Title: Badinage
Author: Jean de La Brète
Release date: July 1, 2026 [eBook #78993]
Language: French
Original publication: Paris: Plon, 1894
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78993
Credits: Laurent Vogel (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

JEAN DE LA BRÈTE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en mai 1894.
PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
BADINAGE
2 mai 18…
Lorsque grand’mère fait tourner son rouet, ma chère Yvonne, ma cousine, qui est philosophe, me dit fréquemment :
« Ce bruit uniforme et monotone me rappelle la vie ; oui, vraiment, l’image est saisissante de vérité ! »
En général ma cousine a de ces aphorismes bien faits pour déconcerter les gens, et lorsque, étonnée, je lève les yeux, jamais comparaison ne parut plus fausse à un esprit auquel le calice d’une fleur qui s’entr’ouvre offre un spectacle toujours nouveau.
Toute révérence gardée pour ton charmant visage, je t’ai comparée ce matin à ma cousine pendant que, bien établie au pied d’une cépée, je lisais ta lettre en riant de ton dédain pour les infortunés attachés à leurs pierres.
En vérité, je ne sais si, dans tes pérégrinations européennes avec monsieur ton époux, que Dieu protège ! tu marches de découvertes en découvertes, comme moi autour de mon rocher… encore que ce mot soit pris au figuré, car on serait pendu, cent fois, avant de découvrir dans notre plaine le moindre vestige de granit.
Ne crois pas que je me contente de cheminer solitairement sur mes routes droites, longues et bêtes comme un peuplier. Je me jette dans tous les petits chemins de traverse qui se croisent et s’entre-croisent sous mes pas ; et je trouve, dans ces sentiers à moi connus, une quantité d’êtres menus, fluets, à peine visibles quelquefois mais que, malgré la ténuité de leur forme, je sais cueillir sous le moindre brin d’herbe. Je les prends, je les réchauffe, je les anime, et nous tourbillonnons joyeusement ensemble.
Mais j’ai souvent pensé que j’aimerais à introduire ton amitié dans nos sarabandes ; aussi mes amis diaphanes et moi nous t’adressons avec enthousiasme nos compliments de bienvenue ; tu seras le roi bienveillant qui écoute discourir ses sujets et laisse tomber complaisamment un mot de grâce. Sous ton chêne, tu rendras des sentences devant lesquelles je m’inclinerai, ou, plus souvent, me révolterai, car, depuis ce bon saint Louis, les temps ont bien changé : nous aurons des révolutions, des discussions, toute l’affreuse mêlée du parlementarisme au milieu de laquelle tu conserveras toutefois chêne et couronne.
Mais où le prendre souvent ce roi vagabond ? Mes lettres pourront bien se perdre, car tu es comme ces oiseaux qui, de saison en saison, s’en vont chercher un coin ensoleillé ; or les oiseaux n’ont pas toujours de souvenance.
Malgré mes craintes, ta royauté est commencée, car voici déjà une plainte et une critique qui s’échappent de mon vieux nid… un ancien prieuré aux murs épais, qui fut modifié par mon arrière-grand-père dont le goût était exécrable, ni plus ni moins. A la façade principale, qui se compose d’un carré long flanqué à droite et à gauche de deux autres carrés longs, il a donné une régularité qui était la joie de ses yeux et qui, cent ans plus tard, fait le désespoir de sa petite-fille. Des simulacres de fenêtres bouchées ont été pour lui une idée artistique lumineuse, et il a fait exécuter ce travail en longues rangées sur la façade, en même temps qu’aux vieux toits de formes inégales il donnait l’uniformité, sauf que l’église est couverte en tuiles et le reste en ardoises. Quant aux fenêtres réelles, devant et par derrière, par derrière surtout, il y en a de toutes les tailles : chaque goût sur les proportions peut être satisfait. Les portes, quand elles sont peintes, le sont en vert, en blanc, en brun ; il n’y a que l’embarras du choix, chacun ayant agi selon les ressources de sa bourse, variables comme le temps.
Du côté du parc, grâce à Dieu, on n’a pu promener le compas ; un mouvement de terrain, le chœur de la chapelle et la terrasse ont sauvé la position.
Les fenêtres ogivales de l’église n’ont plus de vitraux ; quelques petits carreaux sertis de plomb en sont les seuls vestiges. Un lierre, dont le gros tronc sort de l’épaisse muraille à un mètre de terre, cache en partie l’une des fenêtres. Deux autres sont garnies de clématites blanches qui ont poussé si drues dans l’une d’elles, qu’elles sont devenues une retraite impénétrable pour les oiseaux et leurs amours.
La clématite pénètre discrètement dans l’église, mais le lierre, plus audacieux, a franchi un espace de plusieurs mètres pour s’accrocher, au-dessus de l’autel, au socle d’une Vierge décapitée qui tient dans ses bras l’Enfant Jésus, dont la tête, à moitié brisée, penche, depuis un siècle, sur son épaule d’un air commisératif.
Les bons moines du dix-huitième siècle ont orné le chœur de sculptures en pierre exécutées dans le goût du temps, avec médaillons, coquilles et guirlandes. La légende raconte qu’au siècle dernier les révolutionnaires, après maints dégâts accomplis avec l’aménité qui les caractérise, essayèrent en vain de briser la statue de saint Étienne de Grammont, fondateur de l’Ordre, depuis longtemps éteint, qui avait ici un prieuré. On le précipita du haut de son piédestal, mais les doigts seuls se brisèrent. Modelé en terre italienne extrêmement dure, il a du mouvement et de l’expression, au milieu des défauts inhérents à la malheureuse statuaire religieuse. Saint Étienne, posé sur l’autel dépouillé de son tabernacle, est devenu dans le pays l’objet d’un culte particulier. On l’honore sous le nom de saint Coqueluchon, le pays entier étant convaincu qu’il guérit la coqueluche. En temps d’épidémie, quantité de bonnes femmes viennent lui adresser leurs patenôtres au milieu des barriques défoncées et des tas de fagots, car, ainsi des choses humaines et parfois même divines ! l’église sert de bûcher, de cellier et, au fond, on a installé un pressoir pour les années miraculeuses où nous avons du vin. Jadis il n’était pas rare de voir rangées dans la nef trois ou quatre cents barriques d’un vin généreux ou non, car jadis, comme tu le sais, a été de tout temps une époque heureuse et une ère de perfection pour les hommes. Depuis jadis nos grandes terres ont été vendues, et nous sommes ce qu’on appelle des gens sans le sou, à la profonde désolation de ma cousine, qui ne s’est jamais consolée de n’avoir pas trente mille francs de rente. Ce chiffre est pour elle le sommet de la fortune, alors que pour d’autres il serait presque la misère. Aussi, vive le relatif ! c’est la grande loi qui rend la vie supportable à tout le monde et me fait penser qu’après tout une masse de gens peuvent nous croire millionnaires.
Car enfin nous avons un cheval et une calèche… une calèche solennelle, si haut montée sur ses ressorts que, lorsque nous sommes en marche, nous nous balançons comme un gros œuf au bout d’une ficelle.
En revanche, notre cheval, qu’on a acheté presque expirant à un paysan pour la somme de trois pistoles, ressemble, attelé, à un basset, tant ses jambes sont courtes et tant son ventre est énorme. Mais de bons soins lui ont rendu la vie, quelque chose qui ressemble à du nerf, ou du moins à la force de nous conduire chez nos voisins quand son humeur se rencontre avec notre désir.
Mais il arrive souvent que le désir est obligé de céder le pas à l’humeur ; dans ce cas nous rentrons philosophiquement.
Ma cousine va rêver à la joie de posséder trente mille francs de rente qui permettent d’avoir un cheval avec un ventre normal, des jambes assez longues et une humeur égale ; grand’mère monte dans sa chambre et console sa déconvenue en jouant une valse sur sa guitare ou en me chantant une romance de Mlle Puget lorsque, voulant faire ma cour, je viens m’asseoir auprès d’elle et lui demande quelques morceaux de sa jeunesse.
Grand’mère en est restée à 1830, la belle époque de son âge et de ses idées. En vieillissant, tous ses souvenirs postérieurs à cette époque, à part les grands chagrins, se sont atténués, et le burin n’a bien marqué que les premières empreintes. Il en résulte des meubles sans grâce éparpillés dans la maison, un goût désastreux et une existence rétrospective qui établit sur un point fixe une intelligence restée très jeune et très inexpérimentée.
En littérature, grand’mère a des préférences bien déterminées. Elle adore Mme de Genlis, elle aime Mme Cottin. Elle pleure encore en relisant pour la centième fois le triomphe de Corinne, et Walter Scott est son idole.
Grand’mère est romanesque et a une manière de trancher les grosses difficultés sans souci des obstacles et du danger.
Pendant la guerre, alors qu’on parlait de l’arrivée des Prussiens en Anjou, elle ne s’est point troublée. Elle a vendu sa vache, qui aurait pu entraver ses mouvements, et fait autour d’elle cette déclaration étonnante :
« Quand je saurai que les Prussiens sont à Tours, nous monterons dans ma calèche avec Walter Scott et nous irons indéfiniment devant nous pour leur échapper. »
Et grand’mère se voyait comme Diana Vernon franchissant monts, vallées, dangers, précipices, avec la sérénité du courage et d’une âme tranquille.
Afin de liquider la situation, on entassa l’argenterie avec quelques objets précieux dans une cachette improvisée par ma cousine, et improvisée de telle sorte qu’elle eût sauté tout d’abord aux yeux des conquérants s’ils avaient envahi le Vaulné, où ils eussent trouvé la solitude et des portes assez vermoulues pour tomber en poussière à la seule vue d’une baïonnette.
Les choses ainsi préparées, on attendit.
Aucun Prussien ne parut à l’horizon, mais la foudre entra au Vaulné avec la nouvelle de la mort de mon père, tué à l’ennemi, et l’arrivée de ma mère malade et désespérée. Elle n’eut que le temps de me confier aux deux pauvres femmes désolées, car elle fut emportée en quelques jours par une fièvre violente.
Si grand’mère tourne encore le rouet de temps à autre, joue de la guitare et vit dans le premier tiers du siècle, Mme de Lines, ma cousine, s’agite, intellectuellement parlant, dans toute une période qui ne dépasse pas 1860. Elle parle avec un intérêt passionné de la littérature de son temps, des luttes entre Veuillot, de détestable mémoire, et les catholiques libéraux. Elle rêve ou philosophe, et creuse des trous de souris, au fond desquels elle fait tout à coup des découvertes qu’elle consigne sur un cahier avec l’idée, je crois, de les voir passer à la postérité pour l’éclairer sur l’état psychologique de l’homme.
A la mort de son mari, qu’elle a perdu fort jeune, elle s’est installée ici auprès de grand’mère, qui l’a toujours aimée comme une sœur et lui a laissé diriger sa fille d’abord, moi ensuite.
La haute main de Mme de Lines est légère, car je ne pense pas qu’il y ait sur terre deux créatures aussi libres que ma personne. Mais, dans les déterminations sérieuses, elle impose sa voix avec autorité. C’est grâce à elle que, ayant passé trois ans à Neuilly chez les dames Augustines anglaises, j’ai appris que l’humanité ne s’était point arrêtée à tout jamais devant Mme de Genlis ou Louis Veuillot.
Si tu me demandes qui dirige la maison, je te répondrai qu’elle ne se dirige jamais mieux que lorsque personne ne s’en mêle, car grand’mère est comme toutes nos aïeules qui « avaient tant de bonnes recettes pour faire difficilement les choses faciles », et quand ma cousine, glissée dans son trou de souris, s’efforce de l’élargir en grignotant quelque pensée, le pot-au-feu, dont elle connaît à peine le composant, peut s’en aller dans les flammes ou rester éternellement à l’état d’eau claire, sans que sa philosophie daigne le remarquer.
Pour notre service immédiat, nous avons une vieille femme coiffée de la grande et lourde coiffe du pays ; ma pauvre mère, lorsqu’elle était enfant, l’avait baptisée du surnom de Marie la Vache, à cause de ses fonctions auprès de cet animal. Le nom lui est resté.
Elle est pourvue, pour notre malheur, d’un vieux petit homme grincheux, auquel il faut se garder d’adresser une observation de peur d’attraper une scène épouvantable. Il a des talents de jardinier si fantaisistes que, lorsque nous voulons manger des légumes, il nous faut les acheter, à moins qu’il ne prenne en affection un végétal quelconque. Alors il en met partout, et nous devons nous en abreuver indéfiniment. De cette façon, au bout de quelques années, nous avons vu pousser dans le jardin une certaine variété de légumes.
Quand grand’mère réclame, il répond de son ton bourru :
« Madame n’y entend rien de rien.
— Je sais toujours que je puis avoir plusieurs espèces de légumes à la fois, s’écrie grand’mère fâchée, et je puis faire une observation chez moi. »
Alors le bonhomme baisse la tête d’un air finaud qui me donne envie de lui tordre le cou.
Au demeurant il nous est attaché à sa façon, et nous supportons son odieux caractère à cause de sa femme, et peut-être aussi parce que nous n’avons pas trente mille francs de rente.
Pour les choses sérieuses, comme la coupe du bois et les vendanges, nous avons un homme d’affaires, le père Jamin, qui est de l’âge de grand’mère, et si vert qu’il vivra bien jusqu’à cent dix ans. C’est un grand et fort bonhomme, dont la bonne figure placide ne peut tromper personne. Je ne pense pas qu’un mauvais sentiment ou une mauvaise pensée ait jamais effleuré son âme. C’est le potentat de son village ; on ne l’appelle jamais que monsieur Jamin, et il appartient à une de ces vieilles, honorables familles de paysans dont l’éducation est supérieure au langage rustique.
Il est chargé de prendre tous nos intérêts et, le cas échéant, de morigéner le fermier, dont il a une peur affreuse.
Lorsqu’il surprend des braconniers passant par-dessus nos murs et la gibecière pleine de nos lapins, il leur dit belliqueusement : « Allons, mes gas, vous n’avez point raison. »
Et il s’en va paisiblement, en méditant le plaisir que l’on doit éprouver à tuer quelques bêtes ; car, dans toute son existence, et malgré des efforts répétés, il n’a pu envoyer un lapin de vie à trépas.
Sa femme est, comme lui, grande, forte, et, aussi bien assortis en vieillissant qu’à l’aube de leur jeunesse, je te les présente comme le modèle de l’union parfaite. Quand ils ont quelque chose d’ennuyeux à nous apprendre, maître Jamin nous expédie sa femme pour nous exécuter fermement. Au reste, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, elle a un air lugubre perpétuel, et on croit toujours apprendre une horrible catastrophe quand elle ouvre la bouche pour annoncer que les vignes sont splendides.
Je suis bien sûre de la réponse quand, la voyant, je lui crie :
« Allons, madame Jamin, qu’est-ce qu’il y a ?
— Ah ! mademoiselle, tout le pays est à la désole… C’est ben triste, allez !
— Et pourquoi est-on à la désole, maîtresse Jamin ?
— Parce qu’il pleut trop, mademoiselle. »
Ou si c’est une année sèche :
« Parce qu’il n’y a pas d’eau, mademoiselle. Les blés sont épiés, mais il n’y aura rien dans les épis. »
Si bien que, depuis que je me connais, j’aurais passé ma vie à croire que j’allais mourir de faim ou de soif si, chaque année, je ne m’étais retrouvée plus vivante que l’année précédente.
Et maintenant que, comme tu le désirais, tu connais à peu près le cadre du portrait, comprendras-tu tout le charme qu’il peut y avoir dans une existence bucolique ? J’en doute… car, en pension, tu rêvais déjà la vie vagabonde. Au reste, si mes lettres te paraissent monotones, tu n’as qu’un mot à dire, et je ferai mes confidences aux feuilles de mes arbres qui tremblotent au-dessus de ma tête et me content tant de jolies choses que souvent, bien que je ne sois pas fille romanesque, je reste bouche ouverte à les écouter.
Adieu enfin, pour aujourd’hui, et salut, belle dame !
17 mai.
Voilà ce qui s’appelle encourager les gens ! ma plume se sent plus alerte, et mes idées s’enchevêtrent si bien que je ne sais comment débrouiller l’écheveau.
Cependant je tiens un bout, en attendant mieux, et je te le mets en main en t’affirmant, foi d’honnête solitaire, que l’étonnement de ton mari est d’une impertinence rare. S’imaginait-il, ce voyageur enragé, qu’un prieuré et les ombres de pieux moines devaient me conduire tout droit à l’idiotisme ou au désespoir !… Mon Dieu, oui, les jours coulent uniformes comme les eaux d’un paisible courant, avec le même bruit pour me bercer, et ma place dans le monde est bien petite ; mais si exiguë qu’elle soit, je me sens si pleine de vie que, parfois, je crois tenir le monde entier dans mes bras.
J’attendais ta lettre avec toute l’anxiété d’un navigateur auquel des ravitaillements sont nécessaires pour continuer sa marche, et, les ravitaillements n’arrivant pas, je montais chaque matin dans le belvédère pour guetter, avec une grande lunette d’approche, le personnage émouvant qu’on appelle un facteur.
Ce belvédère, planté au-dessus du chœur de l’église, en remplacement du clocher, qui menaçait de s’abattre sur la tête des habitants, est une chambre carrée percée de trois ouvertures, lesquelles lui donnent l’air avenant d’une lourde lanterne. La porte vitrée de ma lanterne ouvre sur une petite plate-forme d’où je domine le pays. Il m’arrive quelquefois, mais assez rarement, de venir lire, penser ou même écrire dans ce refuge haut perché. Pour parer à cette éventualité, j’y ai fait porter une table et un vieux fauteuil en paille, au fond duquel je tombais régulièrement chaque fois que je m’asseyais. Alors, avec une ingéniosité de pauvre gueux, que ton luxe ne te donnera jamais, j’ai maintenu les barreaux avec du cordon de tirage, et je reste en bonne intelligence avec mon fauteuil jusqu’au moment où, le cordon cédant, je suis obligée de recommencer mon opération. Ainsi installée, je vis comme un bernardin dans sa coquille.
Les parois n’en sont pas luxueuses ! Quand j’étais enfant, j’ai fait plus d’une fois des tentatives malheureuses pour les tapisser avec le reste des hideux papiers qui tombent en lambeaux dans une partie des chambres ; mais je suis toujours restée au milieu de mon travail. De sorte que mon œil s’arrête tantôt sur des petits personnages bleus qui dansent dans une prairie violette, tantôt, lorsque je me tourne d’un autre côté, sur des roses groseille entourées d’un dessin jaune. J’abandonne ces horreurs pour regarder droit devant moi par la porte ouverte, et ma vue se repose en plongeant sur la cime de vieux acacias si chargés de fleurs que c’est merveille de voir comment des branches aussi menues peuvent soutenir des grappes aussi lourdes.
T’es-tu jamais avisée de regarder au-dessous de toi la cime fleurie d’un acacia, d’en admirer la richesse et la vieille vie toujours jeune ? Puis, de quitter ce blanc éclatant pour contempler, à l’horizon, je ne sais quel rêve fugace derrière un brouillard transparent, puis, le brouillard se déchirant, de voir… Ma chère, nous parlerons de cela plus tard, mais je crains, en vérité, que tu ne connaisses que la prose de la vie. La prose ! je maintiens ce mot : il prouvera à ton mari que j’aime la loi du talion.
J’ai donné la clef des champs à ma plume, et la voici qui broutille à tort et à travers, alors que l’heure s’avance et que je veux te conter les choses graves qui se passent ici.
J’étais assise ce matin sur un banc du bois… Ce banc est une simple planche posée sans l’ombre de façon sur deux pierres. La planche est devenue noire, elle s’effrite quand on la gratte un peu, et une petite mousse cramponnante la couvre en partie. Pendant que je rêvais vaguement devant ce lichen qui m’inspirait, je ne sais pourquoi, une quantité de réflexions, j’ai vu s’avancer Mme de Lines, sa robe sans mode au vent et son chapeau de jardin à la main. Son air grave me fit pressentir que nous étions en marche accélérée vers la philosophie.
Le début fut, en effet, effrayant de profondeur.
« Mon enfant, me dit-elle, le cœur est un clavier. »
Instinctivement, je portai vivement la main à la place de cet organe pour voir un peu si c’était vrai, puis, souriant de ma naïveté, je répondis d’une voix faible :
« Un clavier, madame !…
— Un clavier, Claude, répondit-elle du ton ferme d’un penseur que des méditations profondes ont transporté au sein de la vérité. Un clavier dont les notes vibrent successivement les unes après les autres… à moins, ajouta-t-elle, que plusieurs ne parlent à la fois. »
Cette image saisissante m’inspira un respect extrême, et, selon l’usage, d’autant plus grand que je n’y compris rien.
Mais ce que c’est que d’avoir l’esprit obtus ! Il paraît que c’était parfaitement clair, car ma cousine reprit :
« Tu as deviné, ma fille, qu’il s’agit d’un mariage. »
J’ouvris de grands yeux, car, à moins que le ciel ou des amis ne s’en mêlent, je ne croyais pas qu’il y eût l’ombre d’un mari sur ma route… c’est-à-dire… hum !
« Il viendra demain, reprit Mme de Lines ; tu l’as vu une fois, mais je ne veux pas te dire son nom aujourd’hui. Il est fort bien… Il a quinze mille francs de rente, plus sa clientèle, car il est médecin. »
Ma cousine avait autrefois déclaré péremptoirement que les trente mille francs de rente, rêvés en vain pour elle, étaient son dernier mot pour moi.
Elle établissait ce fait que, possédant dans ma parenté un financier non marié immensément riche, lequel m’avait servi de correspondant pendant mon séjour au couvent et m’envoyait généreusement chaque année un sac de chocolat et d’excellents marrons glacés, je deviendrais une héritière remarquable, et que mes prétentions devaient être à l’unisson de mes espérances. Mais cet homme avisé ne songe nullement à quitter la vie et, en réfléchissant que je pourrais bien avoir quarante printemps quand mon héritage présumé versera sa rosée bienfaisante sur ma tête, ma cousine s’est rabattue sur quinze mille francs.
Et voilà que cette aubaine magnifique tombait sur moi comme la manne dans le désert. Si les Juifs l’ont mangée avec le dégoût que je mettais à la contempler, je les plains !
Du bout du pied, je poussais des feuilles mortes d’un air piteux, tout en remarquant la satisfaction répandue sur le grave visage de ma cousine.
« C’est surprenant ! » m’écriai-je.
Et, répondant à son air étonné, je continuai avec chaleur :
« Oui, surprenant qu’un homme dans une aussi bonne situation songe à moi qui n’ai rien. Ce doit être le fils d’un assassin ou quelque chose d’aussi bien.
— La question est trop sérieuse pour plaisanter, répondit Mme de Lines d’un air mécontent. Il est d’une famille honorable, quoique moins bien posée que la tienne, et il a vingt ans de plus que toi. Voilà les deux côtés noirs de la situation. »
Je comprenais ! c’était le libre échange appliqué au mariage.
« L’expérience te manque pour juger sagement l’avenir, reprit ma cousine. Ensuite je sais qu’à ton âge les notes du clavier vibrent sans cesse sur un point.
— Je jure par le Styx, m’écriai-je véhémentement, que mon clavier est muet comme… »
J’allais dire « comme la tombe », mais je m’arrêtai tout à coup, et sentis qu’une vive rougeur se répandait sur mon visage. Fort heureusement que Mme de Lines, préoccupée, ne vit rien. Elle cherchait, je crois, quelque sentence foudroyante quand je repris, avec un peu d’hésitation, car je me sentais sur un terrain horriblement glissant :
« Je ne tiens pas à l’argent, ma cousine. J’ai vécu vingt ans avec rien, et, m’en trouvant admirablement, je ne demande qu’à continuer. »
Elle me regarda avec stupeur.
« Tu aurais dix ans que tu ne raisonnerais pas autrement. L’argent fait les trois quarts du bonheur ; j’en sais quelque chose pour en avoir été privée toute ma vie.
— Eh bien, si je ne me mariais pas ! » dis-je dans une illumination subite.
Mais Mme de Lines, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules, ce qui rabattit ma découverte et mon illumination subite au rang d’une affreuse bêtise.
Elle refusa encore, je ne sais trop pourquoi, de me dire le nom de ce prétendant ; probablement que j’ai émis une opinion défavorable sur son compte lorsque je l’ai vu, et qu’elle ne veut pas que mon imagination s’emporte sur cette première impression avant d’en avoir une seconde.
Alors je suis allée trouver grand’mère avec l’espoir de vaincre facilement sa discrétion.
Grand’mère surveillait la cuisson de confitures, en jouant de la guitare et en lisant les aventures de Mathilde et de Malek-Adel. Elle s’était installée dans l’arrière-cuisine, une pièce humide dont la voûte aux quatre nervures soutient la terrasse, pendant que le four prend la moitié de la place.
Grand’mère, dont la main potelée et à peine ridée, malgré ses soixante-quinze ans, se promenait avec agilité sur les cordes de son instrument, s’interrompit lorsque je franchis la petite porte cintrée de ce singulier sanctuaire.
« Grand’mère, je suis demandée en mariage, par qui ? »
En général, ces questions à brûle-pourpoint me réussissent. Mais grand’mère me répondit d’un air mystérieux :
« Tu le sauras demain… j’ai promis à Laure de ne pas te le dire.
— Je voudrais le savoir tout de suite, dis-je. Et puis, ma chère grand’mère, je me moque, je vous assure, d’avoir ou de n’avoir pas quinze mille francs de rente. Et ensuite devenir la femme d’un médecin… pouah ! un homme qui vit au milieu des maladies, des morts ou des mourants ! D’ailleurs je suis sûre qu’il… »
Mais un bruit inquiétant, du côté des confitures, interrompit mon discours.
« Mes confitures brûlent ! s’écria grand’mère en posant sa guitare sur une chaise et en jetant par terre Malek-Adel. Mon Dieu, est-il possible ! elles s’en vont dans le feu… Marie, René, Laure, Mina… mais arrivez donc ! levez la bassine, depêchez-vous ! »
Dans sa détresse, grand’mère appelait à son aide jusqu’à sa chatte favorite. Je me précipitai, me brûlai les doigts et me noircis les mains dans l’intérêt de ma cause, ainsi qu’il arrive souvent dans le dévouement des hommes ; mais l’ampoule que je me suis faite à la main droite ne m’a servi de rien, ma chère amie. Grand’mère, contre son habitude, n’a commis aucune indiscrétion, et j’en suis réduite aux conjectures.
Pendant le dîner, je me suis derechef élancée sur mon coursier préféré. J’ai parlé, avec conviction, de la vie de campagne simple et rustique ; des mérites moraux qui découlaient de la sagesse de nos aïeux, lesquels, ces bonnes gens, se contentaient de rideaux de mousseline et de vulgaire carrelage. Mais ma cousine m’a interrompue pour me dire :
« Regarde le tableau généalogique qui est dans la bibliothèque, et tu verras s’ils étaient si simples. »
Il est de fait que chaque note biographique se termine ainsi :
« Il eut de grandes relations et se ruina. »
La ruine a été leur position sociale, et nous avons conservé la tradition.
Je tournai bride et pris un autre chemin, mais sans plus de succès. Il était si pierreux que mon coursier buttait à chaque pas, et que nous avons fini par rouler dans un fossé où nous sommes restés.
Adieu, majesté ; demain le facteur emportera ces pages et, le soir, je t’en griffonnerai de nouvelles pour te conter comment cette manne miraculeuse, qui s’appelle un médecin pourvu d’une clientèle et de quinze mille francs de rente, est remontée au ciel d’où elle était tombée.
26 mai.
« O sainte pauvreté ! » disent les religieux. Depuis ce matin, ma chère amie, je me demande si je dois me froisser de ton scepticisme à mon égard ; il est insolent, et je ne sais de quel côté résoudre la question.
Pourquoi, dis-moi, ne serais-je pas dans le cas de ces âmes sublunaires qui touchent aux cieux par la pensée et n’ont pas le sens commun sur la terre ? Ou, si la sainteté n’est pas ma voie, ce que je suis très disposée à croire, pourquoi ne ressemblerais-je pas à un stoïcien qui a la sagesse de supprimer tous les agréments de la vie pour la rendre plus agréable ? C’est une sagesse, vois-tu, qui dépasse de cent coudées en profondeur toute la philosophie de ma cousine. Sainte pauvreté ! elle vous met en harmonie avec le fond sérieux de la vie et… Et tu ne crois pas un mot des raisons qui me la font aimer. Tes fossettes rient jusque dans ta lettre et, en femme amoureuse, lu vois mes idées revêtir une forme masculine qui me prendra dans ses bras un beau matin et m’emportera au loin… A une lieue d’ici, pas plus ; dans un manoir posé au milieu de notre plaine comme un vieux hibou déplumé qui a l’intention de vivre cent ans encore dans ses vieilles murailles chambranlantes. Cent ans ! c’est plus qu’il ne faut pour abriter nos amours. Et quand nous aimerions à vivre comme des oiseaux de nuit, je ne vois pas que personne eût rien à reprendre à nos idées. Un hibou est un animal infiniment plus sympathique qu’un médecin ; il a du moins le bon goût de se taire toute la journée, et, comparativement, c’est une qualité transcendante.
Quelle entrevue tumultueuse ! Il n’y avait pas trois minutes qu’il était assis qu’un jugement sans appel était prononcé en mon intime et que, nous prenant aux cheveux, je constatais qu’il ne pouvait être question entre nous de la rencontre des atomes crochus.
C’est un de ces faiseurs de phrases qui sautent d’une dissertation sur la gloire à une question de ménage, de l’esthétique à la manière d’assaisonner un macaroni, de Platon aux contes de ma mère l’Oie ; qui discourent sans s’arrêter, sans respirer, sans vous écouter et croient être aimables. Ils parlent de lieux communs comme de découvertes transcendantes, et d’idées creuses ou vulgaires avec la satisfaction prud’hommesque d’un imbécile. Ah ! les stupides personnages !
Selon eux, il n’y a de remarquables sous la voûte céleste que les individus dont ils représentent l’espèce : médecins, notaires, avoués, etc. L’armée se compose d’huîtres, les marins sont des ânes, les grands propriétaires des fainéants, les gens du monde des nullités, les diplomates distingués ont leur réputation surfaite, etc., etc. Il n’y a de bien, d’intelligents, de studieux, de distingués, de moraux que les médecins en général et M. X… en particulier.
Le voyant complètement fourvoyé, je le mis traîtreusement sur le chapitre de la religion, ce qui l’acheva.
Il m’est arrivé de penser que mes opinions religieuses, relativement à celles de certaines gens, pourraient bien sentir un peu le roussi, et que je mériterais quelquefois d’être liée sur des fagots. Mais, en l’écoutant parler, j’étais saisie d’une ferveur extraordinaire ; je devenais apôtre, missionnaire, martyre s’il le fallait ; pis que cela, des ailes me poussaient pour suivre à grands pas sainte Thérèse dans le mysticisme, et jamais la prose d’un sot ne produisit plus magnifique effet.
Ma cousine consternée, et grand’mère mécontente de moi, essayaient d’éteindre l’incendie, mais la maison brûlait par tous les bouts.
Grand’mère, cependant, s’obstina à faire diversion. Mais d’abord grand’mère est terriblement distraite ; ensuite, de tout temps, elle a ressemblé, moins l’éloquence et l’intention, à saint Jean Chrysostome parlant à l’impératrice Eudoxie. Inconsciemment ou par distraction, elle dit aux gens les vérités les plus crues, et nous met sans cesse sur le gril ma cousine et moi.
« On dit, monsieur, dit-elle confidentiellement, que votre père rendait sa femme malheureuse. C’est bien vilain !
— Mais, madame… » murmura M. X… interloqué.
Ma cousine essaya de pallier le désastre, mais grand’mère reprit à voix basse :
« Tu sais bien, Laure, que nous l’avons entendu dire. »
Pour nous tirer de ce mauvais pas, je repartis en guerre, en appliquant, de main habile, un petit coup de fouet sur les opinions de l’ennemi.
Dans l’excitation de la discussion, sans souvenir du motif de sa visite, il eut la bonté de m’informer qu’il considérait comme niaises superstitions toutes les vieilles croyances, et que, d’ailleurs, la science y ayant mis bon ordre, les croyants, à part quelques honorables exceptions, étaient des oies ou peu s’en faut.
« La science, mademoiselle, la science achèvera de faire table rase de ces reliquats de la routine et de l’ignorance.
— Je n’en doute pas, monsieur, je n’en doute pas, répondis-je innocemment. Et lorsque la science, à l’exclusion d’autre chose, aura infusé ses idées dans l’esprit des hommes rudimentaires qui sont, je crois bien, les mêmes en tout temps, vous aurez la joie d’être pendu haut et court à la première lanterne venue, afin que les braves gens qui vous pendront jouissent un peu de vos revenus. Ce qui sera du reste infiniment agréable pour vous ; car enfin, il doit être délicieux pour un savant, ou un philosophe, de fermer les yeux en servant d’application à la logique, qui est une des premières clefs de la raison et, par contre, de la science, si je ne me trompe. Martyr de l’Idée, comme dans les siècles les plus noirs du moyen âge… quelle destinée et comme c’est grand ! »
Sur ce, s’imaginant que je me moquais de lui, il prit son chapeau pour s’en aller à la recherche du martyre et court encore.
Notre grand salon, que je ne t’ai pas encore présenté, retentit de gémissements et de reproches. Mme de Lines m’accusa de l’avoir fait exprès.
« Exprès ! dis-je impatientée. Est-ce moi qui ai construit le cerveau de ce bourgeois bourgeoisant ?
— Mais il est très bien ! dit grand’mère, qui trouve tout le monde bien et qui, quoique appartenant à une ancienne famille, n’a pris au moral que les traits de son père, qui avait perdu dans la bagarre révolutionnaire les affinements et les idées des vieilles souches.
— C’est un parti que Claude ne retrouvera pas », dit ma cousine d’un ton pitoyable.
Pendant ce conflit, je contemplais notre belle voûte du quatorzième siècle, badigeonnée par ma famille d’une affreuse couleur ; elle a vu des moines en prière, peut-être des saints en extase, mais elle n’avait pas accoutumance, certainement, d’un regard de jeune fille irritée.
Pour comble de bonheur, maîtresse Jamin, au courant de la situation, apparut avec sa mine funèbre. En vieux serviteur zélé, elle accourait pour connaître les bonheurs de la famille.
Le bonheur s’étant tourné en désastre, je me préparais, si la bonne femme se transformait en fontaine, à la faire servir de bouc émissaire à mon irritation. Mais elle se contenta de dire :
« C’est bien malheureux, mademoiselle, mais enfin, si ce n’est pas votre goût… C’est que le mariage n’est point un marché ordinaire, allez ! »
On en resta sur ce mot, mais le dîner fut morne.
Pour nous distraire de nos sombres pensées, je proposai d’atteler Pâté s’il voulait bien marcher, et d’aller chercher des nouvelles d’un ami qui vit solitairement avec ses rhumatismes et ses livres.
Pâté, en excellentes dispositions morales, nous conduisit sans hésitation, de son petit trot sautillant, jusqu’à l’entrée d’un manoir peuplé pour moi de bons souvenirs.
Ses murs sont écroulés en différents endroits ; les nôtres n’en sont encore qu’à menacer les passants, mais ceux-là ont cessé de tergiverser depuis longtemps. Enfant, je grimpais sur leurs pierres, pour attraper les gueules de loup qui poussent à profusion dans quelques grains de terre… quelques grains de terre seulement, sire, et leur vie n’en est pas moins et belle, et vigoureuse, et charmante !
Le propriétaire, M. Moral de Chétigné, qui ressemble trait pour trait à un bourgmestre, eût été merveilleux dans une toile hollandaise. Il a rempli je ne sais quelles fonctions à la cour de Louis-Philippe ; fonctions qui ne l’ont pas enrichi, car il est pauvre comme Job.
Malgré ses rhumatismes, il a conservé l’habitude courtoise d’offrir son bras à grand’mère pour la reconduire jusqu’à sa calèche, tout en chancelant comme les vieilles murailles de son manoir. Il baise la main de ses visiteuses et met tout son esprit en mouvement pour leur être agréable. C’est un puits de science, qui se creuse encore, car il exhalera son dernier soupir en écrivant la dernière phrase d’un dernier ouvrage.
« Claude voulait savoir comment vous alliez, a dit grand’mère en s’asseyant.
— Comme un homme tout joyeux ! a-t-il répondu. Mon fils arrive incessamment. »
En entrant, j’avais lu dans ses yeux une bonne nouvelle ; mais, bien que j’eusse attiré grand’mère et ma cousine dans un guet-apens, ayant l’idée traîtresse d’entendre parler du compagnon de mon enfance, je m’attendais si peu à son arrivée prochaine que la surprise m’empêcha d’exprimer aucun sentiment.
« J’espère, dit grand’mère distraite, qu’il a embelli, car il était bien laid en partant. »
M. de Chétigné, qui est habitué à grand’mère, se mit à rire.
« Mais comme tous les pères, dit-il, je vois mon fils avec des yeux prévenus, et je ne l’ai jamais trouvé laid. »
Grand’mère, qui s’aperçut de son errement, n’insista pas, mais fit une grimace significative. Elle a sur la beauté physique des hommes des idées déterminées, comme en littérature ; et, pour lui plaire complètement, il faut qu’un homme soit beau, d’une beauté d’Andalou ou de brigand calabrais.
« C’était, enfant, un bien bon petit garçon, dit Mme de Lines. Jeune homme, il m’a toujours semblé qu’il avait conservé ce bon fond. Et la bonté, ajouta-t-elle, est un tuyau par lequel passent et s’améliorent toutes les qualités d’un caractère. »
Cette pensée neuve n’est-elle pas bien joliment tournée ? Médite, ma chère Yvonne, cet aperçu philosophique, comme je l’ai fait hier soir pendant que, balancées dans notre calèche, nous revenions au Vaulné par un beau ciel étoilé. La nuit était pure et mon cœur battait vite.
Adieu ; je t’embrasse à grands bras, et ne dis plus que ma vie est monotone.
4 juin.
Ta malice est en défaut, ma chère amie, car je le crois trop modeste pour s’appliquer l’orgueilleuse phrase de ton héros. Pourtant… s’il vient, il vaincra, c’est certain, mais ne l’assimile plus à César : je n’aime pas les conquérants.
Si on laissait les pauvres gens vivre tranquillement chez eux à leur guise, soit en s’égorgeant si ce passe-temps leur plaît, soit en pratiquant des rapports plus doux, on s’éviterait des embarras bien désagréables. Mais les hommes ont la rage de se mêler de ce qui ne les regarde pas…
Mon roman, comme tu l’appelles, sera-t-il pourvu des bottes de sept lieues ?
Je crains, au contraire, qu’il ne marche à pas comptés, comme un perclus qui ne peut faire usage à la fois de tous ses membres.
S’il jette un jour ses béquilles, il faudra qu’il coure sur la volonté de ma famille pour lui faire mordre la poussière ; mais le pays conquis, qu’il soit roman ou famille, ne se rendra pas sans débats et sans cris. Ce qui prouve que j’ai bien raison, et que la bonne parole n’est pas : « Convertissez-vous ! » mais : « Faites ce que vous voudrez ! » Les conversions, lance au poing, ne valent pas le diable !
Nous étions à déjeuner quand maître Jamin est entré dans la salle à manger pour causer un peu et nous apprendre les nouvelles. Mais, au lieu de débuter par la seule chose qui m’intéressât, il commença par nous parler de ses petites affaires, et voulut nous convaincre que son âme, aussi placide que sa bonne figure, était en ébullition.
« Je viens de rencontrer Guibert… voyez-vous, quand je vois cet homme-là, je ne sais pas ce que je lui ferais bien !… C’est lui qui a jeté, une nuite (nuit), un sort sur mes chevaux. Le jour où je lui donnerai une raclée, il l’aura pour de bon. »
Dans ce pays-ci, les gens mettent des t partout, et les font sonner comme s’ils étaient suivis d’un e, ce qui ajoute au pittoresque de leur langage.
Grand’mère a passé toute sa vie à la campagne, au milieu des paysans ; elle devrait être habituée à leurs croyances ; néanmoins, quand elle entend parler de sort, elle se fâche immédiatement.
« Vous êtes aussi bête que cette carafe ! s’écria-t-elle en frappant sur la table. Voyons, Jamin, personne ne jette de sort, vous le savez bien.
— Pour sûr que c’est vrai pourtant, madame ! C’est sûr, pour de bon !… Ah ! la canaille ! Je l’ai vu qui venait aujourd’huite à ma redevance…
— Eh bien, l’avez-vous un peu battu ? demandai-je. C’était le cas d’en finir, monsieur Jamin.
— J’ai pris un autre chemin, mademoiselle, parce que, voyez-vous, si je lui avais donné une tape par la goule, j’aurais bien été capable de le tuer. »
Et, comme je riais, il reprit :
« Pour sûr que je l’aurais tué… j’ai eu peur de moi, voilà pourquoi je n’ai pas voulu lui parler. Enfin, c’est pas tout ça… Eh bien, v’là donc M. Hervé revenu dans le pays ?
— Vous l’avez vu ? dis-je vivement.
— Non, mais j’ai rencontré le gars à la Viturin qui lui avait parlé. »
Pendant que ma cousine et grand’mère le questionnaient, je baissai le nez sur mon assiette sans rien dire, en songeant à la joie de revoir, peut-être le jour même, ce vieux compagnon de mon enfance, le complice de toutes les sottises que j’avais envie autrefois d’exécuter.
Comme on vieillit cependant ! Le voici devenu un savant comme son père ; il a été envoyé en Asie par je ne sais quelle Société, et, depuis quatre ans, il vit dans ces pays, observant et prenant des notes.
« Son père et lui, c’est du bien bon monde ; seulement ça n’est point riche du toute, ajouta Jamin en se levant. Allons, adieu, mesdames ; portez-vous donc bien ! »
Il nous verrait dix fois par jour qu’il nous ferait dix fois ce souhait charitable.
« Le pauvre garçon n’est pas, en effet, dans une brillante position, dit ma cousine. La vie a des cruautés bien inutiles, ajouta-t-elle avec mélancolie.
— Je suis sûre qu’Hervé en est encore à découvrir les cruautés de la vie, dis-je un peu nerveuse. S’il n’a pas d’argent, les murs resteront par terre au lieu d’être debout, voilà tout !
— Il touchera du doigt les ennuis quand il voudra se créer un intérieur, et qu’il se verra obligé de rester vieux garçon.
— Eh bien, dit grand’mère paisiblement, il travaillera à ses livres et vivra avec son père. »
Comme si son père devait être éternel ! J’enrageais de le voir ainsi condamné tout tranquillement, et comme la chose du monde la plus simple, à une vie d’isolement.
« Il fera mieux, dis-je, d’épouser une femme pauvre comme lui…
— Et de créer une famille pour la misère… c’est une idée pratique à toi, Claude ! »
Cette réflexion est de ma cousine, qui, étant la femme la plus impratique de la terre, a la manie de chercher noise à mon sens pratique. Comme si ce sens n’était pas merveilleux quand il consiste à ne point rêver l’impossible et à tirer de sa position le parti qu’il convient ! Il faut bien que je m’adresse à moi-même quelques compliments puisque personne ne m’en fait…
J’ai été d’humeur sombre toute la journée ; mes compagnons habituels s’étaient terrés comme des lapins et m’avaient abandonnée à mon marasme, qui grandissait d’heure en heure, parce que je comptais sur une visite qui n’arrivait pas. A l’horizon, il n’y avait qu’herbe roussie et poussière poudroyante.
Mais tu sauras que je ne suis pas femme à laisser ma mauvaise humeur s’ingérer si bien dans mes affaires que ce n’est plus moi qui les dirige. J’envoyai promener ma visiteuse, et, prenant Hamlet, j’allai m’asseoir à l’extrémité d’une avenue abandonnée. Ses noyers sont si vieux, si vieux que leurs têtes deviennent chauves et, dans leurs gros troncs, les abeilles essaiment chaque année.
Je m’installai sur un petit mur, à l’entrée d’un clos qui fut autrefois à nous et que la maladie a ravagé. Ainsi entourée de noyers expirants et de vignes qui ont vécu, j’aurais pu méditer sur la fragilité des choses terrestres s’il ne m’avait paru plus simple d’admirer les rayons de soleil sur l’herbe verte… c’est-à-dire quand elle est verte, car la nôtre, à cause de la chaleur exceptionnelle, est rôtie depuis longtemps. Puis, me plongeant avec ardeur dans Hamlet, mon esprit s’en allait courir dans la philosophie et, répétant « te be or not te be », j’arrivais à la conclusion que j’étais sûre d’exister, que toutes les idées, même les idées folles, n’avaient pas pour principe de vie…
Parvenue à ce point de ma sagesse, je m’interrompis pour lever les yeux et, dans le chemin défoncé, j’aperçus, planté sur un cheval plus maigre que Rossinante, un cavalier qui me regardait effrontément.
Je le regardai de la même façon, et une foule d’échos résonnèrent autour de moi, comme les notes charmantes d’un instrument délicat. De fines vibrations s’échappaient des blés qui jaunissent, des herbes brûlées, des ornières du chemin ; elles nous enveloppaient comme une légion d’amies exquises qui parlaient toutes à la fois dans leur joie de nous retrouver.
Peut-être Hervé écoutait-il comme moi leurs voix fugitives, car il resta une bonne minute sans bouger ni parler, et j’aurais, pour ma part, prolongé plus longtemps ce moment qui me donnait peu à peu l’impression troublante de vieux parfums enfermés dans des tiroirs rarement ouverts et passant ainsi à plusieurs générations.
Mais il parla, et le charme fut rompu.
« Claude !… vous me reconnaissez ?
— Assurément, dis-je, bien que vous ressembliez quelque peu à un Maure. »
Je m’approchai et lui donnai ma main, qu’il garda dans la sienne en frappant distraitement sur mes doigts avec l’extrémité de ses rênes.
Je mourais d’envie de savoir ce qu’il pensait pendant que, sans mot dire, il m’examinait avec la gravité d’un Arabe en prière.
« C’est une habitude que vous avez prise là-bas ? demandai-je un peu impatientée.
— J’ai traversé tant de pays dangereux, répliqua-t-il, que je ne puis faire un pas maintenant sans regarder avec défiance autour de moi.
— Merci bien ! dis-je en riant. Mais vous êtes dans notre bonne province d’Anjou, et les femmes n’y sont point des bêtes féroces.
— Que sait-on ?… » me répondit-il avec gravité.
Je l’aurais battu. C’était trop fort, après quatre ans d’absence, de ne trouver rien de mieux à dire que de me comparer à un crocodile ou à un jaguar.
« Est-ce la politesse des Persans que vous rapportez ? demandai-je. Vous m’avez l’air de ne plus connaître la civilisation.
— Vous croyez ? dit-il en riant et laissant tomber ma main. Après cela, c’est bien possible ; mais j’aurai le temps de renouveler connaissance avec elle, car adieu les missions et les voyages !
— Vous revenez donc définitivement à Chétigné, Hervé ?
— Oui… Mon père est bien infirme maintenant, et je ne puis le laisser seul plus longtemps. On m’avait proposé une nouvelle mission, je l’ai refusée. Mais bah ! dit-il en faisant un geste comme pour chasser un dernier regret, il est aisé de se plaire partout. »
Cette phrase, ma chère amie, te le peint tout entier… A peine sera-t-il complètement installé qu’il s’organisera une bonne petite vie occupée qu’il trouvera délicieuse. Il écrira un ouvrage géographique ou historique en collaboration avec son père, il m’en a déjà parlé, ce projet lui tenant au cœur ; il illustrera lui-même son livre, car il dessine à merveille. Il est assez musicien pour jouer agréablement du violon, et nous ferons de la musique ensemble, comme autrefois quand nous débutions. Qu’importe alors d’habiter, au fond d’un village, de vieux murs écroulés !
« Claude plaide pour son saint… Claude plaide pour son saint ! »
Cette petite phrase m’arrivera en sourdine à travers de lointaines contrées, quand tu liras ma lettre. Mais mon saint, crois-le bien, est le plus aimable des saints. Si jamais il organise mon foyer et prenne enfin sa place dans l’âtre, tu verras s’il manque de séduction, tout saint qu’il soit !
Il s’était remis à m’examiner pendant que je marchais auprès de Rossinante. Puis, regardant autour de lui, il s’étonnait de retrouver tout semblable : les mêmes crevasses dans le mur, les mêmes pierres effritées au vieux portail construit en même temps que le prieuré et sur le haut duquel poussent des œillets sauvages et des églantiers, pendant qu’un tilleul argenté le couvre en partie de ses branches.
« Mais, dis-je, songez que depuis quatre ans seulement vous êtes parti, et que le Vaulné a vu passer cinq cents ans sur lui sans être ébranlé.
— C’est vrai ! dit-il en sautant à bas de son cheval, pour le faire passer par la petite porte ronde qui est à gauche de l’épais portail, afin que je n’eusse pas la peine de lui ouvrir les grandes portes à claires-voies toutes vermoulues… Mais j’ai vu tant de choses, dans ces quatre années, que l’immobilité des objets familiers me paraît étrange. »
Pendant que nous traversions la grande cour de ferme, par laquelle il est nécessaire de passer pour arriver au château, car tels étaient les lieux il y a deux cents ans, tels ils sont restés, j’avais bien envie de lui demander son impression sur moi, car enfin, je n’ai pas dû être immobile comme une pierre !… Mais il entra en silence, et d’un air recueilli, dans la petite cour comprise dans l’enceinte des trois corps de logis, qui forment la façade principale de l’habitation. Autrefois elle était toute en cloîtres, dont il ne reste aucun vestige ; un mur d’appui, surmonté d’une grille en bois entièrement garnie de plantes grimpantes, la sépare de la grande cour. Les murailles de la maison sont couvertes, jusqu’à mi-hauteur, de lierre, de jasmin et de viorne.
Hervé s’extasia sur la vigueur du lierre, tellement épais que, dans le renfoncement des portes, on serait à l’abri des pluies les plus violentes.
« Il a épaissi de moitié depuis mon départ ; cependant tout est bien pareil ! » ajouta-t-il en regardant la pompe posée au milieu de la cour dans un rond-point de gazon, et les fleurs rustiques qui, dans les plates-bandes circulaires, s’ouvrent à la vie va comme je te pousse… »
Puis son expression se rembrunit en me regardant, et, comme nous entrions dans la salle à manger, qui sert également de vestibule, il s’arrêta tout à coup :
« Et cependant, dit-il, il y a un grand changement ici, puisque vous vous mariez !
— Qui vous a appris cela, Hervé ?
— Tout le monde ; du moins les bonnes gens auxquels j’ai parlé. C’est le bruit du pays.
— Le fait extraordinaire d’un prétendant s’est en effet produit », répondis-je laconiquement.
J’eus, un instant, la pensée de le laisser en suspens, mais il y avait, dans cette façon d’agir, un jeu de coquetterie tout à fait en dehors de mon caractère ; aussi j’ajoutai :
« J’ai jeté ce prétendant à l’eau. »
Et, satisfaite de l’éclair qui passa dans ses yeux, j’ouvris vivement la porte du salon.
Il fut accablé des questions les plus variées, grand’mère voulant absolument savoir si les Thibétains sont bons maris, s’ils mangent de la soupe aux choux verts, et s’ils savent que Charles X était un sot.
Ma cousine s’occupait avec sollicitude des Persans.
« Ils ont une philosophie à eux, n’est-ce pas ? Beaucoup d’idées profondes ? Lisent-ils nos auteurs ? Et leur religion ? Elle ne tient pas debout, je crois ?
— Mais, dit Hervé malicieusement, il y a parfois une grande similitude entre leurs sentiments religieux et les nôtres.
— Par exemple ! s’écria grand’mère fâchée. Allez-vous vanter aussi leurs mœurs ?
— Mon Dieu, elles sont celles de la plupart des Orientaux, répondit Hervé avec la philosophie d’un homme qui a beaucoup vu.
— Et vous les trouvez belles ? reprit grand’mère en se fâchant un peu plus. Voyez-vous, je ne fais pas plus de cas de vos Persans que de ce petit bout de papier. J’ai lu qu’ils avaient au moins cinquante femmes à la fois ; c’est bien laid ! »
Et grand’mère, qui dit tout, se fourvoya dans une dissertation équivoque.
« Ils ont de charmants proverbes, interrompit vivement Mme de Lines.
— Moi je les appelle des bêtes, dit grand’mère en poursuivant son idée, et…
— Voulez-vous m’en donner quelques-uns, Hervé ? demanda ma cousine.
— Et toutes ces femmes-là, reprit grand’mère, femmes et hommes d’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, et ce que j’ai lu n’est pas beau… Ainsi…
— Votre père doit être bien heureux de votre retour ? s’écria Mme de Lines qui, dans sa détresse, ne trouva pas de meilleure diversion.
— Mais, Laure, je ne sais pas pourquoi tu m’interromps toujours, dit grand’mère en s’impatientant. Laisse-moi donc expliquer à Hervé que ses Persans, qu’il a l’air d’aimer, sont des… »
Puis, sur un signe de ma cousine, ses yeux tombèrent sur moi, et elle reprit son ouvrage en disant avec humeur :
« Mon Dieu, ce que j’allais dire n’était pas si terrible ! »
Pendant la visite d’Hervé je restai silencieuse, car j’avais fort à faire de débrouiller mes sentiments et mes observations. Puis je m’amusais de l’effet que produit la solitude sur trois ermites qui sont arrivés à posséder la conviction que les riens de leur vie doivent avoir aux yeux de l’univers, voire des Persans, l’importance de curieux événements.
Est-ce ta pensée en me lisant ? Il est vrai que tu n’es ni univers, ni habitante de la Perse.
Ma soirée s’est passée à entendre discuter les mérites du voyageur.
Grand’mère disait :
« Il a plutôt embelli, car ce teint brun le fait ressembler à un Espagnol.
— Il parle vraiment en homme intelligent », disait ma cousine d’un air étonné.
Voilà qui est surprenant après toutes les preuves d’intelligence qu’il a données dans son enfance et par le résultat de ses brillantes études ! Mais on dit qu’il est difficile de passer pour esprit supérieur auprès des gens qui vous ont vu naître ou vous ont toujours connu. Hervé sera toujours considéré ici comme un enfant.
Ensuite, je ne sais pourquoi il doit être si satisfaisant de ressembler à un Espagnol, au lieu de ressembler tout bonnement à un Français… Si ce n’est peut-être que, pour certains yeux, les objets éloignés revêtent un charme d’autant plus séduisant qu’il est inconnu.
Pour moi, j’admire et j’aime ce qui m’approche ou m’entoure, sans en chercher plus long. Je suis bien convaincue que mes chênes, à leur façon, valent les cèdres du Liban, ne serait-ce que parce que, si on parlait d’eux dans le Liban, ils y seraient admirés de confiance.
Adieu. J’éprouve un plaisir extrême à te conter ma vie par le menu et le détail. Malgré les enthousiasmes de touriste qui débordent dans ta dernière lettre, sache bien que point n’est besoin de s’en aller de montagne en montagne pour découvrir des merveilles : ma plaine en contient assez pour occuper une existence courte ou longue.
30 juin
Voici des reproches curieux, ma chère amie ! N’est-il pas plus charmant de créer un portrait à sa guise et de laisser son imagination vagabonder, au lieu de l’asseoir bonnement en face de la réalité ? Rappelle-toi l’adorable fable de Psyché ; elle n’est pas vraie seulement pour l’amour, et un petit voile d’idéal sur toute chose n’a rien de déplaisant.
Si je t’envoie une description détaillée, preste ! le voile s’envolera, au lieu que, livrée à toi-même, Hervé t’apparaîtra entouré du nimbe que donnent les amours naissantes. A moins que, par malice et sans cause, comme dit le curé, tu ne te le figures déjà voûté sous le poids de la science, les cheveux grisonnants, l’air d’un séminariste et les habits râpés en sa qualité de savant. Au reste, que la folle de ton logis parle à sa guise ! La folie de la mienne est si grande qu’elle serait incapable, en vérité, de t’apprendre la couleur de ses yeux. J’affirme seulement qu’il n’est point aveugle, qu’il possède quatre membres, comme tout le monde, et qu’il est de hauteur moyenne, car, un jour que nous étions debout devant une glace, il me souvient d’avoir remarqué que nos tailles respectives s’accordaient parfaitement.
Pourquoi me dis-tu qu’il arrivera un moment où je deviendrai muette ? Quel mal y aura-t-il jamais dans l’affection qui grandit entre Hervé et moi ? Outre que tu es ma plus intime amie, mes acacias, vois-tu, sont un peu trop silencieux dans leur façon d’accueillir mes confidences, encore qu’ils chantent à leur manière l’amour discret. Il me paraît tout simple d’aimer, et tout simple également de le dire. Sois sûre que ma loquacité n’est pas près de tarir.
Ma prédiction s’est réalisée, car s’il y a six semaines qu’Hervé est de retour, il y en a bien quatre que sa nouvelle existence lui paraît charmante.
C’est un caractère sérieux, paisible, aussi rempli de bienveillance pour les choses morales que pour le prochain. Aux contrariétés et aux contradictions qu’il rencontre sur sa route, il oppose une aménité tranquille qui écarte les orages et les grandes révoltes. Je ne sais plus qui a dit je ne sais plus où : « Je n’ai pas eu un chagrin qu’une heure de travail n’ait consolé. » Ce mot devrait être presque la devise d’Hervé ; je dis presque, parce que je soupçonne le bonhomme qui a écrit ces lignes d’avoir eu le cœur un peu sec, ce qui n’est pas le cas présent, et je ne m’arrangerais pas du tout qu’en certaine circonstance bien connue de moi, quelques pages d’in-folio consolassent mon savant de si belle façon. Mais il est certain qu’un livre et le travail lui suffisent pour être content et oublier bien des mécomptes. Il est d’ailleurs la répétition exacte de son père, moins l’air d’un bon gros bourgmestre, et avec des échappées de jeunesse qui ne te permettent pas de l’imaginer avec une calotte grecque et des lunettes d’or.
Parfois cependant, lorsqu’on parle de voyages, je le vois regarder devant lui d’un air un peu attristé ; alors mes yeux deviennent humides, et je commence à comprendre que l’argent a des dons que j’aimerais à semer sous ses pas. Mais le nuage disparaît et je n’y pense plus. Au surplus, si j’étais riche, il y aurait, entre lui et moi, un obstacle que sa délicatesse franchirait avec peine, car il a, sur certains points, les idées d’un autre âge.
Amour discret… c’est notre devise actuelle. Il semble que cet amour n’ait attendu qu’un signal pour se dégager d’un passé tout plein d’enfantillages et de protestations d’amitié. Quand nous nous promenons, il n’y a pas un coin de notre étrange jardin, — où rien ne se passe comme partout ailleurs, — d’où ne jaillissent les mots écrits dans notre cœur et que nos lèvres n’ont point encore osé formuler.
Nous jouissons d’une grande liberté, car ici, comme je le présumais, on ne prend pas Hervé au sérieux. Quelquefois Mme de Lines laisse à regret ses cahiers et le domaine de la pensée pure pour nous observer. En nous voyant circuler placidement autour de la pelouse, au milieu de laquelle on a planté, de façon régulière, quatre sapins dont trois sont devenus gigantesques, elle se penche à sa fenêtre et crie à Hervé :
« Vous êtes vraiment resté un bon petit garçon, Hervé ! Votre père est heureux d’avoir un fils aussi raisonnable. »
J’enragerais de le voir traité avec cette désinvolture s’il ne savait profiter de la circonstance pour venir sans cesse au Vaulné.
Cependant, lorsque ma cousine émet devant lui ses idées sur la fortune, encore qu’elle ne dise pas le fond de sa pensée, il est saisi d’horribles scrupules et reste plusieurs jours confiné dans son trou.
Alors je lui envoie un mot quelconque : « Je sais la sonate ; venez m’accompagner. »
Il s’empresse de jeter à la porte la vertu, — c’est ce qu’il a de mieux à faire, — et, grimpant sur Rossinante, il nous revient tout joyeux.
Parfois, sous je ne sais quelle influence, il parle comme un moraliste s’adressant à un enfant qu’il ne s’agit pas d’encourager dans une voie funeste.
« Vous ne connaissez rien de la vie, Claude, me disait-il hier en haussant les épaules. Si les circonstances changeaient pour vous, vous changeriez complètement d’idées.
— Grand merci ! dis-je avec dépit. Je ne suis pas un oiseau posé sur une girouette.
— Comprenez ce que je veux dire, Claude, vous ne…
— Je sais que c’est faux, interrompis-je. Tenez, la preuve, la voici : ce prétendant de l’autre jour est revenu à la charge, bien que je l’eusse houspillé de belle manière. Je ne vous l’avais pas dit. Qui m’eût empêchée d’empoigner la circonstance aux cheveux et d’entrer bras dessus bras dessous avec elle dans la vie ?
— C’est une autre question », murmura Hervé, me lançant un regard dans lequel une lueur avait brillé comme une étoile.
A tout instant, lorsque je sens que l’amour est si près, si près qu’il suffirait d’un mot pour lui donner l’éclat de la vie, je suis tentée de dire :
« Voyons, Hervé, entendons-nous. Les scrupules ne signifient rien dans notre position. Je suis aussi pauvre que vous, et on sera bien obligé de renoncer pour moi aux rêves fantastiques de la fortune. Dans ce coin perdu, qui donc songerait à Claude Métierne ? »
D’autant plus que mon physique, tu le sais, n’a rien de remarquable. Hervé m’a même dit hier :
« Vous ressemblez incroyablement à Mlle de L’Espinasse, Claude ! »
Délicat compliment ! sur le portrait mal dessiné que nous avons de cette demoiselle, je la trouve affreuse. Mais lors même que je ressemblerais à Hébé, mes arbres et quelques voisins seraient seuls à le savoir.
Ton idée sur Mme de Lines est erronée, et la faute en est à moi. Je m’amuse de ses petits ridicules plus, sans doute, que ne le voudrait le respect. Elle est excellente, mais c’est une femme sur laquelle une jeunesse terne, suivie d’une vie également terne, a laissé à tout jamais sa marque mélancolique. Dans une existence qui le comprimait, l’esprit de Mme de Lines a perdu quelques plumes de son aile. Mais si son jugement est intermittent, son cœur ne l’est jamais ; par malheur, elle a des idées fixes et entêtées difficiles à déraciner. Elle a grand air avec ses bandeaux gris, son visage grave aux traits réguliers et sa démarche lente. Quand elle se promène, elle s’arrête souvent pour percer à jour une idée, connue depuis que le monde est monde, et elle prend au grand sérieux, comme je te l’ai déjà dit, la tournure spéculative de son esprit.
En attendant qu’elle voie clair à mon sujet, et il serait plus simple de débuter par là, elle veut construire mon bonheur à la façon qui eût convenu à ses goûts, et je soupçonne que beaucoup de gens sont ainsi faits.
Il y a quelques jours, lorsqu’un cœur charitable a plaidé pour la flamme que Prud’homme, en mon honneur, active dans son âme à laquelle il ne croit pas, Mme de Lines est venue me trouver dans le jardin.
« Claude, m’a-t-elle dit, réfléchis encore. Que n’ai-je cinq cent mille francs de dot à te donner ! Mais, ma pauvre enfant, dans ta position il faut accepter des sacrifices pour se marier. Si ce n’était pas un homme estimable, tu sais bien que je n’insisterais pas. Il t’aime, et tu corrigeras ses travers. Crois-moi, la vie, sans argent, est un fagot d’épines.
— C’est singulier ! dis-je. Jusqu’ici, je ne les ai jamais senties.
— Parce que tes vingt ans sont à ton esprit ce que le soleil est à la fleur. »
Cette forme algébrique d’une pensée poétique à laquelle, je crois, elle trouvait un petit air persan, enchanta ma cousine, qui la développa longuement pour la bien ancrer dans mon esprit, incapable de comprendre du premier coup les profondeurs de l’esprit humain, surtout quand il saute par-dessus le Caucase pour venir jusqu’à moi.
Mais ma réponse fut catégorique.
« Je n’épouserai jamais ce médecin. Sans savoir ce qui m’attend dans la vie, et en supposant que mon inexpérience m’égare, il est naturel d’agir d’après sa conviction présente, et je suis convaincue qu’on peut être heureux dans son petit coin en mangeant des choux sans perdrix s’il le faut, et en remplaçant la soie par du droguet si c’est nécessaire.
— Mais, malheureuse enfant ! s’écria Mme de Lines en révélant le fond de son angoisse, qui dit même que tu trouveras un mari ?
— Oh ! cela !… »
J’allais dire que je n’avais aucun doute sur la question, mais c’eût été éveiller des soupçons, et ma cousine n’était pas assez bien disposée moralement pour que j’essayasse de plaider une cause si mal engagée.
« O heureux l’homme des champs s’il connaissait son bonheur ! a dit Virgile. Ma cousine, écoutez Virgile.
— Que le diable emporte Virgile ! » m’a répondu Mme de Lines qui, s’étant ennuyée toute sa vie dans les champs, leur en veut mortellement.
Elle se leva sur cette exclamation, qui sillonnait nettement les nuages spéculatifs de son esprit, et me livra à mes pensées.
Le soleil glissait sous les grandes branches de sapin qui rasent le sol ; des roses étaient perdues au milieu d’avoine folle, et sur le fond sombre de la tonnelle qui se trouve en face de celle dans laquelle j’étais assise, trois iris, de caractère particulièrement contrariant, dressaient, longtemps après saison passée, leurs têtes violettes.
Je me levai vivement en sentant mon cœur bondir à de vagues pensées joyeuses, le sang actif couler dans mes veines et mon esprit courir les champs que j’aime à la suite d’une pensée que j’aime encore plus.
Il arrive à de jeunes sentinelles de vivre dans leur rêve au lieu de surveiller l’ennemi, et l’esprit de grand’mère est la vedette romanesque que j’essaye de détourner du droit chemin tracé par ma cousine.
Cet après-midi encore, après avoir relu les encouragements contenus dans ta lettre, j’ai descendu, avec des projets de corruption, notre large escalier de pierre, usé jadis par les pieds des moines et aujourd’hui par ceux des profanes qui, à leur tour, sont venus jeter un regard curieux sur la vie et lui demander tant de bonnes choses que peut-être elle ne peut donner. C’est du moins ce que ces ombres saintes me disent ; seulement je ne ne les crois pas.
J’arrivais dans un mauvais moment.
Grand’mère était dans la salle à manger, en contemplation désespérée devant le désastre causé par une chatte qui, au milieu des innombrables chats de la maison, est la bête préférée. Mina avait sauté sur une console et renversé une cloche de cristal pour s’emparer d’un fromage avec lequel elle s’était sauvée.
Grand’mère, voulant courir après Mina, avait saisi un balai et disait d’un ton navré :
« Mon Dieu ! une chatte que j’aimais tant ! »
Je laissai au conflit le temps de se calmer, puis je vins retrouver grand’mère lorsque je la vis assise à sa place habituelle dans le salon. Cette place est la profonde embrasure d’une porte-fenêtre par laquelle, en descendant deux marches, on entre du jardin dans l’appartement.
Grand’mère venait de penser à sa fille, car des larmes étaient encore sur ses joues, mais, en même temps, elle souriait à un souvenir de jeunesse. Ses impressions, ainsi que celles d’un enfant, se succèdent comme des rides légères sur une eau dormante.
Je me laissai tomber sur une marche avec un soupir de satisfaction.
« Comme on est bien dans ce Vaulné ! dis-je.
— Je suis contente que tu t’y plaises tant ! répondit grand’mère, que l’on flatte toujours en vantant la propriété dans laquelle elle est née et qu’elle n’a jamais quittée.
— Et pourtant, grand’mère, si j’avais voulu dire oui pour cet imbécile de l’autre jour…
— Mais ce n’était pas un imbécile, dit grand’mère en se fâchant un peu. C’était un très bon mariage ; il est fort bien de sa personne.
— Fort bien ?… je le trouve aussi commun que ses idées, répliquai-je de mauvaise humeur. D’ailleurs un mariage n’est bon que proportionnellement à la sympathie que l’on s’inspire réciproquement.
— Assurément, répondit grand’mère, si Marie avait mis le fromage dans l’office, Mina ne l’aurait pas pris…
— Vous ne répondez pas, grand’mère, insinuai-je.
— Certainement, ma petite-fille, il faut de la sympathie… Je gronderai Marie la Vache ; c’est bien plus sa faute que celle de Mina. »
Alors je me décidai à battre résolument le fourré, quitte à découvrir un ennemi.
« Il y a tant de gens qui vivent comme nous et qui vivent très heureux, remarquez bien, grand’mère ! A Chétigné, par exemple, nos amis sont au moins aussi pauvres que nous… »
Je retins mon souffle pour mieux entendre la réponse, mais grand’mère songeait à l’héroïne du roman qu’elle lit en ce moment et se mettait très fort en colère contre elle, absolument comme si c’était un personnage réel.
« Cette Madeleine n’a pas le sens commun à force d’être bonne ! s’écria-t-elle. Il fallait mettre sa belle-mère à la porte. Est-ce qu’il y a des gens aussi bons que cela ! Elle dit oui à tout, n’a aucun défaut… elle en devient bête. »
Désespérée, je donnai un grand coup de faux aux buissons pour m’en débarrasser et laisser le jour pénétrer dans la place ; l’astuce d’un Mohican et moi nous avons toujours été brouillées, et, si j’errais dans les pampas, il ne serait pas difficile de m’y scalper prestement.
« Grand’mère, dis-je résolument, si Hervé, par exemple, demandait ma main, que diriez-vous ?
— Oh ! il n’y a aucun danger, répliqua grand’mère, glissant tranquillement un gros œuf en bois dans un bas qu’elle voulait raccommoder. Il est trop pauvre ; il lui faut une femme qui lui apporte un peu d’aisance. Mais où la trouvera-t-il ? car il n’est pas beau. »
Cette réponse me fut faite avec une conviction si tranquille que soudain je vis venir à moi un affreux petit homme absolument semblable aux gens d’affaires tels que je me les figure, et qui, en un tour de main, brouilla toutes mes idées. J’eus beau me débattre, le doute pénétra si bien en moi que toute la journée, comme un huissier retors, il a bouleversé ma maison.
Mais ce soir, en t’écrivant, fustigé par l’évidence, il a pris la porte et s’est sauvé.
Enfin, puisque personne ici ne veut ni voir ni comprendre, j’attendrai patiemment, et me contenterai de t’écrire, sans essayer dans mon entourage de devancer l’heure propice. Adieu.
19 juillet.
Veux-tu que je te dise un conte exquis, à nul autre semblable ?… Il était une fois un souverain qui avait le don de prendre les formes les plus diverses et de chanter le même air mélodieux, qu’il fût fleur parfumée, brise légère ou tempête foudroyante. En quelque endroit que l’on allât, il découvrait le moyen de vous suivre pas à pas et, se glissant dans un brin d’herbe, de dire sa folle chanson. Si on s’asseyait sous un arbre, les feuilles n’étaient plus feuilles et leur bruissement était sa voix, et sa voix, sans qu’on sût comment, résonnait dans l’atmosphère qui devenait lui tout entier. Je connais certain prieuré où ce monarque entreprenant se cachait dans les moindres recoins, que toutes les vieilles pierres connaissaient et qui, un jour enfin, parlant par voix humaine, se nomma ouvertement. Il appela son royaume l’univers et sa chanson l’amour…
C’était hier soir… Dans la journée nous avions reçu deux visites, et les visites ici se passent généralement de façon singulière, parce que, si on parle des événements publics, nous avons toujours l’air de revenir du fond des savanes, étant invariablement en retard de huit jours dans nos informations, car grand’mère ne reçoit qu’un journal départemental qui paraît chaque semaine. De sorte que si la politesse ne les retenait pas, nos visiteurs, à chaque instant, s’écrieraient : « Mais, madame, Henri IV est mort ! »
Ensuite Mme de Lines, qui aime la discussion, se jette sur l’occasion qui se présente avec l’empressement d’un gourmet sur des denrées rares. A tout hasard, elle livre aux espaces une idée quelconque, et, bon gré, mal gré, il faut que le gant soit relevé et que la lutte s’engage. Mais hier, au début, la conversation tomba sur les Chétigné. Nos visiteurs éprouvaient le besoin de leur appliquer quelques bons coups de bâton, en signe d’amitié ; tu as dû remarquer bien des fois que les coups de bâton étaient la caractéristique des plus vives amitiés ?
— Ce sont des hommes charmants, dit Mme M… On les voit trop rarement. Ils sont un peu excentriques… on se demande pourquoi ils vivent ainsi en loups. Ils sont si pauvres, il est vrai. Pauvres gens ! que peuvent-ils faire ainsi enterrés dans leurs ruines ?
— Mais ils ne m’ont point l’air à plaindre, dis-je en réprimant une bouffée de colère.
— Ils lisent et travaillent beaucoup, répondit Mme de Lines.
— C’est un peu une pose, je crois, répliqua le fils de Mme M… Hervé, que j’aime beaucoup, n’avait rien d’un travailleur au collège. Il était comme les autres, ni plus ni moins. On dit que les relations de son père lui ont beaucoup servi. »
Ma patience n’est pas et ne sera jamais angélique, c’est positif, et devant l’injustice, ou quand on attaque mes amis, mon esprit éprouve le même frémissement que mes doigts qui aimeraient à cravacher quelqu’un.
« Certains hommes se transforment heureusement, répliquai-je d’un ton vif, tandis que beaucoup s’arrêtent à une première station et n’en bougent plus. J’aime mieux les premiers.
— Oh ! je ne l’attaque pas, mademoiselle ; c’est mon ami, et un bien bon garçon ; mais je le trouve un peu poseur.
— Parce que c’est un homme distingué ? demandai-je ironiquement. Je l’engagerai, en tout cas, à faire la célèbre prière : O Dieu, laissez-moi mes ennemis et sauvez-moi de mes amis ! »
Le diable, lui-même, s’en fût mêlé qu’il n’eût pu m’empêcher de lancer ma réponse dont l’impertinence, jointe à la vivacité du ton, donna l’éveil à Mme de Lines, pendant qu’au sourire discret qui effleura les lèvres de mes adversaires, je m’aperçus qu’on m’avait tendu un piège et que, tête baissée, j’étais tombée dedans.
Ma cousine changea vivement la conversation en parlant des récoltes. Connais-tu une race plus désagréable que celle des propriétaires ? On dirait une légion de Prométhées dévorés par un éternel vautour, et ils ne posséderaient rien du tout que leurs lamentations ne seraient pas plus lugubres. Au milieu de la conversation, Hervé est entré, le regard soucieux et même un peu triste, pour moi du moins qui le connais bien.
Avec une politesse un peu surannée qu’il tient de son père, il s’est moqué agréablement des désespoirs qui l’entouraient, puis, à quelques questions qui lui furent posées sur ses voyages, le niveau de la conversation s’éleva promptement. Bien qu’il ne soit pas très causeur, il prend toujours part à la conversation avec beaucoup de bonne grâce, et la banalité, à sa voix, se sauve à toutes jambes. En voyant, hier, cet effet se produire immédiatement, j’ai compris la critique qui avait précédé son entrée, la médiocrité, comme tu le sais, n’aimant que sa propre personne. Je ne sais pas si l’intelligence d’Hervé est supérieure, mais il a une instruction étendue qui est lettre morte pour nos bons voisins ; vivant autour de leur unique journal et de leur marmite, ils croient avec fermeté que marmite et journal sont le dernier mot de la création.
Après avoir roulé avec quelque impétuosité sur une question de sentiment, la discussion aborda le terrain des bouleversements sociaux, et je croyais que nous n’en verrions jamais la fin quand ma cousine, qui se recueillait depuis un moment, pour frapper un grand coup, s’écria :
« Du reste, Dieu seul est grand ! Si Massillon ne l’avait pas dit, eh bien ! moi je l’aurais dit ! »
Cette pensée nouvelle, tombant au milieu de nous avec l’à-propos d’une bombe dans une réunion de paisibles villageois, servit l’impatience où j’étais d’assister à la disparition de nos visiteurs, qui se levèrent comme si l’accord final était donné.
Il était tard, et je regardais avec désolation la pendule en songeant qu’Hervé allait partir sans que je pusse sonder délicatement le motif de sa préoccupation ; mais voilà que grand’mère eut la bienheureuse inspiration de le retenir à dîner. Malheureusement Mme de Lines, dérogeant à ses habitudes, ne nous quitta pas, car ma fougue, en défendant les Chétigné, l’avait inquiétée. Toutefois elle se rassura devant l’air distrait d’Hervé et la façon placide dont je dévorais à belles dents mon dîner.
Il était nuit lorsque Hervé, qui s’était promené avec nous sans que je pusse lui parler, songea à nous quitter.
Adieu, dis-je brusquement, car j’étais furieuse. Après cela je vais vous conduire jusqu’à la grande cour, ajoutai-je en me ravisant.
— Je vous accompagne, mes enfants », dit grand’mère.
Ainsi tranquillisée, Mme de Lines s’enfonça dans le bois, afin d’arracher au clair de lune tous ses secrets. Quant à nous, nous n’avions pas fait dix pas que grand’mère s’en allait de son côté sans plus songer à notre existence.
En approchant de la maison, je montrai à Hervé une assez vive lumière dans le chœur de l’église.
« Des pèlerinages ont passé par là, dis-je. Allons voir s’il n’y a aucun danger pour le feu. »
Trois bonnes femmes, en effet, étaient venues dans la soirée faire « un voyage », selon l’expression du pays, et des bouts de bougie, qu’elles étaient allées demander à la cuisine, achevaient de brûler. L’une d’elles avait mis un cierge qui éclairait saint Coqueluchon du haut en bas, et l’expression extatique du saint, au milieu des ombres portées très fortes, paraissait étrangement suppliante. Des rayons lunaires pénétraient dans la chapelle, mais sans éclairer la longue nef, où se distinguaient vaguement un moulin pour le blé, des échelles, de vieux pupitres qui servaient autrefois au lutrin et la provision de bois de la maison.
Nous montâmes cinq marches à peu près intactes pour nous approcher de l’autel. Il y a dans l’église un courant d’air perpétuel, et il n’est pas besoin d’un vent bien vif pour l’entendre soupirer : la moindre brise qui passe rompt le silence de ces grandes murailles, et les lianes de lierre qui entourent la Vierge décapitée battent comme des ailes d’oiseau.
Oubliant que je voulais questionner Hervé, je restai immobile sans songer à parler ; j’écoutais, dans le silence recueilli de ces ruines, le frémissement des clématites accrochées aux ogives des fenêtres et l’air très faible qui courait par instants dans le vaisseau… C’était comme la plainte très douce d’un passé oublié qui nous conviait nous-mêmes à l’oubli éternel, quand l’heure serait venue, et, tout émue du mystère dont l’influence m’enveloppait, je me tournai vers Hervé pour lui exprimer mes impressions.
En le regardant, ma respiration devint plus courte et mon cœur battit comme un fou. Ses yeux étaient parlants, et à peine avais-je eu le temps de penser qu’il allait enfin prononcer des mots décisifs que, penché vers moi, il me disait comme autrefois dans mon enfance :
« Claude… m’aimes-tu ? »
Et des débris de saints, des sculptures Louis XV mutilées, de la haute voûte lézardée, des rayons d’incertaine lumière, j’entendis :
« M’aimes-tu ? »
Une voix, comme un souffle, répondit « oui ! » et glissa dans le silence de l’église, mais pas plus rapidement que l’ombre qui suivait ma fuite précipitée après l’aveu franc et spontané de mon âme.
Hervé me rejoignit au milieu de la nef. Il passa son bras sous le mien, m’entraîna en arrière, me fit remonter les marches du chœur et, se tenant en face de moi, me dit d’une voix tremblante :
« Claude… ma chère Claude ? »
Et comme si les mots lui manquaient pour s’exprimer, il répétait indéfiniment mon nom, qui me parut avoir une éloquence qu’assurément je ne lui soupçonnais pas.
« Vous avez dit oui, Claude ?
— Oui encore, dis-je en portant mes mains à mon visage brûlant. Je ne sais guère déguiser la vérité, Hervé, et celle-là vous la connaissiez certainement.
— J’y croyais souvent, et souvent aussi je n’y croyais plus.
— Alors vous étiez un peu stupide ! »
Nous nous mîmes à rire, puis… puis il me serait impossible de te narrer ce que nous avons dit. Mais Dieu que je la trouvais jolie cette forme définitive de la chanson que, depuis longtemps, j’entendais chanter autour de moi !
Combien de temps avons-nous causé ainsi ? Avons-nous même parlé ? Je n’en sais rien, mais Hervé s’avisa soudainement de troubler notre quiétude.
« Ma pauvre Claude, me dit-il, vous acceptez une vie bien monotone et bien modeste. C’est à peine si mon père et moi avons 5,000 francs de revenus, et force nous sera de vivre à Chétigné pour arriver à vivre. »
Ainsi rappelée à la vérité, je me frappai le front avec désespoir.
« Grand Dieu ! m’écriai-je, et les 15,000 francs de rente de ma cousine !
— Comment les 15,000 francs de rente ?
— Oui, oui ; Mme de Lines s’est mis en tête que j’épouse 15,000 francs de rente, pas un sou de moins ! sous prétexte que, le suprême bonheur étant d’avoir 30,000 francs à dépenser par an, je dois au moins posséder la moitié du bonheur suprême.
— L’écart est énorme ! me dit-il en laissant tomber ma main d’un air consterné. Je savais qu’elle eût voulu pour vous une position plus brillante que la mienne, mais je ne connaissais pas toutes ses ambitions. Néanmoins, sans l’entraînement de ce soir, Claude, je crois que j’aurais attendu longtemps encore avant de me déclarer.
— Vous auriez fait une bêtise, m’écriai-je, parce que, moi, je n’ai pas du tout les idées de ma famille.
— Oui… mais vous dépendez de sa volonté. »
Il avait raison, et ma détresse était plus grande que je ne la voulais montrer.
Je levai les yeux vers saint Coqueluchon qui, à la lueur des bougies mourantes, suppliait certainement le ciel de nous accorder ses bénédictions.
« Ne nous désespérons pas, Hervé, dis-je, et, si vous voulez, établissons tout de suite notre budget, afin d’opposer un démenti formel aux craintes de ma cousine, quand le moment sera venu de discuter, et de prouver mathématiquement que nous sommes des gens pratiques. »
Nous nous sommes assis sur les marches couvertes de poussière, de feuilles et de pétales de fleurs qui pénètrent tout l’été par les vitraux sans vitres.
« Mais, dis-je avec quelque inquiétude, vous y connaissez-vous bien ?
— Pas beaucoup ! me dit-il d’un air anxieux. C’est mon père qui dirige la maison, et, comme lui, je n’attache pas grande importance aux choses extérieures puisque je suis toujours plongé dans mes livres.
— Il est grand temps que j’aille mettre de l’ordre dans ce taudis, répliquai-je en riant.
— Et dire que je n’ai pas mieux à vous offrir ! s’écria-t-il en s’agitant si bien que j’avalai force poussière.
— Vous m’offririez de vivre au fond d’une mine avec vous que je serais heureuse ! » dis-je dans un élan étourdi.
Étourdi est bien le mot, car, ne connaissant pas les hommes, j’aurais dû être en défiance, d’autant qu’il n’est pas dans les usages reçus, je le savais bien, d’écouter et de dire de tendres paroles dans l’ombre d’une chapelle en ruine.
A peine ma phrase se promenait-elle dans les airs que cet imbécile me prenait dans ses bras et me donnait la plus chaude des accolades, ce qui me jeta dans un émoi où la colère, et je ne sais quelle joie excessive, se mêlaient si bien que je perdais la tête.
« Je m’en vais ! » criai-je rouge de confusion et sautant trois marches à la fois.
Il se jeta devant moi.
« Non, non, ne partez pas… Claude, je vous en prie ! »
Je m’arrêtai hésitante.
« Vraiment, dis-je d’un ton sévère, si l’homme n’est qu’un misérable chiffon, il faut le dire tout de suite… »
Mais je m’aperçus aussitôt que je n’avais pas le droit de parler, et que mon âme était passée, elle aussi, à l’état lamentable de chiffon, car, cédant aux supplications d’Hervé, je remontai les saints degrés et allai m’appuyer avec dignité à l’autel.
« Reprenons notre budget, Claude ! me dit-il humblement.
— C’est sage… parlons sérieusement, répondis-je avec gravité. Ainsi vous avez cinq… Mais, à propos, dites-moi d’abord pourquoi vous aviez l’air si triste dans la journée ?
— Parce que j’étais dans mes heures de doute, ma chère Claude. Parce que je me demandais si vraiment vous m’aimiez et si j’oserais vous dire tout mon amour. Je crois vraiment que je vous aime depuis toujours… »
J’allais répondre étourdiment :
« Comme moi ! »
Mais, me défiant désormais de l’eau qui dort, je me dirigeai prudemment vers les mathématiques.
« Cinq mille francs, et quinze cents que j’ai en dot, total six mille cinq cents. Mais c’est énorme ! m’écriai-je éblouie.
— J’ai peur que non…
— Alors que ne suis-je très riche pour que vous le deveniez ! dis-je piteusement.
— Si vous étiez riche, Claude, je ne demanderais pas votre main.
— Il est certain, repris-je en soupirant, qu’il y a harmonie… si vos murs sont tombés, les nôtres sont sur le point d’en faire autant, et, une fois par terre, je voudrais bien savoir qui les relèvera… Bah ! nous nous en tirerons parfaitement ! »
Et lui montrant saint Coqueluchon, j’ajoutai :
« Si nous étions des saints, comme lui, je suis sûre que nous n’aurions même pas besoin de six mille francs pour vivre satisfaits.
— Brr !… me dit-il en frissonnant. S’il faut pour cela devenir un saint !…
— Oui… ce serait bien ennuyeux ! » dis-je avec conviction.
Au moment où je prononçais cette belle conclusion, le dernier bout de bougie expira, suivant en cela l’exemple du cierge qu’un coup de vent venait d’éteindre, et, en même temps, j’entendis ouvrir la porte double du salon qui communique avec la sacristie.
« On vient, murmurai-je ; c’est Mme de Lines, sans doute ; elle me cherche… ou bien, en rentrant, elle a été inquiétée par les lumières. Sauvons-nous ! »
Nous courûmes à la lourde porte qui ouvre sur la petite cour, et nous nous échappâmes comme d’affreux coupables.
Je reconduisis Hervé jusqu’à la barrière, en disant précipitamment :
« Demain, que votre père vienne faire la demande… et Dieu protège notre galère ! »
Une seconde après, sans rencontrer personne, je volais à tâtons dans les escaliers aux voûtes basses et les grands corridors délabrés. Je me précipitai dans ma chambre, allumai une bougie et, un livre devant moi, j’attendis que les éventualités se produisissent.
L’horrible chose qu’une conscience troublée ! Je pâlissais, rougissais, pâlissais de nouveau et, bien que je fusse en mesure d’affronter des explications sans me compromettre, je sentais qu’à la seule vue de Mme de Lines j’allais crier mon forfait.
Lorsque j’entendis son pas grave résonner sur les carreaux du corridor, mon âme fut livrée à toutes les furies, comme disaient jadis les héros de roman. Toutefois ces bonnes femmes ne me firent pas crier : Ciel et terre ! très convaincue que je suis, d’ailleurs, qu’en maintes occurrences le ciel et la terre sont affligés, l’un et l’autre, d’une surdité profonde ; mais quand Mme de Lines parla à travers ma porte, j’ouvris trois fois la bouche sans pouvoir prononcer un mot. Que les dieux me préservent des eaux troubles, car je ne suis pas faite pour elles, et je plains de toute mon âme les grands coupables !
« Claude, es-tu là ?… Est-ce que tu dors, Claude ?
— C’est vous, madame ? dis-je d’une voix enrouée.
— Mais oui, c’est moi… Je me demandais si tu n’étais pas encore avec Hervé, ce qui eût été inconvenant, car ta grand’mère est montée, je crois ?
— Il est parti, répondis-je en reprenant un peu d’aplomb ; et j’ai entendu grand’mère faire sa ronde habituelle pour voir s’il n’y avait pas quelque voleur caché dans les armoires et les tiroirs de la commode.
— Bien… Moi j’arrive de l’église où j’avais aperçu de la lumière ; c’était un cierge et des bouts de bougie que des pèlerins avaient laissés. Mais le tout est éteint maintenant.
— Vraiment… c’est éteint ? criai-je.
— Oui… il n’y a aucun danger pour le feu. Dors bien ! »
C’est ce que j’ai fait avec une tranquillité surprenante, malgré les troubles de ma conscience, et, lorsque je me suis levée de bonne heure, ce matin, pour avoir le temps de t’écrire mon récit avant l’arrivée du facteur, j’ai découvert que la vie avait singulièrement embelli depuis hier… La grande bataille se livrera aujourd’hui, mais je suis calme.
La vie sans beaucoup de superflu te paraît un désastre, et, dans tes encouragements, je sens bien des réticences, ma chère amie. Il est certain que le fils du roi, quand il est allé chez les fées chercher l’aile de papillon et la goutte de rosée chers au poète, est mort d’inanition après avoir fait si plantureuse chère. Mais nous, nous aurons le papillon tout entier et des coupes débordantes de rosée.
Je suis une heureuse femme ; embrasse-moi et ne gâte rien par tes remontrances.
24 juillet.
Depuis hier, je ressemble considérablement à Ajax exterminant dans sa colère tout un troupeau de moutons qu’il a pris pour une légion d’ennemis. Par le ciel, Yvonne, je comprends dorénavant les fureurs aveugles ! bien que je trouve Ajax extraordinairement ridicule. Encore s’il avait eu d’aussi bonnes raisons que moi-même de livrer son âme aux passions dévastatrices…
Je venais de donner ma lettre au facteur, et j’allais me retirer dans ma chambre afin de puiser, dans la méditation, des forces pour la lutte, quand je fus distraite de cette idée par l’arrivée de maîtresse Jamin.
Elle avait l’air réjoui de quelqu’un qui vient d’assister à l’enterrement de toute sa famille, et, bien qu’en certains moments la famille soit très désagréable, on n’aime pas généralement l’ensevelir en masse.
« Je voudrais parler à Mme Azay et à Mme de Lines, me dit-elle avec consternation.
— Grand’mère est dans le grenier, et Mme de Lines dans la cave », répondis-je.
C’était l’exacte vérité, ces dames ayant découvert la veille que l’ordre pourrait bien n’être pas le principe dominant de la maison. Alors il a été convenu que grand’mère commencerait par un bout, ma cousine par un autre, et qu’on se rejoindrait au milieu, ce qui arrivera peut-être dans quelque vingt ans.
Il est probable, en effet, que Mme de Lines, au lieu de regarder si les barriques avaient besoin d’être « rebattues », est sortie de la cave avec une méditation en poche sur le danger de l’amour du vin ; mais les événements tragiques de la journée ont changé le cours de ses idées.
Quant à grand’mère, que j’ai suivie un instant, elle s’est promenée avec grande joie dans ses greniers, dont elle n’a vu que la beauté et les vastes proportions. Elle s’est assise, pour se reposer, sur un vieux coffre, a mis ses lunettes et, aussi tranquillement que dans son salon, a lu « De l’emploi du temps » de Mme de Genlis, qui se connaissait si bien en toute chose, une seule petite exceptée ; car il me paraît qu’elle eût pu commencer par apprendre à ne pas trébucher en marchant dans la vie. C’est grand’mère qui, avec beaucoup de détails, m’a raconté l’histoire de ses amours, et, à mes cris indignés, elle m’a répondu tranquillement :
« Que veux-tu ? ma petite-fille, ce n’était point joli, mais dans ce temps-là !… »
Voilà, voilà ! la tolérance nous perd, les nations se démoralisent et Claude, ton amie, se sent en voie d’intolérance farouche. Je suis d’une humeur à prendre en grippe Genlis, la cave, le grenier, la maison et tout ce qu’il y a dedans.
Mais je divague ! chantons nos moutons, comme Mme Deshoulières.
« Dans la cave ! répondit Mme Jamin de plus en plus consternée.
— Parfaitement.
— C’est que c’est bien dangereux, allez, mademoiselle ! Si elles tombaient !…
— Elles vont nous revenir en miettes, évidemment, répliquai-je avec gravité. En attendant je vais les sonner. »
Et j’entrai dans la grande cuisine, voûtée et enfumée, pour mettre en branle la cloche qui nous appelle, chaque jour, à nos devoirs domestiques.
« Vous avez l’air au désespoir, madame Jamin, dis-je en m’arrêtant.
— Ah ! mademoiselle, il se passe tant de vilaines choses, allez !
— Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait ?
— Ça ne me fait rien à moi… mais c’est tout de même triste. Le monde est bien méchant, et vous êtes bien jeune, mademoiselle Claude, tenez !
— Vraiment ? dis-je en dressant l’oreille. Qu’est-ce que vous voulez dire, madame Jamin ? »
La bonne femme secoua la tête d’un air navré.
« Il faut se surveiller quand on est jeune, mademoiselle.
— Enfin quelle est votre idée ? dis-je en m’impatientant. Mais voici grand’mère qui appelle ; montez dans sa chambre, quand Mme de Lines passera ici, je lui dirai d’aller vous rejoindre. »
Ma mission remplie, l’incident me tourmentait et, sous la consternation mystérieuse de maîtresse Jamin, je flairais un danger. J’allai m’asseoir sous la fenêtre ouverte de grand’mère, sur le rebord d’un timbre qui sert de déversoir aux eaux des gouttières. Mais maîtresse Jamin parlait aussi bas qu’un criminel poltron qui avoue ses turpitudes, et je me désespérais quand Mme de Lines me tira d’embarras.
« C’est à n’y pas croire ! s’écria-t-elle. Comment voulez-vous qu’ils s’aiment ? Ils se connaissent trop. »
Le scepticisme du mot ne te paraît-il pas plaisant ?
« Le monde disent qu’ils sont en grandes amitiés, reprit Mme Jamin de sa voix ordinaire. Je voyais bien que vous n’y pensiez pas, c’est pourquoi que je suis venue vous le dire. Jamin ne voulait pas, mais je trouve qu’il n’avait point raison.
— C’est bien simple, Laure, dit grand’mère, j’écrirai à M. de Chétigné pour que son fils ne vienne plus aussi souvent ici.
— Si vous ne voulez pas du mariage, vous ferez bien, madame, car le monde sont si méchant ! un malheur est vite arrivé, allez ! »
A ces mots que je n’ai pas bien compris, car je ne vois pas trop quel malheur peut nous menacer, grand’mère et Mme de Lines ont jeté des cris perçants.
« Ah çà, s’écria grand’mère en colère, êtes-vous folle, maîtresse Jamin ? Allez-vous venir me dire qu’on manque de respect à ma petite-fille et qu’elle puisse être soupçonnée ?
— Non, non, non, madame, pour sûr ! répondit la bonne femme avec épouvante. Mais vous savez bien comment sont le monde par icite. On sait bien tout de même que M. Hervé vient pour le bon motif.
— Il ne manquerait plus qu’on crût le contraire ! s’écria Mme de Lines. C’est par trop absurde !
— Il n’y a pas de doute, répondit Mme Jamin, qui, ne sachant plus comment se tirer de la façon bête dont elle avait commencé ses révélations, s’embourbait à chaque mot. Seulement, dans votre grand rang, vous n’avez point la même liberté que chez nous. Hier il était nuit tout à fait quand vos fermiers ont vu Mlle Claude et M. Hervé entrer dans l’église, où ils sont restés longtemps.
— Pardi, la belle affaire ! répondit grand’mère. Ils sont allés assez de fois regarder ensemble saint Coqueluchon ! »
En ce moment, Mme de Lines se pencha à la fenêtre, et, en m’apercevant, la ferma vivement.
J’étouffais de colère ! Soupçonnée de quoi ?
J’aurais étranglé avec bonheur cette affreuse bonne femme qui venait déranger nos plans, révéler notre innocente équipée, et préparer le terrain à M. de Chétigné de telle sorte qu’il serait probablement reçu comme le peut être le diable, quand il imagine de plonger dans un bénitier !
Cependant son intention était bonne : elle pensait rendre service en racontant les propos des paysans, qui sont, dans notre contrée, curieux comme des nonnes, cancaniers comme on ne l’est pas et méchants comme la gale.
Néanmoins, quand elle partit, mon premier mouvement fut de courir à elle afin de la secouer, au moral j’entends, comme les pommiers de notre jardin. Mais je réfléchis qu’on ne traite pas avec cette désinvolture un aussi vieux serviteur et que, d’ailleurs, si elle était bête, il fallait m’en prendre à la nature, qui devrait bien un peu mieux entendre l’intérêt des hommes, en déposant un bon grain d’intelligence dans toutes les cervelles.
Le déjeuner, qui sonna, fit diversion au tumulte de mes pensées. Je m’assis à table sans le moindre embarras, car j’avais pris subitement la résolution de tenir tête à l’orage et de dire, avec la plus grande simplicité, qu’aimant Hervé j’entendais l’épouser.
Mais, à ma profonde surprise, je n’eus pas besoin de me débattre ; grand’mère et Mme de Lines avaient tout bonnement décidé de régler entre elles cette petite affaire.
Après le déjeuner, grand’mère appela René et lui dit, en tirant une lettre de la poche de son tablier :
« Quand vous aurez dîné, René, vous porterez cette lettre à Chétigné.
— Sortir par cette chaleur-là ! comment madame veut-elle que je fasse ?
— Ce n’est pas bien loin… mais prenez Pâté si vous voulez.
— Monter sur Pâté !… pour qu’il me fiche par terre et que je revienne avec des côtes de moins !
— Eh bien, allez à pied, sur la tête ou sur les mains, comme vous voudrez ! répondit grand’mère qui s’impatientait.
— Hon ! sur la tête, ce serait bien fatigant, répondit le bonhomme d’un ton goguenard, et sur les pieds, ça me dérange de mon ouvrage. J’ai à bêcher mes pommes de terre et à pomper de l’eau dans le grand bassin pour arroser.
— Enfin, s’écria grand’mère en frappant du pied, je vous aurais dit de sarcler que vous m’auriez répondu que vous vouliez monter sur le clocher de Cizay ! N’y allez pas ! je vais charger le fermier de la commission.
— C’est ça !… comme si je n’étais pas capable de la faire… Allons, que madame me donne la lettre, je vas y aller tout de même. »
Grand’mère, sciemment ou non, avait employé le plus sûr moyen d’être obéie. Il y a toujours eu un terrible antagonisme entre la cuisine et la ferme ; or il suffit qu’on ait l’air de protéger Capulet pour que Montaigu déploie au plus vite un zèle extraordinaire.
« En attendant, pensai-je, il y a des chances pour que M. de Chétigné soit ici avant d’avoir reçu la lettre. »
Les domestiques, en effet, n’avaient pas fini de dîner quand un vieux panier, dont les jantes ne tiennent guère et dont la couleur ne se peut plus deviner, entra dans la petite cour, dont la porte avait été précipitamment ouverte par Marie la Vache, et s’arrêta devant la porte de la salle à manger.
Mme de Lines tricotait dans le salon, et grand’mère, confortablement installée dans un grand fauteuil, avait laissé tomber son livre sur ses genoux et faisait son petit somme digestif, un mouchoir étendu sur son visage pour se préserver des mouches.
« Quoi ! qu’est-ce ? qu’y a-t-il, mes enfants ? » dit-elle en s’éveillant.
L’arrivée de M. de Chétigné parut émouvoir Mme de Lines, pendant que grand’mère disait avec tranquillité :
« Ce n’était pas la peine d’écrire, Laure.
— Vous m’aviez écrit ? pour quelle raison ? » demanda M. de Chétigné.
Mais, avant de donner aucune explication, on me mit à la porte, comme si ma destinée, qui allait se jouer sous ces voûtes centenaires, ne devait pas plus m’intéresser que celle du Grand Turc.
J’allai promener mon anxiété derrière l’église, où se trouvait, dit-on, le cimetière des moines. C’est un coin sauvage, dans lequel les framboisiers viennent en touffes épaisses ; mais l’herbe y est dure et la terre mauvaise, bien que les cyprès, les sureaux et les lilas y vivent à l’aise. Deux grands tilleuls, dont les branches basses caressent le sol, donnent une ombre impénétrable. En face d’eux, dans l’angle d’un mur, grand’mère a fait faire une niche dans laquelle a été déposée une statue de la Vierge qu’une vitre protège de l’humidité. Des lauriers-tins, des lilas blancs entourent ce petit sanctuaire, et des cerceaux de barrique, disposés en dôme au-dessus de la niche, sont recouverts d’une viorne odorante. C’est l’endroit favori de grand’mère, qui quotidiennement, dans la belle saison, y vient dire ses prières. Quand on a gravi les marches de gazon qui mènent à la Vierge, on dépasse le mur de toute la tête, et il m’est arrivé souvent de profiter des tas de bourrées, toujours déposés en été de l’autre côté du mur, pour descendre dans le chemin extérieur. C’est la prouesse que j’ai exécutée une fois encore, sans souci de ma dignité, et j’allai attendre la voiture de M. de Chétigné dans l’avenue carrossable qui relie le Vaulné à la route.
Malheureusement pour mes intérêts, je n’attendis pas longtemps. En m’apercevant, le bon bourgmestre descendit de son carrosse et, s’approchant de moi, répondit à mes questions pressantes :
« Ça va mal, Claude, très mal !
— Mais vous savez ce qui s’est passé hier entre Hervé et moi ? m’écriai-je.
— Oui, mon enfant, me dit-il en me prenant la main avec tendresse, mais ni Mme Azay ni votre cousine n’ont bien accueilli ma demande. Elles ont été glacées, surtout Mme de Lines. Je me croyais en Sibérie, ajouta-t-il avec un fin sourire.
— Vous n’êtes pas au milieu des glaces avec moi ! dis-je avec chaleur. Vous comprenez que rien n’est perdu, c’est la première impression. Je ne pense pas qu’on veuille disposer de ma personne sans me consulter, ajoutai-je, les yeux brillants de colère.
— Eh bien, eh bien, voulez-vous bien être sage ! me répondit-il avec son beau calme flamand. Allez trouver ces dames, c’est elles et non moi qui doivent vous rendre compte de ma visite. »
En approchant du salon, par le jardin, j’entendis quelques bribes d’une conversation animée.
« Nous ne devons pas y consentir, Agathe, disait Mme de Lines ; c’est la jeter dans une position misérable.
— Sans aucun doute, elle ne peut pas épouser un homme aussi laid, répondait grand’mère. Elle aurait des enfants affreux !
— La pauvre petite ! à vingt ans, accepter une vie de soucis et de privations !
— Ses filles seraient des laiderons, jamais elle ne trouverait à les marier. »
Que te semble de cette sollicitude pour des êtres qui ne vivront peut-être jamais ? Amusante affaire que l’esprit humain !
Mme de Lines, après un grand effort sur elle-même, me mit au courant de la situation.
« Je le savais, dis-je franchement. C’est moi qui ai dit hier soir à Hervé de demander ma main aujourd’hui. Nous nous aimons.
— Tu l’aimes ?… lui en as-tu fait l’aveu ? demanda Mme de Lines.
— Il m’a questionnée… j’ai répondu la vérité naturellement.
— Ce n’est point joli, dit grand’mère indignée ; une demoiselle ne doit dire ça qu’à son mari.
— Alors elle n’est plus une demoiselle, grand’mère ! Et pour devenir mari, il faut bien qu’il sache un peu à quoi s’en tenir.
— Mais Hervé ne peut pas devenir ton mari, reprit Mme de Lines avec agitation. Comment peux-tu supposer, ma pauvre enfant, que nous te livrerons au triste sort d’un avenir à peine assuré, de goûts continuellement contrariés faute d’argent, de l’ennui écrasant d’une existence sans distractions de ton âge ? Est-il de notre devoir d’accepter que tu t’étioles à tout jamais, cœur, corps, intelligence, dans une maison mortellement triste d’où tu ne pourrais plus sortir ?… »
Le ton et la forme étaient positivement éloquents.
« M’étioler ! dis-je sans frissonner devant le tableau épouvantable que Mme de Lines dessinait à grands traits d’après des souvenirs personnels. Je ne m’étiolerai pas plus que je ne l’ai fait jusqu’ici. Cette vie répond à mes goûts… et j’aime ! ajoutai-je dramatiquement.
— Tu aimes ?… tu le crois du moins, répondit Mme de Lines. C’est donc hier soir que tu as fait cette sottise ?
— Sottise pleine de douceur, dis-je en souriant, et accomplie sous l’égide de saint Coqueluchon, qui avait l’air, je vous assure, de plaider en faveur de notre folie.
— C’est extraordinaire, Laure, reprit grand’mère qui, lorsqu’elle est déroutée par quelque fait, s’adresse toujours à ma cousine ; je suis très mécontente de ma petite-fille.
— Sérieusement, Claude, reprit Mme de Lines, tu as commis une étourderie. Elle n’ira pas plus loin parce que tu as affaire à un homme bien élevé, mais maintenant n’en parlons plus. Dans trois jours, nous écrirons poliment le résultat de nos réflexions à M. de Chétigné, et ce résultat ne peut être qu’un refus. »
Je tombais des nues ! c’était inouï, réellement, de s’imaginer que les choses se passeraient ainsi sans révolte et sans cris.
« Prenez garde ! dis-je, commençant à m’émouvoir sérieusement. Je n’ai pas un caractère léger ; quand je dis que j’aime Hervé, c’est que je suis sûre de l’aimer, et je veux, je veux l’épouser ! »
A ces mots, prononcés d’un ton très ferme et très ému, grand’mère et Mme de Lines se regardèrent d’un air consterné.
« Tu ne peux pas te marier sans mon consentement, dit grand’mère.
— Je le sais bien, ma chère grand’mère, et Dieu sait que je n’en ai nul désir ! Mais il faut que vous le donniez, ce consentement. Ne vous êtes-vous pas trouvée heureuse au Vaulné, où vous avez toujours vécu simplement ? D’ailleurs, nous avons déjà fait notre budget, nous sommes des gens pratiques, je vous assure ! Hervé écrit un livre qui aura peut-être un grand succès ; ce sera l’ouverture d’une nouvelle existence pleine d’intérêt, et une source de fortune.
— Les savants passent leur vie à tirer le diable par la queue, répondit grand’mère d’un air distrait.
— Eh bien ! si nous sommes enchantés de la tirer, cette queue, cela ne regarde que nous !
— Ton Hervé est laid ! reprit grand’mère d’un ton concluant.
— Mais ce n’est pas vous qui l’épouserez, grand’mère ! m’écriai-je avec désespoir. Sa figure me plaît à moi ! et je vous assure que vous êtes seule à le trouver laid, parce que vous n’aimez que les hommes d’une beauté exceptionnelle. Je vous répète que, depuis des années, j’ai la plus vive affection pour Hervé, et que mes rêves d’avenir n’ont jamais varié.
— Tu y pensais donc quand tu as refusé ce bon parti de l’autre jour ? demanda Mme de Lines.
— J’y pense depuis six ans », répondis-je avec tranquillité.
Ma pauvre cousine avait l’expression penaude de l’astrologue qui, en regardant les étoiles, s’est laissé choir dans un puits. Au fond de sa citerne, elle réfléchissait avec un bien grand étonnement aux cas terrestres dont le plus surprenant est assurément celui d’une fille de vingt ans et d’un homme de vingt-six qui, se voyant quatre fois par semaine dans l’intimité de la campagne et des souvenirs, en profitent pour s’aimer. Tu conviendras qu’il y a bien de quoi précipiter un astrologue dans un bain glacé.
Grand’mère, ébranlée, se tourna vers ma cousine :
« Elle a l’air d’être sérieuse, Laure !
— Eh bien, Claude, dit Mme de Lines sortant de son puits et parlant avec la résolution de quelqu’un qui se décide, jusqu’à nouvel ordre, à ne vivre ni dans les nuages ni dans l’eau, ainsi qu’il en a été souvent pour elle en face de graves décisions… eh bien, Claude, nous allons causer ensemble, ta grand’mère et moi, et, ce soir, nous te parlerons de nouveau de ce triste mariage.
— Triste mariage quand on s’aime ! m’écriai-je. Nos familles, nos goûts, nos situations sont assortis ; ensuite…
— Bien, bien ! interrompit Mme de Lines avec impatience. Maintenant que nous connaissons ta pensée, laisse-nous causer. »
Crois-tu, par hasard, que le résultat de leur méditation ait été bien satisfaisant ? Le soir, ma cousine, soutenue par grand’mère, m’a tenu ce discours :
« Mon enfant, nous avons beaucoup réfléchi, et nous ne pouvons pas te permettre de jouer ta vie entière sur un sentiment qui pourrait bien n’être qu’une illusion, puisque tu ne vois, pour ainsi dire, qu’Hervé. Ne te récrie pas… tu viens d’avoir vingt ans, dans onze mois tu seras majeure, et si, dans ce temps-là, tu n’as pas changé d’avis, nous reparlerons du projet. Nous allons écrire dans ce sens à M. de Chétigné, en le priant de faire cesser les visites de son fils.
— Ne plus le voir !… m’écriai-je avec terreur.
— Du moins, aussi souvent… il viendra avec son père, c’est-à-dire plus cérémonieusement.
— C’est amusant ! dis-je avec un visage allongé, et sentant bien que la décision ne pouvait plus être combattue.
— Bah ! petite-fille, si tu l’épouses, tu le verras bien assez dans ta vie ! » m’a dit grand’mère, qui est généralement pessimiste quand il s’agit de la vie maritale.
Comme c’est consolant pour le présent ! Ne trouves-tu pas que, moins les parfums et les fleurs, je ressemble à une victime antique sacrifiée à un dieu bien aveugle et bien stupide ?
Ma vie délicieuse… c’en est fait ! Oh ! ma chère, un seul homme a été sage sur cette terre : c’est Diogène et son tonneau. Puisque les hommes, pour se bien diriger eux-mêmes, ont absolument besoin d’un modèle, on devrait toujours leur présenter ce sage qui savait si bien simplifier la vie et qui n’aurait même pas eu besoin de 6,000 francs de rente pour vivre content ! Et s’il avait voulu épouser une fille sans le sou, il l’eût fait séance tenante, et aux grand’mères ou aux cousines qui se fussent jetées devant lui pour l’en empêcher, il eût crié avec la simplicité de langage qui le caractérisait : « Otez-vous de mon soleil ! »
Après quoi, il eût fourré sa femme dans le tonneau, lui après, fermé la porte, s’il y avait une porte, et laissé les protestations de la prudence humaine s’évaporer en vains sons.
Ces païens nous étaient bien supérieurs. Adieu ; mon état d’âme est une catastrophe.
15 août.
Elle est précieuse ton amitié, si c’est ainsi que tu me soutiens ! Comment, ma petite, tu oses me dire que ma famille agit avec sagesse en me privant pendant un an de mon bonheur !… Et pourquoi ? Un automne, un hiver, un printemps passés sur mon amour pourront-ils le détruire ? Qu’espère-t-on ? Les persécutions ont toujours multiplié les croyants en toutes religions ; depuis huit jours, il me semble qu’un grand vent a soufflé sur ma flamme et l’a fait monter jusqu’aux nues.
Néanmoins je dois te dire que, dans mon désespoir, je n’ai ni déchiré mes vêtements, ni couvert ma tête de cendre. La justice m’oblige à avouer également que la persécution n’est pas atroce, et que j’ai pleuré d’attendrissement toute une soirée après avoir entendu Mme de Lines confier à grand’mère qu’elle était décidée à vendre quelques obligations afin d’avoir les moyens de me distraire si ma tristesse augmentait.
« Avec cet argent, nous pourrons louer un petit appartement à Saumur et y passer l’hiver. Nous la mènerons aux bals de l’École.
— Ce sera comme tu voudras, Laure », a répondu grand’mère.
Me vois-tu imposant un sacrifice à ces chères femmes, que j’aime de toute mon âme, pour me distraire d’une peine bien éphémère en somme ! Onze mois sont promptement écoulés, et à peine ai-je découvert les projets dévoués de ma cousine que j’ai repris ma belle humeur et que je suis redevenue Gros-Jean comme devant.
Cependant, quand il est seul, Gros-Jean promène un front soucieux de par les champs. Il a découvert que « la vie a des cruautés bien inutiles », comme lui a dit un jour Mme de Lines, et, bien qu’il soit d’un naturel à ne se point grossir les choses, il soupire à fendre l’âme sur la privation qui lui est imposée.
Après cela, je me suis déjà aperçue que cette situation avait des douceurs étranges, des hasards et des surprises qui lui donnent tout le charme de l’imprévu.
Hier, par exemple, en sortant par la petite porte du bois, je me suis trouvée en face de Rossinante. Bête et cavalier, immobiles devant la terre promise, rêvaient avec mélancolie au jour trop lointain où Jéhovah abattra les murailles. Cette petite porte, ouverte à l’improviste, était un aperçu des délices à venir, et tu m’avoueras que, n’ayant rien fait volontairement contre les volontés du ciel, nous ne pouvions pas pousser la vertu jusqu’à la démence.
Aussi nous sommes-nous serrés la main comme des êtres dont l’amitié est cimentée, exaltée par une douleur commune.
« Enfin, dis-je, ce ne sont que quelques mois à passer.
— Ce sera bien long ! me dit-il en soupirant.
— Oui… bien long, soupirai-je de même.
— On a dit devant moi, dans une maison, que Mme de Lines voulait passer l’hiver à Saumur et vous mener dans le monde ?
— Elle en avait parlé pour me distraire si j’étais triste, mais, bien entendu, je dissimule mes angoisses afin qu’elle ne s’impose pas un sacrifice.
— C’est un projet plus arrêté que vous ne croyez, me dit-il d’un air sombre. Elle espère que la bonne mine d’un officier fera diversion à vos sentiments. Mais je me ferai inviter partout où vous irez ! s’écria-t-il en donnant, dans sa rage, un coup de cravache à la pauvre Rossinante, qui sauta sur place comme un cabri.
— Alors bénissons ce projet ! dis-je.
— Bénissons, bénissons !… je suis un ours, moi ! je ne sais pas plus danser qu’un Thibétain.
— Eh bien, vous me regarderez valser ! dis-je en riant aux éclats de sa jalousie préventive.
— C’est abominable ! s’écria-t-il avec indignation. Je me morfonds et vous riez. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Claude !
— Je suis plus courageuse et plus raisonnable que vous, et c’est tout, Hervé. Travaillez-vous en ce moment ?
— Travailler !… quand je ne vous vois plus, quand je suis navré ! me dit-il d’un ton lamentable.
— C’est pourtant ce qu’il faut faire, répondis-je avec fermeté et ravie de constater qu’il ne ressemblait que très approximativement à Montesquieu. Avancez votre ouvrage pendant ces dix mois, Hervé ; si vous saviez combien je me réjouis de le lire ! Puis, si vous réussissez, et vous réussirez, quel beau chemin ouvert devant vous !
— C’est vrai ! me dit-il, le visage tout éclairé. Chassons le découragement. D’autant, ajouta-t-il avec une sorte de timidité, que j’ai confiance en mon œuvre, Claude.
— Et moi donc ! travaillez pendant que je pense à vous. Adieu… nous ne devons pas nous voir en cachette, c’est indigne de vous et de moi.
— Ah ! Dieu, vous quitter déjà ! murmura-t-il en se penchant sur sa selle pour baiser encore et encore ma main que je ne pouvais plus dégager.
— Assez, assez ! dis-je, réussissant à me sauver.
— Vous ne vous laisserez pas influencer, Claude ! » me cria-t-il en poussant son cheval jusqu’à la porte.
Déjà je l’avais refermée, mais, l’entrebâillant et passant ma tête dans l’ouverture, je répondis avec chaleur :
« Soyez sûr que je répéterai jusqu’à la fin de ma vie le « oui » de l’autre jour. »
Plusieurs fois, depuis, je l’ai aperçu de loin errant comme un chevalier inquiet en quête de sa Dame ; et tu n’imagines pas combien la moindre promenade a d’intérêt pour moi. Plus souvent encore que par le passé, je vague à l’aventure autour du Vaulné, livrée aux émotions poignantes du doute et de l’espoir. Une silhouette, un signe de tête de loin, et voilà une bonne journée. Ainsi les choses iront-elles jusqu’à l’été prochain, car j’espère encore que nous resterons paisiblement ici enfouies sous les frimas, nous chauffant aux claires flambées de javelles ou trottant par une belle gelée dans les chemins durs et sonores. Au moindre rayon de soleil, Hervé s’échappera de Chétigné, et, bien enveloppée dans ma mante, je le guetterai du haut de ma tour ou au coin des chemins.
Les bonnes gens, quand je sortirai, me parleront de lui… Et ainsi, d’étape en étape, nous arriverons tout doucement au terme de l’épreuve. La curiosité des paysans est éveillée, car ils ont remarqué l’interruption des visites fréquentes d’Hervé, et aujourd’hui j’ai supporté quelques attaques.
« Bonjour, mam’zelle ! vous faites donc un petit tour ? »
Cette question est invariable chez eux. De même que, souvent, ils entrent en conversation avant de vous dire bonjour.
« Mais oui, père Babin, répondis-je. Comment va votre voisin ? Il est très malade, je crois ?
— Ah ! je crois ben qu’y va fini à la chute du jour. Dame ! que voulez-vous ! à quatre-vingts ans, c’est ben le boute !… mais ça va ben déranger sa bourgeoise, dame !
— Oui, pauvre femme !
— Faut ben qu’elle se résout… on ne peut pas rester toujours sur la terre ; faut faire la place aux autres. J’ai dans les imaginations qu’elle prendra une servante… elle a ben de quoi faire.
— Elle aura raison… c’est triste de rester seule.
— Ma foi, ce n’est point agréable du toute !… il y a vingt ans que je suis comme ça, moi : mais faut ben savoir souffri ce qu’on ne peut empêcher. C’est sûr que c’est désagréable de n’avoir persounne à qui parler quand on rentre chez soi… on est là comme une estatue, quoi !… Eh ben, et M. Hervé, qué donc qui dit ?
— Mais je pense qu’il est content d’être revenu dans le pays.
— Immanquable… il y a déjà un bout de temps qu’il est chez lui, à ce que le monde m’ont dite… V’là ben trois semaines qu’on ne l’a vu venir au château, tout de même ?
— Il voyage peut-être, dis-je.
— C’est ben possible… Pourtant le père Moyne en Plémont… mam’zelle connaît ben le père Moyne, vanqué ?
— Oui, je sais…
— Eh ben, il a vu comme ça hier M. Hervé qui dévalait par Roux… ça prouve tout de même qu’y ne voyage pas.
— C’est vrai… allons, bonsoir, père Babin.
— Allons, bonsoir, mam’zelle ! »
Un peu plus loin, c’est une bonne femme qui me fait part de ses impressions.
« Bonjour, la Boutin ; comment ça va-t-il ?
— Mam’zelle est ben hounnête ! Vous v’là donc à faire un petit tour ? bonjour, mam’zelle.
— Mais oui… je me promène.
— Ah ! faut-y, la belle demoiselle que ça fait là !… c’est que je vous ai vue toute pouponne, tenez, mam’zelle !
— Mais oui.
— Eh ben, et à la maison, qué donc qu’on dit ?
— Tout le monde va bien, merci !
— Vous avez donc retrouvé votre camarade, mam’zelle Claude ? C’est que vous étiez ben malicieux tous les deux quand je faisions les métives chez vous !…
— Oui… je me rappelle.
— Ah çà ! vous étiez malicieux pour de bon. Eh ben, mais, le monde disent comme ça qu’on ne l’a point vu venir au château depuis vanqué trois semaines, lui qui y venait souvent, allons !
— Le monde est bien bavard, mère Boutin.
— Ah ! ça c’est ben vrai, mam’zelle ! faut toujours qu’on s’occupe du voisin. On ferait mieux de regarder dans sa soupe, comme n’on dit.
— Mais oui… bonsoir, la Boutin.
— Allons, bonsoir, mam’zelle. »
Après deux ou trois essais de ce genre, ils ne diront plus rien directement, car ils sont discrets. Mais le bruit court que je n’ai pas voulu d’Hervé comme « bon ami ». Son triomphe n’en sera que plus éclatant dans un an.
J’en veux à ta sagesse, mais je t’embrasse « tout de même », pour employer le style du père Babin.
6 octobre.
L’homme propose et Dieu dispose… cette vérité m’accable aujourd’hui. Pourquoi bouleverser les vies paisibles qui ne demandent qu’à rester paisibles ? pourquoi donner aux gens précisément le contraire de leurs désirs ? pourquoi trépasse-t-on quand on ferait si bien de rester en vie ? Mais les questions se poseraient à l’infini, et nul ne saurait y répondre.
Et ce qui me met en colère, ma chère amie, c’est que, bien certainement, en apprenant l’événement tu vas chanter hosannah ! C’est une manie de l’homme, et surtout de la femme, qui est parfois un peu plus bête que le premier en matière de pur raisonnement, de vouloir juger les sentiments des autres d’après ses propres sentiments. Il y a longtemps que la raison et l’humanité sont brouillées à mort, hélas !
Je sortais à peine des portes du Vaulné et, assise sur ce petit mur, tu sais, au bout de l’allée des noyers mourants, je méditais.
Cet endroit est enchanté pour moi… J’y revis sans cesse cette sensation de bonheur aiguë que m’apporta, un soir, certain revenant de la Perse. J’emporte un livre, mais, à vrai dire, je ne lis guère, si ce n’est en moi, et l’œuvre me paraît si pleine d’intérêt que je me surprends à oublier le monde entier, à l’exception d’un seul homme.
Avant-hier, dans cette admirable journée d’octobre, mes impressions heureuses étaient plus vives, plus enveloppantes qu’elles ne l’avaient encore été. Je vivais, en vérité, dans une plénitude de joie que tu dois connaître, et, prêtant l’oreille aux divers bruits des champs, j’écoutais si Rossinante n’arrivait pas en buttant contre les pierres blanches dont est rempli le chemin qui contourne le mur extérieur du parc.
Mais ce fut la cloche du Vaulné qui me sortit de ma rêverie. Tirée par une main vigoureuse, à toute volée elle me disait de revenir à la maison, ce que je fis avec humeur, et sans me presser. En entrant dans la grande cour, je vis l’équipage rustique de notre notaire, et j’allai à la cuisine pour tempêter contre l’idée saugrenue de me faire rentrer pour si peu.
« Qu’y a-t-il donc ? Pourquoi m’appelle-t-on ? demandai-je à René, qui continuait à sonner avec acharnement.
— C’est enfin vous, mademoiselle, ce n’est pas malheureux ! dit-il en lâchant la corde. Pardi ! ce qu’il y a ! allez dans le salon, vous le saurez.
— Personne n’est malade ?
— Ah ! bien oui, malade ! Si ce n’est qu’ils sont tous fous… »
Ainsi renseignée, je ne fis qu’un saut jusqu’au salon.
Grand’mère, dans son embrasure de fenêtre, écoulait le notaire qui parlait d’une voix flûtée. Le regard de grand’mère était brillant de larmes et son visage rose tout souriant. Marie la Vache, dans un coin, s’essuyait les yeux avec son tablier ; le père Jamin, debout, bien campé sur ses pieds, sa blouse ouverte et son chapeau sur la tête, selon l’habitude, répétait d’un air stupéfait :
« Onze cent mille !… C’est-y vrai seulement ? Ah ! onze cent mille !!! »
La mère Jamin, plongée dans un ahurissement funèbre, semblait ne plus rien comprendre du tout à la vie ; ce qui lui arrive souvent.
En m’apercevant, Mme de Lines, le visage bouleversé par l’émotion, mais avec un air rayonnant inconnu jusqu’à ce jour, s’élança vers moi et me serra dans ses bras en disant :
« Ma chère fille, mon enfant… il est mort ! »
Je jetai un grand cri :
« Hervé !… »
J’ignore si mes lèvres ont proféré le nom, mais mon cœur l’avait crié et, dans son angoisse subite, il cessa de battre ; du moins c’est la sensation que j’éprouvai.
Quand je revins à moi, j’étais étendue sur la grande chaise longue Louis XV ; Mme de Lines me soutenait la tête, en me bassinant le front avec son mouchoir qu’elle avait précipitamment trempé dans un des vases pleins de fleurs du salon.
« Elle revient… ses yeux s’ouvrent ; ce ne sera rien ! » dit-elle d’une voix angoissée.
Mes yeux contemplaient en effet avec étonnement les visages effarés qui m’entouraient, et je fis un mouvement pour me lever.
« Mais, mon enfant, qu’as-tu ? s’écria Mme de Lines ; pourquoi cette grande impression ? Tu le connaissais à peine !
— Mais qui, qui donc ? dis-je en me redressant tout à fait.
— Ton cousin… M. Métierne.
— Ah ! c’est lui !… »
S’imagine-t-on, quand on meurt, que sa mort produira un tel apaisement dans un cœur ? Je me levai, en affirmant que je n’éprouvais plus aucun malaise.
« Mais tu es encore toute pâle, dit grand’mère en reprenant sa place qu’elle avait à peine eu le temps de quitter, car ma syncope n’avait pas duré trois minutes. Peut-être, Laure, ajouta-t-elle à voix basse, vaudrait-il mieux attendre pour lui dire qu’elle hérite.
— Mais tu le lui apprends, Agathe.
— J’hérite ? de quoi ? dis-je tranquillement.
— Mon enfant chérie, s’écria Mme de Lines qui ne pouvait plus modérer son impatience, ma petite Claude, ta vie est métamorphosée. Tu hérites de onze cent mille francs ! »
Ils avaient tous fait un mouvement, comme à l’annonce d’une Altesse, et c’était bien, hélas ! un prince qui entrait dans ma vie pour la bouleverser. Ils me regardaient avec étonnement, car, immobile, les bras ballants, je ne disais rien.
Mon esprit avait couru à Chétigné et n’en pouvait plus sortir.
« Il fera des voyages, il n’aura aucun souci d’argent, il sera plus heureux. »
Telle avait été ma première pensée. Mais, presque aussitôt, je m’écriai en moi-même : « Il ne voudra plus m’épouser… il me l’a dit ! »
Cette terrible pensée m’écrasait quand Mme de Lines reprit :
« Tu ne dis rien, mon enfant ? parle donc !
— Quel malheur ! dis-je lamentablement.
— Un malheur !… »
L’exclamation fut générale.
« Mlle Métierne est encore souffrante, étourdie, insinua le notaire, et ne comprend pas bien la situation.
— Je ne suis pas une bête, monsieur ! dis-je, me tournant vers lui d’un air furibond, et ravie de trouver une cible pour l’irritation incompréhensible que j’éprouvais tout à coup. J’ai l’habitude de comprendre du premier coup ce qu’on me dit.
— Mais qu’est-ce qu’elle a, Laure ? dit grand’mère. Je ne l’ai jamais vue ainsi !
— Allons, mademoiselle Claude, allons, dit maître Jamin dont la bonne figure placide rayonnait de satisfaction, M. le notaire a raison : vous n’avez point encore retrouvé vos esprites… Mais vous comprendrez plus tard pour de bon. Immanquable que vous pourrez vous donner maintenant tout le plaisir que vous voudrez. »
Le plaisir ! quand ma vie en était pleine ! Mais je me secouai moi-même pour entrer dans la satisfaction des autres.
« Vous avez raison, monsieur Jamin », répondis-je.
Ce mot fut une détente. Le notaire me félicita ; ma cousine, dont la joie était inexprimable, ne cherchait pas non plus à l’exprimer. Grand’mère, qui avait repris tranquillement son ouvrage, nous dit :
« Alors on pourra faire changer la porte de la terrasse, dont un morceau m’est tombé sur la tête hier soir… »
Et Mme Jamin, sortant de son ahurissement, m’adressa ses compliments.
« Ce n’est pas une petite affaire qu’un héritage, mademoiselle Claude. Vous allez avoir ben du tourment, allez !
— Voyons, voyons, mon enfant, lui dit son mari, tu vois toujours en noir.
— Dame, comment donc faire pour placer tout ça ! C’est qu’il y a bien des voleurs et du mauvais monde sur la terre !
— Il y en a bien du bon aussite ! répliqua Jamin. Voilà M. le notaire qui s’occupera de tout ça. J’allons laisser ces dames avec lui. Allons, bonsoir, mesdames et la compagnie, portez-vous donc bien ! »
Je profitai de leur départ pour me sauver, et, montant dans ma chambre, j’écrivis à Hervé le billet suivant :
« Une terrible catastrophe est arrivée… Venez vite ; je vous attendrai dans deux heures à la porte du Pontignon, au bout du bois. »
Heureusement c’était un jeudi, et le petit garçon de la ferme n’était pas à l’école. Je l’expédiai à Chétigné en lui promettant cinq francs s’il ne mettait pas plus d’une heure à faire la course.
Quand je rentrai dans le salon, Mme de Lines, calmée, et grand’mère consultaient le notaire sur le moment où nous entrerions en jouissance et sur les placements qui offraient le plus de garanties.
« Vous entrerez en jouissance immédiatement, d’après ce que m’écrit mon collègue de Paris, répondit-il. Quant aux placements, on réfléchira, on consultera le tuteur de Mlle Métierne. Mais il est probable que vous hériterez de bonnes valeurs, car le défunt s’y connaissait bien. »
Il se leva sur ces derniers mots, et, quand il eut disparu, je pensais que le moment était arrivé où nous allions enfin parler d’Hervé.
« Voilà ma petite-fille très riche, dit grand’mère d’un air satisfait. Il faudra, Laure, la conduire chez une bonne couturière.
— Dites : nous sommes riches, grand’mère ! répliquai-je avec vivacité. J’espère bien que vous prendrez pour vous la moitié de cette fortune.
— Nous n’en avons pas le droit, répondit Mme de Lines en riant, et nous n’en avons pas besoin. Nous sommes trop vieilles maintenant. Nous jouirons avec toi des revenus tant que tu seras avec nous, mais je crois que ce ne sera pas long…
— Que voulez-vous dire ? balbutiai-je le cœur battant.
— Je veux dire que tu te marieras maintenant comme tu voudras. Mon avis est que nous allions passer l’hiver à Paris, où tu verras le monde. Les prétendants ne manqueront pas, et tu pourras choisir… »
J’étais pétrifiée… Il semblait qu’elles eussent absolument perdu le souvenir d’Hervé, ou plutôt qu’il n’eût jamais existé.
« Ah ! bien, mes enfants, si vous allez à Paris, dit grand’mère qui relevait tranquillement les mailles de son tricot, vous me chercherez des caoutchoucs comme je les aime… à Saumur je n’en trouve pas à mon gré. »
Je sortis brusquement, de peur de m’emporter, ou du moins de parler en moment inopportun, et je courus dans le bois.
La commission avait été faite si promptement que, en approchant de la petite porte, j’entendis le souffle haletant de Rossinante qui, sous l’éperon d’Hervé, avait trotté éperdument.
« Est-ce vous, Claude ? cria Hervé en cognant dans la porte. Au nom du ciel qu’y a-t-il ? Ouvrez vite ! Est-ce que tout le monde est mort ici ?
— Non, non, dis-je en employant toutes mes forces pour tourner la clef dans la serrure rouillée ; au Vaulné, on est en vie, et plaise à Dieu qu’il en fût ainsi partout ! »
Il était pâle, et tenait par la bride la pauvre bête qu’il attacha à un chêne.
« Eh bien, eh bien, Claude ?
— M. Métierne est mort… »
Puis je m’arrêtai.
« Qui ça, Métierne ? Ah ! votre cousin l’industriel, le financier, je ne sais quoi !
— Je suis au nombre de ses héritiers… j’hérite de onze cent mille francs ! » criai-je d’un trait.
J’avais baissé les yeux d’un air confus, comme à l’aveu d’une faute énorme.
Un silence profond accueillit ma révélation.
« Voulez-vous encore de moi, Hervé ? » dis-je timidement, me décidant à le regarder.
Il mordait ses lèvres, changeait de couleur à chaque seconde et, tous les deux, devions avoir l’air épouvanté.
« Parlez ! dis-je d’un ton suppliant.
— Que voulez-vous que je vous dise, Claude ? Je vous félicite… mais adieu mon pauvre bonheur ! me dit-il très bas.
— Êtes-vous fou ? m’écriai-je, recouvrant aussitôt toute mon énergie. Adieu votre bonheur ? pour quelle raison ? Désormais notre vie est délivrée de soucis et d’entraves. Nous serons plus heureux, cent fois plus heureux ! Vos chers voyages que vous regrettez au fond, je le sais, nous les ferons ensemble, Hervé. Puis nous reviendrons dans notre manoir restauré pour repartir ensuite quand bon nous semblera. L’argent écarte toutes les difficultés ; c’est un bonheur ajouté à l’ancien. »
Comme on a bien toujours deux poids et deux mesures ! J’aurais désiré toute ma vie la fortune, ma chère amie, que ma conviction n’eût pas été plus profonde. La versatilité de l’homme est effrayante ; en accourant au fond du bois, mon imagination avait eu le temps de saisir tous les côtés séduisants de la situation et de créer une existence délicieuse.
Mais Hervé me regardait du même air triste.
« C’est trop bête ! dis-je alors d’une voix entrecoupée ; c’est trop bête ! »
Et, durant quelques instants, je ne pus que répéter cette phrase qui exprimait admirablement ma pensée.
« Voyons, Claude, entendons-nous, me dit-il.
— Assurément, interrompis-je avec vivacité, si c’était vous qui aviez ces diables de onze cent mille francs, je n’hésiterais pas un instant à vous épouser !
— D’abord ce n’est pas la même chose, me dit-il. Il est très pénible pour un homme de se mettre dans une dépendance complète vis-à-vis de sa femme.
— Allez vous promener avec votre orgueil d’un autre âge ! dis-je en frappant du pied. Est-ce ainsi que l’on pense aujourd’hui ? Tâchez d’être un peu plus de votre temps, Hervé ! Vous et votre père vous êtes les êtres les plus vieillots que je verrai jamais.
— C’est possible ! répliqua-t-il d’un ton vif, mais j’ai plus d’un ami qui pense comme moi, et vieux je suis, vieux je resterai. »
Dans mon impatience, j’avais fait fausse route, et nous discutions du reste sur un malentendu.
« Hervé, repris-je d’une voix caressante en posant ma main sur son bras, une misérable question d’argent va-t-elle nous diviser ? Allez-vous, par une fierté exagérée, compromettre notre bonheur à tous les deux ? Vous n’en avez pas le droit.
— Nous ne nous comprenons pas bien, Claude… J’ai répondu avec vivacité à des paroles froissantes pour un sentiment qui a toujours été le mien et celui de mon père. Mais je sais que ma fierté est sauvegardée, puisque j’avais parlé avant cet héritage. Aussi les obstacles ne viendront-ils pas de moi. Mais voyez les difficultés soulevées devant le projet de notre mariage alors que, nos positions étant les mêmes, nous pouvions nous aimer ! Si au moins j’avais une position brillante, un nom, quelque chose enfin à vous offrir !… s’écria-t-il d’un ton désespéré.
— Vos paroles sont blessantes, dis-je avec chaleur. Si vous calculez, vous n’aimez pas, Hervé. Quand on m’a dit que j’étais riche, je n’ai pensé qu’à vous, moi ! Un nom ? vous l’acquerrez un jour dans les lettres ; mais ai-je besoin de la sanction du monde pour savoir ce que vous valez et pour être contente de devenir votre femme ? »
En dépit de son petit air calme, cet homme, ma chère Yvonne, est un brandon. Il prend feu comme de l’étoupe ; ou mieux, c’est une chaudière qui bout, et un ardent baiser de fiancé est, paraît-il, une soupape de sûreté.
« La paix est faite ! dis-je en me dégageant. Venez demain renouveler votre demande, Hervé.
— Oh ! ça, jamais ! » s’écria-t-il en rougissant et reculant de trois pas.
Je restai une minute complètement abasourdie.
« Quel être plein d’orgueil ! dis-je avec dédain. Il est si grand, cet orgueil, que vous ne pouvez même pas le sacrifier à votre amour. Eh bien, j’agirai sans votre aide. »
Sans rien répondre, il détacha Rossinante, et, une fois en selle dans le chemin du Minerve, il me tendit la main d’un air triste en disant :
« Ma pauvre Claude… vous n’arrangerez rien, soyez-en certaine. De toutes façons, on vous circonviendra pour vous décider à faire un brillant mariage et…
— Et quoi ? dis-je. Douteriez-vous de moi, par hasard ?
— De vous, non ! De la faiblesse humaine… oui ! »
Et il partit au grand trot. Je le regardai s’éloigner dans le crépuscule. Ses doutes, au lieu de me blesser, me gonflaient d’orgueil à la pensée des preuves qui sanctionneraient ma tendresse. Mon cœur plein d’amour, plein d’espérances, n’avait jamais mieux senti la poésie qui se dégageait de la terre voilée et des élans de mon âme. En retraversant le bois, complètement abandonnée à mes émotions intimes, j’avais oublié le grand événement de la journée.
Je retombai sur la terre, à la voix de Mme de Lines.
« Mais où étais-tu donc, Claude ? nous avons tant de choses à nous dire, tant de projets à déterminer !
— C’est vrai ! dis-je, résolue à parler sans attendre une seconde et m’asseyant sur la marche du salon.
— Faites vos projets, mes enfants, dit grand’mère, pour moi je ne bouge pas du Vaulné. Vous m’écrirez ce que vous voyez, et cela me suffira. »
Aussitôt je courus au gouffre et je m’y jetai la tête la première.
« Ce que nous verrons, grand’mère, dis-je d’un ton calme et sérieux, c’est mon mariage immédiat avec Hervé. »
Aux regards qu’elles échangèrent, je vis que la question avait été traitée en mon absence.
« Hervé ! »
Ce nom fut prononcé du ton que l’on prend pour répondre à un caprice de petit enfant.
« Nous verrons cela l’année prochaine, ma petite-fille, répondit tranquillement grand’mère avec un sourire qui disait clairement que, dans ce temps-là, il y aurait beau jour que le cours de la rivière serait changé…
— L’année prochaine ? Et pourquoi pas tout de suite ? Quelle difficulté pouvez-vous soulever maintenant ? Ma cousine, votre rêve est réalisé, je suis riche, et riche pour deux. Je viens de causer avec Hervé et…
— Comment ? de causer avec Hervé !… s’écrièrent-elles.
— Oui, oui ; j’ai envoyé le petit garçon de la ferme à Chétigné, car je voulais apprendre moi-même à Hervé notre malh… c’est-à-dire le grand bonheur qui nous arrivait. »
Longtemps j’ai parlé ; j’ai dit qu’Hervé était trop délicat pour renouveler sa demande, que je m’étais chargée à moi toute seule d’enlever la redoute ; qu’il fallait que la redoute se rendît au plus vite, parce que forcément elle en viendrait là, l’amour étant le plus fort, le plus habile, le plus entêté des guerriers…
Mme de Lines me répondit avec l’insouciance de quelqu’un qui ne croit plus au danger :
« Nous t’avons dit, avant cet événement, que tu attendrais un an… eh bien, nous ne changeons pas d’avis. C’est ce que nous écrirons demain à M. de Chétigné. »
Le soir, je suis allée trouver grand’mère dans sa chambre et, de nouveau, j’ai plaidé chaleureusement.
« Passe-moi mon bonnet », m’a dit grand’mère qui procédait à sa toilette de nuit.
Je saisis le bonnet et le lui présentai dans un grand mouvement oratoire.
« Je l’aime, grand’mère, puisque je l’aime !… »
Et grand’mère m’a répondu tranquillement :
« Tuh ! tuh !… »
Adieu ; je suis sens dessus dessous, comme ce prieuré qui n’a jamais abrité tant de folie, même quand des saints l’habitaient. Il semble que notre vie, jusqu’ici, n’ait été qu’une méchante plaisanterie et que nous allons enfin nous plonger dans les « ondes vitales ». Le mot est de ma cousine, qui écrit toute la journée des lettres, des pensées, des recettes pour bien voyager, et reçoit avec dignité le ban et l’arrière-ban des voisins, qui viennent contempler dans notre attitude le spectacle d’un million.
Nous partirons incessamment… Mme de Lines a fait descendre des greniers toutes les malles ; il y en a onze, et chaque jour elle passe en revue son bataillon.
Supposes-tu que j’aie le cœur content au milieu de ce bouleversement ? Mais tu es capable de sourire et d’applaudir aux caprices de la fortune.
23 octobre.
Ma chère amie,
C’est fait, nous partons ! Quant à répondre à ta dernière lettre, je m’en garderais bien, car ce serait te dire des injures… Nous ne sommes pas du même avis, voilà tout ! Le bonheur est à ma porte, je n’aurais qu’à la lui ouvrir, et on m’oblige à pousser les verrous. Il n’est donc pas possible que je partage l’exaltation des gens qui m’aiment à tort et à travers. Il m’importe peu qu’on refuse d’admettre que mon amour est sérieux : je saurai prouver l’égarement des hommes, mais je suis blessée pour Hervé.
Parfaitement ! il est blessant pour lui qu’on veuille me lancer sur une mer nouvelle avec l’espoir que je m’y perdrai corps et biens. Mais il peut être tranquille ! les vents lui seront propices, et mon bateau ne coulera pas, j’en fais le serment.
Au reste, Hervé est un joueur qui présente un visage serein à la mauvaise fortune. M. de Chétigné et lui sont venus nous voir aussitôt après avoir reçu la lettre de grand’mère. J’avais décrété en moi-même que, à peine assis, ils auraient à écouter une harangue de ma façon, qu’elle serait courte et bonne, et débitée avec l’aplomb d’un tribun.
« Messieurs, je ne puis empêcher ce qui se passe. Mon désir était que notre mariage eût lieu immédiatement, mais on veut que je voie le monde avant d’engager ma vie. Je ne suis pour rien, rien, absolument rien, dans cette décision. »
Grand’mère, stupéfaite, s’est tournée vers ma cousine scandalisée, en disant :
« Laure, ma petite-fille est étonnante ! »
Hervé m’a jeté un regard reconnaissant, et M. de Chétigné a répondu d’un ton posé :
« Votre famille a raison, Claude ; vous n’êtes, en tout cas, engagée à rien vis-à-vis de mon fils. Vous n’êtes pas fiancée, mon enfant, rappelez-vous bien cela ; votre liberté est complète, et je trouve très sage qu’on vous en fasse jouir avant de vous laisser prendre des engagements. »
Et aussitôt après ce joli discours, tout orné de raison et de dignité, il a parlé de nos projets, et la conversation est devenue l’expression de notre folie. Leur visite a été courte, car nous avions, les uns vis-à-vis des autres, l’aisance de ces braves gens qui courent dans des sacs les jours de fêtes villageoises…
C’est demain que nous partons, et ma mélancolie augmente avec les minutes écoulées. Tu ris ? Il est certain que je ne pars pas pour le Kamtchatka, encore qu’on pourrait le supposer, d’après l’agitation de nos esprits. Jamais caravane s’enfonçant dans les vastes solitudes du Sahara n’a pris tant de précautions. Aujourd’hui encore, ma cousine est allée à Saumur pour acheter une multitude de choses dont nous n’avons pas besoin, et grand’mère, qui adore circuler dans sa voiture, l’a accompagnée.
Avec grande satisfaction, car je prévoyais qu’Hervé ne résisterait pas à la tentation de me voir une dernière fois, j’ai assisté au départ, toujours long et difficile, à cause de grand’mère qui commence à se livrer à quantité de petites occupations quand on vient lui dire que c’est attelé. Pâté s’impatiente, René grogne, mais grand’mère, sans se troubler, va faire le tour de son jardin, arrange elle-même sa lampe pour le soir, met du feu dans sa chaufferette pour le voyage, quand il fait froid comme aujourd’hui, dépose sur le feu une pelure de pomme, en guise de parfum, et enfin se décide à monter en voiture.
Au milieu de la grande cour, des cris se font entendre :
« Mon Dieu, mon Dieu !… Arrêtez, arrêtez ! »
René, furieux, retient brusquement Pâté, ce qui imprime une telle oscillation à la calèche que nous tombons les uns sur les autres, comme des capucins de cartes.
Grand’mère passe la tête à la portière et crie :
« Surtout fermez la porte à cause des canards ! »
Car nous sommes en guerre perpétuelle avec ces volatiles, qui ont tous les instincts de l’humanité ; ils aiment avec passion le fruit défendu, et quand ils peuvent fourrager les fleurs de la petite cour, ils accomplissent cet exploit avec la joie que nous éprouvons dans l’immoralité.
Tous les rites accomplis, y compris la fermeture des portes, je restai seule, et aussitôt je m’en allai à la recherche de mon seigneur qui, doué d’un sens divinatoire très juste, s’avançait clopin-clopant au milieu des pierres du chemin, comme nous tous, pauvres malheureux, qui devons gagner le ciel en traversant tant de ronces et d’épines, ce qui est bien désagréable.
« Comment ! sans votre inséparable Rossinante ? dis-je.
— Elle boite, me répondit-il lugubrement.
— Quelle figure ! dis-je sans pouvoir m’empêcher de rire. Vous venez faire une visite à grand’mère, mais il n’y a personne à la maison, que votre servante, qui va vous recevoir avec toute la dignité d’une vieille femme. »
Son visage s’éclaira, et nous revînmes au Vaulné, que nous avons parcouru une dernière fois de la cave au grenier, et de l’extrémité du bois à la pointe extrême du potager. Au milieu des choux nous avons échangé de nouveaux serments, et la poésie n’y perdait rien, car les feuilles frisées de ce végétal, d’ailleurs très calomnié, étaient couvertes d’une rosée qui scintillait.
Telle a été ma dernière journée ici…, journée délicieuse ! et lorsque je pense qu’il eût été si facile de n’en avoir plus que de semblables, je ne puis, ma chère amie, dominer ma mélancolie et ma rancune.
Tu me demandes comment nous allons nous débrouiller en arrivant à Paris… D’abord nous y avons des relations ; ensuite un banquier en qui, nous écrit mon tuteur, nous pouvons avoir la plus entière confiance, se chargera de toutes mes affaires. Il a même poussé l’obligeance jusqu’à nous retenir un appartement dans un hôtel, et cette circonstance rassure ma cousine, qui, au fond, est plus effrayée qu’elle ne veut l’avouer à la pensée de se plonger ainsi toute crue dans les ondes furieuses de la vie…
Bonsoir ; je n’aime ni l’inconnu, ni les amies zélées qui chantent un cantique d’action de grâces sur les ruines morales d’une âme aux abois. Arrivée à Paris, je t’écrirai.
Paris, 25 novembre.
Depuis un mois que nous sommes installées ici, ma chère amie, je n’ai pas encore trouvé un instant pour t’envoyer le récit que tu me demandes. Aujourd’hui Mme de Lines a la migraine : j’en bénis le ciel, quoique je souhaite tout le bien imaginable à ma cousine, mais vraiment je devenais fourbue, et ces instants de repos sont précieux.
Nous avons quitté le Vaulné par un temps doux qui nous invitait à rester au milieu de nos chênes ; ils perdaient leurs feuilles, le taillis de noisetiers était dénudé, mais j’aime ce moment de transition ; je l’aime autant que le printemps quand les bourgeons gonflés éclatent et débordent de vie…
Un omnibus, demandé à Saumur, nous attendait dans la petite cour. Grand’mère accompagnait notre départ d’une larme, immédiatement remplacée par un sourire. Elle ne redoute pas la solitude, puisqu’elle vit perpétuellement avec ses souvenirs ; néanmoins nous avons obtenu qu’elle fît venir auprès d’elle une vieille amie, qui passera l’hiver au Vaulné.
« Saurez-vous bien prendre vos billets, mes enfants ? disait-elle. Je crains que vous n’ayez pas assez de sacs ; je vous ai descendu mon cabas, il est très commode ; mais vous me le renverrez. »
Un cabas en tapisserie, que grand’mère emporte consciencieusement avec elle dès qu’elle quitte le Vaulné pour une journée. Il nous eût achevées !
M. et Mme Jamin nous avaient apporté un panier de pommes ; Marie la Vache avait parlé, la veille, de confectionner un tôt-fait, de tuer deux poulets et de les faire rôtir pour notre voyage, et ma cousine, tout en refusant pommes, gâteau et poulets, avait bourré son sac de tartines de rillettes, sous prétexte qu’en six heures de trajet nous avions le temps de périr d’inanition.
« Faudra écrire tout de suite à madame, disait maîtresse Jamin. Il y a tant d’accidents sur les chemins de fer ! Faudra que madame soit prévenue ; si vous êtes blessées, vous ne le serez pas toutes les deux à la fois, peut-être bien ? S’il arrive quelque chose, il y en aura toujours une qui pourra écrire.
— Ah ! bien oui, des accidents ! dit Jamin. Est-ce que ces messieurs-là ne surveillent pas bien leur ouvrage ! Ce ne sont pas des feignants.
— Allons, adieu, mes enfants, dit grand’mère en laissant le sourire pour la larme ; j’espère que vous ne manquerez de rien là-bas. Amusez-vous bien. »
Et nous quittons nos chères habitudes, notre vieux couvent aux ais disjoints, nos petits chemins pierreux, notre plaine monotone, notre ciel d’Anjou encore limpide pour un hôtel banal, où l’on est bien, j’en conviens, et pour vivre effarées au milieu d’inconnus dont l’affairement paraît être la plus claire des occupations.
En approchant de Paris, je voyais que l’émotion de Mme de Lines disparaissait. Toute sa vie, elle avait attendu l’événement, et l’événement la trouvait forte. Elle descendit du train avec son calme habituel.
« Avez-vous dans votre sac quelque chose à déclarer ?
— Des tartines de rillettes ! répondit-elle avec gravité.
— Ça ne paye pas ! » répliqua l’employé d’un ton bourru, croyant qu’on se moquait de lui.
Nos malles, je ne sais pourquoi, inspirèrent des inquiétudes ; peut-être craignait-on qu’elles ne renfermassent quelque terrible engin, bien qu’il fût aisé de voir, ce me semble, que nous étions des gens de mœurs surannées. On nous enjoignit d’ouvrir une caisse, mais ma cousine s’y refusa énergiquement.
« La bienséance s’y oppose, monsieur, et la bienséance est la clef de l’éducation. »
L’employé ouvrit des yeux énormes ; il insista, perdit patience, et je vis le moment où Mme de Lines, au nom de la bienséance, allait lui casser son parapluie sur les épaules.
Elle n’était pas complètement calmée lorsque nous arrivâmes à l’hôtel, et prîmes possession d’un appartement gai, confortable, et même luxueux. Cependant ma cousine éprouvait, comme moi, une défaillance intime qu’elle manifesta ainsi :
« Il faut toujours un certain temps pour s’habituer à un habit neuf ! me dit-elle en tirant son carnet pour noter l’impression et la pensée.
— Et quand l’ancien n’est pas usé, on a grand tort de le quitter, répliquai-je. Ma cousine, il ne tiendra qu’à nous de reprendre dès demain ce vieil habit.
— Tu n’as pas le sens commun, Claude ! »
Et elle se leva pour secouer la mélancolie que lui inspiraient notre isolement et la banalité de l’hôtel.
J’avais espéré exploiter à mon profit cette impression, mais la vue du banquier auquel nous étions recommandées dissipa tous les noirs qui assombrissaient l’âme de Mme de Lines.
Cet homme aimable nous arriva vers sept heures, en tenue de bal. Il allait dîner chez sa fille qui recevait, cette nuit même, deux ou trois cents personnes. Sa bonhomie, jointe à son usage du monde, nous a charmées.
« Mademoiselle est l’héritière ? dit-il en me regardant avec un vague intérêt.
— Oui, monsieur…
— Votre tuteur, qui est un de mes bons amis, m’a écrit au sujet de cette petite fortune… Je verrai à la placer le mieux possible en vue de vos intérêts. »
Nous eûmes l’air étonné de sauvages qui voient pour la première fois un ballon.
Petite fortune ! onze cent mille francs ! Depuis, j’ai tant entendu parler de millions chez M. Mérite, que je me demande si je ne suis pas une pauvresse bien à plaindre. Il m’est arrivé de regarder tout à coup avec inquiétude nos vêtements, craignant de découvrir des haillons.
« J’ai les pleins pouvoirs du tuteur de Claude, monsieur, dit Mme de Lines, et je désire causer avec vous des affaires.
— Très volontiers, madame ; demain matin vers dix heures, si cet arrangement vous convient, j’aurai l’honneur de me présenter ici, et je serai entièrement à votre disposition. »
Le résultat de cette seconde entrevue a été que M. Mérite placerait dans sa banque tous mes fonds, non seulement au taux de 5 pour 100, mais encore avec l’espoir de les faire prospérer.
Mme de Lines est enchantée.
« Il prétend, m’a-t-elle dit, que, par d’heureuses combinaisons, il arrivera probablement à doubler ton capital.
— Pourquoi faire le doubler ? dis-je avec ennui. C’était déjà trop bien ainsi.
— Tu ne sais ce que tu dis ! M. Mérite m’a fait comprendre qu’un million de dot ici n’allait pas bien loin. Du reste, rien ne sera réglé sans l’assentiment de ton tuteur, car je ne veux pas prendre la responsabilité de cette décision. »
Et mon tuteur ayant écrit qu’il était parfait de s’en rapporter entièrement à son ami, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tu comprends que je ne discute pas, puisque mon sort est à jamais fixé dans le fond de mon cœur. Que mes capitaux prospèrent ou non, il m’importe peu !
En attendant, je suis, dans ce monde nouveau, comme un malheureux auquel on supprime les horizons qu’il a toujours connus pour les remplacer par des lignes nouvelles qui s’embrouillent à plaisir sous ses yeux. C’est une déroute de mon moi habituel, et Claude II, que je n’aime guère, me jette dans une stupéfaction qui m’étourdit. Je suis comme un étranger dans un pays compliqué. Mes pensées sont autant d’auberges auxquelles je m’arrête pour demander ma route, mais je n’ai pu encore me décider à gîter dans l’une d’elles et je ressemble au Juif errant.
O mes arbres, ô mes champs, où êtes-vous ?
« Pleurez, mes yeux, pleurez, mon âme !… »
Cette élégie, sanglotée en mon intime, en l’honneur d’Hervé, est un apaisement pour mon cœur, peut-être aussi pour ma conscience, car l’infortuné que j’aime est parfois égaré par moi dans le dédale de mes impressions nouvelles. Il n’est pas aisé de se débrouiller au milieu des foules, surtout quand on les déteste. Je cours après Hervé entre deux courses, deux spectacles, deux monuments, deux tableaux, Mme de Lines trouvant apparemment que les lois naturelles sont renversées ici et qu’il est inutile de respirer. Tout à coup, au coin d’une rue je le rattrape ; mais, à peine ai-je eu le temps de le regarder, que nous sommes bousculés, lui et moi, par les passants, séparés violemment, et, à la fin du jour, la fatigue me domine si bien que je n’ai même pas le courage de lui dire bonsoir.
Il paraît que cette vie d’écureuil, qui ne laisse penser à rien, fait partie des ondes vitales. Rouler ainsi aux quatre coins de Paris donne de l’intelligence aux gens qui n’en ont pas, développe, dans de vastes proportions, celle de ceux qui en possèdent, est enfin une panacée pour la bêtise, qui perd là dedans ses racines. Nous sortirons de cet exercice avec un esprit renouvelé, frais, pimpant, profond, capable de trancher n’importe quelle question. Jusqu’ici, nous avons été des huîtres, mais maintenant que nous sommes transformées en brouillons, que des queues d’idées surgissent — et surgiront — dans nos cerveaux essoufflés, nous appartiendrons à l’humanité ; ce qui, jusque-là, pourrait bien n’avoir point été notre cas.
C’est évidemment l’opinion de Mme de Lines, et si on me demandait ce que je trouve de plus curieux ici, je ne répondrais pas comme le doge : « C’est de m’y voir ! » mais bien : « C’est d’y observer ma cousine. »
Pendant que je promène un ahurissement incroyable qui me fait croire, par instants, que l’âme de maîtresse Jamin a passé dans la mienne, Mme de Lines rajeunit chaque jour d’une année. Elle ressemble à un émouchet, tant elle est éveillée. Elle saute d’un émerveillement à un autre émerveillement, elle admire de confiance, et les choses se casent dans son esprit comme dans les cartons d’un notaire. Sous prétexte que je dois avoir l’ardent désir de tout observer, elle se dévoue avec une abnégation admirable !
De longue main, elle avait vécu son rêve ; aussi n’a-t-elle pas de grands étonnements ; mais, au point de vue matériel, on ne quitte pas des habitudes de soixante ans sans qu’il en reste l’écorce, et je subis des affronts que je dévore en riant.
Par exemple, ma cousine, oubliant qu’elle n’est pas dans une allée de notre bois, s’arrête tout à coup sur les boulevards ou dans les rues, et, son parapluie dans la main droite, la main gauche appuyée sur la hanche, médite profondément jusqu’au moment où je lui rappelle que nous sommes loin du Vaulné. Ou bien, comme elle meurt de peur quand il s’agit de traverser une voie, elle appelle deux sergents, et, flanquée à droite et à gauche de ses gardiens comme un insigne malfaiteur, elle passe avec effroi et majesté au milieu des voitures.
L’autre jour, en face de la Madeleine, elle s’est assise tout à coup sur un banc.
« J’attendrai, m’a-t-elle dit résolument.
— Attendre quoi ? demandai-je étonnée.
— Qu’il ne passe plus une voiture. »
Et nous y serions encore si je ne l’avais fait monter dans un fiacre qui nous a déposées sur l’autre trottoir.
Nous courons les restaurants comme deux gamins en vacances. Hier, chez Bignon, ma cousine a refusé tous les potages et demandé de la soupe aux choux verts.
« Madame ne veut pas de la purée à l’italienne, une bisque… »
Mais Mme de Lines, joignant l’éloquence du geste à celle de la parole, a posé un doigt sur la table d’un air résolu, en répétant avec fermeté :
« Je veux de la soupe aux choux verts ! »
Le garçon, éploré, est allé quérir un monsieur imposant qui, avec une exquise courtoisie, nous a exprimé ses regrets affreux : Bignon n’avait pas de choux verts !
« En Anjou, il y en a partout dans les champs », répondit Mme de Lines, d’un ton sévère.
Il insinua que les champs et Paris étaient choses différentes, mais que, si nous voulions attendre quelques instants, on pourrait nous servir un potage aux choux blancs.
« Verts, verts ! répliqua Mme de Lines. Les deux n’ont aucun rapport. Je ne veux pas attendre, donnez-moi ce que vous voudrez. »
J’ai souvent de ces alertes humiliantes, mais j’ai pris le parti de m’amuser, de vivre au jour la journée et, pendant mes mois d’exil, de considérer la vie comme une comédie, les hommes comme de plaisantes marionnettes créées précisément pour me divertir, et moi comme une étrangère qui se fait visite à elle-même.
Ta sollicitude pour ma toilette me remplit de reconnaissance. Je m’empresse de calmer tes angoisses en t’apprenant que Mme Mérite, qui est une aimable femme, nous a conduites dans une excellente maison où nous avons été entourées de dames bien dressées, dont la politesse recouvre une impertinence qui échouait devant la gravité de Mme de Lines comme un flot au pied d’une muraille de granit. Elles se disaient en nous regardant :
« Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ! »
Mais enfin elles ont daigné nous bien habiller, et nous sommes sous les armes pour accepter les invitations. Demain nous commençons une série de visites.
« Nous allons, maintenant, avoir une vie un peu plus tranquille et, dans un sens, plus intellectuelle, m’a dit Mme de Lines. Bien que nous sortions de l’Anjou, nous sommes femmes à apprécier l’esprit fin et varié des conversations parisiennes.
— Amen ! » répondis-je en tirant de ma poche une lettre qui m’intéressait plus que Paris et ses habitants.
C’était grand’mère qui m’écrivait :
« Je remercie ma petite-fille, mais je ne veux pas commencer les réparations du Vaulné ni changer ma manière de vivre avant le printemps prochain. J’ai porté les 25,000 francs chez mon notaire, à qui j’ai dit que son poêle était désagréable, et qu’il ferait bien de brûler du bois ; c’est la seule manière agréable de se chauffer. En revenant, j’ai voulu passer par Chétigné, mais Pâté n’a jamais voulu tourner, car ce n’est pas dans ses habitudes. Nous serons obligées d’avoir un meilleur cheval. Hervé est venu me voir aujourd’hui. Il a l’air ennuyé, et cet air-là n’embellit pas. J’espère bien que ma petite-fille aura meilleur goût à Paris. J’ai conseillé à Hervé de se couper la barbe pour être un peu moins laid, — je n’aime pas les hommes barbus, — et de faire la cour à Mlle d’Allonge, qui est aussi insignifiante que lui, à mon avis ; ils iraient très bien ensemble.
« Les Jamin vont bien. Je brûle beaucoup de javelles ; toi qui aimes, ma petite-fille, à les faire flamber, tu serais contente si tu étais au Vaulné. Les vendanges étaient bonnes et t’auraient amusée. Je ne m’ennuie pas, et suis contente de vous savoir à Paris. Le temps n’est pas très froid jusqu’ici. Un des fûts, qu’on avait bondé trop tôt, a éclaté, et la cave, inondée de vin, sent bien mauvais. Adieu, ma chère enfant, amuse-toi bien. »
Ce bon souffle de terroir fait rêver. Quand nous avons quitté le Vaulné, on ne parlait que vignes, vendanges et barriques. C’est un moment que j’aime par-dessus tout, quand l’automne est beau et que les gens sont contents. Par gens contents, j’entends parler des cultivateurs, car des propriétaires satisfaits, on n’en peut jaser. Lorsque nous sommes parties, ils jetaient les hauts cris, parce que la récolte s’annonçait comme devant être superbe. Vois-tu, les vendanges au Vaulné sont un spectacle plus pittoresque que celui des passants que je regardais circuler, il y a un instant, dans l’avenue de l’Opéra.
Le soir, quand on presse le raisin au fond de la nef, nous nous enveloppons dans des châles et, un flambeau à la main, nous passons par la sacristie pour entrer dans l’église. A la lumière de nos bougies et des lanternes apportées par les fermiers, nous regardons les hommes qui pèsent sur la grande barre pour serrer l’énorme vis… le vin coule en gros ruisseau dans l’enchère, les chauves-souris volent autour de nous, les visages, dans la lumière heurtée, ont du caractère. Grand’mère, assise sur des poutres, raconte que, lorsqu’on a établi le pressoir, des ossements de moines ont été trouvés en quantité ; et les hommes, qui connaissent les traditions du Vaulné, rappellent avec admiration le temps où l’enchère, cinq fois grande comme aujourd’hui, contenait à la fois jusqu’à trente barriques de vin… Et puis nous nous en allons en trébuchant dans l’ombre, malgré nos flambeaux ; nous saluons saint Coqueluchon en passant et, du chœur en ruine, nous apercevons, à travers les trois portes restées ouvertes, le grand salon bien éclairé ; le contraste est exquis !
J’ai beau digresser pour m’étourdir, je ne puis m’empêcher de te tout confier. As-tu remarqué combien souvent il serait agréable de ficeler ses principes en un petit paquet, de les enfouir au fond de sa poche et de ne les en tirer qu’une fois la sottise accomplie ? Au reçu de la lettre de grand’mère, j’ai écrit à Hervé que j’avais entendu parler de lui, et que s’il s’avisait de faire la cour même à une bûche, je me ferais enlever par le premier prince russe qui me tombera sous la main. J’attends la réponse. Adieu.
19 décembre.
« Chaque fois que je suis allé parmi les hommes, disait Sénèque, je suis revenu moins homme que je n’étais. » Eh bien, ma vieille amie, je ressemble trait pour trait à Sénèque ; je sens que je passe à l’état d’atome ; que, dans peu de temps, il ne restera de moi ni homme, ni femme, ni rien. Ce n’est pas seulement Hervé que je cherche avec anxiété dans les foules, mais moi-même. Je sens que je m’éparpille aux quatre vents du ciel, et, si tu arrives à Paris avant que je l’aie quitté, je crois bien que tu ne trouveras de ton amie qu’un peu de poussière semée sur les grandes routes. C’est ce qu’on appelle se retremper.
A propos d’Hervé, il m’a expédié la lettre la plus tendre qui se puisse écrire. Ma cousine est entrée dans ma chambre pendant que, suffoquée d’émotion, je dévorais ces lignes qui me transportaient dans un monde réel, au milieu des grands arbres verts de Chétigné et des murailles tombées ornées de gueules-de-loup.
« Pourquoi pleures-tu, Claude ? me dit-elle inquiète.
— C’est une bonne lettre d’Hervé, répondis-je en tirant mon mouchoir.
— Quoi ! il se permet de t’écrire ! s’écria Mme de Lines avec indignation.
— J’avais commencé… et c’est la faute de grand’mère », ajoutai-je vivement.
Adam, lui-même, n’ayant pas eu le courage de son opinion, il est rationnel de marcher sur ses traces, et charger grand’mère de ma faute me paraît être l’expression d’un grand respect pour les hautes traditions.
Après m’avoir morigénée, Mme de Lines est allée s’enfermer dans sa chambre pour gronder grand’mère, qui a répondu :
« C’est bien vilain qu’une demoiselle écrive à un monsieur ! J’envoie à Claude un ouvrage sur l’éducation, de Mme de Genlis. »
Je crois que j’en remontrerais très fort à cette incomparable comtesse ! et il est plaisant d’admirer dans leurs livres la morale de gens qui tombent dans tant de trous… La théorie est une belle chose, mais la pratique vaut encore mieux, et dans l’émission de cette vérité, La Palice ne s’en serait pas tiré d’une façon plus merveilleuse que ta servante.
Tu requiers mes premières impressions mondaines ? Ah ! Dieu, elles sont toutes à l’avantage de cette civilisation, belle dame ! Depuis quinze jours, nous avons expédié bon nombre de visites, et je perçois déjà qu’elles feront boule de neige, car le million qui sonne dans ma poche est comme la musique d’Orphée qui charmait et attirait tous les animaux de la création.
Ma cousine, qui est une magnifique vieille femme dans ses fourrures, est montée en carrosse l’air radieux.
« Cette vie en l’air ne peut s’éviter quand on arrive à Paris, me dit-elle. Nous avons maintenant besoin de causer. »
Ce jour-là nous avions une dizaine de visites à exécuter avec la certitude de trouver les gens, parce que c’était leur jour.
Pendant la première on nous demanda si nous avions vu le tableau de Munkaczy. Superbe ! mais ajouta la dame :
« Le Christ, qui est beau, n’est pas mon idéal. »
La seconde, on parla du tableau de Munkaczy en ajoutant :
« Le Christ a une belle tête, mais ce n’est pas l’idéal. »
La troisième, il fut question de Munkaczy, et un chœur s’écria :
« Le Christ n’est pas mon idéal ! »
La quatrième, il fut dit la même chose ; les cinquième, sixième et suivantes, la formule fut aussi variée, et, en sortant de la dixième, je ressemblais à l’homme de la chanson poursuivi par une obsession, et si, comme lui, je m’étais noyée, c’eût été en chantant : « Ce n’est pas mon idéal, ce n’est pas mon idée… »
Et l’Éternité eût emporté le reste.
En revenant à l’hôtel, du coin de l’œil je regardais Mme de Lines qui, gravement, passait son mouchoir de fine batiste sur un front un peu moite.
« T’es-tu amusée, Claude ? me dit-elle.
— Énormément ! répondis-je.
— C’est l’avantage de Paris… reprit-elle, que ces conversations sur des sujets intéressants.
— C’est aussi fin que varié, dis-je avec enthousiasme. J’ai pensé à nos paysans qui nous disent les uns après les autres : « Eh bien, vous faites donc un petit tour ? »
Mme de Lines haussa les épaules.
« Et tout l’avantage est de leur côté, repris-je avec malice ; parce que quand on vous demande si vous faites un petit tour, la question ou l’observation est claire ; tandis que quand on vous dit : Le Christ n’est pas mon idéal ! on se demande ce que cela peut bien vouloir dire.
— Tu es dénigrante, Claude ! » me répondit ma cousine, d’autant plus fâchée que j’exprimais une pensée qu’elle ne voulait pas avouer.
En descendant de voiture, elle reprit d’un air préoccupé :
« Nous avons eu tort de ne pas aller voir ce tableau ; nous irons demain. »
Et, le matin suivant, nous nous sommes transportées rue La Rochefoucauld, afin de parvenir à la hauteur de notre situation.
Aussitôt, Mme de Lines a été atteinte de l’épidémie générale et, dans la journée, a placé adroitement la phrase sacramentelle qui pouvait faire supposer qu’en question d’art elle était un bien grand vétéran.
Ici, on n’en peut disconvenir, l’esprit est contagieux et la profondeur des connaissances également. Je m’épanouis à ce soleil, et ne puis dire que ma mauvaise humeur, comme tu l’appelles, résiste à certains attraits. Musique, théâtre et autres appas sont des jouissances indéniables ; aussi ai-je déjà, en mon for intérieur, arrangé pour Hervé et pour moi une vie qui ne manquera de rien. Nous viendrons ici butiner le suc des belles plantes, après quoi nous volerons en Anjou ou vers des rives lointaines, pour y fabriquer notre miel dans la paix et la vie à deux…
Récrie-toi, si tu veux, mais tu ne pourras me faire convenir que, dans les salons où jusqu’ici nous sommes allées, la conversation ait été palpitante d’intérêt. Peut-être, il est vrai, l’humanité, grâce à sa vieillesse, est-elle devenue si obtuse qu’il est nécessaire de lui mettre indéfiniment le même cliché sous les yeux pour qu’elle arrive à comprendre. Peut-être aussi que les caquets lui sont une nourriture suffisante… Elle sautille avec un entrain qui me rappelle les pies de notre bois. Ce genre de conversation hachée, décousue, affole Mme de Lines, qui a renoncé au projet d’écrire jour par jour ses notes et ses impressions, ne sachant plus retrouver ses sentiers connus au milieu des petits monticules de ce petit chaos. Un chaos qui n’aura jamais de grandeur, bon Dieu ! et des monticules qui se garderont de pousser en montagnes !…
Dis, si tu veux, que je deviens grognon, mais vraiment ces esprits qui dansent tous sur la même corde, non sans grâce et sans désinvolture, je l’avoue, m’agacent d’autant plus qu’ils m’entraînent avec eux.
Si les conversations, purement mondaines, affolent ma pauvre cousine, celles sur les pensées d’un certain courant la font ressembler à la carpe qui bâille hors de son eau.
Hier, elle a eu le vertige en écoutant discourir une dame qui écrit un traité sur l’émancipation de la femme. Il paraît, le savais-tu ? que c’est un des traits caractéristiques de notre époque d’apprendre à l’humanité qu’elle a marché, jusqu’à nos jours, comme un éclopé entêté qui refuse de faire guérir sa fracture par une main habile. La pauvre s’en est allée à travers les siècles boitant à faire pitié, et cherchant en vain à recouvrer un équilibre satisfaisant.
Il appartenait à la largeur d’esprit d’un temps privilégié de découvrir le baume qui, appliqué aux plaies des nations, les mènera grand train dans la voie de la guérison. Il paraît que l’âge d’or renaîtra lorsque la femme, habillée dans les droits du citoyen, apprendra à l’homme la Vérité ! Rien que cela, mon Dieu, oui, tout bonnement ; la Vérité ! La chose est grande, peut-être un peu confuse, étant donné que, depuis un certain temps qui pourrait bien remonter au commencement du monde, on en cherche avec inquiétude la base. Mais pour nous (je suppose que nous votons), la Vérité n’a pas besoin de démonstration : Ego sum ! voilà tout. C’est simple et net. Bien des générations ont allumé en vain des lanternes pour la trouver, mais il leur manquait la lumière indispensable, c’est-à-dire la femme ornée des droits civils et politiques.
Ma cousine était tout étourdie.
« Mais le bon sens, madame ! » s’écria-t-elle.
De quel trou sortons-nous ! le bon sens !… Ce bonhomme n’est qu’un bourgeois, horreur ! et tout esprit qui se respecte doit lui tourner le dos. De la tête aux pieds, il est bâti de routine et de convention, ce qui explique pourquoi il est, hélas ! si difficile à déraciner.
« Mais, dis-je, et la nature ? elle est, après tout, intimement liée avec le bon sens. Lutter contre elle, c’est se lancer dans certaine aventure qui fut désagréable au pot de terre. »
Cette bonne dame, qui devrait fonder une Société protectrice de la folie, m’a prouvé que la nature n’est elle-même qu’une bourgeoise à courte vue à laquelle on ferait entendre raison. Ainsi donc, ma chère amie, attends-toi à voir tes filles ou petites-filles revêtir le casque et la cuirasse. Car enfin, il est bon de pousser la logique jusqu’à ses extrêmes, et si nous votons des lois militaires, il me semble que nous en devons supporter le poids.
Ce qui sera, du reste, bien supérieur à l’état actuel de l’économie sociale, car lorsque deux armées se trouveront en présence, elles auront une peur si terrible l’une de l’autre, qu’elles s’éparpilleront comme une volée de moineaux. Ainsi l’effusion du sang sera-t-elle évitée. Pour moi, à la première alerte, je demande à être enfouie dans un fourgon et à n’en pas bouger jusqu’au rétablissement de l’ordre le plus complet.
Sur ce, ma cousine a eu derechef la migraine.
Bonsoir, bonsoir ! tu vois que je rends justice à mes semblables, et je te défends d’attaquer ma partialité. Je vais me coucher, et rêver toute la nuit Chétigné et bucolisme.
28 janvier.
Ta lettre m’a amusée, ma chère amie ; tu parles comme une reine offensée qui ne doute pas de sa puissance. Nonobstant, je persiste à penser que nous brouillerions à qui mieux mieux tous les jeux. Les hommes, pour gouverner les hommes, s’en tirent déjà si mal que nous marcherions sur leurs brisées en barbotant un peu plus qu’ils n’ont accoutumance de le faire. Les grandes lignes et les intérêts généraux sombreraient quatre à quatre dans les questions de sentiments, et de nation diminuée nous deviendrions nation microscopique. Je croirai difficilement que, même pour ton esprit ambitieux, le choix d’un chapeau ne paraîtra pas toujours plus intéressant que le vote des tories ou la question des vins. Que des droits civils deviennent nécessaires pour protéger tant de pauvres créatures qui luttent pour la vie, c’est possible ! qu’on nous facilite, par certaines lois émancipatrices, la conduite de nos petites affaires que, les trois quarts du temps, nous saurions diriger avec infiniment plus de bon sens que le roi de la création, c’est parfait ! Mais pour le reste, ma petite, filons notre laine, charmons ou faisons enrager ce roi orgueilleux, et soyons-lui supérieures au point de vue moral… ce qui n’est pas bien difficile, dit grand’mère. En relisant ta lettre tout à l’heure, au coin de mon feu, il m’est venu sur ce sujet une foule d’idées qu’il serait trop long de t’envoyer.
Si j’ai des succès dans le monde ?… D’où sors-tu, ma pauvre ? Tu habites le bleu, l’éther, que sais-je ! et tu ne connais plus les hommes. Un bœuf est un bœuf, personne ne peut le nier, et un million est un million. Ce dernier point est encore plus incontestable, car il nous arrive souvent de manger de la vache pour du bœuf, si j’en juge d’après la guerre chronique qui existe entre grand’mère et son boucher. Quant au propriétaire de la bête, c’est un détail infime. Il ne nous arrive jamais de demander si notre fournisseur est un bel homme ou s’il remplit ses devoirs d’honnête chrétien. Qu’il rêve à la lune ou qu’il batte sa femme, qu’est-ce que cela fait, pourvu que ses denrées soient de vraies denrées !
Je ne puis dire combien je suis flattée : les demandes en mariage ne se comptent plus, c’est de la monnaie courante que des gens, qui ne m’ont jamais vue, jettent négligemment dans ma bourse. Gentilshommes, officiers, financiers, industriels, sont entrés en chasse avec une fougue toute chevaleresque. Les temps ne sont plus où courre le cerf n’était pas plaisir de vilains.
Tantôt c’est une fabrique qui voudrait à toute force m’épouser ; elle marche péniblement, et mon million lui enlèverait ses rhumatismes. Tantôt c’est un nom charmant auquel il ne manque que des revenus pour briller non pas d’un vif éclat, car, après tout, un million c’est peu de chose, mais enfin pour ressembler à un lumignon : on se contenterait de cette lumière discrète. Ou bien, comme hier, c’est une lettre envoyée en Anjou à notre curé, à qui un jeune hobereau explique sa détresse ; son castel est sur le point d’être mis en vente ; il est au désespoir, car il adore la demeure de ses aïeux, et il a pensé que Mlle Métierne, dont il connaît les goûts champêtres, consentira à se dresser, comme la statue du Commandeur, entre lui et ses créanciers. Il est comme moi, ce pauvre jeune homme ! il aime ses vieilles pierres et la tradition ; je l’en félicite, et suis contente de voir qu’il y a encore du sens commun sur la terre.
Dans les salons, mes triomphes sont étourdissants.
« Quelle est cette jeune fille ?
— Mlle Métierne…
— Je ne connais pas… elle n’est pas jolie.
— Un million de fortune.
— Quelle physionomie originale !
— Elle en jouit tout de suite… c’est un héritage.
— Elle est charmante !… quelle jolie taille ! présentez-moi. »
Et tous les angles de ma grâce un peu fruste sont polis et repolis par la musique d’Orphée.
Depuis six semaines que je ne t’ai écrit, nous sommes entrées à pleines voiles dans la vie militante. Ma cousine nagerait dans la joie si ma placidité et mon dédain ne la plongeaient dans la douleur. Je ne lui parle plus d’Hervé, parce que ce sujet amenait des scènes, et j’affecte de discuter les partis ; mais il y a, il y aura toujours un vice capital.
Mme de Lines en a référé à grand’mère, qui m’a écrit pour me décider :
« Ma petite-fille, je trouve que les hommes sont bien laids au moral et au physique. Il y a beaucoup de maris infidèles ; ils ont beau avoir une jolie femme, ils courent après les donzelles. J’en ai connu qui brutalisaient leurs femmes, mais, dans notre monde, c’est l’exception. Tu feras bien de choisir. René devient plus aimable ; je crois qu’il a peur d’être renvoyé, maintenant qu’il sait que nous pouvons avoir d’autres domestiques. Il a bien voulu faire tous les semis que je désirais, et je suis sûre que mon jardin potager sera réussi. Il y a des maris bien mal commodes, et des tatillons qui sont tout ce qu’il y a de plus désagréables. Je crois que j’aimerais encore mieux un mari infidèle. Comme cette pauvre Mme la G… qui me parlait de son passé ; elle n’aime guère les hommes, mais elle passait, elle aussi, pour n’être pas commode ; c’est ce que je lui ai dit. Adieu, ma petite-fille ; dans tes prétendants, il y en a certainement qui sont plaisants. Ne les renvoie pas sans réfléchir. »
A quoi j’ai répondu :
« Ma chère grand’mère, je connais un homme qui ne sera ni infidèle, il m’aime trop ; ni tatillon, il est trop intelligent ; ni difficile, il a un charmant caractère. C’est Hervé, vive Hervé ! »
Malgré tout, Mme de Lines, qui ne veut pas désespérer de me voir convoler brillamment, ne se lasse pas de vanter les candidats, surtout quand ils ont un titre, car, n’ayant jamais connu le monde et ses pompes, elle est loin d’en être revenue. Elle aime follement les pompes et les démons, ma cousine !
De son catéchisme il n’est plus question, et elle entend que je jouisse de la vie par tous les pores, y compris ceux de la vanité. Lorsque je lui rappelle son enthousiasme pour certain médecin, elle baisse la tête et rougit de confusion. Il ferait piètre mine au milieu des bourdons brillants qui ronflent autour de moi et me suivent en essaim serré… Quelqu’un a dit que le mérite est pour la noblesse ce qu’un zéro est après l’unité. Ce quelqu’un-là parlait d’or, et je ne veux pas seulement l’unité, je veux le zéro avec. C’est ce que j’ai signifié hier à Mme de Lines.
« Rappelle-toi la fable du héron, Claude.
— J’ai le temps d’y songer, répondis-je ; ce héron était plus vieux que moi.
— Peut-être l’année prochaine ne pourrons-nous faire comme aujourd’hui… Il peut toujours se produire des éventualités qui ne nous permettent pas d’aller dans le monde. »
Fidèle à sa tactique, Mme de Lines affecte de ne pas savoir qu’Hervé est bien vivant.
« Ne craignez rien, dis-je ; si ma personne est enfouie au Vaulné, mon million, lui, ne sera jamais enterré.
— Claude, s’est écriée Mme de Lines d’un ton solennel, tu deviens misanthrope ! »
Je m’en garderais bien, et je n’ai pu m’empêcher de rire à cette idée. Je ne blâme pas mes semblables d’avoir l’esprit pratique, et la misanthropie me fait l’effet d’un vieil habit démodé, couleur cendre, fort laid, dont on affuble sa personne aussi bien que son prochain. A ce prochain je sais un gré infini de m’amuser… et pourtant je m’ennuie !
Ce matin, en descendant en voiture les Champs-Élysées, je suivais d’un regard vague dames, cavaliers et plébéiens qui passaient à côté de moi, comme les ombres d’une contrée inconnue. Absorbée en moi-même, je les croyais à une distance incommensurable de mon monde intérieur, et volontiers je ne leur aurais pas accordé plus de cœur, plus d’esprit qu’à des fantoches. Cependant beaucoup, sans doute, n’étaient pas dans une situation morale différente de la mienne. Combien prenaient au sérieux ce qui frappait leurs yeux ? Ils vivaient dans leur monde invisible en ayant l’air de se donner à la vie extérieure. Chaque individu passait à côté de l’individu sans songer à la corrélation qui existait entre ses sentiments et les siens. Étrangers les uns aux autres en apparence, ils vivaient toutefois dans les mêmes éléments moraux et physiques ; sauf les nuances, sauf la forme, mêmes préoccupations, mêmes soucis, mêmes joies ; courant après les mêmes chimères, discourant sur les mêmes matières… cette idée me fit rire, puis me donna envie de pleurer. Moi qui connais si peu l’amertume, un sentiment amer du vide et du factice s’est emparé de moi.
Claude, la vraie, la bonne, a couru vers son prieuré où tant de souvenirs l’appellent, où un amour véritable l’attend avec grande hâte, où, dans la poésie de ses ruines, aux pieds d’un vieux saint légendaire, elle a senti tressaillir deux cœurs émus de la même tendresse…
« Que je m’ennuie ! m’écriai-je. Ma cousine, retournons auprès de saint Coqueluchon… »
Mais la corrélation dont je parlais il y a un instant n’existait pas entre les sentiments de Mme de Lines et les miens !
Elle est tombée du haut du ciel…
« Il fait un temps délicieux, et l’animation des Champs-Élysées est amusante, me dit-elle d’un ton scandalisé.
— Je m’ennuie ! répétai-je piteusement.
— Eh bien, il faut chercher d’autres distractions. Nous irons entendre des cours et des conférences à la Sorbonne, si tu veux. »
Au fond, je suis mécontente de moi ; c’est, je crois, la cause véritable de mon ennui. J’entasse dédains sur dédains, je forme ainsi une petite montagne sur laquelle je m’assois dignement. De cette hauteur, je regarde les jeunes seigneurs qui s’agitent à mes pieds, et je les crois à si grande distance que je prétends ne voir que des insectes. Arrivée à ce point culminant de la pratique philosophique, je regarde à l’horizon avec satisfaction ; je défie abeilles et bourdons de monter jusqu’à moi. Mais aucun animal n’est plus entêté qu’une mouche. Et il y en a de bien jolies ! Dans ma tour, je me rappelle en avoir admiré dont la tête était vert émeraude et le corps rouge pur. Mais enfin ce n’étaient que des mouches. Deviendrais-je coquette ? et Hervé était-il un sage en me criant qu’il se défiait de la faiblesse humaine ?
Adieu ; quand reviens-tu ? Je suis certaine que, malgré tes affirmations, tu es partie pour la Grèce ? Je t’embrasse.
17 février.
Ici le diable montre ses cornes, et tu fais cause commune avec lui, ma vieille amie, en approuvant que, même superficiellement, je me laisse distraire de mon amour. Tu es une démoralisatrice, comme l’atmosphère mondaine qui est dissolvante pour les sentiments sérieux.
« Il y a de certaines philosophies qui sont en pure perte et dont personne ne vous sait gré. »
Mme de Sévigné a raison ; mais, en la citant, tu aurais dû ajouter à quel propos elle émettait cette pensée. Je te trouve démon tout à fait perfide.
Tu connais la vie parisienne quand on va un peu dans le monde ; donc, en fait de nouveautés, que veux-tu que je te conte ? Nous continuons à tourbillonner, et c’est tout. Ce n’est ni varié, ni poétique.
Tu crois donc que les gens qui nous ont précédés et ont expérimenté la vie avant nous étaient plus stupides que nous ne le sommes ? Cette croyance, que je rencontre fréquemment, m’amuse extraordinairement. Viens ici, et lance ta ligne dans les salons, au milieu de ce remue-ménage d’idées, et tu me diras si tu attrapes souvent quelque bon brochet ; l’animal est rare, mais, en revanche, les goujons pullulent. On s’en peut contenter, et, quand ils sont bien accommodés, on les croque, têtes et queues, avec plaisir.
J’ai écrit à grand’mère pour lui exprimer mes idées sur ce point, mais elle ne m’a pas répondu, mes figures ayant seulement éveillé dans son esprit des désirs se rapportant à son cher Vaulné. Ce qui fait que nous sommes bien étranges de prendre au sérieux nos idées et nos impressions, quand on voit combien chacun est saisi et gardé par son petit engrenage…
« Je voudrais bien, me dit grand’mère, avoir un cours d’eau au bout de mon bois, le terrain serait bien meilleur ; j’aimerais bien qu’il y eût dedans des goujons. Pourtant je n’aime pas beaucoup le poisson de rivière, excepté la carpe qui, à la sauce blanche, est très bonne à mon avis, quoique, en général, on l’aime mieux frite. Laure m’écrit que vous faites tous les jours de nouvelles relations, que ma petite-fille a de grands succès ; ce qui me flatte beaucoup et ne m’étonne pas. Mais Laure dit que tu es toujours bien dédaigneuse : il ne faut pas faire cela… »
Et voilà comme quoi la constance et la fidélité prennent aux yeux des autres un vilain déguisement. Gardons-nous des jugements sévères quand on voit de quelle façon la grandeur d’âme est appréciée. Aussi, en ces matières, je deviens d’un scepticisme achevé. Quand on me dit que telle personne pense de telle manière et que l’affirmation est basée sur des suppositions, je prends immédiatement le contrepied, et ainsi je suis certaine de creuser en droite ligne l’humanité.
Pour me réconforter, nous sommes allées entendre un cours de philosophie sur le subjectif, le passif et l’objectif. Il y avait des bancs, quatre étudiants, des encriers, un vieux monsieur, des bûches, une hache, des chevalets dans un coin, et nous, qui comprenions autant que les chevalets.
En sortant, j’ai pensé à toi, qui prétends que nos cerveaux valent les cerveaux masculins. Nous étions en nage !
« Nous ne sommes pas de force ! dis-je.
— C’est surtout que la signification de certains mots nous échappe », me répondit Mme de Lines, qui entend garder une place supérieure dans la hiérarchie intellectuelle et voulait sauvegarder notre dignité.
Alors nous nous sommes rabattues sur la littérature, et, le lendemain, nous sommes arrivées tout feu, tout flamme, à la Sorbonne.
Le conférencier fait courir tout Paris, et trois ou quatre cents personnes, rangées dans la cour comme des oignons, attendaient qu’on voulût bien les mettre à l’abri du vent et de la pluie. Il est plaisant de songer que c’est là tout Paris ! Après cela peut-être n’y a-t-il que trois cents intelligences dont l’opinion compte, ce qui n’est guère flatteur pour le genre humain parisien.
« Comment ! s’écria Mme de Lines, nous allons attendre debout !…
— On peut s’asseoir sur les marches de l’église, répondis-je.
— Pour attraper un rhume… Quelle organisation !
— Elles sont seulement trempées », dis-je d’un air aimable afin de l’encourager.
Sans répondre, Mme de Lines s’avança gravement pour prendre la meilleure place, en tête de ligne ; un murmure général accueillit cette démarche ; des groupes d’étudiants firent : « Hou ! hou ! » et ma cousine, très molestée, se mit à la queue.
« Tous ces gens-là ne sont pas élevés, me dit-elle.
— Ils n’ont pas le temps, répondis-je avec indulgence ; on les empâte dans la science et la littérature. C’est très méritoire ! »
Mais les gens ainsi empâtés sont bien laids. Bon Dieu que la science est laide ! Ne pourrait-on lui donner un air plus pittoresque ?
Après avoir été, en entrant, bousculées par la foule, après avoir perdu nos robes dans une poussière qui, je crois bien, n’aurait pas été balayée depuis Sorbon, si la Sorbonne actuelle remontait à lui, nous nous trouvâmes assises sur des bancs très durs qui affligèrent profondément Mme de Lines. Mais la conférence lui fit oublier le côté barbare de son siège. Elle a été si ravie que, voulant toujours me distraire, dès le lendemain, nous sommes retournées entendre un second conférencier. Le sujet était le même, ou à peu près, mais les opinions respectives étaient complètement différentes. Ainsi ballottées, nous prenons le parti de n’avoir pas d’opinion du tout, ce qui est peut-être le meilleur moyen d’en avoir une. Tu vois si je me pénètre de la morale parisienne !
Il en a été de même pour les divers sujets que nous avons entendu traiter. Mme de Lines n’en revient pas de tous les courants d’idées qui l’entraînent comme un bateau en détresse. Au reste, on serait en désarroi à moins. Ici nous pêchons des brochets, lesquels d’ailleurs se transforment en goujons aussitôt qu’ils passent dans les salons. Mais la pêche est trop abondante ; on ne sait où la fourrer. Ma cousine en perd la tête. Elle ne se doutait en aucune façon de ce que pouvait être une fourmilière d’idées, et des guerres effroyables que les fourmis se livraient entre elles. C’est une mêlée dans laquelle, pour se guider, on cherche vainement le panache blanc.
Ma cousine emporte toujours quelques fourmis dans sa poche ; elles la font bien enrager jusqu’à ce que d’autres les chassent du terrain.
Hier, elle me dit tout à coup :
« Crois-tu au Grand Tout, Claude ? C’est une grande idée. »
Le Grand Tout !… moi qui rêvais à Hervé, me voilà bien effarée, me levant précipitamment pour courir après le Grand Tout. Puis, je me rassis en disant :
« Je ne crois pas la conception nouvelle, ma cousine. D’après ce qu’on nous disait hier, elle est renouvelée des Grecs.
— On la creuse de nos jours, reprit-elle, et si je n’étais pas catholique…
— Au nom du ciel, m’écriai-je avec épouvante, n’allez pas perdre votre foi, ma cousine, dans ce fouillis d’idées qui ressemblent à une salade russe mal assaisonnée !
— L’idée est grande », répéta-t-elle en rêvant.
Ce travail souterrain dans l’esprit de Mme de Lines m’a fait discuter avec ardeur. Me vois-tu traînant après moi une panthéiste, une bouddhiste, que sais-je ? en rentrant au Vaulné ! Car le bouddhisme qui est, paraît-il, à l’ordre du jour sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi, a frappé d’admiration ma cousine. Il est bien certain que devenir, après sa mort, ruisseau murmurant ou feuille bruissante, c’est délicieusement poétique. C’est surtout réconfortant pour les gens qui souffrent, et très instructif pour ceux qui meurent d’envie de se précipiter par-dessus leurs moulins, sans plus songer à les faire tourner sagement. Si j’étais bouddhiste ou si je croyais au Grand Tout, je me jetterais certainement dans les bras d’Hervé sans plus attendre.
J’exprimai énergiquement cette opinion à Mme de Lines, qui comprit qu’elle m’entraînait aux précipices. Afin de n’y pas rouler l’une et l’autre, nous avons pris le parti de suivre avec componction quelques prédicateurs, cinq ou six seulement, c’est la mode… quand elle est modérée.
La mode !… ce petit mot renferme un abîme de stupidité, dans lequel je ne puis plonger aujourd’hui, car ma plume n’aurait ni le temps ni la force d’en sonder la profondeur. Mais, à la hâte, je te ferai remarquer qu’il est de mode, au nom de la mode, de s’enlaidir, de se contrarier, de se ruiner, de brouiller ses idées, de s’ennuyer, d’admirer avec confiance, de critiquer sans savoir, de donner des fièvres cérébrales aux infortunés chargés de vous habiller, et à soi-même des maladies de nerfs. Dernier résultat absolument immoral, si l’on veut bien y réfléchir, car les gens nerveux sont terribles dans leur intérieur, et je suis convaincue que bon nombre de ménages ont été brouillés grâce à un chapeau qui enlaidissait la femme, ou à une cravate qui étranglait le mari. Les prédicateurs pourraient bien amener le même résultat, car ils suscitent des polémiques violentes, non par leur faute, mais par celle des ouailles qu’ils évangélisent. Ici, comme ailleurs, l’inconséquence des gens qu’on appelle croyants est probante. Ils tirent sur leurs propres troupes avec une désinvolture sans pareille. Vois-tu quelquefois un prêtre plaire complètement aux gens du monde ? As-tu remarqué leur sévérité et leur dédain pour des hommes qui valent mieux qu’eux ? « Très indulgents pour les qualités du vice, et très sévères pour les imperfections de la vertu. » Ils manifestent une indignation de bon goût quand des libres penseurs ont du parti pris ; mais eux, comme des chats, ils caressent d’une patte dont les griffes ne sont pas précisément rentrées. Un prêtre est toujours dans la position de ce pauvre petit prince de Monaco : « Je donne des fêtes, quelle prodigalité ! Je n’en donne pas, quelle avarice ! » Ah ! il fera bien de faire trotter son âne à sa guise ; car, qu’il monte dessus, marche à ses côtés, ou le charge sur ses épaules, il n’en sera ni plus ni moins. Ajoute la sévérité des femmes de haute piété, et les parties du tableau seront entièrement esquissées. Elles réclament des saints avec une sombre indignation, et c’est assurément une offense à leur propre personne que l’humanité ne disparaisse pas instantanément quand on revêt la dalmatique. « Seigneur, Seigneur ! » disait le pharisien. Et comme il aurait bien dû ajouter : « Seigneur, pourquoi nous avez-vous faits si bêtes ! » Il est vrai que ce n’était pas dans sa tournure d’esprit. Comme ce serait malheureux si le bon Dieu nous ressemblait !
Bonsoir ; je suis de mauvaise humeur.
18 février.
Tu comprends, ma chère Yvonne, que depuis ma dernière lettre mon humeur mauvaise a eu beau jour pour s’évanouir ; aussi n’en est-il plus question.
Le temps avance, avance…, le soleil brille, c’est charmant ! Par ce temps radieux, le Vaulné et Chétigné doivent être exquis. Grand’mère écrit qu’il y a des violettes partout, et, de loin, je respire les brises tièdes qui font frémir les branches bourgeonnées et apportent le printemps. La vie est vraiment une belle, une bonne invention, et le pessimisme devrait bien porter le deuil de ses illusions tout de blanc habillé, comme jadis les grands. Et ce serait d’autant plus rationnel pour lui qu’il a la prétention d’être le souverain de notre époque ; c’est un souverain dont l’air morne n’est pas fait pour rétablir le prestige des rois aux yeux des peuples… En regardant cette grande figure grognon, on comprend les émeutes et les révolutions.
Tu prétends que je m’amuse à marivauder avec mon esprit moqueur, au lieu de me confesser, et que mon amour ayant reçu une atteinte, je n’ose l’avouer. N’en déplaise à tes pronostics, il est resté immuable en face des sollicitations, de la persécution, des traîtrises de ma cousine et des hommages d’un gentilhomme que Mme de Lines eût épousé d’emblée, s’il avait mis autrefois à ses pieds comme aux miens les grâces et les séductions de sa personne. Il n’a jamais éclipsé Hervé, crois-le bien ; mais il a jeté quelque trouble dans ma vie morale, parce que la femme est un petit être bien vaniteux et, nonobstant sa finesse, tout disposé à se prosterner devant sa propre puissance. Il est bon de revenir de ses illusions : c’est sain au jugement et à l’âme.
J’avais fait la splendide découverte que j’étais aimée, et j’éprouvais une pitié attendrie en songeant au sort pénible qui attendait celui dont le cœur se donnait… Car je croyais tout bêtement que j’étais adorée pour mon pauvre petit individu qui se mettait, — Dieu et l’amour me pardonnent ! — en frais de coquetterie. Le soir, j’avais des remords, et le lendemain, je recommençais avec un entrain qui ravissait Mme de Lines.
Elle résolut alors de frapper le dernier coup en permettant une déclaration tête à tête.
Depuis une heure environ, j’étais revenue du concours hippique ; pour me remettre des conversations pleines de sel et d’esprit que j’avais entendues, je lisais Molière, et j’étais toute à lui quand on m’annonça le comte de B…
Son air était absolument aimable, son aisance celle d’un homme sûr de lui, et il me tendit la main de cette façon gracieuse qui consiste à faire croire qu’on a eu le bras cassé par un si terrible accident que les articulations n’ont jamais pu reprendre leur souplesse.
La première fois que j’ai vu ce spectacle, j’ai manifesté une grande commisération et me suis écriée d’un ton compatissant :
« Oh !… Comment avez-vous été blessé ? »
On m’expliqua que c’était l’usage, probablement, parce que tendre la main naturellement devenait fastidieux et qu’il fallait donner raison au poète qui a écrit :
Dira-t-on encore que les mondains ne sont pas sérieux quand leurs moindres gestes doivent avoir sur les sociétés une influence morale considérable ?
Après la cérémonie, M. de B… s’assit auprès de moi. C’est un esprit qui n’aime pas prendre cinq ou six chemins à la fois, et qui ne s’arrêterait pas, comme je le fais si souvent, à examiner avec des extases les mousses du sentier. Il est assurément bien au-dessus de pareilles faiblesses, et il s’avance tout droit vers l’extrémité de l’allée, sans regarder ni à droite ni à gauche, bien sûr qu’aucune branche ne lui fracassera la tête. Du moins, c’était sa pensée avant l’autre jour…
« Mademoiselle, me dit-il, je suis autorisé par Mme de Lines à vous dire que vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes. Il est des sympathies auxquelles un instant suffit pour devenir si profondes que le temps certainement ne pourrait jamais rien contre elles… je vous aime et… »
Et il s’interrompit… peut-être parce que ma mine était fort expressive. Moi qui connaissais la ravissante chanson, je savais bien avec quel accent elle devait être modulée, et que, dite autrement, elle n’était que l’insignifiant refrain d’un air très banal. Qu’il faut peu de chose pour enlever à un homme tout son prestige !
Mes yeux tombèrent sur une page du volume resté ouvert sur ma table, et je m’écriai comme l’avare soupçonneux :
« Ouais !… qu’est-ce que cela ?
— Comment ! » me dit M. de B… surpris.
Mais aussitôt, se remettant, car il sait que mon langage n’est pas toujours celui de la convention, il me répéta qu’il m’aimait. Une phrase un peu longue, un peu embrouillée, moi qui aime la netteté… et dite avec une grâce ! et un air de certifier :
« Je suis si sûr d’enlever cette petite !… Est-ce que je n’arrive pas toujours au bout du chemin, bien tranquillement, sans même qu’une pierre vienne me faire butter ?… »
Pendant qu’il parlait, une bonne odeur de clématite m’arrivait par bouffées ; une brise pleurait très doucement ; les feuilles frissonnaient aux ogives des vieilles fenêtres ; une voix émue et tremblante s’écriait : « Claude… m’aimes-tu ? » Aussitôt, s’échappant des lézardes et de la poussière, des sons délicats répétaient : « Claude… m’aimes-tu ? » Un souffle répondait : « Oui ! » et les moindres trous de la vieille chapelle chantaient notre amour vrai et notre sincérité.
Mes yeux se mouillèrent ; à travers un voile, je vis l’air heureux et triomphant du comte, qui croyait fermement que mon attendrissement était son œuvre.
« Je savais bien, dis-je avec une émotion contenue, que saint Coqueluchon nous protégeait, Hervé et moi !… »
M. de B… leva ses sourcils très haut, et ce mouvement était aussi éloquent que si toute sa personne avait sauté jusqu’au plafond. Une branche énorme lui était tombée sur la tête, et à la secousse désagréable se joignait l’étonnement d’une chose qu’il n’avait jamais vue.
« Qu’est-ce que ce saint… et ce monsieur ? » me dit-il.
Il n’y avait plus moyen de reculer.
« Hervé est mon fiancé, dis-je bravement ; et saint Coqueluchon, le témoin de nos serments. »
Sa figure se contracta, et ce fut d’une voix où l’on sentait les sourds grondements d’un fauve agacé qu’il s’écria :
« Vous êtes fiancée !… et Mme de Lines a cru devoir me dire…
— Attendez, attendez ! interrompis-je vivement. Mme de Lines et grand’mère ne veulent pas de mon mariage, et je ne suis fiancée que vis-à-vis de ma conscience. »
J’ajoutai mentalement : « surtout de mon cœur ! »
Un silence… pendant lequel je fus prise d’une immense colère contre lui, encore plus contre ma naïveté qui m’avait fait oublier pendant quelque temps l’irrésistible attrait d’un million. Les faits criaient vengeance, et l’exécution suivit immédiatement la pensée.
« Mme de Lines rêvait pour moi, dis-je négligemment. Et, dans les rêves de ma cousine, titres et armoiries jouent un rôle prépondérant.
— C’est flatteur ! » me dit-il sèchement, ne sachant encore, dans sa déconvenue, quel parti il devait prendre.
Je le regardai avec candeur, et posant la main sur mon livre, je lui dis avec un sourire :
— Je n’aime pas Molière ! » me dit-il avec des yeux terribles.
Hervé devrait prendre quelquefois cet air-là ; vraiment il va bien à un homme.
« Et moi je l’adore ! » dis-je en riant.
Puis, me levant, j’ajoutai :
« Vous voyez quel ménage affreux eût été le nôtre ! »
Alors, se décidant à prendre son aventure en homme d’esprit, il répliqua, en souriant, sans aucune conviction :
« Mademoiselle, vous m’avez laissé entendre que vous n’étiez dupe de rien ; vous l’êtes cependant, croyez-moi, de votre perspicacité. Certaines femmes sont trop charmantes pour n’être pas toujours très aimées. Je souhaite que ce saint dont vous parliez vous soit toujours favorable, ajouta-t-il avec dépit.
— Saint Coqueluchon !… dis-je avec gravité. C’est un très grand saint !… Je lui demanderai pour vous, monsieur, toutes les grâces spirituelles… et matérielles. »
Il s’inclina, et je lui fis une révérence que Mme de Genlis, je le dirai à grand’mère quand je la verrai, n’eût point désavouée.
Mes crimes ne sont-ils pas pardonnables ? et la poudre m’aveugle-t-elle pour un temps bien long ? Jamais l’amour simple, vrai, d’Hervé n’a brillé d’un éclat plus doux et plus vif à la fois.
Je n’essaye pas de t’analyser les sentiments de Mme de Lines, parce qu’il faudrait avoir, ce que je n’ai pas, un rare talent de psychologue. Pendant mon récit, elle a dissimulé avec sang-froid ses impressions jusqu’au moment où j’ai dit que, à la face du comte, du ciel et du monde, j’avais confessé hautement ma foi et mes fiançailles. Elle a pâli, et s’est retirée dans sa chambre pour méditer ses chagrins. Depuis trois jours elle parle peu, bien que je me mette en frais de grande amabilité. Bah ! du moment que je…
Mardi soir.
Ce matin j’ai été interrompue par une lettre du Vaulné. Des nuages tourbillonnent dans mon ciel et je suis furieuse.
« Ma chère enfant, me dit grand’mère, j’aime beaucoup la constance, quoique les hommes ne la méritent guère ; mais il ne faut pas continuer à croire que nous te permettrons de faire un si mauvais mariage. Pourquoi as-tu refusé ce monsieur ? Nous ne voulons pas, ma petite fille, que tu épouses Hervé. Il ne faut pas être aussi entêtée, et quand on est jeune, il faut écouter les gens raisonnables.
« Je ne trouve pas que ce soit joli de se moquer d’un homme qui demande votre main ; il fallait le remercier. Laure m’a tout raconté. Et on ne dit pas non plus à un monsieur qu’on priera un saint pour lui. Adieu, ma petite-fille, tu ne dois pas te marier contre mon gré. Vois dans Corinne : Oswald ne se décide pas à l’épouser, parce qu’il pensait que ce mariage n’eût pas été dans les idées de son père. Dans ce temps-là, on avait un grand respect filial. C’est un beau sentiment que Mme de Staël a bien exprimé. »
Précisément, je trouve Oswald imbécile ! C’est à s’arracher les cheveux de désespoir de se le voir présenter en exemple, lui et ses sentiments faux.
Sans rien dire, j’ai tendu la lettre à Mme de Lines, et j’ai répondu à grand’mère que je ne me marierai pas contre sa volonté, mais que je me vouais au célibat avec manies innombrables pour me consoler.
Puis j’ai revêtu mes idées et mon visage d’un crêpe épais ; et c’est sous ces voiles funèbres que, dorénavant, ma cousine me traînera dans les lieux de plaisir. C’est fini, je n’en démords pas ! Et je pense maintenant que c’est une bêtise de porter le deuil de ses illusions en blanc. On saura qu’à la fin d’un siècle de lumière on en est encore à Oswald et à l’ombre de son père, qui arrive toujours pour détruire le peu de sens commun que possède cet Anglais. Adieu.
20 mars.
Toutes tes protestations, ma chère Yvonne, ne changeront rien à mes idées. Il est très curieux qu’on ne puisse arriver à comprendre que le malheur des uns peut être le bonheur des autres. Pourtant c’est la vie… Regarde autour de toi ! Compare simplement nos deux natures. Tu adores le mouvement, et moi je jouis de la réflexion des choses extérieures sur mon âme et mes pensées, beaucoup plus que je ne le ferais des agitations d’un voyage ou d’un bal. Les fleurons de ta couronne donnent leur éclat à ta charmante silhouette, et tu trouves que la silhouette a grandement raison de ne les point dédaigner, mais tu es une mondaine et moi Cendrillon. Cendrillon, quoi qu’elle fasse, aimera toujours les violettes. Cependant, j’ai pensé que tu avais raison, — une fois par hasard, — en me conseillant de renoncer au grand deuil. C’est fort encombrant, en effet, quand on a envie de rire de tout et de tous ; aussi ai-je coupé mes voiles et me suis-je décidée à regarder mes semblables avec un visage avenant. Je ne l’encadre d’un béguin noir que lorsque je suis seule avec ma cousine.
Elle a parlé de fixer notre retour en Anjou aux premiers jours de juin ; je n’ai donc plus que onze semaines environ à attendre, pour revoir grand’mère et enlever de vive voix un consentement qu’il faudra bien qu’on me donne.
Mon tuteur, qui est ici, sera un allié. Quelques bruits alarmants sur la situation de M. Mérite l’ont appelé à Paris, et il veut retirer ma fortune de la Banque.
« Il est possible, nous a-t-il dit, que Mérite ne traverse aucune crise dangereuse, mais je crois prudent de prendre mes précautions ! »
Mme de Lines s’est montée la tête, bien que le banquier ait promis de remettre les fonds dans huit jours. Ma fortune serait un peu écornée que, peut-être, on me laisserait tranquille, et qu’on me permettrait de trouver que l’amour vrai et la belle nature sont l’idéal dans la vie. Les agitations, d’ailleurs très inutiles, de ma cousine n’altèrent donc nullement mon calme.
M. d’Allaine, mon tuteur, est un mollusque qui se remue difficilement, ainsi que tous les êtres de son espèce, mais, une fois sorti de son trou, il se transforme et devient un petit homme éveillé avec lequel j’arpente Paris jour et nuit. Il ne m’avait pas vue depuis cinq ans et il m’a prise en gré ; j’en profite pour lui conter mes secrets et lui parler Chétigné. Je l’assassine de mes redites, mais il n’a point l’air de s’en fatiguer.
« Quelle chose charmante que la jeunesse… et que l’amour ! ajoute-t-il avec un soupir.
— Alors, vous êtes pour moi ? »
Et je recommence à lui vanter les délices d’une existence que mon million ornera, du reste, d’une infinité d’agréments.
Tu le vois, ma chère, on peut être tuteur, on peut être vieux, et comprendre les mouvements du cœur humain beaucoup mieux qu’une jeune mariée positive qui devrait se ranger du côté des fous, si elle était raisonnable. Je te pendrais volontiers quand tu m’envoies des lettres comme celles d’hier : graves comme un pasteur, ennuyeuses comme des chiffres.
Es-tu entrée dans une secte de méthodistes, ou fais-tu partie de l’Armée du Salut ? On m’appelle ; adieu. A la hâte, je félicite ton mari de se ranger de mon côté ; c’est un homme de grand jugement.
4 avril.
Les journaux n’ont rien exagéré, ma pauvre Yvonne ; ta lettre alarmée m’est parvenue au moment où j’allais t’envoyer la nouvelle malheureuse… Prends ton parti de n’avoir désormais pour amie que l’habitante rustique d’une maison délabrée. Hélas !… Claude n’a été qu’une étoile filante, et les chercheurs de dot peuvent lever les yeux au ciel, ils ne verront rien, ce qui s’appelle rien !…
Il est des choses auxquelles on s’habitue bien promptement ; si on les méprise, c’est un peu comme le renard, ou bien lorsque, au contraire, toute sa vie on a mangé à foison les raisins. Je ne puis m’empêcher de regarder d’un œil marri mon pot cassé et mon lait répandu. « Adieu, veau, vache, cochon, couvées ! » Et mes couvées étaient si réussies !… Évidemment, de toute éternité nous étions destinés à la vie d’anachorète, Hervé et moi. Nous sommes, en tout cas, des anachorètes qui comprenons le prix des fleurs, des herbes folles et des nuages qui passent. Cependant, je trouve que, s’il y a une Providence pour les amours contrecarrés, elle emploie des moyens bien vifs ! Mme de Lines a failli en mourir, et moi je fais, il ne faut pas le dissimuler, une grimace épouvantable.
Lorsque mon tuteur est venu nous dire que les payements étaient suspendus, le banquier en fuite, et qu’il y avait lieu de craindre que, pour nous, le naufrage ne fût complet, Mme de Lines s’est renversée en arrière, rouge comme du feu. J’ai jeté des cris perçants, M. d’Allaine l’a portée sur son lit, et un médecin qui se trouvait dans l’hôtel lui a sauvé la vie par une grande saignée. Mais pendant deux jours elle a eu le délire, et quoiqu’elle soit bien aujourd’hui, son affaissement moral est extrême.
Au premier moment, je n’ai pas eu le temps de penser à mes propres impressions ; j’essayais de relever le courage de ma pauvre cousine, et aussi celui de mon tuteur, qui passe son temps à me demander pardon, en m’assurant que si sa propre fortune n’avait pas été en terres, il l’eût confiée des deux mains à son ami. Je le crois et lui pardonne son imprudence de grand cœur ; ce qui ne rétablit pas les affaires.
Le chagrin de grand’mère est plus calme.
« Ma pauvre enfant, m’écrit-elle, j’ai bien pleuré en recevant ta lettre. J’étais si contente que ma petite-fille fût riche ! car c’est bien agréable d’avoir de la fortune, et il y a longtemps que le Vaulné serait réparé si j’avais eu de l’argent. Mais puisque tu l’aimais comme il est, tu t’y trouveras peut-être encore bien. Cependant je crains que la vie de Paris et le luxe que que tu as vu ne te fassent paraître bien laide ma maison. C’est un grand malheur que cette ruine ; il eût mieux valu que tu n’eusses pas connu la fortune. Je suis bien affligée. Ton tuteur n’est qu’une bête et, comme tous les hommes, un égoïste. S’il s’était dérangé plus tôt, il eût peut-être empêché une partie du mal.
« J’ai reçu la visite de mon voisin. Il m’a de nouveau demandé ta main pour son fils. J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’on n’épousât pas un bel homme. Ton grand-père était très beau. Aussitôt que Laure sera remise de son indisposition, je pense que vous reviendrez. Les Jamin vous envoient leur respect ; ils sont désolés. René est redevenu maussade, ce qui est bien laid ; mais sa femme prend part à notre chagrin. »
Je savais bien qu’Hervé accourrait pour confirmer sa tendresse ! Adieu ; suis-je vraiment aussi à plaindre que tu le crois ?
26 avril.
Aucune épave, ma pauvre amie ! La mer a tout emporté et n’a rien rejeté sur le sable.
Merci de tant t’apitoyer, mais je commence à me rasséréner, et ma cousine est courageuse, quoique navrée. De tous côtés on nous envoie des compliments de condoléances à la sincérité desquels je crois ou ne crois pas… Paris rend sceptique.
Quant aux mouches brillantes, pas une de tout l’essaim n’a essayé encore de faire sa ruche ; le sucre a fondu, elles sont parties avec le sucre ! Tout orgueil s’effondre sous de pareilles épreuves.
Mais quelle lettre tendre, délicate, Hervé m’a écrite ! Je l’ai montrée à Mme de Lines pour la consoler ; je n’ai réussi qu’à la faire pleurer, non sur la lettre, mais sur l’acceptation inévitable maintenant de mon mariage.
« J’avais tant espéré pour toi une vie complètement heureuse ! s’est-elle écriée. Quels remords pour moi que cette ruine ! »
A quoi j’ai répondu que j’étais bien assommée d’entendre parler de remords, étant donné que, pendant huit jours, mon tuteur, bourrelé, avait scruté devant moi cet état d’âme ; qu’on avait fait pour le mieux, et que les événements ayant tourné contre le mieux, ainsi qu’il arrive souvent dans la vie, il fallait montrer aux événements un visage un peu stoïque.
« Vous avez bien vu, ajoutai-je, que je ne me suis point laissé éblouir par l’opulence et les plaisirs de toutes sortes que vous m’avez donnés.
— Tu ne dis pas tout ce que tu penses… m’a-t-elle répondu d’un ton pitoyable.
— Ce que je pense ! dis-je avec un peu d’impatience ; évidemment j’aurais préféré garder ma fortune, mais je vais reprendre avec joie ma vie où je l’avais laissée avant de venir ici… et vous savez si je la trouvais bonne ! »
Pauvre femme ! elle m’a embrassée sans rien répondre ; c’est un coup dont le retentissement se prolongera bien avant dans son existence.
Pour moi, je continue à bouder la Providence… et pourtant de quoi me plaindrais-je quand je reçois des lignes comme celles-ci :
« Ma Claude chérie, si je déplore pour votre bien-être à venir la perte de cette fortune, je ne puis, en égoïste que je suis, m’empêcher d’être heureux que mon amour seul vous apprenne ce qu’est une longue vie de bonheur… » ?
Ces mots ont suffi pour détruire tout le plâtrage que les événements, depuis six mois, avaient mis sur mes idées et ma nature. Dieu soit loué ! ce n’était que du plâtre en effet, et une secousse l’a fait tomber. Papillon et rosée ont reparu avec leur grâce et leur poésie.
Bonsoir ; je ne t’écrirai maintenant que du Vaulné.
Le Vaulné, 3 mai.
Si mon écriture est illisible, ne t’en étonne pas, ma chère amie ; j’ai emporté mon buvard dans le bois, et c’est sur mes genoux que j’écris, au milieu de feuilles tendres qui ont encore le velouté de la grande jeunesse… Bientôt les violettes, les coucous et les anémones auront entièrement disparu, mais des fleurs d’un bleu très pur les remplacent ; dans un mois, sous aurons des ancolies violettes et blanches, des orchidées sauvages, toute une flore fine et variée qui sera l’accompagnement heureux de notre bonheur.
Notre arrivée ici a été peine pour les uns, mais joie parfaite pour les autres. A la gare, nous aperçûmes tout de suite le visage rose et très peu ridé de grand’mère, bien encadré dans ses papillotes châtaines, car grand’mère mourra sans connaître les neiges. De précaution, elle avait tiré son mouchoir, et, avant de nous embrasser, elle essuya quelques larmes que la vue de nos personnes ruinées avait fait couler.
« Il ne faut pas trop y songer, mes enfants, nous dit-elle. Vous n’avez rien oublié dans votre compartiment ? Je n’ai jamais vu Claude aussi bien habillée… »
Pâté et la calèche nous attendaient. René nous salua de façon rogue et en ayant l’air de dire :
« Voilà ce que c’est !… il ne fallait pas y aller ! »
Lorsque nous fûmes en voiture, grand’mère nous questionna et nous donna toutes les petites nouvelles du Vaulné.
Le jardin était en bon état, il y avait beaucoup de légumes, mais, dans la petite cour, les canards avaient arraché les plants de pétunias. C’est la faute de Marie la Vache, qui ne peut pas fermer les portes. La femme Méran avait donné une claque à son gendre, qui était parti chez lui, à Montfort, emmenant sa femme. Une dame de Saumur, en regardant la voiture de grand’mère, avait dit : « Mme Azay n’a pas un bel équipage ! » A quoi René, très offensé, avait répondu :
« Et vous, madame, avez-vous seulement une brouette pour vous traîner ? »
Après avoir entremêlé questions et récit de ses distractions habituelles, grand’mère ajouta en regardant Mme de Lines :
« Laure… il y a toujours les 25,000 francs.
— Je sais ! répondit d’un ton désolé ma pauvre cousine, qui ne pouvait accepter avec philosophie cette mince consolation.
— Je crois, Laure, reprit grand’mère à voix basse et mystérieuse, que nous serons obligées de les laisser se marier ?
— La figure de Claude le dit bien ! » répondit Mme de Lines en essayant de sourire.
Je me laissais en effet bercer avec délices sur les pavés cahotants de Saumur, et, en approchant du Vaulné, mes dernières mélancolies ont disparu et ne sont plus revenues.
Lorsque la vie a subi différentes transformations, c’est un plaisir d’une grande vivacité, plaisir que tu ignores, de revoir tant de visages connus qui sourient sur votre passage. Les paysans, hommes et femmes, s’arrêtaient dans leur travail, soulevant leurs chapeaux, en inclinant la tête d’un petit mouvement sec qui remuait les ailes des grandes coiffes.
« Les v’là revenues ! »
Et j’entendais, comme s’ils avaient été dits devant moi, les commentaires plus ou moins bienveillants de ces braves gens aux yeux desquels notre prestige a dû diminuer, l’argent, dans cette contrée, étant tout l’idéal. Mais je les aime quand même, ces humains terre à terre ; j’aime jusqu’au garde champêtre qui nous a fait un grand salut quand nous l’avons croisé, mais qui devrait bien commencer par s’empoigner lui-même, tant sa mine est suspecte !
Marie la Vache, M. et Mme Jamin nous attendaient dans la petite cour, de chaque côté de la porte ronde enfouie dans le lierre épais : ils étaient plantés là comme des dieux lares ; toutefois, j’espère pour les Anciens que leurs divinités protectrices avaient un air plus égayé que celui de maîtresse Jamin.
« Je l’avais bien dite tout de même qu’il y avait du mauvais monde sur la terre ! »
Grand’mère, qui descendait lentement de voiture, s’arrêta sur le marchepied pour se fâcher.
« Mon Dieu, madame Jamin, on le sait bien qu’il y a des voleurs dans le monde ! Quand vous le répéteriez indéfiniment, ce n’est pas cela qui rendra l’argent. »
Jamin, avec sa philosophie de paysan résigné, nous dit :
« Puisque ces dames étaient heureuses avant, immanquable qu’elles pourront bien le devenir encore après. »
Je répondis par un signe de tête affirmatif, car cette bouche simple exprimait toute ma sagesse.
Grand’mère, voyant que j’avalais si vite mon dîner que j’étais tout étouffée, consulta Mme de Lines :
« Laure… qu’est-ce qu’elle a ?
— Elle veut aller trouver Hervé, répondit ma cousine, qui avait deviné que le rôdeur ne devait pas être loin et qui ne se reconnaissait plus le droit d’empêcher notre réunion.
— Autrefois, on se faisait désirer pour que la flamme fût plus vive ; c’était beaucoup mieux ! dit grand’mère, qui a sur ce point les idées les plus romanesques.
— Pourquoi faire souffrir les autres ? » dis-je en m’échappant.
Si physiquement j’avais la légèreté de mon âme, je devais ressembler à un sylphe en passant sous le vieux portail ouvert et en m’avançant vers l’extrémité de l’allée des noyers.
Rossinante broutait paisiblement l’herbe nouvelle, tout près d’un grand trou que les blaireaux ont fait dans le mur du bois. Hervé, son stick à la main, était appuyé contre un arbre et, les yeux baissés, attendait mon arrivée, qu’il ne croyait pas être aussi prompte. Aussi, quand il m’aperçut à quelques pas de lui, il s’élança vers moi et instantanément me fit disparaître dans ses bras.
Ta correction mondaine blâmera cette façon très primitive d’exprimer ses sentiments, mais souviens-toi que l’amour aux champs est démonstratif, et que dans un prieuré la simplicité est une vertu. En cette sainte demeure nous sommes tout ronds, et point du tout alambiqués ou entortillés comme les amoureux parisiens.
Hervé m’attira vers le petit mur d’où je l’avais vu revenir de la Perse, un an auparavant, et, assis tout près de moi, me tenant les mains, il me dit ces folies charmantes qui ne s’oublient jamais. Puis il imagina de plonger au fond de ma conscience.
« Pas une fois, pas un jour, vous ne m’avez oublié, Claude ? »
Je toussai un peu.
« Oublié ?… jamais ! Seulement…
— Seulement quoi ?… dites, dites !
— Supposez, répondis-je, que vous soyez transporté à Tombouctou, que vous n’avez jamais vu…, vous penserez bien plus à Tombouctou qu’à votre pays.
— Je ne crois pas… mais ce n’est pas de ce genre de distractions que je veux parler, Claude !
— Mon Dieu… beaucoup de soupirants m’ont entourée, dis-je avec malignité, car je n’ai pas traversé pour rien un foyer de coquetterie.
— Eh bien ?
— L’un d’eux aimait… dis-je du bout des lèvres.
— Ah !… est-ce qu’il s’est permis de…
— Ne me brisez pas les mains, Hervé… Mais oui, il a parlé.
— Et vous ?… Que pensiez-vous ? Pourquoi m’en parlez-vous ?… Étiez-vous donc émue, hésitante ?
— Quel inquisiteur ! m’écriai-je. Il était charmant !…
— Si je le tenais !… me dit-il les dents serrées.
— Vous lui ressemblez avec vos yeux furieux, Hervé. Oui, il aimait… passionnément ! mais… c’était ma dot.
— L’imbécile !
— J’ai seulement été peinée un instant…, un peu troublée… parce que je l’avais cru sincère. Mais quand il a parlé… quelle chute ! Pendant sa déclaration compassée, je n’ai pensé qu’à votre aveu aux pieds de saint Coqueluchon… Allons le voir ! » dis-je en sautant à bas du mur.
Il prit Rossinante par la bride, je m’appuyai sur son bras, et nous revînmes lentement à la maison.
Les fermiers, de retour des champs, nous disaient :
« Vous voilà donc revenue par icite ? Vous n’avez point pâti dans votre voyage, mam’selle. Bonjour, mam’selle ! »
Et quand, à leur grande surprise, après leur avoir confié Rossinante, nous entrâmes dans l’église par le portail du bas de la nef, qui était autrefois l’entrée principale, ils se dirent :
« C’est son bon ami, tout de même ! »
La chapelle était sombre, car il n’y avait pas eu de pèlerinage, et aucune lumière ne faisait ressortir le chœur. Nous nous avançâmes en tâtonnant jusqu’au bas des marches, et je sentais qu’Hervé était aussi ému que moi.
« Quel souvenir ! » me dit-il en me pressant tendrement contre lui.
Mes yeux s’habituaient à la pénombre, je regardais avec un plaisir extraordinaire saint Étienne de Grammont, aux couleurs effacées par le temps et dont la silhouette, dans le crépuscule, se détachait à peine sur le fond du chœur. Je revoyais sa belle expression implorante, toute pleine d’amour divin… et, un sentiment de reconnaissance m’attendrissant soudain, je dis à Hervé :
« Laissez-moi remercier saint Coqueluchon… »
Je m’agenouillai dévotement, comme les bonnes femmes, pendant que M. de Chétigné se découvrait avec gravité, car mon savant est un savant tout à fait démodé, tant il aime la vieille foi et les vieilles idées.
Lorsque nous sommes entrés dans le salon, Mme de Lines donna la main à Hervé en disant avec beaucoup de bonne grâce :
« Votre temps d’épreuve est fini, Hervé ! »
Grand’mère le regarda avec une mine qui signifiait que, malgré sa poésie de fiancé, elle le trouvait toujours fort laid ; je connais la physionomie de grand’mère, mais elle lui tendit, elle aussi, sa main potelée :
« Allons, mes enfants, puisque vous le voulez absolument, mariez-vous… J’ai une petite-fille extraordinaire ! »
Il arrive par conséquent que le Vaulné est un vieux paradis qui déborde de bonheur. On me voit trop heureuse pour que les douleurs de la ruine ne s’apaisent point, et que grand’mère ne s’humanise pas complètement avec Hervé.
Elle s’habitue déjà à le voir assis tout près de moi, me contant des choses étrangement douces, au milieu des fleurs et des livres, et sous notre voûte magnifique aux douze nervures.
Que penseraient les Gramontins s’ils voyaient leur salle de Chapitre ornée par l’Encyclopédie, et, dans ces vieux murs très saints, des amants échanger des caresses très tendres lorsque grand’mère s’endort en lisant Mme de Genlis ?…
Adieu, chère Yvonne ; jamais les amis innombrables que je possède sous les brins d’herbe les plus menus n’ont eu un babillage si vif, si continu et si charmant. Si je suivais leur exemple et mon penchant, je t’écrirais indéfiniment, tant je trouve adorable ma vie présente, mon vieux prieuré aux contrastes délicieux, aux traditions austères qui ont été remplacées par la jeunesse et l’amour… Toutefois, dis-moi pourquoi ces traditions graves mettent tant de poésie dans ma vie, tant de saveur dans mes impressions. Adieu encore.
Chétigné, 21 juillet.
Ma chère amie,
Ton cri de détresse en songeant à mon sort nous a fort divertis, Hervé et moi. Il y a cinq semaines, tout a été consommé en effet dans notre petite église de Cizay ; désormais je revêts le droguet et me prépare avec un rare courage à manger énormément de perdrix aux choux sans perdrix.
Le manoir est enfoui derrière de grands arbres verts rangés en cercle ; les murs, en maints endroits, comme je te l’ai déjà dit, n’existent plus ; la ferme, je crois, ne tient guère ; dans un coin du jardin, une petite chapelle ne me paraît pas bien solide… tout est pauvre, chancelant et charmant.
Quand Mme de Lines vient à Chétigné, son visage s’assombrit ; elle voudrait fermer les yeux pour ne rien voir, et, quand elle m’embrasse, c’est avec une énergie nerveuse qui exprime ses angoisses. Elle fait élever des quantités de poulets, de pintades, de dindons, et nous devons nous attendre à ce que, chaque semaine, Pâté arrive ici avec un chargement pour soulager notre famine.
Grand’mère pense seulement que le Vaulné est bien plus joli ; elle le dit à M. de Chétigné, qui discute avec elle et finit par convenir qu’il lui manque des voûtes, un saint et des pèlerinages.
Mais il parle de son ruisseau, qui donne à ce petit coin une fraîcheur inconnue au Vaulné et permet à Rossinante de pâturer en liberté dans le pré ombragé de grands arbres semés à l’aventure derrière la maison.
Ce soir, mon mari m’a trouvée rêvant en face du chemin qui s’en va vers Distré, notre paroisse, rejoindre la route de Montreuil-Bellay et de Saumur. Il me fit tressaillir en jetant sans crier gare un bras caressant autour de moi.
« Quelle rêveuse !… Es-tu triste, Claude ? Regrettes-tu ?…
— Je songeais, dis-je, à cette quiétude profonde dans laquelle nous vivons ; si un jour la fortune nous revient et que nous prenions ce chemin pour nous sauver, je crois bien que nous laisserons quiétude et bonheur sur les grandes routes.
— En attendant laissons-la agir ! me répondit Hervé en riant. Je crois qu’elle se fera assez attendre pour que nous jouissions longtemps du moment présent…
— Je songeais aussi à Yvonne, repris-je. Je pense que le chemin pour s’enfuir serait à ses yeux le principal attrait de Chétigné.
— Qu’elle vienne donc y voir ! » s’écria-t-il.
Tu entends ! Viens contempler de près ce phénomène singulier de gens qui ne désirent rien. La nouveauté de te sentir abritée par un toit qui crie misère et de manger prosaïquement la poule au pot ou les pintades de Mme de Lines te reposera des raffinements du luxe.
Au revoir ! Je compte sur toi, et je me fais un plaisir d’obtenir ton approbation pour notre rusticité. Tu protestes et, en femme pratique, tu penses que nous sommes des enfants, et qu’on ne vit pas éternellement d’une idylle ? Pourquoi pas ? Les besoins factices sont-ils plus vrais ? Laisse vivre nos illusions. Elles sont comme les roses qui naissent avec le printemps, s’effeuillent avec lui, puis refleurissent en automne, avec des couleurs moins vives, mais aussi séduisantes. A notre âge, le printemps est long… Qui peut en limiter pour nous la durée ?
Breuil, 1893.
FIN
PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie
Rue Garancière, 8.