Title: Ames d'Occident
Author: Anatole Le Braz
Release date: April 4, 2026 [eBook #78355]
Language: French
Original publication: Paris: Calmann-Lévy, 1911
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78355
Credits: laurent Vogel and www.ebooksgratuits.com (This book was produced from images made available by the Internet Archive.)

ANATOLE LE BRAZ
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
| AU PAYS DES PARDONS | 1 vol. |
| LA CHANSON DE LA BRETAGNE | 1 — |
| PAQUES D’ISLANDE | 1 — |
| LE GARDIEN DU FEU | 1 — |
| LE SANG DE LA SIRÈNE | 1 — |
| LA TERRE DU PASSÉ | 1 — |
| LE THÉATRE CELTIQUE | 1 — |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
E. GREVIN. — IMP. DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage
CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.
Ma chère « Tante Cine »,
C’est sous le nom par lequel vous invoquent vos seuls intimes que, dans un sentiment de piété fraternelle, je vous dédie ces pages. Elles ne racontent, pour la plupart, que des amours et des rêves, éclos en d’humbles âmes, aux marges de l’Occident. Mais, aimer, rêver, n’est-ce pas toute l’histoire, peut-être aussi tout le destin de cette Hespérie celtique, penchée comme au balcon du vieux monde, et que pénètrent d’une flamme si subtile, que parent d’une magie si enivrante les suprêmes adieux du soleil ?
A. L. B.
A François Lestic.
Ceux de mes compatriotes qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il était de ces types qu’on n’oublie pas.
Quand on le voyait paraître dans les bourgs du Trégor, — avec son éternel chapeau haut de forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait une guirlande de fausses fleurs, avec son antique habit à queue dont les longues basques traînantes faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la boue des rues, — vite, les enfants accouraient de tous les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des appels bruyants, des cris à fendre les oreilles :
— Ervoanic ! Ervoanic !
Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une condescendance hautaine de souverain en tournée, ne s’offusquant même point si elles dépassaient parfois les bornes des familiarités permises.
Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du village, croisait l’un sur l’autre les revers de son habit à basques, promenait autour de lui un regard digne, et envoyait de la main les saluts protecteurs à toute la séquelle des polissons.
Il était réputé pour un être simple, ou, comme on dit là-bas, pour un « innocent ». On s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de vénération superstitieuse qui s’attache, en Basse-Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.
A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait pas.
Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la route, ni quêter aux portes un morceau de pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles. Non, Ervoanic Prigent, roi des royaumes illimités du rêve, ne sollicitait la charité de personne : il se contentait, selon sa propre expression, de « vivre sur le commun ».
Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le problème de l’existence avec toute l’ingéniosité d’un homme d’esprit.
Sa méthode était la suivante.
Il avait son jour pour se rendre à chaque maison de quelque importance, le jour où il était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait par une série d’expériences soigneusement contrôlées les menus habituels de toutes les grosses fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait, par exemple, à Coat-Garan que le mercredi soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, au Gollod que le samedi matin, qu’il y savait consacré aux bonnes crêpes chaudes.
Vous pouvez croire qu’il se présentait au moment voulu. Jamais ni trop tôt ni trop tard. Pas une fois la mémoire de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d’une carrière qui fut pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il disait, « goûter à la cuisine du bon Dieu ».
Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept années terrestres, commis qu’un péché, un péché de gourmandise, cela va de soi.
L’histoire en est demeurée célèbre dans tous les lieux jadis hantés de sa douce et charmante folie.
Et voici comme on raconte, en Trégor, « le péché d’Ervoanic Prigent ».
A l’approche des Gras, une odeur de porc frais tué s’épand à travers l’Armorique. De toutes les aires, même des métairies les plus humbles, montent des fumées d’holocaustes, exhalées par les âtres en plein air où, dans des chaudrons monumentaux, trotte l’eau bouillante pour ce que l’on appelle irrévérencieusement « la lessive des cochons ».
L’air est embaumé d’un parfum de côtelettes qui rissolent.
Au bord des ruisselets grossis par les pluies de février, les servantes lavent les boyaux qui se tortillent dans le courant, avec des convulsions d’anguilles captives. Au-dessus des flambées d’ajonc, dans les cuisines dont les meubles cirés rougeoient d’une lueur de fournaise, les ménagères font cuire le sang caillé.
Vive le boudin de Bretagne ! Les joues se gonflent comme la panse d’une cornemuse rien qu’à prononcer son nom celtique : Ar gwadi-gennou…
Mais qu’est-ce que le jeune boudin, né d’hier, auprès de la vénérable andouille, pieusement entretenue depuis des années, vieille déjà de plusieurs hivers, et qui rêve, toute ridée, dans un coin du foyer patriarcal, pendue à mi-hauteur de la cheminée, comme la statue d’un lare antique.
Ah ! l’andouille !
Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait cinq livres, oui, cinq belles et bonnes livres, et peut-être quelques onces de plus. Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la paroisse s’étaient entendues (chose exceptionnelle, paraît-il) pour l’offrir à Dom Karantec, en commémoration d’un jubilé.
Lorsque le bon recteur s’attardait dans la cuisine, — ce qui lui arrivait principalement le soir, après quelque visite laborieuse à ses ouailles des quartiers lointains, — tout en tournant ses pouces et en étirant ses jambes lasses devant les cendres, il disait d’une voix timide, le regard levé vers la précieuse offrande :
— Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de la manger, Coupaïa ?
Et Coupaïa, la gouvernante, répondait, scandalisée :
— Une andouille pareille ! Pouvez-vous blasphémer de la sorte ? Attendez du moins les Gras, Seigneur Jésus !
Mais les Gras se succédaient… et se ressemblaient. Et l’andouille commémorative demeurait toujours accrochée à la même place, dans son palais de suie craquelée, où elle se balançait doucement, toutes les fois que des courants d’air s’engouffraient dans la pièce avec les mendiants de passage.
De ces hôtes, infirmes d’esprit ou de corps, qui venaient, plus souvent que ne l’eût souhaité Coupaïa, loqueter à l’huis du presbytère, le plus régulier, le plus assidu, comme bien on pense, était Ervoanic Prigent.
Il apparaissait quelquefois le dimanche, s’il avait ouï dire, dans la semaine, qu’il dût y avoir à la cure des « messieurs prêtres » étrangers. Mais, tous les vendredis sans exception, il était ponctuel comme la Justice.
C’était un de ses axiomes, ou mieux un des articles de son credo, que les gouvernantes des presbytères ont reçu de la Providence, par décret nominatif, le don de faire digérer sans douleur les jours maigres à de robustes estomacs de chrétiens. Et donc, le vendredi matin à la pique de l’aube, il quittait Tréguier où il avait eu la précaution de s’en venir coucher la veille, franchissait la rivière sur le Pont Canada, s’arrêtait à la chapelle de Tromeur, le temps de faire ses dévotions à Notre-Dame et de prendre haleine avant de s’engager dans la montée de Kerguézec, fort raide à cette époque-là, parce que l’on n’avait pas encore détourné la côte, puis, musant et flânant, semant les bonjours de droite et de gauche aux petites chaumines proprettes, enguirlandées de vigne vierge ou de passiflores, qui jalonnaient les paliers de la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas tranquille d’un homme qui sait sa nourriture gagnée d’avance, est certain qu’elle sera ce que son goût du moment la désire, et, dès lors, s’achemine vers elle sans hâte, s’oublie même volontiers à humer l’air vif, — histoire de s’aiguiser l’appétit.
Le presbytère est situé derrière l’église, avec laquelle il communique par le cimetière. Fidèle au culte des défunts, parmi lesquels il comptait nombre d’anciens bienfaiteurs, Ervoanic commençait par aller tremper ses doigts dans le bénitier de l’ossuaire et prenait ensuite à travers les tombes, en marmottant des De profundis où il mettait toute l’ardeur candide de sa foi, mais dont il estropiait avec un acharnement impitoyable les versets latins.
Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant de la sacristie, se dépêchait, en ce cas, d’avaler le psaume.
— … Scant’npac… amen… Dieu vous garde en joie, monsieur le recteur !
— Eh ! c’est donc toi, Ervoanic ? Bonjour, mon brave !
Le cher vieux prêtre passait fraternellement son bras sous celui du mendiant. Et, pour le taquiner un brin :
— Chez qui es-tu invité aujourd’hui, que te voilà dans nos parages ?
— Mais chez vous donc, monsieur le recteur ! N’avez-vous pas vu dans votre bréviaire que c’est vendredi ?
Dom Karantec lui donnait une amicale bourrade.
— Vieux farceur ! Si tu connaissais seulement ton De profundis aussi bien que ton calendrier…
— Que voulez-vous ? Les autres ont l’esprit dans la tête : moi, on me l’a logé dans le ventre. Et, comme on vous a fait, il faut rester.
— Ha ! ha ! ha ! Crois-tu qu’il soit l’heure de déjeuner, Ervoanic ?
— Voyez le calvaire des morts, monsieur le recteur, prononçait l’innocent, en montrant du doigt la haute croix de granit debout au centre du cimetière. Son ombre courte annonce qu’il est près de midi.
— Sais-tu, Ervoanic, que tu n’es peut-être pas aussi simple qu’on le prétend ?
— Il se pourrait, monsieur le recteur.
Tous deux entraient de compagnie au presbytère, et Dom Karantec, poussant la porte de la cuisine, criait à Coupaïa :
— Je vous amène votre amoureux, Sa Majesté Ervoanic Prigent, premier du nom, qui vient vous demander en mariage.
Il n’y avait guère de vendredi dans l’année que la peu endurante Coupaïa n’entendît ce refrain, si bien qu’elle avait pris le parti de ne s’en plus fâcher, mais d’en plaisanter, au contraire, comme se prêtant au jeu.
— Hé ! faisait-elle, on ne sait pas… La volonté de Dieu est grande.
Ervoanic, lui, riait discrètement, d’un rire tout intérieur, gagnait la table de chêne massif aboutée à la fenêtre, et là, replié sur lui-même, attendait avec une patience dévote, les mains jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante eût fini de tremper, selon les rites, une exquise soupe au congre, fleurant un parfum de cannelle, d’herbes fines et de beurre fondu, dont elle ne manquait jamais de lui tenir en réserve une pleine écuellée.
Car, il n’y avait pas, à dire, il avait trouvé grâce devant le cœur de la rébarbative Coupaïa, ce diable d’homme !
Elle l’avait pris en amitié sincère, et devinez pourquoi. Pour le regard énamouré dont elle l’avait souvent surpris à contempler l’andouille, dès le seuil. Oui, c’est par là que leurs atomes sympathiques s’étaient accrochés : leurs âmes avaient communié dans le culte de la reine des andouilles. Tous les vendredis, ils causaient d’elle ensemble, longuement, d’un accent pénétré.
— N’est-ce pas qu’elle devient belle, Ervoanic ?
— Et comme elle doit être bonne ! Toutes les vertus, Coupaïa.
La gouvernante avait le nez bossué de verrues qui faisaient penser à des taupinières et les joues creusées de larges sillons, comme les champs après les labours d’octobre. Il y avait cependant des pauvres qui, dans l’espoir de l’amadouer, ne craignaient pas de pousser la flagornerie jusqu’à la comparer à la Vierge de Tout-Remède et de Toute-Consolation, telle qu’on la peut voir, en sa lourde robe à franges, sous le porche de la cathédrale de Guingamp. Ceux-là, Coupaïa les mettait incontinent à la porte, avec un « fichez-moi la paix, sacripants ! » et des tranches de pain sec, coupées de la veille. Plus discret et plus avisé, Ervoanic l’avait attendrie en lui vantant l’andouille du jubilé, l’andouille des andouilles.
— Car, je vous le dis, Coupaïa, moi qui les ai toutes mesurées de l’œil : il n’y en a pas une autre comme elle dans le canton.
Oh ! oui, il avait ses finesses, cet Ervoanic, quoiqu’il fût né, comme on disait, en fin de semaine, quand il ne restait plus que de la bêtise à distribuer.
Il excellait à murmurer sur un ton de patenôtre :
— Tenez, Coupaïa, je veux bien mourir, pourvu qu’il me soit donné de la voir cuite.
A quoi la vieille rétorquait, tremblante d’émotion :
— Parlez franchement. Trouvez-vous qu’elle gagne ?
— Si elle gagne, Coupaïa ! Dites que jamais andouille n’eut cet air de prospérité ! C’en est merveille. Voyez comme le culot monte. Encore un an, elle sera noire comme ma pipe.
Et il exhibait un brûle-gueule, couleur de tourbe, dont, avec la permission de la gouvernante, il insérait le court tuyau de terre jaune entre ses dents ébréchées. Car elle l’autorisait à « pétuner » dans sa cuisine, ma parole ! et même, en d’extraordinaires minutes d’abandon, daignait lui choisir de ses propres mains un tison dans l’âtre.
— Par exemple, ne crachez pas, Ervoanic.
Fi donc ! Il savait chez qui il était, peut-être !… Et, faisant claquer ses lèvres avec bruit, il lançait de longues bouffées bleues qui montaient vers l’andouille, comme un encens.
Or, les temps étaient révolus ; les destins allaient s’accomplir.
Tant de fumées propices et d’ardentes convoitises avaient frôlé la peau de l’andouille qu’elle en était noire, à n’en pas douter, — plus noire que la pipe d’Ervoanic Prigent, plus noire même que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec.
En quelle année cela se passait-il au juste ? L’histoire ne le dit point.
Le certain, c’est que l’hiver remontait vers le septentrion, de son allure cassée de vieillard cacochyme, le dos en voûte sous un énorme parapluie aux baleines pleurantes, ainsi que se le représentent volontiers les Bretons. C’est à peine si l’on percevait encore, dans le lointain, les éclats voilés de sa grosse toux et de ses vastes éternuements. Et, le « vieux » parti, la jeunesse de la terre se risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers, aux humides nuances gris-bleu, où riait la vie renaissante après l’engourdissement d’un profond sommeil.
On assistait, de toutes parts, à la résurrection de la Belle au bois dormant.
La « Chanson des Gras » courait les sentiers de la campagne et les raidillons des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d’adolescents :
Elle fut cause qu’Ervoanic Prigent se réveilla tout radieux, ce matin-là, sur la couchette de paille qu’il s’était dressée, le soir d’avant, dans l’étable à veaux de maître Bernard Le Gonidec, l’opulent boucher de Pleumeur.
Il avait eu, sur la fin de son somme, un songe magnifique.
Une noble dame, aux formes un peu grasses, était venue vers lui, parée comme une madone, dans une auréole de lumière bleue, toute semblable à la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala ; et, le touchant au front, elle lui avait dit d’une voix câline :
— Ervoanic, ce n’est pas en vain que tu m’auras si longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes, tes longs regards éloquents m’ont pris le cœur. Apprends que j’ai résolu de t’appartenir, de t’appartenir à toi seul.
Alors, lui, effaré :
— Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter d’être ainsi distingué par vous ?
— Je suis l’Andouille, Ervoanic, l’Andouille qui t’est chère entre toutes, l’Andouille à qui tu vouas, dès le premier jour, une adoration si humble et si fervente, la superbe, l’incomparable Andouille du presbytère de Trédarzec !
A ces mots, transporté de ravissement et de reconnaissance, le pauvre homme avait tendu les bras vers la miraculeuse apparition ; mais déjà elle s’était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d’autre témoignage de sa venue qu’un âcre parfum d’épices qu’Ervoanic savourait encore, lorsqu’au chant des annonciateurs de Malargez il avait rouvert les yeux.
— C’est égal, se dit-il, il y a dans ce rêve un « avertissement ». J’hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de ripaille où toutes les cuisines de Bretagne se transforment à l’envi en des paradis de succulences. L’embarras du choix me laissait perplexe… Les songes viennent d’en haut : désormais, je suis fixé.
Et, dans la grâce adolescente du matin, qui semblait danser au soleil, toute ruisselante encore des perles de la rosée nocturne, il s’achemina vers Trédarzec…
— Salut à vous. Coupaïa !
— A vous de même, Ervoanic.
Coupaïa est très affairée.
Et ce n’est pas sans motif. Monsieur l’archiprêtre de Tréguier, successeur de saint Yves et de saint Tudual, officie au maître-autel de Trédarzec et déjeune ensuite au presbytère. Alors, c’est grand branle-bas, vous pensez !
Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de leur cadre de bois peint en vert où, la veille de l’avant-veille, elles se contentaient de briller d’un éclat stérile.
Elles tiennent manifestement à montrer en cette circonstance qu’elles ne sont pas de simples ustensiles de parade. Rangées en bataille sur la pierre de l’âtre, spacieuse et massive comme une table de dolmen, elles se comportent le plus bravement du monde, même les plus novices, celles qui voient le feu pour la première fois. En pourrait-il être autrement, je vous le demande, sous les ordres d’un généralissime culinaire de l’envergure de Coupaïa !
Elle s’empresse de l’une à l’autre, active celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.
Derrière les casseroles, les dominant de sa taille, les écrasant de sa panse, une marmite se dresse, semblable à une tour, mais à une tour où gronderait un océan. Un couvercle la coiffe, que la gouvernante soulève à tout moment, comme pour se repaître du spectacle sublime de la tempête déchaînée à l’intérieur.
Ervoanic s’est arrêté dès les premiers pas, les pieds rivés au parquet. Sa bouche béante dessine un O majuscule ; ses prunelles écarquillées ont l’air de vouloir rivaliser avec la bouche. Il est sidéré.
C’est qu’il vient de constater que l’andouille de l’offrande n’est plus à sa place.
Une exclamation soudaine de Coupaïa l’arrache à sa stupeur :
— Vierge Marie ! J’en perdrai la tête. Voilà que j’ai oublié le persil !
Onctueusement, Ervoanic, revenu à lui, propose :
— Désirez-vous que j’aille en prendre, Coupaïa ?
— Vous ? Allons donc ! Vous ne sauriez seulement pas la manière de le choisir. Vous croyez que c’est aussi aisé que ça, peut-être ! Vous m’en feriez du propre ! Non, tenez, je ne vous demande qu’une chose. Veillez, jusqu’à ce que je sois de retour, sur la marmite que voici. Tâchez que l’eau continue de trotter en douceur. Pour cela, vous n’aurez qu’à soulever un peu le couvercle. D’ailleurs, je serai là dans une minute.
— Et les casseroles, Coupaïa ?
— N’en ayez souci. Mais la marmite… Attention à la marmite !
Et, d’une voix grave, mystérieusement assourdie :
— Songez que c’est l’andouille qui achève de cuire là-dedans, Ervoanic !
— L’andouille ! la belle and…!
— Elle-même, en vérité.
Le coup frappa Ervoanic en pleine poitrine. Il demeura, un instant, suffoqué. Puis, avec une longue expiration, moitié de désir, moitié de regret :
— Alors, elle va être mangée ?…
— Dame ! On n’a pas tous les jours à sa table monsieur l’archiprêtre… Suffit ! Je compte sur vous, au moins ?
— Oh ! vous pouvez me la confier, allez !
Ervoanic est rouge, rouge jusqu’au bout de ses oreilles velues dont le poil se hérisse. Tandis que la gouvernante trottine à pas menus dans les allées du jardin, vers la plate-bande réservée au persil, derrière le carré d’asperges, il s’agenouille sur le rebord de l’âtre, devant la tour grondante où, comme dans les contes, est renfermée la princesse, objet de ses vœux.
Il se sent triste, affreusement triste.
— Une si belle andouille ! Et si bonne ! Toutes les vertus ! Dire que, dans une heure, elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui plongera le couteau dans les entrailles, et qu’elle sera découpée en tranches pour être servie à monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir goûté monsieur l’archiprêtre en redemandera… Oh ! sûrement qu’il en redemandera, et non pas une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus !
Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes. A ses lèvres montent des phrases d’oraison funèbre. Pour un peu, il entonnerait le De profundis — le De profundis de l’andouille.
Elle n’a pourtant pas envie de mourir, celle dont il déplore ainsi la disparition prochaine.
Elle vit, au contraire, d’une vie qu’il ne lui avait pas encore connue. Sous le couvercle, qu’il a entrebâillé, il l’aperçoit qui fait de petits mouvements joyeux, qui se tourne et se retourne, qui danse, se trémousse et frétille d’aise, comme si elle n’avait jamais été si bien. Au bruit des mets qui mijotent à côté d’elle, dans les casseroles vassales, la voilà qui se met à chanter, elle aussi, à chanter des choses câlines, — les mêmes exactement qu’Ervoanic entendit, ce tantôt, dans la grange du boucher Le Gonidec, à travers les voiles du rêve.
La tentation est trop forte. Le malheureux n’y peut plus tenir.
D’une main, il a saisi le couvercle ; de l’autre, il plonge dans la marmite la fourchette dont Coupaïa se servait tout à l’heure pour stimuler ses multiples fricots, et houp !…
— Non ! Vous ne serez pas à monsieur l’archiprêtre. Vous serez à moi, à moi seul !
Les longues basques du fameux habit royal ne s’étaient encore jamais prêtées à pareil usage. L’andouille s’est engloutie dans la catacombe d’une de leurs poches qui en fume d’épouvante.
A sa place, dans l’eau qui persiste à bouillir, comme si de rien n’était, quelque chose nage qui lui ressemble comme un frère.
Et c’est un tison de forme analogue, noir aussi, parce que calciné, qu’Ervoanic a tout simplement cueilli sous une casserole et qu’il a plongé dans la marmite pour retarder, ne fût-ce que de quelques secondes, la découverte de son larcin.
— Tout a-t-il marché comme il faut, Ervoanic ?
— Oh ! oui bien, Coupaïa !
C’est, en effet, Coupaïa qui rentre du potager, un fin bouquet de persil à la main.
— Dieu vous bénisse donc ! Et allez prendre l’air. En ce moment-ci votre présence me gênerait. Vous me donneriez des distractions… Mais revenez sur les deux heures, après que ces messieurs auront pris le café. Foi de gouvernante, vous goûterez de l’andouille, Ervoanic !
Elle ne sait pas si bien dire, la sainte femme !
Lui se retire à reculons, comme comblé d’une promesse si alléchante, et bredouillant des kyrielles de remerciements.
Force lui est cependant de montrer le dos, quand il est pour franchir la porte.
Et Coupaïa de crier :
— Prenez garde, Ervoanic !… N’avez-vous pas fourré votre pipe dans votre poche, sans l’éteindre ? Je crois que vous avez le feu à votre basque gauche !…
Cela suffit pour le lui mettre aux talons, paraît-il, car, en un clin d’œil, il a déguerpi, comme s’il avait eu les ailes de Mercure à ses pieds sordides de vieux vagabond.
Il n’y avait pas dix minutes qu’il s’était éclipsé quand le cordon bleu du presbytère, estimant que l’andouille devait être à point, jugea l’instant venu de la sortir et de l’étendre religieusement sur le lit de persil vert qu’elle lui avait préparé.
Mais, lorsqu’elle voulut la piquer, impossible !
Quatre, cinq essais successifs demeurèrent également infructueux. L’andouille du jubilé avait, en vérité, le diable au corps et semblait avoir pris à tâche de faire damner l’angélique Coupaïa.
— Malédiction ! tonna, de guerre lasse, la vieille bonne, qui sacrait pour la première fois de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous !
Et, envoyant promener à l’autre bout de la cuisine la fourchette impuissante, elle empoigna les pinces.
Pour le coup l’andouille récalcitrante dut s’avouer vaincue. Elle sortit enfin !
Coupaïa la vit et faillit choir à terre.
Horreur ! Elle était en bois…
— Le misérable ! Il l’a enlevée ! Il l’a enlevée !
Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever par elle.
L’infortunée se désolait, gémissait :
— Que dirait Dom Karantec, que penserait monsieur l’archiprêtre ?
Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations des casseroles abandonnées ; elle courait de maison en maison, ameutant les commères du bourg :
— Ervoanic ? Vous n’avez pas vu Ervoanic ?
En deux mots, elle contait l’histoire. Et les commères de s’exclamer, avec des mines de fin du monde :
— Jesus ! Maria ! Credo ! Miséricorde ! Ervoanic Prigent ! Est-il possible ?… Un si doux homme ! L’enfant du bon Dieu ! Un innocent !
Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme ravisseur. On fouilla les coins et les recoins, les crèches et les greniers, les cours et les impasses. On le traqua partout, sauf là où il était, c’est-à-dire à l’église.
Mon Dieu, oui ! A l’église, où officiait précisément monsieur l’archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, illuminée, dans le dos, d’un resplendissant soleil d’or.
Entré par la porte du bas-côté, le gueux s’était glissé le long de la muraille jusques au confessionnal, où Dom Karantec achevait d’écouter d’une oreille bénigne et d’absoudre d’une main paterne les péchés de ses ouailles, car l’heure de la communion approchait.
C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic Prigent. Et, bien qu’à l’entendre il n’eût jamais eu « ni père, ni mère », il n’en avait pas moins une conscience fort chatouilleuse, plus chatouilleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très apparentés. Tout en traînant sur ses mollets le fruit de son larcin, il ne laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants, et, réfugié dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine de mea culpa sonores, non sans s’interrompre de temps à autre pour tâter derrière lui la poche complice dont la douce tiédeur lui pénétrait la chair.
Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit redoutable et s’agenouilla sur le petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.
— Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai péché…
Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un léger sursaut :
— Levez la tête, mon fils.
Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement niaise, toute rongée de poils hirsutes.
— Dieu me pardonne !… Est-ce que ce n’est pas toi, Ervoanic ?
— Hélas ! si, monsieur le recteur, c’est moi.
— Qu’est-ce qui te prend ! Ta place n’est pas ici, mon garçon… Les innocents comme toi ne pèchent point.
— Je voudrais bien vous croire, monsieur le recteur ; cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille, et s’il vous plaisait de m’entendre…
— Allons, soit ! Raconte-moi ce qui te tarabuste…, mais fais vite, car la cloche de l’Élévation va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend à l’autel.
— Voilà, mon père… Il m’est arrivé une chose qui ne m’était jamais arrivée encore… J’ai volé !
— Volé, Ervoanic ! En es-tu bien sûr ?
— Presque, monsieur le recteur.
— Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal. Tu n’as qu’un moyen de réparer ta faute : c’est de restituer.
— Restituer, dites-vous ?
— Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la personne à qui tu as fait tort.
— J’y ai pensé, mais… c’est très difficile. Peut-être, monsieur le recteur, qu’en vous remettant la chose à vous-même…
Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses basques boueuses.
Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.
— Non, non… Cela ne me regarde point.
— Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde…
— Puisque je te dis que non.
— Je vous en prie, monsieur le recteur…
— Jamais de la vie.
— Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez pas ?
— Combien de fois faudra-t-il que je te le répète ?
— Malheur de moi ! C’est qu’alors je ne sais vraiment plus comment faire…
— Ah, çà ! Tu connais pourtant le propriétaire de l’objet volé, j’imagine !
— Comme je vous connais vous-même, monsieur le recteur.
— Eh bien ! tu vas à lui et tu lui dis : « Je vous rapporte votre bien. » C’est simple comme bonjour.
— Vous parlez d’or, monsieur le recteur, mais si le propriétaire ne consent pas à le reprendre ?…
— Tu le lui as donc proposé ?
— Tout comme je viens de vous le proposer à vous, foi d’honnête homme… qui n’a péché qu’une fois !
— Que ne le disais-tu tout de suite, triple buse !… Si le propriétaire ne veut pas que tu lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait cadeau.
— J’avais du scrupule… Je suis bien content puisque c’est comme ça, monsieur le recteur.
— Finis de ton mieux ton Confiteor, pendant que je te donne l’absolution… Et maintenant, va en paix, mon pauvre Ervoanic.
— Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur !
Dom Karantec n’apprit qu’une demi-heure plus tard le tour dont ce farceur d’Ervoanic l’avait joué. Il eut le bon esprit d’en rire. Monsieur l’archiprêtre rit aussi, mais du bout les lèvres seulement, en prélat à qui l’on fait faire piètre régal après lui avoir promis merveilles, — car le déjeuner, qui devait être succulent, fut détestable.
Non seulement l’andouille du jubilé n’y parut point, mais, à vouloir courir après elle, Coupaïa avait laissé brûler les autres plats.
Ce fut un désastre.
Ervoanic Prigent eut, en revanche, des Gras tels qu’il les eût souhaités à Dieu même. Au sortir de l’église, il s’était esquivé dans la campagne, le pied leste, l’estomac en bel appétit et la conscience en repos.
Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait réaliser sa chimère de royauté, en s’offrant une bombance chez lui, c’est-à-dire en plein air, en plein soleil, en pleine nature.
Le ciel convalescent de février, ou de petites nuées immobiles traînaient en une ouate d’argent, enveloppait les collines trégorroises d’une paix et d’une mansuétude infinies.
Le gueux s’installa dans une friche, derrière la ferme de Créc’hello, d’où le regard embrassait, au loin, l’embouchure de la rivière, le large, semé d’îles blondes, et, tout au fond de l’horizon, la svelte tige du phare des Héaux, semblable à un grand lis blanc, jailli de la mer. Là, ses basques repliées sous lui en guise de trône, Ervoanic, premier et dernier du nom, savoura magistralement la plus exquise des andouilles, à l’abri d’un talus embaumé d’herbe nouvelle, avec une source fraîche à portée de sa main et des gazouillis d’oiseaux au-dessus de sa tête.
Et telle est la naïve histoire du péché d’Ervoanic Prigent. Ainsi l’ai-je du moins entendu conter à mon vieil ami Jean Flem, de chère et malicieuse mémoire, lequel ajoutait, en guise de conclusion :
— C’était le temps où les innocents eux-mêmes avaient de l’esprit au pays de Tréguier.
A Mademoiselle Marie Butts.
« Arrangez-vous donc pour venir passer les vacances de Pâques avec nous, dans votre vieux pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà le printemps a commencé de courir à travers la forêt. Arrivez : nous ferons comme lui. »
La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, propriétaire-cultivateur à Saint-Servais et premier magistrat, s’il vous plaît, de cette petite commune sans histoire où j’ai, comme on dit, reçu le jour. C’est pour moi une fête de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné de retourner à mon humble berceau. Mais, cette année-là, particulièrement, j’éprouvais jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie physique de l’air natal. L’invitation de Claude Hernoy tombait donc on ne peut mieux.
Et voilà comment, le 10 avril 1896, — un jour de Vendredi Saint, — le chemin de fer à voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la grande ligne, pour s’infiltrer laborieusement au cœur granitique de la Bretagne, me débarquait, sur le coup de cinq heures du soir, en gare de Callac, où Hernoy m’attendait avec un tilbury de campagne attelé d’un bidet cornouaillais.
C’était toute ma patrie montagnarde qui me souriait dans la figure ouverte et franche de ce bon géant barbu, taillé en plein chêne.
— Houp ! fit-il, en rassemblant les guides.
L’instant d’après, nous escaladions au trot les paliers successifs qui, comme les marches d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux de la forêt.
Car Saint-Servais est essentiellement un village forestier, un nid humain suspendu à la lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs d’alentour forment comme les vagues immenses d’une mer d’arbres qui, à l’instar de l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, sa rumeur innombrable, tantôt chanson et tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses colères aveugles d’élément, — ses drames.
Mais qu’elle était donc belle, et imposante, et apaisante à voir, par ce doux crépuscule d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, sur l’horizon, dans le recueillement religieux que semble communiquer aux choses l’approche auguste de la nuit ! Nous achevions de gravir la côte du Méné Mikel, d’où on la découvre en sa plus ample étendue. De lui-même, Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans l’air, avec son fouet, la course harmonieuse des bois étagés devant nous, sur l’autre versant du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais :
— Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre Mamm-Goz !
La Mamm-Goz, la « grand’mère », ah ! comme cette appellation toute filiale était bien celle qui convenait pour exprimer la physionomie accueillante et vénérable de l’antique terre aïeule dans laquelle nous allions entrer !
D’un geste unanime, Claude et moi nous lui ôtâmes nos chapeaux.
Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper un : « Tonnerre de Dieu ! » qui n’avait manifestement plus rien de tendre ni d’admiratif.
— Quoi donc ? Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je, un peu effaré.
La main en abat-jour au-dessus des sourcils, quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière agonisante parmi les pourpres assombries du couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité de son regard dans la direction de Saint-Nicodème, là où déferlent les dernières houles sylvestres vers le septentrion.
L’œil des « boisiers » est comme celui des marins : il fore les lointains avec l’acuité d’une vrille ; il discerne l’indiscernable.
— Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura mon compagnon, visiblement ennuyé.
— Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, Claude !
— Il y a… il y a, mon cher, qu’il y a le feu dans la forêt.
— Non ! où ?
— Vous rappelez-vous la position de la roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz ?
— A merveille.
— Eh bien ! fixez votre attention de ce côté… N’apercevez-vous pas comme une série de flocons de laine grise accrochés aux cimes des arbres ?
J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à rien démêler dans l’énorme fourrure végétale déjà consolidée en une masse d’ombre opaque sur le fond plus pâle du firmament nocturne.
— Soit ! Patientons une minute, dit Hernoy.
Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même se tenait immobile, arqué sur ses fines jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.
— Quand je vous le disais ! s’écria mon ami.
Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement d’éclairer le ciel au-dessus des croupes du Barroz, semblable au lever apocalyptique de quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent, balayant de leurs chevelures sinistres les hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, comme réveillées en sursaut.
Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. Les cloches de Saint-Servais tintèrent le glas d’alarme.
Hernoy cingla sa bête d’une « mèchée ».
— Force me sera de passer une partie de la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah ! elles ne sont pas tous les jours folâtres, les fonctions de maire dans notre Cornouaille des bois !… Et moi qui m’étais tant promis de savourer en paix avec vous les truites que j’ai pêchées à votre intention, des truites superbes, vous verrez, — de celles que notre recteur, qui s’y connaît, appelle « des truites de Vendredi Saint ».
Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, comme frappé d’une idée subite :
— Au fait… Comment n’y ai-je pas songé ? Mais nous y sommes, au Vendredi Saint !
Et, avec un hochement de tête, il ajouta :
— Plus de doute… C’est encore pour nuire au garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu ! Ça n’en finira décidément pas, cette histoire…
— Quelle histoire, Claude ? Vous parlez par énigmes… Je ne saisis pas très bien le rapport entre cet incendie…
— Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas ? Vous aurez vite fait de comprendre… Mais nous n’en avons plus que pour un demi-kilomètre… Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.
Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le village était presque désert. Seules, quelques femmes, demeurées pour garder les enfants, échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, émaillés de « Mon Jésus miséricorde ! » et de « Tout de même, aussi donc ! ». Le reste de la population valide avait gagné le bois.
— Tu donneras de l’avoine au cheval sans le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie, pendant que je présentais mes devoirs à madame Hernoy.
Après quoi, se tournant vers sa femme :
— Et nous, notre avoine est-elle prête ?
— Il y aura même une bouche de plus pour la partager avec vous.
— Ah ! qui ça ?
— Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, qui a, paraît-il, à t’entretenir… Il t’attend depuis un bon quart d’heure dans la salle à manger.
— Parfait ! Nous allons avoir des détails sur l’incendie… Et quel beau type de boisier, mon cher, ce Jozon Skan !… Regardez plutôt, me chuchota Claude, comme nous passions à table.
Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond de la pièce, s’était avancé pour nous toucher la main. Hernoy ne m’avait pas menti : tout jeune — vingt-cinq ans peut-être — cet homme était beau, en effet, beau, c’est le cas de le dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle, ses yeux couleur de source et ses fines moustaches tombantes, d’un blond de seigle mûr, il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, nourri dans le commerce des druides. Son accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une manière de sayon en peau de bique enveloppait son torse, et ses jambes étaient comme engainées dans ces braies étroites, tissées d’étoupe grossière, qui ne sont plus guère de mode en Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son ceinturon de cuir brut. Son air, son port, toute sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et d’indompté, voire de farouche, comme son nom.
— J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais… Est-ce que vous êtes originaire de la paroisse ? lui demandai-je, pour l’apprivoiser, quand nous fûmes assis, tous trois, autour de la soupière fumante (car madame Hernoy, fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas avec ses hôtes, uniquement occupée de les servir elle-même).
— Oh ! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, et, pour ce qui est de ma paroisse, nous autres, vous savez, nous sommes de partout où il y a des bois.
— A propos de bois, intervint le maire, c’est bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on allume ainsi dans ceux du Barroz ?
— Le troisième, acquiesça le jeune homme.
— Et toujours à la même date, mon cher, poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours dans cette sacrée soirée du Vendredi Saint… Saisissez-vous maintenant le rapport ?
— S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est bizarre.
— Ouais ! Derrière ces coïncidences-là, il y a un brandon qui sait ce qu’il veut.
— Forêt qui brûle au printemps, haine qui couva longtemps… C’est du moins ce que dit la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.
— Et l’objet de cette vengeance trois fois répétée serait le garde de Kerveltrec ?… N’est-ce pas le même chez qui nous collationnâmes, il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante jeune fille ?
— Précisément. Et Jozon Skan vous attestera que Jeanne Rouzès est plus charmante que jamais, répondit Hernoy ; car, si la voix du peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas ceindre mon écharpe pour les unir… Inutile de baisser la tête, Jozon… Je trouve même, entre nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait encore l’autre jour : depuis quatre ans que tu es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi : tu l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend… Et, tiens ! puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès ?
— Sans doute que le feu n’avait commencé à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée au chantier des Pierres-Longues.
— Il te l’a donc dit ?
— Presque.
— Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher noise, à lui. Ne pouvant te disputer la fille, les amoureux évincés se vengent sur le père. « Ah ! elle fait fi de nous, la Rouzès ! Eh bien ! le vieux trinquera pour elle ! Ou il perdra sa place de garde, ou il ne lui restera, dans tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder ». Voilà comment il explique les choses, et ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi !
Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.
Un fumet suave, soudain répandu dans toute la salle, venait, d’ailleurs, de changer momentanément le cours de nos pensées : la pêche miraculeuse de mon ami faisait son apparition sur un plat d’une pantagruélique envergure, porté à bras tendus par madame Hernoy. Claude ne manqua naturellement pas de rééditer pour Jozon Skan la plaisanterie ecclésiastique du recteur sur les truites du Vendredi Saint.
De nouveau, le jeune homme sourit :
— C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les brûleries du Vendredi Saint.
Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié railleur :
— Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous a expliqué aussi pourquoi le feu est allumé ce jour-là, et non pas un autre ?
L’objection était directe.
— Non, rétorqua le maire. Sur ce point il n’a pu fournir aucun éclaircissement valable, ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à moi-même.
Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au plafond, articula d’une voix lente :
— Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.
— Hein ! Qu’est-ce à dire ? balbutia Claude, interloqué.
— Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en ai assez à la fin d’entendre Bertrand Rouzès mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire où il n’a que faire… Cela signifie qu’il faut, une bonne fois, que la vérité se sache : tant pis pour qui en devra pâtir… Voyons, réfléchissez ! Si c’est à cause de moi, cependant, que tous ces galants ont été congédiés, les croyez-vous assez bêtes pour risquer le bagne en brûlant les bois du garde de Kerveltrec, quand, avec un petit guet-apens de rien du tout, il leur serait si aisé d’avoir ma peau à moi pour le même prix !
Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur de source frémissait comme une lueur d’orage.
— Non ! non ! A chacun ses ennemis, comme à chacun ses amis. De quelque façon qu’elle tourne, il est temps que cette comédie finisse, et c’est pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en feu, je suis descendu de là-haut, monsieur le maire, avant que vous n’y montiez… Je ne me doutais pas que vous seriez en compagnie ; mais madame Hernoy m’a conseillé de vous attendre quand même, et monsieur m’excusera, j’espère, ajouta-t-il en me désignant.
— Monsieur est un de chez nous, un rejeton de la forêt, dit Claude. Tu peux parler devant lui aussi librement que devant moi.
— Oh ! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur de rien ni de personne, repartit le chef sabotier. Donc, voici : Bertrand Rouzès est un hypocrite, et je vous apporte le moyen de le confondre.
— Diable ! Jozon, pour un peu tu nous donnerais à supposer que c’est lui qui met le feu.
— Il sait, du moins, qui le met, et en mémoire de quel Vendredi Saint… non, de quel Vendredi Infernal, on le met ! affirma le jeune homme avec une énergie presque sauvage.
— T’offrirais-tu à le prouver ?
— Je ne suis pas venu pour autre chose… La meilleure des preuves, ce sera l’aveu du garde lui-même, n’est-ce pas ? Eh bien, monsieur le maire, il ne tient qu’à vous de le recueillir : je me charge, moi, de le lui arracher.
— Où ? Quand ? Comment ?
— Le plus tôt sera le mieux… Mais peut-être que, par égard pour monsieur, vous ne grimperez pas en forêt, ce soir ?
— Si fait ! Mon ami sait bien que mon devoir de maire…
Je ne le laissai pas achever.
— Votre ami, mon cher Claude, sera fort aise de vous accompagner, si, cependant, le chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.
— Foi de Dieu, non ! répondit-il avec un mouvement de la tête qui secoua du front à la nuque toute son opulente tignasse d’or fauve ; c’est pour vous que ce sera une corvée… Il est vrai que, par la même occasion, vous verrez la brûlerie… C’est une chose à voir… Dans ce moment-ci, il doit y avoir près d’un hectare en feu. Ça chauffait déjà dur quand j’ai dégringolé les sentiers du Barroz. Des arbres entiers se tordaient avec des râles de bêtes au mouroir, ni plus ni moins que s’ils avaient été vivants… J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de même, je me retournais sans cesse pour regarder, tellement c’était terrible et beau… Il ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour allumer en si peu de temps une pareille flambée ! Et par un jour de calme encore ! Pensez ce que ça aurait été s’il avait soufflé la moindre brise !
— A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas été fâché qu’elle soufflât, observa plaisamment le maire.
Une vive rougeur empourpra les joues de Jozon Skan, comme s’il eût eu sur la face le reflet de cette vision d’incendie qu’il venait d’évoquer. Il répliqua :
— C’est seulement pour vous dire que ça brûle ferme et que vous ferez bien de ne pas vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès… Après, si vous m’en croyez, vous continuerez à pied, par le chemin des charrois, jusqu’à la bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai à vous guetter… L’essentiel est que le garde n’ait vent de rien… Pour le reste, fiez-vous à moi, soit dit sans vous commander, monsieur le maire, et permettez que je vous fausse compagnie.
— Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous… Mais prends au moins le coup du départ.
— Merci. J’ai mon content, mille grâces à vous ainsi qu’à madame Hernoy, fit-il en assujettissant sous son menton la mince jugulaire de son feutre montagnard que décorait une plume de ramier.
Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute valu son surnom[1], il se dirigea vers la porte.
[1] Skan équivaut en breton au français « léger ».
Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt, conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.
Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.
— Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes leur état civil. A force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de « cousins ». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices du monde… Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire ; les plus probes et les plus loyaux des hommes. « La parole du sabotier est aussi sûre que son coup de hache », dit le proverbe… Il n’y a que les gardes avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le vieux sanglier de Kerveltrec… Car il n’a pas toujours été commode, Bertrand Rouzès… C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent les méchantes langues.
— Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé ?
— Il faut croire.
— L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.
— Tout cela n’est pas net, évidemment… Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.
Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.
— Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.
Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de l’océan d’arbres.
— Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc druidique.
Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des serpents ; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les moignons calcinés de leurs maîtresses branches : on eût dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu. Sur le pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin, immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à circonscrire le fléau.
— N’est-ce pas que c’est réussi ? fit, à côté de moi, le chef sabotier.
— Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.
Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite lanterne allumée.
— Venez, dit-il.
Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à un « placître », une manière de rond-point gazonné que des hêtres lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint ; puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs :
— Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.
La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres. Claude préféra me céder le pas :
— C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.
Je parvins, non sans peine, à épeler :
Vendredi Saint, 1884.
— C’est bien cela, confirma le chef sabotier.
— Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière année de régiment, dit Claude. Et que signifie cette date sur ce hêtre ? demanda-t-il à Jozon Skan.
— C’est justement la question que vous poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.
— Et s’il fait mine de ne rien savoir ?
— Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, prononça d’une voix sourde le jeune homme, en reprenant la tête de notre caravane à travers le hallier.
Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient dénoncé notre arrivée.
— Paix, les bêtes ! cria Jozon Skan.
Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.
— C’est monsieur le maire, Jeanne…, avec un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances, prévint le chef sabotier.
La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des sièges.
— Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.
Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes bretonnes sous le nom de corn-boud et, campée sur le seuil, en tira trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche de son « justin » de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de Carhaix :
— Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy ?
— Bien sûr que non, fit-elle avec élan…, si toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi… D’ailleurs, il ne saurait tarder…
— Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.
Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.
— C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon ? interrogea mon ami.
— Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les péchés des pères.
Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.
Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.
— Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher avec des pincettes.
Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille l’étonna.
— Comment ! Vous êtes seuls ? Où donc a passé Jeanne ?
Il s’apprêtait à la héler ; le maire l’arrêta :
— C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie… Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.
— Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages… Ah ! poursuivit-il, en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de Saint-Servais ! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes ! Parlons-en ! Toute une coupe du Barroz en flammes ; mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, anéantis ; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable surveillance flambés du même coup : car, dans notre administration, un incendie, c’est une mauvaise note ; deux, c’est l’avertissement définitif ; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un incapable, comme un malpropre ! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces bandits ! Et tout cela, pourquoi ? Parce que j’ai une fille, monsieur…
— Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être abandonnées toutes, après enquête… Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs… Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit ! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas ? en disant que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de collets et même aux ramasseurs de bois mort.
— Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel il s’assit lourdement.
— Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères réunis… J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et souhaiter qu’il vous arrivât malheur.
— Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui manquent en forêt… Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y mettre le feu… Puis, soyez juste, monsieur le maire : à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.
— J’en conviens, Bertrand : je n’ai pas oublié la véritable action de grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel changement inespéré s’était produit en vous.
— Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on choisirait pour me nuire avec cet acharnement ! Savez-vous qu’il y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal !
Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer une observation :
— Douze ans, dites-vous ?
C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle au bond :
— Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien ! je vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert : qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884 ?
La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla :
— Le placître des Grands-Hêtres… Le Vendredi Saint…
Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit :
— Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire ?
— Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables… Au nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et parlez !
Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des flammes lointaines, et, finalement, répondit :
— Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.
Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua littéralement sur son billot.
— Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à moi de parler.
Jozon Skan venait de surgir à l’improviste de sa cachette.
— Toi ! D’où sors-tu et de… de quoi te mêles-tu ? bégaya le forestier, dont la face avait blêmi.
Très calme, en apparence, le jeune homme riposta :
— Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme ces messieurs ; et, puisque vous ne savez plus, dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela douze ans, jour pour jour, eh bien ! je vais, avec votre permission vous le remémorer.
— Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es parmi nous que depuis quatre ans ?
— Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on nous répute, nous autres sabotiers, pour avoir des accointances avec les Esprits des arbres… J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, à ses voisins du placître le dixième hêtre à gauche, celui qu’on nomme, je crois, le « hêtre aux fourmis ».
L’effet de ces derniers mots sur le garde fut terrifiant. Il fondit, comme au contact d’un fer rouge :
— Non !… Tu ne diras pas… Je ne veux pas !
— Il le faut, Bertrand Rouzès ; on ne peut pas vous laisser mentir plus longtemps contre Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le tour de la vérité.
— Par pitié, Jozon !
— Est-ce que vous avez eu pitié, vous, lorsque le petit se traînait à vos genoux, dans l’herbe ?
Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, murmura :
— J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi…
Puis, avec la sombre résolution d’une bête traquée :
— Au moins que je vous explique, monsieur le maire… C’était une de ces années où toutes les calamités vous tombent dessus. Ma femme, malade depuis l’automne, se mourait. J’avais été contraint d’éloigner Jeanne, de la mettre en pension chez les sœurs de Callac. La maison était lugubre comme un cimetière à l’abandon. Dans le bois, ça n’allait pas mieux. Une horde de malandrins s’était abattue sur la contrée. Toutes les nuits, on saccageait, on pillait. Un matin de mars, je trouvai mes chiens sur le flanc : ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais deux vaches, ma femme ne se nourrissant plus que de lait… Une d’elles me fut volée, le 7 avril. L’autre… Ah ! Jour de Dieu ! s’écria-t-il, plût au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi !
Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase demeurée en suspens :
— L’autre, dans l’après-midi du Vendredi Saint, un petit vagabond des routes, vivant de charité, fut surpris par vous en train de la traire dans son chapeau.
— Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait à l’attache, dans le placître des Grands-Hêtres… C’eût été aujourd’hui, il en aurait été quitte pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là ! Et surtout cette année-là !… Mettez-vous à ma place, messieurs, après ce que je viens de conter…
— Je vois ça, dit Claude : Vous lui sautez à la gorge, n’est-ce pas ? Il avait quel âge ?
— Treize ans, treize ans de mendicité, d’insultes, de coups, de privations et de faim, gronda le chef sabotier.
— Je lui saute à la gorge, si vous voulez, reprit le garde, prêt désormais à toutes les concessions. Il roule à terre…
— Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand Rouzès, compléta Jozon Skan, car il est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire sa traite avec les lèvres, il la but avec son corps et ses jambes, à travers les trous de ses haillons.
— Tu dis bien. Il roule à terre en répandant le lait, le lait qui était pour la malade, messieurs. J’avais mon fouet de chasse. Je vais pour le lever sur lui. Il crie je ne sais plus quoi…
— Il crie : « Vous ne me fouetterez pas… Je ne suis pas un de vos chiens, race de livrée ! » Et vous lui répondez : « Non, tu es de ceux qui les empoisonnent, graine de bagne ! »
— Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement que ses guenilles me restent aux doigts…
— Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, Bertrand Rouzès ; vous l’avez mis nu, nu comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, de honte et de peur, il s’est accroché à vos genoux, à votre veste, à votre barbe, partout où il a pu…
— En me labourant la figure avec ses ongles de louveteau, Jozon.
— Était-ce aussi dans le langage des loups qu’il vous hurlât au dire du hêtre : « Pour l’amour du Christ ! C’est jour de Vendredi Saint… Ne me frappez pas ! Sinon, la malédiction de Dieu sera sur vous comme sur le bourreau du Calvaire ! »
— Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il me griffait en m’appelant bourreau du Calvaire !… A partir de ce moment-là, qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce que j’ai fait !…
Du revers de la main, il essuya les grosses gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. Claude et moi, nous étions haletants. Le chef sabotier se pencha vers le garde :
— Vous avez dit, Bertrand Rouzès : « Puisque je suis un bourreau du Calvaire, je vais donc te donner, à toi, la place que tu mérites, celle du mauvais larron ». Et vous ne vous êtes pas contenté de le dire, vous l’avez fait.
— Quoi ? demanda fiévreusement le maire, énervé sans doute par la même angoisse tragique qui m’oppressait.
— Une chose, reprit Jozon Skan, une chose comme on n’en fait pas quand on est un chrétien baptisé ou, simplement, n’importe quel homme né d’une femme.
— Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu le cœur de garrotter l’enfant à l’un des arbres, se récria mon ami.
— Allons ! C’est à vous de répondre, Bertrand Rouzès, ricana le jeune homme, en touchant l’épaule du garde.
Celui-ci marmonna, le front baissé :
— Si, monsieur le maire… Je le liai avec la corde de la vache, et je m’en allai.
Une double exclamation d’horreur s’échappa de la bouche de Claude et de la mienne.
— Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, il y a la suite… Bertrand Rouzès omet une circonstance essentielle : l’arbre en question n’était autre que le hêtre aux fourmis.
Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras étendu :
— Je jure sur la tête de ma fille que je ne pensai pas en cet instant à la fourmilière.
— L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y pensa pas tout d’abord… D’ailleurs, il n’était guère en posture de penser à quoi que ce fut, excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la corde serrait dur, et que les gardes de votre espèce étaient bien méchants… Quand vous l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, si vous vous souvenez, l’heure où les corbeaux regagnent leurs gîtes des bois. L’enfant les vit passer au-dessus du placître, par volées. Ils furent meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, car ils ne s’attaquèrent point à lui… La nuit tomba, monsieur le maire, une nuit comme à présent, moins les flammes. L’enfant s’était engourdi, ne se rendait quasiment plus compte de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des milliers de petites démangeaisons grimpaient le long de ses pieds, de ses jambes…
— Assez ! Jozon… Grâce pour nous, sinon pour le garde ! implora Claude avec véhémence.
Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux poings sur les oreilles. Moi, j’essayais en vain d’écarter de mes yeux l’obsédante image du hêtre, complice involontaire d’un tel forfait, où j’avais déchiffré, tantôt, la date énigmatique, sans soupçonner que je lisais une formule d’exécration gravée par un patient sur le poteau de son supplice. Le chef sabotier, cependant, repartait :
— Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les fourmis ne le dévorèrent pas tout entier. Les premières à table préférèrent à sa peau la crème de la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il s’était, sans le vouloir, englué le corps. A quelque chose malheur est bon… De même, sans leurs picotements, il se serait, je suppose, endormi du grand sommeil, pour à tout jamais. Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles lui pénétrèrent dans les narines, il poussa un de ces hurlements d’agonie…
— Tais-toi, Jozon ! Je l’entends encore… gémit lamentablement le garde. Ma femme en eut un vomissement de sang, — l’avant-dernier. Je la laissai pour me précipiter au secours de l’autre… Il n’y avait plus personne auprès de l’arbre.
— Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès… Oui, des chercheurs d’aubaine, des « malandrins », comme vous dites, avaient, par fortune, coupé les liens du mauvais larron avant qu’il fût trop tard… Et maintenant, si vous désirez connaître la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez que ces braconneurs de rencontre emportèrent le garçonnet jusque chez une pauvresse de par là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse eut la compassion de le recevoir dans sa hutte et de l’héberger, de le soigner, comme s’il eût été son propre fils. C’était la veuve d’un sabotier. Elle avait, comme toutes les femmes du bois, la science des herbes et de leurs vertus. Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu de très entamées que les cuisses et les hanches… Le plus long à guérir, ce fut l’esprit. Pendant plus de deux années, Job ar Merrien, « Joseph des Fourmis », comme l’avait baptisé la vieille, vu qu’il avait oublié son nom comme le reste, — pendant plus de deux années, Job ar Merrien eut la tête presque aussi faible que celle d’un innocent… Mais, un matin d’avril qu’il avait accompagné à l’église sa mère nourrice, qui allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se mit à sermonner sur le crucifiement… Ce fut comme si la foudre lui eût traversé le front, monsieur le maire. Brusquement, il se rappela tout, le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi de Joseph Broudic, — car du même coup il avait retrouvé son nom, son triste nom de misère, — que, du jour où il serait un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès… Ce soir, c’est la troisième fois en trois ans qu’il se tient parole, — ajouta le chef sabotier, en montrant au loin, sur le ciel sanglant, la fantastique chevauchée des flammes.
A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne qui revenait des Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère de cauchemar où nous étions plongés depuis près d’une heure, son entrée fut comme la radieuse apparition d’une bienfaisante fée des bois, envoyée pour notre délivrance.
— Oh ! pas un mot devant elle, Jozon ! supplia le garde, à voix basse.
Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient radoucis, et ce fut en souriant qu’il s’informa :
— Avez-vous mis en repos l’esprit de la vieille sabotière. Jeanne ?
— J’ai fait du mieux que j’ai pu ; tout de même elle se languit de vous… Il paraît que, les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint… Alors, si monsieur le maire n’avait plus besoin de vous…
Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit du ton le plus naturel :
— Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice ait quelque hâte de te revoir. Mais, avant que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le moins que je l’annonce à la principale intéressée…
Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en venir ? Par quelle aberration soudaine osait-il parler de « bonne nouvelle » dans cette maison, devant ces hommes, au sortir de l’épouvantable récit dont nous étions encore tout frémissants, et à la lueur des cinq cents torches vengeresses qu’une implacable Némésis forestière brandissait sous nos yeux et presque à notre face, dans la nuit ?… En prononçant les derniers mots, il s’était rapproché de la jeune fille, de façon à se placer entre elle et le chef sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au mur.
— Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, devine, ma belle, de quoi nous causions ici ?
Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son visage sérieux, rosé par sa course nocturne, et que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une blancheur.
— Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur le maire… La vieille des Pierres-Longues ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour moi, ce soir, à Kerveltrec une chose que jamais sabotier n’a faite pour personne…
— Ah ! Et laquelle donc ?
— Braver, au péril de sa vie, pour l’amour de ma réputation, la justice des gens du bois, en vous révélant le nom du « cousin » qui, tous les ans, boute le feu au Barroz.
— En effet, Jeanne, reprit au plus vite Hernoy ; mais je gage que la vieille ne t’a pas confié ce que son fils adoptif m’a chargé de demander à ton père en échange.
— Non.
— Eh bien ! va lui dire que, puisque ton père l’accepte pour gendre, tu l’acceptes aussi pour mari.
— Oh ! du profond de mon cœur ! soupira-t-elle, en tournant vers Jozon Skan ses beaux yeux graves où des larmes montaient.
Avant que le chef sabotier eût eu le temps de se reconnaître, le maire lui avait poussé Jeanne Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde devant elle, indécis et comme courroucé. En cette âme de sauvagerie et de passion les forces ennemies se livraient sans doute un assaut suprême. Brusquement, il laissa rouler sa lourde crinière d’or sur l’épaule de la jeune fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et fondit en sanglots.
Claude, cependant, avait empoigné le garde par sa blouse :
— En route, Bertrand Rouzès ! N’oublions pas que la forêt brûle et que notre place est au feu !…
C’est par une lettre de Claude Hernoy que s’ouvrent ces pages ; c’est également une lettre de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait à la date du 25 avril, onze jours juste après notre émouvante arrivée à Saint-Servais :
« … Quant à la brûlerie du Barroz, vous pouvez dire : Paix à ses cendres ! Je viens, ce matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer « unis par le mariage » Jeanne-Marie-Émilie Rouzès et Joseph Broudic, surnommé Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte comme exerçant la profession de garde-forestier au lieu-dit de Kerveltrec, en cette commune. Oui, celui qui s’était juré de détruire le Barroz a prêté, la semaine dernière, le serment de le protéger. Je n’ai pas craint de certifier aux propriétaires que, sous la gérance du jeune druide, comme vous l’appeliez, la forêt ne brûlerait plus. Et, sur cette assurance, ils ont accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite qui lui permettra de retourner en son pays de Carhaix planter ses choux. De sorte que, pour m’exprimer comme dans nos parages, tout le monde sont contents. J’imagine que vous le serez autant que votre
» CLAUDE HERNOY.
» Post-scriptum. — Au nombre des arbres de haute futaie marqués pour tomber à la prochaine coupe d’automne se trouve, paraît-il, le « hêtre aux fourmis ». Amen. »
A Mademoiselle Sophie Godet.
C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du Dourdu.
Une ceinture de collines l’enveloppe et l’isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, à l’écart des routes passantes. N’était la pointe aiguë de son clocher, n’étaient surtout les gracieux carillons qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement la vie dans le Propre du diocèse.
De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton :
Ce qui veut dire : « Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d’or avec les fleurs de l’ajonc. » D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire de leur bourgade.
Cette bourgade se compose, au total, de l’église, du presbytère, de l’école mixte, et d’un chapelet de maisons basses, égrenées autour du cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l’ombre dense de ses grands ifs.
Dans l’une d’elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit, — abréviation de son étrange prénom.
Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à Morlaix.
Morlaix, — la ville des cigarières, — est aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent des espèces d’arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer qu’un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères d’eau accrochent leurs végétations malades aux parois suintantes des murs. L’odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur un dallage toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au moisi des siècles, au relent de décomposition qui s’exhale des caves souterraines, glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.
Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon, — avant même d’avoir atteint l’âge de la conscription, — lorsqu’un après-midi de septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond…
Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité de se mouvoir, les membres travaillés d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de Plougaznou, avait déclaré sans remède.
Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans qu’il sût comment. Une nuit, il avait rêvé qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui obéissaient plus.
Le sentiment unanime fut qu’il y avait du surnaturel dans son cas. Les gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.
Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n’avait conservé que lui, le soigna du mieux qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, des oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.
Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se rétablit.
Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en avant du torse, — objet d’étonnement et de commisération pour les personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.
Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial : son infortune lui pesait comme une honte.
Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d’usage :
— Il n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.
Il hochait la tête, murmurait :
— N’empêche que je serai toujours un propre à rien.
Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus : il y en avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas même en confession à l’article de la mort, et qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie dans son traversin de balle d’avoine…
Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer ; et, pour n’être pas complètement à la charge de sa mère, « Gritta la veuve », dont les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues besognes domestiques, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s’aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où il ne s’agissait que d’un petit coup de main à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet ; chez le sabotier, affûter les tarières et les gouges ; à l’église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain ; mais surtout, les jours de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin Lissillour, le sonneur, pour carillonner les Te Deum ou marteler les glas.
Les cloches lui étaient des amies et des confidentes : elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant.
A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection possible : l’espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.
Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant l’office, qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.
Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangea des bonjours avec les figures de sa connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d’elles, l’apercevant, vint à lui :
— Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d’une voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu’aux moelles.
— Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.
Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher quelqu’un des yeux dans la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait une légère nuance d’embarras :
— Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez boire un verre de cidre, n’est-ce pas, Gapit ?
Il répondit pour la seconde fois :
— Oui, Jeanne-Louise.
Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert et sa coiffe blanche s’effacer derrière les ifs… « Puisque vous êtes bien à présent », avait-elle dit. Oh ! comme il eût voulu courir après elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes : « Ayez pitié, Jeanne-Louise ! Il n’est pire souffrance que d’aimer !… »
Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme ; ensemble ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée, avec d’autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient fermiers.
Leurs deux pères avaient été liés d’une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l’orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait du goût pour les travaux de la terre.
— Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a plus grand’chose à faire de ce côté-là, si ce n’est misérer. A la place de votre garçon, qui est intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.
A l’appui de son dire il avait cité l’exemple d’Yvon Scolan, « celui qui fut valet de charrue chez les Porzamparc ». Un beau matin, le gaillard avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu’il avait en poche.
— Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher un mot au sujet de votre garçon… La tonnellerie est un métier qui va toujours… D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s’établir à Garlan ? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n’est sûrement pas l’ouvrage qui lui manquera.
Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture, pourvu qu’il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute point les oracles, lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à vous.
Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin s’expatrierait.
— Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d’au revoir : — si, à ce moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.
Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.
Il était parti… Et voici qu’il était de retour, hélas !… non pas lui, mais la ruine de ce qu’il avait été, et, qui pis est, une ruine où s’était enraciné, d’autant plus vivace, son premier, son unique amour d’enfant !…
Car il l’avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c’était de l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour ; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.
Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével ?… Et pourquoi pas, après tout ? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et plus « capable » que beaucoup d’autres ? N’était-ce pas sur les instances du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité au-devant de son mauvais destin ? Alors !… On a beau régner en maître au Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et celle de Pierre Mével n’était certainement pas sans lui répéter : « Tu avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense ; tu la lui dois aujourd’hui, comme un dédommagement. »
Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le logis, après la scène du cimetière.
L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait comme soulevé au-dessus de lui-même.
Non, décidément, tout n’était pas désespéré.
Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs sentiments d’autrefois ? L’eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu’en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait inspiré quelque aversion ?
Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle pas comme elle était venue, cette disgrâce ? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre ? Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu’il était hier encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes n’eût aigri sa sève et noué ses rameaux ? Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une telle fureur de vouloir !…
En lui-même, il se jura :
« Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n’aura plus la tête sur le côté, ni le corps de travers. »
Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa voisine :
— Écoutez-le !… J’ai idée que c’est la vertu de la grand’messe qui opère en lui.
Dans l’ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient des vols d’hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l’air du jabadaw qui est la danse des noces au pays de Garlan.
A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l’hiver, comme le fils et la mère achevaient le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement de clochette au dehors les fit tressaillir.
— Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira la veuve en se signant.
Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la porte s’entrebâilla.
— Gapit ! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent aussitôt pour celle du recteur.
Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait sur le pas de l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa de lui épousseter une chaise, avec son tablier.
— Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds pas… Un mot seulement… Je viens d’administrer Justin Lissillour…
Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée :
— Quoi ? Justin… Justin le sonneur ?
— Oui… un coup de sang… C’était un excellent serviteur, mais il buvait trop : je lui avais toujours prédit qu’il finirait comme ça… Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te recommander à moi pour son successeur. D’après lui, tu es doué comme pas un pour les cloches… Ça t’irait-il de les avoir à sonner ?
Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu :
— Pouvez-vous le demander ?… Dites que jamais il n’aurait osé rêver une pareille bénédiction !
De fait, c’était l’avenir assuré.
Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.
« J’ai de quoi faire vivre un ménage », se dit Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, le surlendemain, après s’être essayé à sa première grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.
Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris d’un culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits de l’air, s’initiait à l’âme multiple enfermée dans leur métal, s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des accords inentendus.
— Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et dans le langage des anges encore !… s’écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.
C’était vrai à la lettre.
Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand’messe, elles ne parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s’égosillaient, elles s’exaltaient en un prestigieux épanouissement d’harmonies. La grosse cloche surtout, qu’on appelait le Salve, roulait des vibrations si pleines et si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une mer aérienne, déferlant aux grèves de l’espace.
Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait à tous les vents le secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour lui seul, ni partager avec un autre humain.
Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d’une ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait parmi ses compagnes, à l’issue de l’office :
— Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui ?
— Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli mouvement de la tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme l’image de la tourterelle.
Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.
C’était l’usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte l’une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du temps pascal on nommait « la quête des œufs ».
Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s’était comme insinué dans ses membres. Les nœuds de ses reins et de son échine s’étaient relâchés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son être.
Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route ; et, les trois jours qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les sentiers frayés d’une ferme à l’autre dans le vert tendre des blés naissants. Il allait de seuil en seuil, partout salué d’une parole de bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.
Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore approché du Kergoz. Plus d’une fois, il s’était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d’angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des « amers », dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l’instant, pour lui si décisif, où il en franchirait la porte.
Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.
Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du large : un ciel délicat, où des nuages roses s’éparpillaient comme des pétales de fleur, — un vrai printemps de fiançailles.
Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.
— Ah ! c’est vous, Gapit, dit-elle.
Et, laissant glisser la provende qui s’étala comme un flot d’émeraude à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de la cuisine, déjeunait d’une tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au visiteur :
— Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange… Toi, fille, apporte-nous du cidre frais.
Il en versa deux pleines écuellées.
— A ta santé, mon gars !… Je commençais croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz !
Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre :
— Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué… J’ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.
— Oui, je sais… ta maladie… Tu n’as vraiment pas eu de chance ! Nous le disions encore ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise ?
Cette allusion à sa « maladie », faite sur un ton d’apitoiement banal et devant celle qu’il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.
Il protesta, presque avec véhémence :
— Je n’ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d’août, je serai aussi gaillard que si je n’avais jamais été souffrant… C’est le recteur qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.
— Dieu le veuille ! articula le fermier. Et, après tout, il n’y a rien dont on ne puisse guérir, à ton âge.
Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité qui était au fond de sa pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du campagnard robuste pour l’infirme.
Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami d’autrefois, intervint :
— Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le contraire d’un manchot. Jamais il n’y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n’y a qu’une voix dans la paroisse pour le déclarer.
Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d’un éclat reconnaissant.
— Oui, n’est-ce pas que mes cloches m’obéissent ? s’écria-t-il.
— Comme des servantes, à la vérité.
Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d’armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu’il voulut déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.
— Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité un peu emphatique.
Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait fourrée dans sa poche.
— Hein ?… Tu refuses ?… balbutia le paysan, interloqué.
Le sonneur s’était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les poings cramponnés au rebord de la table, il s’érigeait presque droit. Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé jusqu’au noir d’encre s’attachèrent ardemment sur la jeune fille.
— Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c’est de vous, de vous seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m’est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c’est vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si c’est oui ou si c’est non.
L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr’ouvertes, comme frappée de stupeur, n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les ressorts de la machine humaine s’étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n’en pouvant plus :
— Jeanne-Louise !… implora-t-il d’un accent de supplication passionnée.
Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d’un geste automatique les cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la maison, prise d’une sorte d’affolement subit, traquée par une mystérieuse épouvante…
Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d’un homme ivre.
En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés de la fable que le délire d’amour métamorphosait en bêtes.
Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les deux jours de funèbre silence par lesquels la chrétienté commémore le trépas du Rédempteur, les cloches, on le sait, reviennent de Rome avec une âme toute neuve pour sonner la grande allégresse de la Résurrection. C’est un retour impatiemment guetté par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a conté que les mystiques voyageuses rentrent bourrées de dragées pontificales. Il n’est que de se coucher sur leur passage, le ventre en l’air, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la volée, en pluie de sucre, la manne qu’elles répandent avec leurs sons.
Aussi, bien avant l’heure sacramentelle, toute la polissonnerie de Garlan était-elle attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur pour l’église. Garçonnets et fillettes l’acclamèrent dès qu’il se montra.
Du temps de Justin Lissillour ils n’avaient éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient beau revenir de Rome, nulles dragées ne s’échappaient de leurs flancs. C’était apparemment que Justin Lissillour ne s’entendait pas à les faire tomber : il était trop vieux… Mais avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre confiance : des averses de bonbonneries pascales allaient pleuvoir.
— C’est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit !
— Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, répondit le jeune homme en fendant la bande piailleuse qui se rua vers le cimetière sur ses talons.
Il souriait d’un sourire étrange et triste. Son corps semblait plus déjeté que de coutume, ses épaules, plus inégales, comme si l’ancien mal l’eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte du porche, où pendaient les câbles désœuvrés des cloches, les galopins, déjà étendus de leur long sur le tertre des morts, lui crièrent d’une seule voix :
— Tire dessus ! Tire ferme, Gapit !
Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir commencer.
A leur grand étonnement, ils le virent qui, au lieu d’empoigner les cordes, s’engageait dans l’étroit escalier de la tour.
— Tiens ! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut ? demanda quelqu’un.
— Je parie que c’est pour mieux sonner, suggéra Dorik Mélégan, l’acolyte.
Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur monter, se perdre dans la sombre spirale de pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en noir à travers le balustre ajouré de la galerie des cloches, et tout aussitôt les trois battants entrèrent en branle.
Dorik Mélégan avait touché juste : ce devait être, en effet, pour mieux sonner que Gapit Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, car jamais, de mémoire d’homme, les oreilles des paroissiens de Garlan n’avaient ouï musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce point du prodige que le recteur lui-même avait interrompu la lecture de son bréviaire et déserté la tonnelle de son jardin pour venir, au milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant carillon.
C’était comme un chœur céleste déployant des milliers d’ailes immenses dans l’azur. Tout le cri de l’espérance humaine ressuscitée, tout l’alleluia de la création rendue à la lumière, à la chaleur, à l’amour, palpitaient magnifiquement sur le monde, en des accords à la fois puissants et doux, d’une amplitude et d’une suavité sans égales. Les commères, extasiées, ne savaient que joindre les mains sous le menton ; messire Guéguen songeait :
— Feu Justin Lissillour ne m’avait pas trompé : il a décidément le don, ce Gapit ! C’est aussi émouvant que le Cantique des Cantiques…
Mais à l’admiration succéda brusquement la peur.
L’hymne triomphale s’était changée en une sorte de plainte pesante, de gémissement solennel. Peu à peu, les coups s’assourdirent, s’espacèrent. Ils tintaient le glas, maintenant, un glas d’une tristesse inexprimable, lourd de larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut une pause lugubre, suivie d’un vaste soupir d’agonie où l’on eût dit que l’âme de la grosse cloche s’exhalait.
Toute la bourgade en désarroi s’interrogea des yeux avec anxiété. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? On eut le pressentiment de quelque chose de funeste, peut-être d’irréparable.
— Jannou, à la tour ! à la tour ! commanda messire Guéguen au sacristain.
Celui-ci hésitait ; deux paroissiens de bonne volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier, lui offrirent leur concours.
Pendant une dizaine de minutes qui parurent des siècles, on vit les trois ombres s’agiter confusément dans la chambre des cloches, sous les gueules de bronze encore frémissantes. Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur le rebord extérieur de la galerie, et les mains en porte-voix, cria :
— Monsieur le recteur…, montez…, montez vite !… Il est besoin de vous !…
Messire Guéguen s’élança vers le porche, aussi précipitamment que le permettait son âge et, pour la première fois de sa vie depuis qu’il était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement de l’édifice. Il était tout haletant quand il déboucha sur la plate-forme.
— Eh bien ! Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Où est Gapit ?
— Il y a qu’il a voulu se périr, le pauvre ! Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur livide d’un cadavre.
Les deux autres s’écartèrent et découvrirent au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de la flèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres : à la commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.
— Le malheureux ! murmura messire Guéguen d’un ton où le blâme s’attendrissait de pitié.
— Le maréchal a été obligé de couper la corde de la grosse cloche presque au ras du levier, — reprit la voix dolente du sacristain… Le dommage n’est pas considérable, car elle n’était plus neuve, ajouta-t-il par manière d’excuse, dans la crainte sans doute que le desservant ne lui fît reproche d’avoir laissé détériorer le bien de l’église.
— Le maréchal ne pouvait pas donner une plus belle marque d’intelligence, dit messire Guéguen, non sans vivacité.
Il s’était agenouillé auprès du sonneur et, d’un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la chemise de chanvre, mis à nu la poitrine — d’où un papier glissa auquel personne ne prit garde.
— Aidez-moi à l’appuyer ici, contre cet arc-boutant.
Tous ces curés des campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire Guéguen avait eu la satisfaction de constater que la peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient normalement, que les muscles avaient conservé leur souplesse. Il s’empressa d’exécuter toutes les manœuvres prescrites en pareil cas.
Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d’un trouble superstitieux, persuadés en leur for intérieur que c’était là quelque opération de magie.
— Vous verrez qu’il va le rappeler d’entre les morts, chuchota le sacristain.
Et presque aussitôt, en effet, le travail de la résurrection commença.
Le frisson de la vie parcourut les traits du sonneur ; les paupières battirent ; la gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d’un seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent printanier.
— Te Deum laudamus !… proféra le prêtre, rayonnant.
Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.
Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux ou trois secondes au-dessus de lui vers les cloches dont l’airain grondait mollement à la caresse sonore de l’air vif, puis les referma d’un clignement brusque, sans doute terrassé par une nouvelle syncope.
— Il va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen… Nous le sauverons, je l’espère.
Puis, s’adressant au sacristain :
— Çà, Jannou, est-ce qu’il aurait eu quelque contrariété au cours de sa quête, par hasard ?
— Pas que je sache, monsieur le recteur.
— Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon vous, d’attenter ainsi à ses jours ?
— Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix le sacristain, Gapit, depuis que vous l’avez nommé sonneur, n’était plus naturel.
— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez remarqué chez lui de pas naturel ?
Jannou se frotta le bout du nez :
— Son amour pour ses cloches, monsieur le recteur…, car elles étaient devenues les siennes, et non plus celles de la paroisse. Il ne parlait que d’elles, ne vivait que pour elles. Demandez-lui, s’il en réchappe, combien de fois je lui ai répété : « Gapit, tu te plais trop avec les cloches. Cela te portera malheur »… Les cloches, c’est comme les sirènes : qui leur donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, son corps par-dessus le marché… Gapit Quesseveur refusait de le croire… N’empêche qu’à l’heure qu’il est, monsieur le recteur, sans vous, sans votre oraison…
— C’est bon, c’est bon, interrompit messire Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce seraient les cloches qui auraient essayé de pendre le sonneur. Enfin, l’essentiel est qu’elles n’y aient pas complètement réussi… Veillez à la descente, mes braves ! continua-t-il, en se tournant vers les deux artisans.
Ceux-ci soulevèrent Gapit, l’un par les aisselles, l’autre par les jambes, et, précédés du sacristain, qui n’avait pas négligé de s’emparer de la corde, ils s’engouffrèrent avec leur faix humain dans le noir de l’escalier. Le recteur se disposait à s’y aventurer derrière eux, lorsqu’il avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe de lettre, tombée là comme un message d’en-haut. Il se baissa pour la ramasser. Elle était toute constellée de pains à cacheter multicolores et exhibait, au recto, en guise de suscription, cette formulette d’écolier :
— Voilà une défense riche de promesses, se dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans scrupule, malgré les foudres dont elle nous menace.
Et, joignant l’acte à la parole, il fit sauter les cachets.
Ce qu’il trouva, ce fut une de ces médiocres « images de première communion » où sont représentés des enfants bien sages et très endimanchés, s’agenouillant à la Table sainte pour y recevoir l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, vieille déjà de près de douze ans ; — mais, pour subsister encore presque intacte, de quels soins pieux n’avait-elle pas dû être l’objet ! Au dos, une plume maladroite avait tracé, en des caractères d’une application laborieuse, cette dédicace : « A mon camarade de catéchisme (sic), Gapit Quesseveur, souvenir de nos Pâques ». Et c’était signé : « Jeanne-Louise Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement de Morlaix, Finistère. »
— Tiens ! tiens ! tiens !… se récria sur trois intonations différentes le recteur.
Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, venaient de lui en apprendre plus long que tous les radotages de cet imbécile de Jannou.
Ses regards allèrent de la petite image puérile au levier de la grosse cloche, veuf de sa corde ; plongèrent à plus de cent pieds au dessous de lui dans le terroir onduleux, strié de vallons, bosselé de collines, dont il était le maître spirituel ; s’attardèrent un moment sur les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le fouillis des verdures, à leurs cheminées blanches, dorées de soleil ; puis se perdirent au fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d’avril, tendu comme une soie immense sur les lointains resplendissants.
— Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles grises où la tonsure luisait comme une fontaine parmi des saules.
Et, après avoir logé la précieuse enveloppe dans la ceinture de sa soutane, il descendit.
Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d’effrayants accès de délire, suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.
Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée chez Gritta la veuve.
— Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre explication.
Et elle s’était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant l’homme de Dieu l’avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de s’en montrer mécontent, s’y associait, à sa manière, en attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le docteur. Car, cette fois, on n’eut point recours à la rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères habituelles de Gritta.
— A d’autres maux il faut d’autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise, dès l’abord, avec une autorité douce, mais ferme.
Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l’eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour ? Ce qui est sûr, c’est qu’un matin, — un joli matin de mai, sentant la menthe et le chèvrefeuille, — la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu’on entrait dorénavant dans la période réparatrice.
Gapit Quesseveur était sauvé.
Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu’il n’en soupçonnât point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du sonneur. Mais nulle action de grâces n’égala en ferveur celle que Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.
Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé qu’elle dit à la vieille Gritta, d’une voix qui s’efforçait de rester calme, mais où tremblotaient des sanglots :
— Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps que je m’en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement, et l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne avant qu’il ne regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre, la vue d’une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque émotion… Avec les malades de son espèce, il suffit d’un rien, et tout est à recommencer… Il ne faut même pas qu’il sache que je l’ai soigné, comprenez-vous ? Ne prononcez pas mon nom la première… Il y a peut-être en lui des choses dont il n’est pas bon qu’il se souvienne trop vite. Laissez-le se chercher, se rappeler… Si, alors, il s’informe de moi, mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s’il vous plaît, la lettre que je m’en vais incontinent lui faire.
— Qu’il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen, répondit avec componction l’excellente femme qui, depuis l’« accident » de Gapit, vénérait en l’héritière du Kergoz une incarnation de la bonté céleste, l’ange même du dévouement.
La burette d’encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu’elle s’était procurée chez l’institutrice du village et, de sa main la plus posée, elle écrivit :
« Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande, monsieur le recteur vint au Kergoz m’apporter l’image qui est sous ce pli. « S’il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S’il survit, eh bien ! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre. » Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous avez souffert à cause de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé d’intentions ? Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre heureuse ou votre malheureuse servante. »
Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours enfantines :
» JEANNE-LOUISE MÉVEL,
du Kergoz, paroisse de Garlan. »
Un quart d’heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle dévalait, vive comme l’espérance, la pente caillouteuse du chemin creux que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l’âme triste jusqu’à la mort…
Cinq jours passèrent, — cinq jours longs comme des éternités pour l’attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le doute… Si, pourtant, il n’allait plus vouloir d’elle, à présent ! Si elle ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet d’horreur et d’exécration, après l’abominable péché qu’il avait failli consommer pour l’amour d’elle ?…
A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d’orgueil paysan :
— Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un sonneur de quatre sous fût assez benêt pour garder rancune à l’unique héritière du Kergoz !…
L’argument, loin d’apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les exaspérait.
— Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère : « Je ne veux pas de votre argent ! » Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui : « Je n’ai plus que faire de votre tendresse » ?
Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.
A la sixième aube, elle n’y tint plus.
— Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le cœur net.
Elle revêtit son châle à franges, comme pour un « pardon », ajusta sur ses cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l’escalier sur ses bas, pour ne donner l’éveil à personne dans la maison encore endormie, puis, ayant chaussé ses « claques » auprès du seuil, se dirigea d’un pas résolu vers le bourg.
Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l’Angélus saluèrent le soleil naissant. En dévote « fille de Marie », elle se mit à réciter l’Ave ; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel, venait, presque sans transition, de s’alourdir en glas.
Qui donc était mort à Garlan ?
Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit de Jeanne-Louise.
— Seigneur Dieu ! Pourvu que ce ne soit pas lui !…
Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui tintaient fatidiquement aux oreilles :
— C’est lui !… c’est lui !…
Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir… Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu’elle n’eut plus envie de rien, sinon de mourir là, sur l’heure, afin que son corps fût joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux, comme dans la complainte d’« Isabelle Le Cam » :
Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l’arracher à sa prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine, pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan, l’acolyte. D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint :
— C’est moi que tu cherches ? Gapit est mort ?
Et comme l’enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l’haleine coupée :
— Parle, au nom du Christ !… Parle !…
— Gapit ? s’exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur, — Gapit ? mais c’est lui-même qui m’envoie vous dire d’arriver, d’arriver vite… Et il n’est pas en volonté de mourir, non-da !… Celle qui a trépassé cette nuit, c’est…
Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il souhaitait de la revoir !
— Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.
Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la bonjouraient d’un côté à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme par un fluide.
La porte des Quesseveur baillait toute large, à l’extrémité du courtil, foisonnant d’herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz s’arrêta défaillante, prise d’une sorte de vertige de toute l’âme, dans l’émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination des malades — et des amoureux, — Gapit avait pressenti son approche.
Il appela comme en songe :
— Jeanne-Louise !…
Elle entra.
Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des rideaux de grosse percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d’une étincelante lame d’or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète d’un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l’angle le plus obscur de la pièce, là où s’entassaient, en hiver, les fagots d’ajonc.
De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions. L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n’osait attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l’enveloppait, la couvait tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion enchantée.
Le jeune homme, à la fin, prit la parole :
— Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai que tu consens à être mienne ?
Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées :
— Oui, Gapit.
Il respira longuement ; puis, après une pause :
— Et tu n’auras pas honte de moi, infirme, maléficié…, plus maléficié encore, peut-être, qu’avant le… le retour des cloches ?
Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en face, cette fois :
— Non, Gapit.
— Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.
Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée, il continua :
— Mais je peux te le dire maintenant : grâce à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi droit…, oui, aussi droit, tu m’entends, que le plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur l’aire à battre du Kergoz !…
Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s’il ne parlait pas encore dans le délire de la fièvre.
Il pénétra son sentiment.
— Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps n’est plus le même. Je suis comme si l’on m’avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés… Tiens, pas plus tard que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve. Pendant que ma mère dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me suis campé tout debout… Juge de ma joie : je n’étais plus noué ; j’avais les membres aussi souples qu’un poulain de chez toi… Et comment cela est-il advenu ? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j’ai voulu mourir à cause de toi… Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais des oiseaux dans les arbres du Kergoz… Vois plutôt !
D’un mouvement brusque il s’était dressé sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de laine et du pantalon de bure qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à l’insu de Gritta, dans la nuit.
La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l’avait, en effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et décharné, mais d’aplomb, avec la mine fière d’un jeune lutteur qui viendrait de promener autour de l’arène le mouton, prix du combat.
Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d’une étreinte ardente :
— Tu as fait ce miracle, douce jolie !…
— Il n’y a de miracles que de la part de Dieu ! lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C’était messire Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux catéchistes d’autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.
Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d’avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu’« il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz ».
— Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union, ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l’obligation de nous le révéler, sous peine d’encourir les foudres de l’Église.
Il ne se trouva pas d’empêchement valable, paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette véridique histoire.
A Théophile Deyrolle.
C’était en pleine saison de la sardine, un soir de juillet. Les barques rentraient une à une, tournaient le musoir du môle et, dans un ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, venaient se ranger le long des quais de l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes lasses à l’heure accoutumée du repos.
Ces retours de pêche, durant les mois productifs, sont la fête quotidienne et pourtant toujours nouvelle des petites cités de la mer. Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte à la gare pour voir passer les trains, ici l’on se donne rendez-vous sur la cale pour assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle dont on ne se rassasie jamais. Il a quelque chose de joyeux et de solennel tout ensemble, de majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane immense, d’une espèce de fantasia nautique, somptueusement bariolée, évoluant, aux derniers feux du soleil, sur la tranquille splendeur des eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment comme des pourpres, les focs et les trinquettes irradient comme des boucliers, les filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, semblent des écharpes aériennes, piquées à des pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées par le couchant, n’évoquent les héros des grandes flibustes, la race ardente des conquistadors.
L’accostage terminé, lorsque les chaloupes déversent à terre leurs myriades de poissons étincelants, les femmes qui les empilent à mesure dans des corbeilles ont l’air de brasser un butin barbare, une féerique provende de nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de quelque conte des Mille et une Nuits.
Ce soir-là, il y avait des ribambellées de monde sur les quais. Les filles surtout étaient en nombre. La marée montante ayant coïncidé avec la clôture du travail de jour dans les usines, des bandes de « friteuses » allaient et venaient, se tenant, comme à leur habitude, par la taille, la hanche provocante, l’œil égrillard et le parler gras. Presque toutes avaient, parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un « promis », dont elles guettaient le débarquement, pour regagner en leur compagnie les quartiers pullulants de la haute ville. Leurs sandales de bois cliquetaient sur le granit visqueux, diamanté d’écailles ; leurs appels, leurs éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier se croisaient dans l’air vibrant.
Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient défilé, accueillies de questions ou de lazzis, quand, à l’approche de la cent cinquante et unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea de groupe en groupe à travers la foule. Il était arrivé quelque chose à bord de l’Espère-en-Dieu…
Quoi ? on ne savait pas très bien, mais ce devait être grave… Des deux matelots de l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, et l’autre ne valait guère mieux… Le patron avait le crâne fendu… Seuls, le novice et le mousse étaient à peu près intacts, — et encore !…
Bref, un hôpital flottant.
Et les suppositions, les conjectures pessimistes de pleuvoir.
— Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec les Gâvrais !…
— Ou avec les thoniers de Groix… Ils s’imaginent que la mer est à eux, ces Grésillons !
Désir Fauquet, — un second-maître retraité qui avait gardé sur le cœur l’amertume de Fachoda, — émit l’hypothèse, tout de suite préférée, d’un conflit international :
— Vous verrez que c’est quelque rôdeur anglais qui leur aura tiré dessus.
Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce petit Marseille de l’occident. Déjà l’on parlait de barricader les portes de la Ville-Close où fume encore, après quatre cents ans, le souvenir des guerres de la Ligue… Du moins décida-t-on d’avertir le syndic de la marine. Et l’on attendit…
L’Espère-en-Dieu, cependant, s’amarrait à l’un des anneaux du môle. Tout n’était pas fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il ne ramenait pas de cadavres, non ; mais, à n’en pas douter, il y avait de fortes avaries humaines…
Ce fut le patron qui se hissa le premier à terre.
Il avait une oreille déchirée, les pommettes boursouflées, crevassées et violacées, comme de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un mouchoir, tordu en compresse hâtive et imbibé d’eau de mer, lui bandait les deux tiers du front.
Il fonça, tête baissée, dans les curieux :
— Arrière, tas de veaux !… Place !
Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des explications :
— Eh bien ! quoi, Tostivin ?… Qu’est-ce qu’il y a eu ?… Vous vous êtes donc cognés ?…
— Vous pouvez le dire, grogna le sardinier en bousculant quatre ou cinq spectateurs. Chacun en a pris pour son compte… Oh ! mais, continua-t-il avec un accent de défi, l’affaire n’est pas terminée… Je n’en démordrai pas… Ils veulent qu’on aille chez le commissaire : on ira chez le commissaire !…
— Qui ? ils ?
— Crotte !… Qui voulez-vous que ça soit sinon ces deux andouilles ?
Il désignait du geste, au-dessous de lui, les deux matelots demeurés dans l’embarcation, et qui, penchés sur un seau, ne montraient que l’envers de leurs personnes.
Puis, les apostrophant :
— Hé, Miroux !… Hé, Tréfentec !… Est-ce que vous y êtes, enfin ?… C’est pas le moment de caler, peut-être !…
Les deux hommes secouèrent leurs nuques dégouttelantes.
Oh ! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention de caler… Ce qui était dit était dit… Seulement, nom d’une chique ! encore fallait-il leur donner le temps de se débarbouiller un peu…
Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin ! Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau zébrée de sillons sanglants que l’ablution saline devait irriter à vif.
— Ah çà ! intervint pour la seconde fois le syndic, qui diable est-ce qui vous a tous mis en cet état ?
Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin, pestant contre les lenteurs visiblement calculées des deux matelots.
— Comme si vous ne vous frotteriez pas aussi bien le cuir après, capons que vous êtes !… Tant pis ! Si vous ne venez pas, moi je vais.
— Minute ! On y va, sacrédié ! bougonnèrent-ils sans grande conviction, tout en s’essuyant le visage dans les voiles que le novice et le mousse achevaient de carguer.
Rappropriés à la « six-quat’-deux », ils gravirent les échelons d’accès.
— En route ! fit Tostivin.
Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur chef de file, ils ne paraissaient d’humeur à se répandre en confidences, et la foule, déçue, allait être condamnée à se disperser sans avoir rien appris, quand, à la faveur du remous creusé par les trois pêcheurs, une « friteuse » qui, depuis quelques instants, jouait des coudes pour tâcher de les joindre parvint à se couler jusqu’à Joachim Miroux.
C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils n’« espéraient » que d’avoir touché le gain de la saison pour se mettre en ménage. Même qu’ils avaient retenu leur logement, à partir de la Saint-Michel, dans la maison qui est avant l’atelier Deyrolle, sur le chemin de Beuzec-Concq…
Elle avait agrippé par le bras le jeune marin qui ne témoignait aucun enthousiasme de cette rencontre ; et, le regardant sous le menton :
— Ce n’est pas pour te flatter, mon cher, mais ce que tu as l’air d’une vilaine viande de boucherie !…
Il ne releva pas le compliment, se contenta de répondre, l’esprit absent, tout à son idée :
— N’empêche que nous avons la vérité avec nous, moi et Gab Tréfentec… Et, jusque devant le commissaire, j’en donnerais ma tête à couper…
— Tu peux en parler, de ta tête !… Si ça n’est pas une abomination !… Vous étiez donc archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes entre-tués comme ça ?
— Non, c’est à cause d’une barrique d’or que c’est venu.
Une barrique d’or !… De stupeur, la Concarnoise lâcha le bras du matelot, de quoi celui-ci profita sur-le-champ pour courir après ses compagnons qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé. Si bien qu’à toutes les questions dont elle fut immédiatement assaillie Léontine Capdevert ne put répondre qu’une chose : c’est qu’il y avait une barrique d’or dans l’histoire.
C’en fut, du reste, assez.
Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux oiseau de chimère, enrichi, à chaque essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant. Un des caractères spécifiques de l’imagination occidentale, c’est, en même temps que sa mobilité toujours en éveil, son extraordinaire puissance de réalisation. Ces simples mots : « une barrique d’or » agirent dans les cerveaux à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer une nouvelle cristallisation idéale. Adieu, les Gâvrais et les thoniers de Groix ! Le second-maître Fauquet, lui-même, ne s’obstina pas davantage dans la hantise anglaise, et les portes de la Ville-Close, rouillées depuis des siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement ouvertes, comme celles du temple de Janus. La barrique d’or ! Il n’y en avait plus que pour la barrique d’or !…
Vous eussiez juré que les gens la voyaient, l’entendaient rouler pesamment devant eux, retentissante de tous les trésors enfermés dans ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient comme en triomphe, tandis que, délaissant les quais, désormais sans charme, ils refluaient en houles vers la place où, dans l’ombre des ormes, allongée par le soir, se dressaient les bureaux du Commissariat de l’inscription maritime, le principal monument de Concarneau, avec le laboratoire des pêches et le vivier aux langoustes.
Surpris de cette invasion soudaine de badauds, les boutiquiers, en train d’accrocher leurs contrevents, écarquillaient les yeux, s’informaient :
— Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc ?
— Comment ? Vous ne savez pas ?… Une barrique d’or, monsieur Pouliquen !… Ceux de l’Espère-en-Dieu qui ont trouvé une barrique d’or !
— Pas possible !…
— C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au commissariat, à faire leur déclaration.
— Une barrique d’or, que vous dites ?… Vous ne confondez pas avec une barre d’or ?
— Non, non, une barrique… ce qui s’appelle une barrique…
— Vous l’avez vue ?
Vue ? Pas à proprement parler, mais, mon Dieu, c’était tout comme, puisqu’on tenait la chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas été mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas ?…
D’autres survenaient, plus affirmatifs :
— Elle est dans le bateau, savez-vous ?… C’est pour ça que le novice et le mousse n’ont pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à bord.
Et, le mirage opérant avec une vertu croissante, les détails se précisèrent. On donna les dimensions de la barrique, on en évalua la jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur les circonstances dans lesquelles s’était faite la trouvaille. C’était Joachim Miroux, paraît-il, qui en ramenant son filet avait senti une résistance, comme d’un corps lourd. Alors, il avait crié Gab Tréfentec pour lui prêter la main en douceur ; et la barrique avait émergé. Par exemple, ça n’avait pas été commode de l’arrimer dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre de Dieu, vous pensez !… Mais aussi quelle stupéfaction — et quelle jubilation, — quand le patron avait fait sauter la bonde !… Ils s’attendaient à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie, du tafia, mettons, si vous voulez, du vin des îles, à moins que ce ne fût tout bêtement du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h, où tout le pays eut la colique d’en avoir bu… Eh bien, non ! ce qui avait coulé, ç’avait été de l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un ruissellement de jaunets !…
— Des piastres, je gage, ou encore des roupies, suggérait le cap’taine Guével, un ancien long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes les mers, se piquait de connaître les noms des monnaies dans toutes les langues.
Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire :
— La roupie, à elle seule, vaut près de quarante francs de France.
Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de très normal. Pareille aubaine était arrivée vingt fois, non pas à lui, malheureusement, mais à des « collègues » avec lesquels il avait fait les « quatre cents coups », dans sa jeunesse, et qui s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour les lancer aux gamins… Ces découvertes-là, selon lui, s’expliquaient « mathématiquement ». N’allait-on pas, un temps fut, chercher des tonnes d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui chercher des barils de rogue en Norvège ? Et ce qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal gréés, mal montés, mal gouvernés ! Tenez, pas plus loin qu’à Vigo, sur les côtes d’Espagne, il y a toute une flotte ensablée dans les fonds ; des richesses immenses dorment là, perdues à trois cents brasses ; — un cimetière de milliards, de quoi fournir des rentes de roi aux mariniers de tout le Ponant. Qu’une de ces vieilles carcasses enfouies se disloque, crac ! la cargaison, « soulagée », fiche le camp ; les courants vous la cueillent, vous la drossent, et, comme il y en a plus d’un, de ces courants du Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez que, si par chance vous jetez le filet au bon moment… Voilà ! Ça n’était pas plus malin que ça, l’histoire de l’Espère-en-Dieu.
La démonstration était si convaincante et, comme disait le cap’taine, si « mathématique », qu’il ne fit plus doute pour personne que la barrique d’or « sauvetée » par Miroux ne provînt en droite ligne des galions de Vigo.
Quant à la bataille qui s’était livrée autour d’elle, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour en deviner les motifs : discussions de partage, évidemment. On savait Tostivin rapace : les sous lui collaient à la peau des mains. A plus forte raison, les pièces d’or.
— Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le patron, il aura prétendu s’adjuger la moitié du gâteau.
— La moitié ?… Oui, le tout donc !…
Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas, les trois hommes franchissaient le portail, solennel comme un porche d’église, au-dessus duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes, le large écriteau du commissariat.
Une antichambre réservée au public précédait les bureaux. C’était une pièce vide et triste ; aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient des débris d’affiches officielles ; le parquet boueux, humide de l’égouttement des sabots-bottes, maculé de taches brunâtres par le jus des chiques, sentait la saumure et le champignon pourri.
Près de la fenêtre, le gendarme de planton, Moreau, que les friteuses avaient surnommé Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise, le képi dans les jambes et la tunique déboutonnée.
L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un œil, puis l’autre.
— Il n’y a personne, grommela-t-il avec un bâillement. Vous ne retiendrez donc jamais que les bureaux sont fermés à cinq heures !
— C’est que…, risqua Tostivin.
Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer, lui et ses acolytes ; mais il n’eut pas plus tôt remarqué leurs trognes bouffies, bleuies, tailladées, sanguinolentes, que, se laissant retomber sur sa chaise, il s’esclaffa :
— Ah bien ! mes cocos…
— Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié et enhardi, on s’est salement astiqué… Est-ce que, malgré que ça soit fermé chez vous, on ne pourrait pas voir le commissaire ?
— Le commissaire… ha ! ha ! ha !… Il est à sa manille, le commissaire… ho ! ho ! ho !
Et, entre deux hoquets :
— Mais ça serait péché qu’il manque ça !… Vous êtes trop mignons, les agneaux !… Je cours le chercher.
Il rajusta ses grègues, se reboutonna va comme je te pousse, et disparut dans une ruelle de traverse, toujours pouffant.
Sur le pourtour de la salle régnait un banc de bois, usé, lustré par des générations de « clients ».
— Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.
Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos à la fenêtre, tandis qu’à l’autre extrémité s’affalaient côte à côte Joachim Miroux et Gab Tréfentec.
Colère de marin crève et passe comme un grain, dit le proverbe. Celle de nos trois découvreurs d’or en tonne inclinait manifestement à l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux et le monde extérieur l’enceinte réfrigérante du commissariat. Ils commençaient à se demander in petto quelle satanée lubie leur avait pris de venir s’échouer, comme de stupides cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été si sage et si simple de faire la paix devant un litre, à l’Assurance contre la soif, chez le père Quénec’hdu, ou au Rendez-vous des Mathurins, chez la mère Stéphan… Les rires tonitruants du gendarme avaient jeté le trouble dans leurs esprits ; leur crânerie de tantôt les abandonnait ; ils se sentaient piteux et grotesques.
— Nous devons avoir l’air de trois tourtes, observa Miroux.
Joignez que le lieu, avec sa nudité, son silence, sa moisissure administrative, leur en imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal, et qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que leur litige valût d’y être porté. Le commissaire était capable d’estimer que la chose ne méritait point qu’on le dérangeât… Sans compter qu’on l’arrachait à sa manille… Et dam ! s’il était mal luné, gare la casse ! Il n’entendait pas tous les jours de la bonne oreille, le commissaire…
— Si qu’on s’en allait ? proposa timidement la voix de Gab Tréfentec.
— Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici, appuya Miroux.
Le patron se taisait. Mais il tapait du talon, comme s’il avait eu des fourmis sous la plante des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant, il tint bon :
— Quand le vin est tiré, faut le boire.
D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait. Il n’avait pas eu besoin de trotter jusqu’à l’estaminet de l’Hôtel des Touristes : le syndic avait déjà fait le nécessaire et prévenu qui de droit.
— Ces messieurs seront là dans un instant, annonça-t-il avec une gravité où ne se trahissait plus la moindre envie de rire, si même il n’y perçait une nuance inattendue de politesse et quasi de respect.
Sa courte sortie avait incontestablement modifié sa conception des choses, et il était facile de voir que les trois « cocos » dont il s’était tant gaussé tout à l’heure avaient, dans l’intervalle, revêtu à ses yeux un prestige qui transformait en glorieux stigmates les bouffissures multicolores de leurs faces meurtries.
— Eh ! eh ! les amis, fit-il d’un accent pénétré, vous ne m’aviez pas dit ça… Vous en avez une veine !… Nom d’une giberne, c’est pas à nous, de la gendarmerie, qu’il arrivera jamais d’être si chançards !…
Les trois hommes s’entre-regardèrent, la mine ahurie ; le patron, croyant à quelque ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta :
— Ne blaguez pas, monsieur Moreau… Des coups de poing, ça ne coûte qu’à prendre… Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans les autres métiers.
— Oh ! mais, pardon !… J’en empocherais bien dix fois plus que vous n’en avez reçu… Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron, si ça ne vous fait rien !
— Quoi ? le reste ?
— Oh ! vous m’entendez… Suffit !
Un bruit de pas s’approchait.
— Chut ! Voici le commissaire, souffla le gendarme.
Et il se figea dans la posture militaire, la main droite au képi. Tostivin, Miroux, Tréfentec s’étaient dressés d’un bond, somme mus par un même ressort.
Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit, puis, se retournant vers les hommes de l’Espère-en-Dieu, leur dit avec une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier :
— Allons, mes braves, venez me conter ça.
Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres diables ! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire, qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria :
— Ta, ta, ta !… Qu’est-ce que vous faites donc ?… Pas tant de cérémonies, s’il vous plaît.
Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir, — oui, de s’asseoir en sa présence, — et sur des sièges de luxe encore, dont jamais culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin ! Ils n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi, les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et caricaturales de pingouins désorientés.
Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la porte, debout et fronts découverts.
Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le commissaire parla :
— Voyons, dit-il, — et ses doigts jouaient machinalement avec un coupe-papier, — voyons, procédons par ordre… Je connais en gros l’histoire : le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois recueillir votre déposition… Avant de vous interroger, toutefois, il ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.
Tostivin eut un élan d’approbation :
— C’est ça, monsieur le commissaire ! Vous y êtes !… dites la loi à ces imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en vérité…, des ânes !
Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des « ânes » et continua, bienveillant :
— Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.
Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de signets, — tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut :
Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit de la vente…
— Vous entendez bien ? Un tiers, commenta-t-il.
… est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se produisant dans le délai d’un an et un jour.
— Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous ayez des réclamations à craindre.
Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du magistrat, feignirent un accès d’hilarité.
— Oh ! pour ça, non ! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.
Le commissaire agita son coupe-papier :
— Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas !… Vous êtes trois inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous répartir entre trois : ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.
— Qu’est-ce que nous vous disions !… s’écrièrent avec un accent de triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.
Et Miroux souligna :
— C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure ?
Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il se contenta de rétorquer du haut de sa certitude :
— Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura tout lu.
— Moi ? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu… Je vous ai donné connaissance du texte complet.
— Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.
— La part du bateau ?
— Dam !… Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le bateau ?
— Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin… Le bateau, avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de travail, un outil essentiel : il représente, dans votre association, le capital ; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait… Mais, ici, le cas est tout différent. L’Espère-en-Dieu n’a pas été spécialement armé pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard ? Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre chose… Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.
— Parbleu ! ricanèrent en chœur les deux matelots.
Le patron, lui, avait verdi.
— Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la loi.
Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son cou le foulard ensanglanté :
— Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des routes, que vous n’y feriez pas entrer ça !…
— On en sait quelque chose, nous autres… pas vrai, Tréfentec ? insinua Joachim Miroux.
— Ah ! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés !… Vous serez bien toujours les mêmes !
Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les dents serrées :
— On est patron ou on ne l’est pas… Je défendais les droits de mon bateau et je suis prêt à recommencer… On ne m’ôtera pas de la caboche qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes…
— Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.
— Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous dire bonsoir et merci, mon commissaire.
— Permettez ! Il y a la déclaration… Passons à la déclaration.
— Quelle déclaration ?
— Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.
Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait, d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la mirifique épave.
— Allez, vous, l’ami !… Exposez-moi tout, point par point, depuis l’origine.
Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon, murmura, la langue pâteuse :
— Dis, toi, Tréfentec.
Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la « gueule » en capilotade.
— Eh bien ? réitéra le commissaire, quand vous voudrez… J’attends.
Force fut à Miroux de s’exécuter.
L’affaire était assez drôlement venue, ma foi ! On rentrait du large, par le travers des îles, la pêche finie : il était à la barre, lui, Joachim Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait molli.
Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors, il avait répondu, comme il aurait dit autre chose :
« — Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans les eaux des Glénans. »
— Singulier pressentiment ! observa le commissaire.
Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse :
— C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps des anciens… comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les roches…
Le commissaire l’interrompit :
— N’insistez pas. Arrivons au fait.
— J’arrive, mon commissaire.
» Il avait donc répondu « ça que j’ai dit », lorsque le patron, qui dormait d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça :
» — Oh ! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi seul.
A quoi il avait riposté :
— N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le novice et le mousse, par-dessus le marché.
Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux ? Eh bien ! d’après Tostivin, ça n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout ; par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts… Le sang de Miroux n’avait fait qu’un tour :
— Deux parts !… Pourquoi deux parts ?
— La mienne et celle du bateau.
— Flûte pour le bateau !
— C’est dans la loi.
— Macache !
— Je te la ferai lire par le commissaire.
— Flûte pour !…
Le narrateur se mordit les lèvres à temps :
— Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de circonstance atténuante ; — on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos…
Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la grande « tripotée » en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups : pan ! vlan ! hardi ! souque ! pare à virer !…
— Comment ! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même d’avoir rencontré l’épave ?
— C’est pas après, bien sûr !
— Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars !…
Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient, par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire reprit :
— Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée ?
— Rencontrée ? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.
Et, perplexe, il demanda :
— Rencontré quoi ?
— Mais, l’épave, saperlipopette ?… Vous ne comptez pourtant pas nous faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier !
— L’épave ?
— Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or…, puisque barrique d’or il y a.
Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut avec une simplicité sereine qu’il répondit :
— Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.
— Hein ? Quoi ?… Pas de barrique d’or ?… Ah ! ça, qu’est-ce que vous me chantez là ?… Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or ?…
La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas :
— Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée !
— Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée ! scanda rageusement le commissaire.
Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés :
— Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres ?… Elle est bonne, celle-là !…
Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil, aplatit violemment sur la table ses paumes écartées :
— C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé…, que vous avez ameuté la ville…, que…
Il ne se possédait plus : il suffoquait. Les trois hommes, tremblants comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe, une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.
— C’est la faute à Tostivin… C’est lui qui a voulu… rapport à la part du bateau…
— Ah ! oui, la part du bateau ! rugit le commissaire… Je m’en vais vous la coller, moi, la part du bateau !… Au bloc !… Gendarme, syndic, flanquez-moi ces ganaches au bloc !… Et si quelqu’un vous demande pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le règlement…
Et voilà comment ceux de l’Espère-en-Dieu, après s’être écharpés pour une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.
Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau de « l’année où ceux de l’Espère-en-Dieu trouvèrent une barrique d’or ».
Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles : une fois créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.
A Madame J. Le Roy White.
Un matin que j’avais accompagné un ami à la chasse aux oiseaux de mer, dans les parages de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris, en approchant de ce petit village de pêcheurs, perdu au fond d’une crique de la Manche trégorroise, d’entendre tinter à coups joyeux l’unique cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant qu’une « trêve » de la paroisse de Penvénan, on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois l’an, le jour du « pardon », qui ne vient qu’en septembre. Or, nous étions dans la première semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut de calendrier, la merveilleuse lumière estivale qui dorait au loin la mer et les îles, et, plus près de nous, les menus champs de la côte encore couronnés de leurs blés intacts. Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là, et à quelle occasion cette sonnerie d’allégresse dont les notes légères s’égrenaient comme un vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel triomphal ?
Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de ma connaissance, en train de réparer un talus.
— Vous ne savez donc pas ? fit-il, en prenant lui-même un air étonné ; mais c’est Laurik Cosquêr qui épouse Néa Garandel ! Et, à cause que celle-ci est impotente, le recteur du bourg a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la chapelle.
Laurik Cosquêr ? Laurik Cosquêr ?… Ce nom ne fut pas sans réveiller en moi un souvenir resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu en grande vénération un brave homme qui le portait. Laurik est un diminutif de Laur, qui est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens qu’on a coutume de désigner par ces diminutifs affectueux : les bambins, les « innocents » et, quelquefois, les vieillards.
Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine me renvoyait soudain l’image appartenait à cette dernière catégorie. C’était un ancien matelot retraité, un « pensionné » de la mer, comme on disait, à qui manquait un bras, le bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage dans je ne sais quel combat. Il était vieux, ou du moins me paraissait tel, avec son collier de barbe grisonnante, ses allures graves de patriarche, sa figure mince, toute labourée de rides qui lui plissaient la peau comme des vagues, et ses oreilles velues de loup de mer, des oreilles aux larges lobes violacés, que traversaient deux anneaux d’or. Mais une jeunesse étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un bleu délicat, dont le regard était infiniment doux, quoiqu’un peu triste.
Du temps que ma famille habitait Penvénan, il était rare qu’elle ne l’invitât point à venir manger la soupe du dimanche.
Une touchante coutume bretonne, cette soupe du dimanche ! Nos populations rustiques sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe. Elles ne s’y rendent pas seulement par piété, mais aussi par plaisir. Dans les fermes éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et domestiques, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés, procèdent à leur toilette hebdomadaire. On se débarbouille en commun, à l’auge du puits, dans la cour. Chacun revêt ses habits propres, ses « hardes du dimanche ». Trois sons de cloches, espacés de demi-heure en demi-heure, annoncent l’office : on se met en route à l’appel du premier son.
Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison, c’est une fête de s’en aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées.
Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand’messe que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées la courte pipe de terre brune, dont ils secouent la cendre sur leur pouce, avant d’enjamber l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église leurs places consacrées dans les vieux bancs vermoulus qui entourent la base des piliers, ou sur les marches qui règnent au pied de la balustrade du chœur. C’est de là qu’agenouillés ou assis ils suivent tant bien que mal l’office. Confits pour la plupart en un état de douce somnolence, de vague et ronronnante rêverie, que bercent les trémolos des chantres, ils ruminent d’obscurs pensers ou remuent les poussières de leurs souvenirs, tout en roulant, d’un geste à la fois dévotieux et machinal, les grains usés d’un interminable chapelet.
A l’issue de la messe, un régal d’une essence moins mystique attend les plus déshérités d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu d’une tradition immémoriale dont l’origine remonte peut-être au régime des anciens clans, que, dans toutes les maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour parler comme en Bretagne, leur soupe soit trempée.
Chaque famille a naturellement ses hôtes de prédilection et comme qui dirait sa clientèle attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr, et je ne concevais pas, à cette époque, le déjeuner du dimanche sans lui. Il arrivait pourtant qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion, car c’était une âme fière et d’une susceptibilité un peu farouche. Une fois sur deux, il fallait le guetter au sortir du cimetière, où il faisait exprès de s’attarder plus que de raison sur les tombes de ses morts, éparses aux quatre coins de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer et je m’en acquittais avec zèle. Il n’avait pas fini son dernier signe de croix que j’étais à ses côtés.
— Allons, Laurik, tout le monde est là. On n’attend que vous.
Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait sur ses oreilles sa casquette en peau de loutre, achetée jadis au cours de quelque campagne polaire, et murmurait :
— Pas aujourd’hui, mon enfant ! Non, en vérité, pas aujourd’hui !
Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais par le seul bras qui lui restât, et, de guerre lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était une « grande insolence » de sa part d’abuser ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les épaules dans la cuisine où d’autres invités du dimanche, atteints comme lui de quelque infirmité, s’escrimaient déjà devant les assiettes pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient l’épaisse soupe aux légumes avec leur fourchette ou piquaient les mets à la pointe de leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste Javré, qui affirmait le plus sérieusement du monde n’avoir jamais eu ni père ni mère ; Jozon Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien baleinier, il prétendait avoir failli être victime de la même mésaventure que le prophète biblique ; et Gabik « l’innocent » ; et Kanan, Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux éloquents, mais à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d’impuissance ; d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer ou dont les noms m’échappent.
Humbles et naïfs commensaux ! Dès qu’ils voyaient paraître Laurik Cosquêr, ils se serraient avec déférence, pour lui faire place. Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de gravité. La conversation prenait tout de suite un tour plus noble et, des racontars locaux, s’élevait aux considérations générales. Parmi ce petit monde, Laurik passait pour un « philosophe », pour un homme qui, ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi.
Sa philosophie, sans être gaie, était sereine, indulgente à la vie ; mais la mort ne lui faisait pas peur, si même il n’avait pour elle un secret penchant.
— Mourir, disait-il, est une chose plus aisée que de vivre. Quand l’heure viendra de virer lof pour lof, je serai prêt au commandement. Et le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents et d’amis en l’autre monde qu’en ce monde-ci et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.
Sur un seul chapitre il restait muet : celui de l’amour.
Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui reprochaient de vieillir en célibataire impénitent, s’étonnaient qu’avec une pension viagère de trois cents francs, il n’eût jamais songé à s’offrir une femme pour lui tenir société dans le logis du bord des grèves, dont il laissait volontairement pourrir le chaume, et où il passait les soirées en colloques taciturnes avec un hibou apprivoisé qu’il appelait son cousin… A toutes ces pointes Laurik ne répondait que par des haussements d’épaules. Ou bien, feignant une ironie qui sonnait faux, il déclarait d’une voix brève, un peu tremblante :
— Mettons que j’aie fait vœu de célibat comme les prêtres et, s’il vous plaît, n’en parlons plus.
Tel était le personnage que le nom prononcé de Laurik Cosquêr venait brusquement de ressusciter au fond de mes souvenirs. Il ne se pouvait évidemment pas qu’il fût le même qu’on mariait à cette heure sous les voûtes basses du petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le temps que, promené loin de Penvénan par le hasard des migrations paternelles, j’avais perdu de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé quelque vingt-cinq ans. Le « vieux Laurik », comme on l’appelait déjà dans ce lointain passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire, si, plutôt, il n’était pas sorti de la durée pour entrer dans l’âge éternel. Ce fut donc par pur acquit de conscience, et pour n’avoir pas l’air de me désintéresser d’un événement carillonné à si grand bruit, que je demandai au paysan qui m’avait renseigné :
— C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr que j’ai connu autrefois ?
— Un filleul ? s’écria l’homme. Par la Vierge, il n’y a jamais eu qu’un Laurik Cosquêr en ce pays !
— Allons donc !… Celui dont je parle, s’il vit encore, a dans les soixante-quinze ou quatre-vingts ans.
— Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit sonnés à la dernière Pâque de Pentecôte. Nous sommes d’accord.
Le sérieux même avec lequel il s’exprimait me fit croire à une de ces douces mystifications où les Trégorrois, nés malins, sont toujours heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans ma pensée, car il reprit en souriant :
— Je ne vous dis pourtant que ce qui est… Montez au village, et vous verrez. Vous aurez peut-être plus de foi dans vos yeux que dans vos oreilles.
Et, se remettant à son talus :
— D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un particulier qui ne fait jamais les choses comme tout le monde.
Je voulus en avoir le cœur net.
Aussi bien, il était dans notre itinéraire de couper par Buguélès pour joindre plus vite les grèves de Plougrescant, chères aux courlis. Nous grimpâmes donc le raidillon qui mène au village, entre des rangées de roches, vertes de lierre ou rouillées de lichen.
La clochette, là-haut, ne tintait plus : signe que la cérémonie tirait à sa fin.
De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le « placître » feutré de gazon, où la chapelle est couchée comme un bloc de pierre d’une seule pièce, peu différent des mégalithes qui l’entourent, que nous nous trouvâmes en présence du cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler de ce nom l’inénarrable défilé de couples humains auquel il nous fut donné d’assister.
Vous eussiez dit d’une gageure.
Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais vieux invraisemblablement, vieux comme l’antique sanctuaire de mer dont ils venaient de franchir le porche, vieux comme les granits sans âge qui le dominaient de leurs masses cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y avait pas un de ces vieux, pas une de ces vieilles qui ne fussent éclopés de quelque membre. Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire à cet extraordinaire spectacle.
— Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce !
Nous comptâmes au hasard trois jambes de bois, deux bosses, autant d’yeux crevés, une paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à des moignons… Seul, le joueur d’accordéon qui ouvrait la marche paraissait exempt de tare : à peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes qu’il était aveugle.
Des costumes il en allait comme des types. On eût difficilement imaginé un plus baroque assemblage de vêtures surannées, fleurant jusque sous le soleil d’août le moisi des garde-robes ancestrales. Le crâne des hommes s’emboîtait tout entier dans d’indescriptibles tromblons ; sur la tête des femmes se gonflaient d’immenses « catioles », vastes comme des voilures.
Si grotesque pourtant que fût cette étrange mascarade, elle avait, à y regarder de plus près, quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil sur ces vieilles physionomies fanées, parcheminées, ratatinées, pour se sentir touché par l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait. C’était une joie contenue et sans gestes, — la joie même est silencieuse en Bretagne, — mais rien qu’aux petites flammes de sang qui rosissaient les pommettes couleur de buis, rien qu’au fugitif éclat des prunelles décolorées, il était visible que toute cette séquelle boitante, clopinante et tortillante communiait religieusement dans le bonheur de Laurik, comme si c’eût été le sien propre.
Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes dimanches d’enfant, et pas un autre, pas un de ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui s’avançait, ainsi escorté, entre la double haie des gens du village accourus avec leur marmaille pour lui faire fête. Il avait remplacé la casquette en peau de loutre par un large couvre-chef évasé en cône et portait glorieusement, épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le bouquet de fleurs artificielles, orné d’un flot de rubans, qu’il est de règle en Bretagne trégorroise d’arborer quand on se marie. Mais, à part ces deux détails de toilette, j’eusse été fort en peine de dire ce qu’il pouvait y avoir de changé en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu. C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente années, qui avaient fait de moi un homme mûr, avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait même, dans le port et l’allure, un dandinement allègre que je ne lui avais jamais connu, et le bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée. C’était le même Laurik Cosquêr, mais ragaillardi et comme remis à neuf.
Il marchait avec une lenteur calculée, d’un pas de procession, donnant le bras, son unique bras valide, à une délicieuse vieille, toute sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche néanmoins, blonde encore d’un blond argenté, mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent chez les femmes de la mer, avaient à demi ankylosé les jambes, car elle cheminait péniblement, sur la pointe de ses souliers à boucles, avec de petits sautillements d’oiseau blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans grâce.
Le couple des vieux jeunes époux traversa le placître, puis obliqua vers la principale auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante et cahotante des conviés, et précédé du sonneur d’accordéon qui, sous prétexte de jouer l’air de « J’ai du bon tabac », arrachait aux entrailles fatiguées de son instrument des notes stridentes et sauvages, de véritables mugissements de tempête.
Sur les flancs et les derrières de la noce, tout le village en rumeur bourdonnait comme un essaim.
Nous descendîmes vers l’auberge avec la foule. C’était le moins que je prisse le temps de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles, puisque cependant le hasard m’en rendait témoin. L’envie aussi me poussait de savoir par quel motif il avait pu être amené à cette détermination presque in extremis.
Nous le trouvâmes dans la cuisine où il attendait, avec ses invités, que l’hôtesse donnât le signal de se mettre à table. Assis à côté de sa compagne, sur le banc du lit clos près de l’âtre, il se disposait à allumer sa pipe. Mais je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait encore de moi, que, de surprise, il laissa choir à terre le morceau de braise qu’il faisait sauter dans le creux de sa main.
— Vous ! s’écria-t-il, c’est vous !
Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais ému moi-même de son émotion. Il ajouta, en une sorte d’aparté pieux :
— Ce jour est donc deux fois un jour de bénédiction.
Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude invétérée de l’esprit breton, vers ceux des miens qui n’étaient plus :
— Que la grâce de Dieu soit avec les défunts ! murmura-t-il.
Il y eut un « amen » discret et de nombreux signes de croix dans l’assistance.
Laurik s’était tourné vers sa femme :
— Néa Garandel, le nom des parents de cet homme-ci devra toujours être dans nos prières.
La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande cornette à l’ancienne mode, dont les ailes recourbées l’enveloppaient quasi toute de leurs blanches mousselines empesées. J’allais remercier quand, de la pièce voisine, s’éleva la voix de l’hôtesse, annonçant que « c’était prêt ».
— J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous, un temps fut, que vous ne refuserez pas aujourd’hui de goûter à la mienne, vous et votre camarade, me dit Laurik en rentrant dans la poche de son gilet la pipe dont j’avais arrêté l’allumage.
Je le priai de nous excuser. Les gens de la noce avaient déjà tous gagné leurs places devant les plats fumants, qu’il nous objurguait encore « pour l’amour de Dieu et des saints ».
Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.
— Vous avez vu, disait-il : j’ai voulu que tous les anciens, tous les maléficiés du quartier fussent du fricot… Je n’ai pu avoir ni Baptiste Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont morts, Dieu ait leurs âmes ! Mais il y en a d’autres, qui vous ont connu… Venez ! Si je vous avais su au pays, j’aurais fait les choses comme on doit : je vous aurais envoyé les inviteurs, et vous n’auriez pas pu ne pas venir, n’est-ce pas ?…
La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau, lui coupa la parole :
— Laurik, on vous réclame pour le Benedicite.
— Voilà que vous oubliez les devoirs de votre état, lui dis-je. Ne faites pas languir votre monde, et apprenez-moi seulement où vous comptez demeurer désormais avec votre femme.
— Toujours au vieux moulin de Pellinec, donc ! N’est-ce pas à la femme de suivre son mari… J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises…
— Eh bien ! Je prétends aller un de ces jours trinquer avec vous, mais à la condition que vous m’expliquerez…
Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main qu’il avait saisie :
— Pourquoi Laurik Cosquêr devient à soixante-dix-huit ans l’homme de Néa Garandel… Si l’histoire vous intéresse, je vous la conterai quand il vous plaira. Je n’ai plus de raisons pour la cacher, ni à vous, ni à personne.
Il y avait une gravité singulière et comme une tristesse dans l’accent dont il prononça cette dernière phrase. L’instant d’après, comme nous passions sous la fenêtre de la salle où il avait rejoint ses convives, nous l’entendîmes qui commençait, d’un ton solennel et presque sacerdotal :
— Benedicite, Domine, nos et ea…
L’anse de Pellinec n’est séparée du village de Buguélès que par une étroite langue de terre. Un ruisseau y débouche dans les sables, qui alimentait autrefois les vannes d’un ancien moulin seigneurial, aujourd’hui désaffecté. Une roue extérieure à moitié pourrie, dont les ais noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, témoigne seule de la primitive destination de l’édifice. L’étang lui-même s’est envasé et transformé en un fourré de plantes aquatiques où, parmi le foisonnement des roseaux, des osmondes et des nénuphars, pullulent les sarcelles et les pluviers.
La maison, en grosses pierres de taille, tourne le dos à la mer qui, à la marée montante, en vient battre les assises incrustées de coquillages et toutes chevelues de goémon. Les trois ouvertures de sa façade, à savoir : la porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, donnent sur l’étang. On y accède, ou mieux on y descend, par un escalier d’une dizaine de marches pratiqué dans la maçonnerie d’une chaussée en contre-haut, qui faisait anciennement l’office de barrage. Le paysage, à l’entour, est solitaire. Du sentier herbeux qui suit la chaussée, l’œil n’aperçoit, d’un côté, que de plates étendues de sables, semées d’îlots, de l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant un court vallon boisé.
C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, semi-marine, que, peu de jours après notre rapide entrevue de Buguélès, je vins rendre visite à Laurik Cosquêr.
Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, après avoir gagné ses invalides. C’était alors un logis abandonné, dont la toiture de chaume s’effondrait, et que l’on disait hanté par des esprits, lesquels étaient, paraît-il, tout prosaïquement les corneilles des bois voisins, une tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux nocturnes.
Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr avait vécu sous ce chaume délabré, bercé dans ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte du vent à travers les joncs et par le clapotis des vagues au pied du moulin, sans autre compagnie que la sienne et celle du mélancolique génie de ce lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.
Par quelle lubie soudaine cet anachorète des grèves imaginait-il aujourd’hui, presque à la limite extrême de l’âge humain, d’introduire dans sa demeure et dans sa vie une femme ? Y avait-il là le mystère, toujours passionnant, d’une destinée, ou, simplement, une aberration, une rupture d’équilibre, le commencement de la déchéance définitive dans le cerveau affaibli d’un vieillard ?…
— Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle à ma promesse : j’espère que vous allez l’être à la vôtre.
— Néa ! Néa ! C’est le monsieur !
Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis dont mes yeux, encore pleins de la grande lumière du dehors, percèrent d’abord assez mal la pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me guida jusqu’à la table où Néa s’était mise en devoir de dérouler la nappe au pain, puis de déposer deux tasses et une bouteille à peine entamée.
— C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. Comme de juste, l’hôtesse nous a donné à emporter ce qui n’avait pas été bu.
Il versa, et nous trinquâmes.
— Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik ? demandai-je.
— Plus rien, répondit-il d’une voix brève et concentrée. Le seul vœu que j’aie jamais fait, je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.
Il promena le revers de sa manche sur son visage, en apparence pour s’essuyer les lèvres, en réalité pour sécher à ses paupières une larme qui menaçait de tomber. Aussi vite, du reste, il secoua son émotion et reprit avec un paisible sourire :
— Vous avez remarqué le toit neuf, du moins ?
— Comment donc ! Du plus loin qu’on dévale vers Pellinec, on en voit étinceler les ardoises.
Sa figure s’épanouit dans son large collier de barbe blanche.
— Et ici, trouvez-vous que c’est bien ?
Mon regard avait eu le temps de s’habituer à la demi-lueur verdâtre, à l’espèce de pâle jour sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un mobilier aussi cossu. L’armoire, de châtaignier massif, avait les proportions d’un monument ; les initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient en grosses lettres fraîchement entaillées au couteau dans le bois. Le dressoir était paré d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait dans une longue gaine historiée de fleurs peintes et percée en son milieu d’une ouverture vitrée où passait et repassait, comme une lune d’or, l’orbe sans tache d’un balancier resplendissant. Mais la merveille, c’était, à gauche du foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté garni de courts rideaux à ramages entre lesquels on distinguait, cloué contre le mur du fond, au-dessus de l’entassement rebondi des couettes et des matelas, un grand bénitier de faïence, ombragé par toute une gerbe de buis pascal. A la maîtresse poutre du plafond planait, suspendue comme un ex-voto, une de ces bouteilles commémoratives où les gens de mer s’ingénient à faire entrer, par un miracle de patience, la reproduction minuscule, mais exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, du navire de l’État ou du commerce, à bord duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir servi.
Tout cela respirait une propreté avenante, avec une vague odeur de vieux, néanmoins, ce je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la plupart des logis bretons, comme si les maisons elles-mêmes, en ce pays d’antiquité, suaient le passé par tous leurs pores.
— Oh ! oh ! Laurik, déclarai-je, mon inspection terminée, ceci ne doit guère ressembler à la « case » dont vous me parliez autrefois. Néa Garandel en a fait un palais.
La jolie vieille, qui remuait avec une petite fourche de fer la braise de l’âtre, se retourna au compliment.
— Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à chacun son dû. Même du temps que Laurik ne m’avait pas, les choses ont toujours été céans telles que vous les voyez. Case ou palais, Néa Garandel n’y est pour rien.
— Ne la croyez pas, intervint Laurik avec vivacité. Je ne soignais le nid que pour l’amour d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y venir nicher.
Puis, comme je le regardais de l’air indécis de quelqu’un qui n’est pas dans la confidence :
— Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes venu chercher une histoire, vous l’aurez… Par exemple, vous prendrez le café avec nous. Néa s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous êtes entré… Pendant que l’eau bouillira, nous fumerons, vous écouterez, et je conterai…
Sa pipe allumée, il commença :
— Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient jadis, les autres, à cause, disaient-ils, que je n’avais jamais aimé aucune femme ?… Je ne répondais rien. A quoi bon ? Ils n’eussent pas compris… L’amour est une fleur rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir cueillie, qui n’ont cueilli que son ombre. Elle est comme l’herbe d’or, l’aour ieotenn des légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept ans, la nuit de la première lune, en des lieux difficiles à connaître. Il faut savoir la distinguer, à la minute unique où elle se révèle par son éclat parmi les autres fleurs. Et il faut aussi porter sur elle une main prudente ; sinon, elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des doigts qu’un peu de poussière dorée ; car c’est une fleur vivante, monsieur, et qui, si l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne sèche plus. Moi, je l’ai trouvée sans la chercher et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours…
Il avait alors dix-sept ans, — dix-sept ans et huit mois, supputa-t-il. Son père, qui était taupier, lui avait enseigné son état. Les taupiers formaient à cette époque, en Bretagne, une corporation fort prisée. La croyance paysanne voyait dans la taupe un être infernal, diabolique. C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux qui, après leur mort, se réincarnaient dans ces animaux, « pour revenir labourer la terre par en-dessous ». Les gens qui faisaient métier de les détruire passaient pour des manières de sorciers, possédant un secret spécial qu’ils se transmettaient de génération en génération.
Tandis que le père s’en allait de son côté, Laurik s’en allait du sien, son hoyau sur l’épaule, un bissac en bandoulière ; déjà réputé pour un maître dans la pratique de son art, jovial, du reste, toujours un brin de chanson aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le bienvenu.
Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le bouvier occupé à curer l’étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs s’écriait :
— Salut à l’homme aux taupes ! Salut au gohétêr !
Et les visages semblaient si contents que « c’était comme s’il eût apporté le soleil ».
Dans les grandes fermes, il restait parfois toute une semaine : dans les petites, deux jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le pressait de questions. Il fallait qu’il débitât les nouvelles apprises d’un terroir à l’autre, les mariages et les décès, les aventures sentimentales des jeunes gens, le prix du blé, le cours du bétail, mille choses encore. Il s’exécutait de si bonne grâce que la veillée se prolongeait souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme de la chandelle de résine eût fini de s’égoutter sur la pierre de l’âtre.
A la prime blancheur de l’aube, il était sur pied et partait pour les champs. Ah ! qu’il avait vu se lever, des matins de toutes les couleurs !… Sur les dix heures, on lui apportait son déjeuner : une écuellée de soupe d’oing, une tranche de lard, un morceau de pain bis, moitié seigle et moitié froment. Tout en « cassant sa faim », il échangeait quelques mots avec la personne qui était venue, — et qui était à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois aussi, la fille de la maison.
Ce fut ainsi que sa « planète » voulut qu’il liât connaissance avec Néa Garandel.
Un très modeste domaine, cette terre Garandel, sise en la paroisse de Camlez, sur les pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d’une perche, une charrette ferrée, un cheval de labour, deux vaches laitières avec leurs veaux, une truie pleine, — sauf votre respect, — six journaux cultivables, dont un sous pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir de la famille.
Mais, miséricorde ! quel brave monde !
Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. Un homme étonnant, qui avait appris à jurer en vingt langues, « oui, n’est-ce pas ? Néa, en vingt langues, sans compter le breton ». Ah ! c’est celui-là qu’il eût fallu entendre conter son histoire. Il avait fait la guerre chez les Russes. Rien qu’à la façon dont il vous disait : « Imaginez-vous de la neige… », tout le froid du pays de l’hiver vous passait dans les moelles et vos cheveux se hérissaient aussi raide que les « dents de glace » aux chaumes des toits. Selon lui, l’Empereur n’était pas mort : il courait les mers sur un navire blanc, louvoyant pour dépister les Anglais, n’attendant qu’une occasion propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il aurait pris terre, toutes les cloches de tous les clochers se mettraient à carillonner d’elles-mêmes… Il n’eût pas fait bon le contredire là-dessus, le père Garandel.
La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine d’années, accorte de figure et de manières, et qui grasseyait un peu en parlant.
Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort un bon numéro, s’était engagé, pour toucher la prime, en remplacement du fils du notaire de Langoat ; le cadet était entré en apprentissage chez un bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne restait d’enfant à la maison que Néa.
Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, Laurik ne se plaisait nulle part autant que chez eux. On y mangeait plus de patates et de bouillie que de viande fraîche ou de lard fumé ; mais cette nourriture, servie dans le chaudron de fonte par les mains de Fanta, et assaisonnée par les récits du vieux, lui paraissait le plus exquis, le plus succulent des régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, où il n’avait pour lit qu’une couette de paille entre quatre piquets, des rêves merveilleux qui lui laissaient dans l’esprit, pour toute la journée, un contentement particulier d’être au monde, de voir le ciel sur sa tête et de sentir la terre sous ses pieds.
Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur que chez les Garandel ? Il ne se le demandait même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y réfléchir, il se l’expliquait par cette observation qu’il avait souvent ouïe dans la bouche de son père : à savoir qu’à respirer l’air d’un logis honnête, où chacun travaille pour tous, on en garde en soi comme un parfum… Or, il y avait une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit un beau jour, comme par une révélation.
Ce fut, exactement, le 12 avril… Après soixante ans comptés, il revoyait encore toute nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, tapissés d’une jeune herbe de printemps, soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient les taches brunes des taupinières ; puis la rivière, sinueuse, grossie par les pluies de mars, tantôt courante et ruissante, et chantant la claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant sur des fonds de sable les fins rameaux des aulnes à peine feuillus ; puis les collines, voilées d’une brume légère, et les mézou, les terres hautes, d’où s’élevaient de calmes fumées, — émanées de toits invisibles ; enfin le ciel, un grand ciel très pur, très éloigné, très vaste, enveloppant tout d’une lumière humide et bleue, d’une lumière tendre comme une caresse.
Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, en corps de chemise, sous le soleil béni… Pourtant, contrairement à son habitude, quand il était en tournée chez les Garandel, un vague malaise l’oppressait depuis son réveil. Il avait l’impression que, dans sa poitrine, son cœur n’était plus en place. Par moments, il l’entendait battre à grands coups sonores, comme une cloche de pardon ; puis, brusquement, le carillon s’éteignait en un silence plein de mystère. Jamais encore il n’avait été ainsi. Un trouble étrange l’agitait, — quelque chose comme le pressentiment obscur d’il ne savait quoi.
— Qu’est-ce donc qui va m’arriver ? se demandait-il.
Cela devenait à la longue si violent qu’il eut peur que la tête ne lui tournât. Plantant là son hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea la face dans le courant, qui était d’une fraîcheur glacée.
En cet instant même, derrière lui, dans la pente, une voix cria :
— Laurik, hé !… Laurik Cosquêr !… Où donc êtes-vous ?
Il se sentit soulevé comme un poisson que le pêcheur, d’une secousse de sa ligne, fait sauter sur la berge.
La voix, de nouveau, répéta :
— Laurik ! Laurik, hé !
Oh ! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre si harmonieux, dût-il vivre encore autant qu’il avait déjà vécu, il l’entendrait toujours, toujours.
Celle qui le hélait se tenait debout dans une brèche de talus, au flanc du coteau, entre deux touffes de prunelliers dont les branches bourgeonnantes se rejoignaient presque à la hauteur de sa coiffe… Sa jupe de laine rouge, à raies bleues, lui descendait à peine aux chevilles et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts qui lui serrait la taille, son cou svelte s’échappait comme une fleur de sa gaine. Son visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une gloire dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés autour des tempes, eussent été les rayons. Toute sa personne était si légère, si immatérielle à voir, elle touchait si peu la terre, même avec ses sabots, que vous eussiez dit une apparition, un de ces follets aériens qui voltigent, à ce qu’on raconte, dans les vapeurs des prairies et se posent sur l’herbe sans la courber.
Laurik, a son aspect, était demeuré comme en extase. Elle lui eût annoncé : « Je suis la Vierge Marie, conçue sans péché », qu’il n’aurait pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il n’osait ni faire un mouvement, ni articuler un son, par crainte de la voir s’envoler.
Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, mais une Néa si différente de celle qu’il avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si transfigurée !
Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à demi agenouillé près du tronc d’aulne, la face encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux agrandis par la stupeur, était partie d’un grand éclat de rire.
— C’est donc dans la rivière que vous attrapez maintenant les taupes, Laurik Cosquêr ?… Vous avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil d’un chien mouillé.
Et de rire encore, de rire si follement qu’elle fut sur le point de se laisser choir, avec le panier qu’elle portait.
Laurik s’était précipité pour la retenir.
— Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. L’herbe est glissante, ce matin, à cause de la rosée.
Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela ne voulait pas sortir : une sorte de charme invincible lui paralysait la langue. Comme il contemplait toujours la jeune fille, planté droit devant elle, immobile et les bras ballants, elle s’écria :
— Ah ! çà, Laurik, quand finirez-vous de me dévisager ainsi ? On dirait, en vérité, que vous ne m’avez jamais vue.
Il baissa la tête pour répondre :
— Vous parlez juste, sans le savoir, Néa Garandel : il me semble, en effet, que je vous vois aujourd’hui pour la première fois.
Il n’ajouta rien ; mais, tandis qu’ils descendaient de compagnie vers le bord de l’eau, il songeait à part soi : « Se peut-il qu’une seule année ait suffi pour un tel miracle ? La Néa de l’an passé n’était encore qu’une fillette, bonne au plus à garder les vaches, et que je trouvais d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement assise sur le seuil de la maison à se réciter tout haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une « héritière » en sa fleur, dont les galants se disputeront demain le parapluie, pour la conduire aux pardons, et qui sèmera le souci d’amour dans le cœur de plus d’un jeune homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou bien y a-t-il une vertu spéciale dans la lumière d’avril ?… »
Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et preste, Néa tira de son panier une écuelle à couvercle et un paquet enveloppé d’un linge bien propre.
— Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a d’abord de la soupe aux fèves, que vous aimez tant… Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, c’est des crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, en Ploézal, où nous avons des cousins. Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez aussi votre lot du pardon.
Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, plus suave qu’un chant de bouvreuil. Il eût souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours… Pour attendre qu’il eût mangé, elle était allée s’asseoir un peu à distance, sur une pierre moussue. Lui n’avait pas bougé.
— Eh bien ! Laurik Cosquêr, vous n’avez donc pas faim, que vous vous morfondez là, bouche bée, comme notre vieux recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son prône ?
Faim ? ma foi, non ! Laurik Cosquêr n’avait pas faim. Il se força pourtant à manger, par crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout, parce que, plus il prolongerait le repas, moins vite Néa s’en irait. C’est vous dire qu’il ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais crêpes de pardon ne furent, en apparence, plus lentement et plus artistement savourées.
— Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik ?
— Délicieuses, Néa.
Et, mentalement, il corrigeait :
« C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, entendez-moi bien, qui êtes un délice ! »
Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la hardiesse d’exprimer tout haut ce qu’il pensait tout bas.
Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était levée, avait fait quelques pas le long de la rivière. Brusquement, elle recula. Elle venait d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, un chapelet de petites bêtes noires dont les cadavres en boule se balançaient, suspendus par les pattes antérieures, à la maîtresse branche d’un chêne.
— Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik ! fit-elle en se retournant.
Il répondit, non sans orgueil :
— Oui, comptez : il y en a quinze.
Elle resta un moment pensive à les contempler. Puis, après un silence :
— C’est tout de même un métier comme il y en a peu, que celui de taupier.
Prenant la chose pour un compliment, Laurik estima que l’occasion était belle de se faire valoir auprès de la jeune fille à qui, — son cœur le lui disait clairement, — sa destinée venait de se lier pour jamais. Il releva d’un geste ses cheveux encore trempés et, debout sur la berge, il commença de discourir, avec une loquacité fébrile, touchant son état :
— Oui, un métier comme il y en a peu, certes, car il y faut un talent que tout le monde n’a pas, et beaucoup de patience, d’adresse, de perspicacité. Ne devient pas taupier qui veut. Moi, j’ai eu ça de naissance. A huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien des apprentis ; mais, demandez-le-lui si vous ne me croyez pas, aucun d’eux n’est à même de rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main… Quand mon hoyau s’abat, la taupe n’a plus qu’à réciter son De profundis… Il n’y a pas de profession méprisable, quand on l’exerce honnêtement ; mais je suis fier de la mienne. En avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui soient d’un meilleur rapport ? De l’angélus du matin à l’angélus du soir, je ne suis pas embarrassé pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. A un sou la bête, voyez : le calcul est simple. Où sont-ils, dans vos environs, Néa, les jeunes hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq à trente sous par jour ?…
Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à bout d’haleine, la lèvre sèche, les joues en feu. Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait pas quitté des yeux la guirlande des taupes mortes dont les pattes de derrière, crispées sous le ventre, étaient roses comme des mains d’enfant. Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la jeune fille, Laurik ne douta point que ses paroles ne l’eussent profondément impressionnée.
Il en conçut une de ces joies intenses qui vous exaltent tout l’être, mais son illusion ne dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y avait un abîme entre leurs « idées ».
— A votre place, Laurik, moi, j’aimerais mieux gagner moins et avoir un autre métier.
Interloqué, il bredouilla :
— Pour… Pourquoi ?
Elle regarda de nouveau vers les petits ventres noirs, ballonnés et reluisants de soleil, réfléchit une minute en roulant autour de ses doigts les brides de sa capeline, puis répliqua d’un ton catégorique :
— Parce que !…
Et elle acheva sa pensée par un geste de la main qui signifiait :
« Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Après tout, ce n’est pas mon affaire. »
Eh ! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse et toute-puissante Néa Garandel ! Car, la foi robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure encore, dans l’excellence de son métier, voici que, sur un simple mot de vous, il venait de la sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de son père, pour le « roi des taupiers » du Trégor, et qu’il en souffrait à présent comme d’une humiliation, comme d’un déshonneur !… Et cela était l’ouvrage d’un brin de fille pas plus grosse qu’une tige de fougère, dont, la veille encore, il daignait à peine remarquer l’existence. Allez donc prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour une force plus puissante que les quatre éléments réunis !…
Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, Néa rangeait dans le panier l’écuelle, le plat qui lui servait de couvercle et le linge qui avait enveloppé les crêpes.
— Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.
Et, avec une de ces révérences à l’ancienne mode que l’on apprenait alors chez les Sœurs :
— Bonne continuation de journée, Laurik !
Il se campa en face d’elle dans le sentier.
— Il y a une chose que je voudrais savoir, avant que vous ne vous en alliez de la prairie… Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel ?
— Oh ! un seul, le plus beau, le plus vaillant : j’aurais été marin sur la mer !
De quel accent superbe elle lança cette phrase ! Et comme ils brillaient, ses yeux !… Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils aux épars, non suivis de tonnerre, qui labourent parfois les firmaments sans nuages des chaudes nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme traversée de part en part. Et, à leur lueur rapide, il mesura quel bouleversement s’était accompli dans son destin. Son ancienne vie n’était plus qu’un rêve… Le vent printanier avait pris un goût de sel… Des eaux lourdes, salies d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un port… Un vaisseau levait l’ancre…
Il murmura :
— Soit !
Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, voletait comme un papillon blanc parmi l’ajourement délicat des jeunes verdures.
Pour la première fois depuis qu’il était au monde, l’angoisse de la solitude étreignit Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées lui parurent vides infiniment. La rivière, tantôt si joyeuse en ses bonds, ne roulait plus maintenant que des sanglots… Se remettre à sa tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son hoyau planté en terre à ses pieds, il le saisit avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa tête et l’envoya « dinguer » à l’autre extrémité de la prairie. L’outil de ses exploits de taupier lui était devenu un objet de dégoût. Comme si ce mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il s’affaissa de son long sur le sol, et, s’apitoyant sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.
A travers la brume de ses larmes, il revit l’image de Néa. Elle était en lui, elle l’emplissait tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait plus vivre que pour elle, que, si elle refusait d’être un jour sa femme, il ne lui resterait plus qu’à mourir. « Il n’est pire feu que feu d’amour », dit la Sagesse des Bretons. En Laurik un brasier flambait, allumé par une main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses artères et vibrait à ses tempes comme un tocsin…
Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer la fraîcheur.
Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent ainsi. Les premières ombres du soir commençaient à baigner le vallon. Laurik secoua la torpeur qui avait succédé chez lui à la fièvre, marcha au chêne où il avait suspendu ses taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son épaule et, après avoir, au passage, ramassé son hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans la maison, quand il entra, que la ménagère.
— Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, dit-elle. N’allez pas croire au moins que ce soit pour vous en faire reproche, mais c’est parce que le souper ne sera pas cuit avant un bon moment.
Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer aux soins intérieurs, Néa ayant dû se rendre au bourg, à confesse, comme il est de règle dans la saison de Pâques.
— Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik : avec votre permission, je ne resterai point à souper.
— Hein ! Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a donc, Jésus-Dieu ?
— Il y a que j’ai désir de m’en retourner chez nous… Je ne suis pas à mon aise.
Elle vint se placer près de lui, dans le jour de la porte, pour l’examiner.
— C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez attrapé chaud et froid.
— Possible.
— Et vous prétendez faire trois lieues, de nuit, mal disposé comme vous êtes ?… Je n’y consentirai pas… Vous allez coucher dans notre lit qui est bien clos et bourré de bonne balle. Garandel et moi, nous trouverons facilement à nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera quitte pour dormir à l’étable.
Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux entrailles. Il fut sur le point de tout avouer à la vénérable Fanta, si compatissante, si maternelle. Mais une pudeur le retint, et aussi le sentiment de son indignité présente aux yeux de celle qu’il aimait.
— Dieu vous bénisse, Fanta !… De cheminer, cela me dégourdira les sangs… Gardez seulement les taupes et dites au vieux Garandel qu’il me paiera… quand je reviendrai.
Sur cette parole à double entente, il sortit, malgré les supplications, les « Ma Doué ! Ma Doué ta ![2] » de la vieille. Comme il franchissait l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, dans le crépuscule tombant, la fine silhouette de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. Mais pour lui dire quoi ? Qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux ? Ces choses se prouvent par des actes. Il se contenta d’agiter en l’air son toquet de feutre, en criant :
[2] Mon Dieu ! Mon Dieu donc !
— A Dieu vat !
A Dieu vat ! Le cri des marins qui s’embarquent…
Laurik Cosquêr en était là de son récit quand, du coin de l’âtre où elle semblait uniquement attentive au chant de l’eau dans la bouilloire, sa femme annonça que le marc était « passé ».
Le « café de quatre heures » est un rite essentiel de la vie bretonne, et il n’est pas de chaumière si misérable où il ne soit pratiqué journellement. J’aurais commis la plus grave injure envers mes hôtes, en refusant de communier avec eux dans cette tradition en quelque sorte nationale ; et, d’ailleurs, le début de leur humble aventure d’amour ne me rendait que plus avide d’en connaître la fin.
Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante, et après l’avoir « poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie à quarante sous le litre », — encore un reliquat de la noce, — Laurik reprit :
— Voilà, monsieur, comment j’épousai la mer, à seule fin de plaire à Néa Garandel…
Oh ! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents, lorsqu’il s’ouvrit à eux de sa détermination, en se gardant bien toutefois de leur en révéler le véritable motif, le crurent subitement devenu fou.
— Que diable ! Ça n’est pas tombé sur toi comme un coup de vent, cette frénésie de la mer ?…
Il affirmait, très calme :
— Si fait. Chez la plupart des garçons de mon âge il paraît que c’est ainsi que ça vient.
Et il citait des exemples, nommait celui-ci, celui-là, tel autre, tous des jeunes gens du canton.
— Oui ! lui objectait-on, des sans-métier ! des propres à rien !… Mais toi !… un chasseur de taupes !… et qui as le don comme pas un !…
Sa mère alla secrètement commander au curé de Tréguier une messe avec cierge à l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession du grand avocat des humbles, qu’il ne persistât point dans sa funeste résolution. Son père, en désespoir de cause, le menaça de le renier.
— C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez donc à ma mort !
Ce n’était point là un vain propos : les vieux le sentirent et cédèrent. Moins de trois semaines plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé, embarqué.
Son premier voyage dura cinquante-deux mois. C’était le temps des frégates à voiles. Il parcourut des mers immenses, traversa des atmosphères embrasées, frôla de mystérieux fantômes de glaces. Devant lui se déroulèrent les spectacles d’une création inconnue, qui ne semblait pas sortie des mains du même Dieu que celui des Bretons. Et cela ne l’intéressa point…
Une seule chose hantait sa pensée, occupait ses yeux de son âme, — et c’était l’image de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les ciels de ténèbres, à l’Équateur comme au cap Horn, elle obstruait pour lui l’horizon. Pas une fois il n’accepta de descendre à terre, aux escales, ni n’éprouva la curiosité de vérifier par lui-même les merveilles que lui contaient les camarades sur leurs nocturnes équipées dans les villes de plaisir. Tout lui était indifférent, de ce qui n’était point Néa. Ses courts sommeils entre les quarts de nuit, il les passait à rêver d’elle dans son hamac, et, le jour, il restait des heures là-haut, dans les vergues, à s’enivrer de son souvenir, au bercement égal des alizés ou parmi le furieux déchaînement des cyclones.
Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir de ses nouvelles qu’il ne s’attendait à recevoir des siennes.
D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il eût cru profaner ses sentiments en les livrant à des plumes étrangères. Puis, la mode des lettres était encore une rareté chez les marins de cette époque. On ne communiquait guère avec le pays que par l’intermédiaire des « collègues » qui y allaient ou qui en revenaient. Et c’était là une occasion qui ne se présentait pas souvent.
Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût jamais rencontrée !
Mais une fatalité la mit sur sa route.
Il y avait près de trois ans qu’il « bourlinguait au tonnerre de Brest », sur la frégate l’Intrépide, quand, un jour, dans les mers du Sud, on fut accosté par le croiseur Neptune qui, sa période terminée, rentrait en France. Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un bord à l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut pas la joie de Laurik, de retrouver, parmi les matelots du Neptune, un des hommes, précisément, sur l’exemple desquels il s’était appuyé pour justifier à son père la soudaine éclosion de sa vocation maritime ! Il se nommait Constant Trégloz (Dieu lui fasse paix !), et il était originaire de Buguélès, où ses parents tenaient un « débit ».
Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans, il comptait déjà plusieurs campagnes et s’en allait en congé définitif.
Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc d’allures, à qui la navigation avait singulièrement profité.
L’entrevue fut naturellement des plus cordiales, mais sans grandes manifestations extérieures, à la bretonne.
— Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet ? demanda Trégloz, quand la minute de la séparation fut arrivée.
— Tu diras bien le bonjour aux vieux, que je n’ai pas de regret à ce que j’ai fait, que la santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de même pour eux.
— Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre à bonjourer ?
Laurik eut sur le bout de la langue le nom de Néa, mais ce fut pour le ravaler aussi vite. « Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que vous voulez ? » Et, après une longue hésitation, comme s’il eût dû chercher au fond de sa mémoire, il répondit simplement :
— Les Garandel, de Camlez, ont été bons pour moi… Je serais content que tu t’informes où ils demeurent et que tu leur portes mes amitiés.
Ah ! si, du moins, il n’avait rien dit !… Mais qui peut prévoir ?
Passons, n’est-ce pas ?
Le moment vint où « ceux de l’Intrépide » revirent à leur tour la terre de France. Un 22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik Cosquêr quittait à Morlaix la diligence de Brest à Saint-Brieuc et s’acheminait à pied vers le plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme de gabier, un congé de six mois, et, noués dans son mouchoir, sept-vingts écus d’économies, presque une richesse, qu’il allait pouvoir déposer avec son cœur entre les mains de Néa. Cette pensée lui donnait des ailes. Les quinze lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous ses pas. Il avait le meilleur des bâtons de route, l’espoir. Joignez que la nuit était merveilleusement belle, l’ombre transparente et tiède, l’air embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour la fenaison. Les arbres, les ajoncs des talus bruissaient à peine. Une brume argentée flottait, comme la respiration des champs endormis…
Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme inondée d’une telle allégresse qu’il se mit à entonner une chanson de bord, apprise sur le gaillard d’arrière de l’Intrépide, et qu’on eût dite composée à son sujet :
Il en était à ce couplet quand tout à coup, sur ses talons, quelqu’un s’exclama :
— Damné sois-je ! Que le cœur de ta douce ait changé ou non, ta voix à toi, du moins Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître !
C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un tailleur d’habits qui avait souvent travaillé dans les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds, ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite, et c’est pourquoi Laurik ne l’avait pas entendu venir.
— Les uns chantent, les autres pleurent, reprit-il. Ainsi, moi, je vais annoncer au fils de Kerambesk que son père a été trouvé noyé dans l’étang du Bois-Riou.
La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr parler de mort, en rentrant au pays, n’est pas d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait au carrefour des Trois-Croix où s’amorce le chemin du Pont-Neuf. Laurik s’empressa de « larguer » le tailleur, sans même lui toucher la main, et s’engagea au pas de course dans la descente… Un bouquet d’arbres, des meules de paille, le dos arrondi d’un toit de chaume émergèrent comme une île du brouillard blanchâtre de la vallée… C’était là !… Il pouvait être deux heures du matin. Les gens les bêtes, tout reposait. Mais les choses avaient leur vieil aspect familier. Il n’était pas jusqu’au tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses brancards vides, à la place accoutumée, au milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser, tellement ses jambes flageolaient sous lui, non de fatigue, mais d’émotion. Par les petites vitres des lucarnes pleines de noir, il sentait l’âme de la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans ce regard ? Promesse ou menaces… Pour la première fois, un doute poignant lui pénétra dans l’esprit comme une lame.
Il eut peine à réprimer un cri.
Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller coller son oreille à la porte, pour écouter s’il n’entendrait point le souffle de Néa, dont il savait que le lit se dressait juste en face.
Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit qu’il put percevoir dans le profond silence.
— Bah ! se dit-il, pour se rassurer, c’est d’avoir tant marché qui me donne ces idées sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises influences de la nuit.
Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers l’étable aux vaches où, jadis, il avait son coucher. Quand il ouvrit la claie de genêt, les bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière, se bornèrent comme autrefois à soulever nonchalamment leurs mufles appesantis. Comme autrefois, il les caressa d’une tape au passage et, côtoyant le mur, gagna l’angle de droite… Elle était là, comme par le passé, elle était là, entre ses quatre piquets, la couette de paille qui lui avait si souvent inspiré de si beaux rêves ! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et sur ses paupières le sommeil s’abattit comme un coup de poing…
— Jésus, ma Doué ! Laurik le taupier qui est ici dans la crèche !
C’était la voix grasseyante de Fanta.
— En voilà une surprise ! ne cessait-elle de répéter… En voilà une surprise !…
D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa couchette. Il frottait machinalement ses yeux gonflés et tentait de balbutier de vagues paroles.
La vieille l’entraîna :
— Viens, on causera en déjeunant.
Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous le premier soleil… Il ne savait s’il marchait à la mort ou à la vie.
— Devine qui j’ai trouvé en allant soigner les vaches, cria Fanta dès le seuil.
Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa soupe, se leva du banc où il était assis, dans l’encoignure de la fenêtre.
— Ah ! ah ! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir te régler ma dette… Oui, les quinze taupes qui ne t’ont pas été payées !… Mais d’abord, matelot, que je te donne l’accolade !… Nous avons eu de tes nouvelles : tu fais ton chemin, à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.
Fanta, près du foyer, trempait une autre écuellée.
— Commence par te loger ceci quelque part, mon bonhomme, dit-elle. Tu dois avoir un rude creux dans l’estomac.
Lui, cependant, furetait des yeux autour de la pièce.
— Je vois ce que c’est, reprit Fanta ; tu trouves drôle qu’il n’y ait que nous dans la maison, n’est-ce pas ?… Las ! Qu’est-ce que tu veux ? C’est ainsi… Nous sommes seuls dorénavant, seuls comme des pauvres vieux.
— Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service…, s’il rentre, opina l’ancien grognard.
Le marin sentit son cœur s’arrêter.
— Alors, Néa ?… commença-t-il, les lèvres blanches.
— Néa ! s’écria la ménagère dont le visage se rida de plaisir… Néa !… C’est vrai, tu ne sais pas… Elle est maintenant dans tes parages, du côté de la mer, là-bas, à Buguélès… Et elle sera bien contente de te voir, pour sûr ! Car, si elle est heureuse comme elle est, c’est en grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.
— A moi ? bégaya Laurik, la tête chavirée.
— Dam, oui ! A toi, intervint le vieux ; si tu n’avais pas envoyé Constant Trégloz nous porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien, ne l’eût jamais connu, et, du moment qu’elle ne l’aurait pas connu, comment diable se seraient-ils accordés ?
— C’est clair, approuva la vieille.
Et, sans se douter que chacune de ses phrases poignardait le cœur de Laurik, elle se mit à donner des détails :
— Moi, je la trouvais un peu bien jeunette pour entrer en ménage, et Garandel, lui, tant que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un cultivateur… Mais quoi ! Ce Trégloz, du jour qu’il l’avait vue, s’était juré qu’il l’aurait par la porte ou par la fenêtre… Et comme elle-même avait dans l’idée d’être femme de marin, nous l’avons laissée aller à la grâce de Dieu, — pour son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et qu’ils se tirent d’affaire… Ne manque pas de passer leur dire un bonjour : tu verras que c’est très gentil chez eux…
— Ainsi, elle est mariée…, articula Laurik avec lenteur, mais d’un son de voix si étrange qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un autre qui avait parlé.
Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant qu’il était aussi livide qu’un cadavre au linceul… Il leur fit, de la main, un geste d’adieu et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois qui, dans les fermes bretonnes, protège la table contre l’air de la porte. Comme il descendait la dernière marche du seuil, il entendit la femme qui disait à son mari :
— M’est avis que nous devrions réciter un De profundis pour l’âme de Laurik Cosquêr… Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous avons vu, ce n’est pas lui, c’est son intersigne.
Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils avaient reçu la visite, non d’un vivant, mais d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore dans leur sentiment, ce fut quand ils apprirent, à quelques jours de là, que les parents de Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans la débâcle de tout son être, il ne s’était plus souvenu, en effet, qu’il avait un père et une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un autre, avait comme dévasté sa vie. Il était plus seul et plus perdu que le plus abandonné des orphelins… Deux jours et deux nuits, il erra le long de la rivière, aux alentours du pré des Garandel, absent du monde et de lui-même. Il n’avait de volonté à rien, pas même à se périr. Pas de colère non plus contre personne : une grande tristesse seulement et une grande pitié. S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour, il fut tout effaré, au réveil, de trouver une douceur à sa souffrance. Sa jeunesse avait travaillé en lui, à son insu, sournoisement, comme fait la taupe sous terre. Il gagna la grand’route de Lannion, mangea dans une auberge, rentra parmi les hommes. Le lendemain, il était de retour à Brest et, le surlendemain était rembarqué…
… — Ce que je devins après ça, monsieur ?… Eh bien ! Je battis la mer comme auparavant, allant où l’on me commandait d’aller, faisant campagne ici, là, en Afrique, en Crimée, en Chine, un peu partout…, et je continuai d’aimer Néa Garandel…
De renoncer à son rêve d’amour, malgré le démenti que lui avaient infligé les événements, cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait, au contraire, avec la chimérique obstination de sa race, dans une fidélité d’autant plus farouche qu’elle avait été plus cruellement déçue. Le vieil optimisme celtique, hérité de ses ancêtres, lui interdisait de désespérer. La même voix indomptable qui assurait aux peuples de la Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux Garandel, que le vaisseau blanc de « son Empereur » croisait toujours en vue des côtes de France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il aurait son heure, que son attente ne serait pas indéfiniment trompée.
Qu’attendait-il donc ? Il n’eût su le dire au juste…, la volonté de Dieu…, l’inconnu.
Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels il ne fit que de courtes apparitions au pays.
Il s’informait de Néa auprès de la mère Cosquêr, qui avait, chaque semaine, l’occasion de la rencontrer le dimanche, à la messe, puisqu’elles habitaient dorénavant la même paroisse. Mais il ne parlait jamais d’elle qu’à mots couverts.
— Et dans le ménage des Trégloz ?… demandait-il.
La vieille Cosquêr répondait :
— Ils vont tous bien…
Elle ajoutait quantité de choses les concernant : une naissance d’enfant, le baptême d’une barque, le trépassement du vieux Garandel… Mais il n’y prêtait aucune attention.
— Vous leur ferez mes compliments, disait-il.
Et il repartait, courait à de nouveaux hasards, confiant, malgré tout, qu’un jour viendrait où, « sans offenser la religion ni personne », il pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert pour l’amour d’elle.
Une seule fois, il crut bien que cette revanche ne lui serait pas accordée.
C’était durant la guerre de Chine, « à… à… bref un nom comme un éternuement… », là où il eut le bras fauché d’un coup de hache.
— Cet homme est fini, avait déclaré le major, après le pansement.
Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord, dans l’éternité, quand, des profondeurs bourdonnantes de son cerveau, un cri jaillit, un appel jeune, virginal et pur comme le printemps breton.
— Laurik !… Laurik, hé !
A six semaines de là, un transport le ramenait en France, manchot et « pensionné », les traits prématurément vieillis, mais la tête saine et le cœur intact.
Il arriva pour apprendre la mort de son père, survenue dans l’intervalle, et pour recevoir la dernière bénédiction de sa mère « qui se languissait de son mari ». De toutes les maisons où le taupier défunt allait en journée, de son vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de sa veuve.
Ce fut dans cette pénible circonstance que, pour la première fois depuis vingt ans, Laurik revit Néa.
On en était au moment où l’assistance défile au pied de la fosse, pour l’asperger d’eau bénite et laisser tomber une poignée de terre sur le cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était maintenant le tour des femmes, enveloppées, selon l’usage, dans leurs grandes capes de deuil qui les faisaient se ressembler toutes. Laurik les regardait sans les voir, écoutant tristement sonner le bois de la bière sous chaque motte qui le heurtait. Tout à coup, comme une des femmes se penchait vers le bénitier, il tressaillit : quelque chose en lui venait de l’avertir que cette forme noire, c’était Néa.
C’était elle, en effet.
Au sortir du cimetière, elle l’aborda.
— Peut-être que vous ne me reconnaissez plus, dit-elle doucement, en faisant glisser en arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la cagoule de son manteau.
— Si ! Néa, et je vous remercie d’être venue. Un sanglot le secoua, où sa douleur de fils n’était que pour moitié. Néa reprit :
— Je vous plains de tout mon cœur. C’est triste quand on n’a plus personne… Moi aussi, j’ai perdu mes vieux… Ma mère est morte chez nous, l’hiver dernier… Mais j’ai un mari, des enfants…, je ne suis pas seule…
Elle fit une pause, puis d’une voix lente, posée :
— Savez-vous, Laurik ? Vous êtes jeune encore : à votre place, moi, je me marierais.
Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.
— Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt ans vous m’avez dit : « A votre place, moi, je serais marin » ? Ça ne m’a pas précisément réussi, prononça-t-il avec un pâle sourire, tandis que, du geste, il montrait son épaule mutilée.
— Je ne l’ai pas oublié, dit-elle… Et vous m’en voulez sans doute de cela, Laurik Cosquêr ?
— Moi, vous en vouloir ! Oh ! non… Ni de cela, ni d’autre chose, Néa Garandel.
Toute la violence de son amour s’était comme projetée hors de lui dans cet « Oh ! non ! ». Il s’en faisait déjà reproche ; mais Néa repartit avec tranquillité, en fixant sur lui ses beaux yeux clairs dont l’âge n’avait point altérer l’éclat :
— Eh bien ! alors, pour me prouver que c’est vrai, descendez nous voir, Laurik, un jour que vous aurez moins de chagrin… Nous parlons souvent de vous avec Trégloz, et ça lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si vous venez… Pensez donc, depuis le temps !…
Il répliqua très vite :
— Certainement… Comptez sur moi, Néa… Un jour, oui…, plus tard…, vous me verrez arriver, je vous promets.
Là dessus, elle était allée dans sa route, lui, dans la sienne…
— Ceci se passait, il y a quarante ans, monsieur. Au commencement du mois dernier, avec sa permission de Dieu, j’ai tenu parole.
Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit :
— C’était le lendemain de la messe anniversaire, célébrée à la mémoire de Constant Trégloz. Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui dis : « L’âme de Constant Trégloz est dans son repos, vos enfants sont mariés, vous voilà seule et sans personne, Néa, comme j’étais le jour de l’enterrement de ma mère et comme je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là que vous me verriez arriver. Je suis venu. » Elle répondit : « Je savais que vous viendriez, Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher. — Je l’ai attendu assez longtemps, Néa, pour que vous, ne me renvoyiez point avec un refus. » Elle dénoua le ruban qui attachait le manche de la quenouille à son corsage et me tendit la quenouille en disant : « Emportez-la, Laurik, avec la laine qui est dessus : je la filerai dans votre maison ». Voilà, monsieur, comment furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa ?
— C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, sur la pierre de l’âtre, où elle était retournée s’asseoir, le café servi.
— La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue de vos yeux, et, si vous aviez écouté ma prière, vous auriez eu le droit de dire : « J’en étais ! » comme font les conteurs, à la fin de leurs histoires.
Il ajouta d’un ton pénétré :
— Vous savez à présent la mienne, monsieur, et que, c’est l’histoire d’un homme heureux.
Une lumière nageait dans ses prunelles d’un bleu profond, une lumière mélancolique et douce, comme celle qui se mourait au dehors sous les premières cendres du crépuscule.
J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais quitter Laurik Cosquêr au bas de l’escalier de granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand des vols de corneilles passèrent au-dessus de nos têtes, gagnant les bois.
— A propos, dit le vieillard, vous savez, le hibou que j’appelais mon cousin et sur lequel les autres me taquinaient sans cesse ?
— Ah ! oui, Laurik… Eh bien ?
— Figurez-vous… Le soir où Néa vint ici comme ma femme, il n’était plus là… Et, depuis, nous ne l’avons pas revu.
A Madame Georges-Robert Lefort.
C’était aux approches de Noël. J’avais alors dans les dix ans et je commençais mon rudiment de latin sous les auspices du recteur de Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous plaît, que messire Yves-Marie-Victor de Villiers de l’Isle-Adam, le propre oncle de l’écrivain.
Voici beau temps que le saint homme repose dans le sein de Dieu, pour m’exprimer comme son épitaphe.
A l’époque dont je parle, c’était un vieillard de haute stature, aux larges épaules à peine voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux et des yeux étranges, — des yeux à éclipses, en quelque sorte, comme certains phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir éclairant se résorbait par intervalles, pour rayonner, l’instant d’après, d’un feu plus vif et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, j’ai l’impression qu’ils me regardent encore, du fond de ce lointain passé. Il y avait en eux de la tendresse et de la malice, de l’ironie et de la bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi d’énigmatique, d’indéfinissable, qui troublait.
— Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous eûmes fini d’abattre un chapitre de l’Epitome, tu t’en es tiré fort congrûment… Cours d’une traite prévenir chez toi que je te garde à souper.
Dans nos campagnes bretonnes, on ne « dîne » pas, on « soupe ». Et, toutes les fois que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait de mon travail, il commandait à la servante, Anna Béricotte, de mettre mon couvert.
Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable.
Ces repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent trop justifiées, de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers table ouverte. Plus il avait de convives, plus il était ravi. Presque tous étaient, comme moi, des invités de la dernière heure, des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal. D’aucuns se présentaient in extremis, sans avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins bien accueillis, ni non plus les moins divertissants. Ils arrivaient, sous prétexte d’une communication à faire à M. le recteur, et, invariablement, M. le recteur les poussait devant lui dans la salle à manger, en disant d’un ton paterne :
— Entrez donc… Entrez donc… Vous m’expliquerez ça, la fourchette en main.
Elle était intimidante au premier aspect, cette salle à manger, avec ses austères boiseries de chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité des choses se fondait vite à la belle humeur des gens. J’ai vu défiler là des types extraordinaires, toute une Bretagne délicieuse et cocasse que l’avenir ne connaîtra plus. Moi-même, je la croyais effacée de ma mémoire, et voici que les noms me reviennent soudain avec les figures. C’est Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier, qui discourait, les paupières mi-closes, d’une voix caverneuse de conspirateur ; c’est Milliau Boubennec, le buraliste, un vétéran de la guerre d’Italie, qui, à cause d’un coup de sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir deux bouches et n’ouvrait jamais la véritable sans tonitruer aussi fort que s’il en avait eu quatre ; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, parce qu’il faisait partie de l’équipage de la Belle-Poule quand elle ramena en France les cendres de Napoléon : pensionné de l’État, médaillé de Sainte-Hélène, l’Empereur avait adopté, pour occuper ses loisirs et gagner, comme il disait, son argent de tabac, la spécialité d’annoncer les enterrements, tâche dont il s’acquittait avec un entrain qui n’avait, en vérité, rien de funèbre ; c’est… Mais je n’ai pas promis de les dénombrer tous. Reprenons où j’en étais resté.
Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et, avant que M. de l’Isle-Adam eût terminé le Benedicite, j’étais de retour au presbytère.
Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient la table, ennuagées à demi par les fumées du potage et semblables, dans la tremblante clarté des chandelles, à autant de rouges levers de lune derrière un voile léger de vapeurs. Le recteur présidait, un peu distrait, un peu distant, à son habitude, et se bornant à encourager d’un sourire, énigmatique comme son regard, les divagations tout de suite abondantes de ses commensaux.
La conversation, après avoir dessiné quelques méandres autour des derniers potins de la chronique locale, roulait maintenant à pleins bords sur la grande solennité prochaine et sur les liesses nocturnes par lesquelles toute la région s’apprêtait à célébrer la naissance du Sauveur. Puis, remontant le cours des souvenirs, elle rebroussa chemin vers les Noëls d’antan.
— Ah ! si vous aviez été sur la Belle-Poule ! entama l’Empereur. Une nuit de Noël douce et tiède, mes amis, comme chez nous la nuit de la Saint-Jean…
Mais il l’avait débitée vingt fois, cette histoire d’un réveillon sus les tropiques. On en savait les termes par cœur.
— Oui, c’est entendu : vous mîtes la Belle-Poule au pot ! clama l’organe retentissant du buraliste, qui avait des lettres.
Il y eut un accès de grosse hilarité que l’Empereur partagea, encore qu’il se plaignît de l’incivilité avec laquelle « on lui coupait la chique ».
— Moi, insinua le chef-cantonnier, que ses factions solitaires le long des grandes routes inclinaient aux graves songeries, je déplore que la nuit de Noël ne soit plus, comme dans les âges qui nous ont précédés, la nuit des miracles.
— Que voulez-vous dire par ces paroles ? demanda le vicaire de Saint-Michel-en-Grève, un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être le voisin de droite.
— Dam ! exhala Roparz, en baissant à la fois le ton et les paupières, comme s’il se fût agi d’une révélation d’où dépendît notre sort à tous, — vous avez certainement ouï conter à nos anciens que, pendant la nuit sainte, les bœufs étaient autorisés à bavarder entre eux dans le langage des hommes… Eh bien ! il faut croire qu’ils ont abusé de la permission et qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils n’articulent plus une syllabe.
Quelqu’un objecta :
— Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis !
— Parfaitement !… Et par trois Noëls consécutifs…, et dans trois étables différentes.
— Et vos oreilles n’ont rien perçu !
— Rien.
— Quoi ? ricana le notaire Landouar qui, peureux comme un lièvre, jouait volontiers l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces animaux pour chuchoter, en bon breton de Tréguier, à son camarade : « Si nous plantions nos cornes dans le derrière de cet imbécile de Jean-Louis Roparz qui est décidément plus bête que nous » ?…
— Non, pas même cela, monsieur Landouar. Et, pourtant, je me serais tenu pour édifié, si seulement ils avaient parlé en mauvais français de notaire.
— Mouche ! s’écria Miliau le Balafré, heureux de marquer le coup.
Jonathas Morvan, le marguillier, plus communément désigné par le sobriquet de « Micamô », du nom de sa boisson favorite, — un mélange de café, de vin et d’eau-de-vie, introduit en Bretagne par les maquignons normands, — Jonathas Morvan, qui jusqu’alors n’avait desserré les dents que pour mâcher, estima sans doute le moment opportun de faire, lui aussi, sa déclaration de principe :
— C’est comme le « Trésor de Noël », nasilla-t-il (car il était affligé d’un rhume de cerveau qu’on disait héréditaire dans sa famille), vous savez bien, ce fameux trésor, dont les commères affirment qu’on l’entend dirlinguer sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à tous les croisements de chemins. Vous êtes censé n’avoir qu’à le cueillir, pour peu que vous soyez sur la place quand tinte la clochette de l’Élévation, à la messe de minuit… Une année je résolus d’en avoir le cœur net, moi qui vous parle. Donc, je me rendis au carrefour de Nizilzi, et là, durant deux heures, messieurs, oui, deux heures d’horloge, je demeurai couché à plat ventre dans la neige… Le sang me bourdonnait aux tempes comme un rucher d’abeilles… Mais ce fut tout ce que j’entendis.
— C’est là que vous vous serez enrhumé pour le reste de vos jours, observa d’un ton de commisération hypocrite Maudez Guermeur, le secrétaire de mairie.
Micamô haussa les épaules :
— A d’autres, le trésor de Noël ! Il n’y a pas de trésor de Noël.
Au haut bout de la table, les yeux à éclipses de M. de l’Isle-Adam brillèrent d’un éclat glauque.
— Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et vous ne l’avez pas trouvé. Je sais quelqu’un, moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne le cherchait pas.
Il se fit, à ces mots, un silence presque religieux. Tous les visages s’étaient tournés vers le recteur.
Il commença :
Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, est une contrée rude, pierreuse et pauvre, située à quelque douze lieues d’ici, dans ce que vous autres, gens des basses terres, vous appelez la montagne. Par une de ses lisières il touche à la forêt de Porthuault, où la reine Anne, de précieuse mémoire, avait jadis une de ses chasses. Moi-même, dans ma jeunesse, j’y allais souvent courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je nouai connaissance avec Jérôme Garel.
Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau garçon bien découplé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. A demi bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard et de liberté. Toujours rôdant, toujours furetant, il n’y en avait pas deux à posséder comme lui le sous-bois.
Un soir que nous avions battu les halliers ensemble et que, dans notre ardeur, nous nous étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dormîmes côte à côte sur le même lit de feuilles. A partir de ce moment, il considéra qu’il existait entre nous un lien sacré.
Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant le poignet :
— Je suis dur à l’apprivoisement, mais, quand ça y est, ça y est pour de bon.
Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je décidai d’entrer dans les Ordres. Je quittai la maison paternelle pour le séminaire, et ce fut seulement au bout de cinq années que je reparus à Maël-Pestivien. J’y venais célébrer ma première messe, au grand autel de la paroisse, un dimanche, 22 juin. Parmi les personnes qui, à cette occasion, voulurent recevoir la communion de ma main, je distinguai immédiatement Jérôme à son épaisse toison frisée, noire comme un buisson de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.
Je comptais le revoir à la sortie de l’église, mais je ne réussis point à le découvrir : effarouché par la foule qui me faisait cortège, il avait dû s’esquiver.
Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le relancer jusque sous les ombrages de sa forêt.
Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde à le joindre. Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle cache, bâtie au sommet d’une éminence d’où l’on embrassait un large panorama de fermes et de cultures, je remarquai dès l’abord dans ses traits une altération qui, la veille, ne m’avait point frappé. Il avait les joues hâves, les orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible de douter que le fier sauvageon en pleine pousse ne portât au flanc quelque blessure secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations de joie avec lesquelles il m’accueillit ne me donnèrent pas le change.
— Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Moi ? fit-il en devenant tout pâle.
— Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines. Qu’attends-tu pour me les confier ?
Il baissa la tête ; deux larmes tombèrent comme deux gouttes de pluie à ses pieds.
— Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, monsieur de l’Isle-Adam.
— Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que le prêtre qualité pour tout entendre.
Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me désignant du doigt une des fermes éparses dans la vallée :
— Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles ? C’est pour la regarder monter ainsi, matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur cette hauteur.
Alors, en phrases gauches et plaintives, entrecoupées de sanglots, le malheureux forestier épancha son cœur dans le mien. Depuis deux ans déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière de Rozviliou, et avait toutes raisons de s’en croire aimé. Seulement, voilà : il y avait Callac le père, un homme serré, têtu, qui, parce qu’il payait à mon père à moi quatre cents écus de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond des bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant pour dot que ses yeux clairs, ses poings musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.
— Le vieux grigou a juré, devant Catherine, qu’il lâcherait ses chiens sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alentours de l’habitation… Je suis pourtant un chrétien comme les autres, n’est-il pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam ? Je ne suis pas un loup…
Ici, la salle fut ébranlée par un formidable « Mille millions de tonnerres ! » qui dut scandaliser dans leurs cadres les portraits des papes.
— Ça m’a échappé, monsieur le recteur, s’excusa le buraliste aux poumons d’airain ; mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on devrait en faire de la ratatouille !
L’incident avait permis au vieux prêtre de reprendre haleine ; il poursuivit :
La douleur de ce pauvre garçon me navrait. J’eusse souhaité de lui venir en aide ; mais comment ?
— Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon père d’intercéder pour toi auprès de son fermier de Rozviliou ?
Il se redressa de toute sa taille :
— Jamais de la vie ! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et que les valets de charrue fabriquent des chansons avec mon désespoir. Non, je tiens à faire mes affaires moi-même, monsieur de l’Isle-Adam. Et, s’il faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera la Fontaine de Minuit !
— La Fontaine de Minuit ? Qu’est-ce à dire, Jérôme ? me récriai-je avec sévérité, m’imaginant qu’il parlait d’attenter à ses jours.
— Oh ! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.
Et, esquissant un sourire triste :
— C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent ni l’existence, ni les vertus de cette source. Les trois quarts des forestiers les ont eux-mêmes mises en oubli, et je les ignorerais sans doute pareillement, si Monna Kerdudo, la sorcière du bois, qui m’a tenu sur les fonts baptismaux, ne me les avait enseignées.
— Et quelles sont ces vertus ?
Il me prit la main et murmura :
— Espérons que je ne serai pas obligé d’y avoir recours. Mais si, contre ma plus chère attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez crainte, monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez le premier averti.
Nous nous quittâmes là-dessus.
Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nouvelle de mon étrange ami. Mais, un après-midi de décembre, comme je me promenais, en lisant mon bréviaire, dans une des avenues du manoir familial, je perçus soudain, derrière moi, le froissement d’un pas furtif parmi les feuilles mortes. Je me retournai : c’était Jérôme Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, pour ne pas interrompre ma lecture, avait ôté ses sabots. Je constatai avec compassion qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. Sa mine était d’un homme exténué : sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient. Je m’abstins de toute question. Ses yeux me remercièrent de mon silence.
— Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand service à vous demander.
— Parle, Jérôme.
— Voici. Dans dix jours, ce sera Noël… Puisque vous n’êtes, pour le présent, attaché à aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner une messe de minuit en forêt, à nous, les gens des bois, qui ne sommes non plus les paroissiens de personne ? Nous avons, dans le ravin de Kerdonan, une chapelle de Saint-Barnabé où, depuis les temps de la chouannerie, il n’a pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai, n’est pas en très bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.
— Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui ont eu cette idée ?
— Oui…, non…, moi et mes camarades. Monsieur de l’Isle-Adam, je vais vous expliquer : la chapelle de Saint-Barnabé est construite juste au-dessus d’un souterrain où coule une fontaine…
— La Fontaine de Minuit, je gage ?
— C’est son nom.
— Et alors ?
— Alors, autrefois, du temps que la chapelle avait son chapelain, il suffisait d’une goutte d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la Nativité, pendant la sonnerie du Sanctus, pour guérir à jamais de leur mal ceux qui souffraient d’un amour contrarié… Monna Kerdudo m’a certifié que, si toutes les anciennes conditions étaient remplies à nouveau, la propriété que la source avait jadis, elle l’aurait encore.
Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une supplication si ardente que je ne tergiversai pas une minute, et, sans même réfléchir que je me faisais peut-être, moi, soldat du Christ, le complice de quelque antique superstition païenne, je répondis :
— Tu peux annoncer à tes camarades que j’officierai dans la chapelle à la date fixée.
Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles s’éteignirent, puis se ravivèrent. Il reprit :
Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez les forestiers. Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, les touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias, qui poussaient dans les interstices, l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect d’une crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût pu la choisir pour y naître. Par les lambris crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans l’azur frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres diamantées des étoiles. Une surtout resplendissait d’un éclat fantastique, celle-là sans doute qui conduisit à l’étable de Bethléem les bergers galiléens.
L’assistance elle-même avait quelque chose de pastoral et de biblique.
Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la composaient, âmes primitives et un peu sauvages comme leur équipement. Ils étaient accourus par les sentes obscures, à la trouble clarté de leurs lanternes de fer-blanc, munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient amené leurs femmes et leurs enfants. Tous adoraient à voix basse, en un fredon indistinct et très doux que prolongeait, au dehors, la rumeur de l’immense forêt murmurante, comme si elle eût prié avec ses fils.
Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.
Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous le porche, Monna Kerdudo était à son poste, ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à la corde de la cloche. Il fallait, en vérité, qu’elle fût d’un chanvre solide, cette corde, puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des fronts prosternés. Monna Kerdudo vous avait une façon de sonner le Sanctus qui eût plutôt fait penser au tocsin.
L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller mes ornements sacerdotaux, vers une espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur en guise de sacristie, lorsque je me trouvai subitement en face de Jérôme Garel, surgi je ne savais d’où.
Il était haletant ; il riait et pleurait à la fois, sans pouvoir articuler une parole. Enfin, il balbutia :
— Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam ! Un pur miracle !…
Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.
— Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas fou.
Et, dès que j’eus quitté mon surplis :
— Venez, vous jugerez vous-même !… Par ici, dit-il, en projetant devant lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il portait.
Une ouverture béante se creusait là, presque à nos pieds, donnant accès dans un escalier de granit dont les marches moussues allaient se perdre au sein de la terre, sous la chapelle. Je m’y enfonçai à la suite du forestier, et pénétrai, guidé par lui, dans une manière de crypte, toute tapissée de fougères et de scolopendres.
Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, encadrée de larges dalles, la plupart à demi descellées.
Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles :
— Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant… J’avais fait le signe de la croix, dit adieu à Catherine et puisé, au Sanctus sonnant, le philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon cœur, puisque cependant son père refusait de consentir à ce qu’elle fût mienne… Tout à coup, au moment de boire, patatras ! C’était cette dalle qui venait de basculer sous moi, tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci…
Je laissai échapper un cri de stupéfaction.
La pierre, en se renversant, avait mis à découvert un véritable monceau d’or.
Pour me prouver que nous n’étions ni l’un ni l’autre les jouets d’une hallucination, le forestier plongea les mains dans le tas. Les jaunets tintèrent.
— Quand je vous le disais, monsieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opéré un miracle !
Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait d’un air de triomphe.
— Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.
Muré dans son idée, il rétorqua :
— Celui-ci ne se serait pas accompli sans votre intercession et celle de saint Barnabé… Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la Fontaine de Minuit, il n’a jamais été question d’un trésor caché sous la margelle. Donc…
— Tu ne voudrais pourtant pas que cet or ait poussé là d’aujourd’hui, comme champignons en cave !
— Eh ! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus étonnantes merveilles ! m’opposa Jérôme avec simplicité.
Je m’étais penché pour examiner de près sa trouvaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans le nombre, figurait en outre un lot assez considérable de « souverains » anglais, je n’eus guère de doute sur la provenance de toute la somme. Mon père, qui, dans la guerre chouanne, avait commandé un corps de partisans, m’avait souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, les subsides envoyés par les princes. C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes dans nos parages… Celle que j’avais sous les yeux lui donnait pour une fois raison… Je me relevai en bénissant les mystérieux desseins de la Providence qui faisait servir l’argent des rois à réaliser le rêve d’un bûcheron.
Jérôme attendait, anxieux.
— C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam ?
— Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à personne, oui, mon garçon. Ramasse-le, il est à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le reste de tes jours, et ne manque pas de payer une toiture neuve à la chapelle de saint Barnabé.
Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer dans les poches…
— Exactement quatre cent quarante, monsieur de l’Isle-Adam ! lança joyeusement une voix qui n’était celle d’aucun des convives.
Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.
Passionnément attentifs au récit du vieux prêtre, nous n’avions pas entendu la porte de la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine d’années, vert encore sous ses cheveux noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent. Son petit chapeau rond, noué d’un lacet en guise de jugulaire, sa veste courte, en « berlinge » roux, et ses guêtres de toile bise décelaient un montagnard de l’Arrée.
— Parbleu ! s’écria le recteur en se levant, c’est le cas de dire avec le proverbe que, quand on parle du loup, on en voit la queue.
— On voit même le loup tout entier, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam ? répliqua l’homme en promenant sur nous son clair regard.
— Viens çà près de moi, fit le recteur. Et, se tournant vers le marguillier :
— Jonathas Morvan, voici un camarade devant lequel il serait imprudent d’affirmer qu’il n’y a pas de trésors de Noël.
Puis, s’adressant à toute la table :
— Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter maître Jérôme Garel, époux de dame Catherine Callac et propriétaire en titre de Rozviliou… Comment vont tes douze fils, ô patriarche ?
— Bien. C’est le plus jeune, Benjamin, qui, cette année, a tué le chevreuil.
— Ah ! c’est vrai ! s’exclama le prêtre… J’ai omis de vous l’apprendre, messieurs : depuis la fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne se passe point de Noël que le braconnier d’autrefois ne m’apporte en offrande un chevreuil commémoratif.
Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes, M. de l’Isle-Adam ne manqua pas d’ajouter :
— J’espère, messieurs, que nous aurons le plaisir de le manger ensemble.
A Paul Ringuenoire.
Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais dans le Nord-Ouest de l’Irlande, qui est, comme on sait, la région de l’île restée la plus primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle est encore du vieil esprit gaélique. De Donegal, où j’avais passé les fêtes de Noël, je m’étais acheminé, à travers le bog, l’immense tourbière noirâtre, sur Inver. Le directeur du séminaire de Maynooth, à Dublin, m’avait remis une lettre de recommandation pour le curé de cette paroisse.
Il faisait, malgré la saison, un de ces temps moites et tièdes, d’une douceur mélancolique et comme voilée de larmes, où se complaît volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je trouvai father Mac Carthy bêchant son jardin. Il m’accueillit avec une cordialité patriarcale.
— J’entends que nous finissions l’année ensemble, déclara-t-il dès l’abord.
Et il héla sa vieille servante, qui émergea de derrière une haie, la tête encapuchonnée d’un tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile en guise de tablier.
— Mary, le ciel nous envoie un hôte.
L’instant d’après, j’étais installé dans une chambre des plus confortables, — « celle de Monseigneur, quand nous avons l’honneur de sa visite », m’annonça Mary, — d’où la vue s’étendait au loin, par-delà des vallées d’émeraude, d’un vert si lumineux qu’elles en étaient comme diaphanes, jusqu’à la masse violette du Slieve-League où la mer occidentale accrochait ses guipures d’argent. Au dîner, comme je montrais quelque confusion de me laisser héberger avec ce sans-façon, le Père Mac Carthy me coupa la parole dès les premiers mots.
— Trêve d’excuses françaises ! fit-il d’un ton de jovialité bourrue ; ne voyez-vous pas que votre arrivée est une bénédiction pour moi, dans ce canton perdu ? On est un peu en dehors du monde, ici, savez-vous, et c’est moi qui vous suis obligé de m’apporter comme un petit air d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins, je n’ai que les morts du cimetière… Dieu ait leurs âmes !
Au vrai, Inver est une de ces nombreuses paroisses irlandaises qui, englobant un territoire de plusieurs milles carrés, n’ont point d’agglomération centrale. L’église, avec son enclos des tombes, le presbytère avec son écurie, son étable à vaches, son bout de jardin et son arpent de pré, formaient, à cette époque, tout le village. A quelques yards plus haut, sur le versant d’une colline broussailleuse, s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait en même temps les fonctions de fossoyeur et de sonneur de cloches. Les autres habitations, — de misérables cabins pour la plupart, — s’égrenaient dans toutes les directions, tantôt accrochées aux pentes, tantôt enfouies dans les bas-fonds du vaste pays accidenté dont elles ne faisaient, si l’on peut dire, que ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers aisés se reconnaissaient, de-ci de-là, moins au crépi blanc de leurs murs qu’au bouquet d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose des labours qui s’élargissaient en tache d’huile autour d’eux, semblables à des commencements de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire dont cette contrée farouche était comme fourrée.
Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le besoin de se reprendre presque aussi vite.
— N’allez pas, au moins, en conclure que je m’ennuie parmi mes ouailles. Je n’échangerais pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre troupeau ; mais, puisque vous me donnez quelques jours, et que notre vieille race vous intéresse, je vous mènerai chez elle ; nous nous assiérons devant ses feux de tourbe, à ses humbles foyers. Vous verrez quels braves gens !… Mais j’y pense : à la Saint-Sylvestre, qui est après-demain, il en passera bon nombre au presbytère pour être les premiers à me saluer sur le seuil de l’année nouvelle ; et vous pourrez vous offrir, sans vous déranger, le spectacle de la pure et authentique Irlande honorant à sa manière le plus indigne de ses pasteurs.
Tout en parlant, le vieillard s’était animé. Une flamme soudaine avait empourpré son visage. Ses yeux brillaient.
— Il faut, néanmoins, que je vous montre le pays, — mon pays !… Vous n’en trouverez pas un second qui lui soit comparable. Tous les matins, quand, au moment d’aller dire ma messe, je le contemple du terre-plein de l’église, je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau… C’est une fascination… Après l’avoir parcouru, vous comprendrez, j’en suis sûr, le mot du vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban qui, pour le préparer à sortir sans regret de cette vallée de larmes, lui vantait les magnificences de la patrie céleste : « Je croirai donc n’avoir pas quitté Inver. »
Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban, pour avoir admiré dans l’église de Killibegs, la sculpture archaïque, assez analogue à un bas-relief assyrien, qui le représente en guerrier des âges barbares, vêtu du kilt à forme de jupe, les jambes nues, la main droite appuyée sur sa hache d’armes ; mais je dus confesser au Père Mac Carthy que j’ignorais qu’il fût d’Inver.
— Il est si bien de chez nous, repartit avec vivacité mon hôte, que sa famille — une des seules qui n’aient pas été dépouillées par les Cromwelliens — possède encore les trois quarts de la paroisse. Notre landlord actuel descend de lui en ligne ininterrompue.
— Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue en venant et dont j’ai longé le parc pendant plus d’un mille ?…
— Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le dernier des Nial Mor… parfaitement !
— Le dernier, dites-vous ?
— Heu !… J’en ai bien peur. Après vingt-cinq ans de mariage, il attend encore un héritier. C’est une de ses tristesses ; c’est une des miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et qui, pour son dévouement à la catholique Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des temps… J’aimerais vous conduire à lord Henry. Mais, à cet égard, vous tombez mal.
— Il est absent ?
Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut d’indignation :
— Lui ? Absent ?… Oh ! que non pas !… L’absentéisme, dont se meurt notre terre irlandaise, n’a pas d’adversaire plus intraitable. Il est celui qui ne bouge jamais. Pas une fois il n’a mis les pieds à Londres et pas un dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office à la paroisse… Regoûtez-moi ce porto : il vient de chez lui… Non, si je me fais scrupule de vous présenter à ce noble rejeton d’une grande race et de visiter avec vous Mac Swine Manor, où Hoche, votre Hoche, a, dit-on, couché deux nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices… Hum !… Comment vous expliquer cela ?…
Father Mac Carthy se gratta le sourcil gauche, puis :
— Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a toujours eu dans le tempérament celte un je ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et nous autres, gens d’Erin, nous sommes des archi-Celtes. Nous avons parfois nos humeurs bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos lunes. Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus abordable, le plus sociable des hommes, mais, par un phénomène assez étrange, les fins d’année ne lui réussissent pas. Il semble que l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, triste, incapable de se mettre en frais et de s’intéresser à une conversation suivie : bref, tout l’opposé de son caractère véritable. Dans ces conditions, vous risqueriez de n’emporter de lui qu’une impression très fausse… Vous comprenez, n’est-ce pas ? que j’hésite… D’autre part, il me serait pénible, j’en fais l’aveu, que vous vous éloigniez d’Inver sans avoir été reçu par le descendant suprême du clan illustre qui en a, pendant des siècles, incarné l’âme.
Et le Père Mac Carthy conclut :
— Enfin, nous verrons.
Après quoi, choquant son verre contre le mien, il prononça en gaélique :
— Da slaintié ! (A votre santé.)
Deux jours plus tard, mais au repas du matin, cette fois, nous nous retrouvions assis, l’un en face de l’autre, dans la salle à manger du presbytère, ornée de meubles d’acajou massif où se jouaient en reflets de pourpre les clartés mobiles du ciel irlandais. Par les larges baies des fenêtres, la vue embrassait des lointains vaporeux, irisés de lumières charmantes, aux nuances d’une douceur et d’une délicatesse ineffables. Le soleil, vainqueur de la brume, la déchirait en voiles argentés qui se balançaient dans l’azur avec des gonflements d’étoffes légères. Après la pluie dont elle nous avait inondés la veille, sans miséricorde, pendant la tournée que le curé d’Inver m’avait fait faire chez les notables de la paroisse, l’année agonisante, parvenue à son terme, promettait d’expirer dans un sourire.
— Quand je vous le disais, que nous aurions une belle Saint-Sylvestre !… commença mon amphitryon. Larmes promptes, mais vite essuyées, telle est l’Irlande…
Il allait poursuivre sur ce thème, lorsque Mary entra en tenant à la main un pli cacheté :
— C’est de la part de lady Mac Swine, father… L’homme est dans la cuisine, qui attend la réponse.
La physionomie du prêtre s’était tout à coup rembrunie, et je crus remarquer qu’en ouvrant la lettre ses doigts tremblaient. Mais il n’eut pas plutôt jeté les yeux sur le papier que son front se rasséréna.
— Well, Mary. Dites simplement à l’homme de répondre que c’est entendu.
Et, s’adressant à moi :
— Je n’osais pas vous introduire de ma propre autorité chez les Nial Mor. Mais il n’est pas comme ces régions en apparence inhabitées pour propager les nouvelles avec la soudaineté de l’éclair. Lady Mac Swine sait déjà que je vous ai fait hier les honneurs de la paroisse et serait heureuse, m’écrit-elle, si vous acceptiez de m’accompagner, ce soir, au château. Moi, je ne puis me dérober à l’invitation, et vous avez vu que je me suis également engagé pour vous, sans vous consulter. Au cas où l’excursion vous tenterait peu, en raison de ce que je vous ai confié l’autre jour, je serai quitte pour vous excuser.
Elle me tentait, au contraire, beaucoup plus que je ne voulais le laisser soupçonner. Indépendamment du désir que j’avais, puisque pourtant l’occasion m’en était fournie, de connaître un homme avec lequel devait s’éteindre un des plus grands noms celtiques, auréolé de toutes les gloires de la légende, les propos du Père Mac Carthy sur la maladie étrange de ce dernier des Nial Mor, loin de décourager ma curiosité, l’avaient excitée au plus haut point. J’étais persuadé que le vieux prêtre ne m’avait pas tout dit et qu’il y avait dans l’histoire de lord Henry quelque particularité mystérieuse qu’il me révélerait peut-être, de lui-même, soit à l’aller, soit au retour.
Une scène rapide, dont je fus le témoin au cours de l’après-midi, me confirma dans mon pressentiment. Ainsi que m’en avait prévenu mon hôte, les gens d’Inver, obéissant à une antique et pieuse coutume, s’étaient mis à dévaler du haut pays vers le presbytère. Ils arrivaient par bandes, comme en procession. D’aucuns apportaient des offrandes, humbles étrennes campagnardes, qui des pommes de terre, qui du beurre, qui des œufs, qui des tranches de lard frais. Les plus pauvres, qui étaient aussi les plus nombreux, n’apportaient que leurs souhaits, mais ils les clamaient avec une ferveur si bruyante que le silence habituel du paysage en était comme effaré. A chacun, à chacune, le curé distribuait sa bénédiction, tandis que Mary, dans la cuisine, versait aux hommes le verre de whisky traditionnel, qu’ils avalaient d’une gorgée. Durant trois heures consécutives, ce fut un va-et-vient presque incessant. Je vis défiler là des types inoubliables, spécimens à la fois magnifiques et sordides de la plus noble et de la plus insouciante des races.
Un surtout captiva mon attention. C’était un grand vieillard osseux, d’une maigreur de squelette, drapé dans une espèce de plaid en loques, le pantalon retroussé jusqu’à mi-jambes, les pieds nus. A sa barbe de prophète, étalée en nappe sur sa poitrine, au bâton d’épine recourbé dont il s’aidait dans sa marche, et n’eût été le « melon » cabossé qui le coiffait malencontreusement, vous l’eussiez pris pour la vivante image d’Ossian, fils de Fingal. Le prêtre, en l’apercevant, s’écria d’un ton moitié indulgent, moitié courroucé :
— Vous êtes donc fou, vieux Padd !… Descendre de la montagne en cet accoutrement, quand, il n’y a pas dix jours, vous avez failli rendre l’âme !… Gageons qu’avant la fin de la semaine vous m’aurez encore appelé pour vous extrémiser…
Le bonhomme, qui s’était découvert, secoua sa tête chenue :
— Il le fallait, father…, il le fallait.
— Vous n’aviez plus de médicaments ?
— Ce n’est pas cela, toussota le vieux… Ma fille Suzie, en s’éveillant, ce matin, a vu, sur la bruyère de Carrick, l’ombre de la Femme noire des…
Le Père Mac Carthy ne le laissa pas achever.
— C’est bien, c’est bien, Padd… Je sais… Je suis averti.
Et il entraîna vers la cuisine le fruste Ossian des monts ; mais, par l’entrebâillement de la porte je pus entendre celui-ci marmotter, en vidant son verre :
— Longue vie, father… Dieu garde notre Nial Mor !
— Ces bergers des hautes bruyères, fit en rentrant le curé, sont restés des êtres à part, tout farcis de superstitions vaguement païennes. Il faut leur pardonner : ils vivent si seuls !
Comme il paraissait peu soucieux de s’étendre davantage sur l’incident, j’imitai sa réserve. La journée, d’ailleurs, tirait à sa fin : nous n’avions plus guère que le temps de nous préparer pour notre expédition du soir.
Ce fut dans le jaunting-car du presbytère, conduit par le sacristain-fossoyeur, que nous accomplîmes le trajet. On sait la légèreté quasiment impondérable de ce véhicule national. Nous eûmes tôt franchi les quatre milles qui devaient nous mettre à destination, bien que la route, défoncée par les pluies, ne fût pas précisément des plus roulantes. La grille du parc était large ouverte ; large ouverte aussi, la maîtresse-porte de la demeure seigneuriale, à laquelle on accédait par un perron à double rampe.
— Dans la nuit du trente et un décembre au premier janvier, — me chuchota mon vénérable compagnon, pendant que nous traversions le vestibule, spacieux et sonore comme une nef d’église, — entre librement à Mac Swine Manor toute personne, si misérable soit-elle, qui peut, à un titre quelconque, se réclamer du clan des Nial Mor.
Pour l’instant, la maison, quoique brillamment éclairée, semblait enveloppée de solitude et de silence. Nous fûmes introduits dans un salon. De part et d’autre d’une monumentale cheminée de marbre, deux figures, qu’on eût dites de marbre aussi, se levèrent. Le prêtre fit les présentations ; j’étais devant lord Henry et lady Margaret, — elle, souverainement aristocratique d’aspect et de manières, blonde d’un blond de paille mûre, toute jeune encore à voir, malgré ses quarante-six ans ; lui, prématurément vieilli, cheveux et barbe de neige, encore qu’il n’eût guère dépassé la cinquantaine, la figure lasse, indifférente et comme accablée d’ennui.
Quelles paroles furent échangées à ce moment-là, et quelles pendant le dîner qui suivit, comme dans la veillée où nous nous attardâmes au sortir de table, sous les lambris d’un hall somptueux, ce serait, en vérité, peine perdue que de chercher à m’en souvenir. Elles n’étaient manifestement proférées que des lèvres et destinées à masquer la pensée des principaux interlocuteurs plutôt qu’à la traduire. J’essayai de déchiffrer cette pensée sur les visages, mais en vain.
Ce qui me reste dans la mémoire, de cette longue et funèbre soirée, c’est le sentiment de l’indéfinissable malaise, de l’attente muette, inavouée, mystérieusement tragique, qui se devinait dans les âmes et se communiquait aux objets eux-mêmes, à la maison, au parc, à tout le paysage d’extrême occident, couché dans l’immensité de la nuit. Seul, father Mac Carthy s’obstinait encore à briser les épaisseurs de silence qui, de plus en plus, nous enserraient comme des glaces. Lady Margaret feignait de l’écouter.
Quant au dernier des Nial Mor, sans le geste machinal dont il appliquait parfois son mouchoir à sa bouche, il aurait eu l’air plus immobile et plus figé que son ancêtre de pierre, dans l’église de Killibegs.
Brusquement, comme l’énorme pendule à carillon tintait le quart avant minuit, nous le vîmes se dresser de son fauteuil, la face extraordinairement pâle, presque exsangue, mais les yeux animés d’une résolution singulière, celle-là même, pensai-je, qui enflammait, aux jours anciens, les héros des vieilles épopées irlandaises, fondateurs de sa dynastie. J’interrogeai du regard le curé d’Inver.
— C’est l’heure où les serviteurs de Sa Grâce et les tenanciers de ses domaines sont admis à lui présenter leurs vœux, déclara-t-il avec simplicité.
Lady Margaret venait de presser le bouton d’un timbre. Et, dans le fond du hall, des hommes, des femmes, en effet, parurent. Le régisseur de Mac Swine Manor s’avançait à leur tête. Un à un ils défilèrent. Au fur et à mesure qu’ils s’arrêtaient devant lui, lord Henry les saluait par leur nom. Ainsi faisaient jadis ses aïeux, lorsqu’ils passaient la revue de leurs guerriers, voire de leurs guerrières. Pas une fois il ne se trompa dans sa nomenclature. Je fus étonné de constater que cette parade domestique, d’un caractère si noble et si émouvant, n’avait duré que treize minutes. La dernière dans l’ordre de marche avait été la gardeuse de porcs de Mac Swine Manor : elle finissait de s’incliner devant lady Margaret quand les premiers coups de minuit retentirent.
Aussitôt que la douzième vibration se fut éteinte, lord Henry baisa longuement la main de sa femme ; puis, se tournant vers l’assistance, massée à l’autre bout de la pièce :
— Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui jusqu’à la dernière minute de l’année pour tous ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer ! prononça-t-il à voix haute.
Un formidable : oui ! gaélique, jailli de quelque cent vingt poitrines, ébranla le hall.
— Il n’en sera pas différemment dans l’année nouvelle, si Dieu m’aide ! repartit d’un ton déjà moins compassé le châtelain de Mac Swine Manor.
— Et maintenant, conclut-il, soupez en joie !…
Father Mac Carthy avait dit vrai : la minute redoutable franchie, lord Henry n’était plus le même homme. Si nous nous fussions rendus à ses instances, il nous eût gardés près de lui, à sabler du porto, jusqu’à l’aube.
— Eh bien ? — me demanda le prêtre, tandis que le sacristain-fossoyeur, un peu gris, nous ramenait à fond de train sur Inver, — vous avez vu le dernier des Nial Mor sous ses deux aspects : n’est-ce pas qu’ils ne se ressemblent guère ?
— J’aime mieux le second, répondis-je, celui d’après minuit.
— Il est plus humain, mais l’autre est plus héroïque, plus irlandais. C’est par l’autre que lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la continue.
— Comment cela ?
— En montrant que, s’il partage les faiblesses de ses ancêtres, il possède aussi leur intrépidité… Savez-vous quelle visiteuse était attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à Mac Swine Manor ?
— La « Femme noire », je suppose, insinuai-je, désireux de prouver au Père Mac Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.
Il n’avait pas prévu cette riposte.
— Ah ! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la phrase du vieux Padd !
Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse dans la voix :
— Oui, les traditions les plus funestes sont souvent les plus longues à tuer. Vous n’arracherez pas de l’esprit de nos populations, pourtant si chrétiennes, cette croyance invétérée, que toute famille de sang noble a sa messagère mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on dit en gaélique, sa banshee, chargée par un décret divin de lui intimer l’ordre fatal. Au jour marqué, vous conteront les pâtres du bog, elle s’annonce, dès le matin, sous l’aspect d’une grande ombre, surgie des montagnes, et qui s’allonge dans la direction de la maison menacée. C’est ainsi que, d’après le vieux Padd, la banshee des Nial Mor plane d’abord sur les bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte les traits d’une des personnes de la domesticité, se glisse sans obstacle jusqu’au maître et, lui touchant la main, profère à voix basse ce seul mot : « Venez. »
— De sorte que, dans le défilé de tout à l’heure, chacune des femmes, sans en excepter la gardeuse de porcs, pouvait être la banshee ?
— On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien les déguisements d’homme.
— Et lord Henry avait la conviction que de l’une de ces bouches allait peut-être s’échapper son arrêt.
— Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux ait vécu au-delà de cinquante-cinq ans… Sous une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût signifiée ou non par l’antique banshee familiale, lord Henry, cette nuit, attendait la mort… Il l’attendait, sinon sans angoisse, du moins avec dignité, et cela, chez lui, sur sa terre domaniale, parmi ses gens et ses vassaux, ayant son curé à ses côtés, — ce qui, par parenthèse, vous a valu à vous-même un spectacle peu commun de nos jours, même en Irlande.
— Je vous en suis plus reconnaissant que je ne puis dire, father.
Il reprit avec accent :
— Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à l’existence des banshees, et je sais de science certaine que Dieu nous rappelle à lui quand il lui plaît ; mais je ne vois jamais approcher le trente et un décembre sans être affreusement obsédé par la crainte d’une catastrophe à Mac Swine Manor… Tenez, ce matin, lorsque Mary m’a remis la lettre, je me suis imaginé un moment que tout était consommé. J’en avais la sueur froide.
— Je m’en suis aperçu, father… Mais pourquoi, je vous prie, cette date du trente et un décembre plutôt qu’une autre ? Y a-t-il une raison ?…
— J’ignore si elle est plausible, répondit le Père Mac Carthy, mais je dois convenir qu’il y en a une : vous la trouverez inscrite sur les tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans notre église depuis le quatorzième siècle. Toutes portent : anno decedente decessit. Ce qu’un dicton populaire rend ainsi : « Finir comme un Nial Mor, à la Saint-Sylvestre. »
Au presbytère, Mary guettait notre retour.
— Quoi de nouveau, father ?
— Rien.
— Dieu soit loué ! murmura dévotement la vieille Irlandaise.
Et elle joignit les mains vers les constellations palpitantes qui, dans le ciel d’Inver, présidaient à la naissance de la jeune année, sur les confins de la grande île celtique, aux marges de l’Extrême-Occident.
| PÉCHÉ D’INNOCENT | |
| L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT | |
| LE SONNEUR DE GARLAN | |
| LA BARRIQUE D’OR | |
| LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR | |
| LE TRÉSOR DE NOËL | |
| CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR |
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 836-7-11.