Title: Le jeune Européen
Author: Pierre Drieu La Rochelle
Release date: February 27, 2026 [eBook #78063]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1927
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

DRIEU LA ROCHELLE
Sixième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
Poésies
Essais
Études
Romans
L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à MILLE TROIS exemplaires et comprend : cent neuf exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane nrf, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française, numérotés de I à C, huit cent quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quinze hors commerce marqués de a à o, huit cent cinquante destinés aux Amis de l’Édition originale numérotés de 1 à 850, et trente exemplaires d’auteur hors commerce, numérotés de 851 à 880.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
réservés pour tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by librairie Gallimard, 1927.
A ANDRÉ BRETON
qui écrit : « Nous sommes peut-être chargés seulement de liquider une succession spirituelle à laquelle il y irait de l’intérêt de chacun de renoncer… »
(Légitime Défense.)
Sans aucun attachement au fruit de ses travaux, éternellement satisfait, absolument libre, bien qu’engagé dans un travail, il ne travaille pas.
(Bhagavadegta.)
Je suis né à une extrémité de la terre, là où finissent les invasions.
Je suis revenu souvent dans cette petite république d’Occident jusqu’à ma vingtième année. Mais ce n’était là qu’une feinte : le mystère de ma naissance, avant même que j’y songeasse, déracinait cette identité trop certaine. Je ne puis me situer à un point si précis de l’Europe, ni peut-être de la planète.
Ma mère est morte sans me dire qui était mon père ; elle ne le savait pas. C’était une petite bourgeoise de Touraine, un peu paysanne. Elle était avide de considération et avait su dès son enfance qu’on l’obtient par l’argent. Petite, ravissante, mesquine, avec une astuce infaillible elle simula tous les gestes de l’érotisme ; elle en eut plusieurs amants étrangers de qui elle tira une fortune solide. Quand elle se trouva indépendante comme elle l’entendait, elle vécut dorénavant seule, l’œil sur la Bourse, arrangeant de beaux jardins.
Suis-je le fils d’un Anglais ou d’un Russe ? Peut-être suis-je Français ? Je suis blanc.
Ma mère voyageait beaucoup mais dans un périmètre limité, entre Ostende au nord, Saint-Sébastien au sud, Vienne à l’est, Londres à l’ouest. J’ai pourtant fait mes plus longues études à Paris, à Janson-de-Sailly. Ensuite, je suis passé par Cambridge et Iéna. Je ne sais si je suis un cosmopolite ; on me dit que mon entendement est français.
Je m’arrêtais, çà et là, dans les palaces qui sont les casernes où les riches parqués par l’époque attendent leur fin. Je passais entre les peuples, grands paysages de fer.
Je m’étais jeté dans les plaisirs et dans les sports : l’auto, le polo, le ski, les chasses exotiques et les aventurières harnachées de bijoux.
Parfois je sautais de ma voiture, et suivi d’une fille jacassante, j’entrais dans une librairie où j’achetais Bergson, Claudel, Gide et Barrès, Annunzio, Kipling et Nietzsche. Vers quatre heures du matin, la séduction étincelante de ces fakirs sensuels me gardait du sommeil que je méprisais aussi bien que mon amie.
A d’autres moments, je rôdais autour de la peinture. Une poésie sublime naissait alors à Montmartre qui rendait aux peintres le domaine du ciel.
Que suis-je ? Mon appétit vorace exigeait tous les rêves et toutes les actions. J’ai encore un porte-cigarettes où j’avais gravé ceci : « Rencontre de Gœthe et de Napoléon. Je n’accepte la diminution ni de l’un ni de l’autre. » En ce temps-là, les hommes croyaient encore à l’individu.
Je trompais l’attente par une course furieuse à travers une Europe qui n’était pour moi qu’un grand jouet que j’aurais voulu casser.
Soudain, un soir d’août 1914, comme j’allais à Deauville, mon Hispano capota dans un fossé. C’était la guerre, la fin de la vanité.
Je passai outre aux incertitudes de mon état civil et je m’engageai dans l’infanterie française. Je rejoignis le front au moment des affreuses batailles de Champagne de l’hiver 1915.
Je venais au peuple. Souvent, j’avais regardé avec curiosité les chasseurs d’hôtel pêle-mêle avec les paysans sur le bord des routes. Tout d’un coup, je me faisais laboureur, terrassier, moi qui, quelques mois avant, dansais dans tous ces lieux du monde où l’on ne voit que des riches. Quelle âme s’éveillait en moi ? De démagogue ou de capitaine ? Ou quel atavisme qui se réenracinait dans la terre et le sang ? Dans mon régiment, je parus insolite et fascinant. Autour de moi aussitôt les hommes se groupèrent fiévreusement en amis et en ennemis. Où je passe il en est toujours ainsi.
La guerre fut pour moi le premier prétexte venu pour me faire entrer décidément dans cette extravagance, cette exubérance, cet outrepassement qui chaque année déborderait le passé, si on le voulait.
Toute époque est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour moi que mon époque, notre chère époque. Je connaissais déjà les courses d’auto, la cocaïne, l’alpinisme. Je trouvais dans cette Champagne désolée, abstraite, le sport d’abîme que je flairais depuis longtemps.
Patrouilles, guerre de mines, camaraderie bestiale et farouche, gloire sordide.
Je me gorgeais de cette ivresse de la terre : les races hurlaient leur génie altéré, c’était une gésine frénétique, ininterrompue dans les râles, les jurons, la peur qui lave les boyaux. Ce qui exultait depuis longtemps dans ma jeunesse, enfin je le distinguais entièrement dans mes poings aussi nettement que mes dix doigts.
La violence des hommes : ils ne sont nés que pour la guerre, comme les femmes ne sont faites que pour les enfants. Tout le reste est détail tardif de l’imagination qui a déjà lancé son premier jet. J’ai senti alors un absolu de chair crue, j’ai touché le fond et j’ai étreint la certitude. Il ne fallait pas sortir de la forêt : l’homme est an animal dégénéré, nostalgique.
De cette fureur du sang sortit ce qui en sort à coup sûr, un élan mystique qui, nourri de l’essentiel de la chair, brisa toutes les attaches de cette chair et me jeta, pure palpitation, pur esprit, dans l’extrême de l’exil jusqu’à Dieu.
Tout d’un coup, je saisis un sentiment obscur qui avait transparu dans ma vie à de brefs instants : en visitant un couvent dans une île sauvage, au nord de l’Écosse ; dans un refuge alpin ; au fond d’une banlieue de Berlin, un soir, en songeant à Spinoza dans sa cellule. Je découvris la solitude, ma terrible arrière-pensée.
Pendant trois mois d’abjection physique, dans la dysenterie, parmi ces armées de paysans, d’employés et d’ouvriers, encadrées d’intellectuels délirants, jetées les unes contre les autres, comme des trains de bétail, par de vieux chefs de gare désorientés, dans des massacres obscurs, je connus un transport inouï. Je fus l’ermite des charniers. Vautré, la tête sous mon sac, dans des postures de honte et de terreur, je me réjouissais de la rupture de tout nœud ; j’appelais l’instant où toutes les forces allaient être découplées dans mon âme et dans mon corps battus par des supplices infinis.
Je portais toujours dans ma musette quelqu’un de ces petits livres sublimes et furibonds qu’a produits à de longs intervalles le génie le plus secret que je découvrais alors au fond de ces hommes séparés des femmes, de l’argent, de la nourriture : les « Pensées », la « Saison en Enfer ». Ces heures-là furent les charbons les plus ardents qui passèrent dans le feu de ma vie.
Et puis tout à coup, je me lassai. Ma division fut mise au repos : je ne sentis plus que le côté civilisé de cette guerre, et cette odeur de pieds qu’il y a dans tout couvent, cette odeur rance des hommes seuls. La Démocratie meuglait faiblement : le bœuf blessé continuait de bourrer, stupide, dans le barbelé. Une imbécillité où s’accumulait l’héritage de plusieurs vieilles passions perverties écrasait tout un continent.
Les patries, les orateurs, les généraux, les camarades de mon escouade avaient bénéficié d’un malentendu. J’avais cru vivre mon sacrifice et ma mort, mais de mon propre consentement. Je m’apercevais que là où je n’avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se vantaient de mon acquiescement sans réplique. On m’écrivait de Paris des lettres flatteuses, mon colonel me tirait l’oreille, mes camarades me tapaient sur le ventre. Je ne dis rien, mais en un moment tout avait été décidé.
Nous remontâmes en ligne. Dès cette première nuit, je partis en patrouille, risquant ma vie plus que jamais. Je me glissai dans les lignes allemandes et feignis d’y tomber.
J’éprouvais une sensation de joie sauvage, c’était l’année de la découverte des libertés. J’avais vingt ans : après le meurtre et la prière, qu’allais-je inventer ? Je flairai ma destinée avec volupté : je me retournerais dans le monde, je l’essaierais par tous les bouts.
Les Allemands ne songèrent pas à mal et me comptèrent avec les autres. Pourtant, je parle allemand comme toutes les langues d’Europe ; ils firent de moi un interprète. Doucereux, je ne mis que six mois à les apprivoiser. Je m’échappai et je gagnai la Suisse.
Bientôt je sortis furtivement de l’hôpital où l’on m’avait mis en dépôt. Pour me procurer un faux passeport, je tuai un homme. Je voulais voir aussi la différence que cela faisait quand c’était un civil. A travers la France, tétanique et toute tendue vers l’ennemi, qui ne se détourna pas pour me regarder passer, j’allai m’embarquer pour l’Amérique.
J’avais volé l’homme que j’avais tué ; à New-York, je pus me procurer encore des fonds auprès d’un ancien ami de ma mère, et je me jetai à corps perdu dans les affaires. J’eus vite fait de gagner de l’argent à ces Américains parce qu’il n’avait pas la même valeur pour eux que pour moi.
Je n’avais pas vu de femmes depuis plusieurs mois. Dans mon petit bureau, tous les matins, entrait une grande fille. J’avais été enterré parmi des hommes sévères. Quel tour fit mon imagination soudain devant ce grand corps blanc. Je rougissais jusqu’aux oreilles. Il y a une grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. Je ne regardais guère son visage, mes yeux étaient remplis de ce faisceau d’os. Je la saisis dans mes bras et je l’épousai sur l’heure. C’était d’ailleurs la mode du pays.
Enfin je me consolais de l’atroce rigueur que j’avais soutenue si longtemps ; je revenais pas à pas de mon voyage d’Orphée dans un royaume trop mâle. Je me laissais aller au bien-être. Je mangeais, je dormais, je faisais un enfant. C’est ainsi que j’ai profité de la guerre : grâce à son contraste, bien qu’étant un homme moderne accablé d’ersatz et de condiments, pourtant la vie eut pour moi toute sa saveur pendant un instant. Comment ai-je pu depuis, de nouveau, oublier et ne pas m’en tenir à ce moment d’une récupération entière ? Le pain, le vin, le tabac, la bouche d’une femme, un dimanche, un coup de soleil à Long-Island, un poème cordial de Walt Whitman ; tout cela était d’une évidence délicieuse. Dans ce pain de la paix, je mangeai un Dieu facile et bienveillant. Quelle riante communion !
Elle n’avait pas de visage ; ses traits ne faisaient que prolonger les lignes larges de son corps. Je ne lui avais pas raconté mon histoire. Sans doute l’avait-elle devinée, mais une femme se moque des affaires des hommes ; une femme amoureuse a bien d’autres chiens à fouetter. Je lui apportais un amour d’Europe précis et tendre. Mon travail de forçat toute la journée, près de Wall-Street, me semblait un gage léger et amusant que je jetais aux exigences espiègles de la vie.
Je me rappelle ce premier samedi où nous avions fait l’amour toute la journée. Étalés dans un grand lit, enlacés, immenses, nécessaires, continentaux, nous ignorions la douleur d’un autre continent.
Elle me donna un gros garçon blond. Je me félicitai d’avoir mis tant de belle chair à l’abri de la mitraille. Puis, je commençai de regarder autour de moi.
Passant des grandes armées d’Europe dans la guerre brutale que l’Américain mène sans répit contre la Nature, je m’aperçus bientôt que je n’avais pas changé de climat.
Je peinais tout le jour dans mon bureau comme au rif, et dehors je me perdais dans un dédale de boyaux bourrés de viande humaine ; je longeais dans Broadway d’infinis et monstrueux convois automobiles comme dans la zone des armées. Les gratte-ciel ne me semblaient pas plus hauts que la trajectoire de nos canons et cette humanité aussi se lançait en colonnes aveugles à l’assaut d’on ne sait quelles positions imprenables, obéissant à un mot d’ordre absurde, dicté par un téléphone anonyme. Je ne fus pas étonné par la grandeur de l’appareil matériel des Américains, la guerre m’avait gorgé à jamais du prestige des masses. Je n’avais été séduit que de voir tant de corps prospères.
Mais ce n’étaient que des corps et j’eus vite fait de m’en lasser. Je tournais et retournais ce grand corps de ma femme, j’admirais ces membres déliés par l’exercice, ces mollets, ces cuisses, ces épaules ; je courais aux fêtes athlétiques, au match de Yale-Harvard, je remplissais mes yeux de cette floraison charnelle. J’aimais ces chants, ces cris.
Comme Chateaubriand un siècle auparavant, je buvais la sève américaine. Mais, peu à peu, je sentis que je me mouvais parmi des corps opaques et que la lumière que des spectacles nouveaux faisaient abonder dans mon esprit ne les touchait point. Peu à peu, entre la savane et moi, je sentis s’épaissir un treillis de fer aussi atroce que le barbelé d’Europe.
1917 arriva. L’ombre de la guerre traversa l’Atlantique, et je ne fus plus à mon aise dans ce pays.
Un soir, je ne rentrai pas chez moi ; mon personnage américain était né de ma gaieté facétieuse, d’un besoin passager de contraste. Mais ma gaieté tombait et ma liberté irréductible se relevait, et je m’en allais sifflant par les rues.
Je cherchai à me perdre dans ce campement bien rangé de New-York. J’étais de nouveau un prisonnier qui a tué le gardien et qui erre dans un labyrinthe narquois de couloirs. Pourtant j’entrai dans une sorte de cabaret, parce qu’on n’y parlait pas américain. Je me saoulai. Puis je parlai, puis plus rien.
Quand je me réveillai le lendemain, j’étais dans un galetas, seul. Je ne voyais que d’un œil, il n’y avait pas de glace dans cette chambre dépourvue de tout ; avec mes doigts, je tâtai un pansement. J’attendis. Bien plus tard un homme entra, c’était un Russe. Il m’expliqua en mauvais anglais qu’il m’avait tiré avec des camarades des mains de la police ; j’avais fait un peu de scandale.
Tout de suite nous parlâmes des affaires du monde. Il m’avait regardé d’un regard mauvais puis m’avait fait confiance.
Quelques jours après, nous filions, avec l’argent que j’avais mis de côté à la banque, pour San-Francisco et Vladivostock.
Je revécus un temps déjà ancien. Le pleur des soldats russes avait ravagé leur empire ; ce peuple faisait comme moi, laissait tomber une guerre qui ne donnait rien, passé le malentendu du cœur. Et puis cette Amérique et cette Europe, on allait les broyer l’une contre l’autre. Les Américains ne sont que les pires Européens qui ont changé de continent pour jouer plus à l’aise leur jeu de brutes captées par l’abstrait. Les Européens les envient et ne songent qu’à leur ressembler. Cette guerre était la dernière passion des Européens, elle leur arrachait leur dernier spasme mystique.
Tandis que les Américains canonnaient la Nature, les Européens, les uns sur les autres, encore trompés par de vieilles coutumes, se canonnaient entre eux. Mais vienne la paix et il ne s’agirait plus que de boîtes de conserve et d’autos à bon marché.
Le peuple russe était absent de ces desseins sordides et allait déchaîner sa passion sur le monde. Il ne s’agit pas de confort mais de beauté : ce peuple de paysans danseurs allait partout briser la machinerie du Démon.
Le sang de mon rêve, de tout ce que j’aime dans la vie me remonta au cerveau. Se faire tuer pour s’abîmer en Dieu dans un élan pur. Les hommes sont faits pour danser, chanter, se battre de la main à la main. Et les chevaux, et les chiens, et les femmes. Amitié naïve de jeunes guerriers. Un idéal de steppe pourrait seul me contenter. La seule joie qui soit offerte aux hommes sur cette terre, c’est une fureur de santé quand un jeune homme saute sur son cheval et pousse un cri vers Dieu. Il faudrait que nos âmes fouettent nos corps, les relancent en plein champ. Mon âme a soif de mon sang. O vents, ô soleil, battez mon sang, faites-le rebondir !
Ma vie aura été bien remplie, ma vie d’homme qui ne fut jamais tué.
Je me rappelais, en riant à gorge déployée, le temps où je lisais les livres et où je sentais avec horreur que peu à peu je m’engluais dans l’encre et que bientôt je ne serais plus bon qu’à récrire tous ceux que j’avais lus.
Mais mon heureux sort m’avait ravi à cet enchaînement de scribe et je vivais. Quel puissant amusement ce fut de voir à Pétrograd l’histoire agir avec son sûr instinct de femme qui trouve l’homme. L’artifice et la lâcheté des maîtres indignes furent balayés en une seconde. Ça vaut le coup de voir les hommes crier à pleine gorge et se rouler dans leur génie, mais pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce grand peuple, ivre de son sang.
Il y eut des guerres, une épopée de crinière de cheval. Je n’ai vu que cela. Pendant longtemps. Je me battis en Pologne, en Crimée. Une vraie guerre, celle-là. Légères escarmouches et massacres consistants, à la main. Il faut avoir tué de sa main pour comprendre la vie. La seule vie dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion du sang : meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course, décadence.
Mais, j’exagère, après tout, je suis un civilisé. Comme un matelot qui ne s’habitue jamais, j’avais le mal de mer chaque fois que ça recommençait. Un beau jour, j’eus encore envie de changer d’ouvrage. Je vins à Moscou, voir un peu Lénine de près.
Je m’étais gouré : ce n’était pas du tout ce que je croyais, la révolution russe. Ces hommes ne pensaient qu’à se faire Américains. Seulement, comme les Allemands, en 1914, ils allaient maladroitement à leur but.
Une poignée d’intellectuels voulaient damer le pion à Rockefeller et autres mythes atlantiques. Ils construisaient un capitalisme, des trusts d’État. Mais ils régnaient sur un peuple de beaux sauvages qui imitaient tout de travers, comme des nègres. Les belles usines, les belles banques rêvées se brisaient dans leurs mains comme des constructions d’enfants. Pourtant ils s’acharnaient et partout se répandait, dans la patrie de Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki, sages de la steppe, la terrible discipline d’Occident.
Je pouvais courir. La Chine, l’Inde, c’était du pareil au même.
Je décidai de rentrer dans l’invincible combine. Je fis des affaires en Finlande, la monnaie-papier afflua. Je n’eus qu’à montrer ces signes usés aux frontières, je revins à Paris.
Ainsi dans les années de ma plus vive jeunesse, je m’étais essayé à plusieurs actions, mais tour à tour je les avais rompues : dans chacune de mes entreprises, aussitôt que j’y étais entré, j’avais couru à son épuisement, comme si j’avais pu comprendre dès lors qu’elle n’était qu’un pas pour aller ailleurs.
Je me sentais encore plein de curiosité : je suis un adhérent infatigable à la vie. Je me disais seulement que je n’avais pas trouvé ma bonne façon d’aimer. C’était pourquoi j’avais lâché le sport, la guerre, l’ascèse, la révolution, formes fondantes de cette hardiesse physique qui avait sur mon âme le pouvoir de séduction le plus mordant.
Ces dégoûts se résolvaient maintenant dans la paresse.
Pendant bien longtemps je ne sus pas accueillir la paresse, m’ouvrir à sa magnanimité. Comme elle tombait sur moi, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je ne ressentais que la crainte mesquine de la diminution sociale qui résultait de son exigence, car elle m’entraînait à la solitude. Mais cette épreuve qui me surprit dans une posture si faible devait s’acharner sur moi jusqu’à devenir peu à peu une initiation où j’avançais lentement.
Je ne faisais plus rien. Je vivais sur l’argent que j’avais rapporté de Finlande. Les bruits du monde m’arrivaient emmêlés dans un murmure assourdi, l’Amérique et la Russie. La paix finissait d’engloutir la guerre, toute la guerre, la guerre de Russie comme la guerre d’Europe.
L’amour. J’avais aimé aussi dans ce temps d’aventures. Il y avait eu une femme entre deux guerres, entre deux solitudes ; je ne parle pas de l’Américaine, mais d’une Française, rencontrée je ne sais plus où. Oui, je l’avais rudement aimée.
Mais maintenant je n’aimais plus. L’amour aussi était fini. De temps en temps, je ramassais n’importe qui dans un salon ou dans la rue.
J’avais bien choisi Paris pour y écouler le temps de ma paresse. Paris, c’est la fin de tout, c’est la fin du monde. Place de la Concorde, on sent qu’une civilisation épanouie dans de belles formes est le fruit de la terre le plus nourrissant pour l’âme de l’homme ; et on est si exactement occupé par cette sensation exquise que toute la déchéance de ce temps devient insupportable. La beauté jusqu’ici connue par les hommes n’est plus qu’un souvenir sans issue. Un peu partout, des signes mal effacés nous rappellent, dans un silence trop cuisant, que tout ce charme c’est sur une vieille femme l’onde de jeunesse brisée en mille rides dont chacune est cette grande défaite qui corrompt tout jusqu’au fond de notre cœur. J’appelle beauté un certain dressement de toutes les forces de l’homme que les collectionneurs de fragments usés ne peuvent concevoir, ne peuvent rassembler dans leurs pauvres têtes touchées par un oubli frivole.
Mais quand on s’est promené, au moment de sa jeunesse, dans Paris, les mains nues, il vous reste entre les doigts une limaille subtile de grâce qui fait qu’on ne peut plus les serrer comme un poing barbare et qui fracasse. C’est que cette unique Venise de cinq heures d’hiver sous la pluie se resserre dans le dernier point du monde où l’on vit encore selon l’antique mode de vie, où l’on crée selon le vieux sens divin de création. On fait encore là quelques tableaux et quelques robes. C’est pourquoi aussi c’est le point de la pire pourriture, de la pire sénilité, du pire arrêt, de la pire solitude, car, leurrée par ces derniers mouvements d’un art condamné, détournée par une nostalgie trop fine, ici fléchit et flanche la seule énergie que puisse nourrir cette époque : une énergie de destruction.
Destruction, tu sembles être aussi faible qu’un mot vague, ou tu ne recouvres que des précisions idiotes ; tu es une déesse qui me tente et dont je ne vois pas le visage.
Pour le moment, la destruction descendait dans mes jours comme une petite courtisane descend le matin dans la rue en mince appareil pour faire ses provisions. Alors, je chantonnais.
« Chaque matin, quand je me réveille, le sommeil me paraît plus délicieux que la vie. Je n’en finis pas de faire ma toilette, entre quatre murs percés d’une glace qui m’ouvre l’horizon infini, éternel, parfaitement rond, au milieu duquel s’enlève ma forme.
Je mange. Quand j’ai mangé, je digère. La digestion me ramène au sommeil. Le soir arrive déjà. Cette heure s’amène avec l’envie d’écrire mais aussi avec une lumière étrange qui me fait voir qu’écrire c’est autant de perdu.
Je m’écoule plutôt dans la rue, m’étendant à grands flots comme le rêve des hommes, battant murs et ciel. C’est alors qu’ils quittent leur travail et essaient de faire autre chose. Débarrassée du soleil, la ville se délecte de sa propre lumière. Enfin on peut se regarder. Regarde-moi comme je te regarde. Je cherche encore le génie et l’amour et mon soin dévisage des millions de passants.
Rien ne résiste à la complicité lascive que je sécrète de toutes parts. Il n’y a que l’épaisseur d’une glace : le trésor des devantures est offert à tous. Tout le monde se mêle dans la fraternité de la richesse. C’est en vain qu’on bâtit des murs autour des fenêtres : on ne peut rien cacher.
Je ne puis pourtant sortir de ma solitude. J’en suis le prisonnier sur parole. J’ai de l’argent dans mes poches, tous les fils du téléphone assurent mes relations, on fait bon accueil dans tous les cercles de la société au soldat parce qu’il est déserteur, à l’ermite parce qu’il hante la ville, au rebelle qui n’a dans sa poche que des allumettes. Mais impossible de les joindre, impossible d’user de cet argent qui pourrait me donner des amis et des femmes. J’erre dans la foule aussi dénué que ces flâneurs bizarres qu’on voit encore dans notre temps de travail et de diligence dormir sur les bancs, ayant assommé leurs appétits d’un kilo de vin rouge.
A la nuit, ruisselante de crème et de fard, la femme naît. Pour mettre au point ce joujou d’un soir, on s’est évertué depuis le matin. Manucure et pédicure ont poli la corne.
Donc, le banquier et le manœuvre s’arrêtent. Le travail continuera de lui-même jusqu’à demain matin. Pendant le sommeil blanc de la journée, on a encore donné ce coup de pouce qui suffit pour que se prolonge la routine. Après des millions d’années, nous jouissons de la vitesse acquise.
Les bars et les clubs s’ouvrent à l’amitié. Dans les garçonnières, les lampes se renversent, les travailleurs font l’amour et repassent aux femmes l’argent et la fatigue. Ailleurs c’est le royaume des oisifs : les tantes s’accordent de faibles faveurs, les gousses poursuivent leurs complots pleins de râles, la petite lampe de l’opium s’avive dans un clair-obscur de menues pratiques idolâtres.
J’ai vu une femme marcher dans la rue : son visage s’éclairait du but dont elle s’approchait, ou tour à tour l’ombre de ce but s’amassait comme une inquiétude au coin de ses paupières. Mais soudain ce fut une complète illumination : l’homme était à l’angle de la rue Royale. Ils s’en allèrent ensemble, ayant saisi sur ma face le reflet de leur triomphe.
Mais voici que les nations se préparent à manger. Elles s’habillent partout. Elles s’avancent vers les tables. Il est encore une foule de domestiques pour servir la démocratie.
Je dîne seul dans un restaurant, car en dépit de mon argent je n’ai pu trouver d’appartement. Et si j’avais un appartement, je n’aurais pas de domestiques. Et si j’avais des domestiques, j’irais dîner au restaurant.
Après le dîner, je fume un gros cigare. Alors la foule se met à penser dans les théâtres.
Je surprends sur le mur un couple enlacé. Je le suis jusqu’au music-hall. Le couple est bien là, comme sur tous les murs de la ville. Il est sur la scène. Animé par mille courroies de transmission, il s’enlace. Baiser gluant de fards. Il meurt. Tous les soirs, il meurt de fatigue.
Ou bien perché dans le cintre d’un cirque, du point de vue de Sirius, je regarde en bas le combat de boxe. Sur un plateau, deux petits hommes se cognent. Les projecteurs, qui tiennent cruellement dans leur lumière ce drame minuscule, pendent du plafond céleste comme la douzaine d’yeux d’un monstrueux savant nocturne, penché sur son microscope. La foule, énorme et lubrique, s’échauffe : elle voit deux armées. A bon compte, elle hume un vieux fumet de guerre ou d’émeute. Il est agréable d’être à l’abri des coups.
Au cinéma, ils se rassemblent pour rêver encore, et plus à leur aise. Contre la paroi de l’écran, bat ce poisson nostalgique. De l’autre côté, c’est la liberté. Non, c’est le passé. On regarde un film comme sa jeunesse. Assis sur les genoux des ténèbres, ils ressassent leur quotidien : amours et enterrements. Ils n’osent tuer et incendier qu’en rêve.
Voir Melbourne et mourir. « Allo ! Donnez-moi mon antipode. Remplissons notre devoir jusqu’au bout. Allo ! Sidney ? Mr. Brandbury ? Avez-vous passé une bonne nuit ? Il tombe un soir charmant sur Paris. Et vos moutons ? Cet incendie qui éclate au cinéma des Batignolles, pouvez-vous le circonscrire ? Allons, tant mieux. Mes hommages à Mrs. Brandbury. » Toutes les semaines je retrouve ce cavalier et son galop immobile, comme le facteur, au coin de la rue.
Des secrétaires, sourds-muets, rapportent au propriétaire des journaux ce que l’homme a fait dans sa journée. Relié par fil spécial avec le monde entier : ô puissance catholique. Regardez-le, coiffé de ses antennes, ce pape. Il se frotte les mains et prépare tout. Il pense ce que pensera demain l’homme dans la rue, la femme, le chien, le perroquet. D’heure en heure, la pensée rattrape l’événement. Mais non, les journaux sont imprimés à l’avance. Tout se passe comme il est écrit.
Je remange et je rebois. Je rebois. L’alcool me gonfle, je suis un gros ballon, je suis le monde, plein de moi-même. Quelque chose flambe, bientôt cela tourne en fumée et m’asphyxie. J’éternue, je voudrais expulser par les narines un peuple de visionnaires.
Pour nous délivrer, essayons encore de l’amour. Mais la femme est une présence qu’on ne peut pas prouver. Je suis resté seul, je suspends un geste qui devient honteux.
Je m’endors. Le rêve ne fait que me retirer à toute vitesse vers le passé.
Je me réveille. Je me lève et me lave. Je me retrouve devant ma glace, balançant des poids, jongleur d’étoiles. »
Telle était ma vie, telle était ma paresse. Je mangeais, je buvais, je faisais l’amour brutalement, je dormais. Au fond d’une animalité irresponsable, mon âme reprenait pied, cherchait sa liberté intime.
Mais je geignais, j’avais peur de ma licence de loisir. Pour m’en excuser, on vient de voir que je dénonçais la gêne de mon époque. Je dénonçais mon époque, seulement mon époque, jamais la vie, jamais je ne m’en prends à la vie.
Ces années sur lesquelles je charbonnais mon nom entre mille autres, comme sur un mur sans réponse, inspiraient-elles ce ralentissement, cet arrêt de ma jeunesse ? Était-ce elles, cette fadeur dans ma bouche, cet automatisme croissant de toute chose autour de moi, cette immobilité ?
J’en ai long à dire là-dessus. Mais d’abord ce qui était au plus près de moi me gênait plus que tout. Mon histoire personnelle recoupe à tout coup ce que je pourrai vous dire des difficultés qui nous sont communes.
Pendant cette période de naissance de la paresse, il se fit dans mon cœur sur le sens de ces symptômes un malentendu extrêmement grave.
Donc je me demandais : « Pourquoi est-ce que tu es déporté loin des choses et des gens ? Qui travaille en toi à cette destruction lente de ton personnage social ? Que signifient cet irrémédiable retard de ta langue, de ta main, ce silence, cette solitude ? »
Alors je répondais : « Je crois bien savoir de quoi il retourne. Il y a longtemps que cette étrangeté a commencé d’infléchir ma conduite. Voici : je me cache dans un coin parce qu’il faut que mijote quelque chose dans ma tête, dans cette marmite en évidence sur un feu lent. Il y a quelque chose qui me tracasse, qui m’a toujours tracassé ».
C’est ainsi que se noua mon erreur car, parlant de la sorte, je ne croyais pas faire allusion à cette poussée obscure de mon être que je ne savais pas encore discerner, mais qu’aujourd’hui je désigne de son nom magnifique qui est paresse, mais je voyais seulement dans mon inertie le signe avant-coureur de la réapparition dans ma conscience de penchants anciens que j’avais cru oubliés. Et il est vrai qu’une tentation qui depuis toujours me suivait pas à pas, dissimulée dans mon ombre, fomentant contre moi mon ombre qu’elle voulait nourrir de mon sang, se manifesta alors ouvertement et je pus croire que c’était son complot qui faisait le mystère tortueux de mon ralentissement.
Enfant, j’avais connu de ces extrêmes langueurs. Je quittais les enfants et je courais m’enfermer dans ma chambre avec un livre.
L’amour des livres, c’est un reste de l’attachement des hommes aux idoles. Les idoles étaient des objets qu’ils tournaient dans leurs mains, qu’ils façonnaient de leurs caresses. Ce qu’on appelle adorer, c’était exercer de la sorte par la pulpe sensible du bout des doigts un commerce nourrissant avec l’esprit qui anime les choses qu’on dit maintenant inanimées.
Je lisais donc, je tournais les pages. Mais dès lors, j’enchaînais mes premiers désirs, abondants et vagues comme ma salive et ma chevelure. Je lisais fort mal, en glouton ; j’avalais, sans mâcher, mais déjà je laissais la vie me dépasser, croyant au contraire la devancer par mes pratiques de petit sorcier.
Quand la puberté arriva, cette lourdeur m’enfonça encore plus dans le fauteuil de la bibliothèque. Auparavant je n’avais nourri en moi qu’une vision presque blanche du monde ; maintenant je m’essayais à l’art plus précis de susciter des apparitions.
Un peu plus tard, si je feignis de m’arracher aux livres, ce fut quelque chose pris dans les livres qui m’y incita. On y parlait d’ambition, d’action, de jouissance : je les fermai donc et songeai à gagner le monde.
Comme j’étais ramené par l’empire de l’habitude à mes premiers jouets, je prenais peur, je me sentais la proie d’un vice. Et d’autant plus que dans les livres mêmes, circulait la rumeur que les livres sont mauvais.
Enfin, il parut certain que j’en sortais, grâce à l’argent. Ma mère me paya des autos et des voyages, des maîtresses et des camarades. Tout s’arrangea pour que je ne fusse plus jamais seul et ce fut une nouvelle habitude, contraire mais agréable, facile, que d’être dorénavant toujours occupé par des images de chair et d’os.
Je ne pouvais en être quitte à si bon compte. Le venin qui était resté dans mes veines, ressortit sous la forme d’une autre maladie. Après la lecture, ce fut l’écriture.
Auparavant, quand je lisais, je n’avais pas pris garde que, gagné par cette fureur qui veut que le blanc soit noirci, j’avais souvent griffonné dans la marge des livres, des exclamations, des balbutiements. Ce n’était d’abord qu’un geste qui m’échappait, une mimique du corps qui me débordait comme une foule outrepasse la police pour voler au devant d’un spectacle. Mais si nous sommes à chaque instant inconscient, nous ne le demeurons pas sur le même point. Ce qui, quelques jours, n’avait été qu’un réflexe furtif, ce fut, un beau matin, une ambition dont tous les objectifs étaient déjà calculés.
Avec quel air important je trempais ma plume dans l’encre. Les livres écartés, je posais devant moi une rame de papier blanc. J’allais écrire. Mais comment écrit-on ? Bah ! J’avais bien appris à marcher, à faire l’amour. Il suffisait encore d’appliquer ce que je voyais faire aux autres.
Cela allait d’abord tout seul. Quand je venais de refermer un livre, quand je venais de voir écrire un autre homme, pris dans le rythme de son pas, je m’avançais pendant quelques lignes. Mais soudain je suis au milieu de ce papier blanc comme au milieu d’une immense place vide, dans une ville hostile, toutes fenêtres fermées. Et de quel soleil blanc est écrasée cette place blanche.
« Ah oui ! J’oubliais. Hier, en me promenant, telle pensée m’est montée au cerveau comme un coup de sang. J’exultais, j’étais tout congestionné. Mais voilà ! Où a-t-elle passé ? Plus rien. Si pourtant, je l’ai sur la langue. J’y suis. Non. »
J’écrivais une demi-page et puis je m’arrêtais épuisé. Je n’en continuais pas moins à attendre, car c’était beaucoup de papier qu’il fallait noircir.
Bientôt, je me fatiguais, je m’ennuyais, une bienheureuse frivolité me ramenait à mes plaisirs. Mais ils n’étaient plus aussi faciles. Un regret, bientôt mué en remords, me courait après, me rattrapait. Je ne m’en débarrassais qu’en lui promettant de me donner plus de mal le lendemain pour satisfaire à un désir qui, chimérique, s’orientait sur une jouissance de plus en plus éloignée et improbable.
Dès lors, s’installèrent en moi des sentiments contraires, au milieu desquels j’ai mis bien du temps à me débrouiller entièrement : tantôt je voulais écrire, tantôt je voulais vivre. Je voyais ces mots-là comme deux bornes opposées contre lesquelles je me butais tour à tour.
Quelquefois le tic qui me ramenait à l’encre et au papier s’accompagnait d’une telle chaleur dans tout mon corps que je devais proclamer alors qu’écrire c’est vivre autant qu’on peut. Mais, après quelques instants, ma pensée faisait long feu ; ma main, abandonnée, tâtonnait vainement. Je retombais dans le dépit, puis m’envoyais promener. Peu à peu à mon insu, le manège s’établissait.
Pendant le temps de mes aventures, entre 1912 et 1922, je crus bien que j’étais guéri. A peine sur le bateau, allant en Amérique, j’avais, dans un court égarement qui passa inaperçu, gribouillé une assez longue oraison qui était un adieu à la guerre, à la mort, à la solitude, à une pureté de jeune bête.
Mais maintenant que j’étais à Paris, inerte, échoué comme un bateau désarmé au fond d’un bassin, cette mollesse qui, certaines heures, me paraissait délicieuse, cette exquise fainéantise qui me semblait comme les samedis de Long-Island, une convalescence de mes facultés épicuriennes, tout cela ne tournait-il pas à cette hébétude louche, à cette distraction anxieuse, signes indéniables du reflux de mon ancienne hantise ?
En effet, c’était bien l’envie d’écrire qui me revenait, modeste, sournoise, comme si rien ne s’était passé depuis dix ans. Cette dernière frivolité me retint longtemps, avant que j’en vinsse à reconnaître dans mon âme une pente plus hardie que ce petit penchant.
L’odeur de l’encre revenue détruisit ma vie. J’eus des relations de plus en plus difficiles avec les autres êtres. L’amour, l’amitié, les affaires me parurent impliquer des gestes à quoi ne pouvait plus fournir ma personne sidérée. Il en résulta que je fus bientôt mal nourri. Mon sang pâlissait. Pourtant je ne suis pas de ces hommes qui peuvent écrire seulement avec de l’encre.
Je n’avais pas idée qu’on puisse écrire sur autre chose que sur soi-même. Je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez qui me fascinait. Je restais inerte comme si toutes mes facultés avaient été absorbées dans le spectacle du monde ; pourtant je ne regardais ni les choses ni les gens. C’était ce qu’il y avait en moi de plus particulier, de plus palpitant, de plus précieux, de plus éphémère que je voulais surprendre mais, à cause de cette attention même, rien en moi ne bougeait plus. Donc, plus je m’interrogeais, plus la vie m’échappait ; ma plume grattait un sol sec et stérile. Je m’enfermais dans un cercle vicieux jusqu’à être mortel. Pour écrire je cherchais ma vie, or du fait que je la cherchais, je ne la vivais plus.
Et autour de moi immobile sous mon regard vague et distrait, tout le monde peu à peu s’immobilisait.
Peut-être mon époque contribuait-elle à cet arrêt, mais j’avais l’impression que toute la défaillance était en moi.
Cependant, je songeai que pendant plusieurs années j’avais vécu, j’avais échappé à mon vice, je l’avais oublié. Ne pouvais-je pas tirer de ces années d’action un nouveau secours contre mon mal ? Ne pouvais-je raconter mon passé ? Puisque je ne pouvais plus vivre, parce qu’il me fallait écrire, au moins pourrais-je ainsi écrire et ne resterais-je plus, la plume en l’air, dans une transition qui n’en finissait pas.
D’abord le souvenir de mes années d’action ne fit qu’ajouter à ma paralysie : quand je comparais mon ancienne fureur à ma présente neutralité, je n’étais que plus consterné. Mais un jour, je me rappelai ces pages que j’avais griffonnées sur le bateau qui m’emmenait en Amérique, déserteur des tranchées européennes. Je les retrouvai facilement, car je les avais mises à l’abri avec soin. Alors je fus réconforté par l’odeur du sang ancien qui avait coulé dans mes veines. Donc j’écrivis sur mon passé. Ainsi j’inventai un être entièrement distinct de moi : il m’était permis de créer quelque chose puisque je pouvais sortir d’un moi qui m’étouffait parce que je m’en faisais l’idée la plus étroite, parce que je le confondais avec mon individualité sociale.
Je m’en donnais à cœur joie. J’essayai de me dérober ainsi à la terreur de cette solitude qui me menaçait de plus en plus, où je n’osais m’enfoncer comme un saint : je cédai tout à coup éperdument à la peur d’être oublié, muré vif dans la passion qui, derrière ces prétextes, s’accumulait peu à peu entre moi et les réalisations extérieures du monde. Je prétendais conjurer la lente montée du silence.
Pourtant dans le mouvement qui étendait mon bras au-dessus du papier, je reconnaissais quelque chose qui ressemblait à une passion : cette fureur des reins qui veut faire éclater aux yeux du monde son évidence ; cette bienveillance qui accueille et déballe d’une main cursive la nouvelle figure des choses qui arrivent de l’avenir aux hommes à toute vitesse ; et même ce puissant cabotinage qui vous fait ouvrir la fenêtre et crier, gesticuler, et enfin vous jeter par cette fenêtre, car il y en a un quelquefois qui va jusqu’à se jeter par la fenêtre.
Je me détendais un peu, une espièglerie s’esquissait. C’était tout de même amusant de déranger ceux qui étaient installés. Celui-là, par exemple, collé à sa table et qui tirait la langue en faisant sa page d’écriture : lui pousser le coude. Plaf ! Un gros pâté, enfin un peu de pittoresque au milieu de ces alignements grammaticaux.
Puis c’était l’attendrissement. Je me laissais dire que ce serait doux de réciter à un ami qu’on admire quelques pages écrites avec du vrai sang, et il admirerait. Quelle chaleur ! On serait trop content ; on croirait que c’est arrivé.
J’écrivis un livre. J’ai chanté le chant rude et obscur que firent mes belles années perdues dans les foules et les continents.
Ensuite la veine fut tarie. Je n’avais pas tout dit, j’aurais pu encore en raconter, mais je n’aime pas insister. Et voilà que les gens de Paris me disaient que j’étais un écrivain, me clignaient de l’œil comme à un malin. Cependant Dieu sait que c’était torché et bâclé.
Non, je n’étais pas un écrivain.
Je retombai bientôt dans le marasme. Alors je me demandais pourquoi ce contentement de bête qui rumine un peu puissamment ne me durait pas. Je découvris que je n’avais pas écrit sur moi-même mais sur mon passé. Or j’avais toujours dans la tête l’idée d’écrire sur moi-même, sur cet être exsangue que je continuais de promener par les rues, parce que je pensais qu’on ne peut écrire qu’avec sa vie, avec son sang. Je voulais donner mon sang dans l’écriture comme j’avais fait jusqu’ici dans les guerres, les révolutions et les amours, en brutal, en primitif, directement. J’ignorais l’art des transpositions, l’art de délivrance qui ne s’apprend qu’à travers la douleur, quand elle vous contraint peu à peu au renoncement.
Eh bien ! J’y suis parvenu à la longue, à la longue. Et quand, bien plus tard, j’eus fini ces cent pages, voici ce que je notai tristement :
« Si c’est cela écrire, c’est vil, car cet écrit n’est fait que de l’exploitation de ma misère. Je suis la maquerelle de mes charmes défaits.
« J’attends depuis deux ans sans rien faire. Et maintenant sournois je me réjouis parce que quelque chose s’est fait de ce que je ne faisais rien. Duplicité. Je laissais le temps se perdre, bien sûr qu’un dépôt en resterait dans mon encrier.
« Comment est-ce qu’on peut faire sortir la vie de rien ? Mais on ne fait jamais entièrement rien ; on peut faire peu de choses. C’est de ce peu que j’ai fini par noircir un livre. J’ai attendu, l’encre goutte à goutte est tombée sur le papier, il s’est formé des signes. Pour écrire je n’ai pas vécu, je n’ai vécu que pour écrire, et aujourd’hui je puis écrire seulement que je n’ai pas vécu.
« Il ne fait pas bon me regarder vivre : ni fakir, ni joli-cœur ; ni orateur ni macérateur de paroles secrètes ; ni pieux ni impie ; ni courageux ni lâche. Eh bien ! De quoi me plaindre ? Il semble au lecteur que voilà un personnage ; il le voit s’épaissir suffisamment entre deux portes. Mais je ne me chauffe pas de ce bois-là. Si je suis un pitre, je ne veux pas en tirer argent et considération. Et je ne puis me faire un pouvoir sur le monde avec le résidu de ma destinée.
« Certes j’ai des patrons dans ce métier louche de contrebandier sur la frontière du rêve et de l’action, ils ne demanderaient pas mieux que de répondre de moi. Mais, poètes lyriques qui n’aviez que vos journées étroites, analystes qui vous contentiez d’une si mince tranche de cœur sur votre pain sec de vieux enfants, vous n’alliez pas loin dans ce pays dangereux qu’était votre moi : pas plus loin que ne va le chien au bout de sa chaîne. Vos vies n’ont pas été exemplaires : je ne vous pardonne pas que l’on puisse séparer vos vies de vos œuvres. A quoi bon tenir la beauté sous sa main, si l’on n’est pas le premier à en profiter, si l’on ne peut pas s’en armer contre tout ! »
Ainsi j’essayais toujours d’embrasser toutes mes forces et ma maladresse était plus cruelle que jamais. Mais en dépit de ces atteintes, mon être, par ailleurs, continuait de croître et de se préparer comme un don magnifique à des compréhensions plus heureuses de ma conscience. La paresse qui était bien le contraire de mon impuissance du moment continuait de s’insinuer partout. Tandis que j’avais l’air de n’être que la victime trop contente de la littérature, la paresse se développait comme une chose nécessaire qui porte avec soi sa satisfaction. Ce qui barrait cette invasion lente et sûre, ce n’était pas cette lippée que je continuais toujours, où semblaient s’épaissir mes sens : beuveries, luxures, musardises de toutes sortes, éternel sommeil, mais ce sentiment de lucre et d’avarice qui me faisait écrivain. Voilà ce qui interrompait le cours sauvage, obscur et innocent de ma pensée pour la détourner dans de petits canaux qui devaient arroser des jardins parcimonieux où je songeais à cultiver des fleurs banales comme je voyais tant d’hommes aux doigts tachés d’encre en vendre. Sans doute écrire est nécessaire pour penser, mais il y a beau temps que les hommes ne pensent plus que quand ils écrivent.
Enfin, toutes ces sourdes menées furent assez fortes pour me faire cesser d’écrire. Il sembla qu’à cause de l’insatisfaction où me mettait la façon absurde selon laquelle je m’acharnais à écrire, je renonçais volontiers à cet exercice après tant d’autres. « Je laisse enfin, m’écriais-je, une jeune plante croître et se nourrir de tout l’humus obscur. Maintenant je deviens un peu noble, je pense pour penser. »
Mais la peur me revenait par moments. Je me voyais arraché au monde. Et je tournais encore cette peur en reproche contre moi-même. Je me lamentais : « Je ne suis bon à rien. »
Je regretterai toujours cette parole sordide, refus au plus bel éclat de la vie en moi. Comment alors n’ai-je pas su crier : « Je ne suis bon qu’à moi-même ? » Ce cri n’aurait déjà plus été la glorification d’un égoïsme. Car ce qui commençait de m’intéresser en moi, ce n’était plus l’individu social, c’était le fondement de mon âme, un royaume souterrain beaucoup plus large que tout ce qui, dans le monde des hommes, paraissait sous mon nom.
Je n’en avais pas moins découvert que l’envie d’écrire, c’était le reste de mon long abandon à un pittoresque de toutes parts insulté, démantelé. Je voulais faire l’écrivain, comme j’avais voulu faire le soldat, l’homme d’affaires, le moine, le commissaire du peuple.
Mais je n’étais plus à l’âge où toute cette fureur physique pouvait me suffire. Je voyais donc que la guerre, c’est une façon de vivre et de mourir qui est devenue impossible : trop de soldats et qui meurent trop vite. Et les révolutions finissent comme les guerres par des traités de paix. Or comment peut-on jamais pactiser avec l’ennemi de la doctrine ? Quant au sport, au delà des soins d’hygiène — et si larges que la raison conçoive ces soins, jusqu’à rejoindre les besoins de l’esthétique — il ne peut avoir qu’une valeur de symbole. Il n’est que la préfiguration d’une discipline spirituelle, mais il ne peut être cette discipline même. Au delà c’est une passion comme une autre, que viennent emmêler d’autres passions : ambition, ascétisme, sensualité et que corrompent les ferments modernes : concurrence, délire du record, illusion de l’argent.
Pour l’ascétisme, j’avais vu en Champagne que ce ne pouvait être qu’un élément et un moment de mon système.
Quand je m’écriais : « Je me ferai mangeur de sauterelles », je m’imaginais lâchant tout, me laissant entraîner par le flot des rues et des routes, frère mendiant, nu, dépouillé de tout. Mais il y a, dans l’ascétisme, une façon de laisser aller le monde, de le laisser devenir laid, qui me dégoûte, qui me révolte. Non, l’ascétisme ne peut être que l’heure de l’hygiène et de la gymnastique dans une vie bien balancée.
Le seul idéal complet c’est de mélanger le saint et le héros, l’homme et le dieu.
Les affaires et l’argent, cet héroïsme est déjà retombé au delà de son point culminant dans le XXe siècle.
L’ambition, je n’en ai jamais eu, il m’était apparu, dès la Champagne, que je possédais les foules quand je me promenais parmi elles, inaperçu, épique.
Mais je n’avais encore su prendre sur la vie que des vues successives et partielles, en sorte que je craignais d’avoir tout perdu, ayant perdu tour à tour chacune de ces courtes possibilités. J’avais encore aux pieds l’entrave d’un grossier dilemme : l’action et le rêve. Je n’imaginais permise qu’une alternance : je ne songeais pas au moyen de les réunir et je me dépitais du médiocre qui avait résulté pour moi de ce procédé spasmodique : l’action n’avait été que servitude, le rêve tournait court, cela revenait à écrire.
J’étais encore la proie de l’avarice.
Pourtant l’action et le rêve, quand on les presse, se précipitent l’un vers l’autre pour se confondre dans la liberté.
Le jour n’allait-il pas venir où je posséderais toute la vie ? On peut vivre, pendant des années, le dos au poteau-frontière de la terre promise.
J’hésitais encore. Je songeais à me rejeter dans quelque action, à courir en Chine fonder la plus grande industrie du monde. L’exemple d’Arthur Rimbaud aurait pu me relancer sur cette fausse piste : n’avait-il pas confondu l’idolâtrie de l’argent avec la sainteté ? Il y a certes des gens aujourd’hui qui se jettent dans les affaires, comme autrefois on entrait au couvent, même façon de briser la nature et son désir fou, dans le brodequin d’une discipline machinale.
J’aurais pu aussi me façonner pour moi tout seul un joli petit fascisme au Portugal.
Au moment de boucler ma valise, tandis que je brûlais tout dans mon appartement de Paris, sur une table je voyais traîner une phrase inachevée comme une amoureuse abandonnée au bord d’un lit et qui demande qu’on la pousse jusqu’à la chute dans le sommeil et dans la mort.
Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. Mon âme ne serait plus tout à l’heure que pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient comme des cosses inutiles.
Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle forme me reprit encore, ne laissa pas, dans son premier mouvement, de me rapprocher de la délivrance.
Un jour, dans la rue, après une grande tristesse et comme j’avais erré longtemps, il me vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une histoire qui sortirait je ne savais d’où, une histoire comme cette chanson populaire qui rôdait partout dans le faubourg où je divaguais. Tout à coup j’eus le sentiment de l’échappée. Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir de moi-même, d’abandonner ce personnage dont la figure encombrante n’était dessinée que par les démangeaisons superficielles qui couraient sur la peau de mon âme : ambition, concupiscence, timidité et autres fanfreluches ?
Le rêve montait, c’était une marée de la nature où l’idée de mon individu n’était plus qu’un flotteur ridicule.
Je songeais à raconter une histoire comme on chante une chanson. Une histoire c’est une chanson un peu lente.
Je voulais chanter pour sortir de mon individu où l’on vivait si mal ; je voulais chanter quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. Être un pauvre chanteur du coin des rues, dont nul ne saura jamais le nom : chanter les femmes.
Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, un grand chagrin. Moi qui aimais les femmes à la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles font au loin, je les laissais passer à côté de moi. Je suis trop farouche : une parole idiote qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont répétant, sans savoir, les misérables, et je me détourne ; ça y est, je suis encore une fois découragé, pauvre honteux. Il en résultait une atroce solitude. Au fond de mon cœur, cette solitude et ses raisons passionnées faisaient le murmure d’une première chanson.
Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. J’étais encore esclave des habitudes les plus circulaires de la société. De même que j’avais pris des maîtresses, fait la guerre et la révolution, gagné de l’argent parce que c’était la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort qu’il paraissait gratuit, de conter une histoire, je ne fis pas du tout ce que je voulais, je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation de ce qu’on faisait autour de moi. Je voulus écrire un roman comme on les vend si bien dans les gares — et bientôt les gens s’endorment en effeuillant votre âme. Mais alors, tandis que je me guindais pour imiter ainsi les autres, mes pires défauts profitèrent de ma gêne pour me retomber dessus.
Par exemple, mon esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées refroidies dont les pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la routine d’expliquer les choses avant de les regarder. Or, justement, cette matière des difficultés de l’amour ne faisait encore en moi qu’un lointain remous de limbes et, quand j’essayais d’en hâter la fermentation, je n’obtenais que des réflexions décharnées, débris d’expériences encore mal digérées par ma mémoire, qui ne ressemblaient que trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude de tromper mon appétit de connaissance. Cette ressemblance me ramena, sans que j’y songeasse, à mon ornière de pédant. Et songez sans cesse que toutes ces tentatives que je relate longuement n’occupaient que le devant de mon esprit, que mon manque d’attention me laissait multiplier les faux-pas.
Ce thème qui avait pris naissance dans ma passion, je ne sus pas le laisser croître à son aise. J’avais commencé de chantonner : « je ne sais pas aimer les femmes », et cela tournait : « les hommes ne savent pas aimer les femmes » et puis j’ajoutais, pour faire un balancement : « ni les femmes les hommes ». Je croyais m’entendre murmurer tout cela et puis encore : « je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer les femmes parce que je songe à les chanter. Vienne la chanson qui ne me consolera pas ». Mais mes lèvres obéissant au rythme de vieilles leçons maussades, prononcèrent : « je m’en vais démontrer pourquoi un homme et une femme d’aujourd’hui ne s’entendent pas ». Pourquoi « aujourd’hui » ? Pourquoi « pourquoi » ? Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus loin que mes horizons désolés, le bruissement de feuilles d’une chanson, je plantai en terre le sec noyau d’une formule et j’en attendis ombrage.
Voulant montrer un homme et une femme qui ne savent pas s’aimer à cause des difficultés du temps, je commençai par chercher une héroïne. Comme je croyais encore rêver de sortir de moi, et de mon passé, j’allai chercher une femme qui était fort éloignée de mon cœur, que je connaissais fort mal, que je m’étais toujours efforcé de ne pas aimer. Ne sachant presque rien d’elle, je supputais que je serais obligé de l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait décidément dans ce monde imaginaire dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, un soir, dans le faubourg.
Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais choisi mon héros dans ces mêmes régions lointaines au sol tropical où la mémoire pourrissant vite embrouille ses couches et devient imagination, en sorte que jaillissent soudain des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et m’empêcha de sortir de mon propre personnage. Je me promis bien de mêler à tout ce que j’allais rapporter de moi, à tout ce que j’allais délivrer de mes pesants souvenirs, des traits nombreux qui retouchassent les directions imposées par mon égocentrisme. Mais à peine me laissai-je aller à songer à moi que je ne pus guère ensuite songer à autre chose.
Quand je m’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant les barrières que j’avais prévues, une confession impérieuse répandit son flot impatient. Au bout de trois jours j’avais écrit cent pages, deux cent pages au bout de sept jours. Toute mon odyssée sexuelle se déroulait, effrontée, misérable : toutes ses escales sordides ou somptueuses étaient relatées avec une minutie naïve.
Mais alors, je m’effarai : ce n’était pas ce que je prétendais faire. Je voulais écrire un roman. Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter une chanson un peu lente. C’était en vain que je m’étais dit, un soir, dans un faubourg : « Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les lieux et les jours, il faut les leur montrer, il faut qu’ils se retrouvent dans le décor de leurs habitudes les plus apparentes. La vie telle que nous la voyons chaque jour brille à nos yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter des histoires, des vraies histoires d’hommes et de femmes et non pas de ces petits romans articles de Paris comme on les vend si bien dans les gares, il faudrait user de cette fascination du jour, mais aussi la doubler de ce plus efficace dictame qu’exerce, quand on la dévoile, la vie secrète que nous menons au delà des jours, aux mille étages de la transposition céleste de tous nos actes ».
Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais perdu. J’essayais pourtant d’évoquer la force des légendes sur cette femme, mon héroïne et sur moi, le héros. Mais la combinaison ne permettait guère de miracle. Comment faire vivre ensemble une femme qui sortait de mon imagination et moi qui sortais de mon passé ?
Ce passé était encore trop court, j’étais encore trop jeune. Mon passé n’était pas assez éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux où la mémoire se fond dans l’imagination comme une population autochtone recouverte par les invasions. En vain j’appelai Finette cette héroïne et Gille mon héros. C’était avec nonchalance que je me distrayais de moi-même pour venir prêter un semblant de vie à cette femme qui m’obligeait pour m’approcher d’elle à sauter d’un plan sur un autre. Il aurait fallu entièrement renoncer à moi et aller vivre dans le monde merveilleux de Finette où tout était possible, ou l’abandonner et m’en tenir à Gille, à cette figure découpée dans un moi superficiel où tout était fixé inexorablement par l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et me plonger en désespoir de cause dans les abîmes trop bien éclairés de la confession immédiate, dans ce trop étincelant déjà vu.
Hésitant entre ces deux mondes, je finis par demeurer à mi-chemin entre eux. Ne pouvant m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de mes personnages, je me dégoûtai un peu de chacun. En tout cas je ne trouvai pour faire vivre Finette que ce vieux fond de réflexions sèches et mortes sur le système des mœurs du temps qui encombrait la surface de mon esprit. Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je fusse à tout l’ouvrage, je ne pus pas empêcher que passât en lui un peu de ma vie. Mais cela aussi fut réduit et mutilé.
Enfin quand, abandonnant de guerre lasse cet exercice, je prétendis avoir fini un roman après des mois d’interruptions et de divertissements fréquents, j’avais conté de la façon la plus gênée et la plus ennuyeuse l’anecdote la plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce livre qui tombait de mes mains, ma plume s’était révoltée, avait griffé une page, où un peu de mon sang plutôt que de l’encre était resté. Oui, parfois ma misère avait été plus forte que l’imitation somnolente où par ailleurs je m’étais astreint.
Je publiai ce monstre, sorti de mes mains machinales, je le coiffai d’un titre plus grand que lui : « L’homme couvert de femmes ». Ah ! si j’avais su me rendre libre, quelle chanson j’aurais écrite, une chanson longue, interminable aux cent couplets monotones : cette femme, et puis cette femme, et puis encore celle-là. Toute ma vie manquée d’homme qui aime les femmes à la folie et qui n’en a aucune.
La plupart des personnes qui parcoururent ce récit disparate furent rebutées par l’ennui même que j’avais eu à le tracer et que je montrais partout avec une négligence cynique. Bien peu allèrent jusqu’à se donner le mal de couper les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés où soudain, n’y tenant plus, j’avais ouvert mon cœur. Et celles-là s’indignèrent du débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un artifice grossier pour relever l’effet fastidieux de l’ensemble du livre.
Le double avantage de cette mince aventure fut que je n’en retirai aucune gloire en sorte que je ne fus pas dérangé de la retraite où continua de progresser sourdement ma paresse, mais que j’en revins néanmoins, chargé d’expérience, ayant entr’ouvert un monde nouveau.
J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes passagers de mon illusion littéraire avec les effets plus profonds que causait en moi ce glissement que j’appelle paresse, qui continuait dans la masse la plus dense de mes forces vers une liberté inconnue.
Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer dans mon cœur par l’écriture toute la vie que l’écriture en avait sortie ? Écrire était atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire sur moi-même, mais écrire sur les autres ? J’entrevoyais les formidables conquêtes du renoncement. Mes expériences avaient eu raison de ma vie individuelle. Le mieux était de se courber, d’aller tout de suite au bas de l’anéantissement. Se faire le serviteur des autres, chanter la vie magnifique des autres. Dorénavant, mes jours seraient remplis de l’offrande perpétuelle de ma connaissance, de ma divination, de mon sang à des personnages de fable. Ce serait les hommes transfigurés en dieux. Les hommes sont des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans les rencontres du quotidien, je n’avais pas su voir leur majesté, leur réalité.
Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon cœur se remplissait d’abondance et de sérénité. Je regrettais, depuis mon retour à Paris, d’avoir quitté les hommes ; je n’avais jamais été un méchant délibéré ; je ne m’étais guère détourné que pour émousser la pointe personnelle de mon moi. Et voilà que s’offrait le moyen de se rapprocher des hommes.
« Les passions sont magnifiques, elles sont la substance du monde. Mais si tu ne regardes les passions que dans toi-même, l’objectif va se resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les passions chez les autres ; alors grâce à ce changement de dispositif, tu verras ces misérables fantoches qui glissent comme toi, de toutes parts, se nourrir et s’aggraver de tout ce que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal payé qui porte ton nom dans la société. Une mâle charité triomphera ; l’humanité s’élèvera en gloire au milieu de l’univers. Un être qui n’est pas ta personne égoïste, qui n’est pas autrui, se formera par l’action de la poésie qui est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge sans cesse la vie. »
Ainsi j’étais loin de mon point de départ ; dans le premier moment de cette découverte, j’oubliais que des empiétements de la littérature j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent dans le train que je menais dehors, dans le soin magnifique que j’aurais pu mettre à jouer un rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus dans mon propos que d’effacement dans le siècle, de réalisation intérieure.
L’horreur du médiocre me jetait dans cet extrême. Le compromis dans lequel je m’étiolais depuis longtemps me semblait la médiocrité même ; il persistait à cause de ma peur, tournée tantôt d’un côté tantôt de l’autre, des cruautés que doit toujours exercer sur lui-même un homme, quand il a jeté son dévolu sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour demeurer un homme que de renoncer à être un homme pour m’adonner entièrement à cette écriture de plus en plus profonde dont j’entrevoyais les propriétés plus divines qu’humaines.
Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur d’homme. L’honneur d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait beau temps que je ne pouvais plus agir. Autrefois je m’étais débattu contre cette inaction croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque temps cette inaction me semblait ma nature même et je commençais d’espérer qu’une puissance inconnue s’y cachât.
Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide certains à s’accommoder de cette lésine atroce et à maintenir dans le siècle une apparence de superbe sur quoi ils économisent pour construire une œuvre exquise, fragile et vénéneuse. Je répugnais à étudier et à imiter une aisance qu’il me semblait, même songeant à l’époque de mes aventures, n’avoir jamais eue. Je ne voulais pas me produire dans la société, fardé, corseté, portant beau, jetant la poudre aux yeux. J’étais né esclave et fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me déployer que dans une humilité exemplaire. C’était ma seule chance de ne pas donner dans l’arrogance inévitable des maladroits.
« Promène-toi tout le jour dans la foule. Regarde-les. Ils sont beaux. Mais quand tu seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus beaux encore : tu les peindras, tu peindras la splendeur des femmes nues qui se promènent dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. Peut-être, après un long temps, tu seras admis dans l’ordre des grands solitaires qui, dans leur retraite, sont les serviteurs du monde ».
J’en disais bien d’autres ; j’étais dans le premier feu de l’initiation, plein de fanfaronnade et d’irréflexion.
Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine fut passée au crible de mes jours. Certes, j’écrivais des histoires. J’entrais dans la légende des hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir à force de macérer dans la solitude et le dénûment de toutes choses ; cette solitude et ce dénûment que je connaissais depuis longtemps, maintenant étaient féconds.
Certes, quand je m’approchais du papier, je n’avais plus de ces coups de sang à la tête quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie et que la poésie c’était moi, c’était moi, c’était de proclamer l’événement qui dévorait tout : la découverte du monde par moi. J’avais peu vécu, mais pourtant il y avait eu ce premier contact inouï. Cette résonance dans mon cerveau, comment la taire ?
Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, je n’étais d’ailleurs pas sans indulgence. Il était inévitable après tout, que le lustre des premières impressions dont il avait été le théâtre ait fait de mon moi un point éblouissant. Mais ce moment de surprise était passé : entre le jaillissement de la vie dans mon cœur et les hommes, il n’y avait plus cet obstacle, mon individu.
Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre ayant vivement gaspillé l’argent rapporté de Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. Et j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions étaient bien favorables à l’épanouissement dans mon cœur de la maxime que le monde se gagne en se perdant. Je commençai donc de chanter la vie misérable et magnifique de tous ceux et de toutes celles qui vivaient autour de moi, en particulier des femmes dont je suivais la destinée avec une tendresse respectueuse et j’espérais mériter un jour qu’un simple regard échangé dans la rue sonnât dans mon cœur comme l’aumône dans la sébile du mendiant, et que je pusse chanter ces passantes rencontrées une seule fois et à jamais inoubliables.
Au reste, j’étais encore fort loin de cet état de réception parfait, et sur mon nouveau chemin, je faisais encore bien des faux-pas. Par exemple, dans une série de nouvelles je montrais tout crus ces êtres qui glissaient autour de moi dans Paris, et les gens ne virent que haine et vengeance dans mes propos, alors que j’étais seulement trahi dans mon premier élan d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs de ma vie gauche d’homme condamné à écrire.
Mais pourtant je dus bien constater de quoi se faisait cette épopée qui naissait maladroite et brutale. Encore de moi-même, de ma vie.
Ces personnages dont je ne parvenais encore qu’à peine à ébaucher l’être — cet être qui, je le rêvais, devait un jour si puissamment envahir l’univers et y augmenter la quantité de vie réelle, c’est-à-dire spirituelle, — m’empruntaient ce qu’ils avaient de plus particulier. Tout en eux s’infléchissait selon les pentes habituelles de mon expérience.
Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu ; il apparaissait maintenant que j’avais vécu malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne pas croire si facilement à la possibilité et à la vertu de l’isolement ascétique. Il fallait pourtant que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la connaissance n’est faite que d’expérience. On ne peut se mêler à la vie comme spectateur mais comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien que mal et c’est en démultipliant ce rôle que j’en créais d’autres, à cette heure.
Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur à l’égard des hommes qui avaient écrit strictement sur eux-mêmes, dont avec effroi je m’étais éloigné. Pourtant leur posture choquait encore la notion qui a le plus de pouvoir sur mon foie : « tout ou rien ». Comment accepter cette donnée des biographies que rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon pour de tels hommes d’y prendre pied ? Comment accepter de propos délibéré que les actes qu’on accomplit ne soient pas susceptibles tous d’exercer un pouvoir exemplaire ? Comment faire deux parts de ses gestes, dont l’une ne sera qu’un bafouillement général de tout le moteur et l’autre une écriture dont la démarche assurée compensera tardivement les négligences scandaleuses de la vie de relations ? Alors peu importe que Balzac, devant la Marquise de Castries, pousse au comble le ridicule dont est capable un intellectuel encombré de sa sensibilité à la merci de la première convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais est plus réelle que celle qui constata, je l’espère, dans une révolte de tous ses sens, l’inanité de la figure sociale d’un génie des lettres ?
A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité essayait de s’imposer à moi, sous une forme héroïque.
— Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, mais tu ne sais pas que le genre de renoncement qui t’est promis comporte le renoncement au renoncement. Tu ne dois pas connaître ce plaisir de débarras et d’allègement, cette jouissance de ligne pure où le renoncement conduit parfois ses amateurs heureux. Donc nul espoir de ne plus paraître dans le monde et d’effacer, dans une réaction de dandysme désespéré, la triste figure que tu y as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut peut-être à cause d’elle renoncer à être un homme, mais non pas à être humain.
— Mais c’est laid de mal vivre.
— Qu’importe si tu écris bien.
— Mais si mes lecteurs sont contents, mes amis ne le seront pas. J’aurai été pour eux un objet de scandale et de dérision ; ils m’auront vu inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle pour la beauté.
Car qu’est-ce que la beauté, avant tout ? La beauté effective c’est l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle préside à tout notre exercice quotidien.
— Eh bien ! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet, tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement.
— A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer contre tout, contre la laideur et contre la maladresse ?
La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en moi une protestation profonde.
Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me donne une certaine lignée : Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon, Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau, et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle ? Ils sont plus naturels que Flaubert.
« Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir vécu et agi. Alors, tu rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre ».
Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je ? En tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon. J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi, après tout ? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis, ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit : « Ne bougeons plus. » Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que j’avais publiée sous le titre de « La Valise vide », et qui avait eu un joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant. Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un kodak.
Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre chose que ce qu’on appelle une personnalité.
Par là, il me semble que je rejoins la vie ; à de certains moments, j’en viens à croire qu’écrivant, je vis.
Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie ?
Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans mais enfin je ne suis pas un homme.
Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde : d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés. Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes.
Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir.
Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus : depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force ; la plus belle image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides.
Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la fenêtre, après l’argent. Eh bien ! C’est une honte. Il faudrait savoir être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament : j’ai tant de peine à installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente viagère.
Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce heureux, — et aussi un homme capable de prière — je ne voudrais pas alors renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le monde. J’aime les belles formes et les belles manières : aussi donc les maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels ? L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert.
Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir prêt à tout lâcher.
Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme la mère de toutes mes passions : je ne veux renoncer à rien.
Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer pour toujours les vœux ignobles : pauvreté, chasteté, humilité.
Je regrette de n’être pas un homme.
Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un enfant dans un pays, une ambition, une vanité — tout cela n’était que signaux superficiels, tout cela s’est évanoui, — mais de la suggestion abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du monde.
Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe.
Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un intellect victorieux : le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son vouloir, de tuer et d’être tué ? Tuer ou se faire tuer, c’est la même chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine. C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans effort ? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou communiste.
Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue, d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être.
Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout et je proteste.
Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au problème total.
Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience fatiguée, exsangue.
Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je l’arrache, qu’elle tombe.
Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer.
En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour multiplier les formes dans le monde.
Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors, bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se resserrent à vue d’œil.
Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la liberté atroce des fakirs ou des chemineaux.
Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début : la paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les distinctions sont emportées par sa crue.
Athlète, ascète, artiste, amant : il ne s’agit plus de tout cela.
Où est maintenant le rêve ? Où est maintenant l’action ? Tout cela se mêle et se roule dans la liberté.
Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je avoir peur de renoncer à mon nom ? Enfin je me suis perdu.
Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué du sceau de l’homme, une dernière fois.
Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout convoité, je possède tout.
J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté.
J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds.
Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier ? Eh oui ! par lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre. Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer ? Je suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain ; et maintenant tout le monde peut y passer : devant tous, elle refera les gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit cadeau.
J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours ?
La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve.
Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant les routes.
Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de foudre ?
Qui a jamais lu un livre ?
Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire, puisqu’il est interdit de ne rien faire.
La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi j’appelle la vie.
« Vie ». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent. C’est le dieu qui a remplacé Dieu.
L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des cercles plus larges.
Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot « Vie ». Je m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force intime du sang. J’en appelle à la magie.
C’est alors que d’aucuns prononcent : « Dieu », mais il me semble que ce n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les images.
Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis.
Il y a un tragique moderne : c’est une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main.
Louis Aragon.
(Le paysan de Paris.)
Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant. Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans l’ombre.
Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration, les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails. Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une lumière assommante.
Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté : le nom du bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui : CASINO DE PARIS.
Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée : du plâtre sur du ciment. Il n’y a plus de pierre ; elle coûte trop cher. Cette civilisation, ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide.
Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui, chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur commune satisfaction.
Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il trouvera à minuit sur le trottoir.
Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer dès la porte : la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que possible : empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués, syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports.
Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il était donné et promettait quelque pittoresque local :
PARIS MIS A NU
Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il sème sous les pieds des passants, parmi les crachats ? Il montre l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain. Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de Deauville.
Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur, paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation mondaine. « Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux ». Par le truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète corruption des classes les unes par les autres.
Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le dernier. Le rite va se nouer et se dénouer ; je vais voir passer les hommes.
Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de plâtre et de sapin.
Comment est cette salle ? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas ? Ce n’est point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain, on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine, équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large, s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation. Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens : le soldat ne voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes mènent des destinées parallèles ; chacun ne pense qu’à son individu mais il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un brouet spartiate, de plus en plus délayé.
Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés. L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un communisme étrange, fascinant, inévitable.
Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité ? Pour le moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes, sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés.
Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant d’être encore des visages ?
Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors ; l’obsession partout de l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte : il trouve la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire, du Chinois ; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent d’érotisme ; et pourtant un air nouveau est obtenu par le va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour ? Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh ! ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le sentir.
Et par là-dessus, deux catastrophes : éclairage, acoustique. L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage : sauf dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des pénombres funèbres.
La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent : un, deux. Quelle genèse jamais imaginée : le premier spectateur qui arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui remplissent tout le monde de satisfaction.
Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles le pourtour du promenoir : silhouettes perdues que fait la poussière innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués qui essaient de devenir votre ombre.
Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour de moi. Des couples, des familles, des bandes ; quelques isolés obscènes.
Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur chiourme, moins âcres que des bêtes de somme.
L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel : un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur, j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition, Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le chienchien de madame X… puisqu’elle l’appelle son petit homme. Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant, arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la gloire.
Je regarde cette viande et cette étoffe de confection.
Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.
Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit : la rampe s’allume. Il est encore des temples : l’homme oppose encore quelque chose à lui-même ; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa somnolence avaricieuse. C’est l’Art.
Le rideau se lève sur un premier paysage.
Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc ainsi qu’est l’Espagne ? La Chine ? C’est ainsi qu’ils les ont vues ; c’est ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race abâtardie, vulgaire.
Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.
Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors, sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve : des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent l’arabesque des corps.
Il faudrait faire alterner des partis-pris : tantôt, sur un fond uni, faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre : tantôt fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de la nature, comme font les Ballets Russes.
Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.
La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale : la Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse, l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied savent se recruter les plus justes successeurs.
Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des langueurs infâmes.
Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.
Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos ; tout ne peut pas être de la même intensité, de la même époque.
Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.
Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment : l’attention commence de vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les membres qui par elle se rejoignent.
Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde ; en témoigne cette variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature ? L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part l’impulsion qui crée le monde. Délivrance : l’homme creuse la loi, il se tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.
Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une mâchoire.
Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de l’épuiser. Feinte infinie, atroce ; désolante simagrée. Peu à peu ma rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.
Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains. J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode : gens du monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on manque de point de repère : il n’y a pas plus de monde que de demi-monde. En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est tout ce qui les flatte ; ces gestes sont rapides et se remplacent sans cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.
Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur richesse : de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et carré ; elles seront suivies de rats arrogants.
Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus qu’une songerie vague.
J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables réaliser une liberté dont ils sont incapables.
Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures, depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces petits joueurs.
Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat obtenu.
Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne. Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.
De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font une théorie ; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.
Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et énervée.
Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige, mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.
Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les spectateurs.
Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.
Je veux saisir cette chose par tous les côtés : je me ferai ciron entre les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire : les deux jambes oubliées de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée de têtes.
Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.
Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national : mes yeux les voient sombrer dans la confusion.
Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce Russe : paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire de police. Cet Italien : Second Empire. Cet Allemand : “ordre moral”. Ce Français : époque Victorienne. Cet Anglais : 1913. Cet Américain : Martien. Ce Chinois : première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année 1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour que tout le monde soit à la page.
L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge : les hommes noieront les hommes.
La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils, flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la combine rendent toute cette foule solidaire.
Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et, debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages : le Français enviant l’Américain ; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000. Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces humains sont amis comme cochons.
On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.
En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents : d’être regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.
Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles, bavures du fond des mers.
Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle ; ça se partage l’argent à la foire d’empoigne.
Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié : le travail et l’amour. Il y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque, de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague, inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la putasserie se rejoignent : ceci et cela s’appelle du même nom : « business ».
Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là, dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois, roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée : une pauvre petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change ; tous les deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné, tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui menace l’homme.
Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part ailleurs une pareille faiblesse de forme : il n’est point de caillou qui donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer l’échec de l’humanité.
Et ceux du balcon : ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici — on ne vend plus sa chemise — mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée. Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires. Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans le monde par un débrouillage individuel ; l’un est très fier d’avoir inventé un nouveau système de boutons de manchettes ; l’autre d’avoir réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme obscur, confortable, ennuyeux, laid.
Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.
Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent dans les salons des riches.
Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur unanimité.
Voici justement sur la scène des otaries.
J’entends les hommes le lendemain : « Dis-donc, Félix, on ne s’est pas embêté, hier soir, hein ! Nous en avons eu pour notre argent. Et qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon. Garçon ! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein ! Il y a assez longtemps qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les otaries… Ah ! les vaches ! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On se sentait vivre. Non ! Sont-elles moches ! Tu dirais des gonzesses qui ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah ! C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme un veau, ça essaye de se mettre en colère. »
Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.
« Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre. Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra ! Que la grosse caisse crève ! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules ! Hourra pour la coterie ! Sifflons avec la puissance de la vapeur : on va écraser les étoiles. C’est une fameuse rigolade. »
Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.
MOI
Je voudrais savoir de quoi je vis.
L’AUTRE
Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.
MOI
Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.
L’AUTRE
Parle, soulage-toi de tes fantômes.
MOI
Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et qu’il en périra bientôt.
Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de prison.
L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. Ses désirs assommés, l’homme n’exprime plus rien.
Il est écrit dans l’évangile de Saint Jean : « Je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. » Les doigts de l’homme sont divins : à la matière qui est vivante — un caillou est mouvant comme mon cœur — ils peuvent communiquer une seconde vie, de même que, selon le dogme catholique, du pain qui est déjà chair et sang, le prêtre peut faire l’Eucharistie, qui est deux fois pain de vie.
Mais l’homme ne peut déléguer ce pouvoir absolu de ses doigts à un agent déjà issu de ses œuvres. A peine si le sculpteur peut se servir de l’ébauchoir, le peintre du pinceau, le musicien de l’archet. L’homme peut imprégner d’esprit un objet, faire jaillir d’un piano, d’un vase, d’un paysage, de longues sources de suggestions spirituelles, mais il faut qu’il soit là, qu’il les ébranle de ses mains. L’outil n’est efficace que dans la main de l’homme, l’homme ne peut abandonner l’outil à lui-même. La filiation poussée au second degré ne porte plus ou, du moins, dégénère sans remède. L’homme peut engendrer, il ne peut transmettre le pouvoir de la génération, insérer dans l’ordre de la matière une initiative indépendante et neuve, intercaler entre lui et les choses une race intermédiaire.
Mais cela qui lui est interdit l’homme a voulu l’accomplir et l’imposer à la nature, le faire accepter de Dieu.
Il l’a voulu pour la pire raison : par lassitude. La race européenne, américaine, maîtresse de la planète, comme les grands peuples conquérants au bout de leur effort, a voulu se reposer du poids de son travail sur un monde inférieur de vaincus et d’esclaves. Au lieu de les prendre dans les rangs d’autres races — ce qui lui était interdit par tout un monde de circonstances et de pensées — elle a été les chercher hors du cercle animal, dans ce monde qu’à tort elle dit inanimé, dans le règne minéral, végétal. Avec les métaux, après avoir façonné l’outil unilatéral, inarticulé, inerte, elle conçoit la machine subtile, complexe, souple, capable de reprendre l’impulsion, de conserver le mouvement.
Beaucoup croyaient qu’ainsi l’homme servait son désir le plus haut, qu’après une victoire définitive sur la matière, il allait aiguiller l’esprit sur une voie libre, le lancer sur un rail d’infini.
Mais le mal se mêle au bien et rend les intentions fourchues : au moment même où il faisait un si grand effort, l’homme cherchait une pente où se laisser aller et se détendre. Il l’a trouvée et il s’y est tenu ; et c’est pourquoi il est puni.
Car s’il ne peut conférer à des instruments le pouvoir d’engendrer la vie, par un revers inexorable, il peut les investir d’un pouvoir de mort.
La machine est née de la paresse de l’homme. Elle est née décrépite et ruineuse, elle ne peut engendrer que des cadavres. Pourtant, comme ils ont l’air jeune et vigoureux, ces beaux bras d’acier ! Mais ce ne sont que les pinces d’un vieux crabe maléfique. Un enfant sort du ventre de sa mère ; si Dieu oublie de lui donner une âme, il coule comme de la gelée. Ainsi tout ce qui sort de la machine.
L’homme ne peut faire qu’une machine produise un vase vivant. Mais hélas ! il peut faire que cette machine produise un vaisseau tel que le fléchissement s’y marque de façon inoubliable ; et une fois que l’homme a vu son œuvre moins bonne, ainsi mise au monde en sous-main, il se trouble à jamais dans son esprit, et sa conception de la beauté ne cesse plus de s’altérer d’heure en heure.
De l’aveu fatal de l’homme, aussitôt que la machine est en mouvement, elle brise le nœud qui retenait la beauté, les liens profonds que la main ajustait autrefois entre les parties intimes de la substance. La machine est une esclave ; si on la déchaîne, c’est une brute qui ne peut que détruire. La machine n’augmente pas l’homme ; mais au contraire, elle ne semble être mise au monde, jouant un rôle diabolique, que pour communiquer à la matière la conséquence mortelle de ce relâchement de l’activité de l’homme.
Par exemple, telle machine happe un caillou. Ce caillou est prospère, il a reçu de l’influence des divinités atmosphériques, une forme palpitante. La machine le broie et il en sort ce ciment informe, inanimé, si profondément, si lourdement paresseux, à quoi l’homme renonce à conférer une vie plus haute que celle que connaissait ce morceau de matière quand il était caillou. Ce sera cette misérable maison moderne. Tandis qu’autrefois au temps de la jeunesse et du génie, la pierre accédait à un plus haut degré dans l’échelle de la création par la métamorphose ennoblissante que lui procurait la main de l’homme, tailleur de pierre.
Certes, la machine est vivante ; en cela l’homme semble s’être dépassé. La machine est même plus vivante que l’homme, dans la mesure où l’abdication de l’homme lui abandonne un pouvoir exorbitant.
La machine est vivante comme la mort.
C’est tout ce que nous créons encore, la mort, une mort active, acharnée, qui a de l’ouvrage devant elle. C’est tout ce qui sort de nos mains, qui soit encore sûr et fort.
La machine échappe au désastre qu’elle propage autour d’elle comme un démon se joue du feu de l’enfer.
Aux époques de transition comme la nôtre, qui ont passé le point culminant où la vie dans son épanouissement a le loisir de se suspendre un moment, ce qui naît encore de vivant passe au service de la mort, et ne sert plus qu’à hâter la fin, à détruire tout ce qui se prolonge et qui n’est plus qu’apparence.
Moment critique. Les machines font un énorme et implacable et irrésistible système de critique, de destruction, qui a germé dans notre sein et qui nous ronge.
Mais une légende comme celle de la machine que je viens de te dire ne m’aide pas assez à composer l’incantation dont j’ai besoin, où veut entrer toute mon angoisse, contre mon époque glissant de mes doigts, vertigineuse. C’est de toutes parts une dérobade, une fuite, comme une allusion vers quelque chose que je sens peser derrière la paroi de mon esprit mais qui n’a point de nom dans ma langue. L’homme va mourir, l’homme que nous avons conçu, aimé, loué.
L’AUTRE
Je vois bien s’avancer de toutes parts un génie qui nous est étranger. Mais il entraîne de grandes beautés. Il est vrai que ces beautés sont plus célestes que terrestres, qu’elles sont tracées par une promptitude silencieuse, qu’elles appellent une intuition instantanée, de plus en plus indicible, de plus en plus inarticulable.
MOI
Pour moi, cet avenir c’est la fin, puisqu’il ne prolonge rien de ce que nous appelons humain. Toutes les valeurs dont nous vivions disparaissent. Ce système du monde qui se composait dans les entrailles mentales de l’homme, va s’anéantir ; c’est la toute prochaine péripétie du roman cosmique. Nous ne serons plus là, dans huit jours, pour voir l’épisode suivant. La vie universelle continue : des cendres de l’homme elle crée un être nouveau. Pour cet être nouveau il y aura des valeurs nouvelles. L’appréciation de ces valeurs fraîches nous échappe complètement, elles signalent un monde qui nous est tout à fait étranger, hors du régime humain, hors de la sphère terrestre. Silence de cinéma sans musique. Cependant l’énergie que je tire de la Terre ne peut nourrir qu’un espoir, un désir, un vouloir humains. Je ne peux former d’autre souhait que de perpétuer ce que j’aime. J’ai donné tout mon amour à ce que je connais. Je ne puis remplacer ma raison de vivre par ma raison de mourir. Si l’humain meurt, au moment où il meurt que m’importe cet univers qui va se nourrir de la dissolution de nos chères, de nos belles catégories ; je souffre trop, je passe la main. Si d’autres de mes frères ont la force, cessant d’être des hommes, de tirer une joie de l’atroce enfantement, tant mieux pour eux. Je vous salue, anges ou démons.
L’AUTRE
Abandonne cette vue borgne que l’évolution à venir ne consistera qu’à épuiser les prémices que tu discernes dans les faits actuels : dans l’état présent germent des causes mystérieuses qui engendreront des conséquences inattendues. Tu ne peux condamner sans recours un futur qui ne te réserve que des surprises. Tout peut être changé d’une minute à l’autre par une découverte. Et par exemple, cette époque de la machine où nous nous débattons peut être terminée d’un instant à l’autre. En tout cas tout nous engage à modifier une conception de la vie et de la beauté à la fois trop stable et trop périssable que nous tenons de la Méditerranée, région qui n’est pas hantée par les tremblements de terre. Ne soyons pas fétichistes, n’attachons pas tout notre intérêt à une statue de marbre cassable, à une machine que la rouille menace ; corrigeons l’exemple grec par l’exemple japonais : apprenons à renouveler la beauté chaque matin avec un peu de papier et quelques petits bouts de bois.
MOI
Oui, certes, songeons que les civilisations sont périssables, préparons-nous à lever le camp, jetons du lest, accrochons-nous au principe vivant. Cette planète même se dérobe sous nous. Alors, allons jusqu’à l’exemple de l’Indien qui, entraîné aux plus riches méthodes de dépouillement, s’accorde mieux que nous à une destinée de déluges et de collisions astrales…
Non, je reviens me réfugier près de cette statue de marbre, immobile pour une heure dans un parc qui invinciblement retourne à la brousse. Je ne puis penser autrement que je fais. L’avenir, je ne puis le composer que des traits que je vois à aujourd’hui qui me montre le visage d’agonie de tout ce qui m’est cher. Je n’ai pas le cœur dur d’un démiurge.
L’AUTRE
Mais si tu gardes dans un coin de ton esprit cette idée que les choses ne tourneront pas inévitablement comme elles en ont l’air, tu seras obligé de tenir ton jugement en suspens, tu ne pourras pas t’abandonner tout à fait au pessimisme que tu préfères, et tu te garderas ouvert à d’autres hypothèses que des ruptures totales d’équilibre. Et l’homme ne finit pas plus qu’il ne commence, et rien ne s’est jamais arrêté en lui qu’on puisse fixer d’un mot. On ne peut pas dire : ceci est, a été et sera l’homme. Car, depuis qu’il existe sur cette planète un mammifère érigé sur ses deux pieds, il a déjà renouvelé plus d’une fois, pièce à pièce, toute son armature spirituelle et l’intime même du métal dont est faite cette armature. L’idée de la permanence des formes, sous ce crâne, ne peut subsister qu’à l’abri de l’ignorance. Le domaine cultivé par l’histoire, jusqu’hier, était assez étroit pour que l’homme rationnel pût se persuader que la terre ne pouvait produire d’autres fleurs mentales que celles dont il chantait, ces temps-ci, les couleurs toujours renaissantes et toujours pareilles. Mais voici que la préhistoire déborde de sa jungle irrésistible notre petit jardin. La préhistoire brise l’homme historique comme la considération de l’inconscient brise l’homme psychologique.
Pour moi, j’incline à me confier au flot à l’exemple de Christophe Colomb. Bientôt apparaîtront des choses nouvelles, terres ou étoiles. Nous leur donnerons un nom humain, ou bien les anges nous souffleront les termes ineffables qui conviennent à ces surprenantes Amériques.
MOI
Non, l’homme, c’est une espèce terrestre ; il y a un point d’épanouissement pour chaque espèce qu’elle ne peut dépasser. Au delà, c’est la mort : peu importe ce qu’est la mort et si sous d’autres cieux cela pourrait s’appeler la vie.
L’AUTRE
Et tu crois que l’humanité actuelle a dépassé ce point et s’engage dans la vieillesse. Alors, ton pessimisme est absolu. Il n’y a plus qu’à attendre ce qui pour toi sera vraiment la mort, puisque tu ne veux pas t’intéresser à cet être fascinant qui naîtra à travers la mort, de cette partie de toi-même que tu ne connais pas, qui ne répond pas à ton nom d’homme et qui est pourtant plus vivante que toi.
MOI
L’homme peut, tant que les conditions physiques de la planète ne sont pas changées, échapper à la vieillesse en retournant à l’enfance.
L’AUTRE
Ah ! Je te vois venir. Tu m’amènes à ton idée de la destruction. Aujourd’hui est mauvais, demain est entièrement inclus dans aujourd’hui. Il faut détruire aujourd’hui et hier renaîtra. Derrière le conservateur s’avance le réacteur.
MOI
Oui, pour empêcher la destruction lente que je vois en tous sens, pour arrêter l’évolution pernicieuse, je veux interposer une destruction immédiate, totale, qui ramène l’histoire à ses débuts.
L’AUTRE
Les débuts de l’histoire ! Mythologie d’enfant.
MOI
Ainsi serait sauvé et restitué l’humain. Ce qui est la souche, ce qui permet les fruits et les fleurs et les feuilles, l’animal et l’enfant. Il faudrait que les vertus renaissent. Il y a quelque chose sous le ciel que j’appelle toujours, c’est la fraîcheur du sang. Sentir que la sève des feuilles coule directement dans les veines de l’homme : ne pas laisser les lèvres de l’homme se dessécher loin du sein de sa nourrice. Que ne ferait-on pour qu’un sourire de jeune homme refleurisse quelque part sur cette planète qui a besoin d’être fumée. Il y a quelque chose que je veux maintenir à tout prix. L’idée du salut de la ruche par une certaine restauration qui serait une conservation profonde, me relance toujours.
Cet instinct de conservation s’attache à quelque chose de plus en plus général. Il ne s’agit plus de maintenir le Français, ni même l’Européen, mais l’Humain. Maintenir l’humain, faire en sorte qu’il y ait encore longtemps une expression humaine du monde, par des chants et des prières, des amours, toutes sortes de fabriques.
Car nous ne voulons pas encore nous perdre tout entiers en Dieu. Faits de la boue de cette planète, nous ne pouvons concevoir l’activité spirituelle que selon une morphologie inhérente à cette boue. C’est pourquoi je m’effraye devant le tour actuel des choses qui a l’air d’aller à une abstraction destructrice de toute variété capricieuse, de tout modelé délicat. Je ne puis encore renoncer à ce qui m’a sauté aux yeux, au plus caractéristique de l’effort des hommes : découper les choses avec des instruments, les surprendre et les précipiter dans des formes qui sont plus souples et plus résistantes que les choses.
C’est pourquoi quelques hommes isolés dans le monde moderne, en Amérique, en Asie, en Europe, épouvantés des déficiences aux proportions continentales que ne masquent pas les faibles constructions qu’élève de toutes parts le consortium de ces forces égarées que nous nommons au hasard : Démocratie, Capitalisme, Agnosticisme, Machinisme, Communisme, songent à rompre cette faible course, et ne s’effrayent plus du mot de destruction. Ils ne reculent pas devant les moyens désespérés : armer les fous, les brutes, ces millions d’ennemis que l’humanité renferme dans son sein. Destructions matérielles dans un monde qui n’est plus que matériel.
L’AUTRE
J’ai horreur de ces rêveries de promeneur placide qui tout à l’heure va retrouver son cabinet à la même place. Nous avons fait la guerre. Voilà qui nous a guéris des utopies, voilà qui nous a restitué le sens d’une certaine mesure : nous savons que l’idée est un acte et un acte de la douleur. Je demande sur quelle galère tu embarques l’humanité et quelles souffrances manœuvreront les rames.
Et je veux qu’ils réfléchissent, ces destructeurs, s’il s’en trouve, sur ce qui en eux est susceptible d’être détruit. Que changerions-nous si nous étions dans les conditions les plus efficaces pour tout changer ? Je ne puis me maintenir dans les vues de l’esprit, je découvre la platitude des événements.
Donc, on détruit l’économie : au diable les banques, les usines, les chemins de fer. Plus d’argent. Plus de presse. Enfin les hommes respirent, ils ne vont plus au bureau, ils quittent les villes…
Car c’est bien cela, n’est-ce pas, que vous voulez ? Votre effort ne peut aboutir qu’à cela. Votre passion pour ébranler le monde présent devrait être si violente qu’elle ne pourrait moins faire que le briser. Ou bien alors c’est un effort modéré, qui veut en prendre et en laisser, mais qui alors s’amortira et se confondra avec les autres compromis. Le communisme en Russie, parce qu’il n’a point rétrogradé à la horde, rejoint l’américanisme, un idéal de production de fer-blanc.
MOI
Oui, ce rude dilemme : un réformisme rafistoleur, équivoque, souffreteux, ou un anarchisme incendiaire qui seul puisse relancer le feu des âmes.
L’AUTRE
Mais si nous en venons à ces cendres et à ces décombres, recommence la nécessité du pain et du toit. Si l’appareil présent de notre civilisation est détruit, je me représente que nous retomberons à un stade champêtre dont je crains qu’il ne ressemble à celui que nous avons connu pendant la guerre et dont nous étions fort empêchés. Faire le feu, réparer sa chaussure, attendre la pitance, à son tour, la gamelle au poing : les hommes ont toujours souhaité de se débarrasser de ces rites préalables. Pourtant, si l’on détruit la machine, c’est à quoi on veut revenir. Or vaut-il mieux gagner son pain en bêchant quelque jachère ou en bricolant huit heures dans un bureau ?
Tout l’effort humain tend à remplacer les coups de bêche par les huit heures de bureau. Tout ce qu’on peut maintenant espérer c’est diminuer les heures de bureau, ouvrir les fenêtres du bureau.
Les machines sont terribles, manquent de nous perdre, mais nous ne pouvons échapper à cette alternative : vaincre par elles ou périr par elles. Il faut que l’homme surmonte la machine, mais la détruire nous ferait seulement retomber dans les précédentes servitudes. Pendant des siècles, l’homme a été l’esclave manuel de l’instrument. Pourtant l’instrument était son libérateur de plus anciens ennuis. Certes, il avait une vertu que n’a pas la machine ; c’est avec l’instrument que l’homme a créé la beauté. Mais tant pis, il faut que, par la machine, nous atteignions à une zone inconnue de la beauté, que nous donnions à la machine la souplesse de l’instrument.
Déjà je vois autour de nous, parmi la constante et adorable imperfection, à travers l’épaisseur de la vivante laideur, surgir des beautés neuves et déroutantes.
Il se peut que l’art meure, après la religion, et même l’amour, après la guerre, mais peut-être d’autres expériences se préparent, sont en cours déjà. Tant pis pour ceux qui manquent d’y prendre part. L’aventure mondiale est bonne dans toutes ses parties. Toute une allègre disponibilité va en moi contre la thèse radicale du conservateur qui professe que l’activité de notre Espèce ne peut se produire que selon un type déterminé et permanent. Les règles, même les plus évidentes, comme l’amour et la mort, ne peuvent empêcher l’entrée du nouveau. On peut imaginer, sous le signe de Malthus, la planète de demain supportant des habitants raréfiés, avec peu d’abondance séminale, qui se renouvelleraient sans plus user de l’institution de la famille et de la monogamie, et ne recevraient, dans une longévité aseptique, qu’une mort plus lente. Mais pourtant ces hommes connaîtraient peut-être une autre vitalité que celle dont nous rêvons selon des modèles généralement transposés du passé dans le présent. En combinant les sports, on ne sait quelles drogues, d’anciennes disciplines ascétiques retrouvées et d’autres ingrédients moraux, ils se fabriqueraient une sérénité ou une frénésie.
MOI
Il est vrai. Que serait cette fureur que les mouvements de mon songe de destruction lâcherait sur cette planète, si fascistes et communistes, entraînés les uns contre les autres par le même idéal atroce, nous broyaient tous dans leur étreinte délirante et que nous nous réveillions un beau matin dépouillés de tout notre fragile bagage de livres et de machines après quelque nuit où le cyclone de la colère, parmi les avions bombardeurs posant sur le toit des civilisations le pied d’éléphant d’une tonne de mélinite, aurait pulvérisé dans les esprits les formules de la science et de l’industrie ?
Des flots de sang ne changeraient rien. J’espère dans le bain de sang comme un vieillard acculé à la mort.
Pourtant, il y a une chose dont je ne mets pas en doute l’efficacité, c’est la passion. Qu’y a-t-il d’autre au monde que la passion des hommes ? Et que peuvent-ils faire d’autre que d’exprimer la passion par les coups ?
Et qu’importe qu’ils détruisent ce qui par instants nous offre encore le sourire enjôleur d’une longue beauté. Qu’importe qu’ils n’ouvrent la voie qu’à des accomplissements ignominieux, plus médiocres, que toute cette médiocrité qui nous accable. J’aime l’écume, elle fait un irrésistible blanc en haut de la grande vague pure, qui casse si bien les reins.
Mais à chaque émotion, quel immense cloaque déflaque de sous les civilisations. Quelle lie de vieilles défaites attend toujours son heure misérable au fond de toutes les cités. Nous avons déjà cette perpétuelle Jacquerie inerte des paysans. Que sont les paysans ? Quelle déchéance macèrent-ils pendant des siècles au fond de leurs chaumières ?
Fascismes étriqués, communismes bafouilleurs, surréalismes hystériques et vous mystiques éperdues qui vous élèverez demain sur une Amérique épouvantée soudain de sa platitude, vous êtes de faibles signes avant-coureurs d’une faiblesse terrible.
Où est le sang ? Où est la pureté du sang ? Que sommes-nous, les hommes ? Y en a-t-il un seul parmi nous qui soit égal à nous ? Dans quel dédale d’hérédités perplexes, de malencontres, d’oubli, d’avarice se perd la destinée de l’Espèce ?
L’AUTRE
Peut-être ne ferons-nous pas naufrage en définitive sur cette planète dans le déluge de nos excréments, mais les meilleurs, d’un coup de reins enfin heureux, s’élanceront plus loin que ces étoiles trop proches, trop connues.
Entrée des girls : huit d’un côté, huit de l’autre, deux rangs, huit files. La discipline de gymnase a brisé, un à un, tous les muscles, tous les os. Un rythme implacable, le coup de crosse d’un sergent, a mécanisé ce petit bataillon. Une, deux, par file à droite, par file à gauche.
Ces peuples n’aiment pas l’individu. Ils se réjouissent de toute réussite qui passe comme un tank. Les Français regardent, s’étonnent et tournant l’œil de droite et de gauche, voient le monde entier approuver ; alors, plutôt que de retourner à l’Opéra, ils restent et applaudissent.
Danses de barbares très blancs d’où sort une esthétique de cheval de course. Pourtant, ce sont des femmes. Oui, ce sourire. Mais c’est le même au numéro 7 et au numéro 11. Non. La troisième est plus jolie que la neuvième ? Je ne la vois plus, ce n’est plus la même. Impossible de se fixer. École perfide du désir. Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là. Toutes ensemble, aucune.
Entre le couple des célèbres danseurs.
Signes vivants et abstraits, terrestres et sidéraux. Signe noir, signe blanc.
L’habit noir de l’homme ; le vêtement de peau de la femme.
Elle est une longue ossature mince, ajustée par des articulations brisées, des muscles serrés. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, elle est à la mesure exacte de sa peau sèche.
Longues jambes, longs bras ; épaules un peu hautes, larges, droites ; jarret sans graisse, cou mince malgré tout, mains parcheminées. Je ne cherche pas ses seins. L’ampleur prévue pour ses hanches, ce secret dessein elle l’oublie encore dans ce premier élancement de jeune fille qui voudrait durer longtemps, si longtemps.
Son visage est le lieu d’un drame sobre, d’une lutte farouche, qui sera brève, entre le grand air, le grand dieu qui l’enveloppe aux heures d’échappée, de course et d’effort, qui alors bat d’une aile dure ses joues, et la série des sournoises influences : la nuit blanche, la macération du fard, la peur de manger de la viande, le manque d’amour, le désir, l’amour manqué.
Mais je l’invente, je n’ai pas vu ce visage ; car ce corps n’est qu’un jet, et dans la poigne de l’homme, du partenaire, une arme de jet.
Lui ? Qu’il enlève cet habit, à la queue anachronique. Des revers, aux reflets contenus, en font pourtant sa légère armure. Un art illusoire, exquis, fait d’effacements de plus en plus raffinés et exsangues, dernière étincelle tirée, au fond d’une officine enfumée de Londres, du génie de charbon de l’Anglais, s’achève dans cette géométrie délicate, aux volumes étirés. Sous ce frac fragile, gaine à peine palpable de drap fin, doublé de soie ténue ; au-dessus de ce pantalon, à la longue tuyauterie plate, et de ces souliers qui enveloppent d’un cuir froid et lustré un paquet de muscles en feu, sans cesse tendus et détendus, le buste est encastré dans le linge blanc. Gilet, plastron, perles. Neige et charbon.
Il est des détails infimes et déchirants : ce col, cette cravate, drôles de petits morceaux. Ainsi voilà où ils en sont venus : cette réduction jusqu’à l’abstrait, l’os gratté jusqu’à n’être, décharné, perdu, qu’une pièce de squelette. Ce col, ce lambeau, mais nettement découpé, raidi d’empois, tout ce qui reste de l’abondance florale des tissus sur le corps humain, du bouillonnement de la soie et de la dentelle. Le fruit desséché va laisser tomber un noyau nu. L’homme commence par la prospérité, le luxe, puis il finit.
Elle. Quel petit tas, tout à l’heure, que cette robe, cette petite culotte, ces bas, que cette poignée fluide, sous un grand amas de perles et de diamants. Elle sera alors plus vêtue, de poudre, de fard, et de sueur enroulés l’un dans l’autre.
Le camouflage héraldique de l’homme et la nudité savante de la femme, ces extrêmes simplifications n’aboutissent pas à la simplicité. Ces oripeaux, à peine plus étendus que le chèque qui les paye, ne semblent faire qu’un preste accent sur le corps. Mais non, ils dessinent une beauté insolite, disparate qui, par une suggestion insidieuse et foudroyante, entraîne l’œil loin de la beauté de ce corps, fait rêver le désir dans des détours aussi circonflexes que la fumée des cigarettes.
Mais ces deux constructions d’étoffes et de gemmes — poil court ou épilé — dansent. Femme claire, issue de la poitrine d’ange de l’homme sombre. L’éternelle chanson a repris. Ce sont d’abord quelques envolées, une esquisse assez ample. Mais le rythme les presse de toute part et les encadre ; comme un inexorable tir d’artillerie, les notes d’une mélodie atroce tombent autour d’eux, cinglent leurs jambes, lacèrent leurs bras, rompent leur échine. Cette chanson furieuse va tout épuiser, elle ne dit plus rien. Par une série de hachures hâtives et décisives, elle ne rappelle des chants plus longs que pour les anéantir. Une bestialité rudimentaire et instantanée de rut et un ascétisme, conclusion correcte d’un épuisement méthodique, se rencontrent.
Cela se fait plus intense, jusqu’à une vibration immobile. Extase moderne, où le nègre donne le surcroît de son rien surabondant, où le blanc perd tout. Réminiscence de tout, oubli de tout.
Deuxième entrée des girls.
Cette fois-ci, je reconnais la septième. Mais je vois bien que j’en distingue une pour échapper à la foule des autres. Et d’ailleurs si je les voyais de près, la perspective changeant, cette septième rentrerait dans le rang, pour qu’une autre en sorte. A moins qu’aucune, je souhaite qu’aucune ne… Au moins je serais débarrassé de ce lot-là.
Des femmes nues, encore des femmes nues.
Femme, tu uses ton prestige.
Il vient un moment dans une revue à grand spectacle où l’air de la salle change. Le public attend quelque chose de différent de ce qu’il a vu jusque-là, et quand le rideau se lève, le vent qu’il fait devient frisson. C’est que le pillage bestial de l’Espace et du Temps, de la Nature et de l’Histoire s’interrompt, on revient à l’humain, et la foule a le trac pour la grande vedette qu’elle aime, qu’elle va revoir, qui va feindre encore le vieux jeu de l’âme individuelle, et expliquer le cœur. La scène est vide, dans ce vide se compose le silence d’un culte. Un homme ou une femme paraît : les hommes et les femmes, d’un coup d’œil soulagés, reçoivent en pleine figure le sentiment du succès qui les exalte au-dessus d’eux-mêmes et leur fait croire encore à la fiction de leur petit moi qu’ils portent comme un débris de superstition et de magie, un dernier talisman entre le cœur et le foie.
C’est, par exemple, Chevalier. Un grand garçon solide, les épaules un peu tombantes, les jambes un peu arquées. C’est le joyeux mécano, le beau gars de Courbevoie. Voyez-vous comment se noue la réussite ? Son sourire, sa lippe oblique esquisse une asymétrie qu’une épaule et une jambe gauches accentuent et rendent irrésistible.
La foule se repaît d’un visage. Pour elle, ce petit espace est plus émouvant qu’un paysage célèbre : les détails grandis par le maquillage et l’ardente action de chacun, font une évidence dont on ne se lasse pas.
Chevalier est peuple, mais c’est un artiste, il redresse ce qui se perd dans le peuple : une bonhomie qui n’est pas vulgarité. Les hommes et les femmes de talent ne sont jamais vulgaires. Si d’aucuns le prétendent, ne les écoutez pas, ce sont des gens distingués dont la faiblesse est blessée par toute force, qui se vengent sournoisement et lancent leur misérable venin.
Et qu’est-ce qu’une chanson ? Une analyse de sentiments que Chevalier mène avec la pudeur de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’attarder dans les affaires de cœur. Il lui en vient quelque mélancolie qui enveloppe sa gaieté et coupe son ironie. Une sorte de bonté affleure ; elle altère discrètement cette ambition qui a l’air de se contenter durement d’être satisfaite.
Mais assez. J’aime ces séducteurs, mais seulement dans les premiers pas de leur séduction. Par l’abus et la malversation, ils vous obligent bientôt de reprendre ce qu’on était si content de leur donner.
Et en dépit de cette réapparition de l’homme, de l’innocence de ce bateleur qui flatte mon regret toujours mal tué de l’ancienne vie, je reviens à des réflexions maussades. Les comédies et les revues dispensent au gros public la faveur d’entrevoir le train que mène un certain monde qui tient le haut du pavé dans la grande ville, qui fait plus d’éclat que les plus riches et les mieux nés — s’il en est qui peuvent encore naître mieux que les autres — et qui, du reste, se mêle à ceux-ci et à ceux-là de mille façons. Ce monde est celui du plaisir, mais ceux qui le donnent y tiennent la première place : les cabots, les maîtres d’hôtels, les croupiers, plutôt que ceux qui le reçoivent, car ceux-ci sont trop nombreux, trop anonymes. Les gens de théâtre ont pris pied dans l’existence : ils ne se donnent plus la peine de représenter la vie des autres. Ils jouent leur propre vie. Ne sont-ils pas riches ? N’ont-ils pas des autos, de beaux appartements, tous les accessoires qui font croire qu’on est vivant ? Ils reproduisent donc bonnement chaque soir, sur la scène, leurs habitudes de l’après-midi, leurs mœurs confinées d’hommes et de femmes voués à toutes sortes de prostitutions.
On construit partout de nouveaux tréteaux dans Paris et l’on se plaint du médiocre de la marchandise qu’on y débite. Pour se rassurer, on pourrait admettre que ces acteurs et ces auteurs nouveaux accèdent en même temps que ces foules à la vie intellectuelle du théâtre, à la vie de représentation. Sortant de cette masse inculte, ils s’avancent du même pas qu’elle. Il se produit une saturation de plus en plus rapide de la vie par sa figuration à bon marché. Tous les hommes sont gagnés à l’imaginaire. T. S. F. de pauvres.
L’élite ne devrait pas se plaindre de cette vaste et faible migration. Elle n’aurait qu’à demeurer à l’écart de ces déplacements inférieurs. Mais elle descend dans la rue, lasse d’elle-même. Autrefois dans toute la ville, il n’y avait qu’un théâtre, et pour elle. Aujourd’hui, il y en a cent, pour la foule. L’élite ne le comprend pas, suit la foule, confond les lieux, entre partout. Ensuite elle est écœurée de ce qu’elle voit, prétend que tout va mal, jette le discrédit sur tout, se vautre dans le découragement. Mais elle y revient, et de tant de soirées perdues peu à peu se fait le mot d’ordre des nouveaux plaisirs, de plus en plus abâtardis.
Je suis entre la scène et la salle, entre ces deux foules qui se convoitent, qui se ressemblent, qui s’emmêlent, qui s’annulent l’une par l’autre. Je suis là, errant sur la corde raide, entre ces deux pauvres abîmes.
Pourtant, de nouveau, je suis entraîné par un esprit d’adhésion. Mon rechignement de tout à l’heure cède. D’abord, je me moque de moi : tout ce que je disais après le numéro du contorsioniste, n’est-ce point par terre ? L’homme ne peut se contenter de la suggestion vague de la mimique. Il lui faut encore l’affirmation héroïque de la parole ; il est content qu’on pose encore bravement devant lui son portrait. Sa carrière lui paraît encore un tout solide et conséquent dont il attend toujours une imitation nombreuse. Il est plus à son aise devant un acteur qui refait sa vie de tous les jours que devant un acrobate ou un danseur qui l’accable d’allusions à un autre monde.
Tout cela importe peu. Eh quoi ? Où es-tu, songe-creux ? Tu es chez les hommes. Ici on s’ébaubit devant des danses et de naïves allégories semblables à celles dont Le Tasse, Shakespeare, Molière amusaient leurs maîtres. Le music-hall c’est la réunion des plaisirs de la cour et de la populace. On est peuple dans les salons et l’on rêve toujours de s’y encanailler. Versailles et le théâtre de la Foire se rejoignent comme toujours par dessus l’art savant qui occupe les lettrés et les bourgeois.
J’ai vu tout à l’heure une danse percutante, qui soudain a fait bondir sur ses pieds le génie atroce de cette époque.
Et ce charment baladin de Chevalier fut aussi naïf qu’en aucun temps.
Danser, conter des histoires sur les pays du bout du monde, chanter des chansons pour faire rire et pleurer : c’est ainsi qu’on arrête un instant les hommes. Allons, un effort : de ma part, plus de confiance ; de la leur, un peu d’audace. Qu’on achève de se débarrasser ici de tout ce qui vient d’une civilisation finie. Nous ne pouvons plus rien tirer que du rudimentaire. Décadence ou renaissance ? Appelez cela comme vous voudrez, ce rythme dur et guerrier, la danse de la clairière ou du village, cette ébauche de comique et de tragique par un saltimbanque devant un attroupement de brutes étonnées. Assez de paroles : bouches cousues si ce n’est pour un chant d’enfance. Assez de gestes : seulement des mouvements utiles. Assez de décors, de nuances : un fond qui s’efface pour que sur sa pureté la machine humaine puisse inscrire ses significations élémentaires. Une musique qui soit l’ordre d’un chef. Nous sommes promis à une ère de sévérité. L’homme d’aujourd’hui dans un sursaut a remis le doigt sur la ligne inflexible de la tradition éternelle et énigmatique.
Mais énervé, fasciné, il n’ose écarter son regard de cette génératrice pure, droite, virginale.
Ne demande pas que l’invention, l’audace, le risque courbent encore le motif, le fassent fleurir, le compliquent. Le souvenir généreux de l’abondance, il faut que tu l’étouffes.
Ils s’en vont, les hommes avec leurs femmes, les femmes avec leurs hommes. Leur hâte décourage celui qui aime la beauté, car il voudrait qu’aucun mouvement ne se défasse sans avoir laissé mûrir son rythme. L’enchantement cesse tout à coup. C’est une atroce cassure, c’est une blessure de plus à leur âme, mais ils ne la sentent pas. Ils tournent le dos aux acteurs, ils leur infligent un oubli brutal. Ils se bousculent autour des vestiaires, dans un esprit de concurrence mesquin. Ils emportent en triomphe leur parapluie. Puis-je jamais cohabiter avec cette partie de moi-même qui fait une figure pareille à ces figures-là ? Dehors, ils vont se disputer les taxis et les autobus. Les opulents dans leurs Rolls iront dans d’autres lieux publics se repaître encore de chaleur vulgaire. Les poches pleines, ils s’affublent d’arrogance, mais ils donnent deux sous à quiconque ne les laisse pas seuls et ce sont eux les mendiants.
Traînent entre les fauteuils qui s’assoupissent vannés, des papiers poisseux, des fleurs sales, les ordures du troupeau.
Me voilà seul. J’ai perdu les hommes.
Je n’ai guère eu pour eux, pendant ces deux heures, que mépris et haine. Est-ce que le secret de ce lieu, comme de tant d’autres lieux, m’a échappé ? Je ne sais pas aimer. L’amour de la beauté est un prétexte pour honnir les hommes.
Il est impossible que tout un fragment de l’Univers soit si faible, si laid ; ou bien se prépare, au cœur de sa dissolution, quelque chose de fort et d’inconnu que je dois découvrir et aimer.
Pourquoi aucun ustensile, aucune femme, aucun plaisir, aucun travail ne me paraît un achèvement, autour de moi ?
Il y a en moi une faculté d’admiration qui veut trouver des objets qui l’assouvissent entièrement. Si l’un de mes amis donne une fête, la réunion des beautés et des talents, la musique, les danses, l’ornement des salons, tout doit être tel que cela se pose aussitôt dans un plan éternel, sans attendre l’agrément du souvenir. Je veux que cette soirée me poigne du sentiment qu’elle est une minute parfaite, un délice qui a droit de cité dans l’éternel ; car les minutes parfaites sont éternelles. Tout ce qui, autour de nous, prend l’apparence de la vie ne vit pas réellement : mais ce qui est assez réussi pour mériter qu’on dise que cela existe, cela est déjà indestructible. Il n’y a que deux choses : le néant de ce qui n’est point et l’acuité de ce qui est.
Je sens l’éternel, tissu dans le moindre texte de la vie humaine. Mais pourtant, — est-ce ma faute ou celle de mon époque ? — à tout moment rien ne me paraissant achevé, tout me paraît manqué.
Est-ce que je ne tombe pas dans l’erreur la plus rabâchée ? Je voudrais me voir la laisser à d’autres. Je méconnais mon temps, à cause d’un simple effet d’optique qui leurre toujours les hommes. Parce qu’on a toujours le nez sur l’ouvrage, on ne peut prendre la vue d’ensemble qui en assurerait la jouissance. L’œuvre qu’accomplit un groupe d’hommes reste toujours en-deçà de leur désir, ainsi elle ne leur paraît qu’une étape sur la route vers autre chose. Mais pour ceux qui viennent après eux, cette œuvre mûrit à vue d’œil et prend tout à l’heure une valeur complète, absolue, éternelle. Je ne peux pas avoir le sentiment du définitif, grâce à Dieu, mais ne puis-je connaître, de temps à autre, l’ivresse de l’intense ?
Quand, après plusieurs jours de travail je m’en vais au garage et que je retrouve ma voiture, je touche une certitude. Pourtant je traîne toute la semaine à Paris, protestant que la communauté de mes contemporains ne produit aucun objet ni aucune forme de vie qui me remplisse, qui puisse prétendre à s’incorporer à moi, je veux dire au plus haut, au plus exigeant de moi-même. Ce mécontentement va avec l’éloge hasardeux d’autres époques. Je suis las de cette routine.
Ce matin, pendant que j’étais étalé voluptueusement sur le dos et que, ventre à ventre avec cette bête d’acier, et prenant soin que rien ne dût embrouiller les mille traits précis dont était fait, une demi-heure plus tard, son élan entier sur la route de Rambouillet, je voulais me défaire de ma plainte.
A quoi me sert cette voiture ? A aller d’un point à un autre. De là à conclure qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin et à la jeter au rancart avec tous les engins que produit notre temps, il n’y a qu’un pas que j’ai fait tous les jours pendant des années. Mais maintenant si je me demande : à quoi servait à Léonard la Joconde ? A quoi servait au Christ de revenir à Jérusalem pour s’y livrer à ses ennemis ? A aller aussi d’un point à un autre. Et pourtant ces mouvements ont fixé à jamais quelque chose, quelles que soient les destructions temporelles qui menacent ce canevas de toile ou ce souvenir installé dans la tête d’une race mortelle.
Le rendement de mon auto est un chef-d’œuvre. Ma course de ce matin à Rambouillet où j’ai battu tous mes records est un acte suffisant qui épuise toute la puissance, comme le geste inaltérable du coureur de Marathon. Je me demande de quoi je me plains.
Si je m’obstine à me lamenter, il faudrait alors que je finisse dans une flamme intrépide, dans une fumée obscure ; il faudrait au moins que je ne rate pas la mort, moi qui aurai raté la vie. J’aurais été de ceux qui toujours réclament l’absolu, mais c’est en vain qu’il aura partout éclos, comme une fleur modeste, sous mes pieds d’abstracteur distrait. C’est le grand crime, la grande erreur qui ne peut être lavée que dans le jet du sang ; et du sang quand il est encore chaud, et non pas quand déjà l’âge commence de le refroidir.
Comment pourrais-je haïr sans un sophisme de ma lâcheté, ce qui respire de ma respiration même ? Ce qui me déçoit, pourquoi est-ce que je me bute à croire que c’est mon époque, alors que c’est quelque chose de la vie qui a toujours affligé les cœurs frêles et bandé les cœurs capables ?
Mais sans doute, mon sort est de travailler à mon temps et de ne pas le connaître, de refuser aujourd’hui pour que, par mon office aveugle, demain soit fait, et mourant dans la déception, après mes six jours de labeur hargneux, je n’aurai pas de septième jour pour me reposer et avouer que ce que nous avons fait était bien la destruction du néant, l’accomplissement du réel.
Je suis jeune, je suis fort, chaque journée s’ouvre comme une fameuse chance ; les femmes nous veulent encore du bien. Mais cette grande semaine, ma jeunesse, a glissé comme une lettre à la poste que je me suis envoyée à moi-même et que je n’ai jamais reçue. C’est que je ne suis pas un homme libre. Or la liberté ne s’acquiert point, pas plus que le pouvoir de l’amour. Je n’ai pas de nez, je ne sais pas flairer la vie.
C’est pourquoi je suis là, dans ce Paris, consterné. Je me console en me disant que ma consternation va devenir une rage dangereuse ; mais je ne suis qu’un annaliste maussade. Que ne suis-je plutôt un dictateur qui tape comme un sourd !
Dès mon enfance, pourtant, j’avais le goût de considérer l’emménagement du futur dans le présent, mais je laisse passer sans la toucher, pour la faire chair, cette image qui devrait me plaire entre toutes, que fait le monde de mes jours. Je suis là, comme débarqué, comme tombé d’une vieille lune ; là, au milieu des hommes et des femmes. Ils ne me paraîtront aimables qu’à mon lit de mort. Mais alors quelle palinodie, quel regret de ne les avoir pas serrés sur mon cœur, ce soir. Au fond de l’Afrique, cependant, quand j’avais la fièvre, j’avais trouvé que je les aimais. Alors j’étais un garçon facile.
L’Europe est couverte d’églises et de châteaux décrépits, emmêlés d’usines, sales chantiers, informes labyrinthes où des équipes d’horlogers égarés poursuivent un grand système mécanique sans queue ni tête. L’Europe est comme l’Asie couverte de temples et de palais bâtis sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce grand continent, depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique, on a cessé de construire, autant dire sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et personne au fond de son cœur ne s’y trompe.
Les Européens se sont mis à adorer les ruines.
Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés des ruines. Depuis que les belles maisons avaient commencé de s’effondrer autour de la Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en ramasser les morceaux, et les tournant dans leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre essentielle.
Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils surent voir dans ces choses assassinées par le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, et qui protestait d’une voix ardente.
Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses étaient les plus récentes, les plus menteresses. Car du cycle des Grecs et des Romains, la dernière saison, décadente, avait recouvert les saisons antérieures presque partout et de ses monuments énormes elle écrasait l’étagement exquis des conquêtes de l’adolescence et de l’âge adulte.
Mais ces indications faussées, nos ancêtres les redressaient et leur génie recréa le monde, redonna un visage humain à la Terre qui avait brisé son miroir.
Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force pour transfigurer ce qui s’offre à leurs yeux, mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les ruines pour elles-mêmes, pour les effets que les siècles y manigancent. Le hasard déchaîné brise les ensembles, découpe et met en relief quelques morceaux ; il les édulcore, il les enduit du fard de la patine. Là-dessus les hommes se pâment ; ils hument avec délice les approches de la mort ; ils se complaisent aux jeux d’ombres qu’elle fait quand elle descend sur la vie.
Charme immonde des ruines, amour de vieillards.
Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils montrent, ils vantent la force qu’elles évoquent comme si elle était la leur. Mais elle ne leur appartient pas plus qu’aux Américains dont la plupart ont quitté nos pays vers le temps où l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise.
Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà été vécu. On raccommode. Ses églises sans Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les indique comme des joyaux aguicheurs sur son vieux sein. Et les Américains, nos frères prodigues, qui ont tout laissé tomber, qui sont partis pour saccager l’autre partie du monde, emportant ce qu’il y avait de plus brutal dans notre brutalité, ils reviennent, l’argent du défrichement dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant nos bibelots et ils les convoitent comme des talismans. Talismans dont les uns et les autres, Européens et Américains, espèrent qu’ils assurent la conservation de l’Esprit.
Et comme les Européens sont pauvres, — car ces vieilles gens, pris de fureur sénile, cassèrent tout chez eux, l’autre année, et maintenant ils crient famine, — ils ont trouvé un moyen de tirer profit de leur superstition et de celle des autres. Un reste d’orgueil les empêche de vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, ils ne peuvent pas les vendre en les déracinant, les mettre au clou comme d’autres bijoux de famille. Mais ils en tirent un revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, ils vous font entrer, tristes Américains sans âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre.
Les ruines sont le matériel d’exploitation d’une immense industrie ignominieuse, la plus bestiale des mercantes, la prostitution qui mieux que toute autre à l’heure actuelle détraque les organes intimes de l’humanité.
Les destructeurs de toute cette décrépitude, s’il nous en tombe de la lune, seront de pauvres conquérants, de sobres pillards. Les trésors qu’ils disperseront sont maigres, déjà fanés, depuis longtemps dépouillés de leur destination. Mais quel petit plaisir de propreté maniaque — et quelle sombre joie — ce serait de voir balayer tous ces musées, autant que de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes bazars de riches, en même temps que ces Deauville et ces Monte-Carlo, cette Venise, cette Tolède, tous ces bordels de l’Occident.
Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des musées : les Américains, parce qu’ils ne se nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, s’ils veulent, nous enverrons encore des bateaux remplis de tableaux, de statues de toutes les époques et par-dessus, Notre-Dame ou le Colisée. Peuple mort, fait du plus mortel de notre mort.
Mais ils se sont eux-mêmes découvert des ruines. Les débris des Aztecs et des Mayas, ils les brandissent comme les trophées enviables de la mort.
Et les océans ne se sont répandus que pour cacher d’autres épaisseurs de civilisations crevées. Le globe entier est un cimetière de pierres taillées.
O printemps, reviens aussi souvent que tu peux et amoncelle tes verdures sur les vestiges de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes pourritures. O saisons, vous qui faites les ruines, défaites-les aussi.
Vieillesse de l’Europe : Italiens ardents et vides, Espagnols oubliés, Français anesthésiés, Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés dans la glace, Allemands abrutis de travail, Jeunes Slaves nés trop tard dans un monde trop vieux.
Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire, dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les abstraire.
Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.
Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu de parents, pourris d’enfance.
Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie.
Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la planète.
L’Europe et l’Asie : deux tas de vieilles disciplines morales, religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu.
L’Amérique : je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes : charbon, pétrole et autres matières.
Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et pervertie ? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de Pékin et de New-York.
Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire, toute usée.
C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de l’épuisement successif de filons dispersés.
Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de réserve. Les effectifs, fourbus sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de nouveaux croisements : l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé sur le sol ; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne reçoivent plus le printemps.
L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux : architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts individuels : peinture, littérature.
Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.
Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire ; peu à peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le passé. Tout devient imitation ; les tentatives révolutionnaires imitent plus que ne font les efforts de conservation.
Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives. Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne s’évanouit pas ? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication, indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que des dégénérés.
Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son alternance.
L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont que des moments et des fragments ; elle se dérobe dans un fond plus obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et de la mort.
Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence est aussi vaine que celle de progrès.
Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire : nous devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques. La génération vivante est la génération aînée par rapport aux générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des âmes hors du temps ! Il nous faut prendre une résolution contre le temps. Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses.
Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait, néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt.
Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait selon un rythme immanquable.
L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons étaient des déesses, des immortelles.
Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une planète qu’une forêt.
Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer. Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée entre les étoiles.
Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de l’observation de ses propres habitudes ; le chant de joie qui s’élève en lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les saisons, revenir sur lui-même ; la consolation dont il s’enivre de nourrir de ses cendres le regain de ses semblables ; le patriotisme planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche, et jonche le sol comme un squelette algébrique.
Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière. L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis cède à la puissance des sables.
Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme.
Eh bien ! je rebondis encore : meure l’Homme, vive le monde !
Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière l’horizon affaissé : peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins. L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne meurt pas.
Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent les cités, les arts : l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe l’Homme, l’Esprit demeure.
Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude. Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre pourrissement, nous est retiré.
Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie, d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu.
Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement. Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte, regardez ce que c’est : le mouvement de mon bras.
L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques, mécaniciens, praticiens.
Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir, comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique ? Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort ? Créez une statue d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse qu’ailleurs est l’éternel.
Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail, quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone.
On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas ?
Cette danse ! Cette chanson ! Est-ce que cela a jamais été plus parfait ? Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys, et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie noire. « Tout cela va finir », cette sentence est une noix vide.
Je veux chanter un chanteur, mécano à Courbevoie et deux danseuses venues de Cracovie ou de New-York. La vie se fait de ces mille rencontres que vous voyez.
Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit sec me fait baisser les yeux. Cette ville pourtant est un rêve. Quand m’abandonnerai-je enfin au rêve que fait cette ville ? Avant de mourir tout à l’heure, je voudrais embrasser cette vie que nous aurons vécue. Elle nous plaisait pourtant. Il fallait savoir la prendre comme toutes les vies qui ont jamais été offertes aux hommes.
Il y avait les autos, les avions, ces jolies bêtes que nous domptâmes, les ayant tirées des limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez bien que notre imagination n’est pas épuisée. Les limbes sont là, grandes ouvertes à côté de nous, peuplées de la multitude des formes. Plongeons les mains dans l’abondance.
Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs fermés aux vieillards. Ce sont nos biens. La jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais regardez-la donc.
Il y avait nos amours, nos voyages et nos amours. Le relâchement des mœurs fit des mouvements nombreux. La camaraderie des hommes et des femmes, on pourra y voir notre temps triste et gai.
Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec Jacques et Léonora. Ce bond jusqu’aux Alpes, puis notre long rire le long de la botte comme un couteau que tire de son mollet un joyeux et cruel et absurde garçon pour frapper il ne sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter ton mari et Léonora ? elle n’en avait jamais eu. Nous étions deux couples, bien séparés par la jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de se prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux qui jouissent le mieux de leur époque parce qu’ils se tiennent à distance et ne la bousculent pas, ne la pressent pas de donner l’extrême de sa réponse, ce qui la fait tourner de l’œil.
Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette vieille mer où l’on vient retrouver le parfum frais d’antiques années qu’on a eues. Nous passâmes en Afrique. Nous étions animés jusqu’au défi, nous voulions que nos ombres s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort.
Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où il n’y avait plus personne sur le golf et où nous lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se fermait ?
Les routes de la terre s’emmêlent dans la nuit, les paysages glissent les uns dans les autres en sorte que la planète est un seul jardin qui s’endort où tous les lits sont bons.
Et même ces soirées de Paris qui me prennent à la gorge, agression du sang. C’est le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui les emporte ? Non pas seulement une guerre de canons. Un homme est toujours prêt à quitter son ami pour suivre une idée qui resserre son odeur particulière comme font doucement les deux cuisses d’une femme. Je me suis trouvé sans amis comme justement je ne croyais plus aux femmes, dont le cœur est néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons sévères, nous nous sommes tournés le dos, parce que des maximes nous hélaient ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. Et un sein qui fléchit sous ma main à jamais façonnée aux caresses me dit vainement le mot faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux fuyards.
Mais pourquoi me priver du monde et de ses pompes astrales ? Le temps est venu d’oublier l’adolescence et les négations vierges. Des palais et des temples attendent par mille marches ton talon durci par le désert, ô prophète aux oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent partout en strophes nombreuses de feuilles. Des dieux pétris de la chair hardie des nébuleuses gambadent çà et là ; attrape-les par un pied et renverse-les sur le sol herbu d’une planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps veille encore au fond des cieux : rien en nous ne peut repousser son invasion.
Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, tu passes la main, avec de grands cris désolés, à un Christ mécontent qui quitte tes savanes pour aller ailleurs conquérir la mort.
Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met des fleurs dans sa barbe. Le temps est-il venu de la pauvreté des saints ? Job, le cul dans les ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira encore ta maison. Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main.
| Le Sang et l’Encre | ||
I. |
— Le Jeune Européen | |
II. |
— Vivre pour écrire | |
III. |
— Histoire d’un roman | |
IV. |
— Écrire pour vivre | |
V. |
— La liberté | |
| Le Music-Hall | ||
I. |
— Une maison sans visage | |
II. |
— Une salle vide | |
III. |
— Entrée en matière | |
IV. |
— Le contorsionniste | |
V. |
— Décadence et destruction | |
VI. |
— Danse | |
VII. |
— L’homme | |
VIII. |
— Seul | |
IX. |
— Les ruines | |
X. |
— Pour en finir | |
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 25 MAI 1927 PAR
L’IMPRIMERIE PAUL
DUPONT, A CLICHY (SEINE)