Title: Aimée
Author: Jacques Rivière
Release date: March 14, 2026 [eBook #78207]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1922
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78207
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JACQUES RIVIÈRE
O femme dangereuse, ô séduisants climats !BAUDELAIRE.
32e édition
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE — 1922
DU MÊME AUTEUR
| ÉTUDES | 1 vol. |
| L’ALLEMAND | 1 vol. |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN-4o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN-18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 10 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1923.
A MARCEL PROUST
grand peintre de l’amour
cette indigne esquisse
est dédiée
par son ami
J. R.
Il était trop jeune encore, trop susceptible de prendre de l’émotion.
La Chartreuse de Parme.
Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un objet de véritable adoration. Avant même que je fusse capable de les désirer, leur regard, leur démarche, les tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble informe et délicieux, où je m’abîmais tout entier et passionnément. Je ne me sentais pas du tout précipité vers elles. Au contraire, elles m’apparaissaient comme sacrées, comme interdites. J’eusse frémi de les approcher. Les mouvements qui s’élevaient en moi à leur vue étaient si violents, si divers, si tumultueux qu’ils se détruisaient les uns les autres et me laissaient sur place.
Quand plus tard le désir vint s’ajouter à mon émotion, il ne l’orienta pas dans un sens beaucoup plus précis, il ne me rendit pas beaucoup plus entreprenant. A douze ans, j’avais une amie charmante, un peu plus âgée que moi. Un jour, en jouant, je lui saisis par hasard le bras près de l’épaule : je sentis sous l’étoffe du corsage la tiède, la douce, la savoureuse élasticité de sa chair : se moque de moi qui voudra, mais ce fut comme si j’eusse touché du feu : je lâchai prise aussitôt.
Et ce n’était pas que l’instinct chez moi fût plus languissant que chez la moyenne des enfants ; il avait toute la promptitude désirable ; il m’eût bien incliné aux mêmes expériences que tous les autres, et d’abord à prolonger cette volupté imprévue. Mais il n’était pas seul ; des penchants plus profonds, plus secrets, plus rares se faisaient jour à sa suite, qui tendaient à le neutraliser. Plus encore que mes sens, mon cœur était ému ; la tendresse l’envahissait avec toutes ses complications ; il me déconseillait de toute sa force le plaisir qui venait de poindre en moi ; il m’en faisait un crime ; il me le reprochait comme un tort que j’eusse commis envers celle qu’il me fallait maintenant, sur ses injonctions, au lieu de tout cela, aimer.
Je me fusse bien plu à épier en moi le progrès de cette douce, de cette gênante petite morsure sensuelle ; j’en eusse appris bien volontiers les suites. Mais je n’étais pas disponible ; d’autres soins, plus difficiles et de moindre récompense, me réclamaient. Toute mon âme formait obstacle avec sa naissante immensité.
Dans de telles dispositions, il était fatal que je misse longtemps à sortir d’embarras et à m’instruire des rudiments de l’amour. Né dans un milieu provincial où les mœurs étaient sévères, je ne rencontrai, tant que j’y vécus, rien qui pût aider ma timidité, ni qui m’ouvrît les voies au seuil desquelles m’arrêtait ma trop grande susceptibilité sentimentale. J’arrivai à Paris sans avoir connu autre chose que de violentes amours rentrées, et la vie d’étudiant que j’y menai d’abord n’étendit pas beaucoup mon expérience.
J’étais terriblement sage, quand j’y pense. Et pourtant quel désir, quelle attente en moi dès ce moment ! Je n’étais pas de ceux que le travail intellectuel console de tout. Je sentais jusqu’à l’exaspération les innombrables séductions au milieu desquelles j’étais plongé. Rien de la volupté parisienne ne me frôlait sans que j’en fusse bouleversé. Je me rappelle mes promenades sur les boulevards, le vœu, le cri qu’il y avait en moi et cette chose plus forte que tout, cette insurmontable pudeur qui les faisait taire. Chaque femme que je suivais, si seulement elle avait pu se douter de la tempête qu’elle traînait dans son sillage ! Ce n’était pas avec des baisers seulement que je la persécutais en silence, ce n’était pas seulement cette place exquise sur son épaule que mes lèvres voulaient rejoindre : à ses trousses était lancé du même élan tout mon cœur ; j’étais prêt à tous les dévouements, à tous les sacrifices ; je les lui offrais déjà.
Enfin, parce qu’il le fallait bien, y ayant mis tout mon courage, j’appris tout de même tant bien que mal le plaisir.
Mais j’en ai dit assez pour faire comprendre que je n’étais pas homme à m’y complaire ni à m’y borner. J’éprouvais même des difficultés inouïes à en maintenir écarté l’amour. L’amour surtout continuait de me tenter : il formait décidément ma vocation la plus profonde.
Je le sentais en moi, à l’avance, comme une sorte d’immense faiblesse, d’écroulement virtuel de toute ma personnalité.
Je le craignais, certes, au moins autant que je l’appelais. Car il y avait dans mon esprit des parties solides que son infinité menaçait.
Mais il me tenait déjà par en dessous ; il avait occupé en secret tous les points stratégiques de mon âme ; dès qu’il éclaterait, il aurait des complices partout.
Et ce qui m’ennuyait le plus, c’est que je ne voyais pas, du train dont je le sentais susceptible d’aller, comment je l’empêcherais, si le destin voulait qu’il fût partagé, de me mener du premier coup jusqu’au mariage.
A peine un an après mon arrivée à Paris, avant même que j’eusse eu le temps de me rendre un compte à peu près exact des mystères du plaisir, toutes mes appréhensions ou, si l’on veut, tous mes désirs étaient réalisés : j’avais épousé Marthe Villemois.
Je l’avais connue dans une petite école, où elle donnait, en même temps que moi, des leçons. La première fois que je la vis, c’était dans la salle de lecture où se réunissaient les professeurs entre les heures de classe. Elle était assise à la même table que moi, et lisait ; son profil se dessinait à contre-jour ; je fus saisi d’emblée par son extrême douceur. Je le regardai longuement ; et au lieu de cette panique, qui me prenait en général auprès des femmes, à mon grand étonnement ce fut une paix infinie que je sentis s’établir en moi. Rien dans ce visage ne me menaçait ; il ne me posait aucune exigence inconnue ; il n’appelait rien de plus que cette tendresse que j’étais justement si anxieux de donner.
Je me replongeai dans mon livre ; et s’il me devint aussitôt, comme on s’y attend, illisible, ce ne fut l’effet d’aucune extraordinaire agitation en moi. Simplement je me mis à dériver. Qu’il faisait calme tout à coup et déroutant ! J’étais comme un navire parti pour un long voyage et qui perd son chemin entre des îles. Presque plus rien n’avait l’importance que je lui avais cru ; j’oubliais sans effort toutes mes ambitions ; je n’entendais plus d’autres voix que celles du déconseil et de l’abandonnement. En même temps des choses imperceptibles commençaient de devenir souveraines ; je trouvais de la force à d’absentes impressions ; je me rappelais confusément tout ce que j’avais connu de pur et de juste dans mon enfance ; j’étais touché par des objets que je ne pouvais même pas voir.
Je regardai Marthe à nouveau : et cette fois tout de suite je l’aimai. Je l’aimai sans éclat, sans révolution d’aucune sorte, comme happé par son invraisemblable douceur. Ce fut un entraînement sans paroles ; on me prenait les mains ; on me fermait la bouche ; on me recommandait le silence et le consentement. Dès avant que séduit, je me trouvais persuadé.
A vrai dire, la première fois que j’y tombai, je ne demeurai qu’un instant dans cet état. Une réaction suivit aussitôt, une espèce de révolte et comme d’indignation : je me rappelai tout ce que j’avais l’intention d’éprouver dans la vie, toutes les aventures que j’escomptais. L’image de ces plaisirs encore si mal approfondis que je savais qu’elle recélait, vint se peindre à nouveau à mes yeux, confuse mais d’autant plus séduisante, et me mit en garde contre le penchant où je glissais. Je me scandalisai intérieurement à la pensée que je pourrais laisser sitôt se déterminer une destinée que j’avais pris l’habitude de gonfler, dans mon esprit, des possibilités les plus contradictoires.
Mais j’étais blessé déjà d’une étrange façon, et que j’eusse dû comprendre incurable. J’étais atteint dans ce qu’il y avait en moi à la fois de plus faible et de plus fécond : une voie s’ouvrait, plus basse que toutes celles dont j’avais rêvé, à ma tendresse, à ma compassion, à ma timidité : ne m’y pas enfoncer tout de suite eût été de ma part autre chose que du courage : une espèce d’aberration.
Un fait nouveau vint bientôt compliquer la tentation que je subissais. J’avais saisi la première occasion venue pour me faire présenter à Mademoiselle Villemois. Et bien vite, dès nos premières conversations, j’avais vu poindre en elle un intérêt pour moi, sur la nature duquel il était impossible qu’aucune fatuité m’aveuglât ; il me fut bientôt évident que Marthe, elle aussi, m’aimait, que Marthe modestement, secrètement, mais avec une violente espérance, attendait mon aveu.
Ainsi contribua-t-elle à approfondir le gouffre qui m’appelait. Je la regardais me regarder, et l’idée du bonheur que je pouvais faire naître dans ses yeux en lui déclarant mon amour, devenait peu à peu vertigineuse. J’avais si peu compté qu’une femme jamais pût tourner vers moi sa pensée, ses vœux ! J’avais l’impression que là, décidément, s’offrait la seule chance parfaite, intacte que me réservât la vie. Si vagabondes et ambitieuses fussent les imaginations de ma sensualité, il y avait quelque chose de plus proche que tout qui me faisait signe ; il y avait ce sourire, cette petite lumière à cueillir sur le tendre visage qui m’était adressé ; il y avait ce grand bonheur commun qui attendait de moi sa délivrance. J’étais comme un magicien sur le bord de son prodige : comment l’eussé-je refusé ?
De même qu’elle l’avait d’abord déclenché, ce qui décida mon amour à se vouloir définitif, ce fut une certaine voluptueuse absence de crainte, ce fut tout ce que je lisais à l’avance de réponse dans les yeux de Marthe, ce fut l’imminence sur ses traits de notre intime accord.
Et en effet, quand je me fus enfin résolu à lui offrir mon amour et à lui demander le sien, tant son consentement lui parut être implicite, Marthe ne pensa à me montrer que son ravissement :
— C’est donc vrai ! C’est donc vrai ! répétait-elle seulement avec cette joie même que, comme un habile sourcier, j’avais supposée à la bonne place, et que je m’enivrais maintenant de voir effectivement jaillir.
Ainsi tout de suite nous trouvâmes-nous dans une communion presque plus étroite qu’il n’eût été naturel.
Notre mariage suivit de très près nos fiançailles et il nous donna tout le bonheur que nous en avions attendu. Nous n’étions riches ni l’un ni l’autre et nous eûmes d’abord bien des difficultés matérielles à surmonter. Mais nous nous entendions si bien, et si joyeusement, qu’elles ne réussirent pas à altérer un seul instant notre amour.
J’avais exigé de Marthe qu’elle renonçât à l’enseignement, bien qu’elle l’exerçât sans dégoût, et même avec un certain plaisir. Mais je tenais à sentir peser entièrement sur mes épaules la charge de notre ménage : cela ravivait sans cesse en moi la sensation du miracle qui m’était arrivé.
Je me mis donc à donner des leçons, tout en préparant à la Sorbonne les diplômes qui me manquaient encore pour être admis dans l’Université.
Marthe s’occupait de rendre aussi habitable que possible le petit appartement que nous avions loué, et qui était perdu, comme une vigie dans la mâture, au sommet d’une immense maison « de rapport » qui dominait de loin le Luxembourg.
Je me rappelle notre bonheur, si profond, si candide. Ce qui m’était le plus difficile peut-être, c’était de croire à sa réalité. J’étais comme un enfant : la seule idée que j’avais une femme me plongeait dans un continuel étonnement. Je cherchais des témoins de mon privilège ; avec des ruses d’une ingéniosité puérile, je tâchais d’obtenir la reconnaissance par autrui, la mention, si fugitive qu’elle fût, de ma nouvelle dignité. Si par simple politesse des camarades me demandaient des nouvelles de « ma femme », aussitôt j’avais envie de courir vers elle, de lui crier : « Tu sais, tu es ma femme, ils l’ont dit ! »
Un jour que nous partions pour un petit voyage, tandis que j’installais nos valises dans le compartiment, — Marthe ne m’avait pas encore rejoint — contre quelqu’un qui voulait l’usurper, je dus défendre sa place : « C’est la place de ma femme ! » dis-je. Et tout aussitôt une rougeur me monta au front : de joie, de pudeur, de tendresse, mais par dessus tout d’admiration : « Qu’ai-je dit ? pensais-je en moi-même. Est-ce vrai ? Est-ce seulement possible ? Personne ne bouge. Personne ne prétend que j’ai menti. Ils acceptent le prodige, puisqu’ils ne disent rien. »
Marthe parut à ce moment devant la portière ouverte ; je l’aidai à monter, je l’établis dans son coin. On la regarda. Je souriais à part moi comme si j’eusse joué un bon tour à toute l’assistance : elle était si frêle, si petite ! « Qu’ils s’en étonnent ! pensais-je. C’est pourtant là tout mon trésor. C’est pourtant là tout ce qu’il faut à ma jubilation. »
Bien que plus raisonnable, moins nerveuse, Marthe semblait ne pas goûter moins merveilleusement que moi sa nouvelle condition. Elle avait vécu jusque là quelque peu repliée. Ses parents, tout en l’entourant de la plus grande affection, ne la comprenaient pourtant qu’à moitié et elle avait pris instinctivement l’habitude de réserver ses expansions.
Elle s’épanouissait maintenant sous ma tendresse et me découvrait peu à peu son cœur.
Il s’y cachait une espèce de vaillance sans tapage qui me plaisait infiniment. Marthe n’aimait pas la lâcheté, c’était une nature entièrement morale. Ce qui l’intéressait avant tout dans la vie, c’était de tenir tête aux évènements, de leur faire bonne figure.
Peut-être y avait-il eu à l’origine de mon sentiment pour elle, en plus de ce que j’ai déjà noté, je ne sais quelle obscure pitié pour sa fragilité physique ; j’avais cru sentir qu’elle avait besoin de moi. Mais maintenant j’étais bien joué ! Car il m’eût fallu être aveugle pour ne pas voir que toute la fermeté dont nous disposions était en elle et que je n’en pouvais montrer moi-même qu’autant qu’elle m’en prêtait.
Au reste cette vertu de Marthe était tout intérieure et ne la déformait nullement. On n’en eût jamais du dehors soupçonné toute la force ; elle ne se traduisait par aucune prédication ni aucune parade ; jamais héroïsme plus discret.
Je crois qu’il consistait surtout dans une certaine faculté qu’elle avait de ne point s’arrêter aux petits accidents de son cœur, aux anicroches de sa sensibilité. Son regard tout naturellement se détournait d’elle-même ; elle avait toujours devant les yeux un idéal parfaitement simple et courageux et elle y tendait sans distraction.
Aussi faisait-il bon auprès d’elle. De la profonde perfidie de la femme tout se laissait oublier ; on respirait avec plus de confiance ; on regardait plus volontiers vers l’avenir et l’on y découvrait des biens auxquels on n’eût pas osé croire tout seul.
Je ne puis assez dire combien Marthe me reposa, me fortifia, me corrigea. Comme on améliore par des travaux le régime d’un torrent, je pus croire un instant qu’elle réussirait à normaliser ma sensibilité, à en drainer ensemble les élans, les espoirs, les exigences. Il y eut une période où je fus vraiment tout à elle, où mes pensées ne l’excédèrent absolument pas, où la tenir dans mes bras forma positivement tout mon ciel.
Mais je n’étais pas assez équilibré, assez normal pour qu’un tel contentement pût durer en moi dans sa perfection. Pur de tout vice, j’étais pourtant affligé d’une perversité d’ordre psychologique qui le rendait fatalement précaire.
Comment définir cette perversité ? — Je n’aimais pas le bonheur.
Est-ce bien cela ? Mieux vaut dire : j’aimais mon cœur, j’aimais tout ce qu’il inventait de sentir. Je croyais trop en lui ; j’attendais trop curieusement ses modifications ; je désirais trop qu’il en subît.
Lesquelles ? — Toutes. Si passait auprès de moi une femme dont la beauté fît tourner les regards, je ne me contentais pas de la désirer, comme tout le monde : j’étais heureux de la désirer, je me félicitais de cette onde ardente qui me traversait.
Tous ces troubles qui m’avaient assailli dès l’enfance, et que j’ai décrits, je m’en fusse sans doute depuis longtemps guéri, si seulement j’avais pu souhaiter d’en guérir. Mais ils m’étaient trop nécessaires ; j’y trouvais dans le fond, malgré l’impuissance où ils me plongeaient, trop d’agrément. Je languissais dès qu’ils tardaient à revenir ; j’avais peur que c’en fût fait pour toujours de ma souffrance, de mes désordres.
Le sentiment était mon pain quotidien ; et plus il était imprévu, injustifié, plus je lui trouvais de goût. C’était aux irrégularités de mon cœur que je m’intéressais avant tout ; c’était pour ce qui lui arrivait de moins opportun que j’éprouvais le respect le plus profond et l’admiration la plus soumise.
Marthe était auprès de moi la sagesse, l’apaisement, le bonheur. Je recourais à elle pour mes moindres embarras, et toujours avec le même fruit. Mais il y avait quelque chose en moi, dans le temps même où je recevais sa chère influence, qui la refusait doucement et cherchait avec égarement d’autres délices.
J’avais fui auprès de Marthe la souffrance que je pressentais que toute autre femme m’eût donnée, mais je n’y avais pas renoncé ; elle m’attirait maintenant comme une sorte de paradis que j’eusse perdu dans le bonheur ; je remontais secrètement vers elle, avec des mouvements pleins de ruse, comme un nageur dans la nuit.
D’une certaine façon Marthe m’avait trompé, Marthe m’avait frustré. Sa parfaite absence de coquetterie avec moi, la franchise avec laquelle elle m’avait laissé presque d’emblée deviner ses sentiments, son immédiate et tendre réponse à toutes mes questions, la compréhension même qu’elle montrait pour tout ce que je lui expliquais de moi-même, la promptitude avec laquelle elle mettait toutes ses forces à ma disposition formaient comme autant de larcins qu’elle eût commis envers un certain mauvais fond de mon âme qui n’aspirait qu’à être intrigué, éconduit, désespéré.
Je ne lui en voulais pas, mais je ne pouvais m’empêcher de chercher des compensations. Il me fallait reprendre l’amour à ses débuts, voir un peu s’il ne se laisserait pas, une seconde fois, goûter moins facilement.
Je brûlais de rentrer en apprentissage et, sous quelque douce férule, d’épeler à nouveau une leçon dont ma chance avait voulu que toutes les épines me fussent d’abord épargnées.
J’avais, très exactement, la nostalgie de l’infortune. Maintenant que je voyais, grâce à Marthe, l’horizon de ma vie de plus en plus s’éclaircir, je me prenais à regretter qu’il dût être à jamais sans orages. Des sentiments inconnus, des partages, des déchirements, dont je ne comprenais que confusément la nature, mais que je ne me pardonnais pas d’avoir une première fois ignorés, m’appelaient, dans l’ombre de l’avenir, irrésistiblement ; ils agissaient sur moi, de loin, à la façon des plus séduisantes voluptés. Je sentais que je n’avais pas épuisé vraiment la coupe des infélicités qu’une femme peut nous verser et je ne me résignais pas à en laisser le fond. Il y avait, j’en étais sûr, dans l’amour, des pièges, des empêchements, une certaine embâcle où j’étais fait pour me prendre et dont je ne pouvais rester sans inconséquence, sans inachèvement de moi-même, dégagé.
Marthe me ressemblait trop ; le passage était trop facile de son âme à la mienne ; nos pensées se trouvaient trop vite. Il me fallait à tout prix un être différent, étranger, qui fît obstacle à mon cœur ; il me fallait quelqu’un qui ne m’écoutât point, qui ne m’exauçât point.
On comprend bien que je ne me formulais pas, à ce moment-là, aussi clairement que je viens de faire, mes aspirations ; je les fais bénéficier, en les exprimant ici, de toute la conscience qui ne m’est venue que par la suite. Je ne savais pas encore que je fusse si mal construit que d’avoir du goût pour le malheur. Ce qui me tourmentait ne prenait encore la forme que d’une vague, brûlante et générale tendresse dont j’étais presque constamment oppressé.
J’aimais Marthe plus que ma vie ; rien ne peut donner une idée du dévouement que je me sentais pour elle, de la terreur où j’étais de lui causer la moindre peine. Mais j’aimais encore, en même temps, les femmes. Elles gardaient pour moi tout le prestige dont elles me subjuguaient dans mon enfance. Je ne leur connaissais pas de défauts et ne comprenais rien aux satires qu’on faisait d’elles. Ou, plus exactement, leurs défauts, je les voyais bien ; mais ils ne comptaient pas pour moi ; ils n’entamaient ni mon admiration, ni mon désir. Je continuais de tendre les bras vers elles avec la même timidité fanatique, avec le même espoir désordonné et sans paroles.
Je n’en rencontrais pas une dont le visage eût quelque attrait sans m’interroger avidement sur son compte : était-ce celle contre qui j’allais enfin me briser, contre qui se consommerait enfin mon naufrage ? Je gouvernais vers elle en insensé : je cherchais le récif ; j’attendais avec une impatience morbide le craquement qui m’avertirait que mon cœur était enfin touché dans ses œuvres vives.
Malgré tout le soin que je prenais de le lui dissimuler et bien qu’il restât d’ailleurs spontanément caché, Marthe ne fut pas longtemps avant de soupçonner quelque chose de mon vagabondage sentimental. Elle s’en attrista. Mais elle n’était pas jalouse. Elle savait qu’elle s’était emparée du meilleur de moi-même, et sentant que c’était pour toujours, elle en éprouvait malgré tout une espèce de tranquillité.
Je ne fus donc guère dérangé dans ma folie et elle put prendre ainsi peu à peu une muette et dangereuse extension. Mais elle ne se serait peut-être jamais extériorisée si je n’avais fait la connaissance, environ deux ans après mon mariage, de Georges Bourguignon.
Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre chemin pour nous contraindre à la suivre, au moment où la paresse risquerait de nous prendre. Ils viennent à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour nous séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et d’étrangeté pour nous induire en changement. Georges Bourguignon fut pour moi à la fois cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités sans lequel je fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans le bonheur, ou tout au moins confiné dans mes rêves.
Lui aussi, il aimait les femmes ; lui aussi elles le préoccupaient. Comme moi il était attentif à leur grâce, il se plaisait aux mouvements qu’elles faisaient naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de leurs sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, d’être ravi par ce qu’elles pouvaient inventer de plus absurde, de plus ennemi de son bien.
Mais non ; j’exagère. C’est ici justement que commençait la différence entre nous. Georges était infiniment plus normal que moi. Il accueillait des femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais refusait très fermement ce qu’elles tentaient de lui verser par dessus le marché de douloureux, ou même seulement de fatigant.
Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près que moi. Il avait mené la vie de tout jeune homme riche et désœuvré, chez qui les sens vont leur chemin sans trouver le frein d’une morale bien déterminée. Après une période de simple noce, Georges avait eu des maîtresses. Il avait appris d’elles bien des choses concrètes et pondératrices, celles-là mêmes dont l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à s’engouffrer. Le paysage de l’amour n’avait plus pour lui de ces sous-bois, de ces cavernes, qui le rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si semé d’embûches.
Georges aimait les femmes, mais à bon escient et sans les craindre. Elles étaient pour lui la source de toute une catégorie de délices bien déterminées. Il recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de son cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire était peuplée de tous les souvenirs qu’il fallait pour lui permettre une utilisation vraiment pratique et sans dangers de leurs charmes.
Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord exactement ce qui m’attirait vers lui ; mais le pressentiment de sa maîtrise dans l’art où je me sentais à la fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès, y fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces notions dont son esprit était plein ; j’admirai, sans le comprendre, le calme qui se mélangeait à son désir ; j’espérai en attraper quelque chose ; je me mis inconsciemment à son école…
Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant d’oser parler franchement des femmes. Georges ne se pressa point de me faire des confidences. J’étais si timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui n’étaient peut-être que le mirage au dehors de mon impuissance intérieure à me débaucher), que l’amour pendant longtemps nous parut un sujet interdit.
Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule attitude, par les mots qui lui échappaient, par les gens qu’il me fit connaître, par le milieu où il vivait et où il m’introduisit, que Georges commença d’exercer sur moi son influence.
Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât de toute sa personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se laissât aussi peu que lui empêcher par les obligations mondaines, ou même seulement familiales, quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué tout le monde autour de lui à ne jamais compter sur sa présence ni sur son aide, à le prendre en toute circonstance comme il était, comme il venait. Il s’était arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus capricieuse, la plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un homme ait jamais joui.
Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi passionné mon enfance n’avait jamais existé pour lui. Sa latitude avait toujours été infinie. Il n’avait jamais eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance n’était pour lui qu’un très fâcheux accident qu’il fallait éviter à tout prix. Le péché lui était inconnu.
Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi proche de lui-même, aussi pareil à ses impulsions et à ses répugnances premières que faire se pouvait. Il avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un tour différent de celui qu’elle prenait naturellement. En tout, il s’en tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et faisait bien attention de ne surtout point le laisser contaminer par aucune considération de devoir ou de décence.
Il mettait même quelque coquetterie à cette observance de ses impressions immédiates et la poussait parfois jusqu’à un cynisme enfantin, mais qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne pas comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances du sentiment si l’on n’y tombait pas d’emblée :
— Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais eu le moindre respect pour mon père. Si loin que je remonte dans mon souvenir, si petit que je me refasse en imagination, je ne trouve jamais pour lui dans mon cœur que dérision.
Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait bien à voir paraître sur mon visage pour s’en étonner :
— Pourquoi souriez-vous ? s’empressa-t-il de me demander. Vous ne me croyez pas ?
Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la lettre ; il s’amusait à avouer des sentiments trop courts, trop bruts, inédits par insuffisance. Il montrait avec complaisance à tout le monde ce qui manquait à son cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu d’appeler à lui tout ce qu’il avait de précieux, il ne voulait étonner qu’en se découvrant piètre et démantelé, tel que l’instant le faisait. Il refusait toute communication avec ses réserves ; comme il n’économisait rien pour elles, de même il prétendait n’en rien recevoir qui pût nourrir ou refaire, ou même seulement nuancer son âme actuelle.
En toutes choses il était prodigieusement livré au présent. Aussi avait-il le génie du plaisir. Il vivait avec lui dans un voisinage, dans une intimité dont rien ne peut donner une idée ; il en ôtait tout le venin par la façon même dont il y cédait : tout de suite, sur place, comme à quelque chose d’indiscutablement bon et devant quoi l’hésitation ne pouvait jamais être que sottise.
Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, même dans les endroits où il n’était encore qu’en puissance, comme s’il eût eu une odeur pour lui. Rien n’était plus curieux à voir que son visage lorsqu’il le découvrait quelque part : on ne peut pas dire qu’il s’allumait ; au contraire il devenait paisible, reposé, confiant comme en face de la chose la plus simple, la plus élémentaire, la plus fondamentale du monde ; il avait un air de dire : « Voilà ! Qu’imaginer de plus ? Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela ? » Tous ses traits se laissaient absorber par une expression unie et enchantée ; une quiétude à la fois animale et religieuse les submergeait doucement.
De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, Georges était toujours le premier à s’en apercevoir. Sitôt que dans un salon la conversation se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale se posait sur son visage : il devenait ennui des pieds à la tête, avec une perfection et, si j’ose dire, un ensemble naïvement insultants. On n’avait plus désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le seul recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de l’emmener le plus tôt possible au dehors, où peut-être une caresse du hasard, la diversité des rencontres, les incidents de la rue favoriseraient son dégel.
D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, on comprend que la fréquentation devait être pour moi à la fois exquise et ruineuse. Et en effet, dès avant que Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans ses visites et dans ses promenades pour sentir quelque chose en moi s’affaiblir, se déliter. Le devoir, le travail ne me faisaient plus éprouver aussi inexorablement leur loi ; une sorte de permission, encore confuse et générale, mais d’autant plus troublante, minait avec douceur ma volonté. Je me trouvais enclin à des idées plus faciles et plus caressantes que celles où d’habitude je penchais.
Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite à mes yeux la même innocence qu’il avait aux siens ; il m’apparaissait soudain si proche, si accessible, si peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me l’eût fait sur le champ préférer à tout au monde. Sans qu’il eût rien à dire, rien que par le nombre de considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, il dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement d’actualité : je me découvrais brusquement réduit aux sentiments les plus faibles, mais les plus prompts, et je ne songeais plus à leur désobéir.
Quand Georges venait me chercher au milieu de mes livres, je ne résistais qu’avec un rire tout entraîné déjà à ses invitations impérieuses :
— Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en fermant mes cahiers. Vous allez venir déjeuner avec moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez comme on s’amusera.
Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien que je ne quittais pas sans remords. (Il avait toujours une provision de bonnes raisons pour justifier ce qu’il faisait par plaisir.)
Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, donnait l’adresse d’un bon restaurant. Je le sentais auprès de moi comme un pilote infaillible, encore qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté heureuse à son initiative.
Oh ! ces déjeuners dans Paris ! Si mon ami avait pu se douter de l’évènement qu’ils représentaient pour moi ! Jamais seul, et même pourvu de tout l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, je n’eusse osé pénétrer dans ces temples du loisir et de la gourmandise. Les rites confortables du service, l’éclat du linge et de l’argenterie, le silence docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer, comme ils en avaient mission, à l’augmentation de mon plaisir, m’en eussent complètement frustré en me plongeant dans la terreur de ne pas savoir leur fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en était plus de même. Il se chargeait pour moi de l’adaptation. Tandis qu’il combinait le menu et entrait avec le sommelier dans des arrangements savants, je profitais du silence, comme un oiseau toujours effarouché d’une pause du vent, pour me rapprocher de tous les biens délicats qu’un miracle soudain mettait à ma portée ; je me posais timidement à leur étage ; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. Et quand Georges, ayant achevé ses recommandations, se retournait vers moi, je me trouvais tout de suite dans un état de trêve et d’aplanissement exquis : notre conversation prenait d’emblée un tour facile et amusant et je tenais tête à ses plaisanteries avec une inspiration paisible dont je me demandais, tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa source.
Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une charmante villa de la rue Michel-Ange à Auteuil. Je ne tardai pas à y fréquenter régulièrement. C’était un endroit bien étrange. On y pénétrait avec une anormale facilité. Personne dans la famille Bourguignon n’offrait à quoi que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, aucune espèce de résistance. Cela se sentait dès la porte, qu’on trouvait le plus souvent entr’ouverte. Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison, qui semblait appartenir à tout le monde. Les gens qu’on y rencontrait, formant des groupes animés et bavards, n’étaient pas forcément les maîtres du logis : des amis, le plus souvent, qui se distrayaient entre eux, jouaient du piano, se racontaient leurs histoires.
Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses filles, votre présence leur semblait si naturelle que vous les surpreniez souvent en allant les saluer.
Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond de l’atmosphère qu’on respirait rue Michel-Ange : plutôt un nonchalant amusement. Sans jamais tomber dans la grossièreté, les propos étaient très libres. Chacun était au fait des amours des autres et en plaisantait ouvertement :
— Comment va Loulou ? manquait rarement de demander à son neveu Madame Bourguignon (Loulou, une petite actrice des boulevards, était la maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait :
— Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très recherchée en ce moment. Tâche de ne pas laisser sa vertu sans encouragement.
L’amour préoccupait paresseusement tous les esprits. La conversation tournait sans cesse autour de lui. On n’eût pas fait grand effort pour le sentir ; mais sa loi était considérée par tous comme inévitable et plaisante ; s’il daignait descendre dans un de ces cœurs, il était sûr de le trouver au minimum récalcitrant.
Georges, qui, quand il était seul avec moi, était retenu par ma propre timidité d’y faire allusion, aussitôt au milieu des siens, tant l’ambiance y portait, reprenait courage pour me dire :
— Ah ! François, quelle agréable chose qu’une femme ! Comme c’est doux à chérir, à rechercher ! Est-il possible que le mariage vous laisse sans tentations ?
Il ne se doutait certainement pas, en me posant cette oblique question que mon horrible pudeur me faisait feindre de prendre pour une simple plaisanterie afin de garder le droit de n’y point répondre, — il ne se doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il soulevait en moi ; il n’apercevait pas dans quelles dispositions faiblissantes et langoureuses sa fréquentation et celle de sa famille avaient fini par me plonger.
Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en secret sur moi ; elle encourageait mes espoirs, diminuait ma résistance, faisait fondre — je le croyais du moins — cet empêchement que je portais en moi depuis mon enfance et par lequel mes plus grandes aberrations sentimentales s’étaient toujours trouvées jusque-là comme à l’avance réduites.
Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je les regardais avec moins de crainte, je leur répondais avec moins de panique. Entre elles et moi, il y avait des moments où se déclarait une vertigineuse diminution de distance et où je croyais, comme on dit, « pouvoir les toucher ». Il me semblait être enfin sur le bord de cette bienheureuse catastrophe dont j’avais si longtemps rêvé.
Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de reconnaître ce qui allait se passer (comme si je fusse déjà une fois parvenu jusqu’à ce point du temps par un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour Georges, avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il avait une confidence à me faire :
— Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. J’ai un grand secret que je ne vous ai pas confié, qu’il est temps que je vous livre.
Le cœur me battait : « Voici le moment ! » pensai-je. Il continua :
— Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis plusieurs années. Et depuis plusieurs années j’hésite devant l’accomplissement de ma promesse ; je ne puis me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez pas ma fiancée. Je l’aime, certes ; mais l’amour n’est peut-être pas le plus profond des sentiments qui m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait que je la craigne. Simplement elle est trop forte pour moi ; il y a une certaine intensité de sa personne que je ne puis ni supporter, ni m’empêcher de subir. J’ai peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi. J’ai peur de sa présence constante, de son regard sur moi tous les jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses !
« Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut tellement bien se passer de moi ! Elle peut tellement bien se passer de tout le monde ! Il est impossible de se sentir infidèle envers elle ; même en allant avec d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui rien retirer. »
J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, auquel Georges mit le comble en me demandant conseil sur le parti qu’il devait prendre et qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais trop ce qui me poussa : mais sans réfléchir, dans une espèce d’élan fébrile, je lui dis qu’il devait à tout prix se marier, que certainement le bonheur l’attendait sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait l’arrêter.
J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de par l’expérience que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude qui avait fini par repercer au travers, une confiance naïvement absolue ; je voyais encore en lui la solution de toutes les difficultés du cœur ; je pensais qu’il y avait dans son inappropriation même aux individualités qu’il se chargeait de conjoindre, une sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de rencontrer un peu de bonne volonté ; j’étais convaincu qu’il finissait toujours par réduire les différences qui l’empêchaient d’être d’emblée tout à fait congruent et que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier mot lui revenait toujours.
Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui m’inspira ma réponse si précipitée à Georges. Quelque chose de plus actif, de plus profond, de plus pressant la fit jaillir de mes lèvres : une folle curiosité, le besoin de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce par son mariage à lui, de cette femme dont il me parlait. Tout à coup je sentais les forces tournantes et inorientées que contenait mon cœur, converger vers elle. Son image, même pas : sa possibilité prenait pour moi une ineffable attirance.
Georges m’avait écouté en souriant, surpris par ma promptitude :
— Eh ! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous décider, vous. Vous ne devez pas être souvent embarrassé dans la vie. Vous avez de la chance !
Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait mon conseil. Mais quelques semaines plus tard, au cours d’un voyage qu’il faisait en province, il m’annonça, par un mot très bref, que son mariage était décidé.
Et dès son retour, il vint me prendre pour me présenter à sa fiancée.
Aimée Laval habitait chez une amie de pension, dont les parents, fort riches, après qu’elle avait été répudiée par toute sa famille, l’avaient comme adoptée.
Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se mit à me parler d’elle avec une animation extraordinaire ; il attendait impatiemment mon jugement sur elle, et il le craignait à la fois ; il accumulait tous les traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en même temps il ne pouvait s’empêcher de laisser percer une sorte de confuse révolte contre elle, comme une vague rancune.
Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de grands malheurs, que son enfance n’avait été qu’un long martyre, qu’à la suite des terribles aventures où elle avait été prise, sa santé était demeurée chancelante.
Et moi je l’écoutais ; adossé au fond de la voiture, mon épaule touchant la sienne, je lui répondais, je tâchais de lui marquer toute la sympathie, toute la disponibilité que je pouvais ; mais en même temps autre chose en moi de sombre et d’impitoyable vagabondait en secret, s’accrochant à ses moindres paroles, devinant, demandant, espérant. J’avais beau vouloir le faire taire : ce second cœur en moi était le plus fort. Il remontait toujours ; il gonflait ma poitrine ; je n’arrêtais qu’à temps le sourire qu’il m’inspirait sans cesse.
Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. Cette première entrevue se passa de la façon la plus normale et la plus tranquille du monde. Ma timidité fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval. J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait faite de son mariage par une lettre où je le priais de demander à sa fiancée la permission de me considérer dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout de suite, très simplement, et me dit :
— J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à Georges. Si vous le voulez, c’est une chose entendue entre nous dès maintenant.
Je fus heureux de ce consentement si rapide, de cette alliance si gracieusement acceptée, — heureux, et aussi un peu refroidi.
Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée faisait preuve dans ses moindres déclarations, était autre chose que l’ordinaire aplomb mondain, qui se fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement elle parlait peu, presque difficilement. On voyait qu’elle dédaignait, ou même ignorait les chevilles de la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait plus se mettre dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement : un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout particulièrement contribué à séduire Georges.
Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre entretien ; je retrouve seulement l’impression de sa facilité, de son charme. Chaque phrase d’Aimée m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec une complète absence de tremblement, sans fausse hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il fallait, elle donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle avait quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance de la chose débattue ne l’eût fait attendre. Mais je trouvais tant d’agrément à son exactitude que je ne songeais pas à sentir, même comme une ombre, et qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit goûtait une entière satisfaction, — oui, mon esprit surtout.
Georges m’épiait à la dérobée ; il semblait ravi du plaisir qu’il lisait sur mon visage. Pouvait-il soupçonner de quelle subtile déception il était sous-tendu ?
La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi qu’en bloc. Mes yeux sont extraordinairement paresseux à l’analyse ; il leur faut vingt rencontres avec un objet avant d’en démêler le détail ; et souvent mon intelligence est entrée dans les plus petites nuances d’un caractère, qu’ils sont encore à tâtonner comme des aveugles autour des traits correspondants.
Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince et très brune. D’ailleurs, au premier abord, — c’est aussi mon excuse — il était difficile d’être sensible à autre chose qu’à l’éclat admirable de ses yeux immenses. Ils étaient étonnamment envahisseurs ; ils éclairaient tout son visage, lui communiquant une profonde et calme chaleur, mais ils empêchaient par là-même de le voir distinctement. Leur action commença tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout dans le sens où mes préoccupations de l’instant précédent pourraient le faire croire. Ils n’enflammèrent rien en moi. Au contraire ils me calmaient, ils me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute la distance que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, mais fermement remis à ma place, et par une influence si habile que le souvenir même de mon attente m’était enlevé.
Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et distrait. Georges me pressait de questions :
— Vous plaît-elle ? Pensez-vous que j’aie eu raison de me fiancer ?
Je le rassurai, — avec conviction, car je sentais bien en Aimée un être exceptionnel, — mais sans cet enthousiasme ni cette fébrilité qui m’avaient saisi la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux fonds d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout ce qui ne concerne qu’autrui, était seul désormais à inspirer mes paroles.
Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la semaine suivante « dans la plus stricte intimité ».
Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un mois se passa, pendant lequel je ne reçus d’eux que quelques cartes postales, amicales et distraites.
La vie quotidienne me reprit ; les petites obligations auxquelles j’eus à faire face, la minutie des jours décomposèrent sans peine le rêve qui avait un instant failli s’emparer de mon imagination : à sa place reparurent mes travaux, mes ennuis.
Marthe tomba malade ; je la soignai, j’eus peur pour elle, je sentis mon lien.
Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. J’attendis, cependant, pour retourner les voir, qu’ils me fissent signe. Vraiment je n’étais plus pressé du tout de les retrouver.
Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me reçurent avec une parfaite gentillesse, comme si je ne les avais quittés que de la veille. Georges me raconta leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me plaisait tant en lui : la Suisse, naturellement, lui avait paru prodigieusement ennuyeuse ; il m’énuméra voluptueusement ses déceptions ; seule la pente italienne, la descente du Simplon lui avait procuré quelques-unes des sensations qu’il attendait.
Aimée se mêla à notre conversation par quelques phrases seulement, et par quelques rires que lui arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son mari, son refus de « couper » dans les admirations que le guide avait cherché à lui imposer.
— Il n’y en a pas deux comme lui ! s’écriait-elle, profondément amusée.
Son rire avait quelque chose de brusque et de dépouillé, dont je fus surpris ; il partait plus fort, plus proche, plus sec, il tombait plus vite qu’on ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner la tête ; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi pouvait bien correspondre, que je ne comprenais pas, cette prompte et sobre explosion.
Elle était pourtant bien séduisante avec son long regard ardent comme une source de flammes mitigées par la douce ombre des cils, avec ces deux subtils guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre supérieure au moindre sourire et le comblaient d’intelligence.
Mais je continuais à être déconcerté par un je ne sais quoi dans ses manières de trop positif, de trop calme, et par moments, même, de presque effronté. La crainte n’entrait pour aucune part dans ses sentiments ; elle parlait, agissait toujours avec une paisible et entière liberté. Je ne surprenais en elle aucune de ces contractions, de ces appréhensions auxquelles j’étais moi-même presque constamment en proie. Et cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes troubles, me la rendait doucement étrangère.
Entre temps notre conversation était devenue plus intime. Georges n’avait pu résister à la tentation de discréditer à mes yeux son mariage, tout au moins de lui enlever dans mon esprit l’importance, le sérieux qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer :
— Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il n’y a rien d’officiel, de définitif, nous ne sommes pas véritablement mariés ; nous avons une liaison ; voilà tout. Il est entendu que nous nous quitterons au premier déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. Nous sommes absolument d’accord là-dessus…
Explique qui pourra ma psychologie, mais ces mots à travers lesquels j’eusse dû entrevoir briller pour moi tout au moins une faible chance et percer du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. En toutes choses, je suis trop religieux ; mon intérêt, immédiat ou lointain, n’est pas ce qui me frappe d’abord ; j’ai besoin avant tout chez autrui, soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.
Georges me consternait par ce qu’il introduisait de contingence et de fragilité dans un lien que j’eusse voulu croire sacré.
Et puis je souffrais pour Aimée ; il me semblait qu’elle devait se sentir humiliée, blessée par cet amour sous conditions que Georges prétendait lui avoir seulement promis.
Je me tournai vers elle avec une sorte de honte ; mes yeux cherchèrent les siens, implorant un démenti, un mot qui réduisit aux proportions d’une simple plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes appuyés au clavier ; elle était calme et campée ; elle vit venir mon regard ; certainement elle eut tout le temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta de rire doucement :
— C’est vrai ! fit-elle. J’ai accepté la convention. La liberté avant tout !
Et comme un flot de sang me montait au visage, elle se tourna vers Georges et me désignant du menton avec un reste de sourire :
— Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir !
Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans sottise ? mais je mesurai douloureusement tout ce que cet étonnement d’Aimée, symétrique et comme antagoniste du mien, signifiait de distance entre nous. Je me levai presque aussitôt et pris congé. Une nouvelle fois je venais d’apprendre, aux signes mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, puisqu’il n’y avait rien à désirer.
Et cependant pourquoi partais-je ? D’où venait la force qui m’avait rendu la place si brusquement intolérable ? Je m’en allais avec la sensation d’être infiniment détaché d’Aimée. — Oui, mais pourquoi : infiniment ? — En réalité, dans cette brève entrevue, elle avait gagné sur moi quelque chose : le pouvoir de me scandaliser.
Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût en me déconcertant, avait captivé quelque chose dans mon cœur. Je retrouvais son regard au moment où le mien l’avait cherché ; son regard sans altération, pur de toute folie ; ma mémoire le couvait, par son immobilité même vaguement fascinée. Pendant plusieurs jours il me réapparut par intermittences, comme les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.
Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus remarquer qu’il ne me laissait pas en possession de toute la liberté dont j’avais disposé jusque-là ; je cessai de pouvoir aller exactement où je voulais ; mon champ d’évolution se trouva subrepticement restreint ; sans trêve une influence me poussait doucement vers la villa d’Auteuil ; c’était comme un long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme une aimantation timide.
J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de ne pas découvrir de raisons qui me défendissent de céder à cette facilité intime par laquelle tous mes pas se trouvaient formés avant même d’être entrepris.
Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait moins maîtresse d’elle-même que lors de mes premières visites, plus inquiète et comme souffrante. Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation toute superficielle ne me permit pas de deviner, mais dont je m’aperçus en la quittant que quelque chose avait passé en moi.
Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère de cette inquiétude logée dans une âme que j’avais crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se montra calme et joyeuse ; je ne retrouvai sur son visage, ni dans ses paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.
Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita franchement en ami, me racontant de menues histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien, s’émerveillant des quelques vagues symétries que présentent toujours les destinées les plus différentes, et qui apparurent tout naturellement entre les nôtres.
Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer Georges auprès de sa femme ; le hasard, au bout de quelque temps, ne me sembla plus tout à fait suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais ailleurs, chez tous nos amis, mais jamais plus à la villa.
Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne parlait jamais à personne de sa femme ; si on lui demandait de ses nouvelles, il répondait vaguement et brièvement. D’autre part il accepta toutes les invitations, partait avec quiconque lui prenait le bras, affectait même d’être constamment et pleinement disponible. Jamais je ne le vis plus errant, plus instable que dans ces premiers temps de son mariage. Il craignait visiblement qu’on ne lui soupçonnât des chaînes et faisait comme ces acrobates qui prouvent leur isolement en l’air en s’entourant des orbes d’un cerceau.
Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un jour surprise chez Aimée. Elle avait eu beau acquiescer à la profession de foi, si détachée, sur le mariage, que Georges avait cru nécessaire de faire devant moi : il était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement de la lui voir mettre en pratique, et si tôt.
Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce moment-là, entre ces deux êtres, — comme je devais être amené à le comprendre plus tard, — une mésentente aussi profonde que les apparences pouvaient le donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, quelque temps, le craignirent. Simplement Georges se heurtait à la difficulté même qu’il avait prévue et redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner son mariage.
Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant pour ses forces. Non pas qu’elle se montrât exigeante, tracassière ; moins qu’aucune femme au monde elle cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le savoir, par sa seule présence, par ses silences tout autant, et même encore plus que par ses paroles, qu’elle exerçait cet empire, auquel ce qu’il y avait chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.
Aimée ne demandait rien, n’attendait rien ; aucune indigence, aucune prière ne paraissaient jamais dans ses yeux ; mais elle raréfiait autour d’elle l’atmosphère au point que les fonctions capitales y restaient seules possibles.
Je sens très bien l’embarras que Georges dut éprouver tout de suite auprès d’elle. Lui qui arrivait toujours chargé de menus trésors, d’histoires et de merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, avec sa marchandise sur les bras. Elle l’écoutait certainement, et de tout son cœur ; mais ce cœur n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges fût entier, des richesses dont il eût voulu l’encombrer.
Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde du malaise qui les avait gagnés. Car Aimée n’était pas non plus de ces femmes trop sérieuses que le transcendantal seul intéresse ; elle aimait le rire et la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe en elle est plus mystérieux encore, qui faisait qu’elle intimidait chez autrui l’inutile ; que mille choses dont on était arrivé s’entretenant en soi-même, perdaient auprès d’elle leur place et leur occasion ; que seule une livraison de soi essentielle et entière la trouvait vraiment attentive, répondante, excitée.
Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de débouché pour son âme facile et regorgeante. De toute sa paresse il résistait à l’aride altitude où elle voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille bien en évidence, il était comme vexé de ne pas lui voir prendre assez de choses. Et cet appel enfin lui était insupportable, qu’elle lui adressait en silence, à un exercice pur et comme abstrait de sa sincérité.
C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le respect humain, comme je l’avais compris, y était bien pour quelque chose, mais surtout la paresse. La vie auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme une tâche trop délicate, trop exacte ; les minutes en étaient trop distinctes, trop détachées ; la pente en était trop faible et point assez propice au sommeil ; il ne s’y pouvait pas assez abandonner ; jamais il n’avait été dans ses intentions de se donner tant de mal.
Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement ; c’était tout le moyen qu’il avait trouvé de dénouer la situation. Il la fuyait sans cesser de l’aimer ; il la fuyait même bien plus complètement et, si l’on peut dire, plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans amour, que si elle l’eût déçu ou ennuyé ; il fuyait ce qu’elle avait, et pour lui-même, de trop attachant ; il fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette « intensité » de son personnage, à laquelle il n’eût pu répondre sans un détraquement de toute sa machine.
Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il était impossible à bien comprendre du dehors. Pour ma part, du moins, je ne sus pas d’abord dépasser les apparences : je vis seulement le malaise auquel Aimée était de plus en plus fréquemment en proie, et, chez Georges, un détachement qu’il me parut difficile d’expliquer autrement que par l’indifférence. Ce fut sur ces données trompeuses que mon esprit commença de travailler.
Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait déjà plus qu’à peine d’avoir été rebuté ; il revint ; il entra tout doucement dans le dédale de l’évènement ; il pensa s’y reconnaître.
Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut bientôt profondément inséré entre Aimée et Georges ; il suivit tous les chemins qu’il crut libres ; il occupa toutes les positions qu’il supposa désertées.
Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher l’union de mes amis ne m’était pas devenue plus agréable ; j’étais toujours aussi scandalisé par la seule hypothèse d’une rupture entre eux ; j’étais bien loin par conséquent de penser à en tirer parti.
Mais dans cette brèche que je voyais se creuser entre leurs âmes, la mienne à tâtons s’enfonçait ; elle se sentait si féconde que rien n’eût pu l’empêcher de pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.
Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, en hâte et à foison, les sentiments nécessaires, pour combler ce vide impardonnable. Quels ils étaient ? je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que leur inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient en s’échappant de moi.
J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée ; comme un navire qui se porte sous le vent de la barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de façon à lui faire sentir l’émanation du dévouement qui m’emplissait pour elle.
Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que rien encore ne m’indiquait qu’elle eût chance d’être accueillie. Aimée gardait avec moi une inflexible réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec moi de plus en plus généreusement, si nos conversations prenaient un tour de plus en plus facile, je lui voyais cependant une répugnance très nette à me livrer la moindre parcelle de son souci.
Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci ; elle lui tenait tête avec une énergie farouche.
Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa ; il était, comme à l’habitude, plein d’amis, groupés cette fois autour d’une des sœurs de Georges qui jouait du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin ; elle regardait au dehors. J’allai tout droit vers elle.
Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à ma rencontre un regard chargé de souffrance et d’ennui et me tendit la main sans rien dire ; elle était pâle et obsédée ; seul un faible sourire réussit à se frayer un chemin jusqu’à son visage.
Mon premier mouvement fut de me précipiter vers elle et de lui demander le mot de son chagrin. Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.
Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas seulement ma timidité.
Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si bien armée ! Dans ses grands yeux, qu’elle avait à nouveau détournés, je devinais toujours la même force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.
Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de son seul nom : « Aimée ! » Mais j’eus peur de ne pouvoir rien ajouter de plus.
Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà mobilisé contre sa souffrance ; il la repoussait victorieusement ; il lui interdisait toute conséquence sur elle-même.
Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges : « Elle peut tellement bien se passer de moi ! »
Oui, c’était un fait ; je m’y heurtais. Cette grande âme attaquée, j’avais beau vouloir voler à son secours, elle se passait entièrement et pleinement de moi.
Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en un instant, de douceur à lui faire goûter, demeurait inutile, formait surcroît.
A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de moi : je me détournai de mon amie, emmenant toutes mes prévenances refusées, qui m’encombraient presque péniblement, et je me joignis au groupe qui entourait la musicienne.
Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près tout seul et comme en suspens entre les trois êtres avec qui la destinée m’avait fait lier partie. Vers chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut obstruée ; je ne pouvais plus descendre vers eux, m’unir à eux ; chacun semblait avoir décrété à mon endroit une insaisissable exclusive.
Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi réfractaire à la nouvelle âme qui s’était formée en moi.
Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est vrai, par délice, je voulus lui parler d’Aimée, j’essayai de l’attendrir sur l’injustice qu’elle souffrait :
— Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais heureuse avec Georges.
Elle me répondit posément, sagement, avec son bon sens et sa fermeté habituels. Mais ce n’était pas assez : je m’irritais de ne pas la sentir plus inquiète, plus compatissante ; je devinais que notre bonheur continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui de nos amis et je lui en voulais de ce qui m’apparaissait comme un manque affreux d’altruisme, comme une odieuse avarice sentimentale.
Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette insensibilité ; quelque chose m’avertissait en secret qu’elle était beaucoup plus naturelle, et légale, que mon émotion.
Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je me mis à régler et à restreindre mes confidences à Marthe. Une prudence, — que je détestais, dont j’avais honte, — s’imposa tout de même à moi ; de l’inavoué se glissa entre nous. Plusieurs fois je me surpris en train de garder pour moi des mots d’admiration ou de compassion pour Aimée qui m’étaient venus trop vite, qui avaient failli passer, mais qu’au dernier moment j’avais reconnus intransmissibles.
Pauvre et maladroite réticence ! Comme elle était loin de mon caractère ! Comme elle m’oppressait ! Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il fallait que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux et inexorables, les intérêts de ma naissante passion !
De Georges aussi, quelque chose de beaucoup plus impondérable encore me tenait éloigné. Ici, par exemple, je ne portais pas la faute principale.
Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, cette amitié qu’il avait pourtant préparée, désirée, voulue, Georges avait été pris d’une subite et bizarre discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, il s’était dérobé en silence.
C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui qui nous avait ménagé nos premiers entretiens, lui qui avait protégé l’éclosion de nos affinités, d’abord si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, effaçant sa trace comme avec la main. Quand je voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous, il m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il fallait, que je pouvais attendre, mais je ne sais quoi me fit comprendre que ce n’était qu’un paravent qu’il me présentait, derrière lequel il était déjà loin.
Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, comme ceux auxquels on se livre en rêve, mais tout aussi vains. Je le prenais de force par le bras, je l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter :
— Voyons, Georges, qu’y a-t-il ? Où êtes-vous ? Qu’avez-vous contre moi ?
Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur qu’il fallait pour que rien en lui ne me semblât plus étonnant ni remarquable. Ses phrases s’arrangeaient toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, l’inquiétude qui m’avait excité contre lui.
Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y avait rien entre nous, que notre amitié n’avait subi aucune altération.
Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait besoin pour me quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il était parti je me découvrais aussi retranché de lui que jamais, pris avec Aimée dans un piège indéfinissable qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr que ce fût tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, de bien loin, il nous regardait, souriant, taquin, secret.
J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, notre honnêteté, qu’il les avait prévus, qu’il s’en amusait. J’étais agacé par son silence, agacé par la permission si complète qu’il nous laissait ; je l’aurais voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous la retirât.
J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au fond son étrange attitude était parfaitement justifiée et convenait exactement aux circonstances. Oui, Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent ; tout l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, que d’un sourire, car j’étais loin de rencontrer avec Aimée l’intimité que j’étais en train de perdre avec lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée la solitude m’accompagnait ; les progrès qu’avait faits, pendant quelque temps, notre amitié, s’étaient interrompus tout à coup.
Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui n’était autre que la crainte qu’elle avait d’être trop bien comprise par moi. Ceci lui faisait nettement horreur.
Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, elle n’avait pas été sans deviner la grosse source cachée de consolation qu’était mon cœur ; et elle l’avait certainement non seulement refusée, mais haïe.
Elle la sentait encore maintenant, prochaine, insupportable, et tous ses soins, avec moi, allaient à l’empêcher le plus longtemps possible de jaillir.
Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, quelque pente qu’elle prît, ne me fournît l’occasion d’un mot compatissant. Elle me parlait toujours de Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu donner prise au moindre étonnement. Chacune de ses absences recevait une explication : elle trouvait moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où il était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son insu. Ou même, quand il avait eu un accès de mauvaise humeur, elle en faisait mention, avec un sourire, afin que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de leurs relations fût formé de tels orages.
En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement de son secret et me fermait la seule porte que mon cœur maladroit eût eu quelque chance de savoir s’ouvrir : la porte de la pitié.
Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais eu la vision absolument nette de ma situation, j’aurais été en droit de me désespérer. Mais il y avait ceci d’étrange que je ne savais pas encore du tout ce que je voulais, ce que je cherchais, — et même que j’étais à mille lieues de comprendre la nature exacte des mouvements qui m’agitaient.
Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre d’Aimée, je ne savais pas reconnaître en moi l’évènement. La gêne que j’éprouvais par moments avec Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de me jeter dans ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma détresse, l’instinct qui tout de même m’en empêchait, le lointain où je voyais Georges, la brûlante disponibilité où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où j’étais plongé auprès d’elle, toutes ces modifications de mon cœur restaient distinctes dans mon esprit, ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y apparaissaient pas comme les parties d’un même sentiment. Je m’étonnais de chacune en particulier, je me supposais trente maladies, et l’éclair ne survenait pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon état.
Profondes limbes de l’amour ! Comme il sait bien créer les ténèbres dont il a besoin pour éclore, pour grandir ! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il reste toujours précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle, plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus obscure et plus inventive que celle-là même où se forme la vie.
De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.
Georges avait fini par ne plus garder dans ses confidences sur Aimée la réserve qu’il s’était imposée au début. Il commençait à dire vaguement du mal d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses amis qu’il savait lui être le moins favorables. Ce mal, je suis persuadé qu’il ne le pensait pas. C’était par faiblesse, par détente qu’il le laissait se formuler sur ses lèvres ; et peut-être simplement pour en débarrasser son esprit et se dispenser d’y croire.
Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient pas celles où je l’écoutais. Un jour déjà il m’avait fait une peine horrible :
— Il faut que je vous dise quelque chose », m’avait-il annoncé soudain, avec un sourire embarrassé, en m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où nous allions nous quitter. « Je suis en train de m’apercevoir qu’Aimée n’est pas bonne. Comprenez-moi bien ; je ne le lui reproche pas ; je respecte trop la façon d’être de chacun ; elle a parfaitement le droit d’être ainsi. Mais je tiens tant à la bonté ! »
Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.
Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient ; je les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés ; peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans mon cœur.
Il éclata enfin.
J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été de temps en temps nous entraîner :
— Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me sentirai capable de rien.
Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois : une indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon corps, de mon âme, — de la délicatesse, de la douleur, de la prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée ; elle ne me voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait ; je la suppliais en silence (les mots demeuraient en moi) : « Il ne faut pas, il ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là, tant qu’on ne m’aura pas tué ! »
Puis tout m’échappait soudain ; elle était perdue ! Paralysé comme en rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des lointains infinis ; et le monde entier roulait sur moi.
En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient : elle allait partir ! Je me tournais contre ce départ ; bien qu’Aimée me l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face ; il m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie ; quelque chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer ; toute ma tendresse se précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la fin il était exclu ; en y mettant toutes les forces de mon âme, j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de l’avenir.
J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans la rue.
Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini : comment avais-je pu m’ignorer à ce point ? Où tout cela était-il caché, qui s’épanchait maintenant ?
Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et une justification délicieuses se répandaient en moi ; tout devenait régulier, complet, inattaquable ; chaque sentiment prenait sa place terrible, faisait face enfin.
Mais cette impression de calme ne dura pas ; les démons aussitôt revinrent prendre livraison de moi ; je descendis tout vivant au suave enfer.
D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps ; il veillait avec moi pendant les longues heures ; il était fidèle, sourd et tenace ; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.
Le gonflement des artères m’étouffait un peu ; j’avais la gorge serrée, j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un exercice continuel.
En même temps quelque chose me brûlait : sans éclat, sans clarté, attaché à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne, qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.
Tout cela n’était pas exactement intolérable ; plutôt épuisant. C’était une espèce d’insoumission de tout mon organisme ; il allait un peu trop vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.
Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge : j’étais submergé par toutes mes pensées ; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs divisions et leurs rapports ; comme après une pluie d’orage, leur flot avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé, laissé par leurs vagues.
Un manque de rivages : voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près d’eux, mais par hasard ; mon esprit ne savait plus leur distance ; je les manquais ; déjà j’étais plus loin.
Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être ; je mettais une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait, dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement ; je devais profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et indistinct qui tournait en moi.
Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils parlent de leur « ennui ». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses. Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un fauteuil ; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de longueur, de patience, de prison dans le mot « ennui », avec sa première syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement tordus et tendus.
Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque instant devenait une éternité pour moi ; partout où je me posais, je trouvais de quoi n’en plus jamais partir ; sitôt arrêté, les fantômes que j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement, descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée : une entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me fallait remonter à travers des mondes ; je voyais bien l’instant où je me lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.
Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas ; mais il continuait à me tourmenter ; il me gonflait de surabondance et d’incertitude : « Que faire de toi, mon cœur ? » pensais-je. Il s’offrait à tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait ! Anxiété, danger, fatigue ! Il me mettait tout hors de moi ; comme une pompe il ne cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.
« Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci ? Que va-t-il m’arriver ? » murmurais-je comme un enfant qui a peur. — Je me rappelais avec quelle force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu ! J’étais donc enfin puni de mes vœux par leur réalisation !
Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en entrant dans cette gêne ; je savais si peu où l’on me conduisait ! Qu’allait-on faire de moi ? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu, humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.
Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me donner à aucune conversation ; j’apportais avec moi trop de choses, j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme une rivière de toile dans un décor : avec tout mon bagage comment eussé-je pu m’y jeter, y plonger ?
La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable ; j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout : ils persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et mortelle inertie.
Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon amour, une zône d’une sensibilité incroyable : très loin de lui, cela me faisait déjà mal ; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.
Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la nommer, porter sur elle un jugement.
Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux ; j’étais nu devant ces armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en attendant le coup.
Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur ! Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton normal ; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible ; je n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux ; chaque phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais ; un rapide, où j’étais entraîné.
Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon langage ; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement de la faire accepter par des sourires et des explications : « Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je vous dis-là », commentais-je ; ou bien : « Tout ceci peut vous paraître insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance que je suis obligé d’y attribuer. »
Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais, m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps en temps, que trop tard.
Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même ! Je voyais bien comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans pouvoir s’y poser.
Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.
— Grand merci ! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça, cette fois ! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus j’étais sûr. En effet, grand merci !
Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore ; toutes les pauvres remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une « préparation ». Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage et tenter d’en fixer l’énigme.
Quel instant pour moi ! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.
Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser ; dès que je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa présence ; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les soubresauts ; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.
Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier dans ce regard.
Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.
J’aurai ce courage ; il me revient ; on ne me verra point paraître. Elle, elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée ; je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui me prendront à la considérer.
J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que Georges m’avait racontés.
Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière : aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans quand il fut prononcé. On la mit au couvent.
Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite que sa mère avait promis de lui faire ; tout son petit cœur était tourné vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit de caresses et de jolis noms d’amitié : « Cette fois je la tiens, je ne la lâche plus », se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention, ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.
Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude ; d’autres évènements devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés, elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se charger d’elle : son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.
Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne rentrer qu’à deux heures de la nuit.
Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà ; dans la pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de s’ouvrir vers la vie.
Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu, émerveillée surtout ; il était à peu près midi ; elle n’était pas trop inquiète de la journée ; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient menaçants.
Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il lui voulait : « Allons bon ! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se promener dans cette vie ! » Et elle prit l’allure rapide d’une personne affairée.
Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense paternelle et alla sonner chez sa mère ; mais, sans se déranger, celle-ci lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.
Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer ; elle dut attendre encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.
Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante, fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.
Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. « C’était le bonheur quand il me détestait », disait plus tard Aimée en songeant aux diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit ; c’était son seul recours, sa seule évasion ; elle lisait tout ce qu’elle trouvait, furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.
Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée, était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.
Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en fureur, injuriait la jeune fille, lui criait : « Tu ne finiras donc pas par mal tourner, chipie ? »
Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille : « Tu n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle est à prendre. » Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en lui jetant sa serviette au visage.
Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla en sursaut ; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se dressa pleine de rage : « Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier. » Comme il était très lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des menaces.
Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation « assez drôle ».
Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps, saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte : « Ça ne m’étonne pas de ce vieux paillard ! » répondit-il seulement en riant. Et à la colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa : « Que veux-tu que je fasse ? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande pour te défendre toute seule ! »
Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté ; il entra dans des explications papelardes et confuses, et tout à coup : « Tu n’as pas besoin de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille. »
Aimée vit tout à coup une grande lumière ; pendant un instant, le bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa seulement : « Je m’en vais. »
— Eh ! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la regardait plein d’attente.
— Mais pourquoi ? pourquoi ? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain désespéré.
Et cherchant à reprendre l’avantage :
— Où irais-tu, malheureuse ? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de toi.
— J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.
Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.
Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher. Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle ; c’est là que Georges l’avait connue.
Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais imaginée.
Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.
Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait à ma prévision.
Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant ! Le petit cœur sage et terrible ! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était trouvée sur le pavé ! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.
Non, l’infortune ne l’avait pas entamée ; ces privautés qu’elle avait essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées ; elle n’avait permis à rien de mordre sur elle ; de la petite fille traquée, il ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison avait-elle d’en vouloir à personne ? On ne l’avait pas touchée. Personne, à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle, qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.
Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne. Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.
Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un moment sur le point de faiblir ; pour calmer ses nerfs légèrement détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa force ; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées faisaient à peu près comme si elle se fût dit : « Te voici, ils n’ont pas pu t’avoir, te voici, ma grande ! Toute la place qu’il te faut ! Et tu n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur eux. »
L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue, perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle ; tout commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle débutait par le principal, — pour avoir le temps de l’atteindre.
Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à emporter ! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme ! Ceux qui ne l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.
Un fonds un peu rare, une nature toute capitale ; rien n’y était exprimé plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue ; chaque trait en était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver. Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent ; elle n’était jamais languissante ni flébile ; elle ne connaissait ni les brumes, ni les pleurs ; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.
Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct ; elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient ; elles étaient belles et courtes comme des pensées.
Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on éprouve lorsqu’on poursuit la vérité ; une grande contention, une admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois. Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit, ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le cœur.
Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On la regardait avec étonnement : « Est-ce là tout ? » Mais elle ne se troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute prête : c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions plus grandes.
Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez vous ; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le dédoublement lui était absolument interdit ; mais elle était si bien prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui demander toute autre incarnation que d’elle-même.
Le miracle de la multiplication était impossible sur elle ; du moins jamais il ne l’eût rendue nombreuse ; il n’eût été qu’un stérile coup de foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.
Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.
A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle, je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges qui était à quelques pas de nous, et riant très fort :
— Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au milieu du visage !
C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et vous ; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée ; mais je voyais aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle, à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.
Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main tendue, son bonjour ferme et joyeux ; dès la porte, elle était au fait ; parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade ; ou bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au pied de la terrible citadelle.
J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé ; il s’échappait par grandes fusées arides ; j’y trouvais quelque chose de dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée ; je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience, toute mon adoration, j’ai fini par le tourner ; j’ai compris ce qu’il voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit ; il était en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les autres sont émues ; il suppléait en elle à la circulation des fluides ; c’était l’orage d’un climat sans eau.
Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie ; mais il y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où elle me déclara tout à coup si simplement :
— Je vous aime bien, François !
La vibration, la perpétuité : voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il fallait ; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient pas « tenus » ; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils ne la dominaient plus.
Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous prenait que vous n’étiez plus rien pour elle ; du moins, éprouviez-vous que votre image était comme suspendue dans son cœur ; rien d’elle ne vous suivait, ne vous rattrapait ; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre précieuse, mais muette.
Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée ; tout de suite elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.
Il était beau de retrouver Aimée après une absence ; du premier coup elle était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée ; de toutes ses ressources elle se rendait à vous.
Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.
L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle essayât de prendre le pas sur les autres ; elle avait horreur de se laisser envahir, horreur d’être submergée ; rien jamais en elle n’était au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de gêner le reste ; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres pouvaient se plaire à perdre la tête : pour sa part, elle ne trouvait d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait de tout ce qui survenait dans son cœur.
Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle ; elle trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les uns les autres ; on pouvait accéder à chacun directement ; toute implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle tombât, de se sentir jamais « à l’étranger ». C’était son âme exacte, complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.
Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et certaine, et garantie ; mais venait un moment où elle ne pouvait plus croître ; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure ; même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.
La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares : elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être supporté.)
Oh ! le sage, oh ! le cruel démon ! Qui voudra comprendre que, de tout son personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et m’ait envenimé d’un si grand amour ? Car, il faut le dire maintenant, j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse avait pu s’émouvoir ; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.
Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle, — de son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce n’était pas quelque chose en elle de purement négatif ; cela prenait un visage aussi de temps en temps, et farouche ; cela devenait une ardeur, une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon ; elle avait, en plus de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.
Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit : « Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais c’est tout de même assez curieux. » Et elle attendait la suite de ce qui allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à l’indécence.
Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu ! rien dont elle ne sût faire de l’extase ! L’admiration passait, en elle, la sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient, la trouvait pleine de rire et de salut.
« Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie », m’écrivait-elle un jour. Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide admirable qui devait en découler.
Ses yeux ! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité au-delà de lui, sa soif, sa maladie ! et c’étaient celles de vivre. Ils ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi ; et il faut que je m’écrie : enfin !
Ses yeux ! C’est à quoi je la reconnaissais toujours ; ils me parlaient en silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout, et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une maladie Oh ! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en elle ! Comme j’étais heureux ! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite, dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.
Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté générale de son caractère.
Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la mienne qui m’entraînait ?
Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes besoins et par mes manies personnels.
Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et impuissante m’affolait vers elle.
Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un trouble voluptueux.
Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait pas moins subi la condition des femmes : elle avait reçu, — et dans quelles formes aggravantes — l’insulte solennelle et rituelle du désir. Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes au soleil exposées.
Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir ; mais il n’était plus le premier objet de mes vœux ; je ne souhaitais plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges ; je ne m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une timidité sournoise, je commençais à penser à moi ; dans toute cette aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque chose. Quoi ? Je ne savais pas trop ; j’osais à peine y réfléchir ; je voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.
Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé seulement par la logique ; son mouvement était combattu par toute mon âme contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.
Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse ; elle était sourde encore, et maladroite, et étouffée ; elle faisait en moi des mouvements craintifs et sans utilité.
Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps mon amour.
Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri :
— Vous ne savez pas ? Eh ! bien, je vous aime.
Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse et ravie que je m’étais découverte ; il fallait trouver un plan pour la faire glisser jusque devant elle.
Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait à un moment ma conversation avec Aimée ; et hardiment j’en profitais ; je tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place était prête pour celle que j’avais bâtie : il n’y avait plus qu’à la poser. C’était fait. Elle savait tout ; j’éprouvais un immense soulagement.
Ah ! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai dépensées ainsi en imagination ! Peu d’amants sans doute ont jamais montré autant de décision et de bonheur.
Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage. Je disposais tout sur un nouveau plan ; j’arrivais par un autre côté, il fallait modifier mon exorde, changer mes préparations ; j’aboutissais enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.
Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs, je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de battements d’ailes ; tout mon visage riait ; je parlais tout seul à mi-voix. C’étaient des délices profondes ! Et comme un malade je revenais sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.
Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige ; il attira peu à peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut plus que lui ; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur supplice.
Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et impossible.
Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils étaient tellement plus confortables !
Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison, envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur. Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers elle.
Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un moment vînt, — un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de ceux que je vivais alors, — où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de moi-même avec étonnement, scandale et tentation.
Je me cramponnais pourtant ; toute idée morale ne m’avait pas abandonné. Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant : mon cœur aussitôt m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main à ma gorge.
Hélas ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?Andromaque.
Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.
Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus vive le printemps encore n’avait touché Paris.
En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.
Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité, si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme : je n’arrivais pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent les choses autour de vous, après de telles révolutions.
Tout mon respect, ma tendresse même accouraient pour prévenir ma démarche, pour la rendre plus insensée, plus impossible, pour la reléguer dans l’absurde, pour la détacher de cette journée déjà en train et qui pourtant me conduisait irrémédiablement vers elle.
Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait à se faire jour par cet aveu ? Était-ce le besoin d’échapper enfin à l’obsession de tous ces mots qui dansaient dans mon esprit ? Je commençais à savoir ce que sont les souffrances de l’amour. En quinze jours j’en avais fait l’apprentissage ; elles ne m’étaient pas devenues plus supportables ; mais je comprenais qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements de cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque toute cette dernière nuit, je les aurais endurés longtemps encore sans accident. Ma vie avait été capable de descendre au fond de cet abîme ; elle eût peut-être pu aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien fait pour éviter de souffrir.
D’où donc montait l’étrange certitude que je me découvrais ce matin-là ? Une résolution, une toute petite résolution : « Avant ce soir elle saura. » Où était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si effrontée ? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. C’était quelque chose d’innombrable et d’informe, quelque chose qui venait d’en bas, qui s’édifiait péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me poussait doucement sur la scène ; raidi, malheureux, empêché, il fallait que je fisse le pas redoutable qui allait me découvrir tout entier. Il n’y a pas de portant pour moi en cette vie ; je ne sais pas rester longtemps abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il faut que je me compromette. Je ne souffre pas de rien laisser passer sans y avoir risqué quelque chose, fût-ce le ridicule.
Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le sentiment d’une tâche à mener à bien que j’éprouvais maintenant. Cet aveu était devant moi, infiniment lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, mais spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il m’apparaissait comme un énorme pensum. L’idée pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me l’épargner. Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me l’interdisaient étaient à leur poste, en grande tenue, et me donnaient un avertissement solennel. Mais toute ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle s’était mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi du devoir le plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement de la morale dans les œuvres qui la contrariaient le plus exactement.
Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je tremblais pour lui. Je craignais de perdre, en me découvrant, tout ce qui me restait de facilités et de joies ; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais de la voir. J’allais risquer dangereusement mes pauvres instants heureux, le peu d’aération et de lumière qui me venait encore au fond de ma prison. Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement comme le soldat qui va au feu, avec la même préférence passionnée de la mort et du malheur aux biens que l’on possède encore.
Heures sévères ! J’avançais entre elles dans une espèce de détresse ; elles me soutenaient par dessous les bras, elles m’encourageaient, elles me secondaient cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien que j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui m’accablait. Cet inévitable devant quoi le cœur me manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait que de moi : « Faut-il que je sois insensé pour me torturer ainsi moi-même ! » pensais-je. Et l’envie me prenait, comme de délicieuses vacances, de rendre à mes décisions la clé des champs. Cela semblait si simple, si sage ! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait qu’à ne plus vouloir.
Hélas ! c’est cela justement qui était devenu impossible. De cette délivrance, je pouvais bien concevoir un instant l’idée, croire que je n’avais qu’un mouvement à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à l’hypnotisé auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la main. Je m’en allais ainsi, portant sur moi tout le bagage de mon angoisse, absolument libre et parfaitement enchaîné, frôlant toutes les occasions qui m’auraient pu divertir, sans qu’il me fût permis d’en saisir aucune, profondément retranché, même lorsque je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût pu sauver.
Oh ! les haltes de cette journée ! Je ne me les rappelle pas toutes. Simplement la dernière, la plus étrange, la plus spécieuse. Vers quatre heures, incapable de tout travail j’étais allé voir Georges chez un ami, où je savais le rencontrer. L’ami était sorti : nous l’attendîmes ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, auprès de Georges, je ne me sentis plus pressé par rien ; Georges était gai ; il me plaisanta gentiment. Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle que nous n’en avions pas connue depuis des semaines. Les mots se mirent à courir entre nous avec cette promptitude, cette joie, cette adresse des jours où l’on est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je m’élançais vers Georges ; peu à peu j’étais repris par un profond besoin de confiance. Il me semblait que je m’étais trop économisé avec lui. Il y avait quelque chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. J’aurais voulu lui dire ! « Attendez ! Nous allons voir ! Écoutez-moi ! Par où commencer ? » L’impatience de me donner, une ravissante envie de me trahir faisaient rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer tout ce qui pouvait être livré de mon cœur ; je cherchais des ruses pour aller aussi loin que possible dans la confidence sans la rendre irréparable ; je traçais mentalement des limites ; j’abandonnais d’avance des régions entières de mon âme, en n’y retranchant au préalable qu’un petit détail, qu’une pensée trop directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente, l’instinct de conservation de mon amour me retint à temps ; je fis taire mon imprudente générosité. Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas rester sans se faire sentir ; elle donnait à notre conversation un entrain, une chaleur où nous étions tous les deux enveloppés. J’allais au devant de toutes les pensées de Georges ; je les reconnaissais de loin, je les prévenais presque amoureusement ; je lui épargnais les moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été si cher qu’en cet instant. Il n’y avait rien de pervers dans cette tendresse intempestive ; c’était la plus saine, la plus abondante amitié qui me poussait vers lui. Nos sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours des situations où nous met la vie. Ou plutôt, l’amour ouvre de telles sources en nous que les eaux s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes qu’il offense. Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis brusquement : « Je vous aime bien, Georges ! » Et nous nous étions insensiblement si bien exaltés que cette déclaration ne l’étonna pas trop. Je voulais y faire tenir tout ce qui me gonflait en cet instant : rêves idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une sorte de communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, besoin de demander pardon pour l’acte que je n’avais pas encore accompli ; désir d’en écarter à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret et de trahison. Au moment de partir, lorsque je fus debout, il me sembla que j’étais tout entier transparent et que sous le regard de mon ami je me tenais compris, absous. Par un dernier raffinement de confiance, cédant au bonheur qui me montait de plus en plus à la tête, comme un avertissement solennel et comme une prière, je lui dis :
— Maintenant je vais voir Aimée… du moins si vous m’en donnez la permission.
— Je n’ai pas à vous le permettre », me répondit-il d’un ton qui pendant un instant me rendit hésitant et déconcerté. Mais j’étais si transporté, si lancé, si sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute réflexion.
Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie vagabonde. Et par un bizarre mouvement, comme elle était incompatible avec la contraction où je me sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix qu’elle s’en débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause ; elle écarta la résolution qui l’avait fait naître et qui l’entretenait en moi ; elle la déplaça, la mit de côté : mon projet de déclaration sembla s’être évanoui ; je crus y avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais vers Aimée, l’intention que j’avais si péniblement nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en plus fragile, théorique, irréelle ; elle perdait tout sens, elle semblait se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa raison d’être. Je ne voyais plus ce qui l’avait formée. Je me traitais de visionnaire et d’insensé. Du même coup une délivrance, un soupir infini soulageaient mon âme ; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait privé mon angoisse. Tout était ramené à ma portée, sous ma main.
J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée avait déjà pris l’habitude de ne rien changer à ses occupations pendant que j’étais là. Elle me reçut dans sa chambre et continua de ranger des robes et du linge dans un placard, tandis que je m’asseyais dans un fauteuil. Un moment notre conversation fut tranquille et distraite comme ses allées et venues dans la pièce.
Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, comme une chape de plomb sur mes épaules, ma résolution me retomba dessus ; le devoir à nouveau me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de pouvoir dire un mot, la parole m’était refusée. Aimée, affairée devant l’armoire ouverte, me tournait le dos, si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de suite de ce qui se passait et prit mon silence pour une distraction. J’eus le temps de me ressaisir un peu.
Pas assez cependant pour rendre à ma conversation l’aisance nécessaire. Une profonde consternation intérieure affligeait tous mes mouvements ; j’étais diminué, ralenti ; toutes les voies que j’avais imaginées, je les trouvais closes. Il n’y avait plus en moi qu’une anxiété sans contours ni forme, qu’un seul état tout noir, pareil à la nuit chaude et bourdonnante des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je pêchais en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, avaient le poids du songe.
Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me secouait d’autant plus fort que j’étais moins capable de la suivre. Elle me tenait au collet comme un gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.
Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un mélange d’inquiétude, d’amitié et de malice, elle me demanda :
— Qu’y a-t-il ? François, vous me semblez malheureux aujourd’hui. Il faut me dire ce que vous avez. Ne suis-je pas une bonne amie ?
J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle je pensai avec tranquillité, presque avec sourire : « Dans quelques instants ce sera fait. » Pourtant les moyens entre mes mains restaient toujours aussi manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, sous l’empire de la curiosité, quittant sans s’en apercevoir son va-et-vient, s’était assise. Je me mis à marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle avait passé sur mon visage : j’en vis le reflet dans l’étonnement et la pitié qui commençaient à se peindre sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous rapprochions en silence.
Enfin un obscur déblaiement se fit en moi ; des paroles arrivèrent, mais d’abord défensives, retournées contre cela même que je voulais dire :
— Non, c’est inutile : il vaut mieux ne pas parler. Et d’ailleurs ce n’est rien. Cela n’est pas intéressant. Cela ne concerne que moi, que moi.
Je parlais avec une violence involontaire, profitant de ces premiers mots pour chasser ma rancune de tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir. J’étais d’ailleurs tombé dans un état brutal, plein de retours et de secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout à l’heure. Je me défendais passionnément contre quelque chose que je ne savais encore comment entreprendre ; je m’y jetais en me débattant de toutes mes forces et je cherchais confusément une issue aussi bien dans ma révolte que dans mon entraînement.
Cependant Aimée était devenue profondément attentive. Non pas insensible. Je pense que devant ce secret tout proche qu’elle n’osait encore être sûre d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais elle conservait sur elle-même ce gouvernement que j’avais perdu sur moi. Elle me regardait doucement sans honte comme sans provocation, toute voisine et pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne me soutenait que de son silence. Devant cet esprit si maître de soi, devant cette femme profonde, je devais avancer tout seul, je devais achever, exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais commencés.
Je parlai :
— C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien faire. Il ne faut pas chercher. Ce n’est rien. Un malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une impasse, bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. Mais tant pis pour moi ! C’est sans importance. Cela ne regarde que moi. Je m’arrangerai bien.
Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans un langage obscur, contracté, maladroit. L’éclairage en moi était trop bas à cet instant pour que ma conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et pour que ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle simplement qu’il y en avait que j’appelais du plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient un saut brusque hors de moi, comme si elles eussent soudain manqué de place dans mon âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais au passage une des phrases que j’avais préparées pendant la longue méditation de mon aveu ; mais mal en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais aiguisée, amenée là de force, dans un moment où elle allait à peu près bien, frappée de la même malchance que tout mon discours. Car tout ce que je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. Même accomplie, ma confession portait les traces de l’impossibilité qui pesait encore sur elle l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant moi-même j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une espèce de généralité ambiguë, dans des allusions à mes souffrances, à ma mauvaise destinée, à l’avenir redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots directs, pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées un amour moins scrupuleux que le mien. Ainsi la déchirante dépense que je venais de faire demeurait à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait conduit qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un insupportable malaise.
A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de cet échec. J’étais si plein de mon amour que je crus d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et dans l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce d’aisance, je m’approchai d’Aimée, je me penchai vers elle, je lui demandai à voix presque basse, passionnément :
— Vous ne m’en voulez pas ; vous ne m’en voulez pas ?
— Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.
Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à moitié deviné ce que j’avais essayé de lui dire. Mais elle voulait en être sûre. Elle ne trouvait pas dans mes paroles la phrase décisive dont elle avait besoin, et elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui cet instant — sur le moment je n’ai su rien comprendre — je revois son visage plein d’une attention aiguë, studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.
Il y avait certainement dans cette application beaucoup du désir que « ce fût vrai » ; ce qu’elle goûtait à l’avance du plaisir d’être aimée lui conseillait subrepticement de s’en approcher davantage. Pourtant je crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, à cette passion d’y voir clair dans les sentiments qui nous étaient communs et qui devaient faire plus tard en nous tant de ravages. Elle était trop ordonnée pour accepter, en cet instant si grave, la confusion qui pesait sur nous. De tout son cœur, non sans quelque émotion, mais toujours maîtresse d’elle-même, pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à la tâche de la débrouiller.
Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, je m’épuisais en protestations confuses, en excuses, en prières, en accusations contre moi-même. — Par toute ma confession je n’avais rien cherché, rien prétendu ; elle n’avait eu aucune intention ; je ne l’avais entreprise que par force ; à aucun instant la plus petite idée d’obtenir quelque chose ne m’avait effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, au lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais plus qu’à en effacer la trace, qu’à me la faire pardonner. Je tremblais de délicatesse et de crainte, j’aurais voulu enlever d’une main insaisissable les ombres dont je croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de toute mon âme vers Aimée, dans un scrupule, dans une inquiétude ineffables, et dans mes paroles ne paraissait plus que le profond souci de revenir sur ce que j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer aussi complètement que possible l’écho.
Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de l’autre, moi cherchant à lui faire oublier quelque chose qu’elle cherchait encore à savoir. Cette douloureuse contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, lui devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, je la vis tout à coup se décider secrètement. Elle me demanda :
— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt ? J’aurais peut-être pu intervenir auprès de Marthe, empêcher votre malentendu de devenir si grave.
Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît impossible qu’elle se soit véritablement trompée si longtemps sur la nature exacte des angoisses que je lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si ambiguës, j’avais eu par moments si bien l’air de me plaindre de difficultés conjugales, j’avais si maladroitement insisté sur l’impossibilité pour elle de me venir en aide, que son esprit avait pu être effleuré par cette interprétation, qu’elle voulait maintenant, en la feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.
Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, toute l’impuissance du monde furent sur moi dans l’instant. Je m’appuyai au rebord de la bibliothèque qui faisait le tour de la chambre et mis la tête dans mes mains. Tout était à refaire ; je me trouvais tout à coup infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli ; et plus la moindre force en moi ! Sans regarder Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis :
— Vous ne m’avez donc pas compris !
Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans pouvoir tourner les yeux vers elle :
— Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, c’est de vous !
Je restai un moment encore appuyé, plongé dans un accablement et dans un repos où je n’entendais plus rien, détaché de tout ce que je venais de faire, presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé, acquitté, bien perdu cette fois.
Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi et me regardait avec une gravité qui m’interdisait sans paroles tout espoir, mais avec une tendresse aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais être bien misérable, bien désarmé… — pourquoi hésiter à le dire ? — bien inoffensif. Car elle ne pensa point à se ménager. Comme avec un blessé, qu’il s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien des convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, la moins réticente pour me dire :
— Mon pauvre ami, comme vous souffrez !
Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main machinalement, comme un aveugle, pour me faire conduire. Elle ne la retira point. Je marchai la tête basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure de la porte, je me retournai vers elle avec effort et je lui dis dans un souffle :
— Au revoir, Aimée !
Elle me sourit doucement ; je laissai tomber sa main et je partis. J’entendis qu’elle refermait la porte lentement, silencieusement derrière moi.
Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein d’étonnement, chancelant comme au sortir d’un rêve, de toutes parts dépassé par ce que je venais de faire. Cependant une allégresse absurde cherchait maintenant d’en dessous à se faire jour ; elle me donnait de petits coups comme la mer montante sous une estacade.
Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise Bonnier, une amie d’Aimée, très belle et très coquette, que j’avais toujours un peu redoutée, car elle était aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma timidité. Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai dans le salon, la suppliant de rester un moment à bavarder avec moi. Elle accepta, un peu surprise. Je me lançai aussitôt dans une étincelante divagation. Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je n’avais éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une femme. Pour la première fois je trouvais le ton qu’il fallait prendre avec Lise : je me montrai d’une frivolité parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries à la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce qu’il lui plaisait de me raconter de moins sensé, et pourtant sachant marquer par une insaisissable ironie combien je réservais sur tout ce qu’elle me disait mon opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu ces mille petits obstacles de l’âme, dont j’avais en réalité la religion, auxquels je m’étais, l’instant d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir à détruire par ce papotage toute la solennité des minutes précédentes. Je me vengeais de je ne savais quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des sentiments que je venais de subir.
Mais cette conversation privée d’âme tomba tout à coup. Après quelques phrases languissantes, je quittai Lise, me chargeant de faire prévenir Aimée de sa présence.
Je n’eus pas à en prendre la peine : Aimée venait d’être avertie, je la rencontrai sur le seuil de la porte. Je crois qu’elle ne s’attendait plus à me voir. Du moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle arrivait les yeux baissés et les releva à mon approche. Ah ! Dieu, ce regard, aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de l’avoir vu vraiment tel que je le revois. Ce fut une longue lumière sombre qui monta vers moi, m’atteignit, m’arrêta ; une caresse brûlante, mais retenue, rattrapée à temps, et tout au fond adoucie par un flot de secrète reconnaissance, par un grand bonheur caché. Tout son visage, attiré par le rayonnement des yeux, souriait légèrement…
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes !Andromaque.
Pendant les quelques jours qui suivirent ma déclaration, je vécus tout bas, comme réduit, comme effrayé ; je me faisais petit ; j’avais peur, au moindre mouvement, d’attirer de terribles malheurs sur ma tête. Ce qui s’était passé, pour devenir peu à peu possible, avait besoin de n’être pas touché d’un moment. Je sentais qu’il fallait laisser un tel évènement s’acclimater avec l’existence en faisant silence autour de lui.
Pourtant dans l’attitude d’Aimée à mon égard aucun changement ne s’était produit de nature à m’inquiéter. Elle me marquait toujours la même amitié, sans rien ajouter d’ailleurs qui pût m’y faire supposer une nuance plus tendre.
Je ne retrouvais aucune trace du regard dont elle m’avait un instant enveloppé. Elle était toujours ma grande amie forte et sûre, et il m’arrivait en sa présence, tant son visage était peu troublé, d’oublier que je lui avais appris qu’elle était dans mon cœur un peu davantage.
J’acceptais cet état de nos relations sans me rien demander, dans une abdication et avec un respect infinis. Et du premier accident qui le modifia, je ne fus, à vrai dire, en aucune façon responsable.
Huit jours environ après l’évènement que j’ai raconté, par une merveilleuse après-midi d’avril, nous nous trouvions à la villa, dans le grand salon, avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait par les fenêtres, invitant à la promenade. J’avais proposé à Georges, qui par hasard avait déjeuné là, de sortir avec lui ; mais comme nos occupations ne coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord, abandonné ce projet.
Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle réfléchissait. Sans qu’on pût en reconnaître les termes, on distinguait très bien quand elle était en proie à un débat intérieur ; non point à aucun va-et-vient de sa physionomie, à aucune agitation de son visage ; mais au contraire à je ne sais quelle fixité et quelle application qui se posaient sur lui ; elle voulait tout bas, et les battements de son cœur étaient obligés de se taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée passait dans toute sa personne. Ce fut d’une voix parfaitement calme qu’elle me dit, lorsqu’elle se fut décidée :
— Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner ?
Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis : Oui ! au hasard, très vite, pour au moins ne pas laisser s’abolir la formidable chance qui s’offrait, mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui m’arrivait.
Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa chambre, et que je l’attendais debout entre les groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que j’allais faire :
— Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.
A ce moment seulement l’évènement se déclara dans mon cœur. Je faillis éclater de rire. Je me demandai comment j’avais pu prononcer une telle phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé pour consacrer ce prodige. C’était la première fois que j’allais sortir seul avec Aimée dans Paris, et c’était elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque m’approchait de la folie. Mais il y avait quelque chose de plus : elle savait pourtant bien que je l’aimais. L’avait-elle oublié ? C’était impossible. Le temps qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle avait tenu compte de cette circonstance. Elle l’acceptait donc ! Elle acceptait ce secret entre nous, et qu’il ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût quelque chose que nous fussions seuls à connaître, seuls à porter. Une telle faveur me faisait perdre l’esprit ; et j’avais toutes les peines du monde à dissimuler mon égarement.
Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire, l’instant où nous sortîmes de la maison dans la rue vivante, illuminée, pleine de promeneurs et de toute la brillante animation du printemps, l’instant où dans l’auto découverte qui filait doucement, et comme enchantée, au ras des trottoirs, au milieu de la foule et parmi le flot des visages qui me paraissaient tous joyeux, m’étant tourné timidement vers Aimée, je vis qu’elle était sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé sur ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et à cet instant, comme pour prolonger le miracle, Aimée se mit à parler. Sans faire allusion directement à mon aveu :
— J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez pas bien. Je suis si peu intéressante ! Il y a en moi quelque chose de si brutal ! Je vous sens si tendre à côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi, au fond, je n’aime que moi, que mon plaisir… C’est vrai », insista-t-elle, comme je faisais mine de protester. « Je ne suis pas une dévergondée, bien sûr. » Et elle souriait. « Mais j’aime mes sensations, je suis capable de m’y abandonner avec un égoïsme parfait. Ah ! je n’ai pas fini de vous donner des déceptions ! »
Rien au monde, aucun charme, aucune beauté, aucune tendresse n’eussent composé pour moi une liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces quelques mots si lucides et d’une si altière humilité.
On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que j’y découvrais, quelle promesse de délices ils me versaient dans le cœur :
— Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je m’examine bien, je n’ai qu’un souci au monde ; il n’y a qu’une chose au monde qui m’importe : la perfection de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce qui les empêche de s’épanouir…
La main de mon amie dans la mienne, sa bouche même sur ma bouche m’eussent fait moins voluptueusement tressaillir que ce trésor dans son âme que je commençais à apercevoir par transparence.
Ah ! comme nous étions loin de ces pénibles moments où l’inconstance de Georges formait toute la préoccupation d’Aimée et accablait notre conversation ! Comme nous étions loin même de cette heure épuisante où je m’étais escrimé pour lui faire savoir mon amour ! Quelques jours à peine s’étaient écoulés et toutes les difficultés qui avaient si lourdement pesé sur nous semblaient envolées pour toujours.
C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions ; pour la première fois nos mouvements se combinaient, nous allions dans le même sens. Il avait suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai. Près de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et guidé seulement par mon inquiétude intérieure, se révélait tout à coup de ma race, douée de la même vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.
Je ne lui apprenais rien encore ; je laissais se prolonger le plus longtemps possible cette délicieuse ignorance où elle était de la symétrie secrète de nos âmes ; je voulais être seul quelque temps à savoir. Je me contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait devant moi ni à s’accuser, ni à s’excuser ; que je ne lui demandais que d’être elle-même bien sincèrement, bien entièrement :
— Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour moi, ajoutai-je, d’être ici, à côté de vous, si vous saviez combien tous mes espoirs sont dépassés !
Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je savais être dans la mienne : le goût effréné du sentiment et de ses modulations, le besoin d’être sans cesse un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main secrète qui dispose toujours nouvellement notre cœur. J’y voyais aussi, comme dans la mienne, une profonde impuissance à la vanité, plus que le dégoût : l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se prendre pour quelque chose, un grand orgueil peut-être, mais fondé sur la faculté de se juger sans cesse et sur l’horreur de s’en laisser sur soi-même accroire.
L’auto suivait maintenant les allées du Bois ; nous ne parlions plus, mais nous goûtions avec délices la possibilité de ce silence : une si étrange et si délicate communion s’y annonçait !
A la fin mon ivresse devint intolérable ; je voulus l’exprimer. Mais au lieu des mots qui l’eussent exactement traduite, l’impression de ma culpabilité est en tous temps tellement forte en moi, que de nouveau ce fut cette pauvre question anxieuse qui s’échappa de mes lèvres :
— Vous ne m’en voulez donc pas ? Il est donc possible que vous ne m’en veuillez pas !
Et de nouveau Aimée, avec cette nuance d’étonnement qu’elle avait eue le jour de ma déclaration, me répondit :
— Pourquoi donc vous en voudrais-je ?
Comprend-on ce que veut dire faire quelque chose « par bonheur » ? Moi qui suis si mal fait pour l’aventure, ce soir-là, j’allai partout où les amis qui s’étaient emparés de moi, s’amusèrent à m’emmener. Ils riaient de ma docilité imprévue, mais moi encore bien plus d’eux qui n’en soupçonnaient pas la raison.
Il y avait un tel foyer de joie en moi ! En place de ma volonté, je ne trouvais plus qu’une immense jubilation ; elle me rendait généreux jusqu’envers les évènements ; je leur accordais tout ce qu’ils me demandaient ; et plus leur exigence était contraire à mes goûts, plus j’éprouvais de plaisir à ne pas la contrecarrer.
Aussi bien ne sentais-je plus aucune gêne dans les endroits où j’eusse dû me trouver affreusement mal à l’aise. Il suffisait que j’eusse mon âme avec moi. Par la force du bonheur qui bouillonnait en elle, tout lieu me devenait agréable. Comme il jaillissait sans interruption, je ne désirais pas que rien finît autour de moi. Je riais de tout, je donnais raison à tout. Dans le mauvais cabaret-chantant de Plaisance, déjà à moitié vide, où nous échouâmes vers minuit, je regardais, par-dessus les tables désertes, la misérable « chanteuse-poupée » faire ses mines. En vérité où pouvait-on se sentir mieux chez soi ? Ce piano aigre et tapageur dans un coin, ce ménage d’ouvriers — la femme tenant l’enfant endormi dans ses bras — cette « consommation » devant moi, qu’y avait-il au monde de plus intéressant, de plus opportun ? Car c’était dans toute cette pauvre comédie que mon amour pour l’instant prenait racine (où n’eût-il pas poussé ?), c’est d’elle qu’il partait pour s’élever jusqu’au ciel.
L’idée qu’Aimée allait répondre à mes sentiments n’entrait pas franchement dans mon esprit ; elle l’éventait seulement en volant tout autour de lui et lui envoyait une brise délicieuse.
Pour la seconde fois, j’avais la sensation que ma destinée prenait le chemin de mes rêves, qu’il n’y avait qu’à la suivre, qu’à me faire petit et facile dans son sillage. Au moment même où il eût fallu agir, brusquer ma chance, je me croyais parvenu au terme de tout effort et me laissais emporter passivement par l’espoir.
Enfin je rentrai chez moi et je m’endormis au milieu de grandes ondes divines qui s’élargissaient de toutes parts autour de moi.
Je devais partir le lendemain pour la campagne ; tous les ans nous allions passer les vacances de Pâques dans la vieille maison où s’étaient retirés mes parents.
Marthe m’y avait précédé de quelques jours ; c’était la première fois que je la laissais voyager seule ; je ne pouvais attendre plus longtemps maintenant pour la rejoindre.
Or Aimée, elle aussi, devait quitter Paris dans peu de jours. Son médecin lui conseillait le grand air. Elle s’installerait à la campagne pour tout l’été.
Je me trouvais donc au bord de cette séparation qui m’avait semblé si abominable quand Georges y avait fait pour la première fois allusion. Dès mon réveil, je commençai à la pressentir, à la craindre.
Je fis mes bagages, réglai quelques affaires et le plus tôt que je pus dans la soirée, je me rendis à la villa.
Cette fois encore, il y avait beaucoup de monde dans le grand salon. Aimée était assise sur un canapé à côté d’une de ses belles-sœurs. Quand j’entrai, elle riait très fort, et elle continua de rire en me regardant approcher.
Mon cœur se serra ; mon élan se ralentit, mes pas s’embarrassèrent. Le pays immense où j’avançai se mit à diminuer autour de moi ; le ciel se couvrit.
La main d’Aimée était pourtant tendue vers la mienne, mais si distraitement !
Je cherchais son regard ; il passa devant moi avec un sombre éclat, mais aussi impossible à attraper que le rayon d’un phare.
Elle était tout entière dans la conversation. Quelqu’un lui parlait justement de sa prochaine villégiature :
— Vous allez vous ennuyer terriblement loin de Paris.
— Pas si je vais à Biarritz, répondit-elle. J’ai beaucoup d’amis là-bas. D’ailleurs vous connaissez Morel : il ne me laissera pas m’ennuyer, lui. Il est si gentil ! Et puis il a beaucoup de relations, il reçoit beaucoup.
En mettant la main à mon cœur, il me semble le trouver encore endolori de la blessure que ces quelques mots lui portèrent. Ils ne me donnaient pas tant de jalousie que de déception. Aimée avait parlé de ce Morel sur un ton trop détaché pour que je pusse craindre qu’il eût pour elle une importance véritable : à coup sûr elle ne le considérait, lui aussi, que comme une simple « relation ».
Mais c’était ce mot dans sa bouche, c’étaient les phrases toutes faites qu’elle avait employées, c’était la banalité même des plaisirs qu’elle se promettait, c’était la complaisance avec laquelle elle envisageait cette perspective de vie mondaine et d’odieux loisir, qui me faisaient tant de mal.
L’enfant timide et retranché, le petit garçon qui jadis, invité chez les parents d’un camarade, avait pleuré toute une journée d’appréhension et de haine, reparaissait brusquement en moi. Je me peignais avec horreur les joies que mon amie attendait ; elles me paraissaient déshonorantes, impies ; je me sentais pour elles une aversion incompréhensive, mais furieuse. J’avais beau me raisonner, me dire qu’un peu plus d’expérience me les eût fait probablement trouver inoffensives : ma vertu, en moi, se cabrait comme une folle et refusait toute considération atténuante.
En même temps mon esprit se lançait dans l’impossible travail de concilier cette nouvelle image de mon amie qui venait de surgir de ses paroles, avec celle que je m’étais formée la veille et dont je m’étais si imprudemment enchanté. Il ne se pouvait pas que l’âme toute profonde, toute amie d’elle-même, toute retournée vers ses émotions, toute éprise de perfection sentimentale que je lui avais découverte, s’accommodât de ce médiocre friselis que la vie mondaine propagerait à sa surface et se plût à des souffles si frivoles.
Je la voyais maintenant, dans cette ville d’eau où elle s’installerait, assiégée par quelque professionnel du flirt ; je l’entendais répondre aux phrases caressantes et vides qu’il lui glisserait, par ce même rire, qui, en ce moment déjà, tandis que j’en pouvais encore contrôler la cause, me faisait cruellement tressaillir. Elle l’écouterait tout au moins, c’était certain ; elle supporterait ce vain murmure à ses oreilles, sans répugnance, sans indignation.
Encore une fois je n’étais pas jaloux ; je ne craignais pas le succès auprès d’elle de ces flatteries ; un je ne sais quoi m’avertissait qu’elle était de ce côté-là bien gardée. Mais moins elle se donnerait, plus je me sentais scandalisé, malheureux. Car ce que je ne pouvais admettre, le monstre devant lequel reculait ma tendresse, c’était l’indifférence de la femme du monde brusquement entrevue dans ce cœur que j’avais cru mien. Oui, peut-être aurais-je sacrifié à cet instant tout espoir de le conquérir jamais en réalité si l’on m’eût permis de le reconquérir en idée.
La conversation continuait. Je fus sur le point de prendre Aimée à part pour lui arracher une sorte d’abjuration de ce qu’elle venait de dire. Mais je ne sus comment m’y prendre. Il me fallut laisser courir ses paroles, pendant que se glaçait lentement ma joie et que revenaient, comme une onde familière, dans tout mon sang, la pauvreté, la solitude, l’angoisse.
Sitôt après le dîner, et bien que je fusse en avance pour mon train, je partis. Un ami m’accompagna à la gare. Au moment de le quitter, tant je lui savais gré de m’avoir distrait de moi-même, je lui serrai les mains avec effusion, en m’écriant :
— Jamais je n’oublierai ce que vous venez de faire pour moi !
Puis le train s’ébranla et je me trouvai seul. — Non pas seul, ma douleur était montée avec moi ; je la sentis tout de suite qui m’attendait, qui réclamait mon entretien. Toute la nuit je voyageai avec elle. Oh ! les visages endormis sous la veilleuse du plafond, et le rythme fidèle du train, et le paysage comme un monstre paisible galopant dans l’ombre à mes côtés ! Je me plaignais à Aimée en moi-même :
— Cruelle, cruelle amie, qu’il est dur de vous servir, qu’il est dur d’être tombé vivant entre vos mains !
Puis je pensais combien il était admirable au contraire d’être admis à cette souffrance. Que n’eussé-je pas donné, un mois plus tôt, pour avoir le droit de la sentir ? Et je me mettais à la chérir en moi de toutes mes forces. Ce petit déchirement au cœur, cela était bon après tout puisque je l’avais désiré ; cela était bon, puisque cela venait d’elle. De sa longue et souple secousse le train me répétait interminablement que je n’avais aucune raison de manquer de patience. Et quand il s’arrêtait dans les grandes gares silencieuses, le marteau de l’homme qui venait frapper les roues des wagons, me recommandait encore : Patience ! Patience !
Ainsi s’endormait, ainsi veillait ma douleur à travers cette longue nuit de voyage, ainsi saignait sagement mon cœur…
J’avais quitté Paris inondé de soleil. Quand j’arrivai au matin dans la petite gare déserte où je devais descendre, il tombait une immense pluie fine ; tout le ciel était pris, les champs ensevelis sous la brume. Je restai un moment sur le quai, ma valise à la main, attendant que le train s’en allât pour traverser la voie, pendant qu’une sonnette obstinée, dans la cahute aux aiguilles, annonçait la longueur du temps. Dans la calèche de campagne qui m’emmena, j’entendais tapoter les gouttes sur la capote relevée et gicler sous les roues l’eau des ornières.
Je ne pus m’empêcher d’écrire dès le même soir à Aimée. Avec quel embarras et quelle peine !
La difficulté n’était pas de trouver quelque chose à lui dire, mais de fermer le passage à tout ce qui ne devait pas être dit. Ce que je choisissais me paraissait aussitôt infime et négligeable au prix de tout ce que je laissais de côté ; d’énormes instances pesaient sur moi contre lesquelles je me défendais laborieusement.
Tout de même un reproche, encore que prudemment masqué, se glissa dans ma lettre. « J’ai emporté de notre dernière soirée, écrivis-je, un moins bon souvenir que je n’aurais voulu. Me voici en proie à mille questions sur vous, que mon esprit ne cesse de me poser. Je suis bien tourmenté, chère Aimée, bien malheureux ! »
Tant de force était dépensée dans ces simples mots, ou plutôt la contrainte qu’ils avaient vaincue était si écrasante, que j’espérai d’eux les plus puissants effets : il était impossible qu’Aimée n’y lût point du premier coup le mal qu’elle m’avait fait et qu’elle ne m’expédiât point aussitôt le remède. Ils devaient forcément lui arracher un signe, quelque nouvelle de cette âme que je lui avais un instant reconnue et qui était maintenant dans mon imagination comme un navire en train de sombrer.
Dès le lendemain je commençai d’attendre : tout fut suspendu en moi jusqu’à nouvel ordre, et même la vie physique : je ne mangeai presque plus, je ne dormis plus qu’à peine.
Quelques jours passèrent ; je ne recevais pas de réponse. L’impatience se déclara.
Pour me rassurer, je pensai d’abord :
— Sans doute elle a déjà quitté Paris ; il a fallu faire suivre ma lettre ; il faut compter au moins deux jours de retard pour ce détour.
Pourtant je savais bien qu’Aimée n’avait jamais eu l’intention de partir si tôt. D’ailleurs, les deux jours passés, il fallut bien abandonner cette explication. J’obtins pourtant de mon imagination un nouveau délai, en supposant que la mise en ordre de son appartement, les paquets à faire l’empêchaient de m’écrire. Cette hypothèse m’aida à franchir encore sans débacle deux ou trois jours. Le facteur passait deux fois dans la journée. Lorsque la distribution du matin était faite, je n’avais pas trop de mal à attendre celle de l’après-midi qui avait lieu vers trois heures. Mais lorsque la clochette du portail ayant tinté, je m’étais précipité pour ne recevoir, à travers la grille, des mains du facteur, qu’un journal ou quelque lettre d’affaire, alors commençaient les heures difficiles, le long et laborieux voyage vers le lendemain. Il fallait obtenir le silence de toutes les questions qui se mettaient à parler en moi, comme un peuple affamé et mécontent ; il fallait m’obliger à ne rien penser, à ne rien croire, à ne rien entendre. Chaque heure, pour rester supportable, avait besoin d’être prise à part, d’être proprement et secrètement étouffée dans un coin.
C’était trop de travail pour que je pusse y suffire longtemps. Le moment vint où il fut impossible de refuser à mon esprit une nouvelle interprétation du silence persistant d’Aimée. Bientôt l’idée y parut que ma lettre l’avait fâchée ; en n’y répondant pas, elle voulait me faire comprendre que je l’importunais. Rien ne tenait contre cette explication. Elle était parfaitement satisfaisante. Pour douter qu’elle fût la bonne, il eût fallu être aveugle. Chaque jour qui passait en confirmait l’évidence. Peu à peu toutes les autres idées disparurent autour de celle-là ; elle occupa seule tout le champ de mon esprit.
Aimée était fâchée contre moi. Les reproches qu’il y avait quelques jours encore, je me croyais en droit de lui adresser, firent alors place à une profonde indignation contre moi-même. Comment avais-je été assez lâche pour lui laisser voir mes doutes, le malaise de mon cœur ? Qui m’avait autorisé à l’encombrer de cette pauvre préoccupation ? J’étais donc un enfant, que je ne pusse supporter un instant de souffrir tout seul !
Et encore, d’où m’était venue cette souffrance ? D’un mot qui ne m’avait pas plu tout à fait, qui me l’avait montrée moins prochaine, moins parente que je ne l’avais crue d’abord. Mais où prenais-je qu’un mot d’elle pût me plaire ou me déplaire ? D’où étais-je autorisé à faire de mes goûts, de mes jugements, la règle qu’elle devait suivre ? Pourquoi mes valeurs devaient-elles être préférées aux siennes ? Dans l’aventure où nous étions pris ensemble, déjà j’apportais, j’imposais cela qu’elle y était prise contre son gré, par mon seul fait ; comment osais-je, par dessus le marché, vouloir que ma façon de sentir fût bonne aussi pour elle et dût servir de base à toute appréciation de sa conduite ? — Lorsque je vis bien quelle avait été ma prétention, j’en eus honte jusqu’à en rougir par moments tout seul. Quelle présomption ! Comme mon amour était encore peu délicat ! Et pour me racheter de cette grossièreté, je me mis à chérir en Aimée non plus les ressemblances que j’avais vues un instant briller entre nous et qui m’avaient attiré vers elle, mais tout ce qu’elle avait de plus différent de moi, de plus opposé à mes goûts, tout ce que je ne pouvais pas comprendre encore, tout ce qui me demandait de la foi et de l’abnégation. Ce fut ainsi que je pressentis pour la première fois les grandes transes du renoncement à moi-même.
Pour l’instant, en tout cas, une chose tout de suite était indispensable : me faire pardonner, expliquer à Aimée tout ce que j’avais aperçu depuis ma sotte lettre, lui faire comprendre qu’il ne restait absolument rien de celle-ci, qu’elle pouvait l’oublier, que c’était une chose passée, morte, entièrement détachée de nous, presque ridicule, que nous pouvions en rire ensemble. Je sentais qu’il ne me faudrait qu’une minute pour dissiper le mécontentement où elle était de moi ; je voyais clairement ce que je lui dirais ; les phrases se formaient toutes seules dans ma bouche ; j’essayais de les retenir ; mais quand je les recherchais, il en venait d’autres à la place, encore meilleures.
Pour les exprimer ce n’était pas une lettre qui convenait. D’abord parce que j’avais peur de l’écriture. Mon amour, bien qu’il fût si peu coupable et eût si peu de chances de le devenir, subissait pourtant toutes les craintes, se heurtait à toutes les défenses et à toutes les impossibilités qui pèsent sur l’amour clandestin : je n’osais pas lui donner de corps matériel, ni de présence devant mes yeux. Bien moins par prudence que par timidité envers moi-même, j’avais rédigé jusqu’ici toutes mes lettres à Aimée de façon que n’importe qui pût les lire. Je ne me trouvais pas encore cette fois-ci assez de courage pour surmonter ce scrupule.
Et puis c’était une conversation qu’il me fallait. Mon cœur était trop agité pour qu’une réponse seulement écrite pût le rassurer. J’avais besoin de voir Aimée me pardonner, de voir naître peu à peu sur son visage l’oubli de ma faute. L’image de l’indulgence et de la faveur que je saurais y ramener peu à peu par mes paroles, m’enivrait à l’avance.
Il importait donc de rejoindre le plus tôt possible mon amie. Je voulus repartir pour Paris. Mais y était-elle encore ? Le moment qu’elle avait fixé pour son départ était maintenant passé. Elle avait hésité entre deux ou trois endroits où s’installer et je ne savais pas celui qu’elle avait finalement choisi. Ainsi, au moment où j’avais si grand besoin de la trouver, elle n’était plus nulle part pour moi.
Rien ne pouvait être plus exaspérant pour mon angoisse que cette disparition d’Aimée. Elle m’affola complètement. Je passais mon temps à la chercher. Après l’interminable journée d’attente et de peine, quand le soir tombait, je partais seul, tête nue, à travers le jardin, vers les vignes. Je marchais d’un pas rapide, tout soulevé, tout hagard. Dans mon cerveau surmené par les nuits blanches, mille projets pour atteindre Aimée s’échafaudaient avec une hâte absurde et furieuse ; ils étaient tous plus impossibles les uns que les autres ; l’un n’attendait pas la ruine de l’autre pour s’élever. Bien plutôt que des moyens réfléchis, c’était un combustible que je jetais dans le foyer trop brûlant de mon esprit ; et comme des gouttes d’eau sur une plaque rouge, ils s’évaporaient en y tombant.
De temps en temps, profitant d’un peu de fatigue, une idée réussissait à durer en moi quelques minutes. Je m’imaginais allant surprendre Aimée dans la retraite que je supposais, pour la circonstance, qu’elle avait choisie. Bien que l’endroit me fût inconnu, je voyais les moindres détails : c’était le matin, je m’arrêtais à la barrière du jardin, je sonnais… L’attente dans le salon, l’étonnement d’Aimée et sa gêne de me trouver là ; mais alors j’entrais dans mes explications…
Puis je repensais tout à coup que cette vision n’était qu’un rêve. L’impatience revenait de plus belle. J’allais dans le crépuscule, où les arbres fruitiers en fleurs s’éteignaient peu à peu, abandonnant d’imperceptibles parfums. En haut, à travers les feuillages du jardin, j’apercevais déjà les lumières de la maison. Marthe m’attendait près de la lampe. Et me prenant à deux mains la poitrine, j’essayais de calmer en moi cette démence, d’endormir cette douleur qui me fatiguait de ses bonds timides et fous et m’arrachait par instants une douce plainte excédée.
Les quinze jours que je devais passer à la campagne étaient presque écoulés, lorsqu’enfin je reçus, de Paris, une lettre d’Aimée. Je n’y lus d’abord qu’une chose : c’est qu’elle n’était pas fâchée. Comment cela était-il possible ? Je ne le comprenais pas encore. Mais le fait était certain. Le ton de sa lettre était aussi amical que jamais. Elle s’excusait de son silence, avec une espèce d’embarras, en rejetant vaguement la faute sur ses occupations qui étaient aussi la raison pour laquelle elle n’avait pas encore quitté Paris ; puis elle ajoutait :
« Mon cher François, je voudrais pouvoir vous faire du bien, vous aider, vous réconforter. Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. »
Parce qu’ils me rendaient la paix, ces quelques mots prirent peu à peu pour moi une importance extraordinaire. Sur le feu de ma blessure je sentais leur douceur se poser. Pour me faire tant de bien, il fallait qu’ils vinssent du plus profond de son cœur. Je retrouvais Aimée telle que j’avais besoin qu’elle fût. Certes, oui, elle réussirait à me guérir. Et n’était-ce pas déjà fait ? Je prenais la seconde phrase de sa lettre pour l’expression d’une inquiétude toute gratuite, d’un scrupule supplémentaire, pour un raffinement de bonne volonté dont je lui étais reconnaissant aussi, mais dont je refusais de tenir compte. Je ne voyais que son désir de me venir en aide, de m’apaiser. Il suffisait qu’elle l’eût senti pour qu’il se trouvât réalisé. Et en effet, une fois de plus, ma douleur s’était évanouie. Dix minutes après avoir reçu la lettre, il n’y en avait plus trace en moi ; je ne pouvais plus l’imaginer ; tout tient dans un mot : je n’y pensais plus.
Le surlendemain, je rentrai à Paris, laissant Marthe, pour une semaine encore, à la campagne. Lorsque j’arrivai rue Michel-Ange, pour le déjeuner, on me fit attendre un moment, tout seul, dans le grand salon. Le soleil y pénétrait largement, comme le jour où j’étais sorti avec Aimée. Je me rappelais. Puis Madame Bourguignon arriva. Je n’osai pas lui parler tout de suite d’Aimée. Un poids énorme était sur ma langue. Enfin elle me dit :
— Aimée est à la campagne près de Fontainebleau, depuis hier, chez des amis, qui lui ont offert l’hospitalité pour une huitaine de jours. Elle a voulu profiter du beau temps.
Je ne pus m’empêcher de rougir un peu ; puis je m’employai à sauver les apparences en continuant la conversation ; je tins ainsi en respect ma déception jusqu’au moment où Madame Bourguignon ajouta :
— D’ailleurs Aimée doit venir à Paris cet après-midi. Elle ne pensait d’abord rester là-bas que deux jours. Pour y passer une semaine, elle a besoin de quelques objets qu’elle vient chercher. Elle m’a téléphoné, ce matin. Si vous voulez la voir, venez avec moi tout à l’heure la chercher à la gare.
Lorsqu’elle parut, au milieu de la foule, montant l’escalier, je ne sais pourquoi je la trouvai plus brune, plus sombre que je ne me la rappelais :
— C’est gentil d’être venu à ma rencontre, me dit-elle simplement, après avoir embrassé Madame Bourguignon ; dans le train je pensais que je vous verrais peut-être.
Nous montâmes dans l’auto de Madame Bourguignon. Aimée se mit aussitôt à nous raconter combien elle se trouvait heureuse là-bas, quelle tranquillité, quel délassement elle y goûtait :
— Quand je me suis vue toute seule, au beau soleil, dans ce petit jardin, avec un bon livre à la main, je n’ai plus eu qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible.
Je commençai à souffrir. Non que je fusse jaloux de son bonheur. Mais je pensais : Elle n’a donc pas du tout, du tout songé à moi ! Je n’ai donc absolument compté pour rien dans ses préoccupations ! Mon retour ici à aucun moment n’a pu influencer sa décision !
Et justement, à cet instant, elle se tourna vers moi pour me demander :
— Et vous, François, avez-vous passé de bonnes vacances ?
J’eus un moment de stupeur. Deux mondes se rencontraient, entre lesquels il n’y avait rien de commun. Je ne pus m’empêcher de laisser percer dans ma voix mon étonnement, mon désespoir et mon reproche :
— Oui, merci, répondis-je lentement, d’assez bonnes vacances !
Une ombre de confusion et de remords passa sur le visage d’Aimée. Je vis qu’elle se rappelait tout à coup.
Elle se rappelait. Il faut comprendre tout ce que ce mot signifie d’horreur. Elle ne pensait plus que je l’aimais ! Cette idée, comme un objet qu’on oublie sur une étagère, comme, dans une machine, un rouage superflu qui peut tomber en route sans que le moteur s’arrête, — cette idée était sortie de sa mémoire. Et elle n’y rentrait maintenant que par la grâce d’un nouveau hasard, que parce que j’étais revenu me mettre devant ses yeux.
Ainsi de ce monde de misères et de prières que pendant quinze jours j’avais porté en moi, de toutes ces invocations, de toutes ces plaintes, de toutes ces excuses que j’avais prodiguées vers elle, Aimée n’avait rien perçu, rien soupçonné. Tout ce douloureux trésor, je l’avais dépensé dans le vide. Il ne s’y était rien rencontré d’assez fort pour franchir cet espace comme interplanétaire qui nous séparait, et pour venir se faire sentir par elle.
Du même coup le véritable sens de sa lettre m’apparaissait. Cette phrase qui m’avait si bien rassuré, ah ! je ne voyais que trop clairement maintenant ce qui la lui avait inspirée. Je découvrais la trace de ses sentiments, j’y rentrais après elle ; je retrouvais l’instant où elle avait tenu la plume pour m’écrire ; j’éprouvais son embarras, sa gêne : « Que mettre, avait-elle pensé inconsciemment, pour le faire tenir tranquille, pour me débarrasser de lui ? » Elle avait cherché quelque chose qui pût arrêter, empêcher de glisser vers elle ce gros encombrement que faisait mon âme ; un moyen, n’importe lequel, pour soutenir et écarter cette masse, pour parer à cet effondrement.
Parce qu’en écrivant ma lettre, j’avais fait un grand effort pour réduire toutes mes inquiétudes en une seule phrase, je m’étais imaginé que, de même, la phrase d’Aimée résumait toute une quantité de sentiments et qu’elle l’avait obtenue par le même effort de contraction. Mais maintenant je distinguais qu’au contraire elle se l’était arrachée de force, qu’elle l’avait tirée de son esprit récalcitrant et distrait, que, loin de me porter le message de son cœur, loin d’être imprégnés d’elle, ces mots avaient été fabriqués froidement à mon usage et n’avaient été dépêchés vers moi que pour m’éloigner, que pour empêcher que je n’aille devenir ennuyeux. Sitôt qu’elle les avait eu trouvés, je sentais son soulagement et je voyais sa plume courir vite pour ajouter : « Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. » Elle se libérait, elle s’échappait, ayant fait tout ce qu’elle pouvait faire pour moi. Il n’y avait plus qu’à jeter la lettre à la boîte. J’aurais tort si je n’étais pas content. — Et en effet j’avais été bien content !
Ainsi, des deux phrases de la lettre d’Aimée, celle où je n’avais vu que l’expression d’un scrupule tout gratuit, c’était la plus sincère. Le scrupule était dans la première, et dans cette première il n’y avait rien qu’un scrupule : un peu de pitié passagère, une aumône à mon malheur doublée d’une précaution contre lui.
Mais non ; je me trompais. Même pas cela ! Cette phrase, ces deux phrases, j’en étais sûr maintenant, Aimée les avait écrites au courant de la plume, tout naturellement, sans penser à rien. Car elle n’avait pas compris ce qu’il y avait dans ma lettre, car elle n’y avait pas vu les inquiétudes que j’y avais si péniblement massées. Sa lettre ne répondait pas à la mienne. Simplement elle avait remarqué dans la mienne un passage un peu grave, et de même, elle en avait introduit un dans la sienne, par imitation, par symétrie.
Et moi qui m’étais imaginé l’avoir offensée ! Il eût fallu d’abord qu’elle pût l’être ; il eût fallu qu’elle eût les yeux tournés vers moi, qu’elle fût susceptible à ce qui lui venait de moi. Mais comme tout à l’heure je retrouvais l’instant où elle m’avait écrit, de même maintenant je retrouvais celui où elle m’avait lu. Quoi de plus naturel qu’une lettre qu’on reçoit ? On déchire l’enveloppe, on parcourt des yeux les petites lignes noires, ce léger griffonnage conventionnel, toujours le même, toujours bon pour tout ce qu’on peut dire :
« Ce cher François, avait-elle pensé, comme il est gentil de m’écrire si vite ! »
Et comment eût-elle soupçonné mon inquiétude, n’ayant pas senti ce qui d’elle l’avait fait naître ? Elle n’avait pas souvenir de m’avoir fait de la peine. Que m’avait-elle dit qui pût m’inquiéter, donner lieu à la question et à l’angoisse ? Lorsqu’elle avait laissé tomber les mots d’où venaient tous mes tourments, ce n’était pas à moi qu’elle parlait. Pouvait-elle deviner que je les avais ramassés, ces mots, que j’en avais fait mon bien et mon malheur, que je les avais emportés pour les chérir et les détester jalousement dans mon cœur, pendant des semaines ? De la conversation toute mécanique, où ils lui avaient échappé, elle avait tout oublié, et tout de suite. Il n’y avait que moi pour avoir de la mémoire, parce qu’il n’y avait que moi pour aimer.
Ainsi mon esprit remontait impitoyablement à travers mes imaginations, défaisant maille par maille la trame qu’il avait tissée dans sa solitude. A la place de tout ce que j’avais supposé d’intentions chez Aimée, de tout ce que j’avais essayé de comprendre, de prévenir ou de conjurer, il n’y avait rien eu ; elle avait été dans les magasins, elle avait continué de voir ses amies, elle avait écrit en province pour préparer son séjour ; les journées s’étaient écoulées pour elle faciles et remplies ; et le soir elle avait pu se dire : « Tiens ! encore cette visite que je n’ai pas eu le temps de rendre aujourd’hui. »
Il n’y avait rien eu. Malgré moi et à mon insu, bien que j’eusse toujours soigneusement évité de rien prétendre sur elle, même en pensée, je l’avais peu à peu, par le seul rayonnement de mon imagination, attirée à moi et impliquée dans mon amour. Même lorsque je la supposais fâchée, c’était admettre qu’elle y jouait sa partie, qu’elle me faisait pendant et réponse. Et maintenant, brusquement, je découvrais mon illusion. La réalité était tellement plus simple ! Aimée était restée à sa place ; elle avait continué sa vie à elle, où je n’entrais point, qui empruntait des voies absolument différentes de la mienne. Quiconque l’avait abordée en mon absence, l’avait trouvée tout entière disponible, l’esprit absolument libre, dans son état le plus normal.
J’avoue que j’avais tout imaginé excepté cela. Ce néant, qui, seul, je le voyais, correspondait à mon amour, était plus affreux que tout ; il s’ouvrait devant moi tout à coup comme un abîme. Et cela surtout me tuait à la fin, il faut que je le crie, de penser qu’il était parfaitement naturel, que de rien, en rien et pour rien, Aimée ne méritait le moindre reproche, puisqu’elle ne m’aimait pas. Quelle promesse m’avait-elle faite ? Au nom de quoi me fussé-je plaint ? Je la regardais de temps en temps, assise en face de moi. Elle avait repris sa conversation avec Madame Bourguignon. Elle parlait de nouveau avec animation. Certainement elle avait oublié cela aussi qu’elle m’avait dit tout à l’heure. Je la regardais ; ma douleur était si forte, si bonne que, de songer qu’elle en était privée, j’éprouvais pour elle une sorte de pitié.
En même temps le courage entrait dans mon cœur. Avant que l’auto ne fût arrivée rue Michel-Ange, j’eus le temps et le sang-froid de prendre une grande résolution : je ne l’aimerais plus. C’était fini. Il fallait laisser là cette aventure. Raisonnablement je ne pouvais pas m’engager dans un tel martyre. Puisque les évènements prenaient la peine de m’aider, il fallait saisir leur secours et montrer un peu d’énergie et de bon sens. L’inconscience d’Aimée avait ramené de force nos relations au niveau de la simple amitié : je n’avais qu’à m’y tenir.
Je me séparai d’Aimée sans déchirement, et même avec une espèce de bonne humeur, comme celle qu’on ressent au moment de se mettre au travail.
Les premières heures ne furent pas trop difficiles. Je savais qu’elle devait retourner dès le lendemain à Fontainebleau. Il suffisait pour le moment de la laisser partir.
Bien que mon couvert y fût toujours prêt, de tout le lendemain, pour être bien sûr de ne l’y pas retrouver, je n’allai pas à la villa. La journée fut longue ; pourtant je la prolongeai encore en allant, le soir, au théâtre, avec des amis. Cette distraction me fit du bien. Je m’étonnai, en rentrant chez moi, de me sentir si tranquille, si rafraîchi… Tout se passait comme si j’eusse oublié Aimée. La conduite à suivre me paraissait maintenant toute simple, plus simple mille fois plus qu’au moment où je l’avais choisie.
Oh ! ces instants où la délivrance semble si facile ! On voit passer du jour dans sa prison, un jour qui n’aurait qu’à s’agrandir un peu pour permettre l’évasion. Et ce jour, c’est simplement l’absence de la bien-aimée dans l’esprit. Il suffirait qu’elle durât quelque temps, il suffirait que cette paresse dont on est saisi gagnât en longueur et en intensité, il suffirait qu’on pût ainsi bien longtemps, bien patiemment ne plus bouger… On ne voit vraiment pas pourquoi ce ne serait pas possible. On ne voit pas qu’il faudrait pouvoir empêcher les idées de rentrer dans le cerveau, interdire son cours à tout ce sang alourdi, infecté d’une seule image et qui en ce moment simplement se propage et s’égare loin de l’esprit.
Le lendemain, dès mon réveil, je reconnus qu’il y avait du nouveau en moi : je sentis l’obligation absolue d’aller, ce jour-là, à Auteuil. D’ailleurs, ce n’était pas dangereux, puisqu’Aimée était partie. Mais alors pourquoi était-ce si nécessaire ? Je cherchai, et je finis par découvrir, au fond le plus secret de mon cœur, comme un voleur caché sous un tas de fagots et qui supplie qu’on le laisse vivre, l’espoir qu’elle n’était peut-être pas encore partie.
Je me dirigeai vers la rue Michel-Ange, en proie de nouveau à la plus fatigante agitation. Il me semblait que toute ma destinée était confiée à un petit hasard qui allait en décider d’un seul coup.
J’arrivai ; je ne vis pas Aimée. Bien entendu je n’osai pas demander si elle était partie. Je me rassurais déjà. Mais au moment où nous allions nous mettre à table, elle sortit de sa chambre et vint vers moi avec un joyeux bonjour.
Tant elle était futile, j’ai oublié la raison qu’elle me donna de sa décision de rester. D’ailleurs mon trouble et ma joie m’empêchèrent de bien l’entendre. Je l’avais perdue et je la retrouvais tout à coup comme revivante, comme ressuscitée. Jamais elle ne m’avait paru si belle, ni si aimable. Il y avait en elle, je m’en aperçus avant qu’elle eût dit un mot, cette même calme jubilation que le jour où nous étions sortis ensemble. Et justement, comme si cet état de son cœur eût comporté tout naturellement ma compagnie, à peine se fut-elle assise à table, que devant tout le monde elle me demanda :
— François, voulez-vous venir avec moi au concert, ce soir ?
Avant que l’émotion m’eût permis de répondre, Madame Bourguignon lui dit, peut-être par malice :
— Vous ne savez pas si ça l’amusera.
— Oh ! répondit Aimée tranquillement, je sais maintenant que je peux lui demander même des choses qui ne l’amusent pas… C’est mon ami, insista-t-elle avec un coup d’œil fier qu’elle promena sur tout le monde, puis arrêta sur moi, en signe de prédilection.
J’eus peur tout à coup, peur de moi, peur des progrès que je sentis qu’avait faits ma servitude dans le temps même où je croyais la secouer. Car il n’y eut rien en moi, à cet instant, qui s’élevât pour esquisser la plus petite résistance au désir d’Aimée, ni la plus petite protestation contre sa certitude de m’y voir acquiescer. Tous mes projets d’émancipation furent balayés par un véritable torrent de joie et de fidélité ; je m’abandonnai à la volonté de mon amie avec un délice qui touchait à l’évanouissement.
Le soir, quand je vins la prendre, elle était en grande robe noire décolletée : du seuil je la vis au fond de sa chambre, les bras levés devant la glace, qui piquait un bijou dans ses cheveux. J’eus un moment de faiblesse et comme de découragement : tant elle était belle, tant je sentais de choses en moi à refouler et tant je devinais que j’y parviendrais facilement.
Je lui mis son manteau ; c’était une grande cape qui s’attachait par des brides à la ceinture ; je dus m’approcher d’elle, la toucher ; je fus pris dans son parfum comme dans un piège ; un moment je fus sur le point de défaillir, de m’abattre sur son épaule avec des baisers. Mais non, la religion resta la plus forte ; elle guidait mes gestes, les rendait, malgré moi, infiniment circonspects et retenus. Et c’est plein d’une discrétion insensée que j’emmenai ce grand ange de chair et de jais, qui rutilait sombrement à mes côtés.
Pourtant à peine fûmes-nous dans la salle de concert et bien installés dans nos fauteuils qu’un petit souffle agressif s’éleva en moi :
— Enfin, dis-je à Aimée, qui êtes-vous ? Il faut tout de même que je sache.
Je ne pouvais pas lui poser de question qui lui fît plus de plaisir. Elle se tourna vers moi : je la vis s’émouvoir tout entière, je continuai :
— Oui, qui êtes-vous ? Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Qu’est-ce que c’est que cette âme noire que vous avez là, sous votre corsage, que cette âme horrible ? dis-je en essayant de me débarrasser dans ce mot à la fois de toute ma rancune et de tout mon désir.
De nouveau je sentis que j’atteignais Aimée en un point plus sensible que je n’eusse fait par aucun éloge ni aucune flatterie. Elle fut visiblement caressée par ma question et ce fut visiblement une sorte de volupté qui s’éveilla en elle. Même ce que ma phrase comportait de douce injure contribuait à la chatouiller.
— Mais je ne sais pas moi, répondit-elle avec un rire. C’est à vous de me le dire, à vous de m’expliquer à moi-même.
Le chemin s’ouvrait enfin, le chemin redoutable aux abords duquel j’avais si longtemps tâtonné, et dans lequel maintenant je m’enfonçais tout à coup avec l’aisance du rêve.
— J’ai beaucoup réfléchi sur vous, tous ces derniers temps, repris-je. Et j’ai trouvé, je crois, ce qui vous distingue entre toutes les femmes. C’est la méchanceté, dis-je en faisant porter à ce mot un véritable fardeau d’impatience et d’adoration.
Aimée ne broncha pas ; même ce mot ne provoqua chez elle aucune objection ; il est incroyable à quel point elle était dépourvue de l’instinct d’apologie. Elle m’écoutait seulement, elle cherchait seulement à bien suivre ma pensée, à bien se voir comme je prétendais la voir. Le plaisir de se sentir si amoureusement détestée expliquait sans doute sa patience, mais aussi une espèce de désintéressement qui la faisait se regarder comme une chose à connaître, à apprendre. A la passivité de la femme sous les baisers s’ajoutait, pour l’aider à subir mon exploration, la prudence du savant qui fait le moins de mouvements possible pour laisser se former devant lui la vérité.
Sitôt que j’eus perçu en elle ce sentiment, mon exaltation se trouva renforcée, ma recherche se fit plus active, plus aiguë, je distinguai mille traits de son caractère que je n’avais pas encore vus, que je lui montrai.
L’orchestre jouait maintenant et de temps en temps ses éclats nous forçaient au silence ; mais sitôt que sa rumeur s’amoindrissait, à voix basse je reprenais ma description, cherchant à la rendre toujours plus précise, toujours plus offensante :
— Orgueilleuse, lui disais-je, vous êtes aussi une orgueilleuse. C’est ce qui vous a sauvée jadis, avouez-le. Votre premier besoin est la supériorité. Malheur à qui prétend rivaliser avec vous ! Malheur aussi à qui vient à dépendre de vous !
Mes paroles, à ce moment, excédaient de beaucoup ce que je savais, ce que j’eusse osé dire, et même penser, tout seul ; c’était une sorte de devin, dont j’entendais à peine le langage, qui les prononçait à ma place.
Mais Aimée les comprenait mieux que moi et les approuvait toujours avec un mélange extraordinaire d’obéissance et d’excitation. Évidemment je l’avais entraînée dans ce qui était pour elle une sorte de paradis. Son regard me versait la même reconnaissance qu’après ma déclaration, mais empreinte et troublée d’une émotion plus sensuelle.
Enfin elle me prit la main, la serra fortement et avec une autorité qui me trouva tout de suite soumis :
— Taisons-nous ! dit-elle.
Le concert s’acheva sans que nous eussions osé ni l’un ni l’autre reprendre la conversation. Je cherchai une voiture pour Aimée, je l’y installai avec soin, mais elle ne voulut pas me permettre d’y monter avec elle ni de la raccompagner. Elle ne semblait pourtant nullement fâchée et dans son : « Au revoir ! » je ne perçus rien qui pût me donner de l’inquiétude.
Sur le trottoir que sa voiture en fuyant laissa désert, je restai un moment absorbé dans une étrange tempête intérieure : les vagues les plus diverses me donnaient l’assaut.
D’abord la joie. J’avais retrouvé mon trésor ; comme j’en avais eu l’impression en la voyant reparaître le matin, Aimée venait bien de ressusciter pour moi, avec tous ses terribles charmes cachés. De nouveau j’avais touché son âme délicieusement viciée par le désintéressement. Je la sentais si pareille, sous ce rapport, à la mienne qu’une sorte de vertige me prenait, comme si fatalement elles allaient toutes deux se fondre ensemble.
Qui, au monde, eût montré cette patience, pendant que je l’insultais, qui lui avait été si facile ? Où était-il, au monde, l’être à ce point détaché de ses avantages, et capable, pendant qu’on les lui détruisait, de cette attention profonde, de ce recueillement obstiné ? Où était-il ? Je n’en connaissais pas d’autre que moi-même.
Et alors ma joie montait, devenait une question, un espoir, une certitude : elle m’aime, elle va m’aimer, nous nous ressemblons trop affreusement pour que son amour ne vienne pas répondre au mien. Il est impossible qu’elle ne me trouve pas bientôt comme je l’ai trouvée.
Mais ici ma joie faisait une pause ; elle ne devenait pas tout de suite le délire que j’eusse attendu. Je ne sais quoi d’informe l’affaiblissait doucement de l’intérieur ; elle dépérissait peu à peu.
Et par son étiolement j’étais informé de la présence dans mon esprit d’un doute, d’un problème. Il ne se posait pas en termes très clairs : je me disais seulement : « Il faut voir tout cela d’un peu plus près ; que s’est-il passé exactement tout à l’heure ? Il y a du bizarre dans ce qui nous est arrivé. Où étaient toutes ces choses, en moi, que je lui ai si brusquement jetées au visage ? Qui m’a donné tout à coup cette audace, cette violence ? Et pourquoi m’a-t-elle à la fois si bien écouté et si peu répondu ? Qu’était-ce que ce plaisir qu’elle recevait de moi ? Comme il était silencieux ! Et moi, quand il le faudra, saurai-je aller plus loin que l’insulte, jusqu’à la caresse, jusqu’au mensonge qu’il faut pour persuader ? »
Tout le bonheur où j’étais rentré de façon si imprévue, se trouvait donc ainsi comme suspendu à une question qu’il n’était pas en mon pouvoir, pour le moment, de résoudre. Et j’allais, dans cette nuit calme, par les rues pacifiées, emporté par l’espoir et retenu par l’analyse, en proie à un transport ambigu qui aboutissait sans cesse à de la perplexité.
Rien ne peut enlever son esprit à cette solitude.
Ste-Thérèse.
Dure perplexité et qui ne devait pas trouver de si tôt un terme. Car Aimée ne fit rien d’abord pour la dissiper. J’eus beau venir la voir tous les jours, j’eus beau me river à elle : sa conduite demeura aussi énigmatique qu’elle l’avait été dans les trois précédentes semaines.
Ce fut un mélange extraordinaire d’admission et de refus, d’audience et d’absence, d’élan vers moi et de totale distraction.
Régi maintenant par une gravitation inflexible, j’arrivais chaque jour vers cinq heures. L’escalier déjà était difficile à monter, à cause de mes jambes qu’affaiblissait l’émotion. Je posais le doigt sur la sonnette. Il y avait une glace près de la porte : je m’y voyais livide. Comment allais-je la trouver ? Que répondrait-elle à mes questions ? Dans quelle mesure serait-elle disposée à l’écho ? Qu’obtiendrais-je de cet instrument mystérieux ? Jusqu’où irait notre consonnance ?
J’entrais. Je suivais le couloir qui menait à sa chambre. Je frappais doucement à la porte. « Bonjour, vous ! » me disait-elle d’une voix si bien posée qu’il était impossible d’y reconnaître ni joie ni ennui de me voir.
Je m’asseyais : « Je vous attendais », ajoutait-elle. Ou bien : « Je pensais justement à vous. » Ou même parfois : « J’avais besoin de vous voir. »
Pourtant notre conversation prenait, suivant les jours, un essor bien différent. Il y en avait où elle ne réussissait pas à quitter le sol ; nous nous traînions de banalité en banalité, épuisant trop vite la provision de petites nouvelles que nous avions à nous annoncer, ne sachant plus ensuite quoi chercher qui fît pont entre nos esprits trop distants.
C’était à ces moments qu’Aimée laissait paraître ce qu’il y avait de court en elle. Aucune de ses pensées ne parvenait à durer ; à peine énoncées, elle les laissait mourir avec indifférence. Moi, de mon côté, j’étais trop maladroit pour les reprendre et les ranimer. Quand je la voyais ainsi lente et lointaine, je ne pensais plus qu’à souffrir et toute inspiration se retirait de moi.
J’essayais bien parfois de l’intéresser à mes affaires ; elle m’écoutait, faisait effort pour me suivre ; mais cet effort, justement, m’était si pénible à voir que j’écartais aussitôt, de moi-même, le thème que j’avais amené :
— Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec mes histoires, disais-je.
Et c’était fini.
Même le pur bavardage nous était refusé. Je n’ai pas d’esprit. Elle gouvernait trop lentement ses mots quand ils n’exprimaient pas l’essentiel de ses sentiments. Nous ne trouvions pas de pente à descendre sans penser. Et comme je ne pouvais pas malgré tout m’arracher à sa présence, nous restions à nous martyriser d’ennuyeuses réflexions sur les évènements, qu’il nous fallait aller puiser au plus profond de notre indifférence.
Mais il y avait d’autres jours, ceux où dès la porte je reconnaissais Aimée en proie à son démon. C’est dans leur espérance que je venais, bien qu’il fût impossible de prévoir quand ils surgiraient.
« Rayonnante » n’est pas assez fort pour exprimer l’état où je la trouvais ces jours-là ; « furieuse » l’est à peine trop, mais risque tout de même de suggérer une exubérance, des gestes dont elle n’avait même pas l’idée. Elle brûlait seulement ; ses yeux, que mon premier regard avait cherchés, cueillis, perdaient à flot leur électricité ; dès que nous nous mettions à parler, de grandes ondes de rire la dépassaient, irrésistibles ; il y avait quelque chose qui ne souffrait plus sa seule âme comme contenant.
Quelque chose que je n’avais même pas besoin de comprendre pour y répondre ; quelque chose que je sentais soudain en tout moi-même le pouvoir délicieux d’accroître, de développer et de satisfaire.
Je me mettais à rire moi aussi, à lui jeter des questions, des tendresses, des injures ; je la comparais à tout ce que je pouvais imaginer de véhément, de cruel, d’inhumain. La pensée de ce qu’il y avait d’anormal, de scandaleux dans le plaisir qu’elle attendait de moi, m’exaspérant autant qu’elle me ravissait :
— Quel monstre vous faites ! lui criais-je.
Toute la révérence qui d’habitude m’encombrait était remplacée par cette colère lucide qui m’avait envahi le jour du concert.
Peu à peu, profitant de la distraction où la plongeait le bizarre encens que je faisais monter vers elle, je me frayais un chemin jusqu’à son âme, et tout à coup :
— Qu’avez-vous dit ? l’interrompais-je.
Nous nous arrêtions, je recueillais le mot qui venait de lui échapper, je le lui apportais délicatement comme un nid d’où peu à peu je faisais s’envoler vingt traits de son caractère qui s’y tenaient tapis.
Sérieuse maintenant, appliquée comme une écolière, elle m’aidait ; elle rectifiait ce que mes inductions avaient de téméraire, elle confirmait le reste, m’approvisionnant d’exemples au moment où j’étais sur le point d’en manquer, allant chercher des détails de sa vie que j’ignorais et qui me donnaient raison.
Un moment nous nous acheminions ainsi sans trop de bonds, unis par un sentiment presque abstrait, penchés sur nous-mêmes dans un même esprit de froide observation.
Il y avait cette lumière qui avait paru devant nous, qu’il fallait suivre, sans en laisser rien perdre, et porter soigneusement chacun à notre tour, jusqu’à ce qu’elle s’éteignît d’elle-même entre nos mains.
Mais peu à peu nos découvertes mêmes nous rendaient notre transport ; notre dialogue reprenait sa vitesse de vertige ; il se mettait à zigzaguer comme l’éclair, sans que nous eussions seulement le temps d’apercevoir ce qui y passait et de nouveau des flèches adorables, des flèches trempées du plus exquis venin de l’intelligence s’échangeaient entre nous comme en rêve.
Qu’Aimée goûtât avec moi, dans ces instants, un plaisir violent et d’ordre presque amoureux, c’est ce dont il me suffisait d’un regard jeté sur elle pour ne plus pouvoir douter.
Je ne restai d’ailleurs pas longtemps seul à le remarquer. Un jour, Georges arriva au milieu d’une de nos orgies ; le visage d’Aimée tout de suite le frappa ; il se mit à le considérer attentivement, puis se tournant vers moi, il me dit avec sa perfide innocence :
— Regardez comme elle est laide aujourd’hui ! Mais qu’a-t-elle donc ? Elle a l’air d’une fille.
Éperonné par ce que ces mots contenaient de jalousie inavouée, l’espoir, ce soir-là, fit en moi un nouveau bond : Elle m’aime, pensai-je ; ce trouble, dont Georges s’est aperçu, ne peut pas avoir d’autre sens ; tout cela ne peut se terminer que par des baisers. Je croyais les sentir dans l’air qui nous enveloppait, ces baisers, comme l’électricité d’un orage.
Pourtant quelque chose dans l’attitude d’Aimée, que je n’arrivais pas à me définir, continuait à me dérouter. Même dans nos jours de communion, même aux instants où nous sentions nos âmes tournées l’une vers l’autre dans une de ces terribles crises de ressemblance, même quand elles s’imitaient l’une l’autre au point de ne plus rien refléter du monde entier qu’elles-mêmes, Aimée gardait pour moi quelque chose de désespérément solitaire et inaccessible.
Je ne sais comment expliquer cette impression. Prompte, certes, adroite, et soumise même, elle l’était autant que je pouvais le désirer. Par mille mots, si vifs, si utiles, si rapides que je ne puis songer à les reproduire, elle me montrait le chemin de son cœur, elle m’amenait au centre de son plaisir.
Son instinct des phrases qui nous en rapprochaient était même si subtil qu’il me plongeait à chaque fois dans l’admiration ; elle suivait, comme l’indien, une trace pour tout autre invisible et ses gestes avaient la même grâce farouche, la même économie.
Mais une fois le contact trouvé, dès que j’avais commencé à la questionner, dès qu’elle me voyait sur le bon chemin, elle ne bougeait plus, je veux dire qu’elle se bornait à me répondre, à favoriser mon inquisition, sans jamais rien m’offrir en échange, sans jamais esquisser le moindre mouvement vers moi.
Tout en elle était attente ; rien n’y était offrande, ni même abandon. Je sentais cela à la façon déjà dont elle s’installait sur son divan pour m’écouter ; elle y mettait un soin exalté et minutieux ; elle tapotait les coussins, choisissait le plus moelleux pour le glisser sous sa nuque, voulant n’être plus distraite par aucune gêne physique de ce que j’allais lui dire.
Un jour, exaspéré par tant de préparatifs :
— Je sens, lui criai-je, que je vais être brutal.
— C’est ça, répondit-elle tranquillement, dites-moi des choses horribles.
Et elle se mit à les espérer dans le plus extravagant silence. Son visage était noyé dans l’ombre rose que versait l’abat-jour dont elle avait coiffé profondément la lampe, mais du coin où elle était réfugiée je voyais ses yeux venir vers moi, avides et paisibles, chargés de curiosité, de tendresse et d’égoïsme. J’aurais dû lui poser un marché peut-être, lui demander un gage positif de ses sentiments pour moi avant de lui rien procurer de ces délices dont je détenais la clef. Mais bien que l’ambition de mon amour se fût accrue considérablement depuis quelque temps, je restais incapable de tout calcul, et même de toute exigence intéressée.
Je ne pouvais faire que ce que je sentais qu’elle attendait de moi. Son désir déterminait et limitait exactement le champ de mes entreprises ; le mien avait beau s’enflammer, s’irriter, gagner tout mon corps : il ne sortait pas de cette invisible prison où le seul regard d’Aimée, qui l’avait fait naître, l’enfermait aussi.
Je fis donc pleuvoir une fois de plus sur elle mes questions et une fois de plus je la vis frémir vainement de volupté sous mes yeux.
Elle m’avait bien prévenu. C’était vrai qu’elle était sur son plaisir affreusement repliée ; ses pensées perdaient par rapport à lui toute indépendance, tout éloignement ; elles ne volaient plus, et même pas vers moi qui le lui donnais ; comme mille abeilles sur une même fleur, elles restaient toutes là, abattues et ravies, à sucer ce miel.
— Qu’y a-t-il ? A quoi pensez-vous ? Où êtes-vous ? lui dis-je tout-à-coup.
Je m’approchai, je lui pris la main, je la secouai presque brutalement, comme pour la réveiller d’un songe.
— Mais je vous écoute, répondit-elle sans le moindre trouble et sans paraître comprendre ce qui pouvait m’en donner.
— Par pitié, un mot, livrez-moi un mot qui ne soit pas sur vous, seulement, sur votre être, mais sur vos sentiments plutôt, un mot qui me guide, qui me renseigne.
— Mais que voulez-vous que je vous dise ? reprit-elle avec un sincère étonnement, et tout engourdie encore d’ivresse.
Pourtant, comme elle me voyait en colère, repensant à moi, elle m’aima de nouveau, je sentis son affection m’envelopper silencieusement comme un grand manteau qu’on m’eût jeté sur les épaules.
Il eût fallu profiter du courage que me rendit cette sensation. Et j’en profitai en effet, mais de la manière absurde dont j’avais le secret : je me plaignis.
— Aimée, m’écriai-je, je ne peux plus y tenir, j’étouffe, je meurs. Venez à mon secours ! Vous êtes là devant moi, je pourrais vous toucher (mes mains firent un geste, mais que la crainte aussitôt amputa) ; deux pas à peine nous séparent ; vous me permettez un accès invraisemblable dans vos sentiments. Et pourtant que sais-je de vous ? Vous m’êtes aussi étrangère que si vous viviez dans un autre monde. Je pensais ces jours-ci — ah ! pardonnez-moi, ce n’est qu’une phrase et je souffre tant ! — je pensais : Ses yeux sont un gouffre où passe tout ce que j’ai. Oui, tout ce que j’ai d’esprit, d’imagination, de désir, je vous le donne, je le verse en vous. Et que me livrez-vous en échange ? C’est effrayant d’y songer : je n’ai rien, je ne sais rien, pas même où mes pauvres paroles vont se loger en vous, une fois que vous me les avez prises ! Vous m’entendez pourtant, dites ? Vous pourriez me répondre tout au moins, me faire un signe. Oh ! même si ce devait être pour m’écarter de vous.
« Vous comprenez bien qu’on ne peut pas vivre comme ça ! Le poids dont vous m’opprimez dépasse les forces humaines. Je ne peux plus travailler, je ne suis plus bon à rien. Je vous traîne partout avec moi, je vous repasse comme une leçon incompréhensible. Toute la journée je me sens des petits marteaux dans la tête : « Que pense-t-elle de moi ? Qu’attend-elle de moi ? Qu’y a-t-il pour moi dans son cœur ? » Et pas de réponse, jamais. Ou plutôt une seule, mais à laquelle je ne puis me résigner.
« Vous m’avez enseigné des plaisirs auprès desquels tout m’est devenu fade et dégoûtant. Mais quoi ? Est-il possible de les prendre plus longtemps sans savoir dans quel esprit vous me les permettez ? Non, non, c’en est trop. J’aime mieux m’en priver d’un seul coup, et me priver de vous à la fois. Je m’en irai, je m’en irai, vous ne me verrez plus. »
J’attendis un moment dans une horrible crainte. Aimée ne bronchait pas ; elle gardait les yeux baissés. Il eût fallu continuer à me taire pour la forcer à parler. Mais j’eus peur tout à coup de ce que j’allais peut-être entendre, honte aussi de la violence que je croyais faire subir à mon amie et je me jetai de nouveau dans le gouffre que creusait notre silence, avec des mots désespérés :
— Voyez, lui dis-je ; voyez ce que vous avez fait de moi. Je sais qu’il faut que je m’en aille. Et pourtant ce petit espace où je me tiens (nous étions debout l’un en face de l’autre), voyez, je ne peux pas m’en arracher. C’est comme une planche en pleine mer ; de tous côtés l’abîme ! Votre silence me chasse ; je le comprends bien, ne croyez pas que je sois assez fou pour ne pas le comprendre. Je suis chassé. Pourtant mes pieds ne bougent pas. Mon malheur même m’enchaîne à la place où je suis. Votre présence, votre forme devant moi, n’ayez pas d’illusions, en ce moment elles ne font que me désoler, que me combler d’amertume. Pourtant je reste, je vous considère, j’attends jusqu’au moment où il sera vraiment indécent, déshonorant de demeurer.
« Et puis ça va être tellement plus affreux encore tout à l’heure sans vous !
« Écoutez, non, je ne peux pas m’en aller pour toujours. Je tâcherai seulement de venir un peu moins souvent. Vous m’aiderez. Je vous demande encore un peu de patience. Je finirai bien par me détacher de vous. Avec votre secours, j’y parviendrai, je le sens, je vous le promets. »
Tout, dans cet assaut, était misérable et sans force ; tous mes défauts ou, si l’on préfère, — mais c’était bien plus grave encore, — toutes mes vertus avaient collaboré pour le rendre inefficace. D’abord ma manie de subordonner toute action à un savoir préalable. Par toutes mes lamentations j’avais seulement cherché à apprendre quels sentiments Aimée éprouvait pour moi ; je les prenais, ces sentiments, comme quelque chose de tout fait d’avance, que je pouvais seulement espérer de connaître ; ils m’apparaissaient comme une formule à déchiffrer ; je ne pensais pas un instant pouvoir exercer sur eux la moindre influence. Je voulais pénétrer dans le cœur d’Aimée ; mais pour m’en informer seulement, non pas, comme il eût fallu, pour l’incliner en ma faveur.
Je ne comprenais pas que les vrais amants, j’entends ceux qui réussissent, ne s’interrogent jamais sur la tendresse qu’ils peuvent inspirer, mais s’occupent uniquement de la faire naître. Moins ils en devinent de spontanée dans le cœur qu’ils assiègent, et plus ils se sentent à leur affaire. C’est leur tâche de l’éveiller ; les idées qui leur viennent sont toutes dirigées vers la préparation de ce miracle ; toute leur énergie s’emploie à en produire les conditions. Ils n’ont besoin, sur l’objet aimé, que de renseignements sommaires ; pour l’enflammer, c’est sur des règles générales qu’ils s’appuient ; moins ils prennent garde à ses particularités, plus ils ont de chance d’y porter l’incendie. Car une femme, pour s’éprendre, a besoin de se sentir ignorée, violentée dans son âme. C’est le train où l’on sait la prendre, la négligence où l’on ose laisser ses revendications et parfois sa nature même, qui la convainquent en définitive d’aimer.
Mon désir d’Aimée n’était pas assez dominateur ; il participait trop de l’intelligence ; j’étais devant elle comme un astronome devant une planète ; j’observais ses positions, je voulais avant tout calculer exactement sa courbe. J’attendais qu’entre toutes les images que je recueillais d’elle se déclarât une compatibilité définitive. Elle se montrait à moi tantôt lointaine et affaiblie, tantôt brûlante comme un soleil et je remettais de rien entreprendre jusqu’au moment où j’aurais trouvé le lien de ses apparitions.
Sans doute la sortie que je venais de lui faire n’était-elle pas exempte de tout effort offensif ni de toute ruse ; j’avais bien escompté l’émouvoir par le trouble que je lui avais montré. Et l’étalage de mon désespoir était bien une sorte de piège aussi, qu’un vague instinct m’avait fait combiner ; car il me semblait qu’elle ne pourrait pas admettre tant de malheur par sa faute et serait obligée de m’offrir cet amour sans lequel elle voyait bien que je ne pouvais plus vivre.
Mais si piège il y avait, il était risiblement maladroit ; car en mettant tout au mieux, que pouvait-il m’aider à lui extorquer de plus que de la pitié ? Ne commençais-je pas par m’avouer vaincu ? Mes cris, ma désolation, ma révolte même, pris à la lettre, comme je lui laissais seulement le droit de les prendre, signifiaient-ils autre chose sinon que j’abandonnais en esprit toutes mes chances de la conquérir jamais ? Oh ! mon détestable scepticisme ! Oh ! l’impossibilité de m’imaginer triomphant ! Je lui disais par tous mes mots : vous ne pouvez pas m’aimer, je ne suis pas de ceux qu’on aime. Le malheur est déjà là pour moi, quoi que vous ayez envie de faire.
C’était en supposant l’échec de toutes mes ambitions sur elle que j’essayais de l’intéresser à moi. Pour l’attirer, la séduire, l’obliger à s’occuper de moi, je ne trouvais rien de mieux que d’anticiper son refus de me rendre heureux. Au lieu de la pousser doucement vers la seule issue de l’amour, j’implorais déjà ses consolations pour la misère où elle me plongerait en ne la choisissant pas. Je lui désignais ainsi moi-même le chemin par où me décevoir.
C’est le plus grand vice de ma nature qui se montrait à l’œuvre ici. Je n’ai jamais pu venir en aide à mon bonheur avec l’imagination, jamais je n’ai su créer cette atmosphère propice qu’est une vive représentation de l’évènement souhaité ; jamais je n’ai pu me voir à l’avance au comble de mes vœux ; la privation de ce que je désirais le plus fortement m’est toujours apparue comme l’hypothèse la plus probable à envisager, la plus spécieuse, et comme l’état, aussi, le seul décent auquel je pusse aspirer, — et le seul propre à me valoir la sympathie.
Qui sait ? Peut-être, au moment que nous avions atteint ensemble, peut-être Aimée m’eût-elle suivi, malgré que je l’y eusse si mal préparée, dans une interprétation résolument optimiste de nos affinités. Peut-être si, la voyant toute inerte et ravie par mes soins, je lui eusse crié : « Et maintenant, je vous tiens, vous êtes à moi », peut-être, me jetant à genoux, l’entourant de mes bras, peut-être me fussé-je enfin emparé d’elle, peut-être eussé-je conquis ma proie, peut-être l’eussé-je possédée brute, muette, pesante comme la mort et la nuit, pleine de râle et de silence.
Mais je lui avais laissé bien trop de distance et de liberté. Elle m’avait écouté jusqu’au bout, la tête baissée. (Et c’est peut-être aussi ce qui avait si longtemps entretenu mon demi-courage.) Je la sentais pourtant, sous l’abri de cette attitude tranquille, entêtée, uniforme. Et lorsque j’eus fini, en effet, elle releva vers moi un regard intrépide. Il me montra tout de suite que je ne l’avais pas entamée. Touchée certes, et reconnaissante, elle l’était et ne songeait pas à me le dissimuler, mais à ces dispositions rien n’était venu s’ajouter dans son cœur de plus tendre, ni surtout de plus désirant.
Ses yeux brillaient ; j’osai y plonger les miens, pour y chercher la trace de mes paroles ; mais ils l’avaient bue déjà comme un sable ardent et rien que d’informe ne s’y laissait plus surprendre. Je restai pourtant un moment penché vers ce qui s’était enfui de moi et que je ne retrouverais plus jamais ; j’étais plein de fatigue et de nostalgie.
Aimée ne fit pas le moindre geste pour me congédier Ce fut moi qui me retirai enfin lentement. Elle me raccompagna, contrairement à son habitude, jusqu’au perron de la villa. Elle ne disait rien ; je la sentais auprès de moi fidèle et étrangère, tout occupée de bonnes pensées à mon endroit, mais qui étaient une dérision à mon amour.
Ayant descendu les quelques marches du perron, je me retournai, la main sur la rampe :
— Au revoir, affreuse ! lui dis-je à mi-voix, avec une immensité de douceur et de désespoir.
Un air de reproche et de protestation s’ébaucha sur son visage, mais tout à coup elle préféra simplement sourire. Et ce fut nanti de cette nouvelle énigme que je m’en allai.
A peine fus-je dehors que le doute à nouveau attaqua mon esprit : ces quelques pas silencieux et dociles qu’Aimée venait de faire à mes côtés, étaient-ils tout à fait fortuits ? N’y avait-elle pas été entraînée par un charme qu’elle avait goûté près de moi et qu’il lui avait fallu suivre au moment où il s’était éloigné ? N’y entrait-il pas un peu d’enchantement ? Je recommençai à m’interroger, à me torturer, à me repentir de ma maladresse.
Mais ce fut bien autre chose quand le lendemain matin le courrier m’apporta une lettre d’Aimée : sans faire aucune allusion à notre dernier entretien, elle me demandait comme un service de l’accompagner dans une tournée qu’elle avait l’intention de faire aux environs de Fontainebleau pour y chercher une villa ou un hôtel, où commencer enfin sa fameuse cure de repos, depuis si longtemps ajournée.
L’aventure devenait nettement extraordinaire : que signifiait ce besoin de ma compagnie au moment même où je venais de lui découvrir les dessous de ma tendresse ? Rabattu comme une flamme sous le vent, tourné en plainte, mon désir l’avait frôlée pourtant ; si elle ne l’avait pas senti, elle avait dû le comprendre ; l’avait-il donc vraiment tentée, qu’elle s’y exposait délibérément à nouveau, et si vite ?
J’allais tout savoir, cette fois. L’expérience se présentait sous un angle exceptionnellement favorable ; elle devait me permettre de forcer la vérité dans son repaire. Aimée ne pouvait pas échapper, cette fois, au système de questions que je me mis à combiner.
Je lui demanderais d’abord quelles avaient été ses pensées pendant ma sortie de la veille et si elle trouvait que j’avais passé les bornes de ce qui était admissible entre nous ; je la supplierais de m’expliquer sa patience, son silence, et ce sourire enfin qu’elle avait seul opposé à mon injure. Puis je les lui reprocherais, je tâcherais d’être dur à nouveau, de l’humilier, de la replonger, comme un sujet qu’on hypnotise, dans le même état de prostration voluptueuse où je l’avais vue et dont je saurais bien cette fois observer et conquérir définitivement le sens.
Tant ils me semblaient machiavéliques, ces projets me mettaient dans un véritable enthousiasme. Des phrases se pressaient dans mon esprit, toutes faites, toutes prêtes, comme des instruments que je n’aurais, le moment venu, qu’à insérer au bon endroit. Celles qui me semblaient devoir être le plus opérantes, je poussais l’enfantillage jusqu’à les noter sur un bout de papier.
Le lendemain matin, de bonne heure, j’étais à la gare de Lyon où Aimée m’avait donné rendez-vous. Quand je la vis venir à ma rencontre, j’eus quelque peine à la reconnaître. Toute sa personne était empreinte d’une élégance furieuse ; elle arrivait toute retournée au dedans, toute extasiée, toute triomphante, en proie à une distraction abominable. Je n’étais rien sur sa route ; elle passait seulement. Je crois que si elle ne m’avait pas elle-même convoqué à cet endroit, elle ne m’aurait même pas vu.
Ce fut en tremblant que je l’aidai à monter en wagon. Toutes mes idées étaient à la dérive. Il me fallait faire face à une situation entièrement nouvelle. Car cette femme que j’avais devant moi, dont mes yeux abordaient le visage avec timidité, je ne l’avais jamais rencontrée encore.
Ce n’était pas cette Aimée des jours de lassitude, en qui le niveau de la vie semblait seulement abaissé et dont je ne savais rien faire. Au contraire elle semblait au comble de l’entrain. Et pourtant ce n’était pas non plus l’Aimée toute accordée et vibrante, qui m’attendait parfois dans sa chambre comme au fond d’un secret étui, prête à résonner du premier coup sous l’archet de mon esprit.
Non, — je la considérais maintenant, malgré la crainte, de tout près, — bien certainement l’Aimée d’aujourd’hui était un être que je ne connaissais pas. Je le trouvais beau, lui aussi ; bien que je me sentisse presque violemment rejeté par lui, je m’attachais à ses traits avec une ardente admiration ; je n’épuisais pas l’étonnement qu’ils me donnaient.
Oubliant tout ce que j’avais préparé, j’étais suspendu à ses lèvres d’où je sentais qu’allaient tomber les paroles les plus imprévues, les plus éloignées qui se pussent imaginer, de mon attente et de mes besoins.
Et en effet, avec une animation, dont je vis bien que le foyer était ailleurs qu’en moi, Aimée se mit à parler : Elle me raconta une promenade au Bois que Georges lui avait fait faire la veille ; elle me décrivit la douceur des feuillages naissants, le tendre azur du ciel et combien il avait été délicieux d’attendre la tombée de la nuit au Pré-Catelan. Puis :
— Parce qu’on ne nous voit presque jamais ensemble, Georges et moi, dit-elle, je sais qu’il y a des gens qui s’imaginent toutes sortes de choses à notre sujet. Mais si vous saviez combien Georges est gentil au contraire avec moi ! S’il n’avait pas cet absurde respect humain qui lui fait toujours craindre de laisser voir qu’il est marié, il serait exquis ! Hier, en particulier, je ne sais pas ce qu’il n’aurait pas inventé pour me faire plaisir.
Et elle se mit à me raconter, en leur donnant, avec une habileté souveraine, le plus d’expression possible, toutes les attentions qu’il avait eues pour elle.
Il y avait longtemps, déjà, que dans nos enquêtes sur son âme, nous avions abordé le sujet, pourtant si délicat, de ses relations avec Georges. Elle m’avait laissé, avec une loyauté et une impudeur parfaites, lui analyser toutes les raisons qui la rendaient pour Georges si difficile et si opprimante parfois ; elle les avait reconnues justes et s’était enchantée de les apercevoir, comme de toutes les autres découvertes que je l’aidais à faire sur elle-même.
Pourquoi maintenant venait-elle m’affronter avec cette description d’une tendresse dont elle avait elle-même sapé la vraisemblance ?
Un effort de mon bonheur, en moi, tâcha quelque temps de me faire croire que c’était seulement pour me rendre jaloux et pour exaspérer mon amour.
Mais je la connaissais trop bien pour m’arrêter à cette explication : pas plus que moi, elle n’était capable d’une telle ruse. La stricte atmosphère de vérité où nous nous étions habitués à vivre l’eût empêchée même d’y penser. Nous pouvions bien étouffer ensemble, mais non pas nous mentir, non pas nous peindre l’un à l’autre de faux paysages.
Non, si elle parlait ainsi, ce ne pouvait être que poussée et inspirée par la réalité des faits. Georges avait bien été la veille, et d’autres fois encore, et cette dernière nuit sans doute — cette même nuit que j’avais passée dans l’attente et dans l’exaltation — le tendre amant qu’elle me décrivait.
A la naissance de toutes les paroles qu’elle me versait, je devinais une expérience toute récente, qui l’alimentait d’enthousiasme. Je la voyais inscrite jusque dans sa chair, en marques enflammées, cette expérience, et ma douleur était sans bornes.
Il n’y a pas de mots pour la jalousie. Et pourtant ses espèces sont infinies. Je devine celle qui vous met debout, avec le besoin de tuer ; la mienne eut tout de suite quelque chose de secret et de corrosif, comme tous mes sentiments ; elle descendit en moi comme un poison, flétrissant tous les tissus sur son passage, m’emplissant de mort et de stérilité. Partout où il y avait eu de l’attente et de l’intention en moi, elle me laissa affreusement cautérisé. Je me retrouvai au bout d’un instant nettoyé de tout dessein, de tout espoir.
Que n’aurais-je pas donné, à cet instant, pour pouvoir soupçonner Aimée de coquetterie ! La faculté de me mentir, le désir de m’aguicher eussent été, pour moi, la chose la plus délicieuse, la plus enivrante à supposer en elle. Comme un homme qui se noie, je fis encore quelques efforts vertigineux pour m’accrocher à l’épave de cette hypothèse.
En vain ! Je voyais, je savais Aimée trop droite, et d’une certaine façon trop candide. Ce qu’elle avait eu pour moi de mystère ne venait que de ses silences, jamais d’aucune invention que je l’eusse surprise à combiner. Encore une fois elle disait vrai, j’en étais sûr. Le fait était là, — brutalement matériel, évident, criant, déchirant — de Georges la pressant dans ses bras, écrasant ses lèvres, lui enseignant le plus doux des délires.
Il me faisait si mal à contempler que j’avais détourné les yeux vers la campagne qui filait maintenant, vaste et placide, au ras de la portière. J’y cherchais une distraction, tout au moins un agrandissement de mon cœur contraint. Et le chétif instinct de vivre travaillait en effet à me rendre un peu d’espace, pour me permettre de souffrir encore.
Aimée s’était tue aussi. Il y eut une station au milieu des arbres, et pendant un instant pas d’autre bruit que le vent calme qui traversait les feuilles, et que des pas, le long du train, sur le gravier.
Je me remis un peu et ramenai mon regard vers Aimée avec l’effort d’un sourire. Son exaltation semblait s’être calmée ; je la sentis moins lointaine, moins impossible à rejoindre.
Aussitôt se produisit en moi ce mouvement timide qui me faisait exploiter chaque possibilité de contact avec elle, lors même que je savais n’y devoir trouver que souffrance. Je me rappelai ma résolution du matin ; j’en rassemblai tant bien que mal les débris ; passant outre à l’amour-propre, oubliant tout ce que la dignité peut-être m’eût commandé de ressentir encore, sans prudence et sans guérison, tâtonnant et malade, traînant encore tout mon désordre, une fois de plus je me rapprochai d’elle :
— Parce que je ne vous dis rien, fis-je, ne croyez pas que je sois distrait de vous.
Elle me sourit :
— Je ne suis pourtant pas bien intéressante.
Était-ce du remords ? Elle avait en effet longtemps réfléchi en silence. Mais peut-être aussi, maintenant qu’elle s’était débarrassée de son bonheur, voulait-elle seulement me remettre sur la voie de nos exercices et me rappeler à mes fonctions d’inquisiteur.
Elle dut être déçue, en ce cas, car je ne sus pas les reprendre, ni même n’en éprouvai vraiment l’envie. A mon élan se mêlait quelque chose de brisé qui lui retirait par avance toute efficace. Je suivais Aimée, je suivais sa cruelle image : c’était tout ce que je pouvais faire. La volonté qui me précipitait vers elle le matin s’était changée en une molle vague, tout juste capable de lécher son objet.
D’ailleurs les incidents de notre voyage n’étaient pas faits pour me rendre l’allégresse et la décision. Nous étions descendus à Moret. Une barque nous avait conduits à une petite hôtellerie, sur les bords du Loing, où Aimée avait cru d’emblée reconnaître l’endroit dont elle rêvait pour ses vacances.
Nous déjeunâmes près de la rivière.
Mais le jardin de trembles et de saules-pleureurs où l’on avait installé notre table était humide ; l’eau clapotait tout près contre la barque moisie ; sur l’autre rive la vue était bornée par un mur d’usine. A travers les arbres, au-dessus de nous, nous vîmes le ciel se couvrir : la pluie menaçait. Aimée frissonna. La tristesse tomba sur nous.
Pour la secouer nous primes une voiture et décidâmes d’explorer les villages environnants.
Mais partout nous retombions sur les mêmes villas meublées, sur les mêmes hôtels à galeries, dont le patron nous montrait les chambres douteuses en nous faisant admirer la vue sur des jardins pleins de boules de cuivre, de distributeurs automatiques et d’escarpolettes. Tout cela avait une affreuse odeur de banlieue, celle même qu’il eût été naturel d’attendre, si nous y eussions réfléchi, de cette fausse campagne pour artistes où nous nous étions égarés.
Et pourtant, à la longue, notre déception même finit par reformer entre nous de fragiles liens. D’abord, pour un si triste exil que ce fût, j’avais réussi à séparer Aimée de son milieu, de son cadre. Paris était déjà bien loin derrière nous, et toutes les habitudes qu’elle y avait, qui lui faisaient en temps ordinaire une véritable garde du corps. Plus nous étions dépaysés, plus nous étions ensemble. Il me semblait sentir se tisser entre nous une intimité plus humble, plus basse, plus silencieuse, mais plus profonde aussi que celle que nous avions connue jusqu’ici.
Nous avions beau ne plus trouver à nous dire que des phrases misérables ; nous étions bien obligés de mettre notre malaise en commun, de partager ce pain de notre naufrage.
A Marlotte, je m’étais avancé en reconnaissance vers une villa à louer. Comme elle me paraissait mériter une visite, je me retournai vers Aimée et lui fis signe de me rejoindre. Je la regardai s’approcher ; chacun de ses pas arrachait à mon cœur une bénédiction ; j’éprouvais jusqu’au tourment le besoin d’en baiser la trace.
Quand elle fut près de moi, je vis qu’un lacet de ses bottines était défait ; je me mis à genoux pour le rattacher. Et là tout à coup, prosterné devant elle, la sensation du mal qu’elle me faisait m’inonda de reconnaissance. Je levai les yeux vers elle, je lui pris les mains avec humiliation et délire, je les appuyai contre mon front, contre mes joues pour me calmer, pour me ravir. Elle souriait au-dessus de moi, sans complicité, mais sans reproche non plus, ni rejet de mon amour ; et comme un mendiant aux pieds d’une déesse, je savourais ce fugitif présent.
Au restaurant où nous prîmes le thé sous une triste tonnelle, Aimée sembla même un moment vouloir se rapprocher de moi davantage. Elle était allongée dans un fauteuil de jardin. Elle ne me regardait pas, elle ne bougeait pas, elle ne parlait pas ; mais je sentis que de toutes ses forces elle composait à mon usage une sorte de disponibilité de sa personne. Je ne sais comment exprimer cette impression qu’elle me donna. Elle était là, toute appliquée à se laisser faire, pleine de méditation et d’offrande, n’ayant pas perdu un atome de sa solitude, mais la déposant un instant en ma faveur, m’en faisant tacitement la remise.
Hélas ! par l’attention même qu’elle y mettait, elle restait désespérément protégée ! Tout au moins contre quelqu’un de si peu agressif que moi. Cette longue proie, je la parcourais des yeux, comment y mordre ? Si seulement l’impatience lui eût arraché une plainte ! Mais elle restait entière, inflexible, commandante encore du fond de son abandonnement ! Tout ce qu’elle pouvait faire c’était de fermer les yeux. Je la revois encore comme une haute barque maladroitement échouée au rivage de ma misère ! Ah ! par quels mots eût-il fallu commencer ? Quels baisers sur elle n’eussent pas été violence ?
Je la pris enfin par la main ; nous remontâmes en voiture pour rejoindre la gare de Bourron. Nous descendions, maintenant, dans la vallée, qui s’ouvrait largement à notre rencontre ; l’air humide faisait les lointains foncés ; de grands nuages soucieux voyageaient au dessus de nous ; quelques gouttes de pluie tombèrent du haut ciel sombre. Aimée n’avait que des vêtements légers ; je la couvris de mon pardessus. Sous ce déguisement, qui confisqua son élégance, elle m’apparut tout à coup moins inaccessible : ce fut comme si j’avais jeté sur elle un filet ; je l’emmenais dégradée et captive à ma suite.
Elle me regarda à la dérobée avec gêne, sentant que je la trouvais moins belle, et s’en inquiétant.
Mais moi, au contraire, je m’enivrais de l’avoir ainsi réduite en pauvreté. Une tristesse ravissante me serrait le cœur. Enfin je pouvais avoir pitié d’elle ! Enfin je l’avais entraînée dans le bas royaume où j’étais aux fers ! Je pourrais la prendre de plain-pied, sans assaut.
Mais comme toujours je m’attardai dans cet émerveillement ; toujours les sentiments viennent se mettre sur mon chemin pour me le faire perdre. Je jubilais douloureusement ; j’avais envie de remercier Aimée de cela déjà, qu’elle n’était plus si abrupte ni si parfaite.
— C’est bon de vous avoir là, ainsi, répétais-je avec transport en lui serrant la main.
Je goûtais notre abîme au lieu de l’y attirer plus profondément. Cela devenait de la fraternité ; mon cœur ne prenait pas la dureté qu’il eût fallu ; j’oubliais que l’amour c’est la guerre et qu’on n’y a pas le temps d’avoir des émotions.
Quand la voiture nous eut laissés, lorsque nous nous retrouvâmes sur le quai de la gare, j’étais tout étourdi et chancelant. Je n’entendais plus bien ce que je disais et d’une voix toute défaite : « Viens ! » fis-je en entraînant doucement Aimée par le bras vers le train qui arrivait.
Oh ! cette pauvre audace de la tutoyer, qui venait si tard, quelle pitié c’était ! Cachée là où personne ne pouvait l’attendre, née d’un remous de ma timidité, sans pouvoir, sans force, suppliante et comme à moitié soufflée par le vent et le fracas du train qui s’arrêtait maintenant devant nous, comme elle me ressemblait bien !
Elle n’appelait aucune réponse. Aussi n’eut-elle aucune suite que d’impatienter Aimée. Dans le wagon — elle me faisait face — je vis se former en elle et peu à peu grandir un dépit violent contre moi. Trop d’histoires ! pensait-elle visiblement, et que si c’était seulement pour la promener ainsi à travers mes odieuses hésitations, j’eusse mieux fait de la laisser tranquille. Tous ces va-et-vient intérieurs auxquels nous avions perdu notre journée, lui devenaient brusquement insupportables. Elle ne savait sans doute pas très bien elle-même ce qu’elle avait attendu de moi ; sans doute à la moindre attaque de ma part, se fût-elle contractée, défendue. Mais elle m’en voulait tout de même de ne l’avoir menacée que si lâchement ; elle ne me pardonnait pas de lui avoir fait croire à un danger qu’elle n’avait pas couru ; car il lui fallait bien comprendre enfin que je ne savais être ennemi que de moi-même et que ma cruauté était sans but, sans direction, sans pointe.
Présente, je la sentis me fuir, se dégager de cette fraternité où je m’étais cru impliqué pour toujours avec elle. Le compartiment, où d’abord nous étions seuls, se remplit de monde peu à peu. Pour préserver quelque temps encore notre complicité contre les forces qui la menaçaient de partout, j’avais placé l’ombrelle d’Aimée à côté de nous, sur l’appui des deux banquettes et derrière cette barrière fragile qui nous séparait des autres voyageurs, je prétendais me trouver encore seul avec elle. Mais cette solitude ne me servait déjà plus à rien, qu’à la perdre. Je voyais son visage déjà tout étranger ; il y avait des moments, lorsqu’elle fermait les yeux, où il se fanait brusquement, apparaissant à la fois plombé et rougi ; alors j’avais envie de me pencher sur lui ; mais il reprenait aussitôt une espèce d’ardeur et comme un reflet de colère qui m’interdisaient de bouger.
Nous ne dîmes plus un mot jusqu’à Paris. Mais dans la cour de la gare, lorsque j’eus été lui chercher une voiture, l’horreur de cette journée manquée m’étreignit brusquement et je reconnus l’impossibilité radicale de quitter ainsi Aimée en plein désastre ; malgré ses protestations, je montai avec elle en voiture.
Alors se produisit un coup de théâtre. Toutes les manœuvres et tous les errements de l’orage qui avait pesé sur l’horizon de notre après-midi, se résolurent en un grand éclair :
— Aimée, lui criai-je, je vous hais, je vous hais de toutes mes forces. Vous êtes un monstre. Il faut que je vous dénonce. Cela ne peut pas durer comme ça. On ne peut tout de même pas vous laisser ainsi indéfiniment en liberté.
Mon âme pliait sous un faix d’injures à lui dire. Je me jetai dans des reproches incohérents, l’accusant de tout, lui promettant mille punitions, l’environnant en paroles de tous les supplices imaginables.
Je lui saisis le bras, je le secouai violemment :
— Pour bien faire, dis-je, en riant de tous mes nerfs, il faudrait que je vous tue, ou quelque chose dans ce genre.
Et c’était vrai, à la lettre, qu’à cet instant, l’idée de trois couteaux plantés en bouquet dans son cœur m’était d’une délivrance indescriptible. Sa destruction avait tout à coup plus de charme que tous ses charmes.
Je savais parfaitement combien j’avais été faible et sot toute la journée, et je le lui disais. Mais pour une fois, ses torts m’apparaissaient encore plus grands que les miens. Et son existence surtout prenait un caractère inexpiable.
C’était contre son existence que toutes mes forces d’un seul élan se tournaient ; c’était son existence que mes mots et mes cris tâchaient de recouvrir.
Je la sentais contre moi, chair et âme, plus épouvantable que cet enfer d’où elle était montée un jour pour prendre un soin si touchant de ma damnation. Il me fallait l’y replonger ; il me fallait amasser beaucoup de néant sur cette tête trop aimée.
La dure cage où elle enfermait ses pensées, je n’avais même plus envie de l’ouvrir. Elle l’emporterait avec elle ; je me moquais désormais de rien savoir. Il fallait seulement qu’elle n’existât plus, qu’elle n’existât plus !
Elle, cependant, m’avait d’abord écouté sans rien dire. Puis tout à coup elle se mit à rire, de son rire le plus terrible, le plus insolent. Loin de la fâcher, mes accusations lui faisaient un bien infini ; elle se renversait sous elles, elle les buvait voluptueusement. Enfin elle me trouvait aussi malintentionné qu’elle en avait besoin. Ce torrent de haine que je déversais sur elle, plus habile que moi, elle y reconnaissait le paroxysme de l’amour qu’elle pouvait inspirer.
Elle riait, cruelle et délivrée, elle riait, et il me semblait que c’était la journée tout entière qui éclatait enfin en cette fusée de rire, furieuse, aride, et triomphale.
— Si vous saviez ce que je souffre ! dis-je tout à coup.
Mais :
— Tant mieux ! s’écria-t-elle, et elle continua de rire.
Je chancelai un instant sous le coup, mais bondis presque aussitôt, comme en rêve, à la hauteur où elle m’appelait : il n’y eut plus rien en moi qu’une vraie rage de joie ; tout me fut indifférent soudain au prix de l’hilarité que nous avions atteinte. Le monde aurait pu périr à cette minute : je n’aurais su que m’en féliciter. Hourra ! telle était la seule devise qui convînt en cet instant à mon amour.
A notre amour peut-être. Jamais encore je n’avais senti Aimée si prochaine. La colère était décidément le vrai climat commun de nos âmes ; elle les fondait plus harmonieusement que la tendresse, l’étude ou l’humiliation.
Une tempête exquise nous soulevait, et nous étions roulés ensemble sous son aile. Une ardeur nous prenait, une sécheresse de la gorge. Nous avions soif de quelque chose, mais de si rêche qu’à peine osions-nous le nommer en nous-mêmes baiser.
Soif ! Lentement pourtant croissait entre nous cette fleur aride dont nos lèvres allaient former les pétales. Soif ! Le terme d’un pélerinage infini était là : sur ce visage près du mien, comme un puits du désert, au soir, plein d’étincelles.
Déjà je me penchais sur lui avec cupidité ; déjà, maîtrisant mon cœur tant bien que mal, j’avais saisi le bras d’Aimée.
Que se passa-t-il à cet instant ? La révolution de tout mon corps vers le sien s’arrêta net, avant même que mon esprit eût reçu aucun avertissement ; je demeurai en suspens.
Puis :
— Non, non, fit en moi une voix secrète.
Et tout aussitôt :
— Non, non, reprit Aimée, laissez-moi !
Elle avait détourné la tête, fermé les yeux.
— Non, répéta-t-elle plus bas, laissez-moi !
Je laissai tomber mon front sur sa poitrine avec un gémissement, vaincu par une force absolument innommable, épuisé comme après une lutte immense, et résigné déjà.
— Non, dit encore une fois Aimée, presque avec tendresse, non, François, il ne faut pas.
Comme un gaz par une subite fissure, toute notre fureur fuyait déjà avec un long cri, nous laissant pauvres, lourds et séparés.
Je grelottais, abattu sur le sein d’Aimée.
Puis je me raccrochai péniblement d’une main au brassard de la portière et me rassis à ma place.
Un moment encore nous filâmes ensemble, pris dans l’immense courant des boulevards.
Enfin je tapai à la vitre, je fis arrêter, j’embrassai la main d’Aimée sans regarder son visage et je descendis.
Je restai un moment sur un refuge ; il était six heures ; les taxis à toute vitesse me frôlaient ; les autobus entraient sur la pente du boulevard au chant plaintif de leurs freins. Toute une vie forcenée se précipitait au long de moi, emmenant mon âme inutile, l’arrachant à sa peine, lui procurant encore quelques minutes de grâce.
Et pourtant mon esprit travaillait déjà, tout seul, — mon funeste esprit jamais las, qu’aucune ruine n’arrivait à distraire de sa manie d’attention et qui se jetait sur mes pires mésaventures comme sur une proie.
Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la même volonté, jusqu’à l’entière extirpation du moindre désir contraire, et un total assujettissement de son cœur ?
Bossuet.
Qui nous avait trahis ? Qui nous avait sauvés ? Quel ange ? Quel démon ?
La prudence ? la peur ? la raison ?
Non, d’abord — certainement j’étais dans le vrai en le pensant, en le voyant, — la perfection d’Aimée, son terrible défaut de besoins.
Ainsi je ne portais pas la faute principale.
Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord aperçu en elle, et redouté, qui s’était à nouveau fait sentir : « Elle peut tellement bien se passer de moi ! »
Notre crise de rire avait pu me faire croire un moment à l’évanouissement de toute barrière entre nous. Mais sitôt que je m’étais rapproché d’elle physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi inexplicable qu’invincible. Oh ! comme je m’étais senti frêle tout à coup et léger contre elle ! Même l’entrain, même la décision qui m’avaient manqué, n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser cette différence de densité entre nous.
J’avais effleuré son sein d’une main surprise, égarée, tremblante, mais tout de suite il n’avait plus été qu’un lieu où m’abîmer, que le champ de ma défaite ; et c’était la joue contre lui, seulement, quand je m’étais vu bien indiscutablement frustré, que j’avais osé endurer un instant son indulgente chaleur.
J’étais venu sur Aimée comme une vague trop caressante. Et elle, même pendant le temps où elle m’avait désiré peut-être, ou attendu, elle ne s’était démunie de rien en ma faveur, elle ne s’était même pas atténuée d’un soupir ! Au terme de mon élan, je l’avais retrouvée plénière, inattaquée.
Oui, c’était bien la rage toute seule qui eût pu, à la limite, la transporter aux bras d’un amant ; mais elle y fût arrivée encore intacte, fermée, à déshabiller entièrement. Même entre les mains d’un plus audacieux que moi, elle n’eût été qu’un cadeau brusque et insaisissable comme l’esprit.
Ces yeux clos, ce visage détourné que j’avais eus sous moi un instant, il m’avait été aussi impossible d’y lire la moindre abdication que ce jour, si ancien déjà, où elle s’en était servie à la fois pour signifier sa souffrance et pour décourager ma consolation.
Je n’avais fait naître, ni chanter, aucune plainte sur ses lèvres ; moi qui savais si bien déclencher son esprit, je n’avais pas su trouver le secret de cette musique qui se fût élevée de son corps touché et défaillant.
C’était bien à plus fort que moi que j’avais eu affaire, à plus seul en tout cas, à plus hautement situé. Aimée, mon sang, ma vie, ma joie, mon désespoir, ma haine, Aimée n’était rien au niveau de quoi je pusse me hausser jamais durablement. A chaque fois que je m’approchais d’elle, en quelque intention que ce fût, elle se retournait instinctivement vers sa solitude et lui demandait secours ; toujours elle remontait vers cet être plus grand, plus comblé que son âme actuelle, vers cet ange affreux en elle sur qui mes mains glissaient et dérapait mon étreinte.
Et pourtant étais-je bien sûr, dans mon échec, d’être, moi, sans responsabilité ? Cette force d’Aimée, qui m’avait repoussé, était-elle bien en soi insurmontable ? Pouvais-je la séparer de ma faiblesse ? Les effets de l’une étaient-ils vraiment à démêler des effets de l’autre ?
Non, — j’étais bien obligé de le voir, — elles s’étaient combinées toutes deux pour nous vaincre tous deux. De cet arrêt cruel qui frappait d’inachèvement mon amour, je devais bien comprendre que je n’étais pas l’auteur moins qu’Aimée.
Une lucidité désolante commença à pénétrer mon esprit. Je reconnaissais une à une toutes les fautes que j’avais commises, je remontais jusqu’aux malformations de mon caractère qui m’y avaient fait tomber.
Il y avait d’abord cette sincérité absurde à laquelle j’avais cédé constamment comme à un vin trop persuasif. Et sans doute c’était bien à elle que je devais notre intimité et ce qui s’était éveillé dans le cœur d’Aimée d’affection pour moi ; mais c’était elle aussi qui du même coup avait posé, à l’une comme à l’autre, ces limites auxquelles je me heurtais et me meurtrissais maintenant.
Je m’étais toujours approché d’Aimée avec toute mon âme, et pour la lui livrer. Comment me fussé-je méfié ? C’était si bon ! Mon seul souci, en l’abordant, était l’exactitude. Quelque sentiment qui me possédât, je ne trouvais d’entrain et de facilité qu’à le lui décrire ; en allant chercher les siens, pour les lui éclairer, je lui apportais tous les miens par surcroît, et définis, spécifiés, quantifiés avec le plus religieux scrupule. La nuance les minait. Tant pis ! Je m’appliquais à rendre surtout leur nuance, leur degré.
Je me souvenais maintenant de scènes entre nous vraiment sublimes, vraiment ridicules ! Souvent, m’étant laissé entraîner à lui peindre mon amour plus vif, m’apercevais-je, que je ne l’éprouvais dans l’instant : « Arrêtons-nous, Aimée ! lui criais-je avec transport. Je mens. Ce n’est pas tout à fait ça que je ressens. » Et je reprenais ma description en serrant de plus près le véritable état de mon cœur.
Elle riait, s’enthousiasmait ; rien ne lui paraissait plus adorable que ces corrections. Elle me remerciait :
— Quand on me dit la vérité, s’écriait-elle, ou quand on me la fait voir en moi, c’est comme une nourriture qu’on me donne.
Oui, mais qui ne profitait qu’à son esprit, qui dégarnissait d’autant le mien. Peu à peu je m’étais émietté en elle ; je n’avais gardé aucun secret autour duquel sa pensée eût à tourner, à s’inquiéter ; rien en moi ne subsistait qu’elle pût mal entendre et sur quoi pussent se greffer ces tendres et spécieuses images qui font errer le sentiment.
Je me représentais fort bien maintenant l’aspect que je devais avoir pour elle ; c’était celui d’une ville démantelée. Aucune tour, aucun rempart du haut desquels elle eût loisir de se sentir menacée. Elle pouvait entrer de plain-pied partout ; partout mes aveux l’accueillaient et lui rendaient la promenade exquise, oui, mais encore plus, indifférente.
Oh ! comme j’étais trahi ! Ce mouvement si doux qui me faisait courir vers elle, sitôt que j’avais découvert du nouveau dans mon cœur, pour le lui offrir, il m’avait perdu. Tout ce qu’elle avait reçu de moi sans y répondre lui servait maintenant à ne subir pas mes prestiges. L’ivresse même que nous avions goûtée si souvent dans nos entretiens, avait pour jamais tari la possibilité de cette autre ivresse que nous nous fussions procurée l’un à l’autre sans paroles et par le seul mystère de nos corps emmêlés. L’ignorance ne nous envelopperait plus jamais de sa faveur ; et cette ombre ne reviendrait plus sur nos âmes qui eût permis la méprise de nos lèvres et nous eût laissés nous gorger bouche à bouche, à l’abri de toute idée, du long miel endormi dans nos membres.
L’évidence m’aveuglait : je ne serais jamais son amant ; je ne serais même jamais un amant ; l’amour en moi prenait parti contre l’amour ; toutes les forces qu’il donne aux autres, il me les enlevait ; j’avais une nature trop aimante pour qu’elle sût devenir amoureuse.
Je ne savais pas prendre ni plier contre moi l’objet qu’avait choisi mon désir ; j’errais autour de lui, je l’effleurais de mille caresses mentales, mais je m’adaptais en même temps à tous ses contours et recevais sa forme au lieu de lui donner la mienne.
Partout où j’avais rencontré la volonté d’Aimée, ou sa répugnance, ou son hésitation seulement, je m’étais replié aussitôt. Je n’avais pas su durer un seul instant contre elle ; il m’était impossible de distraire ma pensée un temps assez long de son agrément pour que le mien put naître et s’imposer.
Je ne songeais jamais que son cœur pouvait être incertain de ses vœux et attendre de moi leur détermination. Je ne prenais jamais l’initiative de l’enchanter. Je ne savais pas devenir la source de son plaisir, ni son fauteur d’oubli. Je manquais irrémédiablement de ce tranquille égoïsme qui seul change l’homme en maître, pour la femme, d’extase et de ravissement.
Il eût fallu, laissant aller les pensées d’Aimée, prendre posément son visage entre mes mains et le couvrir de baisers : ils eussent bien créé tout seuls ce courant dans son cœur qui me l’eût apportée toute ; ah ! j’aurais dû me confier à ce sortilège.
Hélas ! Hélas ! je voyais maintenant l’abîme, en moi, de trop pure tendresse, qui me rendait à jamais incapable de choisir et surtout d’exécuter une si simple machination.
Une scène me revenait à l’esprit, qui me faisait rire amèrement. Elle datait seulement de quelques semaines. J’étais sorti avec Aimée ; nous attendions un tramway ; le temps était frais ; je la vis frissonner un peu. Aussitôt la crainte qu’elle ne prît froid m’envahit, submergea toutes mes autres préoccupations ; je cherchai un taxi ; sur la vaste place où nous étions, il en passait beaucoup, mais tous étaient occupés ; je courais pourtant après chacun, faisais signe au chauffeur ; je me sentais lancé en avant comme une balle par quelque chose en moi d’aussi irrésistible qu’inopportun ; une serviabilité quasi-folle m’animait, dont je voyais maintenant qu’Aimée avait dû s’apercevoir. Je me rappelais le regard dont elle m’avait suivi ; j’y lisais rétrospectivement de l’attendrissement, de la reconnaissance, mais surtout une sorte de pitié. Il voulait dire : « Pourquoi ? Pourquoi tant de dévouement ? Ce n’est pas ainsi que vous pouvez me plaire ! Que ne restez-vous près de moi ? Pourquoi ne me dictez-vous pas cet instant au lieu de le subir ? Il faudrait passer outre à mon bien-être ; il faudrait penser à vous davantage ; il faudrait être le plus fort. Songez que je ne puis avoir, à vous aimer, aucune autre excuse. »
Oui, je m’étais moi-même détruit à l’avance dans son cœur et cela était irréparable ; jamais je ne redeviendrais pour elle celui qui commande, qui conduit, qui enivre. Jamais l’idée ne lui viendrait de se suspendre à moi, les yeux fermés, ni de glisser, entre mes bras, assoupie, remise, dans le grand exil du plaisir.
Il me tardait d’arriver à la maison. L’effondrement de mon amour me semblait si complet que j’avais hâte de retrouver Marthe et de m’en consoler près d’elle.
Elle m’attendait justement et avec une inquiétude dont elle n’était pas coutumière. Je ne lui avais pas caché, tant j’avais horreur du clandestin, que je sortais ce jour-là avec Aimée. Elle n’avait pas protesté mais en la revoyant, je compris tout de suite qu’elle en avait eu du chagrin.
Ce fut un nouveau choc pour moi, un nouvel obstacle aussitôt que je ressentis.
Elle m’interrogeait :
— Où êtes-vous allés ? Que vous êtes-vous raconté tous les deux toute la journée ?
Il y avait à peine de reproche dans sa voix, mais assez de souffrance pour me désemparer. J’écartais faiblement, maladroitement, la pointe de ses questions. Je comprenais que, pour la rassurer, il m’eût fallu faire preuve à nouveau de cette possession de moi-même et de cet esprit de domination dont je venais d’éprouver si cruellement le manque en face d’Aimée.
Je tenais Marthe contre moi, je caressais son front, je lissais ses cheveux, je lui balbutiais des tendresses, je l’aimais infiniment.
— Je ne pourrai jamais lui faire ce mal, pensais-je. Jamais je ne la tromperai. Je ne suis pas un misérable.
Ma voie s’encombrait de plus en plus ; je trouvais des impossibilités de plus en plus prochaines à ce que j’avais rêvé, et celle-là, la dernière, la plus forte maintenant, qui avait pris corps et visage et qu’il me fallait bercer avec amour et désolation sur mes genoux.
— Non, promettais-je à Marthe mentalement, non, tu ne souffriras jamais cela de moi, cette douleur ne t’atteindra jamais de me savoir à une autre, et même pas cette injustice d’être trahie secrètement.
J’avais beau faire : remontant l’avenir avec mon esprit, je ne découvrais pas le moment où je me déciderais à faire entrer le malheur de Marthe comme ingrédient dans mon bonheur. Normalement mon destin m’y obligeait ; mais devant cette nécessité, tout mon cœur faiblissait, comme un autre eût faibli devant celle du renoncement.
Ainsi de tous côtés je reconnaissais l’insurmontable. Pour la première fois je le contemplais bien en face et j’épiais curieusement quels sentiments en moi allaient se former pour y répondre.
La résignation ne se montrait pas encore. C’était de l’accablement plutôt que j’éprouvais. Oh ! je me savais bien trop lâche. Pourtant regardant autour de moi, examinant avec une sorte d’impartialité les différentes issues qui s’offraient encore à moi, je ne pouvais pas empêcher que la mort ne se recommandât comme la plus pratique. Elle n’avait rien en elle-même de plus attirant qu’à l’habitude et, même, elle ne m’effrayait pas moins qu’elle n’avait toujours fait ; mais on ne pouvait pas lui retirer son opportunité ni sa valeur purgative. Elle seule apportait une solution complète et vraiment rafraîchissante à mes embarras. Je ne l’affrontais pas, mais je biaisais doucement vers elle, en pensée, séduit par toute la simplification que j’y devinais.
— Mourir, mourir, me disais-je intérieurement, mais en laissant presque le mot se dessiner sur mes lèvres, dans le vil espoir que Marthe le surprendrait. Mourir, céder la place à cette monstrueuse combinaison de sentiments qui occupe mon cœur et que je ne saurai jamais dénouer. Mourir, n’être plus là, n’être plus responsable de rien !
Je tâtais en moi tout ce qui d’autre que la vie pouvait encore être changé, demeurait accessible à la volonté ; et c’était vrai que je ne trouvais rien. Aucune de mes pensées n’était plus amovible. Aimée s’était refermée sur elles comme un arbre sur la cognée. Il était donc tout naturel d’écarter la seule chose en moi qui pût l’être encore : ce souffle obstiné, acharné, borné qui soulevait ma poitrine et facilitait vainement mon martyre.
Mais en même temps j’avais honte. Je savais, je sentais qu’on ne meurt pas d’amour, ou si rarement ! Sans imaginer comment il s’y prendrait, j’entrevoyais que le premier venu eût trouvé d’emblée une issue simple et normale aux difficultés qui m’opprimaient. J’étais jaloux de lui. « Georges, par exemple, me disais-je, n’admettrait pas un instant cette impossibilité contre laquelle je me débats ; il aurait l’intuition de son bonheur qui lui donnerait aussitôt des lumières et de l’énergie ; il verrait un chemin. » Je ne pouvais pourtant pas aller lui demander conseil ! Mais je tâchais de deviner ce qu’il ferait à ma place.
Prétendre, vouloir, m’affirmer ! voilà ce que j’apercevais de nouveau nécessaire. Reprendre la direction des évènements, remettre le cap sur le bonheur.
Je continuais à caresser Marthe, mais en même temps une sourde irritation me gagnait, comme toutes les fois que la vertu en moi a pris l’avantage.
Je commençais à oublier tout ce que je venais de découvrir qui me la rendait obligatoire.
Il y avait une glace en face de moi : je m’y regardais instamment, cherchant sur mon visage la trace d’un peu de volonté, d’un peu d’égoïsme ; je l’analysais, ce visage, comme s’il eût été peint, ou eût appartenu à un autre. Je n’y surprenais rien de fuyant, ni de proprement lâche ; il était plutôt craintif, ou mieux encore susceptible ; il y avait autour de la bouche quelque chose d’avide et de mal décidé. On y lisait clairement la lutte entre la gourmandise et la timidité, entre le désir et la tendresse.
La seule lumière que j’y visse briller, — je le reconnaissais sans modestie, — c’était celle de l’intelligence, mais elle ne pouvait me servir à rien.
Pourtant je lui envoyais à distance des sommations : qu’il eût à reprendre tout de suite de l’autorité. Je n’admettais plus ce reflet qu’il me renvoyait de mon indécision. Je lui donnais deux minutes pour redevenir assuré, exigeant.
Au dedans mon désespoir peu à peu s’était aigri. Je ne m’adressais plus la parole qu’avec hostilité. Pensant à Aimée, « je ne l’aurai jamais, me disais-je cruellement, mais c’est parce que je suis un poltron. Cette coupe qu’est son visage, et pleine de la seule liqueur dont mes sens puissent jamais s’enivrer, je ne la ferai jamais chavirer entre mes mains tout à coup méchantes, je n’y tremperai jamais profondément mes lèvres ; ces yeux, dont je n’ai qu’à rencontrer la lueur pour que tout mon sang aussitôt charrie poison, chaleur, folie, je ne les ferai jamais s’agrandir sous mes caresses ni douter de leur joie jusqu’au rêve ; mais c’est uniquement parce que je ne sais pas le vouloir, parce que j’ai peur de mon plaisir, parce que tout est pourri dans ce cœur misérable. »
Et en même temps, je fouillais mon cœur haineusement, je le travaillais, je l’excitais. Je tâchais de le fortifier, de l’aguerrir contre les obstacles qu’il avait rencontrés.
Je lui faisais faire des exercices. Supposant telle scène entre Aimée et moi du genre de celle où j’avais été vaincu, je le lançais à nouveau sur la brèche, m’appliquant à bien le distraire de toutes les craintes qui l’y avaient fait chanceler. De mes mains, entre temps, comme par des passes magnétiques, j’insensibilisais Marthe pour qu’elle n’eût à souffrir de rien.
Peu à peu ainsi l’idée d’un nouvel et dernier assaut à livrer entrait dans mon esprit. L’orgueil, qui me tient lieu de vanité, me rendait une sorte d’enthousiasme fiévreux. Je ne pensais plus à mourir. Il fallait essayer mes forces une dernière fois.
Je me levai doucement et déposai Marthe à ma place dans le fauteuil où elle resta engourdie et calmée.
Ce ne fut que le surlendemain pourtant que je me résolus à affronter Aimée.
Je la connaissais suffisamment pour ne pas craindre que notre dernière aventure l’eût convaincue de me fermer sa porte. Le cœur me battait pourtant lorsque j’y frappai.
Mais j’entendis sa voix calme, au travers, qui m’invitait à entrer.
Je la trouvai en plein déménagement. Une malle était au milieu de la chambre, à moitié remplie. Sur tous les fauteuils des robes étaient étalées ; des piles de linge s’entassaient sur le lit.
— Vous partez donc ? lui demandai-je, en proie à une brusque terreur.
— Oui, demain ; j’ai fait une tournée aujourd’hui et j’ai découvert tout près de Paris, au bord des bois de Chaville, une petite auberge bien plus gentille que tout ce que nous avons vu ensemble. Je vais m’y installer. Il faudra venir me voir.
Je ne pus rien dire d’abord ; la proximité de l’endroit qu’elle avait choisi me rassurait pourtant. Elle continua ses rangements.
Pour mieux plier un vêtement, elle s’agenouilla devant la malle, me tournant le dos. Je me mis à contempler ses épaules, je les mesurais du regard : « Voici donc tout l’obstacle, pensais-je, contre lequel ma vie est butée ! Comme il est étroit ! Comment le courant qui traverse mon cœur ne l’a-t-il pas encore emporté ? » Et naïvement, comme devant un miracle physique, je me demandais : « Comment peut-elle supporter ce poids, l’arrêter ? D’où lui vient cette force absurde ? Quelle magie est donc ici à l’œuvre ? Oh ! que toute la montagne de mes sentiments puisse se réduire à n’être plus que quelque chose contre ces épaules de si délicatement, de si timidement appuyé ! »
Puis la colère revint et, en paquet avec elle, le désir. Je me mis à trembler : Je ne vais pourtant pas la laisser s’évader de mes mains ? pensai-je.
Je m’arrachai du fauteuil où je m’étais assis, je m’approchai d’elle traîtreusement par derrière ; le tapis étouffait mes pas.
Mes bras cependant restaient collés à mon corps. Impossible d’imaginer à quelle caresse ils allaient se décider.
J’avais froid.
Il fallait la prendre pourtant, non pour lui emprunter aucun plaisir, mais pour l’empêcher une bonne fois de me nuire, pour éteindre contre moi sa virulence. Si je réussissais à passer mes bras autour d’elle, c’était fait. Tous les traits qui de toutes parts à chaque instant pouvaient m’atteindre, en un seul faisceau à la fin rassemblés, me laisseraient inoffensivement cueillir leur pointe.
Il fallait la prendre pour l’aveugler ; je serrerais sa tête contre ma poitrine, je ne verrais plus son visage ; captée au piège de mes baisers, elle laisserait peut-être enfin commencer un peu de paix pour moi…
J’étendis les bras tout à coup.
Mais à ce moment, et sans qu’elle se méfiât de rien, je pense, Aimée, s’appuyant des deux mains au rebord de la malle, se releva, se retourna, me fit face.
Je fus surpris par l’air de tristesse qu’il y avait sur son visage. Elle étendit à son tour les bras vers moi et les posant sur mes épaules, elle me repoussa doucement, avec un sourire mélancolique, jusqu’au fauteuil d’où je m’étais levé. Elle me força à m’y rasseoir et resta debout devant moi.
Puis m’abandonnant ses deux mains en signe de confiance et de trêve :
— François, dit-elle enfin, il faut que vous me veniez en aide. Tout ce que je vous ai dit l’autre jour au sujet de Georges, vous savez, c’était vrai ; mais ce n’est pas toujours vrai. Il y a des moments où il est terrible vraiment. Non pas méchant, mais si distrait ! Ce matin, je ne comprends pas bien moi-même ce qui s’est passé : nous nous sommes un peu disputés. Oh ! pas grand’chose ! (Je voyais, je sentais l’effort qu’elle faisait contre son orgueil.) Mais il est parti sans me dire au revoir. C’est la première fois depuis que nous sommes mariés. J’ai du chagrin.
Elle s’étendit longuement sur sa mauvaise chance, précisant bien qu’elle n’accusait personne, qu’elle trouvait seulement le sort trop injuste envers elle :
— Je sais pourtant qu’il m’aime, disait-elle. J’en ai des preuves…
Elle parlait, fière et soumise, avec un besoin visible de trouver en moi appui et réconfort et avec la certitude que je les lui offrirais désintéressés.
Je l’écoutais ; la vague de désir qui m’avait soulevé s’effondrait cruellement au dedans de moi, emmenant des particules de mon âme.
J’avais ses longues mains fraîches dans les miennes ; je regardais ses bagues. Sa confiance me déchirait :
— Voilà donc tout ce qu’il me faut espérer d’elle, pensais-je.
Elle passait de toutes ses forces à travers moi. Il y avait une chose que, pour la première fois peut-être, je pouvais voir et toucher : c’était la direction de ses pensées. Georges en était le terme évident. Elles allaient vers lui avec une facilité, un élan contre lesquels il eût été fou de vouloir lutter. Ah ! si elle avait pu s’assurer pour toujours sa tendresse, combien vite j’eusse cessé de compter pour elle ! Déjà, en cet instant où elle implorait mon secours et voulait bien dépendre à cet égard de moi, je me découvrais pourtant impitoyablement écarté, rejeté sur la rive de ses sentiments. Et il me fallait, penché sur cet amour qui fuyait vers un autre, non seulement étouffer l’affreuse soif que j’en avais, mais encore trouver des mots pour la convaincre qu’il ne coulerait pas toujours vainement.
Jamais encore pareille exigence n’avait pesé sur moi : le changement d’âme qui m’était brusquement demandé touchait à l’impossible. Dans la minute même où le désir suppliait en moi, il me fallait résigner, en plus, tout mon amour.
Ou lui trouver un autre usage.
Devant cette obligation surhumaine je me sentais sans aucune force. Pourtant au bout d’un moment je remarquai, non sans étonnement, qu’elle ne m’avait pas encore écrasé. Quelque chose en moi, sous mon accablement, la considérait, l’évaluait, ne la jugeait pas d’emblée absolument inexécutable.
J’attendis avec curiosité ce qui allait se passer.
Tout à coup, levant les yeux vers Aimée, qui parlait encore :
— Que son bonheur soit fait, et non le mien ! pensai-je.
Je ne compris pas moi-même tout de suite ce que je voulais dire avec ces mots. Ils étaient sortis de mon esprit comme un ange ignoré et soudain.
Mais en moi, déjà, un calme délicieux se répandait, — si délicieux que je laissai s’évanouir toute pensée et m’abandonnai entièrement à ma sensation. Elle était d’une douceur que je n’avais jamais connue. Tous les plis de mon âme se défaisaient ; je me tranquillisais à perte de vue. Pour la première fois j’échappais à la contraction et à l’angoisse.
« Quel est cet étrange pays, me demandais-je émerveillé ? Quelle est cette bienfaisante admission ? »
Reprenant et pressant certains de mes souvenirs, il me semblait y retrouver un avant-goût de ce que j’éprouvais maintenant. Oui, bien que plus fugitive, une douceur pareille m’avait envahi le jour, par exemple, où ne recevant pas de réponse à ma lettre, je m’étais décidé à quitter le grief que je croyais avoir contre Aimée et à l’adorer seulement telle qu’elle était.
Peu à peu, ainsi, la mémoire m’amenait à l’intelligence de ce qui venait de se produire en moi.
Hélas ! tant de suavité, c’était celle du désespoir : mais d’un désespoir actif, délibéré. Le renoncement venait d’entrer — et pour toujours cette fois — dans mon âme.
Depuis longtemps il était de connivence avec elle ; depuis longtemps il la sollicitait en cachette. Seule ma continuelle vigilance l’avait empêché de s’en rendre maître. Contre lui j’avais construit tous ces pauvres échafaudages d’intentions qui l’écartaient tant bien que mal.
Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve qui venait de m’être infligée, l’avait trop bien favorisé. Dans mon âme enfin brisée, enfin retournée jusqu’à l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre, il se trouvait tout à coup malgré moi souverain.
— Que son bonheur soit fait et non le mien ! me répétai-je. Que cet amour dont elle a besoin lui soit donné ! Que je sois déçu ! Que je sois trompé ! Qu’elle puisse devenir assez riche pour se passer même du secours qu’elle me permet de lui prêter en cet instant !
Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus du regard (aucun autre signe pourtant ne pouvait l’avertir de ce qui se passait en moi). Je voyais remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement, avec une bonne foi entière, je faisais abjuration de moi-même. Je détestais bien exactement, et une fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais formés pour moi ; j’étouffais avec une fermeté absolue toute idée où se révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple trace, l’influence de mon moi.
Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son bonheur que je faisais ainsi passer avant les miens ; c’était elle-même que je préférais à moi-même, et, en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais pu maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit d’abord, mon cœur ensuite, enfin mes mains avaient si longtemps tâché de saisir la forme, et qui s’était toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans restriction mentale d’aucune sorte, sans effort pour rien sauver de moi, dans l’aveuglement et dans l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin d’un seul coup à la place de moi-même.
Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais de voir combien risible et déshonorant aux yeux du monde était ce mouvement de mon cœur ; mais l’extase et la quiétude dominaient tout.
Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais moi-même et ces prières que je murmurais avaient sur mes lèvres une douceur insurpassable. Tout reprenait autour de moi un visage familier, encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un paysage connu. Tandis que tout à l’heure encore, je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi, la route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux jusqu’à l’horizon. Tous les soins, tous les services que je pouvais rendre à Aimée m’apparaissaient distinctement ; j’avais l’idée de mille délicatesses qui les compliqueraient et les rendraient plus exquis.
Je pensais :
— Il eût été bien dommage décidément de laisser perdre une telle vocation !
Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire attention avec laquelle je la regardais.
— Qu’avez-vous ? me demanda-t-elle avec un sourire timide et intrigué.
— Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la réponse qu’elle m’avait faite si souvent, je vous écoute…
Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé en moi et pendant un instant l’envie la tint d’en approfondir le mystère. Elle me regardait en souriant, me questionnant du visage. Mais en même temps les facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon abdication, se laissaient confusément percevoir par elle et son amour blessé l’entraînait si violemment qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en profiter.
Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle découvrait ce profond asile devant elle, plein de chaleur et de rayons, que formait mon âme, et oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son seul bien-être persuadée, elle s’y installait sans ménagement.
Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec Georges. Elle me raconta comment elle avait été conquise par lui, à première vue :
— Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par plus d’un visage que j’avais rencontré, mais jamais sur aucun je n’avais lu ce que je déchiffrai du premier coup sur le sien… J’ai senti du premier coup que je devais aller vers lui ; j’ai reçu comme une promesse en pleine figure. Légalement ou non — ça m’était bien indifférent — il fallait que je sois sa femme. S’il n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement devenue sa maîtresse.
J’avais beau être préparé : cette déclaration d’Aimée amena une nouvelle onde en moi d’affreuse jalousie ; le poison courut avec agilité le long de mes veines, ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux sous son atteinte, et me mordre les lèvres.
Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien ouvert au mal qu’elle me faisait, de façon qu’il pût me traverser et s’évanouir.
Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que je revivais par dessous ; la joie revenait comme l’eau par les fentes d’une écluse, une joie honteuse, absurde, immense qui me soulevait tout entier et m’enflait d’un dévouement sans bornes.
Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer Aimée ; je lui découvris toutes les raisons qui pouvaient l’aider à croire à l’amour de Georges ; je lui fis valoir des indices persistants de cet amour, que j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps, et qui m’avaient navré ; je les lui présentai sous le jour le plus convaincant que je pus trouver.
Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de mes paroles.
Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident du matin, qu’elle m’avait raconté, dans le cadre général de la vie de Georges :
— Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je. C’est ce qui explique sa mauvaise humeur. Cette affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup trop…
Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation :
— Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner sa vie, il pourrait bien laisser tout cela tranquille. Si vous voulez, j’essaierai de lui parler, je le convaincrai de se désintéresser de cette entreprise. Vous verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous…
Aimée reprenait vie et couleur comme une rose battue par l’orage qu’on relève et qu’on rattache à son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne pas accepter directement mon offre :
— Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle seulement avec toute la profondeur qu’elle put.
Je tenais toujours ses mains ; le jour s’éteignait lentement dans la chambre.
Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni même d’espoir. J’étais comme un champ moissonné, pillé ; mais sur lequel une brise soufflait désormais infinie, intarissable, alimentée par le paradis.
— Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé ! Si pourtant vous tenez registre de nos sacrifices, inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon crédit.
Et au bout d’un instant :
— Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime un jour comme j’aime cette femme.
A peine dehors, les conséquences pratiques de ce que je venais de sentir m’apparurent dans un jour éblouissant ; je vis devant moi un certain nombre de dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai sans hésitation.
Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le droit d’enseigner, j’avais tardé à demander un poste de professeur, sachant qu’il ne me serait accordé qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je rédigeai ma demande et l’expédiai.
Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de l’atmosphère d’inquiétude où elle commençait à se sentir entraînée, qu’elle me pria même de la laisser partir tout de suite en vacances.
Je restai donc seul à Paris pour régler les détails de notre déménagement et terminer toutes les affaires que nous y avions en suspens.
L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais le long des avenues bien arrosées ; je respirais le parfum de la terre mouillée ; les longues automobiles aux reins souples fuyaient, comme des animaux de luxe, sous les arbres, dans le parc quasi privé que Paris était devenu pour moi.
Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais plus pressé de la revoir. J’allais tout doucement en compagnie de son image, l’exécrant de toute ma tendresse.
— Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse ! pensais-je. Que me soit seulement ôtée pour toujours, par la force même de l’amour que je nourris pour toi, cette épine affreuse qui de temps à autre encore me déchire.
Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais jamais vue ; des messages délicieux s’échappaient vers elle de ma pensée, comme d’une antenne saturée, pour aller mourir là-bas à ses pieds.
— Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je. Je ne peux pas m’en aller sans lui avoir expliqué combien elle est plus belle que tout ce que Dieu jamais le plus amoureusement forma de ses mains.
Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller à Chaville. Un billet d’Aimée, depuis la veille, m’en priait instamment.
Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant, à la lisière des bois. Il y avait un bout de pré, quelques pommiers, un piquet et un âne qui tournait autour, au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en rond. Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et de tous les coins d’alentour on devait entendre monter la musique furieuse des pianos mécaniques, mais en semaine on goûtait là une solitude imprévue, dont le charme me fut tout de suite sensible.
Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre d’un arbre. Elle lisait. Dès que j’eus contourné le coin de la maison, pourtant, son regard vint vers moi comme s’il m’attendait ; j’en reconnus la longue lumière brune ; comme le jour de ma déclaration, je reçus sa caresse profonde, tempérée de reconnaissance.
Elle me remercia d’être venu.
— J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle presque timidement.
— Mais non, pourquoi ?
— Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande pardon.
— Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous ne pouvez plus me faire souffrir. Il faut vous résigner à cela. Je vous échappe, mon amie…
Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu à cette réaction que mon cœur sauta dans ma poitrine :
— Rassurez-vous, repris-je cependant ; je veux dire que je vous aime d’une façon toute nouvelle et qui fait que ni vos humeurs, ni vos confiances ne peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime contre moi-même. Je n’existe plus en face de vous ; je suis détruit, je suis dissous à votre profit.
— Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux pas du tout. J’ai trop de tendresse pour vous pour accepter un tel sacrifice.
— Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans douceur. C’est peut-être par égoïsme que je m’y suis rangé.
Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait incompréhensible, mais justement — Dieu sait pourtant si j’avais été loin, cette fois, de tout calcul ! — c’était ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un intérêt pour moi.
La curiosité la reprit sous mes yeux ; je fus de nouveau l’objet de sa préoccupation. (C’était toujours l’esprit en elle qui montrait le chemin au sentiment.)
— Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux sans exister, sans être soi, fit-elle. Le bonheur implique d’abord qu’on s’appartient.
Je me sentis méchant pour une minute et décidai de me passer le mouvement qui s’ensuivit.
— Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui vous rend fermée à d’immenses joies. Le bonheur c’est de ne plus s’appartenir ; le bonheur c’est de recevoir congé de soi.
— Croyez-vous ? demanda-t-elle en réfléchissant tout à coup sur elle-même avec l’attention profonde et la docilité dont elle avait coutume.
— J’en suis persuadé ; mais peu importe ! Ce qu’il faut bien plutôt que vous sachiez, c’est que vous êtes parfaite ainsi, c’est que vous représentez une des réussites les plus merveilleuses de la nature… ou de Dieu.
Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de ces joies intérieures que j’avais fait luire en passant à ses yeux. Sans le vouloir j’avais réussi à la rendre jalouse. Et de quoi ? Du sentiment même que j’éprouvais pour elle.
— J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme humaine est capable, dit-elle.
Et se tournant vers moi :
— Montrez-vous !
Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement de façon à pouvoir plonger dans mes yeux :
— Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression de quelque chose que je ne connais pas.
Elle laissa retomber son bras avec nostalgie ; puis au bout d’un instant :
— Je vous aime bien, François, dit-elle à voix basse. Je suis surtout heureuse que vous ne souffriez plus. Je vous plaignais beaucoup, vous savez. Pardonnez-moi.
Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel, au dessus de nous. Paris au loin faisait tout bas son bruit de travail et de plaisir.
Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à opérer tout seul ; il s’était comme dégagé de moi et, à ma place, il accomplissait quelque chose du miracle qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée par cette âme nouvelle que je lui laissais entrevoir. J’accueillais avec un délire sans illusion l’onde qui me la rapportait.
Nous étions là enfin tous les deux accordés dans un ton insoupçonnable pour quiconque n’était pas au fait de nos instincts fanatiques et bizarres. En dehors de toute ressemblance, en dehors de toute possession, nous étions unis par une religion enfin parfaitement sincère ! Pour la première fois, sans bien comprendre comment, nous trouvions ensemble le repos.
Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu, et peignait doucement comme des algues nos âmes flottantes et pacifiées.
Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre ; je la pris dans les miennes, je la pressai : elle me répondit légèrement. Ainsi scellâmes-nous nos fiançailles, celles auxquelles nous avions droit, auxquelles personne ne pouvait trouver à redire et que l’éternité même n’effacerait pas.
Le moment approchait pourtant de faire face à la réalité et de briser cette extase.
— Et maintenant qu’allez-vous faire ? me demanda justement Aimée.
— Je vous ai bien dit que je partais après-demain en vacances ?
— Mais non, voyons ! Vous ne m’avez rien dit. Pourquoi ?… Comme c’est tôt ! Alors c’est la dernière fois que je vous vois aujourd’hui ?
— Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.
Une brusque tentation me vint d’ajouter : La dernière fois sur cette terre ! Mais d’abord je trouvai cela romantique. Puis j’eus peur de ne pas voir paraître sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en fallait. Enfin : « Ce sera bien plus doux, à force d’être plus cruel, si je m’en vais pour toujours sans la prévenir. » Et ma rancune reparaissant : « Oui, il faut que je lui fasse cette surprise. Il faut que je la trompe de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute la vengeance que je prendrai de toi, ô mon atroce amour », fis-je muettement en me tournant vers elle et en la regardant dans une telle fureur d’adoration que mon visage en fut empourpré.
De nouveau elle rêvait ; mais je sentais que c’était à moi ; il se faisait tout un travail autour de moi dans sa pensée ; elle m’estimait mieux ; elle comprenait mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour son bonheur.
Elle cherchait des mots ; plusieurs durent se présenter à son esprit : je vis qu’elle choisissait le plus tendre :
— Heureusement que je vous ai ! dit-elle enfin en me pressant la main avec force.
Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai :
— Ai-je vraiment tant d’importance pour vous ? lui demandai-je.
— Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.
Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea dans mon cœur.
Ainsi elle tenait à moi ! Je ne me demandai pas comment c’était possible, ni même si c’était vrai. Il y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle venait de dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante mélodie.
Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à la quitter de volonté seulement, pour que son attachement pour moi apparût. Qui pouvait savoir ce qu’elle me révèlerait si je lui annonçais cette éternelle absence à laquelle j’étais résolu dans mon cœur ? Oh ! pourquoi, au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt sur notre horizon, et m’en servir ? Au lieu d’un fait, pourquoi ne serait-elle pas entre mes mains un instrument ?
De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que je pouvais faire surgir devant moi tout à coup peut-être par le seul mot perfide et magicien d’« Adieu ! »
Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée serait assez forte pour ne pas me décevoir…
J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la raison universellement firent retour en moi.
Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette lourdeur de plomb que laissaient à chaque fois dans mes veines nos entretiens sans baisers. Je me retrouvai traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les yeux sur chaque femme qui passait comme sur une bouée, mais que par sortilège Aimée m’eût rendue à l’avance inaccessible ; je fus de nouveau, en mémoire, tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez de moi : assombri, retranché, stérile, plein de passion punie. « Cela ne sera plus », décidai-je.
Et en même temps, mon esprit, avec une véritable intrépidité critique, réduisait à leur valeur exacte les mots qu’elle venait de dire. Il voyait, et me montrait, de quelle sorte d’affection ils étaient sortis : « Elle ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le feu qui brûle en elle, ses flambées ne feront jamais une ardeur vers toi ni même un rayonnement qui dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse ; oui, elle sait ce qu’elle te doit ; elle t’est reconnaissante comme elle le doit. Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais. »
En quelques minutes le calme fut rétabli en moi, et sans que je me fusse compromis d’un mot. Je pris ce qui m’était donné, je refusai de rien attendre de plus et je regardai de nouveau bien sagement vers l’abîme où j’allais m’enfoncer.
Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions plus que de petites choses indifférentes ; nous n’effleurions nos sentiments que par d’imperceptibles allusions, comme un clavier dont nous n’eussions joué qu’en rêve.
Comme elle avait une petite piqûre à la joue et qu’elle l’avait égratignée :
— Oh ! je vais me défigurer, fit Aimée.
— Tant mieux ! répondis-je, cela m’aidera à ne plus vous aimer.
Tout à coup avec une sorte de haine :
— C’est cette espèce de visage que vous avez !
Puis avec accablement :
— Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça qui m’a fait tant de mal !
— Voyons, François ! fit-elle simplement.
Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit, faisant remonter un peu sa robe étroite d’où ses longues jambes fines sortirent comme d’un fourreau, plus dures à mon cœur que des épées. Elle les balança doucement un moment sous elle.
La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement calme. Pas un souffle de vent. Sur la lueur pâle de la nuit on voyait toutes les feuilles des arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait halte.
Nous restâmes longtemps silencieux.
Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une sorte de satisfaction morale, comme quand on a bien employé sa journée. Pour une fois mes remords, cette sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait à faire, me laissaient tranquille.
D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le passé eût-il bien pu trouver un souffle pour le porter jusqu’à moi ?
— Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.
J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le condamné celle du prêtre, pour m’aider à mieux passer dans l’autre monde, mais j’eus peur de me trahir.
Je me levai une première fois.
— Vous avez bien le temps ! me dit-elle.
Je cédai et me rassis.
A la fin une idée me vint, absolument irrésistible. Je lui pris les mains, la fis descendre du lit et d’un geste dont je lui laissai voir à l’avance qu’il était sans agression, je la serrai contre moi :
— Rien que pour voir la place que vous auriez tenue contre mon cœur ! lui dis-je.
Elle appuya sa tête sur mon épaule.
Une dernière fois, avec solennité, de sa taille qu’ils entouraient, le désir passa dans mes bras, circula lentement, comme un souvenir déjà, dans tout mon corps, me peignit les délices auxquelles je renonçais, s’apaisa enfin sous une injonction féroce de ma volonté.
Je repoussai Aimée brusquement.
— Séparons-nous maintenant, lui dis-je.
Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous tenant par la main.
Sur la route :
— Combien de temps allez-vous être absent, me demanda-t-elle ?
— Deux mois, je pense.
— Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi sans y penser les paroles mêmes de l’amour.
Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la côte abrupte. Paris reparaissait avec ses lumières entre les feuillages luisants. La chaussée mal pavée avait des trous. Je me tordis les pieds et faillis tomber. En me retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée était déjà rentrée.
Je fus seul un moment dans la nuit ; chaque pas que je faisais était comme une marche que j’eusse descendue dans ma propre mort.
Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement à me tuer quand, du fond de l’ombre, je sentis quelque chose s’élever tout doucement à ma rencontre ; je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà ; par une sorte de pudeur, je m’en taisais encore le nom ; et ce ne fut que quand elle eut pris toute son évidence, que je me décidai à reconnaître, — timide, blessée, mais non découragée, et toute radieuse même de tendresse et de pardon, — l’image de Marthe.
FIN
IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.