The Project Gutenberg eBook of La détresse des Harpagon This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: La détresse des Harpagon Author: Pierre Mille Release date: January 6, 2026 [eBook #77628] Language: French Original publication: Paris: Albin Michel, 1923 Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉTRESSE DES HARPAGON *** Pierre MILLE La détresse des Harpagon ROMAN PARIS ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 22, RUE HUYGHENS, 22 DU MÊME AUTEUR: Chez Calmann-Lévy: Sur la Vaste Terre. Barnavaux et quelques Femmes. La Biche écrasée. Louise et Barnavaux. Caillou et Tili. Le Monarque. Nasr’Eddine et son Épouse. Sous leur Dictée. Trois Femmes. Chez Flammarion: La nuit d’Amour sur la montagne. Chez Crès: En croupe de Bellone. Le Bol de Chine. Mémoires d’un dada besogneux. Chez Férenczi: L’Ange du Bizarre. Histoires exotiques et merveilleuses. Myrrhine Courtisane et Martyre. Chez Stock: Paraboles et Diversions. Aux Cahiers de la quinzaine: Quand Panurge ressuscita. L’Enfant et la Reine morte. A la Maison du Livre: Monsieur Barbe-Bleue... et Madame! IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 15 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 15 25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25 50 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 50 Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. Copyright by _Albin Michel_, 1923. LA DÉTRESSE DES HARPAGON I Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon «flairait» le vent. La plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais, pas plus que les matelots; M. d’Harpagon est un vieux chasseur campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le tenir en l’air: il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire. Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la «seringue». C’était un _wellingtonia_ que M. d’Harpagon affublait de ce nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion. Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux; il l’amusait de le faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie, peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver. «... Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent.» Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la chambre aux fusils, afin d’y prendre son _hammerless_ et un «ciré» contre le mauvais temps qui menaçait. Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière, bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle des «laves», montre, dans une encoignure, un large four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des gens de la maison; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées, s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore, outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier; et, par un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une serviette. --Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches. Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier. --Tout ça!... lui reprocha son mari. Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer jusque dans sa partie inférieure. Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M. d’Harpagon. --Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de le dire! C’est le cas de le dire! Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie! Mais elle continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables; elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de l’usage; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante, successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent ne coûtait rien: «C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle: la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second seau... Et puis, il y a la corde du puits: ça l’use!» ... Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement: --Des économies de bouts de chandelles? Si tout le monde, dans la maison, en faisait autant que moi... Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la bonne matinée de chasse qu’il se promettait! Il serait bien temps, plus tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute encore!... Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance. Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les gens... De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme d’Harpagon et sa phrase menaçante: «C’est vrai qu’elle est bien de la famille, elle! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait épousée. Elle tient de la première Élise; et moi, sans doute, du premier Cléante...» La chienne continuait de bondir autour de lui. --Derrière, Dora! fit-il, en bougonnant. Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce n’était pas pour aujourd’hui... Il se sentait les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des bécassines... C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait: Curé d’chez nous s’en allant à la chasse Prit son chapeau, son fusil et son chien. Il rencontra une vieille bécasse Et la tira dans les environs du... La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien. Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis en Lorraine française avant de s’établir «dans les antiquités» à Paris. Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus juste. --Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même! fit Courageod. --C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon homme!... Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être; qu’il avait hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher! Les bois, les marais, ça n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin, puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru!... Courageod crut devoir imiter sa réserve; il répéta: --Un bon homme, un bien bon homme!... Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les juifs: il les rend responsables de tous les malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru, dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément, il est chrétien comme lui... --Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on raconte? --Ce qu’on raconte?... Quoi? répondit avec méfiance le gros homme, dont le vent gonflait la blouse noire. Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train. --... Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de Molière. Vous savez, l’Avare? --On raconte ça comme ça dans le pays... Une légende, comme qui dirait... Mais il n’en a jamais causé, comme de juste! Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de biens ajouta: --Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse! La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après l’_Aululaire_ de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses _Historiettes_, nous en laisse voir quelque chose... Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez. --Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je moi? soupira le professeur. Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa thèse--ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des vignerons--pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure! Un descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné! Par suite de quelles circonstances? Qu’était-il arrivé à cette famille depuis trois siècles; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait? Trois siècles, neuf générations d’hommes: un temps, pour peu qu’on y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le grand, le célèbre, le terrible aïeul! Et si courtois, si distingué, en même temps qu’inoffensif! Moins qu’inoffensif: sans défense! M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et plus que littéraire: patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique! Le petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore! Il admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment française: des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français. Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une sorte de dévotion, de piété! Car si un puissant homme d’affaires juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie, d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes, douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie, avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de sortir de terre. --... C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours, dans un mois; il ne vous reverra plus, vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de faire des confidences, cet homme! --Vous croyez? fit ardemment M. Meyer. En lui-même il songeait: «Ce serait trop de chance! En vérité, ce serait trop de chance! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer!...» Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on appelle «la balance», il reprit le trot vers Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait... * * * * * Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà; on n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse, ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes; et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire jusque dans leurs moindres aspects: une tige de roncier, tremblante, où chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature; une toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit. ... Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale, brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre, immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux. --Apporte, Dora, apporte! La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre, franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle. Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait; sa personne, sa seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin; ou le soir à la tombée de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs expérimentés, jette son vol en plein ciel: si nombreux que, malgré la hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible, l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit étrangement exalté. Puis il songea avec irritation: «Sales bêtes! Elles se moquent de moi!» C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive. C’est une chose qui arrive quelquefois: des jeunes, qui n’ont pas encore appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres de leurs chefs; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse... Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue; l’éclair du fusil... Hourra! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche; M. d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit! Dora va l’avoir! Elle a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant désespéré. Ah! c’est beau, ça, c’est beau, on vit! ... Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang, qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu à Lécuru. --Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé... --Qu’y a-t-il, mon bon? demande le chasseur avec une certaine condescendance. Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce Duruty était «à lui». --... Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang. --Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme auparavant, avec mon fils, même, en voisin... --Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas d’exception!... C’est pas pour les canards, vous comprenez: mais M. Lécuru a fait réempoissonner... Alors ça trouble les alevins, quand on patauge dans l’eau... Il y avait de la compassion dans la voix du garde. Il savait bien que ce n’était pas une bonne raison, une raison raisonnable, une raison à donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le poisson! M. d’Harpagon comprit: lui-même il était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les mailles du piège se resserraient autour de lui. Lécuru l’avait «acheté» tout doucement, poliment; il y avait mis des formes, il avait eu l’air de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait ses griffes, il voulait l’embêter! L’embêter, c’était ça! Le forcer à s’en aller, à vendre tout ce qui restait de la propriété hypothéquée, en lui ôtant tout le plaisir qu’il avait à en garder les débris, s’obstinant à y vivre. De la poche de dos de son ciré, il retira les trois bécassines, la sarcelle, les tendit à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le canard pantelant que Dora venait de déposer à terre. --Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, à M. Lécuru; j’étais sur ses terres! --Oh! non, monsieur d’Harpagon, non! c’est pour l’avenir ce que je vous en dis, seulement pour l’avenir... Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, pourtant hautain, refusa de reprendre son gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été de sa maison, d’un ancien serviteur, fidèle, déférent jadis, la lui faisait paraître plus odieuse encore, dégoûtante. Son cœur se gonflait, il avait envie de pleurer, de crier des injures. Faisant basculer la culasse de son arme, il en retira les cartouches, siffla sa chienne, s’éloigna à grands pas irrités. Toujours abandonné, sans contrôle, à la minute présente, il se sentait aussi désespéré qu’une seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux de vivre. Tel un écolier puni, il se disait: «C’est injuste! c’est injuste! Pourquoi est-ce à moi, _à moi_, que ces choses arrivent? Je n’ai jamais fait de mal à personne; et on m’en veut, on me persécute.» Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il ne concevait point la vie sans plaisirs, sans qu’il en pût jouir comme il en avait toujours joui, par des amusements gentils, et, depuis sa maturité, tout à fait innocents. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il descendit plus profondément dans l’horreur de sa situation: «Qu’est-ce que je vais devenir?... Qu’est-ce que nous allons tous devenir?» Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est naturel: les hommes sont les hommes; ils pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi les siens, comme une partie de lui-même, seulement un peu plus éloignée. Et, revenant à sa propre personne, à sa propre sensibilité par ce détour même, pensant aux siens, il se représenta les reproches qu’ils ne manqueraient pas de lui faire: car c’est ainsi que la plupart des hommes prennent conscience de leur responsabilité. A l’époque des lois sur la Séparation, il avait donné sa démission de procureur au tribunal de Semur, se refusant à instrumenter contre le clergé dans les inventaires de biens d’église, pour lesquels sa présence eût été exigible. Ses opinions politiques, ses convictions religieuses, lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois depuis ce geste héroïque, applaudi de toute la bonne société, Mme d’Harpagon l’en avait-elle blâmé! C’est une femme qui sait compter et qui compte toujours. Le traitement du magistrat, si modeste qu’il fût, n’était pas à dédaigner. Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même avait trouvé bien souvent plus d’un motif de le regretter. Quand Mme d’Harpagon l’accusait là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, il ne voyait plus grand’chose à répondre. Le jour que l’on devrait quitter les Vergeais, dont la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir les hypothèques, que leur resterait-il? M. d’Harpagon en tremblait: rien, moins que rien. Ce traitement, ç’aurait été le pain assuré; le pain sec, mais du pain. Et, en demandant un poste dans la magistrature coloniale, par exemple, on aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était assez enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands projets sur ce qu’il eût pu faire, ne pouvait plus faire; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais fait... Ah! il avait eu tort, grand tort, il le reconnaissait: dans sa situation ça avait été un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa conscience, et aux suggestions, aux encouragements de ses amis. Ses amis! Des gens comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la page. Son fils Cléante, sa fille même, et Mme d’Harpagon, le lui avaient plus d’une fois corné aux oreilles! Rien de plus cruel pour un brave homme, un honnête homme, que d’envisager qu’il n’aurait point dû, après tout, se conduire selon ce qu’il avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, alors que plus de circonspection, de prudence, eussent mieux fait l’affaire... Avec un certificat médical, au moment des inventaires, il eût été si facile de faire excuser son absence! Et il eût été assuré de la silencieuse indulgence, de la complicité morale du procureur général, du garde des sceaux lui-même: ils n’étaient pas si méchants, au bout du compte, ni animés de sentiments malveillants à son égard; et c’étaient des «politiques». Ça n’était pas leur intérêt, politiquement, que le nombre des démissions se multipliât dans la magistrature... M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de son fils, de sa fille. Cléante, plus léger, plus insouciant que lui-même, et dissipateur! Dissipateur comme le fils du premier des Harpagon: singulières alternances qui, des siècles écoulés, reproduisent des phénomènes si étrangement semblables, font succéder des prodigues à des avares! Et bon à rien. Croix de guerre, comme tous ceux qui ont fait la guerre, mais n’ayant pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant pour persévérer dans la carrière militaire, de sous-officier; à cette heure, employé à Paris dans une maison d’automobiles: la ressource de tous les jeunes gens qui n’ont pas su encore se découvrir une vocation, une profession. ... Élise, l’aînée: âpre, dure, économe au fond comme sa mère, voluptueuse pourtant, voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait été jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son mariage. Une fille à laquelle il fallait l’amour, à laquelle il fallait un homme! Depuis bien longtemps le curé des Vergeais, qui la confesse, qui la dirige, le lui avait fait discrètement, mais clairement comprendre. Et elle avait vingt-sept ans, vingt-sept ans! Et pas de dot, alors qu’il pressait de la marier depuis des années! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne fût point aux Vergeais. Il appréhendait son regard noir, excédé ou exaspéré, la violence muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de son corps de vierge inassouvie. Avait-il été bien sage, toutefois, le mois dernier, de la laisser partir pour Nice, où l’appelait Mme de Claris, une amie opulente, trop opulente, et qui fréquente un monde assez désordonné?... Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter! Il y a une limite aux embêtements! Élise était trop bien élevée, on pouvait compter sur sa forte éducation religieuse. Et il y avait aussi son orgueil, ses ambitions, son désir même de la fortune et du luxe: elles font rarement fortune, les vierges imprudentes qui ne savent se garder! M. d’Harpagon, en somme, se félicitait que sa fille ne fût point là, en ce moment pénible: de plus en plus elle se montrait si nerveuse! Insupportable, en vérité, insupportable! L’humeur de Mme d’Harpagon suffisait bien à rendre la vie souvent intenable à son mari... ... Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses méditations, il résolut de ne rien dire à sa femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A quoi bon? Il aurait une scène. Encore une fois ce serait «de sa faute». Et les scènes qu’il prévoyait pour l’heure de la catastrophe imminente et finale n’en seraient diminuées ni dans leur nombre, ni dans leur amertume. Il ne rapportait rien du marais? Eh bien! c’était que la chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On ne manquerait pas de lui dire qu’il était un maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça valait encore mieux... * * * * * La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, refroidie, dans la buanderie, mais cette pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine, il demanda à Marie Larchant: --Madame n’est pas là? ... On demande invariablement si les gens ne sont pas là quand on vient de constater, de façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant sa question: --Que fait Madame, Marie? La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque chose d’inusité, répondit: --Madame ne fait rien! --Vous dites? insista M. d’Harpagon, étonné à son tour. --Madame avait fait venir Louis, le métayer, pour avoir du son, rapport au cochon. Mais le courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est moi qui l’ai reçu. --Il y avait une lettre de Mademoiselle, une lettre de Cléante? interrogea M. d’Harpagon, angoissé déjà. --Je ne crois point. Je connais bien l’écriture de Mademoiselle et de M. Cléante, depuis le temps... Monsieur peut regarder lui-même: Madame a jeté l’enveloppe dans le bac; elle y est toujours, j’ai rien brûlé. M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle portait le timbre de Nice. Il crut reconnaître l’écriture de M. de Claris. --Madame n’a rien dit? --Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait bien qu’il était parti. Elle a dit que Monsieur n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours dans les jambes quand c’est autrement... Comme d’habitude, quoi. Et c’est pas la seule qui dirait comme ça: toutes les femmes, de tous les hommes. C’est pas ça qui doit faire de la peine à Monsieur. --Mais elle n’a pas dit autre chose? --Rien. Elle a monté l’escalier comme une folle, elle l’a redescendu, elle l’a remonté. Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, pour voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, elle est dans sa chambre. Elle doit avoir entendu Monsieur. Monsieur l’entend qui descend... Mme d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais le visage ravagé, impatient, crispé. On ne savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans le port de sa taille, d’ordinaire impétueux, énergique. --Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son mari. Elle... elle est souffrante? --Venez me parler! répondit-elle brièvement. Elle disait «vous» à M. d’Harpagon, qui, de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à lui rendre cet élégant pluriel. Selon lui, cela faisait trop de manières pour la campagne. --Où? --Dans le salon, n’importe où... Non, pas dans le salon, corrigea-t-elle, considérant ses bottes fangeuses, vous saliriez tout. Devant un événement qui l’agitait de manière si cruelle, Mme d’Harpagon gardait le souci de l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une économie: --Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle. Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient le sol, s’écrasant sous les pieds lourds de M. d’Harpagon. --Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, je vois bien qu’il est arrivé quelque chose à Élise! Elle est malade... Elle... elle est morte? Sa femme eut une espèce de rire furieux. --Ça vaudrait mieux! Entendez-vous, ça vaudrait mieux! Votre fille se porte bien, parfaitement bien. On ne peut mieux! Lisez! --C’est de Mme de Claris? --Non, de son mari. --En vérité? fit M. d’Harpagon. Pourquoi donc est-ce lui qui nous écrit, non pas sa femme? --Lisez, monsieur, lisez donc! M. d’Harpagon prit la lettre. «Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, Mme de Courtry, devant repartir demain pour Paris, je la charge d’accompagner votre fille. Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle reprendra le train pour Mailly, qui est la station la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne mémoire. «Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. Je sens que ce départ un peu précipité aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes comptions bien garder Élise auprès de nous jusqu’à notre propre retour: et c’est moi pourtant qui viens de la prier, je vous l’avoue, et j’en prends toute la responsabilité, de retourner le plus tôt possible aux Vergeais. «Ne croyez pas que sa santé soit en cause. Sentant bien que ce sera là votre première appréhension, l’idée que vous suggéreront d’abord vos maternelles inquiétudes, je m’empresse de vous rassurer. Jamais notre charmante Élise ne s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un peu sombre, non pas déprimée, car son énergie, sa volonté, me paraissaient être demeurées telles que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse, un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui est fort gaie, a semblé lui faire du bien. Elle a repris assez vite une belle humeur qui peut-être était encore, je le soupçonne maintenant, un peu nerveuse. Vous savez que nous avons aux _Cactus_ des hôtes assez nombreux, toute une jeunesse que nous aimons amuser, et qui s’amuse. La saison, ici, ne bat pas encore son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, toute la côte, sont déjà peuplés d’une société agréable--plus distinguée, à mon sens, que celle qui viendra dans quelque temps. Élise a paru se plaire tout à fait dans ce nouveau milieu; il est fort différent de celui des Vergeais où vous passez toute l’année, ce qui est assez monotone pour une jeune fille. Mais il se peut que le changement, pour elle, ait été trop brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment préparée... «C’est Mme de Claris qui devrait vous apprendre tout cela. De femme à femme on trouve plus aisément, en ces occasions délicates, les termes qui n’exagèrent pas l’événement, aident à le concevoir, le ramènent à ses justes proportions. C’est ce que j’ai dit à Mme de Claris. Mais elle est, depuis avant-hier, bien agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette, elle est encore toute secouée, véritablement souffrante, et dans l’impossibilité morale de vous écrire. «Élise a commis une petite imprudence... Il m’avait semblé d’abord que je pouvais m’en tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous laisser le soin d’interroger votre fille. A la réflexion, et bien que cela me soit pénible, je crois qu’il est préférable que je vous dise la vérité, sans quoi vous ne pourriez vous expliquer le parti que nous avons dû prendre de l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller rejoindre plus tôt que vous ne vous y attendiez. Vous seriez en droit de vous en trouver étonnée. «Samedi dernier, il y a deux jours, un de nos hôtes--et un tout jeune homme, malheureusement, notre cousin La Motterais--qui était allé passer la soirée à Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures du matin en automobile. Comme il traversait la galerie du second, sans faire de bruit, pour gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, dont je m’abstiens provisoirement tout au moins, de vous dire le nom, sortir de la chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il eut un mouvement de contrariété, puis le dépassa sans prononcer un mot, et rentra chez lui. «La Motterais est un écervelé. S’il avait eu quelques années de plus, et du plomb dans la tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué de sang-froid. Elle aurait dû l’aborder, le prier, en homme d’honneur, de garder le silence. Dans son embarras, sans doute, sa confusion, elle n’en a rien fait. Le lendemain, cet imbécile de La Motterais, qui avait trouvé la chose seulement amusante, en a fait des gorges chaudes. Les hommes ont ri, méchamment: cela n’a pas d’importance. Mais Mme Maillaud-Destieux, qui est chez nous avec ses deux filles et un grand garçon qu’elle croit un Jean d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de cette sainte, s’est indignée. Elle a été trouver ma femme, elle lui a annoncé son départ immédiat. Ma femme, qui ne savait rien, pas plus que moi,--les maîtres de la maison, en pareil cas, sont toujours les derniers informés: c’est comme les cocus, chère amie,--est tombée des nues. Nous avons convoqué La Motterais: il a confirmé le récit qu’il avait eu l’imprudence de faire. Je lui ai lavé sérieusement la tête; c’était toujours une consolation, bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait venir l’invité, auteur du scandale. Je lui ai dit qu’il m’avait manqué gravement, ainsi qu’à ses obligations d’homme bien élevé, reçu chez des gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, séance tenante, ce qu’il a fait sans barguigner. «... Tout cela n’a pas empêché Mme Maillaud-Destieux de filer, avec ses trois rejetons. Nos autres invités potinent et discutent. Les mères de famille ont mis Élise à l’index et défendent à leurs filles de lui parler. Elles en ont plus peur encore pour leurs fils. La situation qu’on lui fait ici est impossible, elle ne peut rester. «Ma femme a tenté d’avoir une explication avec votre fille; je ne sais si elle s’y est bien prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. Pour un peu elle aurait nié qu’il se fût rien passé, ou bien elle se contentait d’affirmer que cela n’avait aucune importance. Je dois dire que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause d’elle, a eu à peu près, vis-à-vis de moi, la même attitude. Il n’y a rien eu de grave, a-t-il juré sur son honneur, ne se reconnaissant que le tort d’avoir entretenu une conversation avec une jeune fille dans sa chambre, à une heure indue. Mais qui le croira? Si ce sont les nouvelles mœurs, bien que j’aime être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables. «Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine que vous apportera cette lettre. J’ai pensé qu’il fallait vous mettre au courant, dans tous leurs détails, des faits de la cause, pour que vous puissiez confesser Élise. Elle sera sans doute plus communicative avec vous qu’avec ma femme, elle vous éclaircira cette affaire qui, par certains côtés, demeure assez obscure. Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, qu’un enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. C’est du reste, après tout, un bonheur que cela se soit passé à Cannes, à cent cinquante lieues des Vergeais, dans un monde qui n’a pas de relations communes avec celui que vous fréquentez, et dans lequel votre chère Élise paraît destinée à s’établir. La Bourgogne n’en saura rien; et ici, dans huit jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas vainement, dans la seule intention de vous apaiser, que je vous soumets cette considération. Elle exprime vraiment le fond de ma pensée, dites-le bien à M. d’Harpagon. «Je vous prie, ma chère cousine...» * * * * * --Oh! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable! C’est épouvantable. Ce n’est pas possible... Élise!... En même temps, par un dédoublement naturel à son esprit qui demeurait aimable et frivole, il ne pouvait s’empêcher de songer: «Claris ne s’est pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se voit... Elle est très convenable, très délicate, mais ça se voit tout de même... Claris est un homme qui s’embête, je le connais, il s’embête partout. Alors ça le distrait, ça l’amuse, quand il arrive des choses, même des malheurs... Mais Élise!» Il répéta: --Ce n’est pas possible! C’est un cauchemar, une insanité! Qu’est-ce que tu en penses, toi? --Elle est compromise, dit Mme d’Harpagon. Vous le savez bien! Ne faites pas de phrases, vous ne savez faire que ça... On la renvoie comme une bonne qui a fait un enfant clandestin. Voilà... --Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit Claris? Pourquoi Claris ne nous donne-t-il pas son nom? Ça ne se passera pas comme ça. Jour de Dieu! ça ne peut pas se passer comme ça! --Des phrases, toujours. Je vous en prie!... Élise n’est pas une mineure. Elle était d’âge à savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que répondra le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, vous? Mme d’Harpagon était maintenant beaucoup plus calme, en apparence, que son mari. Ce n’est pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle de la catastrophe deux heures avant lui, qu’elle avait eu le temps de la considérer, de la retourner, de la refroidir. Seule avec sa fille, il lui semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue à la laisser pour morte. Mais en présence d’un homme, elle se retrouvait femme pour défendre une femme, et la comprendre. Quoi, à la fin, quoi? Il n’est pas un homme qui n’ait possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui ont bien voulu y consentir. Et, parce qu’une autre femme est leur fille, ils s’imaginent qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre toutes les tentations? Elle a pourtant un corps, voyons, un corps!... Il existe des mères pour se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé toute son innocence baptismale. Mais pas une n’ignore, connaissant son propre sexe, que sa fille a des sens, ou en aura demain, aujourd’hui, peut-être. Et si elle ne le lui dit pas, c’est justement parce qu’elle en est trop sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps possible! --... Alors, jour de Dieu! fit M. d’Harpagon, alors les couvents n’ont pas été inventés pour les chiens! --Voilà une idée, reconnut froidement sa femme. Elle n’est pas mauvaise: c’est ce qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent! Et savez-vous? C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux même avant cette histoire, parce que... parce que nous ne pouvons pas la marier. Mais croyez-vous qu’elle y consentira?... Et tout à coup: --C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. Le véritable auteur de la chute de votre fille, c’est vous! --La chute? protesta M. d’Harpagon, qui ne pouvait supporter longtemps une vision pessimiste des choses; tu vas trop loin. Claris nous fait entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, un enfantillage... --Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, et même au-dessus, sort à deux heures du matin de la chambre d’une femme, dit brutalement Mme d’Harpagon, il a passé son temps à enfiler des perles? Des mots, ça, des mots encore! Toute votre vie, vous vous paierez de mots. Et puis, voyons! Si ce monsieur n’a pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y gagne? Elle y perd. --Tu dis?... proféra son mari avec horreur. --Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a vu le monsieur sortir de sa chambre: elle est compromise, vous entendez com-pro-mise, qu’elle se soit donnée ou non. Mais, si elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous dira: «Fichez-moi la paix, il n’y a pas de casse!» --Oh! fit M. d’Harpagon, choqué, mais anéanti par ce raisonnement irréfutable. --Et c’est votre faute, répéta sa femme avec violence, votre faute. Puisqu’il n’y a rien à faire, ça me soulage, au moins, de le dire. Votre faute! Parce que si vous aviez été _comme moi_, même seulement si vous ne m’aviez pas empêchée d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la barque, si vous aviez eu le quart de l’esprit d’économie, d’avarice, si vous voulez, dont vous me raillez comme d’une tare, au nom de je ne sais quels souvenirs dont vous voulez ridiculiser votre nom; si vous n’aviez pas placé votre argent en dépit du sens commun; si vous n’aviez pas donné votre démission comme un niais; si vous n’aviez pas fait bêtise sur bêtise, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et votre fille aurait une dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis deux ans, crie, vous l’entendez, crie, pour avoir un homme dans son lit, un homme et ce qui s’ensuit! M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire des cartouches dans la chambre aux fusils. Occupation dérisoire, puisqu’il ne savait plus où chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent le dosage de la poudre et du plomb dans les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage endormaient d’ordinaire ses plus noirs soucis dans un automatisme salutaire. Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il se mit à pleurer sur sa sébile de «pyroxylé», à pleurer comme un pauvre petit perdu dans la forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison attendrissante. Et il murmurait: --On veut que je sois malheureux! On fait exprès que je sois malheureux!... II Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots, insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un des chevaux de Louis, le métayer: il y avait plusieurs années que le ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie personnelle; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet: Marie toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui «faisait» aussi les chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer. Pour la première fois de son existence,--non, il se souvenait aussi des nuits où il avait eu des rages de dents,--M. d’Harpagon n’avait pas fermé l’œil. Le «déshonneur» d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la propriété: le château, le parc, la métairie, le petit vignoble. De cette vente, on ne retirerait rien! Les droits des créanciers absorberaient tout... Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir, une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces circonstances, cette expression impliquait d’ironie! Son portefeuille! «ses placements!» On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon pervers s’était complu à égarer ses choix... Il avait des mines d’or, achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la publicité de nos journaux «bien pensants», en avaient inondé le marché français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable obstination à dégringoler,--sans compter des titres du Klondyke, qui ne valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la _Royal Dutch_! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut et de l’étang des Vergeais; le pétrole ne lui avait pas été plus favorable que l’or. «J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà!» songeait-il, mélancoliquement. Certes: car à mesure que l’intérêt de la terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune mobilière: c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées... En somme, s’il liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de mille francs. C’était tout! Tout ce que la Providence laissait aux d’Harpagon! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français! M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux: bientôt, ils ne seraient plus à lui! Il franchit la porte charretière, s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait encore,--quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à contempler, attendrissant! Il soupirait: «Il faudra donc quitter tout cela? Pourquoi pas la vie, en même temps? Ça vaudrait mieux!» ... Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly, Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris, pris le train du matin, le premier? Il en éprouva un nouvel ennui. Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu, demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il faudrait «juger» Élise; imaginer, appliquer contre elle une sanction. Laquelle?... On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute? La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la laisser passer: le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise. --Bonjour, Harpagon! cria la barbe grise. C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas les soucis d’Harpagon, vivait à son aise... Mais c’était la première fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée, en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même? La première pensée de M. d’Harpagon fut: «Il n’arrêtera donc jamais de me tomber des tuiles sur la tête!» Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il prononça: --Pellegrin! quel bon vent t’amène? Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite courage d’ajouter: --Tu vas nous rester longtemps! --Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien magistrat. J’avais à te parler. Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra: «Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de «contentieux»: un ancien magistrat! Il a trouvé ça tout de suite, comme il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient!» ... Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne s’en affecta point, la connaissant: il comptait bien déjeuner à la fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée: «Vous auriez mis les petits plats dans les grands.» S’il y mettait de l’ironie, elle était assez courtoise pour demeurer imperceptible. Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable: il s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit. --Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler... Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir! La chance, enfin, qui revenait! ... M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau. --Qu’est-ce que c’est? demanda M. d’Harpagon, surpris. --Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien... ... M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République, et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu, éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste... «A l’ordre de... etc...»: ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui: c’était tout ce qu’il y distinguait. --Eh bien?... fit-il, stupide. --Voyons, regarde! C’est un effet de quinze mille francs--14.720 et des centimes exactement--à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi... Il m’a été présenté... ma signature est fausse. --Quoi?... Je ne comprends pas! Je t’assure que je ne comprends pas... Qu’est-ce que tu veux dire? --Allons, allons! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse, fausse... --Un faux? De qui?... interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à saisir. Pellegrin haussa les épaules. --J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis: 14.720 francs et des centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait pas... M. d’Harpagon eut la force de répondre: --Je te remercie! ... Et sur le moment, il l’aurait aussi bien tué: le seul homme qui savait la honte de son fils, qui la lui apprenait! Il murmura: --Oh! c’est trop affreux, c’est abominable. Tu ne peux pas savoir, Pellegrin, à quel point c’est abominable! Tu ne peux pas savoir où j’en suis, où on en est ici!... Écoute! je ne puis te rembourser maintenant... maintenant, ça veut dire aujourd’hui, comprends-tu? Et pour moi c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te dire: «Tiens, voilà tes quinze mille francs, et ça n’acquitte pas encore le quart du service que tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon fils!» Mais tu seras payé, je te le jure: bientôt, dans quelques jours! Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire de son malencontreux portefeuille, et dont il se désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui laisser si peu, si peu pour vivre... --Mon pauvre vieux, j’en suis sûr! Tu ne crois pas, n’est-ce pas, que je suis venu pour ça... Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne faut pas que ton fils reste à Paris. L’air y est mauvais pour lui, il n’a pas l’épine dorsale morale assez forte... Ça arrive... Mon cher, cher ami! Mon pauvre cher ami! Ne te frappe pas, ne t’exagère pas les choses. Nous sommes tous les deux de vieux justiciards, hein? Combien de fois déjà n’avons-nous pas vu ça? Les hommes ignorent la valeur de l’argent, l’honnêteté qu’exigent les affaires d’argent, tant qu’ils n’ont pas une famille, ou un métier. Ton fils m’a «emprunté» cette somme. Mais oui, mais oui! Il a cru me l’emprunter seulement, il a cru qu’il restituerait avant l’échéance. C’est l’éternelle histoire: la combinaison sûre, le tuyau certain à la Bourse ou aux courses: de l’imagination, et pas de cervelle... La combinaison rate, et le jeune homme léger devient... --Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas ce qu’il est devenu. Oh! ce mot, ce mot! Je ne puis pas revoir Cléante; ce mot-là, je le lui jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le mérite! Je m’imaginerais toujours qu’on le lit dans ses yeux, sur son front. --Oui, naturellement. C’est pour ça que je suis venu. Je te répète qu’il ne doit pas rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou qu’il parte pour une colonie: commis des affaires indigènes, ou employé dans une factorerie. Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade et du gruyère pendant quelques années. J’arrangerai ça pour lui, je te le promets. On se débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il sait que je sais... Ne pleure pas, ou bien pleure maintenant, tiens, vide-toi de tes larmes, tout de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs devant ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, je n’aime pas les scènes... Tu peux bien me rendre ce service-là. Regardant un portrait, un assez bon portrait de famille, peut-être un Largillière, il eut envie de dire, pour changer de conversation: «Mais c’est joli, ça! Ça a de la valeur!» Il s’abstint: «Il pourrait vouloir me le donner!» M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance de la somme. Il haussa les épaules: --Mais non! Pour les dettes d’honneur est-ce qu’on fait un papier?... Allons, du courage! Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes bois, tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger et tes lapins. M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre: --Regarde! fit-il. Voilà tout ce qui me reste, tu peux tout voir d’ici. Et c’est à vendre, entends-tu, à vendre! Il s’entendait crier, intérieurement: «Bientôt je n’aurai plus de maison, plus de verger, plus de lapins, comme il dit... Et je n’ai plus d’enfants: il faut qu’Élise entre au couvent, et que mon fils s’en aille, s’enfuie si loin qu’on ne le voie plus...» Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait prévu. S’il avait su où aller, et quelle excuse donner pour partir avant l’heure du train, il se fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert le moyen, il s’était préparé à l’affronter; il parla tout le temps, pour sauver la situation. M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais sa femme était exaspérée. Quand Pellegrin remonta enfin dans la voiture de Perronneau, M. d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille: --Tu as été bon, très bon... Merci. Dans son âme il se disait: --Lui, bon?... Il y a des cas où tout se tourne en méchanceté, contre un homme. Ce que celui-là vient de me faire souffrir avec sa bonté, mon Dieu! Quand la voiture fut sortie du parc, Mme d’Harpagon déclara: --C’est encore de la chance que cet animal s’en aille avant qu’Élise ne soit arrivée! Il n’aurait plus manqué que ça! Quelle journée, bon Dieu, quelle journée! --Quelle journée! répéta sincèrement son mari, en écho. Il songeait: «Et encore, elle ne sait pas tout. Si elle savait!...» * * * * * Il était entendu que ce serait Mme d’Harpagon qui tout d’abord interrogerait Élise. En ces matières délicates une mère seule, en ménageant l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer obtenir une confession complète; et, du reste, M. d’Harpagon ne se souciait nullement, bien qu’ancien magistrat, de prendre part à cette désagréable et obsédante instruction. Il se contenta de réserver à Élise un accueil distant, sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint de lui demander les moindres détails sur son voyage, sur son séjour à Cannes. Enfin, il fut là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il murmura: «Malheureuse enfant!...» Élise descendit sur lui un regard dédaigneux, presque insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement du monde, sur son carton à chapeaux. C’était une belle personne, longue, mince, grande pour une femme, et mieux que bien faite: car justement elle violait certaines règles du classique canon de la beauté féminine par tout ce qui peut susciter l’intérêt voluptueux des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, dont les narines palpitaient, une bouche assez large, aux lèvres qui n’exigeaient nul secours du fard, et dont les dents solides, courtes--les canines surtout, nettes, accusées, lumineuses--éblouissaient. Sa gorge montrait un soupçon d’excès dans son opulence; pareillement ses hanches arrondies et larges comme on les voit aux femmes dans les miniatures hindoues ou persanes. Quelque chose en elle d’étrange, et d’étranger: la Sulamite du _Cantique des Cantiques_. Elle le savait. Son père, en cela semblable à beaucoup de chrétiens encore de sa génération, qui lisent davantage l’ancien et le nouveau Testament que les effusions affadies de la contemporaine littérature catholique, le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité de relire elle-même ce texte effervescent: «... La courbure de tes reins est celle d’un collier, ton ventre est un monceau de froment doré, parmi des lis... l’Amant m’a conduite dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il lève devant moi porte: _Amour!_» Elle était brune, sur son front droit les cheveux noirs, abondants, s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des poussières d’or. Et tout cela, maintenant, faisait peur à M. d’Harpagon... Élise, d’un air assuré, monta dans sa chambre, accompagnée par sa mère. --... Maintenant, malheureuse, lui dit Mme d’Harpagon, j’attends tes explications. --Quelles explications, fit-elle, des explications sur quoi? Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les plis d’une toilette de soirée. --Voici la lettre de M. de Claris... --M. de Claris? Ah! oui, c’est vrai, il vous a écrit, M. de Claris. Il a dû bien s’amuser en écrivant... Car ça l’amusait, au fond, cette histoire-là, ça se voyait! Ce qu’il aurait voulu tout savoir, avoir des détails! mais il a été très gentil, parfait... Ce n’est pas comme sa femme! Bon Dieu! Ce qu’une femme qui a des amants peut être embêtante quand elle veut la faire à la vertu!... --Élise! --Voyons, maman! Vous le savez, peut-être!... Au fait, non... Ce qu’on garde encore d’illusions, ici! Il n’y a jamais eu d’adultère dans la famille, les maris y ont toujours été fidèles à leurs femmes, les femmes n’ont jamais couché qu’avec leurs maris... --Élise!! --Non, laissez-moi rire!... --Si c’est le langage que tu tenais aux _Cactus_, je ne m’étonne pas de ce qui est arrivé. Une jeune fille, ma fille, employer de tels mots, n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, aucune réserve, aucune pudeur!... --Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous croyez qu’il est arrivé, qu’est-ce qu’elle dit, la lettre Claris?... Moi aussi, ça m’intéresserait de le savoir. Mme d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis: --Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose abominable? --Que cet imbécile de petit La Motterais a vu Bertrand de Maillac sortir de ma chambre, et qu’il n’a pas su tenir sa langue? Parfaitement. La Motterais est incapable de rien inventer! --Ainsi le... le monsieur s’appelle M. de Maillac? --Tiens, au fait, vous ne le saviez pas... Eh bien oui, il s’appelle Maillac. Vous le savez, maintenant. Je ne vois pas que ça change grand’chose à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à rien. Trente ans. Pas le sou, comme moi. Très gentil, très... très adroit! Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant certains souvenirs. --Et tu veux l’épouser? --L’épouser? Il n’en est pas question... Quelle drôle d’idée! --Mais il t’a compromise, tu es perdue! C’est effroyable. Et tu es là qui ricanes, qui te moques de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre chagrin, notre honte! Que tu aies perdu toute pudeur, c’est déjà horrible, incompréhensible. Mais tu n’as pas de cœur! Le visage d’Élise changea. --C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, beaucoup de peine. Je vous demande pardon... Et dire que tout ça est la faute de ce petit crétin de La Motterais!... --Mais tu es inconsciente! Il ne s’agit pas seulement qu’il t’ait vue. Il s’agit de la chose, de cette chose infâme!... --Quelle chose infâme?... Mme d’Harpagon perdit patience: --C’est effrayant! Te voilà qui oses parler de ça comme une prostituée, comme une fille des rues, comme une de ces traînées qui viennent ici pour les vendanges, et qui se donnent dans les vignes pour ajouter vingt sous aux cent sous de leur journée!... Ce n’est pas possible! Tu es ma fille, tu es croyante, nous t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien laissé savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime mieux croire que c’est ça. Tu ne te rends pas compte, tu ne comprends pas!... Combien de fois l’as-tu reçu, ce Maillac? Et alors, alors... Pense donc à ce qui peut arriver, à ce qui est peut-être? Le déshonneur, le déshonneur public! --Ah! C’est ça?... Mais non, mère, mais non. Élise sourit encore, autrement. --Rassurez-vous. Père connaît le _Cantique des Cantiques_: eh bien, vous pouvez lui faire relire le passage sur la fontaine qui est toujours scellée! Mme d’Harpagon la considéra avec stupeur. --Voyons, mère, voyons! C’est ennuyeux, à la fin! Quand je vous dis que vous ne devez avoir aucune crainte là-dessus, aucune! Vous devriez comprendre. On s’est amusé... --Oh! cria Mme d’Harpagon, terrifiée, alors c’est encore pis que tout ce que j’imaginais. La corruption! La perversité dans la corruption! Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. Sa mère ne la suivit pas. Elle alla rejoindre M. d’Harpagon, qui attendait... A son tour, il eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le dépassait. Enfin il prononça, écrasé: --Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle est possédée, possédée... Il faut la faire enfermer... Car son esprit droit et médiocre ne formait que des conclusions simples et antiques. Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le couvent pour Élise. Il fallait le lui faire accepter. Elle en repoussa la suggestion avec dédain, avec dérision. --Je suis vivante! dit-elle. Jamais je ne me suis sentie plus vivante. A l’époque où j’étais morte et enterrée... --Morte et enterrée?... interrogea M. d’Harpagon, auquel il arrivait parfois, dans sa rêverie, de prendre au pied de la lettre les métaphores les plus usées. --... Morte et enterrée _ici_... à l’époque où je ne connaissais rien que cette vie des Vergeais qui n’est pas une vie, qui n’en est que la caricature léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon avec joie, du moins avec une sorte de résignation, presque de satisfaction, faite d’ignorance, n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en dehors des Vergeais et du couvent? Mais alors il fallait me laisser au couvent après mes dix-sept ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, ma volonté, ce que les mères voulaient bien appeler mon intelligence, m’y auraient fait une place. On m’y disait: «Vous êtes pieuse. Il vous manque l’esprit d’obéissance, la docilité. Mais cela s’apprend par la mortification. Mon enfant, ne craignez pas les mortifications, les humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un temps, car vous êtes née pour la direction. Vous vous réveillerez un jour première parmi les nôtres, à la tête de la congrégation...» Mais vous m’avez rappelée. J’ai oublié ces anciennes impressions. Dix années ont coulé, dix années où j’ai appris à me connaître, et que j’ai un corps, des organes; où j’ai appris à savoir que je suis une femme, toute une femme, que j’ai droit aux joies de la femme, aux joies de la chair, oui, aux joies de la chair, des sens! Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. Il était choqué. Jamais, de son temps, une femme n’eût osé parler ainsi avant quarante ans, une femme de son monde, de sa race, de sa famille... «Impudique! se criait-il en lui-même. C’est une impudique, et elle est ma fille!» --... Le droit d’être courtisée, poursuivit Élise, le droit de solliciter les hommages, d’en jouir, de jouir de ce qui me reste de jeunesse, de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté comme elle doit l’être, d’en tirer tout--tout ce qu’en pourront tirer mon orgueil et mon plaisir! Elle les regarda tous deux en face, résolue, insolente, outrageante: --... Le droit de connaître même ce que j’ai voulu apprendre, ce que j’ai commencé d’apprendre: l’amour des hommes! --Tais-toi! fit violemment Mme d’Harpagon. --Oui... je suis une fille en train de mal tourner. Eh bien, après? D’abord, c’est fait. Vous n’y changerez rien... Et puis, c’est votre faute. --Oh! fit M. d’Harpagon, horrifié. --J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens. C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui était le but de votre éducation... Autant faire élever un clairvoyant par des aveugles! Cela vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le sang, les nerfs... Et alors, alors, _je vous voyais!_ --Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples! --De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples. Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles... --Oui! affirma sincèrement M. d’Harpagon. --Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense! On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai vus! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre? Moralement, intellectuellement, rien! Vous êtes bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule... Je ne vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble, je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés. Pourquoi? pourquoi? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous rapprochait. Faut-il que je dise lequel? Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur, de son odieuse et terrible franchise. --Ah! tant pis! Je le dirai! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais connu la satiété! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut point parler; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je! Bien plus, elles ont fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants... Mais oui, oui! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui en est responsable? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez: «Ça va mal!... mais ce soir!» «Impudique! impudique! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du démon!» --Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous avez été heureux--personnellement. Et, parmi les gens qui vous entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et bien pensants, «ceux qu’on peut voir», enfin, vous avez peut-être été les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour; et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie: «Elle a quelque chose pour se consoler!» comment voulez-vous que je n’aie pas compris? --Elle est folle! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant. --Folle? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle? Il fallait me trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne savais pas tout; que je devinais, que j’attendais seulement! On aurait peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari, n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard. Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous, n’importe comment! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je le sais; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au bout! --Va-t’en! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en! ... M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles d’araignées. Et il murmurait: «Je suis comme Job!... L’orage a balayé mes biens; mes bœufs et mes ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge: Dieu est terrible et mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les jugent... Il m’a condamné! Quand je me laverais dans la neige, quand je me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé, et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job! Comme Job!» III Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de Maître Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du notaire, à Mailly, et les clercs, Maître Cottereau lui-même, quand ils passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter, en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à terre: «_A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte, comprenant..._» Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on vint visiter! Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas? Les gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque chose! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était à eux--pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent! Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau. Une maison à vendre! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son dos, et l’on s’en va... Ce furent des jours atroces. M. et Mme d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être ailleurs, au-dessus de tout, disaient: «Que ça finisse, que ça finisse! qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question!» Mais, de ce supplice, il y en avait encore pour des semaines, des mois. Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. «Vous ne vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est dans votre intérêt.» De tous ces intrus, c’était lui le plus poli; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le connaissait depuis si longtemps! L’horloger d’une petite ville finit par devenir une espèce d’ami, de condition subalterne; un fournisseur, mais un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché, et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des rouages de cuivre... Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que, chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner quelqu’un? On sait qu’on s’y doit résigner: mais par quoi commencer le sacrifice, et jusqu’où l’étendre? Cela crève le cœur. En présence de tel meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a envie de crier: «Non, pas ça! pas ça! Encore une petite minute, monsieur le bourreau! Attendez!» Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la considérer comme insignifiante; à cette heure, comme il est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout avait peur de se laisser «voler». Elle ne se le fût jamais pardonné. Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait communément «le Largillière» tout court; et l’on avait fini par attacher une foi implicite à cette attribution; il y avait le nécessaire de voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon, intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent; une pièce unique, évidemment, unique! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie, que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour: «Voilà un beau meuble! Cela se recherche, maintenant, à Paris!» Et le mobilier de la salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait! Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution: --Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris... --Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur. --Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la boutique, il peut donner un conseil... Et même, s’il dit que cela en vaut la peine, il pourrait faire venir son père. --Un juif! fit M. d’Harpagon, avec répugnance. Élise abaissa des sourcils ironiques: --Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien... La seule différence entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre... Et puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme. --Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon. Il n’ajouta point, mais il le pensait: --Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau... Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était passionné: uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être dévoilé--de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait encore, quelques pages dans la _Revue des Sciences Historiques_, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux, l’_Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux_. Mais M. d’Harpagon parlerait-il? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers--seulement un livre de comptes, ou de «Raison?» Le Livre de Raison du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier! Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait: «Quand il faudrait l’acheter! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son propriétaire le droit de l’éditer! Et cela me ferait une seconde thèse. Une thèse dont tout le monde parlera.» Il voyait déjà imprimés, sur couverture bleue, ces mots magiques: _Le Livre de Raison d’Harpagon_. Il en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante! Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme, quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves; et jusqu’à l’excès d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être d’une utilité directe; du reste, il n’affecta point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait du mérite à ses éloges antérieurs: «Pour ceci, je ne pense pas que cela puisse avoir de l’intérêt.» Avait-on l’air de le regretter, de protester, il corrigeait: «Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la liste.» Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal, en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire. Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger, une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui demeurait de l’héréditaire esprit «courtier» pour qu’il sût se faire insinuant; et aussi il savait «encaisser». Il découragea par son équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon; sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs! Il ne fuyait pas Élise; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas, avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait lui rester tout à fait indifférent; elle en était à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant, à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère--en fait affectant de ne lui plus adresser la parole--désolé, esseulé, trop bon homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à le prendre pour confident; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander: --Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort habile? --Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement. --Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur, lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire? --Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant, mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous traiterons pas comme un client ordinaire... Tous les commerces se ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome fondamental: «Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des affaires trop chères.» Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et d’attendre... Que ce soit pour les tableaux, les terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose... M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux comme un enfant. --Je comprends, fit-il en riant, je comprends... Mais vous, monsieur Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas resté dans le commerce? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi. --Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, _in fine_, nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous voulez, que des exécutants, non des compositeurs... Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du négoce--avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de l’esprit se concentre sur la théologie; et après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs d’Occident qui renoncent au commerce: je suis agrégé ès lettres. Il se peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre... Il n’en est pas moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma race: celui de savoir,--savoir pour savoir,--entasser les faits et les connaissances comme mes autres coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux pantalons. Je me le reproche: ma nature me porte davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession. Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son besoin de savoir devenait irrésistible: --Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de moi... Mais dites-moi, en retour, dites-moi... --Quoi? fit M. d’Harpagon, étonné. --Ce qu’on dit... le bruit qui court... Que vous _en descendez_... Oh! pardonnez-moi! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire! Si c’est vrai... si c’est vrai, il n’est pas de noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire! Car les points de vue changent avec le temps. On l’a dit bien souvent: que nous importe la réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles lettres d’amour, ou en ont reçu! Leurs petits-fils les publient... Et je pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles de Retz--Barbe-Bleue!--au nombre de ses ancêtres. --Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des souvenirs qui sont restés dans ce pays... Je vais le quitter, je vais quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme vous dites, dont vous venez de parler; où son fils Cléante est mort, et qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît infiniment mélancolique: dans quelles circonstances, hélas!... Il est des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi... Mais sur ce point, ma tristesse même me porte aux confidences. Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers de l’allée où ils se promenaient. Le vieil arbre sonnait creux. Trois hommes n’eussent pu l’entourer de leurs bras. Il était noueux, rugueux, énorme et paternel. Il jetait de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient la terre; vingt ménages de freux y vivaient, dans leurs nids qu’ils retrouvaient chaque année. --C’est le premier des Harpagon, ce même Harpagon que Molière prit pour modèle, qui l’a planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, son fils, goûtèrent le frais en été sous son ombre, l’hiver ont mangé ses châtaignes, arrosées du vin blanc de cette vigne, en bas... Car Cléante, suivant la coutume, avait reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise, sa fille, avait eu sa part en argent, en créances sur l’État et les particuliers, en bons de caisse sur des traitants. Et, par un hasard singulier, peut-être un vœu du destin, moi, le dernier des descendants de Cléante, j’ai épousé la dernière descendante d’Élise. Les deux branches, écartées depuis si longtemps, se sont réunies en une seule. Et dire que ces derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers du grand Avare, sont ruinés! --Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est cela qui est inattendu, incroyable!... Si triste--et merveilleux! --Je vais vous étonner bien plus encore, monsieur Meyer: _ils l’ont toujours été!_ --Ruinés? Les d’Harpagon? --Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais sortis--qu’aujourd’hui, hélas, pour sombrer dans la misère--de la médiocrité. C’est une étrange aventure, dont les particularités rendent l’histoire de ma famille plus remarquable encore que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, dans un certain sens, édifiante. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, ces particularités ne sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le proverbe: à père avare, fils prodigue. Vous vous souvenez que le premier Cléante ne l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, passé son amoureux délire, montra qu’elle tenait de son père; il put reconnaître son sang; il la tint en affection distinguée, l’avantagea le plus qu’il lui fut possible. Mais voici le phénomène qui s’est produit, si l’on considère l’ensemble des générations, dans chaque branche, avec quelques irrégularités de détail, bien entendu; je n’entends établir ici que la vérité générale: «Il y a eu des alternances de prodigues et d’avares, d’avares et de prodigues. Et ce n’est pas seulement que les prodigues dilapidassent le bien de leurs ascendants avares! Ce qui s’est passé est plus compliqué. Nombre de fois les avares de la famille--ceux que nous appelons entre nous les Harpagon-Harpagon--ont vu de leurs yeux, de leur vivant, s’évanouir la fortune qu’ils avaient accumulée, tandis que les Harpagon-Cléante, les prodigues, ne se trouvaient pas, à la fin, dans une situation pire qu’au début de leurs folies. --Je ne conçois pas bien... avoua M. Simon Meyer. --C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie française dont, sous nos derniers monarques, une petite noblesse, parfois une grande, est sortie--le premier des Harpagon fut anobli je vous dirai tout à l’heure comment--que je vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon plaçaient leur argent. Fort ordinairement, ils l’ont perdu. Ils l’ont perdu au début du XVIIIe siècle dans les spéculations sur le Mississipi. Ils l’ont perdu lors de la chute du premier Empire parce qu’ils n’ont pas prévu--c’était ceux de la branche féminine--la fin du blocus continental, et qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse sur les cotons et les sucres. Ils l’ont perdu sous Louis-Philippe en plaçant leur fortune dans les premières compagnies de chemins de fer et de charbonnages, dont la faillite fut désastreuse. Ils l’ont perdu vers 1880 dans l’Union Générale. Il est assez rare qu’un Harpagon-Harpagon ait pu conserver jusqu’à sa mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez croire alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait presque toujours achevait la ruine? Il n’en a rien été, car, jusqu’à ces derniers temps, la bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni l’État, dont elle était pratiquement maîtresse. Il en fut de même sous l’ancienne monarchie à l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis la Révolution, s’est confondue, avec quelques préjugés en plus, pour ses mœurs et sa manière de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les mariages, et il y avait les places--l’administration. «Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui du premier Cléante. Dans les premières années du XVIIe siècle, la Bourgogne avait été presque entièrement abandonnée par sa population rurale...» --Je sais cela, interrompit le professeur, c’est le sujet de ma thèse. Le roi engagea fort les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs des biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent tout d’abord. --Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais Cléante, après ses dissipations, ne possédait plus guère que cette terre des Vergeais, où il se retira. Cependant, comme il avait servi le roi dans ses armées, non sans mérite, Sa Majesté, qui le savait obéré, lui accorda une de ces charges financières, auprès de l’intendant de la province, que ne rougissaient pas de remplir les personnes dont la noblesse était toute fraîche; et, percevant une petite part des impôts, il en garda naturellement quelque chose. Cela lui permit de se rétablir par un mariage qui ne fut point trop désavantageux. Il en fut de même après la Révolution. Les Harpagon en difficultés devinrent sous-préfets, percepteurs, trésoriers-payeurs, magistrats. La société était faite pour eux. Se trouvaient-ils dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même, n’est-ce pas mon histoire?... Mais j’ai été abandonné en route. Cette société tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles classes sont survenues, qui détiennent le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma place m’expulsent maintenant du dernier morceau de terre que je possédais. C’est la fin des Harpagon, c’est un monde où je ne serai plus jamais rien, où je n’obtiendrai rien, rien par privilège, ni moi ni mes enfants. Nos prodigalités nous perdent définitivement; notre épargne même ne nous sauve plus. Nous disparaissons, et je m’en vais. «Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma famille. Je pourrai d’ailleurs vous confier, monsieur Meyer, quelques vieux papiers qui vous éclairciront ce que je viens de vous en dire, et j’imagine que vous goûterez tout particulièrement les _Mémoires_ qu’a laissés mon aïeul Harpagon-Chézilles, le beau Chézilles, comme on disait sous Louis XVI. Ils sont demeurés inédits; et, si vous les vouliez publier, il y faudrait de larges coupures, encore que le prince de Ligne, auquel il les avait montrés, lui eût écrit: «Pour le style, il n’y a qu’à admirer. Pour le fond, que j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait pour tous les temps, pour tous les pays, pour le philosophe et l’homme de la société.» Il est à croire que le philosophe et l’homme de la société d’aujourd’hui,--si tant est que nous ayons une société, de quoi je doute,--ne ressemblent point à ceux d’alors: car ces mémoires sont fort scandaleux. On ne craignait pas de dire à cette époque, avec une élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout ce que l’on faisait, et qu’on a, monsieur, tort de faire. Ce fut un enseignement après la Révolution pour ce qui restait de la noblesse, et cette bourgeoisie où, pratiquement, ma famille est retombée. En apparence du moins on apprit à respecter les convenances sociales. Pour conserver le droit de diriger la communauté, il faut avoir l’air de le mériter, et savoir, extérieurement, garder quelque décence. Mais, comme les causes produisent ordinairement les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, et des privilèges qui en résultent, a fait perdre à la bourgeoisie de nos jours cette hypocrisie nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe et ses vices, en même temps qu’elle perd les qualités profondes qui justifiaient sa prépondérance... Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai jamais rien été; toutefois il me semble que, considérés en masse, nous ne valons plus grand’chose. «Mais ce qui doit retenir, au point de vue de l’histoire singulière de ma famille, l’attention sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit successivement en sa personne les deux tempéraments opposés qui la caractérisent. Harpagon-Cléante, Harpagon-Harpagon se succédèrent en lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à sa maturité, un prodigue et, par surcroît, un homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il brilla dans ces soupers où la mode était de parler «anglais»,--un anglais qui n’avait rien de commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela voulait dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos les plus choquants, nommant les choses du sexe par leurs termes propres, au lieu de les voiler sous les périphrases qui sont d’usage dans la bonne société. Et, le plus souvent, on ne se quittait point sans un tribut de complaisances mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois allaient fort loin... Il gaspilla ainsi un avoir déjà diminué par les affaires d’un père à la fois économe et aventureux. Il s’en vantait: «Ayant fait, en deux ans, deux cent mille livres de dettes, dit-il quelque part, je n’en étais pas moins sans argent.» Cela n’empêcha point le beau Chézilles de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça de la sorte au prince de Ligne: «J’ai le plaisir de vous mander mes fiançailles avec une fort honnête personne, dont le bien se peut élever à cinq cent mille livres. _Avec ce que j’ai_, cela fera au ménage dans les cent cinquante mille.»--Entendant par là qu’il devait le reste et comptait sur la fortune de sa future pour s’acquitter. Je ne saurais non plus dissimuler qu’il était grand joueur, et ne montrait pas au jeu une délicatesse sur laquelle on n’avait pas tout à fait coutume à cette époque de raffiner. «Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour devenir Harpagon-Harpagon, son chemin de Damas sur les routes de l’émigration, qui furent si cruelles à la plupart des gentilshommes de son temps. Ayant perdu sa femme, qu’il avait rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre aux États-Unis, il séduisit fort cyniquement la fille trop innocente d’un opulent banquier de Philadelphie, l’enleva, la conduisit en Europe où il l’épousa; puis, moyennant une somme considérable, traita avec le père pour laisser déclarer la nullité de son mariage. A compter du moment qu’il fut réellement riche, chose étrange, son avarice devint aussi sordide que sa dissipation avait été sans bornes. Il ne fut rien moins qu’un usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une férocité incroyables. Il vivait misérablement, se privait de tout... Croyez-vous qu’il ait laissé un héritage important à ses collatéraux?--il n’avait pas d’enfants.--Il est mort ruiné, absolument ruiné, par la grande entreprise de constructions immobilières qui voulut, sous la Restauration, transformer la plaine de Grenelle, en faire le quartier à la mode que sont devenus depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où il avait engagé tous ses capitaux. Il avait vécu sans scrupules, il est mort sans un sou. Je n’ai pas craint de vous faire de lui ce portrait sans fard. Vous êtes trop averti pour ne point savoir qu’il peut exister dans toutes les familles de ces brebis noires qui en accusent les tares sans en avoir les vertus. «C’est ainsi que, par des alternances de générations inutilement épargnantes et de prodigues à peu près tirés d’affaire par l’appui que leur prêtait un milieu social qui ne les abandonnait point, on arrive à la génération contemporaine, à moi, à ma chère femme, qui peut avoir quelques travers, mais témoigne d’une énergie, d’un courage, d’une résignation que j’admire, et par quoi elle m’est bien supérieure. Il semble qu’en nous les défauts et les qualités que nous tenons de notre terrible sang se soient atténués. Mon père avait laissé dans l’écroulement de l’Union Générale à peu près tout ce qu’il possédait, sauf cette terre que j’ai dû hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un bien coupable prodigue,--plutôt un insouciant, un imprudent, quelquefois un étourdi trop généreux,--et de la fureur entassante, de l’amour de l’or du grand ancêtre et de la première Élise, Mme d’Harpagon n’a gardé que des manies innocentes, peut-être un peu risibles, mais excusables. Pourtant, c’est nous qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre poids de cette hérédité. Nous marquons la fin de la dynastie des Harpagon; et, je le crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde: car mon fils et ma fille vont sombrer au-dessous de leur classe; il n’y aura plus pour eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, puisque, vraisemblablement, ils n’auront jamais rien: et c’est, à l’âge où nous sommes, ma femme et moi, notre grande et légitime inquiétude. «Telle est l’histoire de notre famille, cher monsieur. J’éprouvais le besoin mélancolique de me la rappeler à moi-même, de la rassembler dans tous ses aspects bizarres et fatals, avant de quitter cette demeure où je suis né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée par gratitude envers votre bienveillance et votre sympathie, qui m’ont été bien sensibles. Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir de les accroître? Car j’ai besoin de vos services, de ceux de votre père: ce serait pour moi un apaisement que de découvrir, dans les quelques objets qui sont ici, de quoi acquitter une dette d’honneur dont je vous demande la permission de ne vous rien dire; c’est un secret qui n’est pas seulement à moi...» Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. Elles firent plus que d’intéresser M. Joseph Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait aussi ce désir passionné de beaucoup de ses coreligionnaires, surtout ceux d’Alsace, de se fondre dans la vie française, de comprendre et de sentir les choses comme un véritable Français; il y faisait des efforts persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger encore M. d’Harpagon sur ces comptes, ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui tenaient tant à cœur. --Là-dessus, lui répondit le malheureux homme, je ne puis satisfaire votre curiosité. Le premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle; ces souvenirs lui faisaient tort dans le milieu où il avait pénétré; je suppose qu’il s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en reste rien, à ma connaissance. M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que cela importait peu. Et, en effet, son intérêt n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition, de gloriole universitaire. Il se sentait réellement attaché à ces pauvres gens, prêt à tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire, du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, le destin funeste, et, semblait-il, inévitable, qui les attendait. Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce qu’on s’en promettait d’immédiatement profitable que sa présence fut bien accueillis aux Vergeais; on lui sut gré de venir interrompre des silences aussi pénibles que les débats intestins qui leur succédaient. Il fallait bien se taire en sa présence; et, sans qu’il s’en rendît entièrement compte, il en profitait avec une adresse qui venait davantage de son intelligence et de sa sensibilité naturelles que de son habitude du monde. Mme d’Harpagon, demeurée dans la maison la personne qui lui était le moins favorable, disait de lui: «Il n’est pas bien élevé, mais il a de la conversation,» ne discernant point d’ailleurs clairement qu’en cela, étant tout juste le contraire des gens qu’elle avait eus jusqu’à ce jour l’occasion de fréquenter, consistaient son agrément, l’explication de la petite influence qu’il exerçait. De plus, ainsi que la plupart des gens de sa race, qui a traversé tant de siècles parmi tant de misères, d’humiliations, de persécutions, et a su vivre, il était forcément optimiste: le roseau qui plie sans rompre ne connaît pas le découragement. Il réchauffait donc, par une égalité d’humeur qu’il n’affectait pas, le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, eussent éclaté en récriminations les uns contre les autres, contre la vie, contre l’injustice du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il s’était ouvert à lui des origines de sa famille, y ayant trouvé une diversion à ses chagrins actuels ressentait le besoin de revenir sur ce sujet. Il s’aventura de l’aborder, même en présence de sa femme et de sa fille. Et Mme d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée de donner une précision sur tel fait, tel personnage, finit, bien que marquant quelque mauvaise grâce, par évoquer ses propres réminiscences. Élise, au commencement, n’écouta qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, tout ce qui la rattachait aux siens, elle croyait qu’il faut oublier et mépriser ce qui se rapporte au passé pour s’en libérer: c’est le travers fréquent des jeunes âmes en révolte. Elle changea pourtant peu à peu d’attitude, quand son père se laissa aller à lire à haute voix quelques passages des mémoires inédits du beau Chézilles, choisis parmi ceux qui n’outrageaient point trop la décence. D’ailleurs, chose curieuse, ce roué, cet aventurier fort douteux, mais spirituel, était resté aussi sympathique à ces trois personnes que le souvenir du premier Harpagon leur était importun. S’il était «la brebis noire», il était aussi l’enfant gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait beaucoup. En outre, ce n’était qu’un grand’oncle, mort sans postérité: on est moins responsable de ses collatéraux que de ses ascendants directs, on s’exprime, à leur sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, aussi fière que brûlante, marquaient un âpre plaisir quand son père lisait, dans les mémoires de Chézilles, une anecdote telle que celle-ci: «Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable bouleversement qu’a subi la France, c’est l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les armes, entre tous les gentilshommes... Un jour que M. le prince d’Hénin fut traité, à son jugement, de façon un peu légère par M. le comte d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui dit: «Monseigneur, veuillez vous ressouvenir que si j’ai l’honneur de vous servir, vous avez celui de l’être par moi!» --... Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement M. d’Harpagon. D’Hénin osait parler de la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince, issu d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. Mais Chézilles ne s’y serait sans doute point risqué: il était de trop fraîche noblesse, ce qu’on appelait alors _un noble à simple tonsure_, et pas même... Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, puis sourit, mécontente de ce premier sentiment, s’en blâmant elle-même. Rien ne devait plus compter pour elle, que d’assurer sa propre existence au moyen de ses armes de femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement de ses sens, à n’importe quel prix. Elle y était décidée. Sa naissance? Et quelle naissance, après tout! Et c’était au nom de ça qu’on lui avait dénié son bonheur de femme!... M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. Élise s’en aperçut et n’en eut point déplaisir... IV Par une lettre, faite pour être montrée, d’un français correct, d’une écriture allongée, pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer s’était hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop heureux de se mettre à la disposition de ses «amis». Cette façon de s’exprimer avait paru à M. et Mme d’Harpagon impliquer un léger manque de tact, dont ils voulurent au professeur, ne consentant pas à lui accorder qu’en vérité il n’y était pour rien. Et ils se disaient aussi: «Voilà où nous en sommes! Quelles sortes de gens on est forcé d’accueillir!» Toutefois, comme le négociant «en meubles, tableaux, antiquités»,--ainsi que le marquait l’en-tête de la lettre,--ajoutait que ces «amis» seraient traités comme tels, qu’il se ferait un devoir d’agir en expert désintéressé, non pas comme acheteur, ils prirent le parti de ne point manifester leurs impressions à cet égard: c’était, en effet, le plus sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement, sur ses occupations, de faire attendre son arrivée, dont il fixait exactement la date et l’heure. Ce délai donna le temps à Élise de méditer sur le sentiment d’admiration fort évident qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir qu’elle en avait été flattée; elle n’eût point été femme, et elle l’était excessivement, s’il ne lui en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en amuser. Enfin, méditant sur toutes choses, et plus particulièrement sur elle-même, elle en vint à songer: «Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi pas?» Se voyait-elle dans une situation à décourager un jeune homme qui, après tout, n’était pas le premier venu--point laid, assuré de posséder un jour un bel avoir, ce qui le distinguait de ses humbles collègues de l’Université, intelligent... Ses façons n’étaient point choquantes, ni sa manière de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il fallait, et il était assez jeune, pour qu’on le pût dresser. N’avait-elle pas envisagé une décision pire, n’était-elle pas revenue aux Vergeais prête à tout?... «N’importe qui, n’importe comment»... ainsi qu’elle en avait menacé; et, dans son esprit, cette menace n’était pas vaine! Il n’était point agréable de devenir Mme Meyer, la femme d’un juif. Un juif! un juif! Toute son éducation, ses traditions y répugnaient, ce serait une déchéance, et on le dirait. Mais quoi! C’était un homme, et un mari, et le moyen d’entrer dans la vie, de conquérir pour l’avenir la liberté de son corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph Meyer? Non... Mais il ne lui répugnait point, et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer. Oui, le désirer! Et cela suffisait! Et lui, qui la prendrait dépourvue de tout, la considérerait pourtant comme d’une essence, d’une origine supérieures. Ce qui s’était passé à Cannes, cet enfantillage? Il l’ignorerait toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être donnée, il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas, elle en serait aimée. Aimée! Elle saurait donc ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un homme qui vous aime. Mais pourquoi pas? pourquoi pas? C’était mieux, c’était _moins mal_ que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant résolu! Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés de Cannes. Ils la réveillaient la nuit, brûlante, et tendant les bras... Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre le jeune Joseph Meyer amoureux fou; il avait de l’ingénuité, il avait de la littérature, et des sens, de l’imagination. De l’imagination plus encore que de la sensibilité, à la différence d’Élise, en sorte qu’elle était toujours, avec lui, avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, lui jamais. Il éprouvait en même temps, de la conquête qu’il croyait faire, une idée avantageuse à l’égard de lui-même qu’elle sut cultiver. Persuadé qu’elle était mademoiselle de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus heureux, plus fier que lui d’un bonheur romantique et plus inattendu,--estimant que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse et magnifique personne, le rendait plus incroyable. Et c’était venu, il le croyait, dans sa fausse expérience, dans son imagination littéraire, qui l’abusait, de ce que, tout de même que Julien Sorel mademoiselle de La Môle, il avait insulté, brutalisé moralement, cette admirable, cette sublime Élise! Jamais il ne se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement par les détours les plus calculés,--en cette heure à présent inoubliable où, voulant être outrageant, il n’avait été que ridicule. Car c’était ridicule et vil, dans les angoisses où se débattaient les siens, de lui avoir dit: «Je le sais bien, que vous vous servirez de moi et vous en tirerez avec un grand merci. Je m’y attends! Comme il arrive à toutes les castes inutiles et condamnées à disparaître, il ne reste plus rien à la vôtre que de tristes préjugés. Mais que m’importe! Je les vois, je les connais, ces préjugés dont meurent les vôtres: ils ne m’indignent même pas. Vous mourez de ne pas comprendre, de ne pas vouloir vous adapter: c’est un spectacle affreux et pitoyable. Et puis ceux qui vous remplacent deviendront sans doute pareils aux vôtres, sans acquérir ce qu’ils avaient encore d’élégance et de dignité morales. Je ne dis pas de culture, qu’en aviez-vous gardé? En quoi vos soucis intellectuels diffèrent-ils de ceux de cette classe de paysans enrichis et avides qui vous remplaceront?» Et il avait discouru sur ce thème longuement, sottement. Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, il avait été bête, ennuyeux! Élise s’était levée. Il avait couru à elle, plein de remords: «Pardonnez-moi!» «Vous avez peut-être raison, monsieur Meyer...» Elle s’en allait... Et comme il l’osait arrêter, saisissant son bras, suppliant, furieux et désolé de sa propre stupidité, elle avait ployé tout le haut du corps sur son épaule, et dans ses yeux, ainsi tout près des siens, il avait vu des larmes,--une adorable faiblesse! C’était depuis ce moment-là, depuis ce moment-là! Ils n’avaient échangé aucune promesse, elle n’avait point prononcé un mot qui la pût engager. Il n’en était pas besoin, il savait. Il se rencontrait rarement avec elle, on ne l’invitait même pas à la table des Vergeais, ils devaient s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc abandonné, glacé. Mais comme alors elle le faisait parler de lui! Comme elle s’intéressait à lui, à ses idées! Et quand elle lui demandait: «Expliquez-moi pourquoi ce qui a été ne peut plus être?» c’était comme si elle lui disait déjà: «Puisque cela n’est plus, comment allons-nous faire, nous deux, dans un monde nouveau?» Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou pas même: elle haïssait ce monde en ruines, ce squelette de monde tout desséché où elle avait vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre où elle aurait une place,--sa place, qu’elle voulait grande et heureuse. Mais elle s’amusait aussi, elle jouissait de voir combien la vanité, jusqu’au pédantisme, peut se mêler chez un homme à la passion la plus vraie. Et c’était quand cet amant impétueux proclamait le plus haut que ce monde nouveau était celui de la femme affranchie, non plus subordonnée, inférieure à l’homme, qu’il s’affichait sans le savoir, naïvement, le plus dominateur--apôtre devenu pontife! Élise décidait: «Il est à moi! Il sera à moi quand je voudrai, comme je voudrai!» Elle était radieuse. La joie de connaître leur empire tient aux femmes presque lieu de la véritable possession; c’est en soi une sorte de possession qui les garde, jusqu’au moment qu’elle les fait tomber, alanguies et sans défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient avoir pris, sans rien risquer. L’entente d’Élise et du professeur était trop manifeste pour n’éclater pas, même à des yeux aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon; et, s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour l’en éclaircir. Les femmes reçoivent là-dessus, de fort bonne heure, des lumières que l’âge ne parvient point à éteindre. Au surplus, Mme d’Harpagon avait été une jeune fille et une femme amoureuse, bien que fort honnêtement, et ne l’avait pas oublié. Au point où il en était, son mari ne se souciait plus de grand’chose. C’était maintenant un pauvre vieil homme qui s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les discussions lui faisaient mal, et il ne les pouvait éviter! Il n’avait pas su dissimuler à sa femme la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, pour qui Pellegrin avait obtenu la promesse d’une situation en Indo-Chine, faisait des objections, paraissait sur le point de refuser. Il continuait de vivre à Paris, on ne savait de quelles ressources, avec la même femme, dangereuse, pour laquelle il avait commis sa faute. «C’est un homme à l’eau,» concluait Pellegrin, qui communiquait ces regrettables nouvelles. Ç’avait été la cause, entre M. et Mme d’Harpagon, de scènes humiliantes et détestables, Mme d’Harpagon voulant faire revenir Cléante aux Vergeais, son mari s’y refusant: détermination où la paresse morale, la répugnance à dire tout haut, devant le coupable, ce qu’il en disait devant sa mère, tenaient autant de place qu’une indignation légitime. Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, comme joignant les mains pour demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en avait assez, assez! Parfois il lui arrivait de murmurer, errant, désœuvré, à travers la maison, dans les communs déserts, dans les allées du parc que nul ne se souciait plus d’entretenir, cette phrase absurde, qu’il se répétait indéfiniment: «La paix du cloître! la paix du cloître!» Cela n’avait aucun sens, même pour lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps, bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, peut-être du fond de ses premières lectures, de ses livres d’enfant... Cela voulait dire seulement: «Qu’on me laisse tranquille! qu’on me laisse tranquille! Vous n’avez donc pas de pitié!» Averti par Mme d’Harpagon de l’intimité qui commençait d’apparaître entre leur fille et le professeur, le pauvre homme répliqua doucement: --Tu dis?... Eh bien, c’est encore la moins mauvaise nouvelle que j’apprends depuis trois mois! --Avez-vous perdu l’esprit! Élise, votre fille Élise, se laissant courtiser par ce petit monsieur! Le fils d’un marchand de biens, et qui a été usurier! Car vous savez ce que c’est qu’un marchand de biens, je suppose, vous êtes payé pour le savoir! Et juif, par-dessus le marché, juif! --Ne penses-tu pas, demanda son mari, que ses intentions sont honnêtes? J’avais cru comprendre... --Mais c’est bien le pire! cria-t-elle. J’aimerais mieux, oui, j’aimerais mieux que ce fût... que ce fût... comme à Cannes, enfin! Mais ce garçon est trop bête pour ça,--et elle, trop intelligente! Elle sait où elle le mène! --Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui peut arriver de mieux? --Le fils d’un usurier, monsieur, et juif! --Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, s’il est fils d’un usurier, comme il vous plaît de qualifier son père, c’est sans doute que notre sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire appellent ce sang-là... Nous n’avons rien à dire! --On n’en rira que davantage! --Hélas, laissez rire... Songez à notre situation, songez à tout ce dont Élise nous a menacés? Si cela arrivait, rirait-on? Peut-être plus encore, en ayant l’air de nous plaindre: ce serait plus affreux! S’il vient sauver Élise,--et c’est la sauver, dans ces circonstances,--bénissons le ciel. Il est juif, c’est vrai... et c’est ennuyeux. Oui, oui, ça m’ennuie! J’aurais préféré autre chose. C’est inattendu, c’est désagréable... Mais il ne croit à rien, ce jeune homme, et il est plein de bonne volonté, ça se voit. On le mariera à l’église, il fera de petits chrétiens... Et il est si peu juif! En vérité, c’est à ne pas s’en apercevoir... --La caque, répondit Mme d’Harpagon, sent toujours le hareng. Vous verrez, vous verrez! --Je ne veux pas me mêler de cette affaire, conclut plaintivement son mari. Ah! qu’on me laisse donc la paix! qu’on me laisse la paix!... Et vous-même, vous ne vous en mêlerez pas non plus. --Je ne m’en mêlerai pas! --Non! fit-il, avec un sursaut d’énergie et presque de malice: parce que vous avez peur de votre fille,--il reprenait le «vous» avec sa femme quand il était véritablement excédé--vous avez peur de ce qu’elle vous dirait, et de ce qu’elle est capable de faire! Il ne se trompait point. Mme d’Harpagon n’osa intervenir. Elle aussi, à la fin, semblait domptée par les coups acharnés du sort. Elle se laissait aller... * * * * * Le jour échut, à la fin, que le père de M. Joseph Meyer avait annoncé pour sa visite. L’heure en fut accueillie par son fils, par tous les habitants des Vergeais, dans un sentiment d’espoir pareil, quoique les causes en fussent, pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, mais droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait plus guère qu’un seul désir susceptible de le jeter à l’action; il devait quinze mille francs à Pellegrin, qui s’était généreusement comporté envers lui, avait évité à Cléante un déshonneur public et irrémissible: et sans doute l’expertise de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer les moyens d’acquitter cette dette dans un court délai. Son cœur honnête et délicat s’en félicitait. Il se disait aussi: «Il restera peut-être ensuite quelque chose, un peu d’argent qui me permettra durant quelques jours ou quelques mois de ne pas songer au lendemain. Un répit, mon Dieu, un répit! Je n’en demande pas plus à la Providence. Je suis vieux: après moi le déluge!» Ainsi l’égoïsme du vieillard se mêlait à la noblesse de son souci. Mme d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, plus terre à terre, et cédant à ses anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à serrer une somme, quelle qu’elle fût, mais la plus importante possible. Ses instincts de fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. Elle se sentait renaître, elle était plus active encore que de coutume, et bousculait Marie Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa participation, nettoyage particulier et général. Il fallait que les choses fussent présentées dans tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté sans tache. On passa sur le bois des sièges, et sur tous les meubles, un linge humecté d’eau de potasse, on épousseta le fond des fauteuils, les coussins une fois enlevés et battus, on lava les housses, on les remit. Tous les cuivres furent nettoyés,--même ceux qui eussent dû conserver la dignité de leur patine! Louis, le métayer fut prié,--Mme d’Harpagon elle-même prit l’engagement de lui payer ses journées,--«d’écruauder» et de ratisser les allées du parc, de tailler les buis. Marie Larchant disait: «Si c’était qu’on va recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage!» Élise contemplait avec détachement ces préparatifs. L’avenir des siens ne la concernait plus, elle était résolue à les livrer à leur destin et à s’en séparer. Mais ne doutant point que le professeur n’entreprît M. Léon Meyer sur les espérances qu’elle lui avait permis de nourrir, et qu’il avait la joie immense de pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience: ce jour aussi, pour elle, pouvait être décisif. Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer voulait brûler ses vaisseaux. Il partit à pied, de bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la voiture de Perronneau, qui devait ramener son père. Il avait plu la veille et une partie de la nuit. Mais le vent avait changé, un aigre vent de nord-est, qui avait durci la terre et glacé les flaques des ornières. Les innombrables gouttes d’eau suspendues aux aiguilles des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes pâles, gelées, telles de petites lampes électriques en plein jour; ou bien, dans la pénombre, plus loin sous les arbres, traversées d’un rayon de soleil, c’étaient des pierres précieuses, des diamants, des milliers et des milliers de diamants pour un collier de noces. Les routes étaient glissantes, verglassées. Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les bras. «Je danse, s’affirmait-il, je danse! Je fais le bal à moi tout seul!» Il se trouvait dans un de ces heureux états d’esprit où tout ce qui vous arrive est une cause de volupté. A la fin, fatigué, il s’engagea dans l’herbe rêche, rendue cassante par le gel, pour affermir sa marche. Un pic vert,--un bocque-bois, comme on dit dans le pays,--qui ne l’avait pas entendu, lui montra un instant l’éclat diapré, exotique, de son plumage, et s’envola, tout près de lui. «Sur ma droite, constata le jeune homme, sur ma droite! C’est bon signe! Et hier, sur le chemin, une charrette qui rentrait du foin m’a couvert de paillons mouillés, couleur d’or. Bon signe encore!» Cet incrédule, dans son exaltation, avait en ce moment besoin de croire aux présages--et son père, juif d’Alsace, superstitieux comme un Oriental, dans son enfance les lui avait tous fait connaître. Ce fut donc dans des dispositions parfaitement heureuses, la conviction que tout s’allait arranger au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le double poney attelé à la voiture, qui était découverte--Perronneau ne possédait que celle-ci, qui servait hiver comme été, par tous les temps--avait l’air de s’amuser lui-même de ce beau froid, du beau soleil, de toute la gaîté du ciel et de la terre. Arrêté devant la gare, il frappait de ses quatre sabots, l’un après l’autre, il avait l’air de dire: «Est-ce qu’on ne va pas courir un peu? Dépêchez-vous!» Le train, par extraordinaire, arriva presque à l’heure, et M. Léon Meyer en descendit, sous une vaste pelisse de fourrure, largement confortable, et tenant un tout petit sac de voyage qui l’était beaucoup moins, du genre de ceux où les courtiers en bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela fermait avec une serrure à secret, cela ne pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents ou des diamants. Il baisa son fils sur les deux joues, devant le chef de gare, devant l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui embarrassa quelque peu le professeur; mais son père avait accoutumé de se livrer à ces effusions magnifiques, ostentatoires, avec les personnes de sa famille, et ses amis même. C’est un usage venu de loin, à travers les siècles, du fond des plaines de Chanaan ou de Mésopotamie, du plateau aride où Jérusalem attend sa résurrection. Salomon dut accoler de la sorte ses trois cents fils, et Hiram, roi de Tyr, sans compter la reine de Saba. Mais, dès que Perronneau, remonté sur son siège, eut ramassé les guides avec une indifférence professionnelle, claquant des lèvres et faisant mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le sortir, pour exciter le petit cheval, M. Léon Meyer aborda les affaires incontinent et sans plus de cérémonies. Il avait un fort accent alsacien. --J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son fils, je les ai relues, elles sont là... Il allongea un petit coup, du bout des doigts, sur son sac. --... Ces personnes, ces Harpagon, sont tes amis. Ça me fait plaisir. Il faut connaître des chrétiens autrement que dans le commerce, c’est une bonne chose, une très bonne chose. Il faut savoir obliger... Et ça sert toujours. Dans toutes les provinces, il y a encore des affaires, des tas d’affaires, dans ces vieilles maisons. Partout. Seulement on ne sait pas. Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour visiter, il faut être présenté! On pourra demander ça à tes amis... Joseph eut un petit mouvement, qui n’était point de plaisir: il n’avait pas pensé à ce résultat du voyage de son père. Et pourtant, il connaissait cet homme pratique et entreprenant. --... Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. Ne t’occupe pas de ça. Il faut savoir demander. Ceux qui ne savent pas demander sont des imbéciles. Ils ne réussissent pas, c’est bien fait... Maintenant, tu me dis que ces amis sont de vrais amis, que tu t’intéresses à eux. C’est bien, c’est très bien! Ça prouve que tu as su gagner leur confiance, c’est une bonne note pour eux et pour toi. J’aime ça. Je leur estimerai leur mobilier au plus juste prix... Ça doit être comme partout, hein? Tu sais assez le métier pour t’être rendu compte? Quelques bonnes pièces, des pièces vendables, au milieu de rien, de rien du tout. Et ils ne savent pas, ils se font des idées. Des idées fausses! Ils exagèrent la valeur de certaines choses parce qu’un idiot d’amateur, ou quelqu’un de trop poli, leur a donné des illusions. Ou bien, c’est à cause du souvenir de ce qu’ils ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. Il ne faut pas les contredire: ils se figureraient qu’on les vole... Il faut faire un prix moyen: plus cher, un peu plus cher, pour leurs saletés, moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme ça, on s’y retrouve. Honnêtement, je t’assure. Mais oui, honnêtement! --Papa, répondit Simon, je t’ai demandé de prendre leurs intérêts. C’est moi qui y ai intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas expliqué... --C’est entendu! C’est entendu!... L’expertise au plus juste prix, et un droit d’option pour nous si les pièces ne dépassent pas le prix indiqué... Et je te garderai ta commission! --Ma commission?... interrogea le fils. --Bien sûr, bien sûr, ta commission! Tu me fais faire une affaire, tu en profites. C’est dans l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de ta commission, pour évaluer... --Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas de commission! C’est plus sérieux que ça, je ne t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux!... --Tu refuses ta commission! Mais je serais déshonoré, si je ne la donnais pas à mon propre fils, si je profitais sur lui! --Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis que tu ne peux pas comprendre, coupa son fils, impatient, inquiet. Il faut que tu sois gentil, généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour moi... --Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le père Meyer, choqué. Pour toi? Je serai obligeant, très obligeant, c’est promis... Mais c’est une affaire, voyons, c’est quand même une affaire! --Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut pas être une affaire. Je t’aurais dit que ça ne devait pas être une affaire, même avant!... mais maintenant!... Et il avoua--non, il proclama le beau secret, le beau mystère. Son grand amour, son ravissement, son espoir. Il ne regardait pas la figure du vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât de parler: --Tu la verras, tu la verras! Alors tu comprendras. Moi, Joseph Meyer, je puis épouser Mlle d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr! Et je la veux! Et elle le voudra, j’en suis sûr! M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres un petit sifflement. Il introduisit frileusement ses deux mains dans les manches de sa pelisse parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double poney trottait sur la route plate, et l’air cinglait. --Tu veux épouser une fille des Goïm... Tu ne l’as pas subornée?... --Oh! père! protesta Joseph. --«Si quelqu’un suborne une vierge qui n’était point fiancée, cita le père Meyer, et couche avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la prenne pour femme. Si le père de la fille refuse de la lui donner, il paiera l’argent qu’on donne pour une vierge»... Est-ce le cas? --Père!... --Joseph, continua le vieux, tu prendras une vierge d’entre ton peuple. Car tu ne dois pas faire offense à ton peuple! Ainsi a parlé l’Éternel, qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, il ne peut épouser qu’une juive! Es-tu fou?... Prends ta commission, Joseph, prends ta commission--et ne me parle plus de ces sottises! Pour la première fois, M. Joseph Meyer devait s’asseoir à la table des Harpagon. Aux Vergeais, après avoir envisagé la situation mûrement et sous toutes ses faces, on n’avait cru pouvoir en agir autrement avec M. Léon Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour dispenser les conseils de son expérience, et dont on attendait assez pour qu’il fût jugé nécessaire de le traiter avec courtoisie: si l’on accueillait le père, on ne pouvait éviter de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait point pris part à ces débats, qui furent assez mystérieux: on se méfiait d’elle. D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de cette décision avec une froideur apparente. Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était de vivre auprès de ses parents comme si elle n’eût pas été présente; ou du moins de corps seulement, non point de volonté ni d’intelligence. Elle n’ouvrait la bouche, ne semblait s’éveiller que si M. Joseph se trouvait là. Alors son père malgré sa résignation, plus affaissée que stoïque, d’attendre les événements, quels qu’ils fussent, et de ne pas intervenir, la considérait avec inquiétude, sa mère avec une irritation qui paraissait toujours près d’éclater, et n’éclatait point. Puis Mme d’Harpagon se réfugiait dans le domaine où régnait, sous sa direction naturelle et légitime, Marie Larchant. Il y avait bien longtemps que les d’Harpagon n’avaient invité personne à un repas un peu prié. Leurs embarras, autant que les instincts d’économie de la maîtresse de la maison, en étaient la cause. Il avait donc fallu tirer des armoires, des dressoirs, une vaisselle, une argenterie, une verrerie dont on ne se servait jamais. On les tenait pour infiniment précieuses, et l’on n’avait point tout à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes les maisons campagnardes, de petits trésors qui dorment, auxquels on n’ose toucher. Il y a aussi des choses médiocres, ou franchement laides, auxquelles on attache le même prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite ce respect, mais une sorte de tradition, parfois des préjugés, presque des superstitions, héréditairement transmis. Il en allait de cette sorte sur la table dressée avec scrupule par Mme d’Harpagon. Des assiettes de Tournai «à la mouche», de cette espèce qui est le moins estimée, dominées par deux compotiers de verre fort commun, emplis de confitures,--abricots et groseilles framboisées,--heurtaient, en contraste peu fortuné, la belle soupière en vieux Rouen muée en surtout, garnie de ces affreux «plumets», qui, dans nos provinces, surtout en hiver, remplacent trop souvent les fleurs absentes. Les assiettes à dessert en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un esprit, d’un fini presque introuvables, avaient de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur. Enfin, Mme d’Harpagon avait préparé, sur une petite table Louis XIII à pieds tors, le service à café, en porcelaine de Sèvres Empire: ce beau Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur d’or, qui fait pardonner à Brongniart le crime d’avoir banni de notre manufacture nationale les grasses pâtes tendres du XVIIIe siècle, dont la couverte s’accommodait si bien de toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse palette. Comme elle mettait la dernière main à ces apprêts, la voiture qui amenait l’hôte attendu se fit entendre, s’arrêta devant le perron, et M. Léon Meyer en descendit le premier, toujours enveloppé de sa somptueuse pelisse, tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si le froid du dehors entrait avec lui dans le vestibule dallé en pierres de liais, décoré, depuis soixante ans, de massacres de chasse, têtes de cerfs et de sangliers, et d’où l’escalier à rampe de chêne s’en allait, tout droit, jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, selon l’expression qu’employait fréquemment à son sujet M. d’Harpagon «de quelqu’un comme tout le monde». Il ne détonnait pas, il pouvait demeurer inaperçu, jusqu’au moment que sa conversation, qui était variée, adroite, intelligente, le distinguait de façon agréable. A tout prendre, il pouvait passer pour un Français semblable à tous les Français de bourgeoisie moyenne et d’un milieu cultivé. Le moins qu’on pût dire de lui, sans pécher par un excès de sympathie, est qu’il était supportable. Et, dans un monde soucieux des choses de l’esprit, le jugement eût été plus favorable... Dépouillé de ses lourdes fourrures, mais gardant toujours à la main son sac, dont il semblait que, par méfiance ou habitude, il ne pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait fort correctement vêtu,--mieux que ce jeune homme qui descendait de lui, avec plus de recherche,--il était propre, décent; et toutefois, il émanait de lui on ne savait quoi de grossier, d’intolérable--de fétide. Il n’était pas «appareillable», il n’était pas assimilable, on ne savait qu’en faire, où le mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, repoussait davantage, de son audace naïve, étalée, pourtant inconsciente, ou de son obséquiosité. Il y avait son accent, il y avait ses plaisanteries mêmes, parfaitement déplaisantes, et où il se complaisait. Il y avait les caractères physiques de sa race, accusés, éclatants, exagérés--et voici que, contemplant son fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on n’y avait jamais vu! Élise en fut épouvantée, M. d’Harpagon interdit. Mme d’Harpagon ricana à son oreille: «Je l’avais bien dit! Je l’avais bien dit!» Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que l’on pouvait penser de lui, il les avait à son tour pesés tous trois, d’un regard froid et commercial. Le père? Un brave homme, mais comme il y en a tant. Le néant. Pas de volonté. Fatigué, ne souhaitant rien que son repos, ne voulant plus se soucier de rien que son repos. Mme d’Harpagon?... Rien que de petits calculs, de petites économies. Elle discuterait, mais sur des détails, et ne saurait se défendre utilement. Surtout son regard s’appesantit sur Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut l’impression d’en être déshabillée, violée: «Elle est belle, très belle. Et elle a une tête sur les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. Ce n’est pas ça qu’il faut à Joseph, ni à moi. Surtout à moi! Je ne m’entendrai jamais avec cette belle-fille-là... Mon fils a perdu le sens!...» Ce fut, des deux côtés, un moment de gêne presque physique, et qui ne se dissipa guère. On passa dans un des deux salons les quelques minutes qu’il fallait pour que le déjeuner fût annoncé. Tout le monde sait avec quelle impatience, qui ne vient point des exigences de l’estomac, les gens mal assortis par le hasard ou la nécessité attendent le moment d’un repas. Car manger, cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle manger, leur donnera une occupation pareille dont,--comme un homme en train de se noyer prie pour rencontrer une branche, n’importe quel objet flottant, à quoi se raccrocher,--ils espèrent qu’elle leur inspirera un esprit commun, et aussi fera couler le temps plus vite. Élise n’osait regarder le jeune professeur; elle détournait les yeux, ne lui répondait point. Elle était dans un désordre mental inexprimable et désastreux, elle voulait se demander: «Est-ce possible? Est-il bien son fils? Et puisqu’il l’est, pourrai-je?...» Le malheureux ne concevait rien à cette froideur, à cet éloignement subits. Il était habitué à son père, ne le voyait plus tel qu’il était; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour un certain ordre de qualités qu’il estimait méritoires, l’admirait. De plus, ainsi qu’il peut arriver, il était disposé à croire que tous les pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que cela n’a pas d’importance. M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets de conversation innocents et généraux. Sa femme, avec une implacable perfidie, découvrait dans cette scène des motifs d’amusement sans cesse renouvelés; son esprit pratique, avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, le plus tôt qu’il se pouvait, l’expertise qui justifiait la présence de cet hôte incongru. M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il ne songeait même qu’à cela, il inventoriait déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait prévu: un mélange de pièces assez intéressantes et d’objets ridicules ou misérables. Pour un autre que lui, cela eût été touchant. C’est ce que nous avons tous vu, c’est dans ce disparate, légué par des siècles de bon goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, de fausses conceptions du confortable à bon marché, que tant de Français ont vécu. Pour M. Léon Meyer, il discernait là seulement ce qui valait quelque chose, et ce qui ne valait rien. ... Sur la cheminée en brèche rouge et blanche, sculptée largement, dans le milieu de son manteau, d’une belle et simple coquille, une pendule Louis XVI charmante, à colonnettes réunies par des chaînes minuscules, le cadran surplombé par une lyre en argent terni. Et, de chaque côté, des vases d’albâtre, rapportés d’Italie par un jeune ménage malencontreux, après un voyage de noces, sous Louis-Philippe ou le second Empire. Une somptueuse console Louis XIV, dorée, sculptée en plein bois, humiliée d’un buste de Napoléon Ier en biscuit de Sèvres, posé sur un socle en peluche rouge, hideux, blessant, entre deux lampes Carcel hors d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, en écaille et argent, auquel on avait suspendu des photographies de famille, aux cadres également d’écaille, mais de fausse écaille, et de plus en plus petits, comme une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, des chaises tapissées de «verdures» du XVIIIe siècle, dont les dossiers portaient chacun un antimacassar, au crochet... M. Léon Meyer s’exprima sur tout cela avec une franchise tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne parut point importune. Son expérience, son autorité lui donnaient à cet instant l’air d’un général qui passe une revue. Il n’était plus si pénible à entendre, à voir: un homme qui sait son métier, et le fait, sous vos yeux, si vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect; il devient acceptable. L’atmosphère, quand on passa dans la salle à manger, semblait légèrement éclaircie, purifiée. On respirait plus à l’aise. Les principes d’économie de Mme d’Harpagon ne se pouvaient par bonheur, au déjeuner, manifester de façon évidente qu’aux yeux d’une femme, et il n’y en avait point qu’Élise qui était de la famille. Ils se trouvaient assez proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, un de ces soufflés au fromage qui ne coûtent guère, et font leur petit effet; un poulet, assez maigre en vérité, comme toutes les volailles qui ne sont point artificiellement engraissées, n’ayant connu que le grain que lui avait chichement distribué Marie Larchant dans la basse-cour, et servi avec des pommes au beurre; enfin cette éternelle ressource des repas campagnards: un pâté de lièvre en terrine, et une salade de chicorée. M. d’Harpagon soupira: le lièvre de cette terrine était un des derniers qu’il eût tués sur ses terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se terminait par un riz au lait, entremets de tout repos, qui se conserve, et que maîtres et domestiques peuvent «finir» le lendemain. Il y avait les pommes, les poires du potager, fort honorables; et M. Léon Meyer, qui avait sans périphrases remis à sa place, autant dire à rien, la faïence de Tournai «à la mouche», loua généreusement, et sans restrictions, le service à café en Sèvres, la soupière en Rouen, les assiettes de vieux Marseille. D’ailleurs cette salle à manger, avec d’autres belles faïences anciennes de Moustiers de Nancy, suspendues au mur, son vieux mobilier Louis XIII un peu rustique, restait la pièce la plus harmonieuse de la maison, pour ce motif qu’elle était celle que les dernières générations des Harpagon avaient le moins modifiée; persuadés, par chance, qu’une salle à manger est toujours bien telle qu’elle est, pourvu qu’on y puisse manger! Les chaises seules, des chaises «Renaissance» achetées quarante ans auparavant à Dijon, la déparaient; mais, quand on s’y était assis, cela ne se voyait plus. M. Léon Meyer avait encore en main son petit verre de marc, brûlé dans la propriété, et d’une antiquité respectable, que Mme d’Harpagon, à qui sa passion prêtait de l’intrépidité, lui suggérait de commencer son estimation. Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, sa voix moins délibérée, cligna de l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir, bien voir! Il dirait son opinion après... Mais il tira son calepin, y inscrivit les Rouens, les Moustiers, les Marseilles, retourna dans le salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation de ce qu’il y avait déjà remarqué, passa dans les autres pièces, suivi de son fils, de toute la famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et c’était toujours la même chose... Les inévitables turqueries de bazar, en satin commun, brodées en faux or, rapportées d’Orient par un parent voyageur comme des choses sans prix. Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets en tapisserie,--on ne saurait croire combien il y a de tabourets dans les maisons de province!--des tapis de pied, carrés pour la plupart, pas bien grands, mais si sûrs de dessin, si frais et riches encore de teintes!... Contre un papier de muraille peint à la main, de façon ingénue et rare, comme on en fit sous le Directoire, mais décollé par l’humidité, tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, qui aimait les chevaux, qui avait dépensé une fortune en chevaux, avait par surcroît planté des clous par douzaines, pour accrocher des lithographies de chevaux; chevaux de sang en pleine course, chevaux tenus par leur groom, chevaux attelés, chevaux à l’écurie. Un imposant et pourtant minutieux cartel de Boule, Louis XIV, couronné d’un héraut soufflant dans une conque d’or, tout en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures: _Après l’orage_, et _le Départ du conscrit_. Un beau lit Louis XIII, à colonnes, mais sans son baldaquin; et, tout près, un paravent décoré de gravures de modes qu’on avait, les soirs d’hiver, patiemment découpées à coups de ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au pied en forme de lyre, dont le tiroir abritait comme un trésor le tapis où la mère de M. d’Harpagon avait coutume de broder la signature des amis et des visiteurs, avec leurs armes et leurs devises. Des vases en vieux Paris, ridicules et attendrissants, qui contenaient, jalousement gardés sous globe, des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, dans toutes les chambres, jusque dans les antichambres, des tables de nuit, chacune d’un modèle et d’un style différents, à glissière, à vantaux, en manière de colonnes antiques, d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en province, durant des siècles, le génie des ébénistes se fût consacré uniquement à fabriquer des tables de nuit et à en dissimuler, par pudeur, la destination! Et la famille d’Harpagon suivait toujours, de pièce en pièce, M. Léon Meyer qui prenait des notes, insensible, imperturbable; elle-même de plus en plus glacée par ce long piétinement dans des chambres désertes et sans feu; le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle n’avait jamais vu: dans quelle inharmonie, quelles erreurs, elle avait vécu sans jamais s’en apercevoir, et combien peu de choses, parmi tant de choses, méritaient qu’on les considérât. Il y avait aussi, dans une de ces chambres, un tableau représentant un paysage romantique et fabuleux, avec des cascades, des monts, des rochers, un monsieur et une dame échangeant leurs serments; tout cela par un clair de lune--et, à la place de la lune une horloge à poids. Pour la première fois, M. Léon Meyer se dérida. --Ça aurait de la valeur, ça... Ça aurait de la valeur, si la peinture était du douanier Rousseau! Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de rire, lâchement. Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, au cours de cet examen, avaient changé. Pour tous ces objets, dont un si grand nombre évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus de souvenirs. Ils ne se souciaient, en ce moment, que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils étaient comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur un bijou, et qui le regarde courir, avec la petite bille d’ivoire, sur la roulette d’une ville d’eaux. M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans enlever sa pelisse, qu’il avait endossée pour affronter la température glacée de l’étage, qui n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide. --Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais vous faire bien plaisir!... Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, plus fort que jamais, il n’était agréable ni à voir, ni à entendre, et cependant on demeura suspendu à ses lèvres, on lui sourit: --Votre vaisselle... Toutes ces petites machines, dans la salle à manger, dans les armoires, sur les murs... Il y a des choses qui ne valent rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les Rouens!... C’est très joli, très joli!... J’en donnerai bien cinq mille francs! L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites choses valaient tant d’argent, tout le reste, alors... --Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est de bonne vente, c’est recherché, on s’en débarrasse facilement... Maintenant, il y a ce meuble Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. C’est gentil, c’est gentil... deux mille cinq cents! La déception, l’angoisse, se glissa dans leur cœur. M. Léon Meyer les avait amorcés. Il jouait avec eux maintenant comme un vieux chat avec de pauvres petites souris. --Il y a aussi les tapis. Trois tapis. Les autres... s’ils étaient de la Savonnerie... Mais ce sont quand même de bons petits tapis français, anciens, pas trop abîmés... trois mille! ... Il arrivait à un total de vingt mille cent francs. Vingt mille francs pour tout le mobilier de cette maison qui avait abrité les Harpagon, les avait vus naître et mourir depuis trois siècles et demi! Il ajouta: --C’est le prix! C’est le prix que je paierais tout ça, à l’Hôtel! A l’Hôtel je n’irais pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par le notaire faisant office de commissaire-priseur, ça descendrait plus bas... Mais vous êtes les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content de moi, mon fils, content!... Vous aussi. Je vais majorer, le plus que je peux: vingt-cinq mille! --Vingt-cinq mille francs! cria Mme d’Harpagon, irritée. Mais j’ai vu, monsieur, un meuble de salon, comme celui où vous êtes assis, vendu huit mille! --C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures ne sont pas de l’aubusson... Et on n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon commerce, je sais mon commerce. Je paie comptant, je vends quand je peux, j’ai tous les risques. Je vous fais une offre honnête--et, c’est entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. Elle vaut pour trois mois: si vous trouvez mieux avant... --Mais le portrait de Largillière! --Ça, un Largillière!... Bon petit tableau d’un élève... second choix... troisième, même... --Mais le nécessaire de toilette de Napoléon Ier, l’armoire de la buanderie! --Le nécessaire? Une curiosité; mais pas de valeur réelle... L’armoire, vous pouvez vous procurer la même, chez tous mes confrères, pour quarante francs... Mme d’Harpagon entraîna son mari dans la salle à manger. --C’est un voleur! c’est un voleur! --Tu crois?... répondit le pauvre homme. --Un voleur! Et sa canaille de fils est son associé, son complice! --D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, seraient-ils plus honnêtes, ou plus généreux? Il songeait: «J’aurai de quoi payer Pellegrin, et encore dix mille francs... Et ce sera fini, fini!...» Le vieux pendant ce temps disait à son fils: --Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront raison... Je ne les ai pas mal traités. J’ai offert tout de suite ce que j’aurais pu faire après marchandage, je t’assure. --Mais tu en tireras le double? --Eh bien? fit-il, tranquillement. Oui... Et au bout de combien de temps... Non, c’est bien comme ça. Réellement, c’est bien comme ça! --Mais, puisque je ne veux pas de commission! M. Léon Meyer haussa les épaules. * * * * * Mme d’Harpagon revenait, avec son mari. --Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous n’avez point parlé!... --Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, c’est que je n’en veux pas... Oui, oui, ajouta-t-il, d’un air consolant, ça peut avoir une valeur. Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez davantage. --Et puis, continua Mme d’Harpagon, vous n’avez pas tout vu. Il y a le grenier. On a mis tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont fait bâtir. Des choses qui peuvent vous intéresser... Elle avait décidé: «C’est un moyen de continuer la conversation... Si l’on pouvait tirer de lui quelque chose de plus!» Car tel était le caractère de Mme d’Harpagon; celui de beaucoup de femmes de toutes les classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, en sus du marché offert, quelques sous, quelques centaines de francs, lui eût semblé une victoire, et elle eût affirmé: «C’est moi qui ai gagné cela!...» M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son jeu, ça lui coûterait un peu plus; pour ne pas marchander, ne point céder quelque chose, il faut s’en aller tout de suite. Mais il se résigna, voulant montrer à son fils la meilleure volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du métier, il aimait tout voir, il faisait sa part à la chance, au jeu: «Tout est possible, rien n’arrive jamais!» Mais l’on agit comme si tout pouvait arriver. Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute charpente en incorruptible châtaignier, ogivée comme la nef d’une cathédrale, il était tout en coins et en recoins; et parfois, gravissant une échelle dont il se fallait méfier, on découvrait d’autres coins, d’autres recoins, des étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce suprême étage. Certaines parties en semblaient vides, nues, presque trop propres. On y respirait une odeur vivante, des moineaux, surpris, battaient des ailes contre les solives. Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le plancher balayé des monceaux d’orge et d’avoine; suspendues aux solives, des guirlandes d’oignons, des gerbes de fenouil. Il y avait des galetas, où jadis, sur le foin, avaient couché les moissonneurs, les aoûteux, aux jours de grande presse, en été. Il y avait enfin ce que Mme d’Harpagon nommait «le capharnaüm». C’était, à l’aile gauche de cette vieille demeure qui, sous le chapeau de ses toits abrupts, paraissait immense, un grenier presque aussi vaste que tous les autres, et fermé, traditionnellement, sans qu’on sût pourquoi, car nul jamais ne devait avoir envie d’y entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des chambranles en torchis par un cadenas imposant, mais si rouillé que, sans se soucier d’en demander la clef, M. d’Harpagon en fit céder la serrure d’une seule pesée de ses faibles mains. Sifflements furieux de rats qu’on dérangeait. Chauves-souris réveillées, aveuglées par la lumière des jours pratiqués dans la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse que les pas ne s’entendaient plus. Et, entassé plus haut que la taille d’un homme, de tout, de tout! Une infinité, un encombrement déconcertant, décourageant, de boîtes en carton. Des cartons à chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout encore, dans ces cartons. Des guenilles et des vêtements, assez bien conservés, de toutes les époques; depuis des costumes de chasse en lambeaux, des jupes dont n’eussent pas voulu les pauvresses d’un asile, jusqu’à des gilets, des vestes, des coiffures paysannes, discrets et charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des boutons de redingote, de pantalon, des agrafes dépareillées, par centaines. Puis des coffres en bois, en fer-blanc, en peau de vache avec ses poils, emplis de livres, de papiers mangés aux vers. Des tables de nuit--encore des tables de nuit. Quelques-unes avec ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver, fêlé, cassé. Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de sommier. Une coiffeuse Empire, exquise, une bibliothèque Louis XVI, en bois de rose, en mauvais état, mais dont M. Léon Meyer dit pensivement: «Il faudra aussi me la faire descendre!» D’un air d’ennui et de dégoût profonds, M. d’Harpagon suivait, sans toucher à rien. Cependant, par désœuvrement, de sa canne, qui ne le quittait jamais, il frappa il ne savait quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau de briques, hors d’usage. --Tiens, dit-il, un caïman! Mme d’Harpagon, dont l’imagination n’est point dévergondée, du regard mesura la bête. --Oui, dit-elle, un petit crocodile... ou plutôt un gros lézard empaillé. Jusqu’alors, au cours de cette exploration, M. Joseph Meyer s’était laissé traîner. Il ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, la sécheresse de l’accueil qu’Élise lui avait réservé, depuis l’arrivée de son père, avait été pour lui une déconvenue mortifiante. La plus qu’exacte rigueur des évaluations de son père, qu’il attendait plus généreuses, l’avait achevé. Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il aurait voulu fuir, il ne savait où, mais bien loin, le plus loin possible... A peine, cependant, Mme d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles très ordinaires qu’il montra une agitation inattendue: --Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est un lézard?... --Un lézard ou un crocodile, répliqua insoucieusement Mme d’Harpagon. Pour un lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez petit... Elle repoussa du pied cet objet méprisable. --Oh! attendez, supplia-t-il, attendez! Je voudrais le voir, le mesurer... Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui s’appuyait mieux au plancher que la queue trop faible, et qui pliait, il le maintenait contre sa poitrine. --Vous allez vous salir! protesta le bon monsieur d’Harpagon. --Laissez! laissez!... Il me va un peu plus haut que la moitié du corps... Ça doit faire trois pieds et demi, n’est-ce pas?... --Oui, accorda M. d’Harpagon; ça doit faire à peu près ça... Mais qu’est-ce que ça vous fait? --Rien! rien!... C’est un souvenir... Il est absurde, absurde!... Je vous demande pardon! Mais ses yeux fulguraient. Il murmura: --Et ce fourneau, ce fourneau! --Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à ceux dont se servent les demoiselles qui peignent sur porcelaine... Et, si je ne me trompe, c’est à cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on avait été le chercher ici... Il y a longtemps qu’il y était--avec des alambics, des cornues, je crois... Tenez, voilà encore une de ces cornues, dans un coin! M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla dans la poussière, pour contempler la cornue. Il semblait hors de lui-même. Pendant ce temps, son père, ayant dispersé des cartons et des cartons encore,--il y en avait partout,--disait: --Ma foi, voilà une belle table! Vous avez bien fait de me conduire ici... Une bien belle table d’un bon, d’un très bon Louis XIII! Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même regarder: --Elle est en noyer! Elle a douze pieds, en forme de colonnes torses, et peut se tirer par les deux bouts! N’est-ce pas? N’est-ce pas? --Oui, reconnut son père, oui... C’est une table à rallonges et à douze colonnes torses, une belle pièce... M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les piétina, trébucha dans les malles en peau de vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds dans un ressort de sommier, se raccrocha comme il put à une autre malle en peau de vache, et cria, d’une haleine: --Cherchez les six escabelles! Cherchez les trois mousquets, le pavillon à queue! Ils y sont, ils doivent y être. Cherchez tout! --Il est fou! fit M. Léon Meyer, sérieusement inquiet. --Écoutez, haleta son fils, écoutez! C’est la scène première de l’acte deux de _l’Avare_. Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet La Flèche d’emprunter quinze mille livres à un usurier nommé Simon--et La Flèche revient avec les propositions de ce M. Simon... Cléante paiera un intérêt de vingt-cinq pour cent... --Bon! bon! dit son père, on sait ça... --Oui, mais voilà la suite. Vous la savez aussi, la suite: «Des quinze mille francs que l’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres; et, pour le reste, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le mémoire--et que le dit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix qu’il lui a été possible. Savoir: «Une peau de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre. «Plus, un fourneau de briques avec deux cornues, et trois récipients fort utiles à ceux qui veulent distiller; «Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, garnie par le dessous de ses six escabelles. --... C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, il ne saurait y avoir de doute. «... Un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliqué fort proprement sur un drap de couleur olive... --... Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, que c’est celui que nous avons déjà inventorié, au premier étage. Il y manque le point de Hongrie, les six chaises, le pavillon à queue... Maintenant que nous avons retrouvé le reste, il nous les faut!... Cherchons! cria-t-il, avec une sorte de fureur, cherchons! Tout est ici! Je suis sûr que tout est ici! Cléante, en y arrivant, avait entassé dans ce grenier ces choses pour lui sans valeur, et dont le souvenir, la vue, l’importunaient. Nous devons les retrouver! Ce fut une chasse acharnée, ardente--heureuse. M. d’Harpagon mit la main sur le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Il l’allait délibérément jeter, négliger... --Donnez! lui dit M. Simon Meyer d’un air singulier. Mme d’Harpagon retrouva le trou-madame, le damier, le jeu d’oie renouvelé des Grecs, et fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. C’étaient d’aimables objets, dignes de la vitrine d’un collectionneur tout autant que le fameux nécessaire de Napoléon Ier. Les trois mousquets garnis de nacre de perle, avec leurs fourchettes assortissantes, découvertes par M. Léon Meyer, eurent moins bon accueil. Mais tout à coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse qui semblait servir d’enveloppe à d’autres guenilles, annonça, d’une voix triomphale: --La voilà! Je l’attendais, je l’espérais... La _Tapisserie des Amours de Gombaut et Macée_! --Tu dis? fit brusquement son père. --... _Les Amours de Gombaut et Macée_... Un des panneaux, du moins, le numéro trois. C’est la _Danse_... Car Molière, quand il dit «Tapisserie» entend l’ensemble de toutes les tentures se rapportant au même sujet: il y en avait huit. --Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon..., est-ce que ça a de la valeur. --Le panneau numéro deux, répondit M. Léon Meyer, évasif, se trouve au musée des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq cents francs à l’Hôtel Drouot. --Ah!... fit M. d’Harpagon, un peu déçu. --Mais c’était en 1872! protesta M. Joseph Meyer, enflammé et scandalisé. Depuis, les prix ont décuplé, vingtuplé! Et ce n’était qu’un panneau isolé. La série complète n’existe--et elle n’est pas d’une fabrication excellente; celle-ci, de Tours ou peut-être même des Gobelins, lui est très supérieure--qu’au musée de Saint-Lô, provenant du château de Lanne, et on la considère pourtant comme d’une valeur presque inestimable... Nous devons la trouver dans le grenier, la série! Il n’y a pas de raison pour qu’elle n’y soit pas, puisque nous avons découvert ici tout le reste! Ce fut une recherche, un pourchas passionné. Parfois, on était déçu. On croyait découvrir une de ces tapisseries, et c’était autre chose. M. Simon Meyer ne s’en plaignait pas. On lui dénicha la tenture en point de Hongrie de la chambre à coucher, au moment que nul n’y songeait plus. Il la mit de côté, avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait: «Je crois qu’en voilà une!» et ne se trompait pas. --Il nous en faut huit! disait fiévreusement M. Joseph Meyer. Où en sommes-nous? Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté trois. Longtemps le cinquième panneau, celui des _Fiançailles_, fit défaut. La nuit tombait. «Nous continuerons demain,» proposa M. d’Harpagon, fatigué... Mais dans l’un de ces étranges recoins, où l’on accédait par une échelle, le professeur finit par mettre la main sur ce panneau: il servait à fermer l’un des jours du toit, au nord-ouest, où la pluie et le vent pénétraient. Mais il était dans un état de conservation à peine inférieur aux autres. --C’est inusable, disait son père, d’une voix pieuse, inusable! Quand les vers ne s’y mettent pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de pieds... La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent avec leur butin. Ils étaient harassés, leurs mains étaient noires, leurs visages maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence ignoble. D’un commun accord, ils résolurent de remettre au lendemain l’examen des tapisseries. Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge des Vergeais. --C’est une trouvaille, tout de même, ne put s’empêcher de dire le vieux, une trouvaille! Qui aurait pu penser... --Combien crois-tu que ça peut valoir? demanda son fils. M. Léon Meyer ne répondit pas... * * * * * Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour chaque panneau; parfois des brebis paissantes et des instruments aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits; deux beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques, depuis ses premières années--un petit roman, une _Astrée_ réaliste. Des jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec ce tercet sournoisement gaillard: _Robin, avant que dénicher Fais dedans mon giron cacher Ce bel oiselet au bec rouge..._ Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens s’embrassent, même font mieux ou pire... _Bergères font tour de souplesse, En se jouant montrent leurs fesses; Tels sont les plaisirs de nature!_ Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un beau garçon bondit vers sa danseuse: «Margot, Margot, plus haut la jambe!»... Le repas après la danse, et ses galanteries primitives: _Alizon, c’est plaisant butin De tenir ton ferme tétin, Et baiser ta bouche vermeille. ... Ah! Dieu! retire ta main. Garde que Robin ne s’éveille!_ Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs, si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront. Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur part de peines, comme de plaisirs--et la Mort viendra, avec sa faux... Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant: --Je suis un honnête homme... dit-il. --Oui, monsieur Meyer, oui... confirma M. d’Harpagon, doucement. --J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on ne sait pas... Ça dépend de l’amateur... Et puis, c’est trop gros, trop important pour moi; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix pour cent... Oui, dix pour cent!... Seulement comme je me chargerai de la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus... Vous voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé: c’est le commerce, ça, c’est le commerce! On fera toujours comme ça! --Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents. --Je vous dis que ça dépend de l’amateur... Les devises sont un peu gênantes: mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur un mur, on ne les verra pas... Ça peut aller entre huit cent et douze cent mille... M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir--et puis qu’il avait mal entendu! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise, à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait. --Oh! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous! --Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme. Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel. Vous l’avez retrouvée au bon moment... Ça arrive... moins souvent que le contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils... Ça peut arriver aussi! * * * * * M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié--mais de plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire: il était l’homme sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis de sauver le malade, qui le sauvera; l’ogre qui possède la clef de la chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui. --Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je fais une affaire, voilà tout... Et savez-vous ce que ça prouve? Ça prouve que tout chrétien devrait avoir son juif! Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il chercha l’occasion de lui parler: elle sut éviter de le voir seule à seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité. --Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que nous vous avons... Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne les trouvant point. --Allons, monte! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est temps! Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils: --Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de l’imagination! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle... Je comprends ça! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son jeu, c’est naturel, c’est permis... Garde-toi, je me garde!... Et tu étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours. Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif! Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait!... Du reste, si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux pour toi: le chrétien qui se l’offrira..., je demande à repasser pour voir ça... En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph: prends ta commission, mon garçon, prends ta commission!... Et ne t’occupe plus de ces bêtises! LE MARÉCHAL BUTLER Je m’en souviens encore! J’aurais pleuré devant la première fille que j’ai séduite, si elle ne s’était mise à rire... Alfred DE MUSSET: _Lorenzaccio_. A M. PAUL BOURGET --... Il y a encore quelqu’un, dans le salon d’attente? --Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier de service: une dame... Je dis que c’est une dame parce que c’est une femme, mais ce n’est pas une _Lady_... Je puis lui dire que Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été obligée de partir... --Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air d’ennui. Vous le savez bien! Ceux ou celles qui ont attendu si longtemps, si on les renvoie, reviennent toujours... Faites entrer... Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur de la grande guerre. Cinq ans auparavant il s’appelait Butler, le colonel Butler, un colonel comme tous les autres, assez bien né,--tous les officiers de l’armée régulière anglaise sont des _gentlemen_,--d’une bonne famille du nord de l’Irlande, mais presque pauvre, sans éclat, sans relations; aujourd’hui il se nommait Lord Butler, «Monseigneur» Butler, field-marshal, comte de Roulers, duc de Denain, illustré par ces noms de victoires remportées sur une terre alliée, comme Wellington, cent ans auparavant, fait marquis de Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo par la Hollande; membre du Conseil Privé; titulaire d’une dotation de deux cent mille livres, pair d’Angleterre; cependant toujours resté pour le peuple, pour «l’homme dans la rue», qui le vénérait, se sentant sur le front un reflet de sa gloire, «notre Butler», un Anglais comme tous les Anglais, mais qui incarnait les qualités de la race, son énergie, sa ténacité. Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse de ce légendaire hommage, de cette admiration naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce salut et s’en pussent vanter. Sa maison s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants: des pipes, des bourses de soie tressées par de pauvres femmes, des animaux, des poissons empaillés, des tabatières sculptées dans le bois des ruines de la France dévastée. On le venait voir pour s’illustrer de l’avoir vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un matin, tiré son chapeau. Maintenant cette popularité le fatiguait; s’en trouvant excédé, il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus. Cependant ils insistaient, découvraient des prétextes; et l’on ne peut refuser de serrer la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du fond de l’Angleterre avec le modeste don de son cœur généreux. --... Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là? songeait-il, mâchonnant sa moustache courte avec un demi-sourire. Il était importuné, il avait l’impression qu’il perdait son temps; toutefois pourtant il éprouvait encore du plaisir. Ironique et flatté, il avait d’avance envie de dire à cette inconnue: «Eh bien oui, c’est moi, c’est bien moi! Regardez, si ça vous amuse...» Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité: il avait l’habitude. L’officier d’ordonnance ne s’était pas trompé: ce n’était point une _Lady_. La femme qui se tenait devant lui, après une longue et maladroite révérence, et laissait s’échapper de sa bouche un petit souffle court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait à la petite bourgeoisie londonienne. En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent par des différences beaucoup plus tranchées qu’en France. Seules les femmes des classes supérieures savent s’habiller et porter leur toilette. Ce n’est pas tout; elles ont une démarche caractéristique, un port de taille qui n’est qu’à elles, une complexion nette, saine, faite à la fois, dirait-on, de bonne éducation et de bonne nourriture. Celle-ci, avec son chapeau de médiocre modiste, son alliance d’or sur sa main gauche intentionnellement dégantée, la pauvre broche trop voyante sur sa blouse confectionnée, c’était la femme d’un petit boutiquier ou d’un employé; le teint d’une femme qui prend trop de thé et de tartines beurrées; pour l’âge, une cinquantaine d’années, et ne les cachant pas; l’air honnête, scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit le dimanche à la sortie des chapelles baptistes ou wesleyennes. Quelque chose déçut les prévisions du maréchal. Visiblement, elle n’avait rien apporté. Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite, muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé par un sentiment formidable et complexe où il entrait une tristesse immense, puis une seconde à peine de fulgurant orgueil, puis encore un désespoir sec, comme devant la mort subite d’un être aimé--enfin de la haine ou de l’horreur. --Eh bien?... fit le maréchal, impatienté de ce silence. Il songeait en même temps: --C’est une folle! Je vais sonner... --Je suis venue pour vous voir, dit-elle, d’une voix extrêmement lointaine, presque imperceptible, et si timide--une voix de petite fille... --_Egad!_ fit le maréchal d’un air gai, je m’en doute! Eh bien, vous m’avez vu... --Vous ne vous rappelez pas... --Que voulez-vous que je me rappelle?... Décidément, pensait-il, c’est une folle. Il est temps d’appeler Roberts... --C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler. C’est impossible. Vous ne m’avez jamais vue... Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous avais jamais vu. Jamais! Jamais! Elle criait ces mots comme s’ils contenaient un sens abominable, eussent été la proclamation d’un malheur pour elle démesuré. --C’est mon frère que vous avez vu, il y a trente et un ans. Vous étiez subalterne (sous-lieutenant), au camp d’Aldershot. Vous aviez vos _rooms_ à Londres, Albemarle street. --Votre frère?... répéta le maréchal. --Il est venu vous voir, un dimanche matin. Il venait vous réclamer une lettre. C’était moi qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que vous aviez mise dans _Ally Sloper’s_. * * * * * --_Good God!_ cria le maréchal. Il sentait monter à ses joues une assez pénible chaleur. C’était un souvenir presque complètement aboli qui revenait brusquement à sa mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable, vulgaire pour commencer, humiliante pour finir. A cette époque, la mode des «petites correspondances» par les journaux, des annonces où des jeunes femmes solitaires ou intéressées, des jeunes gens timides ou sans scrupules offraient leur affection, du continent, où elle fleurissait comme une nouveauté, avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse, toujours austère, n’y avait point cédé, mais _Ally Sloper’s_, petite publication humoristique et populaire assez mal famée, lui avait ouvert ses colonnes. Le «subalterne» Butler en avait profité. Il n’était point un don Juan ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen de se procurer une amourette, c’est que, pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais, il se sentait dépourvu auprès des femmes de l’esprit d’entreprise, et que sa bourse de sous-lieutenant était légère. Il avait reçu d’assez nombreuses réponses, parmi lesquelles une seule avait retenu son attention, sa curiosité. Elle venait évidemment d’une toute jeune fille, naïve, de condition modeste et d’esprit simple. Elle disait à peu près ceci: «Vous êtes officier? Que cela est beau! Que j’aimerais me promener avec vous! Je suis arrivée de Canterbury pour entrer dans une maison de couture. Je suis si seule, et je m’ennuie tant, le dimanche. Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur amoureux... Moi seule n’en ai point. Mais ce sera vous: elles seront bien jalouses; je serai bien heureuse.» Celui qui devait plus tard emporter la ligne Hindenburg n’avait pas plus l’expérience, à cette époque, de la stratégie amoureuse que d’aucune autre. Il fut cependant assez adroit pour ne point effaroucher la colombe qui ne demandait visiblement qu’à palpiter entre ses mains. Toujours par lettre, de la même orthographe hésitante et de style ingénu, on lui fit savoir qu’on acceptait, pour le dimanche suivant, une promenade sentimentale en canot, sur la haute Tamise, et qu’on le viendrait chercher. On était si désireuse de savoir comment c’était, les _rooms_ d’un officier! On ajoutait: «Je crois que je ne suis pas laide: mais vous me trouverez si mal habillée, et peu digne de vous!» La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant Butler reçut un télégramme: «Je suis souffrante, dans mon lit. Quel malheur!» Le sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme annonçant sa visite. Bien qu’il ne fût point des plus hardis, il se demandait si ce contretemps apparent n’avancerait point ses affaires au lieu de leur nuire. Il demeurait en tout cas bien convaincu, et selon toute vraisemblance n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au mieux, dans le plus court délai. Tout lui faisait penser que cette petite fille, instinctivement voluptueuse et tendre, ne se défendrait guère. Lui-même se sentait fort animé. Les correspondances amoureuses, entre personnes qui ne se connaissent point, ou ne se voient que rarement, ont un charme infini pour l’imagination. La réalité ne vient point mettre de bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers sensuelle. Le matin de ce dimanche, de ce beau dimanche enfin survenu, et dont il se promettait il ne savait encore quoi, mais qui ne pouvait aller que du joli au délicieux, il achevait de s’habiller, avec ce soin précieux et discret des jeunes Anglais qui en fait véritablement, dans leur race, le sexe supérieur, le sexe qui sait ce qui convient, tandis que la plupart des jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à sa porte. Il l’ouvrit lui-même. Selon la coutume dans ces sortes d’appartements, il n’avait point de domestique, sinon «le gardien» de la maison, qui lui apportait son premier repas, entretenait dans les deux pièces, et leur vestibule exigu, l’ordre et la propreté, selon des conceptions personnelles, assez rudimentaires. La personne qui venait le déranger de la sorte--un dimanche!--et commettait le crime de retarder son départ, était «un homme», et non pas un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua d’un coup d’œil, demeurant toutefois à son égard aussi poli, dans la condescendance de son accueil, qu’on le puisse concevoir. Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur superficiel, était exactement vêtu comme lui, de l’extrémité de ses chaussures--_patent leather boots_--à son haut de forme lumineux, méticuleusement caressé d’un drap léger, à peine humecté de pétrole, puis d’un autre morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé, ainsi qu’il convient, ses gants, qu’il tenait à la main. Le pantalon aux raies discrètes, la jaquette noire, rembourrée aux épaules comme c’était la mode masculine à cette époque, étaient corrects, et non pas confectionnés, achetés «tout faits». Mais cela n’était point d’un bon tailleur, il y manquait on ne savait quoi. Enfin, la «classe» de ce visiteur intempestif s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que par ce qui lui faisait défaut; par des nuances imperceptibles et pourtant aveuglantes. Il était un _nobody_, un rien du tout, un _clerk_ de banque ou de solicitor, un employé de magasin, quelqu’un qui passerait toute sa vie à copier les gentlemen sans être un gentleman. Le sous-lieutenant Butler aurait préféré un mendiant; il s’en fût débarrassé plus vite, sans le laisser entrer plus loin que le vestibule. Il dut lui permettre l’accès de la petite pièce qui servait à la fois de salon et de bureau, offrit un siège. L’intrus demeura debout, son beau chapeau luisant dans une main, ses gants dans l’autre. Il était fortement ému, et le montrait trop, comme un homme qui n’a pas appris assez jeune à garder un empire suffisant sur soi-même. Par surcroît il était intimidé, avouait involontairement la conscience qu’il avait de l’infériorité de son rang social; mais il ne fut point discourtois, n’étala nulle insolence. Il était grave, avec une certaine dignité, malgré tout, comme religieuse. Il ouvrit la bouche: ce n’était point l’accent cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois londonien, mais non plus celui de la bonne société: une intonation provinciale. En somme, quelque chose de semblable à toute sa personne: rien d’absolument mal, et rien de bien. --Le sous-lieutenant Butler? dit-il. --Lui-même, répondit Butler... Vous avez l’avantage sur moi, monsieur... Le visiteur ne répondit pas à cette invitation de se nommer, non par mauvaise volonté consciente, mais parce qu’il était troublé. --Vous avez écrit à miss Annie Sawdon..., dit-il. Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait, lui, imposer l’immobilité à son visage. Intérieurement, il s’amusa: «Tiens, tiens, songea-t-il, j’ai un rival, il y en avait un autre!...» --Je suis, continua le jeune homme, prenant de l’assurance, M. William Sawdon, son frère. Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour garder son impassibilité. Cela devenait sérieux, ennuyeux, la loi anglaise ne plaisante pas sur ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait rapidement: «Je n’ai fait aucune promesse, se disait-il, je n’ai même jamais vu la fille. Tout s’est borné de ma part à une invitation à déjeuner à la campagne. Ce frère-là, ni personne au monde, ne peuvent rien me réclamer. Pas même adresser une plainte à mon colonel: il en rirait.» --Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit le visiteur. Elle était trop jeune pour venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque chose de fantasque, d’impétueux dans le caractère. Nous avons dû la laisser partir: elle l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par elle, à Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai pris le train pour aller la voir, et j’ai trouvé sur sa table la lettre et le télégramme que vous lui avez envoyés. --Après, monsieur Sawdon? interrogea Butler, plus nerveux qu’il n’aurait voulu. --Monsieur Butler, je ne vous demande pas ce que vous voulez faire de ma sœur. Il y a des choses dont il ne faut point parler... Elle n’est pas pour vous, de la façon que nous pourrions envisager, c’est une chose certaine, et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes du petit monde, monsieur Butler, mais d’honnêtes gens. La petite n’est qu’une enfant, elle n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener à Canterbury. Je vous rapporte votre lettre et votre télégramme. Vous voudrez bien me rendre la lettre et le télégramme que vous avez reçus. Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil de façon insupportable. Ce fils d’artisan ou de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait sur lui à chaque mot qu’il prononçait, le dominait. «Il avait le meilleur», comme on dit en langue sportive. Le subalterne Butler était encore à l’âge où l’on accepte sans les discuter les principes qu’on a reçus de son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus que celle des jeunes gens de notre race, lui disait que s’il n’avait commis encore aucune faute qu’on lui pût reprocher, par intention il était coupable. Il le reconnut en lui-même. Il penchait même, dans son inexpérience et sa juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité. --C’est tout? demanda-t-il. Il tenait à garder un air distant, dégagé. --Monsieur Butler, vous me donnerez votre parole d’honneur que vous ne chercherez pas à revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus. Intérieurement, le jeune officier y était déjà tout résolu; ce fut toutefois pour lui une cause d’assez amère humiliation que ce «calicot» se considérât comme en droit de lui imposer cette décision. Et il ne pouvait faire autrement que de céder! --Je vous en donne ma parole d’honneur, fit-il froidement. --Vous avez la lettre, le télégramme? Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les tendit. --C’est bien, je vous remercie. _Good morning_, monsieur Butler. --_Good morning_, monsieur Sawdon. Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part de ces deux adversaires, ce ne fut point l’effet d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien qu’il eût fort désagréablement conscience d’avoir joué un rôle peu brillant, même ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple, pour en vouloir à celui qui venait de forcer sa volonté. Le petit _clerk_ endimanché, fier de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand poids parce que la démarche avait coûté à une timidité qu’il déplorait, eût volontiers tenté le geste, comme après un combat de boxe: il n’osa. Leur différence sociale continua de les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver qu’on n’était pas en France. Le _clerk_ s’en alla, sur un salut maladroit et cérémonieux. * * * * * Tout cela, qui a pris quelque temps à conter parce que, écourtée de certains détails, la scène eût paru incompréhensible de ce côté-ci du détroit, le maréchal Butler, duc de Denain, l’avait senti, sans plaisir, remonter dans sa mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante, maussade, il posa cette question, qu’il jugeait stupide: --Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon? En même temps, il se reprochait: «Naturellement, c’est elle! A quoi bon le demander: c’est elle. Et pourquoi est-elle venue? A quoi ça peut-il servir? Je ne lui dois rien. Elle ne m’est de rien, absolument de rien... Pourtant c’est elle, là, devant moi! C’est absurde! Elle a dû être jolie, il y a trente ans! Dire que c’est moi qui aurais pu... C’est absurde. C’est comique... et je n’ai pas envie de rire! qu’est-ce qu’elle veut? --C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon. --Eh bien, madame... miss...? --Madame, madame... Mais vous n’avez pas besoin de savoir mon nouveau nom. Et il y a des moments où je voudrais l’oublier. --Eh bien, madame, en quoi vous puis-je obliger? Elle éclata: --Je ne vous demande rien! Vous le savez bien, que je n’ai rien à vous demander! --Alors? --Pourquoi je suis venue? Je croyais le savoir. Il me semble que je ne sais plus... --Dans ce cas... Il fit mine de se lever. --Si, cria-t-elle, si, je sais! Oh! ne me renvoyez pas, restez! Je suis venue pour vous voir! Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits de l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû appartenir, et qui est vous. _Vous!_ mylord Butler! Butler, field-marshal, pair d’Angleterre, généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des Huns! Vous devriez comprendre: je ne pense plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans! A ce qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon bonheur, si vous m’aviez prise. Il y a des moments où je vous déteste, où je vous hais, de ne pas m’avoir prise. Et des moments où je pleure, où je me dis: «Ce n’est pas sa faute, ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le perfide et affreux hasard, qui a tout fait. Il s’en est fallu de deux heures, et de l’arrivée d’un imbécile!» Et je revois ce qu’aurait pu être mon existence, ou je l’invente, ou je m’efforce de la vivre... Le maréchal haussa les paupières avec stupeur, avec inquiétude. Il était choqué, sincèrement choqué. Ce grand cri de fureur, de désespoir, de passion déçue, impossible, risible, ne lui apparaissait qu’indécent, impudique. A cette heure qu’il était presque un vieil homme, et devenu un chef parmi les chefs, il envisageait les devoirs, les conventions de la morale, pour les civils, comme quelque chose de semblable à la discipline pour les soldats. La discipline, c’est ce qui forge les hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour les forcer à faire ce qu’ils ne feraient pas sans elle: à obéir, à souffrir, à mourir, pour des intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à leur idéal personnels. Les conventions morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout les femmes à ne pas laisser les sociétés civilisées dégénérer en une immense chiennerie. S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes ne seraient plus qu’un troupeau de louves en folie. Les conventions où on les maintient, la pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur discipline. Elle est indispensable. --Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser ce que vous dites. Votre existence! Vous vous efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle eût été si... si ce qu’il n’est pas arrivé était arrivé: elle aurait été belle! Où seriez-vous maintenant? Comme il prononçait rudement ces mots, il frémit. Et son existence, à lui, si la famille d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue, «avant», était intervenue «après»? Et elle l’eût fait certainement. C’est la règle, en Angleterre; et la conduite, l’attitude du frère donnaient à croire qu’on n’y eût point manqué en cette occasion. Il évoquait le procès public, les dommages-intérêts. En admettant qu’après le scandale ses chefs ne lui eussent pas demandé sa démission, il aurait été obligé de l’offrir: après avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût point demeuré assez riche pour rester dans l’armée; un subalterne ne saurait vivre de sa solde. Mais alors, alors? Peut-être les destins de la guerre eussent-ils été changés. C’était lui, non pas un autre, qui avait emporté la muraille Hindenburg. Il y avait bien les Français, le commandement français. Il leur rendait justice, il raisonnait d’un esprit équitable et froid; mais enfin, s’il n’avait été là, lui Butler, dans les Flandres, tenace comme un boxeur qui attend, attend longtemps, sans faiblir, sans se décourager, la seconde précise où porter le coup décisif? A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne, Coolbridge: ils ne le valaient pas! Alors, alors?... Que, trente et un ans auparavant, le frère de la femme qui était là fut arrivé, deux heures plus tard, dans sa petite chambre de sous-lieutenant, et sans doute cette femme tombait dans ses bras. Et par cela, rien que par cela, un tiers de siècle plus tard l’Allemagne était victorieuse? A quoi tient le sort du monde? Qu’est-ce que c’est que la liberté humaine? Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté, indigné comme d’une suggestion horrible, une tentation du diable. Et cette femme, cette folle, ne voulait pas comprendre que, justement, si dix minutes ou bien trois mois elle avait été la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y aurait eu, peut-être, une Angleterre écrasée, envahie, vassale du vainqueur: esclave! Elle ne le comprendrait jamais. Elle ne comprenait, ne pouvait comprendre que sa passion rétrospective, insensée, son amour illusoire enchaîné au souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un jeune homme qu’elle n’avait jamais vu, et qu’elle regrettait plus que jamais au monde une autre, possédée, puis abandonnée, le plus magnifique amant! Il répéta, plus durement: --... Oui, où en seriez-vous? --Qu’importe cela, dit-elle... J’avais seize ans, vous m’auriez prise comme vous auriez voulu, j’étais sans défense, sans expérience, j’aurais eu un enfant de vous... Un enfant! cria-t-elle d’un accent furieux, un enfant de vous!... Les gens de chez moi sont d’honnêtes gens à la manière de tous les honnêtes gens, ils vous auraient pris tout l’argent qu’ils pouvaient, au nom de la justice de Dieu et de celle des hommes; puis ils m’auraient jetée à la rue, également au nom de la justice de Dieu et de l’honneur de la famille... Mais qu’est-ce que ça pouvait faire, qu’est-ce que ça pouvait me faire, à moi? Je serais partie avec cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais aujourd’hui le regarder et me dire: «Il est le fils de Butler, le grand soldat, le grand homme, l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet homme-là, il y a trente ans, il couchait avec moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu! Je l’ai eu! Lui. Il a été à moi, à moi!...» Au lieu de ça... Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine quand elle était entrée, voilà que maintenant il agitait la poitrine du maréchal. A aucun moment de sa vie, depuis le premier grand jour de la première grande victoire, devant personne, avec personne, il n’avait senti comme en ce moment passer le vent de la gloire. En même temps, il se dédoublait, il en venait à rêver l’impossible, à croire à l’impossible, à croire que ce qui aurait pu arriver était arrivé: «Si j’avais pris ce jeune corps passionné, et si pourtant j’eusse été, _après_, le maréchal Butler? Et si alors j’avais pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là!...» Il murmura, avec une immense pitié, une pitié où il s’enveloppait lui-même avec elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle avait prononcés: --Au lieu de ça?... Vous avez été malheureuse? --Est-ce que je sais? Je ne me souviens plus. Probablement. Je n’ai pas vécu. Voilà. Je sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma vie! Il avait les yeux humides. Telle est la force d’un sentiment vrai, même déraisonnable, même insensé, qu’un instant dans son esprit celui-ci balança toute sa carrière, ses victoires, le salut de son pays, et la folie de cette femme; un instant, cette folie, il la partagea. Il murmura, très bas, avec une douceur singulière, un regret doux, profond: --Oui, je vois, je vois... Je sens ce que vous voulez dire... --C’est vrai? fit-elle. Bien vrai? Vous avez été une minute, une seule minute, comme moi je serai toute ma vie?... Alors, je puis m’en aller! Elle reprit: --Je vous ai dit qu’il y avait des moments où je vous haïssais?... Je ne vous haïrai plus: vous avez pensé, une seconde, comme moi... Tout sera meilleur, pour moi, maintenant... Adieu, mylord maréchal... Elle s’en allait. Il la reconduisit. --A propos, demanda-t-il, et votre frère, qu’est-il devenu? Pour la première fois il l’entendit rire. Un rire de férocité, un rire de carnage: --Mon frère? Ah! ah! mon frère! Eh bien, ça ne lui a pas profité, sa bonne action, cette sale, cette dégoûtante bonne action! Il avait pris un magasin; il a fait banqueroute; il s’est sauvé sur le continent. Il crève de misère, je ne sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est bien fait! FIN Paris.--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--1.1.23. LE ROMAN LITTÉRAIRE publié sous la Direction de HENRI DE RÉGNIER, de l’Académie Française ARNOUX (Alexandre) Lauréat du Prix de la Renaissance 1921 Vol. Abisag 1 BEAUREGARD (Gérard de) L’Amour dominateur 1 BENOIT (Pierre) L’Atlantide (Grand Prix du Roman 1919) 1 BLANCHE (Jacques-Émile) Tous des Anges 1 BOULENGER (Marcel) Marguerite 1 BOYLESVE (René) de l’Académie Française Tu n’es plus rien 1 CARCO (Francis) L’homme traqué (Grand Prix du Roman 1922) 1 CHADOURNE (Louis) L’Inquiète Adolescence 1 CORTHIS (André) Pour moi seule (Grand Prix du Roman 1920) 1 DAIREAUX (Max) Timon le Magnifique 1 DAZIL (Claude) Madiette (Prix Littéraire du Figaro) 1 DELARUE-MARDRUS (Lucie) Toutoune et son Amour 1 DODERET (André) La Flamme au soleil 1 DORGELÈS (Roland) Lauréat du Prix Vie Heureuse 1920 Saint Magloire 1 DUCHÊNE (Ferdinand) Au pas lent des Caravanes (Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1921) 1 ELDER (Marc) Thérèse ou la Bonne éducation 1 GILLE (Pernette) Un Amour 1 HARAUCOURT (Edmond) Vertige d’Afrique 1 HARLOR (Th.) Le Pot de Réséda 1 HENRIOT (Émile) Valentin 1 JALOUX (Edmond) Lauréat du Grand Prix de Littérature 1920 L’Incertaine 1 KEYSER (Édouard de) La Baraka 1 MAGRE (Maurice) L’Appel de la Bête 1 MILLE (Pierre) La Détresse des Harpagon 1 MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy) La Saison des Dupes 1 POURRAT (Henri) Gaspard des Montagnes (Prix Littéraire du Figaro) 1 ROGER-MARX (Claude) La Tragédie légère 1 SERRES (Paul) Le Diable au village 1 t’SERSTEVENS (A.) Les Sept parmi les Hommes 1 SOREL (Albert-Émile) Mea-Culpa 1 TRAZ (Robert de) Fiançailles (Prix Littéraire du Figaro) 1 TRUC (Gonzague) Tibériade (Couronné par l’Académie Française) 1 VALDAGNE (Pierre) Constance, ma tendre amie 1 VAN OFFEL (Horace) L’Exaltation 1 VAUDOYER (Jean-Louis) Les Papiers de Cléonthe 1 VILLETARD (Pierre) Lauréat du Grand Prix du Roman 1921 Les Poupées se cassent (Couronné par l’Académie Française) 1 VINEUIL (Laurent) L’Erreur 1 VOISINS (Gilbert de) Le Mirage 1 A PARAITRE OCHSÉ (Julien) Le Berceau sans Fées 1 Chaque volume, 6 fr. 75 net. 8085--Imp. des Beaux-Arts, 79, rue Dareau, Paris *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉTRESSE DES HARPAGON *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. 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