près d'elle

le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre

[20]
elle et ses ennemis d'un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu'elle

n'aperçut pas, car la lune s'était voilée, et courut à l'extrémité

de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une

seconde rue plus large que la première. Désespérant de

[25]
la pouvoir sauter, elle eut l'air de chercher des yeux

quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre,

elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la

coupe d'un lis.


La troupe furibonde envahit la terrasse avec l'impétuosité

[30]
d'un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à

longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux

étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des


Page 207

kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses

et féroces, causèrent un mouvement d'effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed,

quoiqu'il fût brave de sa personne et habile

au maniement des armes. Ils parcoururent de l'oeil la

[5]
terrasse vide, et n'y voyant pas la fugitive, ils pensèrent

sans doute qu'elle avait franchi la seconde rue, et ils

continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à

Mahmoud-Ben-Ahmed.


Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs

[10]
babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans

l'éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les

bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d'elle

des regards d'antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules

et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de

[15]
marbre; n'apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui

lui souriait et lui faisait signe qu'elle n'avait rien à craindre,

elle s'élança hors du vase et vint vers le jeune homme

avec une attitude humble et des bras suppliants.


«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi

[20]
dans le coin le plus obscur de votre maison, dérobez-moi

à ces démons qui me poursuivent.»


Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit

à l'escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin,

et la mena dans sa chambre. Quand il eut allumé la

[25]
lampe, il vit que la fugitive était jeune, il l'avait déjà

deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui

ne l'étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué

sa taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout

au plus. Son extrême pâleur faisait ressortir ses grands

[30]
yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient

jusqu'aux tempes; son nez mince et délicat donnait beaucoup

de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie


Page 208

aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser

avec la beauté de marbre des idoles adorées par les vieux

païens grecs. Son cou était charmant et d'une blancheur

parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une légère

[5]
raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le

plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang

sortaient de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient

simples et se composaient d'une veste passementée de

soie, de pantalons de mousseline et d'une ceinture bariolée;

[10]
sa poitrine se levait et s'abaissait sous sa tunique de gaze

rayée, car elle était encore hors d'haleine et à peine remise

de son effroi.


Lorsqu'elle fut un peu reposée et rassurée, elle s'agenouilla

devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son

[15]
histoire en fort bons termes: «J'étais esclave dans le

sérail du riche Abu-Becker, et j'ai commis la faute de

remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de fleurs

envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui

elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker,

[20]
ayant surpris le sélam, est entré dans une fureur horrible,

a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec

deux chats, l'a fait jeter à l'eau et m'a condamnée à avoir

la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de cette

exécution; mais, profitant de l'effroi et du désordre qu'avait

[25]
causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre

Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse,

je me sauvai. Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques

noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon

maître se mirent à ma poursuite. L'un d'eux, Mesrour,

[30]
dont j'ai toujours repoussé les prétentions, m'a talonné de

si près avec son damas brandi, qu'il a bien manqué de

m'atteindre; une fois même j'ai senti le fil de son sabre


Page 209

effleurer ma peau, et c'est alors que j'ai poussé ce cri

terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que

j'ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu

est Dieu et Mahomet est son prophète; l'ange Asraël

[5]
n'était pas encore prêt à m'emporter vers le pont d'Alsirat.

Maintenant je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Abu-Becker

est puissant, il me fera chercher, et s'il peut me reprendre,

Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas

ne se contenterait pas de m'effleurer le cou, dit-elle en

[10]
souriant, et en passant la main sur l'imperceptible raie

rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour

votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois.

Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre

coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos

[15]
sandales.»


Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa

nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et

la poésie. Leila, tel était le nom de l'esclave fugitive,

s'exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et

[20]
n'eût-elle été rien de tout cela, l'humanité eût défendu de

la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune

esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l'angle

de la chambre, et sur le rebord de l'estrade une petite collation

de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses

[25]
de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il

n'avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir

l'eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des

soucoupes de porcelaine de Japon et couverts d'une

transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installé

[30]
Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguilhé

et trouver la dernière assonance du ghazel qu'il composait

en l'honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d'Iran,


Page 210

les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les constellations

célestes se disputaient pour entrer.


Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour

parut, fit cette réflexion qu'il n'avait pas de sachet de

[5]
benjoin, qu'il manquait de civette, et que la bourse de

soie brochée d'or et constellée de paillettes, où il serrait

son latakié, était éraillée et demandait à être remplacée

par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à

peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa

[10]
prière en se tournant du côté de l'orient, il sortit de sa

maison après avoir recopié sa poésie et l'avoir mise dans

sa manche comme la première fois, non pas dans l'intention

de la montrer à son ami Abdul, mais pour la remettre

à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il la

[15]
rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin.

Le muezzin, perché sur le balcon du minaret, annonçait

seulement la cinquième heure; il n'y avait dans les rues

que les fellahs, poussant devant eux leurs ânes chargés de

pastèques, de régimes de dattes, de poules liées par les

[20]
pattes, et de moitiés de moutons qu'ils portaient au marché.

Il fut dans le quartier où était situé le palais d'Ayesha,

mais il ne vit rien que des murailles crénelées et blanchies

à la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites

fenêtres obstruées de treillis de bois à mailles étroites, qui

[25]
permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se

passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux

regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais

orientaux, à l'envers des palais du Franquistan, réservent

leurs magnificences pour l'intérieur et tournent, pour ainsi

[30]
dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira

donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer

et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habillés,


Page 211

et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience

d'appartenir à une maison considérable et à une personne

de la plus haute qualité. Notre amoureux, en regardant

ces épaisses murailles, fit de vains efforts pour découvrir

[5]
de quel côté se trouvaient les appartements d'Ayesha. Il

ne put y parvenir: la grande porte, formée par un arc

découpé en coeur, était murée au fond, ne donnait accès

dans la cour que par une porte latérale, et ne permettait

pas au regard d'y pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut

[10]
obligé de se retirer sans avoir fait aucune découverte;

l'heure s'avançait et il aurait pu être remarqué. Il se

rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre

favorable, des emplettes assez considérables d'objets dont

il n'avait aucun besoin. Il s'assit dans la boutique,

[15]
questionna le marchand, s'enquit de son commerce, s'il

s'était heureusement défait des soieries et des tapis apportés

par la dernière caravane d'Alep, si ses vaisseaux

étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les

lâchetés habituelles aux amoureux; il espérait toujours

[20]
voir paraître Ayesha; mais il fut trompé dans son attente:

elle ne vint pas ce jour-là. Il s'en retourna chez lui, le

coeur gros, l'appelant déjà cruelle et perfide, comme si

effectivement elle lui eût promis de se trouver chez Bedredin

et qu'elle lui eût manqué de parole.


[25]
En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans

la niche de marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour

cet usage; il ôta le caftan d'étoffe précieuse qu'il avait

endossé dans l'idée rehausser sa bonne mine et de

paraître avec tous ses avantages aux yeux d'Ayesha, et

[30]
s'étendit sur son divan dans un affaissement voisin du

désespoir. Il lui semblait que tout était perdu, que le

monde allait finir, et il se plaignait amèrement de la


Page 212

fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu'il

l'espérait, une femme qu'il ne connaissait pas deux jours

auparavant.


Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux

[5]
voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir

le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de

lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons

d'écorce de palmier, qui servent, en Orient, d'éventail et

de chasse-mouche. Il l'avait complètement oubliée.


[10]
«Qu'avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d'une voix

perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne

paraissez pas jouir de votre tranquillité d'esprit; quelque

souci vous tourmente. S'il était au pouvoir de votre

esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre

[15]
front, elle s'estimerait la plus heureuse femme du monde,

et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même,

quelque belle et quelque riche qu'elle soit.»


Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son

divan, comme un malade dont on touche la plaie par

[20]
hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur

sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du

monde et n'exprimait rien autre chose qu'une tendre

sollicitude. Il rougit cependant comme s'il avait été

surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire

[25]
attention à cette rougeur délatrice et significative,

continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:


«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les

sombres idées qui l'obsèdent? un peu de musique dissiperait

peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui

[30]
avait été odalisque de l'ancien sultan m'a appris les secrets

de la composition; je puis improviser des vers et m'accompagner

de la guzla!»


Page 213

En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au

ventre de citronnier, côtelé d'ivoire, au manche incrusté

de nacre, de burgau et d'ébène, et joua d'abord avec une

rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.


[5]
La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent,

en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed,

qui était fort sensible aux agréments des vers et

de l'harmonie; mais il avait le cerveau et le coeur si

préoccupés de la dame qu'il avait vue chez Bedredin, qu'il ne

[10]
fit aucune attention aux chansons de Leila.


Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra

Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa

joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été

amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un

[15]
moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux.

Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa

la parole avec beaucoup d'affabilité; car rien ne flatte les

personnes de haute naissance comme le trouble qu'elles

inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous

[20]
ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de

belle apparence, qu'il avait étudié la poésie et s'exprimait

dans les termes les plus élégants, il crut s'apercevoir qu'il

ne déplaisait point, et il s'enhardit à demander un rendez-vous

à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr

[25]
que la boutique de Bedredin.


«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être

la poussière de votre chemin, que la distance de vous à

moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval

de la race du prophète toujours lancé au galop; mais

[30]
l'amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne

saurait s'empêcher d'avouer son amour.»


Ayesha écouta tout cela sans le moindre signe de


Page 214

courroux, et, fixant sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux

chargés de langueur, elle lui dit:


«Trouvez-vous demain à l'heure de la prière dans la

mosquée du sultan Hassan, sous la troisième lampe; vous

[5]
y rencontrerez un esclave noir vêtu de damas jaune. Il

marchera devant vous, et vous le suivrez.»


Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.


Notre amoureux n'eut garde de manquer au rendez-vous:

il se planta sous la troisième lampe, n'osant s'en

[10]
écarter de peur de ne pas être trouvé par l'esclave noir,

qui n'était pas encore à son poste. Il est vrai que

Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment

indiqué. Enfin, il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune;

il vint droit au pilier contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed

[15]
se tenait debout. L'esclave l'ayant regardé attentivement,

lui fit un signe imperceptible pour l'engager à le suivre.

Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait

d'un pas rapide, fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une

infinité de détours à travers l'écheveau embrouillé et

[20]
compliqué des rues du Caire. Notre jeune homme une

fois voulut adresser la parole à son guide; mais celui-ci,

ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et

blanches, lui fit voir que sa langue avait été coupée

jusqu'aux racines. Ainsi il lui eût été difficile de

[25]
commettre des indiscrétions.


Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à

fait désert et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait

pas, quoiqu'il fût natif du Caire et qu'il crût en connaître

tous les quartiers: le muet s'arrêta devant un mur blanchi

[30]
à la chaux, où il n'y avait pas apparence de porte. Il

compta six pas à partir de l'angle du mur, et chercha avec

beaucoup d'attention un ressort sans doute caché dans


Page 215

l'interstice des pierres. L'ayant trouvé, il pressa la détente,

une colonne tourna sur elle-même, et laissa voir un passage

sombre, étroit, où le muet s'engagea, suivi de

Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d'abord plus de cent

[5]
marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d'une

longueur interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant

les murs, reconnut qu'ils étaient de roche vive, sculptés

d'hiéroglyphes en creux et comprit qu'il était dans les

couloirs souterrains d'une ancienne nécropole égyptienne

[10]
dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au

bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient

quelques lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers

des dentelles d'une sculpture évidée faisant partie de la

salle où le corridor aboutissait. Le muet poussa un autre

[15]
ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans une

salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet

d'eau au milieu, des colonnes d'albâtre, des murs revêtus

de mosaïques de verre, de sentences du Coran entremêlées

de fleurs et d'ornements, et couverte par une voûte

[20]
sculptée, fouillée, travaillée comme l'intérieur d'une ruche

ou d'une grotte à stalactites, d'énormes pivoines écarlates

posées dans d'énormes vases mauresques de porcelaine

blanche et bleue complétaient la décoration. Sur une

estrade garnie de coussins, espèce d'alcôve pratiquée dans

[25]
l'épaisseur du mur, était assise la princesse Ayesha, sans

voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du

quatrième ciel.


«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d'autres

vers en mon honneur?» lui dit-elle du ton le plus

[30]
gracieux en lui faisant signe de s'asseoir.


Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d'Ayesha et

tira son papyrus de sa manche, et lui récita son ghazel


Page 216

du ton le plus passionné; c'était vraiment un remarquable

morceau de poésie. Pendant qu'il lisait, les joues de la

princesse s'éclairaient et se coloraient comme une lampe

d'albâtre que l'on vient d'allumer. Ses yeux étoilaient et

[5]
lançaient des rayons d'une clarté extraordinaire, son corps

devenait comme transparent, sur ses épaules frémissantes

s'ébauchaient vaguement des ailes de papillon.

Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la

lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne

[10]
s'aperçut pas de la métamorphose qui s'était opérée.

Quand il eut achevé, il n'avait plus devant lui que la

princesse Ayesha qui le regardait en souriant d'un air

ironique.


Comme tous les poètes, trop occupés de leurs propres

[15]
créations, Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les

plus beaux vers ne valent pas une parole sincère, un regard

illuminé par la clarté de l'amour.--Les péris sont comme

les femmes, il faut les deviner et les prendre juste au

moment où elles vont remonter aux cieux pour n'en plus

[20]
descendre.--L'occasion doit être saisie par la boucle

de cheveux qui lui pend sur le front, et les esprits de

l'air par leurs ailes. C'est ainsi qu'on peut s'en rendre

maître.


«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent

[25]
de poète des plus rares, et vos vers méritent d'être affichés

à la porte des mosquées, écrits en lettres d'or, à côté des

plus célèbres productions de Ferdoussi, de Saadi et d'Ibnn-Ben-Omaz.

C'est dommage qu'absorbé par la perfection

de vos rimes allitérées, vous ne m'avez pas regardée tout

[30]
à l'heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez

peut-être jamais plus. Votre voeu le plus cher s'est accompli

devant vous sans que vous vous en soyez aperçu.


Page 217

Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer

qu'une péri.»


Là-dessus Ayesha se leva d'un air tout à fait majestueux,

souleva une portière de brocart d'or et disparut.


[5]
Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le

reconduisit par le même chemin jusqu'à l'endroit où il

l'avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, affligé et surpris

d'avoir été ainsi congédié, ne savait que penser et se

perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à

[10]
la brusque sortie de la princesse: il finit par l'attribuer à un

caprice de femme qui changerait à la première occasion;

mais il eut beau aller chez Bedredin acheter du benjoin et

des peaux de civette, il ne rencontra plus la princesse

Ayesha; il fit un nombre infini de stations près du troisième

[15]
pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus

reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une

noire et profonde mélancolie.


Leila s'ingéniait à mille inventions pour le distraire:

elle lui jouait de la guzla; elle lui récitait des histoires

[20]
merveilleuses; ornait sa chambre de bouquets dont les

couleurs étaient si bien mariées et diversifiées, que la vue

en était aussi réjouie que l'odorat; quelquefois même elle

dansait devant lui avec autant de souplesse et de grâce

que l'almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed

[25]
eût été touché de tant de prévenances et d'attentions;

mais il avait la tête ailleurs, et le désir de retrouver

Ayesha ne lui laissait aucun repos. Il avait été bien

souvent errer à l'entour du palais de la princesse; mais il

n'avait jamais pu l'apercevoir; rien ne se montrait derrière

[30]
les treillis exactement fermés; le palais était comme

un tombeau.


Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le


Page 218

visiter souvent et ne pouvait s'empêcher de remarquer

les grâces et la beauté de Leila, qui égalaient pour le

moins celles de la princesse Ayesha, si même elles ne les

dépassaient, et s'étonnait de l'aveuglement de

[5]
Mahmoud-Ben-Ahmed; et s'il n'eût craint de violer les saintes lois

de l'amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour

femme. Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila

devenait chaque jour plus pâle; ses grands yeux s'alanguissaient;

les rougeurs de l'aurore faisaient place sur ses

[10]
joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour

Mahmoud-Ben-Ahmed s'aperçut qu'elle avait pleuré, et lui en

demanda la cause:


«O mon cher seigneur, je n'oserais jamais vous la dire:

moi, pauvre esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais

[15]
que suis-je à vos yeux? je sais que vous avez formé le voeu

de n'aimer qu'une péri ou qu'une sultane: d'autres se

contenteraient d'être aimés sincèrement par un coeur

jeune et pur et ne s'inquiéteraient pas de la fille du calife

ou de la reine des génies: regardez-moi, j'ai eu quinze

[20]
ans hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha

dont vous parlez tout haut en rêvant; il est vrai qu'on ne

voit pas briller sur mon front l'escarboucle magique, ou

l'aigrette de plume de héron; je ne marche pas accompagnée

de soldats aux mousquets incrustés d'argent et de

[25]
corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la

guzla, je danse comme Emineh elle-même, je suis pour

vous comme une soeur dévouée, que faut-il donc pour

toucher votre coeur?»


Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila,

[30]
sentait son coeur se troubler; cependant il ne disait rien

et semblait en proie à une profonde méditation. Deux

résolutions contraires se disputaient son âme: d'une part,


Page 219

il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de l'autre,

il se disait qu'il serait bien fou de s'attacher à une femme

qui s'était jouée de lui et l'avait quitté avec des paroles

railleuses, lorsqu'il avait dans sa maison, en jeunesse et

[5]
en beauté, au moins l'équivalent de ce qu'il perdait.


Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée,

et deux larmes coulaient silencieusement sur la figure pâle

de la pauvre enfant.


«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n'a-t-il pas achevé

[10]
ce qu'il avait commencé!» dit-elle en portant la main à

son cou frêle et blanc.


Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed

releva la jeune esclave et déposa un baiser sur son

front.


[15]
Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et,

se posant devant Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les

mains, et lui dit:


«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous

pas que je ressemble fort à quelqu'un de votre

[20]
connaissance?»


Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:


«C'est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits

en un mot de la princesse Ayesha. Comment se fait-il

que je n'aie pas remarqué cette ressemblance plus

[25]
tôt?


--Vous n'aviez jusqu'à présent laissé tomber sur votre

pauvre esclave qu'un regard fort distrait, répondit Leila

d'un ton de douce raillerie.


--La princesse Ayesha elle-même n'enverrait maintenant

[30]
son noir à la robe de damas jaune, avec le sélam

d'amour, que je refuserais de le suivre.


--Bien vrai? dit Leila d'une voix plus mélodieuse que


Page 220

celle de Bulbul faisant ses aveux à la rose bien-aimée.

Cependant, il ne faudrait pas trop mépriser cette pauvre

Ayesha, qui me ressemble tant.»


Pour toute réponse, M~oud-Ben-Ahmed pressa la

[5]
jeune esclave sur son coeur. Mais quel fut son étonnement

lorsqu'il vit la figure de Leila s'illuminer, l'escarboucle

magique s'allumer sur son front, et des ailes, semées

d'yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules!

Leila était une péri!


[10]
«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la

princesse Ayesha, ni Leila l'esclave. Mon véritable nom

est Boudroulboudour. Je suis péri du premier ordre,

comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par

mes ailes. Un soir, passant dans l'air à côté de votre

[15]
terrasse, je vous entendis émettre le voeu d'être aimé d'une

péri. Cette ambition me plut; les mortels ignorants,

grossiers et perdus dans les plaisirs terrestres, ne songent

pas à de si rares voluptés. J'ai voulu vous éprouver, et

j'ai pris le déguisement d'Ayesha et de Leila pour voir si

[20]
vous sauriez me reconnaître et m'aimer sous cette

enveloppe humaine. Votre coeur a été plus clairvoyant que

votre esprit, et vous avez eu plus de bonté que d'orgueil.

Le dévouement de l'esclave vous l'a fait préférer à la

sultane; c'était là que je vous attendais. Un moment

[25]
séduite par la beauté de vos vers, j'ai été sur le point de

me trahir; mais j'avais peur que vous ne fussiez qu'un

poète amoureux seulement de votre imagination et de vos

rimes, et je me suis retirée, affectant un dédain superbe.

Vous avez voulu épouser Leila l'esclave, Boudroulboudour

[20]
la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour tous,

et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le

monde ne vous pardonnerait pas de jouir d'une félicité


Page 221

supérieure à la sienne. Toute fée que je sois, c'est tout au

plus si je pourrais vous défendre contre l'envie et la

méchanceté des hommes.»


Ces conditions furent acceptées avec transport par

[5]
Mahmoud-Ben-Ahmed, et les noces furent faites comme

s'il eût épousé réellement la petite Leila.



Page 222

BALZAC


UN DRAME AU BORD DE LA MER

A Madame la Princesse Caroline Gallitzin de Genthod
née Comtesse Walewska

Hommage et souvenir de l'auteur


Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel

ils se plaisent à mesurer l'avenir; quand leur volonté

s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le

monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale

[5]
n'a lieu qu'à un certain âge. Cet âge, qui, pour tous les

hommes, se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est

celui des grandes pensées, l'âge des conceptions premières,

parce qu'il est l'âge des immenses désirs, l'âge où l'on ne

doute de rien: qui dit doute, dit impuissance. Après cet

[10]
âge rapide comme une semaison, vient celui de l'exécution.

Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse

durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle

on agit; souvent elles se confondent chez les hommes

que la nature a favorisés, et qui sont, comme César,

[15]
Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands

hommes.


Je mesurais ce qu'une pensée veut de temps pour se

développer; et, mon compas à la main, debout sur un

rocher, à cent toises au-dessus de l'Océan, dont les lames

[20]
se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le

meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un

terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer


Page 223

était belle, je venais de m'habiller après avoir nagé.

J'attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans

une cuve granit pleine d'un sable fin, la plus coquette

baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines.

[5]
Nous étions à l'extrémité du Croisic, une mignonne

presqu'île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un

endroit que le fisc a jugé tellement inabordable, que le

douanier n'y passe presque jamais. Nager dans les airs

après avoir nagé dans la mer! ah! qui n'aurait nagé dans

[10]
l'avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un mal?

qui le sait? Les idées vous tombent au coeur ou à la tête

sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque

ni plus impérieuse que ne l'est la conception pour les

artistes; il faut la prendre comme la fortune, à pleins

[15]
cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme

Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers

le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand

je voulus chercher autour de moi quelque présage pour

les audacieuses constructions que ma folle imagination me

[20]
conseillait d'entreprendre, un joli cri, le cri d'une femme

qui sort d'un bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure

des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux

et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant

cette note jaillie de l'âme, je crus avoir vu dans les

[25]
rochers le pied d'un ange qui, déployant ses ailes, s'était

écrié:--Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je

descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une

pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit:--Qu'as-tu?

Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La

[30]
veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle

comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité

magique d'une harpe qui obéit aux variations de


Page 224

l'atmosphère. La vie humaine a de beaux moments! Nous

allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans

nuages, la mer était sans rides; d'autres n'y eussent vu

que deux steppes bleus l'un sur l'autre; mais nous, nous

[5]
qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous

qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l'infini

les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous

nous serrions la main au moindre changement que présentaient,

soit la nappe d'eau, soit les nappes de l'air, car

[10]
nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions

matérielles de notre double pensée. Qui n'a pas savouré

dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l'âme semble

s'être débarrassée des liens de la chair, et se trouver

comme rendue au monde d'où elle vient? Le plaisir n'est

[15]
pas notre seul guide en ces régions. N'est-il pas des heures

où les sentiments s'enlacent d'eux-mêmes et s'y élancent,

comme souvent deux enfants se prennent par la main et se

mettent à courir sans savoir pourquoi? Nous allions ainsi.

Au moment où les toits de la ville apparurent à l'horizon

[20]
en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes

un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic; ses pieds

étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le

bas, troué, mal raccommodé: puis, il avait une chemise

de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour

[25]
veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si

c'eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies.

Nous nous regardâmes pour nous plaindre l'un à l'autre

de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les

trésors d'Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe

[30]
homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette

que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis

que de l'autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous


Page 225

l'accostâmes, dans l'intention de lui acheter sa pêche, idée

qui nous vint à tous deux et qui s'exprima dans un sourire

auquel je répondis par une légère pression du bras que je

tenais et que je ramenai près de mon coeur. C'est de ces

[5]
riens dont plus tard le souvenir fait des poèmes, quand

auprès du feu nous nous rappelons l'heure où ce rien nous

a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n'ont

pas encore été constatés, mais qui s'exerce souvent sur les

objets qui nous entourent dans les moments où la vie est

[10]
légère et où nos coeurs sont pleins. Les sites les plus

beaux ne sont que ce que nous les faisons. Quel homme

un peu poète n'a dans ses souvenirs un quartier de roche

qui tient plus de place que n'en ont pris les plus célèbres

aspects de pays cherchés à grands frais! Près de ce

[15]
rocher, de tumultueuses pensées; là, toute une vie employée;

là, des craintes dissipées; là, des rayons d'espérance

sont descendus dans l'âme. En ce moment, le soleil,

sympathisant avec ces pensées d'amour ou d'avenir, a

jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente;

[20]
quelques fleurs des montagnes attiraient l'attention; le

calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre

en réalité, colorée par le rêveur; alors elle était belle

avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses

cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée,

[25]
décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces

humaines! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l'île

Saint-Pierre, m'avait ainsi parlé; le rocher du Croisic

sera peut-être la dernière de ces joies. Mais alors, que

deviendra Pauline?


[30]
--Vous avez fait une belle pêche ce matin, mon brave

homme? dis-je au pêcheur.


--Oui, monsieur, répondit-il en s'arrêtant et en nous


Page 226

montrant la figure bistrée des gens qui restent pendant

des heures entières exposés à la réverbération du soleil

sur l'eau.


Ce visage annonçait une longue résignation, la patience

[5]
du pêcheur et ses moeurs douces. Cet homme avait une

voix sans rudesse, des lèvres bonnes, nulle ambition, je ne

sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie

nous aurait déplu.


--Où allez-vous vendre ça?


[10]
--A la ville.


--Combien vous payera-t-on le homard?


--Quinze sous.


--L'araignée?


--Vingt sous.


[15]
--Pourquoi tant de différence entre le homard et

l'araignée?


--Monsieur, l'araignée (il la nommait
iraigne
) est bien

plus délicate! puis, elle est maligne comme un smge, et se

laisse rarement prendre.


[20]
--Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit

Pauline.


L'homme resta pétrifié.


--Vous ne l'aurez pas! dis-je en riant, j'en donne dix

francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu'elles valent.


[25]
--Eh bien, répondit-elle, je l'aurai! j'en donne dix

francs deux sous.


--Dix sous.


--Douze francs.


--Quinze francs.

[30]
-Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.


--Cent francs.


--Cent cinquante.


Page 227

Je m'inclinai. Nous n'étions pas en ce moment assez

riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre

pêcheur ne savait pas s'il devait se fâcher d'une mystification

ou se livrer à la joie; nous le tirâmes de peine en lui

[5]
donnant le nom de notre hôtesse, et en lui recommandant

de porter chez elle le homard et l'araignée.


--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je, pour savoir

à quelle cause devait être attribué son dénûment.


--Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères,

[10]
me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n'a ni

barque ni filets, et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou

à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y

attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands

pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile

[15]
de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à

la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter.

Pour attraper quelque chose, il faut qu'une iraigne

se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu'un homard

soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois

[20]
il y vient des lubines après la haute mer, alors je les

empoigne.


--Enfin, l'un portant l'autre, que gagnez-vous par jour?


--Onze à douze sous. Je m'en tirerais, si j'étais seul,

mais j'ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas

[25]
m'aider, il est aveugle.


A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes,

Pauline et moi, sans mot dire.


--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?


Il nous jeta l'un des plus déplorables regards que j'aie

[30]
vus, en répondant:--Si j'avais une femme, il faudrait

donc abandonner mon père; je ne pourrais pas le nourrir

et nourrir encore une femme et des enfants.


Page 228

~-Eh bien! mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous

pas à gagner davantage en portant du sel sur le port

ou en travaillant aux marais salants?


--Ah! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant

[5]
trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon

père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne

voulût qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.


--Eh comment deux personnes peuvent-elles vivre

avec douze sous par jour?


[10]
--Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin

et des bernicles que je détache des rochers.


~ Quel âge avez-vous donc?


~ Trente-sept ans.


~ Êtes-vous sorti d'ici?


[15]
~ Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice,

et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs

qui m'ont mesuré. Si j'avais eu un pouce de plus, j'étais

soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon

pauvre père demanderait aujourd'hui la charité.