Title: Un voyage botanique au Sahara
Author: Jean Massart
Release date: March 30, 2026 [eBook #78321]
Language: French
Original publication: Gand: C. Annoot-Braeckman, 1898
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78321
Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the HathiTrust Digital Library)
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Planches — Bibliographie — Sommaire — Indice
PAR
JEAN MASSART
Professeur à l’Université de
Bruxelles
Assistant à l’Institut botanique
GAND
IMPRIMERIE C. ANNOOT-BRAECKMAN, AD. HOSTE, SUCCr
1898
[202]
(3)Extrait du Bulletin de la Société royale de botanique
de Belgique,
tome XXXVII (1898), première partie.
UN
VOYAGE BOTANIQUE
AU
SAHARA.
Un subside du Gouvernement belge m’a permis de séjourner dans le Sahara algérien, pendant le printemps de l’année 1898, avec mon excellent ami M. A. Lameere, professeur de zoologie à l’Université de Bruxelles.
Nous nous proposions d’étudier la faune et la flore. Le mois
d’avril fut consacré en entier à l’exploration de Biskra et de ses
environs. Un séjour préparatoire à Biskra devrait être recommandé à
tous ceux qui désirent entreprendre un voyage scientifique dans le
Sahara. Le désert y est très varié : rivières taries, sables
amoncelés en hautes dunes, rochers fendus par la chaleur, grandes
plaines couvertes d’une croûte de sel, alluvions caillouteuses ou
limoneuses.... aucun terrain n’y fait défaut. L’oasis elle-même,
exploitée par les indigènes, est moins monotone qu’ailleurs :
les dattiers plantés au hasard en un désordre pittoresque, abritent
une nombreuse flore adventice. Enfin, avantage inappréciable,
Biskra est en communication facile avec le monde civilisé. Combien
de[203]
(4) fois ne nous sommes-nous pas trouvés devant des plantes
que nous ne parvenions pas à déterminer ! Heureusement, M.
Battandier, le savant botaniste d’Alger, avait bien voulu nous
engager à lui soumettre toutes les espèces douteuses, et grâce à
son inépuisable obligeance, les déterminations nous parvenaient en
quatre ou cinq jours.
Un mois suffit à peine pour nous familiariser avec le désert qui entoure Biskra. Une petite caravane est équipée, et nous voilà en route à travers le désert. D’abord, par le chott Melrhir et le lit desséché de l’oued Rirh, jusqu’à Tougourt. D’ici nous faisons un grand détour vers l’Est à travers les sables du Souf. Rentrés à Tougourt, nous reprenons notre marche vers le Sud pour atteindre Ouargla. A partir de cette dernière ville, nous passons sur le désert pierreux dont nous ne sortons qu’à Laghouat, après avoir traversé une curieuse région rocheuse, presque plane, parsemée de larges fonds argileux, les daya.
C’est à Laghouat que devait se terminer, dans notre projet primitif, le voyage dans le désert. Mais la vie un peu aventureuse que nous menons depuis quelques semaines présente à nos yeux tant de charmes, qu’au lieu de revenir directement vers Alger nous préférons gravir un chaînon latéral du Grand-Atlas, pour descendre de nouveau dans le désert à Bou-Saada. Enfin, après 46 jours de voyage, nous retrouvons à Bordj-bou-Arreridj le chemin de fer qui nous ramène à Alger.
De nombreux naturalistes ont fait connaître dans tous ses détails la flore de Biskra. Aussi me contenterai-je, dans les pages qui suivent, de décrire en botaniste l’itinéraire que nous avons suivi dans le désert.
Coxyde, le 21 août 1898.
Tout au commencement d’avril, quand nous faisions nos premières promenades aux environs de Biskra, il nous semblait que jamais nous n’y resterions un mois, que ces grandes plaines sèches, ces montagnes pelées et ces oasis trop bien entretenues ne nous intéresseraient pas au delà de quelques jours. Mais à mesure que nous allions, pénétrant davantage le secret de cette aridité, l’intérêt s’éveillait, la monotonie de la nature s’animait de plantes et d’insectes restés inaperçus ; et c’est à regret que nous avons vu approcher le jour fixé pour le départ.
Aujourd’hui donc, 1er mai, la petite caravane a
quitté l’Hôtel de l’Oasis. Nous sommes montés sur des mulets. Un
troisième mulet porte notre guide, Abdallah ben Ahmed, un Biskri
qui nous rendra de grands services pendant tout notre voyage, tant
comme guide qu’en qualité d’intendant et de cuisinier. Les deux
chameliers et le muletier vont à pied. Les bagages sont sur trois
chameaux. Ont-ils l’air dépaysé, ces animaux, avec leur chargement
hétéroclite où les objets les plus disparates sont ficelés côte à
côte. Le plus vigoureux porte nos effets personnels enfermés dans
des malles et des valises ; en outre, des livres, des
instruments de toute espèce, depuis les microscopes et les
thermomètres jusqu’aux pinces à insectes, et surtout d’innombrables
bocaux de verre remplis d’alcool, que l’amble du chameau secoue
avec un cliquetis peu rassurant. Un autre a toute une charge de
conserves : nous devons emporter notre nourriture pour tout un
mois, car d’ici à Laghouat nous pourrons à peine nous[205]
(6) procurer quelques œufs et un peu de lait, de temps en
temps. Par dessus l’énorme couffe en sparterie toute bondée de
boîtes en fer-blanc, on a empilé la presse pour la préparation des
plantes d’herbier, et les paniers dans lesquels nous rapporterons
une collection de plantes typiques du Sahara, séchées dans leur
attitude normale ; ces échantillons sont destinés au Jardin
botanique de Bruxelles. Ajoutons-y encore le fusil et les multiples
filets qui serviront à la capture des animaux. Le troisième
dromadaire — les chameaux d’ici n’ont qu’une seule bosse — porte,
outre l’orge des mulets et la nourriture pour nos gens, deux
grandes caisses avec des bouteilles d’eau de
« table » : nous avons été prévenus que très souvent
l’eau du désert sera tellement mauvaise que nous ne pourrons pas la
boire, même après l’avoir fait cuire. Deux outres se balancent
contre les flancs de la bête. Ces outres ne sont autre chose que
des peaux de bouc, soigneusement tannées et goudronnées, encore
couvertes de leurs poils. On y versera chaque matin la provision
quotidienne.
Pendant près d’une heure, nous cheminons
dans l’oasis de Biskra. Elle est arrosée par une rivière, l’oued
Biskra, qui descend des montagnes situées au Nord. Un barrage
établi en amont de la ville détourne vers les jardins toute l’eau
de l’oued. Jusqu’à ce soir nous longerons l’oued, avec ses berges
coupées à pic, mais dont le lit caillouteux, large de plus d’un
kilomètre, ne renferme pas une goutte d’eau. A mesure que nous en
descendrons le cours, nous verrons le lit se rétrécir entre les
berges de moins en moins hautes, et finalement les derniers
vestiges de la rivière s’évanouir parmi les sables. Tel est, à part
une seule exception, le sort de toutes les rivières qui s’engagent
dans le Sahara.[206]
(7) Même si elles n’étaient pas employées à irriguer les
cultures, pourraient-elles traverser ce pays brûlant, sans pluies
régulières, sans sources, où rien ne vient réparer les pertes
incessantes qu’elles subissent de la part de l’infiltration et de
l’évaporation ! Affaiblies par les saignées successives,
absorbées par le désert, les rivières, quelque puissantes qu’elles
fussent au début, ne tardent pas à disparaître sans retour. Et l’on
a ici le spectacle paradoxal de cours d’eau qui deviennent de plus
en plus maigres lorsqu’on s’éloigne de leur source, de fleuves qui
n’ont pas d’embouchure. Le Nil seul traverse toute la largeur du
Sahara ; mais que reste-t-il en Égypte des énormes masses
d’eau que le Haut-Nil enlève à la grande forêt africaine !
De même que « l’Égypte est un présent du Nil », l’oasis de Biskra est un présent de l’oued, qui se sacrifie pour elle jusqu’à la dernière goutte. Combien les procédés de culture dans les oasis sont différents de ceux qu’on utilise chez nous ! Dans ces pays-ci, où les pluies sont rares et inconstantes, l’agriculture n’est possible que grâce aux arrosements. Imaginez tous les champs, quels qu’ils soient, — orge, légumes, fourrages, — coupés de rigoles communicant avec le canal qui côtoie la pièce de terre. Chaque jour le propriétaire vient lever les petits barrages afin de laisser l’eau se répandre sur le terrain. Rien de plus étrange qu’un champ d’orge ou un carré d’ognons complètement inondé et transformé pour quelques heures en un étang. La limite du champ est d’une netteté absolue : partout où le sol a été abreuvé, les graines ont germé et la récolte sera abondante ; — à quelques centimètres de là, la terre ne montre pas le fendillement caractéristique de l’irrigation, et les semences n’ont pas levé : c’est le désert.
[207]
(8)Pour les Dattiers, le procédé de culture est le même. Au
pied de chaque arbre on creuse une large fosse dans laquelle est
amenée l’eau d’un canal. Pour arriver à arroser ainsi les 150,000
Palmiers qui composent l’oasis de Biskra, il a fallu créer un
système de rigoles d’une complication inouïe ; aussi une
promenade dans les jardins n’est-elle qu’une suite de sauts.
Que font là-haut ces hommes perchés au milieu des palmes ? Ils s’occupent de polliner leurs Dattiers. Afin d’assurer la fécondation des régimes femelles, les Arabes sont obligés de grimper sur les arbres pour insérer dans chaque inflorescence femelle quelques rameaux d’un régime mâle. Le pollen s’échappe des anthères et glisse parmi les fleurs femelles.
Chaque Dattier est exclusivement mâle ou femelle. Si on semait les noyaux, on obtiendrait environ par moitié des mâles et des femelles, et comme il faut au moins dix ans pour qu’un Dattier de semis porte des fleurs, le sol aurait été occupé pendant tout ce temps par des individus mâles inutiles. Aussi, pour établir de nouvelles plantations ou pour remplacer les individus trop vieux, a-t-on soin d’utiliser les jeunes pousses qui naissent au bas des arbres à fruits. De cette façon on est sûr de n’avoir que des femelles. Pour en féconder plusieurs centaines il suffit d’un seul mâle ; du reste, on peut, pour quelques sous, acheter au marché un régime de fleurs à pollen.
Le bouturage permet également de conserver la pureté des races.
Depuis ces dernières années, les Arabes attachent une grande
importance à ne planter que les variétés les plus productives. Le
Dattier (Phoenix dactylifera) compte plusieurs centaines de
variétés qui se distinguent autant par la vigueur, le port et le
feuillage que par les[208]
(9) caractères du fruit : il y a des dattes sèches et
des dattes « grasses », c’est-à-dire ne séchant jamais
complètement ; il y en a qui doivent être consommées sur place
et d’autres qui se prêtent à l’exportation... La patrie de cet
arbre est inconnue : c’est certainement une plante introduite
dans le Sahara, où elle ne vit nulle part à l’état sauvage. Mais de
même que le chameau, lui aussi d’origine étrangère, le Dattier
semble s’être merveilleusement adapté au climat du Grand Désert.
Tout terrain lui est bon. Toute eau, quelque salée qu’elle puisse
être, lui convient pourvu qu’elle soit abondante. Il supporte
impunément les gelées de − 5° ou − 7° qui surviennent fréquemment
ici en hiver. Il ne craint pas les ardeurs de l’été, lorsque l’air,
à l’ombre, atteint une température de 50°, et que les feuilles
directement exposées au soleil s’échauffent encore davantage. Bien
plus, il lui faut ces fortes chaleurs pour mûrir ses fruits :
on ne le cultive avec succès que dans les régions où, plusieurs
mois de suite, le thermomètre monte chaque jour au delà de 40°. Le
Dattier, dit un proverbe arabe, doit avoir les pieds dans l’eau et
la tête dans le feu.
L’adaptation du Dattier au climat saharien est plus apparente
que réelle : nulle part il n’existe à l’état subspontané. Or,
remarquons que les dattes constituent le fond de la nourriture des
Indigènes et que chaque caravane laisse derrière elle une traînée
de noyaux. Seulement ceux-ci ne germent jamais, ou si à la faveur
d’une saison exceptionnellement humide, il donnent une plantule,
elle est guettée par la prochaine sécheresse. Il est bien vrai que
sa racine s’enfonce rapidement dans le sol à la recherche d’eau,
mais la plante sera néanmoins brûlée par le soleil avant qu’elle
ait pu atteindre la nappe souterraine. En réalité, le Dattier ne
peut habiter le Sahara que grâce à la protection de
l’homme,[209]
(10) et comme tant d’autres plantes cultivées que la
domestication a rendues douillettes, ce Palmier s’éteindrait
aussitôt si l’homme cessait de s’occuper de lui.
Sous le couvert des Palmiers, on cultive beaucoup d’arbres qui dans d’autres pays réclament le plein soleil : Oliviers, Figuiers, Orangers, Grenadiers, etc. (Voir phot. 4.) Un coup d’œil par dessus les murs en terre garnis d’épines de Jujubier, qui entourent les jardins, nous montre suspendus aux branches des Figuiers, des chapelets de petites figues desséchées.
Les Arabes ont appris que certaines variétés de figues ne mûrissent que si elles sont visitées par un Hyménoptère, le Blastophaga grossorum. Cet Insecte se développe de préférence dans les fruits, petits et peu savoureux, d’une race particulière de Figuiers, le « Dokkar ». Les Arabes cueillent ces figues avant la complète maturité, au moment où des légions d’insectes ailés vont en sortir. Les Dokkar sont ensuite enfilés en chapelets et attachés aux Figuiers, dans le voisinage des jeunes fruits qui ont besoin des Blastophaga. Trompés par l’analogie apparente de cette opération et de celle qui amène la fécondation du Dattier, les Arabes donnent aux Dokkar le nom de « figues mâles. »
On a vu plus haut que l’absence de pluies
régulières a forcé les habitants à établir leurs cultures dans les
seuls endroits où elles peuvent être irriguées chaque jour. Les
villages disséminés au milieu des Palmiers portent, eux aussi,
l’empreinte d’un climat aride au ciel toujours serein. Les maisons,
blanchies à la chaux, sont bâties en « tob », briques de
boue simplement séchées au soleil ; nulle part on ne voit de
gouttière ; au lieu de toits inclinés, des terrasses. (Voir
phot. 3). Il suffirait de quelques fortes
averses[210]
(11) pour détremper et délayer tout un village. En revanche,
si les habitations n’ont pas besoin d’être protégées contre la
pluie, on s’applique avec des soins minutieux à les garantir du
soleil : pas de fenêtres qui laisseraient entrer les flots de
lumière et de chaleur ; — d’étroites meurtrières par
lesquelles les rayons ont peine à se glisser.
Nous voici hors de l’oasis, dans le désert salé où nous voyagerons pendant quatre jours, d’ici à Tougourt. Autour de nous, dans le lointain, des sites qui nous sont devenus familiers. C’est d’abord le djebel Harmel, ou montagne de Sable, chaîne de collines pierreuses, aux strates redressées. Le vent du désert les a noyées en partie sous de larges dunes de sable que percent des pointes de rocher. Du côté du Nord, l’horizon est borné par la chaîne de l’Aurès dont les pentes chauves laissent apercevoir de maigres bouquets d’arbres. A gauche, la large entaille représente le lit de l’oued Biskra. Derrière elle, quelques lignes sombres légèrement surélevées au-dessus de l’horizon plat du désert ; ce sont des groupes de Palmiers, des oasis, et parmi elles nous reconnaissons avec plaisir l’oasis de Sidi-Okba, visitée, il y a quelques semaines, avec l’aimable M. Maupas, le naturaliste bien connu d’Alger.
Le terrain que nous foulons, mélange confus de limon jaune et de
cailloux, montre çà et là dans les petites dépressions des plaques
blanches brillant au soleil. La terre est partout ici imprégnée de
substances salines. Pendant l’hiver les eaux souterraines remontent
à la surface du sol, et leur évaporation abandonne les sels qui se
concrètent en une épaisse croûte blanche. (Voir phot. 5). Aux endroits où les matières salines ne sont
pas assez abondantes pour que le terrain se garnisse d’une
efflorescence[211]
(12) cristalline compacte, elles forment néanmoins avec le
limon une écorce dure qui craque sous le pied.
Ces plaines salées ont une végétation toute particulière, composée en grande partie de Salsolacées à entrenœuds ou à feuilles charnus, et de plantes dont les organes aériens sécrètent des matières salines. La composition de la maîgre flore change du tout au tout suivant les légères modifications dans la nature du sol : qu’une différence presque inappréciable survienne, soit dans la salure ou dans l’humidité du terrain, soit dans les proportions relatives du sable et de l’argile qui forment le limon, aussitôt les espèces qui étaient fort bien adaptées au milieu et qui luttaient avec avantage contre les concurrentes, se verront disputer la place par d’autres, et en général elles finiront par être repoussées. Dans ces régions deshéritées où la vie est entourée de tant d’obstacles, un rien suffit à assurer la prééminence d’une espèce sur toutes les autres.
La pauvreté de la flore attriste l’œil. Ainsi, nous traversons en ce moment une bande sablonneuse et peu salée. Examinons cette petite touffe hérissée de feuilles grises sur lesquelles se balancent de fines panicules soyeuses ; c’est une Graminacée, l’Aristida obtusa ; — et la touffe voisine ; c’est la même ; — et celle-ci ; c’est encore la même ; — ah ! en voici une autre ; non, c’est la même ; — celle-là au moins est différente ; non, c’est la même, seulement elle a été broutée de plus près ; — enfin, en voici une ; c’est encore la même, un peu plus avancée ; — et ainsi, jusqu’au pied du djebel Harmel, l’unique espèce se répète à l’infini.
La physionomie du paysage se modifie brusquement. Nous venons de
pénétrer dans une région plus salée, et aussitôt les touffes
clairsemées de l’Aristida font place à[212]
(13) d’étranges bouquets dont les fleurs roses ont l’air
d’avoir été piquées une à une sur des monticules de sable. (Voir
phot. 6). C’est le Limoniastrum
Guyonianum, le Zeita des Arabes, une Plombaginacée frutescente.
Le vent chargé de poussières dépose ses sédiments entre les
branches, et l’arbrisseau butté sans répit par les rafales de sable
en arrive à être enfoui sous une dune. Menacés à chaque minute
d’être enterrés vivants, les malheureux végétaux ont toutes les
peines du monde à maintenir à la lumière leurs feuilles et leurs
fleurs. La même particularité se retrouve, quoique à un moindre
degré, chez le Nitraria tridentata, un arbuste épineux de la
famille des Zygophyllacées. Il n’existe ici qu’à l’état d’individus
isolés, mais nous le reverrons tantôt, couvrant de vastes espaces
de ses tertres gris dont se détachent des rameaux traînants.
Sans relâche les plantes doivent lutter contre le sable qui tend à les submerger. Mais, d’autre part, l’amoncellement des grains quartzeux autour des branches défend celles-ci contre la transpiration excessive. L’avantage que la plante retire de cette protection n’est certes pas négligeable : nous remarquons tout de suite que les rameaux qui ont été mis à nu par la dernière tempête, privés maintenant de leur manteau sableux, se sont complètement desséchés et ne portent plus que des feuilles recroquevillées.
Le principal intérêt du Limoniastrum réside, non dans la
façon dont il se comporte vis-à-vis du sable, mais dans ce fait que
la plante sécrète des substances salines qui se déposent à la
surface des feuilles. Dans les premiers temps de notre séjour à
Biskra, nous trouvions régulièrement, chaque matin, les Zeita
couverts d’une rosée abondante, alors que les végétaux voisins
étaient tout à fait[213]
(14) secs. Chaque gouttelette repose sur une des squames
salines qui garnissent les feuilles. Il est donc hors de doute que
les sels déliquescents, éliminés par des glandes spéciales,
attirent et précipitent la vapeur d’eau, et cela dans une
atmosphère non saturée qui ne laisse pas tomber de rosée proprement
dite. Il semble démontré que la plante est capable d’absorber ce
liquide, malgré sa forte concentration. Quoiqu’il en soit, voici
une plante dont les feuilles, pendant l’hiver et le printemps,
changent de teinte avec les heures du jour : le matin, elles
sont vertes, puisque les sels, étant dissous, ne se voient
pas ; quelques heures plus tard, le liquide a disparu, —
absorbé ou évaporé, — les sels recristallisent et l’arbuste reprend
sa teinte blafarde. Mais au mois de mai, l’air est déjà trop sec,
même la nuit, pour que la plante puisse en extraire la moindre
humidité.
Lentement notre caravane passe entre les petits tertres pulvérulents dont les rameaux de Limoniastrum constituent la charpente, et sur la convexité desquels s’étalent leur triste feuillage et leurs cymes de fleurs roses. Nous dépassons les Nitraria, et à présent nous sommes dans le bois de Tamarix de Saada. C’est un bois, en effet ; un bois saharien. Pas plus d’ombre que n’en donneraient des Asperges. Des « arbres » très espacés, aux branches flexueuses naissant au ras de la terre, et dont les plus fortes dressent à hauteur d’homme de maigres pinceaux de ramuscules effilés ; les insignifiantes écailles vert-pâle, — tout ce qui reste des feuilles, — sont apprimées contre les entrenœuds et piquées de points gris. Les Tamarix sécrètent aussi des sels déliquescents, seulement au lieu que ceux-ci forment un revêtement cristallin presque continu, comme chez les Limoniastrum, ce ne sont que de minuscules agrégats d’une poussière grise.
[214]
(15)Les larges ondulations s’applanissent, la proportion de
sable diminue et nous arrivons dans une zone basse où domine
l’argile. La couche superficielle du terrain, lavée par les pluies
d’hiver, a perdu la majeure partie de ses sels ; son écorce
dure s’est crevassée en réseau par suite du retrait de l’argile.
Partout dans la dépression peu profonde où nous cheminons, le sol
montre des traces manifestes de ruissellement, et à plusieurs
reprises nous devons même contourner des ravins. Sur ce terrain,
déjà très varié, les cailloux se sont entassés çà et là en gros
monceaux ; ailleurs des traînées de sable cachent le limon
sous-jacent. Hormis les tas de pierres où rien ne pousse, toute
cette région argileuse est garnie d’une végétation beaucoup moins
uniforme que celle des sables salés. Au fond des ravins, poussent
de vigoureux buissons d’une Salsolacée, l’Arthrocnemon
macrostachyum ; ses entrenœuds renflés, privés de
feuilles, ressemblent à ceux d’un Salicornia. Des
Nitraria et des Limoniastrum ont élu domicile sur les
sables. L’espèce prédominante du limon argileux est ici le
Halocnemon strobilaceum, Salsolacée à petites feuilles
charnues, serrées les unes contre les autres sur des rameaux
grêles ; à l’aisselle des feuilles déjà sèches qui garnissent
les branches de l’année dernière, se développent des bourgeons
denses et courts, qui sont comme des verrues régulièrement
disposées. Une dernière Salsolacée, très répandue aussi, Suaeda
vermiculata, aux ramuscules enchevêtrés, garnis de petites
feuilles cylindracées, charnues.
Par terre entre les cailloux, deux plantes
étranges — desséchées, recoquillées. — Odontospermum
pygmaeum et Anastatica hierochuntica. Toutes deux
présentent[215]
(16) ceci de particulier que le végétal, après la maturité
des fruits, retient énergiquement ses graines pour les empêcher de
se perdre pendant les longues sécheresses, et qu’il ne les met en
liberté que si une pluie vient les mouiller. On a longtemps supposé
que le squelette ligneux, chargé de fruits mûrs, se détache du sol,
et, devenu le jouet du vent, roule à travers le désert. Des
observations précises, faites en premier lieu par M. Volkens
(1887, p. 84) et dont il est aisé de
vérifier l’exactitude, montrent que le végétal reste indéfiniment
fixé par sa longue racine pivotante, réduite à son axe ligneux. Le
vent n’a donc aucune part dans la dissémination de ces
espèces ; elle est effectuée par le choc des gouttes de
pluie ; celles-ci amènent l’étalement du végétal et
rejaillissent ensuite de tous côtés en emportant les graines.
La vraie Rose de Jéricho (Asteriscus pygmaeus ou
Odontospermum pygmaeum) est une mignonne Compositacée
Tubuloïdée dont les capitules peu nombreux, — il n’y en a souvent
qu’un seul, — sont portés par des rameaux longs à peine de un ou
deux centimètres. Les bractées de l’involucre sont infléchies vers
le haut et se rejoignent au-dessus du capitule. Si nous mouillons
un capitule, nous voyons les bractées se redresser, puis s’étaler
jusqu’à ce que les akènes soient complètement mis à nu. L’aigrette
des fruits est très réduite et partant ils sont peu aptes à être
entraînés par le vent. Détachons-en quelques-uns : alors qu’on
ne parvenait pas à les arracher sans les rompre quand le réceptacle
était sec, rien n’est plus facile que de les décoller à présent.
Dans cet état, la pluie les enlève aisément ; toutefois, elle
ne peut les disperser que dans un petit rayon ; aussi
constatons-nous que les individus[216]
(17) sont tous groupés les uns auprès des autres. Autour des
Odontospermum racornis, des années précédentes, nous ne
manquerons pas de trouver des exemplaires vivants, avec leurs
feuilles lancéolées un peu velues, et les fleurons ligulés jaunes
qui bordent le capitule.
Nous serons moins heureux en ce qui concerne la Main de Fatma
(Anastatica hierochuntica) : les individus desséchés
abondent, mais les vivants sont introuvables en cette saison. Les
squelettes fructifères de cette Cruciféracée sont souvent offerts
en vente dans les bazars arabes sous le nom de Roses de Jéricho. En
général l’acheteur reçoit en même temps un papier avec des
indications sur la manière de faire refleurir la plante qui a été
invariablement « cueillie en Palestine.... Trempez la Rose
dans l’eau ; le lendemain vous la verrez verdir et donner une
belle fleur. » Inutile d’ajouter que ceci n’est qu’une des
innombrables ruses qu’emploient les Arabes pour allécher les
clients. Voici ce qui se produit en réalité. Les rameaux, qui à
l’état sec sont repliés vers l’intérieur comme les doigts d’une
main fermée, s’étalent dès qu’ils sont mouillés. De même que pour
les bractées de l’Odontospermum, ces mouvements sont
provoqués par l’hygroscopicité. Les valves de la silicule qui était
hermétiquement fermée, s’écartent maintenant à la moindre
pression ; les graines s’imbibent d’eau et germent. Les
branches mortes se garnissent ainsi d’un duvet vert ; mais il
est évident que jamais ces plantules ne deviennent assez grandes
pour fleurir. Dans la nature, les choses se passent d’une façon
analogue. La pluie détermine en premier lieu l’étalement des
branches ; les fruits sont donc atteints directement par les
gouttes. Or chacune des valves de la silicule porte vers le haut
une oreillette horizontale sur laquelle les[217]
(18) gouttes agissent comme sur un levier pour faire
basculer les valves. Le fruit étant ouvert, le rejaillissement du
liquide projette les graines tout autour de la plante-mère.
Il y a dans le Sahara plus de plantes annuelles que ne le ferait supposer la rigueur du climat. La plupart d’entre elles sont extrêmement éphémères : dès qu’une pluie survient, on les voit germer, donner des fleurs et, en toute hâte, mûrir leurs graines.... Tout doit être terminé avant que les dernières particules d’eau de pluie aient eu le temps de s’évaporer. Les graines mûres peuvent impunément attendre pendant des années qu’une nouvelle pluie leur permette de sortir de leur torpeur.
Le décor change encore une fois : plus de cailloux ni de
monticules de sables ; une puissante couche d’argile presque
pure coupée de ravins. L’Atriplex Halimus (Halimus
pedunculatus) a supplanté toutes les autres espèces ; ses
buissons blancs, aux feuilles satinées, couvrent la plaine jusqu’à
l’horizon d’un épais fourré gris pâle. Cette Salsolacée est appelée
Guetaf par les Arabes ; on en mange les jeunes pousses en
guise d’épinards. Elle a aussi une grande importance comme
fourrage : malgré son goût âcre et salé, les chameaux en sont
très friands ; ici même, un troupeau de plusieurs centaines
d’individus de tout âge broutent avec voracité, sans seulement
lever la tête pour nous regarder passer. En hiver le bétail trouve
suffisamment de nourriture dans le Sahara ; les pluies,
quelque précaires qu’elles soient, font alors pousser un peu
d’herbe sur les terrains les plus rebelles. Mais dès que l’été
ramène ses chaleurs desséchantes, la maigre verdure s’évanouit et
les troupeaux sont chassés vers les montagnes et les
hauts-plateaux. Ceux que nous croisons dans le Guetaf s’en vont par
petites journées vers les[218]
(19) montagnes de l’Aurès ; ils ne reviendront qu’en
automne, avec les premières pluies.
Il est midi. Nous sommes en selle depuis plus de six heures et nous acceptons volontiers la proposition des chameliers de nous arrêter pour le déjeuner. « Nous serons très bien ici, disent-ils ; non seulement nos bêtes trouveront à manger, mais les messieurs auront un peu d’ombre. » De l’ombre ! on voit bien que les Arabes ne savent pas ce que c’est. Il nous font entrer dans un ravin ; à condition de nous coller étroitement contre la paroi verticale, nous pourrons profiter de la chétive tache d’ombre que projette un Limoniastrum solitaire, posé en surplomb sur le bord de l’escarpement. Le repas est vite expédié, le premier de nos immuables déjeuners : sardines ou thon, pain, dattes, thé. Les dernières bouchées ne sont pas avalées qu’il faut se remettre en route, marcher sous le soleil flamboyant du plein midi.... Nous sommes à moitié assoupis, congestionnés par le repas, éblouis par l’aveuglante lumière que nous renvoient les feuilles blanchâtres du Guetaf. Ah ! si nous pouvions garder les yeux fermés, laisser aller les mulets à leur guise ! Mais l’étape est fort longue aujourd’hui, 52 kilomètres, et nous n’en avons pas encore parcouru la moitié ; aussi, chaque fois que nos montures quittent le chemin pour vagabonder dans le désert, la matraque du muletier les ramène-t-elle dans la bonne voie.
Nous voici de nouveau dans la plaine
sablonneuse où le roc est presque à fleur de terre, avec de larges
plis séparés par des dépressions à peine perceptibles. De loin le
pays semblait tout à fait plat, et on doit être
descendu[219]
(20) dans un creux pour remarquer les légers mouvements du
terrain. Quoique les différences de niveau ne soient que de
quelques mètres, la flore se modifie de tout point quand on passe
de l’éminence à la dépression. Sur la hauteur il y a souvent des
buissons de Tamarix déchiquetés par les coups de vent. Les
versants sont garnis des Salsolacées que nous avons vues
l’avant-midi ; il s’y ajoute par place une autre espèce,
l’Echinopsilon muricatus, plante grise avec de petites
feuilles velues un peu grasses. Dans les portions déclives où la
surface est voisine de la roche imperméable, l’humidité se conserve
plus longtemps et les Salsolacées ont fait place à une végétation
toute différente. Le centre est en général occupé par un massif de
Jujubiers (Zizyphus Lotus). Le regard se pose avec
complaisance sur ces arbrisseaux d’un beau vert au milieu de
l’immensité fauve semée de plantes grises. Nos chameaux, eux aussi,
se réjouissent à la vue de cette verdure inespérée. Mais leur joie
est de courte durée : à peine ont-ils reconnu les Jujubiers
qu’ils retournent tristement vers le chemin ; pas moyen de
donner un coup de dents parmi les épines crochues, acérées, qui
défendent le feuillage. Leur désappointement est si grand qu’ils ne
font même pas attention aux innombrables petites plantes éphémères
qui croissent autour des arbustes. Ce sont principalement des
Graminacées : Stipa tortilis, Hordeum maritimum,
Phalaris minor, etc. Elles finissent de mûrir leurs fruits
et les milliers d’aigrettes jaunes des Stipa reflètent le
soleil.
Abdallah, notre guide, nous signale à l’horizon des points en
saillies sur une crête de sable. « Derrière cela, dit-il, est
le caravansérail où nous passerons la nuit. Courage ! »
Nous forçons le pas, les yeux fixés sur les taches[220]
(21) foncées. Sont-ce des arbustes, des têtes de palmiers,
des constructions, des chameaux accroupis ? Impossible de rien
distinguer. C’est vraiment trop loin ; et malgré la pureté et
la sécheresse de l’atmosphère on ne distingue que le contour sans
aucun détail. Nous voici dans un creux, et les marques noires ne
sont plus visibles ; espérons qu’elles seront tout proches
quand nous arriverons sur la hauteur. Vain espoir ; les
énigmatiques points sombres sont aussi indécis qu’auparavant. De
nouvelles dépressions, de nouvelles rides à franchir. Les taches
ont l’air de reculer à mesure que nous allons vers elles, et autour
de nous les éternelles Salsolacées garnissent les versants
sablonneux, les petites Graminacées font les mêmes tapis dorés
auprès des Jujubiers verdoyants. Les heures se succèdent sans
amener le moindre changement dans le paysage. Aurions-nous atteint
le but, seraient-ce ces buissons-ci qu’Abdallah nous montrait il y
a quelques heures ? « Pas du tout, dit-il, ceux que je
vous ai indiqués sont plus loin, nous les verrons dès que nous
serons sur la hauteur, là devant nous. » En effet, ils
réapparaissent au loin, bien loin, hélas !
Enfin ! nous les avons laissés derrière nous. Le bordj (caravansérail) se voit à quelques kilomètres d’ici. Il est grand temps que nous descendions de nos mulets : voilà plus de onze heures que nous marchons, et c’est long, onze heures, pour des gens qui n’ont jamais fait d’équitation.
Ces caravansérails sont établis par les
autorités militaires. Pour pouvoir y passer la nuit, on doit être
muni d’une lettre de diffa, c’est-à-dire d’une autorisation
délivrée par le commandant militaire ; elle donne droit,
moyennant[221]
(22) une équitable rémunération, à la chambre pour les
voyageurs, à l’écurie pour les montures, enfin à la diffa,
c’est-à-dire au repas arabe.
Pas trop confortable, le bordj de Chegga. La chambre à laquelle on nous mène ne possède pas un meuble. Sur le sol battu nous étalons nos couvertures : voilà notre lit ; il ne sera certes pas fort moelleux, mais nous sommes assez éreintés pour que la dureté de la couche ne nous empêche pas de dormir. Le fait est que nous sommes littéralement exténués, à tel point que nous n’avons pas même le courage de manger. Pourtant nous ne pouvons pas aller nous coucher tout de suite. L’eau de Chegga est trop suspecte pour que nous osions la boire telle quelle ; il faut la bouillir et en faire du thé : nous aurons ainsi, enfermée dans deux grands bidons en fer-blanc, notre ration de liquide pour le lendemain. Pendant que nous préparons le thé, nous jetons un coup d’œil sur le spectacle qui se déroule devant nous. Au milieu du grand cercle que forment les bagages et les chameaux entravés pour la nuit, nos hommes ont allumé des feux pour cuire leur couscouss. Immédiatement au-delà, le désert, le grand désert vide où les touffes de Salsolacées se poursuivent à perte de vue ; un ciel sans nuages, où brille la lune, plus blanche, semble-t-il, que chez nous.
Le lendemain nous sommes levés avant le soleil. La toilette
n’est pas longue : on couche tout habillé et il n’y a qu’à se
mettre debout pour être prêt. Pendant qu’on charge les mulets et
les chameaux, nous avalons à la hâte quelques dattes. On charge les
mulets, disons-nous. En effet, ils n’ont pas de selle ; par
dessus le bât, on étale un tellis, immense sac en poil de chameau,
dont les coins servent d’étrier, et dans lequel on fourre les
appareils[222]
(23) photographiques, le déjeuner de midi, ainsi que nos
sacoches avec les bocaux et les ustensiles dont nous pourrions
avoir besoin pendant la marche. Sur le tellis, notre literie,
c’est-à-dire les couvertures et les cabans.
Nous reprenons notre pèlerinage. Pendant toute la matinée le paysage reste identiquement ce qu’il était la veille : un plateau à grands plis arrondis, larges mais peu élevés, où le rocher perce au travers du sable ou du limon. La même flore aussi : Suaeda vermiculata, Echinopsilon muricatus, Limoniastrum Guyonianum, Nitraria tridentata.
Dans les endroits rocailleux, une nouvelle Salsolacée s’y ajoute, Anabasis articulata. Ses entrenœuds sont charnus comme ceux de Salicornia. Dans le tout jeune âge, ils laissent voir une faible coloration verte sous l’épiderme gris ; mais dès qu’ils vieillissent ils prennent une teinte crayeuse. Ces portions anciennes se détachent et forment autour du chétif buisson un amas qui ressemble à des lombrics pétrifiés. (Voir phot. 2). Il est probable que la désarticulation des rameaux âgés est un moyen qu’emploie la plante pour se débarrasser d’un excès de sels minéraux. Les végétaux adaptés à vivre dans les terrains salés supportent, nous le savons, de grandes doses de sels. Néanmoins il arrive un moment où les matières minérales se concentrent au point de gêner le fonctionnement de l’organisme, et en particulier l’assimilation chlorophyllienne. Pour éviter que ces substances n’encombrent les tissus, l’Anabasis les fait émigrer vers les portions anciennes dont la chute est imminente.
Dans les sables nous remarquons également, sur le fond uniforme
de la flore, quelques espèces que nous n’avions[223]
(24) pas encore rencontrées : Centaurea
furfuracea, une herbe annuelle presque sans tige, avec un
unique capitule posé sur le sable ; Atractylis flava
glabrescens (A. citrina), minuscule chardon à capitules
jaunes, chez lequel les fleurons périphériques sont si développés
que l’ensemble donne l’impression d’un capitule de
Corymbifère ; enfin une Rosacée à feuilles grises, Neurada
procumbens. C’est « une petite plante herbacée appliquée
sur le sol, dont les fruits restent enfermés dans le calice
accrescent. Ces fruits, pareils à des boutons, germent à la moindre
pluie. La sécheresse revient parfois avant qu’ils aient pu produire
autre chose que des radicules. Si l’on essaye de ramasser ces
fruits qui semblent secs, on est tout étonné d’éprouver une vive
résistance. Ce sont les radicules qui les ont fixés au sol. On
dirait qu’on y a cousu des boutons » (Battandier et Trabut.
1898, p. 165.)
Nous allons voir enfin du neuf. Encore quelques pas et nous sommes devant le chott Melrhir. Les chott, on le sait, sont des lacs : sur les cartes géographiques ils sont marqués en bleu, de même que les cours d’eau.
Il est immense, le Melrhir. Jusqu’à l’horizon, on voit se
soulever les vagues ourlées d’écume. La falaise par laquelle nous
allons descendre, cesse brusquement pour reparaître au loin, plus
haute, plus escarpée. Çà et là un îlot surgit, tout vert au milieu
des flots jaunâtres. Devant nous, de l’autre côté du chott, une
oasis de Dattiers. A nos pieds, une plage unie, en pente
douce ; de la vase argileuse sur laquelle se détachent des
plantes cendrées, par petites touffes rondes. Nous relevons les
yeux. La ligne de falaises se profile maintenant au-dessus de
l’horizon. Elle n’est plus continue comme tantôt : de
profondes[224]
(25) entailles la découpent, et de plus, elle s’est avancée
vers la gauche. Voilà qu’un nouvel îlot se montre ! Où donc
sont ceux que nous admirions il y a un instant ? Et cette
rangée de vagues qui déferlaient ? Elle se maintient
immobile ! Qu’est-ce donc que ce lac où les flots sont figés,
mais dont les bords et les îles se déplacent ? Illusions,
mirage, tout cela. Le chott Melrhir est complètement à sec. L’eau
blonde est de la boue durcie ; l’écume n’est autre chose qu’un
dépôt cristallin de sel et de gypse ; les îlots et les
falaises, c’est le soleil qui se joue dans les couches d’air
inégalement surchauffées. Une seule chose est réelle, c’est l’oasis
d’Ourhir, là-bas en face de nous.
Le chott Melrhir est le dernier de toute une suite de lacs qui du golfe de Gabès s’étendent vers l’intérieur du Sahara. C’est par là que s’écoulaient autrefois à la Méditerranée les eaux du fleuve qui descendait des hauteurs du Grand-Désert, et dont nous remonterons jusqu’à Ouargla le cours maintenant tari. Le lac lui-même n’est plus qu’un vaste bourbier ; sa lisière seule est assez résistante pour supporter une caravane, tandis que tout le milieu est occupé par d’insondables couches de vase sur lesquelles les efflorescences salines font une croûte illusoire : tout animal qui s’y risque est aussitôt enlisé. Pas un brin d’herbe ne pousse sur la boue saturée de sel ; au-dessus de cette solitude réfractaire à toute vie, aucun oiseau ne plane. Jadis il y avait ici un grand lac, alimenté par un fleuve abondant ; ses rives étaient sans doute garnies de bosquets et de prairies. L’insatiable soleil a tout dévoré, et le vide qu’il a créé, il le peuple de fantômes, de mirages décevants.
Ce lac pâteux se desséchera encore davantage. L’apport d’eau par
les pluies ne compense pas l’évaporation. Il ne[225]
(26) tombe pas ici 20 centimètres d’eau par an, quantité
insignifiante dans un pays où, déjà le 2 mai, notre thermomètre
marque 34°. Du reste, le Sahara tout entier subit un sort
analogue ; partout l’équilibre est rompu entre les
précipitations atmosphériques et l’évaporation, et fatalement le
désert est condamné à devenir de plus en plus aride.
Nous sommes descendus sur la vase solidifiée qui forme la plage du Melrhir. La surface raboteuse a la consistance de la pierre. La route passe à égale distance des berges éboulées qui bordent le lac et des nappes salines brillant au soleil. Pendant trois heures nous passons entre les touffes isolées de plantes halophiles. (Voir phot. 7.) Ce sont des Halocnemon strobilaceum en buissons assez denses, souvent bruns ou même carminés, et des Limoniastrum Guyonianum dont les rameaux noirs tordus, non cachés ici par le sable, supportent des feuilles d’une teinte indécise, verdâtre ou grisâtre. Parmi ces deux plantes qui forment le fond de la flore, quelques Tamarix, gris également, et de rares Anabasis articulata avec leur aspect de fossiles.
Chose peu commune, le pays que nous foulons est à une trentaine
de mètres au-dessous du niveau de la Méditérranée. C’est l’un des
arguments qui ont été invoqués en faveur de la théorie de la mer
saharienne : on avait imaginé que le Sahara est le fond d’une
mer récemment asséchée. D’après cette hypothèse, maintenant
reléguée parmi les fables, les rangées de dunes marquent les étapes
successives du retrait de la mer, les amas de cailloux et les
sables dénués d’humus sont les restes des anciennes grèves, les
chott, enfin, représentent les cuvettes dans[226]
(27) lesquelles les eaux viennent se concentrer. Il avait
même été question de creuser un canal pour permettre à la
Méditerranée de reprendre possession du Grand Désert. Mais on sait
à présent que les régions déprimées sont tout à fait
exceptionnelles et que le percement du seuil de Gabès amènerait
seulement l’immersion du Melrhir et de quelques chott voisins. La
mer intérieure que l’on créerait ainsi ne couvrirait qu’une infime
portion du Sahara[1] et ne pourrait donc pas exercer sur le
climat européen l’influence bienfaisante qu’en attendait le
commandant Roudaire, l’auteur du projet.
Le Sahara n’est pas non plus aussi plat qu’on se le figurait. Il
ne ressemble en aucune façon à la description classique :
« du sable, rien que du sable sans cesse remanié par le
simoun ; une vaste plaine, toute unie, où les seuls objets sur
lesquels la vue puisse se reposer sont des ossements blanchis,
restes des caravanes qui ont succombé à la soif ou qui ont été
ensevelies sous la poussière ; un pays tellement sec qu’aucune
herbe n’y pousse ; à travers lequel, suivant une expression
pittoresque, on peut voyager pendant des semaines sans rencontrer
seulement de quoi se faire un cure-dent ». En réalité, ce
n’est pas ainsi du tout. La structure géologique du Sahara est fort
variée. Sa surface est aussi accidentée que celle de maint pays
d’Europe ; d’après les dernières données, son élévation
moyenne est de 460 mètres, soit de 170 mètres plus forte que celle
de l’Europe. Enfin, nulle part le sol ne reste nu sur une grande
étendue. La végétation n’est certes pas[227]
(28) luxuriante, ni comme nombre d’individus, ni comme
espèces : le Sahara tout entier, presque aussi grand que
l’Europe, ne renferme qu’un millier de plantes différentes, dont la
moitié environ existent dans le Sahara algérien. Mais chacune de
ces espèces couvre, soit seule, soit associée à un petit nombre
d’autres, d’immenses espaces.
C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère propre. Le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. Ah ! s’il n’y avait rien, on en prendrait son parti, on saurait qu’il est inutile de regarder. Mais non. Sans relâche de nouvelles plantes semblent s’offrir au botaniste ; on s’approche, on examine, et on revient déçu. Depuis que nous sommes descendus sur le chott Melrhir, combien de fois ne nous sommes-nous écartés de notre caravane, attirés par une touffe plus étalée ou plus haute, plus verte ou plus rouge, et toujours en vain. Les quatre éternelles espèces nous poursuivront jusqu’à l’autre bout du chott.
Heureusement nous sommes près d’Ourhir.
Nous connaissons assez les oasis pour ne pas nous attendre à
rencontrer un nid de verdure, où les ruisseaux murmurent gaîment
parmi les fleurs, à l’ombre des grandes palmes balancées par le
vent. Des oasis aussi poétiques n’existent que dans les écrits des
littérateurs qui n’ont jamais été au Sahara et qui, pour imager
leur style, opposent l’oasis riante au désert mort. Pourtant après
les deux journées que nous venons de passer en pleine sauvagerie, —
ce sont les premières du voyage et nous ne sommes pas encore
habitués à cette existence, — nous saluons avec joie la maison
européenne qui s’élève au milieu des Palmiers.[228]
(29) Nous avons une lettre d’introduction pour M. Bonhoure,
le directeur des plantations d’Ourhir. Cette oasis dépend de la
« Société du Sud Algérien » qui possède encore d’autres
cultures dans la vallée de l’oued Rirh, en particulier à
Sidi-Yahia, où nous serons reçus demain soir.
Les oasis exploitées par des Français sont beaucoup moins pittoresques que celles des Indigènes : les Dattiers sont plantés en quinconce entre des rigoles qui se coupent à angle droit. Il n’y a plus ici de rivières pour arroser les arbres, et toute l’eau est fournie par des puits artésiens. Sous l’ancien fleuve dont le lit, maintenant à sec, se poursuit depuis les hauteurs du Sahara central jusqu’au chott Melrhir, il existe une nappe artésienne, véritable fleuve souterrain dont l’eau est ramenée à la surface par des puits. Ceux-ci sont forés par l’atelier militaire sous la direction de M. l’ingénieur Jus, « Bou el Ma », « le Père de l’Eau », comme l’appellent les Arabes.
Ourhir possède sept puits donnant huit à neuf mille litres d’eau à la minute. Cette masse d’eau, qui paraît énorme au premier abord, suffit à peine en été pour abreuver les vingt-cinq mille Palmiers qui composent l’oasis, grande de cent vingt-cinq hectares. Pendant la saison où la transpiration est active, il faut donc à un Dattier environ un quart de litre d’eau par minute. Mais, ainsi que nous le faisait remarquer notre hôte, beaucoup de liquide se perd avant d’arriver aux racines. En vue de réduire cette déperdition, on vient d’établir une fabrique de tuyaux en terre cuite, destinés à remplacer la canalisation à ciel ouvert.
Les plantations françaises ne payent pas d’impôt, tandis que les
Arabes doivent acquitter une taxe annuelle de dix à vingt-cinq
centimes par Palmier. Malgré cette imposition,[229]
(30) la culture du Phœnix progresse d’année en année
et les Indigènes de l’oued Rirh, gagnés par l’exemple des Français,
commencent à faire exécuter des sondages. A l’heure qu’il est,
beaucoup d’oasis arabes sont déjà irriguées par des puits
jaillissants. Ces puits qui sont profonds d’environ 70 mètres et
donnent de l’eau à 24°, coûtent chacun de quatre à cinq mille
francs.
Quelle bonne soirée nous avons passée là, avec la charmante famille Bonhoure, sur la terrasse d’où le regard plane par dessus les Dattiers. D’abord c’est le soleil qui se couche sur le désert, mettant des zébrures pourpres aux palmes luisantes ; c’est le chott qui étale jusqu’à l’infini sa tristesse de mort. Puis, quand tout fut envahi par les mystères du soir, un orage éclate sur les sommets de l’Aurès. Les montagnes sont distantes de plus de cent kilomètres ; mais telle est la transparence de l’atmosphère que chaque éclair fait voir dans tous leurs détails les forêts, les ravins et les larges pans de rochers escarpés.
Le lendemain nous sommes éveillés par la voix de notre hôte : « Vite, venez voir le soleil se lever sur la mer. » C’est admirable, en effet : sur l’horizon du chott Melrhir, un horizon rectiligne, sans un accident, sans une aspérité, le soleil monte flamboyant, tout seul dans le ciel.
Un coup d’œil rapide sur l’intéressant jardin que Madame
Bonhoure a su créer sous les Dattiers. « En cette saison, me
dit-elle, il faut l’inonder tous les deux ou trois jours. C’est
incroyable ce qu’il a fallu essayer d’espèces avant d’en trouver
quelques-unes qui soient capables de supporter le climat excessif
du désert. » Les Rosiers, les Œillets, les Gaillardia
annuels, les Amarantes et les[230]
(31) Chrysanthèmes du Japon sont magnifiques. Ces derniers
fleurissent de septembre à novembre. La Capucine grimpante
(Tropaeolum majus) reste toujours naine : la sève
s’évapore pendant son trajet dans la tige grêle, et celle-ci
n’atteint jamais plus de trente centimètres de longueur. Chez les
plantes ligneuses la sève est mieux protégée contre la
transpiration, et la croissance en longueur peut s’effectuer. Aussi
ne nous étonnerons-nous pas de voir des Vignes former des berceaux
de feuillage à l’ombre des Palmiers.
Bientôt nous sommes à l’oasis de Mrhaïer, que les Arabes ont fertilisée à l’aide de puits artésiens. Le village, purement indigène, est fort pittoresque et présente bien les caractères typiques des bourgades de l’oued Rirh. On choisit un fond argileux, assez humide pour fournir de la boue. Celle-ci est gâchée et façonnée en « tob », grandes briques qu’on sèche au soleil. Voilà les seuls matériaux de construction, avec quelques troncs de Palmier pour soutenir la terrasse. Les maisons basses, cubiques, sont jetées sans ordre le long de ruelles tortueuses. Autour du village, la tranchée dans laquelle on a pris la boue pour le tob a été élargie en un fossé où viennent se déverser toutes les immondices. Il faut avoir passé à côté de ces égoûts, un jour de forte chaleur, pour se rendre compte de l’odeur que peuvent dégager les résidus d’une agglomération humaine.
Jusqu’à la halte du soir, le pays reste
invariablement le même ; c’est toujours le désert salé et
gypseux. Ici nous contournons des dunes, ailleurs nous passons dans
des fonds limoneux. Parfois aussi la roche sous-jacente
est[231]
(32) presque à nu sur un grand espace ; le sable est
alors émaillé de lamelles de gypse qui brillent au soleil comme des
éclats de verre. A plusieurs reprises, nous longeons de très près
la falaise, éboulée par places, qui borde l’oued Rirh. Le fleuve
desséché est tellement large qu’il nous est impossible d’apercevoir
l’autre rive.
Fait route dans la matinée avec un groupe de pèlerins montés sur des bourriquets. Ils sont allés au marabout de Sidi-Makfi, dans l’oasis d’Ourhir, et rapportent des roses dans le capuchon de leur burnous. De temps en temps ils en détachent quelques pétales et les froissent pour en faire une boulette qu’ils s’enfoncent dans la narine gauche. Cette façon de jouir d’une fleur est fort en vogue auprès des « élégants » du Sahara. Nos compagnons de route n’ont plus la peau mate des Arabes d’Algérie. Les lèvres sont grosses, le nez est épaté et le teint brun foncé : ils appartiennent à la race fortement métissée de nègre qui habite à l’état sédentaire les oasis de toute la vallée. Les Nomades seuls ont conservé le type pur.
Nous nous séparons près d’une source que deux Palmiers solitaires signalaient de loin. C’est un trou, large de deux pieds, creusé dans une butte de sable ; le mince filet d’eau qui s’écoule de la fontaine est bu aussitôt par le désert. Le cheikh nous invite à venir passer une journée dans son village dont nous voyons les Dattiers à quelques kilomètres de nous. Il serait sans doute fort intéressant de visiter une plantation faite par des Arabes, loin de tout contact européen. Mais le temps fait défaut. Nous remercions le cheikh de son aimable offre. Salam alekoum ! Salut !
En toute une journée, nous ne rencontrons qu’une seule plante
curieuse, le Frankenia thymifolia, un
sous-arbrisseau[232]
(33) dont les minuscules feuilles disparaissent sous les
cristaux grisâtres qu’elles ont sécrétés. Les rameaux font l’effet
de branchettes qui ont séjourné dans une fontaine pétrifiante.
L’oasis de Sidi Yahia, où le directeur, M. Cornu, nous souhaite la bienvenue, est toute récente ; les Palmiers commencent à peine à fructifier.
Le lendemain matin, nous visitons avec notre aimable hôte l’oasis d’Ayata dont il gère également l’exploitation. C’est l’une des premières qui aient été établies par la « Société du Sud-Algérien. » Elle est très prospère et plantée principalement en Deglet-Nour, un Dattier dont le fruit atteint une haute valeur. On a tenté ici la domestication de l’Autruche ; les expériences n’ont pas donné de résultats fort encourageants, et actuellement le parc ne renferme plus qu’un seul couple. Sous les Palmiers, il y a beaucoup de cultures accessoires ; ainsi, on est occupé à moissonner quinze hectares de magnifique orge. M. Cornu essaie aussi de cultiver en grand les asperges. Les produits sont très beaux et très hâtifs ; seulement, les marchés sont trop éloignés : les asperges, expédiées jeunes et tendres, lignifient en route leurs vaisseaux et leurs fibres, et quand elles arrivent en France elles sont devenues dures et impropres à la consommation.
Avant de faire nos adieux à M. Cornu, nous remplissons nos
outres et nos bidons à l’un des puits d’Ayata. C’est la meilleure
eau de toute la contrée : elle ne laisse qu’un résidu de 2 à 3
grammes par litre, alors que les autres contiennent de 5 à 10 % de
matières salines. Les sels sont surtout des chlorures et des
sulfates de sodium, de calcium et de magnésium. Dire qu’en Europe
une eau[233]
(34) n’est réputée potable que si elle contient au plus un
millième de matières dissoutes ! « Chaque fois que je
vais en France, nous dit M. Cornu, j’ai de la peine à m’habituer de
nouveau à l’eau. Elle est insipide ; c’est comme de l’eau de
pluie. » Les eaux du Sahara, par contre, n’ont que trop de
goût. Et l’amertume que leur communique la magnésie ne serait rien
encore si cette substance n’avait pas des propriétés purgatives si
accentuées.
Les chameaux sont partis bien avant nous. Il faudra marcher vite pour les rejoindre. Peu importe, du reste, qu’on flâne ou qu’on presse le pas, puisque tout de même, il n’y a rien à recueillir. Dès que l’on a dépassé quelques larges bosses de sable avec leur flore immuable, on arrive dans les sebkha qui annoncent le grand fond boueux de Tougourt. Le sebkha est un diminutif du chott. C’est une dépression, d’ordinaire sans issue, dans laquelle le liquide se rassemble quand par hasard il tombe une averse, et où affleure l’eau souterraine. Sur l’argile glissante, pas un caillou, pas un brin d’herbe (Voir phot. 8). Une fosse, parfois, dont les bords sont durcis par des concrétions salines. Dans l’eau nagent des paquets poisseux de Cyanophycées, entremêlés de trémies de sel.
Nous sommes devant le premier sebkha, au milieu de la végétation
halophyte que nous avons déjà tant vue. « Dis donc, Abdallah,
est-ce que tu vas nous conduire à travers cette lagune. » —
« Pourquoi pas ! » — « Eh bien ! et
l’eau ? » — « Venez toujours ; nous verrons
bien. » Nous descendons. A mesure que nous avançons, l’eau
s’écarte, comme devant les Hébreux dans la mer Rouge. Arrivés sur
la rive opposée, nous regardons derrière nous :[234]
(35) l’eau est toujours là, calme, limpide, reflétant le
bleu du ciel et les Tamarix qui dominent l’autre bord.
C’est encore une fois du mirage. La nappe liquide n’est pas réelle. Rien d’étonnant à ce que nous ayons été trompés : l’illusion est en effet si complète que l’eau apparaît même en photographie. (Voir phot. 8.) Tout contre le sol, une couche d’air, surchauffée par la réverbération de la chaleur, est devenue beaucoup moins réfringente que les strates voisines. Elle ne se laisse plus traverser par les rayons obliques, et ceux-ci y subissent la réflexion totale. Le ciel et les objets situés près de l’horizon se réfléchissent donc sur cet air embrasé, comme si c’était une nappe liquide. Marchez vers cette eau fallacieuse, elle se dérobe : les rayons lumineux ne la frappent plus avec une obliquité suffisante. Qu’une bouffée de vent survienne, la couche d’air doucement agitée vous donnera l’impression d’une flaque qui se ride sous la brise.
Les sebkha se succèdent et se ressemblent, tristes et nus ; au fond de tous dort une onde illusoire. Nous voyons enfin pointer à l’horizon les minarets de Tougourt. En même temps que nous, entre dans la ville une caravane chargée de madriers et de poutrelles de fer, qui a quitté Biskra une semaine avant nous. Nos chameliers sont fiers de raconter qu’ils ont franchi en quatre jours les deux cent et quelques kilomètres qui séparent les deux villes.
Du côté de l’Ouest, Tougourt confine au désert. On marche
péniblement dans le sable mou des dunes, où les mulets enfoncent
jusqu’au jarret, et l’instant d’après on se trouve dans l’animation
du marché, au milieu des échoppes. La belle oasis de 170,000
Palmiers arrosée par des puits artésiens, est établie dans le grand
sebkha qui occupe le confluent de deux fleuves taris : l’oued
Mya, à[235]
(36) gauche, et l’oued Igharghar, à droite. Tous deux
descendent du Sud. L’oued Rirh que nous avons remonté jusqu’ici
résulte de la jonction de ces deux grandes rivières mortes.
Les sables sont loin de couvrir la totalité du désert, contrairement à ce qu’on a supposé si longtemps. Il est admis à présent qu’ils n’en occupent que la neuvième partie. Les Arabes ont comparé les vallées irrégulièrement anastomosées qui circulent entre les rangées de dunes à un réseau de veines (erg. pl. areg, veine). Il y a deux grands districts à dunes dans le Sahara algérien. El Erg oriental s’avance jusqu’à l’oued Rirh et à l’oued Mya ; il s’étend aussi en Tunisie et en Tripolitaine. El Erg occidental occupe le sud de la province d’Oran et une partie du Maroc.
Nous allons voyager à travers El Erg oriental pendant une quinzaine de jours ; d’abord en nous rendant à El Oued, la ville principale du Souf, d’où nous reviendrons sur nos pas à Tougourt ; ensuite en remontant le cours de l’oued Mya, jusqu’à Ouargla.
Rien de plus difficile que de se retrouver dans le dédale de
vallées toutes semblables que laissent entre elles les dunes du
Souf, très hautes, très enchevêtrées. Aucune route n’a pu y être
établie ; tout au plus reconnaît-on la piste qui marque
l’itinéraire des caravanes. Pour faciliter la traversée, l’autorité
militaire a fait établir des gmira, pyramides de pierre qui
occupent le sommet des plus[236]
(37) hauts monticules. Entre Tougourt et El Oued, distants
de 90 kilomètres, dix gmira jalonnent le chemin. Quand aucun de ces
signaux n’est en vue, on n’a plus d’autres points de repère que les
poteaux télégraphiques. Dès que le vent souffle, tous les moyens
d’orientation disparaissent à la fois : la foulée des chameaux
s’efface sous une nappe de sable vierge, les nuages de poussière
cachent les gmira et les poteaux, le soleil lui-même est voilé. Si
l’on n’a pas alors avec soi un guide habile, connaissant les
moindres replis de la contrée, on risque fort de s’égarer et de ne
pas trouver les puits. Malgré les protestations d’Abdallah qui
prétend être allé cinquante fois à El Oued, le colonel Pujat,
commandant de Tougourt, nous adjoint un Nomade de la tribu des
Ouled Sahia.
Elle a piteuse apparence, notre caravane, quand elle s’ébranle le 6 mai, vers trois heures du matin, à la clarté de la pleine lune. Un seul chameau, et quel chameau ! Une bête bizarre, capricieuse, qui n’avance que par boutades, tantôt galopant à travers tout, avec des soubresauts qui ne présagent rien de bon pour nos verreries et nos microscopes, tantôt s’obstinant à rester agenouillée pour repartir tout à coup comme le vent. Avec ça, galeuse des pieds à la tête et enduite d’une copieuse couche de goudron, le remède favori des Arabes contre la gale du chameau.
Bien avant le lever du soleil, nous escaladons la berge orientale de l’Oued Rirh, d’où nous jetons un coup d’œil sur la ville déjà lointaine et sur l’oasis qui surgit du fond du vaste sebkha.
Tout de suite nous sommes en plein pays de
dunes. Le manteau de sable posé sur un sous-sol dur, gypseux,
imperméable,[237]
(38) est encore peu épais. Nous n’y observons d’autres
plantes que celles que nous avons déjà vues dans les endroits salés
de l’oued Rirh : leurs racines plongent jusqu’au voisinage de
la roche et puisent une eau chargée de matières salines. Mais petit
à petit, à mesure que nous avançons vers l’Est, la puissance de la
couche de sable augmente, et la végétation halophile est remplacée
par des espèces sabulicoles.
A part un groupe de dunes échancrées en croissant, et la profonde dépression qui abrite le puits et le caravansérail de Bir Roumi, la région que nous parcourons aujourd’hui est peu accidentée. Dans son ensemble c’est une plaine légèrement bosselée, garnie de végétaux clairsemés entre lesquels le sable brille au soleil. Nulle part on ne voit ici d’étendues gazonnées revêtues d’un dense tapis d’herbes et de mousses, comme il y en a dans les dunes littorales de l’Europe moyenne.
La plante la plus répandue, et en même temps la plus importante
pour l’alimentation des troupeaux est le Drîn (Aristida
pungens), une Graminacée qui de loin ressemble à l’Oyat
(Ammophila arenaria) des sables maritimes de l’Europe :
mêmes feuilles un peu glauques, raides et piquantes, mêmes touffes
serrées, isolées les unes des autres, que dépassent les
inflorescences pâles. (Voir phot. 14.) Mais chez
le Drîn, les panicules sont largement étalées et non
contractées ; de plus sa souche est moins longuement traçante.
Quand on l’arrache, on constate que les racines, au lieu de
s’enfoncer verticalement dans le sol, s’allongent près de la
surface jusqu’à une distance d’une vingtaine de mètres. La plante
ne cherche donc pas à atteindre les réserves liquides cachées dans
le sol ; étalant ses racines sur un large espace, elle
s’efforce, au contraire, de[238]
(39) profiter des pluies éventuelles, quelques faibles
qu’elles soient. Il y a naturellement un grand avantage pour le
Drîn à pouvoir absorber l’eau par toute la longueur de ses racines,
et pas uniquement par leur portion jeune, la seule qui d’ordinaire
soit garnie de poils radicaux. Aussi remarquons-nous que l’appareil
souterrain n’a pas du tout l’aspect habituel : d’un bout à
l’autre, une racine longue de vingt mètres est entourée d’une gaine
résistante, dure, de particules de sable collés aux poils. Loin de
subir l’exfoliation périphérique, ces racines gardent vivants leurs
poils absorbants, les plus éphémères peut-être de tous les organes
végétaux. Cette particularité, sur laquelle M. Volkens
(1887 p. 25) a le premier attiré
l’attention, se retrouve chez la plupart des Graminacées vivaces
qui habitent les sables du désert : Aristida pungens,
A. floccosa, Panicum turgidum, Pennisetum
dichotomum, Danthonia Forskahlei, etc., ainsi que chez
le Cyperus conglomeratus. Toutes ces plantes ont des racines
fibreuses, non ramifiées, qui s’étalent autour de la souche, à une
faible profondeur sous le sable. Chez l’Oyat, on observe quelque
chose d’analogue, mais le phénomène est moins accentué. Une
Graminacée (Cutandia memphitica), et une Liliacée
(Asphodelus pendulinus), deux mignonnes plantes annuelles
très répandues dans le Sahara, possèdent aussi des poils radicaux
persistants. Seulement ils sont beaucoup plus longs que chez les
espèces vivaces et ne se collent pas au sable d’une façon aussi
intime, de sorte qu’on ne trouve pas ici une gaine continue, mais
uniquement des grains épars.
Remarquons en passant que les poils absorbants ne persistent sur
les portions adultes que chez les Monocotylédones, à racines
fibreuses, non ramifiées. Au contraire,[239]
(40) l’Ephedra et les Dicotylédones, dont les racines
se ramifient et peuvent par conséquent posséder à la fois un grand
nombre de portions jeunes, laissent mourir leurs poils radicaux dès
que ceux-ci sont éloignés de la pointe.
Un mot encore sur l’Aristida pungens. On sait que les racines de la plupart des plantes s’enfoncent dans la terre en vertu de leur géotropisme positif. Vis-à-vis de quels excitants réagissent les racines horizontales du Drîn ? L’expérimentation seule pourrait donner une réponse définitive. On peut pourtant assurer que la position horizontale de l’organe ne dépend pas du diagétropisme, c’est-à-dire que la racine ne tâche pas de se maintenir à angle droit avec la direction de la pesanteur. En effet, quand la surface du sable est inégale, les racines montent et descendent avec elle, de manière à rester toujours à la même distance de la lumière. C’est peut-être ce dernier facteur qui joue le rôle principal, aidé ou non de l’humidité.
Parmi les Drîn et les Aristida
floccosa, moins hauts et plus touffus que les premiers, de gros
buissons verts appellent l’attention. Les uns ont de longs rameaux
grêles, flexibles, que le vent penche et rabat tous d’un même côté.
Ce sont des Papilionacées sans feuilles, Retama Raetam (voir
phot. 13) et Genista saharae. Les autres
ont un air rabougri, misérable, malgré leur taille qui atteint
jusque deux mètres : Ephedra alata et Calligonum
comosum. Tous deux sont dépourvus de feuilles ; les
ramuscules verts, articulés aux nœuds, naissent souvent en houppes
sur des branches tortueuses qui ont l’air d’avoir été cassées
plusieurs fois de suite. Les racines de Calligonum
s’enfoncent verticalement dans le sable. Les longues et
grosses[240]
(41) racines noires de l’Ephedra rayonnent tout
autour de l’arbuste, à une faible profondeur. Contrairement aux
racines des Graminacées, celles de l’Ephedra se ramifient et
subissent la croissance en épaisseur. Les portions adultes ont
perdu les poils radicaux.
Citons encore parmi les végétaux les plus répandus : Helianthemum sessiliflorum avec des feuilles cendrées, enroulées en dessous ; — Lithospermum callosum, plante canescente toute couverte de poils blessants ; — Rhanterium adpressum, une Compositacée frutescente à capitules jaunes, à feuilles petites et rares, dont les rameaux velus-floconneux se disposent en boule ; — Monsonia nivea, Géraniacée à feuilles argentées, étalées sur le sable ; — Danthonia Forskahlei, dont les feuilles, courtes et larges, sont presque blanches tant elles sont velues.
Toutes ces plantes, on le voit, sont bien protégées par leur revêtement pileux contre la transpiration excessive. De plus, le Rhanterium a perdu la majeure partie de ses feuilles. La réduction de la surface transpiratoire est plus accentuée encore chez les espèces tout à fait privées de feuilles, et qui assimilent à l’aide des rameaux : Retama Raetam, Genista saharae, Calligonum comosum, Ephedra alata. Durant l’été, cette dernière plante ferme complètement ses stomates par un bouchon résineux, ce qui réduit naturellement le courant transpiratoire au minimum (Volkens, 1887, p. 48).
Les plantes annuelles, éphémères, n’ont pas besoin de tant se
garantir de la sécheresse : elles lèvent aussitôt après une
averse, et s’efforcent de vivre le plus vite possible, de façon à
posséder déjà des graines mûres au moment où les dernières traces
de la pluie seront évaporées. Aussi la plupart de ces espèces
sont-elles maintenant desséchées ;[241]
(42) et il a fallu toute la compétence de M. Battandier pour
mettre un nom sur les débris informes que nous lui avons rapportés
du Souf.
Jusqu’au soir le paysage garde les mêmes
caractères. Le lendemain seulement, après le bordj Maouiet Ferzan
les bosselures deviennent plus hautes, tout en restant verdoyantes.
C’est un spectacle fort imprévu que celui de ces dunes si désolées
partout ailleurs, devenues dans le Sahara le rendez-vous d’une
végétation, sinon variée, du moins abondante. « Loin de les
fuir, dit M. Schirmer dans son intéressant ouvrage sur le Sahara
(1893 p. 179), le Saharien les recherche,
comme une des régions qui offrent le plus de ressources à ses
troupeaux. Ce résultat n’est paradoxal qu’en apparence. Sous un
climat humide, c’est le degré de fertilité du sol qui
importe ; sous un climat sec, c’est la quantité d’eau qu’il
contient. » Et ce qui importe à la végétation, ce n’est pas
tant la quantité absolue d’eau que renferme le sol, mais celle que
la plante peut lui emprunter. Dans les sebkha et les chott, dont le
limon semble devoir être très riche, le terrain est stérilisé par
les sels. La terre en est à peu près saturée, et les plantes ont
beaucoup de peine à arracher aux matières salines le liquide que
celles-ci tendent à conserver. Même quand l’argile est débarrassée
de ses sels, elle reste pourtant moins favorable que le terrain
arénacé : les particules très fines qui les constituent
retiennent avec plus d’énergie les molécules d’eau que les grains
plus gros du sable. En outre, celui-ci étant beaucoup plus meuble,
permet aux racines de plonger à la recherche de la nappe
souterraine. Chaque fois qu’on essaie de déterrer un Calligonum
comosum ou un Euphorbia Guyoniana, on[242]
(43) reste confondu devant le nombre et la longueur de leurs
racines ; et l’on comprend alors que ces plantes soient
capables d’exploiter l’eau qui lentement a filtré vers les
profondeurs. La facilité avec laquelle les végétaux utilisent l’eau
des sables nous explique pourquoi les dunes offrent en toute saison
de l’herbe pour les chameaux. (Voir phot. 14).
L’abondance du fourrage permet aux Nomades du Souf d’habiter leur
pays même pendant l’été.
Nous sommes donc ici au milieu d’une végétation des plus luxuriantes. Entendons-nous ; elle est très belle pour le Sahara, mais considérée d’une façon absolue, elle est d’une pauvreté désespérante. Rien ne donnera mieux l’idée de cette pénurie d’espèces que la liste, tout à fait complète, des plantes que nous avons observées dans les dunes du Souf, depuis que nous sommes partis ce matin du bordj Maouiet Ferzan, jusqu’au moment où nous y reviendrons dans quatre jours. Nous ne négligeons dans cette énumération que les espèces propres aux oasis.
[243]
(44)Ainsi, 27 espèces, voilà ce qui compose la florule
intégrale d’un pays saharien réputé pour sa richesse. Jugez des
autres !
Le Montagnites Candollei[2] est une Agaricée curieuse, dont les lamelles ne sont attachées que le long du bord du chapeau. Celui-ci est lacinié. Ce Champignon est la seule Cryptogame terrestre que nous ayons rencontrée. (Le puits de Maouiet Ferzan contient quelques Algues.) Ni Champignons parasites, ni lichens, ni Muscinées, ni Ptéridophytes. La petitesse des spores de ces végétaux les rend-elles incapables de résister à la lumière intense du désert ? L’air du Sahara est-il aseptique au point de vue des moisissures et des Cryptogames en général comme il l’est au point de vue bactérien ? Il est permis de le supposer.
On remarquera que la florule renferme une proportion notable de végétaux annuels. Des huit espèces monocarpiques, six sont des plantes éphémères, dont la vie ne se prolonge pas au-delà de quelques semaines. L’Echinopsilon muricatus et le Malcolmia aegyptiaca (Eremobium lineare) sont en général vivaces ; mais ici ils fructifient sans retard et meurent aussitôt après.
Chaque fois que pendant les deux premières
journées, nous nous arrêtions pour admirer une belle dune, Abdallah
s’empressait de dire : « Tout ceci n’est rien ;
c’est le troisième jour que vous allez en voir, du sable ». Il
avait bien raison. Quel pays ! Des dunes toutes nues (voir
phot. 11 et 12) ; rien
que du sable pur, portant de loin en loin, dans les fonds, une
maigre touffe de Drîn[244]
(45) ou d’Euphorbia Guyoniana. Des vagues de
sables ; oui, vraiment des vagues. Leur surface est finement
ridée, leur arête vive fume au moindre souffle ; les deux
versants sont inégalement penchés, et il semble presque, au moment
où la crête fume, — on pourrait dire déferle, — que le versant sous
le vent est concave comme aux vagues de la mer. C’est le matin
qu’elles sont le plus belles, ou bien vers le soir, — quand les
ombres sont longues. Au milieu du jour le détail s’efface et le
sable éblouissant donne l’impression de montagnes d’or mat et pâle.
Mais à quelque moment de la journée qu’on les regarde, on reste
confondu devant leur nudité et leur éclat. Il faut s’être trouvé
face à face avec ces dunes-ci, sévères et tristes, brûlées par le
ciel éternellement bleu, pour apprécier nos dunes du littoral
belge, verdoyantes et gaies sous le ciel nuageux, avec les fonds
garnis d’herbe, et les pannes où brillent joyeusement les
maisonnettes blanches, à toit rouge et à volets verts.
Pendant toute la matinée nous traversons ce pays fantastique,
tantôt marchant avec précaution sur une crête aiguë qui s’éboule
sous le sabot de nos mulets (voir phot. 11),
tantôt glissant sur des pentes rapides jusqu’au fond d’immenses
fosses arrondies. (Voir phot. 12). Comment notre
pilote s’oriente-t-il dans cet enchevêtrement de montagnes et de
vallées ! Autour de nous la vue est bornée par des dunes,
toutes proches, qui ont jusque cent mètres d’élévation. Ce n’est
qu’à de rares intervalles que nous apercevons le gmira chancelant,
déchaussé par les rafales, qui est comme une balise secouée par des
vagues en furie. Devant nous, une piste indécise ; et nous
n’en laissons guère davantage : la foulée de nos bêtes se
comble et disparaît comme un sillage. Ce sable est
fluide.[245]
(46) On dirait que les dunes sont en équilibre instable, et
qu’il suffirait d’un choc, d’un frémissement, pour que les
montagnes, subitement effondrées, s’écoulent dans les creux. Quelle
dût être l’audace de ceux qui les premiers s’engagèrent dans cet
inextricable lacis de dunes et de vallées !
Tout à coup nous voyons poindre quelques palmes ; ce sont les jardins de Bou-Harmès, le premier des villages du Souf. Les oasis des dunes (voir phot. 9) ne ressemblent en aucune façon à celles que nous avons rencontrées jusqu’à présent. Il n’y a pas ici de rivière ni de puits artésiens. La légende dit que les Chrétiens, forcés de fuir devant les envahisseurs musulmans, cachèrent sous terre un grand fleuve, l’oued Souf (ou mieux oued Isouf : rivière qui murmure). Les eaux s’infiltrent maintenant à travers le sable, mais elles n’ont nulle part une pression suffisante pour jaillir ; on se contente de creuser des puits superficiels qu’alimente, — mais avec quelle parcimonie ! — la couche de sable mouillé.
Pour établir une oasis, le Souafi (habitant du Souf) se choisit
entre les dunes une profonde dépression. Il déblaie le sable sur un
espace de plusieurs centaines de mètres carrés, puis il creuse,
creuse toujours jusqu’à ce qu’il touche le banc imperméable de
gypse qui cache le sable humide. Dès qu’il a défoncé cette
agglomération de cristaux, épaisse parfois de plus d’un mètre, il
se trouve sur le terrain aquifère où il pourra planter ses
Palmiers. Le sable provenant de l’excavation est rejeté dehors,
autour du futur jardin. On fait ainsi un talus circulaire,
consolidé avec des feuilles desséchées de Palmier et avec les blocs
de gypse ramenés du fond. L’ensemble du jardin a la[246]
(47) forme d’un immense entonnoir ayant de dix à quinze
mètres de profondeur ; son rebord est garni d’une haie de
feuilles mortes ; son large fond plat porte la jeune
plantation.
Dans les premiers temps, les boutures détachées à la base d’un Palmier adulte n’ont pas encore de racines suffisantes, et doivent être arrosées chaque jour. Aussi est-on obligé de creuser un puits. Pour élever l’eau qui suinte goutte à goutte à travers le sable, on se sert d’un balancier soutenu par des poteaux en tronc de Palmier ou par des piliers en plâtre. (Voir phot. 10). A l’un des bouts de la perche est attachée une longue corde avec l’outre en cuir ; à l’autre bout, une grosse pierre fait contrepoids.
Une fois que les plantes ont bien repris, elles enfoncent leurs racines jusque dans la couche aquifère et ne réclament plus d’arrosements. Toute l’eau du puits pourra dorénavant être consacrée aux carrés de légumes qui croissent sous les Palmiers. Mais si le cultivateur n’a plus à puiser de l’eau pour ses arbres, il doit, par contre, veiller sans relâche à défendre son jardin contre les envahissements du désert. Chaque coup de vent apporte la poussière par dessus les bords de l’entonnoir ; de plus, des pans du talus s’écroulent et glissent entre les Palmiers ; — et le pauvre Souafi, nouveau Sisyphe, travaille tous les jours de l’année à rapporter sur le revers extérieur du talus le sable qui menace d’engloutir sa culture. Rien d’étonnant donc à ce qu’un Dattier atteigne ici un prix fort élevé : un arbre en plein rapport vaut de quatre cents à six cent cinquante francs. Il produit chaque année jusque cent cinquante kilos de dattes, les plus réputées de tout le Sahara, qui se vendent une quarantaine de francs.
Les Sédentaires du Souf s’efforcent naturellement[247]
(48) d’étendre leurs plantations. Seulement toutes les
excavations de quelque importance étant déjà occupées, ils en sont
réduits à creuser leurs nouvelles oasis dans des fonds moins
larges, et partant moins favorables. Les anciennes plantations
comptent jusque cent Palmiers, tandis que parmi les récentes, il en
est beaucoup qui ne peuvent pas nourrir plus d’une demi douzaine
d’arbres.
Le misérable petit village de Bou-Harmès est vite dépassé et nous nous enfonçons de nouveau parmi les hautes dunes, nues et désolées. Qui donc se figurerait que nous circulons en ce moment entre les villes du Souf, qui comptent ensemble plus de 25,000 habitants ?
Nous sommes bientôt à Kouinin. Puis nous longeons quelques villages perdus au milieu des dunes. Voici des cimetières. Autour d’un marabout blanc, de gros cristaux de gypse gisent épars ; pas un brin de verdure dans cette aridité ; les petites levées de sable ont été nivelées par le vent, et les cristaux marquent seuls l’emplacement des tombes.
Enfin, nous arrivons à El Oued, le chef-lieu du district, une ville d’un millier de maisons. C’est ici qu’aboutissent les caravanes qui viennent de la Tunisie et de la Tripolitaine, en particulier de Gabès et de Rhadamès ; cette dernière ville est à une vingtaine de jours de caravane.
Qu’elles soient grandes ou petites, toutes les agglomérations du
Souf se ressemblent. De loin, les maisons se remarquent à peine,
tant leur coloration gris-pâle se confond avec celle du désert. De
prés, on dirait des jouets mal dégrossis que des enfants auraient
abandonnés au hasard entre des mottes de sable... et les Dattiers
font un peu[248]
(49) l’effet des arbres en copeaux verts qu’on trouve dans
les boîtes de Nuremberg (Voir phot. 10). Pas un
jardinet, pas une tache de verdure. Entrez dans la ville. Nul coin
où l’on puisse s’abriter de l’odieux soleil ; le désert se
continue dans les rues, sur les places publiques : du sable
partout, le sable fin et moelleux des dunes, que le vent fait
tourbillonner sans répit.
N’est-il pas extraordinaire que l’homme ait eu l’idée de venir établir des villes dans un pays où il ne trouve ni eau, ni pierre, ni boue, ni bois, où les seuls matériaux de construction sont le sable et le gypse ? Encore, pour utiliser ce dernier, faut-il d’abord le transformer en plâtre..... et il n’y a pas de combustible. Les crottins de chameau, qu’on brûle dans tout le Sahara, doivent être ici soigneusement conservés pour fumer les Palmiers ; et l’on va, à une ou deux journées de marche, couper les maigres broussailles du désert.
Comment bâtir une maison quand on n’a que du sable et du plâtre ? Pour les murs, rien de plus simple. Mais la terrasse ou le toit ? il faut les soutenir par une charpente. Or le bois manque : on ne sacrifie pas un Palmier pour son tronc. Voici : la toiture est remplacée par des coupoles en plâtre reposant sur des cintres, également en plâtre. Quel spectacle inattendu, que celui d’une ville du Souf avec ses milliers de petits dômes gris, qui ressemblent à des cloches à fromages ! (Voir phot. 10.)
Il s’expose à une forte déception, le
botaniste qui espère herboriser dans les villages et dans les oasis
du Souf. Sur les petites dunes qui encombrent les rues et les
places, rien. Sur les murs et les coupoles, pas un lichen,
pas[249]
(50) une Mousse. Les troncs des Palmiers n’ont pas même une
moisissure. Parmi les légumes, on ne laisse pas pousser une
mauvaise herbe. Il ne reste que les talus des oasis ; ici,
enfin, croissent quelques plantes. En voici la liste
complète :
Ajoutons-y deux plantes des jardins de Bou-Harmès :
Et voilà de quoi se compose la flore des oasis que nous avons visitées dans le Souf.
Quand, du haut de l’une des dunes
artificielles qui limitent les jardins, on jette un coup-d’œil sur
l’ensemble du pays, on ne se lasse pas d’admirer l’activité
incessante que doivent déployer les habitants. Voici ce qu’on a
sous les yeux. Du sable, d’abord, qui miroite au soleil. Du sable à
l’horizon où les dunes font l’effet de montagnes dorées, du sable
entre les oasis, du sable plein les rues d’El Oued. Puis, quand les
yeux se sont habitués à l’aveuglante lumière, on aperçoit des
détails. Les crêtes des talus hérissées de feuilles noircies,
desséchées. Sur les buttes circulaires, édifiées péniblement,
hottée par hottée, apparaissent à intervalles réguliers les
bourriquets qui apportent le sable enlevé du fond. Çà et là un
groupe de panaches verts représente un jardin ; par dessus les
bords des entonnoirs on ne voit que les feuilles et on dirait que
les Palmiers d’ici sont privés de tronc. De toutes parts se
dressent obliquement de hautes perches, les balanciers[250]
(51) des puits, qui sont comme les vergues de fantastiques
bateaux flottant sur des vagues d’or.
Deux jours après avoir quitté le Souf, nous étions rentrés à Tougourt.
Il s’agit de reconstituer notre caravane. Le colonel Pujat veut bien encore faire agir son autorité : il nous procure trois chameaux de bât et deux chameliers. Nous avons aussi un nouveau guide : Lakhdar, de la tribu nomade des Ouled Sahia, qui est monté sur un mehari ou chameau coureur. Cet animal est au chameau de bât ou djemel ce que le cheval de course est au cheval de labour.
En suivant les poteaux télégraphiques il n’y a que 160 kilomètres de Tougourt à Ouargla. Seulement cet itinéraire est impraticable : depuis plusieurs années une grande sécheresse règne dans cette partie du Sahara, de sorte que la plupart des puits sont morts, comme disent les Arabes, c’est-à-dire, ensablés. Nous devons donc aller en zig-zag à travers le désert sableux à la recherche de puits restés vivants. Aussi nous faudra-t-il sept ou huit jours pour atteindre Ouargla. « C’est long et fatigant, nous dit-on, mais avec Lakhdar vous ne devez avoir aucune inquiétude : chaque soir vous arriverez à un puits. Il est vrai que deux de ces puits ont une eau trop salée pour qu’on puisse la boire, mais à Dra-Alkesdir, le puits suivant, vous aurez une eau excellente. Ah ! quelle bonne eau : elle est à peine saumâtre ! » Ainsi, nous voilà prévenus : la meilleure eau que nous aurons ne sera pas même douce. Nous savons donc aussi que les sables auront une flore bien différente de celle que nous avons vue dans le Souf ; celle-ci sera franchement halophile.
[251]
(52)Quand nous sortons de Tougourt à travers l’oasis, notre
caravane est presque imposante : trois mulets, trois chameaux
de somme, deux chameliers, un muletier, Abdallah, nous deux, et
surtout Lakhdar caracolant sur son beau mehari blanc.
Pendant toute la première journée nous passons à travers des sebkha. De place en place, on y voit un monticule de sable qui surgit comme un îlot vert sur le fond argileux de la lagune, stérile et saturé de sel. Quelques-unes de ces buttes sont hautes d’une dizaine de mètres. La végétation est identique pour toutes : dans le bas, tout contre l’argile salée, des buissons de Halocnemon strobilaceum avec leurs rameaux garnis de verrues jaunâtres ; — au milieu, des Limoniastrum Guyonianum couverts de fleurs roses ; — tout en haut, des Tamarix gris. Si le monticule est moins haut, les Tamarix manquent ; sur les simples traînées de sable, il n’y a que des Halocnemon.
La localisation de ces végétaux est déterminée par les différences de salure et d’humidité du terrain ; leur distribution verticale est aussi précise que celle des Algues marines, due aux variations de l’intensité et de la qualité de la lumière, et que celle des plantes alpestres, qui est sous la dépendance de la température.
Chacune des trois espèces qui colonisent les monticules reste
strictement confinée dans sa zone ; voilà pourtant des plantes
qui ont une très grande aire de dispersion et qui habitent
indistinctement tous les terrains sablonneux et salés. Sur ces
petites buttes, les graines des trois espèces, — et de beaucoup
d’autres, — parviennent au hasard. Si elle était isolée, chaque
plante vivrait sans difficulté sur toute la hauteur des
monticules ; mais la[252]
(53) lutte pour la possession du sol est acharnée et
incessante, et le végétal ne peut se maintenir que dans la zone qui
lui est plus favorable qu’à ses concurrents. On dirait qu’un
modus vivendi a été conclu entre les belligérants :
le Halocnemon, le Limoniastrum et le Tamarix,
après avoir chassé tous les autres compétiteurs, se sont partagé le
champ de bataille. Malheur à la graine qui essaie de germer en
dehors des limites assignées à son espèce.
Depuis longtemps Abdallah nous avait annoncé qu’à Temacin nous verrions l’une des merveilles du Sahara : « Une mer ! oui, messieurs, une grande mer, sur laquelle on peut même aller en barquette. » C’est un étang, grand comme le bassin d’un parc français ; son eau est tellement salée que les mulets la refusent et que la végétation des bords est purement halophile : Tamarix, Frankenia pulverulenta, Limoniastrum et autres plantes à feuilles chargées de cristaux pulvérulents ou crustacés, ainsi que des plantes grasses (Halocnemon strobilaceum, Arthrocnemon macrostachyum, etc.). Guère d’Algues dans l’eau. La seule espèce abondante est un Enteromorpha qui ressemble fort à l’E. intestinalis des eaux saumâtres. En outre, de gros paquets gélatineux de Cyanophycées.
L’après-diner nous traversons la zaouia de Tamel’hat, sorte de couvent où réside l’un des marabouts de l’ordre de Tidjani. Cette confrérie compte un grand nombre d’adhérents dans tout le Sahara et jusqu’au Sénégal. A ceux qui désireraient avoir des détails sur l’organisation du monastère de Temacin, nous conseillons l’ouvrage de M. Goblet (1876, p. 100).
Un vent violent et chaud s’était levé, et nous
sommes[253]
(54) bien aises d’être reçus dans la maison du caïd de
Belidet-Amer. C’est plutôt une cour bordée d’une galerie, et par
l’ouverture du haut, des flots de sable tombent sur nos livres et
saupoudrent nos aliments. Ne nous plaignons pas trop : à
partir d’ici nous quittons la route habituelle, et pendant
plusieurs jours de suite nous n’aurons plus le moindre abri ;
comme nous voyageons sans tente, nous coucherons à la belle
étoile.
De nouveau dans les sables ; non pas de hautes dunes, nues et arides, mais un simple manteau à peine plissé, étalé sur un sous-sol imperméable. L’eau souterraine chargée de sels remonte par capillarité jusqu’à la surface du sol ; les matières salines, abandonnées par l’évaporation, cimentent légèrement entre eux les grains de sable. Ceux-ci ne sont donc pas assez mobiles pour que le vent puisse en faire des dunes.
La flore ne varie guère. (Voir phot. 14). Toujours les mêmes plantes, auxquelles s’adjoint de temps en temps une espèce non encore vue. Ce sont en premier lieu des Salsolacées frutescentes, le Cornulaca monacantha, avec des entrenœuds charnus et des feuilles terminées en pointe piquante ; — le Traganum nudatum aux rameaux enchevêtrés ; — le Salsola vermiculata dont les feuilles sont comme de minuscules chenilles velues grimpant le long des rameaux, — et le Salsola tetragona, un arbuste vigoureux à branches aplaties et fendues comme celles de certaines lianes ; sur les jeunes rameaux, les feuilles laineuses, charnues, sont étroitement imbriquées sur quatre rangs.
Voici qu’on nous apporte un curieux arbrisseau sans feuilles, à
tiges vertes : c’est une Résédacée, le Randonia[254]
(55) africana. Encore un arbrisseau à rameaux
assimilateurs ne portant qu’un tout petit nombre de feuilles
grasses : le Henophyton deserti, une Cruciféracée.
Décidément, c’est ici le pays des plantes aphylles ou presque aphylles, à rameaux verts. Nous venons d’en citer deux. Il y a de plus : Ephedra alata (Gnétacée), Calligonum comosum (Polygonacée), Anabasis articulata (Salsolacée), Euphorbia Guyoniana, Retama Raetam (Papilionacée), Rhanterium adpressum (Compositacée). Voici qu’il faut encore ajouter à cette liste le Scrophularia saharae, un sous-arbrisseau qui ne possède que quelques petites feuilles à la base des rameaux.
Signalons aussi le Podaxon aegyptiacus et le Tylostoma volvulatum, deux Gastromycètes qui ne sont pas rares dans cette région. Le premier s’élève à une dizaine de centimètres au-dessus du sable. Le gros carpophore en forme de massue est entièrement desséché à présent, mais son hyménium est encore recouvert d’une enveloppe grisâtre. Le Tylostoma porte, au sommet d’une tige grêle, haute d’une huitaine de centimètres, un carpophore ombiliqué, percé d’une ouverture centrale.
Nos journées sont d’une monotonie
désespérante. Nous marchons depuis quatre ou cinq heures du matin
jusque vers dix heures. Abdallah nous dresse alors une sorte de
tente sous laquelle nous pouvons nous coucher et presque nous
asseoir. Elle est simplement formée par nos couvertures soutenues
par les cannes, les fusils et les filets à papillons. Nous
attendons ainsi que la grande chaleur soit passée, tantôt sous
l’abri, tantôt nous promenant à la recherche de plantes et
d’insectes. Pendant ce temps, les chameaux et les mulets s’en vont
brouter dans[255]
(56) le désert. L’après-dîner nous faisons une seconde
étape, qui nous conduit au puits. Avant le repas, nous avons à nous
occuper de nos collections. Mon compagnon pique les Insectes ou les
arrange dans des papillotes ; il met en peau les Oiseaux, et
plonge dans l’alcool les Lézards et les Serpents. De mon côté,
j’enferme dans des sachets les graines destinées au Jardin
botanique de Bruxelles, je sèche les plantes d’herbier, je conserve
dans l’alcool les matériaux destinés à des études anatomiques. Ce
serait le moment le plus agréable, celui où l’on a devant soi la
récolte de tout un jour, quelque maigre qu’elle soit, si l’on avait
seulement un peu de confort. Mais, être assis par terre quand on
est éreinté par une longue marche à dos de mulet, tenir son cahier
de notes sur les genoux, se trouver en plein soleil avec les livres
traînant sur le sable, voir les papiers qui s’envolent au vent,
constater que l’alcool des bocaux s’évapore de plus en plus et
savoir qu’on ne pourra pas le remplacer.... voilà de petits
désagréments qu’on ne connaît pas, quand on travaille dans un
laboratoire commodément installé.
Le soir, M. Lameere va chasser à la lumière ; il s’établit
avec sa lanterne quelque part dans un endroit herbeux et attend
avec patience la venue des Insectes nocturnes. Le plus souvent je
l’accompagne ; d’autres fois j’ai à m’occuper d’une besogne
fort ennuyeuse : changer les plaques de l’appareil
photographique. Puis nous nous couchons. Il faut tout d’abord
choisir un endroit où le sable est bien propre. On se roule dans
une large couverture arabe ; sous la tête, un caban
replié ; et c’est tout. Avant de fermer les yeux, regardons le
ciel. Oh ! les belles nuits sahariennes, sans une vapeur, sans
un flocon de nuage, où les astres, jusque tout contre l’horizon,
brillent[256]
(57) d’une lumière plus vive que chez nous, au fond d’un
ciel plus noir. Combien les nuits d’ici sont différentes de celles
de la Malaisie. L’air de là-bas, saturé de vapeur d’eau, est pâle,
clair, et les étoiles semblent assombries. Certes, je ne désire
revivre ni les journées ardentes du désert, ni les longues marches
monotones à travers un paysage immuable qui a l’air de se déplacer
à mesure qu’on avance, ni les herborisations stériles qui
fournissent toujours les mêmes espèces.... mais je regrette du
Sahara les belles nuits limpides où l’on se sent tout seul au
milieu du désert infini.
Elles n’ont que le défaut d’être un peu froides. La sécheresse de l’air fait que le rayonnement s’effectue avec une très grande intensité. Ainsi, après notre première nuit à la belle étoile, le thermomètre ne marquait à cinq heures que 9°1. On est tout transi et une tasse de thé chaud est la bienvenue ; parfois nous avons la chance d’être auprès d’un troupeau de chèvres et nous obtenons alors un peu de lait. Ah ! si l’on pouvait aussi se laver ; mais ceci est un luxe inconnu au désert. L’eau est trop chargée de matières étrangères : elle encrasse plutôt qu’elle ne nettoie. D’ailleurs un proverbe du Sahara dit que « celui qui possède de l’eau, ne la gaspille pas, — il la boit ». C’est quand on est resté plusieurs jours de suite sans se faire la moindre ablution qu’on apprécie à sa juste valeur le plaisir de se laver chaque matin.
Un jour, nous étions déjà au puits vers
dix heures. Impossible d’aller plus loin : les deux puits
suivants, situés près du chott Barhdad, sont trop salés, et il faut
une forte journée pour atteindre, à Dra-Alkesdir, un liquide à peu
près potable. Par malheur, l’eau d’ici s’est tellement
concentrée[257]
(58) qu’elle aussi est devenue impropre à la consommation.
Nous devrons nous rationner, afin que le contenu des outres nous
suffise jusque demain soir.
Nous employons la journée à herboriser et à chasser. Près du campement, sur une petite éminence, se dresse un gmira, d’où l’on a une vue splendide sur le paysage triste et grandiose du désert. (Voir phot. 14.) Des dunes à perte de vue, ni élevées, ni pittoresques, dont l’ensemble constitue plutôt une surface bosselée qu’une réunion de monticules. Là-dessus, des touffes d’Aristida floccosa, aux panicules jaunes brillantes ; au loin la teinte dorée se perd petit à petit, pour être remplacée par la coloration sombre des arbustes (Ephedra, Calligonum, Salsola tetragona), et jusqu’à l’horizon... que dis-je ! il n’y a pas d’horizon ; — le paysage est borné par de l’air qui vibre, zone tremblotante, indécise, où se confondent par gradations insensibles le gris du désert et le bleu du ciel.
Nous retournons là-haut, un peu avant le coucher du soleil. Le
pays a une toute autre physionomie que sous l’éblouissante lumière
du midi. « On se demande, dit Fromentin (1896, p. 190), en le voyant commencer à ses pieds,
puis s’étendre, s’enfoncer vers le sud, vers l’est, vers l’ouest,
sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays
silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du
vide ; d’où personne ne vient, où personne ne s’en va, et qui
se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel. »
Les lointains sont à présent d’une netteté merveilleuse. Là-bas se
profile, sous forme d’un escarpement déchiqueté, la rive gauche de
l’oued Mya. Devant nous, sur une crête rocheuse, à peine visible
tant il paraît petit, le poste optique de Khaldiet[258]
(59) auprès duquel nous passerons demain. Ces postes,
abandonnés depuis l’installation du télégraphe électrique,
servaient à la transmission optique des dépêches. La transparence
de l’air permet de les établir à d’énormes distances. Celui que
nous voyons à une trentaine de kilomètres en avant de nous,
communique avec un autre que nous avons dépassé hier, et qui est
situé à environ vingt kilomètres en arrière. L’éloignement est
parfois plus grand encore. Lors de l’expédition de Tunisie, un
poste du Souf était en communication optique avec celui de Negrin,
distant de cent-trente kilomètres. Faut-il que l’atmosphère soit
pure et sèche pour qu’un infime signal lumineux puisse être aperçu
à une pareille distance !
Il sera peut-être intéressant de dresser la liste des plantes qui habitent le désert dans un rayon d’un kilomètre autour du gmira de Tellis.
La flore est plus variée que dans le Souf. En quatre jours, nous
n’y avions récolté que vingt-sept espèces, tandis qu’ici, en une
demi-journée, nous en rencontrons[259]
(60) vingt-huit. Cette profusion relative tient à
l’immixtion des plantes halophiles : Salsolacées et
Limoniastrum.
Dès que le manteau de sable devient plus mince, la proportion des halophytes augmente encore et on voit apparaître les Tamarix, le Nitraria, etc. Parfois la couche d’argile imprégnée de sel, qui forme le lit de l’oued Mya, est mise à nu, comme dans le fond où le chott Barhdad étale ses eaux illusoires. Aussitôt tout vestige de flore sabulicole s’évanouit ; il ne reste plus que les plantes charnues et celles qui possèdent un revêtement salin. Parmi ces dernières citons deux espèces, nouvelles pour nous, Statice pruinosa et Limoniastrum (Bubania) Feei. La première attire les regards par ses élégantes inflorescences lilas. Les feuilles n’existent que dans le jeune âge ; la plante fleurie assimile par les rameaux de l’inflorescence, qui sont garnis de petites plaques salines, dures et brillantes. Le Limoniastrum Feei est plutôt herbacé que frutescent. La souche porte quelques feuilles coriaces, épaisses, avec une croûte saline d’aspect crayeux.
Est-elle assez souffreteuse et exsangue,
la pauvre végétation saharienne ! On ne sent pas courir dans
les plantes du désert, le souffle de vie qui anime une forêt ou une
prairie. Elles vivent pourtant, malgré leur apparence de
momies ; elles vivent à la façon d’un arbuste qui dort de son
sommeil hivernal. L’engourdissement qui envahit en hiver les
végétaux de nos contrées, et en été les plantes d’ici, tient
d’ailleurs à une cause unique : la sécheresse. Chez nous le
sol est gelé pendant la saison froide et ne peut fournir aucune
humidité aux plantes ; celles-ci sont donc
obligées[260]
(61) de laisser tomber leurs feuilles pour réduire leur
surface transpiratoire à un minimum ; le froid ne fait que
rendre la torpeur plus profonde. Ici, c’est en été que le liquide
fait défaut : la vie des organes végétatifs se ralentit
énormément et peut même s’arrêter tout à fait. Quelle pourrait être
l’activité de plantes qui ferment leurs stomates, de l’Ephedra
alata, par exemple, qui les obture par un bouchon
résineux ? (Voir p. 240.)
Les rares précipitations atmosphériques se font en hiver. Aussi est-ce en cette saison que les plantes accroissent leur appareil végétatif. Dès que les pluies viennent mouiller la terre, les végétaux s’empressent de donner de jeunes rameaux. Produire aussi des feuilles serait pour la majorité des arbustes un luxe exagéré : même en hiver, l’air est trop aride pour que des feuilles puissent résister à la dessiccation. D’ailleurs la lumière est intense et les rameaux suffisent à l’assimilation.
Mais la saison humide est courte. Voici que l’été revient. Sous l’atroce climat, fait de soleil et de sécheresse, la végétation s’assoupit peu à peu, et la lueur de vie que les pluies avaient amenée au désert est bientôt éteinte. Combien de temps durera la léthargie ? Au moins jusqu’à l’automne suivant. Mais, hélas ! souvent plusieurs hivers successifs se passent sans pluie. C’est le cas pour la région que nous parcourons. Depuis trois ans il n’est plus tombé une averse sérieuse. Trois années de soleil ! Nous sommes vraiment dans le Pays de l’Éternelle Canicule, ou pour employer l’expression arabe, Bled el Ateuch, le Pays de la Soif.
Dans les sables, la végétation n’a pourtant pas trop souffert du
« beau fixe ». Les réserves souterraines de liquide sont
presque épuisées, — la salure des puits le[261]
(62) montre assez, — mais les racines réussissent néanmoins
à atteindre le sable humide de la profondeur. Il en va autrement
sur l’argile salée. Les racines n’arrivent plus à percer le sol,
devenu dur comme la pierre, et les plantes ont beau lutter par tous
les moyens possibles, rien ne peut les défendre contre la mort par
excès de soif. Chassées d’ailleurs par la concurrence vitale, les
plantes languissent ici depuis des années, sans que le ciel leur
accorde une goutte d’eau. Quel poète a jamais osé imaginer les
horreurs de la lente agonie qui étreint ces misérables
végétaux ?
Le moment est bien choisi pour jeter un coup-d’œil sur l’ensemble des dispositifs qu’emploient les plantes pour combattre la sécheresse de sol et de l’atmosphère. Nous avons déjà attiré l’attention sur les plantes éphémères chez lesquelles tous les phénomènes vitaux s’accomplissent en l’espace de quelques jours (voir p. 217 et 240), ainsi que sur les divers moyens dont disposent les arbustes et les plantes vivaces pour absorber rapidement l’eau du sol par les longues racines horizontales (voir p. 237) ou par les racines plongeantes (voir p. 247), et pour extraire l’eau de l’atmosphère, grâce aux sels déliquescents. (Voir p. 212 et 213.)
Inutile d’insister sur l’importance qu’il y a pour elles à mettre en réserve dans les tissus l’eau qu’elles ont eu tant de peine à se procurer.
Voyons maintenant comment les plantes du désert réduisent leur
transpiration. Il est essentiel tout d’abord de restreindre la
surface transpiratoire. Aussi beaucoup de plantes sont-elles
complètement privées de feuilles. (Voir p.
239 et 254 ; et phot. 1, 2 et 13.)
D’autres n’en[262]
(63) ont que fort peu. Encore ces feuilles sont-elles en
général petites : depuis que nous avons quitté Biskra, nous
n’avons pas vu dans le désert une seule plante dont les feuilles
eussent les dimensions d’une pièce de cinq francs.
La diminution de la surface ne suffit pas à elle seule à assurer le victoire de la plante sur le climat. Nous connaissons déjà la protection supplémentaire que procure à certains arbustes l’ensevelissement des rameaux sous le sable. (Voir p. 212 et phot. 6.) D’autre part, les sucs de la plupart des plantes, surtout chez les Salsolacées, sont fortement salés. Or la tension de vapeur d’eau d’une solution est inférieure à celle du liquide pur. La présence de sels dans le suc cellulaire entrave donc la transpiration. Seulement, l’accumulation de matières minérales constitue par elle-même un danger, et nous avons vu que l’Anabasis articulata est obligé de se débarrasser des sels par une voie détournée. (Voir p. 222 et phot. 2.)
Fort nombreux aussi sont les dispositifs qui empêchent directement la déperdition de l’eau sous forme de vapeur. La transpiration cuticulaire est presque réduite à zéro par l’accroissement que subit la cuticule. Cette carapace devient tellement épaisse que la coloration verte de la chlorophylle finit par être masquée : toutes les plantes sont grises, pâles, d’une teinte indéfinissable, ce qui imprime au paysage saharien un caractère tout particulier de tristesse et de désolation. Ajoutons tout de suite que les substances salines (Limoniastrum....), le revêtement cireux des feuilles (Euphorbia, Nitraria....), et les poils blancs ou gris qui garnissent tant d’organes aériens, contribuent aussi pour une forte part à donner à la végétation désertique sa teinte languissante.
[263]
(64)Nous avons déjà noté la villosité des plantes du Sahara.
(Voir p. 240.) Peut-être certains de ces
poils sont-ils capables d’absorber la rosée (Volkens 1887, p. 31). Toutefois leur fonction est en général
autre : ils servent à créer autour des stomates une atmosphère
tranquille. A l’abri de ce feutrage, la plante reste baignée par un
air plus ou moins saturé. Le fait est très frappant chez le
Retama Raetam et chez quelques autres Papilionacées :
les rameaux adultes, complètement aphylles, n’ont de stomates que
dans les rainures longitudinales qui les parcourent ; c’est
précisément là que sont groupés les poils. — Même remarque en ce
qui concerne la feuille des Aristida. La face supérieure,
sillonnée de profondes rainures et garnie de poils, porte beaucoup
de stomates, tandis que ceux-ci sont rares à la face inférieure,
glabre et lisse. La protection offerte aux stomates est rendue
encore plus efficace par ce fait que les feuilles d’Aristida
s’enroulent sur leur face supérieure : les stomates, abrités
dans l’intérieur du tube, ne sont jamais en contact avec l’air
sec.
Il existe, comme on le voit, toute une série de dispositifs qui ont pour objet d’affaiblir la transpiration. Mais, dira-t-on, pourquoi la plante ne supprime-t-elle pas radicalement l’émission de vapeur ? N’oublions pas que c’est le courant transpiratoire qui amène dans l’économie les sels minéraux : nitrates, phosphates, potasse, etc. ; en le supprimant, le végétal se priverait du même coup d’éléments indispensable à la vie. Déjà le manque d’azote, de phosphore, de potassium.... se fait vivement sentir : les végétaux sont à la fois affamés et assoiffés ; et leur rabougrissement est l’effet de la lente inanition qu’ils subissent depuis des années, depuis des siècles.
[264]
(65)La vue de cette flore moribonde est pénible pour le
botaniste. Certes, sur les rocailles d’un pâturage alpestre, parmi
les flaques de neige persistante, les touffes d’herbe sont encore
plus chétives qu’ici. Là-haut également, c’est la nature inanimée
qui donne au pays sa physionomie propre. Placez-vous devant un site
de notre pays, ou mieux, d’une contrée équatoriale : toute
votre admiration se concentre sur les grandes masses de verdure,
sur les forêts, les prairies.... et c’est plus tard seulement que
vous songez au sol qui se cache sous la splendeur du feuillage.
Contemplez à présent un paysage désertique, — que ce soit le désert
glacé de la haute alpe, ou le Sahara aride et ensoleillé, — vous ne
voyez que le relief du sol, les pics aigus, les champs de neige, ou
bien les larges ondulations du terrain, les vagues de sable, les
fonds argileux où brillent les croûtes de sel.... Quant à la
verdure, elle passe inaperçue. Maintenant, regardez à vos pieds.
Toute analogie entre l’alpage et le Sahara s’évanouit. Sur la
montagne, mille fleurs variées brillent parmi les pierres ;
des papillons et des mouches volent gaîment d’une corolle à
l’autre. Au Sahara, rien de semblable. Il y a des fleurs
pourtant ; car si l’été est une saison de torpeur pour les
organes végétatifs, c’est aussi celle où s’ouvrent les fleurs. Mais
elles sont petites, sans parfum ni couleurs voyantes.
Chez un grand nombre d’espèces, elles sont adaptées à être
pollinées par le vent, et privées de corolle (Ephedra,
Graminacées, Cyperus, Calligonum, Salsolacées,
etc.[3]). L’Euphorbia Guyoniana, quoique
entomophile, est également[265]
(66) privé de corolle. Les fleurs de Silene, des
Cruciféracées, de Randonia, des Boraginacées et de la
plupart des Papilionacées, sont minuscules et ont des teintes
effacées. Les seules fleurs voyantes sont celles de
Monsonia, d’Helianthemum et des Plombaginacées
(Limoniastrum et Statice), ainsi que les capitules de
quelques Compositacées.
En fait d’Insectes fécondateurs, il n’y a guère que des Diptères et des Hyménoptères. Encore sont-ils peu abondants. Il serait logique de supposer que pour appeler vers elles les rares visiteurs, les fleurs doivent étaler de larges appareils vexillaires. C’est en effet ce qui a lieu sur l’alpe. Au Sahara, la sécheresse de l’air s’y oppose : les tissus délicats des pétales seraient tout de suite fanés. On comprend moins bien pourquoi les plantes sahariennes négligent les parfums, un excellent moyen pourtant d’attirer les Insectes. Faisons remarquer toutefois que si nous ne percevons aucun parfum, cela ne prouve pas que les plantes dédaignent de sécréter des vapeurs odorantes : nous savons en effet que la muqueuse olfactive de l’homme fonctionne mal dans l’air très sec ; il n’est pas certain du tout qu’il en soit de même pour les antennes des Insectes.
Le cinquième jour après le départ de Tougourt, il fait étouffant dès le matin. Pas le plus léger souffle ; les épillets du Drîn pendent immobiles dans l’air brûlant. Aussi est-ce avec jubilation que nous recevons vers neuf heures du matin les premières bouffées de vent du Sud. Mais ce vent ne tarde pas à nous paraître étrange : au lieu de nous rafraîchir, il augmente encore la sensation de chaleur. Il faut se rendre à l’évidence : c’est le simoun.
Nous allons connaître la soif. Le simoun ne souffle
pas[266]
(67) depuis une heure, que déjà nos bidons de thé sont à
sec. Quant à Abdallah et aux chameliers, ils se suspendent à tour
de rôle aux outres. Hélas ! celles-ci perdent bientôt leur
profil de chiens noyés, gonflés par les gaz. Par bonheur, des
Nomades campés près du poste optique de Khaldiet consentent à nous
vendre une belle peau de bouc aux flancs rebondis. Nos Arabes ont à
boire jusqu’au prochain puits. Pour nous, cette acquisition n’a
aucun avantage immédiat. Nous avons de l’eau, il est vrai, mais
elle a trop mauvaise mine, et nous ne voulons pas la boire crue.
Or, le pays d’alentour ne porte pas le moindre arbrisseau, et les
quelques brindilles que les Nomades nous ont cédées ont servi à
nous faire cuire des œufs. Que faire ? Boire de l’eau de
St-Galmier, mais avec ménagements, car nous ne pouvons
pas, d’ici à longtemps, remplacer notre provision.
La chaleur augmente d’une façon continue, pendant que nous sommes couchés inertes, à l’ombre du poste optique. A deux heures, le thermomètre marque 39°. Nous devons pourtant nous remettre en marche ; du reste, le soleil est maintenant voilé par l’épais nuage de poussière que soulève le simoun.
Voici un puits, au milieu des Salsola tetragona. Les
chameaux eux-mêmes se précipitent avidement vers l’abreuvoir. Je me
prépare à photographier la scène. Mon appareil photographique ne
fonctionne plus. Les parois en bois ont craqué sous l’influence de
l’extrême sécheresse. Il est tout disloqué ; on peut
dorénavant le laisser au fond d’un coffre. Il nous reste un second
appareil, mais ses boiseries ont été également gauchies. Demain,
lui aussi sera hors d’usage. Je ne pourrai le réparer un peu qu’à
Ouargla. Mais je ne puis naturellement pas[267]
(68) développer les clichés sur place, et, rentré à
Bruxelles, je m’aperçois que tous les clichés faits à partir
d’aujourd’hui ont reçu des coups de lumière.
En route de nouveau, à travers les Salsola tetragona. Il n’y a qu’eux pendant des heures, d’informes buissons aux branches tordues, plates, souvent fendues, n’ayant gardé vivants que les bouts des ramuscules. Beaucoup d’entre eux sont morts, et leurs squelettes noircis, comme calcinés, ont l’aspect le plus lamentable. (Voir phot. 17.) Abdallah qui a passé ici il y a quelques années, avec la mission Flatters, nous raconte que toute cette plaine était verdoyante, que des milliers de chameaux venaient y paître. Mais les trois années de sécheresse persistante ont eu raison de cette verdure.
Nous sommes exténués de soif. Afin de ne pas devoir à chaque instant arrêter les chameaux pour prendre l’eau dans les outres, l’un des hommes a rempli une grande gamelle. Elle fait le tour, de bouche à bouche. Mon compagnon et moi détournons les yeux pour ne pas être induits en tentation. Rarement, je pense, les prescriptions de l’hygiène ont dû résister à un aussi rude assaut. C’est un raffinement du supplice de Tantale : sentir qu’on se momifie rapidement, voir circuler la gamelle pleine d’eau, et ne pas y toucher parce que le liquide est trop suspect. Félicitons-nous de notre prudence ; c’est à elle que nous devons d’être restés l’un et l’autre indemnes de tout accès de fièvre.
Il est vrai que rien n’eût été plus facile que d’obtenir
maintenant du feu ; mais la caravane aurait dû s’arrêter, et
nous étions tous pressés de sortir de cette lugubre steppe à
Salsola tetragona.... Pourtant, quelle affreuse sensation
que celle de la soif. Les lèvres et la langue se[268]
(69) gercent, la gorge est contractée, plus la moindre
salive ne s’écoule dans la bouche, il semble qu’on ait autour de la
tête un bandeau serré. Cette dernière torture est la plus
intolérable. On marche inerte, sans penser.
Il faut faire halte dans la broussaille. Le vent est tombé, mais le thermomètre marque encore 36°7. « Abdallah ! du feu ! » Enfin, nous allons boire, avaler du thé chaud, brûlant même. Le liquide n’a pas eu le temps de descendre dans l’estomac, qu’on sent la sueur perler sur la peau. En un instant, elle est évaporée, et une délicieuse fraîcheur envahit tout l’être. C’est incontestablement la boisson chaude, vers 60°, qui désaltère le plus vite dans un pays aride et ardent comme celui-ci. A vrai dire, un liquide froid a également ses charmes : on éprouve une si agréable sensation dans la bouche et la gorge ; mais le soulagement est moins durable. D’ailleurs nous n’avons pas le moyen de refroidir beaucoup nos boissons. On se contente d’entourer les bidons et les bouteilles d’un linge mouillé, afin de leur soustraire la chaleur latente de vaporisation. On arrive ainsi, en une heure, à faire tomber la température des liquides, de 40° qu’elle était en début, à 24° ou 25°. En Europe, une pareille eau donnerait des nausées ; ici, elle est d’une exquise fraîcheur.
Mon compagnon est moins accablé que moi. Tandis que je suis
étalé sur ma couverture, il s’en va avec sa lanterne, faire la
chasse aux Insectes. Un incident désagréable me tire de ma
torpeur : Lakhdar tue au milieu du campement une petite Vipère
très dangereuse (Cerastes vipera) dont la morsure est même
plus mauvaise que celle de la Vipère à cornes. Au moment où M.
Lameere revient, une seconde Vipère rampe au milieu de
nous.[269]
(70) C’est peu rassurant. Nous sommes, à la vérité, munis de
sérum antivenimeux, mais, tout de même, ce qui peut arriver de plus
heureux quand on possède un bon médicament, c’est de n’avoir pas à
s’en servir. Après un moment de trouble, il est décidé que le
campement sera transporté sur une haute dune, loin de ces maudites
broussailles qui, au dire d’Abdallah, sont toujours « pleines
de serpents. » Chacun porte sa literie, et après nous être pas
mal embarrassés dans les Salsola, nous installons l’hôtel
sur le sable.
Le lendemain matin, un temps délicieux. Mais notre jouissance est contrariée par la vue de la steppe qui étale toujours son unique espèce végétale. Que nous ayons du sable nu, ou un fond de sebkha sans une herbe, plutôt que cette interminable plaine, avec les squelettes d’arbustes dont les brindilles restées vivantes parmi les branches consumées semblent demander grâce au soleil implacable.
Le répit n’est pas de longue durée. Le vent du Sud se remet à souffler avec furie, et à une heure, pendant que nous sommes affaissés sous un Tamarix, le thermomètre indique près de 41°. Nous avons enfin quitté la steppe salée, pour passer entre les dunes. Mais tout n’est pas rose non plus sur le sable. Le vent chasse devant lui des tourbillons de grains coupants qui vous mitraillent le visage. Les chameaux, avec leur volumineuse charge, tanguent d’un air désespéré sous les rafales.
Courage ! Le guide signale des Palmiers à l’horizon. C’est
le village d’El Bôr, avec des jardins enfoncés comme les oasis du
Souf. Ils nous font l’effet de Paradis terrestres, et les masures
de boue dispersées dans les dunes, sont[270]
(71) belles comme des palais. Nous y voilà. Le chef du
village nous introduit dans une habitation dont le propriétaire est
actuellement « aux champs », comme il dit, ce qui
signifie qu’il est allé camper dans le désert avec ses troupeaux et
sa famille. Singuliers champs ! Ne discutons pas la valeur des
mots ; l’essentiel est que nous pouvons disposer de la
maison.
On a l’obligeance de nous offrir du café chaud. Accepté avec reconnaissance, car de toute la journée nous n’avons eu que du thé dont la température était comprise entre 35° et 40°. Et l’on a beau ingurgiter des quantités invraisemblables d’une telle boisson, déjà plate et indigeste par elle-même, on ne réussit pas à se désaltérer.
Le bruit se répand dans le village qu’un médecin est arrivé. Tous ceux que leurs infirmités empêchent d’émigrer vers des régions moins ravagées par le soleil, viennent me consulter dans la petite chambre où nous avons cherché refuge. Mais que prescrire dans un pays où la pharmacie la plus proche est à Biskra, à une huitaine de jours d’ici ? A un homme atteint d’une maladie de foie, je recommande le régime lacté. On me regarde avec stupeur. « Puisque les troupeaux sont aux champs ! Il ne reste dans le village ni une chèvre, ni une chamelle ! » D’ici à plusieurs mois, pas moyen d’avoir une tasse de lait ; la nourriture consiste exclusivement en orge et en dattes sèches.
Le simoun a enfoui nos cheveux et notre barbe sous une carapace
de sable. D’innombrables grains se sont introduits sous nos
vêtements et nous grattent la peau. « Abdallah, y a-t-il
beaucoup d’eau à El Bôr ? » — « Tant qu’on en
veut. » — « Parfait, tu vas nous en apporter un grand
seau pour que nous puissions nous débarbouiller. »[271]
(72) Ahurissement d’Abdallah. « Tout un seau, dit-il,
c’est peut-être beaucoup. Enfin, j’irai voir. » Et il nous
revient avec une gamelle d’eau, tout ce qu’il avait pu se procurer
dans les puits presque taris du village.
Le soleil est étrange, les jours de simoun. Il se couche tout blanc et flou, dans un ciel jaune. Contrairement à ce qui s’est passé hier, le vent continue à souffler jusqu’après minuit. Le lendemain matin à quatre heures, il y avait encore 22°7.
Qu’il nous soit permis de publier les observations de température et d’humidité que nous avons faites pendant les deux journées de simoun, ainsi que le lendemain matin.
| Heures | t | t′ | e″ | F | T | |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Mai 17 — | 11 | 37.5 | 19.2 | 5.14 | 11 | 1.6 |
| 14 | 39 | 19.6 | 5.21 | 10 | 1.8 | |
| 15.45 | 40.4 | 18.7 | 2.95 | 5 | − 5.9 | |
| 18.30 | 36.7 | 16.3 | 1.53 | 3 | − 14.2 | |
| Mai 18 — | 5 | 20.2 | 10 | 3.09 | 18 | − 5.3 |
| 10.30 | 35.6 | 17 | 3.22 | 7 | − 4.7 | |
| 13.30 | 40.6 | 18.4 | 2.34 | 4 | − 8.9 | |
| 14.45 | 39.5 | 17.5 | 1.73 | 3 | − 12.7 | |
| 16.10 | 39.2 | 17.3 | 1.48 | 3 | − 14.6 | |
| 18 | 36.5 | 17 | 2.65 | 6 | − 7.3 | |
| Mai 19 — | 4 | 22.7 | 14.6 | 7.47 | 36 | 7 |
| 5 | 20.5 | 13.2 | 6.89 | 38 | 5.8 | |
[272]
(73)Signification des colonnes de ce tableau :
t = la température de l’air, en degrés centigrades.
t′ = la température du thermomètre mouillé, en degrés centigrades.
e″ = la pression en millimètres de la vapeur d’eau, c’est-à-dire, l’humidité absolue.
F = la pression relative (100 = saturation), en d’autres termes, l’humidité relative.
T = la température à laquelle il faudrait abaisser l’air pour obtenir de la rosée.
Les températures t et t′ étaient prises au moyen d’un thermomètre-fronde qui avait été mis à notre disposition, avec beaucoup d’autres instruments, par l’Observatoire royal d’Uccle. Aussitôt après avoir déterminé la température de l’air (t), j’entourais la boule d’une mousseline imbibée d’eau et je faisais de nouveau tournoyer l’instrument[4].
Les chiffres des trois colonnes e″, F et T ont été calculés par M. Jean Vincent, météorologiste à l’Observatoire d’Uccle, d’après les données thermométriques.
Quelques mots d’éclaircissements au sujet de nos observations.
Pendant que, tout au début du simoun, nous étions couchés près
du poste optique de Khaldiet, le 17 mai, de onze à deux heures, la
température était déjà élevée, mais la quantité de vapeur d’eau
était restée notable. C’est plus tard seulement, quand toute
l’humidité eut été balayée par le simoun brûlant, que le degré
hygrométrique se[273]
(74) mit à décroître, pour tomber à 3 %, le soir, quand nous
campions dans les Salsola. Si, à ce moment, on avait voulu
précipiter sous forme de rosée la vapeur d’eau contenue dans l’air,
il eût fallu la refroidir à − 14°, c’est-à-dire qu’on aurait
obtenu, non de la rosée, mais du givre.
Pendant la nuit, calme plat. Le sol et les plantes émettent de la vapeur d’eau : le matin, la quantité absolue d’humidité (e″) a doublé. Puis, le simoun reprend, et graduellement l’humidité baisse jusque vers cinq ou six heures de l’après-dîner. Quand nous étions à El Bôr, le vent, encore violent, était devenu moins sec, ce qui faisait présager la fin de la tourmente.
Le lendemain, 19 mai, l’air de nouveau chargé de vapeurs, était revenu à un degré hygrométrique qui est normal pour le désert.
Certes, la série d’observations que nous venons de relater est
exceptionnelle, même au Sahara ; si une semblable sécheresse
se continuait quelques semaines, tout serait inévitablement grillé.
Pourtant on constate parfois un degré hygrométrique encore plus
bas. Ainsi, le 23 mai, à midi, pendant que nous serons dans le
désert rocheux au N. W. de Ouargla, nous observerons une
température de 33° (t), alors que le thermomètre mouillé
ne marque que 14°2 (t′), ce qui correspond à une pression
absolue de 0,75 mm. (e″) et à une humidité relative de 2 %
(F) ; à ce moment, le point de rosée (T) est
à − 22°7. Ajoutons qu’à diverses reprises on a signalé, dans le
Sahara, une humidité nulle. Ceci ne signifie pas qu’aucune vapeur
n’existât en ces moments dans l’atmosphère, mais simplement que les
instruments, quelques sensibles qu’ils fussent, étaient incapables
de déceler les faibles traces de vapeur. « Alors les lèvres se
gercent, les ongles cassent[274]
(75) comme du verre, l’encre sèche dans la plume, tous les
objets en bois ou en corne se contractent, et l’on a vu des miroirs
éclater sous la pression de leur cadre. » (Schirmer,
1893, p. 64.)
Nous nous remettons en route. On se rend bien compte maintenant des effets du simoun sur la végétation. Des touffes de Drîn ont été enfouies jusqu’aux inflorescences. Les Euphorbia Guyoniana laissent pendre leurs rameaux fanés : l’apport d’eau par les racines n’a pas pu se faire assez vite pour compenser les pertes. Les dernières plantes annuelles sont rôties. L’effet le plus désastreux est celui qu’ont subi les Limoniastrum Guyonianum. Le simoun a enlevé le sable sur le versant méridional des mottes, et dénudé les rameaux. Ceux-ci, brusquement mis en présence de l’air, ont été desséchés par le vent torride et ne portent plus que des feuilles ratatinées.
Il n’y a plus qu’une demie journée de marche avant Ouargla. Tantôt nous traversons les sebkha, échelonnés dans le lit de l’oued Mya ; tantôt il faut grimper sur de hautes dunes, aussi tristes que celles du Souf. Ces dunes, très mobiles, sont une menace perpétuelle pour les oasis établies entre elles, et même pour la ville de Ouargla. Les autorités militaires y ont fait semer du Drîn, espérant que les longues racines de la Graminacée maintiendront le sable. Les résultats ne sont pas très encourageants : le Drîn a des rhizomes beaucoup moins traçants que l’Oyat, tant employé en Europe pour fixer les dunes littorales.
Tout à coup, au delà de l’océan de dunes et du vaste sebka parsemé de plaques salines, les deux minarets blancs de la ville se dressent par dessus les palmes.
[275]
(76)Deux journées employées à parcourir l’oasis et à faire
visite aux officiers et aux Pères Blancs. Nous recueillons de
nombreux renseignements sur les mœurs des habitants. Ouargla avec
ses rues étroites, en partie voûtées, a une population fort mêlée
où dominent les Nègres et les Aratins, noirs également, dont les
femmes, tout comme les Négresses, aiment à se parer de cauris.
En automne, des milliers de Nomades, surtout des Châmba, affluent vers Ouargla, et établissent sur les hauteurs voisines une ville de tentes, bien plus populeuse que la ville fixe. Depuis plus d’un mois, ils ont levé leurs campements pour s’éparpiller sur le désert. Chaque tribu possède dans le Sahara un immense « territoire de parcours », sur lequel elle fait paître ses troupeaux. Les montagnes sont trop éloignées, et les Châmba sont bien obligés de chercher dans le désert même des contrées renfermant quelques points d’eau et où l’herbe est moins brûlée qu’ailleurs. A l’époque de la maturité des dattes, ils reviennent vers les oasis. Ils se prétendent les légitimes propriétaires du sol et exigent que les malheureux Oasiens, rendus pacifiques par les occupations agricoles, leur remettent, pour prix de la location, les quatre cinquièmes de la récolte ; d’où le nom de khammès (hommes au cinquième), qu’on donne aux cultivateurs. Exactions au détriment des Sédentaires, razzias organisées contre les caravanes et contre les tribus voisines, voilà ce qui compose toute l’existence des Châmba. De quoi vivraient, somme toute, ces Nomades faméliques s’ils devaient renoncer à leurs brigandages. Les produits de leurs troupeaux sont par trop insuffisants : le désert ne nourrit pas les peuples pasteurs, pourtant bien clairsemés, qui errent à sa surface.
[276]
(77)Du haut d’un minaret, nous contemplons la ville. (Voir
phot. 15.) Ouargla occupe le centre d’un grand
sebkha entouré d’une falaise rocheuse verticale. A nos pieds
s’étend la ville, entièrement construite en briques crues. Les
minarets eux-mêmes, hauts de vingt-cinq mètres, sont faits en boue
durcie au soleil. Il faut que la réputation d’aridité du climat
saharien soit solidement établie, pour qu’on ose construire les
maisons et les mosquées en une matière aussi peu résistante à la
pluie. — Autour de la ville s’étend l’oasis avec plus d’un demi
million de Dattiers. C’est encore à l’heure actuelle, l’une des
plus importantes du Sahara occidental. Mais sa déchéance est
prochaine. Malgré les nombreux puits artésiens qui ont été forés,
les arbres dépérissent faute d’eau. Déjà, ceux qui occupent le bord
de l’oasis ne sont plus que des mâts que surmontent deux ou trois
palmes flétries. Ils vivotent encore, mais n’ont plus la force de
fleurir. Et pourtant cette contrée a été jadis occupée par un
fleuve qui s’est creusé un lit large et profond, et qui a déposé
d’épaisses couches de vase. Que sont en somme les falaises, hautes
de plus de cent mètres, qui limitent de toutes parts l’horizon,
sinon les rives escarpées de cet ancien fleuve ? Et l’étendue
plate qui étale son vide au delà des Palmiers agonisants ?
C’est un fond de lac, en partie comblé par les alluvions argileuses
que l’oued Mya amena des montagnes de l’Ahaggar. L’oued Mya,
cherchant un refuge contre le soleil, n’a gardé qu’un cours
souterrain. Mais les pluies deviennent de plus en plus rares, et
cette nappe artésienne elle-même s’épuise chaque jour
davantage.....
Ce matin, nous sommes remontés sur nos mulets. Devant nous se dresse la falaise qu’il s’agit de gravir. Elle limite le hamâda, plateau pierreux sur lequel nous allons voyager pendant dix jours. Vu de Ouargla, l’escarpement semblait uni et régulier ; de près, on constate qu’il est tout raviné. Une foule de torrents dévalant du hamâda, au temps jadis, l’ont découpé en massifs isolés qui, lentement, se sont éboulés dans le cours des siècles. Les uns ont pris l’aspect de cônes à sommet arrondi ; les plus larges se terminent encore par une table horizontale aussi élevée que le grand plateau voisin. Quand ces collines d’érosion sont tout à fait séparées les unes des autres, elles reçoivent le nom de gour (sing. gara.)
Avec mille précautions, chameaux et mulets se sont hissés sur le
hamâda. Tout de suite on se sent dans un pays neuf, bien différent
du désert « alluvial » et du désert « éolien »,
que nous avons parcourus jusqu’à présent. Dans le premier la couche
superficielle est constituée par des sédiments fluviaux. Cette
formation porte le nom de reg. Les anciens fleuves ont
apporté dans les fonds les galets, les graviers et l’argile,
résultant de la trituration des roches dans lesquelles ils ont
creusé leur lit. Mais depuis des siècles, les rivières sont taries
et n’ont plus qu’un faible écoulement souterrain. En l’absence
d’érosion et de sédimentation actuelles, le reg ne subit d’autres
changements que ceux qui proviennent des fluctuations de l’eau
souterraine (voir p. 210 et phot. 5) : il se sale ou se dessale suivant les
saisons, mais son modelé reste immuable. Tout autres sont les
conditions dans le[278]
(79) désert éolien. Sauf dans les régions où les matières
salines du sous-sol viennent agglutiner les grains de sable (voir
p. 253 et phot. 14),
l’erg a un modelé essentiellement instable : jamais une dune
n’a de configuration permanente et définitive. Le vent, seul maître
de la région, s’empare du sable mobile ; il édifie les
collines, puis il les échancre, les rase, et les porte plus
loin.
Mais d’où vient le sable ? Quelle est la force qui émiette les pierres et qui en fait le jouet des vents ? C’est le soleil. « Après l’air et les nuages, il dévore la terre ; il chauffe ses pierres à blanc ; il les dissout en poussière impalpable. Sa splendeur hostile ne veut éclairer que la mort. » (Hughes Le Roux, 1895, p. 163.) Sous l’action des effroyables variations de température, les rochers eux-mêmes sont tirés de leur inertie. En été, leur température superficielle dépasse souvent 70° ; en hiver, elle s’abaisse à − 7°. Tour à tour dilatées et contractées, les pierres finissent par se fendre (voir phot. 1) ; des blocs se détachent, qui soumis aux mêmes conditions, se morcellent et se pulvérisent de plus en plus.
Le vent se charge de trier les produits de la désagrégation. Les
fines poussières sont emportées jusqu’au-delà des limites du
désert : on a observé des pluies de « poussière
rouge », saharienne, jusque dans les îles Canaries. Le sable,
trop lourd pour que les courants atmosphériques le soulèvent très
haut, peut néanmoins être entraîné au loin ; mais sa migration
se fait lentement, de proche en proche. Auprès de chaque obstacle,
le vent dépose une partie de ses sédiments arénacés, première
ébauche d’une dune. Le sort des monticules dépend des conditions
extérieures : parfois leur croissance est très limitée (voir
p. 212 et phot.
6) ; ailleurs ils atteignent une élévation de[279]
(80) plus de cent mètres. (Voir p.
243 et phot. 11 et 12.)
Quelles que soient les dimensions des dunes, à chaque coup de vent,
une partie de leurs matériaux s’envole plus loin.
Les gros éclats de pierre restent en place. Quand ils viennent de se détacher, leurs angles sont tellement coupants qu’on est souvent obligé de mettre des chaussures aux chameaux. Mais le sable chassé par les rafales a bientôt fait d’émousser les tranchants. La mitraillade par les grains quartzeux sculpte littéralement la pierre. Les fragments prennent un aspect et un toucher particuliers. Si la pierre a une structure homogène, si c’est par exemple du calcaire, elle garde sensiblement sa forme primitive, mais toutes les petites aspérités s’effacent, et elle se polit complètement. Les roches à texture hétérogène gagnent une surface polie, inégale, rappelant celle d’un noyau de pêche, sur laquelle les parties les plus dures forment un dessin en relief, limité par des creux correspondant aux éléments moins résistants qui ont été sculptés davantage.
On remarquera qu’ici, dans le désert
« déflatoire »[5] aussi bien qu’ailleurs, la
sécheresse de l’air est un facteur essentiel. Elle fige dans son
immobilité la surface du désert alluvial, elle permet au vent de
bouleverser sans répit les dunes ; c’est encore elle qui
provoque l’éclatement de la pierre. On sait, en effet, que la
vapeur d’eau fonctionne comme un écran qui arrête les
rayons[280]
(81) calorifiques : elle empêche le sol de s’échauffer
outre mesure pendant le jour, et retient durant la nuit la chaleur
qui tend à rayonner dans l’espace. Dans le Sahara, cet écran de
vapeur fait défaut et la roche passe successivement par les
extrêmes de froid et de chaud.
Selon que le morcellement des pierres est plus ou moins avancé, on rencontre sur le hamâda des régions qui sont simplement craquelées, d’autres qui sont couvertes de débris à angles vifs, ou d’éclats déjà usés et polis par le frottement du sable.
Mais si, sur le hamâda, le soleil et le vent sont à présent seuls en cause, l’érosion par les cours d’eau a également eu son heure. Le désert que nous traverserons d’ici à Settafa, sur un parcours d’environ trois cents kilomètres, a été entaillé par de nombreuses rivières. De même que dans le pays de dunes, c’est la disposition des vallées qui, pour les Arabes, caractérise la région. Elle a reçu le nom de « Chebka » (filet) : les rivières tortueuses qui la sillonnent ont été assimilées à un filet qui aurait été déposé sur le plateau et qui s’y serait incrusté.
Sur ces vastes espaces privés de terre, l’eau de pluie ne peut que ruisseler à la surface du sol ou bien se perdre dans les crevasses, sans se collecter nulle part. La végétation y atteint son maximum de maigreur. Tout lui manque à la fois : ni eau, ni terre.
A part l’Aristida floccosa et une ou deux autres plantes
sabulicoles, la flore du hamâda est très spécialisée : elle se
compose presque uniquement de petits arbrisseaux à feuilles et à
tiges velues. Pendant toute la première journée de marche, nous ne
voyons guère que l’Erodium glaucophyllum, herbe malingre
dont les fruits ont presque huit[281]
(82) centimètres de longueur, et l’Anthyllis sericea,
minuscule arbuste globuleux, de trente ou quarante centimètres de
hauteur.
Le vent s’est mis à souffler. L’horizon et le ciel sont déjà obscurcis par les fines poussières. Des traînées de sable serpentent sur le sol. Auprès de chaque pierre, dans les touffes d’herbe, au fond de légers creux, des dunes microscopiques s’édifient. Les feuilles raides d’Aristida floccosa crépitent sous le choc répété des grains.
Tout à coup nous arrivons au bord supérieur d’un escarpement. C’est la rive d’un oued. Tant bien que mal nous descendons la falaise. On se rend compte ici de l’action érosive des rafales chargées de grains quartzeux. Sans répit, d’énormes vagues de sable battent en brèche le pied de la muraille rocheuse. Celle-ci est littéralement affouillée : on dirait une falaise littorale minée par les flots. Plus haut l’érosion éolienne a opéré la dissection de l’escarpement : les bancs de roches dures, — le squelette de la falaise, — sont restés intacts ou n’ont subi que le polissage, tandis que les couches moins résistantes ont été profondément excavées. Il se produit ainsi des crénelures du plus singulier aspect.
Nous sommes à présent sur le sable qui a envahi l’oued. Aussitôt la flore change de caractère : l’Ephedra alata, le Drîn, le Calligonum comosum, l’Euphorbia Guyoniana et les autres espèces arénicoles occupent le terrain.
Le vent fait rage, et nous sommes heureux de nous réfugier dans
le caravansérail de Mellalah. Quelques heures plus tard, le calme
est revenu, et nous sortons pour faire un bout de promenade.
L’admiration nous cloue surplace. Avec le chott Melrhir et les
dunes du[282]
(83) Souf, le site de Mellalah est ce que nous avons vu de
plus grandiose depuis que nous sommes dans le Sahara. D’un côté
surgit la falaise par où nous sommes descendus ; les anciens
torrents l’ont déchiquetée ; les rafales de sable découpent
des bandes horizontales sur les flancs de chaque gara. — Derrière
nous, tout l’horizon est bouché par une dune, une seule, beaucoup
plus haute et plus large que les plus grandes que nous ayons vues
dans le Souf. Il est fort difficile d’évaluer la hauteur d’une
montagne, mais je pense rester en dessous de la vérité en estimant
celle-ci à deux cent cinquante mètres. Et quelle forme
étrange ! De son sommet partent de nombreuses arêtes qui
rayonnent dans toutes les directions et qui, plus bas, se
bifurquent plusieurs fois de suite.
Ailleurs, les sables qui encombrent l’oued s’écartent, et nous voyons briller sur le lit de la rivière une couche éblouissante de blancheur. C’est du gypse, dont les cristaux usés par le sable forment une immense table d’une horizontalité parfaite. Sur le gypse, quelques traînées de sable ont été fixées par la végétation : Retama Raetam, Aristida pungens, Limoniastrum Guyonianum, Traganum nudatum, Anabasis articulata, Ephedra alata. La flore, comme on le voit, est celle du sable légèrement salé. Mais une sélection très stricte y a été opérée : il n’y a ici que les espèces à racines traçantes ; celles qui ont des racines plongeantes (par exemple, Calligonum comosum et Euphorbia Guyoniana) ne pourraient pas vivre dans ces minces nappes de sable, posées sur du gypse imperméable aux racines.
Toute la journée du lendemain se passe sur
le hamâda. Au début il y a encore des Anthyllis sericea.
Mais peu à[283]
(84) peu les buissons deviennent plus rares, ne laissant
plus que de tristes plantes, chétives et malingres. Leur teinte
verte est masquée sous un dense revêtement pileux. Le voyageur qui
passe à la hâte et jette sur le désert un coup d’œil superficiel,
ne se douterait pas que le plateau pierreux porte une végétation
quelconque, tant elle est misérable, clairsemée et incolore. Citons
le Halogeton alopecuroides, Salsolacée charnue à feuilles
cylindriques, pâles, terminées par une soie blessante ; — le
Herniaria fruticosa, dont les organes aériens sont presque
entièrement scarieux ; — un Helianthemum à feuilles
très velues, dont les bords s’enroulent en dessous ; — le
Fagonia microphylla, Zygophyllacée fauve, toute garnie de
poils glanduleux ; ses feuilles ne se composent guère que des
stipules épineuses et du pétiole : les folioles sont très
petites et charnues ; — le F. glutinosa, avec des
limbes foliaires bien conservés, mais disparaissant également sous
les glandes ; — l’Argyrolobium uniflorum, Papilionacée
presque aphylle, à poils soyeux-argentés ; — l’Asteriscus
graveolens, Compositacée frutescente à rameaux bifurqués et à
feuilles velues-soyeuses ; — enfin, le Deverra
chlorantha (voir phot. 1), l’une des rares
plantes glabres du hamâda, une Ombellacée dont les feuilles ne sont
plus représentées que par deux ou trois courts segments
capillaires. M. le lieutenant Pein, chef du poste de Ouargla, nous
l’avait déjà signalé : « C’est un jonc à odeur de persil,
auquel les Arabes donnent le nom de Gheza. Ils assurent que les
chameaux qui en mangent deviennent aveugles. » Notre curiosité
était piquée. Les chameliers ont soin de chasser leurs bêtes loin
de la redoutable herbe, mais chaque fois que nous en avons
l’occasion, nous laissons les chameaux brouter tout à leur aise.
Quelques jours plus tard, nous[284]
(85) faisons remarquer que le Gheza ne les a pas rendus
aveugles. Le fait est patent, mais il n’ébranle pas la foi des
chameliers : ils continueront à soutenir que le Gheza est une
plante diabolique. Tapez sur une superstition, vous l’enfoncez
davantage.
La flore reste la même pendant la plus grande partie de la journée suivante. Nous avons dû partir en pleine nuit, vers trois heures du matin, car l’étape est aujourd’hui de 57 kilomètres, la plus longue de tout le voyage. Nous cheminons frileusement enveloppés dans les cabans. De temps en temps une détonation nous arrache à nos rêveries : c’est un bloc de pierre qui éclate par l’effet de la contraction. Quand le soleil se lève, le désert nous apparaît aussi nu que la veille. Toujours les mêmes plantes pâlottes, hâves, qu’on n’aperçoit que lorsqu’on se donne la peine de les chercher. Nos chameaux poussés par la faim, se débandent à chaque instant, pour courir vers quelque maigre Aristida floccosa. Il faut voir comme ils vous déplument la touffe en deux coups de lèvres.
Voici que la flore s’embellit. Sur le sable qui s’est déposé çà et là entre les pierrailles, poussent de petits buissons globuleux de Rhanterium adpressum, une Compositacée que nous avons déjà rencontrée dans le Souf. Nous sommes enchantés : on voit de nouveau des végétaux. Ils ne sont certes pas attrayants, avec leurs rameaux cotonneux et leurs feuilles minuscules, mais enfin, en y regardant de près, on distingue parmi les rameaux desséchés quelques capitules jaunes, — et cela paraît merveilleux que des arbustes puissent vivre et même fleurir au milieu de cette désolation. Faut-il que la plante s’accroche à l’existence, pour s’obstiner à croître et à se reproduire sous le climat délétère de la Chebka !
[285]
(86)Nous ne pouvons pas songer aujourd’hui à faire dresser
la tente. Le guide nous accorde à peine le temps de descendre de
mulet pour déjeuner, pendant que les chameaux, pas même déchargés,
vaguent dans le désert à la recherche d’une herbe problématique.
Autour de nous, les Rhanterium, posés sur le sol comme des
verrues grises, paraissent de plus en plus petits à mesure qu’ils
s’enfoncent dans le lointain ; puis l’œil ne les distingue
plus, et leur présence ne se révèle que par la teinte blanchâtre
qu’ils donnent au désert ; et au delà des dernières
ondulations du plateau, on se les représente encore, toujours pâles
et tristes. Sur ce paysage lugubre, une lumière ardente tombe d’un
ciel trop bleu. C’est vraiment « le ciel sans nuages,
au-dessus du désert sans ombre. » (Fromentin, 1896, p. 11.) On dirait que la vie s’est retirée de
cette solitude. Aucun son ne vient rompre le silence accablant.
Rien ne bouge. Serpents et lézards sont assoupis derrière les
touffes d’herbes. Pas un oiseau ne chante ; pas une mouche ne
bourdonne ; les fourmis elles-mêmes sont rentrées sous terre,
et peu soucieuses de rôtir au soleil, s’occupent de travaux
domestiques. Un thermomètre placé dans la traînée de sable qui
recouvre une pierre, s’élève à 67°. Et pourtant de nombreuses
plantes (Herniaria fruticosa, Erodium glaucophyllum,
Fagonia glutinosa, etc.) laissent reposer leurs rameaux sur
le sol brûlant. Si encore elles pouvaient transpirer : dans un
air qui ne contient que 2 % d’humidité (voir p.
273), la déperdition de la chaleur serait rapide. Seulement
elles meurent de soif, et font tout au monde pour empêcher
l’évaporation. Comment donc le protoplasme fait-il pour n’être pas
coagulé par la chaleur !
[286]
(87)Les tempes nous battent avec violence quand nous
remontons en selle. Nous nous laissons aller inertes, au pas caboté
de nos mulets. Mais voici une chose qui nous fait lever la
tête : un cadavre de chameau qui s’est desséché en entier.
Bien souvent, tant dans El Erg qu’ici, nous passons à côté de
dépouilles d’animaux qui se momifient sur place, sans avoir été
rongées. Nous en faisons l’observation à Abdallah. « A Biskra
les cadavres sont tout de suite déchirés par les fauves ;
pourquoi ceux-ci restent-ils intacts ? » Et Abdallah de
répondre : « Où donc les chacals et les hyènes
iraient-ils boire ? » De fait, il n’y a pas à cinquante
ou cent kilomètres à la ronde, une seule mare ou rivière à laquelle
des animaux puissent se désaltérer. C’est assez dire que le fameux
lion du Sahara est un mythe. Non, les seuls animaux du désert sont
ceux qui ne connaissent pas la soif : des Arthropodes
extrêmement variés, des Reptiles, quelques Oiseaux, et parmi les
Mammifères, des Rongeurs (Lièvre, Gerboise, Gerbille, etc.), la
Gazelle, un Renard et le Fenec. Les espèces domestiques ont dû
également s’adapter à la sécheresse. Les Chèvres qui paissent dans
le désert ne se désaltèrent que tous les trois ou quatre jours. En
cette saison, les Dromadaires restent facilement huit jours sans
boire, à condition, bien entendu, qu’ils aient du fourrage vert.
L’adaptation du Dromadaire au désert présente ceci de particulier
qu’en plein été l’animal peut se passer de liquide pendant une
vingtaine de jours de suite ; tandis qu’en hiver, la saison où
l’eau est plus abondante, il boit tous les quatre ou cinq jours. On
sait que dans son estomac, il peut mettre en réserve une centaine
de litres d’eau.
Mais s’il est vrai que les animaux sauvages ne
boivent[287]
(88) jamais et que les animaux domestiques ne boivent guère,
leurs tissus contiennent néanmoins une certaine quantité d’eau. Où
la prennent-ils ? Chez les plantes évidemment. Ne sont-elles
pas les seuls organismes capables d’extraire du sol les particules
d’eau qui s’y trouvent cachées ?
Un exemple emprunté à la biologie générale précisera davantage notre pensée. A l’exclusion de tous les autres organismes, les plantes pourvues d’une chromophylle ont le pouvoir d’extraire de l’atmosphère le carbone qui s’y trouve sous la forme d’anhydride carbonique et de combiner ce carbone à d’autres éléments pour élaborer l’infinie variété des substances protoplasmiques. Le règne animal, ne jouissant pas de cette faculté d’assimilation du carbone, vit tout entier aux dépens du règne végétal. Ainsi que me le faisait remarquer mon compagnon, M. Lameere, quelque chose d’analogue se passe ici pour l’eau. Les végétaux vont la puiser dans le sol, soit qu’elles exploitent les couches profondes, comme c’est le cas pour les plantes à longues racines pivotantes (voir p. 242), soit qu’elles utilisent plutôt les pluies fortuites, comme le font les espèces éphémères et celles dont les racines s’étalent tout près de la surface du sol (voir p. 237). Les animaux herbivores mangent la plante et, avec elle, les liquides ; puis ils deviennent la proie des carnivores.
Ce que nous venons de dire de l’eau s’applique aussi aux matières minérales dont les animaux ont besoin. D’ordinaire l’eau des boissons introduit dans l’économie une certaine portion des substances inorganiques ; dans le Sahara elles ne peuvent parvenir à l’animal que par l’intermédiaire des végétaux. Mais laissons de côté les matières minérales pour ne nous occuper que de l’eau.
On a vu de quelle façon elle arrive dans les
organismes.[288]
(89) Mais ceux-ci transpirent : pendant toute la durée
de la vie, ils dégagent dans l’atmosphère le liquide péniblement
acquis. De sorte qu’à la perte d’eau que le sol du désert subit par
son évaporation propre, il faut encore ajouter la transpiration de
tout ce qui vit à sa surface. Ce n’est pas tout : les cadavres
contiennent également de l’eau ; de même, les excréments des
animaux. Voilà une nouvelle portion du précieux liquide soustraite
à la circulation vitale.
Ne nous hâtons pourtant pas de conclure que l’eau des détritus est irrémédiablement perdue. Les déjections fraîches, ainsi que les cadavres, sont activement recherchés par de nombreux Insectes coprophages et nécrophages. Les quelques rares Champignons saprophytes du désert en prennent aussi une part. Enfin, les détritus qui se sont désséchés par une longue exposition à l’air, ne sont pas pour cela inaptes à nourrir certains organismes. A la vérité, ils ne contiennent plus d’eau libre, mais les molécules complexes qui les constituent renferment de l’hydrogène combiné au carbone, à l’azote, à l’oxygène, au soufre, etc. Chaque fois qu’un être oxyde un hydrate de carbone, une matière albuminoïde ou quelque autre corps organique, l’hydrogène se combine généralement à l’oxygène pour former de l’eau. Si cette source d’eau n’a aucune importance pour les animaux qui peuvent boire de l’eau liquide, il n’en est pas de même pour les Insectes qui ne se nourrissent que de crottins secs, et qui en sont réduits à extraire l’hydrogène des combinaisons où il est engagé. L’absorption intramoléculaire d’eau, n’est pas sans analogie avec le processus par lequel la Levure de bière arrache l’oxygène au glycose.
Somme toute, cette oxydation de l’hydrogène
intramoléculaire[289]
(90) ne constitue pas un gain d’eau pour l’ensemble des
organismes déserticoles : l’hydrogène provient en dernière
analyse de l’eau que les plantes ont puisé dans le sol. Après une
longue série de transformations, les molécules hydrogénées échouent
dans des excréments. D’ici elles passent dans l’économie d’un
Insecte. Finalement l’hydrogène, complètement oxydé, revient à son
état initial et, sous forme de vapeur d’eau, retourne à
l’atmosphère.
Comment le cycle biologique de l’eau dans le désert va-t-il se fermer ? De quelle manière, la plante, et après elle les animaux, récupèrent-ils l’eau qu’ils perdent sans relâche par suite de la transpiration ?
La majeure partie de l’eau dérive de l’atmosphère. En hiver la pression atmosphérique est forte. Le ciel reste serein durant de longues semaines : les vents se dirigent du centre du Sahara vers la périphérie. Ce n’est pas de cet air très sec, descendu des hautes régions de l’atmosphère, qu’on peut attendre de la pluie. Pendant l’été les conditions barométriques sont tout autres. Il y a maintenant sur le Sahara une aire de basses pressions ; l’anticyclone a fait place à un cyclone, qui naturellement aspire l’air des régions voisines. Les vents qui soufflent sur le Grand Désert sont chargés de vapeur d’eau, puisqu’ils viennent de l’océan Atlantique, de la Méditerranée, de l’océan Indien et des grandes forêts équatoriales de l’Afrique. Ces courants humides de l’été amènent-ils la pluie ? Nullement. Le Sahara est devenu une fournaise ; son contact surchauffe l’atmosphère et augmente, par cela même, sa capacité de contenir de la vapeur d’eau. L’air qui arrive humide devient donc très sec : loin d’apporter de la fraîcheur, le vent enlève encore de l’eau à la terre déjà si aride.
[290]
(91)Mais alors, quand donc pleut-il ? Lors du
renversement des saisons, au moment où par hasard un courant froid
heurte une couche d’air humide et détermine la condensation de sa
vapeur. Les pluies sont donc nécessairement inconstantes :
parfois copieuses, le plus souvent presque négligeables. On serait
certes au-dessus de la vérité en admettant que le Grand Désert
reçoit 15 centim. de pluie par an. La rosée est encore moins
abondante. Pour notre part, du 1r avril au 15 juin, nous
l’avons observée une ou deux fois. Peut-être faut-il tenir compte
de la vapeur que certaines plantes peuvent condenser à la faveur de
leurs sels déliquescents (voir p. 212) et
de celle qu’absorberaient certains poils. (Voir p. 263). Est-elle assez précaire, assez
insignifiante, l’eau que l’atmosphère cède au désert ! Et
pourtant c’est elle qui entretient la vie, surtout en alimentant
les nappes souterraines ; car les quelques rivières qui
descendent des montagnes voisines du Sahara sont aussitôt bues par
le sol avide d’humidité et leur influence ne se fait sentir que le
long de la lisière.
On peut représenter par le schéma de la page suivante la circulation vitale de l’eau dans le désert.
Si nous pouvions faire la somme de l’eau qui est évaporée dans l’atmosphère par le sol et par les êtres vivants, pour la comparer à celle que les précipitations atmosphériques et les rivières apportent à la terre, nous constaterions certainement que le premier chiffre est de loin le plus considérable. En d’autres termes, l’apport d’eau ne balance pas les pertes. Un jour viendra, jour lointain à la vérité, où toute vie sera devenue impossible dans le Sahara désormais tari.
[291]
(92)Dans un pays où les animaux dépendent complètement du
règne végétal, non seulement pour la nourriture solide, mais encore
pour leur eau, où toute molécule liquide qui existe dans le sang
d’un carnassier a passé au moins pas l’économie d’une plante et par
celle d’un herbivore, la lutte entre les animaux et les végétaux
doit être plus acharnée que partout ailleurs.
Les herbivores sont exclusivement des Insectes et quelques
Vertébrés. Aucune partie du végétal n’est à l’abri des Insectes.
Les racines sont rongées par des larves de Coléoptères. De
nombreuses galles se développent sur les rameaux. Citons parmi les
plus caractéristiques : une galle de Diptère sur Ephedra
alata ; une galle de Pucerons sur[292]
(93) Anabasis articulata ; une galle de
Microlépidoptère sur Limoniastrum Guyonianum. Quant aux
graines, elles logent si souvent des Insectes, que nous avons eu
énormément de peine à nous procurer, pour le Jardin botanique de
Bruxelles, des graines intactes et mûres de Calligonum
comosum, de Henophyton deserti, de Farsetia
aegyptiaca et de F. linearis.
La Gazelle est le Vertébré sauvage contre lequel les plantes du Sahara ont à soutenir la lutte la plus vive. Les Oiseaux peuvent être négligés, tant ils sont rares. Seule, l’Autruche avait de l’importance comme herbivore. Cet Oiseau n’existe plus à l’état spontané dans le Sahara algérien. Sa disparition est toutefois fort récente, et en maints endroits les débris de coquille de ses œufs émaillent le sable.
En l’absence d’observations sur les moyens de protection contre les Vertébrés sauvages, nous devons nous contenter d’annoter quelles plantes sont mangées et quelles autres sont refusées par les chameaux et les mulets de notre caravane. Du reste, à l’heure présente, les plantes du Sahara algérien ont à craindre beaucoup plus les animaux domestiques que les herbivores sauvages.
Dans un instant nous allons avoir l’occasion d’étudier comment les végétaux se défendent contre leurs ennemis.
Brusquement le plateau se creuse. Devant
nous s’ouvre le lit ensablé de l’oued Mzab, gai et verdoyant, large
de plus d’un kilomètre. A dire vrai, il faut être resté quelques
jours sans voir de plantes vertes, pour tomber en admiration devant
la flore sabulicole du désert. Il n’importe ; elle nous paraît
merveilleuse. Séduits par la[293]
(94) vue de « l’herbe tendre », nos animaux
dégringolent jusqu’au bas de la côte, et sans perdre une minute,
broutent goulûment. Ils ne font plus les difficiles, maintenant que
l’abstinence a aiguisé leur appétit, et ils se jettent avec
voracité sur des plantes qui étaient régulièrement dédaignées dans
El Erg, où le Drîn abonde. Les premiers arbrisseaux de l’oued sont
des Ephedra alata. Pas trop appétissants avec leurs rameaux
articulés, ligneux, sans une feuille, protégés par une épaisse
cuticule et par de la résine durcie ; quand le vent les
secoue, ils font un cliquetis comparable à celui d’osselets qu’on
entrechoque. Mais ils ont beau sonner comme s’ils étaient morts,
« ventre affamé n’a pas d’oreilles », et en un clin d’œil
les chameaux les tondent jusque tout contre le vieux bois. Or,
comme les nombreuses caravanes qui vont de Ouargla à Ghardaïa
arrivent toutes ici après une longue diète, les Ephedra ont
pris un aspect insolite : ce ne sont plus les arbrisseaux
tortus, aux branches embrouillées, que nous avons rencontrés dans
El Erg (voir p. 239) ; ils ressemblent
plutôt aux buis en forme de boule, soigneusement taillés au
sécateur, tels qu’on les voit dans les jardins de campagne.
Et l’Aristida pungens lui-même, en faveur duquel les
herbivores marquent une si grande préférence, n’est pas non plus un
fourrage bien savoureux. Ses feuilles sont raides, piquantes,
fibreuses, imprégnées de silice. Dans les steppes asiatiques, où il
est fort répandu, il n’est jamais mangé : les bestiaux y
trouvent suffisamment d’autres herbes, plus nourrissantes. Mais
dans le Sahara, la disette fait qu’il est avidement
recherché : c’est à l’abondance de Drîn que le Nomade juge de
la valeur d’un pâturage. Bien plus ; on s’occupe de le
propager par[294]
(95) le semis ; et nous avons vu dans les sables, aux
portes de Tougourt, des prairies artificielles qui ne se
composaient que de cette Graminacée[6].
Ces faits montrent que les structures défensives des végétaux vis-à-vis des herbivores n’ont qu’une valeur relative. Un moyen de protection qui est excellent dans un pays où les animaux peuvent choisir leur nourriture, est mis en défaut quand l’herbe est rare. D’ailleurs nous avons déjà fait la connaissance d’une autre plante chez laquelle la protection est devenue inefficace. Sur le reg, au Sud de Biskra (voir p. 217), les chameaux se gavaient de Guetaf (Atriplex Halimus). Cette Salsolacée, dont les troupeaux font leurs délices dans le Sahara, est très voisine du Halimus pedunculatus, qui habite les alluvions fluviomarines de l’Europe occidentale ; en Belgique, il se trouve dans le Zwijn et au chenal de Nieuport. Mais jamais il n’y est brouté : sa saveur acerbe le défend suffisamment contre les herbivores, quand ceux-ci ont à leur disposition une verdure mieux appropriée à leurs goûts.
Certaines plantes restent pourtant indemnes de toute attaque,
même dans l’oued Mzab où la végétation est éternellement en conflit
avec des animaux sortant d’un long jeûne. Ce sont d’abord les
végétaux pourvus d’une puissante armure défensive, par exemple les
touffes glauques de Cyperus conglomeratus, aux feuilles
scabres et coupantes, et le Pennisetum dichotomum, une
Graminacée aphylle (en ce sens que les feuilles sont
réduites[295]
(96) aux gaines) ; ses chaumes raides, rameux, serrés
en grosses bottes, sont silicifiés autant que des bambous. Citons
enfin une broussaille bizarre, à rameaux divariqués, verts,
terminés par une forte épine ; pas la moindre trace de
feuille ; en cette saison, pas non plus de fleurs ; rien
que des fruits globuleux, ailés, qui sont ligneux et piquants comme
le reste du végétal. Je n’ai pu le déterminer qu’à Ghardaïa, où le
hasard m’a mis en face d’un individu tardif, encore garni de
fleurs, et mon étonnement fut grand lorsque je m’aperçus que c’est
une Cruciféracée, le Zilla macroptera. Les chameaux font un
détour pour ne pas frôler ce disgracieux arbuste-hérisson. Dois-je
ajouter qu’ils n’essaient pas de le brouter ?
Ils évitent aussi avec soin de manger le Retama Raetam (voir p. 239 et phot. 13) dont la saveur styptique rappelle celle du Sarothamnus scoparius. Mais ils distinguent immédiatement du Retama, le Genista saharae qui lui ressemble pourtant beaucoup et qui, sans être succulent, est néanmoins mangeable. Aussi, au milieu des Retama dont les longs rameaux flexibles continuent à se balancer au vent, les Genista n’ont-ils plus que des moignons effilochés.
La majorité des plantes respectées par les herbivores doivent
leur immunité à la présence de substances toxiques, ou tout au
moins désagréables. Il en est ainsi de la Coloquinte (Citrullus
Colocynthis) et du Phelipaea lutea. Quand on voit sur le
sable les fruits de la Coloquinte, gros comme des oranges, ou les
inflorescences gorgées d’eau du Phelipaea, on est tenté de
s’écrier : quelle aubaine pour nos bêtes ! Erreur ;
elles s’en écartent avec dégoût. L’amertume du chicotin (le suc de
la Coloquinte) est proverbiale ; quant au Phelipaea,
qui vit en parasite sur les[296]
(97) racines de diverses plantes et dont les tiges charnues,
épaisses de trois doigts, atteignent une hauteur totale d’un mètre,
— il est très vénéneux. Abdallah nous raconte qu’en temps de
famine, — cela signifie : quand la disette est plus complète
que de coutume, — les Nomades vont les cueillir dans le
désert ; quand nous étions à El Oued, quatre hommes venaient
de succomber à l’ingestion de Phelipaea qui n’avaient pas
été suffisamment bouillis.
Le dégoût salutaire qu’inspirent le Cleome arabica et le Haplophyllum tuberculatum est dû à leur odeur fétide. Chez le Haplophyllum les glandes qui sécrètent l’essence odorante sont logées dans le parenchyme assimilateur ; elles sont assez grosses pour faire saillie, comme des pustules, à la surface de la feuille. Le Cleome est bien la plante la plus nauséabonde que j’aie jamais rencontrée ; il suffit d’un seul individu pour empester l’air à dix mètres à la ronde. Les glandes stipitées, répandues à profusion sur les tiges, les feuilles, les fleurs et les fruits, sécrètent une substance visqueuse à laquelle se collent des plumes d’oiseau, des fruits à aigrette, des pétales flétris, etc.
D’autres espèces possèdent un latex âcre. Tels sont le Daemia
cordata, le Convolvulus supinus et l’Euphorbia
Guyoniana. La première est une Asclépiadacée voluble, mais
comme elle ne trouve pas dans le désert de supports verticaux
autour desquels elle puisse s’enrouler, elle y croît toujours
solitaire. Néanmoins ses tiges présentent encore la circumnutation
ancestrale, devenue inutile, et elles s’obstinent à se contourner
en hélice. Le Convolvulus dérive également d’une plante
voluble. Dans le Sahara, ses rameaux rampent sur le sable avec ceux
de la Coloquinte, dont les vrilles héréditaires sont presque
entièrement atrophiées. Ces deux dernières plantes, —
quoique[297]
(98) ayant conservé quelques-uns des caractères accessoires
des lianes : ténuité de la tige, longueur des entrenœuds,
forme et disposition des feuilles, — se sont débarrassées des
structures spécialement destinées à assurer le grimpement.
Que ces considérations phylogéniques ne nous fassent pas oublier l’objet de nos observations actuelles ; revenons aux adaptations défensives des végétaux. Nous sommes bien placés ici pour juger l’efficacité des divers moyens de protection : nous allons comparer aux chameaux de notre caravane, ceux d’une tribu nomade qui sont mis au vert dans l’oued Mzab depuis un mois. Alors que les nôtres ne font aucun choix et se bourrent indistinctement de tout ce qui est mangeable, ceux qui paissent ici depuis longtemps et qui ont déjà pu se refaire, dans leur bosse, une provision de graisse, ne mangent que du bout des lèvres ; ils ne consentent à brouter que l’Aristida floccosa, le Helianthemum sessiliflorum et le Lithospermum callosum. Il est pourtant une herbe, qu’ils aiment plus que toutes les autres, qui est très commune, et que malgré cela ils ne réussissent jamais à atteindre. C’est le Zollikofferia resedifolia, une Compositacée Liguloïdée à capitules jaunes, qui ne se rencontre jamais que dans les touffes d’Euphorbia Guyoniana. Pour cueillir le Zollikofferia, les herbivores devraient enfoncer le museau parmi les branches de la plante vénéneuse, et risquer peut-être d’en arracher quelques fragments ; ils ne parviennent pas à surmonter l’effroi que leur cause le latex irritant de l’Euphorbe.
Dans El Erg, nos chameliers allaient eux-mêmes arracher la
Compositacée pour l’offrir comme friandise à leurs bêtes.
L’Euphorbe remplit vis-à-vis de la Compositacée le même office que
les épouvantails qu’on plante dans[298]
(99) les champs de blé pour chasser les oiseaux. Le
Zollikofferia appartient à la catégorie que M. Errera
(1886, p. 88) appelle les « plantes
vassales », c’est-à-dire celles qui se mettent sous la
protection d’autres organismes. Je ne veux pas dire qu’il recherche
les touffes d’Euphorbe, mais uniquement que parmi les innombrables
graines de Zollikofferia qui germent au hasard dans le
désert, les seules qui aient quelque chance de produire une plante
adulte sont celles qui ont été arrêtées par leur aigrette dans les
branches serrées de l’Euphorbia.
Pendant que j’étudie sur le vif les effets de la sélection naturelle, la caravane m’a depuis longtemps dépassé. Mais je n’aurai pas de peine à la retrouver : quoique aucun chemin ne soit tracé sur le sable, rien n’est plus aisé que de reconnaître la route que suivent d’habitude les caravanes. Toutes les plantes quelques peu comestibles y ont été tondues de près. Au milieu des Aristida pungens, des Genista, des Ephedra entièrement dépouillés, réduits à l’état de moignons informes, les Retama, les Euphorbia, les Daemia, les Haplophyllum, les Zilla forment des touffes vigoureuses. En beaucoup de points les plantes fourragères sont même broutées jusqu’à ce que mort s’ensuive, et les espèces réfractaires subsistent seules.
Nous n’allons pas suivre tous les méandres de l’oued Mzab. Notre
guide nous fait couper au plus court. Avant d’arriver au
caravansérail de Zelfana où nous passerons la nuit, nous grimpons
plusieurs fois sur le hamâda, pour redescendre aussitôt après dans
le lit de la rivière. Nous remarquons, à notre étonnement, que la
flore du plateau rocheux est ici plus riche qu’ailleurs. Pourtant
la structure du terrain est la même, et l’eau est tout aussi rare.
Outre les plantes déjà connues, nous[299]
(100) récoltons : Aristida ciliata,
Zollikofferia mucronata, Gymnocarpon fruticosum,
Henophyton deserti, Salsola vermiculata,
Helianthemum eremophilum, Farsetia aegyptiaca, F.
linearis, Marrubium deserti, Teucrium Polium,
Thymelaea microphylla, Artemisia Herba-alba. A
l’exception de l’Aristida et du Zollikofferia, toutes
les autres sont ligneuses. Le Gymnocarpon (Caryophyllacée),
le Henophyton (Cruciféracée) et le Salsola ont des
feuilles charnues. Le Salsola, le Helianthemum et
toutes les espèces qui suivent ont une épaisse garniture de poils
tomenteux ; l’Artemisia Herba-alba, le Chih des Arabes,
en est chargé d’une façon toute particulière. Le Thymelaea a
des feuilles très petites et l’assimilation s’effectue surtout par
les rameaux. Chez les Farsetia (Cruciféracées) les feuilles
manquent totalement ; ces arbustes sont étranges, avec leurs
rameaux grêles et raides, désséchés en apparence, et revêtus d’une
pubescence un peu rosée ; on dirait un faisceau de minces fils
métalliques recouverts de soie, comme ceux qu’emploient les
électriciens.
Il est évident que ces plantes sont bien adaptées à vivre sur le
hamâda. Et la question se pose derechef : pourquoi donc
manquent-elles dans les régions que nous avons parcourues les jours
précédents ? Observons comment les animaux se comportent
envers elles : presque toutes sont mangeables. Dès lors on
comprend pourquoi elles se localisent au voisinage de la
rivière : la végétation abondante de l’oued Mzab détourne
d’elles les herbivores ; quand ces derniers arrivent sur le
plateau, ils se sont déjà rassasiés de l’herbe relativement
succulente des sables, et n’ont que du mépris pour la maigre chère
que leur fournirait la flore des pierrailles. Mais que[300]
(101) serait-ce si les plantes étaient exposées à la pleine
voracité d’animaux à jeun ! Sur la portion du hamâda qui est
comprise entre les boucles de l’oued Mzab, la végétation est donc
immunisée contre les herbivores par les « gras
pâturages » de l’oued. Ce moyen préventif rappelle un procédé
qu’utilisent les jardiniers pour garantir les carrés de légumes
contre les limaces : ils y plantent quelques laitues,
confiants que les Mollusques renonceront à toutes les autres
plantes pour se porter vers la laitue.
Malgré la proximité de l’oued, les conditions ne sont plus les mêmes autour du caravansérail de Zelfana, où de nombreuses bêtes de somme viennent boire et se reposer. Ici, toutes les plantes comestibles ont été éliminées pour ne laisser que celles qui sont réfractaires : Thymelaea microphylla et Artemisia Herba-alba. Jamais un animal, quelque famélique qu’il soit, ne touche au Thymelaea. Quant au Chih, les chameaux en broutent les brindilles desséchées, dans les cas d’extrême détresse.
On voit que la lutte est vive entre les animaux et les
végétaux : l’eau manque dans le Sahara, et les animaux ne
peuvent se la procurer qu’en dévorant les plantes. La sélection
naturelle intervenant, ces dernières s’arment pour résister aux
attaques de leurs ennemis. Toutefois le résultat final du conflit
dépend de causes multiples : les plantes, organismes
essentiellement passifs, ne peuvent opposer aux assaillants que des
moyens dont l’efficacité varie avec l’état de jeûne ou de satiété
des herbivores. Dans El Erg où la profusion du fourrage permet aux
chameaux de faire bombance, toutes les plantes sabulicoles vivent
côte à côte. Mais quand l’herbe est rare et que la lutte atteint
par conséquent sa plus grande acuité, les espèces mal défendues
finissent par être complètement[301]
(102) exterminées. Il ne subsiste alors que les végétaux qui
réussissent à se faire refuser : ceux qui sont trop durs ou
trop épineux ; — ceux qui sont toxiques ; — enfin ceux
qui se mettent sous la tutelle d’espèces bien armées. Rappelons
aussi qu’un pâturage de bonne qualité immunise à distance les
plantes médiocrement comestibles.
En résumé, ces observations nous indiquent que le conflit des plantes et des herbivores joue un rôle important, et trop souvent négligé, dans la géographie botanique des pays peu fertiles.
Pendant toute une journée nous remontons encore le cours de l’oued Mzab. Pour éviter ses nombreux lacets, nous marchons alternativement sur le hamâda avec ses malingres arbustes cendrés, et dans l’herbe presque verte qui garnit le lit de la rivière. Vers le soir nous voyons enfin apparaître, au fond de l’oued, les Palmiers d’El Ateuf, la première des villes du Mzab.
Les Mzabites, ou Beni Mzab, descendent des Berbères, peuple qui
habitait d’Algérie au moment de l’arrivée des Arabes. Refoulés par
les envahisseurs musulmans, ils se réfugièrent dans le Sahara et
fondèrent, au dixième siècle, une ville au S.-W. de Ouargla. Actifs
et intelligents, leur ville fut bientôt prospère. Mais ils
s’étaient convertis à une secte dissidente, celle des Kharedjites,
partisans des assassins d’Ali, le gendre du Prophète ; les
Arabes orthodoxes prirent prétexte de leur hérésie pour les
déposséder et les chasser une seconde fois. La ville fut détruite,
et au treizième siècle ils vinrent s’établir dans la Chebka. Ici, à
l’abri de la formidable ceinture de stérilité que leur fait le
désert pierreux, ils ont bâti sept[302]
(103) villes florissantes, dont cinq se trouvent sur les
rives de l’oued Mzab.
Les vexations qu’ils ont si longtemps subies, et le mépris avec lequel les Arabes les traitent encore à l’heure actuelle, les ont rendus méfiants à l’égard des étrangers, quels qu’ils soient. Des cinq villes de l’oued Mzab, il n’y en a qu’une, Ghardaïa, où les étrangers puissent librement s’établir ; encore sont-ils cantonnés dans des quartiers distincts de ceux qu’habitent les Beni-Mzab. Dans les autres villes, aucun étranger — Arabe, Juif ou Européen — ne peut demeurer, ni seulement passer la nuit.... et quand nous arrivons à El Ateuf, à la nuit noire, nos guides nous font coucher à la belle étoile, dans le lit de l’oued.
Le lendemain matin, nous examinons à loisir le curieux spectacle qu’offrent la ville et l’oasis. De même que les autres villes mzabites, El Ateuf est étagé en amphithéâtre sur la rive rocheuse. Les maisons blanches, cubiques, sont dominées par deux minarets carrés, qui penchent d’un façon menaçante. L’agglomération est entourée d’un mur de défense.
Quant à l’oasis, elle est à peu prés continue sur une longueur
d’environ vingt kilomètres. Elle commence à une lieue en aval d’El
Ateuf et va jusqu’en amont de Ghardaïa. Mais elle n’a pourtant pas
une grande superficie, et ne renferme en tout que cent-dix mille
Palmiers. Les jardins forment deux étroites bandes qui bordent le
lit de l’oued contre la base de l’escarpement. Leur produit ne
suffit naturellement pas à faire vivre les cinquante mille
habitants de l’oued. Ceux-ci sont d’ailleurs de piètres
cultivateurs. L’état d’insécurité dans lequel ils ont vécu pendant
des siècles a plutôt développé[303]
(104) leurs aptitudes commerciales et financières ; ils
s’expatrient en grand nombre pour aller faire le négoce et l’usure
dans les villes de l’Algérie et de la Tunisie. Lorsqu’ils
reviennent au pays avec un petit pécule, ils achètent des Palmiers
et des Nègres. Officiellement la traite des esclaves est abolie,
mais elle continue à être pratiquée en cachette, et ce sont presque
uniquement des Noirs qui travaillent dans l’oasis.
Les jardins du Mzab diffèrent beaucoup de ceux que nous avons vus jusqu’ici. A Biskra, les cultures sont arrosées par l’eau courante que fournit la rivière. (Voir p. 206). Dans l’oued Rirh, on a foré des puits dans la nappe artésienne qui représente le cours souterrain de l’ancien fleuve (voir p. 228) ; l’eau est abondante, elle coule sans effort et il suffit de la distribuer aux Palmiers. Enfin, dans El Erg, et en particulier dans le Souf (voir p. 245), les Dattiers sont plantés au fond de larges entonnoirs où leurs racines s’étalent dans le sable humide. Mais dans le lit, maintenant ensablé, que l’oued Mzab s’est taillé à travers le hamâda, il n’y a pas une goutte d’eau vive ; la nappe souterraine est trop peu puissante pour jaillir ; et trop profonde pour qu’on puisse creuser le terrain jusqu’à elle afin de mettre les racines des Dattiers en relation directe avec l’humidité.
Les Mzabites font dans le sable des puits profonds de cinquante
à quatre-vingts mètres. L’outre en cuir est attachée à une corde
qui roule sur une poulie fixée à deux forts piliers en maçonnerie.
Devant chaque puits, s’étend une piste rectiligne, dont la longueur
est égale à la profondeur du puits. Un chameau, des mulets, des
bourriquets ou des hommes sont attelés à la corde ; quand ils
sont auprès de puits, le seau de cuir est descendu au fond ;
ils marchent[304]
(105) jusqu’au bout de la piste : l’outre est
maintenant en haut, et un système ingénieux amène son renversement
automatique. Et l’on recommence. L’eau s’écoule dans un bassin en
plâtre, d’où des rigoles, également en plâtre, la conduisent aux
Palmiers. Deux mille de ces puits sont nécessaires pour arroser les
cultures. Tous les jours de l’année, du matin au soir, bêtes et
gens font la même besogne uniforme. Quelle vie ! « Nul ne
choisit sa destinée, » disent les Arabes ;
« mektoub », « c’est écrit ».
De l’eau qu’on amène au pied des Palmiers, une partie seulement est absorbée par les racines ; le reste retourne à la nappe profonde d’où elle sera de nouveau ramenée à la surface. Par où s’alimente la nappe aquifère ? En hiver il y a généralement quelques pluies ; tous les quatre ou cinq ans, en moyenne, une averse survient et la rivière coule. Pendant quelques heures, l’oued Mzab contient de l’eau ! Phénomène exceptionnel, mais en prévision duquel les habitants ont pourtant établi des barrages entre les deux rives. De cette façon aucune goutte du précieux liquide ne quittera leur territoire : toute l’eau sera obligée de s’infiltrer dans le sable, où les outres iront la reprendre en temps opportun.
Mais ici, comme à Ouargla, la provision souterraine de liquide s’épuise peu à peu. Beaucoup de puits sont taris, et le plus souvent on a beau les approfondir, on ne réussit pas à les revivifier. Entre El Ateuf et Bou-Noura, notamment, des centaines de Palmiers ont déjà succombé.
Nous voici donc, marchant sur le sable de l’oued, d’El Ateuf à
Ghardaïa. La vallée est bordée partout de deux hautes murailles
rocheuses que le frottement séculaire des grains de sable a lissées
comme si un glacier y avait passé. On a de la peine à se figurer
qu’on est en plein[305]
(106) Sahara ; celle gorge profondément encaissée
rappellerait plutôt certains sites du Tyrol, s’il n’y avait pas les
éternels Dattiers, énormes plumeaux à long manche, dont le vent
secoue pitoyablement les palmes échevelées. Au Tyrol, aussi, de
l’eau murmurerait dans la rivière ; ici, on n’entend que le
grincement strident des poulies.
Nous séjournons à Ghardaïa pendant deux jours, consacrés à des promenades dans l’oasis et sur le hamâda. Nous licencions les chameliers qui nous ont accompagnés depuis Tougourt, et nous les remplaçons par des Châmba qui iront avec nous à Laghouat.
Mon compagnon, M. Lameere, va principalement dans le désert avec un entomologiste, M. Bayonne, le percepteur des postes de Ghardaïa. De mon côté, je rode dans l’oasis et dans l’oued Mzab.
Ghardaïa est une ville de trente-cinq mille habitants, où aboutissent les caravanes que les Mzabites envoient à Ouargla, en Tripolitaine, dans le Gourara et vers les régions du Sahara central. Il y a donc toujours d’innombrables chameaux autour de la ville, et, en toute saison, des centaines de tentes sont dressées dans l’oued. Voyons comment la flore a été modifiée par cette affluence de chameaux.
D’ici à Beni-Isguen, une autre ville très commerçante, située à
une lieue en aval de Ghardaïa, le lit de l’oued est occupé par des
sédiments argileux, légèrement salés, le terrain de prédilection du
Guetaf (Atriplex Halimus) et des autres Salsolacées. Il est
logique de supposer qu’anciennement ces végétaux abondaient ici.
Pourtant on n’en voit pas un à l’heure actuelle : trop
d’herbivores parcourent l’oued pour que des plantes aussi mal
défendues[306]
(107) aient été capables de se maintenir. Le sol porte
exclusivement le Harmel (Peganum Harmala), une Zygophyllacée
sur laquelle nous n’avons pas encore appelé l’attention, bien que
nous l’ayons rencontrée dans le désert alluvial, au Sud de Biskra.
Elle y vit par pieds isolés au milieu des autres plantes du
reg ; mais ces individus étouffés par la végétation
concurrente, restent toujours assez malingres. Ce sont les chameaux
qui se chargent de les débarrasser de leurs compétiteurs : le
Peganum Harmala est à peu près la seule plante des alluvions
argileuses qui ne soit pas mangeable ; il bénéficie de
l’aversion insurmontable que son odeur inspire aux animaux. Aucun
Mammifère, pas même l’Ane ni le Mouton, ne broute une herbe aussi
puante. Il en résulte que dans les pays argileux très fréquentés,
les troupeaux détruisent les autres plantes, mais respectent de
commun accord le Harmel. La sélection très active qu’opèrent les
herbivores, tourne, comme on le voit, à leur propre désavantage
autant qu’à celui des plantes fourragères. A partir du moment où le
Harmel reste seul maître du terrain, il s’étale, il se prélasse, et
forme de magnifiques touffes auxquelles pas une feuille ne manque,
toutes couvertes de fleurs blanches.
On dirait vraiment que le lit de l’oued Mzab est un vaste champ de Harmel, soigneusement entretenu, où l’on ne tolère aucune « mauvaise herbe ». Les chameaux s’y promènent d’un air mélancolique, sans pouvoir donner un coup de dents. Si d’aventure quelque plante étrangère essaie de s’y installer, les chameaux s’empressent de l’extirper, comme si un esprit malfaisant condamnait les pauvres bêtes à sarcler sans relâche, à enlever tout ce qui risquerait de faire du tort au Harmel détesté.
[307]
(108)Dans les crevasses des murailles rocheuses qui bordent
l’oued, des Capparis spinosa ont pris racine. Le Caprier
est, de tous les arbustes du désert, celui qui a les plus grands
organes foliaires : ses feuilles arrondies ont un diamètre de
4 à 5 centimètres. Afin d’éviter la transpiration excessive, le
Capparis met ses feuilles verticalement : dans cette
position l’échauffement est moindre, et, surtout, la
chlorovaporisation est diminuée. Les feuilles sont alternes, avec
une divergence de 2/5. Pour amener les limbes dans la situation
verticale, les pétioles sont obligés de se courber et de se tordre.
Comme les rameaux décombants ont les directions les plus variées,
les feuilles ne peuvent pas toutes effectuer leur redressement de
la même façon. La feuille est laissée à son initiative personnelle,
et l’observation montre que dans chaque cas particulier le
mouvement s’exécute par la voie la plus courte, — en d’autres
termes, avec un minimum d’efforts. Dans les portions dressées des
rameaux, c’est uniquement par les mouvements du pétiole que la
feuille s’oriente vis-à-vis de la lumière ; dans les parties
horizontales et obliques, l’axe lui-même se tord, et le rameau
devient dorsiventral avec des feuilles qui ont presque l’air d’être
distiques[7].
Avec M. le capitaine Cauvet, commandant du
poste de Ghardaïa, nous faisons une intéressante promenade
dans[308]
(109) la Pépinière de la garnison. Le commandant, grand
amateur de plantes, essaie de cultiver des espèces très variées,
mais rares sont celles qui réussissent à croître malgré le climat.
Il nous raconte ses déboires : « Les ardeurs de l’été,
les gelées de l’hiver, la sécheresse de l’air en toute saison, la
salure de l’eau, enfin, malgré les multiples puits, le manque
perpétuel de liquide : à un pareil ensemble de conditions
désastreuses, bien peu de plantes sont capables de résister. —
Tenez, nous dit notre guide, regardez ces Figuiers de
Barbarie ; ce sont pourtant des plantes habituées à vivre dans
le désert. Ils ne venaient pas mal et avaient atteint une hauteur
de plus d’un mètre. Par malheur, le puits qui arrose cette partie
du jardin est à sec depuis quelques semaines ; voyez
maintenant l’effet de la sécheresse : les raquettes de
l’Opuntia sont vides, flasques, ratatinées. — Nous avions un
arbre, un seul, un Eucalyptus : l’hiver dernier, une
tempête l’a brisé. — En somme, les plantes de la Pépinière coûtent
beaucoup plus cher que si dès l’origine on les avait fabriquées en
métal ».
De nouveau en route à travers la Chebka.
Depuis que nous avons quitté Ghardaïa, le pays a une autre allure
que sur l’immense plateau, à ondulations peu sensibles, qui règne
entre Ouargla et le Mzab. D’ici à Settafa, le plateau a été
fortement raviné par les eaux courantes, — à l’époque où il y avait
de l’eau dans le Sahara. Les anciens oued, très rapprochés les uns
des autres, sont dépourvus de berges distinctes ; leurs rives
sont doucement inclinées depuis le fond jusqu’au sommet des gour,
dont les moins démantelés sont encore couronnés par une large table
plate, indiquant le niveau initial de la contrée.[309]
(110) (Voir phot. 18). Nous passons
obliquement d’une rivière tarie à l’autre, par les cols qui
séparent les gour.
Les roches ne contiennent guère de quartz ; c’est à peine si l’on rencontre un peu de sable dans le lit des oued les plus profonds, par exemple à Ourhirlou, où nous passons la première nuit. Les éclats de pierre gardent donc leurs angles coupants, sans aucune trace de l’usure caractéristique que détermine le choc des grains quartzeux. La désagrégation de la pierre laisse sur le sol une matière argileuse, non mélangée de sable. Rien d’étonnant à ce que l’aspect de la flore soit également changé. Les Graminacées, sabulicoles, ont disparu ; et si nous trouvons encore quelques-unes des plantes que nous avons notées précédemment (Deverra chlorantha, Anabasis articulata, Gymnocarpon fruticosum, Marrubium deserti, Artemisia Herba-alba), plusieurs espèces nouvelles, toutes frutescentes, viennent s’y ajouter : l’Ononis angustissima, un arbrisseau glutineux, presque aphylle, à fleurs jaunes ; — le Linaria fruticosa, spinescent, avec de toutes petites feuilles rhomboïdales ; — l’Antirhinum ramosissimum, dont les feuilles sont réduites à presque rien ; — le Haloxylon articulatum, une Salsolacée aphylle, à rameaux très grêles et cassants, gris, bruns, cendrés ou rougeâtres, mais jamais verts. C’est cette dernière plante, le Remts des Arabes, qui domine.
Pendant les premières heures de marche, quand nous sommes encore
près de Ghardaïa, ces diverses espèces sont reléguées loin du
chemin, au fond des oued, où elles forment un léger duvet d’une
teinte indéfinissable. Le long de la route, il n’y a absolument pas
autre chose que le Peganum Harmala. Grâce à la structure
argileuse du sol, et avec la complicité des chameaux, le Harmel
a[310]
(111) supplanté toutes les autres espèces. Mais plus loin de
la ville, la lutte est moins âpre et on voit apparaître timidement
le Haloxylon, le Linaria, etc.
Deux jours après avoir quitté Ghardaïa, nous sommes à Berrîan, une ville mzabite, sur l’oued Soudan. Le fils du caïd nous promène à travers l’oasis, qui est la plus riche et la plus variée de toutes celles que nous avons vues dans le Sahara. Outre des Abricotiers, des Vignes, des Figuiers, des Grenadiers, elle contient environ trente mille Palmiers, et est arrosée par quatre cents puits, qui ont une quarantaine de mètres de profondeur. Elle a, de plus, l’avantage d’être irriguée par l’oued, d’une façon intermittente, il est vrai. « L’oued Soudan, nous dit notre guide, — et il semblait caresser les mots avant de les prononcer, — l’oued Soudan n’est pas un de ces misérables oued qui ne contiennent de l’eau que de loin en loin : le nôtre coule chaque hiver ». Était-il fier de vanter la prodigalité de son oued ! Pour ne pas lui faire de la peine, nous nous sommes gardés de lui dire qu’il existe au monde, des pays, encore plus favorisés que Berrîan, où les rivières coulent même en été.
Des barrages empêchent que l’eau n’aille se perdre au-delà de l’oasis ; elle s’amasse dans de vastes réservoirs d’où elle est conduite à travers les plantations. Quand nous passons à Berrîan (le 28 mai) les bassins sont déjà vides, et les poulies des puits grincent toutes.
Le fils du caïd ne nous fait pas grâce du moindre coin de
l’oasis ; il faut tout voir, tout admirer. « N’est-il pas
vrai, dit-il, que c’est tout à fait une forêt ? » Çà, une
forêt ! ces colonnes écailleuses, toutes semblables,
surmontées de longues palmes régulières ; ces carrés d’ognons
ou de[311]
(112) carottes auxquels on mesure rigoureusement chaque jour
la ration de liquide ; ces champs hérissés de chaumes d’orge,
qui, n’étant plus irrigués, ne nourrissent même plus une mauvaise
herbe. Notre cicerone n’a jamais vu de forêt ; sinon comment
oserait-il désigner du même terme, les plantations de Dattiers où
l’on cherche en vain de l’ombre, et la forêt équatoriale, si
touffue que le sentier est un tunnel creusé en pleine verdure, où
jamais un rayon de soleil ne filtre jusqu’aux herbes du sous-bois
pour sécher les perles liquides qui brillent sur toutes les
feuilles, où l’on se sent cuire à l’étouffée, tandis qu’ici nous
regardons de temps en temps nos mains pour nous assurer que la peau
n’est pas encore grillée.
Un spectacle inattendu, une de ces rencontres qui font époque dans un voyage. Pour la première fois depuis deux mois, nous voyons aujourd’hui un arbre dans le désert, — non pas un plumeau en zinc, comme l’est un Dattier, — mais un arbre avec un tronc, des branches et des feuilles, — en un mot, un arbre.
Nous étions partis ce matin de Berrîan, par un vent du Nord
terriblement froid, quoique le thermomètre marquât 15°.
Brusquement, après avoir contourné un gara, nous apercevons un
large fond, tout couvert de Chih (Artemisia Herba-alba) au
milieu duquel se dresse l’arbre. Nous le reconnaissons sans peine à
la description qu’en font les voyageurs. C’est le Betoum
(Pistacia atlantica) ; son tronc n’a que trois mètres
de hauteur et est couronné par une cime arrondie. Les yeux fixés
sur l’arbre, d’instinct, nous poussons de ce côté nos
montures ; puis nous descendons de mulet pour le voir de tout
près. Nous tournons autour du tronc, nous le caressons. C’est pour
nous une[312]
(113) grande joie de nous mettre sous l’arbre, et d’avoir de
nouveau à lever la tête pour examiner des feuilles, nous qui étions
restés si longtemps sans voir autre chose que des herbes et des
broussailles basses. La face inférieure de la cime est tout à fait
plate : on voit exactement jusqu’où les chameaux peuvent
tendre le cou pour brouter les feuilles. Celles-ci sont pennées,
luisantes, d’un vert foncé.
Sur les rochers de Settafa, nous récoltons les premiers lichens que nous ayons vus depuis Biskra. L’absence de végétaux lithophytes[8] s’explique sans peine dans un pays où la pluie est un phénomène exceptionnel, et où l’insolation fait monter la température superficielle des rochers à 70° ou 80°. On s’étonne un peu, au premier abord, de l’absence de lichens terrestres et épiphytes. Mais nous avons fait déjà remarquer la rareté des Champignons ; quant aux Algues aériennes, elles manquent totalement : même sur les confins du Sahara, dans les oasis de Biskra, de Laghouat, de Messaad et de Bou-Saada, il n’y a pas sur les Palmiers la moindre Protococcacée. Les lichens ne peuvent donc se multiplier que par des sorédies : les spores ne sont pas aptes à refaire un lichen, puisqu’elles ne trouveront pas la compagne verte indispensable.
Les vallées creusées dans le plateau
rocheux deviennent moins profondes et plus larges. Nous sommes à la
limite de la Chebka et de la région des daya. Deci delà,
dans[313]
(114) les fonds les plus étendus, de l’argile a été amenée
par les eaux ; la flore y présente un caractère spécial, dû
surtout à la présence de Betoum, de Jujubiers (Zizyphus
Lotus), de Zilla macroptera, et de Papilionacées
aphylles, à fleurs jaunes : Coronilla juncea var.
Pomeli et Retama sphaerocarpa.
A partir du chott Melrhir où nous étions au-dessous du niveau de la mer, nous avons monté sans discontinuer, et nous nous trouvons à présent à l’altitude de 700 mètres. La pluie qui tombe sur le plateau rocheux, complètement imperméable, ruisselle à la surface et va se collecter dans des dépressions à peine indiquées, où elle dépose ses sédiments fins. On donne à ces cuvettes argileuses le nom de daya. Dans le paysage, en apparence plat, les daya ne se marquent que par les bouquets de Betoum.
Nous traversons la région des daya pendant trois jours, de Settafa à Laghouat. D’ordinaire les daya sont verdoyants en cette saison : les pluies d’hiver ont fortement mouillé l’argile, et les chameaux y trouvent une herbe abondante. Mais les deux derniers hivers n’ont donné que des précipitations atmosphériques insuffisantes. Au caravansérail de Tilremt, on se plaint amèrement de la sécheresse : « Voilà deux hivers de suite que nous labourons le daya et que nous semons de l’orge. Puis, il ne pleut jamais, et rien ne lève ».
Le daya de Tilremt est l’un des plus étendus de toute la région.
D’après le Guide Joanne (Algérie et Tunisie, éd. de 1896,
p. 86) il a « une superficie de 103 hectares et contient
environ 2,400 betoums et une grande quantité de jujubiers sauvages
qui protègent la crue des betoums quand ils sont jeunes... »
Cela a pu être vrai[314]
(115) jadis, mais nous avons cherché en vain de jeunes
Betoum. Ici, comme dans tous les autres daya, il n’y a, à l’heure
actuelle, que des arbres adultes, pouvant absorber par leurs
longues racines l’eau qui reste encore dans la profondeur de la
nappe d’argile. Quant aux jeunes plantes, dont les organes
souterrains ne parviennent pas jusqu’à l’argile humide, elles sont
impitoyablement sacrifiées par la sécheresse. Si, comme tout le
fait supposer, l’aridité du Sahara va toujours en augmentant, nous
assistons ici à la destruction locale d’un arbre sous la seule
influence du milieu naturel. Certes, nous connaissons pas mal de
flores qui ont été décimées (p. ex. à Ste-Hélène et à la
Nouvelle-Zélande), mais c’est l’homme qui est le coupable. Au
contraire, l’extinction du Pistacia atlantica présente le
caractère, tout à fait exceptionnel, d’être uniquement l’effet du
climat.
Nous avions le fol espoir d’herboriser dans le daya. Au lieu de la prairie que tous les voyageurs décrivent, nous trouvons sous les Betoum et les Jujubiers, la terre dure et sèche comme une aire de grange. Les Asteriscus pygmaeus (voir p. 215), tous également vieux et racornis, témoignent des pluies passées ; mais aucun de ces exemplaires n’a vécu l’hiver dernier. La seule plante herbacée est le Francoeria crispa, une petite Compositacée à capitules jaunes, couverte d’un feutrage de poils cendrés. Sur le tronc des Betoum, une gomme-résine, le mastic, forme de longues coulées blanchâtres. On dirait que l’arbre pleure la fin prochaine de sa race..., mais ses larmes se figent aussitôt dans l’aridité de l’air.
Le cinquième jour de marche depuis
Ghardaïa : toujours le pays plat, avec un duvet grisâtre, à
peine perceptible.[315]
(116) Voici la liste complète des espèces que nous cueillons
en une heure.
Les trois plantes marquées d’une astérisque sont les plus répandues.
Toutes sont presque mortes de soif. De la Rose de Jéricho, il n’y a que des échantillons des années précédentes.
Nos chameaux n’ont plus rien mangé depuis cinq jours. La bosse leur a fondu sur le dos. Quand nous passons dans un daya, ils se jettent sur les Jujubiers, et sans plus se soucier de l’armure d’épines qui défend les rameaux, ils broutent, broutent avec frénésie. Les malheureuses bêtes ont les lèvres en sang, mais elles continuent à manger.
Devant nous s’étale un fond limoneux tout garni de fleurs
jaunes-orangées. C’est l’Anvillaea radiata, une Compositacée
frutescente à poils blanchâtres, dont les capitules sont insérés
dans les bifurcations des branches. Enfin ! les chameaux vont
pouvoir manger ! Abdallah secoue la tête. « Cette
plante-ci et le Harmel, dit-il, c’est kif kif pour les
chameaux ». Effectivement, les animaux flairent la plante,
font la grimace, et, dégoûtés, relèvent leur long cou. Nous goûtons
les feuilles de l’Anvillaea : elles sont âcres et
amères. Cette large dépression, qui ressemblait à une prairie,
fournit à nos bêtes, en fin de compte, des Jujubiers et quelques
rares Lygeum Spartum, une Graminacée dont les feuilles
jonciformes, piquantes, fibreuses, tenaces, sont employées à faire
des sparteries,[316]
(117) mais ne constituent qu’un fort maigre régal pour des
animaux harcelés par la faim.
Nous sommes témoins, aujourd’hui, de curieux phénomènes météorologiques. Pendant la matinée, l’air est d’un calme absolu. Le mirage fait apparaître partout des flaques dans lesquels se mirent les têtes rondes des Betoum. Puis des trombes de poussière jaune se mettent à parcourir le désert. Elles reposent sur le sol par une base assez large ; plus haut elles se rétrécissent, pour s’élargir finalement en forme d’entonnoir très évasé. Nous nous étonnons, au début, de la lenteur avec laquelle elles se déplacent. Simple effet de l’éloignement du phénomène et de la platitude infinie du désert : nous ne nous rendons compte, ni de la distance des trombes, ni du trajet qu’elles effectuent. Une de ces colonnes de poussière passe à travers la caravane : la vitesse est si grande, et le tourbillonnement si intense, que nous pouvons à grand’peine garder notre équilibre sur les mulets.
Dans l’après-midi, le ciel se couvre de nuages. Ce n’est d’abord
qu’une multitude de points blancs, tout juste perceptibles,
immobiles dans l’azur. Chaque point grandit d’une façon régulière.
A présent, ce sont autant de flocons, uniformément distribués dans
le ciel. Leur base est plane, comme s’ils flottaient sur de l’air
horizontal et calme ; les condensations successives de vapeurs
se font uniquement sur les bords et sur la face supérieure
mamelonnée. Les taches blanches s’étalent ; elles joignent
leurs bords ; elles forment un voile continu qui devient de
plus en plus opaque. Tout à coup le nimbus se résout en
pluie : le ciel est strié de longues zébrures verticales qui
descendent du nuage. Oh bonheur ! Les
Haloxylon,[317]
(118) les Anabasis, les Artemisia, réduits à
de lamentables brindilles grises, pourront enfin reverdir ;
les plantes vont être récompensées de l’obstination qu’elles ont
mise à ne pas mourir de soif ; une seule forte pluie suffira
pour rendre la vie aux daya agonisants. Hélas ! l’averse tant
désirée ne tombe pas. Cette pluie que nous voyons rayer le ciel
n’atteint pas le sol : les gouttes s’évaporent dans l’air trop
chaud qu’elles ont à traverser.
Quel pays de déceptions ! Quand de l’herbe s’offre aux chameaux, elle n’est pas mangeable. Le lac où se reflète l’horizon n’est qu’un fantôme, un caprice du soleil ; dernier désappointement, la pluie, pourtant réelle, n’arrose que l’air.
Une dernière journée de pèlerinage avant Laghouat. Ce matin nous avons quitté le caravansérail de Nili, où il n’y a d’autre liquide que l’eau de ruissellement, captée au moyen de barrages et accumulée dans de grands réservoirs.
Quand le jour se lève, nous apercevons à l’horizon les cimes du djebel Amour et des montagnes des Ouled Naïl, ramifications du Grand Atlas. La vue des montagnes nous rend courage. D’ailleurs le pays n’a plus un aspect aussi déshérité que les jours précédents. L’Alfa (Stipa tenacissima) et le Lygeum Spartum commencent à s’ajouter au Chih (Artemisia Herba-alba), au Remts (Haloxylon articulatum) et à l’Anabasis articulata. Les deux Graminacées se ressemblent beaucoup avec leurs feuilles glauques et raides. Plus tard se montrent encore l’Artemisia campestris, le Linaria fruticosa, le Teucrium Polium et le Marrubium deserti.
Près de Laghouat, la flore change une dernière fois :
le[318]
(119) pays est sablonneux ; de plus, la végétation est
en conflit avec les nombreuses caravanes qui viennent à Laghouat.
Il n’y a ici que des plantes protégées d’une façon quelconque
contre les herbivores. L’Echinops spinosus et
l’Acanthyllis tragacanthoides possèdent des épines.
L’Echinops a des piquants à tous les segments foliaires, et
la tête de capitules est elle-même garnie de très fortes épines
blessantes. L’Acanthyllis est un arbrisseau de la famille
des Papilionacées ; les rachis s’indurent après la chute des
folioles, et constituent sur les anciens rameaux une effrayante
armure d’épines blanches, à l’abri desquelles les bourgeons
axillaires se développent en toute sécurité. Mais ni l’une ni
l’autre de ces deux plantes ne peut repousser l’assaut de bêtes
exaspérées par le jeûne. Aussi ne subsiste-t-il finalement que les
plantes protégées par des matières chimiques : Thymelaea
microphylla, Peganum Harmala, Euphorbia
Guyoniana, Citrullus Colocynthis, Artemisia
campestris, A. Herba-alba.
En cette saison, il fait déjà trop chaud pour se mettre en
voyage. Tous les chameaux de Laghouat sont aux champs, et ce n’est
qu’au bout de trois jours que nous parvenons à nous procurer les
bêtes de somme qui nous sont nécessaires. Les mulets sont encore
plus introuvables. Nous remplacerions volontiers ceux qui nous ont
accompagnés depuis Biskra ; voici un mois que les malheureux
nous portent à travers le Sahara, sans jamais manger à leur faim.
Malgré toutes ses démarches, Abdallah ne trouve qu’un seul mulet
frais ; les deux autres traîneront la[319]
(120) patte avec nous pendant encore une douzaine de
jours.
Nous employons le repos forcé à battre le pays aux environs de la ville. Ainsi qu’il a été dit, les sables et les alluvions ont une flore extrêmement pauvre. Il n’en est pas de même de la colline rocheuse où se trouve le poste optique, au Sud de la ville. Elle est trop escarpée pour que les chameaux puissent la gravir. Les plantes sabulicoles et les chasmophytes (voir la note, p. 312) y vivent en mélange.
Citons parmi ces dernières, le Rhus Oxyacantha, arbrisseau épineux qui a tout à fait le port et le feuillage d’une Aubépine, l’Olea europaea sauvage, et le Zollikofferia spinosa. Celui-ci est très curieux ; il n’a qu’un petit nombre de feuilles basilaires qui sont déjà flétries au moment de la floraison ; de même que chez le Statice pruinosa (voir p. 259), ce sont les pédoncules verts qui sont chargés de l’assimilation. L’inflorescence est ramifiée en fausses dichotomies. Les rameaux sont très nombreux ; la plupart sont stériles : au lieu de porter un capitule, ils se terminent en épine. La plante toute entière a l’aspect d’une grosse pelote, ayant jusque quarante centimètres de diamètre ; elle est constituée en majeure partie par les branches desséchées des années précédentes, entre lesquelles se faufilent les rameaux récents ; quelques capitules sont piqués sur la pelote.
Sur les éboulis à la base de l’escarpement, croît une plante qui est particulière à ces stations : l’Echiochilon fruticosum, une Boraginacée ligneuse à fleurs bleues.
Laghouat est trop élevé (alt. 746 m.) et
trop septentrional, pour que les bonnes dattes puissent y mûrir.
L’oasis, arrosée par l’oued Mzi, ne contient que 15,000[320]
(121) Dattiers, appartenant à des variétés peu estimées. La
végétation arborescente est formée, pour une grande part, de
Figuiers, de Grenadiers, et surtout d’Abricotiers. On plante aussi
beaucoup de légumes. L’abondance de l’eau a permis de cultiver de
l’orge sur un millier d’hectares, dans une grande plaine limoneuse.
Sans doute pour protéger l’oasis contre le vent, on a mis à la
bordure un rideau de Populus pyramidalis, qui font un piteux
effet par-dessus les Palmiers.
Nous visitons l’oasis avec un agent de police arabe, qui nous fait ouvrir toutes les portes. La flore adventive est peu importante. En somme, ce qui nous intéresse le plus, c’est la variété des vieux pots et des crânes de chevaux qui sont fichés sur des pieux à l’entrée de chaque jardin, « pour écarter le mauvais œil », prétend notre guide.
Nous avons de nouveau enfourché nos mulets. Les deux premières journées sont employées à franchir l’espace qui nous sépare de Messaad, près de l’extrémité occidentale du djebel Bou Kaïl, un rameau du Grand Atlas. Nous sommes sur un plateau légèrement ondulé, portant quelques bouquets de Betoum et de Jujubiers. La végétation est la même que dans la région des daya : Alfa, Chih, Remts, Anabasis. Le voisinage des montagnes, amenant des pluies plus fréquentes, se manifeste par les nombreux ruisseaux. Les rochers sont moins nus. Leur surface porte quelques lichens, mais pas encore de Bryophytes ni de Phanérogames. Dans les crevasses, la flore est également plus abondante qu’en plein désert ; il y a, par exemple, de volumineuses touffes de Zollikofferia spinosa.
Ce pays n’est plus à proprement parler le Sahara.
Nous[321]
(122) sommes à la limite entre le Grand Désert et les
steppes des hauts-plateaux de l’Atlas. Au bord des oued, il y a des
buissons d’Arundo Donax et de Laurier-rose (Nerium
Oleander). Le Dattier y trouve des conditions favorables à son
existence. Mais on remarque tout de suite que ces Phoenix
dactylifera, croissant le long des ruisselets, ne sont pas des
exemplaires spontanés, ni même naturalisés, mais simplement des
individus issus de graines accidentelles : ils restent petits,
sans tronc, avec une foule de pousses qui naissent du pied. Ils
vivent, mais ne fleurissent jamais.
Un autre fait montre d’une façon encore plus évidente que nous sommes à la lisière du Sahara : quand on se lève le matin, on constate qu’une infinité de fruits de plantes annuelles se sont accrochés à la couverture : ce sont des Ægilops ; de nombreux Medicago ; l’Emex spinosa[9] ; le Daucus pubescens et d’autres Ombellacées ; des Compositacées indéterminables ; enfin, le Sclerocephalus arabicus, Caryophyllacée dont les capsules indéhiscentes sont entourées de fortes bractées qui portent les crochets.
Dans le Sahara, les fruits accrochants ne seraient d’aucune
utilité : les Mammifères, dans les poils desquels les fruits
sont destinés à s’attacher, sont beaucoup trop rares, et les
plantes ne peuvent pas compter sur leur aide pour effectuer la
dissémination. Nous n’avons vu dans le[322]
(123) désert que deux plantes dont les fruits fussent
pourvus de crochets : Limoniastrum Feei et Neurada
procumbens. Ajoutons-y le Forskahlea tenacissima, une
Urticacée ligneuse ; ses rameaux se désarticulent facilement,
et comme ils sont garnis de poils raides, crochus, ils se fixent
dans les poils des animaux ; les fragments s’enracinent quand
ils tombent par terre.
D’autre part, il n’y a pas dans le désert d’oiseaux frugivores en quantité appréciable, et l’on n’y rencontre pas non plus de plantes à fruits charnus. Il ne reste donc, pour opérer la dissémination, que le vent et — quelque invraisemblable que cela paraisse — la pluie. Outre la Rose de Jéricho (Asteriscus pygmaeus) et la Main de Fatma (Anastatica hierochuntica) (voir p. 215), il y a encore d’autres plantes chez lesquelles les graines ne sont mises en liberté que par la pluie : telles sont les capsules des Fagonia et des Zygophyllum, qui ne s’ouvrent que par l’humidité.
Le vent est incontestablement le principal agent de
dissémination. Signalons quelques types chez lesquels les organes
de transport sont particulièrement développés : l’Ephedra
alata, dont les graines sont entourées de bractées
scarieuses ; — les Aristida dont le fruit est surmonté
d’une longue arête trifide et plumeuse, dépendant de la glumelle
inférieure ; — les Salsola, le Haloxylon
articulatum, le Noaea spinosissima, dont le calice ailé
fait un parachute au fruit ; — le Calligonum comosum,
avec un fruit pourvu de longues émergences rousses, rameuses ;
— les Farsetia et le Henophyton deserti dont les
graines plates sont entourées d’une large aile blanche ; — le
Zilla macroptera qui a des silicules indéhiscentes pourvues
de quatre ailes longitudinales ; — le Cleome[323]
(124) arabica à graines globuleuses, longuement
velues ; — les Erodium et le Monsonia nivea avec
leur longue arête soyeuse ; — les Tamarix et le
Daemia cordata aux graines plumeuses ; — l’Anthyllis
sericea dont la gousse est contenue dans le calice
ballonné ; — citons, enfin, pour terminer cette énumération,
le Marrubium deserti : son calice, au lieu d’avoir les
crochets ou les pointes qui existent chez la plupart des espèces, a
le limbe largement étalé en forme de parachute.
Depuis Messaad jusqu’au-delà d’Aïn-Soltan, nous longeons pendant deux jours le versant méridional du djebel Bou Kaïl, à l’altitude d’environ 1200 m. Dans les oasis, les Abricotiers et les Figuiers ont complètement supplanté les Dattiers. Au lieu d’Orge, on cultive ici un Froment à longues barbes. La brièveté de sa période de végétation fait de l’Orge la céréale qui convient, par excellence, aux pays tels que la Sahara, où la sécheresse vient bientôt mettre un terme à la végétation, et le nord de la Norvège, où l’été est fort court. Mais ici, près des montagnes, on a de l’eau, même en été, et le Froment est cultivé avec succès.
Le pays est tout aussi monotone qu’El Erg ou la Chebka. A gauche
et à droite, des montagnes ; devant nous, derrière nous, la
steppe d’Alfa à perte de vue, glauque et triste (Voir phot. 16). Dans les fonds, du Chih, du Zeita, de gros
buissons de Retama sphaerocarpa, portant une multitude de
fleurs jaunes sur leurs rameaux minces. C’est seulement dans les
crevasses des rochers qu’on aperçoit une plante réellement
verte : le Periploca angustifolia, une Asclépiadacée
ligneuse, formant des buissons irréguliers, d’un vert foncé. Vu
aussi un Olivier qui a été[324]
(125) planté sur la tombe d’un saint marabout. L’arbre est
sacré ; tous les passants accrochent à ses branches soit un
lambeau de leur vêtement, soit une tresse d’alfa.
A la source d’El Bordj, non loin de Messaad, nous récoltons deux plantes qui en elles-mêmes n’offrent aucun intérêt, mais dont la présence indique d’une façon formelle que nous allons sortir du Grand Désert : Adiantum Capillus-Veneris et une Orchidacée fructifiée, probablement un Ophrys. Il n’y a pas, dans tout le Sahara, une seule Fougère, ni une seule Orchidacée. L’absence des Fougères, ainsi que des Ptéridophytes en général, et des Bryophytes, s’explique par le fait que ces plantes ont trop peu de chances de se reproduire. En effet, la fécondation ne peut s’opérer que par l’intermédiaire de la pluie : quel autre agent serait capable d’amener les spermatozoïdes dans le voisinage de l’archégone et de leur fournir la gouttelette liquide nécessaire à la natation ?
Il est probable pourtant qu’à une époque géologique toute
récente, ces végétaux habitaient le territoire occupé maintenant
par le désert. Les vestiges si frappants de l’érosion par les cours
d’eau (oued Rirh, oued Mya, oued Mzab) témoignent de l’humidité de
l’ancien climat. Mais à la suite de nous ne savons quelle
perturbation, le climat s’est transformé, et une aridité croissante
s’est substituée aux pluies de jadis. A mesure que la sécheresse
faisait des progrès, la flore perdit les éléments qui avaient le
plus grand besoin d’humidité, c’est-à-dire les plantes aquatiques,
ainsi que les arbres forestiers et les plantes qui vivaient à leur
ombre : Bryophytes, Ptéridophytes, Aracées, Scitaminées,
Orchidacées, Amentinées, Mélastomacées, Gesnéracées, Acanthacées.
Les lianes, les épiphytes[325]
(126) et les épiphylles furent également détruites.
On voit qu’aucun des groupes qui comptent le plus de représentants dans la flore équatoriale n’a subsisté dans le désert. Or celui-ci touche, d’une part à la région forestière équatoriale, d’autre part à la région méditerranéenne. Ce ne sont certes pas les espèces forestières, adaptées à l’humidité et à l’ombre, qui n’ont pu se contenter du climat ardent et aride du Sahara. Les seules plantes qui furent en état de se maintenir sont celles de la région méditerranéenne, habituées à subir la sécheresse pendant une partie de l’année.
A ce résidu, peu important, de la flore primitive, s’ajoutèrent plus tard des espèces qui immigrèrent des pays limitrophes. Sont-elles venues de la forêt ? Evidemment non. Faisons seulement remarquer que tous les grands arbustes du Sahara ont une origine méditerranéenne : Ephedra alata, Salsola tetragona, Calligonum comosum, Rhus Oxyacantha, Capparis spinosa, Zizyphus Lotus, Tamarix. Parmi les petits arbrisseaux et les plantes herbacées, l’immense majorité des genres sont septentrionaux. Les formes endémiques sont presque toutes voisines de celles qui habitent les bords de la Méditerranée. Le Betoum, le seul arbre du Sahara algérien, est proche parent des Pistacia méditerranéens, et il faut aller bien loin vers le Sud ou vers l’Est, pour rencontrer des Acacia qui viennent du Sud.
En somme, au point de vue de la composition de sa flore, le Sahara est actuellement une dépendance de la région méditerranéenne.
Vers le soir du quatrième jour après
Laghouat, nous nous engageons dans un défilé ouvert dans le
djebel[326]
(127) Bou Kaïl. Aussitôt la flore change. En fait de plantes
désertiques il n’y a plus guère que l’Alfa et le Chih. La
physionomie du paysage est donnée par les hauts buissons tortus de
Juniperus Oxycedrus et par le Genista capitellata,
formant à terre des touffes arrondies qui ont l’air de
porcs-épics.
A mesure que nous nous élevons, nous constatons que le djebel Bou Kaïl n’est pas du tout une chaîne de montagnes, mais simplement un seuil gigantesque, haut de quatre cents mètres, qui fait communiquer le plateau inférieur, sur lequel nous venons de cheminer, avec un plateau supérieur, situé à l’altitude d’environ 1600 m. Ce haut-plateau a une largeur de soixante-dix kilomètres. Vers le Nord, du côté de Bou-Saada, il est limité par une marche, plus haute encore que celle que nous gravissons, et on tombe brusquement dans la grande plaine du Hodna, qui est à l’altitude de 450 m. et possède une flore saharienne typique.
Quant au haut-plateau lui-même, quoiqu’il touche presque de
toutes parts au désert, sa flore est nettement différente de celle
du Sahara. Les deux espèces qui dominent sont l’Alfa (Stipa
tenacissima) et le Chih (Artemisia Herba-alba). La
première, mêlée de quelques Lygeum Spartum, occupe toutes
les parties sèches de la steppe. « ..... l’alfa est pour le
voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse ; et,
malheureusement, quand il s’empare de la plaine, c’est alors pour
des lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe
poussant au hasard sur un terrain tout bosselé, avec l’aspect et la
couleur d’un petit jonc, s’agitant, ondoyant comme une chevelure au
moindre souffle, si bien qu’il y a presque toujours du vent dans
l’Alfa. De loin, on dirait une[327]
(128) immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se
flétrit sans se dorer. De près, c’est un dédale, ce sont des
méandres sans fin où l’on va en zig-zag, et où l’on bute à chaque
pas. Ajoute à cette fatigue de marcher en trébuchant, la fatigue
aussi grande d’avoir un jour entier devant les yeux ce steppe
décourageant, vert comme un marais, et qu’on est obligé de jalonner
de gros tas de pierres pour indiquer les routes » (Fromentin,
1896, p. 52). Dans les petites
dépressions, la végétation est composée de Chih, auquel se joignent
des touffes sombres d’Artemisia campestris. D’innombrables
troupeaux de chèvres et de moutons paissent dans l’Alfa. Les
Nomades qui les gardent ont établi leurs douar (agglomérations de
tentes) dans le voisinage des points d’eau. Près des campements,
l’Alfa et même le Chih ont été éliminés, et l’on ne voit que le
Harmel et le Thapsia garganica, une haute Ombellacée refusée
par les herbivores.
Après deux longs jours de marche sur le
plateau, monotone et ennuyeux, nous sommes à Aïn-Smara. Malgré son
nom de « fontaine », c’est à proprement parler une fosse
à purin : dans une dépression du sol on a creusé un trou où se
collectent les eaux de ruissellement, après qu’elles ont lavé les
déjections des troupeaux de la steppe. De tous les points de
l’horizon, des femmes accompagnées de bourriquets, viennent
s’approvisionner à la fosse ; religieusement elles remplissent
leurs outres de cette eau bourbeuse. En attendant le moment de
repartir vers le douar, chacun avec ses deux peaux de bouc, les
ânes prennent un bain dans la fontaine et jettent le trouble parmi
les légions de têtards qui s’y ébattent. Nous carressons du regard
nos propres outres, qui sont[328]
(129) encore suffisamment rebondies pour nous mener à
Bou-Saada.
L’odeur de cette fontaine est insupportable. Faisons une petite promenade dans la steppe. Un jeune Arabe nous assure d’ailleurs qu’il connaît des Terfez ici. Effectivement, il les découvre. Il tapote du doigt aux endroits où la terre est un peu soulevée et craquelée en étoile ; si la percussion donne un bruit sonore, il creuse un peu, et presque chaque fois, à quelques centimètres sous la surface, on aperçoit une petite masse bosselée, grisâtre, qui est l’Ascomycète cherché. Les Terfez (Terfezia et Tirmania) ont une légère odeur de Truffe, et ils sont employés dans le Sahara aux mêmes usages que cette dernière.
A présent nous descendons sur le versant qui limite le haut-plateau vers le Nord. La pente est très rapide : en quelques heures nous passons de l’altitude de 1600 m. à celle de 600 m. Les vents humides qui soufflent de la Méditerranée viennent se heurter à la muraille presque verticale. Ils se refroidissent à mesure qu’ils s’élèvent, et il arrive un moment où leurs vapeurs se condensent sous forme de pluie et de rosée.
Spectacle depuis longtemps espéré, il y a des Mousses sur le
sol, et les feuilles sont couvertes de rosée ! La végétation
est essentiellement méditerranéenne. Voici les espèces les plus
répandues et les plus caractéristiques : Pinus
halepensis, Quercus Ballota, des Cistus et des
Labiacées ligneuses (Rosmarinus, Lavandula), Olea
europaea qui a été brouté à tel point qu’il devient dur comme
un rocher, Pistacia Lentiscus, Juniperus Oxycedrus et
J. communis, Catananche caespitosa, Centaurea
Parlatorei, Rhamnus lycioides, Ephedra graeca,
Retama sphaerocarpa,[329]
(130) Genista capitellata, Anthyllis sericea,
Stipa tenacissima.
Plus bas, nous rencontrons une zone intermédiaire d’où les Mousses, les arbres (Pins et Chênes), les broussailles (Cistes, Labiacées, Olivier, Lentisque, Genévrier et Rhamnus lycioides) et les Compositacées ont disparu pour ne laisser que l’Oxycèdre, les Papilionacées et l’Alfa.
Descendons encore de quelques centaines de mètres : ces dernières plantes s’effacent à leur tour devant la flore saharienne typique.
Près de Bou-Saada, la lutte contre les herbivores est de nouveau en jeu, et la flore ne se compose plus guère que de Thymelaea microphylla.
Nous venons de traverser un îlot méditerranéen, serré entre le haut-plateau et le désert. On s’explique sans peine pourquoi cette flore méditerranéenne fait défaut, à la même altitude, sur le versant méridional du plateau, que nous avons gravi il y a trois jours. Les deux versants ont en somme des climats très différents. Le long de celui qui est tourné vers le Nord, les courants atmosphériques doivent grimper et laisser condenser leur humidité. De l’autre côté, au contraire, le vent déjà appauvri en vapeur descend la pente ; il se réchauffe, par conséquent, et il enlève de l’humidité plutôt qu’il n’en dépose. Aussi n’y avons-nous rencontré que les végétaux de la zone intermédiaire d’ici, c’est-à-dire celle où la condensation ne s’opère pas encore.
A partir de Bou-Saada, nous sommes dans la
plaine du Hodna, une dépendance septentrionale du Sahara. Elle est
entourée de toutes parts par des montagnes,[330]
(131) excepté en un point où elle communique avec le Grand
Désert. Le centre de la plaine est occupé par le chott El Hodna,
dans lequel passe la route de Bou-Saada à Msila.
La flore est celle des alluvions et des sables salés, entre Biskra et Tougourt : Salsolacées gorgées d’eau, Plombaginacées, Frankenia thymifolia et autres plantes garnies d’un revêtement salin. Dans le chott, que nous traversons sur une largeur d’une trentaine de kilomètres, la végétation se compose d’abord d’Echinopsilon muricatus et de Tamarix, puis uniquement de Salsola tetragona, auquel s’ajoutent plus tard l’Arthrocnemon macrostachyum et l’Atriplex Halimus.
Nous sommes à Msila. Deux journées de voyage à travers un pays cultivé nous mèneront à Bordj-bou-Arreridj, où nous prendrons le train pour Alger.
Supposons qu’un botaniste me demande
quelques renseignements sur l’utilité d’un voyage dans le Sahara.
Je lui dirais à peu près ceci : Si vous désirez voir un pays
exotique avec une flore variée, n’allez pas au désert ;
dirigez-vous plutôt vers une région équatoriale. — Voulez-vous
étudier la flore désertique ? Vous pouvez vous contenter de
Biskra : la plupart des espèces du Sahara algérien croissent
dans les environs de la ville. — Dans le cas où vous voudriez voir
les divers aspects caractéristiques du paysage saharien,
mettez-vous à la tête d’une caravane ; vous marcherez pendant
des journées entières sans vous baisser une seule fois pour
cueillir une plante, et vous reviendrez finalement avec un butin
presque nul : en tout un mois, vous aurez vu moins d’espèces
végétales que[331]
(132) si vous vous aviez herborisé un quart d’heure aux
environs de Bruxelles. Et dites-vous bien qu’une telle expédition
n’est possible que si vous ne craignez pas les longues marches
exténuantes, les journées atrocement chaudes, les midis
éblouissants, si vous n’avez pas peur de subir la soif, si vous
aimez à coucher à la belle étoile, enfin, si vous ne vous laissez
pas décourager par la nudité du pays.
Pour finir, regrettons qu’il n’y ait pas de jardin botanique dans le Sahara. Pendant les premiers temps, le botaniste est complètement dépaysé au milieu de ces plantes grasses ou de ces plantes sans feuilles, toutes semblables lorsqu’elles sont défleuries. Quant à des expériences physiologiques, il n’y faut pas songer. Pourtant il y aurait pas mal de sujets intéressants à étudier : l’absorption de la vapeur atmosphérique et de la rosée par les sels déliquescents et par les poils ; l’absorption de l’eau du sol par les poils radicaux persistants ; l’occlusion des stomates ; l’élimination des matières minérales qui encombrent l’économie de la plante ; la faculté de supporter la dessiccation, etc. Un tel établissement rendrait aussi de grands services au point de vue pratique, pour l’étude des maladies du Dattier, pour la sélection des races d’Orge, pour l’introduction de plantes fourragères, etc.
Rien ne serait plus facile que de faire cette station botanique à Biskra. La dépense serait faible ; les avantages pour la science et pour l’agriculture saharienne seraient inappréciables. Ce jardin aurait autant d’utilité que ’s Lands Plantentuin de Buitenzorg (Java). Et l’on aurait ainsi un centre d’études botaniques, permettant de comparer la riche végétation équatoriale à la végétation, si intéressante dans sa maigreur, qui croît au Sahara.
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. I. |
1. Deverra chlorantha (voir p. 283), sur des rochers qui ont éclaté par l’action de la chaleur et qui ont été ultérieurement sculptés par le sable. (Voir p. 279.)
2. Anabasis articulata. Sous la plante, rameaux morts tombés par terre. (Voir p. 222.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. II. |
3. Une rue dans l’oasis de Biskra. Maisons en boue. (Voir p. 209.)
4. Plantations dans l’oasis de Biskra : Oliviers et Dattiers. (Voir p. 209.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. III. |
5. Efflorescences salines sur le reg, à Biskra. Au milieu, un petit oued avec Salsolacées. (Voir p. 216.)
6. Limoniastrum Guyonianum (Zeita), presque entièrement ensevelis sous le sable. Devant, Nitraria tridentata. (Voir p. 212.)
7. Halocnemon strobilaceum, dans le chott Melrhir. (Voir p. 224.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. VI. |
8. Mirage dans un sebkha, entre Ayata et Tougourt. (Voir p. 234.)
9. Oasis enfoncées, près d’El Oued. (Voir p. 245.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. V. |
11. Dunes nues dans le Souf. (Voir p. 243.)
12. Dunes nues dans le Souf. (Voir p. 243.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. VI. |
15. La ville et l’oasis de Ouargla. (Voir p. 276.)
16. Stipa tenacissima (Alfa), sur le plateau à la base du djebel Bou Kaïl. (Voir p. 323.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
| Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. | Pl. VII. |
17. Salsola tetragona, dans le désert salé au Sud de Tougourt. (Voir p. 267.)
18. Désert pierreux (hamâda) près de Settafa. Au milieu, un gara. (Voir p. 308.)
19. Pistacia atlantica (Betoum) dans le daya de Tilremt. Devant, Zizyphus Lotus (Jujubier). (Voir p. 311 et 313.)
| J. M., phot. | Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. |
1876. Goblet d’Alviella. — Sahara et Laponie, 2e édition. Paris, 1876.
1886. L. Errera. — L’Efficacité des Structures défensives des Plantes. Bull. Soc. roy. bot. Belg. T. XXV, p. 80.
1887. G. Volkens. — Die Flora der Ægyptisch-Arabische Wüste. Berlin, 1887.
1893. H. Schirmer. — Le Sahara. Paris, 1893.
1895. Hughes Le Roux. — Au Sahara. Paris, Flammarion.
1896. E. Fromentin. — Un Été dans le Sahara. 11e édition. Paris, 1896.
1898. J. A. Battandier et L. Trabut. — L’Algérie. Paris, 1898.
— A. F. W. Schimper. — Pflanzen-Geographie auf physiologischer Grundlage. Iena, 1898.
Avant-propos, 202.
1. Les déserts salés et les oasis de l’oued Rirh, 204.
Organisation de la caravane, 204. — L’oasis de Biskra arrosée par l’oued, 205. — Culture du Dattier, 207. — Fécondation du Figuier, 209. — Construction des maisons, 209. — La plaine salée, 210. — Monotonie de la flore, 211. — Accumulation de sable entre les rameaux, 212. — Sécrétion de sels déliquescents, 212. — Salsolacées charnues, 214. — Plantes hygroscopiques : Rose de Jéricho et Main de Fatma, 214. — Plantes éphémères, 217. — Le Guetaf comme fourrage, 217. — Flore du désert sableux, 218. — Le caravansérail de Chegga, 220. — Élimination des sels encombrants, 222. — Mirages sur le chott Melrhir, 223. — La structure du Sahara, 225. — L’oasis d’Ourhir, avec puits artésiens, 227. — Un jardin à fleurs, 229. — Un village de l’oued Rirh, 230. — Le désert gypseux, 230. — L’oasis d’Ayata, 232. — Mirages dans les sebkha, 233.
2. Les sables d’El Erg oriental, 235.
A. Dans les dunes du Souf, 235.
Topographie et aspect du désert sableux, 235. — Graminacées à racines horizontales et à poils radicaux persistants, 237. — Arbustes sans feuilles, 239. — Fertilité relative des sables, 247. — Liste de plantes récoltées en quatre jours, 242. — Les grandes dunes nues, 243. — Les oasis enfoncées du Souf, 245. — Aspect des villes, 247. — Flore adventice des oasis, 249.
[334]
(135)B. En remontant l’oued Mya, 250.
Difficulté du voyage, 250. — Lutte pour l’existence entre végétaux, 251. — La « mer » de Temacin, 252. — Salsolacées et plantes sans feuilles, 253. — Emploi des journées, 254. — Aspect général du pays, 256. — Liste de plantes récoltées en une demi journée, 258. — Misère de la végétation, 259. — Moyens de protection des plantes contre la sécheresse, 261. — Nécessité de la transpiration, 263. — Pollination des fleurs, 264. — Deux journées de simoun, 265. — Observations météorologiques, 271. — Action du simoun sur la végétation, 274. — L’oasis et la ville de Ouargla, 275.
3. Le désert pierreux, 277.
Comparaison du désert alluvial et du désert éolien, avec le désert déflatoire, 277. — Flore du hamâda, 280. — Aspect général du hamâda, 285. — L’eau de l’économie animale, 286. — Le régime des pluies dans le Sahara, 289. — La circulation vitale de l’eau, 290. — Insectes phytophages, 291. — Défense des plantes contre les Vertébrés, 292. Moyens anatomiques, 294. Moyens chimiques, 295. Moyens biologiques, 297. Protection indirecte, 299. — Les Beni-Mzab, 301. — Les oasis de l’oued Mzab, arrosées par des puits non jaillissants, 302. — Sélection opérée par les herbivores dans la flore de l’oued, 305. — Orientation des feuilles du Caprier, 307. — La Pépinière de la garnison, à Ghardaïa, 307. — La végétation de la Chebka, 308. — L’oasis de Berrîan, 310. — Le premier arbre ; un Betoum, 311. — Les premiers lichens, 312. — Les daya, 312. — Sécheresse des daya et extinction des Betoum, 313. — Liste de plantes récoltées dans le désert, 315. — Végétaux non mangeables, 315. — Une pluie qui n’atteint pas le sol, 316. — La végétation près de Laghouat, 317.
4. Les steppes de l’Atlas et la plaine du Hodna, 318.
Plantes de rochers, 319. — L’oasis de Laghouat, 319. — Le plateau entre Laghouat et Messaad, 320. — Moyens de dissémination des plantes sahariennes, 321. — La steppe d’Alfa, 323. — Origine méditerranéene de la flore du Sahara, 324. — Les hauts-plateaux de l’Atlas ; Alfa et Chih, 326. — Les Terfes à Aïn-Smara, 327. — Flore méditerranéenne sur le versant N. du haut-plateau, 328. — La plaine du Hodna, 329.
Conclusions, 330.
Gand, impr. C. Annoot-Braeckman, Ad. Hoste, succr.
[1]Le Sahara a une surface égale à 6,200,000 kilomètres carrés. La partie que l’on pourrait immerger n’a que 8,000 kilomètres carrés.
[2]Nous devons la détermination de nos Champignons sahariens à l’obligeance de M. N. Patouillard.
[4]Cette façon de procéder n’est pas à l’abri de certaines critiques. Disons toutefois qu’à Biskra, avant de nous mettre en voyage, nous avions trouvé une concordance très suffisante entre les lectures des thermomètres fixes (sec et mouillé) et celles du thermomètre-fronde (sec et mouillé.)
[5]M. J. Walther désigne sous le nom de « déflation » l’ensemble des phénomènes d’érosion que produit le vent chargé de sable. (Voir, en particulier, Vergleichende Wüstenstudien in Transkaspien und Buchara, dans Verh. Ges. f. Erdk. zu Berlin. Bd. XXV, no 1, 1898.)
[6]Pendant les années de sécheresse, quand l’orge ne mûrit pas, les Arabes vont récolter dans le désert les graines de Drîn (auxquelles ils donnent le nom de loul). En toute saison on en trouve des provisions importantes dans les nids d’une Fourmi, le Messor arenarius.
[7]M. Volkens décrit le C. spinosa var. aegyptia comme ayant des feuilles distiques (1887, p. 87) ; mais il ne cite pas cette plante parmi celles dont les feuilles sont verticales (p. 42). Par contre, la plante d’Égypte semble avoir une couche cireuse plus épaisse que celle du Sahara algérien (p. 43). M. Volkens a aussi observé qu’en été la couche cireuse recouvre les stomates (p. 42).
[8]M. Schimper (1898, p. 193) distingue, dans la flore des rochers, les lithophytes qui sont à la surface des pierres, des chasmophytes qui poussent dans les crevasses.
[9]L’Emex spinosa est une curieuse Polygonacée portant des fleurs de trois sortes : des mâles et des femelles, qui sont aériennes et chasmogames, et disposées en grappes axillaires, les mâles en haut, les femelles en bas ; des fleurs hermaphrodites, souterraines, cleistogames.