Title: Seule en Russie
De la Baltique à la Caspienne
Author: Andrée Viollis
Release date: August 13, 2026 [eBook #79359]
Language: French
Original publication: Paris: Librairie Gallimard, 1927
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79359
Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
SEULE EN RUSSIE
DU MÊME AUTEUR
Criquet, roman (Calmann-Lévy).
Lord Northcliffe (Bernard Grasset).
La Perdrix Dorée, roman (en collaboration avec Jean Viollis) (Baudinière).
La Vraie Madame de La Fayette (Bloud et Gay).
≋≋≋≋≋ Les documents bleus No 38 ≋≋≋≋≋
ANDRÉE VIOLLIS
Quatorzième édition
nrf
PARIS, 1927
LIBRAIRIE GALLIMARD
≋≋≋≋ 3, Rue de Grenelle. Littré 12.27 ≋≋≋≋
Pendant près de trois mois, j’ai parcouru, seule et librement, de la Baltique à la Caspienne, puis à travers le Caucase jusqu’à la mer Noire, l’immense Fédération des Républiques Soviétiques. A part les prisons politiques, j’ai pu voir ce que j’ai voulu, comme je l’ai voulu. Je me suis affranchie de la tutelle officielle, j’ai fait la part de l’habile camouflage, de la toute-puissante et omniprésente propagande. J’ai causé, sans contrainte, avec les dirigeants, auxquels je n’ai pas caché mes doutes et mes critiques, avec des Russes, avec des étrangers établis dans le pays, avec des amis mais aussi avec des ennemis du régime. Si l’on m’a suivie et surveillée, ce qui est probable, je ne m’en suis du moins pas aperçue. J’ai pris mes notes sur place et j’ai pu les emporter sans contrôle. Mon voyage a été facile, agréable et je n’ai rencontré partout que courtoisie.
J’ai noté au passage le bien comme le mal, en m’efforçant de rester objective et en laissant au lecteur le soin de conclure. Ni apologie, ni réquisitoire. Je n’ai certes pas la prétention d’avoir tout vu ni 10 tout compris. Ce n’est là qu’un reportage forcément hâtif et superficiel. Mais j’ai conscience d’être restée, sinon dans la vérité,—qui peut se vanter de ne lui voir qu’un seul visage?—tout au moins dans l’impartialité.
Je n’ai trouvé en Russie ni le chaos ni l’anarchie. Les erreurs et les horreurs de la révolution qui font, en ce moment, dirait-on, un retour offensif, semblaient alors de l’histoire ancienne.
Je n’ai pas trouvé non plus la félicité parfaite des individus, ni la prospérité du pays. La Russie est pauvre, ses industries dans un état précaire. Bien que la vie matérielle soit d’au moins cinquante pour cent plus chère qu’avant la guerre, les salaires sont à peine plus élevés. Et si, par orgueil de classe et par espoir dans l’avenir, les travailleurs de la terre et de l’usine se déclarent en général satisfaits du régime, ils n’en souffrent pas moins.
Mais j’ai vu un grand peuple qui, soumis à la plus rigoureuse des disciplines, fait d’émouvants efforts pour renaître et progresser. Une masse énorme de cent quarante millions d’individus, les uns consentants, les autres réticents, suivant docilement l’impulsion donnée par les sept cent mille dictateurs du parti communiste. Car c’est cette oligarchie qui forme le lien entre les républiques fédérées et les cimente, puis fournit l’armature politique du pays, une armature souple et solide, tient les leviers du pouvoir, dirige, contrôle, légifère. Parmi ses membres, il y en a beaucoup de convaincus, de désintéressés, et qui font d’admirables efforts pour mettre leur maison en ordre et l’embellir. Et il faut avouer qu’au point de vue des assurances et des 11 institutions sociales, des œuvres de la maternité et de l’enfance, des travaux et des missions artistiques et scientifiques; ils ont accompli des réformes et pris des initiatives dont plus d’un pays capitaliste pourrait être fier.
J’ai vu des jeunes gens sains et solides, presque tous enthousiastes de leur gouvernement; j’en ai vu de fanatiques et de bornés et j’ai partout constaté, chez jeunes et vieux, un ardent, un touchant désir de s’instruire.
Je ne crois pas à l’établissement du bolchevisme russe en Europe et particulièrement en France. D’abord parce qu’il n’existe plus guère en Russie de liberté de penser, d’écrire, d’agir, parfois même pas de liberté tout court. Le Guépéou au nom ailé reste l’héritier direct de la sinistre Okhrana tsariste.
Ensuite parce que les détails de l’existence quotidienne y sont encore trop réglés par l’État. On y vit toujours comme dans une gigantesque caserne. Voilà les deux taches qui suffisent à altérer la physionomie du régime. Une telle dictature n’était possible que chez un peuple soumis et résigné qui a toujours eu la passion de l’humilité et la religion de la souffrance...
Cette dictature, d’ailleurs, durera-t-elle sous sa forme actuelle? La formidable expérience qu’au risque d’un cataclysme ont tentée les Soviets a-t-elle entièrement réussi?
Que reste-t-il du communisme initial? Du jour où, en 1921, à la suite de la paralysie des rouages du pays et de la famine qu’avait amenées son application 12 intégrale, il fallut rétablir le commerce privé et, par conséquent, l’argent pour les transactions et les salaires, il était atteint dans son principe. La propriété se trouvait, du fait même, ressuscitée; les banques se rouvraient; l’héritage réapparaissait, tout au moins en ligne directe. Il ne s’agit donc plus, maintenant, d’un Etat communiste, mais simplement,—et c’est déjà beaucoup—d’un Etat ayant réalisé la socialisation des moyens de production et associé les travailleurs à la direction du pays.
Seulement cet Etat manque d’argent; ses industries traversent la plus grave des crises. Si la production s’est accrue de 50 à 100%, les bénéfices, pour diverses raisons, certaines fort estimables, sont à peu près nuls. Et il faut pourtant accroître la production encore insuffisante, multiplier les usines pour donner du travail aux chômeurs des campagnes surpeuplées, il faut surtout renouveler le matériel usé ou périmé. C’est une question de vie ou de mort.
Où trouver cet argent? Les capitaux intérieurs faisant défaut, est-ce auprès des nations capitalistes? Mais dans les pays mêmes où il demande des crédits et offre des concessions, le gouvernement soviétique poursuit une infatigable propagande contre ce capitalisme dont il a besoin. Il ne veut pas renoncer à son apostolat rouge et prêche même un intransigeant idéal qu’il n’a pu réaliser lui-même. Cercle vicieux, ironique et tragique. Comment en sortira-t-il?
L’Angleterre, menacée dans son hégémonie sur 13 l’Asie et surtout dans ses marchés orientaux, vient de rompre avec les Soviets. Elle mène partout contre eux une lutte économique et morale, sourde mais acharnée. Elle entraîne à sa suite les peuples capitalistes de l’Europe, résolus à sauvegarder la vieille société, avec son égoïsme et ses tares.
Qui l’emportera de l’ours moscovite ou du léopard britannique? Ce dernier n’a pas coutume de lâcher sa proie et, en ce moment, l’ours, aveuglé de douleur et de rage, semble avoir été touché. Déjà des clameurs de triomphe s’élèvent de toutes parts, célébrant sa mort prochaine. Clameurs prématurées. Il n’est pas encore abattu.
Quiconque a voyagé en Russie sait que, si le régime compte des ennemis intérieurs, il a surtout, et par centaines de mille, des partisans passionnés, prêts pour le défendre à se changer en martyrs—et en bourreaux.
En tout cas, qu’elle soit durable, éphémère, qu’elle se transforme, avance ou recule, l’œuvre des Soviets existe, indéniablement.
N’est-il pas périlleux de l’ignorer ou de la calomnier et, sous le fallacieux prétexte que ce régime est près de sa ruine,—ce qu’on annonce depuis dix ans!—de vivre dans cette illusion et de pratiquer à son égard la politique de l’autruche?
Qu’on le veuille ou non, la révolution russe a apporté dans le monde quelque chose de neuf et de noble dont il faudra désormais tenir compte. Elle a instauré une révision des valeurs matérielles et spirituelles et s’est efforcée vers plus de justice. C’est en Russie que j’ai trouvé les faits qui m’ont le plus frappée, des faits qui, me semble-t-il, ne peuvent manquer d’influencer l’avenir des peuples. J’y ai 14 rencontré aussi cette foi mystique et ce désintéressement que ne connaissent plus nos vieux pays blasés et trop mercantiles. Si je n’ai pas été convaincue, j’ai été prodigieusement intéressée et très souvent émue.
C’est ce que j’essaie de dire, avec sincérité.
A. V.
Juillet 1927.
Au seuil de l’automne dernier, je partais pour la Russie. Après tant d’autres. Je voulais, à mon tour, essayer de comprendre l’expérience soviétique, la plus formidable de notre temps puisqu’il s’agit du sort de cent quarante millions d’êtres; pénétrer dans ce que Paul Morand a si admirablement nommé le «grand laboratoire aux vitres brisées».
Je voulais non seulement respirer quelques bouffées de cet air de Moscou, si capiteux qu’il semble faire chavirer de droite ou de gauche les têtes des plus solides, mais monter là-haut vers Leningrad, capitale déchue, au bord de la pâle Baltique; jeter ensuite un regard sur cette foire de Nijni-Novgorod dont je rêve depuis mes douze ans et Michel Strogoff, descendre la «petite mère Volga», qui sait? peut-être jusqu’à cette mer Caspienne, pareille à un cheval cabré, secouant sa crinière là-bas au milieu des grands déserts fauves. Puis, le long de l’échine dorée du Caucase, visiter les petites républiques 16 soviétiques toutes neuves, l’Azerbeidjan avec Bakou et ses pétroles; la belle, la guerrière Géorgie, et l’Arménie, perpétuelle martyre. Enfin Batoum, port fabuleux de la mer Noire par où, naguère, s’en allaient vers l’Europe toutes les richesses de l’Asie. Mais sera-ce possible? Pourrai-je voir? Et surtout saurai-je juger?
Me voici pourtant, par un beau soir, dans le rapide Paris-Varsovie, ce grand train international aux fenêtres embrasées qui, pendant quarante heures, glisse en étoile filante à travers des campagnes illimitées, plates comme un firmament. Dédaigneux, il franchit villes et paysages sans s’y mêler, ne prenant des voyageurs qu’aux capitales, les seuls, dirait-on, qu’il puisse accepter sans déchoir.
Le matin suivant, sous un soleil impitoyable, la revêche Rhénanie défile au pas de parade: champs pelés où les régiments de cheminées, portant toutes sur l’oreille leur plumet de fumée jaune, remplacent les arbres morts d’empoisonnement; tours de fer crachant des flammes sanglantes, grues gigantesques par centaines, leurs bras durs dressés contre le ciel; gares pareilles à des cathédrales où des employés aux faces vernies de santé sous des casquettes de drap rouge déchaînent d’un seul geste géométrique de longs trains grondants; opulentes cités aux clochers aigus qui poignardent le ciel bleu, quartiers ouvriers alignant à l’infini leurs blocs mornes et réguliers. Soudain, le Rhin couleur d’argile, affairé de remorqueurs et de chalands, sous le plus colossalement orgueilleux des ponts. Tout ce 17 royaume de la métallurgie donnant une impression de puissance brutale, triste et ordonnée.
Encore des campagnes vertes et lisses comme un tapis de billard dont les compacts villages de briques sont les boules rouges. Enfin la banlieue de Berlin, ses riches villas de fondant rose entre des bouquets de pins. Puis la nuit...
C’est entre Berlin et Varsovie que j’entendis la voix de la vieille Russie, de la Russie blanche. Elle avait pris la forme émouvante d’une jeune fille au menu visage pâlement rose, animé d’yeux enfantins, couleur de feuille au premier printemps. Elle parlait à des Français, dans le couloir, très haut, comme pour provoquer. Elle disait:
—Nos parents étaient donc trop vieux quand vint la terrible chose... Ils se sont laissé massacrer, dépouiller les poches. Ils n’ont su que pleurer sous le voile du malheur, souffrir, mourir. Mais nous, les jeunes, nous avons appris à penser, à travailler. Nous allons, parmi tous les peuples, prêcher la grande croisade contre les assassins bolcheviki. Bien impossible ce sera, vous dites? Mais non... Les paysans, ceux de la grande terre de mes aïeux du gouvernement d’Odessa, ils viendront à l’aide, eux aussi. Ils nous aimaient, ils vivaient avec nous comme frères. Peut-on laisser cette malédiction durer? Ah! vous ne croyez pas, vous riez? Les Français rient toujours!
On l’avait mise dans mon compartiment. En lisant l’étiquette de mon sac, elle tressaillit:
—Je vous prie, fit-elle, vous allez à Moscou? 18 C’est très difficile obtenir un passeport. Comment avez-vous obtenu?
—Je l’ai demandé. On me l’a donné.
Un éclair de soupçon durcit les claires prunelles. La frêle silhouette se raidit. Quelques minutes plus tard, le contrôleur venait enlever ses bagages. Je ne revis plus le petit visage d’albâtre. Mais, très tard dans la nuit, j’entendis tristement la voix au tendre roucoulement slave, où la haine parfois éclatait en notes rauques.
Déjà la haine!
A Varsovie, le lendemain, monta le diplomate polonais. Il était correct, courtois, souriant et tenait du bout de ses gants gris perle un numéro du Petit Parisien. Il avait passé trois ans à l’ambassade de Paris. La convulsion politique qui venait de secouer son pays le lançait vers Moscou. Il ne me cacha pas ses regrets, son appréhension. C’était la première fois qu’il traversait la barrière soviétique.
—Savez-vous lire le russe? me demanda-t-il. C’est indispensable. Moi, j’apprends.
Nous nous plongeâmes dans les mystères de l’alphabet. Quelle joie d’y découvrir les visages naguère familiers de quelques lettres grecques! Salut à vous, gamma, delta, lambda, phi, vieux camarades si longtemps oubliés! Mais pourquoi «v» s’écrit-il «b» et «s» «c»? Et ces caractères étranges qui se prononcent tch, zh, shtch, pourquoi, mon Dieu?
Nous sommes vendredi, le jour où, paraît-il, voyagent les valises diplomatiques. Le courrier polonais qui, cambré avec élégance dans un costume 19 d’allure militaire, veille sur nos labeurs cryptographiques, m’indique du menton le fond du couloir:
—Le courrier des Soviets, fait-il.
C’est un grand garçon presque adolescent, au profil sémite, qu’accentuent les longs cheveux rejetés en arrière. Il vit en manches de chemise kaki. Près de lui, une jeune personne, courtes mèches hirsutes, face grêlée que jaunit encore la blouse de rude toile bleu lessive. Aux stations, tous deux se promènent sur le quai d’un air digne, puis, dans leur compartiment où s’amoncellent ballots, sacs et valises—le Polonais n’en a que deux,—ils s’isolent comme de jeunes dieux farouches, derrière les nuages bleus d’innombrables cigarettes.
Tout le jour j’avais vu se dérouler la campagne polonaise, les maigres labours bruns d’où s’envolaient des corbeaux, les terres mortes, creusées de tranchées, boursouflées de bastions et de casemates, les bois massacrés par les obus. Devant une gare en ruines, un jeune aveugle en uniforme, exemplaire parfait de la fine et fière beauté de sa race, dressait vers le ciel rouge du couchant ses traits purs au regard foudroyé. Il m’apparut comme le masque même de la guerre.
Mais le train ralentissait. Serait-ce la frontière soviétique? Que de fois, le cœur battant, j’avais songé à ce premier contact! De lui, me semblait-il, dépendraient toutes mes impressions.
—Vous verrez, m’avait-on dit, les Soviets, habiles metteurs en scène, ont dressé là un grand arc de triomphe, hérissé de drapeaux rouges et de guirlandes 20 vertes, comme pour une fête perpétuelle. Et une inscription: «Salut aux prolétaires de l’Occident.»
Des prolétaires? Il n’y en a guère dans notre wagon. Mais c’est quand même flatteur...
Je me penche avidement. Hélas! il fait nuit noire. Tout juste si j’aperçois une petite maison de bois, beau joujou verni aux fenêtres roses de lumière. Une isba. Et c’est tout. Elle s’est évanouie, la précieuse minute d’émotion, si longtemps espérée. Deux soldats adolescents sont là, sans armes, casquette verte à bandeau rouge, visage blond et rieur. Ils inspectent nos passeports. Et voici qu’avancent des porteurs en grands tabliers blancs. Ils ont l’air de garçons épiciers à barbe, et dans cette barbe, ils sourient, sourient...
Une vaste salle comme toutes les salles de douane—non, pourtant, il y a un grand portrait de Lénine.—Les bagages sont alignés sur une banquette en fer à cheval autour de laquelle s’affairent de très jeunes douaniers qui, presque tous le nez chevauché de lorgnons, ont l’air de candidats à Saint-Cyr ou à Polytechnique. Polis, méthodiques, impitoyables, ils tournent et retournent comme une salade le contenu des valises. Ils en extraient certains objets neufs et, sans souci des glapissements féminins, des vociférations masculines dans une Babel de langues, les confient à un autre adolescent muni de balances. Raide comme Thémis elle-même, celui-ci pèse, calcule, évalue.
Un de ces gamins si graves confisque d’une main résolue les quelques bouquins qui m’accompagnent. Je brandis, en réponse, un document constellé de cachets protecteurs. Hésitation, appel aux 21 camarades. Soviet. Victoire! Les bouquins reprennent leur place. Je suis libre.
Quel tourbillon! Autour des guichets s’agite vainement le peuple ahuri des voyageurs. Que signifient ces illisibles inscriptions?
—Je n’ai jamais été si perdu! me confie au passage le diplomate polonais, levant au ciel ses gants gris perle.
Par bonheur, un bon Samaritain polyglotte, se multiplie comme interprète bénévole. Tout à coup, mon garçon épicier reparaît magiquement, et, en cinq minutes, je suis casée dans un coupé, vaste comme une cabine de luxe sur un paquebot. Les banquettes sont couvertes d’une toile blanche à raies rouges qui évoque les parasols d’été et de vacances et il y a un grenier imposant où tiendraient toutes les reliques d’une famille.
Au porteur qui en a tenté l’escalade, je veux faire don de ma monnaie. Son sourire s’éteint, il me toise, repousse rudement ma main, me tourne le dos.
D’un air désinvolte, j’allume une cigarette et me penche à la fenêtre du couloir. Un coup léger sur mon épaule. Un vieil homme à l’uniforme râpé, aux yeux bleus très doux dans un visage usé, a ramassé l’allumette tombée à mes pieds. D’un air de timide reproche, il m’indique un cendrier. Brrr! Quelle discipline, ici... Mais un instant plus tard, de ses grosses mains crevassées, il prépare mon lit avec des attentions de soubrette et me propose un verre de thé couleur de cornaline, dans lequel nage une tranche de citron.
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J’ai de nouveaux compagnons: deux Allemands roses comme du jambon d’York, trois Américains à dents et lunettes d’or, sanglés dans des appareils de cinéma; flanquées d’une demi-douzaine de mioches beurre frais, deux mères de famille tudesques qui, placides comme des ruminants, s’en vont, sans parler autre chose que leur dialecte, là-bas, vers une petite république allemande de la Volga, à cinquante heures de Moscou. Enfin, toute une volière de femmes criardes et grasses, aux bajoues frottées de poudre trop rose, couvertes d’oripeaux bariolés et de bijoux de négresse.
La camarade de coupé que m’a octroyée le destin, une Scandinave toute bardée de vertueux lainages, me les montre d’un geste dégoûté:
—Bracelets aux bras, aux jambes... Soie partout... Nep fraus, prononce-t-elle avec une sanctimonieuse horreur.
Nep, le terme qui, chez les Soviets, désigne le commerce privé, les nouveaux riches, abomination de la désolation!
—Nep, très mauvais pour communisme, répète-t-elle les yeux au ciel.
Avec quelle piété ses lèvres pâles modulent le sacré vocable. Toute confite en dévotion rouge, elle va à Moscou rejoindre son mari qui siège au bureau de la Troisième Internationale.
Par bonheur, elle ne possède pour m’endoctriner que quatre mots d’allemand, et moi guère davantage. Mais elle ronfle avec ardeur et discipline, et cela huit heures durant.
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Pendant que de ma couchette, je vois tout à coup frémir le ciel et le soleil du matin tout frais et incarnadin bondir sur la plaine russe. O merveille! pendant la nuit, des bulbes verts ou bleus ont poussé sur les clochers d’églises; des maisonnettes de bois, accroupies sous des toits de chaume à quatre pans, clignent les yeux à peine éveillés de leurs fenêtres vers la ronde des meules blondes. Une voiture à deux roues, encapuchonnée de blanc comme un berceau, tangue sur une route soyeuse—une télègue. Et tout à coup, dans une gare, barbe et cheveux d’étoupe sous le bonnet crasseux, engoncé dans sa touloupe tombant sur les bottes de feutre, voici le bon moujik authentique. Il n’a pas changé depuis le général Dourakine.
Le wagon s’est éveillé. Et maintenant je dévisage chacun et tous, je cherche parmi les voyageurs, je cherche éperdument, qui donc? l’espion, voyons, notre espion particulier qui doit guetter depuis la frontière. C’est humiliant: sans doute manquons-nous d’importance, nul œil perçant ne nous épie. Il y a bien aux arrêts des gares, de-ci de-là, quelque policier. Il se borne à écarter les escadrons de gamins déguenillés, pieds nus, les joues aussi rouges que les pommes qu’ils vendent.
Le wagon-restaurant est confortable et spacieux avec de larges fauteuils tournants en cuir brun. Le service est rapide, les mets solides et abondants. Et je goûte un petit vin du Caucase qui rappelle délectablement certain rancio du Roussillon.
Le jour tourne avec douceur. Tout à coup le Samaritain polyglotte passe sa tête dans chaque voiture, crie quelque chose. Brouhaha subit, tout le monde bondit, s’affaire. Nos montres n’indiquaient pas 24 l’heure de Moscou et c’est Moscou qui s’annonce, bien avant qu’on ne l’attendît. Les trains arrivent donc à l’heure?
Sur le quai, un sourire ami. Une gare comme toutes les gares, un taxi comme tous les taxis: c’est un Renault. Et le hall de l’hôtel avec ses plantes vertes, son escalier blanc à tapis rouges ressemble comme un frère au hall de tous les palaces. J’ai une chambre là-haut, avenante et claire, eau courante et téléphone. Je cours vers la fenêtre: une coupole gris d’argent luit faiblement dans le crépuscule, tandis qu’avant de s’enfuir, le dernier rayon caresse sa croix d’or. Mais en face, au fronton d’un vaste édifice, un œil rond et sanglant s’allume soudain. Je demande:
—Qu’est-ce que c’est?
—L’horloge du Guépéou. Vous savez bien, l’ancienne Tchéka...
Si je sais! La redoutable, la sinistre police secrète...
Du coup, je fais un bond en arrière. Je recule jusqu’à mon lit. Vainement. L’œil sanglant me suit. L’œil de Moscou est dans ma chambre.
Est-ce pour cela que jamais je ne l’ai rencontré ailleurs?
Dès le soir, je veux prendre possession de Moscou. Oh! tout juste un premier coup d’œil.
Il fait une nuit tiède, velours bleu criblé de points d’or. Point de lune. Point non plus de ces enseignes lumineuses, de ces débauches de feux aériens, violents, changeants, qui, dès le crépuscule, chassant le rêve, transforment tyranniquement Paris ou Londres en féeries barbares.
Les magasins sont fermés, car c’est samedi. Point de cafés. Seuls quelques cinémas, encadrés comme partout d’affiches américaines au grossier bariolage, ouvrent leurs gueules embrasées. Et c’est dans une ombre trouée çà et là par les yeux bleus des ampoules électriques que je me mêle à la foule bruissante, flâneuse en cette belle soirée comme une foule italienne, plus grave, plus silencieuse pourtant, et dont le visage reste presque aussi invisible que l’âme.
Très peu d’autos, mais le long d’une large voie au fantasque alignement, à la chaussée inégale, bondissent et vrombissent, avec une hâte aveugle et redoutable, de gros autobus couleur de hanneton; plus loin, sur la place Sverdloff, centre de la ville, 26 des tramways d’où pendent des grappes humaines ne cessent de se succéder.
L’Opéra domine cette place de sa masse un peu lourde; mais son portique corinthien surmonté d’un chariot aux chevaux cabrés disparaît, ainsi que les édifices voisins, de ce style Empire russe qui a tant de grâce altière, sous une carapace d’échafaudages.
—On restaure en ce moment, on restaure partout, me dit mon guide, et il faut se hâter car bientôt viendra l’hiver.
Des deux côtés de la chaussée s’arrondissent de beaux jardins lustrés, récemment créés. Les bancs sont occupés par des gens qui devisent et fument; des enfants jouent dans les allées. Des groupes admiratifs se figent autour d’un vaste massif sur lequel est concentrée la lumière de plusieurs becs de gaz. C’est vraiment un chef-d’œuvre d’architecture florale. Sur l’une des faces, formé par une mosaïque de géraniums, de bégonias roses et de graminées de toutes les teintes du vert, voici un profil d’ascète aux lignes d’une impitoyable précision: le portrait de Djerzinski, le Saint-Just slave, mort soudainement cet été. Malgré le rôle sinistre qu’il assuma comme premier chef de la Tchéka, il reste, paraît-il, cher au peuple par son courage inexorable et son désintéressement. Sur les autres faces, fantaisies allégoriques. Sont-ce des pendus se balançant à des potences, ou des cosaques maniant le knout? Non: «Le rétablissement des transports en commun», déclare gravement une inscription, également en fleurs. Renonçons à résoudre les autres énigmes proposées par cet Œdipe des jardins.
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Aux angles de la place, la foule se presse autour de légers pavillons de bois où se vendent des verres de Narzan, cette eau du Caucase, pétillante comme de la limonade; il y a aussi des kiosques, tapissés de gazettes, de revues de mode, à l’instar de Paris; des magazines flambants tout pareils aux magazines américains. Mais nulle publication étrangère n’y apparaît. Des gamins crient les journaux du soir, sur la même mélopée qu’à Paris, Londres ou Rome. D’autres offrent à bras tendus aux passants des bouquets d’asters éclatants, des roses d’automne et des chrysanthèmes.
Vision d’éclair: dans des rauquements pressés de trompe, crêtée de casques fulgurants, laquée de rouge, bardée d’échelles, surgit en grondant, puis disparaît, une pompe à incendie géante, dernier modèle de Londres.
Jusqu’ici, rien de très différent des autres capitales.
Mais je veux voir, tout près de là, cette place Rouge où bat le cœur de Moscou. On y pénètre à travers une porte voûtée au clocher double, qui porte en cabochon, à sa base, une minuscule chapelle, la fameuse chapelle Ibérienne, où luit une veilleuse. Trois popes mendiants, gigantesques et membrus, sont là, debout dans des robes crasseuses; de temps à autre, ils inclinent pour des patenôtres leurs têtes kalmouckes aux longs cheveux gras. On aperçoit des gens qui se signent devant des icônes dont l’or brille faiblement. Et voici qu’on plonge ensuite dans un immense et obscur désert que bordent tout au loin des fantômes d’édifices.
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—Un kilomètre de longueur, me souffle-t-on.
Quelques pas encore, puis choc soudain: irrégulièrement éclairé par des lampes à arc, c’est le Kremlin qui jaillit des ténèbres avec sa haute muraille rose à créneaux, brandissant un magnifique trophée de tours aiguës, de dômes, de palais, de coupoles et de bulbes, surmonté d’aigles et de croix doubles.
Mais ce qu’on discerne tout d’abord, ce qui attire et retient invinciblement, c’est, au-dessus de la forteresse centrale, une flamme écarlate, une flamme vivante qui palpite et ondule, bien qu’il n’y ait pas de brise: le drapeau rouge. Illuminé d’en bas par un ingénieux réflecteur, animé d’un souffle artificiel, il règne au-dessus de la ville comme le symbole souverain de l’ordre nouveau.
Artifice un peu théâtral, sans doute, mais qui doit envoûter l’âme et les regards de cette foule dont l’interminable ruban se déroule lentement jusqu’au mausolée où Lénine embaumé repose, dit-on, sur un lit de soie cramoisie.
Car ce mausolée se dresse là, au pied de la muraille historique, sous les plis flottants du drapeau. C’est un simple cube de bois aux lignes géométriques, sur lequel s’élève un sarcophage. Un grand coffret dont la forme rappelle l’arche d’Alliance qui illustrait les vieilles histoires saintes.
Sur les deux flancs de la porte basse d’où jaillit violemment un flot de clarté cuivrée, se tiennent debout, pétrifiés, deux soldats géants, au visage enfantin sous le terrible casque mongol, à la longue et lourde capote retombant jusqu’au sol en plis rigides.
Presque tous des pauvres gens, ces pèlerins. Certains, enveloppés de peaux de mouton, ont dû venir de loin, car ils tiennent à la main d’humbles valises 29 en bois ciré ou des paquets noués dans des mouchoirs. Les femmes ont la tête couverte d’un foulard, comme les paysannes de chez nous, lorsqu’elles entrent à l’église; beaucoup tiennent des petits enfants pressés contre leur épaule. Sur le seuil elles les redressent, les réveillent, leur posant doucement la main sur la bouche, pour étouffer leurs cris; les hommes, d’un geste fervent, arrachent leur casquette ou leur bonnet de fourrure; les visages sont recueillis, les yeux sont baissés ou bien, ouverts sur le vide, brillent d’une ardeur mystique.
Je songe à une vieille superstition russe d’après laquelle un moine ou un anachorète ne pouvait être canonisé que si son corps ne s’était pas corrompu. Jusqu’à ces dernières années, la voix publique exigeait ce signe suffisant et nécessaire de la sainteté. «Un pourri ne peut être un saint», assure un dicton populaire.
Or des appareils frigorifiques entretiennent, paraît-il, l’intégrité de la dépouille du dictateur; des spécialistes sont chargés de maintenir sa fraîcheur, de pétrir périodiquement, de farder, comme celui d’une vieille coquette, ce pauvre masque mort. Les dirigeants soviétiques, si merveilleusement habiles à la propagande, n’ont-ils pas exploité l’antique croyance pour attirer la foule crédule des campagnes au sanctuaire nouveau? Et n’est-ce point la raison cachée de cette théâtrale exhibition d’un cadavre, de ce culte macabre qui répugne un peu à notre sensibilité latine?
Au mystique peuple russe, qui avait perdu à la fois son tsar et ses saints, on a donné Lénine, le surhomme, couché dans sa châsse. Et ce singulier pèlerinage nocturne, sous ce drapeau animé d’un 30 éclat miraculeux, voilà ce qu’on ne peut voir que dans la soi-disant capitale de l’athéisme: Moscou.
Le matin suivant, matin de dimanche, je suis éveillée par d’ardentes volées de cloches sur lesquelles de légers carillons brodent leurs arabesques. Oui, tout comme à Bruges. De gauches coups de clairon s’y mêlent bizarrement, et de la rue s’élèvent des chœurs de fraîches voix enfantines.
Le valet de chambre, m’entraînant au pas de course vers la lointaine salle de bains, m’annonce, entre deux bouffées de cigarette qu’il me lance, ingénument souriant, en plein visage:
—It is youth’s day. C’est le jour de la jeunesse.
Car il ne parle qu’anglais, comme presque tous les domestiques de l’hôtel. Les Français sont si rares ici! Et il m’explique qu’on célèbre aujourd’hui une des quatre ou cinq grandes fêtes obligatoires du régime soviétique.
—Spassibo, tovarich! Merci, camarade, lui dis-je, sortant pour la première fois le terme rituel.
Le camarade garçon m’éclate alors bonnement de rire au nez.
Et quand je descends dans la rue, le soleil m’accueille aussi en riant et en dansant sur une blanche muraille orientale aux créneaux en queue d’hirondelle qui, on ne sait pourquoi, se prélasse en face de mon hôtel. C’est l’enceinte de Kitai-Gorod, la ville chinoise qui, d’ailleurs, n’a rien de céleste et fut naguère le quartier des commerçants. Au loin des dômes d’argent, des coupoles d’or, de lapis, de malachite étincellent joyeusement, purement, sur 31 un ciel bleu comme une ceinture de madone.
Et partout, dans des camions où ils agitent des petits drapeaux rouges, sautant hors des tramways, des autobus pavoisés d’écussons et d’oriflammes, suspendus en essaims fleuris sur les balcons, émaillant les trottoirs de gais massifs, jonchant la place Sverdloff, comme un chemin de procession d’été, de taches éclatantes qui évoquent bleuets, marguerites, coquelicots, causant en groupes, se tenant par le petit doigt, flânant trois par trois, bras aux épaules, avec toute la grâce balancée de l’Orient, partout des enfants, des fillettes, des garçonnets, des adolescents.
Ils sont habillés de blanc, ou en toile bleue, verte ou kaki, mais le rouge domine toujours: foulards de soie serrant joliment la tête des filles, écharpes, cravates; larges mouchoirs autour du cou des boys-scouts, qu’on appelle ici des pionniers, accoutrés dans le classique attirail international.
Quant aux visages, ils sont aussi gais que les costumes; mais point de cris, de manifestations, nul désordre, nulle confusion. Pourtant je n’aperçois pas la moindre silhouette de professeur ni d’institutrice. Les gardes civiques—c’est ainsi qu’on appelle les gardiens de la paix—qui, à pied ou à cheval, défendent les abords de la place Rouge où l’on ne peut pénétrer qu’en montrant patte de même couleur, ne sont eux-mêmes que des gamins. Et avec leurs casquettes sur la nuque, leurs chandails et leurs cache-nez, les «autorités» que déversent devant le barrage les autos officielles évoquent bien plutôt les «terreurs» adolescentes de nos fortifications que des habitués rassis de tribunes gouvernementales.
A des appels brefs lancés par de jeunes gosiers péremptoires, les groupes se reforment, s’ébranlent, 32 disparaissent vers les rues où se prépare le défilé. Et tout à coup, tandis que montent et s’enflent les accents religieux de l’Internationale, là-bas, débouchant de la rue Tverskaïa, crêtée de faisceaux de drapeaux rouges, voici la tête du cortège.
Il n’a rien de solennel. Un grand gaillard blond le précède, dressant de ses deux bras, comme un étendard triomphal, un bambin vêtu de rouge qui rit, la tête renversée dans le halo de sa chevelure bouclée; petit dieu classique, éternel: Eros, Bacchus, Jésus, agitant ses menottes vers l’azur comme pour y cueillir espoir et joie. Puis viennent au petit bonheur, chaque groupe précédé d’une fanfare, hérissé de bannières, de banderoles, de placards rouges semés d’inscriptions et d’emblèmes, écoles primaires et secondaires, troupes d’étudiants où l’on distingue des faces jaunes d’asiatiques, escouades de soldats kaki, marins au col bleu, ouvriers et ouvrières en costume de travail, pionniers au large feutre de cow-boy—ces pépinières des jeunesses communistes,—associations sportives, jeunes gens et jeunes filles en maillots réduits et collants, tendant le jarret, faisant saillir leurs muscles.
Les petits s’amusent de tout leur cœur; certains, exécutants d’une désolante précocité, soufflent dans des clairons, tapent sur des grosses caisses, pleins d’une ardeur comique qui déchire les oreilles. Les moyens piétinent sagement avec une docilité passive un peu morne. C’est chez ceux-là qu’on discerne la souffrance de la révolution et de la famine. Beaucoup ont mal poussé, maigres, blêmes, pauvres frimousses creusées ou boursouflées, traits à la diable. Mais les grands sont robustes et bien plantés; orgueilleusement cambrés, l’œil droit et pur, ils ont une gravité 33 de lévites et portent leur tête comme un ostensoir. Que se passe-t-il dans ces jeunes têtes?...
Tiens! çà et là, au-dessus du cortège, des mannequins de carton colorié gambillent au bout d’une corde. Ici, c’est un odieux «bourjouis» en haut de forme, en face de sa compagne qui exhibe des dessous d’une mousseuse exubérance, certes fort surannée. Mais là n’est-ce pas le long menton austère de sir Austen Chamberlain, le masque aux yeux exorbités de M. Mussolini; puis, après quelques Japonais et Américains, les épaules de M. Briand et—horrendum!—le crâne et la barbiche de M. Poincaré! Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des enfants?
Le flot coule toujours, entraîné par des marches militaires, alternant avec des hymnes, musique simple et violente de ménagerie ou d’armée du Salut.
Parfois pourtant, quelques jeunes filles lancent comme une balle un de ces vifs couplets populaires, joyaux du folklore russe; les garçons ripostent gaîment, ironiquement et un beau chœur alerte et sonore achève le débat.
La foule s’est massée des deux côtés du cortège, une foule grise, morne, singulièrement apathique. Pourquoi? Chez nous, devant pareille scène, que de cris, de rires, de vivats, que d’apostrophes gouailleuses! N’y aurait-il plus ici de joie que pour la jeunesse?
Mais voici que parmi tant de visages inconnus un sourire m’est décoché. Où ai-je vu cette nuque plate, ce teint de jambon de luxe? J’y suis: un des Allemands du train. Nous n’avions pas alors échangé une parole. Mais il fend la foule, il se jette sur moi comme un naufragé sur une bouée. Il déborde de cordialité. Et, désignant l’intarissable défilé:
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—C’est peau, mais ça fait un beu beur, fait-il en hochant la tête.
Deux jeunes gens s’arrêtent près de nous: vingt à vingt-cinq ans au plus, tête nue, hautes bottes, blouse de satinette noire élégamment serrée à la taille par une ceinture de cuir et montant au cou. Ils portent à la boutonnière l’insigne rouge des Jeunesses communistes. Silencieux, ils regardent passer le cortège et une émotion à la fois inquiète et fière se lit sur leur beau profil grave aux cheveux rejetés. Eux aussi semblent interroger l’avenir. Je m’aperçois alors que l’un d’eux a déjà les tempes grises.
Un arrêt. Un grand camion automobile s’avance. Il est plein de jeunes gens. D’un côté, des ouvriers en casquette, des paysans en touloupe, quelques soldats, un matelot. Mais, en face, quelle est cette mascarade? Deux ou trois «bourjouis» comme celui qui dansait tout à l’heure au bout d’une corde, chapeau claque sur l’oreille, habit noir en déroute, plastron blanc fripé et quelles trognes enluminées, quelles lèvres baveuses et pendantes! L’un brandit une bouteille de champagne, l’autre titube, hoquette, le troisième offre d’évidents symptômes de paralysie générale. Derrière eux, un roi, en pourpre et couronne de carton doré, un moine en bure brune et tiare à croix noire, un général à bicorne emplumé, chamarré comme un perroquet. Et le pope bénit à tour de bras, le général tire son sabre de mameluk, le roi agite son sceptre d’une main et, de l’autre, croix et décorations.
Discours alternés. Brèves apostrophes, gestes dédaigneux et vengeurs des ouvriers et des paysans. Et bientôt le pope perd sa tiare, le roi sa couronne, 35 l’officier son sabre et tous trois, les quatre fers en l’air, s’effondrent sur les bourgeois ivres-morts, aux pieds du prolétariat triomphant. Tandis qu’un diable poilu, cornu, fourchu à souhait, étend ses larges ailes de chauve-souris au-dessus de leurs cadavres. Le Diable au pays des Soviets? Mais oui...
Même parade exécutée un instant plus tard par des étudiants chinois. Mais cette fois, pour symboliser la haute noce, un jeune Céleste s’est coiffé d’un chapeau de paille à ruban bariolé, incrusté un monocle entre son sourcil retroussé et son nez camard et a revêtu quoi? Un superbe pyjama à fleurs vertes.
Dans un autre camion qui suit, serrés en brochettes comme d’éclatants oiseaux des îles, cinquante jeunes Chinois à longues robes à rayures multicolores. C’est une délégation des étudiants de la grande université chinoise de Moscou. Ils battent des mains, font le geste de couper des têtes, imitent l’horrible grimace des pendus, ricanent de toutes leurs pommettes, de toutes leurs bouches plates aux dents féroces. Mon Allemand songe-t-il comme moi au rôle abominable de bourreaux qu’ont, dit-on, joué les Chinois au début de la révolution? Son teint perd ses roses et ses lis.
—Je dois bardir demain pour la Mongolie pour faire des affaires, soupire-t-il.
Deux heures plus tard, je revenais avec un ami. Le serpent aux brillants anneaux n’avait pas cessé de ramper vers la place Rouge, s’engouffrant par cette porte du Sauveur où naguère le tsar devait entrer diadème en tête, conduisant par la bride le cheval caparaçonné d’or du métropolite. De combien de jeunes gens se compose ce défilé? Vingt mille, trente mille?
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Devant la façade de la Maison des syndicats, un haut-parleur jette sur la foule les discours qu’on vient de prononcer. On entend les voix rauques aux syllabes rocailleuses, et au loin les chants et les rires des enfants revenus du défilé. Le ciel est clair, le soleil penchant plus vermeil.
Tout à coup, sur les marches blanches du perron, j’aperçois un groupe qui me fait tressaillir: des enfants encore, cinq ou six enfants de huit à douze ans, épaulés les uns contre les autres, mais pieds nus, à peine couverts de haillons sinistres, à travers lesquels transparaissent leurs maigres membres à la peau souillée. Les yeux chassieux, le nez dévoré de gourme, leurs dents de loup luisant dans leur figure plaquée de crasse, d’un air tout à la fois impudent et pitoyable, ils regardent le beau cortège éclatant.
Le souffle suspendu je demande:
—Qu’est-ce donc?
—Ce sont, hélas! nos enfants abandonnés... Un terrible problème dont vous entendrez souvent parler. Nous en avons 300.000 comme ça!
Comment? Ici, dans le paradis prolétarien, y aurait-il une autre jeunesse?
Yeux bleu de gentiane, souriant dans sa barbiche blonde frisée, M. Schoubine, l’aimable directeur du bureau de la presse, me dit avec son terrible accent yankee:
—Nous ne voulons pas vous «bourrer le crâne». Si vous désirez voir quelque chose ou quelqu’un, nous vous aiderons. Mais allez donc seule dans nos rues, voyez nos gens quand ils vont à leur travail, quand ils en reviennent, voyez nos restaurants, nos magasins, nos musées... Go ahead and see by yourself!
Si M. Schoubine sait le français, comme la plupart des fonctionnaires soviétiques, il ne parle que l’anglais:
—Que voulez-vous, s’excuse-t-il, nous ne voyons jamais de Français. On oublie...
Je suis son conseil. Je ne me lasse pas d’errer dans la «cité fabuleuse aux quarante fois quarante églises» qui excita l’envieuse admiration de Napoléon; dans le «grand village aux deux millions d’habitants», comme l’appellent les Américains; 38 dans ce Moscou capricieux, paradoxal et charmant comme une femme slave.
Ici un orgueilleux monument écrase de sa masse un groupe de masures lépreuses; là, sur des voies modernes, débouchent de tortueuses ruelles d’Orient, des pereouloks aux murs écaillés, aux jardins mystérieux dont on n’aperçoit qu’un éclatant panache. Dômes arrondis, portiques corinthiens, nobles façades du Grand Siècle dominant des parterres à la française, enceintes blanches aux créneaux cornus qui n’enferment que de banales boutiques, tours retroussées à la chinoise, voûtes polychromes ornées d’icônes, corniches de faïence bleue ou verte, évoquent en quelques instants, magiquement, absurdement, tous les siècles, toutes les civilisations, tous les continents: Athènes, Byzance, Versailles, Pékin.
Et ces murs qui virent tant de gloires diverses abritent maintenant ministères, instituts, syndicats, universités, clubs ouvriers et toutes les organisations aux noms impossibles à retenir, formés qu’ils sont d’initiales assemblées,—rouages de la formidable machine soviétique.
Il y a encore la ceinture des beaux boulevards ombragés, jalonnés de statues de poètes et de savants où il fait bon rêver; il y a l’Arbat, carrefour populaire et grouillant; la grise petite rivière Moskowa qui reflète plus de palais et de clochers que le plus orgueilleux des fleuves; la place des Soviets, bordée de maisons de strict style Empire, badigeonnées d’un rouge barbare. Il y a surtout la gigantesque, la déconcertante place Rouge et son fantastique quadrille de monuments. D’un côté, la merveilleuse muraille du Kremlin. A sa base, paisible 39 et soigné comme un jardin de curé, le petit cimetière où, sous de simples dalles de granit, entourées de fleurs modestes, reposent les martyrs et les étoiles de la révolution; il y a parmi eux une femme, une femme française dont le nom est inconnu chez nous. De l’autre une pesante et fastueuse bâtisse, les «Arcades», de cette affligeante architecture qui sévissait aux alentours de 1889 et contient mille magasins, appartenant au Conseil suprême de l’Economie du peuple.
Au centre, sur un large socle, les statues des patriotes Minin et Pojsharsky, qui jadis sauvèrent Moscou des Polonais, désignent d’un geste romantique le sévère mausolée de bois où dort Lénine. Plus loin, une sinistre plate-forme de granit, le Lobnoye Mesto, le «Coin des crânes», où se dressaient naguère potence, échafaud, pilori, regarde la Spasskiye Vorota, tour encore aigrettée de l’aigle impériale qu’avant 1917 chacun devait saluer au passage. Maintenant, deux fois par jour, de ses cloches fameuses dans tout l’empire des tsars, elle répand sur la ville les accents graves de l’Internationale. Enfin, se faisant vis-à-vis, d’une part, deux lugubres édifices pseudo-gothiques en brique rouge—la maison des Soviets de Moscou et le musée historique russe—rappelant l’hôtel de ville de Birmingham; de l’autre, cette baroque, délicieuse, irritante cathédrale Saint-Basile. Ciselée, peinte, émaillée comme un joyau précieux, depuis ses portails ajourés jusqu’à la plus aérienne de ses croix avec ses dômes, ses coupoles inégales, ses clochetons, ses bulbes d’or, de lapis, de turquoise morte, de malachite, elle semble quelque tiare fastueuse et chimérique arborée en un jour de folie par un neurasthénique 40 sultan des Mille et une Nuits. Est-ce pour cette raison que le gouvernement a arraché au culte cette petite cathédrale d’opéra comique et l’a transformée en musée d’art religieux?
Quelle vie partout! Carrioles, charrettes, chars faits de simples planches jointes à la diable avec des cordes et parfois traînées par des bœufs, croisent tramways, autobus, camions automobiles. Là-dessus, des bonshommes barbus, en loques jaunes, penchés sur des journaux. Parfois, debout sur son véhicule, un charretier qui a des lettres en fait tout haut la lecture à un cercle d’auditeurs passionnés. Car tout le monde ici lit les journaux. Rauquements de klaksons des autos lancées en bolides sur les durs pavés inégaux, cris éraillés des petits vendeurs de journaux, grelots frêles des drotschki, les inénarrables fiacres moscovites... Quelles silhouettes comiques de faucheux ils ont avec leurs banquettes étroites, leurs hautes roues maigres, dépourvues de tous pneus, leurs vieux cochers bossus à caftans rapiécés, le trot fléchissant de leurs haridelles, sous l’arc de la douga!
Un hymne grave s’élève: c’est un régiment qui défile, d’une belle allure robuste et balancée, mais sans le déclenchement mécanique du pas militaire allemand.
Semés çà et là, une armée de balayeurs mâles et femelles, des chômeurs dont on emploie ainsi les loisirs forcés, soulèvent des volutes de poussière, s’acharnent avec une maestria têtue sur une chaussée déjà immaculée.
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Car la police hygiénique veille sans cesse. Crachez-vous sur le trottoir, laissez-vous tomber journal, enveloppe ou pelure d’orange au lieu de les déposer dans les récipients ad hoc, marchez-vous sur une pelouse? Aussitôt surgit un préposé aux bonnes manières. Poli, mais inexorable, il exige sur-le-champ trois roubles.
—La seule façon de discipliner notre peuple, trop habitué au désordre asiatique, me dit-on.
Et de fait, le pli est pris. Les trottoirs, dans le quartier central, de la place Lubianska à la rue Tverskaïa, sont brodés d’un double feston de marchands ambulants; ils vendent tout et le reste: cigarettes, tartines de caviar et de confitures dont ils chassent les mouches avec un petit balai de bouleau, bas de coton et de soie végétale, saucisses, graines de tournesol, soutiens-gorge, papier à lettres, poupées, cacahuètes, lacets de bottines, tout ce que peut rêver la plus vagabonde imagination. Mais ils ne harcèlent ni ne poursuivent l’acheteur. Aucun bruit, aucun désarroi. Pauvrement mais proprement vêtus, assis ou debout, leur marchandise à la main ou dans un panier, ils attendent, sagement alignés comme pour une revue.
Plus loin, offerts par des gars campagnards, ce sont les fleurs et les fruits,—fruits magnifiques qui ont l’air d’avoir mûri dans quelque plantureuse Chanaan: pêches de plein-vent en feutre jaune taché de vermillon, blondes poires duchesse, pommes fardées de rose comme des joues de girls anglaises, et ces pastèques du Caucase dont la chair a l’aspect fondant de sorbets à la fraise, et ces beaux raisins de Crimée, allongés, vermeils comme les grains d’un collier de cornaline.
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J’ai vainement cherché, parmi ces marchands, l’émouvante silhouette si souvent évoquée du vieux général ou de la princesse, proposant avec timidité les ultimes débris de leur splendeur. Sont-ils morts ou n’ont-ils plus rien à vendre?
Pourtant, j’ai rencontré un jour l’image de la Russie d’antan. Une vieille dame, coiffée d’un édifice suranné de dentelles jaunies et de plumes défrisées, dos voûté sous un manteau de velours chauve d’où pendaient encore quelques pampilles de jais. Traînant de pauvres pieds goutteux dans d’antiques bottines de satin élimé, elle allait, portant un sac de tapisserie au petit point d’où émergeait une chevelure de poireaux, et chaque pas, devinait-on, était une souffrance.
Tout à coup, devant l’Hôtel des postes en construction, qui, soit dit en passant, sera le plus vaste et le plus perfectionné du monde, elle s’arrêta. Lourdement appuyée des deux mains sur une canne à poignée d’ivoire, elle leva son profil noble et fané vers la gigantesque forêt d’échafaudages à travers laquelle volaient comme des oiseaux une centaine d’ouvriers; elle la contempla longuement, puis, hochant la tête, se remit péniblement en route.
Un instant plus tard, elle s’arrêtait de nouveau devant le musée qui recueillera bientôt tous les documents concernant Lénine; sèche et revêche construction au toit plat, pareille par la forme et la couleur à un vaste coffre-fort. «Oui, c’est cela un coffre-fort, me disait un Russe. Lénine n’est-il pas notre trésor?»
Sur des guirlandes de plates-formes volantes, des peintres, maniant le pinceau avec ardeur, la badigeonnaient de gris fer.
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Mâchonnant quelques paroles dans sa pauvre bouche édentée, elle hocha de nouveau la tête, une infinie lassitude courba plus encore son dos déjeté, elle se rangea pour laisser passer trois jeunes pionniers aux yeux brillants et disparut dans l’ombre d’une ruelle...
Entre trois heures et quatre heures, voici le moment où ateliers et bureaux dégorgent leur contenu en longues flaques noires; les ouvriers travaillent huit heures, mais commencent plus tôt, les intellectuels six heures seulement. Les Soviets admettent donc l’inégalité de l’effort?
C’est aussi l’heure où le ciel, capricieux comme la ville et qui, en cette saison d’automne est saisi, vers midi, de rages subites, éclatant en pluies cinglantes, s’apaise enfin, tandis que, pour envelopper la belle nuit si douce, des écharpes rose tendre s’allongent dans l’azur pâli.
Et la foule coule, avec une discipline ordonnée, en deux ruisseaux parallèles et contraires. Aux carrefours, des mains rouges sur les murs soulignent des inscriptions: «Prends ta droite», disent-elles, «Ne t’arrête pas, pense à ceux qui sont pressés derrière toi.» La foule obéit.
Au premier regard, elle semble même un peu passive, morne et pauvre d’aspect. Impression due surtout à l’absence de linge blanc autour du cou des hommes. Tous portent des chemises de couleur, souvent dépourvues de col et de cravate. Mais quel pittoresque dans leur mise! Il y a d’abord toutes les variétés de cette blouse russe, qui prête à la silhouette tant de grâce élancée: toile bleue, serge marine, 44 satinette noire, velours à côtes de tous les gris. Il y a aussi des vestes de cuir, des chandails de couleurs diverses, des blazers rayés, des vestes Norfolk, des imperméables kaki. Chacun s’habille à sa guise. Et l’on voit fleurir tous les genres de cache-nez et de mufflers, toutes les formes de couvre-chefs, à l’exception, bien entendu, de l’odieux melon: feutres divers, calottes brodées à la tartare, bérets, et surtout la casquette-reine,—casquette arborée par certains employés, en drap vert, barré de la faucille et du marteau, et qui garde quelque chose de militaire; casquette de jockey, de cycliste, casquette enfin du pur prolétaire, enfoncée en bonnet sur la nuque et menaçant les nuages de sa visière en bec...
Ces vêtements hétéroclites, souvent râpés, jaunis, sont nets et brossés. Les hautes bottes, si fréquentes, les souliers écorchés et rapiécés, sont bien cirés, avec l’ostentation des malades qui se parent pour donner le change. Il y a de la dignité dans l’allure et dans la tenue.
Mais comment, à quel signe, distinguer les classes? Est-ce un manœuvre qui passe là, un professeur, un serrurier, un médecin, un employé de ministère, un commissaire du peuple? Qui sait? Seuls les regards et les mains peuvent parfois donner la clef du mystère.
Et les femmes? Les plus âgées exhibent toutes les modes échelonnées depuis quinze ans. Mais parmi les jeunes, beaucoup d’entre elles, chevelures serrées dans des bandeaux de soie rouge ou tête nue, les mains crânement enfoncées dans les poches d’un modeste golf de laine, le pas élastique, semblent secouer de leurs courtes boucles des bouffées d’air marin et de libres vacances. D’autres, enfin, 45 seraient chez elles sur nos boulevards, car elles savent s’habiller, orienter leur humble feutre selon l’angle voulu, et, comme les Parisiennes, égayer et rajeunir d’un rien—col frais, pochette, fleur imprévue—la toilette la plus périmée.
Les visages, souvent irréguliers, ont le rare éclat des fleurs du Nord, le charme nuancé du sourire, la malicieuse finesse du regard.
Le reflet d’une âme, c’est d’ailleurs ce qui frappe et retient dans cette foule. Est-elle gaie? Non, certes. Triste? Peut-être... Mais, sous les fronts soucieux, luit, dans la plupart des prunelles, je ne sais quelle flamme inquiète et changeante, quelque chose d’agité, de fervent, d’intraduisible, qui décèle de durs combats intimes, une vie mystérieuse et profonde... une vie intérieure, quoi! Ce qui manque trop à nos capitales sans âme...
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour l’heure. De nombreux passants pénètrent dans les magasins d’alimentation qui pullulent à Moscou. Des magasins d’Etat ou des coopératives. L’une de ces dernières, répondant au nom peu avenant de la Communarde, multiplie à tous bouts de rue ses vitrines gargantuesques: chapelets de saucisses et de boudins, lourdes guirlandes de volailles dodues, festons de poissons séchés, montagnes de charcuterie, voisinant avec le caviar noir ou doré et toute la gamme des fromages, et surtout de prodigieux massifs de légumes fermes et gonflés, de fruits choisis, lauréats, dirait-on, de concours agricoles. Quand je 46 pense que tant de gens s’obstinent à croire qu’on meurt de faim en Russie!
Entre-t-on dans ces cathédrales de la victuaille? Sous des voûtes peintes, chaque «département» y est séparé et ordonné comme dans un ministère. Queues à tous les comptoirs, mais système rapide: le client fait son choix, va aussitôt payer à la caisse et, au retour, échange son colis contre le reçu.
Les prix ne sont pas très élevés. Depuis le règne du tchervonetz (dix roubles), qui a rendu au rouble sa valeur or d’avant guerre, le dollar sert là-bas à toutes les transactions; il valait à ce moment-là un rouble 94 kopecks. (Il y a cent kopecks dans un rouble.) Cette valeur n’a jamais varié pendant mon séjour. C’est-à-dire qu’en ce moment, il vaut environ douze francs.
Suivant qu’il était noir ou blanc, ou suivant la ville, le pain se vendait de six à douze kopecks la livre; le beurre et le fromage de cinquante à soixante-dix kopecks; les œufs de quarante à cinquante kopecks la douzaine à Moscou, mais de vingt-cinq à trente seulement à la campagne, et l’on avait un poulet pour environ quarante-cinq kopecks. Quant à la viande, elle coûtait à peu près quarante kopecks la livre pour les beaux morceaux. Mais le poisson salé, le thé sont, paraît-il, moins chers encore.
La nourriture n’a pas triplé, me dit-on, depuis la guerre.
On peut donc manger en Russie soviétique. Et l’on ne s’en prive pas, car les Russes ont l’appétit solide.
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Autre histoire, par exemple, pour les objets de luxe et pour les vêtements. J’ai vainement cherché dans tout Moscou des bijouteries analogues à celles des autres capitales. Les deux ou trois modestes boutiques que j’ai découvertes dans de beaux quartiers rappelaient plus le chef-lieu de canton d’une de nos provinces les plus arriérées que la rue de la Paix. Parfums, poudres de riz, rubans, fleurs, dentelles, tous ces colifichets qui parent la vie, sont invisibles ou d’un prix prohibitif. Les vêtements, d’étoffe médiocre, de coupe plus médiocre encore, teints de couleurs criardes et vulgaires et présentés sans art, ont un air de basse camelote et coûtent des fortunes. Je me souviens de quelques misérables paires de souliers simili-cuir, espacées à longs intervalles dans l’énorme vitrine d’un magasin d’Etat des «Arcades» et séparées par des rosaces en ruban de mirliton; c’était à faire pleurer! Et ils coûtaient de vingt à trente roubles. Calculez et concluez. Quant aux bas, de misérables gaines de coton que dédaigneraient nos vachères, arrivent à valoir de trois à cinq roubles, et c’est neuf roubles qu’il faut donner pour une chemise de nuit, cousue à la machine et déshonorée de broderies de pacotille.
Pourtant que d’essaims admiratifs en face de ridicules mannequins de bois colorié comme il y en avait chez nous il y a un quart de siècle; que d’anxieuses méditations devant les lainages, les manteaux d’hiver!
Quand je lui signale ce fait:
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—Tant mieux, me dit jovialement M. Schoubine en se frottant les mains. Nos gens se reprennent à la coquetterie. C’est bon signe...
—Vous ne la favorisez guère, en tout cas! Pourquoi ne pas importer de vêtements des pays étrangers? Avec votre change...
—Justement, répond-il avec vivacité. Ce change ne tarderait pas à baisser, car nous serions submergés de produits contre lesquels notre industrie à ses débuts, serait incapable de lutter. Non, non, c’est l’Etat, vous le savez, qui a ici le monopole du commerce extérieur. Et nous n’importons qu’à bon escient: matières premières, produits chimiques, outillage, machines indispensables à nos fermes et à nos usines. Le reste viendra plus tard... Notre peuple est au courant, il accepte. En somme, tout homme—et même toute femme—ne vit pas seulement de coquetterie...
—«... Mais de toute parole qui sort de la bouche de Lénine». Voilà que vous citez l’Evangile, camarade!
J’ai invité l’étudiant Boris à déjeuner dans un restaurant, propriété du Syndicat des chauffeurs, sur la place du Théâtre.
—Tout d’ même, place Clichy, y en a de plus baths! remarque-t-il avec un surprenant accent de Panam.
Il a raison. Depuis mon arrivée, je ne cesse de réclamer qu’on m’exhibe un établissement de luxe. N’en existait-il pas un, juché sur un toit, au-dessus de Moscou? Il est fermé, paraît-il. Est-ce par ordre, car on en est à l’ère des économies? A-t-il fait de mauvaises affaires? Il y a bien les restaurants des trois principaux hôtels, avec le même décor que dans les palaces internationaux—linge immaculé, fleurs, maîtres d’hôtel au pas dansant, et, dans l’un tout au moins, un orchestre. On peut y faire le repas classique et neutre qu’offrent ces maisons sous toutes les latitudes, pour deux roubles, sans boisson. Mais on n’y voit que des étrangers. Et l’on ne vient pas à Moscou pour admirer des Américains à dents d’or, 50 des Allemands à lunettes ou même ces Japonais et ces Chinois qui y pullulent. A peine, de temps à autre, un fonctionnaire soviétique y est-il traité par quelque homme d’affaires d’Occident ou d’Orient. A moins que ce ne soit le contraire. Il y a aussi, dans de vagues quartiers, des bouges plus ou moins crapuleux, où les cosmopolites peuvent pratiquer des descentes nocturnes. On y trouve des tziganes, du champagne et le reste. Mais l’indigène courant brille autant par son absence que dans certaines boîtes de notre Butte.
Quant aux restaurants moyens du centre, comme celui-ci, ceux que fréquentent les fonctionnaires ou employés moscovites, point de faste excessif, certes! Des nappes de papier, et sur chaque table un pot d’asters à la tête fléchissante, au feuillage jauni. Un camarade en blouse grise, assis sur une minuscule estrade, en face d’un piano fêlé, égrène comme pour lui seul de vieilles valses dont les langoureuses fioritures détonnent dans la rigide atmosphère. Des garçons, également en blouse grise et tablier blanc, servent sans hâte et sans sourires.
Il est un peu plus de trois heures, l’heure du déjeuner en Russie. Des gens entrent, sortent. Presque tous les hommes portent un et quelquefois deux stylos accrochés à la poche: un noir, un jaune, et aussi—c’est l’uniforme, dirait-on—de beaux portefeuilles de cuir à serrure d’acier; mais ils ont des pièces à leur culotte et à leurs souliers. Deux ou trois femmes maigres, aux regards ardents, fument en mangeant. Des jeunes gens, leurs têtes rapprochées, oubliant leurs fourchettes, discutent avec passion. A travers les vitres rapiécées, un beau vieillard à barbe d’argent et cheveux de patriarche, 51 regarde pensivement de ses yeux bleus larmoyants les nuages gonflés qui, sous l’aigre bise, bondissent dans le ciel.
La plupart se contentent d’un plat unique qui coûte de vingt-cinq à cinquante kopecks.
Les portions sont d’ailleurs fort abondantes: côtelettes ou biftecks avec des légumes, ragoûts de viande ou de poisson, savoureusement relevés de champignons parfumés ou de ces concombres qui tiennent une si grande place dans la cuisine russe.
Les soupes, excellentes, pourraient, à elles seules, former tout un repas: dans chacune nagent une tranche de viande, un morceau de poisson—il y en a ici de particulièrement délicats—ou même du saucisson et on les sert accompagnées de succulents petits pâtés farcis. Comment résister aux délices du bortsch, la soupe nationale, sorte de pot-au-feu, additionné de chou rouge et de crème fraîche, dont les belles marbrures glacées de rose et de blanc rappellent la page de garde d’un vieux bouquin?
On boit de l’eau, du thé, mais surtout de la bière, dans d’énormes bocks en boule. Une bière crémeuse, comme à Munich.
—Ah! oui, elle peut faire la pige à Grüber et à Weber, proclame Boris avec fierté. C’est qu’on a appelé des techniciens d’Allemagne... Notre gouvernement, voyez-vous, veut habituer le peuple à la bière, qui est une boisson saine. Cela pourra peut-être le détacher de la vodka...
Car depuis un an, l’interdiction de la vodka a été levée, m’explique-t-il. Les paysans s’obstinaient à en fabriquer, malgré les peines les plus sévères, et dans des conditions de distillation si défectueuses que c’était du poison, de la vraie mort-aux-rats:
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—Et ce qu’il y avait comme fraudeurs à faire bouffer dans les prisons! dit-il. Sans compter que c’est démoralisant, ce mépris de la loi. Tandis que maintenant, avec le monopole de la gnole qu’il vend fort cher, l’État se fait des rentes et c’est la collectivité qui profite du vice des ivrognes...
Boris, je le sens, est anxieux de me présenter sous le meilleur jour ce que, dans sa jeune conscience austère, il estime une concession fâcheuse. Curieux mélange que ce garçon! Il est né à Paris, de parents russes. Son père était un avocat célèbre, exilé par le tsarisme. Il a fréquenté la laïque, puis l’école primaire supérieure; il allait entrer aux Arts et Métiers. Mais, enthousiaste de la Révolution, à dix-sept ans, son père mort, il décida sa mère à revenir en Russie. Et depuis, le Parigot au bon sens gouailleur ne cesse de se gourmer en lui avec le marxiste.
Il n’est pas entré au parti communiste.
—Je suis trop paresseux, fait-il, il faut donner sa vie, renoncer à tout. Et puis pour ce qu’on vous laisse de liberté, vous savez!
Il ne nie pas qu’il ait parfois la nostalgie du pavé de Paris. Ah! la rue des Pyrénées, Belleville!... Comme on est tranquille, là-bas!... Mais il n’y reviendrait pas, non... Ici, ce n’est pas drôle tous les jours, pourtant il se passe des choses comme nulle part dans le monde. Sans cesse du nouveau, des progrès, on vit, quoi! On peut même bien vivre. Il y a dans les usines des techniciens qui sont payés des deux mille et trois mille roubles par mois. Et avec l’industrialisation qui croît tous les jours, on en a tant besoin! Quant à lui, il sera bientôt ingénieur-électricien.
—Je suis même en train de boucler mon «travail 53 de diplôme», fait-il. Ce que c’est? Un projet, original si possible, que chaque candidat doit, dans le dernier semestre des études, exposer et défendre devant «la commission de qualification» avant d’obtenir son titre d’ingénieur. Quelque chose comme le «chef-d’œuvre» des apprentis d’autrefois, avant de devenir ouvriers, ou bien encore une thèse, mais avec un caractère plus pratique...
Pour le moment, ce n’est pas encore la fortune. Il a pourtant obtenu une bourse de l’État: trente roubles par mois, avec réduction de moitié sur les restaurants coopératifs, le coiffeur, les magasins d’habillement.
—Il y a beaucoup de boursiers?
—Trente mille de l’État, pour la République de Russie seulement, et dix mille bourses accordées par des syndicats, des coopératives, des trucs comme ça. Cela fait quarante mille bourses sur cent dix mille étudiants. Et puis, vous savez, si on est malade, le docteur, les remèdes, l’hôpital, les maisons de convalescence—et dans des palais d’aristos!—on vous donne tout cela gratuitement...
La voix de Boris sonne fièrement, ses yeux brillent.
Tout de même, au début, ils ont eu de la misère, la maman et lui! Mais sa sœur est venue les rejoindre; elle a une bonne place dans un atelier de photographie, elle gagne cent dix roubles par mois et maintenant on joint les deux bouts. Une seule chose laisse à désirer, par exemple, le logement.
—Et dire qu’on se plaint à Paris! Ah! mince alors! lance-t-il avec conviction. Ce qu’on peut vous donner comme niche, ici! Voulez-vous venir y voir?
Je le connais déjà, ce terrible problème des logements à Moscou. J’ai retrouvé ici deux jeunes mariés, nouvellement arrivés de l’étranger. Ils sont parqués dans deux petites pièces, aménagées d’ailleurs avec un goût parfait, mais qu’ils doivent partager avec la mère et la sœur de la jeune femme. Encore ont-ils dû faire poser une porte de communication là où n’existait qu’une baie. Et ils s’estiment heureux d’avoir un toit.
Car il est plus facile de trouver la quadrature du cercle qu’une chambre dans la ville. Les journaux publient bien quelques rares annonces de gens qui céderaient la leur, mais ils demandent, hélas! un pas de porte de mille roubles. Plus qu’en pays capitaliste!
A quelque chose malheur est bon: la possession, même passagère, de quelques mètres carrés de pierre ou de brique permet à une femme, fût-elle la fée Carabosse, de trouver un mari; cela équivaut, dit-on, à une dot de cinquante mille roubles d’avant-guerre. 55 Mais tout le monde a-t-il la chance d’être célibataire?
Nous attendons le tramway, l’étudiant Boris et moi. Des rafales de pluie rageuse s’abattent tout à coup sur nous. Il y a là une centaine de personnes; à peine deux ou trois parapluies s’ouvrent-ils, mais soudain fleurissent quelques vieilles ombrelles blanches, doublées de vert grenouille qui ont dû—il y a bien longtemps!—connaître le brûlant soleil et les élégances de la Côte d’Azur.
Boris, tête nue, col relevé, ses mains rougies dans les poches de sa blouse de serge étriquée, essaie de me résumer les lois qui régissent les locaux d’habitation. Périlleuse entreprise!
Chaque citoyen a, dit-il, droit à seize archines carrées (une archine est un peu moins qu’un mètre carré) et paie un loyer qui correspond à la fois à l’espace qu’il occupe et au montant de ses revenus. Admettons qu’un célibataire habite une chambre de vingt archines, il paiera trois fois plus pour les quatre archines supplémentaires que pour le minimum de seize, et ensuite selon la classe à laquelle il appartient: il y en a quatre: 1o les sans-emploi; 2o les salariés; 3o les artisans et les petits commerçants; 4o les bourgeois. Par exemple, une veuve qui ne peut pas travailler paiera cinquante kopecks par mois, ce qu’un salarié à cent roubles par mois paiera huit ou dix, un petit commerçant vingt, et ce qu’un bourgeois, un profiteur du Nep peut payer jusqu’à cent roubles. Charge additionnelle, naturellement, pour l’électricité, le chauffage central et l’eau chaude, si toutefois ils existent.
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J’écoute avec effroi. Qui donc discute et tranche les questions épineuses des admissions, du choix des chambres, du montant des loyers?
Boris hoche la tête d’un air grave:
—Voilà, justement! Vous comprenez que cela se goupille plus ou moins bien...
Chaque maison—il y en a qui comptent jusqu’à deux cent cinquante locataires—se réunit en soviet, élit un comité qui est ordinairement de sept membres. Et ce comité choisit un président, un gérant appointé, chargé de recueillir l’argent des loyers, de veiller aux réparations, à la police intérieure de la maison. Ce comité se réunit environ une fois par mois et les locataires peuvent assister aux séances.
—Ma mère en fait partie, du comité, dit Boris. Vous devinez ce qu’il peut y avoir comme boucan: réclamations, disputes, scandales, toute la lyre! Et comme les décisions sont affichées dans la cour, c’est en famille que se lave tout le linge sale de la maison!
Je me récrie:
—Mais c’est pire que la caserne!
—Il faut pourtant être juste, concède Boris. Il y a beaucoup de maisons où l’on s’entend, où tout se passe au mieux des intérêts de tous...
Nous continuons la conversation debout dans le tramway bondé. En entrant, je m’étais indûment assise à la place réservée à la receveuse. Une main rude aussitôt me secouait l’épaule. Mais devant ma candeur effarée d’étrangère, un bon rire vient élargir la face kalmouke de la brave femme. Les gens, d’ailleurs, sont toujours aimables et mettent un empressement touchant à vous renseigner, parfois avant même qu’on ait recours à eux.
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Je demande à Boris:
—Et la part de l’État, dans tout ça?
—Un impôt très modéré, qu’il ne touche pas toujours. Un décret a donné pour six ans la jouissance gratuite des maisons qu’ils occupent aux sociétés de locataires, à condition qu’ils les entretiennent en bon état. Et l’argent des loyers y suffit souvent tout juste. Or il y a, à Moscou, plus de dix mille sociétés de locataires. Sans compter bon nombre d’anciens propriétaires auxquels on a rendu leur maison et qui la gèrent eux-mêmes...
J’ai sauté du tramway par l’arrière. Boris jette autour de nous un regard inquiet:
—Trois roubles d’amende si on vous avait vue! Défense de sortir du même côté qu’on est entré. L’autre jour, pour avoir escaladé un tram qui portait la mention complet, j’ai été tout de suite salé. Ah! c’est pas ici comme dans le funi de Belleville!
En effet, on ne badine pas avec la discipline, au pays prolétarien!
Nous voici arrivés. Une maison somptueuse et délabrée, un ancien hôtel particulier avec un escalier qui sent le salpêtre et l’ammoniaque; dans un large couloir dallé de marbre, une porte en planches mal rabotées: c’est ici. Trois lits recouverts de beaux tapis d’Orient semblent monter à l’assaut d’une table que flanque, sur le quatrième côté, un grand divan aux coussins bigarrés. Au beau milieu, une poupée japonaise en feutre sourit avec prétention. Derrière, des meubles accumulés montent jusqu’au plafond et, dans tous les coins, des livres font la tour de Pise.
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La mère de Boris sort d’un cabinet de toilette, grand comme un placard, où elle essuyait la vaisselle. Avec des manières d’autrefois, elle me fait asseoir près d’elle sur le divan. Elle se serre dans un manteau fait d’un vieux châle des Indes et s’efforce de cacher sous sa jupe ses pauvres souliers affaissés. Son français n’a pas le piment faubourien qui distingue celui de son fils. Je la vois, il y a quelque trente ans, fillette à la double natte, apprenant sagement ses verbes irréguliers, assise près de son institutrice, sous les charmilles d’un ancien manoir. Tout de suite ses yeux clairs s’égaient dans le doux visage résigné:
—Je demande pardon, pour laver la vaisselle ici, dit-elle; nous avons donc une autre cuisine, mais il faut la partager avec une personne à côté. Avec son mari ou son compagnon, je ne sais, ils sont toujours en querelle. Ils doivent maintenant déjà divorcer. Mais comme de chambre ils ne peuvent trouver, ils continuent à habiter tous deux. Et quand ils préparent le repas, chacun pour soi, tout vole dans l’air, avec des cris d’oiseaux sauvages, les casseroles, l’eau, les verres... Alors je fais cuire dans la chambre, sur un réchaud...
Combien de ces tragi-comédies m’a-t-on déjà contées!
On m’emmène chez un voisin, un jeune professeur qui a le crâne strictement rasé et couleur d’éléphant. C’est une des modes masculines chez les Soviets. Il campe dans une chambre, genre cabine de navire, entièrement doublée de livres, quelques-uns revêtus de belles reliures anciennes. Un lit d’enfant en fer, avec une mince couverture brune de prisonnier et, en couvre-pied, un manteau de fourrure 59 mité. Sous la fenêtre, un large pupitre qui porte une débandade de papiers retenus par un buste de Lénine, un cloisonné de Chine plein de chardons poudreux, un savon, un couteau de cuisine.
Lui aussi sourit avec détachement.
Bah! il ne lui manquerait rien pour être heureux si, de l’autre côté de la cloison, ne gîtait un camarade balayeur qui aime un peu trop la vodka et pas assez les intellectuels.
—Quand il est plein, explique Boris, il tambourine sur la cloison qui est en bois et gueule comme un âne...
—Cette nuit, ajoute le jeune professeur, c’est à mes livres qu’il en avait. «Je te les brûlerai, gratte-papier à la tête de bois, hurlait-il, je te flamberai avec, comme une punaise, comme un putois dans son trou.» Et cela jusqu’au matin.
Ils riaient tous deux. Pas moi.
—J’admire votre patience... En France, on se révolterait en masse...
La mère de Boris approuvait. Mais les deux jeunes gens se rebiffèrent.
Pourquoi? Ce n’est la faute de personne. La population de Moscou, de un million cent mille âmes avant la guerre, a passé à plus de deux millions. Et tous les ministères, toutes les organisations qui sont venus de Leningrad dans la nouvelle capitale, sans compter les innombrables créations nouvelles?... Tout le monde, d’ailleurs—les commissaires du peuple eux-mêmes—n’est-il pas logé à la même enseigne?
Du reste, tout cela n’est que transitoire. On peut se faire inscrire à des coopératives qui construisent des immeubles dans la banlieue. Les ministères, les 60 organisations d’État sont, eux aussi, en train de bâtir des maisons pour leurs employés. Le soviet de Moscou, en 1925 seulement, a voté vingt-cinq millions de roubles à cet usage et les grands trusts d’État plus encore... On permet même aux citoyens privés de construire et on leur garantit leur droit de propriété pendant quarante ans pour les constructions de bois, soixante pour celles de pierre... Bientôt, chacun aura sa maison...
Bientôt... Je n’écoutais plus; je songeais à mes amies d’antan, les révolutionnaires russes qui fréquentaient la Sorbonne. Entassées dans des taudis autour du Panthéon ou de la rue Mouffetard, elles vivaient de thé, de discussions passionnées, d’espoir. Elles attendaient avec foi, comme ceux-ci...
Qui sait si cela ne suffit pas à cette race mystique et résignée, si elle n’a pas besoin de sacrifices et soif avant tout et surtout de souffrance?
Quand j’avais quitté Paris, il n’était question, dans les journaux et les propos, que d’une contre-révolution russe.
—Vous voyez, me disait-on, les extrémistes Zinoview, Radek, Kamenew, d’autres encore, rejoignent dans l’opposition Trotsky, le modéré, qu’ils décrétaient naguère d’accusation... Le mécontentement croît, on parle de séditions militaires. Vous arriverez pour l’effondrement.
Un ami français, nullement bolcheviste d’ailleurs, qui habite en Russie depuis plusieurs années, met en fuite d’un haussement d’épaules ce qu’il appelle nos «chimères d’Occident».
—Défiez-vous donc des nouvelles de Riga, de Londres ou de Varsovie, dit-il. Il y a là des sociétés d’émigrés parfaitement organisées et qui ne cessent de lancer des nouvelles fausses. Seulement, ou bien les Soviets ne se donnent pas la peine de démentir, ou s’ils démentent, dans les journaux, on supprime ou l’on cache soigneusement le démenti. Ce n’est 62 pas que j’approuve tout ce qui se passe ici. Mais enfin, il y a la vérité... Tenez, je me trouvais à Kharkow au moment des prétendues insurrections de régiments rouges. Je vous jure que l’ordre y était aussi parfait qu’à Moscou. Se bat-on dans la rue?
—C’est au contraire la discipline à la prussienne... Pourtant il y a bien une opposition?
—Certes! Les journaux en parlent avec assez de franchise et d’énergie. Mais tout cela, querelles de famille. L’armature du régime reste intacte. Qu’il soit menacé, majoritaires et minoritaires se trouveront d’accord pour voler à son secours. Quant à la politique extérieure, vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de nous, front unique; vous ne trouverez pas un dissident. Oh! naturellement on n’en est plus au marxisme pur, au communisme intégral. Et cette évolution ne se fait pas sans heurts. Mais mettez-vous bien dans la tête qu’il s’agit non pas d’une crise de dissolution mais d’une crise de croissance.
J’allais parfois au bureau de presse du ministère des Affaires étrangères fumer de ces cigarettes soviétiques, toutes pareilles aux cigarettes tsaristes—six pouces de carton et deux de cheveux blonds parfumés à l’ambre—délicieuses comme tout ce qui est fugitif.
Dès le premier jour, je manifestai le désir de causer avec M. Zinoview ou avec M. Trotsky. Le secrétaire, jeune homme infiniment courtois et informé, échangea un regard avec sa secrétaire, gracieuse indolente aux yeux d’or. Puis tous deux éclatèrent de rire:
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—Mais ils ne voudront pas vous recevoir, s’écrièrent-ils en chœur. Impossible!
J’avais pour M. Kamenew la lettre pressante d’une amie commune. Seulement, je n’avais pas son adresse.
—Sa femme et lui sont en voyage, me répondit-on dans un autre bureau. Donnez-nous la lettre, nous la ferons parvenir.
Je ne reçus jamais de réponse de M. Kamenew. Un jour, pourtant, on me dit:
—M. Tchitcherine veut bien vous voir. Il vous parlera de l’opposition. Mais pas d’interview, il n’en accorde plus. Une simple conversation.
Soit.
C’était un dimanche. Le ministère, d’ordinaire bourdonnant et bruissant, était muet comme une ruche d’hiver. J’eus le loisir de contempler, sur un palier, le Journal de muraille des Affaires étrangères, journal comme il en existe maintenant dans toutes les usines, les administrations, les clubs, les écoles. Il est rédigé par les membres de chaque organisation, calligraphié avec amour, illustré avec ce sens décoratif, cette admirable franchise de couleur innés chez les Russes; il forme la plus amusante chronique anecdotique et satirique: poésie, prose, récits, critiques, suggestions, c’est toute la vie intérieure de l’établissement qui, chaque mois, défile. Un grand diable de soldat à courte tête blonde de gosse, veille, baïonnette au canon, devant la porte du ministre.
Et dans une pièce imposante mais sans faste, aux larges fenêtres voilées de mousseline, aux murs revêtus 64 de cartes de géographie figurant, en couleurs, les régions immenses et variées qui composent la formidable U. R. S. S., un peu affaissé—il vient d’être malade—en face d’un bureau d’acajou aux appliques de cuivre, semblable à tous les bureaux d’Excellences, voici Georges Tchitcherine.
Tout le monde connaît celui qu’on a surnommé le Pic de la Mirandole de la diplomatie, aristocrate de naissance et de pensée, paradoxalement chargé des destinées extérieures du premier État prolétarien. Et l’on sait aussi qu’il a repris, au profit de ce dernier, les anciennes traditions de la politique tsariste et les ambitions asiatiques de son grand prédécesseur Potemkine. Il m’accueille avec ses façons affables de grand seigneur et le menton sur la poitrine, ses mains soignées, au bout de bras un peu courts, croisées sur le ventre, il m’écoute d’abord, un regard narquois filtrant entre ses paupières finement plissées.
Puis, avec un petit rire sec:
—Je vois! Vous êtes venue assister à l’agonie du régime soviétique. Vous autres, gens d’Occident, nous voyez déjà morts. Ne croit-on pas toujours ce que l’on espère? Car nous sommes l’épouvantail de l’Europe, la main qui trace sur la muraille de porphyre du palais de Balthazar les paroles fatidiques, l’intrus qui trouble la fête...
Son français est si classique, son accent si pur, son élocution si précise qu’on croit causer avec un personnage du Grand Siècle, et c’est un peu gênant. Mais il y a de l’amertume dans la voix lente et douce, aux savantes modulations.
—La question de l’opposition est pourtant bien simple, reprend-il après un silence, et elle n’a guère 65 changé depuis la nouvelle politique de 1921: notre révolution a été conçue, préparée, exécutée par les prolétaires, mais elle ne pouvait triompher ni durer sans le concours des paysans. Or les paysans ne l’ont apporté que parce qu’ils voulaient la paix et le partage des terres. Les deux classes ont donc marché d’abord la main dans la main, vers le même but. A peine fut-il atteint et dut-on s’occuper de reconstruction que les intérêts commencèrent à diverger. Quand il s’agit d’imposer les principes communistes à cette grande masse arriérée et illettrée qui forme notre paysannerie, quand on exigea en faveur de l’État le sacrifice d’une partie des récoltes, ils ne comprirent plus; vous connaissez le résultat: ce fut la grève des bras croisés...
—Et la famine...
—Il fallut bien reconnaître qu’un prolétariat industriel, constituant 5 ou 6 % de la population totale de l’Union, ne pouvait lutter contre les 80 % de paysans. Grâce à la souveraine et franche énergie de Lénine, on fit machine arrière. Et, dès lors, tout l’effort des dirigeants s’appliqua à tenir paternellement la balance égale entre ces deux enfants de la révolution, en tenant compte de leurs besoins différents, sans favoriser ni léser aucun d’eux.
—Tâche ingrate!
—D’autant plus que le prolétariat agricole n’existe guère chez nous. La grande majorité se compose de paysans moyens qui, comme chez vous, possèdent leur ferme et la cultivent avec l’aide de leurs enfants, parfois de quelques domestiques salariés. C’est eux que nous organisons en comité pour qu’ils puissent lutter contre l’influence du «koulak», le paysan riche, qui, lui, se contente d’exploiter 66 le travail d’autrui; pour eux que nous créons et encourageons les coopératives agricoles, importons ou répandons machines, engrais, semences, ouvrons des crédits dans des banques spéciales; eux, enfin, que nous admettons dans les soviets locaux, à l’exception des seuls «koulaks» qui en sont exclus. Si nous ne tenions compte que du prolétariat agricole, nous nous aliénerions cette immense masse qui nous écraserait. Aussi la majorité de nos assemblées a-t-elle décidé de s’appuyer sur elle. Ce que ne veulent pas admettre certains membres de l’opposition.
«Périsse le prolétariat plutôt que nos principes», s’écrient-ils. A quoi nous répondons prosaïquement: «Primum vivere». Mais en même temps, nous ne perdons pas de vue notre idéal. Nous essayons par tous les moyens d’améliorer le sort des ouvriers, sève et sel de notre État. Après le chaos du début, notre production atteint aujourd’hui environ 80 à 85 % de celle d’avant-guerre. Pour que les ouvriers se multiplient, que leurs salaires augmentent, il faut encore intensifier cette production, renouveler l’outillage usé ou démodé des usines, en construire de nouvelles et par centaines. L’industrialisation croissante de la Russie s’impose sous peine de mort. Mais les capitaux nécessaires, d’où viendront-ils? Faut-il les demander aux paysans et dans quelles proportions? Nouveau problème urgent et gigantesque...
M. Tchitcherine pousse un léger soupir de lassitude.
—Pour en finir avec l’opposition, conclut-il, c’est toujours l’éternelle histoire: d’un côté les outranciers qui tendent la corde au risque de la casser; de l’autre, ceux qui savent parfois la relâcher, tout 67 en la tenant ferme—ceux qui tiennent compte des réalités.
«Mais que l’une ou l’autre de ces tendances prévale, cela n’entame en rien l’intégrité du régime. Pour le moment, le parti de la prudence est au gouvernail. Y sera-t-il demain?
—On prétend que la jeunesse, la première génération formée par l’école soviétique, est du côté des extrémistes?
Le ministre rétorque vivement:
—La jeunesse intellectuelle peut-être. Mais la jeunesse ouvrière, de sens plus rassis, ne mettra pas volontiers en danger les privilèges qu’elle a conquis. Elle sait que si on en est encore à la période des vaches maigres, l’avenir travaille pour elle...
Puis:
—Parlez-moi plutôt de la France. Y est-on mieux disposé pour nous? Il y eut un moment où la diplomatie française nous était contraire. C’est là, je l’espère, de l’histoire ancienne.
—L’opinion française ne peut guère devenir favorable à la Russie avant que la question des dettes ne soit enfin réglée.
—Ne pensez-vous pas, au contraire, que si les experts arrivent à une entente et à une transaction sur le paiement de cette dette, les Français seront plus furieux de ce qu’ils ne toucheront pas que satisfaits de ce qu’ils recevront? Quant à mon opinion sur le fond du problème, je l’ai si souvent donnée...
Une note d’impatience altère la voix de velours. Comment le nom de la Société des Nations, qui achevait ses assises d’automne, survint-il alors? Je ne sais, mais ce fut un coup de clairon. M. Tchitcherine se redresse dans son fauteuil. Le sourire ironique 68 qui flotte d’ordinaire au-dessus de sa barbiche s’éteint, ses yeux à demi voilés s’ouvrent soudain, ronds, fixes et durs comme des yeux d’oiseau de proie:
—Diplomatie de pacotille! fait-il. Et que se cache-t-il sous ce clinquant?
Je feins l’innocence:
—L’Union soviétique ne compte donc pas y entrer un jour ou l’autre?
—Jamais, s’écrie-t-il avec force, jamais!
Et avec un petit ricanement:
—Il y a des jeux que nous gênerions et qui nous gêneraient... Nous voyez-vous approuvant l’Angleterre en Egypte, la France au Maroc?... A bull in a china shop! (un taureau dans un magasin de porcelaine).
Car M. Tchitcherine a la coquetterie d’épingler çà et là à ses propos des mots anglais, allemands, italiens, prononcés avec une révoltante perfection.
—Non, il y a mieux à faire, vraiment, beaucoup mieux, répète-t-il.
Il a retrouvé sa bonne humeur narquoise.
Pourquoi eus-je l’idée de parler d’un banquet qui avait eu lieu la veille dans mon hôtel? Des personnages aux yeux d’huile noire, au profil courbe de cimeterre...
—Oui, fit-il, les délégués afghans. Nous venons de signer avec eux un nouveau traité de commerce et d’amitié. Oh! un tout petit traité, comme nous en avons conclu avec tous nos voisins asiatiques: la Turquie nouvelle, à qui nous avons été les premiers à tendre la main; la Perse, notre alliée dès le début...
J’objectai:
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—Mais la Chine?
C’était le moment où Chang Tso Lin venait de dénoncer l’accord sur les chemins de fer de Mandchourie, de chasser les employés soviétiques, de fermer les collèges russes.
—Il n’y a là qu’un set back, un point d’arrêt! fit sans s’émouvoir M. Tchitcherine. Vagues de surface qui n’atteignent pas le fond. Aujourd’hui le vent souffle du nord; demain il soufflera du sud. La Chine où il y a le plus nombreux et le plus misérable prolétariat du monde sera fatalement et toujours avec nous. C’est comme en Perse, où les Anglais, en ce moment, nous cherchent noise. Cela s’arrangera, cela doit s’arranger...
Il se frottait doucement les mains.
Au-dessus de sa tête, sur une grande carte lavée de couleurs tendres, les lignes rouges de l’Union soviétique couraient en séton vers le cœur de l’Asie. Et je songeais à la lutte sourde et géante engagée sur ce continent entre l’ours moscovite et le léopard britannique.
Je songeais aussi à un mot de M. Tchitcherine, se penchant un jour vers un ami:
—Les États-Unis d’Asie, capitale Moscou, avait-il murmuré.
Mais la foire qui fut naguère «la plus grande dans le monde», comme disent les Américains, va paraît-il, se terminer. Je quitte donc, pour quelques jours, Moscou, dont je n’ai fait encore qu’effleurer la surface, par un train qui, en une nuit, m’amène à Nijni-Novgorod.
Je suis seule, bien à l’aise dans mon spacieux wagon-lit, d’une jolie couleur vert amande avec boiseries d’acajou. Les voitures voisines sont occupées par des hommes, des fonctionnaires, vêtus de la blouse classique à ceinture de cuir, compulsant d’un air absorbé des dossiers étalés sur la petite table mobile. La lumière joue sur leur tête rasée à la pierre ponce ou ombragée de mèches opulentes—il n’y a pas de milieu ici. Et quand le matin, je suis éveillée par le sourire barbu et le verre de thé rose offert par le doux tovarish contrôleur, qui porte la même blouse que les hauts fonctionnaires, je retrouve les mêmes têtes affairées, penchées sur les mêmes papiers...
Nous arrivons sans une minute de retard. Je regarde 71 par la fenêtre avec avidité et n’aperçois qu’une gare d’Europe, agitée et ordonnée. Je suis accueillie, dès la descente du train, par deux secrétaires de M. Malijcheff, le président de la foire, dont une charmante jeune femme aux cheveux serrés dans une écharpe de gaze, aux yeux et au sourire aiguisés d’intelligence dans un petit visage sinueux, qui sera, pendant trois jours, ma compagne et mon guide.
Car je suis, paraît-il, l’hôte du président, dans le palais où sont installés la direction et les bureaux de la foire, édifice meringué, fastueux et banal comme tous les palais d’expositions.
Une auto rapide nous y conduit; j’ai un appartement qui ferait pâlir de jalousie tous les pauvres locataires de Moscou: chambre à coucher que chauffe doucement un poêle de faïence (il fait déjà froid, quoiqu’il y ait dans le ciel pur un pâle petit soleil), salle de bains dont la baignoire pourrait servir aux ablutions d’un jeune éléphant, salle à manger qui contient trois vastes tables, l’une à écrire, l’autre à manger et la troisième à ne rien faire, un canapé où Gargantua s’étendrait pour digérer, six fauteuils, seize chaises et je ne sais combien d’autres meubles sans importance, Gulliver au pays des géants. On l’a dit: tout en Russie est ajusté à la taille gigantesque des Romanoff.
Par mes nombreuses fenêtres, j’aperçois, montant sur le clair horizon, une belle colline diaprée comme une mosaïque: bouquets de pins noirs, palais blancs, bois fauves, jardins vermeils d’où s’élancent des églises aux coupoles vertes et dorées. C’est la ville haute de Nijni-Novgorod, séparée, par l’immense et invisible Volga, de la ville basse, où nous sommes, uniquement composée de la foire. Elle ne 72 vit, mais d’une vie prodigieuse, que trois mois par an, puis retombe dans la solitude glacée et le silence.
Un déjeuner succulent—quel beurre, quelles confitures, et surtout quel caviar aux petits grains détachés qui fondent dans la bouche et la parfument!—et nous plongeons dans la foire.
Voici bien le décor que j’attendais: longs bâtiments d’un seul étage, mi-boutiques, mi-entrepôts, peints en jaune, avec de larges porches arrondis, rouge sombre, alignés à l’infini le long de voies régulières, se coupant à angle droit. C’est monotone—pouvait-il en être autrement?—mais d’une pure ordonnance, où l’on sent une pensée.
De temps à autre, une place ronde, aux éclatants parterres, des bassins d’argent mat enchâssés dans des pelouses penchantes, des groupes de peupliers en hauts panaches d’or frémissants. Enfin, une cathédrale russe, une église arménienne et une mosquée où le style Empire à portiques et à colonnades s’allie avec une hardiesse incongrue et délicieuse aux dômes orientaux et aux minarets.
—Savez-vous, me dit mon guide, qu’elle est l’œuvre, ainsi que toute la foire, d’ailleurs, d’un architecte français? Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, cette foire se tenait de l’autre côté de l’Oka, dans l’enceinte d’un monastère que le tsar moscovite avait jadis donné aux tsars de Géorgie. Ceux-ci y apportèrent leur civilisation raffinée, en firent un centre d’art dont le rayonnement pénétra toutes ces régions. On en retrouve encore l’influence dans l’art populaire de nos villages...
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«Mais, par suite de querelles entre les représentants géorgiens et les gouverneurs russes de la province, la foire fut transportée hors du monastère, les anciens bâtiments incendiés, toute une histoire! Or, après Tilsitt, Napoléon était en flirt avec notre tsar Alexandre Ier. Il lui envoya en cadeau quatre architectes; parmi eux, un artiste de talent, Bétencourt, qui fut chargé de reconstruire la foire. Un drôle de type, comme vous dites. Il vivait ici en grand seigneur, en grand noceur... Est-ce par malice? Il choisit cet emplacement entre l’Oka et la Volga qui, chaque année, est inondé... Cette année, par exemple, ce fut terrible. De plus, comme pendant la guerre il y avait ici environ soixante mille prisonniers allemands qui ont tout saccagé, plusieurs quartiers, vous verrez, n’ont pu être restaurés. Sans quoi, depuis Bétencourt, rien ici n’a changé...
Dans le décor, peut-être. Mais le reste? Où est-elle la magnifique cohue barbare et bariolée dont j’ai lu naguère de truculentes descriptions? Où, les costumes nationaux de tous les peuples du Caucase et du Proche-Orient, de toutes les nations confondues de l’immense continent asiatique? Et les saltimbanques, les bateleurs, les acrobates se démenant, cabriolant et culbutant dans les clameurs de joie, les flonflons de l’orchestre? Et ces oiseaux que l’on apportait par milliers dans des cages pour les lâcher en plein ciel, où ils s’envolaient en fusées de gazouillements éperdus. Toute cette furie de bruits, de couleurs, d’odeurs, de types, où est-elle?
La foule qui flâne sans ardeur dans les rues droites 74 est laide, terne, moins pittoresque même qu’à Moscou; à peine, de temps à autre, une toque d’astrakan ou de feutre noir, le bonnet de velours bordé de fourrure des Chinois, une calotte tartare. Linge de couleur, pardessus ou imperméables jaunâtres, feutres aux sèches cassures de carton, affreuses casquettes soviétiques: tous ces gens se ressemblent, habillés, dirait-on, par le même marchand de confections à bon marché.
Je vois bien, sur une prairie ombragée, des baraques et des tirs, des balançoires et des chevaux de bois, morceau qu’on croirait détaché de la fête de Montmartre ou de Neuilly, mais tout cela sans caractère et sans vie. Les colporteurs qui offrent des lacets, des épingles ou du papier à lettres, les marchands qui, le long des trottoirs, vendent du caramel aux amandes, du nougat, des pâtes sucrées qu’ils défendent d’un éventail de papier contre l’assaut des mouches, ne sont guère différents des mêmes bonshommes sur nos marchés de petites villes.
Et nous parcourons le quartier des cuirs à l’âcre odeur alcaline; celui des peaux, particulièrement important, où je ne vois guère de fourrures de prix, mais surtout les peaux de mouton qui servent de pelisses au moujik, ou de l’astrakan noir, gris ou bis; le quartier des fruits séchés, raisins, abricots, dattes, figues en moellons agglomérés; celui des laines en balles, du chanvre en chevelures décolorées et aussi d’immenses pavillons remplis d’impressionnantes armées de machines métallurgiques, de machines agricoles, d’instruments aratoires, d’outils, d’objets ménagers; d’autres étalant des rangées de bottes et de souliers et tous les lainages 75 aux teintes vulgaires, tous les dessous mesquins, tous les vêtements médiocres que j’ai vus à Moscou.
Mais où sont les pierres précieuses, les zibelines, les hermines, les soies persanes, les tissus de Smyrne, les cachemires des Indes, les belles armes de Tiflis, où les tapis du Caucase ou de Turquie? Sommes-nous à Nijni-Novgorod ou bien à la foire de Lyon ou de Paris?
Je confie ma déception à ma compagne, tandis que nous passons en revue un régiment de tracteurs et de charrues dernier modèle. Elle ne s’en émeut point:
—Oui, la foire de Nijni s’est transformée, comme tout le reste. Elle est d’ailleurs bien moins importante qu’autrefois; mais pour des raisons qui ne diminuent en rien le succès de sa résurrection. Ce n’est plus, comme vous le dites, qu’une foire d’échantillons. Naguère, les riches marchands y affluaient de tous les côtés de la Russie; il n’y a plus maintenant, du côté russe, que des employés en nombre restreint, chacun représentant des organisations ou des trusts d’État. D’autre part, de toutes les régions de l’Asie arrivaient jadis de longues caravanes chargées de marchandises; elles mettaient parfois un an à atteindre Nijni, s’y installaient avec serviteurs, animaux, bagages. Aujourd’hui les représentants de maisons asiatiques viennent par les voies les plus rapides, n’apportant qu’une mince 77 partie de leurs produits, puisque les transactions se font par contrats, échelonnés sur toute l’année...
Nadine X... m’explique également l’absence des articles de luxe, soies, pierres précieuses, tapis et autres. C’est le résultat de la politique économique actuelle dont M. Schoubine m’avait déjà dit un mot. Car il y a bien une politique nouvelle. Que vaut-elle? Aux économistes de réfléchir et de conclure. Au début du rétablissement du commerce privé, le fameux Nep, le mot d’ordre était: «Laissez faire, laissez passer.» Cela n’a pas duré. L’importation dépassait bientôt l’exportation, et cela pour des objets inutiles à la collectivité. Le change baissait. Les gouvernants firent frein avec la rapidité ordinaire aux Soviets. Et l’on a interdit l’entrée des articles de luxe, mis de lourds impôts sur les articles de demi-luxe.
Les participants asiatiques n’apportent donc plus que les matières premières: laines brutes, chanvre, coton, cuirs non travaillés, peaux, riz, fruits secs, huile de ricin pour les machines et autres produits acceptés par le gouvernement soviétique et reconnus comme nécessaires au pays.
Mais, attendez: l’argent qu’ils retirent de cette vente ne sortira pas de Russie, car ces mêmes participants doivent aussitôt le remployer à l’achat de machines, ustensiles, vêtements et autres objets manufacturés en Russie ou acquis à l’étranger par la Direction du commerce extérieur.
Je demande avec étonnement:
—Et ils y consentent?
—Comment donc! Ils ne regrettent qu’une chose: c’est de ne pouvoir acheter davantage. Car, notre production étant encore inférieure à nos besoins, 78 le gouvernement, qui ne veut pas priver ses nationaux, est obligé de limiter ventes et achats.
Nous sommes devant un vaste bâtiment de pierre et de brique, très business like, devant lequel bourdonnent des groupes.
—Voici justement, fait mon guide, la Bourse des produits où s’effectuent les transactions. Entrons.
Nous sommes sur une galerie circulaire toute trépidante des sonneries du téléphone et du tic tac des machines à écrire où une cinquantaine d’employés et de dactylos mènent chacun leur tâche et leur vacarme.
Au-dessous, dans une grande salle que domine une estrade drapée de rouge et sanctifiée du portrait de Lénine, une centaine de petites tables noires surmontées d’un écriteau, portant un numéro et le nom d’une maison de commerce ou d’un trust. Autour de ces tables, des hommes vêtus de sombre, causent, discutent, inscrivent. Il y a là des Sibériens, des Chinois, des Caucasiens, des Mongols, des Persans, des Turcs, des Afghans, des gens venus des plaines glacées du Nord, des jardins odorants d’Ispahan et de Chiraz, des montagnes aériennes du Thibet, des plateaux de l’Asie centrale aux flots illimités de prairies grises, d’Ourga la mystérieuse. Pourtant tous se ressemblent comme des frères. Affublés de défroques occidentales, tous ont la même expression sagace et tendue. Des hommes d’affaires comme il y en a à Londres, à Berlin, à New-York. Rien que des hommes d’affaires.
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On m’avait signalé la venue d’un délégué d’une petite République Kirghis dont l’autonomie vient d’être reconnue par les Soviets—une oasis du Turkestan, là-bas, au confluent de l’Amour-Daria et du Sir-Daria. Je l’imaginais vêtu de robes éclatantes, le front ceint d’un turban à l’aigrette en jet d’eau de perles, que fixe une escarboucle. On me le montre: rougeaud, solide, bardé de cache-nez, la casquette enfoncée jusqu’au col de son informe pardessus, il a l’air d’un marchand de bestiaux d’Auvergne ou de Normandie. Est-il venu sur une cavale blanche aux pattes arquées, suivi d’un cortège de cavaliers volants, de chameaux et de petits ânes gris? Non, c’est un avion qui l’a amené, lui et ses échantillons. Mais il apporte une plante nouvelle qui fait grand bruit dans la foire: le kendirj; vivace, n’ayant pas besoin de culture, plus soyeuse que le chanvre, elle peut, paraît-il, remplacer le coton et même le lin. Des offres considérables lui ont été faites, notamment par la Pologne. Ah! rien de pittoresque, l’envoyé kirghis! Mais lui devra-t-on une révolution dans l’industrie?
Des tableaux noirs çà et là indiquent l’offre et la demande du marché, le nom du produit et les quantités qui peuvent en être fournies. Des employés de la direction, en blouse grise, circulent entre les tables.
Les prix débattus et fixés, le contrat est signé en présence du mackler, agent de l’État soviétique, qui contrôle les transactions et en garantit l’exécution. Aujourd’hui, ces transactions sont particulièrement nombreuses, car la foire va se terminer. Partout, une hâte fiévreuse; le grand bâtiment vibre comme une usine. A trois heures, quand fermera la 80 Bourse, on connaîtra le genre des contrats, leur nombre et le tout sera aussitôt publié dans les journaux, avec la liste des produits vendus et des produits encore à vendre.
Nijni-Novgorod est toujours une foire asiatique. Mais cette Asie nouvelle, qui se rue sur les machines, use du téléphone, de l’avion, de la T. S. F., quelle âme cache-t-elle sous sa morne livrée d’Europe?
Évidemment, le chiffre actuel des transactions de Nijni-Novgorod est bien loin d’atteindre les chiffres d’avant-guerre. On y faisait autrefois jusqu’à cent millions de roubles d’affaires, tandis que cette année, bien que les résultats aient triplé depuis 1922, date de la renaissance de la foire, c’est tout juste si l’on a dépassé vingt millions de roubles. Quant au nombre de maisons participantes, qui a également triplé, il est cette fois-ci de dix-huit cent soixante, dont trois cents venant de l’Orient soviétique. Les maisons persanes, elles, ont passé de vingt-neuf en 1922 à deux cent cinquante.
—Ce n’est pas encore énorme. Mais on escompte un progrès sensible pour l’an prochain, me dit M. Malijcheff, le président de la foire, qui en fut le résurrecteur.
Une personnalité vigoureuse et sympathique. Ouvrier d’usine, à dix-huit ans il ne savait pas lire. A vingt-cinq ans, il était écrivain de talent et menait une propagande passionnée en faveur des idées révolutionnaires. 82 Emprisonné, exilé, torturé,—il eut toutes les dents cassées—il toucha l’extrême fond de la misère humaine.
Qui s’en douterait en le voyant? Il est robuste, carré des épaules et du geste, la voix sonore et, dans le large visage coloré d’un sang vermeil, le bleu franc des yeux éclate et rayonne de bienveillance et de malice. On dirait un de ces joujoux populaires peints et vernis de couleurs violentes, représentant le beau type russe du moujik.
Il me parle d’abord de ses visites à Paris et à Lyon, de M. Herriot qu’il aime fort et qui, en 1922, lui apporta ses encouragements, lors de la renaissance de Nijni. Il aurait aimé attirer ici l’Occident, la France. Les circonstances ont voulu que l’Orient seul répondît à son appel.
—L’année dernière, dit-il, les Asiatiques nous avaient acheté quatorze wagons d’objets manufacturés. Cette année plus de deux cents. Non seulement tout ce qui concerne la métallurgie, mais les outils, les scies, les pelles, les objets ménagers. Encore s’est-on battu pour la possession de ces wagons. On vous l’a dit, notre industrie ne suffit pas à la demande intérieure. Nos paysans, moins pauvres qu’autrefois, achètent de plus en plus et se plaignent de ne pouvoir acheter assez. Pour les contenter, il faut donc limiter nos exportations.
Les yeux tournés vers la colline où s’élèvent les vieux monuments à bulbes multicolores de Nijni-la-Haute, dans le tic tac forcené des machines à écrire, le camarade Malijcheff rêve de stocks illimités de tracteurs, de quincaillerie, de textiles et sourit doucement. Puis, avec un soupir:
—Ah! si des capitaux d’Occident nous permettaient 83 de multiplier nos usines, d’accroître notre production, quel marché formidable s’ouvrirait ici! La Chine seule avalerait tous nos produits...
J’objecte timidement:
—Pourtant, tous ne sont pas de qualité supérieure. Les vêtements, par exemple; c’est vous, je pense, qui habillez tous ces messieurs d’Asie et leur élégance...
—... laisse à désirer, j’en conviens! répond-il en riant. Oui, à ce point de vue, notre industrie en est encore à la période des expériences. Mais, même discutables, nos produits valent mieux que la camelote dont l’Angleterre inonde les peuples d’Orient et d’Extrême-Orient. Ceux-ci n’en veulent plus; ils se tournent résolument vers nous. Non seulement parce qu’ils ont foi dans l’avenir économique des Soviets, mais par sentiment. Nous sommes la première grande nation qui les traitions en égaux, en frères. Ce qui les change...
Et souriant toujours, tourmentant du doigt les deux stylos obligatoires qui plongent dans la poche de son gilet:
—Voyez-vous, conclut-il avec malice, il y a plusieurs façons de faire des conquêtes, et la nôtre n’est pas la plus mauvaise...
Les commerçants persans offrent ce soir un banquet à la direction de la foire, dans la somptueuse salle des fêtes du palais. Lucullus dîne chez Lucullus, sous l’immense écusson rouge où resplendissent tout en or, la faucille et le marteau. Et un orchestre 84 de gardes rouges verse, à intervalles congrus, les flots de facile harmonie qui, ici comme en pays capitaliste, favorisent la cordialité et la digestion.
La large table en fer à cheval est jonchée de guirlandes de fleurs, de pyramides de fruits choisis, entre lesquels se presse tout un peuple polychrome de bouteilles peu habituées à voisiner: porto, madère, chypre, marsala, samos, english bitter, et tous les vins précieux du Caucase, sans compter des flacons élancés de blanche vodka. De chaque côté s’étalent en outre, présentés avec un art savoureux, des poissons en gelée ou en sauce, des volailles froides, des charcuteries bien en couleur, entourés d’une menue flottille de sardines, concombres, tomates, crevettes, anchois, harengs, que dominent çà et là, comme des cuirassés, des coupes pleines d’admirable caviar frais. Un festin froid? Non, son avant-garde seulement: les zakouski, ces hors-d’œuvre russes, destinés, tout juste, à aiguiser l’appétit...
Au centre de la table, trône, solide, épanoui, le président Malijcheff, portant très droite sa tête rose et or de dieu scandinave. A sa droite, face rase, grasse et subtile de chanoine, l’ambassadeur de Perse; à sa gauche, un délégué des affaires étrangères de Moscou, pâle Nordique, d’une élégance compassée. Et, groupés autour de la table, environ trois cents convives, la plupart coiffés de la toque de feutre noir des Persans, teint bistré, ovale alourdi et les paupières tombantes sur des yeux de houille opaque, à travers lesquels rien ne filtre. A part les invités russes, il y a aussi un groupe de Chinois et quatre Asiates—Mongols ou du Turkestan?—beaux comme des rois mages, purs traits aquilins 85 qu’encadre une courte barbe frisée. Majestueusement impassibles, ils mangent à peine, allongeant de temps à autre leurs doigts d’ivoire pour cueillir un concombre ou un fruit, et ils ne boivent que de l’eau.
Quelques musulmans les imitent. Mais les autres! Toutes les bouteilles débouchées à la fois s’épanchent dans tous les verres; et les liqueurs apparaissent, portant dans leurs robes toutes les couleurs du prisme, tous les piments cosmopolites; l’on voit même, ô horreur! surgir de la bière, en même temps qu’une étrange limonade rose qui a l’air d’avoir rincé un flacon de patchouli. Et dans l’odorante fumée des cigarettes à l’ambre, des santés s’échangent, à pleines rasades de vodka. On boit à ses voisins, à ses vis-à-vis, à leurs aïeux, à leur postérité, à la Perse, aux Soviets, à la Chine; on boit même—tout arrive—à l’Occident et à la France. On boit en soulevant son verre à la hauteur de son œil et en posant la main sur son cœur, tandis que se déroule un intarissable défilé de mets exquis. Je n’en ai retenu que des sterlets fondants à la chair couleur de bégonia et de divins sorbets, neige veloutée et flamme. Mais si, à la fin, quelques Russes paraissent émus, les Orientaux n’ont rien perdu de leur énigmatique et courtoise gravité.
Ils ne perdent même pas le nord. Un camarade garçon, ayant offert sur ma robe une libation aux dieux exilés, mon voisin, qui porte des moustaches de kalife suspendues à son long nez en croc, me dit avec une grâce tout orientale, en décochant au président une œillade aiguë:
—Si le tovarish Malijcheff me permet de l’importer, je mets à vos pieds la plus belle soie qui ait 86 été tissée dans mon pays où se tissent les étoffes les plus somptueuses du monde...
Car l’importation des soies de Perse vient d’être interdite.
Mais le tovarish Malijcheff ne sourcille pas sous cette attaque directe et se contente de donner le signal des discours.
Paroles mesurées de l’ambassadeur de Perse, remerciements et vœux du président. Puis le jeune délégué du Narcomindiel de Moscou se lève. Tout de suite, en quelques phrases énergiques qui bousculent sans façon le pot de fleurs diplomatique, il insiste sur la nécessité pour les peuples de l’Orient de se grouper économiquement autour de la Russie des Soviets. L’Occident les a toujours exploités, traités en vassaux. L’heure est venue pour eux de s’affranchir de cette humiliante tutelle. La Russie qui, elle, les considère comme des amis, des égaux, est prête à seconder leurs efforts, surtout ceux de la Perse qui fut la première à reconnaître le gouvernement soviétique. Il faut lutter contre l’impérialisme d’Occident et son égoïsme, il faut surtout lutter contre l’impérialisme anglais, citadelle extrême du capitalisme, menace constante et redoutable pour la paix du monde. Et brandissant son verre, le jeune diplomate s’écrie avec une force que ne laissait point soupçonner sa pâleur distinguée:
—Vive l’amitié de la Perse et des Soviets! Vive l’Orient! Vive surtout la Perse économiquement libérée!
Les Persans, me semble-t-il, ne répondent qu’avec un enthousiasme modéré à tant de fougueuse ardeur. Mais les rois mages, jusqu’ici muets et dédaigneux, sautent sur leurs pieds, applaudissent de 87 toutes leurs longues mains osseuses, tandis que leurs dents étincellent dans les courtes barbes noires d’où s’échappent d’étranges glapissements.
Éclair de magnésium. Les gardes rouges là-haut modulent une Internationale de choix.
Quant à moi, unique et très indigne représentant de l’Occident ennemi, je songe dans mon coin:
—Mais pourquoi demander des capitaux à cet impérialisme européen? Est-ce, ô paradoxe, pour mieux le combattre et le détruire que ces Orientaux sollicitent de lui des armes?
«Pour mieux te manger, mon enfant», crie le bon ogre moscovite...
Je ne me lasse pas de causer avec ma compagne, Nadine X..., tandis que nous prenons nos repas côte à côte devant la nappe blanche où radis, concombres, tomates et fruits mettent de si belles taches de couleur. Son intelligence a toute la souplesse slave et plusieurs séjours à l’étranger ont approfondi sa culture, élargi sa vision. Ensuite, elle a connu les deux régimes. Assez âgée pour avoir goûté la douceur que l’ancien avait pour les classes élevées; assez jeune pourtant pour s’adapter au nouveau et comprendre, me dit-elle, l’élan qui, après chaque chute, l’a soulevé au-dessus des horreurs et des souffrances.
Elle appartient à une de ces familles d’universitaires ou de savants, comme il y en a tant en Russie, qui n’ayant pas voulu émigrer pendant la tourmente, parce que leur patrie leur tenait trop aux moelles, mettent, avec plus ou moins d’enthousiasme, mais en toute loyauté, leur temps et leur talent au service du gouvernement soviétique.
L’époque est d’ailleurs passée où l’on méprisait 89 ici l’esprit, où l’intelligence était considérée avec soupçon. Les professeurs de l’enseignement supérieur reçoivent encore, il est vrai, des appointements fort médiocres (de 60 à 70 roubles par mois) parce que l’État est pauvre, mais il leur est loisible de faire des travaux supplémentaires, fort bien rétribués. Quant aux écrivains, aux publicistes, ils connaissent des prix qui surprendraient leurs confrères des pays capitalistes.
Madame X..., qui habite Leningrad avec sa fille de douze ans, élève d’une école secondaire dont elle me parle avec bon sens et esprit, vit elle-même, et fort bien—elle gagne jusqu’à 3.000 ou 4.000 francs par mois—de traductions et de critique d’art. Elle a étudié depuis la révolution, passé des examens d’histoire de l’art et possède un diplôme qui doit équivaloir à celui de notre école du Louvre. L’art populaire russe la passionne et elle m’entraîne vers le pavillon qui lui est consacré dans la Foire.
En route, nous nous arrêtons devant les bottes et les souliers tartares, confectionnés pour la plupart à Kazan, mosaïques en cuir souple de tous les tons les plus chauds, et aussi devant les blouses et les robes brodées en rouge, blanc et bleu, de fleurs et d’animaux stylisés.
Voici maintenant les meubles de bois sculpté: tables, tabourets, étagères, d’une fantaisie qui ne perd jamais le sens des proportions ni de l’usage; puis, en bois aussi, des plateaux, des vases, jattes, salières, cuillères, tous les humbles ustensiles du ménage, les uns unis et lisses comme des fruits, les 90 autres peints de couleurs vives que dominent l’or et le rouge, glorifiés par des ornements venus du lointain des âges, où l’on retrouve l’influence de la Perse, de Byzance, de la Grèce elle-même à travers des générations d’âmes et de prunelles naïves. Ils sont, depuis fort longtemps, fabriqués dans certains districts voisins de la Volga.
—Mais voici les perles de cet art, me dit ma compagne.
Et elle me tend tour à tour des boîtes, des coffrets, des tabatières. Sur un fond laqué noir, dans un décor de montagnes, de cités à coupoles et à beffrois, de beaux nuages irisés, d’arbres où perchent des oiseaux fastueux, se détachent des adolescents en costume oriental, des chevaliers et leurs montures au col arrondi, des cavales qui semblent voler, des jeunes filles aux boucles flexibles, autour de clairs visages ingénus et dont les tuniques flottent sur leurs pas légers. Tout cela d’un dessin si pur, de couleurs d’un éclat si frais et si hardi—or, vermillon, vert émeraude, bleu saphir ou lapis—que je les admire, le souffle suspendu. C’est à la fois les primitifs italiens, les miniatures persanes, les motifs des très anciens vases chinois que l’on évoque. Et aussi quelques vieilles tapisseries. Est-il possible que de simples paysans aient conçu et réalisé ces précieux joyaux d’art?
—Sans aucun doute, répond madame X... Il y a même là toute une histoire.
Depuis des siècles, me dit-elle, dans des villages dont l’un n’est guère qu’à cinquante verstes de Nijni, des familles de paysans peignaient, de père en fils, les icônes qui peuplaient les églises et les demeures de l’immense empire tsariste. C’est là que 91 s’étaient conservées sans alliage les traditions de la grande époque iconographique russe, celle qui s’étend du XVe au XVIIe siècle.
Mais voici que, depuis 1914, les commandes avaient cessé. Qu’allaient devenir les artistes de Khalin, de Palekhov, de quelques autres villages? Le gouvernement soviétique s’en émut et chargea une mission spéciale de les orienter sur des voies nouvelles. Il existait déjà des objets de laque noire dont la technique était réputée. On décida de les orner de miniatures dont les personnages seraient empruntés à l’iconographie du passé, mais groupés dans des scènes de la vie des champs: chasses, fêtes des récoltes, mariages, danses. Les artistes répondirent à cette impulsion avec enthousiasme et leur verve, qui n’est plus enchaînée par aucune convention rituelle, prend chaque jour un essor plus fantaisiste.
Je rêvais d’aller les surprendre à l’œuvre. Aucun train, par malheur, ne va jusqu’aux villages qui abritent ces étranges confréries de peintres paysans. Et le temps manquait pour y arriver autrement.
—Voulez-vous tout de même voir un autre village? me demanda-t-on. Ils sont assez typiques dans cette région...
Nous partions quand je reçus une députation inattendue. Un groupe de dames et de jeunes filles, employées dans les bureaux de la foire, sachant que je venais de Paris, imploraient la faveur de jeter un coup d’œil sur le contenu de mes valises. Honneur un peu gênant, pour ma modeste garde-robe! Et quel déluge de questions embarrassantes firent 92 grêler sur ma tête ces jeunes intellectuelles en mal de coquetterie! «Portait-on de grands ou de petits chapeaux? Garnis de fleurs ou de plumes?—Et les robes? Était-il vrai qu’elles allaient allonger?—Les élégantes, paraît-il, laissaient de nouveau pousser leurs cheveux?»
Ah! il s’agissait bien de marxisme, de communisme intégral, de capitalisme d’État! Comme elles tournoyaient et pépiaient autour du lointain miroir de Paris, ces charmantes alouettes bolchevistes! Sous l’œil de Moscou, on n’en est pas moins Ève...
Deux jouvencelles, fraîches comme des primevères, se tenaient discrètement à l’arrière, les mains enlacées—les deux petites femmes de chambre qui nous servaient et dont j’avais remarqué les jolies manières déférentes, avec je ne sais quel mélange de réserve un peu fière:
—Ce sont des étudiantes, me dit-on; elles se placent, pendant les vacances, afin d’amasser un petit pécule pour l’hiver. L’une d’elles est tout à fait intéressante. Qui sait si elle ne deviendra pas ministre ou ambassadeur, comme madame Kollontai? Ici, vous savez, les femmes peuvent grimper aussi haut que leurs aptitudes le permettent...
Nous voici dans une calèche à deux chevaux, mince et cambrée, conduite par un izvostchick à moustaches en double virgule noire, dont la lourde tunique de drap vert, plissée à la taille, est superbement ceinturée de plaques de métal.
Nous longeons au sortir de la ville un large étang, embrasé par les hêtres pourpres qui s’y mirent.
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—Peut-être, qui sait? les flammes de l’enfer, me dit en riant Nadine X... C’est qu’il y a autour de cet étang de sombres légendes. Voyez-vous cet amas de ruines? Là s’élevait, avant la guerre, un hôtel fastueux où les riches marchands de la foire venaient mener leurs orgies. Quand ils étaient ivres-morts, rien de plus facile que de les dépouiller, de les égorger. Un bruit sourd, l’étang se refermait, on ne revoyait plus les méchants marchands, morts en état de péché mortel. Il y avait aussi des rixes, des guets-apens et toujours l’étang jouait son rôle, gardait ses secrets. Aussi les paysans évitent-ils de passer ici la nuit...
Nous avions gagné la campagne déroulant au loin ses prairies hirsutes; elles sont coupées de bouquets de bouleaux, dont la précise ramure de clair argent transparaît sous des nuées d’or, si légères qu’un souffle suffirait à les soulever vers l’azur. Parfois, des taillis et de grands espaces, où ne restent que les moignons des arbres, coupés, je crois, sans trop de méthode. Et çà et là, des silhouettes penchées sur de primitives charrues de bois, traînées par un cheval. Tout est loin d’être cultivé. Quelle différence chez nous!
—Pourtant, dit madame X..., après la terrible famine de 1921, la surface ensemencée du pays a augmenté rapidement et régulièrement. D’après les dernières statistiques, en 1925, elle était arrivée à 84 % de la surface d’avant-guerre. Sans doute cette année l’a-t-elle atteinte, ou même dépassée. De même pour le cheptel. Il avait beaucoup diminué pendant la guerre, et après la révolution jusqu’à la politique économique nouvelle. Depuis, il se reconstitue lentement pour les chevaux et les bœufs, 94 mais très vite pour les bêtes moins importantes. Tenez, les porcs, sauf votre respect, comme disent vos paysans dans les livres, ont passé de 6 % en 1922 à 85 % en 1924. Ne vous moquez pas de moi, ajoute-t-elle, d’un petit air suppliant. Si je suis si savante, c’est que j’ai dû guider récemment des missions américaines et je suis documentée de frais...
—Y a-t-il un grand changement dans les campagnes, depuis le nouveau régime?
—Pas le moins du monde. La vie des villages demeure à peu près telle qu’autrefois. Ce que l’on ignore généralement à l’étranger, c’est que, bien avant la guerre, la production agricole de la Russie était déjà basée sur la petite propriété rurale. Peu à peu, pour les mêmes raisons que dans vos pays, la terre avait passé des mains des seigneurs entre celles des paysans. Ceux-ci détenaient, en 1915, 90 % de la surface arable. La révolution n’a donc fait qu’achever l’œuvre commencée bien avant elle. Et actuellement, comme autrefois, le système qui prédomine est celui de la petite exploitation individuelle, aux risques et périls de celui qui la dirige. Il y a bien quelques grands domaines soviétiques où l’on fait des expériences de cultures, sortes de fermes modèles d’État; il y a aussi quelques entreprises coopératives, mais cela se perd dans l’ensemble. Insignifiant! Songez qu’il y a en U. R. S. S. vingt-deux millions d’exploitations paysannes...
—Qu’a donc apporté de neuf l’État soviétique?
—Au point de vue juridique, transformation complète: au lieu d’être partagé entre l’État, les grands propriétaires fonciers et les paysans, tout le territoire est nationalisé. Plus de droit de propriété.
—Alors, cette terre que les paysans convoitaient 95 tant, qu’ils aimaient d’un amour si âpre...?
—Ils en sont à perpétuité et héréditairement les usufruitiers, les fermiers, si vous voulez. Non seulement de celle qu’ils possédaient avant la révolution, mais de celle qui leur a été accordée, lors du partage des grandes propriétés...
Mais cet «usufruit perpétuel et héréditaire», n’est-ce pas à peu près la propriété? Où est la différence?
—Ils n’ont le droit d’acheter ni de vendre aucun terrain de culture. N’y a-t-il pas là, voyons, un abîme entre les deux systèmes?
Je ne suis pas tout à fait convaincue. Les paysans riches ne peuvent-ils louer les terres de leurs voisins et les voisins eux-mêmes? En tirer autant de bénéfices que si ces terres leur appartenaient? D’autant plus qu’ils ont gardé tout leur cheptel et tous les instruments agricoles qu’ils possédaient autrefois? Qu’importe le droit théorique de propriété, si on a tous les avantages pratiques de la propriété? Et je ne puis m’empêcher de penser: «En somme, tout ça, blanc bonnet, bonnet blanc...»
Nous avions quitté la route pour une piste à travers les champs. En hiver, sans doute, quel cloaque!
—Et encore, elle existe, me dit madame X... Les villages de cette partie de la Volga sont parmi les plus prospères. Dans beaucoup de régions, les voies de communication étaient, sous l’ancien régime, et sont encore presque inexistantes. De là, absence de marchés, d’échange des produits. Il faudrait qu’un paysan qui cultive du lin, par exemple, pût le vendre 96 à un autre qui fait du blé ou du seigle. Et ainsi de suite. Sans quoi, chaque ferme se contente de cultiver ce qui lui est nécessaire et tout stagne. Il y a déjà des progrès sensibles pourtant. Voulez-vous encore des statistiques:
«La vente des produits agricoles avait augmenté en 1923-24 de 30 %. Et on construit des routes. Pas très vite, car, encore une fois, l’État est pauvre... Mais il fait ce qu’il peut.»
Nous approchons du village. Autour d’une petite église à bulbe d’un joli vert grenouille, se serrent les maisons basses, tout en bois, chacune entourée de deux ou trois meules de blé. Si bien qu’on dirait deux villages entrelacés, l’un gris et l’autre blond.
Trois jeunes filles en sortent, toutes vermeilles et rieuses sous des châles blancs à fleurs écarlates, tenant à deux mains leurs jupes bouffantes en cotonnade claire.
—Dites donc, c’est pourtant bien notre tour d’aller en voiture! nous crie l’une d’elles.
C’est lancé avec bonne humeur, mais le cœur y est.
Nous y voici. Qu’elles sont charmantes, ces maisons, chacune avec son jardinet fleuri de dahlias et de tournesols aux gros yeux d’or étonnés! Derrière les fenêtres, des fleurs encore, géraniums et bégonias, dans le cadre blanc des rideaux transparents. Et au bord du toit, au-dessus de la porte, de chaque fenêtre, des frises sculptées, ornements, oiseaux, animaux stylisés, dans le même style que les broderies et les meubles, de véritables et précieuses dentelles de bois. On voudrait prendre chaque maisonnette dans le creux de sa main et l’emporter comme un bibelot.
97
—C’est que la sculpture sur bois est justement la spécialité de ce village, m’explique mon guide. Presque tous, surtout ceux de cette région, possèdent une petite industrie, un art local qui occupe les longues heures, les longs mois de loisir entre les travaux des champs. Dans les uns, c’est la vannerie fine, où nos paysans excellent et produisent de vraies œuvres d’art, comme pour les meubles, les objets usuels; dans les autres, ils tissent des étoffes, cette toile fine et si solide sur laquelle on brode, ils font des balais, parfois de la vaisselle; il y a aussi, dans la plupart des villages trop éloignés des villes, des cordonniers qui fabriquent les bottes de cuir et de feutre, des tailleurs, des potiers, sans compter les menuisiers, les charrons, les serruriers, tout ce qui est nécessaire à la vie...
Des enfants, pieds nus, mais assez propres, frimousses rondes et vermillonnées sous la botte de paille de leurs cheveux, sautent sur des tas de planches. Des femmes, gonflées comme des sacs par de multiples jupons, un mouchoir noué sous le menton, s’en vont au puits, en balançant des seaux; d’autres rentrent, un paquet de linge sur la hanche, ou bien étendent chemises, blouses et caracos sur la barrière de leur jardinet, comme chez nous.
Pourtant, elles vont au club, me dit-on, y discutent avec bon sens toutes les questions du village; et plusieurs font partie du Soviet local.
—Au début, les maris étaient inquiets. «Si les femmes perdent leur temps aux réunions, qui fera cuire le chou?» se lamentaient-ils. Maintenant, ils voient que rien ne souffre et se sont calmés... Il y a même de plus en plus de femmes dans les conseils...
Un grand paysan robuste, barbe blanche en collier, 98 cheveux coupés au ras de la nuque et, dans un visage raviné, des petits yeux bleu vif comme une fleur de bourrache sur un vieux mur, est appuyé contre la porte de la maison commune. C’est le président du soviet, le starost, le chef du village, comme on aurait dit autrefois.
—D’ordinaire, les présidents des Soviets sont jeunes, me dit mon guide, mais celui-ci a gardé la confiance du pays; c’est lui qui dirige les débats, s’occupe de la distribution des terres, car, après les morts, les naissances, il y a sans cesse des remaniements. Et vous devinez que cela ne va pas toujours tout seul, surtout quand il s’agit de répartir les champs rapprochés du village et ceux qui en sont éloignés et n’ont même pas de puits...
Elle demande au bonhomme s’il est content de la récolte; l’air affligé, il secoue la tête:
—Au printemps, oui, il y avait de l’espoir, dit-il, la plaine était verte et touffue. Mais les pluies sont venues, elles ont trop duré, on n’a pas pu rentrer à temps l’avoine, le seigle; le grain a pourri. Plus au sud, il y a eu aussi des sauterelles qui ont tout dévoré.
En réalité, si «Camarade Récolte», comme on dit dans les meetings, n’a pas tenu toutes les promesses qu’elle donnait en mai, si l’exportation s’en trouvera réduite, la situation n’a pourtant rien de tragique. Mais sous quel ciel le paysan ne se plaint-il pas?
Celui-ci me considère de ses petits yeux finauds, un peu méfiants. J’aurais bien des choses à lui demander, mais c’est lui qui me questionne:
—Les gens des campagnes sont-ils contents en France? Les blés sont-ils aussi beaux qu’ici? Se 99 sert-on de machines pour les couper et pour les battre?
Et comme pris d’un remords soudain:
—Dites-leur tout de même, là-bas, que la Russie ne craint plus de nouvelle famine...
Nous passions devant la porte ouverte d’une maison. Je jetai un coup d’œil à l’intérieur. Je vis une table, des bancs, le poêle qui luisait faiblement; je vis une machine à coudre à la place d’honneur, mais nulle part la veilleuse sous l’icône.
Comme chez nous, à la fin du jour, des chevaux, des vaches, des moutons rentraient vers les étables, poussés par les chiens; des fumées bleues s’élevaient au-dessus des toits; de fraîches voix féminines chantaient un chœur monotone. Une douce paix un peu triste s’étendait sur la grande plaine vide.
Retour par la ville haute de Nijni; celle-là, c’est bien un grand village de cent mille habitants. L’herbe croît dans les rues qui s’en vont où leur fantaisie les pousse. Des troupeaux de chèvres y broutent, des escouades d’oies et de poules y picorent les tas d’ordures. Çà et là, des palais un peu délabrés, comme on en voit en Italie, tout guillochés de dentelles de plâtre ou flanqués d’imprévus portiques corinthiens. Des maisons blanches se cachent dans de vieux parcs abandonnés ou semblent rêver au bord de bassins jonchés de feuilles mortes. Dans un jardin de monastère des popes aux longs cheveux, visages tartares aux narines retroussées, devisent dans des allées rouillées et leurs longues robes luisantes de crasse frôlent tantôt des touffes de chrysanthèmes 100 et tantôt des tombes envahies d’herbes folles. A une petite fenêtre, une figure fanée de religieuse est inclinée sur un ouvrage blanc. Moines et nonnes vivent librement dans ce monastère, mais il n’en vient plus de nouveaux. Les vocations religieuses se font rares, paraît-il. Nous croisons encore un pope, vieillard aux beaux traits nobles, qui nous jette au passage un regard pénétrant et triste:
—Le métropolite, murmure ma compagne.
C’est un des archevêques les plus distingués de Russie. Au début, il fut, paraît-il, suspect, emprisonné. Maintenant on le laisse libre, mais il ne quitte plus sa ville.
Puis des églises, toujours des églises, une cathédrale aux cinq coupoles d’argent clair qui accueillent doucement les derniers rayons du jour. Nous gravissons une colline que couronne le Kremlin, plus ancien que celui de Moscou, sobre et trapu, dressant, au-dessus de ses murs crénelés de brique rose, ses tours arrondies et ses beffrois carrés.
Et, tout à coup, du haut du promontoire en proue, voici l’immense Volga couleur d’étain, étalée sur la plaine plus immense encore qui s’enfuit là-bas, plate et grise, jusqu’à l’horizon, où elle se mêle au grand ciel de cendre qu’abandonne peu à peu la lumière. Paysage d’une incomparable et grandiose mélancolie, devant lequel tombe tout désir d’effort.
Mais à gauche, par milliers, des feux en lignes géométriques s’allument et étincellent: c’est, ramassée sur elle-même, la ville basse, îlot fiévreux, haletant, où, entre l’Europe et l’Asie, s’échangent produits et idées modernes. Deux mondes. Lequel vaincra l’autre?
Vers la fin du troisième jour, je quitte,—il faut bien—Nijni-Novgorod et m’embarque sur la Volga.
Mon beau paquebot blanc porte son drapeau rouge piqué sur l’oreille comme un coquelicot. Il s’appelle le Tchaïkowsky, nom du plus populaire, du plus élégamment enrubanné des compositeurs russes.
A l’embarcadère, c’est tout le grouillement de l’Orient, sans sa lumière—il fait gris—ni son pittoresque—foule d’un jaune terne.—Vendeurs de fruits, de pastèques, d’œufs, de graines de tournesol, de menue camelote, portefaix, mendiants, infirmes, tendant tous à la fois, du même geste, leurs marchandises, leurs sébiles, leurs moignons, sont là, serrés, tassés, piétinant dans la boue liquide, mêlant appels, plaintes, vociférations.
Dans l’entrepont, campent déjà sur d’énormes ballots, des tribus de paysannes, elles-mêmes ballots ficelés à la taille, d’enfants, tête rasée, regardant de tous leurs yeux vifs, de moujiks, toisons exubérantes, 102 en caftans doublés de peau de mouton, leurs pantalons de toile bleue fourrés dans leurs bottes. Dans un coin, des femmes tziganes, accroupies en cercle dans leurs robes rouges, jaunes, ou vertes comme des pétales de fleurs, forment parmi ces gens terreux un éclatant massif. Les hommes, face cuivrée, cheveux bleutés en anneaux gras et des cercles d’or aux oreilles, tournent autour d’elles d’un pas souple; tandis qu’une adolescente, mollement drapée dans un long châle couleur de capucine, offre au soleil couchant son rond visage, doré comme une orange, et sourit d’un sourire mince et mystérieux.
La scène était-elle différente au temps des tsars?
Et le bateau engouffre par lampées indifférentes des chevaux qui renâclent, des meubles, des moutons effarés, des porcs offusqués qui grouinent, et toute une file noire de fourmis humaines, pliées sous d’hétéroclites fardeaux.
Aux premières, là-haut, quel contraste! Quel calme et quel espace! Décidément, l’égalité serait-elle une chimère d’Occident? Il est vrai que les voyageurs peu nombreux sont eux-mêmes des prolétaires: fonctionnaires d’État ou délégués de coopératives.
Si mon wagon-lit avait les dimensions d’une cabine, ma cabine a celles d’une chambre d’hôtel. J’ai une table avec une jolie lampe électrique à abat-jour rose, un fauteuil, une chaise-longue à la Récamier. Le lit n’est pas fait, car la plupart des Russes transportent leurs draps, leurs couvertures, et parfois un petit matelas, comme un escargot sa coquille. Mais pour deux roubles un domestique à moustaches de palikare se charge de tout aménager.
103
Les cabines ouvrent sur une longue salle à manger qu’achève un salon en rotonde: piano, fauteuils, table ovale en acajou style Louis-Philippe, sur laquelle trône une de ces plantes dénommées caoutchouc, dont les feuilles de zinc ont un air si niais. On se croirait dans un très bourgeois salon de vieille famille provinciale.
Sur le pont, sombre féerie: nous sommes tout juste au point où l’Oka jette ses eaux violentes comme un trait d’acier dans la douce Volga bleue, nonchalamment allongée entre ses berges de sable blond. Et, de rivière paisible qu’elle était, la voici, par la volonté de son viril compagnon, transformée en fleuve gigantesque qui descend avec majesté pendant quatre mille trois cents kilomètres, du nord de la Russie jusqu’à la mer Caspienne, sertie en plein désert d’Asie. Est-ce par ironie ou par crainte que les Russes appellent si câlinement cette énorme créature la «petite mère Volga»?
La ville basse de Nijni s’enfonce comme un éperon de fer au confluent des deux fleuves, élevant sa cathédrale aux trois tours, d’un gris à peine bleuté, dans l’immense ciel lilas tendre où se balancent de grands vols d’oiseaux noirs. L’eau s’étend à l’infini, comme une lame d’argent. A peine de fines barques, aux personnages précis, en raient-elles la surface. Puis voici, traînant sur l’eau ses feux sanglants, un grand paquebot blanc, frère du nôtre qui s’avance...
Gémissements de sirènes, halètement et hoquets de machine. Doucement nous nous détachons de la rive, nous glissons dans un bruit de soie; doucement nous voyons se révéler, s’effacer ensuite les maisons blanches, les églises de la ville haute, puis ses lumières. Au piano, un tout jeune homme, le 104 visage rêveur sous sa casquette d’apache, essaie d’un doigt un air nostalgique. Au-dessous quelqu’un à bouche close, fredonne un air d’Orient, comme s’il rêvait tristement. J’ai dit tout à l’heure adieu à mon aimable compagne. Le temps est lourd, la nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté. Et je me sens tout à coup très seule et très loin, au milieu de ces gens dont je ne comprends ni la langue ni l’âme.
Tout à coup, venant d’en bas, une jeune voix lance à plein gosier:
—All right! Fine!
Il prononce «foïne». Ce joyeux accent nasal? Cela ne peut être qu’un Américain.
Il apparaît en haut de l’escalier: un grand diable de garçon qui a un feutre de cow-boy, une tunique kaki vaguement militaire, une culotte et des bottes de paysan russe—des bottes étranges, en grosse toile, avec des semelles de corde. Sa figure colorée aux traits forts, son sourire cordial et direct, je les attendais, mais quel est ce regard qui n’est pas d’Amérique: rêveur, mobile, plein d’ardeur et d’inquiétude?
Devinant une étrangère, tout de suite, sans façon, il m’adresse la parole. Et bientôt je sais son histoire. Un Américain, en effet, mais de mère russe, ce qui explique le regard; il a passé en Russie une partie de son enfance et n’a jamais cessé de parler la langue. Retour aux États-Unis, quelques années dans une exploitation agricole de l’Ouest, coupées d’études dans une école secondaire, puis dans une université, 105 voilà qui explique aussi ce singulier mélange de manuel et d’intellectuel. Maintenant, avant de commencer la vie sérieuse, il s’accorde un ou deux ans de voyage, to see something of the world, pour voir le monde. Mais pas à Montmartre, à Deauville, ni même à Venise. C’est le peuple qui l’intéresse, et naturellement la grande expérience de Russie, son pays d’enfance. Communiste? Qui sait? En tout cas, il n’est pas convaincu du tout qu’ils aient besoin de révolution aux States. Ou du moins pas encore.
Depuis juin, il se promène de village en village; il s’arrêtera demain matin à une station appelée Vassilo-Soursk et continuera son voyage le long de la Volga, jusqu’à l’époque des grands froids. Il a aidé aux moissons, à la récolte des fruits, rentré les foins. Tous les travaux des champs le connaissent. Partout les paysans se sont montrés accueillants, il a couché chez eux, causé avec les uns, les autres.
Quelle occasion de me renseigner! Je le presse de questions:
—Est-on content dans les campagnes?
—Somme toute, oui, répond-il. Naturellement les gens grognent. Comme ils commencent à gagner plus d’argent qu’autrefois, ils voudraient pouvoir se donner plus de confort. Sans quoi, pourquoi travailler? disent-ils avec assez de bon sens. Or les objets qu’ils voudraient acheter sont plus chers que les produits qu’ils vendent. Et ils sont en quantité insuffisante. Par exemple, il y a souvent disette d’étoffes de laine et surtout de coton. Les femmes doivent aller plusieurs fois à la ville pour en découvrir dans les magasins. Et quelle qualité! Poor stuff... Ils réclament aussi des écoles dans chaque 106 village. Et encore des cinémas. Les tournées de films de propagande qu’on y a faites leur en ont donné le goût. N’oublions pas non plus les phonographes. J’ai vu des isbas pleines à craquer pour écouter des valses italiennes et des refrains de music-hall anglais. Encore étaient-ce de vieux instruments chevrotants et édentés, achetés d’occasion, Dieu sait où! Enfin, croiriez-vous qu’une ou deux fois, j’ai rencontré des pianos? En pleine steppe, oui... Ah! ils s’éveillent, les paysans russes, by Jove! C’est à bottes de sept lieues qu’ils rattrapent le temps perdu.
—Et les machines agricoles, les adoptent-ils?
—Ça, c’est autre chose. Les vieux, vous comprenez, ne sont guère enthousiastes. J’avais beau leur dire pourquoi et comment nous nous en servons aux States, où la campagne ressemble aux steppes russes, et quelle richesse en résulte: «Nous continuerons comme nos pères nous ont appris, et avant eux nos grands-pères, disaient-ils en hochant la tête. Les jeunes, eux, feront ce qu’ils voudront.» Et ils veulent. Il paraît qu’en Ukraine et au Caucase, il y a des districts entiers où la culture est tout à fait scientifique. Le gouvernement achète des machines en Tchécoslovaquie, en Amérique. En une seule année il a importé dix mille tracteurs Ford. Les coopératives agricoles les vendent à crédit, les louent. Mais ce n’est pas encore le succès. A mon avis, les dirigeants soviétiques ont oublié le principal: ils auraient dû installer, comme en Amérique, dans un rayon de cinquante à cent verstes, des postes pour les pièces détachées, pour les réparations surtout, ce que nous appelons des service stations. A quoi bon des tracteurs pour des gens qui ne savent pas s’en servir? A la première anicroche, ils se détraquent 107 ou se rouillent; on ne peut pas les réparer, et ce n’est bientôt plus qu’un inutile amas de ferraille...
—Et le régime soviétique, qu’en disent les paysans?
—Pas grand’chose. Beaucoup ne s’en préoccupent guère; mais on sent qu’au point de vue politique, ils sont satisfaits. Jamais ils n’avaient joué pareil rôle dans les affaires publiques, vous comprenez; ils en ont conscience, et aussi qu’ils sont les maîtres de demain...
—Mais ils ne regrettent pas leur «petit père», le tsar, pour lequel ils avaient un tel culte? Ils ne se révoltent pas à la pensée de son abominable fin, de celle de ses enfants?
Le jeune Américain laissa un instant errer ses yeux sur l’eau devenue plus claire que le ciel, puis d’une voix basse, un peu honteuse:
—Non. Il faut dire la vérité: non seulement ni indignation ni regret, mais pas une fois je n’ai entendu prononcer le nom de Nicolas II. Peut-être y pensent-ils; mais par prudence ils ne le disent pas. Que voulez-vous? Il était si haut, si loin du peuple...
—Et leur religion?
—Ils sont libres, maintenant, de la pratiquer. Ils peuvent être baptisés, se marier, se faire enterrer à l’église, c’est tout ce qu’il leur faut.
—Mais l’enseignement de l’école qui enlève la foi à leurs enfants...?
—Au début, quelques-uns ont protesté, surtout les mères. A présent, je crois, they don’t mind, cela leur est égal. On a dit que le paysan russe était mystique. Pas plus, je pense, qu’en Amérique ou en France. Superstitieux, oui. Ce n’est pas la même 108 chose. Et puis, autrefois, l’église tout en or, avec les belles cérémonies, l’encens, les chants, c’était leur seule distraction. Aujourd’hui, ils ont le club, les lectures, les conférences, les discussions politiques, ils ont même des représentations théâtrales qu’ils organisent eux-mêmes...
Je me souvenais des propos passionnés de ma jeune émigrée, dans le train, entre Berlin et Varsovie. Je les répétai au jeune homme.
—Voyez-vous les paysans aider à une contre-révolution?
Un silence. Puis, avec gravité:
—En toute conscience, non. Ils peuvent critiquer le nouveau régime, chercher à le modifier. Mais c’est leur régime. Ils se sentent là avec des gens comme eux, des gens de leur classe. Jamais ils ne le détruiront. Allez, le passé est bien mort.
Hier soir, une brume floconneuse et blanche comme de l’ouate avait peu à peu emmitouflé ciel et eau. Le paquebot avançait avec prudence. Couché sur une immense gaule, un marinier sondait les profondeurs, les annonçant à cris rauques, enveloppés eux aussi doucement de coton, et semblant venir de très loin. De petites lanternes rouges clignant faiblement sur des bouées, indiquaient la route. Tout à coup, stop! Hurlements de sirènes. Avons-nous touché? Non. Mais le brouillard est trop épais, il faut attendre. Des bateaux glissent comme des fantômes gémissants. Et toute la nuit, marche lente, arrêts, dialogues animés des machines. La pluie tombe soudain à flots et le battement 109 monotone «de ses petits pieds froids», comme dit le poète anglais, se mêle au souffle régulier de la machine, au froissement de l’eau.
En m’éveillant, je pousse mon rideau. Il pleut toujours. Sur la rive, plate et sablonneuse, un mur blanc de monastère étreint une oasis d’arbres blonds d’où s’échappent les tours renflées et les coupoles d’argent d’une église. Toujours des églises. Que ce serait beau sous le soleil!
Du haut du pont, à peine aperçoit-on la lointaine rive gauche, plaine rase qui, plus basse que la vaste eau jaune, semble fléchir sous son poids. La rive droite déroule sans fin des collines dont l’onduleuse échine disparaît sous une fauve fourrure de halliers. Parfois des prairies avec des vaches, des moutons bruns, des porcs vautrés dans la vase.
J’arrive juste à temps pour serrer la main de mon Slavo-Américain. Il descend à une petite station en bois de pitchpin, grimpe d’un pas vigoureux la pente boueuse, le buste très droit sous un énorme ballot de toile verte, agite joyeusement son feutre de cow-boy et disparaît sans que j’aie même pensé à lui demander son nom. Heureux croisement de deux races si opposées!
A bord se trouve un autre échantillon de l’Amérique: une charmante femme, Mrs F..., svelte et solide, fin visage de pastel un peu effacé, mais avec tant de vie dans les courtes boucles volontaires des cheveux gris, dans les yeux verts au regard avide! Pendant la guerre, elle était en mission en France, pour nos réfugiés du Nord, pour des cantines de soldats. Depuis, elle a voulu voir la reconstruction en Europe, «le mouvement de la vie neuve», comme elle dit un peu précieusement. Elle a séjourné 110 d’abord dans les pays d’Europe, puis en Turquie, Syrie, Mésopotamie, Irak. Elle arrive de Perse, où elle a passé plusieurs mois:
—Se doute-t-on, en Europe, me dit-elle, à quel point est profond chez tous ces peuples le réveil des nationalités? Ils ne veulent plus de la tutelle d’Occident, ils n’en veulent plus. Tôt ou tard, ils s’en affranchiront. Et si l’Occident résiste, ils se grouperont autour de la Russie qui comprend leurs aspirations, souffre elle aussi de l’ostracisme de l’Europe, et leur offre un système qui est à la fois souple et cohérent...
Elle me donna l’explication de la réserve que j’avais remarquée à Nijni chez les marchands persans. La Perse, il y a quelques années, avait donc été la première à reconnaître les Soviets, tandis que les Soviets, de leur côté, renonçaient aux avantages territoriaux, aux dettes, aux concessions du régime tsariste. Leur influence semblait être solidement établie en pays persan, d’où ils avaient évincé les Anglais. Des ministres anglophiles furent même alors exilés.
Mais, depuis un ou deux ans, retour offensif de la cavalerie de Saint-George. Le shah Pahlévi est, paraît-il, retombé sous la coupe britannique. Les exilés ont été rappelés. Est-ce à cause des nécessités économiques de l’heure ou par représailles que les Soviets ont, depuis quelques mois, presque entièrement fermé leurs frontières aux produits persans? Quoi qu’il en soit, privés de leur principal marché, les Persans sont furieux et désolés. La lutte est ouverte sur ce champ de bataille économique entre les deux grandes puissances. Qui l’emportera?
Mrs F... parie pour la Russie. Pahlévi, dit-elle, a 111 une grande vigueur dominatrice, mais pas de cerveau; pouvant et devant rester chef d’un gouvernement démocratique, il a voulu assumer le rang et les prérogatives des shahs; il mécontente son peuple par sa pompe et ses dépenses excessives. Malgré l’appui anglais, sans doute sera-t-il un jour balayé par un coup d’Etat.
De son pays, elle parle avec amour, mais sans indulgence:
—Toutes ces races mêlées, dit-elle, ont fait perdre à l’Amérique son ancien idéal un peu puritain. L’argent dont nous sommes gorgés nous monte à la tête. Quel enfer nous faudra-t-il traverser pour retrouver notre âme?
Pour le moment, elle est venue voir «ce que la Russie rouge fait pour le monde».
—En tout cas, le Paradis retrouvé de Milton, ce n’est pas ici! fait une voix gaîment roucoulante, la voix d’une Russe qui l’accompagne.
Bien typique aussi. Une carrure, une face massive et colorée de boxeur, et, là-dedans, des yeux de petit enfant, frais, naïfs, qui, tour à tour, rient, pleurent, lancent des éclairs ou s’attendrissent. Artiste et lettrée jusqu’aux ongles, poète naturellement et sans effort, mais pas plus de jugeote qu’un oiseau. Oui, une âme d’oiseau de mer, généreuse, passionnée, contradictoire, amie de la tempête, s’élançant d’un coup d’aile depuis les nuées d’orage tout là-haut jusqu’au plus profond de l’abîme. Une vraie Slave.
De très vieille famille, elle a tout perdu, elle a connu toutes les douleurs, toutes les misères de la révolution. Mais critique-t-on son œuvre? Elle retrouve aussitôt bec et ongles pour la défendre.
112
—Des erreurs, des crimes, il y a eu, il y a encore, fait-elle. Pourtant, à aucun autre pays je ne voudrais donc appartenir. On trébuche, on tombe, on se relève, on repart vers l’avenir... Plus qu’ailleurs on trouve ici de la souffrance, mais aussi de la grandeur...
Nous causons, étrangement réunies, venues toutes trois de points si opposés de l’horizon du monde et de la pensée. Comme moi, elles vont visiter Kazan, et nous décidons d’unir nos destinées.
Il ne cesse pas de pleuvoir. Nous croisons des files de chalands chargés de réservoirs de naphte, de pommes de terre, de peaux de mouton; et souvent, tirés par de minuscules remorqueurs essoufflés, d’immenses radeaux faits de troncs d’arbres assemblés par des cordes, portant des femmes et des enfants, des fleurs en pots, des chiens, des chats, des bancs, des cabanes, toute une ville flottante. Des bateliers, avec de longues rames, courent de droite, de gauche, se penchent, le corps et les muscles tendus, rétablissent l’équilibre de l’énorme masse.
Le commerce des bois de construction a donc repris son activité? Une partie seulement, me répond-on. Naguère, la petite mère Volga était beaucoup plus affairée. Sa flotte comptait environ trois cents bateaux à vapeur. Elle n’en a plus que soixante-quinze. Il est vrai que, l’an dernier, deux seulement avaient recommencé à fonctionner.
Nous apprenons aussi qu’à part nous trois, il n’y a pas, en première, de voyageurs payants. Les quelques autres sont des fonctionnaires ou des délégués 113 de trusts d’Etat. Par exemple, on se rattrape dans les autres classes, toutes les cabines de seconde sont occupées, les troisièmes bondées. Le prix des transports pourtant n’est pas plus élevé qu’en France, mais ici on est plus pauvre.
Le Tchaïkowsky s’arrête de temps à autre—le pays n’est guère peuplé—devant de petites villes, de grands villages. Les unes ont de charmantes maisons de bois clair, parées de fleurs, parfois peintes de rose, de bleu pâle; les autres, des chaumières grises, très pauvres, de forme circulaire, sous les toits de chaume coniques. Au milieu, la modeste église dont on voit battre la cloche comme un cœur. Autour du port, attendent les produits qu’on fabrique dans le district: tonneaux, cuves, cercles de barriques, carrosseries et cadres de carrioles, de traîneaux et, par centaines, ces dougas qui inscrivent au-dessus de la tête des chevaux de si jolis accents circonflexes peints.
Sous l’averse, dégringolent du haut des collines, par des pistes fangeuses, des paysans bottés, leurs touloupes ouvertes sur des chemises de cotonnade rose, serrées à la taille par un mouchoir blanc; de lourdes babas, chargées de paniers; des vols d’enfants, pieds nus, mal mouchés et rieurs. Ils se rangent en double file devant le débarcadère; tous ont quelque chose à vendre: du lait dans des bouteilles, des pommes, des œufs, des poulets, des bouquets d’asters ou de chrysanthèmes. Un homme propose un petit chien-loup, qui sort du caftan son museau pointu, farouchement retroussé sur de blanches dents effilées.
Des gens entrent, sortent du bateau, portant à bout de bras, comme des arrosoirs, leurs samovars 114 de cuivre ou du fer battu, balançant des valises de bouleau, pliés sous de gros sacs bariolés, ou brandissant, comme un pennon de victoire, des quartiers de viande au bout de crocs de fer. Les débardeurs transportent des caisses pareilles à des niches à chien et des ruches, blondes comme leur miel, d’où s’échappent des nuages d’abeilles irritées... Autour du paquebot, des barques chargées de pommes vermeilles, de pastèques marbrées de jaune et de vert; on dirait, roulés sur leurs anneaux, de gros serpents pythons. Des bandes de canards tournent en barbotant et en cancanant en chœur; des oies plongent, puis, toutes ensemble, tendent leur cou, leur bec jaune indigné, et sifflent. Des cochons, sur le bord, lèvent leur hure tavelée. Et tous ces yeux petits, grands, fendus en amande ou en fente oblique, noirs, bruns, bleus, verts, tous ces yeux d’humains ou d’animaux sont orientés vers le beau navire blanc qui apporte la vie inconnue.
Je vous jure que je n’y pensais pas du tout: de la cale jaillit tout à coup, lancé d’une voix robuste, un long cri d’appel, une autre y répond par un cri plus grave, et une autre encore, le prolongeant de notes aiguës qui y ajoutent je ne sais quelle crainte et quelle détresse; puis un chœur s’élève, mélopée d’abord confuse, lamentant en mineur la souffrance de l’effort, sa vanité, et toute la pitié des pauvres humains; il s’élargit ensuite peu à peu, prend un accent de lutte et d’ardent défi, coupé de silences haletants, de hoquets, de ahans de bûcherons, s’arrêtant, puis reprenant et s’élançant toujours plus fort, toujours plus haut, jusqu’à l’instant où il prit son essor pour s’achever en longue 115 clameur encore douloureuse, la clameur triomphante et meurtrie de tous les enfantements, de toutes les victoires.
Le fameux chant des bateliers de la Volga! Comme, entendu sur cette rive, si loin des salles de concert, il était éloquent! Quelle lumière il jetait sur le fond tourmenté de l’âme russe, son besoin éperdu de sacrifice, de rêve et d’espoir, et la vigueur simple et jeune qui la soulève, toujours et malgré tout, au-dessus des orages!
Je voulus voir de près ces chanteurs sublimes. Je descendis dans l’entrepont. Il faisait déjà noir. Je n’aperçus aucun visage, mais simplement de pauvres être anonymes, cachés sous la terne défroque du travail, la même sous tous les cieux, même sous les cieux bolcheviques, groupés et courbés autour d’une masse de bois et de métal qu’ils avaient poussée jusqu’au débarcadère. Qu’était-ce donc, cette charge pesante, qui avait fait jaillir le vieux chant séculaire des débardeurs?
—Oh! une machine à battre, me répond quelqu’un, commandée par une coopérative agricole et qui, naturellement, arrive après la moisson...
Il n’est pas cinq heures du matin quand nous abordons à Kazan. Nuit mystérieuse qu’éclairent seules, et si faiblement, les blanches vapeurs immobiles au-dessus de la Volga endormie.
La ville est à trois ou quatre verstes du port. Nous montons dans des ombres de drotschki, conduits par des cochers invisibles dont la voix, enveloppée dans un petit nuage rond, sort drôlement d’une montagne de cache-nez. Le long de la route voilée, de bizarres créatures grises—hommes ou femmes?—portant sur chaque épaule un long bâton recourbé, aux deux bouts duquel se balancent des corbeilles d’osier pleines de légumes, de fruits, de bouteilles de lait, courent droit devant eux. Ils courent sur la pointe du pied, tête en avant, jarrets ployés, du pas muet et mou des Asiates. Ils courent par centaines, nous suivent, nous effleurent d’un flasque frôlement de chauves-souris, nous dépassent sans un mot, sans un regard. Etrange impression de rouler ainsi parmi ce peuple 117 de fantômes pressés et qui ajoute à la tristesse de l’aube humide et froide.
Où sont ses doigts de rose? Revêche comme une servante mal éveillée, elle se décide enfin à entr’ouvrir vers l’Orient une lucarne où se glisse doucement une pâle lueur. Alors, là-haut sur sa colline, Kazan, peu à peu, se révèle, masse confuse hérissée de tours, de coupoles, de flèches aiguës qui sont des minarets.
Kazan, porte de l’Asie, naguère route des caravanes venant de Sibérie et de Boukharie, carrefour des deux voies qui fendent la muraille de l’Oural. Ville tartare, ville musulmane. En 1257, elle est fondée par un grand chef, Sayan, khan du Kaptchak; elle joue le rôle de première étoile dans le commerce entre l’Europe et l’Asie, s’enrichit fastueusement, devient un centre d’art et de culture où se mélangent les deux civilisations: celle de l’Asie, rayonnant depuis des siècles et déjà déclinante; celle de l’Europe qui émerge à peine de longues ténèbres. Elle ne cesse de lutter contre ses voisins les Russes, jaloux de son éclat, atteint à son apogée au XVe siècle, où elle devient capitale du Khanat de la Horde d’or. Puis, sans doute amollie, après plusieurs péripéties sanglantes, se laisse, au XVIe siècle, capturer par Ivan le Terrible, puissant tsar moscovite.
Elle garda sa religion. Mais les gros propriétaires russes qui vinrent s’y établir, les fonctionnaires, le clergé orthodoxe tentèrent d’y faire régner l’ordre et la pensée tsaristes; ils vécurent en assez bon accord avec la riche bourgeoisie tartare qui, elle, se réserva la plus importante partie du commerce et de l’industrie. Mais les masses de travailleurs—paysans 118 et ouvriers—végétaient dans la misère, la crasse, l’ignorance. Qu’étaient devenues les anciennes traditions, la culture tartare si particulière et d’essence démocratique?
La politique des minorités, un des traits les plus importants et les moins connus du régime soviétique, vient, me dit-on, de les ressusciter. Kazan est de nouveau une grande dame, une capitale, la capitale de la république tartare, qui compte trois millions d’habitants. C’est une des quatre républiques de la Volga, qui font elles-mêmes partie de la République fédérale de Russie, une des trente-quatre républiques autonomes qui composent l’Union des républiques socialistes et soviétiques fédérées.
Trente-quatre aux avant-dernières nouvelles, car ce chiffre varie tous les jours: l’Union soviétique, mère très moderne, permet facilement à ses filles de s’émanciper dès qu’elles atteignent l’âge de raison. Elle laisse à ces républiques autonomes le droit de disposer de leur sort,—et même de la quitter, si elles veulent voler de leurs propres ailes—et de se développer selon leur nature, dans le sens de leurs aspirations nationales. Elles ont le droit de régler, en ne tenant compte que des directives générales des organes fédératifs, toutes les questions d’administration locale: enseignement, justice, agriculture, travaux publics, santé, prévoyance sociale.
Mais, mère soupçonneuse aussi, elle ne leur lâche pas entièrement la bride. Si elles allaient faire des 119 sottises? Elle se réserve l’armée, les affaires étrangères, le contrôle des finances, le système monétaire et la direction des chemins de fer.
—C’est-à-dire le nerf de la guerre, constatait un Français de Moscou. Comment, dans ces conditions, ces minuscules républiques pourraient-elles songer à rompre le lien qui les unit à la puissante Fédération? Droit tout platonique. Et c’est d’ailleurs la suprême habileté du système...
Sans compter que, si elles peuvent recourir à Moscou pour lancer ou développer leurs industries, Moscou, de son côté, prélève une part qui n’est pas négligeable sur le revenu des plus considérables de ces industries.
N’importe. Cette politique a permis un véritable essor aux minorités nationales. Fières d’exister de nouveau, de se manifester, ces dernières se sont lancées, à corps et à tête perdus, dans un travail d’émancipation, de réformes sociales et de culture qui commence à donner de surprenants résultats.
Nous approchons de Kazan. Avant d’y pénétrer, quelle zone périlleuse de gaz asphyxiants ne faut-il pas franchir! Toutes les ordures ménagères sont là, effroyable ceinture, gluante puanteur. Mais, dès le seuil de la ville, les chaussées apparaissent, éventrées tout le long des trottoirs par de grands travaux: Dieu soit loué! Les Soviets font installer les égouts. Quant à l’électricité, elle fonctionne depuis quelque temps et les lampes bleues luttent avec le jour.
Où se sont évanouis nos paysans-fantômes? Les 120 maisons ont portes et fenêtres closes, les rues sont vides. Seuls, au centre, des groupes de pigeons bleus qui picorent, s’écartant tout juste pour laisser passer nos vieilles et somnolentes calèches.
Tout à coup, d’un carrefour, s’avance, leur arme sur l’épaule, tout un régiment de balayeurs, roulés dans des loques jaunes. D’un même mouvement de balancier, ils se mettent à l’œuvre et semblent balayer les pigeons qui s’envolent avec la poussière, tournoient un instant et vont s’abattre plus loin en frémissantes flaques bleues. Des plates-formes de peintres en bâtiment se balancent, comme à Moscou, devant les façades.
Je propose qu’à la faucille et au marteau on adjoigne le balai et le pinceau!
Il y a, naturellement, des églises, beaucoup d’églises; des maisons d’assez riche apparence, de style vaguement italien; des magasins peints de couleurs éclatantes. Chacun porte deux inscriptions: l’une en russe, l’autre, toute fraîche, en cette charmante écriture turque, permise désormais, et qui évoque des papillons voletant au-dessus des fleurs. Décidément, c’est bien l’Asie, mais une Asie hivernale et un peu mélancolique où le gai bariolage des dômes et l’or des coupoles s’éteint sous la brume lilas d’un ciel délicat du Nord.
Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, voici un hôtel possible: un majestueux escalier de marbre aux marches disjointes, d’immenses couloirs voûtés de cathédrale sur lesquels ouvrent des ruelles noires, encombrées de sacs de plâtre et d’outils, de meubles cassés, de créatures qui s’agitent vaguement et d’où sortent de redoutables odeurs ammoniacales. Une porte de palais à double battant: 121 c’est notre chambre. Je ne me récrie plus, j’ai l’habitude. On dirait une salle de noces et festins au plafond peint, aux armées de chaises et de fauteuils. Il y a deux lits, non faits, naturellement. On en apportera un troisième. Il y a un lavabo minuscule, une cuvette grande comme une tasse. On apportera des seaux d’eau chaude et froide. On apporte aussi un samovar pour notre thé. Cela coûte vingt-cinq kopecks.
—Et le restaurant?
—Il y en a un dans l’hôtel, mais je ne vous le conseille pas, prononce le camarade portier en clignant de l’œil.
—Non, non, vrai! ce n’est pas à conseiller, répète la femme de chambre qui a une fluxion sous son foulard blanc noué au menton. Vous en trouverez d’autres dans la ville...
Notre hôtel, cela va sans dire, appartient à l’Etat. Voilà pourquoi, sans doute, on y dédaigne l’art de la réclame.
Kazan est l’un des joyaux de la Russie. Des siècles et des mondes d’art sont là, étagés sur ces collines, au-dessus de l’immense plaine verte où la Volga tend son large et lisse ruban bleu, où la légère rivière Kazanka, avant de se jeter dans les bras de sa plantureuse aînée, brode ses capricieuses arabesques d’argent.
Monastères, musées d’antiquités bulgares, collection de costumes, d’armes, de bijoux, église, chef-d’œuvre d’un architecte florentin, toute peinte comme un coffret précieux; cathédrale aux énormes dômes jaune d’œuf, pareils à des ballons captifs, 122 et ce quartier tartare dressant les minarets de ses mosquées autour du lac Koban, sillonné de fines barques en croissant de lune, comment les décrire tous?
Mais, sommes-nous ici en touristes? Ce sont les institutions nouvelles qu’il nous faut.
Tous les dirigeants sont au Comité Central Exécutif de la République dont les séances se tiennent en ce moment au Kremlin. Un guide nous y conduit.
Comme à Moscou, comme à Nijni, c’est la même enceinte crénelée, enserrant un hétéroclite assemblage d’églises, de maisons, de palais. Mais ici elle est couronnée de vieilles tours pointues, l’air farouche, dont l’une dresse très haut ses sept étages, en forme de tiare.
Au siège du gouvernement, c’est un tourbillon de foule jaune sur laquelle les toques tartares brodées et bariolées mettent des petites taches rondes de confetti.
Et voici qu’un misérable gamin d’une quinzaine d’années, qui promène sur des jambes à soubresauts une pauvre face gonflée et ahurie, s’attache farouchement à nous; il vient d’avoir une encéphalite léthargique et cherche le commissaire d’hygiène qui doit le caser dans une maison de convalescence; il nous suit comme à la laisse à travers bureaux et salles d’attente et c’est tout juste s’il n’entre pas avec nous dans le cabinet ministériel.
Car c’est le président du Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom), M. Fazlullin, qui 123 veut bien nous recevoir. Un homme d’une trentaine d’années, élégant dans son veston à la coupe nette, les traits réguliers, un peu ronds, la voix charmante et un sourire infiniment courtois où glisse avec douceur je ne sais quelle subtile ironie:
—Vraiment, dit-il, vous êtes venues voir les sauvages que nous sommes, les Huns? Croyez-vous toujours que nous mangeons notre viande cuite entre la croupe et la selle de nos chevaux?... Mais oui, on écrit encore sur notre compte des choses de ce goût-là...
Puis, plus sérieux:
—Ne vous attendez pas à trouver ici des conditions économiques normales. Kazan a beaucoup souffert des guerres civiles. A peine commence-t-elle à panser ses plaies. Il fut un temps, qui n’est pas éloigné, où chaque jour, elle changeait de frontières et de maîtres...
Et se tournant aimablement vers moi:
—Nous avons même eu, pendant plusieurs mois, une mission militaire française qui accompagnait l’armée tchéco-slovaque... Elle a fait exécuter environ sept cents des nôtres, parmi lesquels un de nos plus ardents patriotes, Vahitoff...
Minute embarrassante. Mais M. Fazlullin n’insiste pas. Il nous donnera un guide et nous visiterons tout ce que nous voudrons. Et il nous invite à la séance de clôture du Comité Central Exécutif. Composé de cent quinze délégués, élus eux-mêmes par environ quatre cents autres délégués représentant les soviets des villages et ceux des villes, ce comité forme le Parlement de la République.
Le président nous donne en même temps quelques précisions sur l’organisation politique assez 124 compliquée du gouvernement soviétique. Chacune des républiques envoie ses représentants au grand Congrès des Soviets de l’Union, qui se réunit tous les ans, ou à peu près, à Moscou. Les paysans, par le moyen des soviets de villages, puis des soviets de districts et enfin des soviets de province, ont le droit d’envoyer à ce congrès un délégué par cent vingt-cinq mille habitants. Les soviets des villes, formés de soviets d’usines, de bureaux, d’unités productrices, envoient, eux, un délégué par vingt-cinq mille habitants. Ainsi donc se trouve à peu près rétabli l’équilibre entre les deux masses si différentes de la population soviétique: les paysans, qui étaient au dernier recensement cent seize millions sept cent mille et les citadins vingt-trois millions seulement.
Mais ce grand congrès de l’Union compte plus de seize cents membres. Comment travailler dans ces conditions? Il se contente donc de fixer les principes directeurs de la politique générale et laisse le soin de promulguer les lois et de les faire appliquer au Comité central exécutif. Celui-ci se compose lui-même, d’une part, de quatre cents membres élus parmi les délégués au congrès de l’Union et, d’autre part, de cinq représentants de chaque république autonome, formant le conseil de nationalités, en tout cinq à six cents membres.
A ce moment-là, je ne puis m’empêcher de faire ouf!
—Attendez, ce n’est pas fini, dit, avec son ton suavement ironique, M. Fazlullin; ces cinq ou six cents délégués se réunissent à Moscou quelques jours par an et expédient toutes les affaires importantes. Et surtout ils élisent parmi eux un præsidium 125 de vingt et un membres qui, lui, détient le pouvoir suprême.
—Ce sont les ministres?
—Non. Les commissaires du peuple, comme nous les appelons, sont choisis par le Conseil Central Exécutif... Ne prenez pas cet air affolé. Je vous assure que tout cela est très simple et que cela marche fort bien: imaginez une vaste pyramide dont la base est formée par toute la population soviétique et qui monte en se rétrécissant graduellement jusqu’à la pointe, formée par le præsidium. Ou encore une série de cascades dont l’eau va se tarissant...
A ce moment-là, une porte s’entr’ouvre et une pauvre tête tordue et boursouflée apparaît à travers un rideau. Horreur! C’est le gamin encéphalitique!
Croyez-vous que le président s’émeut de cette brèche au protocole? Il pose deux ou trois questions, donne un ordre, et l’enfant est enfin aiguillé sur la bonne voie:
—A ce soir! nous dit-il, toujours calme et souriant.
Point de gardes à la porte du Comité exécutif central tartare, point d’huissiers à chaîne. Dans l’antichambre, des étalages où l’on vend journaux et brochures techniques. Des groupes qui causent, comme avant toutes les assemblées.
La salle est d’ailleurs presque vide encore, une vaste salle très simple: rangées de chaises, piquets de drapeaux rouges aux murs, et sur une estrade, longue table drapée de rouge, sur laquelle veillent le fauteuil du président et une douzaine de hautes chaises sculptées. Au fond, naturellement, au-dessus d’une magnifique horloge de Boulle, grand portrait de Lénine, trapu, mains aux poches, avec sa casquette en auréole et son air le plus contremaître.
Quelques femmes déléguées sont déjà assises. Elles entourent une vieille paysanne, leur doyenne, dont l’honnête figure rougeaude est encadrée du foulard blanc traditionnel et les bons yeux bleus tout épanouis. Elle puise dans la poche de son tablier des amandes et des noisettes cassées, les épluche 127 avec une attention de ménagère qui ne veut rien salir, et les mâche avec gourmandise, de ses gencives sans dents, des gencives roses de petit enfant. Une grand’mère proprette et gentiment fûtée que l’on aimerait embrasser.
—Elle s’appelle Lépina et représente neuf mille cinq cents paysans tartares, russes et tchouvaches, nous dit sa voisine.
Celle-ci a une face massive et volontaire aux sourcils froncés sur des prunelles qui observent et scrutent derrière des lunettes de fer. C’est à coup sûr une femme de tête. Elle se nomme Alexandra Nicolaievna et a été déléguée par deux mille cinq cents ouvriers du textile.
—Je n’y tenais pas, fait-elle tranquillement. Mais les camarades l’ont voulu. Alors j’ai accepté.
Elle est en même temps membre du Conseil suprême de la République: à ce titre, elle reçoit des appointements qui, combinés avec son salaire d’ouvrière,—environ trente roubles—font une somme de cent neuf roubles par mois. Quant à Lépina, qui n’est que membre du Conseil, elle reçoit uniquement, comme tous les autres, ses frais de déplacement et de séjour: cent cinquante roubles par an.
Lépina écoute en hochant la tête, avec un bon sourire innocent. On sent qu’on l’aime ici pour cette simplicité d’esprit qui a toujours été l’idéal des Russes, même et surtout des plus faisandés de culture, des plus tourmentés par les problèmes insolubles de la métaphysique...
Quelques autres déléguées se sont rapprochées: deux toutes jeunes, l’une fraîche comme une tasse de lait froid, son cou charmant découvert par le châle à fleurs éclatantes des paysannes; l’autre, 128 une ouvrière, deux nattes sur les épaules, deux petits yeux en jais noir d’oiseau empaillé, et un faux air de Claudine dans son long sarrau noir d’écolière. Elle a l’air d’avoir dix-sept ans, elle en a vingt-quatre.
La troisième est une intellectuelle au type bien mongol: larges pommettes et teint d’ivoire; attachée au service de la propagande politique de la République, elle fait des tournées dans les campagnes pour enseigner aux paysannes leur métier d’électrices.
Toutes sont anxieuses de connaître le rôle des femmes dans nos pays. Elles accablent de questions ma compagne américaine: des représentantes siègent bien au grand Congrès de l’immense République, n’est-ce pas? Y ont-elles une bonne influence? Sur les lois sociales? l’ivrognerie? contre la guerre? N’exercent-elles pas aussi les fonctions de maire? de gouverneur?
Puis elles se tournent poliment, timidement vers moi. Sans doute, elles savent déjà. Je n’en dois pas moins faire l’humiliant aveu:
—Non, les Françaises n’ont aucun droit politique...
—Pas même dans les Soviets de village?
—Pas même...
Quelle commisération dans ces prunelles!
—Ici, fait avec orgueil la plus jeune, la Constitution nous traite absolument comme les hommes!
Une autre demande:
—Mais pourquoi en France...? et puis se tait avec embarras.
Pourquoi, en effet?
Maintenant tous les délégués sont arrivés. La 129 plupart sont en blouse; beaucoup, comme c’est le soir, et qu’il fait froid, la portent sous un veston. Il y a des paysans avec la barbe longue, les cheveux coupés à la nuque et les bottes de feutre; des citadins, barbiche à la Lénine, et quelques hommes plus âgés aux yeux pensifs, qui ont la chevelure rejetée en arrière, et la barbe en manchon de Karl Marx. Presque tous les costumes sont pauvres et fatigués, mais nets et brossés, et les visages ont été soigneusement rasés, les abondantes toisons disciplinées.
Les dactylos font leur entrée, élégantes et jolies comme les dactylos de toutes les latitudes.
Puis, sans pompe, les membres du præsidium, neuf hommes et une femme—c’est notre camarade Alexandra—viennent s’asseoir derrière carafes et verres d’eau.
Le président, M. Shaimardanoff, porte la blouse tartare en toile blanche brodée qui accentue sa carrure. Les traits frustes et énergiques, il dirige les débats avec un sérieux plein de dignité. A sa droite sourit M. Fazlullin.
L’un après l’autre, les commissaires vont lire à la tribune les rapports dont, en cette dernière séance de la session, les conclusions doivent être adoptées. Les délégués écoutent en silence avec attention, ou suivent du doigt sur les feuillets dactylographiés qu’on leur a remis. Puis ceux qui ont des observations à faire se lèvent, prononcent quelques phrases et se rasseoient. Certains, on le sent, ont de la peine à s’exprimer, et l’effort se trahit sur leurs traits contractés, leur front où perle la sueur. Mais nulle raillerie ne les interrompt.
Un jeune blond à lorgnon, l’air satisfait et inspiré de primaire, se gargarise longuement; un 130 autre, au masque violent, se lance dans une diatribe passionnée; mais dès que tinte la sonnette du président, annonçant que les minutes accordées à chaque orateur sont écoulées, tous deux retombent aussitôt sur leur chaise, comme des pantins détraqués.
Pourtant, il y a tout de même de la bonhomie dans la salle, de la cordialité. On rit volontiers, et un sourire glisse parfois sous la rude moustache américaine du président.
On vote donc successivement une augmentation de salaires pour certains employés, l’abolition, pour cause d’économie, de bureaux de district, un décret sur le remaniement de l’administration.
De temps à autre, quelqu’un se lève, va vers la table et se verse un verre d’eau. On entend çà et là d’étranges craquements: c’est le Parlement qui croque des noisettes...
Vers la fin, on discute avec animation la création de nouvelles coopératives.
—Leur rôle ne cesse de grandir en U.R.S.S. me souffle, en un français sans accent, mon voisin qui, avec sa lavallière noire, a l’air d’un vieil habitué de brasserie montmartroise.
En somme, la plus sage, la plus disciplinée des assemblées et la plus appliquée. Les débats, c’est évident, n’ont ni la même ampleur, ni la même allure qu’au Palais-Bourbon ou à Westminster. On croirait plutôt à un grand conseil municipal de village. Il est vrai que nous ne sommes pas à Moscou...
Tous les délégués sont-ils même capables de suivre la discussion? Je me retourne plusieurs fois vers la vieille paysanne. Elle écoute avec une bonne volonté touchante, un peu ahurie parfois, et vers 131 la fin ses bons yeux clignent de sommeil. Sait-elle même lire? Et ces trois paysans là-bas, aux expressions dociles de bêtes de somme?
—Qu’importe la science, s’ils ont du bon sens? profère encore mon voisin.
Quand on passe au vote, peu de bras se lèvent. Les compte-t-on seulement? Parfois, le président se contente même de dire:
—Rien à objecter? Alors, adopté!
—Pourquoi perdre du temps? continue la voix... On fait comme cela beaucoup de besogne en peu de jours. Que trop de gens aient leur opinion, c’est dangereux... Bienheureux les pauvres d’esprit...
Et c’est sans doute l’avis du président qui, en terminant, félicite chaleureusement les délégués.
Soit. Mais si, même en pays prolétarien, il y a d’un côté une foule passive qui accepte, de l’autre des forts qui commandent, était-ce bien la peine, était-ce bien la peine assurément...?
—Oui, me répond-on, car les forts, ce sont encore des prolétaires...
Le secrétaire qui me guide à travers Kazan conclut ainsi ses explications:
—En somme, la République tartare essaie de réparer ses ruines; elle reconstitue peu à peu ses industries, filatures, distilleries, tanneries et surtout les savonneries qui sont une spécialité de Kazan; elle étend de nouveau son commerce sur toute la région: au point de vue communal, elle s’efforce d’améliorer les conditions: transports en commun 132 que l’on multiplie, électricité que l’on développe, tout-à-l’égout que l’on installe...
—Oui, oui, nous avons vu... Il était temps!...
—Mais notre effort a surtout porté sur l’instruction publique, l’enseignement primaire, en particulier, qui piétinait sur place—et quelle place!—depuis des siècles, et aussi l’enseignement du tartare. Il n’y avait, par exemple, avant la Révolution, que trente-cinq écoles primaires tartares. Au 1er janvier 1926, nous en avions mille, deux mille environ en tout, en comptant les écoles russes et celles des minorités nationales, en moyenne une école pour deux villages. Et chaque jour, presque, à mesure que nous avons des maîtres, nous en fondons de nouvelles: dix mille personnes sont occupées chez nous à l’éducation des masses. Notre instruction technique a pris aussi une grande extension, car nous avons besoin de spécialistes dans toutes les branches: ingénieurs, médecins, agronomes, instituteurs. Et je ne parle pas de l’enseignement supérieur. Notre université fut toujours une des plus réputées de Russie...
—Tolstoï y a bien été étudiant?
—En effet. C’est un de nos titres de noblesse. Nous avons, en outre, organisé un collège pédagogique de culture orientale et une université communiste. Voulez-vous visiter cette dernière?
Nous voici dans une auto gouvernementale, modeste d’ailleurs, ornée d’un petit drapeau rouge. Une des seules autos que l’on voie dans les rues. Elle se fraie un chemin à travers une cohue de véhicules primitifs, bois et cordes, peuplés de troglodytes à barbes, bonnets de fourrures, défroques jaunes.
133
Elle croise une procession qui sort d’une église, étincelante de chapes d’or et d’emblèmes rutilants.
Je me récrie:
—Comment! Les processions sont donc permises?
—Mais oui, me répond mon guide avec un sourire. Nous enseignons l’irréligion, mais nous tolérons l’exercice des religions...
Là-dessus, j’aperçois devant un magasin de nouveautés, une longue queue serrée, des femmes pour la plupart, des paysannes; beaucoup se sont assises sur les trottoirs boueux, une corbeille sur les genoux, et attendent avec le patient fatalisme de l’Orient:
—C’est un magasin d’Etat, m’explique le secrétaire, un peu embarrassé; il a reçu des cotonnades et les vend à prix réduit. Cet après-midi, sans doute, il n’y en aura plus. Nous ne produisons pas assez, c’est un fait...
Les étudiants de l’Université communiste viennent de rentrer de vacances et le grand bâtiment vibre de pas et de cris impatients.
Nous sommes pilotés par un jeune professeur d’économie politique. Trente ans peut-être, israélite sans doute: stricte blouse de serge bleue, crâne également bleu, austèrement poli, mains et ongles soignés, lunettes de fer, regard intelligent, mais avec un soupçon de morgue, sourire aimable, mais sarcastique. Tout à fait le type du puritain communiste. C’est en excellent anglais qu’il nous donne des explications.
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Le but de cette université est de former des fonctionnaires destinés aux quatre Républiques de la Volga et aussi des dirigeants communistes.
Il faut, pour être admis, appartenir au parti communiste, être présenté par les autorités et passer un examen d’entrée, portant sur le programme des écoles secondaires. Aussi y a-t-il plus d’appelés que d’élus.
—Cette année, cent vingt candidats se sont présentés; cinquante seulement possédaient le degré d’instruction nécessaire et ont été admis, nous dit le gardien de ce sérail.
La préférence, naturellement, est donnée aux ouvriers et aux paysans.
—Ici, continue-t-il, nous prenons soixante pour cent de paysans, trente pour cent d’ouvriers, dix pour cent d’autres catégories, parce que nous sommes une région particulièrement agricole. Mais à la même université communiste de Moscou, la proportion est renversée: il n’y a plus que quinze pour cent de paysans et quatre-vingts pour cent d’ouvriers.
—Quel âge ont vos étudiants?
—En général, de vingt-deux à trente-cinq ans. Mais nous en avons eu quelques-uns de quarante ans.
La redoutable barrière franchie, les voici pour quatre ans à l’université, où ils sont logés, nourris, habillés gratuitement et reçoivent par mois dix roubles d’argent de poche. Ils sont en ce moment trois cents dont environ trente femmes.
Ils étudient d’abord l’histoire et l’économie politique, vues à travers les lunettes communistes, bien entendu. Puis ils se spécialisent.
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—Admettons qu’ils choisissent la politique agraire, explique le jeune professeur, ils apprendront successivement les principes qui régissent notre politique, les décrets publiés par le gouvernement, les diverses formes d’agriculture: exploitations paysannes, fermes soviétiques, coopératives agricoles.
On s’efforce, assure-t-il, de développer l’individualité. Chaque étudiant remet tous les mois des travaux personnels, sur des sujets qu’il a choisis et étudiés. Il y a aussi des conférences, des sociétés de discussions, dirigées par le professeur.
J’objecte:
—Mais si vos catéchumènes perdent la foi communiste, s’il y a des schismes? En France, l’esprit critique est si développé que...
Un éclair impérieux jaillit derrière les lunettes de fer:
—Si les professeurs français n’arrivent pas à convaincre leurs élèves, c’est qu’ils ne connaissent pas leur affaire! riposte d’un ton péremptoire le jeune puritain.
Puritain ou moine fanatique?
Nous parcourons maintenant laboratoires, salles de conférences, bibliothèques, aménagés à la moderne, éclairés par des fenêtres donnant sur un beau parc. Les murs sont ornés de tous ces graphiques, tableaux statistiques, diagrammes illustrés dont les Soviets font un si copieux usage. Et il y a aussi la chapelle, c’est-à-dire, le «coin de Lénine», où je vois le meilleur portrait du dictateur, penché et scrutant l’avenir de son regard aigu et pensif.
Toujours plus nombreux, un groupe d’étudiants nous escorte. Du coin de l’œil, avec un peu de 136 crainte, je les observe. La plupart sont grands, bien découplés, avec un air de santé et de bonne humeur; plusieurs portent des blouses ou des chandails garance et s’en vont, les mains aux poches, d’un air désinvolte. Quel avenir ces jeunes Eliacins rouges réservent-ils à leur pays et au monde?
Eux-mêmes nous dévisagent, les yeux brillants d’une enfantine curiosité. Nullement méchante, d’ailleurs. Et tout à coup ils nous entourent. Et c’est l’ordinaire déluge de questions naïves:
—Que pense-t-on de la Russie, en France, en Amérique? Son exemple ne sera-t-il pas bientôt suivi?
—A quand la Révolution chez vous?
Tout interloqués quand on leur répond qu’il est vraiment impossible de fixer une date et que la nécessité d’une révolution ne se fait d’ailleurs pas absolument sentir. Si interloqués que mieux vaut leur tirer sa révérence.
Ils sont là, sur le perron, en pyramide rouge; ils sourient, ils agitent les bras:
—Au revoir! A bientôt, camarades! Et revenez-nous comme délégués de la presse communiste!...
—Adieu, adieu, belle jeunesse!
La petite mère Volga, toute livide sous la pluie glacée, a déjà repris sa sombre humeur d’hiver. La descendre plus avant? Non, Moscou, dont le charme, comme celui de certaines femmes, grandit avec l’absence, me rappelle impérieusement.
Jamais ses tours, ses dômes, ses coupoles aériennes à dentelles de chaînes d’or n’ont brillé d’un plus tendre éclat que par ces jours de bel automne. Nulle part le ciel, qui a la teinte rare des très pâles améthystes, n’y est d’une douceur plus angélique. Dans nul ciel non plus les cloches ne tintent avec un son si pur et si léger.
Moscou, comme un crabe au printemps, a rejeté sa carapace d’échelles et d’échafaudages. Elle surgit toute fraîche et pimpante. L’Opéra, qui va rouvrir ses portes, est maintenant d’une jolie nuance bise qui n’a point l’irritant aspect du neuf. Autour de lui, les édifices de style Empire sont revêtus, comme naguère, paraît-il, d’une couche de jaune orangé. Mais les colonnes, les arceaux des portes et 138 des fenêtres s’y détachent en blanc, ce qui en souligne le pur dessin.
—Je ne sais qui se charge de tous ces travaux de réfection et de restauration—au Kremlin, par exemple—me dit un Danois, critique d’art et professeur d’esthétique, mais c’est exécuté avec un goût parfait...
Comme au temps des tsars, les gens s’abordent par ces mots:
—Irez-vous au ballet, la semaine prochaine? Il y aura la Belle au bois de Tchaïkowsky...
Là-bas, au-dessus des jardins roux, le Kremlin arrondit sa belle enceinte vermeille. On dirait une rose d’autel au cœur et au feuillage d’or.
Je revois avec plaisir les bons izvostchicks eux-mêmes, qui, au début, ont tant abusé de ma candeur. Les voici en file, devant mon hôtel, juchés sur leurs comiques et lamentables guimbardes. Le dos en arc dans la grosse touloupe rapiécée, ils somnolent en puant doucement, entre leur bonnet de fourrure et leur barbe. Mon pas les éveille tous à la fois. Ils se dressent, saluent comme des marionnettes, sourient de leurs petits yeux matois, font des offres:
... Pojalsta! Pojalsta! (Je vous prie!...)
—Patchom? (Combien?)
—Tri... dwa... (Deux, trois) roubles, font successivement les doigts levés.
—Niet, niet, tovarisch!
Je m’échappe.
La course vaut à peine soixante-quinze kopecks.
139
Tous contre-révolutionnaires, dit-on, ces cochers. Une des seules corporations qui ne soit pas organisée en syndicat. Ils se signent avec ostentation devant les icônes; ils grommellent contre ce gouvernement qui multiplie les tramways, importe autobus et taxis, et surtout qui a supprimé les riches, ceux qui ne lésinaient pas. Ils se révoltent comme des gens qui se savent condamnés et iront bientôt rejoindre les vieilles lunes.
Braves et pittoresques izvostchicks! Si je reviens jamais, comme je vous regretterai, vous et vos marchandages!
Harcelée par des mendiants professionnels et de pauvres gamins impudents traînant leurs guenilles comme des rois leurs manteaux de cour, je conquiers enfin de haute lutte ma place dans un tramway bondé, qui emporte des grappes humaines suspendues jusque sur ses marchepieds.
Je regarde la rue entre des épaules, des bras, des visages qui ont toujours cette étrange expression ardente et soucieuse qu’on ne peut oublier. Après Kazan et les pauvres villages de la Volga, la foule, en tenue d’été sous le caressant soleil, me paraît presque élégante. Et quelles silhouettes amusantes, imprévues!
Voici un pope, sa chevelure graisseuse tombant jusqu’à la ceinture, relevant d’une main sa longue robe de vieille dame, de l’autre portant un cabas plein de choux-fleurs. On en rencontre beaucoup dans les rues, tous laissant couler avec abondance des fleuves de barbe et de cheveux. L’orthodoxie leur défend, paraît-il, de «diminuer sur leur face 140 et leur tête l’œuvre divine». Ils coiffent cette œuvre de couvre-chefs variés; tubes à larges bords, melons de tous les gabarits, chapeaux mous, chapeaux de l’antique forme Cronstadt, casquettes et parfois chapeaux pointus sur lesquels retombe un voile noir. Un peu le bonnet des astrologues. Personne ne sourit ni ne se retourne. Point de lazzis, comme parfois en France. C’est défendu. Il ne faut pas, dit le gouvernement, transformer les prêtres en victimes ou en persécutés.
Ici un Chinois, visage pâle et fermé, glisse en anguille entre les groupes. Là, c’est un Géorgien, beau avec provocation, qui plastronne dans sa tunique rayée de cartouchières, bottes luisantes, prunelles de flamme, frisant, d’une main où brille un diamant, sa moustache noire en croissant de lune.
Et voici encore, l’un après l’autre, un enterrement blanc, puis un enterrement rouge.
Le blanc, d’abord. C’est celui d’un enfant. Le cercueil, blond comme du miel, tout cravaté de rubans roses dans un petit chariot à colonnettes ripoliné de blanc, ressemble, de loin, à une pièce montée,—sucre et biscuit de Savoie—chef-d’œuvre d’un pâtissier de petite ville. Un mince cheval le traîne, secouant en cadence un haut plumet neigeux. Sur le brancard, assise de guingois, une fillette au visage paisible et clair tient devant sa poitrine une icône d’or. Derrière, un vieux pope à l’air bon, chantonnant un psaume, trois ou quatre femmes, les cheveux cachés sous un mouchoir blanc. C’est tout et ce n’est pas triste, c’est innocent et doux. Quelques personnes s’inclinent en se signant ou se découvrent. La plupart des passants demeurent indifférents.
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Pour l’enterrement rouge, j’ai cru d’abord à quelque réjouissance de mi-carême: un immense char écarlate à colonnes rehaussées d’or avance en tanguant. Autour, six hommes en uniforme de piqueur, couleur écrevisse, portant en goguette sur la tête un bicorne de général ou de suisse de cathédrale,—les croquemorts. Dans le char, des enfants rouges, des drapeaux rouges, un orphéon qui souffle dans des clairons, tape sur des tambours, brandit d’étincelantes cymbales. Quant au héros de la fête, il disparaît modestement sous tant de fleurs, de festons, d’astragales de toutes les teintes du vermillon et du carmin qu’on finit bien par l’oublier... Pas triste non plus, cette cérémonie funèbre, mais un peu baroque, vraiment.
Je descends à la porte Nikitsky, en face du jardin que domine la statue de pierre du grand savant Timiriazev. Dès les premiers jours, il s’était donné entièrement et sans réticences à la révolution, et il a pris sa place d’étoile dans l’empyrée soviétique. Il est debout, dans sa longue robe d’universitaire, les mains croisées, la tête haute et fière. Une belle œuvre aux lignes simples, témoignage éloquent en faveur de la sculpture russe moderne.
C’est à quelques pas de la «Société panunioniste pour les relations culturelles avec l’étranger». Nom rébarbatif, auquel je sais gré d’être gravé en français—c’est si rare!—sur la plaque de marbre de l’entrée. Mais institution remarquable, à la fois agence de tourisme et organe de la plus habile propagande.
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A-t-on quelque anicroche de passeport? Veut-on un guide, un interprète? Visiter seul ou en groupes musées, œuvres sociales, usines, écoles? Causer avec un spécialiste? Se documenter sur une question? On trouve, dans les bureaux variés, des femmes charmantes qui vous dirigent et vous aiguillent, des hommes armés de graphiques et de copieuses statistiques, tous également souriants, polyglottes et omni-compétents. Aussi est-on sûr d’y rencontrer chaque jour, alignés et pressés sur des chaises comme de frileux oiseaux des îles, la plupart des étrangers de passage. Excellent moyen, en outre, aussi discret qu’élégant, de les tenir dans le creux de sa main, de connaître les faits et gestes de chacun, et ses impressions. J’ajouterai que j’ai su échapper à cette tutelle un peu tyrannique et que nul n’a cherché à me l’imposer.
Des maîtres en propagande, les dirigeants soviétiques!
Mais j’ai justement un problème à poser à ces Œdipes officiels.
Dès mon retour, j’ai pu causer, de-ci, de-là, avec d’anciens habitants de la province de Kazan. Des Russes, naturellement. Ils ne sont guère satisfaits.
—Depuis des siècles, disent-ils, sans nous mêler avec eux, naturellement, nous vivions en fort bonne intelligence avec nos voisins les Tartares. Mais pourquoi leur donner l’hégémonie? C’est vexant pour nous, c’est humiliant! Evidemment, il y a là-dessous une arrière-pensée politique: les Soviets veulent-ils faire de ces petites républiques des centres stratégiques? Se concilier ces minorités nationales? 143 Les opposer aux anciens maîtres pour mieux diriger? En tout cas, c’est nous qui payons pour leurs expériences...
Je sens le dépit sous ces récriminations. Evidemment, les Russes orthodoxes, ceux de la noblesse surtout, devaient garder quelque mépris pour ces jaunes, ces barbares, ces infidèles.
J’objecte:
—Mais si les Tartares étaient plus nombreux?
—Plus nombreux! Mais il y a dans la république de Kazan quatre fois plus de Russes!
A l’un des fonctionnaires du Bureau culturel, je pose la question:
—Est-ce vrai?
Un coup de timbre, un dossier:
La population de la R.S.S. des Tartares se compose de 51,1 0/0 de Tartares et de 49 0/0 de Russes, me répond-il avec une impitoyable précision. De plus, la majorité des Russes, habitant les villages, ne peuvent guère s’occuper de politique. Les Tartares sont des citadins et ils ont toujours eu de rares qualités d’administration et d’organisation. D’ailleurs les Russes n’ont-ils pas un fort pourcentage de représentants dans les assemblées? De quoi se plaignent-ils?
En effet. Pourtant, dans la multiplication croissante des petites républiques, il y a, c’est certain, un plan politique précis et organisé.
Les Soviets laissent-ils rien au hasard?
L’usine de textiles Triechgormaïa, la plus importante de Moscou, et, je crois, de la Russie. Je suis accompagnée par le professeur danois que j’ai déjà rencontré, muni d’un questionnaire, préparé à l’avance, qu’il épuise inexorablement, et aussi par l’envoyé de la plus grande maison d’éditions d’Amérique. Il voyage par toute la Russie pour écrire une géographie à l’usage des écoles; il transporte plusieurs somptueux appareils de photographie, gainés de peau de truie, et un photographe mécanique, bien planté, bien nourri, qui, sur un geste, installe son appareil, braque, opère, puis semble, lui aussi, réintégrer sa gaine.
Notre usine fait partie du trust d’État qui groupe presque toutes les filatures. Elle emploie près de huit mille ouvriers et employés: une ruche gigantesque. On est en train de l’agrandir encore: le drapeau rouge flotte sur des constructions que l’on va inaugurer. Nous traversons des cours historiques où, en 145 1905, retranchés derrière des barricades, tombèrent des centaines de jeunes ouvriers. Triechgormaïa joua à Moscou le rôle des usines Poutiloff à Petrograd.
Le professeur danois réclame des précisions et note, son nez myope au ras de son carnet. Le géographe regrette de ne pouvoir reconstituer et fixer la scène.
Puis nous parcourons, répartis dans plusieurs immenses bâtiments, des ateliers de tissage, de filature, de teinturerie, d’impression. Une bonne partie de l’outillage est neuf, acquis en Amérique ou en Allemagne. Partout l’air et la lumière entrent à flots; partout aussi de la propreté, de l’ordre, du silence, et cette même bonne grâce que j’avais remarquée sur les visages des travailleurs de Kazan. Dans chaque salle, des contremaîtres, appelés ici «ouvriers aînés», l’air intelligent et appliqué, en quelques phrases brèves, expliquent les opérations.
On fabrique par jour dix mille pièces de cotonnade, de quarante mille mètres chacune. En sortant, elles s’en vont dans des centres de distribution. Trente pour cent de cette production est réservée aux paysans. Le reste est réparti dans le pays, sauf une certaine quantité destinée à l’exportation, particulièrement à la Perse. Je demande:
—Et les salaires?
Je crois comprendre que le travail est payé aux pièces. La moyenne tourne autour de cinquante roubles par mois. Mais un certain nombre d’ouvriers qui ont des aptitudes ou des connaissances spéciales peuvent gagner jusqu’à cent cinquante roubles par mois. Avant la guerre, le gain mensuel d’un ouvrier était d’environ vingt-huit ou trente roubles par 146 mois. Mais il n’était que de huit à dix roubles il y a quatre ans, au moment de la terrible crise économique, avec quelques fournitures en nature.
—Nos hommes savent qu’ils sont moins payés que leurs camarades d’Occident ou d’Amérique, nous dit un ingénieur. Mais ils savent aussi que le temps travaille pour eux et ils ont confiance. Il y a eu des grèves dans certaines de nos industries, c’est vrai. Mais d’ordinaire elles se terminent facilement et à l’amiable. Il suffit souvent d’expliquer aux ouvriers les difficultés; ils comprennent; ils se rendent compte surtout qu’on ne veut pas les exploiter et que personne ne vit grassement à leurs dépens.
Autour de cette ville industrielle se groupe tout un faisceau d’organisations sociales: la crèche, qui reçoit cent cinquante enfants environ et emploie, des docteurs aux femmes de service, cinquante-huit personnes. Rien de plus net, de mieux organisé que les chambrettes où les bébés sont soignés suivant leur âge; rien de plus gai que la belle salle en rotonde donnant sur un jardin où les mères viennent pendant une demi-heure se reposer en allaitant leurs enfants.
—C’était autrefois le salon du propriétaire de l’usine, dit l’infirmière qui nous guide, en indiquant ces groupes de «maternités» d’une grâce si émouvante. Ne croyez-vous pas que cela vaut mieux ainsi?
Quelle occasion pour le photographe de se déployer!
Nous passons aux jardins d’enfants—il y en a neuf—où les petits de trois à huit ans, abondamment et judicieusement nourris trois fois par jour, surtout de laitage, de pâtes et de légumes, demeurent le plus d’heures possible au grand air. Il y a aussi 147 des salles de bains et de douches, un restaurant coopératif, des salles de lecture, de concert, les bibliothèques du club, le «coin de Lénine»; il y a une école technique pour les apprentis, un musée où les ouvriers ont disposé eux-mêmes avec goût les «chefs-d’œuvre» de la manufacture et les travaux des apprentis. Il y a au dehors un hôpital, des maisons de convalescence, de repos pour les vacances, des habitations ouvrières—un monde!...
Inutile de dire que, dans toutes les salles, ateliers et autres, se retrouvent toujours des affiches de propagande, les portraits des dirigeants, et d’innombrables effigies de Lénine: recevant le serment des pionniers, visitant des usines, parlant devant des assemblées. Même dans la salle des nouveau-nés, on le voit à trois ans, petit enfant blond aux yeux trop graves.
—Partout, toujours, il est avec nous, prononce un jeune secrétaire d’un ton fervent.
Ces œuvres sont régies à la fois par le Comité d’usine élu par les ouvriers et par le comité représentant la direction. Les frais en sont couverts en grande partie par le budget de l’usine, mais aussi par des cotisations ouvrières. Et les jardins d’enfants, par exemple, sont payants: deux roubles par mois pour chaque petit.
Le comité d’usine est composé de quinze membres, élus pour six mois, onze hommes et quatre femmes; sept d’entre eux consacrent tout leur temps à ces fonctions et reçoivent le salaire d’ouvriers qualifiés. Ils s’occupent, en plus des œuvres sociales, 148 de l’embauchage et du renvoi des travailleurs, servent d’intermédiaires entre la direction et eux dans tous les conflits, veillent à l’exécution des lois ouvrières: conditions et heures de travail—les huit heures étant scrupuleusement respectées—prévention des accidents.
Mais, des ingénieurs nous le répètent plusieurs fois avec fermeté, ce comité n’a aucun droit d’intervention dans la gestion et la direction de l’usine.
A intervalles réguliers, pourtant, certains membres de ce comité ont, avec les délégués de la direction et les chefs des divers «départements», des réunions où ils peuvent critiquer les méthodes de production, suggérer des changements, des améliorations. Parfois, enfin, il y a des meetings, soit de chaque atelier, soit de tout le personnel, où administrateurs et ingénieurs exposent aux ouvriers la marche des affaires, les défauts à éviter, les progrès à effectuer, les difficultés à vaincre. La discussion amicale et publique y est alors admise.
—Et la discipline n’en est pas atteinte? demande d’un air désapprobateur mon Danois, qui a plutôt l’air d’un Prussien.
—Au contraire. Les ouvriers l’acceptent d’autant plus librement qu’ils la comprennent. Ils ne se sentent plus une machine inerte, mais un rouage intelligent de la grande œuvre. Et ils sont fiers de collaborer à son succès...
Enfin, on les pousse aussi à collaborer au Journal de muraille, rédigé tous les mois et où l’on traite sans réticences toutes les questions qui concernent l’usine et où la critique est non seulement admise, mais encouragée. Ils peuvent également écrire aux journaux, et surtout à la Pravda qui consacre chaque 149 jour plusieurs colonnes aux correspondances des ouvriers et des paysans.
Enfin, il y a, de temps en temps, des congrès par trusts d’industrie, où chaque usine envoie des délégués, un certain nombre par atelier. Ils se rencontrent avec d’autres, venus de tous les coins de la Russie, et quand ils rentrent à l’usine, que d’idées nouvelles pour abaisser les prix, améliorer la qualité des produits, organiser le travail plus effectivement, utiliser les facultés des ouvriers qualifiés!
Je demande:
—Il s’agit bien là d’une usine modèle?
—C’est-à-dire qu’elle fut une des premières à être organisée. Mais toutes les autres, et de plus en plus, sont façonnées sur ce type.
Sans doute, le caractère russe, doux et docile, moins frondeur et «rouspéteur» que le caractère français, est-il pour beaucoup dans le succès de ce système.
Mais le système lui-même n’y est-il pas pour quelque chose?
J’avais vu les ouvriers à l’usine. Ils y sont occupés huit heures par jour; les employés ne restent à leur bureau que six à sept heures. Que font donc de leurs heures de loisir les travailleurs soviétiques?
Il y a d’abord la famille. Il ne faut pas croire qu’elle n’existe plus en Russie. J’ai vu, de mes yeux vu, des enfants groupés autour de leurs parents dans la pièce commune. Ils avaient vivement enlevé le couvert: musique sur le piano, livres sous la lampe, broderie entre les doigts, l’album de timbres-poste du gamin et entre les mains de la toute petite, la poupée Petrouchka, avec sa jupe bariolée et ses joues peintes. C’était, je vous l’affirme, la même atmosphère que chez nous. Erreur complète de répéter que la vie familiale a été détruite par les soviets.
Comme chez nous, aussi, je sais des jeunes ménages qui, leurs heures de bureau terminées, ne songent qu’à se rejoindre, à lire ou à écrire côte à côte, ou, serrés l’un contre l’autre, à aller au théâtre, à un concert, chez des amis.
151
Car l’humeur hospitalière des Russes n’a pas changé. On se reçoit toujours beaucoup, très simplement, puisque tout le monde est pauvre. On s’empile gaîment dans les pièces étroites, sur les lits et les divans, autour de la table où trône le samovar avec quelques fleurs, des fruits, des cigarettes. Et on joue du piano ou de la mandoline, on chante, on récite des vers, on discute à perdre haleine, art, littérature, politique; jusqu’à la pâleur de l’aube, on résout toutes les énigmes de l’âme et de la vie, l’on se grise éperdument de théories et de thé rose. Comme autrefois. Un régime transforme-t-il le caractère d’un peuple?
Pour les vieux ouvriers, il y a toujours également le cabaret, dans les caves, où l’on s’abrutit de vodka, les bras sur la table, la barbe sur les bras, et, dans les yeux clignotants, un rêve têtu qui flotte sur la déchéance.
Mais les jeunes? C’est pour eux que les dirigeants des Soviets ont multiplié les lieux de réunion. Car ils ne s’occupent guère que de la jeunesse et dans leur pensée, les plaisirs doivent être d’État, comme les devoirs.
Aussi, chaque usine, chaque ministère, chaque syndicat possèdent-ils, non seulement dans leurs locaux, salles de club et bibliothèques, mais autour de chaque ville, des maisons de repos pour les vacances annuelles, dans d’anciennes propriétés bourgeoises. Et beaucoup ont, en outre, des maisons de ville pour l’hiver, des maisons pour l’été, avec terrains de sports.
—Le plus bath en cette saison, c’est le club des 152 travailleurs de l’État, me dit l’étudiant Boris, que j’ai retrouvé avec plaisir et qui exhume pour moi son accent le plus faubourien.
Nous y allons par une de ces dernières soirées d’automne, où la belle saison, avant de s’enfuir, épuise tout ce qu’elle a de grâce langoureuse et tiède. Faubourg lointain, mal pavé, mal éclairé, fondrières, terrains vagues pleins de ténébreuses possibilités et, jetées çà et là, sans raison, petites maisons-joujoux en bois découpé, où plantes, meubles, profils, à travers les rideaux transparents, semblent eux-mêmes découpés en bois noir.
Soudain, faisant pâlir de jalousie une maigre petite lune pointue, monte vers le ciel une buée de lumière rose, avec des cris jeunes et des rires. Un portail surmonté d’énormes lettres éclairées en rouge, ces lettres russes, en elles-mêmes si décoratives: c’est là.
Un immense parc onduleux, que de puissants projecteurs divisent en zones de clarté brutale. La pelouse centrale, sur laquelle le portique de football étend ses bras de crucifié; les autres pelouses plus petites, avec leurs filets de tennis, de basket-ball, leurs agrès de gymnastique, sont d’un vert étrange, irréel, un vert d’aquarium. Vides, d’ailleurs, car on ne fait de sports que le jour. Seuls, quelques acharnés châtient à poings fermés les grosses têtes en cuir des punching-balls.
Mais une foule joyeuse, jeunes hommes, jeunes filles, la plupart de seize à vingt ans, flânent lentement par les allées de sable blond. Ils sont en groupes ou deux à deux, se tenant par le bras, par l’épaule; ou bien ils causent, assis sur les bancs. Beaucoup s’arrêtent devant le «journal 153 de muraille», affiché sous un réflecteur et le commentent avec gaîté. J’aperçois, entre des épaules, les vives petites caricatures en encre de plusieurs couleurs.
—Incompréhensible pour les profanes, prononce Boris.
Semés çà et là, des kiosques de bois, de style vaguement suisse ou chinois. Du plus vaste, surmonté d’une horloge rouge et entièrement clos, s’échappent des plaintes de violon.
—Ça, c’est le ciné, présente Boris. On y donne beaucoup de films scientifiques, d’autres qui racontent les industries d’Etat. Ou bien de l’histoire, surtout celle de nos révolutions. Les grands trucs à sentiment, chez nous, vous savez, ça ne prend guère.
Les autres kiosques, très éclairés, ne sont fermés que par une balustrade de bois ajouré; ce qui permet de rester en plein air, même quand il pleut. Ici, un restaurant-café, où, pour quelques kopecks, on prend du thé, du cacao, de la pétillante eau de Narzan. Inutile de dire qu’aucune boisson fermentée n’est admise dans cet innocent cabaret. Là, une salle de lecture. Sur les tables, journaux, magazines et revues. La cloison du fond offre des livres, alignés sur des rayons. Les lecteurs sont si absorbés qu’aucun ne lève les yeux à notre approche.
—Les plus jeunes lisent surtout des ouvrages d’aventure ou de voyage, nous dit le camarade bibliothécaire, un adolescent qui, d’un joli geste enfantin, rejette sans cesse une mèche blonde tombée en travers de ses yeux. Les plus âgés demandent des brochures d’économie politique, de l’histoire, des biographies de grands hommes... Tout ce qui touche Lénine les passionne... Des romans? Pas 154 beaucoup... Pas même Tolstoï, non... Quelques œuvres de nos écrivains modernes, ceux qui ont conté la reconstruction, le réveil dans les villages, et puis nos poètes, ceux de la révolution, voilà tout.
Plus silencieux encore, le pavillon des jeux: dames, halma, jacquet, puzzles, échecs surtout. On voit, penchés sur les figurines, de jeunes profils froncés paradoxalement graves. Tout autour, des groupes fascinés, changés en statues de sel, suivent les coups.
—Nos chefs aiment et recommandent les échecs, commente Boris; cela fait travailler le cerveau, comme là-bas, sur les pelouses, on fait travailler les muscles. Et il y a entre clubs des matches d’échecs comme il y a des matches de football ou de cricket. Il y a beaucoup de concours de mandoline et d’accordéon, avec des prix, car on aime la musique chez nous!
Tout au fond du parc, en effet, une immense rotonde blanche s’élève au-dessus d’un perron. C’est le théâtre. On y joue des pièces classiques, d’autres, composées par des membres du club, les mêmes sans doute qui rédigent le «journal de muraille». Mais, ce soir, on y répète des chansons populaires. Les chœurs sont debout, groupés, et la terrible lumière d’un blanc vert sculpte avec force les visages attentifs, aux méplats un peu forts, également jeunes, si pareils dans leurs courtes chevelures, avec leurs beaux cous ronds également dégagés, qu’on hésite parfois: filles ou garçons? Quelques femmes, pourtant, ont gardé leurs tresses et celle-ci, au bord de la scène, couronnée d’un diadème d’or, les yeux levés, les lèvres entr’ouvertes, n’est-ce pas Hébé elle-même, interrogeant la vie? Un chef d’orchestre, 155 à peine plus âgé, mais qui, bousculant toutes les traditions musicales, a le crâne austèrement tondu, dirige avec entrain. Parfois il fait une réflexion ou une critique, et tous éclatent d’un bon rire, sans réticence et sans contrainte.
C’est, à l’état pur, la même jeunesse fière et forte, librement épanouie, que l’on croise si souvent dans les rues de Moscou et qui est une de ses grâces. La jeunesse est reine ici. Tout est fait par elle et pour elle. Voilà pourquoi les visages de vingt ans apparaissent tellement différents de ceux de quarante que ravage trop souvent un souci tragique. Plus que partout ailleurs, un monde sépare ici les deux générations...
Mais les jeunes gens d’une autre classe, les jeunes «ci-devant» jouissent-ils des mêmes avantages? Ont-ils pu s’adapter?
C’est à l’ouvrier Micha que j’ai pu poser la question.
Je le voyais souvent à Paris, avant la guerre.
Il avait alors huit ans. Un délicieux gamin aux cheveux d’ambre clair, au teint de velours incarnat, rayonnant de santé, d’intelligence, d’ardeur de vivre.
Il habitait avenue du Bois-de-Boulogne. Un superbe chien-loup, une petite auto se partageaient ses faveurs; un précepteur français, une gouvernante anglaise, un professeur allemand se le disputaient. Il parlait déjà les trois langues, avec l’injuste facilité de sa race. Il faisait aussi des peintures où se révélait un œil juste, hardi, avec le sens le plus surprenant 156 de la couleur. Et on les donnait à encadrer comme des tableaux de maître. Gâté? Non. C’était, je vous le dis, un gosse simple et droit.
Au début de l’été 1914, il partait pour la Russie avec sa grand’mère. Elle, une femme bonne et charmante, cultivée, comme toutes celles de sa caste; elle vivait un peu en reine, entourée de femmes de chambre qui la coiffaient, la déchaussaient, et ne montait dans sa limousine qu’escortée d’un peuple courbé de serviteurs.
La guerre. Puis la révolution. Un implacable rideau de fer s’était abattu entre notre monde et celui de Micha et de sa grand’mère. Lui si petit, elle si vieille, qu’étaient-ils devenus dans le cyclone?
—Il vit. Elle aussi, me dit-on quelques années plus tard.
—Je vous en prie, allez donc voir Micha, fit quelqu’un, au moment de mon départ! Il est ouvrier aux usines métallurgiques X...
Comment, ouvrier, l’exquis petit Micha aux fines mains de porcelaine?
C’était la même adresse à laquelle j’écrivais autrefois. Un quartier assez lointain; une vaste avenue plantée d’arbres, avec de belles maisons, l’air un peu déchu dans des jardins émancipés.
La nuit était tombée. Avec surprise, je vis, au-dessus d’un portique à colonnes Empire, les grandes fenêtres illuminées. Un escalier de marbre, une porte ouverte: j’étais dans une bibliothèque ou un club, comme il y en a tant ici. L’ordinaire décor de tables, de jeunes gens qui lisent les poings aux oreilles, de 157 demoiselles attentives, circulant ou calligraphiant des fiches.
—Micha Z...? me répond l’une d’elles avec un gentil sourire. On va vous conduire...
Nous traversons une cour obscure.
Au fond, des communs, un escalier sordide qui sent la cave et le champignon, conduisant à ce qui dut être les chambres des cochers et des palefreniers. Une petite servante hébétée m’introduit dans une pièce blanchie à la chaux où, à la chiche lumière d’une lampe à pétrole, j’aperçois confusément des vêtements suspendus au mur, des meubles empilés et, derrière une pauvre table de cuisine, sur un lit de repos, une forme noire en tas, qui bouge faiblement, des bras tremblants qui se soulèvent: c’est la grand’mère de Micha.
Elle est paralysée.
Et Micha? Le voici derrière moi. Comme il est long et mince! Pas trop changé. Pâli, certes; mais les yeux, moins bleus, abrités maintenant derrière un lorgnon, ont toujours le même regard affectueux et droit. Et c’est avec une grâce de Prince Charmant qu’il porte sa blouse d’ouvrier, sa blouse de rude toile bleue. Lui aussi est ému. Ses lèvres frémissent. Il se tait.
—La première fois que, depuis douze ans, nous revoyons quelqu’un de notre vie passée! La première fois! répète la vieille dame en sanglotant.
Des mains qui se serrent, des paroles confuses, des soupirs. L’instant d’émotion est passé.
Micha me conte maintenant l’histoire de ces douze 158 années. En français très pur. Il s’excuse; il ne le parle que de temps à autre, avec sa grand’mère. Mais oublie-t-on la langue de sa première enfance?
—Pendant la guerre, me dit-il, tout était comme de coutume, un peu moins gai, voilà tout.
Il suivait les cours d’un collège impérial, et ils allaient passer les vacances dans une de leurs terres. Rentrés à Petrograd en octobre 1917, ils y trouvèrent un hôte inattendu: la révolution. Ils n’avaient rien prévu. A douze ans et à soixante-dix, peut-on croire à la fin d’un monde?
Manifestations, perquisitions. Ils sont expulsés de leur grande maison changée en club. Leurs domestiques les abandonnent. Ils errent de gîte en gîte, puis obtiennent enfin ce logement, au-dessus de leur ancienne remise.
—Mais comment viviez-vous?
—Oh! grand’mère avait gardé un peu d’argenterie, quelques bijoux, des fourrures, des dentelles, ses robes de Paris. Vous savez, elle s’habillait bien, autrefois... J’allais vendre tout ça au marché, les jours de congé. Car je continuais à suivre les cours de mon collège, qui était devenu une école secondaire d’État.
—Ce qu’il a été pour moi, mon Micha, pendant ces affreuses années! gémit la grand’maman. Si héroïque, si dévoué... Comme il recevait et éconduisait ces hommes terribles qui venaient perquisitionner!... Moi, j’étais folle de peur, et je ne savais que pleurer...
—Voyons, calme-toi, grand’mère... Ce que j’ai fait, tout le monde l’a fait... Ah! par exemple, il y a eu la famine de 1921. Ça, oui, c’était dur... Comment avons-nous survécu, comment?
159
Un reflet tragique passe sur le jeune visage. Un geste qui chasse, puis:
—Enfin, nous sommes là, n’est-ce pas?... Mais un jour est venu, il y a trois ans, où il n’est plus rien resté à vendre. J’avais dix-sept ans, je venais de finir mes classes. Que devenir? Je me suis fait inscrire sur une liste de chômage. Quelques jours plus tard, j’entrais aux usines X... Voilà.
—Vous n’avez pas été trop malheureux, trop perdu?
—Les premiers jours, si. Puis, je m’y suis fait. Les deux premières années, mon travail était bien monotone: percer des plaques de métal avec une perforeuse... et toujours baigné d’huile noire. Puis, je n’arrivais pas à gagner plus de quarante à quarante-cinq roubles par mois. Avec grand’maman, il faut une bonne; vous devinez quelles fins de mois! Maintenant, par bonheur, je suis dans un laboratoire et j’ai un salaire d’environ quatre-vingts roubles. La fortune! Je puis même aller quelquefois au théâtre...
Il rit gaiement. Je demande:
—Et on est content dans votre usine?
—Content? Oui. Naturellement, les ouvriers désireraient être mieux payés. Mais ils admettent que pour le moment, c’est difficile. Il y a aussi des divergences politiques, un peu de jalousie envers les paysans. Cela n’empêche pas la majorité de convenir qu’ils sont beaucoup plus heureux qu’autrefois. Surtout les jeunes. Ils sont fiers de compter dans la vie du pays, d’avoir des écoles, des universités 160 à eux, de savoir qu’ils peuvent monter aux plus hauts postes. Beaucoup lisent, se cultivent. D’autres discutent les questions sociales...
—Et ils les comprennent?
—Les ouvriers russes ont beaucoup de bon sens et d’esprit de discipline... Mais enfin, et surtout, ils n’ont plus peur de l’avenir, ils sont pris dans une armature... S’ils sont malades, par exemple, ils savent qu’on les soignera aussi bien qu’un commissaire du peuple. Ainsi, au printemps, j’ai eu la fièvre typhoïde: le meilleur spécialiste m’a suivi. Et j’ai passé plusieurs semaines de convalescence dans une belle propriété à la campagne, payé à plein salaire. Il y a aussi des indemnités d’accident, de chômage, des pensions d’invalidité, des retraites. Et tout ce qu’on fait pour les femmes, les enfants... Savez-vous que, pour les assurances sociales, nous allons même plus loin que l’Allemagne, et sans aucune retenue sur les salaires ouvriers!
Micha parlait avec chaleur. Vit-il quelque surprise dans mon regard? Il s’arrêta, rougit:
—Non, fit-il comme en réponse, je n’ai pas adhéré au parti communiste. D’abord parce que je n’aurais pas eu de temps à passer avec ma grand’mère. Ensuite parce que je n’accepte pas tout le programme... Mais je suis secrétaire de la société pour les relations entre ouvriers et paysans... C’est une question, vous savez, qui préoccupait beaucoup Lénine... Il faut maintenir l’amitié des deux classes, il le faut...
Avec flamme, il m’expose son plan de propagande. Ses joues se colorent, ses yeux brillent. Le voici revenu, l’ardent petit Micha du bois de Boulogne.
161
Il m’accompagnait au tramway, parlant toujours avec animation de sa vie, de ses camarades, du service militaire prochain. Un seul souci, mais lourd: que deviendrait sa grand’mère?
Une question me brûlait les lèvres:
—Dites-moi, Micha, fis-je tout à coup, pensez-vous parfois au passé?
Il tressaillit, passa la main sur ses yeux, puis, d’une voix étouffée:
—Parfois... C’est comme un rêve.
—Et... regrettez-vous quelque chose?
Un silence encore. A la lueur d’un bec de gaz, je vis le beau regard pensif tourné vers une vision intérieure:
—Pour grand’mère, oui, elle est trop vieille pour comprendre... Mais moi? Je connais le travail... les hommes. Il y en a de très bons... Je connais la vie. Elle est bien dure quelquefois... Mais c’est la vraie vie.
Puis, me regardant en face:
—Eh bien! non, je ne regrette rien...
C’était mon tour à présent d’avoir les yeux pleins de larmes. Je regardais la haute silhouette un peu courbée s’évanouir dans le brouillard. Et je pensais avec colère:
—Du courage, de la culture, une éducation raffinée, le plus noble cœur, et voilà tout ce qu’ils trouvent à en faire: un manœuvre d’atelier! Ah! s’il était né des leurs, s’il n’était pas un «ci-devant»!
Mais puisque Micha semble avoir accepté, pourquoi cette inutile révolte?
Micha est jeune. Il a pu s’adapter. Mais il n’est pas seul de sa classe. Les aristocrates, les bourgeois de naguère, dont les palais et les fortunes furent nationalisés, n’ont pas tous été massacrés, ils ne sont pas tous émigrés ni prisonniers. Que sont-ils devenus?
L’aristocratie? Elle semble s’être volatilisée. Certains gentilshommes campagnards sont tout simplement restés sur les terres qui ne leur appartiennent plus. Ils y labourent et moissonnent en philosophes, parmi les paysans, dont leurs enfants, sans doute, ne se distingueront plus. Mais les autorités locales se montrent parfois sans pitié. La veuve d’un seigneur, par exemple, après le meurtre de son mari et l’incendie de son château, s’était réfugiée avec sa fille dans une chaumière. Depuis plusieurs années, elles y végétaient du lait d’une vache, du produit d’un troupeau de chèvres. Tout à coup, une décision du soviet du village les chassa de ce dernier asile. Sans ressources, les malheureuses viennent d’échouer à Moscou.
163
Une vieille princesse au nom historique, elle, achève de vivre dans une cave, où se trouvent encore quelques meubles et objets d’art. Elle les vend un à un. Quand elle aura tout vendu, il ne lui restera plus qu’à mourir. En attendant, elle plaisante avec esprit, en fumant des cigarettes que lui offrent des voisins bolchévistes.
—Notre femme de ménage a épousé un comte, son ancien patron, me disait quelqu’un. La pauvre femme le nourrit et le soigne avec une dévotion exaltée; quant à lui, il noie dans la vodka ses brillants souvenirs de la Cour, des cabarets de nuit et de la Côte d’Azur.
Tandis que je visitais un des plus beaux clubs ouvriers de Moscou, je me souviens de quel ton de rancune épanouie le secrétaire me dit:
—Des trois fils du propriétaire de cette maison, l’un a émigré, l’autre est mort alcoolique, le troisième est mendiant...
Enfin, un jour, dans la rue, je demandais un renseignement. Une femme d’une quarantaine d’années, mise comme une ouvrière modeste, en excellent français s’offrit à me guider. J’appris qu’elle était la veuve d’un diplomate. Elle habitait tout près, avec sa mère. Ne pourrais-je pas entrer quelques minutes chez elle?
Dans un taudis encombré de chiffons, de meubles cassés, de casseroles sales, je trouvai une vieille dame trônant dans un fauteuil Louis XIV, comme une reine sur les ruines de son palais. Un drageoir précieux voisinait sur une petite table avec un verre de cabaret; elle lisait un roman d’Octave Feuillet, en croquant des pralines. Avec quelle grâce souveraine elle me parla du Paris d’antan!
164
Au mur, un grand portrait de général à favoris soignés, la poitrine constellée de plaques.
—Mon mari, présenta-t-elle, avec un sourire étudié.
Dans un coin, sa fille remuait je ne sais quelle pitance, qui bouillait sur un réchaud à pétrole. D’un air égaré, elle déploya devant moi un beau tapis persan:
—Avec cette broche en diamants, c’est tout ce qui nous reste à vendre, fit-elle à voix basse. Que devenir après?
Un souci tragique balafrait le pauvre visage fané.
—Ne pourriez-vous pas faire quelque chose? demandai-je.
—Je n’ai jamais appris à travailler, gémit-elle vaguement.
Lamentables épaves que personne n’aide et qui, bientôt, achèveront de sombrer.
D’autres, au contraire, luttent avec une belle vaillance. Et c’est plus intéressant.
Je sais dans quelle petite ville le fils d’un grand-duc vit, sous un faux nom, d’analyses bactériologiques. Si modestement et paisiblement que la police le laisse en paix. Il n’a jamais été plus heureux, prétend-il. Et ce prince de l’industrie, dont l’admirable collection de tableaux fut nationalisée? Il habite, dit-on, les combles de son hôtel et a obtenu d’être un des conservateurs de son musée. Des favorisés. Car il est difficile aux anciens riches de trouver du travail. Sont-ils candidats à un poste 165 d’État? On objecte qu’ils ne font pas partie d’un syndicat. Essaient-ils d’entrer dans ce syndicat? On leur oppose leur manque de connaissances techniques, ou même tout simplement leur qualité de bourgeois.
Quelle aubaine, s’ils sont capables de donner des leçons, de faire des traductions ou des travaux de bibliothèque!
Parlent-ils plusieurs langues? Ils peuvent être guides ou interprètes. Une jeune fille qui porte un des noms les plus glorieux de la littérature mondiale, nom aristocratique d’ailleurs, conduit des groupes de touristes au Kremlin ou dans les musées.
—Un travail facile et agréable! soupirait avec envie une femme du même monde.
Une autre encore me disait:
—Dieu soit loué! Mari et enfants, tout mon monde a des manteaux chauds pour l’hiver! La première fois depuis sept ans... Vous ne savez pas, vous autres, ce que cela signifie pour nous.
Enfin ce dialogue entre Russes intellectuels:
L’un:
—Vous savez, la princesse X...? Elle est, à cinquante-cinq ans, garçon de bureau dans un ministère, ce qui est donc inconvenant...
L’autre:
—Pourquoi inconvenant? Puisqu’elle n’est pas bonne à faire autre chose...
—Si vous voulez... Mais le chef de bureau, un petit juif de rien, a osé dire devant elle à un employé: «Envoyez donc cette personne chercher là-haut le dossier Z.» Parler ainsi d’une femme de son âge, de son rang! Quelle honte!
—Encore une fois pourquoi? D’abord, est-elle 166 ou n’est-elle pas garçon de bureau? Ensuite, comment cette princesse X... aurait-elle, il y a vingt ans, parlé à ce même juif? Sans compter les exils, les exécutions, les pogromes, oubliez-vous les humiliations, les injustices accumulées si longtemps contre cette classe? Les rôles ont changé, voilà tout. Chacun son tour...
C’est un peu trop le mot de la situation. A part les «ci-devant» qui ont donné spontanément leur adhésion au nouveau régime—ils sont peu nombreux, il est vrai—ou ceux qui lui apportent une incontestable supériorité scientifique ou artistique, les autres, fonctionnaires ou intellectuels, qui n’ont fait qu’accepter et supporter, sont condamnés à végéter obscurément dans leur poste, si même ils le conservent. Spoliés de leur fortune, incertains du lendemain, ne jouissant d’aucun droit civil, d’aucune exemption, ce sont des parias. Malheur aux vaincus!
Et non seulement eux, mais leurs enfants. Il y a deux ou trois ans, par exemple, on décida une épuration et l’on renvoya des écoles techniques et des universités un certain nombre de jeunes gens issus de l’ancienne bourgeoisie. Dix-sept suicides suivirent cette mesure. Si bien que, tout de même, on s’émut. Depuis, on leur a de nouveau ouvert les portes. Mais si parcimonieusement! Ce sont des comités d’ouvriers et de paysans qui décident des admissions, et à peine réserve-t-on 10 à 15 % des places aux classes intellectuelles de naguère.
En pays capitaliste, les enfants du peuple peuvent 167 monter tout en haut de l’échelle sociale. Nous en avons chez nous assez d’exemples. En pays prolétarien, à moins qu’il n’ait du génie, ou ne déploie des trésors d’énergie et de persévérance, c’est aux besognes subalternes qu’est voué le fils du bourgeois. Injustice à rebours.
—On est en train de changer ça, me dit-on.
Tant mieux si c’est vrai. Car bâtit-on jamais sur la haine?
Parfaitement incongrus sur les lèvres artistes et fantaisistes des Russes, on ne cesse d’entendre résonner ici des vocables d’un modernisme barbare: organisation, taylorisation, rationalisation, intensification, électrification et surtout, surtout, industrialisation. C’est le maître-mot de l’heure. Toute la Russie en rêve et des milliers d’intelligences s’appliquent avec ténacité à résoudre les multiples problèmes qu’elle pose.
—C’est pour nous une question de vie ou de mort, répète-t-on. Il faut intensifier notre production qui ne suffit ni à nos besoins intérieurs ni à nos marchés extérieurs. Nos paysans, comme nos clients d’Asie ne réclament-ils pas âprement des objets manufacturés? Nécessité économique, mais aussi et surtout nécessité politique: un peuple agricole est toujours rétrograde. A un État communiste il faut un prolétariat, il faut des centaines et des centaines d’usines qui multiplient les ouvriers, permettent d’augmenter leurs salaires, des usines qui attirent 169 dans les centres industriels les paysans des campagnes surpeuplées. Car nos campagnes ont besoin de se dégorger au profit des villes...
Où en est donc l’industrie soviétique? Quel est son passé, son avenir?
J’ai posé la question aux uns, aux autres. J’ai parcouru les bureaux de cette ruche immense qu’est le Gosplan. Le Gosplan? Une organisation à peu près unique au monde, je crois. Seul s’en rapproche le Conseil d’économie d’État, en Allemagne. C’est un grand comité d’experts, de techniciens qui ne cessent d’étudier et de préparer des plans d’action sur toutes les questions scientifiques, industrielles, commerciales. Ils s’occupent de tout, sauf de politique. Et ils communiquent le résultat de leurs travaux au Præsidium, qui juge en dernier ressort sur les applications possibles. En somme, l’état-major économique du gouvernement.
J’ai causé avec plusieurs de ces savants, demandé l’avis d’hommes d’affaires étrangers, Américains surtout, puisqu’on ne rencontre guère ici que des Américains.
Il y a d’abord un fait que nul au monde ne peut ignorer: c’est la formidable quantité de richesses naturelles de tous genres que possède l’U.R.S.S.
Pour le naphte, elle occupe la première place dans le monde, tant pour les réserves en chiffres absolus que pour le délai d’épuisement prévu. Elle a des ressources en tourbe qui augmentent chaque jour. Elle a des forêts gigantesques, des mines de manganèse, des phosphates, tous les métaux, des 170 pierres précieuses, des eaux minérales, les plus variées, les plus riches en propriétés radioactives; elle détient enfin des provisions illimitées de minerais.
Le professeur Lazareff, directeur d’un institut de physique appliquée à la biologie et à la géologie, me disait qu’à la suite de travaux faits par cet institut sur certains phénomènes magnétiques inexpliqués, une mission scientifique venait de découvrir dans le gouvernement de Koursk des gisements contenant, au minimum, vingt milliards de tonnes de fer pur,—c’est-à-dire plus que dans l’Europe entière, qui n’en possède que treize milliards de tonnes. M. Lazareff ajoutait:
—Votre grand savant Jean Perrin me disait à ce propos: «Je vous félicite, mais j’ai un peu peur: le fer et le charbon ne l’oubliez pas, c’est la guerre... L’Union soviétique, par bonheur, n’a point d’intentions agressives...»
Toutes ces richesses naturelles sont étudiées et prospectées par de nombreux instituts scientifiques organisés, multipliés, subventionnés par le gouvernement. Il y a là un effort considérable qui, à lui seul, vaudrait une étude spéciale.
Oui, mais jusqu’ici, faute de capitaux, ces ressources fabuleuses dorment, inutiles, inexploitées, sous terre, au flanc des montagnes. Qui éveillera toutes ces Belles au Bois, si jamais elles peuvent s’éveiller?
Difficultés de même ordre pour les industries soviétiques. Elles ont accompli en quelques années un certain progrès. Est-il suffisant?
171
En 1921, toutes les usines qui, dès le début de la révolution, avaient été nationalisées, se trouvaient dans un état lamentable. Les guerres civiles d’abord, puis la famine, l’arrêt des transports et toutes les autres conséquences de la première politique communiste, les avaient totalement désorganisées. L’industrie textile était tombée à seize pour cent du niveau de la production d’avant-guerre; l’industrie de la fonte et du fer à quatre ou cinq pour cent; celle du sucre à trois pour cent. Le pétrole seul était resté à quarante-sept pour cent de son ancienne production.
Avec la nouvelle politique économique qui laissait toute la grande industrie entre les mains de l’État, mais admettait la liberté du commerce privé et rétablissait les transactions et les salaires en argent, les usines se remirent à produire, d’une marche d’abord bien chancelante, coupée de trébuchements fâcheux et de chutes, mais se relevant toujours et allant peu à peu s’affermissant.
On les groupa d’abord et rapidement en trusts d’État. En août 1922, il en existait déjà 418, groupant 3.761 entreprises et plus de 800.000 ouvriers. Si bien que les établissements prospères pouvaient soutenir les établissements en déficit. Les Bourses de commerce se multipliaient, les banques se créaient.
Mais l’industrie avait à lutter contre bien des conditions adverses; elle devait fournir une grande partie de ses produits à divers départements d’État qui ne les payaient point ou les évaluaient bien plus bas que les frais de production. Peu ou point d’aide financière; les crédits fournis par la Banque d’État étaient, et pour cause, insignifiants. Il y avait enfin 172 et surtout la terrible dépréciation du papier-monnaie qui atteignait des chiffres vertigineux.
Malgré ces difficultés accumulées, le progrès prit un essor marqué lorsque apparut un système monétaire stable et unifié.
—Une opération financière d’une hardiesse désespérée et qui a pourtant réussi, me disait un spécialiste anglais dont la prudence était éberluée.
Sans s’égarer dans de trop longues statistiques, il suffit de constater qu’en 1922, la production totale de l’industrie avait augmenté de 53 % sur les chiffres de l’année précédente, de 44 % en 1923, de 30 % en 1924. Et si, pour l’industrie textile et l’industrie métallurgique, il existe encore un réel écart avec la production d’avant-guerre, la houille a rejoint cette dernière et le pétrole vient de la dépasser.
Malgré les circonstances et les prévisions défavorables, en dépit du dicton connu des Ford et des Hoover: «Aucun développement économique sans individualisme», et des idées courantes sur les monopoles d’État, destructeurs d’activité et d’initiative, les durs efforts de l’industrie soviétique ne semblent pas avoir été vains.
Succès bien mitigé d’ailleurs et qui subit actuellement un sérieux temps d’arrêt. Car si ses bénéfices ont permis à cette industrie de subsister jusqu’ici, ils ne lui permettent pas de s’accroître.
—L’État, me dit-on, ne peut se passer de ressources qui, dans d’autres conditions, pourraient être employées à augmenter les capitaux de l’industrie. 173 En ce moment, c’est environ 40 % des entreprises industrielles qui rentrent directement au fisc, ces fonds de réserve étant placés dans des emprunts d’État.
N’oublions pas non plus le lourd fardeau de toutes les assurances ouvrières uniquement supportées par ces industries, le plus lourd fardeau des heures de travail insuffisantes.
Pourtant, il est indispensable et urgent de remplacer l’outillage usé et démodé de la plupart des usines, accroître cet outillage, construire des usines nouvelles; il faudrait aussi renouveler le matériel roulant, qui commence à être hors d’usage: augmenter le nombre de wagons de marchandises, réparer ou refaire les traverses, les remblais, les ponts de chemins de fer qui sont dans un fâcheux état, améliorer les lignes défectueuses, en construire d’autres. Que ne faudrait-il pas faire?
Mais comment? L’épargne nationale est à peu près nulle. Quant aux crédits et aux capitaux de l’étranger, est-il possible maintenant d’y avoir recours? Pourra-t-on, voudra-t-on, en pays capitaliste, prêter à une nation qui ne paie pas ses dettes? Quelles sécurités auraient des créanciers qui voient l’opinion publique d’un peuple dressée tout entière contre la reconnaissance d’anciennes créances, d’un peuple qui poursuit par tous les moyens la destruction du capitalisme?
L’Angleterre vient de donner le signal d’une guerre économique et financière qui peut être fatale non seulement à l’industrie des Soviets mais même à leur régime.
Situation tragique qui suffit peut-être à expliquer, sinon à excuser, les sanglantes représailles ordonnées 174 par des gens qui se sentent traqués et répondent à la menace par le défi.
Pourtant, dirigeants, savants, ingénieurs continuent une lutte obstinée qui n’est pas sans grandeur.
Les écoles supérieures, qui se sont multipliées dans toutes les branches, forment, avec une rapidité peut-être excessive, les techniciens de tous genres, encore trop rares en Russie. Leur niveau scientifique atteint-il celui des pays d’Occident? Pas encore, me dit-on, mais les progrès s’accentuent chaque année.
On améliore aussi le système de distribution des produits qui, au début, était fort défectueux. On fabriquait alors à outrance et au petit bonheur, sans s’inquiéter des besoins particuliers des clients. Ce que n’aurait pas fait un industriel privé, au courant de son affaire. Puis on envoyait les objets manufacturés dans des centres dits de distribution.
Qu’arrivait-il? Ils s’y entassaient sans trop d’ordre, y croupissaient longtemps, s’y détérioraient souvent. Une fois, par exemple, tout un énorme stock de drap pourrit à l’abandon. Perte de temps, perte d’argent.
Le commerce privé, le Nep, qui venait d’être rétabli, s’évertuait bien à faire passer les marchandises du producteur au consommateur, mais un peu aveuglément et avec un souci de gain personnel qui alla souvent jusqu’à la spéculation. D’ailleurs, après une période fiévreuse et brillante où beaucoup s’enrichirent copieusement, les Nepman connurent de 175 mauvais jours. Ne disposant pas des ressources fournies par le gouvernement aux entreprises d’État et aux coopératives, ils subirent de grosses pertes en 1923, lors de la crise économique et monétaire.
Depuis, sans détruire le commerce privé qui a, dit-on ici, encore un rôle de transition à jouer, on s’efforce de transmettre directement les produits des trusts d’industries d’État aux syndicats qui s’occupent de la vente en gros et aux coopératives de consommateurs. Celles-ci, industrielles et agricoles, qui se sont fédérées en une puissante union, le Centrosoyous, jouent en U.R.S.S. un rôle primordial. Leur chiffre d’affaires, qui atteignait l’an dernier 3.900.000.000 roubles, s’est élevé, pour le premier semestre de 1926, à 3.200.000.000 roubles, c’est-à-dire qu’il a presque doublé. Leur but est d’opérer la distribution des marchandises sans que ces dernières aient à attendre dans des entrepôts. Elles jouissent d’ailleurs de faveurs spéciales: crédits plus larges et à long terme, tandis que les commerçants privés sont obligés pour la plupart de payer leurs produits au comptant. Une large exemption d’impôt leur est, en outre, accordée: environ cinquante pour cent.
On en est également au régime d’économies: il s’agit partout d’organiser le travail de façon rationnelle, de diminuer les frais d’administration, de comprimer le personnel des bureaux qui, en Russie, fut toujours en excès. Aussi y eut-il, ces temps derniers, de nombreuses suppressions d’emplois.
Enfin et surtout, il y a le vaste plan d’électrification, 176 dont une faible partie est déjà réalisée et qui le sera entièrement, espère-t-on, dans trois ou quatre ans. Le grand espoir, et pour lequel l’État se saigne à blanc. Une des idées directrices de Lénine.
—Il y voyait, me dit M. Kogan, le fonctionnaire du Gosplan qui me renseigne, l’unique moyen d’amener au socialisme la Russie des campagnes, d’«humaniser» le travail de l’ouvrier en le soulageant de tout effort pénible, la base de toute notre économie nationale. L’électrification, voyez-vous, a une importance toute particulière dans un État qui, comme le nôtre, possède toutes les industries: nous choisissons pour une station centrale le point qui peut desservir le plus grand nombre d’usines, et c’est autour d’elle que nous groupons nos constructions nouvelles...
Le programme, présenté au congrès des Soviets en 1920, prévoyait la construction de trente centrales régionales, d’une force de 1.750.000 kilowatts.
Je me souvenais, au retour de Kazan, d’avoir vu surgir dans la nuit une ville éblouissante: la station de Chatoura, qui utilise la tourbe de la région marécageuse où elle est située, fournit l’énergie électrique à Moscou et possède une puissance de 48.000 kilowatts. Il y a encore six autres stations centrales en construction employant les déchets de charbon, la tourbe ou la force hydraulique: près de Leningrad, sur l’Oka, à Nijni-Novgorod, dans l’Oural, dans le Donetz; enfin, la station de Volkov, sur la rivière du même nom, près du lac Ladoga, qui est une des plus importantes de l’Europe et possédera une puissance de 56.000 kilowatts. Il y a encore cinq stations moins importantes au Caucase et dans diverses Républiques.
177
—Enfin, conclut M. Kogan, avec les petites centrales de village, l’U.R.S.S. compte 4.891 stations électriques d’une puissance globale de 1.495.000 kilowatts. C’est encore bien peu de chose, certes, en comparaison de certains pays, les États-Unis par exemple, et surtout la Norvège.
«Mais nous comptons que d’ici quelques années nous aurons, dans les grandes stations seules, plus de 500.000 kilowatts. Nous doublerons ensuite ce chiffre. Et je ne parle pas des petites centrales de village qui se multiplieront avec une extrême rapidité... Nous réaliserons l’idéal de Lénine, ajoute-t-il avec un ton de fierté grave.
—Qu’en pensez-vous? demandais-je un instant plus tard à un Américain, Allan Dry.
Un homme d’affaires qui vend, et fort bien, pour sa maison de New-York, tracteurs et machines agricoles. Avec sa bonne face de brique rouge, ses vêtements commodes et impeccables, ses valises en peau de truie, il apparaît comme la prospérité et le bon sens robuste, équilibrés sur de vastes souliers patent. Nul doute ne doit jamais effleurer son âme.
Il tira quelques bouffées de sa pipe qui porte ses initiales sur plaque d’or et répondit laconiquement:
—L’électrification? Pourquoi? Cela coûte des sommes énormes et il n’y a pour ainsi dire pas d’usines à électrifier. La lumière? Les tramways? Bon! Mais cela peut se faire sans tant d’histoires... Mieux aurait valu construire des usines un peu partout. Et pas de grandes usines. Juste pour les produits 178 locaux et pour donner du travail. Ils ont du mazout en abondance, à bon marché. Tout cela aurait pu fonctionner tout juste avec l’intérêt de l’argent que coûte une station hydro-électrique. Et ces stations seraient venues plus tard, en leur temps...
Quelques bouffées de pipe, puis:
—Voyez-vous, je crois, nos amis ici font marcher... une locution française... la machine à défricher avant...
—Vous voulez dire «la charrue avant les bœufs»?
—Oui! Tenez... Il y a quatre-vingts ou cent ans, les States étaient comme la Russie: immenses ressources naturelles, organisation presque nulle, absence de capitaux. Mais, pour en arriver où nous en sommes, on a travaillé, by Jove, qu’on a travaillé! Des dix ou douze heures par jour. Ce qui a permis de donner à nos ouvriers d’aujourd’hui les salaires les plus élevés et la vie la plus confortable du monde entier. Ici, quoi donc? On songe d’abord au bien-être du travailleur. C’est très humain. Mais ce bien-être est pris sur la production, par conséquent sur la prospérité de l’entreprise, et par contre-coup sur la prospérité générale du pays.
—Du fordisme, ça!
—Oui. Je dis que la législation du travail comme chez les Soviets ne peut s’appliquer avec fruit que dans un pays hautement industrialisé, possédant toutes les ressources du machinisme. Huit heures par jour, dans un pays de faible production, ce n’est pas assez. Surtout huit heures d’ouvrier russe. Je ne veux pas dire du mal: il est doux, discipliné, intelligent, avec ses idées personnelles.
«Mais il manque souvent d’initiative et de force, de grit. Ce n’est pas sa faute. Comment voulez-vous 179 qu’un homme nourri de farine, de gruau, de maïs et de chou fournisse autant de travail qu’un homme nourri de viande, meat-fed, comme chez nous, et cela depuis des générations? Et il y a encore ces meetings, ces clubs, ces discussions politiques... Quand un ouvrier travaille les problèmes sociaux avec son cerveau, ses mains se ralentissent, of course... Ah! des hommes bien intelligents, les Russes, mais des théoriciens, pas des businessmen!...
Allan Dry méditait encore, hochant la tête et frappant sa pipe à petits coups sur la table. Puis, tout à coup, il éclata d’un large rire.
—Qu’y a-t-il?
—Je pense que ces hommes des Soviets ne sont pas raisonnables, mais pas du tout. Et pourtant, ils peuvent réussir. Ce sont de si curieux diables, ici!
C’est là un des grands problèmes soviétiques.
Dans une pièce toute vivante de portraits et de souvenirs du dictateur, j’en parle avec madame Oulianowa, la sœur de Lénine.
Comme elle lui ressemble! Mêmes pommettes, même nez un peu kalmouk; mais, dans les yeux bruns obliques, il y a plus de douceur que d’inquiète acuité et le pli du sourire, si pareil, n’a point d’amer sarcasme.
Elle aussi, une militante qui connut la prison et l’exil. Elle habitait Paris avec Lénine, vers 1909, près du parc Montsouris dont elle garde un souvenir charmant et mélancolique. Depuis 1917 jusqu’à sa mort elle a travaillé à côté de celui qui était à la fois son frère et son maître. Elle ne m’en dit que quelques mots, avec une émouvante tendresse, une belle simplicité, puis se retranche dans une réserve un peu farouche.
Autour de nous, sonneries de téléphone, tic tac 181 des dactylos et ce puissant vrombrissement des machines, semblable à celui d’un paquebot, et cette odeur d’encre d’imprimerie, enivrante comme celle du goudron. Car madame Oulianowa est rédactrice en chef de la Pravda, organe du parti communiste russe qui tire à près de 500.000 exemplaires. Elle s’y occupe spécialement de ce qui constitue un des traits principaux de la presse russe: la correspondance des ouvriers et des paysans. Cette institution naquit pendant la guerre. Ouvriers et soldats écrivaient alors beaucoup aux journaux révolutionnaires. Ils continuèrent après 1917, la plupart des soldats ayant alors troqué l’uniforme contre la touloupe. Chaque journal compte aujourd’hui deux à trois cents correspondants de ce genre; il y en a trente mille environ dans toute l’Union soviétique. Dans les nombreuses colonnes qui leur sont allouées, ils exercent sans contrainte leur droit de critique, soulignent les erreurs, signalent les défaillances et les abus de pouvoir des autorités.
—Et tout cela ouvertement, franchement, me dit madame Oulianowa. Il y faut un certain courage. Savez-vous que certains ont été pourchassés, assassinés même, pour avoir osé parler? Des sincères, des purs, qui ne laissent pas dévier la doctrine. Ainsi s’établissent des liens étroits et vivants entre la presse et le peuple...
«Dernièrement, cinq cents de ces correspondants se sont réunis en conférence à Moscou, ont pu prendre contact, discuter, se sentir les coudes... Les ouvriers s’y trouvaient en plus grand nombre, le communisme leur étant plus accessible. Mais nous tenons beaucoup à nos correspondants villageois, qui sont dans les campagnes nos modestes porte-flambeaux. 182 Nous invitons d’ailleurs tous les paysans à visiter les villes et surtout Moscou.
«Ils y causent avec les gens du gouvernement. On les promène dans les musées, les théâtres, les expositions; on leur explique la Constitution, les problèmes d’ordre général et leurs difficultés particulières. Connaissez-vous les hôtelleries où nous les recevons, nos «maisons de paysans»? Il y en a un réseau qui couvre presque toute l’Union, jusqu’en Asie et au fond de la Sibérie. Ici, à Moscou, nous en avons deux. Vous verrez, c’est très curieux...
En effet. D’abord, par le contraste du cadre élégant et des hôtes primitifs. Le long des larges escaliers à rampe de fer forgé, dans les pièces aux voûtes peintes, sur les sièges de belle allure, se prélassent, non sans une naturelle dignité, des hommes des bois aux bonnes trognes, envahies de poils rudes, à travers lesquels luisent deux petits yeux malins. Quelques-uns sont accompagnés de leurs «babas», et même de leurs enfants qui, pour la circonstance, ont chaussé des bottes neuves et coiffé de casquettes soviétiques leurs tignasses de chanvre.
Tous lavés de frais j’espère, car on trouve à l’hôtel diverses formes d’hydrothérapie. Le restaurant fleure une saine odeur de chou rouge et de crème aigre et les convives, coudes sur la table, savourent le contenu de leur écuelle avec une religieuse lenteur. Dans les chambres—il y en a trois cent quatre-vingts—le jeune galopin qui nous guide, délégué des employés de l’hôtel, soulève les couvertures des lits pour montrer les draps blancs—luxe rare en 183 Russie!—et ouvre avec un orgueil touchant des penderies de pitchpin toutes neuves.
Dans une belle et grande salle, tous les soirs se font des conférences sur l’agriculture, suivies de discussions. Joutes animées, paraît-il, entre théoriciens des villes et vétérans barbus des champs. Mais le musée, qui occupe toute une série de pièces, est un chef-d’œuvre d’habile propagande: en faveur du système métrique dont l’application votée depuis deux ans fait regimber le peuple des campagnes; pour les assurances contre l’incendie, presque inconnues encore, indispensables pourtant à ces villages de bois qui flambent comme des boîtes d’allumettes; contre le mépris de l’hygiène, contre l’alcoolisme dont les effets sont illustrés avec le plus effroyable réalisme. Une pièce est réservée aux horreurs de la guerre: membres mutilés, visages broyés, et tous les engins de destruction. Mais, en retour, par une contradiction bien soviétique, une autre pièce célèbre abondamment l’armée rouge, ses avions, ses fusils, ses masques contre les gaz et, sur un mur, on voit s’avancer, à travers la carte de l’Univers, une immense main rouge aux doigts ouverts et menaçants.
Spectacles plus aimables, voici la salle de puériculture, avec tout ce qui concerne l’élevage des «petits d’homme», celle de l’hygiène domestique, puis les forêts et leurs essences variées, les céréales, les jardins et leurs légumes, les vergers et leurs fruits et toutes les bêtes du poulailler et de l’étable: graphiques, statistiques, légendes claires et précises, c’est, en images d’Epinal, toute la vie des champs qui défile...
N’oublions pas une infirmerie, une vaste officine 184 de dentiste qui ne doit pas être superflue si j’en crois certaines mâchoires paysannes, et de nombreux cabinets de consultations juridiques.
Ils ne chôment pas. En les traversant, deux tableaux se gravent dans ma mémoire: l’un, un moujik écoutant, bouche ouverte, de toutes ses oreilles poilues, de toutes ses rides anxieuses, un juriste imberbe et verbeux, le regard condescendant derrière des lunettes d’écaille; l’autre, un jeune paysan bien net, bien sanglé, déversant, avec une prolixité un peu agressive, une douche d’arguments sur la tête résignée d’un infortuné fonctionnaire. Les anciens et les modernes.
La «Maison des paysans» possède, naturellement, de nombreuses effigies de Lénine. On a même campé en face d’une grande peinture le représentant sur son lit de mort, un buste éclatant de vie où il semble lancer sur la foule ses paroles véhémentes et son grand rire sardonique. L’œuvre d’un sculpteur paysan, me dit-on.
Mais près de Lénine mort, il y a Kalénine vivant. Kalénine, président du Comité central exécutif de l’Union soviétique, c’est-à-dire, en somme, président de l’immense république prolétarienne.
Une découverte de Lénine. Sverdloff, l’ancien et très populaire président, venait de mourir. Par qui le remplacer?
—Prenons Kalénine, fit le dictateur.
—On ne le connaissait guère alors, m’explique quelqu’un. A peine savait-on qu’il avait grandi dans un village du gouvernement de Tver, qu’il était, à 185 vingt ans, ouvrier aux usines Poutiloff et qu’il partagea sa vie cahotée, coupée de séjours en prison et en exil, entre les usines et les champs. On se dit: «C’est l’idée de Lénine, obéissons!» Comme toujours, il avait vu juste. Dès qu’il fut nommé, Kalénine prit le bâton de pèlerin et s’en fut par toute la Russie. Il s’arrêtait dans les villages, causait, questionnait, écoutait surtout. Au retour, il connaissait à fond les revendications des campagnes et s’en faisait l’avocat. Aussi est-il devenu l’idole des paysans...
Dans les assemblées, il parle peu. Mais la discussion risque-t-elle de s’embrouiller ou de s’envenimer, il intervient. Laborieusement, d’abord. Puis tout à coup, sentence ou boutade, la formule que chacun attendait obscurément, jaillit.
Un jour, par exemple, irritant débat sur le mariage et le divorce; les diverses parties des soviets, par les voix de leurs délégués, échangeaient force horions. Mais le président s’écria soudain: «Unifier les lois du mariage? Est-ce possible, dans un pays où, suivant les régions, ce sont les femmes qui achètent leurs maris ou les maris leurs femmes?» Et tous de se dérider.
—On l’appelle le grand Starost de la Russie, me dit-on encore; de plus, comme il a été à la fois ouvrier et paysan, il symbolise, à la tête de l’État, l’union de la faucille et du marteau. Et si bon, si simple!... Trois fois par semaine, il reçoit les paysans et les pauvres gens. Si vous pouviez assister à une de ces audiences! Mais ce n’est pas facile...
J’obtiens tout de même la faveur de me glisser dans la salle où M. Kalénine tient ses réceptions.
Me voici poussant, un peu craintive, la porte de cette présidence d’une république de cent quarante millions d’âmes. Dans le vestibule, infiniment moins somptueux que celui de la Maison des paysans, rien que deux hommes. Deux chemineaux en guenilles poudreuses qui soufflent doucement, en contemplant leurs pieds, ballots monstrueux, enveloppés de toile et de cordages. L’un a déposé sur le parquet sa petite valise de bouleau et sourit, débonnaire, en râtissant de ses dix doigts sa large barbe grenue. L’autre entr’ouvre sa chemise de cotonnade rose et se gratte avec délices. Ces messieurs font un brin de toilette. Mais je ne vois pas cela à l’Élysée.
—Ils sont venus à pied, me dit mon guide; peut-être ont-ils marché six mois pour arriver jusqu’ici...
Un adolescent rougeaud, en casquette et cache-nez 187 des fortifs, est assis sur une chaise, de guingois, en travers de l’escalier.
—Frantzous? fait-il en clignant sagacement de l’œil. K’arracho! K’arracho! Bon! Bon!
Et il consent à ouvrir le passage. Plusieurs antichambres où sont répandues bien à l’aise des tribus de paysans à loques et à paquets, puis le bureau du secrétariat. Une dizaine de jeunes femmes, ensachées jusqu’aux pieds dans des sarraus de toile grise, les cheveux bien lissés, les joues sans fard, y travaillent en silence, avec un air très sage. Toutes à la fois lèvent des yeux souriants. Ne se croirait-on pas dans quelque ancienne institution pour demoiselles de province?
—Nous n’avons aujourd’hui que cent quatre-vingts visiteurs, dit l’une d’elles; parfois, ils sont plus de deux cent cinquante...
Un escalier dérobé. Nous voici dans une vaste pièce en rotonde qu’éclairent violemment six fenêtres. Un comptoir arrondi de bar la partage en deux. D’un côté et jusqu’au fond de la salle, ondule et tourne une foule jaune, d’où monte une confuse rumeur marine et cette puissante odeur de bottes graissées au suint qui est l’odeur même de la Russie.
De l’autre, appuyé sur le rebord du comptoir, près d’une jeune femme en tablier gris, un homme, dont apparaît tout juste le profil,—toison fauve coupée à l’écuelle, comme celle des paysans, nez fort, et, entre la moustache et la barbiche, un bon sourire paternel—c’est M. Kalénine.
Debout devant lui, à l’intérieur de la barrière, un 188 soldat sans armes fait l’office de rocher entre deux ruisseaux de visiteurs. L’un de ces ruisseaux se dirige vers une table où des employés, sourcils attentifs, s’efforcent de comprendre des explications souvent embrouillées, remettent une fiche portant le nom et les indispensables indications. L’autre coule lentement, avec un temps d’arrêt devant le président. Questions cordiales, réponses verbeuses ou timides, lecture des papiers et M. Kalénine se penche vers sa secrétaire qui prend des notes. Il lui arrive de refuser tout de suite et nettement; le plus souvent, il renvoie l’affaire à l’un de ses secrétariats; parfois—et c’est le cas pour les paysans venus de si loin—il les reverra en particulier après l’audience.
Dans la foule qui piétine en docile troupeau, des gens se haussent sur la pointe des pieds pour voir, tendent l’oreille, tendent le cou. Étrange bouquet vraiment, que toutes ces faces rapprochées par le hasard et l’espoir, et comme il aurait tenté un imagier du moyen âge! Larges pommettes d’Asie, dures mâchoires d’ouvriers, traits purs et hardis du Sud, moujiks hébétés sous leurs poils, vieilles que la misère a sculptées en pierre grise, paysannes aussi rouges que leurs mouchoirs rouges, veuves aux émouvantes paupières d’ombre, et ces gamins dont les lèvres éclatent comme des baies d’églantine, et ce vieux Mongol cadavérique, ivoire fraîchement déterré; tous, toutes orientent vers celui qui, tout à l’heure, décidera, des regards où tremble un sourire, tour à tour inquiet et confiant...
Dialogues rapides, d’ordinaire. Pas toujours. 189 Voici un jouvenceau, nu-tête, traits tourmentés, prunelles de diamant noir. Il est venu à Moscou pour entrer à l’Université: «Plus de place», lui dit-on. Le président pourrait-il...?
—Étudie dans ton pays, petit, il y a ici vingt mille candidats en trop...
Le garçon insiste, visage ardent, mains tendues.
—Que veux-tu que je fasse? Je ne peux pourtant pas te caser à l’Académie des savants?
—Pourquoi pas? clame l’enfant. Et il se tord les bras, et il supplie à grands cris avec des torrents de larmes qui ne peuvent éteindre les flammes de ses yeux, mais gagneront peut-être sa cause.
Un vieux à museau de loup-cervier, qui ne cesse de feuilleter des cahiers crasseux, est vite expédié:
—Va-t-en, tu as assez gagné comme ça, mercanti de malheur!
Mais quelle main de grand’père caresse doucement les boucles de ce bambin, serré sur la poitrine d’une femme aux yeux clairs de vierge! Qu’a-t-elle obtenu? On ne sait; elle s’en va, rayonnante et légère...
C’est le tour d’un groupe de grands garçons robustes qui parlent tous à la fois: des paysans démobilisés. Ils veulent rester à Moscou pour travailler dans des usines. Seulement, voilà, pas de logements.
—Croyez-vous que j’en aie dans ma poche? demande en riant le grand Starost.
Ils rient aussi, ripostent avec respect, mais sans gêne. Des enfants qui parlent à leur père. Allons! cela s’arrangera!... On leur trouvera bien une niche.
Un matelot passe, de son pas dandinant, son petit calot sur l’oreille. Puis, qu’y a-t-il? La figure de 190 bonhomie du président durcit soudain. D’un geste de colère, il rejette des papiers vers une petite bourgeoise, d’allure modeste:
—Comment osez-vous? L’amnistie pour votre mari? Mais c’est fusillé qu’il aurait dû être! Allez, qu’on ne vous voie plus!
C’est la femme, paraît-il, d’un ancien membre de la police secrète tsariste, condamné à six ans de prison. La malheureuse s’abat, la tête sur le comptoir, et sanglote. Pas un regard du président ne vient à elle, mais la jeune secrétaire au visage doucement maternel, se penche et la console.
M. Kalénine exerce assez souvent son droit de grâce. Mais point de pitié pour les gens d’ancien régime.
Là-dessus éclatent tout à coup des glapissements de chat, la queue prise dans un tiroir. Une affreuse mégère, agitant en balancier ses deux bras de sarment noir, siffle des injures entre ses lèvres sans dents:
«—... Le diable t’emporte, toi, qu’on appelle le président, oui, toi et toute ta maisonnée!
Explosion de gaîté. M. Kalénine attend sous l’orage, en essuyant ses lunettes:
—Allons! Allons! se borne-t-il à dire, ne criez pas si fort, la petite mère, vous n’êtes pas chez le bistrot!
Et avec un haussement d’épaules bonhomme qui prend la foule à témoin:
—C’est la troisième fois qu’on augmente sa pension, fait-il, est-ce ma faute si elle la boit?
Une vieille mendiante au douloureux visage effondré, ficelée dans un sac à pommes de terre, achève la série. Elle dévide longuement son histoire 191 et reçoit, avec de bonnes paroles, un rendez-vous spécial.
Un instant plus tard, dans son cabinet de travail de style anglais, un simple cabinet de chef de bureau de ministère, je vois le président de face.
Plus jeune que ses portraits; à peine a-t-il franchi la cinquantaine. Entre la barbe et les cheveux d’or rouge niellé d’argent, la face aux traits frustes est colorée, tannée par le grand air. Mais, là-dedans, quel regard! Des petits yeux étroits, sans paupières, qui naissent tout droit des sourcils touffus, comme des flaques de pluie dans un bois d’automne, si clairs, si pleins de bonté, si perçants aussi, avec je ne sais quelle matoiserie paysanne.
Et c’est de ses paysans qu’il parle, bien entendu.
—Eh oui! ils se plaignent, dit-il; personne n’est satisfait de son sort, les gens des campagnes moins que les autres. Le village russe a toujours été pauvre; après les guerres et la révolution, ce fut la misère totale; maintenant, on en est revenu aux conditions d’autrefois. Et les choses s’améliorent. Mais les paysans trouvent que, pour une république, cela ne marche pas assez vite. Ils sont devenus exigeants: ils veulent des marchandises, des écoles, leurs fils à l’Université, des crédits. J’en ai reçu cinquante hier. Les uns venaient de la Russie blanche, les autres des frontières de Pologne. Ils réclamaient une aide financière... On leur donne ce qu’on peut, mais l’État n’est pas riche...
Les mains du président, ces mains qui ont manié la faucille et le marteau, sont maintenant blanches et soignées, mais elles ignorent le repos. Il saisit un 192 crayon, le tourne, le retourne, le remplace par un coupe-papier. Tandis qu’il m’expose les doléances des campagnes et comment on encourage les plus pauvres des habitants par des subsides en les groupant en coopératives contre le koulak, le paysan riche qui vit du travail d’autrui, il caresse l’encrier de cristal et le palpe dangereusement. Sincère, il admet que la Russie a ses chouans:
—Oui, chez les Cosaques, en Sibérie... Mais si peu de chose en comparaison de la masse... Du moins, ceux qui veulent le retour du gouvernement aristocratique... Pour le régime de la propriété individuelle, il y en a un peu plus...
Lui pose-t-on une question, il se lève, se promène un peu penché, les bras derrière le dos. Naguère, paraît-il, il était vêtu de la touloupe. Maintenant, par égard pour ses hautes fonctions, il porte avec aisance un complet veston gris, de coupe stricte, et même—ô surprise!—une chemise blanche, au col souple, il est vrai. Répond-il, il rejette en arrière son épaisse toison et, quand il rit, ses petits yeux pétillent derrière ses lunettes.
Mais il cesse de rire quand, à propos de la France, revient l’éternelle question des dettes. Je dis:
—Ce sont des paysans, des travailleurs de chez nous, de pauvres gens, comme ceux que vous aimez et défendez, qui ont perdu toutes leurs économies. Est-ce juste?
Trois tours, du bureau à la cheminée, de la cheminée au bureau. Le président Kalénine hoche la tête avec tristesse:
—Je sais, fait-il, nous savons tous, parmi les chefs. Mais ici, c’est la masse qui dirige. Et la masse ne comprend pas. Elle répond: «Cet argent, à qui 193 fut-il prêté? A un gouvernement ennemi... Et ces peuples qui réclament, n’ont-ils pas aidé les guerres civiles qui ont tout ruiné chez nous?...» Mais laissons faire les experts... Attendons...
Toujours le même refrain! Le président se tait. Nous nous taisons. Qu’y a-t-il à dire?
Un des traits marquants de la vie des rues à Moscou, ce sont ces groupes d’enfants qui s’en vont, les yeux brillants, le pas élastique, derrière un drapeau rouge. Comment les forme-t-on à l’école?
Un «sympathisant» étranger, qui habite Moscou depuis un certain temps et s’occupe d’enseignement, me dit d’un air de doute:
—On a fait ici des efforts méritoires pour l’instruction populaire. Mais la tâche est gigantesque, les ressources sont maigres: manque de locaux, manque de matériel, manque de maîtres, on se débat dans un océan de difficultés. Il faudrait, d’après le ministre Lounatcharsky lui-même, environ deux cent mille instituteurs de plus. Et ceux qu’on a formés, un peu à la grosse, ont beaucoup de bonne volonté, certes. Certains se tuent à la besogne. Mais le zèle supplée-t-il à la science et à l’expérience? Il y a aussi les méthodes pédagogiques nouvelles et surtout une certaine méthode Dalton, qui préconise l’enseignement direct, sans livres. Le jeune gouvernement 195 a voulu secouer le poids des traditions et des préjugés, s’élancer dans une voie neuve. Désir touchant, mais naïf. Improvise-t-on un système aussi vaste, aussi complexe? Les résultats?... Enfin, vous verrez...
Et il secoue une tête affligée.
Pour un pareil sujet, il faudrait une enquête spéciale. Je n’ai donc pas vu, je n’ai fait qu’entrevoir.
On m’aiguille d’abord vers le ministère de l’Instruction publique, où un «technicien» doit me donner les grandes lignes du plan directeur. Ce ministère a déjà déménagé trois fois, pour cause de croissance. En bas, tables couvertes de brochures et de tracts et, dans l’escalier, l’ordinaire et paradoxal grouillement oriental. Que viennent faire ici, dans ce temple de la science, ces vieux mendiants à barbe, ces braves femmes en camisole, ces gamins assis sur les marches et serrant des paquets entre leurs bras?
Dans un bureau, deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans sont chacun assis devant une table. En face de l’un d’eux, le professeur danois que j’ai plusieurs fois rencontré. J’arrive tout juste pour cueillir ce dialogue:
—Alors, chez vous,—c’est le professeur qui parle—le cycle scolaire complet n’est que de neuf ans? En Allemagne comme au Danemark, nous estimons que douze suffisent à peine...
Le «technicien» se redresse avec une fierté de jeune coq:
—Oui, seulement nos enfants ne sont pas comme 196 les vôtres: on éveille leur initiative, ils réfléchissent, ce sont déjà des citoyens, eux!
—Mais c’est là du nationalisme, tovarisch!
Rengorgement offusqué:
—... Du nationalisme soviétique, c’est très différent!
Je préfère m’asseoir en face de l’autre éphèbe, spécialiste de l’enseignement primaire. En austère blouse noire, dépourvue de tout col, il a une figure massive crêtée de cheveux blonds, des petits yeux ingénus et satisfaits.
L’école primaire est obligatoire et gratuite de huit à douze ans pour les villes, de neuf à douze pour les campagnes. Obligatoire, mais sans répression.
—Il n’y a pas besoin de sévir, dit-il, les enfants des villages sont tous affamés d’instruction. C’est nous, au contraire, qui n’avons pas assez d’écoles pour les admettre tous. Nous envisageons, pour 1930 seulement, un réseau qui pourrait, à la rigueur, couvrir toute l’Union. Les écoles sont mixtes partout. Chacune comporte deux ou trois groupes de cinquante à soixante élèves. Il y a en moyenne quatre heures de travail intellectuel par jour. Le reste est consacré au travail manuel, jardinage, menuiserie, vannerie, aux promenades, aux lectures en commun, au club dramatique. Nous poussons beaucoup les enfants à organiser des représentations théâtrales. Quelques-uns composent eux-mêmes des pièces...
Quatre heures seulement de vrai travail dans une journée! Et si on apprend aux enfants à écrire, à lire, à compter, la plus grosse part de l’enseignement, semble-t-il, est réservée aux questions politiques. On s’occupe d’abord du gouvernement local; 197 le président du soviet du village vient en démonter les rouages devant les élèves; ils assistent aux réunions, lisent des journaux et les commentent. Puis on leur parle des organes de canton, de district et l’on remonte ainsi jusqu’aux grands conseils, de Moscou.
On leur indique aussi les causes de la révolution, la lutte séculaire contre le capitalisme bourgeois. On souligne les avantages que l’État soviétique a déjà procurés au peuple, les progrès qu’il reste à réaliser. Jette-t-on un coup d’œil sur les autres pays, c’est uniquement pour signaler leur supériorité technique, l’étudier, faire ressortir cette supériorité mise au service du prolétariat.
Et si pour les plus âgés on effleure l’histoire du passé, elle n’est envisagée qu’au seul point de vue économique: ils apprennent, par exemple, quels furent, au cours des âges, les divers produits de la Russie, les prix qu’ils atteignaient et les répercussions de ces prix au point de vue social. Le reste est ignoré ou observé à travers des lunettes soviétiques. Mais pour la plupart des enfants, le monde commence avec le régime nouveau.
Une fillette, me contait-on, entendant parler du déluge, demandait gravement:
—Était-ce avant la révolution, maman?
En somme, une bizarre salade russe des théories de Rousseau, de celles de Kropotkine et de Tolstoï, copieusement assaisonnées de marxisme. O horreur! La barbe de Marx—et quelle barbe!—au menton de gosses de douze ans!
Point de religion. Ou plutôt, si: l’enseignement dans les écoles de tous les degrés est franchement antireligieux.
198
—Les parents vont encore à l’église, les enfants n’y pensent même plus, me dit fièrement le jeune pédagogue.
Quant à la morale, c’est bien simple: le bien, c’est tout ce qui sert l’État et la collectivité; le mal, tout ce qui lui nuit.
Je demande:
—Croyez-vous que cela suffise? Ne craignez-vous pas de dessécher la sensibilité des enfants, d’en faire de durs petits mécanismes sans humanité?
Riposte vive:
—Oh! mais nous nous arrangeons pour développer la bonté. Envers les animaux d’abord, que nous défendons de frapper, d’exploiter. Ensuite, dans chaque village, il y a bien des malades, des infirmes, des vieillards, n’est-ce pas? Eh bien! on réunit les enfants de temps à autre pour leur demander quelle conduite humaine et raisonnable on doit tenir à l’égard de ces déshérités...
Et, plus enchanté que jamais, le gamin me décoche un sourire péremptoire.
Pourtant, j’ai vu dans un village une petite école très sympathique. Les enfants, dehors, cultivaient leur jardinet.
L’instituteur, tout jeune, l’air avenant et gai, tint à nous montrer ses classes. Deux petites pièces bien modestes, de longues planches servant de bancs et de pupitres, une chaise de paille pour le maître. Quand le temps le permet, d’ailleurs, les classes ont lieu en plein air.
Les enfants doivent surtout apprendre la vie, 199 dit-il. Ces jours-ci nous étudions toutes les occupations des champs en automne: les labours, la conservation des récoltes, les soins à donner aux animaux. Il y a quelque temps, à la suite de leçons d’hygiène, nous avons opéré une visite sanitaire du village, des maisons. Les élèves ont ensuite exposé leurs critiques aux membres du soviet. Ils n’en menaient pas large, je vous assure!
Le jeune homme fit ensuite les honneurs de ce qu’il appelait le «musée» de l’école. De petits objets en bois, en corde, en paille, fabriqués par les enfants, représentant des animaux, des charrues, des métiers à tisser, des machines agricoles; un herbier, des insectes, une collection de papillons, une grenouille dans un bocal, des dessins naïfs, du modelage. Comme il en était fier et quelle ardeur dans sa voix lorsqu’il exposait les réformes, les progrès à réaliser!
—Ils sont si désireux d’apprendre! répétait-il en regardant les enfants qui lui souriaient avec une naïve confiance...
L’autre école primaire, où le hasard d’une promenade me fit pénétrer, dans un faubourg de Moscou, était peut-être plus pauvre encore, les pupitres et les bancs plus vétustes, les vitres pansées de papier huilé. Mais les enfants n’étaient pas moins joyeux, et sous d’humbles portraits de Lénine et de Marx éclatait un beau bouquet de fougères et de baies d’automne.
On lisait sur les murs écaillés, ces inscriptions peintes en rouge: Tout être humain doit travailler. La science est la grande victorieuse. Et ces trente-cinq petits de sept à huit ans, suçant leur crayon avec enthousiasme, le nez sur leur cahier, travaillaient 200 bien, mais c’est l’art qui, en l’occurrence, était le victorieux.
D’accord avec la maîtresse, ils avaient choisi le mot chat et chacun avait dessiné le félin élu. Que d’oreilles pointues, de moustaches en colère, quelles queues en panache! Il s’agissait maintenant d’écrire le mot au-dessous, de dessiner ensuite tout ce que peut éveiller le mot chat: une souris, une jatte de lait, la corbeille où il dort en rond. Et chacun aurait bien ensuite quelques belles histoires à conter à ce sujet, quelques leçons de choses à donner. Toutes les frimousses, quelques-unes trop jaunes ou trop nacrées, exprimaient la plus radieuse bonne volonté.
La maîtresse qui enseigne à Moscou depuis vingt-cinq ans, une femme aux cheveux gris, au doux visage épuisé, semblait moins enchantée:
—Évidemment, dit-elle, pour les enfants, ce système est plus vivant, plus amusant; il développe l’esprit d’initiative et, du moins pour les petits, il donne d’assez bons résultats. Mais quelle fatigue pour les maîtres! Autrefois, il n’y avait qu’à prendre un livre, et à aller d’un bout à l’autre, en ajoutant les explications nécessaires. Aujourd’hui, c’est chaque jour un problème nouveau qui se pose. Élèves et professeurs choisissent en commun le projet: dessin, promenade, sculpture, lecture. Il faut ensuite le réaliser, ce qui n’est pas toujours commode... Et quand les enfants grandissent, les questions qu’il faut leur faire traiter par la méthode directe deviennent si complexes qu’on en perd la tête!
Le système Dalton, c’est évident, n’a pas que des zélateurs. Quant au dogme d’État, il était incarné 201 par des images en couleurs violentes: Lénine au milieu des écoliers; une manifestation scolaire sur la place Rouge; par des maquettes symbolisant les principes essentiels: des bourgeois obèses attablés devant de faméliques ouvriers, un boyard faisant appliquer le knout à des paysans décharnés, un ouvrier et un paysan se serrant la main entre une machine et un tracteur. Et chaque jour la maîtresse doit expliquer et exalter les bienfaits de la Constitution à ces bambins qu’il faut encore moucher.
Mais l’école est-elle faite pour former des communistes ou tout simplement des hommes?
Même conception pour les internats secondaires. Je n’en ai visité qu’un seul à une ou deux heures de Moscou. C’est dans une délicieuse maison de campagne, blanche, à terrasse, sous une colonnade Empire. Appuyée de l’épaule à des collines vermeilles, elle sourit aux pelouses qui fuient vers les saules d’une rivière, toute bleue sous ses voiles d’or.
On a réuni dans cette école quatre-vingts enfants de huit à dix-sept ans, des orphelins pour la plupart, qui témoignent de dispositions pour la peinture ou la musique. Garçons et filles, vêtus de toile bleue avec un mouchoir rouge en travers des épaules, viennent nous chercher à la gare. Cou nu, jambes nues, ils sont bien plantés, l’air éveillé et heureux. D’une courtoisie gentille aussi.
On célèbre je ne sais quel anniversaire. Ils ont décoré la maison de fleurs et de guirlandes de feuillage. Ils apportent des chaises, aident au service de la table, dressée sur une terrasse. Des rires fusent 202 bien de la salle à manger où ils déjeunent, sous de violentes fresques futuristes et révolutionnaires, représentant des foules cosmopolites en marche sous le drapeau rouge. Mais cette gaieté ne prend jamais des allures d’émeute. Et quand ils l’adressent au directeur et à sa femme, deux artistes de talent, leur franche familiarité ne dépasse pas les bornes du respect. Une grande famille.
Une arche de Noé aussi. Chaque élève semble avoir droit à un favori à deux ou à quatre pattes: non seulement chiens, chats, oiseaux, mais souris blanches, cobayes aux nez importants de banquiers, lapins philosophes. Et une douce fillette aux longues nattes cendrées dispute à un gamin—dents éclatantes dans un teint d’abricot mûr—un écureuil-anguille, qui joue à cache-cache sous son plumet de queue rousse.
Que penseraient de cette brèche à l’ordre et à la propreté nos directeurs et directrices de lycée?
Ces élèves, pendant leurs quatre heures quotidiennes de travail, qu’apprennent-ils? L’orthographe, de l’histoire à la bolcheviste, une teinture de lettres, les mathématiques, la physique, la chimie et soit un peu d’allemand, soit un peu de français. On use également ici de la fameuse méthode directe: les plus âgés des élèves sont divisés en groupes qui, d’accord avec le professeur, choisissent le sujet à étudier, les objets et les livres qu’il leur faut consulter, le but qu’ils doivent atteindre. Et d’après ce programme ils travaillent librement, comme et quand il leur convient. N’abusent-ils pas de cette liberté? Ils seraient contre nature s’ils ne faisaient qu’en user...
Mais la majeure partie de leur temps et de leurs 203 efforts est consacrée à la peinture, à la sculpture, à la musique. Dans une salle sont exposées les productions de ces bourgeons d’artistes. Dirai-je que je regrette de n’y pas trouver assez de cette divine naïveté qui pénètre les œuvres des peintres paysans? Trop de science, déjà trop de science!
Beaucoup de ces appelés ne seront pas élus. A peine en dirigera-t-on quatre ou cinq vers l’Ecole des beaux-arts ou le Conservatoire. Les autres entreront dans des écoles techniques ou des bureaux. Tentative intéressante néanmoins que de chercher à attiser la petite flamme d’art qui vacille dans l’esprit de tant d’enfants du peuple...
Dans l’après-midi, on nous régale d’un concert. De beaux chants populaires des pays variés, si étrangement rassemblés sous le drapeau rouge: cris rauques et lourdauds des Kalmouks, mélopée nostalgique des Arméniens, nasillements orientaux des Tchouvaches, et le long cri de douleur des gens du Turkestan...
On termine par l’air que Lénine aimait entre tous—composé en prison par un révolutionnaire connu—palpitation d’une âme qui essaie de briser ses chaînes...
L’été, l’orchestre de cette école et l’école entière se transportent au Caucase. Ils s’en vont, de village en village, jouant, dans des décors peints par eux-mêmes, des actes d’opéra de compositeurs connus; Tchaïkowsky, Rubinstein, Borodine, Mussorgsky. Et non seulement ils couvrent tous leurs frais de voyage, mais ils font des bénéfices. Vous devinez la joie de pareilles vacances! L’impresario est un grand garçon de dix-huit ans, allègre et hardi. Il part en avance, conclut tous les arrangements, dirige, 204 entraîne. Un jeune chef, pôle magnétique de toutes ces prunelles enfantines, président du Soviet de l’école.
Car chaque école possède son soviet de huit ou dix membres, élus par l’assemblée plénière des élèves et qui, lui-même, choisit son leader. Elle a aussi des groupes de «pionniers», habillés en boys-scouts ou en éclaireurs, soumis aux mêmes préceptes et aux mêmes exercices, mais qui forment en outre les pépinières communistes. Chacune de ces «cellules» est dirigée par un moniteur appartenant aux Jeunesses communistes (Konsomol), berger responsable et attentif de ces petites brebis rouges.
Au soviet d’arrêter l’ordre du jour des réunions où l’on discute certaines questions politiques et où—ne riez pas!—l’on commente les journaux. Il est vrai que les journaux étant d’Etat, leur lecture reste orthodoxe: comme l’a dit quelqu’un, c’est l’évangile quotidien. Au soviet encore de régler le service intérieur de la maison, de résoudre les problèmes de discipline. D’ordinaire, il le fait avec bon sens et équité, et ses décisions sont acceptées sans révolte. Y a-t-il conflit, on le porte devant un tribunal suprême qui, celui-là, veut bien admettre quelques professeurs et parents, mais toujours avec une majorité de lévites du communisme.
Voulez-vous une sentence de soviet enfantin? Une fillette, dépit ou jalousie, avait saccagé le jardinet d’un camarade. Elle fut mise en quarantaine 205 jusqu’au moment où elle eut elle-même, avec les plantes de son propre jardin, réparé tout le dommage. Mais un gamin qui avait volé à plusieurs reprises les poires d’un voisin, en laissant s’égarer les soupçons sur un jardinier, ne dut qu’à l’intervention du directeur de ne pas être expulsé.
—Il a souillé l’honneur de l’école! s’écriait en chœur le soviet indigné.
Et les maîtres, punissent-ils?
—Jamais, me répond-on, puisque ce sont les enfants qui s’en chargent.
—Mais si un élève est atteint d’irréductible paresse?
—Tant pis pour lui. On le prévient de l’influence que cette paresse exercera sur sa carrière. Le reste le regarde...
Soit! Mais à douze ans, l’avenir existe-t-il?
Quant à la coéducation, il y eut bien, au début, quelques «accidents». Et les hôpitaux reçurent parfois de trop jeunes mères. Mais maintenant, habitués à vivre côte à côte, les enfants ignorent, paraît-il, les dangers de la cristallisation.
—D’ailleurs, me dit un professeur, les passions politiques, chez nous, l’emportent sur les passionnettes... L’instinct se sublimise. Deviennent-ils vraiment amoureux? Nous n’y voyons pas d’inconvénient. L’amour n’est-il pas un éperon?
Parfait. Mais si le cheval s’emballe?
Et les parents, que pensent-ils de l’école soviétique? En général, ils reconnaissent que la discipline a fait de grands progrès.
206
—Si vous aviez vu les premières années! me confiait une maman. Pour initier les enfants à la beauté, on avait apporté dans les écoles des meubles magnifiques. Je les revois, filles et garçons, vautrés, avec leurs souliers sales, sur des canapés de style. Une horreur! Maintenant il y a du mieux. Les manières sont redevenues excellentes et les écoliers ont même un regard et un ton de franchise qu’ils n’avaient pas autrefois. De l’impertinence parfois, jamais de sournoise hypocrisie.
A propos de l’instruction, par exemple, il n’y a qu’une voix, ou plutôt qu’un cri:
—Nos enfants ne savent rien! gémit le chœur des parents. Cette méthode directe peut être excellente pour quelques êtres choisis ou précocement mûris dont elle développe la personnalité. Mais les autres? Quel tohu-bohu dans ces petites cervelles! Quels abîmes d’ignorance, quel manque de proportions dans les connaissances, quels préjugés à rebours! Que deviendront-ils s’il leur faut, plus tard, se mesurer avec des esprits d’Occident? Et que va devenir notre pauvre pays?
Peut-être le mal n’est-il pas irrémédiable. Car les professeurs ont, eux aussi, poussé le cri d’alarme. Les examens d’admission à l’Université, disent-ils, ont été cette année très inférieurs à la moyenne. Et Madame Kroupskaia, veuve de Lénine, un des fonctionnaires les plus distingués de l’Instruction publique, a elle-même proclamé avec une courageuse sincérité, sinon la faillite, du moins l’insuccès transitoire de l’école soviétique. Et elle demande qu’on fasse machine arrière.
Il en est temps. Car ces enfants, uniquement pourris de politique et de marxisme, élevés dans 207 l’ignorance hostile des autres peuples et des autres dogmes, dans l’orgueil de l’orthodoxie rouge, ne risquent-ils pas de se trouver tout à coup aussi isolés dans le monde que des Papous ou des Patagons?
Donc, l’Union soviétique est le pays de l’enfance heureuse et souveraine, de l’enfant-roi, mais c’est le pays aussi de l’enfance la plus misérablement abandonnée—de l’enfant-paria.
Une scène entre mille. Sur l’immense place Rouge presque déserte, une dizaine de gamins aux haillons sinistres, aux visages crasseux et impudents sont là, groupés en soviet. Tout à coup, sur la pointe de leurs pieds noirs et nus, ils courent, ils volent d’un pas muet, s’abattent sur le panier d’une vieille marchande qui somnole au coin du trottoir, empoignent à pleines mains beignets et gâteaux, et vrrrt! en une seconde leur vol pillard et ricanant est loin, tandis que la vieille jette de faibles cris éperdus.
Sans pudeur, ils s’arrêtent face au sanctuaire de Lénine. D’autres moineaux effrontés surgissent, venus d’où? On partage en frères. Mastication rapide à joues gonflées. Pas longtemps. Trois innocentes jeunes filles traversent la place. Nouvelle envolée 209 silencieuse, bonds: violemment saisies par leurs nattes, les fillettes poussent des cris d’effroi. Danse guerrière d’apaches, hurlements de triomphe, et vrrrt! la bande prend d’assaut l’arrière et les marchepieds de deux tramways en pleine vitesse, s’y suspend en essaim. Ni vu ni connu, elle s’est évanouie!
Le tout, film-éclair, n’a pas duré deux minutes.
Une autre fois. J’attends un tramway, place Sverdloff. Une patte sordide surgit soudain à deux pouces de ma figure. D’un geste instinctif, je la repousse. Alors apparaît une face gourmeuse, des dents blanches, aiguës, qui happent, un claquement sec des mâchoires, j’ai tout juste le temps de retirer ma main...
La veille, on m’avait dit:
—Ces enfants sont tous malades, vous devinez de quelle maladie. Ils se savent contagieux et ils mordent. Ces jours-ci, il y a dans les hôpitaux de nombreux malades auxquels ils ont inoculé le virus. Méfiez-vous!
Entourée de foule, j’ai peur, je cache mes mains. Et campé en face de moi, il rit, le pauvre gosse, il rit terriblement, en montrant ses dents avec des yeux étincelants de jeune loup. Si pitoyable dans son insolence et sa révolte, qu’on voudrait lui entourer les épaules, lui murmurer des mots de tendresse et de compassion que sa petite oreille souillée n’a jamais entendus...
Et dire que, si l’U.R.S.S. en a déjà recueilli près de six cent mille, c’est trois cent mille encore de ces petits besprizorni qui restent sans tutelle et sans abri!
210
D’où viennent-ils? J’ai souvent entendu reprocher au régime des Soviets l’abandon de ces enfants. C’est inexact et injuste. Les plus âgés datent des avances allemandes de 1915-1916, alors qu’une vague de terreur balayait des territoires plus grands que la France, poussant devant elle des peuples de paysans affolés. Les autres sont des orphelins des guerres civiles, de la famine, du typhus qui, successivement, vidèrent villages, villes, régions. Quelques-uns, paraît-il, seraient du plus noble sang.
Personne alors ne pensait à eux. Pouvait-on? Combien dut-il en mourir? Ceux qui ont survécu sont vraiment les enfants du miracle. Seulement, il y a trois cent mille miracles.
Ils vivent en groupes dans les terrains vagues, dans les maisons en construction ou en ruines, surtout dans les wagons hors d’usage, où ils forment de véritables colonies. Quoique, par bonheur, il y ait parmi eux très peu de fillettes,—car elles se laissent plus facilement domestiquer,—quelques jeunes couples se mettent en ménage et pour pendre la crémaillère, achètent un samovar. Les plus sérieux se procurent un banc de cireur ou un éventaire de camelot et se lancent dans les affaires. Mais la plupart s’en tiennent au vagabondage.
Obéissant à un mystérieux mot d’ordre, l’été ils s’envolent vers les champs, descendent jusqu’aux eaux minérales du Caucase, où se transporte l’élite soviétique, s’accrochant aux trains, glissant entre les bagages, s’aplatissant sur la voûte des wagons. Quand le voyage les fatigue, ils sautent par terre à 211 une station, mettent le pays en coupe réglée, reprennent leur route quand cela leur chante.
Un jour de cet été, le train s’ébranlant, un de mes amis vit un petit bras guenilleux s’insinuer par la fenêtre et cueillir gracieusement sa valise: quatre besprizorni s’enfuyaient avec leur butin, en lui faisant la nique. A mon passage à Kazan, la ville était terrifiée: plusieurs milliers de ces petits bandits venaient d’y prendre leurs quartiers d’hiver.
Ils sont organisés en bandes, ont leurs chefs, leur solidarité touchante, leur impitoyable discipline. Ils ont les lois secrètes de leur jungle enfantine.
Pauvres petites victimes d’effroyables cataclysmes, ils sont à la fois des remords vivants et des fléaux.
On reproche encore aux Soviets de ne rien faire pour guérir cette plaie honteuse. Injustice. L’Ukraine, en particulier, a fait de grands efforts. Des bureaux spéciaux sont chargés de rechercher les familles des besprizorni. On en retrouve en Suisse, en Allemagne, en Chine. Les enfants qui restent sont les irréductibles. On lutte partout. Que d’essais m’ont été contés!
Voici un exemple: une circulaire, il y a quelques mois, annonçait à nombre d’organisations d’Etat que chacune d’elles recevrait comme grooms quelques petits abandonnés. Les employés devaient s’en accommoder, on les maintiendrait à tout prix. Décrassés de frais, vêtus de neuf, les jeunes phénomènes faisaient une sensationnelle entrée. Quelques jours plus tard, après une râfle soigneuse de tout ce 212 qui était transportable dans les bureaux, ils s’éclipsaient en corps...
Ils se sauvent également de tout ce qui est internat avec une discipline précise. A peine, lorsqu’il fait trop froid ou qu’ils sont trop misérables, admettent-ils les refuges, les «foyers d’enfants» où ils peuvent trouver des repas, des lits, une direction intelligente et pleine de tact qui sait apprivoiser leur farouche indépendance de petits fauves. Je connais d’admirables femmes qui se sont entièrement consacrées à eux. Elles n’essaient pas de les retenir. Mais elles leur parlent avec bonté, les reçoivent à bras ouverts après une fugue. Si bien que beaucoup reviennent. Et les ateliers libres où on leur enseigne un métier et où leur travail est rétribué obtiennent aussi quelque succès, surtout la cordonnerie, qui semble les enchanter.
Anormaux souvent, les pauvres gosses, mais souvent aussi si admirablement doués! On m’a parlé d’une représentation où un groupe de besprizorni avaient joué des scènes de journal parlé, composées par eux, stupéfiantes d’esprit d’observation et d’amertume.
Le placement à la campagne, chez des paysans, auxquels on accorde en surcroît des lopins de terre qui, à sa majorité ou à son mariage, doivent retourner à l’enfant, donne bien quelques résultats, mais souvent le système ne plaît à aucun des intéressés. Le paysan n’est pas tendre pour les vagabonds.
Il y a aussi des asiles, dont quelques-uns abritent jusqu’à six cents enfants. On leur fait subir des examens physiologique et psychologique, et, suivant leurs aptitudes, ils suivent les cours de l’école 213 ou apprennent un métier manuel. Cela pendant trois ou quatre heures par jour seulement. Le reste du temps, récréations, gymnastique, sorties en ville tous les après-midi. Le soir, distractions du club, lecture, dessin, musique et surtout, ce qui les passionne, représentations dramatiques. Chaque Russe est un acteur né.
A leur sortie, on leur trouve, suivant leurs facultés, une place dans une usine ou dans un bureau, on les loge dans une maison ouvrière où ils sont encore guidés et protégés. Rien de plus paternellement indulgent que cette discipline. Elle pèse néanmoins à beaucoup de ces petits sauvages.
—Que te manque-t-il? demandait-on à l’un.
—La liberté, répondit-il d’un air farouche.
Et, de fait, ils prennent souvent la clef des champs...
Mais non moins souvent ils reviennent.
Pourtant, le plus grand succès, jusqu’ici, est allé aux colonies agricoles, véritables petites républiques où les professeurs ne sont plus que des conseillers, où toute la discipline repose entièrement entre les mains des enfants. Eux-mêmes sont les premiers, paraît-il, à demander l’expulsion ou l’internement des cas irréductibles. Ils rapprennent ainsi la vie sociale. Ou, du moins, l’espère-t-on.
Mais refuges, asiles, colonies, trop peu nombreux, ne sont encore que des palliatifs, impuissants à combattre le mal. On a ébauché divers projets de grande envergure: il faudrait, pour les réaliser, soixante millions de roubles, plus d’un milliard de francs. Où et comment les trouver?
En attendant, on lance des loteries, des listes de souscription. On discute, on se dispute. On parle de 214 transporter ces enfants dans une île en leur donnant les moyens de s’y organiser. On parle... Que ne dit-on pas?
Un des dirigeants murmurait l’autre jour:
—La solution du problème, voyez-vous, c’est la chambre léthale...
En attendant aussi, les pauvres petits besprizorni grandissent. Et avec eux grandit le danger. Dans quelques années, ce seront des hommes. Trois cent mille hommes. Trois cent mille bandits. Une formidable armée. N’y a-t-il pas de quoi émouvoir l’Europe?
Dans le guide officiel de l’Union soviétique, que l’on peut se procurer à la Société des relations culturelles, au cours des pages consacrées à la Constitution, on lit ces lignes: «Les tribunaux du Peuple, base du système judiciaire de l’Union et qui disposent de 90 0/0 des cas, sont franchement constitués sur des principes politiques.» Aveu sans détour. Ici donc, la justice ne plane pas; comme l’usine, comme l’école, elle est d’essence bolchéviste. C’est l’Etat soviétique qui tient les balances de Thémis.
Voici le tribunal criminel du gouvernement de Moscou. Décor ordinaire d’opulence délabrée et de simplicité voulue. De beaux plafonds dix-huitième à peintures mythologiques qu’encadrent des rinceaux écaillés et dédorés. Sur un parquet de mosaïque en bois précieux, de misérables bancs de planches où se serre un public aux grises défroques. Contre une magnifique cheminée de porphyre, surmontée d’un délicat trumeau, sont appuyés des 216 jeunes gens en blouse qui suivent les débats avec une attention passionnée: des étudiants, sans doute.
Au fond, une tribune de bois brut et, sous la trinité des portraits—Lénine, Marx, béat, dans son buisson ardent, Trotsky aux traits d’une précision un peu cruelle—une table drapée d’une vulgaire andrinople rouge, derrière laquelle siègent trois hommes de mise modeste. L’un, en veston, a une figure d’intellectuel aux traits ascétiques, au regard indulgent et pénétrant; les deux autres, en blouse, offrent des têtes frustes et appliquées. Ils serrent leurs bras contre leur poitrine, leur front se contracte d’effort. Tantôt leurs yeux s’agrandissent et se fixent, tantôt ils clignotent désespérément. Le buste vautré sur la table, une main dans ses cheveux une jeune femme fait office de secrétaire ou de greffier.
Où êtes-vous, perruques anglaises poudrées, robes rouges ou noires de France, toques, huissiers et toute la pompeuse et terrifiante majesté des palais de justice occidentaux?
Hautes bottes noires en cuir souple, blouse de satinette, boutonnée au cou, l’emblème des jeunes communistes à la boutonnière, mon voisin de banc, un étudiant en droit, futur magistrat, aux traits fermes et sévères, me donne des explications:
—Celui du milieu, dit-il, est un juge professionnel; il y en a un dans chaque tribunal, élu par le Comité Central Exécutif des républiques; quant aux assesseurs, ils sont choisis sur les listes des soviets locaux et on les change chaque semaine; ce sont des ouvriers ou des paysans.
217
—Y a-t-il un recours à leurs sentences?
—Oui, la cassation où siègent trois juges professionnels. Mais pour les affaires importantes, la cour de cassation se transforme en Haute Cour et les juges doivent être des membres du comité central.
—Même pour les affaires qui ne concernent pas des parlementaires?
—Même pour celles-là.
Et l’accusé? Il n’est ni enfermé dans un box, ni entouré de gendarmes, mais debout devant la table, tournant sa casquette entre ses doigts.
C’est un gros bonhomme en veste de cuir, un agent au service d’une distillerie d’Etat. Il était chargé d’acheter des fruits et des baies de sorbier, pour la distillation, à des prix fixés par l’État et en s’adressant à des coopératives agricoles. Or il a dépassé les prix et a fait affaire avec des commerçants privés.
—Avez-vous pensé au détriment que vous causiez à l’Etat? demande le président avec une austère douceur.
—Je n’y ai pas pensé, balbutie le coupable.
—Là est votre crime! crie avec une rude indignation l’un des assesseurs.
Près de l’accusé, un ingénieur, directeur adjoint de l’usine, est poursuivi pour n’avoir pas veillé à l’application des instructions du Conseil suprême d’Économie d’Etat. Il se défend avec habileté en faisant le procès des coopératives et de la bureaucratie. Sans trop de succès, je crois.
218
Ici le procès commence. Dans la salle voisine, énorme celle-là, avec une coupole et des colonnes, un autre procès finit. Au-dessus de l’estrade, cette inscription en grosses lettres rouges: «Qu’il dure éternellement ce tribunal des ouvriers et des paysans.»
On juge encore un délit contre l’Etat, mais plus grave. Il s’agit d’un grand négociant en bois qui, pour obtenir des commandes du gouvernement, semait çà et là des pots-de-vin. L’un des fonctionnaires qu’il tentait de suborner l’a dénoncé. Les autres, ceux qui ont cédé, sont effondrés sur des chaises, la tête dans leurs mains.
L’accusé principal, le corrupteur, les épaules carrées sous un pardessus mal coupé de petit bourgeois, face blonde, grasse et barbue, présente lui-même sa défense avant la délibération. Il dévide pendant une demi-heure un interminable écheveau de paroles, avec l’abondante facilité des Russes, avec des gestes aisés. A peine s’arrête-t-il pour respirer ou essuyer sa barbe humectée de salive. Il conte toute sa vie, une vie de travail et de probité, dit-il, et demande pitié.
—C’est vrai, j’ai voulu être riche, confesse-t-il en se frappant la poitrine des deux poings, c’est mon crime. Mais moi aussi, je suis né du peuple, moi aussi, je suis comme vous fils de paysans. Frères, jugez-moi en frère!
Les assesseurs, de vieux ouvriers aux vêtements usés, visages ravinés, mains crevassées, l’écoutent avec une attention polie, mais sans douceur. Le regard 219 ironique, le président tourmente sa petite barbiche à la Lénine.
Quand ils se retirent pour délibérer, je demande à l’apprenti juriste:
—Que risque cet homme?
—Autrefois—je dis autrefois—il aurait tout simplement risqué la mort...
—Comment, la mort? Mais alors, pour un assassinat?
Haussement d’épaules.
—Un assassinat? On s’en tire souvent avec dix ans de travaux forcés. Supprimer un individu, c’est fâcheux, mais nuire à la collectivité, voilà qui est autrement grave. Un homme compte-t-il, à côté de l’Etat? Trahir la confiance du gouvernement, pour nous, voyez-vous, c’est le crime suprême. Et par malheur, la corruption viciait jusqu’aux moelles la bureaucratie tsariste. Elle était entrée dans les traditions de la race. Du général au petit fonctionnaire, on en usait. Vous connaissez notre mot classique: «Tu voles trop pour ton grade»? Au début de la révolution, le désarroi moral dépassait toutes les bornes. Du haut en bas de l’échelle, des gens vendaient, achetaient des consciences, trafiquaient des fonds publics. Partout, la prévarication. Pour le fait lui-même, et surtout pour l’exemple, on dut sévir avec une impitoyable rigueur. Les condamnations à mort se multipliaient.
—Et maintenant?
—Oh! cela va bien mieux. Pourtant, il y a deux ou trois ans, un homme fort connu, ancien président d’une de nos républiques, directeur d’une banque importante, fut arrêté et jugé. Pourquoi? Parce qu’il vivait avec un luxe excessif pour un 220 fonctionnaire communiste. On ne put rien trouver de précis contre lui. Il n’en fut pas moins condamné à six ou huit ans de prison. Plus l’homme s’élève, plus il doit être au-dessus du soupçon. Et dans toutes les causes, quelles qu’elles soient, l’intérêt de l’Etat prime et domine.
Le profil grave s’était durci, une flamme inquiétante brûlait dans les sombres prunelles.
—Quant à cette canaille de marchand de bois, on n’en est plus aux temps héroïques, et ce n’est qu’un bien petit personnage! Par conséquent...
Les juges rentraient:
—Six ans de prison, murmura quelqu’un.
—Vraiment, c’est donné! fit avec une grimace de dégoût le futur magistrat.
Et je pensais: justice de classe. Notre révolution avait proclamé les droits de l’homme; pour la révolution soviétique, il n’y a plus que les droits de l’Etat.
Dans un des plus charmants faubourgs de Moscou, peuplé de jardins et de petites maisons de bois, une vaste enceinte crénelée de monastère avec quatre tours pointues, comme les pigeonniers de nos vieux manoirs. Là-dedans, un parc planté d’arbres blonds, des massifs de chrysanthèmes, de longues maisons basses aux fenêtres ouvertes, une petite église à coupole bleue, un cimetière sans tristesse dont les tombes envahies de fleurs portent parfois une icône d’or et sa petite veilleuse—tout un village empli de sérénité.
Il y a un potager, un verger aux pommes vermeilles, des chiens étendus au soleil, des chats rentrés 221 dans leur fourrure, des vols de pigeons bleus. Une cloche au son très pur se met à tinter, et tout à coup, de plusieurs portes, sortent des femmes. Elles avancent d’un pas léger, en chantant. Beaucoup sont jeunes, vêtues de cotonnades claires, de mousselines, des châles éclatants en travers des épaules. Quelques-unes bercent des enfants dans leurs bras, d’autres en traînent, accrochés à leurs jupes ou, tenant leurs menottes à deux mains, elles les font danser.
L’une d’elles, en passant, crie gaîment au portier qui nous guide:
—Puisqu’il y a des visiteurs, aurons-nous quelque chose de bon à déjeuner?
Au portier? Non, au geôlier. Car ce bienheureux asile, qui tient de la pension de jeunes filles et du béguinage est, paraît-il, une prison. Les détenues y travaillent huit heures par jour à des travaux de confection pour lesquels on leur laisse cinquante pour cent de leur gain, une dizaine de roubles par mois. Les mamans peuvent garder près d’elles leurs enfants de moins de trois ans qui, pendant des heures de travail, sont confiés à la crèche de la prison. Au-dessus de trois ans, ils sont placés dans des internats. Toutes les prisonnières ont le droit de recevoir des visites deux fois par semaine. Et les plus sages, celles de la première classe—il y en a trois—obtiennent un congé de deux ou trois jours par mois, dans leur famille. Oui, toujours comme des couventines.
A propos des prisons d’hommes, on m’avait déjà parlé de ces sorties:
—Et si les permissionnaires prennent la clef des champs? avais-je demandé.
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—Ils n’oseraient pas, me répond-on. Il y a, dans les prisons, de vieux habitués réunis en syndicat et qui ne badinent pas au sujet des avantages qu’ils ont conquis. Une petite frasque de ce genre peut se payer cher. On trouve souvent des vagabonds pendus ou bien un couteau fiché en plein cœur... D’ailleurs, pourquoi s’évader? Ils ne sont pas malheureux en prison...
Mes condamnées ne jouissent pas du même luxe que leurs camarades masculins de l’Institut modèle de réforme de Portovo. Point de club, de salle de jeux ni de bibliothèque; point de concerts; mais dans les chambres, où elles vivent groupées par quatre ou cinq, quelle aimable liberté! Elles sont en train de déjeuner ou plutôt de faire la dînette. Elles peuvent recevoir des provisions du dehors. Voici de belles pommes, du caviar; une jeune fille blonde, de ses beaux bras ronds tourne du caramel sur une lampe à essence, en chantonnant doucement:
Il a quitté son nid, le cygne de neige...
Il suit le jars noir, le cygne de neige...
Une autre, avec des chiffons de couleur, habille des poupées qu’un magasin lui achète. Toutes nous regardent en souriant, avec un brin d’effronterie, et c’est sans honte qu’elles répondent aux questions.
Point de grandes criminelles, il est vrai, mais des condamnées de un à dix ans: pour vols, pour fraudes, pour concussions.
—J’ai vendu de la vodka, disent beaucoup d’entre elles.
C’était au temps où la vente en était interdite. D’autres ont spéculé, ou tenté de suborner des 223 fonctionnaires. Quelques-unes disent simplement:
—Je suis sage-femme.
Des «faiseuses d’anges». Car l’avortement n’est légal que dans certaines conditions et toujours interdit aux sages-femmes.
Une seule, plus fine que les autres, tourne le dos et pleure: c’est une jeune employée des postes qui a puisé dans la caisse.
Ici, on fume, en jouant aux dames; là, on caresse une chatte qui allaite ses petits, en rond dans une corbeille. Partout, un désordre heureux. Il y a des oiseaux dans une cage, des fleurs dans des vases, des odeurs de sueur et de musc. Aux murs, des sacs brodés, des photographies, et au coin de la plupart des oreillers, un flot de rubans ou une petite rose touchante, comme sur les lits d’innocentes fillettes.
Dans mainte grande ville d’Europe et de Russie, où l’on voit tant de guenilleuse misère, de braves ouvriers pourraient envier le sort de ces délinquantes.
Prison d’opéra-comique.
Il y en a de plus tragiques.
Après mes félicitations pour sa mansuétude à l’un des directeurs de cette aimable retraite, je demande:
—Et les prisons politiques, ne pourrais-je pas en visiter une?
Cet homme souriant se rembrunit soudain. Il regarde craintivement autour de lui, comme si quelqu’un avait surpris mon séditieux propos:
224
—Ce n’est guère possible..., déclare-t-il laconiquement.
Et, après un silence:
—Mais c’est le même régime que dans les autres prisons, ou à peu près: pour les chambres, la nourriture, les lectures...
Je n’insiste pas, car je sais.
Il y a quelques jours, le professeur danois que j’ai plusieurs fois rencontré, m’abordait. Sa figure placide était bouleversée:
—Il se passe des choses effrayantes ici, me dit-il. Des amis à moi, des professeurs qui ne sont pas partisans du régime, se voient épiés, guettés, traqués. La fille de l’un d’eux a disparu subitement, il y a deux mois. Vous devinez ce qu’il a pu souffrir. Elle vient seulement de revenir. Elle était restée au secret. Elle a failli devenir folle de terreur.
Et, se penchant à mon oreille:
—Le Guépéou... souffla-t-il.
Je revois le grand édifice qui règne sur la place Lubianska et, chaque soir, allume en face de ma fenêtre son œil sanglant de cyclope. Les gens plient le dos et hâtent le pas en longeant la façade. Le Guépéou, héritier de la sinistre Tcheka, hydre aux cent têtes anonymes, pouvoir occulte et souverain, indépendant du Præsidium lui-même et plus puissant que lui.
Dans le train qui me ramenait de Kazan se trouvaient trois femmes aux yeux rougis: elles venaient à Moscou tâcher de retrouver la trace de leurs maris, qui, eux aussi, avaient disparu.
Dans une grande rue, non loin du Narcomindiel, chaque matin, de bonne heure, on voit des groupes anxieux, parlant à voix basse. Pour connaître le 225 sort d’êtres qui leur sont chers, ils attendent l’ouverture des bureaux de la Croix-Rouge politique, où l’on peut trouver des renseignements sur les disparus, comme sur les prisonniers pendant la guerre. Et jamais cette Croix-Rouge ne chôme.
Le temps des exécutions semble passé en Russie, du moins des exécutions sommaires et secrètes. Mais on arrête encore. On arrête au petit bonheur, pour des propos imprudents, une visite intempestive, parfois une simple attitude de désaveu, un regard frondeur. Et l’on garde en observation celui qui eut le malheur de déplaire, quinze jours, un mois, deux mois, sans qu’il puisse communiquer avec aucun avocat, aucun juge, aucun membre de sa famille. Puis on le relâche, sans excuse:
—On s’était trompé, lui dit-on. Tâchez d’être plus prudent.
Mais il arrive qu’on le garde. Il y a Boutirki, l’immense et triste prison de Moscou; il y a le sinistre Sobielsky, dans une île glaciale près d’Arkhangel; ou l’exil dans les solitudes du Nord ou de l’Est; il y a la Sibérie, oui, comme autrefois.
Et dans les prisons politiques, non seulement point de sorties—qui donc y songerait?—mais point de visites, point de lettres, point de journaux... Pas même de promenades dans les jardins. Tout juste le droit de faire quelques tours, sous les yeux d’un gardien, dans un préau clos de murs et profond comme un puits. Les prisonniers ne sont pas isolés. D’ordinaire, ils vivent à trois ou quatre dans une cellule; ils peuvent causer, ils peuvent lire. Mais ils sont retranchés du nombre des vivants. C’est l’in-pace, l’in-pace moral, tout au moins.
Aux condamnés de droit commun, aux brutes 226 déchaînées ou dégradées, toutes les indulgences. Aux êtres conscients, qui ont une opinion et le courage de la manifester, toutes les rigueurs.
Et cela sous un gouvernement dont les chefs—dont beaucoup sont des hommes d’esprit et de cœur—furent jusqu’à la nausée victimes de l’espionnage, connurent les souffrances de la prison, les douleurs de l’exil, toutes les tortures physiques et morales.
Un gouvernement qui, dans chaque ville, possède un musée de la Révolution, perpétuant le souvenir de ces sinistres persécutions, un musée qui y cloue au pilori les dossiers de la police secrète tsariste sur ses héros morts et vivants. Et c’est le même qui autorise des persécutions analogues et qui permet à la police bolchéviste d’accumuler des dossiers semblables!
Peut-être la même police—qui sait?—comme ce sont les mêmes cachots.
—Pourquoi? ai-je demandé aux uns, aux autres.
Et l’on m’a répondu vaguement:
—Il faut bien défendre des conquêtes qui ont coûté tant de sacrifices et tant de sang... La sûreté de l’Etat avant tout.
Toujours, hélas! l’Etat Moloch.
L’Etat soviétique pénètre donc toute la vie des citoyens de l’Union, du berceau à la tombe. Ecole, université, usine, bureau, justice, partout il règne et imprègne. Les plaisirs eux-mêmes sont d’Etat.
Aussi les prend-on gravement.
Il y a les sports, tous les sports, pratiqués avec une discipline aussi scientifique qu’en Angleterre, les innombrables clubs et leurs discussions sociales; les bibliothèques, aussi innombrables, et qui ne désemplissent pas. Jusqu’aux cinémas qui ont converti leurs salles d’attente en salles de lecture! Car le prolétaire russe—c’est ici le trait le plus saillant—est dévoré de la soif de s’instruire.
—Avez-vous remarqué le nombre de librairies de Moscou? me disait le géographe, envoyé d’une puissante maison d’éditions de New-York. Il y en a plus que dans aucune capitale du monde.
C’est vrai: des centaines de magasins de livres pour quelques misérables boutiques de bijoutiers.
Il y a aussi les musées auxquels il faudrait consacrer une étude spéciale. Ils se sont magiquement multipliés et enrichis des magnifiques collections 228 privées dont on s’est emparé,—acquisitions nouvelles, disent, avec une pudique modestie, les conservateurs. Et quel art dans la présentation! Très fréquentés, on y rencontre sans cesse des groupes de jeunes gens et de soldats qui écoutent avec avidité les explications d’un mentor qualifié.
Il y a l’Opéra, aussi goûté qu’au temps du tsarisme, l’Opéra, ses ballerines, délicieuses de grâce et de fraîcheur, sa salle somptueuse, ses loges impériales rehaussées d’or et de pourpre où se prélassent des paysans en peaux de mouton et des ouvrières en cheveux. Rien de plus étrange que ce contraste du riche décor avec les spectateurs, tous en vêtements de travail.
Enfin et surtout, il y a les spectacles élevés à la hauteur d’un culte d’Etat.
D’abord le cinéma, dont les créations, toujours plus nombreuses, sont remarquables par leur audace et leur réalisme. Quant au cirque, très apprécié, ne vient-on pas d’ouvrir à Moscou une école supérieure pour les clowns? Ils y recevront «des éléments d’instruction politique», car, dit la circulaire officielle, «le clown contemporain doit mettre en œuvre les matériaux littéraires et économiques, cesser d’être un paillasse pour devenir un satiriste». Ne souriez pas. Rien ne se perd en pays soviétique. L’ineffable «porquoi?» de Grock, les grimaces des Fratellini, nationalisés? Mais oui! Le rire lui-même est embauché par cet Argus aux cent regards, aux cent cerveaux qu’est la propagande bolchevique.
Mais c’est dans le théâtre qu’elle triomphe. Considéré comme un organisme de combat, il doit incarner, sous une forme accessible au peuple, à la fois l’histoire et le dogme de la révolution. Quant 229 aux acteurs, ils cessent d’être de simples interprètes pour devenir des apôtres de la religion nouvelle.
Ajoutez que l’art dramatique est dans le génie de la Russie, que tout Russe naît acteur, qu’il a le sens et la passion de la scène; ajoutez encore que le ministre de l’Instruction publique, M. Lounatcharsky, lui-même auteur dramatique, a donné aux entreprises théâtrales tout l’appui du gouvernement, qu’il a été aidé par deux directeurs-metteurs en scène, MM. Stanislavsky et Meierhold, très différents, mais d’une égale maîtrise, et vous comprendrez d’abord la prodigieuse floraison du théâtre soviétique: six mille scènes environ en Russie, plus de trois mille dans les villages, deux mille théâtres subventionnés par l’État dans les organisations populaires, les usines, les clubs. Vous comprendrez aussi son originalité: à monde neuf, théâtre neuf.
Par exemple, il n’y faut pas aller, comme nos bons bourgeois aux théâtres du boulevard, pour épanouir sa rate et s’exciter doucement en digérant avec béatitude.
Non, le théâtre soviétique n’est pas précisément folâtre. Outre les chefs-d’œuvre du théâtre classique russe, Gogol, Dostoievsky, Pouchkine, Ostrowsky, on y joue Bernard Shaw, Hauptmann, Oscar Wilde, Maeterlinck, Romain Rolland, Claudel, qui ne passent point, n’est-ce pas, pour des auteurs gais. Mais on y donne aussi des pièces modernes.
Beaucoup rappellent les mystères du moyen âge. Mêmes effets de foule, même simplicité, même foi, même émotion. Au lieu de la Passion et de la vie 230 des saints, on y retrace les étapes diverses de la lutte contre le tsarisme—1825, 1881, 1905. Les héros de la Révolution y sont représentés avec leur figure, leurs vêtements, leur sourire, leur voix. J’ai vu trois ou quatre de ces pièces. Et, si je compte bien, en dehors des explosions de bombes, des foules hurlantes décimées par le canon, des complots, des arrestations, des procès, c’est à une quinzaine d’exécutions variées—pendaison, garrot, fusillades—que j’ai dû assister. Pire qu’au Grand-Guignol, puisqu’il s’agit là de choses vécues. Et jouées avec quelle perfection dans la douleur et l’élan mystique! Mais ce ne sont pas spectacles pour sujets nerveux...
Dans les Décabristes d’Alexis Tolstoï, par exemple, récit de cette conspiration de 1825, fomentée par des nobles et de jeunes officiers contre les excès de l’autocratie, on est témoin, dans cinq cellules différentes, de cinq réveils de condamnés à mort. Suivant sa nature, chacun d’eux a fait le dur sacrifice. Puis, petit jour lugubre, lanternes sourdes qui se balancent, pelotons de soldats, le fusil sur l’épaule, et voici les cinq victimes, silhouettes de bure brune, qui s’étreignent, baisent la croix que leur présente le pope, marchent en se soutenant, en se serrant les uns contre les autres.
La salle est plongée dans l’ombre. Un frémissement la parcourt, on entend des sanglots contenus de femmes. Que de gens sont là pour lesquels ces scènes évoquent des souvenirs précis et poignants! Roulements de tambour, ordres militaires, coups de feu, c’est fini. Aux accents de la marche funèbre de Chopin, pâles et silencieux, les spectateurs se dispersent.
Voilà comment on s’amuse à Moscou...
231
Mais c’est chez Meierhold, maître audacieux du théâtre révolutionnaire, que j’ai éprouvé la plus forte impression. Le nom de la pièce? Hurle la Chine. Une histoire vraie, paraît-il.
La salle est d’une simplicité puritaine. Point de rideau. Toute l’action se déroulera dans le même décor: au fond, l’avant d’un croiseur,—le Cockchafer—trois ponts surmontés d’une dunette, un bateau tout blanc aux lignes simples et géométriques. Peuplé d’hommes d’affaires américains, de lords, d’officiers et de pasteurs anglais, de femmes oisives et fardées, il est le symbole de la société capitaliste.
Au premier plan, le quai, encombré de machines, de caisses gigantesques, de tonneaux.
Coup de klakson, cris plaintifs, glapissements en mineur, bruit chinois et une foule jaune vêtue de toile bleue, ployée sous des fardeaux, envahit soudain le quai, peine, souffre et geint. Une foule dont chaque individu anonyme réalise une création qui, étonnante de vérité, admirable de religieuse ardeur, restera l’unique et multiple personnage incarnant le plus lamentable prolétariat du monde: celui des coolies chinois.
Désormais, la pièce sera découpée en tableaux alternés; comme cadre, le paquebot ou le quai, les capitalistes ou les prolétaires. Quand l’effet tendra l’émotion jusqu’à l’angoisse, en haut, des couples élégants danseront le fox-trot, en bas, des acrobates jaunes feront des culbutes.
Qu’importe l’intrigue? Elle est simple, d’ailleurs. Un mercanti américain, qui exploite et rudoie 232 les coolies, est retrouvé noyé. Sans doute par son batelier qui s’est enfui. Si trois coolies ne sont aussitôt pendus, le croiseur bombardera la ville, tel est l’ukase. Désignés par le sort, un vieux s’affaisse accablé, un père de famille se révolte, lutte contre les bourreaux, un adolescent crie d’une voix déchirante: «Toute ma vie, j’ai travaillé, j’ai eu faim, et on va me tuer?»
Devant les marins anglais, alignés, impassibles, devant la foule figée d’horreur et de terreur, c’est l’exécution, dont aucun macabre détail ne nous est épargné. Mais, à peine le détachement britannique a-t-il disparu qu’une formidable vague de révolte soulève irrésistiblement cette foule prostrée. Les bateliers, d’un seul geste, fracassent leurs rames, les corps montent en pyramide, portant à leur faîte un harangueur passionné, les bras farouches se tendent et, de toutes les bouches noires, ouvertes dans les faces jaunes, jaillit un cri douloureux et sauvage: «A Changhaï, à Changhaï!»
Drame d’une redoutable actualité.
Mais les amateurs de pièces à lits de milieu, à caleçons et à déshabillés affriolants et même ceux de complexes problèmes de psychologie amoureuse seraient fort déçus à Moscou. Que ce soit dans les «mystères» du théâtre de la Révolution ou dans les œuvres plus littéraires et plus nuancées de jeunes auteurs de talent, tels que Leonev ou Boulgakof, l’amour ne joue aucun rôle ou ne joue qu’un rôle épisodique. L’amour est banni du théâtre soviétique.
Le communisme l’a-t-il tué?
En tout cas, il l’a transformé. Ou du moins, ce que, nous autres Français, entendons par amour.
Je m’en rendis compte pour la première fois dans un cinéma de Moscou. On y donnait je ne sais quel film américain: un jeune et riche patron demande en mariage sa dactylo. Elle accepte après une longue résistance. C’est qu’il y a eu un premier homme dans sa vie, et, au cours du voyage de noces, ce quelqu’un trouble la fête. Le mari veut tuer sa femme, l’ex-amant de sa femme, veut se tuer et finit tout simplement par s’endormir. L’héroïne le baise au front, prend son chapeau, prend la porte... pour toujours. Rien là-dedans qui dépasse l’ordinaire et sentimentale niaiserie.
Pourtant, dans la salle, haussements d’épaules, cris, rires, sifflets!
—Ridicule! absurde! ricanait-on derrière moi. Lui devait-elle des comptes pour son passé? Etait-il donc un agneau sans tache, ce capitaliste? Et surtout, que de bruit pour rien!...
Evidemment, on ne garde plus en Russie la superstition de la virginité.
234
Autre chose. Sur la foi de racontars variés, je m’attendais à trouver à Moscou des faits et des spectacles propres à offenser la pudeur occidentale. Jamais, au contraire, je ne vis capitale plus vertueuse. Dans ses rues, tout au moins le soir, aucun de ces vols de papillons nocturnes qui s’abattent sur nos boulevards, et plus encore sur certaines voies de la pudique Albion. Quant à Berlin, n’en parlons pas... Aux devantures des kiosques, pas le moindre petit dessin égrillard. L’abbé Bethléem n’y trouverait aucun prétexte à ses autodafés. Les illustrés soviétiques sont d’une redoutable austérité.
Un jour, à propos de fox-trot, de shimmy, de charleston:
—Nos dirigeants les ont interdits, me dit-on,
—Pourquoi, mon Dieu? Et de quoi se mêlent-ils?
—Ils ont eu raison: notre peuple est trop oriental pour ces danses sensuelles. Quant aux jeunes gens frondeurs et excités, qui ont voulu passer outre, on les a envoyés se calmer en prison...
On ne badine pas ici avec le libertinage. Mais l’amour, qu’en fait-on?
Partout, dans la rue, au théâtre, dans ces clubs ouvriers où l’on passe la soirée parmi de beaux parcs illuminés, j’ai vu, mêlés, des jeunes hommes des jeunes filles. J’ai aiguisé mes regards, je me suis fait les prunelles et l’âme de feu le sénateur Bérenger. Vainement. Impossible de noter un geste équivoque, un enlacement, pas même un de ces regards vaincus ou ingénument provocants qui dénoncent 235 dans une jeune âme l’éveil du plus naturel émoi.
Un soir surtout. Il y avait dans l’air cette douceur alanguie des dernières heures d’automne; la lune souriait de toute sa large face bienveillante; des pelouses montait l’odeur des feuilles mortes et des chrysanthèmes. Dans les coins obscurs, des bancs: ils étaient vides! Pourtant, par les allées, flânaient des couples de grands garçons, de grandes filles. Et ils discutaient, sérieusement, avec passion. De quoi? Sans doute, les malheureux, de la dernière conférence de Radek, de l’acte d’indiscipline de Zinovieff et de Kameneff qui, sans autorisation, étaient allés porter dans les clubs la parole de l’opposition, qui sait? Peut-être s’agissait-il même d’électrification? Ils discutaient comme naguère ils jouaient—en camarades.
Ma parole! je commençais à trouver cela inconvenant. Et je le dis tout cru à mon apprenti juriste du tribunal.
Il le prit avec son ordinaire, sa désespérante gravité.
—Ne vous y trompez pas, fit-il; parmi cette jeunesse, il y avait bien des couples, légitimes ou non. Evidemment, on n’en est plus aux manifestations puériles du début: vous savez, ces adolescents qui avaient jugé intelligent de s’exhiber en costume de paradis terrestre? Mais nous sommes loin du puritanisme.
Il réfléchit un instant, la tête très droite, le regard assuré, puis:
—Nous avons tout de même changé quelque chose, continua-t-il. Nous avons donc à sa vraie place remis l’amour: l’amour romantique, l’amour sentiment, imaginations de «bourjouis» dilettantes! 236 Nous le considérons surtout, nous, comme une fonction naturelle, «un processus biochimique», comme a dit quelqu’un. On satisfait cet instinct quand il le faut, puisqu’il le faut, mais on ne le laisse pas envahir sa vie. Et on le place au-dessous de l’amitié, de l’estime qui peuvent, qui doivent exister entre l’homme et la femme.
«Pour beaucoup de vos écrivains, l’amour était une maladie. Pour nous, ce n’est plus même une maladie puisque nous avons trouvé le remède: l’activité sociale...
Le remède! J’aurais voulu secouer ce catégorique jouvenceau.
—Laissez-moi en douter, fis-je. Aucun régime politique ne change le cœur d’un peuple. N’est-ce plus ici le pays d’Anna Karénine?
—Oh! je ne dis pas que les drames passionnels et les suicides à la Werther n’existent plus. Mais ils sont rares. Qu’est-ce qui cause l’amour et la mort d’Anna Karénine? D’abord son oisiveté de femme riche qui lui permet de s’exalter et de cristalliser. Puis, l’armature rigide des mœurs de la société qui faisaient de l’amour illicite un crime et interdisaient le divorce. Maintenant, nous avons brisé toutes les chaînes, ouvert toutes les portes...
C’est vrai, pensais-je, et, du même coup, supprimé l’attrait et le mystère.
Poursuite ardente de l’amant, ruses et subterfuges, espoirs frémissants, joies de la conquête, fuite, défense éperdue de l’amante, et ses pudeurs, et ses terreurs, et ses remords, où sont-ils? Où 237 sont la suprême poésie de l’amour et sa mortelle ivresse?
L’État a pris dans ses gros doigts le petit dieu Eros, rival dangereux. Il l’a dépouillé de sa couronne de roses et de ses flèches. Il l’a couché, épinglé sur une feuille de liège. Au-dessous, en latin peut-être, il a inscrit: «Instinct de reproduction»; puis il a tourné le dos.
Eros, captif, est toujours vivant, ses ailes palpitent encore. Mais elles ont perdu leur belle poussière diaprée et leur merveilleux essor. L’amour, le vagabond, le fantaisiste, le divin amour est, lui aussi, nationalisé.
Si en U.R.S.S. l’amour a perdu quelque peu de son auréole, on s’y marie pourtant, on s’y marie beaucoup, et très jeune. Il suffit de se présenter, avec deux témoins, à un bureau d’enregistrement, d’avoir seize ans accomplis pour les filles, dix-huit pour les garçons, et l’on est unis... pour quelque temps du moins.
La conception du mariage, de la famille, en pays soviétique, est, il est vrai, assez différente de la nôtre. On y trouve toujours, comme partout, des foyers où parents et enfants, après le travail quotidien, se serrent, le soir, sous la lampe de la pièce commune. Beaucoup plus qu’on ne le croit chez nous. Et aussi des couples qui ne songent qu’à vivre et lutter côte à côte. Mais beaucoup ne craignent pas de se séparer.
Je me souviens d’un tout jeune diplomate rencontré à l’étranger. Ce n’est pas sans mélancolie qu’il évoquait sa femme, restée depuis deux ans à Moscou:
—Elle y a son métier, ses amis, me dit-il, je ne 239 pouvais lui demander de tout quitter pour moi.
—Pourquoi pas?
—Non, non, fit-il vivement; j’en souffre, mais c’est très bien ainsi. Trop longtemps les femmes ont sacrifié leur indépendance et leur carrière aux hommes...
J’ai connu aussi dans diverses villes et dans des fonctions variées des jeunes femmes également éloignées de leurs maris.
L’une avait d’abord suivi le sien, qui occupait un poste élevé dans un pays limitrophe:
—Mais, à cause de son grade, me dit-elle, je ne pouvais prendre un métier inférieur, et d’autre il n’y avait pas. Sans travail, je n’aimais pas vivre... Ici, nous ne sommes donc qu’à soixante heures de distance. Tous les trois mois il vient ou je vais là-bas avec l’enfant... Quelques jours heureux nous passons ensemble et c’est toujours pour nous la lune de miel...
—Croyez-moi, me disait pourtant un fonctionnaire soviétique, c’est la difficulté de la vie plus que le choix qui cause ces séparations. Nous sommes pauvres. Les femmes de nos dirigeants les plus illustres doivent elles-mêmes travailler. Et les carrières ont leur exigences, douloureuses parfois...
Dangereuses aussi. Inutile de dire qu’on divorce ici presque autant qu’on se marie.
—Naturellement, j’ai donc déjà divorcé deux fois...
C’est une gracieuse jeune doctoresse de vingt-huit ans qui énonçait ce fait avec une roucoulante 240 nonchalance. Une autre femme, il est vrai, à peine plus âgée, me confiait quelques jours plus tard:
—Au début, nous autres jeunes, nous étions grisées de liberté, mais beaucoup ont reconnu comme moi que le bonheur n’est pas dans le changement. Pour la femme, le foyer, c’est une chose de la nature, comme le nid. Je vous assure, les divorces sont bien moins nombreux...
Ils n’en sont pas moins faciles. Si le couple est d’accord, il suffit d’un simple enregistrement, comme pour le mariage. L’un des deux époux fait-il opposition, c’est le tribunal qui prononce le divorce. La question des enfants se règle d’ordinaire à l’amiable. A défaut d’entente, ils sont confiés à la mère, car on estime en pays soviétique que les droits de cette dernière doivent toujours primer. Aussi, même en cas de mariage, l’enfant est-il indifféremment déclaré sous le nom de sa mère ou sous celui de son père, à moins que ce ne soit sous les deux noms.
Quant à l’entretien matériel, il incombe toujours au père. Est-il ouvrier ou employé d’État—ce qui arrive neuf fois sur dix—la pension est d’office prélevée sur son salaire, même en dehors du mariage.
Car il n’y a en Russie ni bâtards, ni enfants adultérins. Tous, considérés comme légitimes, sont égaux devant la loi. Le père présumé proteste-t-il pour le paiement des frais d’éducation, on prescrit une enquête rigoureuse. La recherche de la paternité n’est pas ici une illusoire comédie. La cohabitation au moment de la conception suffit à en consacrer les suites. S’il n’y a pas eu cohabitation, si le père présumé ne prend pas lui-même ses responsabilités, 241 est-il prouvé que plusieurs hommes ont eu, à la même époque, des relations avec la mère, tous doivent partager la somme nécessaire aux besoins de l’enfant. Il y a parfois trois pères pour un enfant.
—Voilà qui ferait la joie de nos vaudevillistes, disais-je à un communiste.
—Je sais, me répondit-il en souriant. Mais nous n’avons pas l’esprit parisien. A un enfant sans père, cette honte de la civilisation, nous préférons plusieurs pères pour un enfant. Qu’on en rie, peu nous importe!
—Mais, ici comme ailleurs, il y a des femmes sans scrupules. Cette loi n’est-elle pas une prime au chantage féminin?
—Possible et tant pis. Il y a eu dans le passé tant de primes au libertinage masculin! Les hommes seront plus prudents dans leurs relations avec les femmes. Ce que nous faisons, en somme, c’est de la prophylaxie morale. Et nous protégeons les faibles, c’est-à-dire la femme et l’enfant...
Voilà, me semble-t-il, qui ne manque pas de justice ni de bon sens. C’est avec franchise que, chez les Soviets, on regarde et résout les questions sexuelles. Et l’on ne peut qu’admirer sans réserves leurs efforts en faveur de la maternité et de l’enfance.
D’abord, deux mois de congé avant les couches, deux mois de congé après sont accordés, avec plein salaire, aux ouvrières manuelles; six semaines avant, six semaines après, aux employées de bureau et aux intellectuelles. Ces congés, elles peuvent les 242 passer, soit chez elles, avec l’aide des consultations pour femmes enceintes, répandues partout et qui se tiennent dans les mêmes locaux que les consultations pour nourrissons et les «Gouttes de lait»; soit, si elles sont isolées ou délicates, dans les nombreuses «Maisons de la mère et de l’enfant». On les y garde même, si elles veulent, toute la durée de l’allaitement; pendant ce temps, on leur enseigne un métier, on leur procure du travail.
Pour les accouchements, chaque grande ville possède des Maternités modèles, que les spécialistes étrangers déclarent organisées suivant les meilleurs principes d’hygiène et de prophylaxie. Des crèches, aussi, bien ordonnées, des garderies sont toujours adjointes aux usines, aux administrations, afin que la mère puisse allaiter son enfant tout en continuant son travail, et n’en soit pas séparée quand il est sevré; d’autres sont semées dans tous les quartiers. Elles deviennent un foyer de culture pour les mères qu’elles instruisent et intéressent à leurs devoirs.
Des infirmières ou «sœurs visiteuses» font en outre des rondes dans les familles pour donner des conseils aux parents, soigner les enfants maladifs, rechercher les prétuberculeux et les faire diriger sur des sanatoria. Ajoutez encore dans toutes les villes importantes un grand «Musée de la protection de la mère et de l’enfant», centre d’enseignement où, à côté des images et des modelages illustrant tout ce qui concerne ces questions, on donne des cours de puériculture. Les jeunes filles des écoles visitent ce musée en groupes, assistent aux cours, font elles-mêmes, sur des mannequins ou des bébés, leur apprentissage de futures mamans.
243
On s’efforce maintenant d’étendre à tous les villages les mêmes institutions. Les soviets locaux, d’ailleurs, s’occupent de leur création, subviennent à leurs dépenses. Partout, des efforts sérieux et coordonnés, une politique méthodique de la maternité. En 1924-1925, l’État soviétique avait dépensé pour ces œuvres la somme de dix millions de roubles (cent cinquante millions de francs), et depuis, ce budget n’a cessé de croître. Où en trouve-t-on autant?
Mais n’est-il pas presque incompréhensible que le pays où l’on fait tant d’intelligents sacrifices pour ces œuvres de la mère et de l’enfant soit justement le seul où l’on pratique ouvertement et légalement l’avortement.
—Pourquoi? Comment? ai-je demandé à ma jeune doctoresse.
Elle en perdit aussitôt sa charmante langueur, redressa sa petite tête au front très haut et me regarda bien en face de ses yeux bleu sombre, attentifs et paisibles:
—Tout simplement parce que nous envisageons ce triste problème sans hypocrisie, en nous efforçant de le résoudre avec bon sens et justice. Vous savez fort bien que dans tous les pays où l’on punit l’avortement on ne l’en pratique pas moins: il y a une moyenne de 80.000 avortements par an à New-York seulement, 400.000 en Allemagne; quant au chiffre de la France, il n’est pas moins considérable, croyez-le. Seulement là où la répression existe, les femmes ont recours à des opérations secrètes, elles sont victimes des «faiseuses d’anges», 244 comme vous dites, d’herboristes, de mégères quelconques. Résultat: cinquante pour cent d’entre elles sont abîmées, contaminées, quatre pour cent en meurent. Qu’en pensez-vous?
Que répondre? Je connais le terrible mal.
—Après la révolution, continue-t-elle, au temps du pire bouleversement, de la famine, nous avions dans nos hôpitaux tant de malades par suite d’avortements défectueux qu’il ne restait plus de lits pour les mères. Il a bien fallu aviser. Ajoutez que si, en France, vous souffrez de dépopulation, nous avons, nous avions, surtout à ce moment-là, une surpopulation qu’il nous était impossible de nourrir. Pouvions-nous demander aux femmes de faire des enfants, alors que nous enterrions chaque année des millions de bébés? Croyez-moi, en Russie soviétique, ce n’est pas en faveur de la fécondité que nous devons diriger notre propagande, notre population fait chaque année des bonds assez gigantesques, c’est sur la lutte contre la mortalité infantile, cause d’une dilapidation inutile et insensée de l’énergie psychique et matérielle du pays.
—Oui, mais détruire tant de petites vies!
—N’allez pas croire, reprit-elle vivement, qu’on pratique l’opération aveuglément et sans contrôle. Dans chaque république, des commissions, où siègent obligatoirement des médecins, sont nommées par le Commissariat de la Santé publique. Et si, au début, les autorisations d’avortement étaient aisément accordées, à mesure que les conditions économiques du pays s’améliorent, elles le sont plus difficilement. Ainsi, par exemple, une femme mariée ne peut, sauf exception, venir exposer son cas qu’après son quatrième enfant. Et on examine 245 avec soin les raisons de santé, l’âge de la femme,—qu’elle soit trop jeune ou trop âgée—sa situation matérielle, ou même les problèmes moraux qui peuvent se présenter, et Dieu sait s’il y en a! Tout cela on le pèse très attentivement, avant de conclure. L’opération est-elle décidée, elle est alors pratiquée gratuitement et librement dans nos hôpitaux, et dans les meilleures conditions de sécurité. Quant aux sages-femmes, il leur est interdit, sous peine de privation de leur licence et de peines sévères, de s’occuper d’avortements. De même, pour le médecin qui opérerait une cliente particulière sans autorisation. Car nous estimons défendre les intérêts de la femme et ceux de la race en détruisant le charlatanisme ignorant et coupable que vous êtes bien forcés de supporter chez vous.
«Mais même dans ces conditions, autoriser l’avortement n’est pas l’encourager. Et nous jugeons, croyez-le bien, qu’il demeure toujours un fléau social. Aussi, nous autres, jeunes médecins, étudions-nous aussi la question des moyens propres à éviter la conception d’une façon scientifique. Et nous ne croyons nullement nous mettre au ban de la morale humaine parce que nous envisageons ce problème avec franchise et gravité.
«Nous espérons que la voie dans laquelle s’est engagée la République soviétique, voie d’une large protection de la mère et de l’enfant, pourra seule, en même temps que la prospérité économique et sociale s’établira, mener à la solution de cet angoissant problème.
Puis après un silence:
—Nous en sommes encore loin, hélas! conclut tristement ma jeune doctoresse.
—Le rôle de la femme chez nous? Pour le connaître, adressez-vous donc à Alexandra Kollontai, me dit-on de tous côtés, avec des intonations diverses, qui vont de l’ironie à l’enthousiasme.
C’est elle, en effet, qui, par son influence, a contribué à lancer l’État soviétique dans la voie du féminisme le plus hardi. «Hardi jusqu’à la témérité», murmurent quelques esprits timorés.
Quelle que soit l’opinion qu’on ait d’elle ou de son œuvre, c’est une personnalité qui s’impose. Elle présente le type de ces jeunes femmes des classes élevées qui, vers le commencement du siècle, allaient généreusement au peuple. Ayant épousé un général, elle n’en militait pas moins dans les organisations secrètes, risquant ainsi sa situation sociale, sa liberté, sa vie. Emprisonnée à plusieurs reprises, puis exilée, dans tous les pays où elle passe elle crée des foyers d’agitation. A Paris, en 1911, ne 247 se fit-elle pas arrêter au cours de cette croisade, sympathique d’ailleurs, que fut la grève des ménagères?
De retour en Russie, à la chute du tsarisme, elle lutte contre Kerensky et se donne aussitôt avec enthousiasme au bolchévisme qui, de son côté, lui confie d’importantes missions. Elle est à la fois la Muse et l’Égérie des dirigeants, et joue dans le nouveau régime à peu près le même rôle que Mme Rolland au début de notre révolution. Mais, plus heureuse ou plus avisée, elle sait garder sa tête et gagner places et honneurs. Une conquérante.
Elle soulève encore l’opinion et les passions. A peine son nom est-il prononcé qu’on discute et se dispute. Car elle est l’auteur des Abeilles diligentes, cet évangile du féminisme nouveau qui, entre autres théories, bannit l’amour-sentiment de la vie sociale, et le rabaisse au niveau d’une fonction physique:
—Une horreur! me confiait, en levant au ciel des yeux et des bras épouvantés, une douce créature d’autrefois.
Tandis qu’une jeune femme, apprenant que j’allais voir madame Kollontai, s’écriait avec extase:
—Comme je vous envie! Nous lui devons tout. C’est notre libératrice.
Nommée ambassadrice au Mexique, elle était à la veille de rejoindre son poste, quand, dans un bel hôtel des bords de la Moskowa, logis des diplomates soviétiques pendant leur séjour à Moscou, je pus m’entretenir avec elle.
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Le temps d’un regard à la grande pièce avenante, mais un peu hétéroclite où, comme dans tous les appartements de Moscou, le lit voisine avec la table à écrire et à manger, le samovar avec les papiers d’État, elle était devant moi.
Quelle surprise! Je m’attendais à une virago énergique et combative. Je trouve une femme aux cheveux gris, dans tout l’épanouissement d’une sereine maturité, et dont le sourire indulgent et mélancolique adoucit la flamme des grands yeux bleus si jeunes.
Elle me parle d’abord des œuvres pour l’enfance et la maternité d’une voix pleine et mélodieuse. Elles la préoccupent toujours, depuis le temps où, commissaire du peuple à l’Assistance publique, elle leur donna la première impulsion.
Son idée profonde, c’est de stimuler et de développer les sentiments maternels, d’y joindre l’art et la science de l’enfant, mais en même temps d’alléger, avant et après la naissance, ce fardeau que doit porter la mère. De là, l’importance des crèches, des garderies, des jardins d’enfants.
—Nous suivons en ceci, me dit-elle, des principes opposés à ceux de l’étranger. Si nous protégeons la femme, ce n’est pas pour l’entraver, mais au contraire pour lui permettre une activité plus féconde. Non seulement, la considérons-nous comme une force nécessaire à la société, mais à la fois pour elle-même et pour la famille, nous estimons dangereux de l’arracher à la production.
—Pour la famille? dis-je. En êtes-vous bien sûre? Le travail quotidien, du moins pendant le premier âge des enfants, ne nuit-il pas à ce chaud 249 foyer d’amour que crée la femme en lui consacrant tout son temps et toutes ses pensées?
Sans doute, il y a quelques années, madame Kollontai m’aurait-elle répondu que peu importaient le foyer, et même le couple, si la femme jouait son rôle social, si elle demeurait une unité de travail. L’âge et l’expérience l’ont-ils fait évoluer? Elle ne nie plus l’importance de la famille. Mais, même à cet égard, elle insiste sur ce point que l’indépendance économique permet à la femme de choisir plus librement, en égale, le compagnon de sa vie, qu’elle ajoute à la dignité de l’épouse et de la mère.
—J’ajouterai, dit-elle, que le travail a une influence moralisatrice. Si, au début de la révolution, notre jeunesse, brusquement émancipée, s’est trop souvent abandonnée au désordre et à la licence, surtout dans les classes intellectuelles, c’est parce qu’elle n’avait pas encore pris l’habitude d’occupations régulières. Elle a maintenant, grâce au travail, à peu près retrouvé son équilibre: les unions prématurées et passagères, les divorces se font chaque année moins nombreux. Quant aux classes laborieuses, elles ont conservé les vieilles traditions; ouvrières et paysannes, comme autrefois, travaillent dans leur ménage et hors de leur ménage. Sauf qu’à l’usine, comme au village, nous nous efforçons de les aider dans leur double labeur, rien n’est changé...
Par contre, au point de vue civil et politique, la situation de la femme est entièrement transformée. 250 «A travail égal, non seulement salaire égal, mais droits égaux» tel est le principe, me dit madame Kollontai.
Dans les écoles primaires et secondaires, les filles reçoivent, à côté des garçons, le même enseignement. Dans les universités et les écoles supérieures, il y a trente-quatre pour cent d’étudiantes. Elles font partie de tous les syndicats, reçoivent le même salaire que l’homme pour une tâche identique; on leur réserve, dans toutes les entreprises, dans toutes les administrations, une partie des fonctions: elles jouent un rôle important dans les coopératives urbaines et rurales, non seulement comme sociétaires et employées, mais comme membres des directions et des commissions de contrôle; toutes les carrières d’État leur sont ouvertes: ingénieur, avocat, juge d’instruction, procureur; les femmes médecins prennent une part prépondérante dans les œuvres d’assistance.
Enfin, dès 1918, le premier congrès ouvrier et paysan conférait aux femmes, à partir de dix-huit ans, comme aux hommes, l’électorat et l’éligibilité.
Elles se montrent, paraît-il, d’une précieuse utilité dans les soviets locaux, où elles s’occupent du grand ménage public: services d’hygiène, construction des routes, des égouts, création d’écoles, de cliniques, d’hôpitaux. Mais elles sont également admises aux plus hauts postes de l’Union; elles forment environ vingt-cinq pour cent de l’effectif du Comité central exécutif, et plusieurs d’entre elles siègent au Conseil des commissaires du peuple. Elles apportent, dit-on, dans leurs fonctions une conscience et un enthousiasme qui sont d’un très heureux exemple.
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Aussi n’ai-je pas rencontré d’ennemie du régime qui, après les attaques les plus vives, ne se soit apaisée pour dire:
—Il faut avouer que ce qu’il a fait pour les femmes, aucun autre gouvernement ne l’avait tenté...
—Nous avons même plusieurs commandantes de navire qui ont obtenu leur brevet de capitaine au long cours, ajoute en souriant madame Kollontai, et, ce qui est assez surprenant, n’est-ce pas? deux diplômées de l’école d’état-major de l’armée rouge.
Puis, terminant ce bulletin de victoire:
—Il n’existe que deux pays au monde où les femmes aient vraiment conquis tous les droits, continue-t-elle: l’Amérique et la Russie. Seulement, en Amérique, les hommes les ont élevées sur un piédestal, en ont fait des idoles auxquelles on n’offre que les roses et les plaisirs de la vie. Chez nous, au contraire, ils les ont prises par la main, admises à partager leurs travaux, leurs peines, leurs responsabilités. C’est en égales, en citoyennes qu’ils les traitent. Quel système est le meilleur, pensez-vous? demande avec une fierté paisible Mme Kollontai.
Y aura-t-il une femme qui hésitera pour la réponse?
Il faut bien en parler. Depuis mon arrivée en Russie, j’avais éprouvé sa toute-puissance. Il est la force du régime. Qu’est-ce donc que ce parti et comment se recrute-t-il?
En arrivant à Moscou, je m’imaginais naïvement que la plupart des innombrables fonctionnaires et employés d’organisations soviétiques devaient en être adhérents. Quelle erreur! A ma question: «Êtes-vous communiste?». Neuf fois sur dix me répondait ce cri: «Moi du parti? Ah! non...» Oui, même parmi les sympathisants du bolchevisme. Puis venaient les prétextes. L’un: «On ne voudrait pas de moi; j’appartiens à une famille de ci-devant»... L’autre: «Je ne suis pas assez pur» ou bien: «Je suis trop paresseux. Savez-vous ce qu’est la vie d’un communiste?» Ou encore: «Jamais! Je tiens trop à mon indépendance...» Enfin quelqu’un s’écriait: «Je n’ai aucun goût pour le cloître. Adhérer au parti communiste, c’est entrer au couvent... Un couvent qui serait une caserne...»
Sauf toutefois qu’on y entre moins aisément. 253 Surtout maintenant. Au début de l’affreuse tourmente, il fallut ajouter des adhérents au noyau des quinze ou vingt mille vétérans passés à l’épreuve des persécutions et de l’exil, levain et sève des temps nouveaux. On n’eut guère le temps de choisir; quiconque braillait haut et fort était admis au petit bonheur. La révolution, comme toutes les grandes vagues, avait soulevé beaucoup de boue; et dans cette boue grouillaient, croissaient et se multipliaient merveilleusement tares et crimes. Non seulement le meurtre et les cruautés mais dans le parti et hors du parti, ce n’étaient que concussions et pots de vin. Le gouvernement s’efforçait de réagir, de freiner:
—Ah! ce n’était pas facile, me disait un dirigeant. Imaginez un cheval emporté. Tout juste avions-nous la force de nous cramponner à sa crinière. Mais comment l’empêcher de ruer, de tout saccager sur son passage?
On sévissait pourtant avec d’autant plus de rigueur que les coupables étaient membres du parti. Comme me le disait le jeune apprenti juriste, les condamnations à mort pour fautes contre l’État remplissaient les chroniques judiciaires. Il y avait, en outre, il y a encore, presque chaque année des «épurations».
En 1922 seulement, par exemple, on procédait à 175.000 exclusions, près d’un tiers des effectifs. Et maintenant on ne compte guère plus de 600.000 adhérents du parti communiste pour une énorme masse de cent quarante millions d’individus.
C’est que l’admission est précédée de redoutables épreuves. Il faut d’abord être présenté à la section de son organisation ou de son district par trois 254 membres du parti qui répondent de votre passé, de votre caractère, de l’ardeur et de la sincérité de vos convictions. Et le noviciat dure environ trois ans, pendant lesquels on est soumis à une sévère surveillance, passé par des cribles diversement astucieux. Alors et alors seulement prononce-t-on le dignus intrare. Admission toujours sujette à révocation. Il est plus facile d’être banni du parti que d’y pénétrer.
A présent, d’ailleurs, les chefs préfèrent choisir leurs élus parmi les jeunes lévites, élevés et nourris dans le temple, et dont les premières générations arrivent à l’âge d’homme. Dès l’enfance, ils font partie des sociétés de pionniers—garçons et filles—très semblables aux associations de boy-scouts. Mais aux principes ordinaires d’honneur et de solidarité, on ajoute le serment de fidélité aux Soviets. Et les promenades, l’innocent camping ne sont souvent qu’un prétexte aux réunions et manifestations politiques, aux discussions sociales. Sans pourtant que le côté sportif soit négligé. On tient beaucoup au développement du corps en pays soviétique et on y veille.
L’élite physique et intellectuelle des pionniers passe donc ensuite aux «Jeunesses communistes» (Konsomols). Enfermés en serre chaude ils sont soumis à la culture communiste la plus intensive. Et c’est dans cette pépinière de choix que se recrutent les jeunes pousses du parti, celles qui, à leur heure, prendront les responsabilités du régime.
J’objectai à un des chefs:
—Ne craignez-vous pas de confier l’avenir du pays à ces jeunes gens, auxquels vous mettez des œillères, et dont toute l’éducation à l’école et hors 255 de l’école tend à faire des esprits fanatiques et bornés? Vous autres, les anciens, vous étiez mûris par la persécution. L’exil vous avait forcés à voyager, à comparer divers pays, divers systèmes. Vous connaissiez le monde, ils l’ignorent...
—Peu importe pour la plupart, pour la troupe, me répondit-il. Qu’ils soient sincères, ardents, dévoués, qu’ils obéissent, cela suffit. Quant aux leaders futurs, ne craignez rien: qu’un jeune membre du parti se distingue, nous le prenons auprès de nous, nous l’informons et le formons, nous l’envoyons en Occident, en Orient...
—Et vous n’avez pas peur que, libéré de son bandeau, il ne soit ébloui, grisé par la lumière?
Le chef eut un singulier sourire où se mêlaient l’ironie et l’orgueil.
—Les jeunes aigles ne regardent-ils pas le soleil en face? répondit-il.
Voilà donc le novice admis à prononcer ses vœux. Tous, sauf le vœu de chasteté. Encore sera-t-il si occupé qu’il ne pourra guère songer à la bagatelle.
Vœu d’obéissance: il est soumis à une discipline de fer. Non seulement doit-il assister à toutes les réunions de sa «cellule», mais il doit y travailler. Il est chargé d’études, de missions sociales. Son activité prend toutes les formes. En dehors des heures consacrées à son gagne-pain de l’usine ou du bureau, son temps n’est plus à lui. Il appartient au Parti. Et en aucun cas, il n’a le droit d’en discuter les ordres.
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Vœu de pauvreté: arrive-t-il plus tard aux plus hautes dignités, le membre du Parti ne doit jamais recevoir comme salaire plus de deux cent cinquante roubles par mois. Même s’il s’agit d’un technicien de valeur. Alors que le même technicien, s’il n’est pas communiste, peut gagner des deux et même trois mille roubles par mois. A peine, pour des postes en dehors de la Russie, des indemnités sont-elles attribuées, non pas à l’homme mais à la fonction.
Il est vrai que ne sont pas comptées comme salaire les sommes obtenues pour des travaux supplémentaires. Si certains ne se font pas faute, me dit-on, d’échapper par cette porte au règlement draconien, parmi les dirigeants, la plupart vivent simplement, pauvrement. Leurs femmes travaillent. Celle d’un des plus fameux commissaires du peuple dont le nom s’étale au bas de documents d’une importance mondiale, donne des leçons du matin au soir. Tous deux sont parqués comme tout le monde dans des appartements où l’espace est mesuré au compte-gouttes. J’en sais un qui, occupant trois pièces avec sa femme et ses deux fils, en rendit une lorsque ces deux fils quittèrent la Russie pour terminer leurs études. Beaucoup ne peuvent aller en soirée dans les ambassades car ils ne possèdent point de smoking ni même de jaquette. Partent-ils en mission à l’étranger? Le gouvernement les habille de pied en cap.
Et je vois encore un des personnages les plus considérables du Narcomindiel, flattant avec un tendre respect la serge de son vieux complet, acheté à Londres, il y a quatorze ans: «Quelle étoffe! soupirait-il. Jamais je n’aurai un costume pareil!...
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Vœu d’humilité: beaucoup de ces membres du Parti qui travaillent dix-huit à vingt heures par jour sont ignorés de tous et le seront toujours. Certes, leur influence est parfois plus considérable que celle des premiers rôles. Il y a nombre d’éminences grises chez les Soviets. Mais, à part l’orgueil d’une domination secrète, la gloire comme la fortune leur sont interdites. Parviennent-ils au faîte des honneurs? Il suffit d’une décision du Parti pour qu’ils retombent dans le rang. Pour ne citer qu’un seul exemple, Trotsky, émule de Lénine, Trotsky qui était tout, qu’est-il aujourd’hui? Une seule puissance compte: le Parti. Les hommes n’existent que pour lui et par lui.
Mais cette abdication de l’individu, cette hostilité envers celui qui s’élève au-dessus de la masse, n’est-ce pas justement un des caractères profonds et permanents de l’âme russe?
—Il y a trois ou quatre ans, me contait un Français de Moscou, j’avise un brave ivrogne. Il s’était planté devant la statue d’Alexandre III qu’on était en train de déboulonner. Il souriait. Puis tout à coup, le bras tendu, il bégaya: «K’arracho!» C’est bien. N’en faut plus, des Alexandres! N’en faut plus, des Nicolas!» Puis, après un silence, à demi-voix d’un ton apeuré de sacrilège, il ajouta: Des Lénines, n’en faut pas non plus!»
Si Lénine a échappé au sort commun, c’est qu’il est mort à temps, c’est qu’il a cessé d’être homme et qu’on en a fait un dieu.
On la retrouve, cette abnégation intellectuelle et morale, dans toute l’œuvre de Tolstoï. Le comte Pierre Bezouchoff, un des héros de Guerre et Paix, esprit cultivé, compliqué, ne se met-il pas volontairement 258 à l’école de Platon Karataief, un humble soldat à l’âme obscure, au bon sourire innocent, qui reçoit la mort avec la résignation d’une bête de boucherie? Il y a là, disait de Vogué, «le vertige séculaire de l’ascétisme oriental et tout le renoncement de l’Asie».
Et voilà pourquoi le système du Parti communiste russe, difficilement applicable dans les pays individualistes d’Occident et surtout dans le nôtre, convient au contraire admirablement au caractère russe.
J’ai rencontré un peu partout dans les usines, les comités, les organisations, des hommes qui représentaient l’élite de ce Parti. La plupart étaient jeunes, des «moins de trente ans». J’ai été frappée par leur air de famille. D’abord dans la tenue: chevelures soignées, vêtements pauvres mais méticuleusement brossés, mains et visages d’une irréprochable netteté, tout cela en contraste parfait avec les faces hirsutes, les défroques sales et débraillées des vieux ouvriers. Ensuite, dans la dignité courtoise de leur attitude, dénotant le respect de soi-même et des autres. Et dans les regards, les propos, quelle ardeur, quelle flamme enthousiaste!
De l’orgueil aussi, et parfois un fanatisme assez enfantin, l’illusion naïve de posséder la vérité absolue et de l’apporter au monde. Mais n’est-ce pas le fait de tous les néophytes? Les premiers chrétiens avaient aussi leur fierté et leur exaltation, qui fit sourire les Romains, sceptiques et blasés, jusqu’au jour où ils en comprirent le danger. L’État, c’est la religion de ces jeunes gens, et ils s’y consacrent avec tout le mysticisme de leur race, sa soif de dévouement et de sacrifice.
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C’est donc cette oligarchie, cette congrégation de six ou sept cent mille individus, sortis du même moule, formés par la même doctrine et la même discipline, qui tient et dirige l’ensemble des républiques soviétiques. Car, si en droit tout fonctionnaire, tout député, tout commissaire du peuple n’appartient pas forcément au parti communiste, en fait, tous les postes élevés sont réservés aux membres de ce Parti.
Ceux-ci, techniciens pour la plupart, en contact étroit avec les réalités quotidiennes, élus par l’estime et la confiance de leurs pairs, sur lesquels ils exercent une sérieuse influence, remplacent peu à peu les théoriciens et les agitateurs du début.
Issue des rangs prolétariens, c’est une nouvelle classe moyenne qui est en création. L’armature qu’elle forme est à la fois souple et solide puisque, à mesure que de nouveaux éléments pénètrent dans le parti, elle peut évoluer et se modifier sans heurt et sans cassure.
Aucun de ces risques qui menacent les pays de dictature individuelle. Qu’un Mussolini, un Mustapha Kemal disparaissent, que deviendrait leur œuvre qui est l’œuvre d’un seul homme? Que deviendraient l’Italie et la Turquie? Rien à redouter de ce genre en Russie. Un des chefs tombe-t-il, dix sont là pour le remplacer. La mort de Lénine lui-même, initiateur, organisateur suprême, n’a pu ébranler le régime.
J’ai voulu voir dans son mausolée l’homme qui a 260 édifié cette œuvre, l’homme qu’une partie de l’humanité considère comme un dément furieux, l’autre comme un génie bienfaisant et dont le seul nom soulève tant d’explosions de haine et d’amour.
Il faisait presque nuit. Les hautes murailles roses s’éteignaient et là-haut, le drapeau rouge ondulait faiblement. On allait fermer les portes de fer. La foule sortait. De chaque côté du mausolée, debout, deux soldats géants, le regard caché par le casque mongol étoilé de rouge. Un couloir à la lourde atmosphère, tendu de soie rouge, une lumière d’aquarium, des sentinelles alignées, puis quelques marches, une nouvelle porte, c’est là... C’est la chambre funèbre, petite, ronde et basse, entièrement tendue de soie, rouge comme l’intérieur d’un rubis; une clarté surnaturelle s’abat violente et droite sur la châsse de verre où est étendu Lénine, monte des ampoules électriques qui l’entourent comme une rampe de théâtre. Une barrière de bois l’isole. A la tête et aux pieds, encore deux grands soldats figés, baïonnette au canon.
Je m’attendais à une momie jaune et desséchée. L’homme qui m’apparaît a conservé à tel point les apparences de la vie que j’en frissonne d’émotion et presque de terreur. Je n’aperçois d’abord, enfoncée dans un coussin de soie cramoisie, que la tête au vaste front en coupole, ivoirin et nu, puis le buste réduit, vêtu d’une chemise beige sur laquelle brillent des insignes, le corps fuyant sous les plis d’un drapeau rouge,—le drapeau de la commune de Paris,—et, au-dessus, la Faucille et le Marteau, soulignés d’un rayon ardent.
Puis je reviens au visage: les paupières semblent palpiter au-dessus d’un regard intérieur, un léger 261 sourire flotte le long des joues encore colorées, relève mystérieusement, au-dessus de la mince barbiche, le coin des lèvres rosées. Et non pas le sourire que j’ai vu si souvent dans les portraits, les bustes, au cinéma, ce sourire au double pli sarcastique balafrant l’ovale; et non pas le regard aigu comme une lame qui s’efforce de pénétrer et de galvaniser.
Non, le masque de combat a disparu. Une étrange expression de sérénité, doucement ironique et rêveuse, règne sur les traits endormis; et, au bout des bras simplement allongés, les mains, qui si souvent se crispèrent de colère et de menace, sont ouvertes et détendues...
Ah! comme ils savent ce qu’ils font, ceux qui proposent à la vénération des foules ce beau cadavre calme et fardé! Celui dont la doctrine a bouleversé et continue de bouleverser le monde a transmis le lourd héritage. Il a passé le flambeau ou plutôt la torche. Et sans remords, sans regret, comme un bon ouvrier au soir de sa journée, l’organisateur du Parti communiste russe dort, paisiblement...
Étrange destinée que celle de cette ville, jaillie soudain, artificiellement et magnifiquement, du cerveau d’un homme et par sa volonté, puis, deux siècles plus tard, dépouillée de son titre et de ses privilèges, décrétée de déchéance par la volonté d’un autre homme: Petrograd, ville de Pierre, dont le caprice lui insuffla vie et gloire; Leningrad, ville de Lénine, qui, d’un acte réfléchi, la découronna. Toute l’histoire brillante et tragique de l’ancienne capitale tient entre ces deux noms.
Se doute-t-on d’abord de cette déchéance? A l’hôtel de l’Europe, le plus vaste et le plus somptueux de Russie, la salle à manger presque vide brille de tout l’éclat des fleurs, de l’argenterie, des cristaux; les accents d’un orchestre perpétuel s’élèvent vers la coupole de marbre, par les escaliers déserts, et si les rats dans les chambres sont seuls à danser leur sarabande, si les portes manquent de serrures, s’il n’y a pas de robinets dans les salles de bains, des 263 meubles de style et des tableaux anciens peuplent les grands salons morts.
Dehors, les rues centrales, groupées autour de la belle Perspective Newsky, sont vivantes, animées, parcourues de tramways et de nombreuses autos; les magasins plus élégants, disposés avec plus de charme ingénieux qu’à Moscou. Nulle part cette atmosphère fiévreuse et gravement ardente de la nouvelle capitale. Les dirigeants sont loin. L’austère Zinoview qui, les premières années, avait écrasé Petrograd sous sa dictature de fer, a quitté la présidence du soviet et la région elle-même. La ville respire, s’étire, esquisse un sourire.
Et, par les soirs de fin d’automne, avec ses restaurants qui étalent de délicates charcuteries, des poissons fumés, des buissons d’écrevisses, toute la variété des zakouski, parés avec un art affriolant; avec ses théâtres et ses cinémas aux feux bariolés, ses haut-parleurs jetant, sur la foule qui flâne, airs d’opéras, nouvelles, refrains d’opérette, Leningrad offre je ne sais quelle grâce frivole, qui est comme un reflet des anciens jours.
L’activité renaît aussi dans les quartiers ouvriers, dans les manufactures qui entourent la ville, et, sans avoir retrouvé leur ancienne prospérité qu’elles devaient surtout aux industries de guerre, les usines Poutiloff, par exemple, ont augmenté leur production d’environ soixante pour cent au cours de ces deux ou trois dernières années.
Mais si, à travers les rues au beau dessin logique, les ponts, jetés au-dessus des canaux qui, de leurs 264 lignes d’acier bleu, découpent cette Venise du Nord, on parvient à ce qui fut, avant la révolution, le centre du gouvernement et de la Cour, quel spectacle inouï de majesté grandiose et de solitude abandonnée!
Plus émouvant peut-être que des ruines. On poursuit depuis deux ou trois ans la réfection de ce quartier. Des décombres ont été emportés, des palais reconstruits et, à ce moment même, des ouvriers repavaient le quai et en réparaient les balustrades. La crise des logements ne sévit certes pas à Leningrad. Mais si l’on a transformé en admirables sanatoria, en maisons de repos, les hôtels particuliers et les villas de ces faubourgs élégants qu’on appelle les Iles, on n’a pu ranimer encore les édifices naguère consacrés aux services publics. Le corps intact est là, seulement c’est un corps momifié dont l’âme a disparu.
L’herbe pousse entre les pavés des larges voies. Dans les jardins merveilleux et négligés où se croisaient jadis cavaliers, amazones, équipages, promeneurs irréprochables, cadre de choix pour le luxe de la plus fastueuse aristocratie du monde, on n’aperçoit que des groupes d’enfants du peuple, sous la conduite de leurs maîtres. Le long des quais à l’altière ordonnance s’allongent les façades muettes des monuments dépeuplés où régnaient les ministres et la puissante bureaucratie de l’Empire.
Et, sur un terre-plein en pente qu’achèvent deux imposants escaliers de marbre descendant à la Néva, la statue gigantesque et fougueuse de Pierre le Grand domine bien toujours. Car les Soviets considèrent comme un des ancêtres de leur pensée le menuisier de Saardam qui travailla de ses mains, fit tomber la tête des courtisans oisifs et factieux et lança la 265 Russie sur la voie du progrès économique. Mais, campé sur son cheval superbement cabré, profil acerbe, geste impérieux, la statue du grand empereur par Falconet ne désigne qu’un fleuve dont le cours majestueux et morne n’entraîne plus les milliers de bateaux qu’avait prévus son rêve.
Quant à l’ancienne place Alexandre-II, devenue la place Rouge, ce n’est plus qu’un immense désert. A peine, de temps à autre, une bicyclette au grelot frêle, un vieux drotschki trottinant la traversent-ils. Au centre, la colonne Alexandre-Ier, qui, les jours de fête, sert de mât triomphal aux drapeaux soviétiques. D’un côté, le grand édifice arrondi de l’État-major et sa colonnade Empire, nouvellement restauré et repeint. De l’autre, énorme, pesante, d’une sinistre couleur de sang figé, la masse du Palais d’hiver, ancienne résidence des tsars. On ne l’a pas encore touché: façade écaillée, blessée par les obus, gouttières qui pendent, balcons rouillés qui s’effritent, il semble, de ses fenêtres aux pansements de planches, contempler à ses pieds la petite tribune de bois peint, couleur de sang vif, où parlèrent dès le début les chefs bolchevistes et d’où s’élança la révolution d’octobre 1917. D’ailleurs, ô ironie, à laquelle se complaisent les dirigeants, de cette citadelle tsariste, n’a-t-on pas fait le musée de la Révolution?
Les musées? Il n’en manque pas à Leningrad.
L’Ermitage seul suffira toujours à attirer vers son sanctuaire les pèlerins d’art de tous pays. Non seulement n’a-t-il pas perdu un seul fleuron de sa couronne, mais il s’est prodigieusement enrichi et, aidés par une jeune et enthousiaste pléiade, les mêmes conservateurs qu’autrefois veillent sur ses 266 splendeurs. On y voit les plus beaux Rembrandt qui soient, un admirable Rubens, des chefs-d’œuvre de notre dix-huitième et des paysagistes de Fontainebleau; enfin, jalousement gardés dans des chambres blindées, le trésor de Kerch et d’autres collections uniques de ces arts scythe et sibérien encore si peu connus, et qui sont parmi les plus anciens et les plus nobles du monde. De grosses sommes sont consacrées à des acquisitions nouvelles, à des missions d’art, à des fouilles. Toute la vie, ici, semble s’être réfugiée et concentrée dans le passé.
Dans le souvenir aussi: à une demi-heure de Leningrad se trouve Tsarkoie Selo, le Versailles russe. Des palais fastueux y sont mélancoliquement endormis dans des parcs vermeils. Le plus simple est celui qu’habitaient Nicolas II et sa famille, celui qu’ils quittèrent pour aller vers leur destin. Rien n’y est changé depuis cette date du 31 juillet 1917 qu’indique encore, sur le bureau du tsar, un calendrier jaune.
Les appartements, aux meubles modernes sans trop de style ni de goût, aux tableaux sans génie, aux bibelots naïfs qui n’ont d’autre mérite que celui de rappeler des dates heureuses, semblent attendre le retour de bourgeois paisibles, partis pour leurs vacances. Partout des témoignages d’une existence d’intimité. Une broderie commencée est pliée sur une table à ouvrage, une aquarelle ébauchée est posée sur un chevalet. Des livres sont prêts à s’ouvrir. J’en regarde un: c’est l’Histoire de la Commune, par Maxime du Camp.
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Dans ce cadre quotidien, un peu mesquin, la lugubre tragédie n’en paraît-elle pas plus incompréhensible et plus démesurée?
Le vieux serviteur qui nous guide indique dans un salon une grande tapisserie des Gobelins, représentant Marie-Antoinette debout, en face du portrait en pied de la tsarine:
—C’est elle qui a choisi cette tapisserie à Paris, dit-il; elle la regardait souvent.
Elle la regarde toujours, et dans le soir qui tombe, ce tête-à-tête des deux souveraines, au sort si effroyablement pareil, étreint et glace le cœur.
Dans la salle en rotonde, dont une porte-fenêtre est ouverte sur des allées en ogives d’or, le vieux dit encore avec solennité:
—C’est par cette porte qu’Alexandre Ier entra dans le palais, par cette même porte qu’en est sorti Nicolas...
Puis les chambres d’enfants: dans celles des jeunes filles, au-dessus des lits blancs, ces images puériles, ces œufs de Pâques aux glands de soie, ces petits tambourins, ces étoiles frisées d’argent enlevés aux arbres de Noël; dans celle du tsarévitch, cette auto de bois, cette patinette, ce gros ours de peluche au museau tout usé qui ouvre les bras sur le vide, tous ces témoignages touchants d’enfances innocentes et choyées, non, c’est trop poignant, on ne peut plus, il faut sortir, il faut respirer...
Dehors, dans les jardins des belles villas changées en maisons de convalescence, en écoles de plein air, les yeux vifs, les joues roses, des bandes de gamins, de gamines jouent et courent. Car Tsarkoie Selo s’appelle maintenant Dietkoie Selo, le village des enfants, et il y en aura bientôt par milliers qui 268 viendront ici trouver la santé, la gaieté. C’est parfait.
Mais pourquoi faut-il qu’à travers leurs rires et leurs cris de joie on entende les cris—de souffrance et de terreur ceux-là, d’autres enfants qui, n’ayant commis que le crime de naître, furent si inutilement et sauvagement massacrés?
Retour à Moscou, puis départ vers le Caucase—près de quatre jours de route jusqu’à Bakou, sur cette Caspienne qui fait, là-bas, cavalier seul entre les ultimes montagnes de l’Europe et les grands déserts fauves de l’Asie.
Pendant plus de cinquante heures, le train, l’un des meilleurs de l’Union, trace d’abord tout droit son sillage à travers l’immense mer des steppes aux longues et monotones ondulations de blé vert, dont les villages de bois gris sont les cargos, les moulins à vent, les barques mâtées, les églises, les phares blancs aux lanternes en bulbes. Ce blé, qui passera l’hiver sous la neige et blondira dès l’explosion du printemps si court, il y en a là plus que dans la France entière. Et les mêmes convois qui, en ce moment, emportent par milliers des wagons de choux admirablement pommés, passant aux fenêtres leurs rondes têtes joufflues, charrieront les sacs de grain à travers toutes les veines de la Russie.
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A Moscou, c’était l’âpre hiver, soudain survenu: ciel noir, neige cinglante, bise qui hurle et mord. A Kharkow, sous un grand ciel clair, c’est encore l’automne aux bouleaux d’or cloutés d’argent, aux érables roses comme des pêchers en fleurs. A Rostow, c’est toujours l’été, une tiède soirée d’été pleine d’odeurs marines envoyées par la toute petite mer d’Azow et qui sentent bon les vacances et les heureux loisirs. On débite sur le quai des poissons fumés couleur d’ambre, gros comme des petits veaux, et la foule, aux modes attardées—on y voit des femmes à robes assez longues, à hautes cannes et à talons rouges—venue pour contempler les étrangers, flâne et bruisse avec une aimable nonchalance.
Puis, le lendemain matin, ayant piqué du nez contre la dure échine du Caucase, le train, tournant le dos à la mer Noire, à l’Europe, s’en va, courant, vers la Caspienne.
Un véritable caravansérail, ce train, mais où on mène une vie confortable et ordonnée. Dans chaque voiture, deux serviteurs empressés et souriants: l’un propose sans cesse du thé et des gâteaux, l’autre ne cesse de balayer et d’essuyer avec passion. De temps à autre, on peut se dégourdir les jambes aux stations. Des voyageurs courent avec leur samovar au robinet d’eau chaude de la machine. D’autres font leur marché, achètent œufs, poulets rôtis, fruits et des bottes de radis roses, fermes et piquants à souhait, à des paysans tout en poils, leurs yeux et leur nez camard retroussés par le plus narquois des rires; des enfants loqueteux, des chiens gris, museau pointu, maigres flancs de loup, rôdent et flairent, cherchant leur vie.
Vers trois heures, tout le monde se réunit pour le 271 copieux dîner russe dans le vaste restaurant aux voûtes d’acajou cintré, aux larges fauteuils tournants. Il y a une tribu de Persans qui retournent chez eux via Bakou-Inzeli, et vivent, traînant des babouches, sans col, leurs faces rondes et luisantes chaque jour plus barbouillées de barbe. Une jeune Persane, après six mois de Paris et de Londres, se lamente en songeant au voile épais, véritable masque en crin de cheval, sous lequel, dès la frontière natale, elle devra se cacher.
Il y a, obèse et rouge, un docteur allemand de Tiflis et sa smala; à chaque gare, il vole aux provisions et revient brandissant par les pattes, des poulets rôtis, tandis que ses gamins sautent en poussant des cris de petits goélands. Un autre Allemand, ancien propriétaire de mines de pétrole que les bolcheviks ont confisquées, ne cesse d’exhaler sa colère contre ce régime de voleurs.
Il y a encore une demi-douzaine de très jeunes et très graves fonctionnaires soviétiques, blouses de serge bleue bien brossées, ceintures de cuir, bottes luisantes. Ils se contentent d’eau minérale ou de thé, et s’ils ne discutent pas, ils ouvrent leurs portefeuilles à serrures, saisissent un des deux stylos qui les décorent et, même en mangeant, se plongent dans des dossiers.
Enfin, il y a un vieux gentleman anglais qui, tous les matins, sort de son coupé un visage d’une fraîcheur de rose, dans un col blanc comme un papier de fleuriste. Il vit depuis trente-huit ans en Perse et surtout au Caucase, et revient d’un long congé en Angleterre.
Nous parlons de cette Transcaucasie, pont naturel entre l’Europe et l’Asie et dont l’importance est 272 primordiale. D’abord par ses richesses. Agricole: blé, vigne, coton, thé, soie, olives, tabac, bois en quantités formidables. Minérale: du naphte, plus qu’il n’y en a dans toute l’Europe; des mines de tous genres, presque inexploitées encore: charbon, cuivre, zinc, fer, antimoine, soufre; le plus considérable gisement de manganèse qui soit au monde et deux cents sources d’eaux minérales parmi les plus radioactives.
Importante encore, et surtout, cette Transcaucasie, par sa situation géographique: c’est, par l’excellent chemin de fer qui, le long de la chaîne de montagnes, relie la Caspienne à la mer Noire, le plus court chemin de transit pour tout le trafic asiatique, pour la Perse, l’Afghanistan et les immenses territoires au nord de ces pays. Route commerciale qui peut, à l’occasion, se muer en redoutable route stratégique...
Mon Anglais a, depuis la guerre, assisté à tous les bouleversements variés qui s’y sont succédé avec une rapidité de films. Il en parle avec bon sens et équité:
—Drôle de pays! fait-il; dans les montagnes, plus de cinquante races, cinquante dialectes, cinquante façons de ne pas s’entendre... Mais trois peuples surtout, si différents de caractère, de langue, de religion: les Tartares de l’Azerbeidjan, Turcs de l’Orient, agriculteurs, nomades et musulmans; les Géorgiens, des guerriers surtout, artistes et fastueux et qui pratiquent la religion de rite grec; enfin, les Arméniens, commerçants dans l’âme, âpres au travail et au gain, avec leur religion nationale et leur catholixos qui est leur pape. Autrefois ces trois peuples ne cessaient de se battre. La politique tsariste 273 consistait d’ailleurs à les diviser pour régner. Maintenant peut-être se haïssent-ils toujours, mais, avec le système bolchevique, ils ne peuvent plus se le prouver...
Tout à coup, voici l’Elbrouz, géant du Caucase. Il dresse dans le ciel de saphir sa tête altière coiffée en pointe d’un casque de neige éclatant. L’air est léger, mousseux comme cette eau de Narzan qu’aux stations on boit dans des kiosques à dentelles de bois vert. Le soleil tiédit. Les petits Allemands échangent leurs chandails de laine contre des costumes de toile. Les pastèques s’amoncellent sur les quais comme des boas enlacés. Les villages ne sont plus en bois gris, mais en brique rose.
Mais dans les gares, soudain, quelles silhouettes farouches! Ensachés dans des peaux de mouton, faces ravinées et crasseuses sous d’énormes bonnets dont la laine pendante se mêle aux mèches rudes et aux barbes embrouillées, quelles sont ces gens qui nous dévisagent de leurs petits yeux durs? Ils ont de si belles trognes de brigands qu’on se demande s’ils sont vrais, si on ne les a pas camouflés pour le cinéma. Nullement, car des soldats armés jusqu’aux dents escaladent le train. A deux reprises, ce mois-ci, il fut attaqué, les voyageurs détroussés...
Encore une nuit. A l’aube, je soulève mon rideau: un immense ciel lumineux, un immense désert de sable rose et soyeux, deux palmiers qui agitent doucement leur éventail vert, et, derrière un homme en robe de bure brune, un grand bâton à la main, comme les bergers de l’Histoire Sainte, 274 quoi donc? Un chameau cocasse, qui nous regarde, l’air si distingué! Il ne lui manque qu’un face-à-main...
Cette fois, c’est bien l’Asie.
Quelques heures encore le train roule à travers l’immense désert fauve. Tout à coup, dans le ciel de clair azur, là-bas, à l’horizon, voici de lourds nuages couleur de soufre couronnant une forêt de grands sapins noirs qui, serrés en sombre et dure armée, descendent jusqu’à la mer huileuse où d’énormes éléphants baignent leur ventre gris. Autour de la baie, une autre armée de bateaux noirs, soufflant des fumées grasses, une autre forêt de mâts pressés. Au centre, étagée sur d’arides collines qu’escaladent avec énergie des maisons sèches aux toits plats, une ville. Une âcre odeur de garage se répand au loin, envahit nez et gorge, fait pleurer les yeux.
Qu’est-ce donc? La presqu’île d’Apchéron, me dit-on. Apchéron, Achéron... L’enfer, alors? Non, mais quelque chose de presque aussi considérable: ces sapins sont des derricks—les chevalements qui surmontent les puits d’extraction—ces éléphants, des tanks géants; cette flotte est composée de bateaux-réservoirs; cette ville, c’est Bakou, capitale 276 de l’Azerbeidjan, capitale aussi du pétrole, et qui en produit à elle seule plus que l’Europe entière. Le pétrole, chef du mouvement, seigneur de la vitesse, pour lequel des peuples luttent par l’argent et par le fer; maître de la paix et de la guerre, roi des temps modernes...
Bakou, jadis une ville de milliardaires. Il y avait là des sociétés allemandes, anglaises, françaises, turques; il y avait la puissante compagnie Nobel et les raffineries Rothschild. Suivant l’ordinaire et sommaire procédé, toutes ont été «nationalisées». Il n’existe plus maintenant qu’un unique propriétaire: l’État soviétique. Qu’a-t-il fait de Bakou?
Au Narcomindiel de la ville, on me dit:
—Le camarade Sérébrovsky, directeur de l’Asnieft, le trust local, vient d’être nommé directeur général des pétroles pour l’U. R. S. S. Avant de quitter Bakou, il fait demain, en train spécial, une dernière tournée. Il vous invite à l’accompagner.
A l’heure dite, un ingénieur vient me chercher. Nous partons en auto.
—Je suis un «sans-parti», me déclare-t-il tout de suite, et, avant la révolution, j’étais déjà attaché à l’une des sociétés. Un des mérites de Sérébrovsky est d’avoir su lutter contre vents et marées pour conserver les techniciens d’autrefois. Ce n’est pas son seul mérite...
Et il me parle de son chef avec enthousiasme. Il y a vingt ans, paraît-il, ce dernier était tout jeune ouvrier à Bakou. Comment? On ne sait trop, mais il parvint à faire ses études en Belgique, à voyager 277 un peu partout en travaillant de ses mains. Avant la guerre, il était déjà ingénieur ici; il y revint après la révolution, s’éleva très vite, s’imposa.
—Un as, conclut mon guide, et si bon, si simple! N’importe où, il pourrait gagner des millions et il se contente de deux cent cinquante roubles par mois, le maximum des appointements pour les communistes, beaucoup moins que la plupart de ses subordonnés...
L’auto stoppe devant un trottoir. Un homme en veste de cuir écorchée et jaunie, aux souliers rapiécés, nous salue en effleurant des doigts la visière de sa vieille casquette, et saute à côté du chauffeur. Un camarade en chômage, sans doute.
Quelques minutes encore et nous voici devant le train spécial qui nous attend. Une quinzaine d’ingénieurs d’une sobre élégance sont là, au port d’armes, et se découvrent soudain, tous à la fois, d’un air déférent. Le chauffeur aux souliers rapiécés s’avance, souriant, la main tendue. Jeune—trente-huit ans au plus—un visage fin et fatigué d’intellectuel, des yeux très clairs et tristes, des mains d’ouvrier: c’est Sérébrovsky.
Pendant trois heures, le train décrit un large circuit de cent vingt verstes—cent quarante kilomètres—à travers le plus formidable, le plus prodigieusement étrange des paysages: forêts dantesques de derricks dont les pyramides de bois ajouré se déroulent à l’infini jusqu’à l’horizon où elles s’évanouissent sous des vapeurs cuivrées. Tantôt leurs sombres cohortes se mirent dans de singuliers étangs 278 noirs, aux eaux lourdes et fuligineuses, moirées de pourpre et de rouille, paysage romantique ou martien; tantôt elles longent des rivières où l’eau se mêle au naphte, ou bien elles s’enfuient pour céder la place à des avenues de réservoirs pansus où le pétrole extrait des puits est emmagasiné, à de gigantesques usines d’où s’échappent de puissants vrombissements, à des petites villes.
Debout sur l’avant du train, M. Sérébrovsky me donne, en français, en anglais, de brèves indications: ici, de vieux puits abandonnés; là, tout un quartier neuf où des puits fonctionnent depuis plus ou moins longtemps; là encore, des kilomètres où l’on pratique des travaux de forage, d’autres travaux de sondages pour découvrir la nappe de pétrole.
—On a pu, me dit-il, réaliser de grands progrès dans ces travaux et dans l’outillage. Le nombre des pompes profondes, insignifiant avant la révolution, a depuis longtemps dépassé deux mille; des machines mobiles sont utilisées pour le nettoyage des puits; on a introduit un système de captage pour les sources jaillissantes, les gushers, ce qui a amené une sérieuse économie de naphte et empêche l’évaporation de ses parties légères. Enfin, des stations électriques nouvellement construites fournissent l’énergie à quatre-vingt-quinze pour cent des puits, proportion qui, non seulement n’a été atteinte nulle part, mais dépasse celle des gisements pétrolifères américains.
«Tout cela, conclut-il laconiquement, aurait été impossible à obtenir avec les propriétés privées. Voilà les avantages de la nationalisation...
Au passage, il me désigne des usines de tous 279 genres dont beaucoup sont neuves, d’autres en construction: raffineries pour la kérosine, la benzine, les huiles de graissage, cimenteries, stations électriques et radio-électriques, constructions mécaniques, usines métallurgiques où l’on utilise tous les déchets métalliques, et où fonctionnent des fours Martin—un monde!
—Ici, nous ne laissons rien perdre, dit Sérébrovsky.
De temps à autre, le train s’arrête. Nous parcourons hangars, chantiers, ateliers de réparations, dépôts de machines, admirons de jolis trains électriques tout neufs; partout le chef inspecte de son clair regard aigu, cause avec les ingénieurs, serre la main des ouvriers qui le regardent, s’adressent à lui sans timidité. Avec une compatissante affection aussi, car il a perdu sa jeune femme, il y a quelques jours. De là sa tristesse.
—Vous avez maigri, lui dit l’un d’eux.
—Que ferons-nous sans vous? ajoute un autre, les larmes aux yeux.
Et c’est de ces travailleurs qu’il me parle ensuite, soulignant ce qui a été fait, ce que l’on espère accomplir encore. Ils sont près de 50.000, 53 % de Russes, 35 % de Turcs; le salaire moyen est de 78 roubles, mais les ouvriers qualifiés gagnent bien davantage.
Nous traversons plusieurs des neuf villes semées à travers l’exploitation: Tcherni-Gorod, la Ville-Noire, Belu-Gorod, la Ville-Blanche, Binagadi, Balachani, d’autres encore; chacune a sa petite gare, pareille à un chalet suisse. Autour des vieilles 280 et horribles maisonnettes d’autrefois, poussent d’élégants cottages aux formes variées, aux larges baies vitrées, aux jardinets attendrissants où, soignées avec amour, quelques fleurs s’efforcent de vivre dans cette âcre atmosphère. Des rues, des avenues s’ébauchent, ourlées d’embryons d’arbres. Là s’élèvent aussi des groupes d’écoles toutes neuves, des maisons communes avec leurs clubs, des crèches, des garderies. Au centre, un grand hôpital modèle. Autour, des terrains de sports.
M’indiquant un point de l’horizon où, à travers la fumée, transparaît la robe bleue de la mer:
—A dix kilomètres d’ici, fait encore Sérébrovsky, se trouve une plage, autrefois très à la mode. Les hôtels et les villas réservés alors aux millionnaires servent maintenant de maisons de convalescence à nos travailleurs, de maisons de repos pour leurs vacances, d’écoles pour les enfants délicats. Dans les montagnes, nous avons aussi des sanatoria pour tuberculeux...
Il se tait, mais un éclair d’émotion passe dans les yeux bleus si tristes. Et je me rappelle qu’on me disait de lui tout à l’heure:
—Pendant la famine, il s’est tué pour organiser le ravitaillement, chercher du lait pour les petits, du pain pour les vieux...
Le voyage est fini. Un groupe, près de notre auto, attend le grand chef. Mais le voici qui court: un sourire, un adieu de la main, il a sauté dans un tramway en marche: on l’aperçoit déjà, assis et causant avec des ouvriers.
—Il a dû penser qu’il n’y avait pas de place pour tous. Ça, c’est tout Sérébrovsky, fait en souriant un des ingénieurs.
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Un autre, quelques instants plus tard, dans les bureaux de l’Asnieft, me donnait les chiffres d’extraction:
—Nous avons, me dit-il, dépassé maintenant non seulement le niveau d’avant la révolution—les mines étaient alors en pleine désorganisation—mais le niveau d’avant-guerre: on a extrait en 1920-21 2.486.257 tonnes métriques; en 1924-25, 4 millions 746.743; on atteindra, cette année, environ sept millions de tonnes; et nous tenons, en outre, le record du forage: il était en 1924-25, de 117.000 mètres; il est déjà en ce moment à 195.000 mètres.
La situation économique, si inquiétante sur d’autres points et dans d’autres industries de l’Union, serait-elle favorable ici?
—Je n’ai aucune raison de chanter victoire, dit encore mon ingénieur; j’étais autrefois propriétaire de puits, je ne suis plus qu’un employé. Mais la vérité est la vérité: à Hemba, à Grosny, les deux autres stations pétrolifères, l’exploitation est, comme à Bakou, en plein succès...
Ce succès suffira-t-il à enrayer les graves difficultés économiques qui assaillent le régime soviétique?
Bakou fut toujours un des centres les plus ardents de propagande et d’action révolutionnaire. Dès le début du siècle, on y complotait sous les derricks, à la lueur des lanternes sourdes. Staline et Krassine y militèrent. 1905 y vit des bombes jetées sur le gouverneur tsariste, une répression sauvage. En 282 1908 seulement, il y eut 1.340 pendaisons de socialistes. La révolution n’y continua pas moins à brûler sous la cendre.
Aussi, dès le début de 1918, les ouvriers se donnèrent-ils un gouvernement révolutionnaire (où dominait déjà l’élément communiste), présidé par le vieux et populaire leader Stephan Chaumian. Mais il y avait aussi un parti arménien, et surtout, sans compter les Russes blancs et mencheviks, un puissant parti nationaliste de Turcs orientaux qui rêvaient d’un retour à la mère patrie, à la Turquie musulmane. Profitant de l’avance des troupes germano-turques, ces trois partis s’unirent provisoirement pour arrêter les vingt et un commissaires du peuple. Transportés en Transcaspie, ceux-ci furent, à la suite de circonstances mystérieuses, conduits en pleine campagne et fusillés sans jugement, en présence, dit-on, d’agents du gouvernement transcaspien et d’agents anglais. Sanglant épisode d’une période sanglante.
Prise de Bakou par les Turcs, prise du pouvoir par les nationalistes musulmans et, naturellement, copieux massacre d’Arméniens, batailles meurtrières dans les rues. A l’armistice, Turcs et Allemands s’étant retirés, l’occupation anglaise s’efforça de maintenir le calme. Inutile de dire que ce royaume du pétrole intéressait prodigieusement l’Angleterre et qu’elle n’éprouvait nul désir de le quitter. Mais en avril 1920, un nouveau coup d’État communiste ouvrait les portes de la ville à l’armée rouge qui y entrait, d’ailleurs, sans coup férir. Deux mois plus tard, à Elisabethpol, où ils s’étaient retranchés, défaite finale des nationalistes turcs qui s’enfuient au Daghestan ou dans les montagnes escarpées 283 du Caucase méridional. Depuis cette époque, le groupe ouvrier de Bakou joue dans les conseils suprêmes de Moscou un rôle important et d’ailleurs d’une sagesse pondérée, et la république socialiste et soviétique d’Azerbeidjan n’a plus d’histoire.
Que pensent du nouveau régime les agriculteurs musulmans, ceux qui cultivent le blé, l’orge et le maïs dans le Nord, ceux du Sud où l’on récolte le coton sur 160.000 hectares, où poussent aussi le thé, le riz et cette nouvelle plante textile, la kenaf—pays fertile et sauvage où se promènent encore panthères et tigres?
Qui peut le savoir au juste?
Sans doute l’entente, plus solide qu’on ne pense, entre l’U.R.S.S. et la Turquie de Mustapha Kemal a-t-elle, pour le moment, coupé les ailes au rêve pantouranien de leurs chefs nationalistes.
En tout cas, les dirigeants soviétiques, anxieux de conserver cette fabuleuse richesse, leur seule industrie qui prospère, semblent avoir suivi à l’égard de la population turque une assez habile politique. Point de persécution religieuse contre les musulmans, majorité de Turcs dans les soviets de la République, sauf dans celui de Bakou où les ouvriers russes, plus nombreux d’ailleurs, ont une proportion de quarante-deux pour cent contre trente-cinq pour cent aux Turcs. Tous les commissaires du peuple, nommés par le Conseil central exécutif local, sont des Turcs. Turcs également le président de la République, Agamaly Ogly, et le président du Conseil, Mirza Divoud. Université 284 turque, écoles turques, musée et collections d’art musulman.
Mais la ville—ce paradis tant convoité—dressée au-dessus du désert sur sa colline aride, dominée par une immense tour aveugle, farouchement massive, d’un rouge sinistre, et dont l’origine est aussi mystérieuse que sa légende, la ville et ses maisons d’ardoise aux toits plats, sans arbres, sans promenades, sans couleur, n’a certes rien de la grâce et du laisser-aller de l’Orient. Elle est puissante, coriace, laide et riche.
Les rues, dont beaucoup viennent d’être élargies, sont ordonnées, géométriques, ennuyeuses. On a installé l’électricité et le tout-à-l’égout. La jetée grise est d’une désolante propreté, la plage est couleur de suie, la mer sent la vieille lampe. Les jardins que l’on vient de créer tout le long du port et que l’on entretient à grands frais, l’eau étant ici plus précieuse que la vodka, ont un air artificiel et discipliné. S’ils brillent et embaument, c’est par ordre.
Par contre, les voitures qu’on appelle ici «phaétons» écraseraient de leur luxe les vieux drotschki moscovites: vernies, astiquées, doublées de velours rouge, elles sont traînées par de beaux chevaux caucasiens, aux harnais somptueux, conduites par de superbes animaux humains, profil impeccable, moustache agressive, prunelles de braise sous la toque d’astrakan. Les passants sont aussi mieux vêtus qu’à Moscou, les magasins plus cossus. Il y a même pléthore de bijouteries devant lesquelles rêvent de jolies alouettes turques.
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Car on en rencontre dans ce décor de cité manufacturière nordique. Et elles sont encore drapées dans de longs voiles légers, blancs, mauves, noirs qui prêtent à leurs visages et à leurs gestes une grâce tanagréenne. Mais si les vieilles ramènent d’une main craintive un pan d’étoffe sur leurs faces ravinées, les jeunes s’en vont de leur pas souple et fier, regardant bien en face, de leurs beaux yeux calmes et droits. Et ces esclaves d’hier votent, paraît-il, et elles ont leur club qui compte près de trois mille membres dont le nombre s’accroît tous les jours.
C’est dans un grand palais au double escalier de marbre qui, jadis, appartenait à un riche propriétaire de pétroles. Il y a un ouvroir, avec une cinquantaine de machines à coudre, où, à ces femmes qui ne savaient rien, on apprend la couture et la coupe, on donne du travail bien rétribué à faire chez elles. Il y a des écoles techniques de broderie, de cordonnerie, de reliure, de sculpture sur bois, de tapis. Il y a une bibliothèque, un «journal de muraille», un théâtre où elles-mêmes organisent et donnent des concerts et des représentations théâtrales; car ce club est à la fois un centre de travail et de récréation.
Enfin et surtout, avec les ordinaires conférences de puériculture, il y a une école de sages-femmes dont les cours durent deux ans et demi et que suivent deux cents étudiantes turques. Elles sont ensuite envoyées dans les villages de la république.
—Et comme les médecins n’y sont pas encore admis auprès des femmes, me dit-on, que de vies 286 elles sauvent! Elles sont en même temps des missionnaires d’hygiène et des émancipatrices...
Une porte s’entr’ouvre: en face d’images qui retracent, avec un effroyable réalisme, les phases diverses de l’arrivée d’un être humain en ce bas monde, des adolescentes qui ressemblent à la Samaritaine ou à la Sulamite, écoutent de toutes leurs oreilles, de tous leurs yeux, un jeune docteur en blouse blanche.
Une odalisque, sage-femme! Quel coup pour les amateurs de poétiques turqueries!
Bien plus: ces odalisques envoient treize déléguées au soviet de Bakou.
J’ai assisté à une des séances de ce soviet. D’abord, impression de cohue, car il compte environ douze cents membres; mais cette foule jeune, composée d’ouvriers et d’ouvrières, dont quelques-unes tiennent leur bébé entre leurs bras, est pleine de gaîté et d’intelligente ardeur. Le véritable travail se fait d’ailleurs dans les commissions dont ces assemblées ne font que ratifier les décisions.
Dans une belle et grande salle de théâtre, c’est l’ordinaire estrade drapée de rouge, décorée de portraits, de plantes vertes, de drapeaux. Le maire de Bakou, un ouvrier à tête honnête qui a l’estime de tous, préside, entouré du bureau; des orateurs parlent tour à tour des habitations ouvrières puis du problème des enfants abandonnés que Bakou a presque résolu. On les écoute avec une discipline attentive.
Mais le spectacle est dans les salles d’attente où, 287 assis, debout, les délégués discutent par groupes avec une cordialité sérieuse. Plusieurs d’entre eux, casquette sur la nuque, blouse très propre, m’entourent pour me parler de leur œuvre. L’un est adjoint au ministre de l’Intérieur; les autres sont de simples ouvriers. Ils m’indiquent avec une fierté touchante ceux des leurs parvenus aux postes élevés.
—Il n’y a pas que notre Sérébrovsky, disent-ils: ce petit, là-bas, un serrurier, est maintenant un des directeurs de l’Asnieft. Et cet autre qu’on dirait encore apprenti, eh bien, il est à la tête de toutes les compagnies de bateaux de la Caspienne... S’ils réussissent? Sûr! Les résultats sont là...
C’est de leurs écoles maintenant qu’ils parlent avec émotion, de la lutte contre l’analphabétisme: cinq mille ouvriers de l’Asnieft, des vieux, des vieilles, apprennent en ce moment à lire, à écrire, avec quelle joie!
—Dans trois ans, nous n’aurons plus d’illettrés. Quant aux universités ouvrières, elles débordent!
Ils m’entraînent au dehors, dans des clubs, des bibliothèques lumineuses où de jeunes têtes graves sont courbées sur des livres, dans des salles de conférences. Ils me mènent admirer leur gare électrique de style mauresque, toute neuve, et les trains ouvriers pour l’Asnieft, neufs également, dont la pimpante élégance les ravit. Nous roulons en pleine nuit, à travers ce paysage infernal fait de ténèbres et de flammes. Et, au retour, quand apparaît, étincelant de mille feux, le triste et dur Bakou:
—N’est-ce pas qu’elle est belle notre ville? murmure l’un d’eux avec un tendre orgueil.
Tiflis, au doux nom de soie qu’on froisse, et dont je rêvais déjà lorsque, enfant, mon doigt suivait entre les deux mers bleues—la dansante Caspienne, la mer Noire qui fait un peu peur—cette blonde échine cabrée du grand Caucase,—Tiflis plus douce encore que son nom... Lorsque le train s’approche en la dominant, elle apparaît à la lumière du matin comme une perle rose dans le cercle d’or de ses montagnes.
Comment décrire son charme, et où réside-t-il? Est-ce dans ses larges avenues modernes, bordées de lauriers-roses, de palais aux blanches façades, d’églises russes, fleuries de coupoles en tulipes d’or ou d’azur? Dans sa vieille cathédrale, mi-byzantine, mi-romane, modèle parfait d’une des plus nobles architectures du monde? Ou bien dans ses rues géorgiennes, arrondies comme des berceaux, sur lesquelles des acacias inclinés font pleuvoir leurs dernières feuilles d’or et où claque si allègrement le 289 trot des petits ânes gris? Maisons aux toits de briques, aux profondes terrasses, plantées de verts arbustes que soutiennent des colonnes de bois, aux salles fraîches, un peu obscures, où luit faiblement l’eau d’argent trouble d’un vieux miroir.
N’est-ce pas dans ces étroites ruelles tartares qui abritent la vie et les songes bariolés de l’Orient, avec son «bazar» aux belles broderies, aux vases de cuivre épanouis dans l’ombre bleue, avec les longs murs paisibles des antiques demeures musulmanes, au portail clouté, mi-clos sur le mystère? Dans ces marchés odorants dont les légumes et les fruits gonflés ont un si moelleux éclat? Ou encore, dans ces maisons de bois, se bousculant gaîment en haut des collines à pic, pour mieux admirer la capricieuse rivière Koura, qui rit et brille ici, gronde et bouillonne là, puis tout à coup alanguie, s’allonge sur un îlot de sable fin?
Oui, il y a de tout cela dans le sortilège de son charme: Tiflis, changeante, diverse, mais à laquelle son ciel d’un azur presque argenté, son air vif et transparent, son soleil qui caresse et dore sans jamais brûler, prêtent l’unité, la divine harmonie des pays classiques.
Et que dire de sa foule, si variée, si amusante? Persans en toque d’astrakan, Russes blonds du Nord en blouse et en casquette, Arméniens au profil caprin, montagnards du Daghestan avec leurs énormes bonnets aux laines pendantes qui leur font des têtes de Gorgones, Géorgiens surtout: larges d’épaules, cambrés dans le long caftan cintré tombant sur les bottes, tout bardés et chamarrés de cartouches ciselées, de poignards damasquinés, de yatagans courbes, avec leurs nez d’aigle, glorieux et 290 agressifs, leurs grands yeux hardis, leurs triomphales moustaches, ils seraient vraiment d’une beauté révoltante si les Géorgiennes n’étaient plus belles encore. Les poètes du monde entier les célébrèrent. Lamartine les admira. En les voyant, tous les termes consacrés fleurissent implacablement sur les lèvres: front d’albâtre, étroit et pur, aux fins sourcils déliés, prunelles de diamant noir, petites bouches charnues à l’arc dédaigneux, taille à la sveltesse pleine et souple, elles se ressemblent étonnamment et, qu’elles portent encore l’étroit diadème d’où flotte sur les épaules, comme le nuage des divinités, un léger voile de tulle blanc, ou qu’elles arborent avec élégance une toilette à l’avant-dernière mode de Paris, ce sont, suivant les âges, des Junons, des Vénus, des Dianes, mais, toujours et partout, des déesses.
Race généreuse et fière, faite pour la guerre, l’amour, les festins et la joie, l’une des plus pures, des plus anciennes races du monde.
Car le petit royaume de Géorgie, scellé comme un joyau au point vital où se rencontrent l’Europe et l’Asie, et qui portait, dans l’antiquité, le nom de Colchide, terre merveilleuse où Jason et ses Argonautes poursuivirent la Toison d’Or, la Géorgie était chrétienne et civilisée au quatrième siècle, guerroyait aux croisades avec nos chevaliers, atteignait au douzième siècle le faîte de sa gloire et de sa culture qui rayonnait jusqu’aux confins de l’Occident.
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Mais la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, la retranchait bientôt du monde chrétien et, bel îlot fertile battu par les vagues asiatiques, pendant près de cinq siècles, elle lutte inégalement, héroïquement contre les conquérants mongols, perses, turcs, qui tour à tour l’envahissent sans qu’elle se laisse jamais arracher le trésor de sa religion et de sa civilisation.
Pourtant, à bout de souffle, en 1783, par la voix de son avant-dernier tsar Hiraclès II, elle s’assure l’appui nécessaire de la Russie. Et c’est son esclavage qu’elle signe avec le traité. Réduite, quelques années plus tard, au rang de simple province du grand Empire, russifiée, opprimée, elle ne cesse, pendant cent vingt ans, de protester et d’attendre l’heure de l’indépendance.
Elle espérait l’avoir atteinte. Un beau rêve. Après la révolution de novembre 1917, Géorgiens, Arméniens, Turcs de l’Azerbeidjan, réunis à Tiflis, avaient formé une Diète transcaucasienne, que refusa d’ailleurs de reconnaître le gouvernement de Kerensky. Mais caractères, politique, intérêts des trois peuples s’opposèrent aussitôt avec tant d’éclat qu’à peine formée cette Diète reconnut elle-même la nécessité de se dissoudre. La république de Géorgie, restée seule, par la voix de son Assemblée constituante, proclama donc solennellement son indépendance. Quelle allégresse dans tout le pays! Le peuple s’épanouissait, «aspirant de tous ses poumons avides la liberté rêvée», comme l’écrivait avec enthousiasme une patriote, la princesse Orbeliani. 292 Et des banquets, des fêtes, des danses célébrèrent partout, dans villes et villages, cette délivrance miraculeuse de la patrie. Le gouvernement avait à sa tête des hommes connus, estimés, dont certains avaient siégé aux deux premières Doumas de 1906 et 1907: le président Jordania, un vieux lutteur; Tseretelli, fin lettré, militant héroïque, lui aussi, qui passa par les geôles russes et fut exilé en Sibérie; Tcheidzé, ancien président du Soviet de Petrograd, «un peu fruste et bourru», disait Albert Thomas, mais avec une intelligence aiguë; d’autres encore. Tous appartenaient à ce parti socialiste révolutionnaire—menchevik—qui se sépara du parti bolcheviste en novembre 1917.
Ils promulguèrent une Constitution démocratique et socialiste, firent voter une réforme agraire hardie qui procédait à un nouveau partage des terres, s’efforcèrent de réorganiser sur des bases nouvelles l’armée, les finances, la situation économique, de créer de nouveaux organismes. Ils signaient en 1920 un traité avec leurs voisins, et même avec les Soviets qui reconnurent alors l’indépendance de la Géorgie.
Sans doute, pour se protéger des Turcs qui, à la suite du traité de Brest-Litovsk, revendiquaient Batoum et les menaçaient, ils se placèrent jusqu’à l’armistice sous la protection et le patronage des troupes allemandes et de l’Allemagne elle-même qui y garda une réelle influence. Puis, plus tard, ils s’adressèrent à l’Angleterre à laquelle ils offrirent comme base navale le port de Batoum. Mais la nouvelle république était, pour des raisons diverses, en mauvais termes avec ses voisines, l’Azerbeidjan, et l’Arménie, qui l’une après l’autre, passèrent aux 293 mains des bolcheviks. Et elle se heurtait à de multiples difficultés intérieures.
Quoi qu’il en soit, après la visite d’une mission Internationale, le 27 janvier 1921, la conférence interalliée de Paris reconnaissait l’indépendance de jure de la république géorgienne qui, à la paix, s’était rapprochée de l’Entente; mais, lorsque le 25 février 1921 M. Tchenkeli, son ministre plénipotentiaire, remettait ses lettres de créance au Président de la République française, l’armée rouge avait depuis quatre jours déjà fait son entrée dans la capitale de la Géorgie. A l’heure qu’il est, les Soviets y règnent toujours.
Et chaque soir, tout en haut de la montagne dominant la ville, s’allument tout à coup des contours étincelants; l’étoile bolchéviste que Tiflis, la douce Tiflis, porte avec tant de grâce sur son beau front.
Voilà ce que j’ai demandé à la fois aux adversaires et aux partisans du régime soviétique, car la question géorgienne est l’une des plus discutées, des plus douloureuses. Mais je me suis surtout adressée à plusieurs personnalités étrangères. L’une d’elles qui a rempli ici, depuis une dizaine d’années, d’importantes missions philanthropiques et que tous aiment et estiment, m’a donné, semble-t-il, un résumé impartial des événements dont elle fut le témoin averti.
—Le gouvernement socialiste menchevik, m’a-t-elle dit, comptait bien des hommes de valeur et de haute conscience, animés des meilleures intentions. Mais est-ce par suite de la difficulté des temps, du désordre amené par la grande guerre, les guerres civiles, et même par la famine dont le contre-coup se fit sentir jusqu’au delà du Caucase? Est-ce plutôt à cause du caractère des Géorgiens? Braves, généreux, d’intelligence brillante, ceux-ci, en effet, 295 manquent trop souvent d’esprit d’organisation et de suite...
De tout temps, la noblesse et la bourgeoisie géorgiennes—ce qui est tout un, les Russes ayant décerné d’un seul coup le titre de prince à tous les notables du pays—avaient abandonné les affaires sérieuses et surtout le commerce et l’industrie aux Arméniens qui, peu à peu et fort honnêtement, les dépouillaient de leurs biens. Ruinés, les Géorgiens se fâchaient parfois tout rouge contre ces excellents commerçants et leur faisaient payer cher le crime d’avoir trop travaillé, pendant qu’eux-mêmes guerroyaient, montaient à cheval et dansaient.
Le fait est que l’avènement tant souhaité de leur république ne changea pas leur nature. Ils l’aimèrent avec passion, la célébrèrent avec enthousiasme, mais, malgré les efforts des chefs, ne mirent ni la même ardeur ni la même ténacité à l’établir sur des bases solides. Les cadres et l’ordre tsaristes détruits, on essaya bien de les remplacer; y parvint-on?
—Trois ans après la proclamation de la république, m’expliqua mon observateur étranger, et surtout après le départ des Allemands qui assuraient les transports, contrôlaient les chemins de fer et avaient même, concurremment avec la monnaie du pays fortement dépréciée, admis et réglé le cours de devises allemandes, il fallut bien constater que rien ne marchait: finances déplorables, batailles constantes avec les Arméniens et jusque dans les rues de la ville, arrêt fréquent des chemins de fer, absence de commerce extérieur et intérieur, nourriture rare et chère, disparition des tramways, de l’électricité. La vie était arrêtée, la misère profonde...
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«Les classes élevées prenaient en patience ce mal qu’elles espéraient transitoire, mais le peuple, désillusionné, commençait à se fâcher. Or il y avait toujours eu, même dans la noblesse, des hommes qui, dès le début du siècle, avaient adhéré au parti bolcheviste. De plus, des infiltrations, venues de l’Azerbeidjan, puis de l’Arménie, passées l’une après l’autre aux Soviets, venaient chaque jour accroître le nombre des ouvriers et des paysans communistes. Ajoutez que les Turcs n’étaient pas loin, guettant cette belle proie tant convoitée, qu’ils avaient occupé Batoum en 1918 et y avaient laissé des agents qui attendaient leur heure.
«Bref, un beau jour, un groupe bolcheviste, dit-on, fit appel à l’armée des Soviets. Oh! ceux-ci ne se firent pas prier pour accourir et n’hésitèrent pas à violer le traité de paix de l’année précédente. Pour eux, la Géorgie, ce n’était pas le pétrole lui-même puisque les puits sont à Bakou, mais c’est tout de même le chemin que suit le pétrole à travers le Caucase pour arriver à Batoum, port d’exportation. Eux aussi attendaient et guettaient. Ils pénétrèrent en Géorgie à la fois par le nord et par le sud.
Les Géorgiens se défendirent vaillamment pendant onze jours, puis les dirigeants menchevistes durent quitter le pays pour se réfugier en France et le petit peuple accueillit sans trop de révolte le nouveau régime.
—Mais les classes bourgeoises et intellectuelles?
—Ah! cela, c’est différent. Il y eut un certain nombre d’émigrants. Et parmi ceux qui sont restés, beaucoup n’acceptent pas encore. Du moins l’ancienne génération, car la nouvelle commence à s’adapter et, même dans certaines familles de l’opposition, 297 il y a des jeunes gens qui occupent des postes dans l’administration soviétique.
«Il y eut pourtant des épisodes regrettables: au début, le nouveau gouvernement s’était montré à la fois très tolérant et très habile. Mais des émissaires, des émigrés d’Occident fomentèrent des complots avec une telle maladresse que moi-même, qui ne dispose pourtant d’aucune police, j’étais au courant de leurs démarches. Les dirigeants laissèrent les conspirateurs continuer, s’enferrer, et, au moment où ces derniers, ayant réuni près de Kutais une petite armée de paysans et de montagnards, donnaient le signal de la révolte, ils étaient aussitôt entourés et écrasés. On a parlé de massacres dans des régions entières. C’est exagéré. Mais il est certain qu’on amena des mitrailleuses contre deux ou trois villages où s’étaient retranchés les patriotes rebelles. Et il y eut des exécutions sans pitié. Par exemple, un des révoltés ayant, plus tard, assassiné un commissaire du peuple, on fusilla aussitôt vingt et un des prisonniers politiques, emprisonnés au moment de la rébellion. Acte inutile et cruel. C’était la terreur. Ce peuple doux et facile n’osait plus respirer.
—Et maintenant?
—Tout s’est calmé. On voit même les habitants réparer leurs maisons, les repeindre, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis bien longtemps. La vie est normale, le bien-être augmente. Il y a encore des chômeurs, mais moins qu’autrefois. Et si Moscou a fourni l’armature, prêté son aide aux finances, le gouvernement, lui, est géorgien...
«Les Géorgiens, d’ailleurs, jouent un rôle prépondérant dans les conseils de Moscou, car ils possèdent 298 à la fois l’énergie dominatrice et une magnifique éloquence. Staline, par exemple, président des commissaires du peuple de Moscou, est un Géorgien. Egalement les deux présidents adjoints: Ordjonikidzé, Orakilachvili, qui est aussi président du conseil de la Fédération transcaucasienne, et sans compter plusieurs autres qui appartiennent au præsidium. Notamment Charles Eliava, très populaire, qui est ici président du conseil. Et tous sont profondément attachés à leur petite patrie.
«J’ajouterai même qu’à mon avis on «géorgianise» avec excès: écoles géorgiennes où, il est vrai, le russe est enseigné comme langue obligatoire à partir de la troisième année, universités géorgiennes, journaux géorgiens, enseignes géorgiennes, opéras et théâtre géorgiens, artistes géorgiens aux places d’honneur des musées! Les fonctionnaires les plus modestes eux-mêmes, les contrôleurs de tramways, par exemple, doivent employer le géorgien. En réalité, les bolcheviks sont plus intransigeants sur cette question géorgienne que ne l’ont jamais été les mencheviks.
—De quoi vous plaignez-vous donc? demandais-je quelques instants plus tard à un irréductible.
Après quelques arguments dont lui-même reconnut la faiblesse, il s’écria tout à coup passionnément:
—Comment voulez-vous qu’un pays qui a joui pendant trois ans d’une liberté entière accepte, de plein gré, un vasselage, même modéré? Pour nous, 299 il n’y a ni rouges ni blancs. Ce que nous regrettons, ce que nous voulons, c’est notre indépendance!
Ce cri émouvant, je l’entendais, il y a quelques années, poussé par les républicains d’Irlande. Eux aussi, ayant fait le même beau rêve, s’étaient héroïquement dressés contre ceux d’entre eux qui avaient accepté le statut des dominions britanniques, contre l’État libre d’Irlande. Mais eux aussi, après une vaine révolte et une sanglante répression ordonnée par leurs propres frères d’armes,—soixante-quinze exécutions en deux mois!—ont dû accepter le nouveau régime. Comme les Géorgiens, ils ont été réduits au silence et à la soumission. Que vaut-il mieux pour leur pays?
Dans le grand palais voué naguère aux pompes du fastueux vice-roi tsariste, après avoir parlementé avec de jeunes guerriers aux yeux étincelants, qui ne savent que le géorgien, je vois le président du Conseil, M. Eliava.
Port majestueux, les grands traits nobles et fiers de sa race, barbiche qui rappelle non pas Lénine mais Clouet, bottes molles, blouse blanche, haut boutonnée au col et serrée à la taille comme un pourpoint, est-ce un dirigeant soviétique ou un capitaine des mousquetaires du Roy?
Un gentilhomme, en tout cas, d’une vieille famille de l’Ouest géorgien; mais gentilhomme communiste, ainsi que cette région en produisit beaucoup. Doublement victimes comme hommes et comme patriotes de l’impérialisme russe, n’étaient-ils pas prédestinés à la révolte? De 1903 à 1917, le président Eliava fit donc une copieuse moisson d’années de prison et d’exil, combattit ensuite pendant quatre ans de guerre civile sur plusieurs fronts de 301 l’armée rouge, lutte maintenant en soldat sur un autre champ de bataille qui doit lui être moins familier, celui de l’industrialisation.
—Nous sommes surtout un peuple agricole, me dit-il, mais nos campagnes sont surpeuplées, il n’y a pas de terre pour tous. Nous avons encore 30.000 chômeurs auxquels il importe de trouver du travail, nous possédons de prodigieuses richesses naturelles qu’il faut utiliser; à part nos mines de manganèse exploitées par la société Harrimann, nous possédons du charbon, du naphte, du minerai de fer, du cuivre pour lesquels un trust métallurgique s’organise; nous avons déjà construit fabriques de drap, distilleries, savonneries, scieries mécaniques, filatures de soie. Nous sommes arrivés à donner à nos ouvriers un salaire moyen de 60 roubles. D’autres usines sont en construction. Nous avons aussi pensé à l’électrification...
Et, s’inclinant avec courtoisie:
—Nous inaugurons demain une station hydro-électrique de 20.000 kilowatts. Voulez-vous venir lui apporter vos souhaits de bienvenue?
C’est à quelques kilomètres en amont de la Koura, que se trouve cette station dans un pur paysage de montagnes fauves et dépouillées. Une vieille forteresse, rousse comme le roc qu’elle achève en tour farouche, se penche pour contempler le pont métallique tout neuf qui, sur cent mètres de longueur, s’élance hardiment à travers le fleuve.
Sous un arc de triomphe, feuillages d’automne et fleurs écarlates, voici le maire de Tiflis, jeune 302 ouvrier métallurgiste aux traits frustes et énergiques, le ministre de l’intérieur, avec ses vingt-cinq ans, sa culotte courte et son chandail de champion cycliste, puis, souriant, affable, le président Eliava qui caresse superbement sa moustache un peu railleuse et porte sa casquette soviétique comme un feutre empanaché. Autour d’eux, des groupes d’ingénieurs, d’ouvriers; des paysans aussi qui ont arrêté leur char à buffles pour assister à la cérémonie, des paysannes au voile flottant.
Puis la station hydro-électrique: d’un côté, les eaux matées de cette petite folle de Koura s’étalent paisibles, comme un lac bleu, moiré d’or: de l’autre, stimulées par les puissants éperons de pierre du barrage, elles grondent, bouillonnent et s’élancent en écumeuse cascade dans un étroit chenal qui, de toute sa force cabrée, s’en va là-bas, plus loin, actionner les turbines électriques.
Au fond, une pittoresque bourgade que domine le beau clocher circulaire d’une vieille église géorgienne:
—C’est Mzkhet, me dit le président Eliava, l’ancienne capitale de la Géorgie, notre ville sainte, où, dans cette basilique, sont enterrés tous nos rois, du VIe au XVIIIe siècle.
Puis, se retournant vers un immense piédestal aux lignes simples et géométriques:
—Et c’est ici, juste en face, que se dressera la statue monumentale de Lénine. Entre eux, la station hydro-électrique: le passé et le présent de notre bien-aimé pays, conclut le président avec un soupçon d’emphase à la d’Artagnan.
Les Soviets, une fois de plus, ne sont-ils pas d’incomparables metteurs en scène?
303
—Oui, très beau décor, cette station électrique, me dit, au retour, un des hommes d’affaires américains que l’on trouve en nombre à Tiflis, comme partout en Russie. Mais il y a le revers: elle a coûté le double de ce qu’elle aurait dû; commencée par des ingénieurs russes, elle a été achevée avec le concours d’Allemands qui ont apporté leurs plans et leurs modifications. Or, il n’y a que peu ou point d’usines à électrifier. Combien Tiflis devra-t-elle payer sa lumière pour couvrir les intérêts de la somme engagée?
—Fort intelligents, les Géorgiens! fait un autre Américain, qui installe une ligne télégraphique rapide entre Tiflis et Moscou. Ils ont compris aussitôt le maniement assez compliqué de mes appareils. Mais ils n’aiment pas l’effort continu.
—Aux mines de manganèse de Tchiotouri, ajoute un troisième, nous avons toutes les peines du monde à obtenir d’eux un travail suivi. Que deviendrions-nous sans les Arméniens? Par contre, comme gardien du camp ouvrier, nous avons un prince géorgien. Il faut le voir parader avec son fusil damasquiné à l’épaule, poitrinant magnifiquement sous sa double rangée de cartouches, son bonnet d’astrakan sur le sourcil droit! Et quelles bottes! Elles ont dû lui coûter tous ses appointements d’un mois...
Nous parlons de cette compagnie de manganèse 304 géorgien de Tchiotouri, le plus important gisement du monde. Formée en 1925 par un syndicat des anciens propriétaires, financée par Harrimann, dirigée par dix-huit ingénieurs américains et vingt-cinq russes, pourquoi ne prospère-t-elle pas?
Le contrat est, paraît-il, trop onéreux. La société doit payer au gouvernement trois dollars par tonne extraite et un certain pourcentage sur les bénéfices. Jusque-là rien que d’aisé. Mais elle s’est, en outre, engagée à remettre en état deux lignes de chemin de fer, notamment celle de Sherapan au port de Poti, sur la mer Noire, à effectuer dans ce même port des travaux considérables, à moderniser les mines. Avec toutes les difficultés dues à la nature du sol, au personnel ouvrier dont le rendement est insuffisant, y parviendra-t-elle? Si non, l’exploitation reviendra à l’Etat.
Enfin, le gouvernement, qui s’est réservé le droit de prélever à prix coûtant une certaine quantité de manganèse, le vend lui-même à l’Allemagne. Il fait ainsi concurrence à la société dont l’Allemagne est, avec l’Angleterre et, à un moindre degré, la Belgique, le principal marché.
Incurie ou calcul profond?
Un dernier Américain qui vend des constructions mécaniques et vient d’installer des scieries, des moulins, des cimenteries, conclut avec laconisme:
—Pas mauvais pour les affaires, la Géorgie. Mais à une condition, c’est que les Géorgiens, qui sont les gens les plus charmants in the world, veuillent bien ne pas s’en mêler!
Nous voici sur cette route militaire de Tiflis à Vladicaucase qui, sur deux cent cinquante kilomètres, fend en deux la chaîne du Caucase, comme avec un glaive d’or.
—Depuis la plus haute antiquité, une des routes de la civilisation, m’avait-on dit avec orgueil, et peut-être la plus belle route du monde.
J’ai pour compagnes, dans l’auto présidentielle, une jeune Russe au blond type chiffonné, qui, secrétaire du Narcomindiel, a fait ses études à la Sorbonne et roucoule gentiment: «J’étais donc un peu amoureuse de mes professeurs...», et une non moins jeune Géorgienne, au nez impérieux d’aiglonne, aux yeux très doux de gazelle. Il y a aussi deux chauffeurs qui, pour cette route dangereuse, se relaieront toutes les heures: l’un, type hardi de Géorgien, l’autre, face d’Asiatique, sculptée dans du buis.
D’abord, la souriante vallée de la Koura. Nous croisons des chars à buffles aux primitifs attelages 306 de bois et de cordes, portant d’immenses jarres d’argile, de forme grecque, pleines de vin ou d’huile, ou bien, de vastes corbeilles d’osier, d’où sortent de pénétrantes odeurs de pommes mûres. D’autres buffles se baignent et l’on voit luire, au-dessus de l’eau couleur d’opale, leur croupe noire et leur museau dressé, sous les cornes en double croissant de lune. Des âniers lèvent leurs bâtons en criant; des cavaliers s’en vont chantant, sous leurs grands manteaux de feutre brun sans manches, le bourka, rigide comme une guérite. Des troupeaux de centaines de dindons, serrés, effarés par l’auto, forment çà et là de larges fleurs noires dont les têtes rapprochées sont le cœur rose.
Des villages aux maisons à piliers de bois et à terrasses fleuries semblent suspendus aux pentes. Sur les pics, des tours à signaux, de vieux monastères fortifiés.
Puis, une falaise escarpée qu’escalade soudain la route en zigzags très courts, à tournants brusques; à droite, le roc abrupt; à gauche, l’abîme qui se creuse, la vallée de l’Aragua, où les hameaux ont l’air de joujoux, les troupeaux, de grains de café ou de riz.
A Passanaour, frais village alpestre au bord d’un torrent, tapi entre des parois chaudement revêtues d’une fauve toison de chênes, nous nous arrêtons dans une auberge, à la véranda de bois que des vignes vierges ourlent de festons vermeils. Elle est toute pareille à une auberge des Pyrénées ou de Savoie. A la porte, deux chiens bourrus sont enchaînés. Des chiens? Non, des oursons! De délicieux ours en 307 peluche qu’on a trouvés dans la montagne. Debout sur leurs jambes courtes, avec d’impayables petites mines et des grognements, ils quêtent du pain ou des noix, une main tendue, une autre plaquée sur le cœur.
Délicieux repas de bortsch, de truites et de gibier que nous partageons, naturellement, avec les chauffeurs et deux ou trois paysans, démocratiquement recueillis au passage par notre auto. Toasts chaleureux, improvisés avec une faconde et une galanterie toutes géorgiennes. Toasts, hélas! à l’eau de Narzan. Depuis certains accidents d’auto dus à des libations excessives de ce merveilleux vin de Kakhétie, les autorités ont formellement interdit sur ce parcours la vente des boissons fermentées. Et l’on ne se grise plus que d’éloquence.
On repart. Sur un impertinent petit pic, voici des ruines: c’est un des châteaux de la reine Thamara, l’héroïne nationale qui lutta victorieusement contre la Perse et dont le règne, au XIIe siècle, marqua l’apogée de la splendeur géorgienne. Elle aimait la guerre, la gloire, l’amour. C’est à elle et à sainte Nina, qui apporta ici le christianisme et fit une croix de deux ceps de vigne, noués avec ses cheveux, que les femmes doivent la faveur dont elles ont toujours joui dans le pays.
On me conte aussi des histoires sur les tribus qui vivent là-haut, dans les replis secrets de la montagne, comme elles vivaient au moyen âge, se nourrissant de lait et de fromage, filant, pour se vêtir, la laine de leurs troupeaux.
M’indiquant un sentier qui court comme une veine sur le sombre flanc d’un mont:
—Ceux qui habitent par là, me dit le chauffeur 308 géorgien, ne sont souvent jamais descendus dans la plaine. Ils ne peuvent souffrir le contact de l’eau, mais ils se frottent le corps avec du beurre. Quand une de leurs femmes est près d’accoucher, elle doit quitter le village et s’en aller toute seule dans la forêt. Si elle ne revient pas ou si elle revient sans l’enfant, sans doute est-ce, pensent-ils, parce qu’elle avait fauté ou qu’on lui avait jeté un sort. Et tout est bien...
Soudain apparaît, dominant un petit village gris, le géant Kasbek dont la tête neigeuse est toute rose de soleil couchant, et qui porte, serrée sur sa poitrine, un immense couvent aux tours coniques. Arrêt pour boire, à la fontaine même, une eau minérale qui sort toute chaude, avec une étrange saveur piquante de fer et de soufre. Une auberge est là, très primitive; mais dans la grande pièce, sur les murs blanchis à la chaux, sur les bancs de pierre et les lits sont étendus d’admirables tapis aux tons chauds, dans toutes les teintes du rouge automnal et du mordoré. On les appelle, je crois, des téké. Et en voici d’autres, aux couleurs vives et tendres qui chatoient comme des pierres précieuses.
Une pièce voisine est pleine de meubles modernes, riches mais sans beauté. Tapis et meubles appartenaient, paraît-il, à des habitants des villes qui, au temps de la famine, les troquèrent contre des sacs de farine ou des quartiers de viande...
Avec la nuit qui tombe, descente au-dessus de gouffres dont le fond lointain, à travers des écharpes de brume, apparaît comme le vide même, défilés rocheux, murailles penchantes et menaçantes, cirques 309 aux flancs éboulés et s’ouvrant tout à coup, cette large vallée où le Térek luit comme une frétillante petite couleuvre.
Çà et là, sur le chemin, des chariots dételés, des feux jetant de sinistres lueurs sur des faces crasseuses, coiffées de bonnets hirsutes, aux yeux sauvages, aux bouches ouvertes qui lancent des cris gutturaux; sur des femmes bariolées dont brillent les étranges coiffures de sequins et retentit la voix barbare. Une silhouette farouche bondit et jette un long bâton en travers de nos roues.
Nous avions quitté Tiflis par un temps d’or, c’est sous la grêle et la neige que nous entrons dans Vladicaucase, petite cité russe militaire et ordonnée, tout assoupie par le froid dans son cadre de cimes blanches...
Au retour, mes amis américains me demandent d’un ton singulier:
—Alors, tout s’est bien passé?
Deux mois plus tôt, ils tentaient la même expédition. A l’un des plus périlleux tournants, une dizaine de bandits armés surgissaient et les dépouillaient fort galamment.
—Et moi qui avais cinq cents dollars! soupire un des businessmen.
Mais que dire de l’aventure survenue cet été à quelques touristes allemands et russes qui, malgré tous les avertissements, s’obstinèrent à vouloir faire du camping dans les hauteurs? Ils partirent avec mulets, provisions et guides. Quinze jours plus tard, un délégué du gouvernement en tournée les rencontrait par hasard. On leur avait tout enlevé, 310 même leurs vêtements. Les hommes étaient pareils au candide Vendredi. Aux femmes, on avait laissé, par pudeur, leur dernier voile et, par galanterie, leurs souliers. Ils erraient lamentablement et s’ils n’avaient trouvé des fraises, quelques baies et quelques racines, ils seraient morts de faim...
—Rien à faire avec ces Kurdes de la montagne, me dit-on. Quand cela leur chante, ils arrêtent même les trains. L’autre jour, sur la ligne Tiflis-Batoum, ils ont enlevé les rails sur une longueur de cent mètres. Et tous les voyageurs ont été détroussés. Un fléau! Savent-ils seulement qu’on a passé du tsarisme au bolchevisme? Pour eux, aujourd’hui, comme il y a cent ans, c’est toujours le brigandage...
De même que, malgré le régime soviétique, la Géorgie reste toujours la Géorgie.
Les heures de crise ne sont-elles pas la pierre de touche des caractères? C’est à travers la plus terrible des catastrophes que m’est apparue l’âme brave, patiente et laborieuse de l’Arménie.
Quel contraste au sortir de la rose Tiflis, parée de ses fleurs, de ses fruits éclatants, Tiflis la fière, la caracolante!
Il n’y avait pas quinze heures qu’un tremblement de terre avait presque entièrement détruit Léninakan, l’ancienne Alexandropol, cité prospère de 55.000 habitants, lorsque, à l’aube, je pus y parvenir. Déjà, l’ordre y était rétabli. Les maisons avaient été évacuées. De gigantesques campements en plein air s’étaient organisés sur les collines environnantes; les habitants y avaient transporté leurs humbles ustensiles de ménage, leurs animaux; partout se dressaient des tentes improvisées avec les tapis magnifiques, tissés dans la région, et la ville morte était entourée 312 d’une somptueuse ceinture mouvante et bariolée.
Une foule aux visages anxieux mais calmes attendait, en essaims muets, autour de la maison du gouvernement, restée debout, où deux ministres et leurs collaborateurs, venus d’Erivan, des hommes modestes aux vêtements élimés, donnaient méthodiquement des instructions. La poste et le télégraphe fonctionnaient déjà sous une tente. Des soldats faisaient la police, gardaient les troupeaux assemblés sur la plaine. Des autos-ambulances avec docteurs et infirmières, des camions pleins de pompiers munis de pelles, de pics et de cordes s’élançaient vers les villages effondrés. Sur les places et dans les parcs, des cantines préparaient les repas; les pains réquisitionnés à la capitale s’alignaient sur des planches.
Les tentes d’un hôpital, où quatre cents blessés recevaient des soins, couronnaient le faîte d’une colline; une salle d’opération y fonctionnait nuit et jour; trois enfants étaient nés là, pendant la nuit, sous les étoiles.
Sur une autre colline, leurs matelas à même le sol fauve, sagement étendus sous des couvertures, dormaient encore les six mille enfants des orphelinats américains. Quelques-uns se soulevaient en souriant, jetant des bonjours de leurs voix de cristal, tandis que la clarté de l’aube faisait briller leurs grands yeux pathétiques. Mais ils ne bougeaient pas, car, eux aussi, possèdent l’esprit de discipline de leur race. Et leur vie si courte fut affreusement riche en expérience et en souffrances.
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Le capitaine Yarrow et M. Beach, l’ancien et le nouveau directeurs, à Léninakan, de ce Comité américain du secours en proche-Orient qui, depuis 1916, y a poursuivi et y poursuit encore une œuvre admirable et trop peu connue, me content les tragédies successives qui, en quelques années, s’abattirent sur ce malheureux peuple.
Trois cent mille Arméniens, chassés de Turquie, se réfugiaient dans cette région, à la fin de 1915. Ils ne possédaient rien que leurs bras. Il fallut leur trouver du pain, du travail. A peine avaient-ils commencé à bâtir des maisons, à défricher des champs qu’en 1918, l’armée turque qui poussa jusqu’à Bakou s’emparait de presque toute l’Arménie. Elle se retira bien à l’armistice, mais en détruisant, en ravageant tout sur son passage, emportant blé, bestiaux, vêtements, laissant derrière elle le désespoir, la famine, le typhus. Les rues de la ville étaient pleines de morts et de mourants. Deux cents enfants par jour expiraient, faute de lait et de soins. L’Amérique envoya alors douze millions de dollars de farine; elle envoya cent cinquante délégués qui luttèrent de toutes leurs forces, de tout leur dévouement. De nouveau, on réunit les orphelins, on construisit des abris, des villages s’ébauchèrent.
Mais, hélas! de nouveau aussi, en 1920, retour des Turcs dans la pauvre Arménie, que le départ des alliés avait laissée sans défense. Non pas que les Arméniens soient des agneaux bêlants qui tendent leur gorge au couteau. Ce sont, au contraire, d’excellents soldats. Et ils savent fort bien rendre les coups.
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—Il faut avouer qu’à l’occasion, nous aussi avons massacré les Turcs, me disait l’un d’eux avec une certaine fierté. Deux yeux pour un œil et pour une dent toute la mâchoire! Mais il faut pouvoir...
Epuisés, sans armes, sans argent, que pouvaient-ils? Lorsque, à bout de forces et de souffle, ils firent appel aux Soviets, lorsque l’armée rouge, accueillie en libératrice, pénétra dans le pays, elle ne trouva plus qu’un désert. Cette fois encore les Turcs, en se retirant, avaient tout détruit, tout emporté, jusqu’aux portes, aux fenêtres, aux volets; ils avaient en outre emmené environ 20 à 25.000 Arméniens, hommes et femmes, qu’ils égorgèrent dans les défilés des montagnes, et dont les torrents roulent encore les os.
—Quel moment! dit le capitaine Yarrow. Nous perdions alors jusqu’à trois cents enfants par jour. Pourtant il ne nous resta pas moins de trente mille orphelins.
Et, petit à petit, avec la collaboration du nouveau gouvernement arménien, ce fut la construction et l’organisation des orphelinats américains, écoles primaires, écoles techniques où les enfants apprenaient des métiers—menuisiers, cordonniers, maçons, charrons, couturières,—écoles d’agriculture et d’élevage, écoles d’infirmières qui servent maintenant dans les hôpitaux arméniens ou comme déléguées d’hygiène dans les villages. On donna aux habitants des semences, des outils, quelques animaux. Ils se remirent aussitôt au travail.
—Et avec quelle énergie tenace, quel grit! dit encore le capitaine Yarrow. Songez qu’en cinq ans, nous avons pu replacer chez des parents souvent éloignés, mais qui les recevaient à bras ouverts, 315 24.000 de nos enfants. Ces pauvres gens respiraient enfin, s’épanouissaient. Il a fallu cette catastrophe pour ramener le deuil et les ruines.
Mais, même à travers ce deuil et ces ruines, apparaissent les efforts anciens, se devinent les efforts futurs.
Semés à travers l’immense plaine s’étendant, fauve et désolée, jusqu’à la rivière Araxe, qui marque la frontière turque, les trente-sept villages, dont douze ont été broyés par le tremblement de terre comme par une main géante, avaient poussé en quelques années avec le plus bel élan. Les maisons de pierre, bien primitives encore, il est vrai, s’y multipliaient; beaucoup de ces bourgades avaient des églises neuves et la plupart de belles écoles dont quelques-unes ont résisté au choc.
Quant à ces pauvres êtres, couleur de terre, sous des mosaïques de haillons, ils avaient su défricher cette terre aride, amasser ces troupeaux, leur principale richesse.
Il y a cinq ans, chaque village reçut des Soviets de cinq à dix têtes de bétail. Avant le tremblement de terre, vingt-sept de ces villages en comptaient trente mille.
Lorsque, après trois jours, je partis de Léninakan pour Erivan, des tertres de terre fraîche indiquaient sur la colline la place où reposaient les morts aux membres disloqués. Mais les survivants avaient déjà repris courage et confiance. Sous la neige cinglante, aidés par des soldats et des équipes d’orphelins, avec des gestes patients, ils fouillaient les décombres, 316 exhumaient et triaient les matériaux utilisables, et sous la direction d’ingénieurs de l’État, élevaient des abris, montaient des baraquements. De vieilles femmes faisaient cuire des galettes de blé dans les primitifs fours d’argile, enfoncés à même la terre; les jeunes avaient repris leurs quenouilles, et leurs rouets, berçant des genoux leurs petits enfants qui toussaient.
La ville elle-même avait perdu son aspect de ruine séculaire. Les étais de bois s’étendaient entre les murs écroulés, des éventaires s’improvisaient, quartiers de viande pendus à des ficelles et à des clous, fruits et légumes luisant comme des joyaux au milieu des éboulis. On recommençait à vendre et à acheter, ce qui est la raison de vivre de ce peuple de commerçants. Tous s’apprêtaient à lutter contre le dur hiver et la fortune adverse, à lutter une fois de plus...
En auto, de Leninakan à Erivan, j’ai parcouru deux cent soixante kilomètres à travers les hauts plateaux de l’Arménie, seule avec le chauffeur Corcot. Ils se suivent sans se ressembler, les chauffeurs: le Géorgien, poète, ne songeait qu’aux légendes. Celui-ci, visage précis aux perçantes prunelles de jeune épervier, Arménien jusque dans l’ordinaire tragédie de sa race—toute sa famille a été massacrée par les Turcs—est avant tout un homme d’affaires.
A la sortie de la ville, dédaigneux des tristes cortèges de charrettes chargées de meubles, de pauvres ustensiles, de vieux et d’enfants effarés, fuyant le tremblement de terre et les ruines, d’un geste bref, il désigne une grande usine textile toute neuve.
—Pas étonnant qu’elle ait résisté, fait-il en anglais, une si bonne construction!
Sur les hauts plateaux, entourés d’un cirque aux pentes rousses et lisses, où les nuages traînent leurs 318 ombres bleues, tandis que j’espère la terrible histoire des égorgements dans ces replis noirs où les torrents furent séchés sous des milliers de morts, il n’a d’yeux que pour les canaux d’irrigation qui, de leurs lames d’acier, découpent le sol raboteux en tranches égales.
—On en a déjà creusé quinze à vingt mille kilomètres en quatre ans, prononce-t-il avec orgueil.
Croisons-nous des chars à buffles, arrondis comme des berceaux et peints en rose tendre, il me parle des autos qui se multiplient; des américaines, commodes sur ces mauvais chemins, mais surtout des italiennes parce que l’Italie consent de longs crédits. A Diligeon, gracieuse petite ville alpestre ou pyrénéenne, il vante les sanatoria installés à la moderne par le gouvernement soviétique, avec chauffage central et galeries de cure. Devant l’immense, le surprenant lac Servan, magnifiquement désert dans l’imposant décor de ses montagnes aux sombres lignes, il célèbre les délicieux poissons qui pourraient être d’une bonne vente, il annonce les poissonneries du prochain avenir, les rapides services de camions. Et quand au détour d’un col, je pousse un cri de stupeur en voyant tout à coup surgir, éblouissant et gigantesque, ce légendaire Ararat dont le pic immaculé accueillit, dit-on, Noé et son arche, quand, à sa base, où elle est fixée comme un clou d’or, je m’extasie devant la blonde et ronde Erivan, couronnée d’un diadème de palmiers embrasés par le couchant, c’est avec un égal enthousiasme qu’il s’écrie:
—Oh! de près, c’est bien autre chose: un véritable chantier, vous verrez!
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Je vois, hélas! Rues défoncées, cloaques de boue, bâtiments en construction où, parmi les échafaudages, s’affairent des centaines de maçons, à moins que des escouades de peintres ne soient suspendues en festons devant les façades; tas de pierres et de briques, camions transportant poutres et moellons, cris, jurons, rires, c’est partout le chaos, mais un chaos méthodique et voulu, une activité fiévreuse et joyeuse. A peine reste-t-il quelques vieilles rues ombragées, aux eaux courantes, aux fraîches maisons persanes, aux boutiques parées de melons suspendus, comme des cabochons d’émeraude, dans des montures d’osier, enguirlandées de raisins aux grains de cornaline—rues qui sont le dernier asile contre ce flot tumultueux d’énergie créatrice.
Même impression d’ardeur dans la maison du gouvernement. Plusieurs des ministres sont à Leninakan, luttant contre le fléau, le président du conseil est parti pour la session du comité central à Moscou. Débordé de travail, M. Mvradian, ministre de l’Instruction publique, qui le remplace, trouve pourtant le moyen de me recevoir aussitôt, dans son bureau, modeste et pratique comme celui d’un chef d’industrie.
Veston boutonné en dolman, profil busqué, lorgnon aigu, c’est aussi en chef d’industrie qu’il parle. A mes condoléances sur la catastrophe:
—Elle a tout au moins un mérite, répond-il de sa voix brève et métallique, celui de prouver la solidarité nouvelle des trois républiques, naguère constamment hostiles. Bakou nous a déjà envoyé plusieurs centaines de mille roubles; Tiflis ses soldats, 320 ses pompiers, sa Croix-Rouge, ses docteurs. Signe des temps.
Puis, après un silence:
—Ce que nous avons fait depuis 1921? reprend-il. D’abord la paix avec nos voisins, avec les Turcs surtout, ce qui était l’essentiel. Puis leur rapatriement: ils pullulaient ici il y a cinq ans; la plupart sont maintenant repartis chez eux ou en Azerbeidjan. En même temps, le plus pressé était de donner aux paysans le moyen de vivre: instruments de travail, semences, animaux. Seuls, dans l’état de ruine où nous étions, impossible d’y parvenir. Mais Moscou nous a alors envoyé, avec des fournitures diverses, 1.500.000 roubles qui nous ont permis de reprendre pied, et, plus tard, une somme à peu près égale pour les travaux d’irrigation indispensables à nos campagnes. A partir de 1923, nous avons pu songer à l’industrie: usines textiles, manufactures de tapis, d’étoffes de laine, scieries, cimenteries, usines de superphosphates, donnant du travail chacune à cinq cents ou mille ouvriers, sont construites ou en construction. Nos rivières étant nombreuses, nous comptons user de l’énergie électrique. Une station de 7.000 kilowatts fonctionne déjà près d’Erivan; un certain nombre d’autres petites stations, 30.000 kilowatts en tout, semées à travers le pays, sont en voie d’achèvement...
—Et du côté agricole?
—Nous développons la culture du tabac, du coton, de nos raisins, qui sont, je crois, les meilleurs du monde, et sur les hauts plateaux, l’élevage des bestiaux, appelé au plus grand avenir. Nous groupons nos paysans en artels coopératifs pour les instruments agricoles et la main-d’œuvre.
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Et toujours plus vite:
—Santé publique? continue M. Mvradian, les épidémies sont enrayées, la malaria, cette plaie de notre pays est en train de disparaître. A part notre institut, nous avons quinze stations antimalariennes. Nos sanatoria antituberculeux, vous les avez vus? Ils sont gratuits. Et nous offrons aux travailleurs, gratuitement aussi, quinze jours de séjour dans nos maisons de repos. Quant à nos écoles primaires, leur nombre a triplé; nous avons créé tout un réseau d’écoles techniques, et notre université, fondée il y a cinq ans, nous donne en ce moment sa première moisson. Ajoutez que d’Europe, d’Amérique, de tous les pays nous arrivent de jeunes compatriotes de talent, professeurs, ingénieurs, docteurs qui abandonnent de belles situations pour venir travailler ici à des salaires infiniment moindres. Tous tiennent à apporter leur pierre à l’édifice de la patrie...
Une note d’émotion, semble-t-il, fêle un peu le métal de la voix. Mais M. Mvradian n’insiste pas:
—Quant à la cité, conclut-il, vous allez la voir. Un seul détail: en trois ans, sa population a doublé. De même pour la population des campagnes...
Dans une auto dont les ressorts grincent et les roues s’enlisent, nous faisons le tour de cette ville en pleine croissance. Le plan en est simple et clair.
Au centre, sur une grande place où régnera, comme de juste, la statue de Lénine, se dressent une dizaine de monuments neufs, d’une ordonnance 322 classique mais sans faste inutile, destinés aux services publics. Une vingtaine d’autres, hôpitaux, grandes écoles, musées, théâtres d’État, Opéra, sont distribués çà et là. L’université, composée d’édifices spacieux pour les laboratoires, les logements des professeurs et des étudiants, s’étend dans un faubourg; dans les autres s’élèvent une foule d’habitations ouvrières de tous les types, grands bâtiments à terrasses, ou petits cottages bâtis soit par des organisations diverses, soit par le soviet de la cité, sur des fonds prêtés par les banques. Des particuliers peuvent aussi se construire des logis qui leur appartiendront pendant quarante ans. Quant à la Maison des paysans, vaste et charmante, c’est un véritable centre d’instruction agricole. Enfin la ville sera entourée d’une ceinture de jardins, de terrains de jeux et de sports qui iront doucement rejoindre les pentes boisées des collines. A la place même où abordait l’arche grandit une cité moderne...
—Oui, pour la première fois depuis des siècles, me disait ce soir même un Anglais qui habite Erivan, l’Arménie, gouvernée par des hommes de sa race et de son choix, peut se développer suivant sa nature et ses traditions. Elle possède à la fois la liberté et ce bien inestimable: la sécurité.
J’objecte:
—Comment, la liberté? Et Moscou? Et le communisme?
—Oh! Moscou est loin. Elle s’est bornée à donner les fonds, l’impulsion initiale, les directives. Quant au communisme, l’État a bien le monopole de la grande industrie, mais à part cela, comme partout, on vend, on achète; il y a des banques; on peut avoir des propriétés, les laisser à ses enfants... Il 323 n’existe pas de grosses fortunes, c’est vrai, mais commerçants, employés, ouvriers, paysans vivent-ils autrement qu’ailleurs? En tout cas, république communiste ou simplement socialiste, l’Arménie est heureuse, elle a réalisé son rêve...
Batoum, tête sur la mer Noire de ce pont naturel que forme, entre l’Europe et l’Asie, la chaîne du Caucase, et dont l’autre tête est Bakou, sur la Caspienne. Mais Bakou est le départ. Batoum, le point d’arrivée, la clef d’or qui ouvre, ou devrait ouvrir, aux richesses de l’Orient la porte de l’Occident, le port le plus vaste et le mieux abrité de la côte; c’est là aussi que, par des pipe-lines de mille kilomètres, la rivière de pétrole qui prend sa source à Bakou dans les immenses domaines du naphte, vient déboucher pour être embarquée et distribuée à travers l’Europe.
Riche proie que depuis dix ans se disputent bien des convoitises: les Allemands, puis les Anglais l’occupèrent, les Turcs, qui l’avaient obtenue par le traité de Brest-Litovsk, la revendiquèrent longtemps, la Géorgie indépendante la posséda un instant, l’Arménie, qui n’a pas d’ouverture sur la mer, la désirait avec violence. Sans doute est-ce pour apaiser les rivalités de ces deux derniers pays que, fort habilement, les Soviets en firent la capitale 325 d’une petite république indépendante, l’Adjaristan. Les Adjars, Géorgiens d’origine, mais ayant passé trois siècles sous la domination turque et adopté la religion musulmane, forment d’ailleurs une race à part, une des plus arriérées du Caucase.
Étrange beauté que celle de Batoum! Une ville du Nord—ô paradoxe!—dans un décor tropical. Les rues géométriques avec leurs maisons peintes à la russe et leurs églises à coupoles et à bulbes sont plantées de palmiers géants, de camphriers, d’eucalyptus, de mimosas hauts comme des chênes: les jardins arrondissent des coupes débordantes de plantes gorgées de sève, s’épanouissent en fleurs colossales, dont les couleurs éblouissent et les parfums étourdissent. En plein hiver, sous les cimes neigeuses du Caucase, partout, à la fois, roses, chrysanthèmes, camélias, sans compter toutes sortes de corolles inconnues qui sentent la bassine de confitures.
Et que dire des environs? Au-dessus des criques d’or à la mer d’émail bleu, aux flancs des collines, au fond des vallées qui soufflent une buée chaude comme une haleine, c’est un effrayant et magnifique soulèvement de la nature. De la molle terre couleur d’ocre, des chênes gigantesques, des hêtres en colonnes sveltes, des châtaigniers bizarrement mêlés aux oliviers, aux aloès, aux palmiers, aux orangers, jaillissent de buissons d’hortensias, d’azalées, de rhododendrons, des cascades de plantes grimpantes, et de lianes, tandis que, sur les sommets se dressent des pins noirs, des mélèzes, des bouleaux d’argent, tous les arbres du Nord. Ce n’est qu’à Cintra, 326 en Portugal, que j’ai vu cet étonnant mélange des arbres de tous les climats.
Mais on a discipliné cette fougue: des centaines d’hectares sont couverts de plantations qui produisent près de trois millions de livres de thé par an et s’accroissent tous les jours; il y a aussi des plantations d’excellent tabac, tabac turc de Sansoum et de Trébizonde, sans compter d’immenses cultures de bambous dont la canne est si large qu’on en fait des vases de fleurs et qui poussent, à certaines époques, de dix centimètres en une nuit.
Un paradis. Mais il a son serpent: la fièvre. Elle sévit surtout de mai à juillet lorsque, après les pluies qui durent les trois quarts de l’année, les fleurs, faisant une explosion soudaine dans un air moite et lourd de bain de vapeur trop parfumé, il est vraiment impossible de respirer et presque d’exister. Malgré les stations antipaludiques que l’on multiplie, on n’a pu encore couper les têtes multiples de l’hydre qui rôde dans les bas-fonds. Et dans cette nature à la triomphante beauté, les hommes sont chétifs, jaunes et tristes, comme épuisés par l’inégal combat.
Autre paradoxe: ces montagnards encore accoutrés comme des personnages de l’Histoire sainte, ces femmes drapées d’étoffes bariolées, la tête insolente sous leurs hauts diadèmes rouges à sequins, campent avec leurs animaux à quelques pas du vaste quartier industriel qui, pareil à quelque cité de la moderne Amérique, couronné de fumées noires, trépidant du halètement des machines, longe la mer et le port. C’est là que le dur et sombre Bakou a sa 327 succursale de l’Asnieft, qui appartenait naguère à la compagnie Nobel et a gardé le même directeur.
Cent trente-cinq tanks-réservoirs y sont alignés comme une armée de mastodontes. Ils contiennent: mazout, pétrole, benzine, huiles de graissage et de chauffage, venus soit par le pipe-line de Bakou que des stations de pompes actionnent tous les cinquante kilomètres, soit par des citernes roulantes que transportent des trains. De ces réservoirs, des canalisations acheminent le liquide jusque dans les cales doublées de fer des bateaux pétroliers.
Mais pour messieurs les Turcs, il faut mettre le pétrole en bidons, qui sont fabriqués dans plusieurs grands ateliers: sept mille cinq cents par jour. On en fabriquait trois fois plus avant la guerre, car certaines régions de Turquie ont pris l’habitude de se fournir en Amérique et la puissante Standard Oil n’a pas l’intention d’abandonner sa clientèle. Autrefois la Turquie était, avec l’Angleterre, la meilleure cliente de l’Asnieft; maintenant c’est l’Italie d’abord, puis la France. Pourtant l’exportation totale du naphte commencerait, me dit-on, à dépasser les chiffres d’avant-guerre.
Autour des usines, des ateliers, des laboratoires, se groupent comme d’ordinaire le club, la salle de théâtres, le restaurant, la crèche, le jardin d’enfants. Et vingt-cinq grandes maisons ouvrières, du type le plus moderne, contenant chacune une dizaine de logements, sont en construction.
—Tout cela est fort bien, très philanthropique, me disait après la visite un ingénieur étranger. Mais 328 tout en songeant au bien-être des ouvriers, il faudrait pourtant leur demander un effort plus intense de production. C’est en grande partie pour leur accorder confort et loisirs que la plupart des industries de l’U. R. S. S. sont en perte. Ces pétroles de Bakou et de Batoum, eux-mêmes, ne font que peu ou point de bénéfices. Je sais bien que l’Asnieft a dû faire de grosses dépenses d’outillage et d’électrification. Mais d’autres s’imposent: par exemple les pompes sur le parcours du pipe-line Bakou-Batoum sont usées; quelques-unes ne fonctionnent déjà plus. D’ici un ou deux ans il faudrait renouveler ce matériel. Cela coûtera environ deux cent millions de roubles. Où trouver l’argent? Toujours la terrible question!...
De même pour le port de Batoum. Il s’y faisait, il devrait plus encore s’y faire un trafic considérable. Mais l’État soviétique règle et restreint avec rigueur exportations et importations. La Perse, en outre, ne pouvant pas—à moins que le prochain traité commercial avec la Russie ne l’y autorise—expédier ses marchandises en transit, vers l’Europe, par la voie Bakou-Batoum, le mouvement du port s’en trouve ralenti, et par suite son importance et sa prospérité.»
La capiteuse Batoum tient toujours, dans sa main, la clef d’or du pont par où pourraient s’échanger les richesses de l’Europe et de l’Asie, mais elle n’a pas le droit d’en ouvrir la porte: troisième paradoxe.
C’est fini, je vais partir. Depuis Paris, je redoutais 329 fort, pour mes papiers et pour mes notes, cet instant du départ.
—Vous verrez, on vous confisquera tout, m’avait-on dit.
Le délégué à Batoum du Narcomindiel de Moscou, auquel j’apporte mes bagages et mes inquiétudes, se met à rire. Puis avec une parfaite bonne grâce:
—Vos valises ne seront même pas ouvertes, me dit-il, c’est en toute liberté que vous quitterez la Russie.
Maintenant, à bord du blanc petit vapeur Carinthia, encore immobile mais déjà frémissant, je contemple, avec une émotion profonde, allongée sur sa côte éclatante, la molle Batoum, pointe extrême de l’Union soviétique. J’ai les bras pleins de fleurs, le cœur plein de souvenirs et d’images. Je pense à cette immense contrée, dont nous allons nous détacher, infiniment diverse et complexe, ardente, passive, douloureuse, bouleversée par les tortures et les espoirs du plus prodigieux enfantement qui fut jamais. Contrée qui tour à tour étonne, attire, rebute, indigne, enthousiasme, mais ne peut laisser indifférent, je l’aime malgré ses erreurs. Et en la quittant je n’ai qu’un regret: ne pas l’avoir mieux pénétrée, un espoir: y revenir...
FIN
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 30 NOVEMBRE 1927
PAR EMMANUEL GREVIN
A LAGNY-SUR-MARNE
Andrée Jacquet (1870-1950) connue sous le nom de plume d'Andrée Viollis, mariée en premières noces à Gustave Téry, épouse en 1905 Henri d'Ardenne de Tizac.
Elle est une figure marquante du journalisme d'investigation et du grand reportage, correspondante de guerre, critique et chroniqueuse littéraire, romancière. Elle s'illustre pendant plus d'un demi-siècle dans tous les domaines (antifascisme, féminisme, problèmes coloniaux…) et sur tous les théâtres des opérations (conflits militaires, révolutions…). (Wikipedia)
Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale. L’orthographe a été conservée. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
La ponctuation n’a pas été modifiée, hormis quelques corrections mineures.
La couverture est illustrée avec une photographie d'Andrée Viollis. La couverture appartient au domaine public.