Title: L'hôte inconnu
Author: Maurice Maeterlinck
Release date: February 10, 2026 [eBook #77908]
Language: French
Original publication: Paris: Eugène Fasquelle, 1917
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

MAURICE MAETERLINCK
SIXIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1917
Tous droits réservés.
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3. FR. 50 LE VOLUME
| La Sagesse et la Destinée (58e mille) | 1 vol. |
| La Vie des Abeilles (71e mille) | 1 vol. |
| Le Temple Enseveli (25e mille) | 1 vol. |
| Le Double Jardin (22e mille) | 1 vol. |
| L’intelligence des Fleurs (33e mille) | 1 vol. |
| La Mort (44e mille) | 1 vol. |
| Les Débris de la Guerre (13e mille) | 1 vol. |
THÉATRE | |
| Joyzelle, pièce en 5 actes (12e mille) | 3 fr. 50 |
| Monna Vanna, pièce en 3 actes (40e mille) | 2 fr. » |
| Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret (musique de Henry Février) (8e mille) | 1 fr. » |
| L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (38e mille) | 3 fr. 50 |
| La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction nouvelle avec une Introduction et des Notes (6e mille) | 3 fr. 50 |
| Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) | 3 fr. 50 |
CHEZ DIVERS ÉDITEURS | |
| Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France) | 3 fr. 50 |
| Théâtre (Lacomblez, éd. à Bruxelles, Belgique). 3 vol. à | 3 fr. 50 |
| Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) | 3 fr. » |
| L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) | 5 fr. » |
| Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de l’allemand et précédés d’une Introduction. (Lacomblez, édit.) | 5 fr. » |
| Album de douze Chansons. (Stock, édit.) | Épuisé. |
B — 362. — L.-Imprimeries réunies, 7, rue St-Benoît, Paris.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
-v-
Ce livre, dont une traduction anglaise, sous le titre : The Unknown Guest, a été publiée, en 1914, en Angleterre et en Amérique, était sous presse quand éclata la guerre. Il paraît aujourd’hui à peu près tel qu’il fut écrit. Les sciences psychiques, arrêtées dans leur marche, comme tout ce qui n’a pas uniquement pour objet la mort et le malheur des hommes, sont demeurées au point où je les avais laissées ; et j’aurais eu peu de choses à ajouter à ce que j’en ai dit.
On a parlé, au cours de cette guerre, de la faillite de l’occultisme. Il est certain que toute sa partie plus ou moins légendaire, imaginaire et fantaisiste, tout ce qui se rapporte à la prédiction de l’avenir, à l’astrologie, aux talismans, -vi- aux envoûtements, à l’action à distances, etc., n’a pas résisté à l’effroyable épreuve. Mais les sciences psychiques proprement dites, qui, du reste, n’acceptent pas l’épithète de sciences occultes que leur décerne le vulgaire, n’ont subi aucune déconvenue et ont vu se manifester, dans la monstrueuse tourmente, souvent avec plus d’énergie, les mêmes phénomènes qu’elles étudiaient aux heures de la paix. Elles ont déjà recueilli et recueilleront assurément, après l’orage, un grand nombre de faits nouveaux se rattachant aux pressentiments, aux prémonitions, à la psychométrie, à la lucidité, à la télépathie entre vivants et à la télépathie d’outre-tombe, qu’on attribue, à tort ou à raison, à la survivance des morts. Il sera nécessaire de consacrer toute notre attention à l’étude de ce dernier phénomène ; et, cette fois, étant donné les circonstances, il nous sera peut-être accordé de serrer de plus près la prodigieuse énigme ; car jamais notre terre, depuis qu’elle a pris figure humaine, n’a vu s’accumuler sur elle, en aussi peu de temps, une telle masse de jeunes morts avides de se survivre. Des faits naturellement inexplicables, analogues à ceux que relate Sir Oliver Lodge dans -vii- son dernier livre : Raymond or Life and death, surgissent déjà et bientôt surgiront de toutes parts. Mais il faudra un certain temps pour les classer, les vérifier, les mettre au point ; et il serait téméraire d’en parler dès aujourd’hui. On ne rentre pas la moisson sous la pluie et les éclairs de la tempête.
L’HÔTE INCONNU
-1-
Mon essai sur La Mort m’a entraîné à faire une enquête consciencieuse et, du moins j’y ai tâché, aussi complète que possible, sur l’état présent du mystère. J’espérais faire tenir en un volume le résultat de ces recherches, qui, du reste, pour le dire tout de suite, n’apprendront rien à ceux qui parcoururent les mêmes régions et n’ont d’autres mérites que leur sincérité, leur impartialité, et une exactitude scrupuleuse. Mais, à mesure que j’avançais, j’ai vu la matière s’étendre sous mes pas, si bien qu’il m’a fallu diviser mon travail en deux parties -2- qui seront à peu près égales : dans la première, publiée aujourd’hui, j’étudie sommairement les apparitions et hallucinations véridiques et les maisons hantées ou, si l’on veut, les phantasmes des vivants et des morts, les manifestations appelées assez bizarrement et improprement psychométriques, la connaissance de l’avenir : pressentiments, présages, prédictions, prémonitions, précognitions, etc., et enfin les chevaux d’Elberfeld. Dans la seconde, qui paraîtra plus tard, je m’occuperai des miracles de Lourdes et d’ailleurs, des phénomènes dits de matérialisation, de la baguette divinatoire, de l’asepsie fluidique, tout en ne négligeant pas une menue poussière de miracle qui flotte, au-dessus des prodiges principaux, dans l’atmosphère étrange où nous allons entrer.
Lorsque je parle de l’état présent du mystère, il va sans dire que je n’entends pas du tout le mystère de la vie, de sa fin et de ses origines ; -3- ni la grande énigme de l’Univers où nous sommes plongés. En ce sens, tout est mystère, et, comme je l’ai dit ailleurs, il est probable que tout le sera toujours ; et que nous n’atteindrons jamais, sur aucun point, les dernières limites de la connaissance et de la certitude. Il s’agit ici de ce qui, dans ce mystère accepté, habituel, familier et presque oublié, trouble brusquement la routine de notre ignorance générale. En eux-mêmes, ces faits, qui nous semblent surnaturels, ne le sont pas plus que les autres ; peut-être sont-ils plus rares, ou, pour mieux dire, moins fréquemment ou plus difficilement constatés. En tout cas, leurs causes profondes, tout en n’étant probablement ni plus lointaines, ni plus inaccessibles, paraissent se cacher dans un inconnu moins souvent parcouru par notre science qui n’est au fond qu’une expression rassurante et conciliante de notre ignorance. On peut aujourd’hui, grâce aux travaux de la Society for Psychical Research, et d’une foule d’autres chercheurs, aborder avec une certaine confiance l’ensemble de ces phénomènes. On marche enfin, hors des légendes, des contes à dormir debout, des commérages, des illusions et des exagérations, sur un terrain étroit mais assez sûr. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait d’autres -4- phénomènes surnaturels que ceux recueillis par cette société et quelques revues sérieuses qui suivent les mêmes méthodes. Malgré leur diligence qui, depuis plus de trente ans, fouille les coins obscurs de notre planète, il est inévitable que bien des choses leur échappent ; outre que la sévérité de leurs enquêtes rejette les trois quarts de celles qu’on leur signale. Mais il est permis d’affirmer que les vingt-huit volumes de ses Proceedings, les dix-sept tomes de son Journal, en y joignant les vingt-cinq années des Annales des sciences psychiques, pour ne citer que ce périodique entre tous excellent, embrassent, pour l’instant, tout le champ de l’extraordinaire et offrent quelques exemples de toutes les manifestations anormales de l’inexplicable qui nous enveloppe. On peut dès maintenant les classer, les diviser, les subdiviser en genres, espèces et variétés. C’est peu de chose, si l’on veut, mais c’est ainsi que commencent les sciences et qu’au surplus finissent beaucoup d’entre elles. Il y a donc assez de faits acquis à peu près incontestables pour qu’il soit possible de les interroger utilement, de reconnaître leurs tendances, d’entrevoir leur caractère général et peut-être de remonter à leur source unique en écartant peu à peu les -5- broussailles et les ruines qui, depuis tant de centaines ou de milliers d’années, la voilaient à nos yeux.
A vrai dire, ces manifestations surnaturelles semblent moins féeriques et moins fantastiques qu’il y a quelques siècles ; et l’on est tout d’abord un peu déçu. On croirait que le mystère, lui aussi, a des hauts et des bas et demeure soumis aux caprices d’on ne sait quelles modes d’outre-terre ; ou, pour être plus exact, il est évident que la plupart de ces miracles légendaires ne résisteraient pas à l’examen rigoureux d’aujourd’hui. Ceux qui triomphent de l’épreuve et bravent notre regard moins crédule et plus pénétrant, méritent d’autant plus de fixer notre attention. Ce ne sont point les derniers survivants de l’énigme, puisque celle-ci subsiste tout entière et s’étend à mesure qu’on l’éclaire ; mais peut-être y peut-on voir les suprêmes ou les premiers efforts d’une puissance -6- qui ne paraît pas résider entièrement dans notre sphère. On dirait des coups frappés du dehors par un inconnu plus inconnu que celui que nous croyons connaître, un inconnu qui n’est peut-être pas celui de l’univers dont nous avons fait peu à peu un inconnu de tout repos, comme nous avons fait de l’univers une sorte de province de la terre, mais un étranger qui nous arrive d’un autre monde, un visiteur inattendu qui vient assez sournoisement troubler la quiétude satisfaite où nous nous endormions, bercés par la main ferme et vigilante de la science classique.
Contentons-nous d’abord de les énumérer. Nous avons donc : les tables tournantes avec leurs « raps », les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les phénomènes lumineux, les matérialisations, les attouchements spirites, la lévitation et certains tours inexpliqués des jongleurs indiens, la prémonition, précognition, -7- lucidité ou clairvoyance, la xénoglossie, les apparitions ou hallucinations véridiques, les maisons hantées, bilocations, etc., les communications avec les morts, la baguette divinatoire, les cures miraculeuses de Lourdes ou d’ailleurs, l’asepsie fluidique et enfin les fameux animaux pensants d’Elberfeld et de Mannheim ; voilà, si je ne me trompe, après avoir éliminé tout ce qui est insuffisamment constaté ou prouvé, le résidu, ou si l’on veut, le caput mortuum du miracle actuel.
Tout le monde a entendu parler des tables tournantes ; c’est un peu l’a, b, c, de l’occultisme. Le phénomène est si commun et se produit si facilement que la Société des Recherches psychiques n’a pas cru devoir s’en occuper d’une façon spéciale. Nous ne nous en occuperons pas davantage ; tous les problèmes qu’il soulève se retrouvant dans la plupart des manifestations psychiques que nous étudierons. On sait qu’il suffit, mais qu’il est indispensable, pour obtenir ces mouvements mystérieux, que parmi ceux qui font la chaîne, se trouve un sujet doué de facultés médiumniques. Je le répète, l’expérience est à la portée de qui veut la tenter sérieusement dans les conditions requises, et aussi incontestable que la polarisation -8- de la lumière ou la cristallisation par les courants électriques.
On peut mettre dans le même groupe, les déplacements et les apports d’objets sans contacts, les attouchements de mains spirites, les phénomènes lumineux et les matérialisations. Comme les tables tournantes, ils exigent la présence d’un médium. Inutile de faire observer que nous sommes ici dans la terre promise de la fraude, et que même les médiums les plus puissants, ceux qui possèdent les dons les plus réels et les moins contestables, la célèbre Eusapia Paladino par exemple, sont à l’occasion, et cette occasion se présente trop souvent, d’incorrigibles simulateurs. Mais quelque grande que soit la part faite à la supercherie, il n’en reste pas moins un nombre considérable de faits si rigoureusement contrôlés qu’il faut bien les admettre ou renoncer à toute certitude humaine.
Il n’en va pas tout à fait de même de la lévitation et des prodiges qu’accomplissent, au dire des voyageurs, certains jongleurs indiens. Si l’inhumation prolongée d’un être vivant est à peu près prouvée et peut sans doute s’expliquer physiologiquement, il y a nombre d’autres tours sur lesquels nous n’avons pas jusqu’ici -9- d’études décisives. Je passe sous silence le Mango tree et le Basket trick qui ne sont que de la prestidigitation ; mais le Fire Walk et le fameux Rope climbing trick, demeurent plus mystérieux.
Le Fire Walk, ou marche sur des pierres rougies ou des charbons ardents, est une sorte de cérémonie religieuse qui se pratique aux Indes, dans certaines îles de la Polynésie, dans l’île Maurice, etc. A la suite d’incantations du grand-prêtre, les pieds nus des fidèles qui le suivent sur le lit de galets ou de tisons incandescents, paraissent à peu près insensibles aux morsures du feu. La chaleur de l’aire traversée est-elle réellement intolérable, l’endurance extraordinaire s’explique-t-elle par l’épaisseur de la substance cornée qui protège la plante des pieds des indigènes, y a-t-il brûlure ou la peau reste-t-elle indemne ? Les voyageurs sont loin d’être d’accord ; et, dans l’état présent, la question est trop incertaine pour qu’il soit utile de s’y arrêter.
Le Rope climbing est plus extraordinaire. Sur une place publique, loin de tout arbre et de tout édifice, s’installe le jongleur. Il n’a, pour bagage, qu’un paquet de cordes et un vieux sac de toile. Un enfant l’accompagne. Le jongleur lance en -10- l’air un bout de la corde, et celle-ci, comme attirée par un crochet invisible, se déroule et s’élève toute droite dans le ciel, jusqu’à ce que son extrémité disparaisse aux regards. L’enfant grimpe alors le long de la corde, disparaît également ; et peu après, tombent de l’azur, des bras, des jambes, une tête, etc., que le sorcier ramasse et fourre dans le sac. Il prononce ensuite sur celui-ci quelques paroles magiques, l’ouvre, et l’enfant souriant, salue les spectateurs.
Voilà, à quelques variantes près, la forme habituelle du sortilège. Il est assez rare et ne semble pratiqué que par une secte particulière originaire des provinces du Nord-Ouest. Il n’est peut-être pas encore suffisamment constaté et étudié pour qu’on puisse le ranger parmi les faits acquis mentionnés plus haut. S’il était tel qu’on le décrit, il ne pourrait guère s’expliquer que par une étrange puissance hallucinatoire qui émanerait du jongleur ou de l’illusionniste. Il « suggestionnerait » l’assistance et lui ferait voir ce qu’il voudrait, et cette suggestion ou cette hallucination collective, embrasserait une aire fort étendue. On a vu en effet des spectateurs, des Européens, accoudés aux balcons de maisons assez éloignées de la foule indigène, -11- la subir également. On trouverait là une des manifestations les plus curieuses de cet « hôte inconnu » dont nous reparlerons quand, après avoir énuméré ses faits et gestes, nous tenterons de scruter et de fixer les bizarreries de son caractère.
La lévitation proprement dite, c’est-à-dire l’élévation, sans contact, et le flottement d’un objet ou même d’un être vivant, pourrait être due à la même puissance hallucinatoire ; mais on n’en a pas jusqu’ici d’exemples assez nombreux et authentiques pour qu’il soit possible de conclure. Du reste, nous la retrouvons quand nous arrivons au chapitre des matérialisations avec lequel elle fait corps.
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Ceci nous mène naturellement aux apparitions et hallucinations véridiques et jusqu’aux maisons hantées. On sait qu’il existe sur les phantasmes des vivants et des morts toute une littérature née de nombreuses et scrupuleuses enquêtes entreprises en Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis par les soins de la Society for psychical Research. En présence des preuves accumulées, il serait ridicule de s’obstiner à nier la réalité des faits. Il est désormais incontestable qu’une émotion violente ou profonde peut être transmise instantanément d’un esprit à un autre, quelle que -16- soit la distance qui sépare celui qui l’éprouve de celui à qui elle se communique. Elle se traduit le plus souvent par une hallucination visuelle, plus rarement par une hallucination auditive ; et comme l’émotion la plus violente que puisse éprouver l’homme, est celle qui l’étreint et le bouleverse à l’approche ou dans l’instant même de la mort, c’est presque toujours cette émotion suprême qu’il émet, et dirige avec une précision incroyable, pour atteindre à travers l’espace, à travers les mers et les continents s’il le faut, un but invisible et mobile. Au reste, quoique moins fréquemment, un danger, une crise graves peuvent engendrer et envoyer au loin une hallucination analogue. C’est ce que la S. P. R. appelle Phantasms of the living. Quand l’hallucination a lieu plus ou moins longtemps après le décès de celui qu’elle semble évoquer, on la range parmi les phantasmes des morts.
Ces derniers phantasmes sont plus rares. « Si nous pouvions, dit Myers, tracer une courbe exprimant le nombre relatif des apparitions avant et après la mort, nous verrions que ce nombre augmente rapidement pendant les quelques heures qui précèdent, pour diminuer graduellement pendant les premières heures et les premiers jours qui suivent la mort ; après -17- la première année, les apparitions deviennent tout à fait rares et exceptionnelles[1].
[1] Myers, Human Personality.
Pour exceptionnelles qu’elles soient, il y a néanmoins de telles apparitions, et prouvées, autant que peut l’être un fait, par des témoignages nombreux et précis. On en trouvera des exemples dans les Proceedings, notamment T. VI, p. 13 et 65, etc.
Qu’il s’agisse de vivants, de mourants ou de morts, on connaît la forme habituelle de ces hallucinations dont les grandes lignes ne varient guère. Quelqu’un, dans sa chambre, dans la rue, en voyage, n’importe où, voit brusquement surgir le fantôme net et clair d’un parent, d’un ami, auquel il ne pensait nullement, qu’il sait être à mille lieues de l’endroit où il se manifeste, en Amérique, en Asie, en Afrique ; car les distances ne comptent guère. Le plus souvent, le fantôme ne dit rien, sa présence, toujours brève, n’est qu’une sorte d’avertissement silencieux. Parfois, il semble en proie à des préoccupations futiles et vétilleuses. Plus rarement, il parle, pour dire, en somme, fort peu de chose. Plus rarement encore, il révèle un crime, une circonstance, un trésor caché, que nul autre -18- que lui ne pouvait connaître. Mais nous reviendrons sur ces points, après avoir achevé cette énumération sommaire.
Le phénomène des maisons hantées ressemble aux phantasmes des morts, à cela près qu’ici le revenant s’attache à la demeure, au logis, à l’immeuble et nullement aux personnes qui l’habitent. Dès la deuxième année de son existence, c’est-à-dire dès 1883-1884, le Committee on Haunted Houses de la S. P. R. a, parmi des centaines d’autres, choisi et analysé 65 cas dont 28 s’appuient de témoignages directs et de premier ordre[2]. Il est tout d’abord remarquable que ces récits authentiques n’ont aucun rapport avec les légendaires et sensationnelles histoires de revenants qui traînent encore, notamment aux approches de Noël, dans nombre de magazines anglais et américains. On n’y trouve -19- jamais de suaires, de catafalques, de squelettes, de cimetières, de flammes infernales, de malédictions, de hurlements lugubres, de chaînes agitées avec un bruit terrible, ni rien de l’appareil traditionnel qui caractérise cette médiocre littérature d’outre-tombe. Au contraire, les scènes qui se déroulent dans les maisons qui semblent véritablement hantées, sont en général très simples, assez insignifiantes, presque bourgeoises. Les spectres n’y ont aucune prétention, ne font pas de frais de mise en scène ni de costumes. Ils sont vêtus comme ils l’étaient quand, il y a parfois bien des années, ils menaient au fond de leur demeure, leur petite vie sans aventures. C’est tantôt une vieille dame, un pauvre châle gris modestement croisé sur la poitrine, qui se penche la nuit sur le sommeil des nouveaux locataires, ou qu’on rencontre fréquemment, muette, discrète, un peu farouche, dans l’antichambre ou l’escalier. Ou bien c’est un monsieur en robe de chambre, à l’œil torve, qui passe dans un corridor violemment éclairé d’une lumière inexplicable ; ailleurs, c’est encore une dame d’un certain âge, vêtue de noir, que l’on trouve assez souvent assise dans le « bow-window » de son salon. Lorsqu’on lui adresse la parole, elle se lève, semble sur le point de -20- répondre, mais ne dit rien. Quand on la poursuit, qu’on l’accule dans un coin, elle élude tout contact et disparaît. On fixe à la glu des fils de soie en travers de l’escalier ; elle passe et les fils ne bougent pas. Ce fantôme, — et il en va de même dans la plupart des cas, — est vu par tous ceux qui vivent dans la maison : parents, amis, domestiques anciens ou nouveaux, etc. S’agit-il de suggestion, d’hallucination collective ? En tous cas, des étrangers, des visiteurs à qui l’on n’a rien dit, l’aperçoivent comme les autres et demandent ingénument : « Quelle est donc cette dame en deuil que j’ai rencontrée dans la salle à manger ? » — S’il y avait suggestion collective, il faudrait donc admettre que c’est une suggestion subconsciente émise à l’insu de tous ceux qui y participent ; ce qui est du reste fort possible.
[2] Proceedings, I, p. 101-115 ; V, p. 137-151 ; VIII, p. 311-332, etc.
Dans un ordre analogue, je ne mentionnerai pas ici les fantaisies de ce que les Allemands appellent le Poltergeist, pierres lancées, sonneries mises en branle, matelas retournés, meubles renversés, etc., toujours suspectes, et qui ne sont, au fond, semble-t-il, que de bizarres espiègleries d’hystériques ou de médiums facétieux. Les manifestations du Poltergeist sont assez fréquentes ; et l’on en trouvera plusieurs -21- exemples dans les Proceedings et surtout dans le journal de la S. P. R.
Quant aux communications d’outre-tombe, je n’ajouterai rien, pour l’instant, à ce que j’en ai dit au chapitre qui leur est consacré dans mon étude sur La Mort. Il est possible que les événements de cette guerre apportent des faits nouveaux et plus irrésistibles que ceux que nous connaissions, et qui brisent enfin, sur ce point, la sphère terrestre où nous sommes captifs.
Les hypothèses religieuses écartées[3], que nous n’examinons pas ici, car elles appartiennent à un ordre d’idées différent, pour expliquer la plupart de ces phénomènes, ou du moins pour ne pas garder à leur sujet un silence absolu et -22- décourageant, s’offrent deux théories qui, par des routes plus ou moins divergentes, vont se perdre dans l’inconnu ; c’est à savoir la théorie spirite et la théorie médiumnique. Les spirites, ou plutôt, les néo-spirites ou spirites scientifiques, qu’il ne faut pas confondre avec les disciples un peu trop crédules d’Allan Kardec, soutiennent que les morts ne meurent pas tout entiers, que leur entité spirituelle ou animique ne s’éloigne ni ne se disperse dans l’espace après la dissolution du corps, mais continue autour de nous une existence active encore qu’invisible. On n’a du reste, dans la théorie néo-spirite, sur la vie de ces désincarnés, que des notions assez vagues. Sont-ils plus intelligents que lorsqu’ils habitaient leur chair ? Disposent-ils de connaissances, de facultés plus étendues que les nôtres ? On ne possède pas jusqu’ici les faits incontestables qui permettraient de l’affirmer. Il semble, au contraire, si les désincarnés subsistent réellement, que leur vie soit bornée, débile, précaire, incohérente et surtout assez brève. A quoi l’on objecte qu’elle n’est telle qu’à nos yeux impuissants. Les morts parmi lesquels nous marchons sans nous en douter, s’évertuent à se faire entendre, à se manifester, mais se heurtent au mur impénétrable -23- de nos sens qui, uniquement créés pour percevoir la matière, ignorent irrémédiablement tout le reste qui est sans doute le principal de l’univers. Ce qui survivra en nous, emprisonné dans notre corps, est absolument inaccessible à ce qui survit en eux. Tout au plus réussissent-ils, par moments, à faire pénétrer quelques lueurs de leur existence à travers les fissures de ces organismes singuliers qu’on appelle médiums. Mais ces lueurs errantes, fugaces, hasardeuses, étouffées, déformées, ne peuvent nous donner qu’une idée dérisoire d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la vie purement animale, au fond, que nous menons sur cette terre. Il est possible, et l’hypothèse est défendable. Il est en tout cas remarquable que certaines communications, certaines manifestations ont ébranlé les savants les plus froids, les plus hostiles aux influences de l’au-delà. Afin de comprendre un peu leur inquiétude et leurs étonnements, il suffira de lire, pour ne citer qu’un exemple entre mille, le troublant mais inattaquable rapport du professeur Bottazzi, directeur de l’Institut de Physiologie de l’Université de Naples, intitulé[4] : Dans les régions inexplorées -24- de la biologie humaine. Observations et expériences sur Eusapia Paladino. Il y eut rarement dans le domaine médiumnique ou spirite, expériences conduites avec une méfiance plus ombrageuse, une rigueur scientifique plus implacable. Lorsque dans le petit laboratoire de physiologie de l’université napolitaine, aux portes sévèrement cadenassées et scellées, toute possibilité de fraude étant pour ainsi dire mathématiquement exclue, apparurent soudain des membres épars, des mains pâles, diaphanes et intelligentes, qui faisaient fonctionner les appareils destinés à enregistrer leurs attouchements, surtout lorsque s’éleva d’entre les rideaux du cabinet médiumnique le profil d’une tête noire qui demeura visible durant plusieurs secondes et ne se retira qu’épouvantée elle-même, semble-t-il, par les exclamations d’étonnement arrachées à ce groupe de savants qui pourtant s’attendait à tout ; le professeur Bottazzi avoue — ce sont ses propres termes, mesurés comme il sied à la science, mais significatifs — « qu’il éprouva dans tout son corps un frémissement ».
[3] Au même titre, écartons également l’hypothèse théosophique qui, ainsi que les autres, exige d’abord une adhésion, un acte de foi aveugle. Ses applications, souvent ingénieuses, ne sont que des affirmations énergiques mais gratuites et, comme je l’ai dit dans La Mort, ne nous apportent pas l’ombre d’un commencement de preuve.
[4] Annales des Sciences psychiques, août-novembre 1907.
C’est une de ces minutes où un doute qu’on croyait à jamais aboli étreint le plus incrédule. Pour la première fois peut-être, il regarde autour -25- de soi avec incertitude et se demande dans quel monde il se trouve. Quant aux fidèles de l’inconnu qui, depuis longtemps, ont compris qu’il faut se résigner à ne rien comprendre et être prêts à toutes les surprises, il y a là cependant, même pour eux, un mystère d’une autre nature, un mystère qui les déconcerte, le seul vraiment étrange, plus angoissant que tous les autres réunis, parce qu’il effleure des craintes ancestrales et touche le point le plus sensible de notre destinée.
L’argument spirite le plus digne d’attention est celui que fournissent les apparitions des morts et les maisons hantées. Ne tenons pas compte des phantasmes qui précèdent, accompagnent ou suivent de près le décès ; ils s’expliquent par la transmission d’une émotion violente de subconscient à subconscient, et lorsqu’ils ne se manifestent que plusieurs jours après la mort, on peut encore soutenir que ce -26- sont des communications télépathiques retardées. Mais que dire des fantômes qui surgissent plus d’un an, voire plus de dix ans après la disparition du cadavre ? Ils sont assez rares, je le sais, mais enfin il y en a qu’il est bien difficile de nier tant leurs gestes furent soigneusement constatés par des témoignages nombreux, concordants et précis. Il est vrai qu’ici encore, où il s’agit, dans la plupart des cas, d’apparitions à des parents, à des amis, on peut alléguer qu’on se trouve en présence de faits télépathiques ou d’hallucinations de la mémoire. Nous enlevons ainsi aux spirites une province nouvelle et considérable de leur domaine. Néanmoins, il leur reste certains clos réservés où nos explications télépathiques pénètrent moins facilement. Il y eut en effet des revenants qui se montrèrent à des personnes qui n’avaient jamais vu ni connu celui qui revenait. Ils se confondent plus ou moins avec les spectres des maisons hantées auxquels il nous faut un instant revenir.
Comme je l’ai dit plus haut, il est presque impossible de nier de bonne foi l’existence de ces maisons. Ici encore, l’interprétation télépathique s’impose dans la plupart des cas. On peut même lui donner une extension étrange -27- mais justifiée, car on ne connaît guère ses limites. Il arrive assez fréquemment, par exemple, que des revenants viennent troubler un logis où l’on retrouve parfois, sur leurs indications, des ossements cachés dans les murs ou sous les lames des parquets. Il se peut même, comme dans le cas de William Moir, aussi rigoureusement contrôlé qu’une enquête judiciaire[5], que le squelette soit enterré à une assez grande distance de la demeure et remonte à plus de quarante ans. Les restes enlevés et convenablement ensevelis, les apparitions cessent.
[5] Proceedings, t. VI, p. 35-41.
Mais, même dans le cas de William Moir, il n’y a pas, je crois, de raison suffisante pour abandonner l’hypothèse télépathique. Le médium, le sensitif, comme disent les Anglais, « sent » la présence ou la proximité des ossements ; une relation, d’ailleurs profondément mystérieuse, s’établit d’eux à lui, qui lui fait éprouver la dernière émotion du défunt et parfois lui permet d’évoquer l’image et les circonstances du suicide ou du crime, tout comme dans la télépathie entre vivants, le contact d’un objet dans ce qu’on appelle la psychométrie, peut le mettre en rapport direct avec le subconscient -28- du propriétaire de celui-ci. Le chaînon qui rattache la vie à la mort n’est pas entièrement brisé ; et l’on peut dire, à la rigueur, que tout se passe encore dans notre monde.
Mais y a-t-il des cas où tout lien, si ténu, si subtil qu’on le suppose, semble décidément rompu ? Qui oserait l’affirmer ? On commence seulement à soupçonner l’élasticité, la ductilité, la complexité de ces fils invisibles qui relient entre eux objets, pensées, vies, émotions, tout ce qui existe sur cette terre, et même ce qui n’est pas encore à ce qui n’est plus. Prenons un exemple de la première série des Proceedings : M. X-Z…, connu de la plupart des membres du Committee on Haunted Houses et dont le témoignage ne saurait être mis en doute, loue une vieille maison, dont il ignore complètement l’histoire. Tout ce qu’il sait, c’est que deux servantes de son ami, M. G…, qui occupe une autre partie de la maison très vaste, l’ont quitté -29- à cause de bruits étranges qu’on entendait la nuit. Un soir, un 22 septembre, M. X-Z…, se disposant à gagner sa chambre à coucher, voit tout le couloir illuminé d’une lumière éblouissante et inexplicable et, dans cette lumière insolite, se dresser un vieillard en robe à fleurs ; après quoi, vieillard et lumière s’évanouissent, le laissant dans une obscurité profonde. Le lendemain, se rappelant l’aventure des deux servantes, il fait une enquête dans le village. D’abord elle ne donne aucun résultat ; mais enfin un vieil homme de loi lui apprend qu’il a entendu dire que le grand-père du propriétaire actuel avait étranglé sa femme et s’était coupé la gorge à l’endroit même où s’était montrée l’apparition. Il ne pouvait plus préciser exactement la date de ce double événement ; mais M. X-Z…, après avoir consulté les registres de la paroisse, constate qu’il avait eu lieu un 22 septembre.
Le 22 septembre de l’année suivante, un ami de M. G… descend chez celui-ci pour y passer quelques jours. Le lendemain, pâle et défait, il annonce son départ à son hôte. Pressé de questions, il finit par avouer qu’il a peur, qu’il n’a pu fermer l’œil, que durant toute la nuit il a entendu des gémissements, des blasphèmes, des -30- cris de désespoir, que sa porte s’est ouverte, etc.
Trois ans après, M. X-Z… va rendre visite, à Londres, au propriétaire de la maison, et remarque, au-dessus de la cheminée, un portrait qui reproduit exactement l’image de l’apparition du couloir. Il le désigne à son ami M. G…, qui l’accompagne, en lui disant : « Voilà l’homme que j’ai vu. »
Interrogé, le propriétaire déclare que c’est le portrait de son grand-père qui, ajoute-t-il, « n’avait pas fait honneur à la famille ».
Évidemment, tout ceci ne prouve nullement l’existence des fantômes ou la survivance de l’homme. Il est fort possible que malgré la bonne foi incontestée de M. X-Z…, l’imagination ait sournoisement, mais énergiquement, collaboré à ces prodiges. Peut-être fut-elle mise en branle par l’histoire des deux servantes, insignifiante et négligée, mais probablement descendue dans les ténèbres fantasques et fécondes de la subconscience. L’image est ensuite transmise par suggestion à l’hôte effrayé d’une nuit sans sommeil ; quant au portrait reconnu, c’est, selon la thèse qu’on défend, le point le plus faible ou le plus frappant de l’aventure.
Il n’en est pas moins certain qu’il y a quelque déloyauté à expliquer de cette façon tous les -31- événements de ce genre. C’est étendre à l’extrême les vertus à tout faire de la très complaisante télépathie. Il est du reste des cas où l’interprétation télépathique est encore plus précaire ; par exemple, celui qu’expose Miss R.-C. Morton, au t. VIII des Proceedings.
L’histoire est trop longue et trop compliquée pour qu’il soit possible de la reproduire ici. Inutile de faire remarquer que par le caractère de Miss Morton, entraînée aux méthodes scientifiques, par la valeur des témoignages qui la corroborent, l’authenticité des faits semble irrécusable. Il s’agit donc d’une maison bâtie en 1860, successivement habitée par un Anglo-Indien, par un vieillard, puis inoccupée durant quatre ans. Quand la famille du capitaine Morton s’y installe en 1882, il n’a jamais, du moins à sa connaissance, été question de revenants. Trois mois après, Miss Morton, se trouvant dans sa chambre et sur le point de se coucher, entend un bruit près de sa porte, croit que c’est sa mère, ouvre, d’abord ne voit rien, fait quelques pas dans le couloir et aperçoit alors, au coin de l’escalier, une femme de haute taille, vêtue de noir. Pour ne pas inquiéter les siens, elle n’en parle à personne qu’à une amie assez éloignée. Mais bientôt la même femme vêtue de noir est -32- rencontrée tour à tour par les autres habitants de la demeure : par une sœur de passage, par le père, par trois autres sœurs, par un petit garçon, par les domestiques, par un voisin, le général A…, qui, la voyant tout en pleurs dans le verger, s’imagine que c’est une des filles Morton qui est malade et envoie prendre de ses nouvelles. Il n’est pas jusqu’aux deux chiens de la maison, qui, plus d’une fois, ne manifestent clairement qu’ils aperçoivent le fantôme.
Ce fantôme est d’ailleurs inoffensif, il ne dit rien, il ne demande rien. Il erre çà et là, sans but apparent, et quand on l’interpelle, il ne répond pas et s’évade. On s’y habitue, il ne gêne personne et n’inspire aucune terreur. Il est immatériel, on ne peut le toucher, mais il intercepte la lumière. Après enquête on parvient à l’identifier ; ce doit être la seconde femme de l’Anglo-Indien. La famille Morton n’a jamais vu cette dame, mais d’après la description qu’on en fait à ceux qui la connurent, il paraît que la ressemblance est certaine. On ignore du reste pourquoi elle revient ainsi hanter une maison où elle n’est pas morte. A partir de 1887, les apparitions deviennent moins fréquentes et plus vagues, et cessent complètement en 1889.
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Tenons pour certains et incontestables les faits tels qu’ils sont exposés dans le rapport des Proceedings. Nous avons à peu près le cas idéal, sans suggestion antérieure ou ambiante. Si l’on nie le fantôme, si l’on ne veut pas, à toute force, que les morts se survivent, il faut admettre que l’hallucination naît spontanément dans l’imagination de Miss Morton, médium inconscient, et se transmet ensuite télépathiquement à tous ceux qui l’entourent. A mon avis, quelque arbitraire et draconienne qu’elle soit, c’est l’explication qu’il convient d’accepter, en attendant d’autres preuves. Mais il faut avouer qu’en étendant ainsi notre incrédulité, il devient bien difficile aux morts de faire connaître leur existence.
On compte un certain nombre de cas de ce genre, sérieusement contrôlés, qui ne représentent probablement qu’une part infime de -34- ceux qu’on pourrait recueillir. Est-il possible qu’ils échappent entièrement à l’explication télépathique ? Il serait nécessaire d’en faire une étude spéciale, minutieuse et serrée ; car la question n’est pas dénuée d’intérêt. Si l’existence des revenants était bien établie, ce serait en ce monde, que nous croyons notre monde, l’entrée d’une puissance nouvelle qui expliquerait plus d’une chose que nous ne parvenons pas à comprendre. Si les morts interviennent sur un point, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’interviennent pas sur tous les autres. Nous ne serions plus seuls, entre nous, dans notre sphère hermétiquement close, comme nous nous l’imaginions trop volontiers peut-être. Il faudrait changer plus d’une de nos lois physiques et morales, plus d’une de nos idées ; et ce serait sans doute la révélation la plus importante, la plus extraordinaire que, depuis la disparition des religions positives et dans l’état présent de nos connaissances, nous puissions attendre. Mais nous n’en sommes pas là ; la preuve est encore au berceau, et je ne sais si l’on pourra l’en faire sortir. Il n’en reste pas moins que parmi tout l’inconnu qu’en ce moment nous explorons, ici se trouve le point le plus suspect, la paroi où s’accuse, sur l’autre monde, une fissure assez étrange. Elle est étroite, indécise, et -35- ne s’ouvre que sur des ténèbres ; mais elle n’est pas insignifiante et il est bon de ne pas la perdre de vue.
Remarquons que cette survivance des morts, telle que la conçoivent les néo-spirites, semble bien moins invraisemblable depuis qu’on étudie de plus près les manifestations de l’extraordinaire et incontestable puissance spirituelle qui se cache au fond de nous. Ne dépendant ni de notre pensée, ni de notre conscience, ni de notre volonté, il est fort possible qu’elle ne dépende pas davantage de notre vie. Tandis que nous respirons encore sur cette terre, elle surmonte déjà la plupart des grands obstacles qui limitent et paralysent notre existence. Elle agit au loin et pour ainsi dire sans organes. Elle passe à travers la matière, la désagrège et la reconstitue. Elle semble avoir le don d’ubiquité. Elle ignore le temps et l’espace. Elle échappe aux lois de la pesanteur et soulève des poids qui n’ont parfois -36- aucun rapport avec la force réelle et mensurable du corps dont on croit qu’elle émane. Elle se dégage et s’éloigne de celui-ci ; elle va et vient librement et revêt des substances et des formes qu’elle emprunte autour d’elle ; il n’est donc plus aussi étrange de la voir survivre quelque temps à ce corps auquel elle ne semble pas, comme notre existence consciente, indissolublement liée. Est-il nécessaire d’ajouter que cette survivance d’une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons guère et qui paraît d’ailleurs incomplète, incohérente et éphémère, ne préjuge nullement notre sort durant l’éternité des mondes ? Mais c’est là une question que nous n’avons pas à étudier ici.
On dira peut-être : pourquoi, si tant de faits, — et il s’en accumule chaque jour davantage, — entrent de plus en plus difficilement dans l’hypothèse télépathique, médiumnique ou psychométrique, pourquoi ne pas franchement -37- accepter l’explication spirite qui est la plus simple, répond à tout et ronge peu à peu toutes les autres ? Il est vrai, c’est l’hypothèse la plus simple, elle l’est même trop, et, comme l’hypothèse divine, dispense de tout effort, de toute recherche. Nous n’avons à lui opposer que l’hypothèse médiumnique qui, sans doute, ne rend pas exactement compte de bien des choses, mais qui, du moins, se trouve sur le versant de la vie que nous occupons, et demeure parmi nous, sur notre terre, à portée de nos yeux, de nos mains, de nos pensées et de nos investigations. Autrefois, nous attribuions indistinctement à la colère du ciel la foudre, les épidémies et les tremblements de terre. Aujourd’hui que nous connaissons à peu près les causes des grandes maladies contagieuses, elles ont déserté les mains de la Providence ; et bien que nous ignorions encore la nature de l’électricité et les lois qui régissent les secousses sismiques, nous ne songeons plus, en attendant que nous en apprenions davantage, à en chercher les sources dans la justice ou l’irritation d’un être imaginaire. Agissons de même en cette occurrence.
Il importe avant tout d’éviter les explications qui brûlent les étapes en abandonnant sur la route une foule de choses qui ne semblent inconnues -38- ou inconnaissables que parce qu’on n’a pas encore fait l’effort nécessaire pour les connaître. Au résumé, s’il ne faut pas écarter l’hypothèse spirite, il ne faut pas non plus s’en contenter. Il est même préférable de ne pas s’y attarder tant qu’elle ne nous aura pas fourni d’arguments décisifs, car c’est à elle, qui nous sort brutalement de notre sphère, de nous les apporter. Pour l’instant, elle relègue simplement aux régions d’outre-tombe des phénomènes qui se passent apparemment en nous ; elle ajoute un inconnu superflu et une difficulté inutile à l’inconnu médiumnique d’où elle part. S’il s’agissait de faits qui n’ont aucun point d’appui en ce monde, il faudrait bien porter les yeux d’un autre côté ; mais nous voyons s’accomplir un grand nombre d’actes aussi inexplicables et de même nature que ceux qu’on attribue aux désincarnés, et auxquels nous savons qu’ils sont complètement étrangers. Quand il sera prouvé que les morts interviennent, nous nous inclinerons devant le fait aussi volontiers que nous nous inclinons devant les mystères médiumniques ; c’est une question d’ordre, de police intérieure et de méthode scientifique beaucoup plus que de vraisemblance, de crainte ou de préférence. L’heure n’est pas encore venue -39- d’abandonner le principe que j’ai formulé ailleurs, à propos de nos communications avec les défunts : à savoir qu’il est naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que nous y pourrons tenir, tant que nous n’en serons point violemment expulsés par une série de preuves irrésistibles et irrécusables, issues de l’abîme voisin. La survivance d’un esprit n’est pas plus invraisemblable que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d’attribuer aux médiums si nous les enlevons aux morts. Mais l’existence du médium, au rebours de celle de l’esprit, est incontestable ; c’est donc à celui-ci ou à ceux qui s’en réclament, de prouver d’abord qu’il existe. Avant de nous tourner vers l’inconnu d’outre-tombe, vidons jusqu’au fond tout l’inconnu terrestre.
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Ayant éloigné les dieux et les morts, que reste-t-il ? Nous-mêmes et toute la vie qui nous entoure, et c’est peut-être suffisant. C’est en tout cas bien plus que nous ne pouvons embrasser.
Étudions à présent certaines manifestations absolument pareilles à celles que nous attribuons aux désincarnés et tout aussi surprenantes. Pour celles-ci, il n’y a pas le moindre doute quant à leur origine. Elles ne viennent pas de l’autre monde ; elles naissent et meurent sur cette terre, et c’est uniquement et incontestablement de notre inconnu vivant qu’elles émanent. Elles sont, en outre, parmi toutes les -44- manifestations psychiques, celles qu’il est le plus facile d’examiner et de contrôler, attendu qu’on peut les répéter presque indéfiniment et qu’un certain nombre de médiums excellents et connus sont toujours prêts à les reproduire devant qui voudra bien s’y intéresser. Ce n’est plus de l’observation précaire et fortuite, mais presque de l’expérimentation scientifique.
Il s’agit de divers phénomènes d’intuition, de lucidité, de clairvoyance ou de clairaudience, de vision à distance et même de vision de l’avenir. Ces phénomènes sont dus à l’intuition pure et spontanée du médium dans l’état d’hypnose ou de veille ; ou bien sont provoqués ou facilités par l’un ou l’autre procédé empirique qui ne sert apparemment qu’à réveiller les facultés subconscientes du sujet, à déclancher en quelque sorte sa lucidité subliminale. Parmi ces procédés, les plus usités, comme chacun sait, sont les cartes, le marc de café, les épingles, les lignes de la main, les globes de cristal, l’astrologie, etc. Ils n’ont aucune importance par eux-mêmes, aucune vertu propre et ne valent que ce que vaut le médium qui les emploie. « En réalité, comme le dit excellemment M. Duchatel, il n’y a qu’une seule et unique Mancie. La faculté de voyance dans le Temps, comme la faculté de -45- voyance dans l’Espace, est une, quelle que soit sa forme extérieure ou le procédé employé. »
Sans nous arrêter pour l’instant à ces manifestations qui, sous des apparences parfois puériles ou vulgaires, cachent souvent des réalités surprenantes et incontestables, nous ne nous occuperons ici que d’une série de phénomènes qui embrasse à peu près tous les autres et qu’on a groupée sous le nom général et d’ailleurs assez mal choisi et mal composé de Psychométrie, qui est, pour emprunter la bonne définition du Dr Maxwell, « la faculté qu’ont certaines personnes de se mettre en relation, soit spontanément, soit le plus souvent par l’intermédiaire d’un objet, avec des choses et des gens inconnus et souvent fort éloignés d’elles ».
L’existence de cette faculté n’est plus sérieusement niée, et il est facile, à qui veut s’en donner la peine, de la constater par soi-même, car les sujets qui la possèdent, s’ils sont assez rares, ne sont pas inaccessibles. Elle a fait l’objet d’expériences déjà nombreuses (voir, entre autres, le rapport de M. Warcollier, dans le numéro de juillet 1911 des Annales des Sciences psychiques) et de quelques études, parmi lesquelles je citerai, en toute première ligne, celle de M. Duchatel : Enquête sur des cas de psychométrie, -46- et le récent livre du Dr Osty : Lucidité et Intuition, qui est le travail le plus consciencieux, le plus complet et le plus pénétrant que jusqu’ici nous possédions sur la matière. Néanmoins l’on peut dire que ces parages tout récemment annexés à la métapsychique sont à peine explorés ; et que de fécondes surprises y attendent sans doute les chercheurs de bonne volonté.
Voyons d’abord, à l’aide d’un exemple vivant et caractéristique, de quelle façon s’exerce cette faculté, une des plus étranges de notre subconscience et dans laquelle il faudra sans doute chercher la clef de la plupart des manifestations qui semblent provenir d’un autre monde.
On donne à Mme M…, l’un des meilleurs médiums dont parle le Dr Osty, un objet quelconque ayant appartenu ou ayant été touché et manié par la personne au sujet de laquelle on désire l’interroger. Mme M…, quand elle opère, -47- est en état d’hypnose ; mais il est d’autres psychomètres notoires, Mme F…, M. Ph., M. de F…, etc., qui gardent, du moins en apparence, toute leur conscience normale, de sorte que l’hypnose ou l’état somnambulique ne semble, en général, nullement indispensable à l’éveil de cette lucidité extraordinaire.
Quand on a mis l’objet entre les mains de Mme M…, — en pratique, c’est le plus souvent une lettre, — on lui dit : « Mettez-vous en communication avec la personne qui a écrit cette lettre ou à qui appartient cet objet. »
Aussitôt Mme M… voit non seulement la personne en question, son aspect physique, son caractère, ses habitudes, ses préoccupations, son état de santé ; mais encore, dans une série de visions rapides et changeantes, qui se succèdent comme les images du cinématographe, aperçoit et décrit, avec précision, les lieux qui avoisinent cette personne, le paysage qui l’entoure, l’appartement qu’elle occupe, les gens avec lesquels elle vit et qui lui veulent du bien ou du mal, la psychologie et les intentions les plus secrètes et les plus inattendues de tous les comparses de son existence. Si, par vos questions, vous la dirigez vers le passé, elle remonte tout le cours de l’histoire du sujet. Si vous -48- l’orientez vers l’avenir, elle semble fréquemment le découvrir avec la même assurance que le passé. Mais réservons pour l’instant ce dernier point que nous retrouverons plus loin, dans l’étude que nous consacrerons à la connaissance du futur.
En présence de ces phénomènes, la première pensée qui vient tout naturellement à l’esprit, c’est qu’il s’agit une fois de plus de cette étonnante et involontaire communication de subconscient à subconscient, qu’on a affublé du nom de télépathie. Et il est incontestable que la télépathie a une grande part à ces intuitions. Mais, pour en expliquer le mécanisme, rien ne vaut un exemple personnel et vécu. En voici un qui n’a rien de remarquable, mais qui montre bien la marche normale de l’opération.
En septembre 1913, tandis que j’étais à Elberfeld, près des chevaux de Krall, ma femme alla consulter Mme M…, et lui remettant un écrit quelconque de ma main, antérieur à mon -49- voyage et qui n’y faisait nullement allusion, lui demanda où je me trouvais et ce que je faisais. Sans une seconde d’hésitation, Mme M… déclara que j’étais fort loin, à l’étranger, dans un pays où l’on parlait une langue qu’elle ne comprenait point. Elle vit d’abord une cour pavée, ombragée d’un grand arbre, un bâtiment à gauche et au fond un jardin ; description sommaire mais suffisamment topique des écuries de Krall, que ma femme ne connaissait pas et que j’ignorais moi-même lorsque j’écrivais le billet. Elle m’aperçut ensuite au milieu de chevaux, les examinant, les étudiant, l’air préoccupé, anxieux et fatigué, ce qui était vrai, car ces séances où le merveilleux m’accablait et où mon attention était tendue à l’extrême, m’épuisaient et me troublaient singulièrement. Ma femme lui demanda si j’avais l’intention d’acheter les chevaux. Elle répondit : « Non, pas du tout, il n’y songe point… » Et cherchant ses mots, comme pour exprimer une pensée inaccoutumée et difficilement saisissable, elle ajouta : « Je ne sais pas pourquoi il s’intéresse ainsi ; ce n’est pas dans ses habitudes. Il n’est pas amateur de chevaux… Il a une idée élevée que je ne vois pas bien… »
Elle commit, dans cette épreuve, deux erreurs -50- assez curieuses : la première, c’est qu’au moment où elle me voyait dans la cour des écuries de Krall, je ne m’y trouvais plus. Elle avait eu sa vision précisément dans l’intervalle de quelques heures qui avait séparé deux séances. L’expérience montre du reste que cette erreur est habituelle chez les psychomètres. Ils ne voient pas à proprement parler le geste au moment même où il s’accomplit, mais plutôt le geste coutumier et familier, l’acte principal qui préoccupe vivement soit la personne au sujet de qui on les consulte, soit la personne qui consulte. Ils errent fréquemment dans le temps. Il n’y a donc pas nécessairement simultanéité entre l’acte et la vision et il convient de ne jamais prendre au pied de la lettre leurs affirmations à cet égard.
L’autre erreur portait sur nos vêtements ; alors que Krall et moi étions en costume de ville, elle nous avait aperçus enveloppés de longues souquenilles comme en ont les palefreniers quand ils pansent leurs chevaux.
Faisons maintenant la part des suggestions inconscientes de ma femme : elle savait que j’étais à Elberfeld, que je devais m’y trouver parmi des chevaux et connaissait ou pouvait facilement conjecturer mon état d’esprit. La -51- transmission de pensée est remarquable ; mais le phénomène est courant et classé ; il est donc inutile de s’y arrêter.
L’énigme véritable ne commencerait qu’avec la description des lieux que ma femme n’avait jamais vus, que je n’avais pas vus davantage au moment où j’écrivais le billet qui établissait la communication psychométrique. Faut-il croire que l’aspect de ce que j’allais voir un jour se trouvait déjà inscrit dans ce papier prophétique, ou plus simplement et plus probablement que ce papier qui me représentait suffisait à transmettre soit au subconscient de ma femme, soit à Mme M…, que je ne connaissais du reste pas encore, l’image exacte de ce que mes yeux contemplaient à cinq ou six cents kilomètres de là ? Mais cette description d’ailleurs très exacte, cour pavée, grand arbre, bâtiment à gauche, jardin au fond, n’est-elle pas trop sommaire pour exclure toute idée de coïncidence fortuite ? Peut-être, en insistant davantage, eût-on obtenu plus de précision ; mais ce n’est pas certain, car d’habitude, les images se succèdent si rapidement dans la vision du sujet qu’il n’a pas le temps d’en apercevoir les détails. Somme toute, des épreuves de ce genre ne nous permettent pas de sortir de l’explication télépathique. Mais -52- en voici une autre où la suggestion subconsciente ne peut avoir la moindre part.
Quelques jours après l’expérience que je viens de rapporter, je reçus d’Angleterre une demande d’autographe. Au rebours de la plupart de celles qui assaillent tout écrivain de quelque notoriété, elle était naïve et charmante mais ne m’apprenait rien sur son auteur. Sans même remarquer de quelle ville elle m’était adressée, après l’avoir montrée à ma femme, je la remis dans son enveloppe et la portai à Mme M… Celle-ci commença par nous décrire, ma femme et moi, qui, tous deux, avions touché le papier et l’avions par conséquent imprégné de nos fluides. Je la priai de passer outre et de remonter à l’auteur du billet. Elle vit alors une jeune fille de quinze ou seize ans, presque une enfant, dont la santé avait été quelque peu chancelante, mais qui maintenant se portait à merveille. Elle se trouvait dans un pays légèrement accidenté, au milieu d’un beau jardin, devant une grande et luxueuse maison de campagne. Elle jouait avec un gros chien à poils bouclés et à longues oreilles. On apercevait la mer entre les branches. Renseignements pris, tous les détails étaient étonnamment exacts ; mais comme à l’ordinaire, il y avait erreur sur le temps ; c’est-à-dire que la -53- jeune fille et son chien ne se trouvaient pas dans le jardin au moment où la voyante les y découvrait. Ici encore l’acte habituel avait masqué le geste accidentel ; car, nous l’avons déjà dit, la vision correspond très rarement à la réalité de l’instant.
Cet exemple n’a rien d’exceptionnel, je l’ai pris entre beaucoup d’autres parce qu’il est net et simple. Du reste, l’expérience est déjà pour ainsi dire classique, ou du moins devrait l’être, si tout ce qui touche aux manifestations de notre subconscient ne se heurtait à des méfiances insolites. En tout cas, on peut la répéter à satiété, elle est à la portée de tout le monde, et il est rare qu’avec les bons psychomètres qui sont suffisamment connus et qu’il est loisible à chacun de consulter, elle ne réussisse pas pleinement.
Ajoutons qu’on peut l’étendre beaucoup plus loin. Si j’avais, par exemple, comme je le -54- fis en des expériences similaires, interrogé le médium sur l’entourage de la jeune fille, sur le caractère du père de celle-ci, la santé de sa mère, les goûts, les habitudes, les sentiments de ses frères et de ses sœurs, il m’aurait répondu avec la même assurance, la même précision, comme ferait quelqu’un qui, non seulement vivrait dans l’intimité de la jeune fille en question, mais serait doué de facultés intuitives bien plus pénétrantes que celles d’un observateur normal. En un mot, il aurait ressenti et traduit tout ce qu’aurait ressenti la subconscience de cette jeune fille au sujet des personnes dont on lui aurait parlé. Mais il faut reconnaître que ne s’agissant plus ici de faits matériels aisément vérifiables, le contrôle devient infiniment plus difficile.
Il ne saurait en l’occurrence être question de transmission de pensée, puisque le médium et moi ignorions tout. D’ailleurs, d’autres expériences qu’il est facile d’imaginer et de répéter et dont le contrôle est plus sûr, éliminent entièrement l’hypothèse. Je mis, par exemple, chacune sous une double enveloppe, trois lettres écrites par des personnes de mon intimité et chargeai un intermédiaire qui ignorait le contenu des enveloppes et ne connaissait pas les -55- personnes en question, de les porter à Mme M… Arrivée chez la voyante, l’intermédiaire lui remit une des lettres prise au hasard et dirigeant également au hasard l’interrogatoire indispensable, se contenta de sténographier les réponses de la somnambule. Celle-ci fit d’abord un portrait physique très frappant de la jeune femme qui avait écrit la lettre, puis une description de son caractère, de ses habitudes, de ses préoccupations, de ses qualités intellectuelles et morales, qui était d’une exactitude irréprochable, et ajouta enfin quelques détails sur sa vie intime, détails que j’ignorais moi-même complètement et qui me furent confirmés peu après. L’expérience, poursuivie avec les deux autres lettres, donna des résultats tout aussi remarquables.
Devant ce mystère, deux explications, également déconcertantes, sont présentables. Selon la première, il faut admettre que le bout de papier remis au psychomètre et imprégné de fluide humain, recèle, à la manière d’un gaz prodigieusement comprimé, toutes les images sans cesse renouvelées, sans cesse renaissantes, qui entourent un être, tout son passé, et peut-être son avenir, sa psychologie, sa santé, ses désirs, ses volontés souvent inconnues de lui-même, -56- ses instincts les plus secrets, ses sympathies et ses antipathies, ce qui baigne dans la lumière et ce qui plonge dans l’ombre, toute sa vie en un mot et plus que sa vie personnelle et consciente, outre toutes les vies et toutes les influences, bonnes ou mauvaises, occultes ou manifestes, de tous ceux qui l’approchent. Il y aurait là un mystère aussi insondable et peut-être plus étendu que celui de la génération qui transmet, dans une particule infinitésimale, la matière et l’esprit, toutes les qualités et les tares, toutes les acquisitions, toute l’histoire d’une série d’existences dont nul ne peut savoir le nombre.
D’autre part, si l’on n’accepte pas que tant d’énergie puisse se cacher, subsister, s’agiter, se développer et indéfiniment évoluer dans une feuille de papier, il faut nécessairement supposer que de ce même papier rayonne constamment un invraisemblable réseau de forces innommées qui, à travers le temps et l’espace, retrouvent à l’instant même et n’importe où, la vie qui leur donna la vie et les mettent en communication intégrale, âme et corps, sens et pensées, passé et avenir, conscience et subconscience, avec une existence perdue parmi la foule innombrable des hommes qui peuplent cette terre. -57- C’est du reste exactement ce qui se passe dans les expériences avec les médiums à écriture ou à parole automatique, qui se croient inspirés par les morts. Mais ici, ce n’est plus un esprit désincarné, c’est un objet quelconque imprégné d’un fluide vivant qui opère le miracle ; ce qui, pour le dire en passant, porte un coup très sensible à l’hypothèse spirite.
Il y a néanmoins, à cette seconde explication, deux objections assez sérieuses. A supposer que l’objet mette réellement en communication le médium avec l’inconnu retrouvé dans l’espace, comment se fait-il que l’image, ou le spectacle suscité par cette communication ne corresponde presque jamais à la réalité de l’instant ? D’autre part, il est constant que la lucidité du psychomètre, son don de voir à distance les tableaux et les scènes qui entourent l’inconnu, s’exerce avec la même certitude, la même puissance, alors que l’objet qui met en branle son étrange faculté a été touché par une personne morte depuis des années. Il faudrait donc admettre qu’il y aurait communication actuelle et vivante avec un être qui n’est plus, dont parfois, — en cas d’incinération par exemple, — il ne reste pas trace sur cette terre ; avec un mort, en un mot, qui continuerait de vivre aux lieux et -58- à l’instant où il imprégna l’objet de son fluide et qui semblerait ignorer qu’il est mort ?
Mais ces objections sont peut-être moins graves qu’on le croirait. D’abord, il y a des voyants, « télépsychiques » comme on les appelle, qui ne sont pas psychomètres, c’est-à-dire qui peuvent communiquer avec une personne inconnue et éloignée sans l’intermédiaire d’un objet ; et chez ces voyants, de même que chez les psychomètres, la vision correspond très rarement à la réalité de l’instant ; c’est également l’impression d’ensemble, le geste habituel et caractéristique qu’ils perçoivent avant tout. Ensuite, pour ce qui concerne les communications avec une personne morte depuis des années, de deux choses l’une : ou le contrôle sera presque impossible lorsqu’il s’agira de révélations au sujet de faits et gestes intimes du défunt inconnus de tout être vivant ; ou bien la communication s’établira non pas avec le mort mais avec le vivant qui connaît forcément les faits qu’il est chargé de contrôler. Comme le dit fort justement le Dr Osty : « on se trouve alors dans les conditions de perception par l’intermédiaire de la pensée d’un être vivant et l’être défunt est perçu à travers une représentation mentale. L’expérience, de ce fait, n’a aucune valeur -59- probative pour la réalité de la psychométrie rétrospective et par conséquent pour le rôle enregistreur de l’objet. »
« La seule catégorie d’expériences qui vaudrait à ce point de vue, serait celle où le contrôle viendrait, ultérieurement, de documents dont la teneur aurait été inconnue de toute personne vivante jusqu’après la séance de lucidité. Alors il pourrait être prouvé que l’objet peut enregistrer de façon latente les individualités humaines qui l’ont touché et qu’à lui seul il suffit à en permettre la reconstitution mentale par le truchement d’un sujet lucide et psychomètre. »
On conçoit que de telles expériences, sans aucune fissure, sans aucune fuite du côté des vivants, ne sont pas aisément réalisables. Dans un crime, par exemple, notamment dans les affaires Cadiou et Riffaut, — sur lesquelles, du reste, je n’insiste pas, car les faits ne sont pas encore suffisamment contrôlés, — dans un -60- crime, on peut toujours soutenir que le médium retrouve le cadavre et les circonstances du drame par l’intermédiaire involontaire et inconscient de l’assassin, alors même que celui-ci échappe à toutes les poursuites et à tous les soupçons. Mais un événement récent, relaté avec les détails les plus précis et les garanties les plus minutieuses par le Dr Osty, dans le numéro d’avril des Annales des Sciences psychiques, vient peut-être nous apporter une de ces expériences qu’on n’avait pu réaliser jusqu’à ce jour. Voici les faits en quelques mots :
Le 2 mars de cette année, à Cours-les-Barres (Cher), M. Étienne Lerasle, vieillard âgé de 82 ans, quittait la maison de son fils pour faire sa promenade quotidienne et ne reparaissait plus. Cette maison se trouve au milieu d’une vaste forêt faisant partie du domaine du baron Jaubert. Jusqu’au 18 mars, on chercha vainement de tous côtés les traces du disparu, on fouilla inutilement les étangs et les mares et le 8 mars, notamment, une exploration méthodique de la forêt, à laquelle prirent part quatre-vingts personnes, ne donna aucun résultat. C’est alors que M. Louis Mirault, intendant du baron Jaubert, eut l’idée de s’adresser au Dr Osty et lui remit un foulard que le vieillard avait porté. -61- Le docteur se rendit chez son médium préféré, Mme M… Il ne savait qu’une chose, qu’il s’agissait d’un vieillard de 82 ans, marchant un peu penché, et rien de plus.
Dès que Mme M… eut manié le foulard, elle vit le cadavre d’un vieillard étendu sur un sol humide, dans un bois, au milieu d’un taillis, au bord d’une eau qui décrivait une courbe, près d’une sorte de rocher. Elle retraça l’itinéraire suivi par la victime, peignit les bâtiments devant lesquels elle avait passé, son état mental débilité par l’âge, sa volonté fixe de mourir, son aspect physique, les gestes habituels et caractéristiques qu’il faisait avec sa canne, sa chemise molle à raies noires et blanches, etc.
L’exactitude de la description avait provoqué un grand étonnement dans l’entourage du disparu. Un détail déroutait un peu : la mention d’un rocher dans un pays qui n’en possédait point. On reprit les recherches sur les données fournies par la voyante. Mais, dans une forêt, tous les chemins se ressemblent plus ou moins, et les points de repères étant insuffisants, on ne trouva rien.
Les circonstances voulurent qu’on ne put avoir avec Mme M… une deuxième, puis une troisième séance que le 30 mars et le 6 avril suivants. -62- A chacune de ces séances, les détails de la vision et de l’itinéraire se précisèrent avec une netteté de plus en plus frappante ; si bien qu’en suivant pas à pas les indications du médium, on découvrit enfin le cadavre, vêtu comme il avait été dit, couché au milieu d’un taillis, dans le décor décrit, près d’une énorme souche recouverte de mousse qui avait à s’y méprendre l’apparence d’un rocher, et au bord d’une eau incurvée. Il convient d’ajouter qu’aucun autre point de la forêt ne réunissait le même ensemble de repères.
Je renvoie, pour les détails nombreux que je n’ai pu donner, à l’étude scrupuleuse et très complète du Dr Osty ; mais ceux que j’ai retenus suffisent à caractériser ce cas extraordinaire.
Nous avons d’abord une certitude qui paraît à peu près inattaquable ; c’est qu’il ne saurait être question d’un crime. Personne n’avait le -63- moindre intérêt à la mort du vieillard. Le corps ne portait aucune trace de violence ; du reste la pensée d’un attentat quelconque n’effleura même pas l’esprit de ceux qui furent mêlés à l’aventure. Le malheureux dont le dérangement cérébral était connu de tous ceux qui l’approchaient, hanté de l’idée et du désir fixes de la mort, était allé chercher celle-ci, obstinément et paisiblement, dans un taillis voisin. Il n’y a donc pas de criminel, c’est-à-dire pas de communication possible ou imaginable du subliminal du médium avec un subliminal vivant sur cette terre. Il faut dès lors admettre que la communication s’établit avec le mort ou sa subconscience demeurée vivante près d’un mois après le décès et errant encore aux mêmes parages ; ou bien accepter que tout ce drame futur, tout ce que le vieillard allait voir, faire et subir se trouvait déjà irrévocablement inclus et inscrit dans les plis du foulard, au moment où il le portait.
Je ne vois pas, dans l’espèce, — toutes relations avec les vivants étant nettement et incontestablement coupées, — d’autres explications. Les deux seules qui nous restent sont également stupéfiantes, et nous replongent inopinément en des régions féeriques et fabuleuses auxquelles -64- nous croyions avoir dit, une fois pour toutes, adieu. Si l’on n’adopte pas l’hypothèse du foulard révélateur, il faut se ranger à celle des spirites qui maintiennent que les désincarnés communiquent librement avec nous. Il est certain qu’ils peuvent trouver dans cet exemple un argument sérieux. Mais un fait unique ne suffit pas à étayer une théorie, d’autant moins que celui-ci ne sera jamais entièrement à l’abri de l’objection qu’on peut tirer d’un crime après tout possible et dont on est impuissant à prouver matériellement l’inexistence. Il nous faut donc, en attendant d’autres faits similaires et plus décisifs, s’il en est d’imaginables, revenir à ceux qui sont pour ainsi dire des faits de laboratoire que ceux-là seuls contestent qui ne veulent pas prendre la peine de les constater ; et ces faits-là, il n’y a, pour les interpréter, que les deux hypothèses dont nous avions parlé avant cette diversion ; puisqu’ici nous n’avons généralement pas, comme dans la parole ou l’écriture automatique, à envisager l’intervention des morts. Il est rare en effet que les plus notoires psychomètres soient spirites et se réclament des désincarnés. D’habitude, ils ne se soucient guère de la source de leurs intuitions et semblent peu curieux d’en préciser le mécanisme et l’origine. Or, il serait -65- bien étonnant qu’agissant et parlant au nom des trépassés, ils ignorassent aussi régulièrement l’existence de ceux qui les inspireraient ; et plus étonnant encore que les morts que nous voyons en d’autres circonstances si jaloux de revendiquer leur identité, ne cherchassent point ici, où l’occasion est si propice, à s’affirmer, à se manifester et à se faire reconnaître.
Je crois donc que, l’intervention des morts provisoirement écartée, dans la plupart des cas que j’appellerai cas de laboratoire, parce qu’on peut les reproduire à volonté, on n’est pas nécessairement réduit à l’hypothèse de l’objet animé qui représente intégralement, indéfiniment et inépuisablement, à travers toutes les vicissitudes du temps et de l’espace, chacun de ceux qui, durant une minute, le tinrent dans leurs mains. Car, ne l’oublions pas, dans cette hypothèse, l’objet recèlera et révélera, par l’intermédiaire du médium, autant de personnalités -66- distinctes et complètes qu’il aura subi de contacts. Il ne se fera jamais de confusions ni de mélanges entre ces personnalités différentes. Elles demeureront nettement superposées et indépendantes les unes des autres ; et, comme le formule le Dr Osty, « le sujet peut traduire chacune d’elles totalement, comme s’il était en communication avec l’individualité éloignée ».
Tout cela rend cette hypothèse assez incroyable, encore qu’elle ne le soit pas beaucoup plus que tant d’autres phénomènes dont l’habitude a émoussé les aspérités miraculeuses. On retrouverait un peu partout dans la nature ce don prodigieux d’emmagasiner dans l’invisible d’inépuisables énergies, des traces, des souvenirs, des impressions ineffaçables. Il n’est pas une chose en ce monde qui se perde, disparaisse, s’arrête, cesse d’être, de garder et de propager de la vie. Faut-il rappeler, dans cet ordre d’idées, l’incessante émission d’images que constate la plaque sensible, les vibrations sonores qui s’accumulent dans les disques du gramophone, les ondes hertziennes qui ne perdent rien de leur force à travers l’espace, les mystères de la semence et, pour tout dire en un mot, l’inexplicable de presque tout ce qui nous environne ?
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Pour moi, s’il me fallait choisir, j’adopterais nettement, dans la plupart de ces cas de laboratoire, l’hypothèse d’après laquelle l’objet touché servirait simplement à dépister, parmi la foule prodigieuse des êtres, celui qui l’imprégna de son fluide. « Cet objet, comme le dit le Dr Osty, n’aurait d’autre rôle que de permettre à la sensibilité du sujet de distinguer une force déterminée parmi les innombrables forces qui le sollicitent. » Il semble de plus en plus certain qu’étant les cellules d’un immense organisme, nous sommes reliés à tout ce qui existe par un inextricable réseau d’ondes, de vibrations, d’influences, de courants, de fluides sans nom, sans nombre et ininterrompus. Presque toujours, chez presque tous les hommes, tout ce qu’apportent ces fils invisibles tombe dans les ténèbres de l’inconscience et passe inaperçu, ce qui ne veut pas dire qu’il y demeure inactif. Mais parfois, une circonstance exceptionnelle, -68- comme dans le cas présent la merveilleuse sensibilité d’un médium de premier ordre, nous révèle brusquement, par les vibrations et l’action irrécusable d’un de ces fils, l’existence du réseau infini. Dans un ordre d’idées analogues, mais dans un monde plus modeste et plus naïvement borné, et sans m’arrêter à des histoires de pistes presque médiumniquement retrouvées et suivies après avoir flairé un objet, histoires d’ailleurs fort vraisemblables mais qui ne sont pas encore assez rigoureusement étayées, le chien, par exemple, est sans cesse environné d’odeurs et de fumets divers auxquels il semble indifférent, jusqu’à ce que son attention soit éveillée par l’un ou l’autre de ces effluves vagabonds. Il le démêle alors dans l’invraisemblable lacis. On dirait que la trace s’anime, vibre comme une corde à l’unisson des désirs de l’animal, devient irrésistible et l’entraîne à son but après d’innombrables détours.
Dans la « correspondance croisée », nous voyons également se révéler le réseau mystérieux. Deux ou trois médiums qui ne se connaissent pas, que séparent souvent des continents ou des mers, qui ignorent où se trouve celui qui va compléter leur pensée, écrivent chacun un bout de phrase qui, isolé, n’a aucune signification. -69- On réunit les fragments et l’on constate qu’ils s’emboîtent à merveille et prennent un sens intelligible et manifestement prémédité. Nous retrouvons ici la même faculté médiumnique qui permet de dépister, parmi des milliers d’autres, une force déterminée qui errait dans l’espace. Il est vrai que dans ce cas, les spirites soutiennent que toute l’expérience est organisée et dirigée par une intelligence désincarnée, indépendante des médiums, qui entend de cette façon prouver son existence et son identité. Sans rejeter d’emblée cette théorie qui n’est pas indéfendable, bornons-nous à remarquer que puisqu’en psychométrie, la faculté se manifeste sans l’intervention des esprits, il n’y a peut-être pas de raisons suffisantes pour l’attribuer aux désincarnés dans la « correspondance croisée ».
Mais en qui réside-t-elle ? Se cache-t-elle en nous ou dans le médium ? Selon le Dr Osty, les sujets lucides seraient des miroirs dans lesquels -70- se reflèterait la pensée intuitive latente en chacun de nous. En d’autres termes, c’est nous-mêmes qui serions lucides et ils ne feraient que nous révéler notre propre lucidité. Ils auraient pour mission de remuer, de réveiller, de galvaniser, d’illuminer les secrets de notre subconscience et de les faire monter à la surface de notre vie normale. Ils agiraient sur nos ténèbres intérieures, absolument comme dans la chambre noire, le bain du photographe agit sur la plaque sensibilisée. Je suis persuadé que la théorie est exacte en ce qui concerne l’intuition et la lucidité proprement dites, c’est-à-dire dans tous les cas où nous nous trouvons en présence du médium et en contact plus ou moins direct avec lui. Mais en va-t-il de même en psychométrie ? Est-ce nous qui savons à notre insu tout ce que renferme l’objet ou le médium seul qui le découvre dans l’objet même et indépendamment de celui qui l’apporte ? Quand nous recevons, par exemple, une lettre d’un inconnu, cette lettre qui a absorbé comme une éponge toute la vie, et de préférence la vie subconsciente de celui qui l’écrivit, dégorge-t-elle dans notre subconscience tout ce qu’elle contenait ? Apprenons-nous à l’instant tout ce qui concerne son auteur, absolument comme s’il se trouvait en -71- chair et en os et surtout l’âme nue devant nous, mais ignorons-nous profondément que nous l’apprenons jusqu’à ce que l’intervention du médium nous le révèle ?
C’est, si l’on veut, simplement déplacer la question. Que ce soit le médium ou moi qui découvre l’inconnu dans l’objet ou le retrouve à travers l’espace et le temps, l’énigme est plus vaste, il est vrai, mais tout aussi obscure. Néanmoins, il y a quelque intérêt à savoir s’il s’agit d’une faculté générale et latente dans tous les hommes ou d’un inexplicable privilège réservé à de rares individus. Il y a toujours avantage à écarter, dès qu’il est possible, l’exceptionnel qui reste en suspens sur l’abîme, comme une arche inachevée et qui ne mène à rien. Je sais bien que l’intermédiaire forcé du médium implique qu’on reconnaît malgré tout à celui-ci des facultés anormales ; mais enfin on en réduit de façon appréciable la puissance et l’étendue, et l’on rejoint plus tôt et plus aisément les lois ordinaires du grand mystère humain auquel il importe de revenir sans cesse et de tout ramener. Mais l’expérience ne permet pas cette généralisation. Il s’agit nettement d’une faculté spéciale et propre au médium, à laquelle notre intuition latente demeure tout à -72- fait étrangère. Il est facile de s’en assurer en faisant, par exemple, comme dans l’expérience que j’ai rapportée plus haut, remettre au médium, par un tiers et sous une triple enveloppe, une lettre dont on connaît l’auteur, mais dont l’intermédiaire ignore absolument l’origine et le contenu. Ces circonstances anormales, où toutes communications subconscientes du consultant au consulté sont strictement coupées, ne troubleront en rien la lucidité du sujet ; et l’on en peut conclure que c’est bien le médium seul qui découvre directement, sans intermédiaire, sans « relais », pour emprunter l’expression de M. Duchatel, tout ce que renferme l’objet. Il paraît donc certain qu’il est, tout au moins en psychométrie, quelque chose de plus que le simple miroir dont parle le Dr Osty.
Je crois nécessaire d’affirmer une dernière fois que ces phénomènes psychométriques, quelque étonnants qu’ils paraissent d’abord, sont connus, -73- prouvés et constants et ne sont plus niés ou mis en doute par aucun de ceux qui s’en sont sérieusement occupés. J’aurais pu donner le détail d’un grand nombre d’expériences concluantes, mais cela m’a semblé aussi inutile, aussi fastidieux que le serait la nomenclature des réactions classiques que l’on peut par exemple obtenir dans un laboratoire de chimie. Il est loisible, à qui le voudra, de se convaincre de la réalité des faits, pourvu qu’il s’adresse à des médiums authentiques et sache se garder des « voyants » médiocres et surtout des charlatans et des simulateurs qui, plus qu’en nulle autre, pullulent en cette région. Il aura, même avec les meilleurs, à se méfier de l’ingérence involontaire, inconsciente et presque inévitable de la télépathie, très intéressante elle aussi, mais qui est un phénomène d’un autre ordre, beaucoup moins surprenant et moins discuté que la psychométrie pure. Il faudra aussi qu’il apprenne l’art d’interroger le médium et ne s’avise pas de lui poser des questions incohérentes et vagabondes sur des événements fortuits ou futurs. Il ne perdra pas de vue que « la lucidité est rigoureusement limitée à la perception de la personnalité humaine », selon la loi excellemment formulée par le Dr Osty. On a -74- fait des expériences où le psychomètre, au toucher de la dent d’un animal préhistorique, voyait se dérouler les paysages et les péripéties des premiers âges de la terre ; ou un autre, au contact d’un bijou, évoquait, avec une exactitude merveilleuse, paraît-il, des fêtes et des cortèges de la Grèce ancienne, comme si les objets gardaient à jamais la mémoire ou retrouvaient les « clichés astraux », de tous les événements dont ils furent témoins. Mais on conçoit qu’ici un contrôle efficace est pour ainsi dire impossible et que la part de la télépathie est indéterminable. Il importe donc de se tenir strictement à ce qu’on peut vérifier.
En limitant ainsi son domaine, l’expérimentateur rencontrera encore bien des surprises. Si le plus souvent, par exemple, les révélations de deux psychomètres auxquels on confie successivement la même lettre, concordent remarquablement dans leurs grandes lignes, il arrive aussi que l’un d’eux ne perçoive que ce qui concerne l’auteur de la lettre, tandis que l’autre ne s’intéresse qu’à son destinataire ou à une troisième personne qui se trouvait dans la pièce où la lettre fut rédigée. Il est bon d’être prémuni contre ces premiers mécomptes qui, du reste, dans les cas fréquents où un contrôle sérieux -75- est possible, ne font que confirmer l’existence et l’indépendance de l’étonnante faculté.
Quant aux théories qui tentent de l’expliquer, j’accorde volontiers qu’elles sont encore assez confuses. Ce qui importe pour l’instant, c’est l’accumulation de faits et d’expériences qui s’en iront tâtonner de plus en plus loin par toutes les routes de l’inconnu. En attendant, ce que nous avons appris ouvre déjà, au fond de nos vieilles certitudes, plus d’une porte imprévue, d’où se projette, sur la vie et les habitudes de notre être secret, une lumière suffisante à nous intriguer durant de longs jours. Nous voici ramenés une fois de plus devant l’omniscience et peut-être l’omnipotence de notre hôte caché, au pied du mystérieux réservoir de toutes connaissances que nous retrouverons lorsqu’il s’agira de l’avenir, des chevaux qui parlent, de la baguette divinatoire, des matérialisations, des miracles, en un mot, dans toutes les circonstances -76- où nous dépassons l’horizon de notre petite vie quotidienne. A mesure qu’on avance ainsi, à pas lents et circonspects, dans ces terres encore désertes et bien nébuleuses de la métapsychique, on est forcé de reconnaître que doit exister quelque part, en ce monde ou dans les autres, un lieu où tout se sait, où tout se peut, où tout va, d’où vient tout, qui appartient à tous, où tous ont libre accès, mais dont nous avons à rapprendre, comme des enfants perdus, les chemins trop longtemps oubliés. Nous croiserons souvent ces chemins difficiles, au cours de notre étude ; et nous aurons à reparler plus d’une fois du lieu profond où viennent se déverser, à moins qu’ils n’y prennent leur source, tous les faits surnaturels de notre existence. Pour le moment, ce qui, dans ces phénomènes psychométriques, doit avant tout fixer notre attention, c’est leur caractère purement, exclusivement humain. Ils se passent de vivants à vivants, sur notre terre ferme, dans le monde que nous avons sous les yeux ; et les esprits, les morts, les dieux et les intelligences interplanétaires y semblent totalement étrangers. Ce n’est guère que dans les manifestations tout aussi déroutantes de la baguette divinatoire et dans certaines matérialisations que nous retrouverons, -77- avec la même netteté, ce même caractère pour ainsi dire spécifique. Il y a là un précieux enseignement. Il nous montre qu’il se produit dans notre vie de tous les jours des phénomènes aussi déconcertants et exactement du même ordre et de la même nature que ceux qu’en d’autres occurrences, nous attribuons à d’autres forces que les nôtres. Il nous montre encore qu’il nous faut d’abord diriger et épuiser notre enquête ici-bas, entre nous, avant de passer de l’autre côté ; car notre premier souci doit être de simplifier les interprétations et les explications et de ne point chercher ailleurs, dans des suppositions, ce qui, probablement, se dissimule en nous. Après, si l’inconnu nous accable sans miséricorde, si les ténèbres nous débordent sans espoir, il sera toujours temps d’aller, on ne sait où, interroger les divinités ou les morts.
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Quand j’écrivais, en 1913, les pages qu’on va lire, personne ne prévoyait et n’avait annoncé la guerre en suspens sur le monde. Les deux ou trois prophéties, seules authentiques et acceptables parmi beaucoup d’autres, que j’examine dans un chapitre des Débris de la Guerre, sont vagues, incertaines et presque insignifiantes. Il est vrai que depuis un certain temps, les clairvoyants, plus ou moins professionnels, découvraient, parmi ceux qui les consultaient, une sorte d’épidémie de morts individuelles, dont ils ne pouvaient rendre compte.
Il importe, au début de cette étude, de faire loyalement cette constatation : le plus formidable -82- fléau, qui, de mémoire humaine, ait dévasté la terre, bien qu’effleurant déjà la tête de plusieurs millions d’hommes, n’avait pas été prédit. Ainsi se confirme une fois de plus ce principe, auquel, en attendant mieux, il est prudent de se tenir ; à savoir que la connaissance de l’avenir, dès qu’il ne s’agit pas d’un fait strictement personnel et très prochain, est presque toujours illusoire.
La prémonition ou la précognition nous mène en des régions encore plus mystérieuses que celles de la psychométrie, où se dresse à demi, émergeant d’irritantes ténèbres, le plus grave problème qui puisse passionner l’humanité : la connaissance de l’avenir. La plus récente, la meilleure et la plus complète étude qu’on lui ait consacrée, est, je pense, celle que vient de publier, sous le titre : Des phénomènes prémonitoires, M. Ernest Bozzano. Profitant d’excellents travaux antérieurs, notamment de ceux -83- de Mrs. Sidgwick et de Myers[6], et y joignant le résultat de ses recherches personnelles, il réunit un millier de cas de précognition, parmi lesquels il en retient cent soixante, moins par dédain de la plupart des autres que pour ne pas excéder trop manifestement les limites normales d’une monographie.
[6] Proceedings, vol. V et XI.
Il commence par éliminer soigneusement tous les épisodes qui, sous une apparence prémonitoire, peuvent s’expliquer par auto-suggestion (dans le cas, par exemple, où quelqu’un, atteint d’une maladie encore latente, semble prévoir cette maladie et la mort qui en sera la conclusion), par télépathie (lorsqu’un sensitif a la perception anticipée de l’arrivée d’une personne ou d’une lettre), ou enfin par lucidité (lorsqu’on a en songe « la perception de l’endroit où l’on trouvera un objet égaré, ou une plante rare, ou un insecte vainement cherché ; ou encore lorsqu’on a en rêve la vision du lieu inconnu qu’on visitera plus tard »), etc.
Dans tous ces cas, il ne s’agit pas à proprement parler d’avenir pur, mais plutôt d’un présent qui n’est pas encore connu. Ainsi réduit et dépouillé de toute influence, de toute ingérence -84- étrangère, le nombre d’exemples où il y a réellement perception nette et incontestable d’un fragment du futur, demeure, au contraire de ce qu’on croit généralement, assez considérable pour qu’il soit impossible de parler de hasards extraordinaires ou de coïncidences merveilleuses. Il faut qu’il y ait limite à tout, même à la méfiance, à l’incrédulité la plus étendue, sinon toute étude historique et bon nombre d’études scientifiques deviendraient décidément impraticables. Et cette remarque s’applique autant à la nature des faits en question qu’à leur authenticité narrative. On peut contester ou suspecter n’importe quel récit, n’importe quelle preuve écrite ou testimoniale ; mais il faut dès lors renoncer aux certitudes et aux sciences qui ne s’acquièrent point parmi les manipulations du laboratoire ou les opérations mathématiques, c’est-à-dire aux trois quarts des phénomènes humains qui nous intéressent le plus. Notez que les récits recueillis par les enquêtes de la Society for Psychical Research, comme presque tous ceux retenus par M. Bozzano, sont de première main et qu’on a impitoyablement rejeté ceux dont les narrateurs n’avaient pas été les acteurs ou les témoins directs. Au surplus, quelques-uns de ces récits ont nettement le caractère d’observations -85- scientifiques ; quant aux autres, si l’on examine attentivement la situation de ceux qui les ont faits et les circonstances qui les corroborent, on conviendra qu’il est plus juste et plus raisonnable d’y ajouter foi que de considérer, a priori, tout homme à qui arrive un événement extraordinaire, comme un menteur, un halluciné ou un plaisantin.
Il ne saurait être question de donner ici, ne fût-ce qu’une brève analyse des faits les plus saillants. Elle exigerait une centaine de pages et changerait la nature de cette étude, qui, pour ne pas déborder son cadre, doit supposer connus la plupart des matériaux qu’elle examine. Je renvoie donc le lecteur, qui voudrait se faire une opinion plus personnelle, aux sources aisément accessibles que j’ai indiquées plus haut. Il suffira, pour donner une idée précise de la gravité du problème à qui n’aurait pas le temps ou l’occasion de recourir aux documents originaux, -86- de résumer en quelques mots quelques-unes de ces aventures d’avant-garde, choisies parmi celles qui paraissent le moins contestables, car il va sans dire que toutes n’ont pas la même valeur, sinon la question serait tranchée. Il en est qui, très frappantes au premier abord et offrant au point de vue de l’authenticité des faits toutes les garanties désirables, n’impliquent cependant pas une connaissance réelle de l’avenir et peuvent s’interpréter d’autre façon. En voici une à titre d’exemple ; elle nous est rapportée par le Dr Teste dans son Manuel pratique du Magnétisme animal.
Le 8 mai, le Dr Teste plonge dans un état somnambulique Mme Hortense M… en présence de son mari. Aussitôt endormie, elle annonce qu’elle est enceinte de quinze jours, qu’elle n’accouchera pas à terme, que le 12 mai, « elle aura peur de quelque chose », et fera une chute qui déterminera une fausse-couche. Elle ajoute que ce 12 mai, à trois heures et demie, après avoir été effrayée, elle aura une faiblesse qui durera huit minutes, et décrit ensuite, heure par heure, le cours de sa maladie qui se terminera par trois jours d’une démence dont elle guérira.
Au réveil, elle a tout oublié ; on lui cache ce qui s’est passé ; et le Dr Teste communique au -87- Dr Amédée Latour les notes qu’il a prises. Le 12 mai, il se rend chez les époux M…, les trouve à table et rendort Mme M… qui répète mot pour mot ce qu’elle a dit quatre jours auparavant. On la réveille. L’heure dangereuse approche. On prend toutes les précautions imaginables, on ferme même les volets. Mme M… qu’inquiètent ces mesures extraordinaires auxquelles elle ne comprend rien, demande ce qu’on lui veut. Trois heures et demie sonnent. Mme M… se lève du divan sur lequel on l’avait fait asseoir et veut gagner la porte. Le docteur et le mari s’y opposent. — « Mais enfin qu’est-ce qui vous prend ? il faut absolument que je sorte. — Non, madame, vous ne sortirez pas, c’est dans l’intérêt de votre santé. — Eh bien, docteur, si c’est dans l’intérêt de ma santé, raison de plus pour me laisser sortir », répond-elle en riant. Le motif est plausible et même irrésistible ; mais le mari, voulant pousser jusqu’au bout la lutte contre le destin, déclare qu’il accompagnera sa femme. Le docteur reste seul, assez inquiet, en dépit de la tournure un peu burlesque que prend l’aventure. Tout à coup, un cri perçant se fait entendre en même temps que le bruit de la chute d’un corps. Il se précipite et trouve Mme M… éperdue, mourante, dans les bras de son mari. -88- Au moment où, quittant une seconde celui-ci, elle avait ouvert la porte de l’endroit prédestiné, un rat, là où depuis vingt ans, paraît-il, on n’en avait pas vu, avait bondi sur elle et lui avait causé une terreur telle qu’elle était tombée à la renverse. Tout le reste de la prophétie, heure par heure, et détail par détail, s’accomplit à la lettre.
Pour préciser nettement l’esprit dans lequel j’entreprends cette étude et écarter d’abord tout soupçon de crédulité aveugle ou systématique, je tiens donc à dire dès le début que je me rends fort bien compte que des cas de ce genre n’emportent nullement conviction. Il est fort possible que tout se soit passé dans l’imagination subconsciente du sujet ; qu’il ait créé lui-même, par auto-suggestion, sa maladie, sa terreur, sa chute, sa fausse-couche et se soit adapté à la plupart des circonstances qu’il avait prédites dans son état second. Seule, l’apparition -89- du rat à l’instant fatidique, supposerait une vision précise et troublante d’un événement futur et inévitable. Malheureusement on ne nous affirme pas que cette apparition ait été constatée par d’autres témoins que la patiente ; de sorte que rien ne prouve qu’elle ne soit pas également imaginaire. Je n’ai donc rapporté cet exemple insuffisant en soi, que parce qu’il représente assez bien l’allure générale et la valeur indécise de beaucoup de faits analogues et permet de marquer une fois pour toutes les objections qu’on peut faire et les précautions qu’il faut prendre avant de s’engager dans ces régions suspectes et ténébreuses.
Voici, maintenant, un fait infiniment plus significatif et moins discutable, rapporté par le Dr Maxwell, le savant et très scrupuleux auteur des Phénomènes psychiques ; il s’agit d’une vision qui lui fut racontée huit jours avant l’événement, et dont il avait fait le récit à diverses personnes avant la réalisation. Un sensitif, comme disent les Anglais, avait donc aperçu dans un globe de cristal la scène suivante : un grand steamer, ayant un pavillon à trois bandes horizontales, noire, blanche et rouge, et portant le nom de Leutschland, naviguait en pleine mer. Le bateau fut soudain entouré de -90- fumée, des marins, des passagers et des gens en uniforme coururent en grand nombre sur le pont et le bateau sombra.
Huit jours plus tard, les journaux annonçaient l’accident du Deutschland, dont la chaudière éclata, obligeant le paquebot à faire relâche.
Le témoignage d’un homme tel que le Dr Maxwell, surtout lorsqu’il s’agit d’un fait pour ainsi dire personnel, a une importance sur laquelle il est inutile d’insister. Nous avons donc ici, plusieurs jours d’avance, la prévision très nette d’un événement qui, du reste, chose étrange mais assez fréquente, n’intéresse en rien le voyant. L’erreur de lecture, Leutschland pour Deutschland, qui eût été très naturelle dans la réalité, ajoute encore je ne sais quel caractère de vraisemblance et d’authenticité au phénomène. Quant à la submersion finale qui ne fut qu’une simple relâche, il y faut voir, comme le font remarquer les Drs J.-W. Pickering et W.-A. Sadgrove, « la dramatisation subconsciente d’une inférence subliminale du percipient » ; ces dramatisations sont d’ailleurs instinctives et presque générales en ce genre de visions.
Si ce cas était unique, il n’y faudrait certes pas attacher une importance décisive ; « mais, -91- fait observer le Dr Maxwell, ce sensitif m’a donné quelques autres exemples curieux : ces cas rapprochés de ceux que j’ai observés par ailleurs ou dont j’ai eu le récit de première main rendent très improbable l’hypothèse d’une coïncidence sans cependant l’exclure d’une manière absolue[7] ».
[7] J. Maxwell, Les phénomènes psychiques, p. 182.
Un autre cas, peut-être plus convaincant, plus rigoureusement établi et qui exclut plus nettement toute explication par l’hypothèse, d’ailleurs fort respectable, des coïncidences, est celui que rapporte M. Th. Flournoy, professeur à la Faculté des sciences de l’Université de Genève, dans son remarquable ouvrage : Esprits et Médiums. M. Flournoy est, comme on sait, l’un des théoriciens les plus savants et les plus sceptiques de la métapsychique. Il pousse même l’amour des explications naturelles et la répugnance -92- à admettre l’intervention de forces supra-humaines, à un point où il est parfois difficile de le suivre. Je résume le plus brièvement possible son récit qu’on trouvera tout au long, aux pages 348 à 362 de l’excellent livre que je viens de mentionner.
En août 1883, une certaine Mme Buscarlet, qu’il connaît personnellement, revient à Genève, après avoir été, durant trois ans, l’institutrice de deux jeunes filles dans la famille Moratief, à Kasan. Elle reste en correspondance avec cette famille ainsi qu’avec une dame Nitchinof, qui dirige, à Kasan, un institut où les demoiselles Moratief, ses anciennes élèves, sont entrées après son départ.
Dans la nuit du 9 au 10 décembre (style russe) de la même année, Mme Buscarlet a un songe dont elle envoie le matin même le récit à Mme Moratief, par une lettre datée du 10 décembre. Elle y dit textuellement : « Vous et moi étions sur un chemin, dans la campagne, lorsque passa devant nous une voiture d’où sortit une voix qui nous appela. Arrivées près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popof couchée en travers, vêtue de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit : Je vous ai appelée pour vous dire que Mme Nitchinof quitte l’institut -93- le 17. Puis la voiture continua de rouler. »
Une semaine plus tard, et trois jours avant l’arrivée de la lettre à Kasan, l’événement prévu par le songe se réalise tragiquement. Mme Nitchinof succombe le 16 à une maladie infectieuse ; et le 17, son cadavre, par crainte de la contagion, est transporté hors de l’institut.
Il n’est pas inutile d’ajouter que la lettre de Mme Buscarlet, ainsi que les réponses venues de Russie, ont été communiquées au professeur Flournoy et portent les dates des cachets de la poste. De tels rêves prémonitoires sont fréquents ; mais il est assez rare que les circonstances et surtout l’existence d’un écrit antérieur à leur réalisation, leur donnent une authenticité aussi incontestable.
Remarquons en passant le caractère bizarre de cette prémonition, bien conforme du reste aux habitudes de notre hôte inconnu. Il fixe la date avec précision ; mais il ne fait qu’une allusion voilée et énigmatique (la femme couchée en travers de la voiture et vêtue de blanc) à la partie essentielle de la prédiction : la maladie et la mort.
Y a-t-il eu coïncidence, vision de l’avenir pure et simple ou vision de l’avenir suggérée par influence télépathique ? La théorie de la coïncidence -94- peut ici, comme partout, être à la rigueur défendue, mais serait dans ce cas bien extraordinaire. Quant à l’influence télépathique, il faudrait supposer que dès le 9 décembre, huit jours avant sa mort, Mme Nitchinof possédât, dans sa subconscience, le pressentiment de sa fin ; et qu’elle eût, de Kasan à Genève, à travers un millier de lieues, envoyé ce pressentiment à une personne avec laquelle elle n’avait que des relations assez vagues.
C’est fort compliqué mais possible, car la télépathie a souvent des fantaisies plus déconcertantes. Dans ce cas, puisqu’il s’agirait d’une maladie latente ou même d’auto-suggestion, la préexistence de l’avenir, sans être entièrement détruite, serait moins nettement établie.
Passons à d’autres exemples. J’emprunte à l’excellente étude de MM. Pickering et Sadgrove, sur l’Importance des précognitions, parue dans le numéro du 1er février 1908 des Annales des Sciences psychiques, le résumé d’une expérience -95- de Mrs W. Verral, dont le détail se trouve au tome XX des Proceedings. Mrs W. Verral est une automatiste célèbre dont les Correspondances croisées occupent un volume entier des Proceedings. Sa bonne foi, sa sincérité, sa loyauté et sa rigueur scientifiques sont à l’abri de tout soupçon ; et elle compte parmi les personnalités les plus estimées et les plus actives de la Society for Psychical Research.
Donc, le 11 mai 1901, à 11 h. 10 du soir, Mrs W. Verral écrivit automatiquement ce qui suit :
« Do not Hurry. Date this hoc est quod volui tandem δικαιοσύνη Καὶ χαρὰ συμφωνεῖ συνετοὶσιν A.W.V. Καὶ αλλω τινὶ ἴσως. calx pedibus inhaerens difficultatem superavit. magnopere adjuvas persectando semper. Nomen inscribere jam possum sic en tibi[8]. »
[8] On sait que la xénoglossie n’est pas rare dans l’écriture automatique ; assez fréquemment même, l’« automatiste » parle ou écrit des langues qu’il ignore complètement. Voici la traduction du passage : « Ne vous pressez pas. Datez ceci. C’est ce que je voulais enfin. Justice et Joie, dites un mot pour le sage, A.W.V. ; et peut-être pour quelqu’un d’autre encore. La craie adhérant aux pieds a vaincu la difficulté. Vous aidez beaucoup en persévérant toujours. Maintenant je puis écrire un nom comme cela. »
Après l’écriture venait un dessin humoristique représentant un oiseau qui marchait.
-96- La même nuit, comme « certains faits de nature douteuse » se produisaient, prétendait-on, dans deux chambres, à Londres, deux expérimentateurs décidèrent de passer la nuit dans ces appartements. Afin de découvrir les traces de tout intrus, ils répandirent sur le parquet de la craie pulvérisée. Mrs Verral ignorait toute l’affaire. Les phénomènes commencèrent à minuit 43 et se terminèrent à 2 h. 9 du matin. Les expérimentateurs observèrent des marques dans la craie pulvérisée. Les ayant examinées, ils constatèrent « qu’il s’agissait d’empreintes de pieds d’oiseaux très nettement tracées : trois dans la pièce de gauche, cinq dans celle de droite ». Les marques étaient identiques, chacune de deux pouces trois quarts de largeur, pouvant être comparées aux empreintes d’un oiseau de la grosseur d’une dinde. Les empreintes n’ont été observées qu’à 2 h. 30 du matin ; les phénomènes inexpliqués avaient commencé à minuit 43 de la même nuit. Les mots concernant « la craie s’attachant aux pieds », suivis du dessin d’un oiseau, se rapportaient à ces faits d’une manière frappante ; mais le point capital, c’est que Mrs Verral écrivit ce que nous avons dit, une heure et trente-trois minutes avant que le fait ne se produisît.
-97- Les personnes qui veillèrent dans les deux chambres furent questionnées par M. Piddington, membre du conseil de la Society for psychical Research, et déclarèrent qu’elles n’avaient aucunement prévu ce qu’elles découvrirent.
Inutile d’ajouter que Mrs Verral n’avait jamais entendu parler des faits qui se passaient dans la maison hantée, de même que les veilleurs ignoraient complètement l’existence de Mrs Verral.
Voici donc une très curieuse prédiction d’un événement d’ailleurs insignifiant, qui doit arriver, dans une maison inconnue de celle qui le prédit, à des gens qu’elle ne connaît pas davantage. Est-ce, comme le veulent les spirites qui triomphent ici, non sans quelque raison, un désincarné qui, intentionnellement, afin de prouver son existence et sa clairvoyance, organise cette mystérieuse petite scène où l’avenir, le présent et le passé se confondent ? — Est-ce la subconscience de Mrs Verral qui erre ainsi, au hasard, dans le futur ? Il est certain que le problème se présente rarement sous un aspect aussi déroutant.
-98-
Prenons maintenant un autre rêve prémonitoire, rigoureusement contrôlé par le comité des Proceedings[9]. Dans les premiers jours de septembre, Mrs Annette Jones, femme d’un marchand de tabac de « Old Gravel lane » (East London) qui avait un enfant malade, rêve qu’elle voit passer un char qui s’arrête devant elle et contient trois petits cercueils, dont deux étaient blancs, et le troisième, un peu plus grand, d’un bleu pâle. Le conducteur retire le plus long des cercueils blancs, le dépose aux pieds de la femme et poursuit sa route emportant les deux autres. Mrs Jones raconte son rêve à son mari et à une voisine, en insistant particulièrement sur la circonstance curieuse du cercueil bleu pâle.
[9] Proceedings, vol. XI, p. 493.
Le 10 septembre, une amie des Jones met au monde un enfant qui meurt le 29 du même mois. Le lundi suivant, 2 octobre, le fils des Jones, âgé de seize mois, succombe à son tour. On décide -99- d’enterrer les deux enfants le même jour. Le matin du jour choisi, le prêtre annonce aux Jones qu’un troisième enfant étant mort dans le voisinage, on le porterait à l’église en même temps que les deux autres. Mrs Jones dit à son mari : « Les cercueils de nos enfants sont blancs ; si l’autre est bleu pâle, ce sera l’accomplissement de mon rêve. » — On apporte le troisième cercueil, il est bleu pâle. Il reste à remarquer que les dimensions des cercueils correspondaient exactement aux prémonitions du rêve : le plus petit étant celui de l’enfant mort le premier, le deuxième celui du fils Jones qui avait seize mois, et le plus grand, le bleu, celui d’un enfant âgé de six ans.
Prenons encore, plus ou moins au hasard, un autre exemple dans les inépuisables Proceedings[10]. Le fait est rapporté par le Dr Alfred Cooper et appuyé du témoignage de la duchesse de Hamilton, du duc de Manchester et d’un autre gentilhomme auquel la duchesse avait communiqué le cas avant l’accomplissement de la vision prophétique.
[10] Proceedings, vol. XI, p. 505.
Quinze jours avant la mort du comte de L…, raconte le Dr Cooper, j’étais allé, pour des raisons -100- professionnelles, voir le duc de Hamilton. La consultation achevée, nous revînmes ensemble au salon, où se tenait la duchesse. Le duc me demanda : « Comment se porte le comte ? » — La duchesse intervenant : « Quel comte ? » — Je répondis : « Lord L… » — Alors elle observa : « C’est étrange ! j’ai eu hier soir une vision impressionnante. Je me trouvais au lit depuis peu, et je n’étais pas encore endormie, lorsque je vis se dérouler devant moi une véritable scène de théâtre. Les acteurs en étaient : Lord L…, sur une chaise, inanimé, et un homme à barbe rousse penché sur lui. Lord L… se trouvait à côté d’une baignoire au-dessus de laquelle brûlait distinctement une lampe rouge. »
Je répondis : « Je soigne en ce moment Lord L…, ce n’est pas grave ; il n’en mourra pas ; dans quelques jours il sera rétabli. »
En effet, son état s’améliora durant une semaine, et il était presque guéri. Mais six ou sept jours plus tard, je fus rappelé d’urgence. Une inflammation avait envahi les deux poumons.
J’appelai en consultation Sir William Jenner, mais, au bout de six jours, notre malade mourait. J’avais fait venir pour l’assister deux infirmiers ; l’un de ceux-ci tomba malade. Quand j’aperçus celui qui le remplaçait, je vis que le -101- rêve de la duchesse était exactement réalisé. Il était penché sur le comte, près de la baignoire ; et, chose étrange, sa barbe était rousse et la lampe rouge brûlait au-dessus d’eux. Il est assez rare de voir une salle de bains éclairée par une lampe rouge ; et c’est cette circonstance qui me rappela la vision de la duchesse. Cette vision m’avait été décrite quinze jours avant la mort de Lord L…
Mais il est impossible de continuer ces narrations encombrantes. On en compte, je l’ai dit, des centaines qui sillonnent en tous sens les champs de l’avenir. Celles que je viens de rapporter donnent une idée suffisante de la couleur dominante et de l’allure générale de ces sortes de récits. Il convient néanmoins d’ajouter que beaucoup d’entre eux ne sont nullement tragiques ; et que la prémonition ouvre, dans le futur, ses mystérieuses et capricieuses perspectives, à l’occasion des événements les plus divers, -102- les plus insignifiants. Elle ne se soucie guère de la valeur humaine des conjonctures, et met la vision d’un numéro de tombola au même plan que la mort la plus dramatique. Les chemins, par lesquels elle arrive jusqu’à nous, sont également imprévus et variés. Souvent, comme dans les exemples cités, c’est par le rêve qu’elle nous atteint. Parfois c’est une hallucination auditive ou visuelle qui nous saisit à l’état de veille ; parfois c’est un pressentiment indéfinissable mais net et irrésistible, une obsession informe mais puissante, une certitude absurde mais péremptoire qui monte du fond de nos ténèbres intérieures où se cache peut-être le dernier mot de toutes les énigmes. On pourrait illustrer de nombreux exemples chacune de ces manifestations. Je n’en mentionnerai que quelques-uns, choisis non point parmi les plus frappants ou les plus séduisants, mais parmi les plus sévèrement contrôlés[11].
[11] Proceedings, vol. XI, p. 545.
Un jeune paysan des environs de Gand, deux mois avant le tirage au sort pour la conscription militaire, annonce à qui veut l’entendre, qu’il prendra dans l’urne le numéro 90. Arrivé devant le commissaire d’arrondissement (on -103- dirait en France le sous-préfet), qui dirige les opérations, il demande à celui-ci si le 90 n’est pas encore sorti. On lui répond que non : « Eh bien ! c’est moi qui vais le prendre ! » En effet, à la stupéfaction de tous, il retire le 90. Interrogé sur la manière dont lui était venue cette certitude étrange, il déclare que deux mois auparavant, comme il venait de se coucher, il vit apparaître, en un coin de sa chambre, un objet volumineux et indéfinissable au milieu duquel se détachait clairement le chiffre 90 en caractères grands comme la main. Il se mit sur son séant, ferma et rouvrit les yeux pour se convaincre qu’il ne rêvait pas, mais l’apparition persista au même endroit distincte et incontestable. M. Georges Hulin, professeur à l’Université de Gand, et M. Jules van Dooren, commissaire d’arrondissement, qui rapportent le fait, citent trois autres cas analogues, également frappants, dont fut témoin M. van Dooren dans l’exercice de ses fonctions. Je doute d’autant moins de leur déclaration que je les connais personnellement et que je sais que leur attestation, quant à la réalité objective des faits, équivaut pour ainsi dire à une constatation légale. M. Bozzano, dans son étude, mentionne certaines prévisions tout aussi singulières -104- qui se manifestèrent autour des tables de jeu de Monte-Carlo.
Je n’ignore pas, je le répète, qu’au sujet de ces faits et de ceux qui leur ressemblent, on peut une fois de plus invoquer la théorie des coïncidences. On soutiendra qu’il y a probablement mille prédictions de ce genre dont on ne parle pas parce qu’elles ne se réalisèrent jamais. Mais que l’une d’elles s’accomplisse, ce qui, selon le calcul des probabilités, doit fatalement advenir un jour ou l’autre, l’étonnement est général et l’imagination perd toute retenue. Il est vrai ; néanmoins, il conviendrait d’examiner si ces prédictions sont aussi fréquentes qu’on l’affirme ainsi à la légère. Au sujet de celles qui concernent le tirage au sort, par exemple, j’ai eu l’occasion d’interroger plus d’un témoin habituel de ces petits drames du destin ; et tous reconnurent qu’ils sont en somme bien plus rares qu’on ne croirait. Ensuite, n’oublions point qu’il ne saurait être ici question de preuves scientifiques. Nous nous trouvons dans une région inconsistante et nébuleuse, où nous n’oserions plus hasarder un pas si nous ne nous laissions guider par nos impressions plutôt que par des certitudes qu’il n’est pas interdit d’espérer mais qui sont encore hors de vue.
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Abrégeons davantage, en renvoyant aux sources ceux qui voudront connaître les détails, sinon nous n’en finirions point ; ou plutôt, au lieu d’abréger, ce qui serait encore trop long, tant la matière abonde, contentons-nous d’énumérer quelques exemples pris au hasard parmi ceux qu’on peut caractériser en une ligne : c’est un cortège funèbre aperçu sur une route plusieurs jours avant qu’il n’y passe réellement ; c’est un jeune ouvrier mécanicien qui, tout au début de novembre, rêve qu’il rentre chez lui vers 5 heures et demie de l’après-midi, et voit la petite fille de sa sœur écrasée par un tramway en traversant la rue devant la porte de la maison. Très troublé, il raconte son rêve, et le 13 du même mois, malgré les précautions prises, à l’heure dite, l’enfant est écrasée par le tramway fatal. C’est le fantôme, l’animal irréel ou le bruit insolite qui, traditionnellement, dans certaines familles, annonce une mort, une catastrophe -106- imminente. C’est la célèbre vision qu’eut, treize jours avant sa fin, le peintre Ségantini et dont il fixa tous les détails qui se réalisèrent dans son dernier tableau : La Mort. C’est le désastre de Messine nettement pressenti, à deux reprises, par une petite fille qui périt sous les ruines de la ville maudite ; c’est un songe qui, trois mois avant l’entrée des Français en Russie, prédit à la comtesse Toutschkoff que son mari tombera à Borodino, village alors si peu connu que les intéressés en cherchent vainement le nom sur les cartes ; etc.[12].
[12] E. Bozzano, Des phénomènes prémonitoires, cas LXII-LXVI, LXXVIII à LXXXI, IV, XVIII, etc.
Jusqu’ici, nous n’avons parlé que des manifestations spontanées de l’avenir. On dirait que les événements futurs, accumulés devant nos vies, pèsent d’un poids énorme sur la digue indécise et fallacieuse du présent qui ne peut plus les contenir. Ils suintent au travers, ils cherchent une fissure pour couler jusqu’à nous. Mais à côté de ces prémonitions passives, indépendantes et indociles, qui sont comme des émanations vagabondes et furtives de l’inconnu, il en est d’autres qu’on parvient à solliciter et pour ainsi dire à canaliser, qui obéissent plus ou moins aux ordres qu’on leur donne et répondent -107- parfois aux questions qu’on leur pose. Elles sortent du même réservoir inaccessible, sont non moins mystérieuses, mais paraissent déjà un peu plus humaines que les autres ; et sans nous enivrer d’illusions puériles ou dangereuses, il n’est pas défendu d’espérer qu’en les suivant, en les étudiant attentivement, elles nous ouvriront quelque jour les sentiers dérobés qui joignent ce qui n’est plus à ce qui n’est pas encore. Il est vrai qu’ici où l’on se mêle forcément au monde assez interlope des professionnels du mystère, il faut redoubler de prudence et n’avancer qu’à pas comptés sur un terrain des plus suspects. Mais même en ces régions pleines d’embûches, nous récoltons un certain nombre de faits qu’on ne peut raisonnablement contester. Il suffira de rappeler, par exemple, les prémonitions symboliques de la célèbre « voyante de Prévorst », Mme Hauffe, dont les bulles de savon, les globes de cristal, les miroirs, éveillaient l’esprit prophétique[13] ; la somnambule qui, dix-huit ans avant son accomplissement, prédit, dans un écrit soumis au tribunal, un crime passionnel qui fit grand bruit en 1907[14] ; la bohémienne qui prédit, également par écrit, -108- à Miss Arundel, tous les événements de sa vie, y compris le nom de son futur époux, le célèbre explorateur Burton[15] ; la lettre cachetée envoyée à M. Morin, vice-président de la Société du Mesmérisme, et décrivant les circonstances les plus imprévues d’une mort qui survint un mois après[16] ; le fameux cas dit de « Marmontel », obtenu par les « correspondances croisées » de Mme Verral, où l’on a la vision, deux mois et demi avant leur accomplissement, des gestes les plus insignifiants d’un voyageur dans une chambre d’hôtel ; et combien d’autres…
[13] Dr Kerner, La Voyante de Prévorst.
[14] Light, 1907, p. 219.
[15] Lady Burton, The Life of Richard Burton.
[16] Journal of the S. P. R., vol. IX, p. 15.
Je ne passerai pas en revue les moyens divers et bien souvent bizarres d’interroger l’avenir qui sont le plus pratiqués aujourd’hui : cartes, chiromancie, vision dans le cristal, marc de café, aiguilles, blanc d’œuf, graphologie, astrologie, etc. Ces moyens valent ce que vaut -109- le médium qui les emploie. Ils n’ont d’autre but que de réveiller la subconscience de ce médium et de mettre celle-ci en rapport avec la subconscience de celui qui l’interroge. Au fond, tous ces procédés simplement empiriques, ne sont que des formes variées de la faculté que nous avons étudiée dans le chapitre consacré à la psychométrie.
Il résulte des expériences de MM. Duchatel et Osty, qu’en psychométrie, la notion du temps, comme le remarque le Dr J. Maxwell, est très floue, c’est-à-dire que le passé, le présent et le futur se confondent presque toujours. La plupart des sujets lucides ou psychomètres, s’ils sont de bonne foi, ne savent pas, « ne sentent pas, comme le dit fort bien M. Duchatel, ce que c’est que l’avenir. Ils ne le distinguent pas des autres temps du verbe ; par conséquent, il leur arrive bien d’être prophètes, mais prophètes sans le savoir. » En un mot, et c’est une indication importante au point de vue de la coexistence probable des trois temps, il semble qu’ils voient ce qui n’est pas encore aussi nettement et sur le même plan que ce qui n’est plus ; mais qu’ils soient incapables de séparer les deux visions et d’y faire le triage de l’avenir qui seul nous intéresse. A plus forte raison leur est-il impossible -110- de préciser des dates. De là la plupart des déceptions dont se plaignent ceux qui les interrogent. Il n’en reste pas moins, lorsqu’on prend la peine de dépouiller leurs témoignages et qu’on a la patience d’attendre la réalisation de certains faits dont l’échéance est parfois lointaine, que l’avenir est assez fréquemment perçu par quelques-uns de ces devins étranges.
Il y a cependant des psychomètres, notamment Mme M…, le sujet favori du Dr Osty, qui ne confondent jamais l’avenir et le passé. Elle situe ses visions dans le temps, d’après la place qu’elles occupent dans l’espace. Ainsi, elle voit l’avenir devant, le passé derrière elle, et le présent à ses côtés. Mais, malgré ces visions nettement échelonnées, il lui est également impossible de préciser les dates ; et ses erreurs, à ce point de vue, sont même si générales que le Dr Osty considère la réalisation d’une prédiction, au moment annoncé, comme une pure coïncidence chronologique.
Remarquons en outre, qu’en psychométrie, ne peuvent être perçus que les événements qui se rapportent directement à l’individu en communication avec le sujet ; car c’est moins le sujet qui voit en nous que nous-mêmes qui lisons en notre subconscience que sa présence éclaire -111- momentanément. Il ne faut donc pas lui demander des prédictions d’ordre général, s’il y aura, par exemple, une guerre au printemps, une épidémie en été ou un tremblement de terre en automne ; dès qu’il s’agit d’événements, si importants soient-ils, où nous ne sommes pas intimement mêlés, il devra nous répondre, ce que font du reste tous les sujets sérieux, qu’il ne voit rien.
L’aire de sa vision ainsi limitée, y découvre-t-il réellement l’avenir ? Après trois années d’expériences nombreuses, serrées et méthodiques, avec une vingtaine de sujets, le Dr Osty l’affirme catégoriquement. « Tous les faits, dit-il, qui ont peuplé ces trois années de mon existence, voulus ou non par moi ou même absolument contraires au sens de mon activité, m’avaient toujours été prédits non pas tous par chacun des sujets lucides, mais tous par l’un ou l’autre d’entre eux. En raison de l’expérimentation de tous moments, trois années complètement employées dans ce but me semblent devoir donner quelque valeur à mon opinion sur les présages. »
C’est incontestable, et l’honnêteté, le scrupule scientifique, les hautes qualités intellectuelles du beau travail du Dr Osty, inspirent la plus entière confiance. Malheureusement, il se -112- contente de citer trop sommairement quelques faits et ne nous donne pas, comme il faudrait, in extenso, le détail de ses expériences, de ses contrôles et de ses preuves. Je sais bien que ce serait une tâche ingrate et fastidieuse qui exigerait un gros volume qu’une foule d’incidents puérils et de redites inévitables rendrait à peu près illisible. Elle prendrait en outre, et presque fatalement, la forme d’une sorte d’autobiographie intime et indiscrète, de confession publique à laquelle il n’est pas facile de se résoudre. Mais il faut en passer par là. Dans une science qui se fonde, il ne suffit pas de montrer le but atteint et d’affirmer sa conviction ; il est avant tout nécessaire de décrire les sentiers de l’itinéraire et par l’accumulation incessante et infinie de faits contrôlés et prouvés, de permettre à chacun de tirer ses propres conclusions. C’est, depuis plus de trente ans, la méthode encombrante et pénible des Proceedings, mais c’est la seule bonne. La discussion n’est possible et féconde qu’à ce prix. En toutes ces matières d’outre-conscience, nous n’en sommes point aux inductions définitives, mais seulement au charroi des matériaux à pied d’œuvre. Encore une fois, je n’ignore pas qu’en l’occurrence, plus que partout ailleurs, j’en ai fait l’expérience, les faits -113- réellement probants sont forcément très rares. Si le sujet, comme Mme M… semble le faire facilement, vous prédit, par exemple, dès le matin l’emploi de votre journée, vous voit dans telle rue, dans telle maison, rencontrant telle ou telle personne, il est impossible de savoir si, d’une part, elle ne lit pas déjà dans vos intentions ou projets encore inconscients ; ou si, d’un autre côté, en exécutant ce qu’elle a prévu, vous ne subissez pas une suggestion contre laquelle vous ne pourrez lutter qu’en faisant violemment le contraire de ce qu’elle exige, ce qui serait de la suggestion à rebours. Ne vaudraient donc que les prédictions de faits improbables, indépendants de l’activité de l’intéressé et bien caractérisés. Comme le dit le Dr Osty, « le présage idéal serait évidemment celui d’un événement si rare, si brusque et inattendu, si transformateur d’existence que l’hypothèse de coïncidence ne puisse décemment être avancée. Mais comme chacun n’est pas, dans le déroulement calme de sa vie, sous la menace d’un événement si parfaitement probant, le sujet lucide ne peut pas toujours révéler à l’individualité qui expérimente, et pour une échéance relativement prochaine, un de ces faits dont la réalisation imposerait une conviction définitive. »
-114-
Quoi qu’il en soit, la question des présages psychométriques demande un supplément d’enquête, bien qu’il soit facile de prévoir dès ce jour les résultats de celle-ci. Revenons maintenant à nos prémonitions spontanées, où l’avenir vient nous chercher lui-même et, pour ainsi dire, nous provoquer à domicile.
Je le sais, pour l’avoir éprouvé, quand on aborde ces histoires déconcertantes, la première impression est assez fâcheuse. On est fort enclin à sourire, à traiter de contes à dormir debout, d’hallucinations d’hystériques, d’imaginations ingénieuses ou intéressées, la plupart de ces faits qui ébranlent trop profondément l’idée bornée et étriquée que nous avons de notre vie humaine. Sourire, rejeter tout d’avance et passer en détournant la tête, comme on le fit d’ailleurs au temps de Galvani et aux débuts de l’hypnotisme, est beaucoup plus facile et paraît plus sérieux et plus prudent que s’arrêter, -115- admettre et examiner. Pourtant n’oublions pas que c’est à quelques-uns qui ne sourirent pas à la légère que nous devons la plupart des merveilles du haut desquelles nous nous préparons à sourire à notre tour. Au demeurant, j’accorde qu’ainsi présentés, à la hâte, sommairement, sans les détails et les preuves qui les éclairent et les soutiennent, les faits en question ne paraissent pas à leur avantage, et perdent à être isolés et parcimonieusement choisis, tout le poids et l’autorité que leur donne la masse imposante et compacte dont ils sont arbitrairement détachés. Comme je l’ai dit plus haut, on en a réuni près d’un millier qui ne représentent probablement pas la dixième partie de ceux que des recherches plus actives et plus générales pourraient recueillir. Le nombre importe évidemment et marque une énorme pression du mystère ; mais n’y eût-il qu’une demi-douzaine de cas sérieux, — et ceux du Dr Maxwell, du professeur Flournoy, de Miss Verral, de Marmontel, de Jones, de Hamilton et quelques autres le sont indubitablement, — ils suffiraient à indiquer qu’existe et s’agite, encore latente sous l’idée erronée que nous nous faisons du passé et du présent, une vérité nouvelle qui demande à se faire jour.
-116- Les efforts de cette vérité paraissent, est-il besoin de le dire, bien autrement énergiques quand on a réellement et attentivement parcouru ces centaines d’histoires extraordinaires qui, sans en avoir l’air, tordent l’axe même de l’histoire. On perd bientôt toute velléité de doute. On pénètre dans un autre monde et l’on s’y arrête décontenancé. On ne sait plus où l’on se trouve ; l’avant et l’après se mêlent et se confondent. On ne distingue plus la ligne insidieuse, factice mais indispensable qui sépare les années écoulées de celles qui vont naître. On tâte les heures et les jours du passé et du présent pour se rassurer, pour se raccrocher à quelque certitude, pour se convaincre qu’on demeure à sa place, dans une vie où ce qui n’est pas encore semble aussi solide, aussi réel, aussi précis, aussi puissant que ce qui n’est plus. On découvre avec inquiétude que le temps sur quoi nous fondons toute notre existence, n’existe pas lui-même. Il n’est plus le plus rapide de nos dieux que nous ne connaissions que par sa fuite à travers toutes choses ; il ne se déplace pas plus que l’espace dont il n’est sans doute que le reflet incompréhensible. Il règne au centre de tous les événements et tous les événements sont fixés dans son centre, et tout ce qui s’avance et tout ce qui s’en va, -117- traverse de bout en bout notre petite vie sans se déplacer d’une ligne autour de son immobile pivot. Il n’a droit qu’à un seul des mille noms que nous prodiguions à sa puissance que nous croyions diverse et innombrable : hier, naguère, autrefois, jadis, après, avant, demain, bientôt, jamais, plus tard, tombent comme des masques puérils ; tandis qu’aujourd’hui et toujours couvrent entièrement de leurs ombres unies l’image que nous nous faisons enfin de la durée sans subdivisions, sans interruptions, sans repères, sans oscillations, sans mouvements, sans bornes.
Bien des théories furent imaginées qui tentèrent d’expliquer la marche du phénomène étrange ; et bien d’autres sont imaginables.
Nous l’avons vu, l’auto-suggestion et la télépathie expliquent certains cas où il s’agit d’événements déjà réalisés mais encore latents et perçus avant que leur connaissance puisse nous parvenir par les voies normales des sens ou de -118- l’intelligence. Mais même en les étendant à l’extrême, en abusant véritablement de leur élasticité complaisante, on ne réussit à éclairer par elles qu’une portion assez restreinte du grand territoire inconnu. Il faut donc chercher autre chose. L’hypothèse qui s’offre en premier lieu, qui paraît d’abord assez séduisante, est celle du spiritisme qu’on peut du reste élargir jusqu’à ce qu’elle se mêle plus ou moins à l’hypothèse théosophique ou à d’autres suppositions religieuses.
Elle exige la survivance des esprits, l’existence des désincarnés ou d’autres entités supérieures et plus mystérieuses qui nous entourent, s’intéressent à notre sort, dirigent nos pensées et nos actions et, surtout, connaissent l’avenir. Elle est, nous l’avons reconnu à propos des apparitions et des maisons hantées, fort acceptable ; et ceux que leurs préférences y inclinent, peuvent l’adopter sans déshonorer leur raison. Mais il faut avouer qu’elle semble ici moins nécessaire et peut-être encore moins prouvée que là-bas. Elle repose surtout sur une pétition de principe : sans l’intervention des désincarnés, nous disent les spirites, il est impossible d’expliquer la plupart des phénomènes prémonitoires, donc il faut admettre l’existence de ces désincarnés. Accordons-le -119- pour l’instant, car une pétition de principe, qui n’est qu’une fausse manœuvre de notre logique cérébrale et superficielle, ne condamne pas une théorie et n’enlève ou n’ajoute rien à la réalité des choses. Du reste, et nous y insisterons plus loin, que les esprits interviennent ou non, ce n’est pas le principal de la question ; et là ne se trouve point le foyer le plus ardent du mystère. Ce qui doit nous intéresser, c’est bien moins les chemins ou les intermédiaires par où nous parviennent les avertissements prophétiques, que l’existence même de l’avenir à l’état de présent. Il est vrai, pour rendre complète justice aux néo-spirites, qu’au point de vue du problème presque inconcevable de la préexistence du futur, leur position offre certains avantages. Ils peuvent éluder ou tourner quelques-unes de ses conséquences. Les désincarnés, affirment-ils, ne voient pas nécessairement l’avenir en bloc, comme un passé ou un présent total, immobile, immuable ; mais ils connaissent infiniment mieux que nous les innombrables causes qui déterminent tout événement, si bien que se trouvant aux sources lumineuses de ces causes, il ne leur est pas difficile d’en prévoir les effets. Ils sont, par rapport aux faits encore en formation, dans la situation de l’astronome qui -120- prédit à coup sûr, à une seconde près, toutes les phases d’une éclipse, alors que le sauvage n’y voit qu’une catastrophe sans précédent qu’il attribue à la colère de ses petits dieux de bois ou d’argile. Il est en effet possible que cette connaissance d’un plus grand nombre de causes explique certaines prédictions ; mais il en est beaucoup d’autres qui supposent la science de tant de causes, si lointaines et si profondes, que cette science ne se distingue plus guère de celle de l’avenir pur et simple. En tout cas, passé certaines limites, la préexistence des causes ne semble pas plus claire que celle des effets. Néanmoins, il faut le reconnaître, les spirites prennent ici un sérieux avantage.
Ils en croient prendre un autre quand ils disent ou pourraient dire qu’il est encore possible que les désincarnés, sans les avoir clairement aperçus dans l’avenir, nous incitent à réaliser les événements qu’ils prédisent. Nous ayant par exemple annoncé que tel jour, nous irions en tel lieu et y ferions telle chose, ils nous poussent irrésistiblement à nous rendre à l’endroit désigné et à y accomplir l’acte prophétisé. Mais cette théorie, comme celle de l’auto-suggestion et de la télépathie, n’expliquerait que quelques phénomènes et laisserait dans l’ombre -121- tous les cas, infiniment plus nombreux puisqu’ils forment presque tout notre avenir, où intervient le hasard ou un événement qui ne dépend nullement de notre volonté ou de celle de l’esprit ; à moins de supposer à celui-ci une omniscience et une omnipotence qui nous replongent dans les ténèbres originelles du problème.
En outre, dans ces régions assombries de la précognition, il s’agit presque toujours d’aller au-devant d’un malheur ; et bien rarement, pour ne pas dire jamais, de la rencontre d’un plaisir ou d’une joie. Il faudrait donc admettre que les esprits qui m’entraînent à l’endroit fatal et me forcent d’y faire le geste qui aura de funestes conséquences, me sont délibérément hostiles et ne se divertissent qu’au spectacle de ma douleur. Quels seraient ces esprits, de quel monde mauvais surgiraient-ils, et comment expliquer que nos frères et nos amis d’hier, pour avoir franchi les portes augustes et pacificatrices de la mort, soient subitement transformés en démons sournois et malfaisants ? Le grand royaume spirituel où devraient s’apaiser toutes les passions qui naissent de la chair, ne serait donc qu’un morne séjour de haine, de rancune et d’envie ? On dira peut-être que c’est pour nous purifier qu’ils nous conduisent au malheur : -122- mais ceci nous ramène à des théories religieuses que nous n’entendons pas examiner.
Le seul essai d’explication qui tienne à côté du spiritisme, recourt, une fois de plus, aux mystérieuses forces de notre subconscience. Il faut reconnaître que si l’avenir existe dès aujourd’hui, déjà pareil à ce qu’il sera lorsqu’il deviendra pour nous le présent et le passé, l’intervention des désincarnés ou de tout autre entité spirituelle détachée d’une autre sphère, est assez inutile. On peut imaginer un esprit infini qui contemple indifféremment le passé et le futur dans leur coexistence, et supposer toute une hiérarchie d’intelligences intermédiaires qui prennent à cette contemplation une part plus ou moins étendue et la transmettent à notre subconscience. Mais tout cela n’est au fond qu’hypothèses inconsistantes et rêves ingénieux dans les ténèbres ; en tout cas, c’est adventice, secondaire et provisoire. Tenons-nous aux faits -123- tels que nous les constatons : une faculté inconnue, repliée au fond de notre être et généralement inactive, perçoit, à de rares moments, des événements qui n’ont pas encore eu lieu. Nous n’avons à ce sujet qu’une seule certitude, à savoir que c’est bien en nous que se passe le phénomène ; c’est donc en nous qu’il convient de l’étudier tout d’abord, sans nous embarrasser d’hypothèses qui l’éloignent de son centre et déplacent simplement le mystère. Le miracle incompréhensible, c’est la préexistence de l’avenir ; dès qu’on l’admet, — et il semble bien difficile de le contester, — il n’y a aucune raison d’attribuer à des intermédiaires imaginaires plutôt qu’à nous-mêmes, la faculté de saisir certains fragments de cet avenir. Nous voyons, à propos de la plupart des manifestations médiumniques, que nous possédons en nous toutes les puissances insolites dont les spirites dotent les désincarnés ; pourquoi en irait-il autrement en ce qui concerne les puissances divinatrices ?
L’explication tirée de la subconscience est la plus directe, la plus proche ; au lieu que l’autre est infiniment complexe, détournée et lointaine. En attendant que les désincarnés attestent leur existence d’une façon irréfragable, il n’y a nul -124- avantage à aller chercher, dans leurs tombes, la clef d’une énigme qui paraît bien se trouver au fond de notre vie.
Il est vrai que cette explication n’explique pas grand’chose ; mais les autres sont tout aussi impuissantes, et prêtent aux mêmes objections. Celles-ci sont diverses et nombreuses, et il est plus facile de les soulever que d’y répondre. Par exemple, on peut se demander pourquoi, la subconscience ou les esprits, puisqu’ils lisent dans l’avenir et savent nous annoncer un malheur imminent, ne nous donnent presque jamais le seul renseignement utile et précis qui nous permettrait de l’éviter ? Quelle est donc la raison puérile ou mystérieuse de ces bizarres réticences ? Dans bien des cas, elles sont presque criminelles ; ainsi dans l’exemple rapporté par le professeur Hyslop[17], on voit la prémonition -125- du plus grand malheur qui puisse atteindre une mère, germer, grandir, se ramifier, se développer comme une plante gourmande et fatale, pour s’arrêter net au dernier avertissement, à l’unique détail, insignifiant en soi, mais indispensable, qui eût sauvé l’enfant. Il s’agit d’une femme qui commence par éprouver l’impression confuse mais puissante qu’une épreuve douloureuse est suspendue sur sa famille. Le mois suivant, cette impression se renouvelle fréquemment, se précise et finit par se concentrer autour de l’enfant de la malheureuse femme. Chaque fois qu’elle fait un projet qui se rapporte à l’avenir de cette enfant, elle entend une voix lui murmurer à l’oreille : « Elle n’en aura pas besoin. » Un mois avant la catastrophe, sans cause apparente, une violente odeur de brûlé envahit la maison. Ensuite, c’est l’obsession du danger des allumettes que la mère recherche dans tous les coins et cache soigneusement. Enfin, une heure avant l’accident, cette obsession devient irrésistible elle veut détruire toutes les allumettes qui se trouvent dans la chambre ; mais elle se dit que son fils aîné, absent en ce moment, en aura besoin à son retour et remet à plus tard l’exécution de son projet. Elle couche l’enfant, et tandis qu’elle arrange le berceau, la voix habituelle et -126- mystérieuse murmure à son oreille : « Retourne le matelas » ; mais comme elle est très pressée, elle dit à l’enfant : « Je retournerai ton matelas quand tu auras dormi. » Elle descend s’occuper de besognes urgentes. Aussitôt, des cris lui parviennent, elle accourt, trouve le berceau et les couvertures en flammes et la fillette si terriblement brûlée qu’elle meurt trois heures après.
[17] Proceedings, vol. XIV, p. 266-270.
Avant d’aller plus loin et de théoriser autour de ce cas, remettons une fois de plus les choses au point. Je sais que l’on peut d’abord et très légitimement nier la valeur d’anecdotes de ce genre. On dira qu’il s’agit d’une névrosée qui a puisé dans son imagination morbide tous les éléments qui dramatisent et auréolent de mystère un douloureux mais banal accident domestique. C’est fort possible et il est parfaitement permis de passer outre. Il n’en est pas -127- moins vrai qu’à négliger ainsi de parti pris tout ce qui n’est pas revêtu de certitudes mathématiques ou judiciaires, on risque de perdre le long de sa route la plupart des occasions ou des indications que nous offre, en ses moments d’inattention ou de bonne volonté, la grande énigme de ce monde. Au commencement d’une enquête, il faut savoir se contenter de peu. Pour que l’aventure en question fût probante, il faudrait des écrits antérieurs, des constatations plus ou moins officielles et nous n’avons que les témoignages du mari, d’une voisine et d’une sœur. C’est insuffisant, j’en conviens, mais avouons en même temps que les circonstances ne sont guère favorables à obtenir les preuves que nous exigeons. Ceux à qui arrivent pareils avertissements y croient ou n’y croient point. S’ils y croient, il est assez naturel qu’ils ne pensent pas d’abord à l’intérêt scientifique de leur angoisse et à en consigner, par écrits authentiques, les prodromes et les évolutions. S’ils n’y croient point, il est non moins naturel qu’ils ne songent pas à parler ou à tenir note d’inanités dont ils ne reconnaîtront la valeur qu’après que l’occasion d’en fournir un témoignage probant ne sera plus à leur portée. N’oublions pas, au surplus, que l’historiette dont il s’agit est prise -128- entre cent autres[18], qui ne sont pas plus décisives, mais qui, reproduisant avec une étrange persistance les mêmes faits et les mêmes tendances, finissent par ébranler les méfiances les plus invétérées.
[18] Voir notamment Dr Bozzano, les cas XLIX et LXVII. Ces deux cas, surtout le XLIX personnel à William Head, sont étayés de preuves plus solides ; mais j’ai cité celui du professeur Hyslop, parce que les réticences y sont plus frappantes.
Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit et enflamma ; c’est la seule explication possible de l’incendie, car aucun feu n’existait à cet étage -129- de la maison. Si la mère avait retourné le matelas, elle aurait vu l’allumette ; et, d’autre part, elle aurait sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet acte ? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient l’événement tout entier ; mais ils doivent également savoir qu’un dernier mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand gouffre. Quel est donc ce mystère ? Est-ce impuissance ou mauvaise volonté ? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et souveraine qui se met entre eux et nous ; et s’ils ne veulent point, de quoi, sur qui, se vengent-ils ? Quel est donc le secret de -130- ces jeux inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les plus glissantes et les plus dangereuses du destin ? A quoi bon prévenir si l’on sait que l’avertissement sera vain ? De qui se moque-t-on ? Y a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui doit s’accomplir est accompli de toute éternité ? Mais alors pourquoi ne pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile ? Ou bien aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille inexorable ? Quel espoir y trouvent-ils ? N’ont-ils pas mieux que nous éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure ? On comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne savaient pas ; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous, désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie ? Est-ce de l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence ? Toute la liberté qui -131- nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus plus ou moins ingénieux ? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme d’un grand enfant ?
Mais n’allons pas trop loin, demeurons justes et reconnaissons que leur situation est presque inextricable et que nos reproches s’expliquent aussi mal que leur conduite. En effet, que voulez-vous qu’ils fassent dans le cercle où les emprisonne notre logique ? Ou ils nous prédisent un malheur que leurs prédictions ne peuvent détourner ; et dès lors, à quoi bon le prédire ; ou s’ils nous l’annoncent en nous donnant en même temps le moyen de l’empêcher, ils ne voient pas réellement l’avenir et ne prédisent rien puisque le malheur ne doit pas avoir lieu ; en sorte que, dans l’un comme dans l’autre cas, leur acte paraît absurde.
On le voit, de quelque côté qu’on se tourne, on ne trouve que l’incompréhensible. D’une part, l’avenir préétabli, inconcussible, inaltérable, -132- que nous avons appelé destin, fatalité, que sais-je, qui supprime dans l’homme toute indépendance, tout libre arbitre, et qui est le plus inconcevable, le plus désespérant des mystères ; de l’autre, des intelligences apparemment supérieures à la nôtre puisqu’elles connaissent ce que nous ignorons, qui, sachant que leur intervention est toujours inutile et bien souvent cruelle, viennent néanmoins nous harceler de leurs prédictions sinistres et dérisoires. Faut-il se résigner une fois de plus à vivre les yeux clos et la raison noyée dans l’immense océan de ténèbres et n’y a-t-il aucune issue ?
Ne nous attardons pas, pour l’instant, aux ténèbres de la fatalité qui est le mystère par excellence, contre quoi se brisent tous les efforts, toutes les pensées des hommes. Ce qu’il y a de plus clair ici, dans cet incompréhensible, c’est que l’hypothèse spirite, au premier abord la plus séduisante, s’affirme à l’examen la plus malaisément -133- justifiable. Écartons également, une fois de plus, l’hypothèse théosophique ou toute autre qui suppose une intention divine et pourrait, jusqu’à un certain point, expliquer les hésitations et les épreuves des avertissements prophétiques, mais au prix d’autres énigmes mille fois plus inexplicables, que rien ne nous autorise à substituer à l’énigme nue, sans forme et sans limite qu’aperçoivent nos yeux vierges.
Somme toute, ce n’est guère que dans l’hypothèse qui attribue ces prémonitions à notre subconscience qu’on peut trouver, sinon une justification, du moins une sorte d’explication de ces redoutables réticences. Elles sont assez conformes au caractère bizarre, incohérent, fantasque, déconcertant, de l’être inconnu qui ne semble se nourrir, au fond de nous, que d’aliments hétéroclites empruntés à des mondes où notre intelligence n’a pas encore accès. Il vit sous notre raison, dans une sorte de palais invisible et peut-être éternel, comme un hôte de hasard, tombé d’une autre planète, dont les intérêts, les idées, les habitudes, les passions n’ont nul rapport aux nôtres. S’il paraît avoir sur l’au-delà des notions infiniment plus étendues et plus précises que celles que nous possédons, il n’en a que de fort vagues sur les nécessités pratiques -134- de notre existence terrestre. Il nous ignore durant des années, sans doute absorbé par les innombrables relations qu’il entretient avec tous les mystères de l’univers ; et lorsque tout à coup il se souvient de nous, croyant apparemment nous être agréable, il fait un geste énorme, miraculeux, mais maladroit ou superflu, qui bouscule tout ce que nous croyions savoir sans rien nous apprendre. Se joue-t-il de nous, raille-t-il, s’amuse-t-il, est-il facétieux, taquin, narquois ou simplement endormi, ahuri, inconsistant, distrait ? Ou bien désobéit-il, en cachette, aux grandes lois de la fatalité, et ne peut-il, malgré tous ses efforts, tout son amour pour nous, aller jusqu’au bout d’une désobéissance qui briserait les décrets du destin ?
En tout cas, à voir l’ensemble de ses manifestations, on en pourrait conclure qu’il répugne assez visiblement à se rendre utile. Il exécute volontiers les plus prodigieux tours de passe-passe, pourvu qu’on n’en puisse tirer aucun profit. Il soulève une table, déplace les objets les plus lourds, apporte des fleurs et des chevelures, fait vibrer des cordes, anime et traverse la matière, engendre des fantômes, subjugue le temps et l’espace, crée de la lumière, mais à condition, semble-t-il, que tout cela ne rime -135- à rien et demeure dans le domaine des récréations surnaturellement vaines et puériles. Ce n’est guère que dans le cas de la baguette divinatoire qu’il nous prête une aide assez régulière ; c’est une sorte de jeu, sans grande importance, où il paraît se plaire. Parfois, s’il faut tout dire, il consent à guérir certains maux, assainit un ulcère, ferme une plaie, cicatrise un poumon, assouplit ou redresse des bras et des jambes, soude même des os, mais toujours comme par hasard, sans raison, sans méthode et sans but, d’une façon décevante, illogique, saugrenue. On dirait d’un enfant gâté aux mains de qui on a laissé les plus formidables secrets de la terre et des cieux ; il ne se doute point de leur puissance, il les tripote au petit bonheur et les transforme en jouets futiles et inoffensifs. Il sait peut-être tout, mais ignore à quoi peut servir ce qu’il sait. Il a les bras chargés de trésors qu’il distribue à contre-temps, à contre-sens, donnant à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim, comblant ceux qui refusent, dépouillant ceux qui implorent, poursuivant ceux qui le fuient et fuyant ceux qui le poursuivent. Enfin, même dans ses meilleurs moments, il agit comme si le sort de l’être au fond duquel il réside ne le concernait guère, comme s’il n’avait -136- à ses malheurs qu’une part insignifiante, étant assuré, dirait-on, d’une existence indépendante et éternelle.
Il n’est donc pas étonnant, lorsqu’on connaît ses mœurs, que ses communications au sujet de l’avenir soient aussi fantasques que les autres manifestations de sa science ou ce son pouvoir. Ajoutons, pour être tout à fait équitable envers lui, qu’il se heurte, dans ces avertissements que nous voudrions efficaces, aux mêmes difficultés que les désincarnés ou autres intelligences étrangères qui prédisent inutilement l’événement qu’ils ne peuvent empêcher ou anéantissent l’événement par le fait même qu’ils le prédisent.
Maintenant, pour vider la question, est-il seul responsable ? Est-ce lui qui s’explique mal ou nous qui ne l’entendons point ? Il y a, quand on y regarde de près, sous ces manifestations hétéroclites et confuses, malgré des efforts qu’on sent énormes et persévérants, une sorte d’impuissance -137- à s’exprimer et à agir qui doit attirer notre attention. Notre vie individuelle et consciente est-elle séparée par des mondes impénétrables de notre vie subconsciente et probablement universelle ? Notre hôte inconnu parle-t-il une langue inconnue et les mots qu’il nous dit, et que nous croyons comprendre, trahissent-ils sa pensée ? Toutes les routes directes sont-elles impitoyablement barrées et ne lui reste-t-il que d’étroits sentiers sans issue où se perd le meilleur de ce qu’il avait à nous révéler ? Est-ce pour cette raison qu’il cherche ces bizarres et puérils détours de l’écriture automatique, de la correspondance croisée, de la prémonition symbolique et tant d’autres ? Pourtant, dans le cas typique que nous avons cité, il semble parler bien facilement et bien clairement quand il dit à la mère : « Retourne le matelas. » S’il peut prononcer cette phrase, pourquoi lui est-il difficile ou impossible d’ajouter : « Tu y trouveras les allumettes qui doivent mettre le feu aux rideaux ? » Qui donc lui défend de le faire et lui ferme la bouche au moment décisif ? On retombe dans l’éternelle question : s’il ne peut achever la seconde phrase parce qu’il anéantirait dans son germe l’événement même qu’il prédit, pourquoi prononce-t-il la première ?
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Mais il est bon de chercher malgré tout une explication à l’inexplicable ; c’est en l’attaquant de toutes parts, à tout hasard, qu’on finira peut-être par l’élucider. On peut donc encore se dire que notre subconscient, quand il nous avertit qu’un malheur va fondre sur nous, voyant tout l’avenir, sait nécessairement que ce malheur est déjà accompli. Comme en lui se mêlent nos deux vies, il s’inquiète, il s’agite autour de notre ignorance trop rassurée. Il cherche à nous prévenir, par énervement, par pitié, afin d’atténuer la cruauté trop soudaine du coup. Il dit toutes les paroles qui peuvent préparer sa venue, le préciser, l’identifier ; mais il lui est impossible de prononcer celles qui pourraient l’empêcher d’arriver, attendu qu’il est arrivé, qu’il est déjà présent et peut-être passé, flagrant, ineffaçable, sur un autre plan que celui où nous vivons et que seul nous pouvons apercevoir. Il se trouve, en un mot, dans la situation de celui qui, parmi -139- des gens paisibles, heureux et trop confiants, connaît seul une mauvaise nouvelle. Il ne peut ni ne veut l’annoncer, ni la cacher entièrement. Il hésite, il s’attarde, il fait des allusions plus ou moins transparentes, mais ne dit pas non plus le dernier mot qui déchaînerait pour ainsi dire la catastrophe dans le cœur de ceux qui l’entourent, car pour ceux-ci qui l’ignorent, cette catastrophe est encore comme si elle n’était pas. Notre subconscient agirait donc envers l’avenir comme nous agissons envers le passé, les deux temps étant pour lui identiques au point qu’il les confond souvent, ainsi qu’on le peut voir notamment dans le célèbre cas « Marmontel » où il se trompe manifestement et rapporte comme accompli un incident qui ne doit avoir lieu que deux mois et demi plus tard. Il nous est naturellement impossible, du point où nous sommes, de comprendre cet emmêlement ou cette coexistence du passé, du présent et du futur ; mais ce n’est pas une raison pour la nier ; loin de là, c’est probablement ce que l’homme comprend le moins qui s’approche le plus de la vérité.
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Enfin, pour compliquer la question, on peut très justement objecter que si, en général, les prémonitions sont inutiles et retiennent, systématiquement, semble-t-il, les seules paroles indispensables et péremptoires, il en est néanmoins quelques-unes qui sauvent apparemment ceux qui leur obéissent. Elles sont, il est vrai, plus rares que les premières, mais enfin on en compte un certain nombre d’une authenticité satisfaisante. Reste à savoir jusqu’à quel point elles impliquent la connaissance de l’avenir.
Voici, par exemple, un voyageur qui, arrivé le soir dans une petite ville inconnue et se dirigeant le long de quais mal éclairés vers un hôtel dont il connaît approximativement la situation, éprouve, à un moment donné, l’irrésistible besoin de rebrousser chemin, résiste d’abord à l’impulsion qu’il juge absurde, finit par y céder ; et constate le lendemain que, s’il avait fait -141- quelques pas de plus, il serait inévitablement tombé dans un fleuve, où, ne sachant pas nager, seul et sans secours, au fond de la nuit noire, il se serait non moins inévitablement noyé[19].
[19] Proceedings, vol. XI, p. 422.
Mais s’agit-il ici de la prévision d’un événement ? — Non, puisque nul événement ne doit s’accomplir. Il y a simplement perception anormale de la proximité d’une eau inconnue, partant d’un danger imminent, sensibilité subliminale inexpliquée mais assez fréquente. En un mot, le problème de l’avenir ne se pose pas dans ce cas, ni dans tous ceux, fort nombreux, qui lui ressemblent.
En voici un autre qui appartient évidemment à la même famille, bien qu’au premier abord il semble supposer la préexistence d’un événement fatal et une vision de l’avenir qui correspondrait exactement à une vision du passé. Un voyageur descend un fleuve en canot, il va couper une boucle en rasant un promontoire, lorsqu’une sorte de voix blanche qu’il a déjà entendue en deux ou trois circonstances graves de sa vie, lui ordonne de traverser immédiatement le courant pour gagner au plus vite l’autre rive. Il est obligé de coucher en joue ses rameurs -142- récalcitrants et de les menacer de mort, tant l’ordre paraît absurde. A peine sont-ils au milieu du fleuve que le promontoire s’effondre à la place même où ils devaient passer[20].
[20] Prof. Th. Flournoy, Esprits et médiums, p. 316.
La perception du danger imminent est ici, j’en conviens, plus anormale encore que dans l’exemple précédent, mais elle est du même ordre. C’est un phénomène d’hypersensibilité subliminale plus d’une fois constatée, une sorte de prémonition induite par des perceptions subconscientes, qu’on a baptisé du nom barbare de « cryptoesthésie ». Mais l’intervalle entre le moment où le péril est signalé et celui où il se réalise est trop court pour que les questions qui se rapportent à la connaissance ou à la préexistence de l’avenir puissent naître en l’occurrence.
Il en est à peu près de même de l’aventure d’un dentiste américain, très soigneusement contrôlée par le Dr Hodgson. Ce dentiste surveillait une petite chaudière où fondait de la gutta-percha. Il entend tout à coup une voix impérieuse lui crier par deux fois : « Cours à la fenêtre, vite ! vite ! » Il y court, se penche, regarde dans la rue, et au même moment, la chaudière -143- fait explosion, détruisant une grande partie du laboratoire[21].
[21] Proceedings, t. XI, p. 424.
Ici encore, ce sont vraisemblablement certains indices insaisissables à nos sens ordinaires qui donnent l’éveil à la prudence subconsciente. Il est même possible qu’existe entre les choses et nous une sorte de sympathie ou de communion subliminale qui nous fasse ressentir les épreuves et les émotions de la matière arrivée aux limites de sa résistance ; à moins, ce qui est plus probable, qu’il n’y ait qu’une simple coïncidence entre l’idée fortuite d’une explosion possible et la réalisation de celle-ci.
Un dernier cas, un peu plus compliqué, est celui du sculpteur Jean Dupré qui, accompagné de sa femme, longe, dans une voiture qu’il conduit lui-même, un précipice à pic. Tout à coup, ils entendent tous deux une voix qui semble venir de la montagne et leur crie : « Arrêtez ! » Ils se retournent, ne découvrent personne et poursuivent leur route. Mais les cris redoublent, sans que rien révèle une présence humaine dans la solitude absolue. Enfin le sculpteur descend et constate que l’esse étant tombée, la roue gauche qui rasait l’abîme était sur le -144- point de quitter l’essieu, ce qui devait presque infailliblement verser la voiture dans le gouffre.
Est-il nécessaire, même ici, d’abandonner la théorie des perceptions subconscientes ? Savons-nous, et l’auteur du récit, dont la bonne foi n’est pas en cause, pourrait-il nous dire si telles circonstances inaperçues, grincements de la roue, flottement du véhicule, ne lui ont pas donné l’éveil ? On sait du reste avec quelle facilité se dramatisent involontairement, sur le champ et surtout par la suite, les anecdotes de ce genre.
Ces exemples qui n’épuisent pas la série, suffiront, je pense, à caractériser cette variété de prémonitions. Le problème est plus simple que lorsqu’il s’agit d’avertissements inutiles, à moins qu’on n’y mêle les désincarnés, les intelligences inconnues ou la connaissance réelle de l’avenir ; car alors les mêmes difficultés resurgissent et l’avis, qui cette fois paraît efficace, est au fond tout aussi vain. En effet, l’entité mystérieuse qui -145- sait que le voyageur ira jusqu’au bord de l’eau, que la roue sera sur le point de quitter l’essieu, que la chaudière éclatera, que le promontoire s’effondrera à telle seconde précise, doit savoir en même temps que le voyageur ne fera point le dernier pas mortel, que la voiture ne versera pas, que la chaudière ne blessera personne, que le canot s’éloignera du promontoire. Il est inadmissible que voyant ceci, elle ne voie pas cela, puisque tout se passe sur le même point, dans le même moment. Peut-on dire que, si elle n’avait pas averti, le petit mouvement sauveur n’eût pas été exécuté ? Comment imaginer cet avenir qui, simultanément, a des parties immuables et d’autres qui ne le sont point ? S’il est prévu que le promontoire s’effondrera et que le voyageur échappera grâce à l’avis surnaturel, il est nécessairement prévu que cet avis sera donné ; et dès lors à quoi rime cette vaine comédie ? Je n’en vois pas d’explication raisonnable dans l’hypothèse spirite ou spiritualiste qui suppose la connaissance entière de l’avenir, tout au moins sur un point et un moment déterminés. Il en est une au contraire fort acceptable si l’on s’en tient à la subconscience. Celle-ci, en effet, sans voir, dans la plupart des cas, nettement et totalement l’avenir immédiat, peut néanmoins avoir, -146- grâce à des indices qui échappent à notre clairvoyance extérieure, l’intuition d’un péril imminent. Elle peut aussi posséder une vision partielle, intermittente, papillotante pour ainsi dire de l’événement futur, et, dans le doute, donner à tout hasard un avertissement affolé qui, d’ailleurs, ne changera rien à ce qui est déjà.
Somme toute, constatons une fois de plus que les prémonitions utiles anéantissent forcément l’événement dans son germe et se détruisent par conséquent elles-mêmes, en sorte que tout contrôle est impossible. Elles n’auraient d’existence que si elles prophétisaient un événement d’ordre général auquel le sujet n’échapperait que grâce à l’avertissement. Si elles avaient dit à quelqu’un qui aurait eu l’intention d’aller à Messine deux ou trois semaines avant la catastrophe : « N’y allez pas, car cette ville sera détruite avant la fin du mois », nous posséderions un exemple excellent.
-147- Mais il est remarquable que les prémonitions authentiques de ce genre sont très rares et toujours assez imprécises quant à l’événement d’ordre général. Dans l’excellent recueil de M. Bozzano, qui est une sorte de Somme des phénomènes prémonitoires, les seuls cas assez nets sont le CLVe et le CLVIIIe tirés l’un et l’autre du Journal of the S. P. R. Dans le premier[22], une mère fait rappeler par une domestique sa fillette déjà sortie de la maison et qui comptait aller s’asseoir sur des rochers que surplombait une voie ferrée. Au départ de la petite fille, la mère avait entendu à plusieurs reprises, une voix intérieure qui disait : « Envoie vers elle immédiatement, ou il lui arrivera quelque chose d’épouvantable. » Or, peu après, un train déraillait et la locomotive venait se briser sur les rochers, exactement à l’endroit où l’enfant avait coutume de s’asseoir.
[22] Journal of the S. P. R., vol. VIII, p. 45.
Dans l’autre cas[23], sur lequel le professeur W.-F. Barrett fit une enquête spéciale, le capitaine Mac Gowan, se trouvant à Brooklyn avec ses deux fils encore jeunes, avait promis à ceux-ci de les conduire au théâtre. Il va la veille choisir ses places et acheter les billets ; mais le matin du -148- jour fixé, il entend une voix intérieure lui répéter impérieusement : « Ne va pas au théâtre, reconduis tes fils au collège. » Il hésite, abandonne et reprend son projet, puis enfin, sur les instances de la voix qui ne cesse de l’obséder, y renonce définitivement, au grand chagrin des deux jeunes gens. La même nuit, le théâtre brûlait et trois cents personnes périssaient dans les flammes.
[23] Journal of the S. P. R., vol. I, p. 283.
On pourrait y joindre la prévision de la bataille de Borodino, rapportée dans le journal du Quaker Étienne de Grellet, à laquelle, d’ailleurs, j’ai déjà fait allusion ; et dont voici le récit plus détaillé :
Environ trois mois avant l’entrée des Français en Russie, la femme du général Toutschkoff rêva qu’étant à l’hôtel, dans une ville inconnue, son père était entré, tenant son fils unique par la main et lui disant tristement : « Ton bonheur est fini, ton mari est tombé. Il est tombé à Borodino. »
Le rêve revint trois fois. Elle éprouva une telle angoisse qu’elle réveilla son mari et lui demanda : « Où est Borodino ? » Ils cherchèrent le nom sur la carte et ne le trouvèrent point.
Avant l’arrivée des Français à Moscou, le comte Toutschkoff fut mis à la tête de la réserve. -149- Un matin, le père de la comtesse, tenant son fils par la main, entra dans la chambre de l’hôtel qu’elle habitait. Il était triste comme elle l’avait vu dans son rêve, et lui dit : « Il est tombé, il est tombé à Borodino. »
Elle se vit dans la même chambre, entouré des mêmes objets que dans son rêve ; et son mari venait en effet de périr dans la bataille livrée près de la rivière de Borodino qui donne son nom à un petit village.
Il y a là, évidemment, un exemple très rare, peut-être unique, de prédiction à longue échéance d’un grand événement historique que nul ne pouvait prévoir. Il remue plus profondément qu’aucun autre les énormes problèmes de la fatalité, du libre arbitre, de la responsabilité. Mais est-il assez rigoureusement établi pour qu’on en puisse faire état ? C’est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n’a pas passé par les cribles de la S. P. R. Ensuite, au point de vue -150- spécial qui nous occupe pour l’instant, on ne peut affirmer que cette prémonition eût eu quelque chance d’être utile et d’empêcher le général de se rendre à Borodino. Il est fort probable qu’il ignorait où il allait, où il était ; et du reste, pris dans l’engrenage de la guerre, il ne lui appartenait point d’en dégager sa destinée. La prémonition n’avait donc pu se faire que parce qu’il était certain qu’elle ne serait pas obéie.
Quant aux deux cas précédents, les CLVe et CLVIIIe, remarquons ici encore les étranges réticences habituelles et combien il est difficile d’expliquer ces prémonitions si on ne les attribue pas à notre subconscience. L’événement principal, inéluctable, n’y est pas précisé ; mais une conséquence accessoire semble détournée, comme pour faire croire à je ne sais quel libre arbitre. Pourtant, l’entité mystérieuse qui prévoyait la catastrophe devait prévoir aussi que rien n’arriverait à celui qu’elle prévenait ; et, dès lors, nous retombons dans l’inutile comédie dont nous parlions plus haut. Au lieu que dans l’hypothèse de la subconscience, celle-ci peut, comme dans le cas du voyageur, du promontoire, de la chaudière et de la voiture, avoir cette fois, non plus par des inférences ou des indices qui échappent à notre clairvoyance, mais par -151- d’autres voies inconnues, le pressentiment vague d’un péril imminent, ou, comme je l’ai déjà dit, une vision partielle, intermittente et indéterminée de l’événement futur, et, dans le doute, jeter son cri d’alarme.
Après quoi, reconnaissons qu’il est presque interdit à la raison humaine de s’égarer en ces parages ; et que le rôle de prophète, après celui de commentateur de prophéties, est un des plus difficiles, des plus ingrats qu’on puisse tenir sur la scène de ce monde.
Je ne sais s’il est bien nécessaire, pour clore ces chapitres, d’aborder, après tant d’autres, le problème de la préexistence de l’avenir qui englobe ceux de la fatalité, du libre arbitre, du temps et de l’espace, c’est-à-dire tous les points qui touchent aux sources essentielles du grand mystère de l’univers. Les théologiens et les métaphysiciens les ont attaqués de toutes parts sans nous donner le moindre espoir de les résoudre. -152- Parmi ceux que nous pose la vie, il n’en est pas auxquels notre cerveau paraisse plus exactement, plus rigoureusement fermé, et ils demeurent sinon aussi inimaginables, du moins aussi peu compréhensibles que le jour qu’on les aperçut pour la première fois. Qu’est-ce qui correspond, en dehors de nous, à ce que nous appelons le temps et l’espace ? Nous n’en savons rien ; et Kant qui parle au nom des « Aprioristes » qui tiennent que l’idée du temps nous est innée, ne nous apprend pas grand’chose lorsqu’il nous dit que le temps, comme l’espace, est une forme a priori de notre sensibilité, c’est-à-dire une intuition devançant l’expérience ; de même que Guyau, parmi les « Empiristes » qui estiment que cette idée ne s’acquiert que par l’expérience, ne nous éclaire pas davantage en déclarant que ce même temps est la formule abstraite des changements de l’univers. Que l’espace, comme le veut Leibnitz, soit un ordre de coexistences et le temps un ordre de successions, que ce soit par l’espace que nous arrivions à nous représenter le temps ou que le temps soit une forme nécessaire de toute représentation, que celui-ci soit le père de celui-là ou inversement, une chose est certaine, c’est que tous les efforts des aprioristes kantiens ou néo-kantiens, des empiristes purs et -153- des empiristes idéalistes, aboutissent aux mêmes ténèbres ; c’est que tous les philosophes qui s’en sont occupés, parmi lesquels on peut citer pêle-mêle les plus grands noms de la pensée d’hier et d’aujourd’hui : Spencer, Helmholtz, Renouvier, James Sully, Stumpf, William James, Ward, Stuart Mill, Ribot, Fouillée, Guyau, Bain, Lechalas, Balmès, Dunan et combien d’autres, n’ont pu domestiquer la double et formidable énigme, et que leurs théories les plus contradictoires sont également défendables et luttent vainement dans l’obscurité contre des ombres qui n’appartiennent pas à notre monde.
Afin d’entrevoir, tel qu’il se présente à chacun de nous, cet étrange problème de la préexistence de l’avenir, essayons plus humblement de le transposer en images tangibles, de le mettre, pour ainsi dire, en scène. J’écris ces lignes assis sur une pierre, à l’ombre de grands hêtres qui dominent un petit bourg de Normandie. C’est -154- un de ces beaux jours d’été où la douceur de vivre devient presque visible dans la coupe d’azur que forme l’horizon. Au loin s’étale l’immense et fertile vallée de la Seine, aux pâturages verts peuplés d’arbres tranquilles entre lesquels coule le fleuve comme un long chemin d’allégresse qui mène aux bleuâtres collines de l’estuaire. A mes pieds, sous de jeunes tilleuls, s’arrondit la place du village. Une procession sort de l’église, et parmi des prières et des chants monotones, on promène la statue de la Vierge autour du sanctuaire. Je saisis tous les détails de la cérémonie : le vieux curé finaud qui porte sans conviction un reliquaire minuscule, quatre chantres qui, de leur bouche ouverte jusqu’aux cheveux, répandent distraitement un latin qu’ils ne comprennent point, deux enfants de chœur facétieux, aux robes élimées, une vingtaine de petites, de jeunes et de vieilles filles, vêtues de blanc, empesées, ballonnées, boucanées, que suivent six ou sept notables aux redingotes déjetées. Le cortège disparaît derrière les arbres, reparaît au détour du chemin et rentre prestement dans l’église. Cinq heures sonnent au clocher, comme pour congédier la scène et marquer dans l’histoire infinie des événements, dont nul ne gardera le souvenir, la fin -155- d’un spectacle qui, jusqu’à la mort de la terre et des mondes qui l’entourent, ne sera plus jamais pareil à ce qu’il fut durant les quelques minutes qu’il amusa mes yeux.
En effet, on aura beau recommencer la procession l’année prochaine et les années suivantes, jamais plus elle ne sera la même ; non seulement plusieurs de ses acteurs auront probablement disparu, mais tous ceux qui reprendront leur place dans ses rangs auront subi les mille petits changements visibles ou invisibles qu’opère dans la vie le passage des jours et des semaines. En un mot, ce moment insignifiant est unique, irrécouvrable, inimitable, comme tous les moments de l’existence de toutes choses ; et ce petit tableau, durant quelques secondes en suspens sur la durée sans bornes, est tombé dans l’éternité où désormais il se maintiendra tout entier jusqu’à la fin des temps, si bien que si quelqu’un pouvait un jour ressaisir dans le passé, parmi ce qu’on a appelé « les clichés astraux », l’image de ce qu’il fut, il l’y retrouverait intact, inaltéré, indélébile, irrécusable.
-156-
Nous concevons assez facilement qu’on puisse ainsi rejoindre et revoir le cliché d’un événement qui n’est plus ; et la clairvoyance rétrospective nous paraît merveilleuse mais non point impossible. Elle étonne mais ne renverse pas notre raison. Mais qu’il s’agisse de récupérer la même image dans l’avenir, notre fantaisie la plus téméraire lâche pied dès les premiers pas. Comment admettre qu’existe quelque part la représentation ou la reproduction de ce qui n’a pas encore existé ? Pourtant, certains faits que nous venons d’étudier semblent prouver, d’une façon presque satisfaisante, que de telles représentations non seulement sont possibles mais qu’on peut les atteindre plus fréquemment, pour ne pas dire plus aisément, que celles du passé. Or, dès que cette représentation préexiste, comme il est nécessaire de l’admettre dans un certain nombre de prémonitions, l’énigme est la même que cette préexistence soit de quelques heures, de quelques années ou de plusieurs siècles. Il est -157- donc possible, — car il faut en ces choses aller droit aux extrêmes ou n’y pas toucher, — il est donc possible qu’un clairvoyant plus puissant que les nôtres, dieu, demi-dieu, démon, intelligence inconnue, universelle ou vagabonde, ait vu cette procession il y a cent mille ans, alors que rien n’était de ce qui la compose et l’entoure ; et que la terre même qui la porte n’avait pas encore émergé des profondeurs de l’océan. Et d’autres clairvoyants, aussi puissants que le premier, qui, de siècle en siècle, auraient regardé le même point et le même moment, y auraient toujours aperçu, à travers les vicissitudes et les bouleversements des mers, des rivages, des forêts, la même procession autour de la même petite église qui sommeillait encore dans le limon marin, et formée des mêmes personnages issus d’une race dont il n’y avait peut-être pas encore de représentants sur la terre.
Évidemment, il nous est difficile de comprendre que l’avenir puisse ainsi précéder le -158- néant, que le présent soit en même temps le futur et le passé ou que ce qui n’est pas encore soit déjà en même temps qu’il n’est plus. Mais, d’autre part, il nous est tout aussi malaisé de concevoir que l’avenir ne préexiste pas, qu’il n’y ait rien avant le présent et que tout ne soit que présent ou passé. Il est fort probable que, pour une intelligence plus universelle que la nôtre, tout n’est qu’un éternel présent, un immense punctum stans, comme disent les métaphysiciens, où tous les événements sont sur un même plan ; mais il est non moins probable que quant à nous, tant que nous serons hommes, pour comprendre quelque chose à cet éternel présent, nous serons toujours obligés de le subdiviser en trois parties. Pris ainsi entre deux mystères qui déroutent également notre intelligence, que nous niions ou que nous admettions la préexistence de l’avenir, c’est au fond une querelle de mots : dans le premier cas, nous appelons présent par rapport à une intelligence idéale ce qui, pour nous, est avenir ; dans le second, nous appelons avenir ce qui, par rapport à l’intelligence idéale, est le présent. Mais en dernière analyse, dans l’un et l’autre cas, il est incontestable que, tout au moins par rapport à nous, l’avenir préexiste, puisque cette -159- préexistence est le seul nom dont nous puissions désigner et la seule forme sous laquelle nous puissions concevoir ce que nous n’apercevons pas encore dans le présent.
On a essayé d’éclairer cette énigme en la transportant dans l’espace. Elle y perd, il est vrai, la plupart de ses ténèbres, mais c’est apparemment qu’en changeant de milieu elle a complètement changé de nature et n’offre plus aucun rapport avec ce qu’elle était quand elle se trouvait dans le temps. On nous dit, par exemple, que d’innombrables villes répandues sur la surface de la terre sont pour nous comme si elles n’étaient pas, tant que nous ne les avons pas aperçues, et ne commencent d’exister qu’au moment que nous les parcourons. Il est vrai ; mais l’espace, en dehors de toutes spéculations métaphysiques, a pour nous des réalités que ne possède pas le temps. L’espace, bien que très -160- mystérieux et incompréhensible dès qu’on dépasse certaines bornes, n’est cependant pas comme le temps incompréhensible et illusoire en toutes ses parties. Il est certain que nous concevons parfaitement que ces villes que nous n’avons jamais vues, que sans doute nous ne verrons jamais, existent indubitablement, au lieu que nous nous représentons bien plus difficilement que la catastrophe qui, dans cinquante ans, doit anéantir l’une d’elles existe déjà aussi réellement que la ville elle-même. Il nous est loisible d’imaginer un point d’où, avec des yeux plus perçants que les nôtres, nous embrasserions d’un seul regard toutes les cités de notre globe et même celles d’autres mondes ; tandis qu’il nous est beaucoup moins aisé de supposer un point des siècles d’où nous découvririons simultanément le passé, le présent et l’avenir, parce que le passé, le présent et l’avenir sont trois états de la durée qui ne peuvent trouver place en même temps dans notre intelligence et s’y entre-dévorent inévitablement. Comment nous représenter, par exemple, un point de l’éternité où notre petite procession soit déjà, pendant qu’elle n’est pas encore et bien qu’elle ne soit plus ? Ajoutez-y l’idée qu’il est nécessaire et inévitable, depuis les millénaires sans commencements, -161- qu’à tel moment, en tel lieu, la petite procession sortira de telle façon de la petite église, et qu’aucune volonté connue ou imaginable n’y pourra rien changer, pas plus dans l’avenir que dans le passé ; et l’on commence à comprendre qu’il n’y a nul espoir de comprendre.
On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière, par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour magasins et étables, à droite une cabane de -162- branchages et un char sur lequel on a déposé des harnais.
Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir, s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile, de sa croupe, obstrue le passage ; le chevalier est obligé de le déplacer et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates, d’oignons et de maïs.
Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille ; de la porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement haut, comme il n’en a jamais vu.
Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son témoignage.
Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait -163- même l’existence. A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des témoins : « Ce n’est pas la première fois que je viens ici. Au bout du sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char contenant des harnais. » En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui, de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches, revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes, identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement frappé.
On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité éternelle, que sais-je, ont -164- voulu nous montrer ici que le temps et l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en dehors de notre petite intelligence diurne ; que « partout » et « toujours » sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait visiter que plus tard ; c’est un phénomène assez fréquent, presque classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même place. Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le phénomène se transporte dans le temps ; et, parmi des lieux inconnus, fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses -165- mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène demeure insignifiante ; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent : le duel, ses péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte inconnu.
Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point ; outre qu’un certain nombre -166- de faits tend à prouver qu’il est aussi réel, aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité, autant de relief que le passé. Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas étonnant que nous le puissions connaître ; il est même surprenant, étant donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables, puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et infaillible ; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce voyage ; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures -167- à peu près heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage.
-169-
[24] Je rappelle que l’étude qu’on va lire, comme du reste toutes celles qui composent ce volume, fut écrite avant la guerre, c’est-à-dire vers la fin de l’année 1913, au retour d’un voyage en cette Allemagne aujourd’hui maudite et mise au ban du genre humain, et qui cachait alors, sous un sourire accueillant et amène, les perfidies et les atrocités qu’elle préparait. J’ignore ce que sont devenus les malheureux chevaux de l’écurie d’Elberfeld. Ils ont probablement péri dans la tourmente, comme tant de milliers d’autres, victimes de la démence de leurs maîtres.
-171-
Je résumerai d’abord le plus brièvement possible, pour qui les ignorerait encore, les faits qu’il est nécessaire de connaître afin de mieux comprendre la merveilleuse aventure des chevaux d’Elberfeld, en renvoyant pour les détails au remarquable ouvrage de M. Karl Krall : Denkende Tiere, publié à Leipzig en 1912, qui, dans -172- une bibliographie déjà considérable, reste la source première et principale.
Il y a quelque vingt ans, vivait à Berlin un vieux misanthrope nommé Wilhelm von Osten. C’était un petit rentier un peu maniaque que hantait une idée fixe, l’intelligence des animaux. Il entreprit l’éducation d’un premier cheval et n’obtint que des résultats assez indécis. Mais en 1900, il fit l’acquisition d’un étalon russe qui, sous le nom de Hans, auquel on ajouta bientôt l’épithète homérique et méritée de Kluge, devait bouleverser toute notre psychologie animale et soulever des problèmes qui comptent parmi les plus inattendus et les plus passionnants que l’homme ait rencontrés jusqu’à ce jour.
Grâce à von Osten, dont la patience, au contraire de ce qu’on pourrait croire, n’était nullement angélique, mais ressemblait plutôt à une obstination rageuse, les progrès du cheval furent rapides et extraordinaires. « Après l’avoir, comme le résume fort bien le Dr Ed. Claparède, professeur à l’Université de Genève, dans l’excellente monographie qu’il consacre aux chevaux d’Elberfeld, après l’avoir familiarisé avec diverses notions d’emploi courant comme droite, gauche, en haut, en bas, etc., on commença les -173- leçons de calcul par la méthode intuitive. Hans était amené devant une table sur laquelle on plaçait une, puis deux, puis plusieurs petites quilles. Von Osten, agenouillé à côté de Hans, prononçait les nombres correspondants, tout en l’obligeant de frapper de son sabot autant de coups qu’il y avait de quilles. Bientôt les quilles furent remplacées par des chiffres écrits sur une planche noire. Les résultats furent surprenants. Le cheval fut capable non seulement de compter (c’est-à-dire de frapper le nombre de coups qu’on lui demandait), mais encore d’effectuer lui-même de véritables calculs, de résoudre de petits problèmes. »
« Mais Hans ne savait pas seulement calculer, il pouvait lire, il était musicien, distinguait les accords harmonieux des accords dissonnants. Il avait aussi une mémoire extraordinaire : il pouvait indiquer la date de chaque jour de la semaine courante. Bref, il se tirait de toutes les opérations qu’un bon écolier de quatorze ans est capable d’effectuer. »
-174-
Le bruit de ces curieuses expériences ne tarda pas à se répandre, et les visiteurs affluèrent dans la petite cour où von Osten faisait travailler son insolite élève. Les journaux s’en mêlèrent et de vives polémiques éclatèrent entre ceux qui croyaient à la réalité du phénomène et ceux qui n’y voyaient qu’une impudente supercherie. Une première commission scientifique fut nommée en 1904, composée de professeurs de psychologie, de physiologie, d’un directeur de jardin zoologique, d’un directeur de cirque, de vétérinaires et d’officiers de cavalerie. Elle ne découvrit rien de suspect, mais ne hasarda aucune explication. On nomma une seconde commission qui comptait parmi ses membres M. Oskar Pfungst, élève du laboratoire de psychologie de Berlin. M. Pfungst, à la suite de nombreuses expériences, rédigea un volumineux et écrasant rapport où il soutenait que le cheval n’était doué d’aucune intelligence, ne -175- reconnaissait ni lettre, ni chiffre, ne savait en réalité ni calculer, ni compter, mais obéissait simplement aux signes imperceptibles, infinitésimaux et inconscients qui échappaient à son maître.
Il y eut dans l’opinion publique un brusque et large revirement. On éprouvait une sorte de soulagement un peu lâche à voir subitement expirer un miracle qui menaçait de jeter la perturbation dans le petit troupeau satisfait des vérités acquises. Le pauvre von Osten eut beau protester, on ne l’écouta plus, la cause était jugée. Il ne se releva pas de ce coup officiel, devint la risée de tous ceux qu’il avait d’abord étonnés, et mourut dans l’amertume et dans l’isolement, le 29 juin 1909, à l’âge de soixante et onze ans.
Mais il laissait un disciple que n’avait pas ébranlé la défection générale. Un riche industriel d’Elberfeld, M. Krall, s’était, en effet, très vivement intéressé aux travaux de von Osten, et, durant les dernières années du vieillard, avait -176- passionnément suivi, et assez souvent même, dirigé l’éducation de l’étalon prodige. Von Osten lui légua Kluge Hans ; de son côté, Krall avait acheté deux étalons arabes, Muhamed et Zarif, dont les prouesses surpassèrent bientôt celles de l’ancêtre. Tout fut remis en question, les événements prirent une allure énergique et décisive, et les adversaires du miracle, au lieu d’un vieillard fatigué, maniaque, un peu boudeur et désarmé, trouvèrent devant eux un homme jeune, ardent, doué d’un remarquable instinct scientifique, ingénieux, lettré et capable de se défendre.
Sa méthode d’éducation diffère d’ailleurs sensiblement de celle de von Osten. Chose curieuse, au fond de l’âme un peu fruste et assez bizarre du vieil amateur de chevaux, s’était élevé, peu à peu, contre son élève à quatre pattes, une sorte de haine. Il sentait la volonté ombrageuse et fière de l’étalon se dresser contre la sienne, avec une obstination qu’il qualifiait de diabolique. Ils s’affrontaient comme deux ennemis et les leçons prenaient plutôt la forme d’une lutte tragique et sournoise où l’âme de la bête se révoltait contre l’emprise humaine.
Krall, au contraire, adore ses élèves ; et l’affection dont ils se sentent enveloppés les a, pour -177- ainsi dire, humanisés. Ils n’ont plus aucun de ces mouvements de méfiance affolée qui révèlent tout à coup, chez le cheval le plus soumis et le mieux dressé, la terreur atavique de l’homme. Il leur parle longuement, tendrement, comme un père parlerait à ses enfants, et on a l’impression étrange qu’ils écoutent et comprennent tout ce qu’il dit. S’ils paraissent ne pas saisir une explication ou une démonstration, il la recommence, la décompose, la paraphrase dix fois de suite, avec une patience maternelle. Aussi les progrès furent-ils incomparablement plus rapides et plus stupéfiants que ceux du vieil Hans. Moins de deux semaines après la première leçon, Muhamed exécutait correctement de petites additions, de petites soustractions élémentaires. Il avait appris à distinguer les dizaines des unités, frappant celles-ci du pied droit et les premières du pied gauche. Il connaissait la signification des signes + et −. Quatre jours plus tard, il abordait les multiplications et les divisions. Au bout de quelques mois, il savait extraire les racines carrées et cubiques ; et peu après, il apprenait à épeler et à lire en se servant de l’alphabet conventionnel imaginé par Krall.
Cet alphabet paraît, au premier abord, assez -178- compliqué. Il n’est, du reste, qu’un pis aller ; mais comment trouver mieux ? Le malheureux cheval, presque sans voix, n’a qu’une manière de s’exprimer : un sabot maladroit qui ne fut pas créé pour traduire la pensée. Il a donc fallu inventer, comme pour les tables parlantes, un alphabet spécial, où chaque lettre est désignée par un certain nombre de coups frappés du pied droit et du pied gauche. Le voici tel qu’on en remet un exemplaire aux visiteurs d’Elberfeld, afin qu’ils puissent suivre les opérations du cheval.
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 | |
10 |
E |
N |
R |
S |
M |
C |
20 |
A |
H |
L |
T |
Ä |
CH |
30 |
I |
D |
G |
W |
J |
SCH |
40 |
O |
B |
F |
K |
Ö |
|
50 |
U |
V |
Z |
P |
Ü |
|
60 |
EI |
AU |
EU |
X |
Q |
-179- Pour marquer, par exemple, la lettre E, le cheval frappera un coup du pied gauche et un coup du pied droit ; pour la lettre L, trois coups du pied gauche et deux du pied droit, et ainsi de suite. Ils ont cet alphabet si bien gravé dans la mémoire qu’ils ne se trompent pour ainsi dire jamais, et frappent si rapidement de l’un et l’autre sabot, qu’au début on a quelque peine à les suivre.
Muhamed et Zarif, — car les progrès de Zarif étaient à peu près parallèles à ceux de son condisciple, bien qu’il paraisse un peu moins doué au point de vue des mathématiques supérieures, — Muhamed et Zarif reproduisent ainsi les mots qu’on prononce devant eux, épellent le nom des visiteurs, répondent aux questions qu’on leur pose et émettent parfois de petites observations, de petites réflexions personnelles et spontanées, dont nous reparlerons plus loin. Ils ont créé à leur usage une orthographe outrancièrement fantaisiste et phonétique dont ils refusent obstinément de se départir et qui rend souvent assez difficile la lecture de leurs écrits. Jugeant la plupart des voyelles inutiles, ils s’en tiennent presque exclusivement aux consonnes ; c’est ainsi que Zucker, par exemple, devient Zkr, Pferd, Pfrt ou Frt, etc.
-180- Je n’exposerai pas ici par le menu les autres preuves d’intelligence, multiples et variées que prodiguent les hôtes singuliers de l’étrange écurie. Ils ne sont pas seulement des calculateurs de premier ordre, pour lesquels les fractions et les racines les plus rébarbatives n’ont plus guère de secrets. Ils distinguent les sons, les couleurs et les parfums, lisent l’heure au cadran d’une montre, reconnaissent certaines figures géométriques, les images, les photographies, etc.
A la suite de ces expériences de plus en plus décisives et surtout après la publication du grand ouvrage de Krall, Denkende Tiere, très précis, très méthodique, le problème se posait nettement devant l’opinion et, cette fois, n’était plus récusable. Les commissions scientifiques se succédèrent à Elberfeld et les rapports s’accumulèrent. Des savants de tous pays, parmi lesquels le Dr Edinger, l’éminent neurologiste de Francfort, les professeurs D.-H. Kraemer et H.-E. Ziegler, de Stuttgart, le Dr Paul Sarasin, de Bâle, le professeur Ostwald, de Berlin, le professeur A. Beredka, de l’Institut Pasteur, le Dr Ed. Claparède, de l’Université de Genève, le professeur Schœller, le physicien Gehrke, de Berlin, le professeur Goldstein, de Darmstadt, le professeur -181- von Buttel-Reepen, d’Oldenburg, le professeur William Mackensie, de Gênes, le professeur R. Assagioli, de Florence, le Dr Hartkopf, de Cologne, le Dr Freudenberg, de Bruxelles, le Dr Ferrari, de Bologne, etc., etc., car la liste s’allonge chaque jour, vinrent étudier sur place l’inexplicable phénomène que le professeur Claparède proclame « l’événement le plus sensationnel qui soit jamais survenu dans la psychologie ».
A l’exception de deux ou trois incrédules ou misonéistes irréductibles, ou de ceux qui firent à Elberfeld un séjour insuffisant, tous furent unanimes à reconnaître la réalité des faits et la parfaite loyauté des expériences. Le désaccord ne commence que lorsqu’il s’agit de les commenter, de les interpréter et de les expliquer.
Afin de compléter ce court préambule, il convient d’ajouter que, depuis quelque temps, le cas des chevaux d’Elberfeld n’est plus absolument unique. Il existe en effet à Mannheim un -182- chien de race assez imprécise qui accomplit à peu près les mêmes prouesses que ses émules solipèdes. Il est moins avancé qu’eux en arithmétique, mais fait correctement de petites additions, soustractions et multiplications d’un ou deux chiffres. Il lit et écrit en frappant de la patte, selon un alphabet qu’il a, paraît-il, imaginé lui-même, et son orthographe est également simplifiée et phonétisée à l’extrême. Il distingue la couleur des fleurs dans une gerbe, compte le contenu d’un porte-monnaie et sépare les marcks des pfennigs. Il sait chercher et trouver les mots qui définissent l’objet ou l’image qu’on lui présente. On lui montre, par exemple, un bouquet dans un vase en lui demandant ce que c’est : « Un verre avec de petites fleurs », répond-il. Et ses réponses ont souvent une spontanéité, une originalité bien singulières. Au cours d’un exercice de lecture où le mot « herbst », (automne), avait par hasard arrêté l’attention, le professeur William Mackensie lui demande s’il peut lui expliquer ce que c’est que l’automne. C’est, réplique Rolf, « le temps où il y a des pommes ». Dans la même séance, le même professeur, ignorant ce qu’elle représente, lui tend une carte où sont tracés des carrés rouges et bleus. — « Qu’est ceci ? » — « Bleu, -183- rouge, pas mal de dés », répond le chien. Parfois ses réparties ne manquent pas d’humour. — « Que veux-tu que je fasse pour te faire plaisir » ? lui demande un jour une dame de ses amies. — « Wedelen », réplique gravement maître Rolf, c’est-à-dire : « remuer la queue ».
Rolf, dont la célébrité est assez récente, n’a pas encore été l’objet d’enquêtes minutieuses et de rapports copieux et innombrables comme ses illustres rivaux de la Prusse rhénane. Mais les faits que je viens de citer et qui sont attestés par des hommes tels que le Prof. Mackensie et M. Duchatel, le savant et perspicace vice-président de la « Société Universelle d’Études psychiques »[25], qui se rendirent à Mannheim tout exprès pour les étudier, ne paraissent pas plus contestables que ceux d’Elberfeld, dont ils sont une sorte de réplique ou d’écho. On rencontre assez fréquemment de pareilles coïncidences parmi les phénomènes anormaux. Ils éclatent simultanément sur divers points du globe, se répondent et se multiplient comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre. Il est donc probable que nous verrons encore d’autres manifestations -184- du même genre. On dirait qu’une onde nouvelle se propage et qu’après avoir éveillé dans l’homme des forces qu’il ne connaissait pas, elle atteint à présent d’autres êtres qui peuplent avec nous cette terre mystérieuse où ils vivent, souffrent et meurent comme nous, sans comprendre pourquoi.
[25] Lire au sujet de ces faits l’intéressante conférence de M. Edmond Duchatel, publiée dans les Annales des Sciences psychiques (octobre 1913).
Je n’ai pas été à Mannheim, mais j’ai fait le pèlerinage d’Elberfeld et j’ai séjourné dans cette ville le temps qu’il fallait pour emporter une conviction que partagent tous ceux qui entreprirent le voyage.
Il y a donc quelques mois, M. Krall, à qui j’avais promis l’an dernier de visiter ses chevaux merveilleux, voulut bien renouveler son invitation de façon plus pressante, en ajoutant qu’après le 15 septembre, son écurie serait peut-être dispersée et qu’en tout cas, il lui faudrait, sur l’ordre de son médecin, suspendre indéfiniment des exercices qui le fatiguaient beaucoup.
-185- Je partis aussitôt pour Elberfeld qui est, comme on sait, une importante ville industrielle de la Prusse rhénane, plus originale, plus avenante et plus pittoresque qu’on ne s’y attendrait. J’avais dès longtemps lu à peu près tout ce qui s’était publié sur la question, et j’étais absolument persuadé de la réalité des faits, dont il est d’ailleurs bien difficile de douter après les épreuves et les contrôles réitérés, incessants, rigoureux, souvent hostiles et presque hargneux auxquels les expériences furent soumises. Quant à leur interprétation, j’étais convaincu que la télépathie, c’est-à-dire la transmission de pensée de subconscience à subconscience, demeurait, pour étrange qu’elle fût dans cette région nouvelle, la seule hypothèse acceptable, malgré certaines circonstances qui semblaient nettement l’exclure. A défaut de la télépathie proprement dite, j’inclinais à l’hypothèse médiumnique ou subliminale, très habilement esquissée par M. de Vesme, dans une remarquable conférence faite le 22 décembre 1912, à la Société Universelle d’Études psychiques. Il est vrai que la télépathie, surtout lorsqu’on la pousse à l’extrême, fait avant tout appel aux forces subliminales, de façon que les deux hypothèses se confondent sur plus d’un point et -186- qu’il est souvent malaisé de démêler où finit la première, où commence la seconde. Mais cette discussion sera mieux à sa place un peu plus loin.
Je trouvai M. Krall en son magasin d’orfèvreries, sorte de palais de Golconde, où ruissellent et étincellent les perles et les pierres les plus précieuses de la terre. M. Krall, il est bon de le rappeler afin d’écarter tout soupçon d’intérêt pécuniaire, est un riche industriel dont la famille dirige, de père en fils, depuis trois générations, l’une des plus importantes maisons de bijouterie de l’Allemagne. Ses recherches, loin de lui rapporter le moindre profit, lui coûtent fort cher, absorbent tous ses loisirs et une partie du temps qu’il devrait consacrer à ses affaires et, selon l’usage, lui valent de la part de ses concitoyens et de bon nombre de savants, plus d’ennuis, d’attaques injustes et de sarcasmes que de considération et de reconnaissance. C’est avant tout une œuvre ingrate et désintéressée d’apôtre et de précurseur.
-187- Au demeurant, M. Krall, bien que sa foi soit active, ardente et contagieuse, n’a rien d’un visionnaire et d’un illuminé. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, alerte, vigoureux, enthousiaste, mais pondéré, ouvert à toutes les idées et même à tous les rêves, mais pratique, patient, méthodique et lesté du plus inaltérable bon sens. Il inspire dès l’abord cette bonne confiance sans restrictions, sans arrière-pensée, qui dissipe à l’instant les doutes instinctifs, les inquiétudes obscures et les soupçons voilés qui séparent d’habitude deux êtres qui, pour la première fois, vont se serrer la main ; et l’on salue en lui, du plus profond de soi, l’honnête homme, l’ami sûr auquel on est prêt à se livrer et qu’on regrette de n’avoir pas rencontré plus tôt dans la vie.
Par les rues et les quais animés d’Elberfeld, nous nous rendons ensemble à l’écurie, située à quelques centaines de pas du magasin. Dans la cour ombragée d’un tilleul, les chevaux prennent l’air devant les portes de leurs boxes. Ils sont quatre, à savoir : Muhamed, le plus intelligent, le mieux doué, le grand mathématicien de la troupe ; son ménechme Zarif, un peu moins avancé, plus indocile, plus sournois, mais aussi plus fantasque, plus spontané, et -188- dont les saillies sont parfois déconcertantes ; ensuite Haenschen, un petit poney shetlandais qui n’est guère plus gros qu’un terre-neuve, le gavroche de la bande, trépidant, facétieux, étourdi, coléreux, susceptible, mais qui vous abat instantanément, en grattant rageusement du sabot, les additions et les multiplications les plus difficiles ; et enfin le dernier venu, le replet et placide Berto, un imposant étalon noir, complètement aveugle et privé d’odorat. Il n’est à l’école que depuis quelques mois, et se trouve encore, si l’on peut dire, dans les classes préparatoires ; mais fait déjà, un peu plus pesamment, mais d’une humeur plus égale et plus consciencieuse que ses condisciples, de petites additions, de petites soustractions que plus d’un enfant de son âge ne résoudrait pas mieux.
Dans un coin, Kama, un jeune éléphant, de deux ou trois ans, à peu près de la taille d’un âne qu’on aurait outrageusement ballonné, roule des yeux malicieux et presque polissons à l’abri de larges oreilles en feuille de rhubarbe, et de sa trompe insinuante et fureteuse ramasse soigneusement ce qu’il juge comestible, c’est-à-dire à peu près tout ce qui traîne sur le pavé. On en attendait de grandes choses, mais jusqu’ici il a déçu toutes les espérances ; c’est le cancre de -189- l’institut. Peut-être est-il encore trop jeune, sa petite âme éléphantine ressemble sans doute à celle d’un bébé en nourrice qui, au lieu de s’amuser avec ses pieds et ses mains, joue avec le nez prodigieux qui doit d’abord explorer et interroger l’univers. Il est impossible de fixer son attention ; et quand on installe devant lui son alphabet aux lettres mobiles, au lieu de nommer celles qu’on lui désigne, il s’applique à les détacher de leur tige afin de les avaler subrepticement. Il a découragé son bon maître qui, en attendant que vienne la raison et la sagesse promises par les légendes proboscidiennes, l’abandonne à une ignorance satisfaite qu’agrémente du reste un appétit presque insatiable.
Mais je demande à voir le grand ancêtre, Kluge Hans, Hans-le-Sage. Il vit toujours. Il est vieux, il doit avoir seize ou dix-sept ans ; mais sa vieillesse, hélas, n’est pas exempte des funestes orages que connaissent les hommes au -190- déclin de leur vie ! Hans a mal tourné, paraît-il, et l’on n’en parle plus qu’à mots couverts. Un palefrenier imprudent ou vindicatif, je ne sais plus au juste, ayant introduit une jument dans la cour, Hans le pur, qui, jusqu’alors, avait mené une existence austère et monacale, vouée au célibat, à la science et aux chastes ivresses des nombres, Hans l’irréprochable, perdit incontinent la tête et s’éventra sur le bas-flanc de sa stalle. On dut lui remettre en place les entrailles et lui recoudre l’abdomen. Il est maintenant piteusement au vert dans un pré de la campagne environnante. Tant il est vrai qu’une vie ne peut être jugée qu’à son terme et qu’on n’est sûr de rien tant que l’on n’est pas mort.
Avant que commence la séance et tandis que le maître fait l’inspection du matin, je m’approche de Muhamed, je lui parle et le flatte de la main en plongeant mes yeux dans les siens afin d’y surprendre une trace de son génie. La -191- jolie bête fine et musclée est calme et confiante comme un chien ; elle se montre extrêmement aimable et accueillante et cherche à me donner de vastes coups de langue et de puissants baisers que j’esquive de mon mieux parce qu’ils sont un peu brusques et trop appuyés. Le limpide regard d’antilope est profond, grave et lointain, mais ne diffère en rien de celui de ses frères qui, depuis des milliers d’années, n’a vu que la brutalité et l’ingratitude de l’homme. Si l’on y pouvait lire quelque chose, ce ne serait pas ce petit effort insuffisant et vain que nous appelons la pensée, mais plutôt je ne sais quelle large inquiétude, quel humide regret des plaines sans limites et coupées de rivières où s’ébattait la race avant la servitude humaine. En tout cas, à le voir ainsi attaché d’un licol au seuil de l’écurie, chassant les mouches et grattant distraitement le pavé, Muhamed n’est qu’un cheval bien élevé qui semble attendre la selle ou le harnais et qui cache son nouveau secret aussi profondément que tous les autres que la nature a enfouis en lui.
-192-
Mais on m’appelle pour prendre place dans l’écurie où se donnent les leçons. C’est une petite salle à litière de tourbe, vide, nue et blanchie à la chaux. Des cloisons de bois, à hauteur d’appui, séparent le cheval des assistants. En face de l’écolier à quatre pattes, cloué au mur, un tableau noir et sur le côté un coffre à avoine qui est le siège des spectateurs. Muhamed est introduit. Krall, un peu nerveux, ne dissimule pas son inquiétude. Les chevaux sont journaliers, incertains, capricieux, extrêmement sensibles. Un rien les trouble, les déconcerte, les indispose. Menaces, prières et même l’irrésistible attrait des carottes et du bon pain de seigle sont alors inutiles. Ils refusent obstinément de travailler ou répondent à tort et à travers. Tout dépend d’une lubie, de l’état de l’atmosphère, du repas du matin, de l’impression que leur fait le visiteur. Pourtant, à certains indices imperceptibles, Krall croit reconnaître -193- que la séance ne sera pas mauvaise. Muhamed frémit, souffle puissamment des naseaux, fait entendre de petits gloussements indistincts, excellents présages, paraît-il. Je prends place sur le coffre à avoine. Le maître, la craie à la main, à côté du tableau noir, s’adressant à Muhamed comme à un être humain, me présente dans les formes :
« Muhamed, attention ! Voici ton oncle (il me désigne), qui a fait un long voyage afin de t’honorer de sa visite. Il s’agit de ne point tromper son attente. Il se nomme Maeterlinck. (Krall prononce l’ae à l’allemande, c’est-à-dire comme un a long.) — As-tu compris, « Maeterlinck » ? — Montre-lui maintenant que tu connais tes lettres et que tu sais épeler correctement un nom, comme un enfant intelligent. — Vas-y, nous t’écoutons. »
Muhamed pousse un bref hennissement, et, sur le petit plancher mobile qui se trouve à ses pieds, frappe du sabot droit et puis du sabot gauche le nombre de coups qui, dans l’alphabet conventionnel[26] dont se servent les chevaux, correspond à la lettre M, puis successivement, sans hésitation, sans arrêt, marque -194- les lettres A D R L I N S H, qui représentent l’aspect inattendu que prend mon humble nom dans la phonétique et l’âme chevalines. On lui fait observer qu’il y a une erreur. Il en convient volontiers et remplace l’S et l’H par un G, puis le G par un K. On insiste pour qu’il remplace le D par un T ; mais Muhamed, satisfait de son œuvre, répond « non » de la tête et se refuse à toute correction nouvelle.
Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils, d’une petite scène ingénieusement machinée. Quelles machinations, quels prestiges ? Est-ce dans la parole qu’ils résident ? — Mais admettre que le cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il d’attouchements ou de -195- signaux conventionnels ? Si naïf qu’on puisse être, on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal ; il s’agite au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé, tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains ; et que la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse.
Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire. Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt : « Essayez vous-même, dictez au cheval -196- n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes, en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul avec lui. »
Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire ? Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu : « Weidenhof ». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous les tons : « Weidenhof ! Weidenhof ! » tour à tour insinuant, menaçant, suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir :
W E I D N H O Z.
C’est un magnifique spécimen de l’orthographe équine ! Triomphant et troublé, je rappelle le bon Krall, qui, accoutumé au prodige, -197- le trouve tout naturel, mais fronce le sourcil : « Qu’est cela, Muhamed, tu as encore fait une faute. Ce n’est pas un Z mais un F qu’il faut mettre à la fin du mot. Veux-tu bien corriger ça tout de suite. »
Et Muhamed docile, reconnaissant son tort, donne les trois coups du sabot droit, suivis des quatre coups du sabot gauche qui représentent l’F le plus irrécusable que l’on puisse exiger.
Remarquez en passant la logique de son écriture phonétique : contrairement à son habitude, il frappe l’E muet après le W, parce qu’il est indispensable ; mais le trouvant inclus dans le D, il le juge superflu et le supprime d’autorité.
On se tâte, on s’interroge, on se demande en présence de quel phénomène humanisé, de quelle force inconnue, de quel être nouveau l’on se trouve. C’était donc tout cela que cachaient dans leurs yeux nos frères silencieux ? On a honte de la longue injustice de l’homme. On cherche autour de soi je ne sais quelles traces éclatantes ou subtiles du mystère. On se sent attaqué dans son for intérieur, dans toutes ses certitudes et ses sécurités. On vient de sentir sur sa face le petit souffle de l’abîme. On ne serait pas plus étonné si l’on entendait tout à coup parler les morts. Mais le plus étonnant c’est -198- qu’on n’est pas longtemps étonné. Nous vivons tous, à notre insu, dans l’attente de l’extraordinaire ; et quand il se présente, il nous émeut bien moins que son attente. On dirait qu’une sorte d’instinct supérieur qui sait tout et connaît les miracles qui pendent sur nos têtes, nous rassure d’avance et nous aide à entrer de plain-pied dans le surnaturel. Il n’est rien à quoi l’on s’accoutume plus promptement qu’au merveilleux ; et ce n’est qu’après, à la réflexion, que notre intelligence qui ne sait presque rien, se rend compte de l’énormité de certains phénomènes.
Mais Muhamed, par des signes d’impatience auxquels on ne peut se tromper, montre qu’il a assez de l’orthographe. Pour le distraire et le récompenser, son bon maître lui propose alors quelques extractions de racines carrées et cubiques. Muhamed paraît ravi ; ce sont ses problèmes favoris, car il s’intéresse moins qu’autrefois -199- aux multiplications et aux divisions les plus difficiles. Elles lui semblent sans doute peu dignes de lui.
Krall écrit donc au tableau noir diverses racines dont je n’ai pas pris note. Du reste, le fait que le cheval les résout facilement n’étant plus contesté, il n’y aurait guère d’intérêt à reproduire ici des problèmes d’aspect assez rébarbatif, dont on peut trouver de nombreuses variantes dans les comptes rendus et les procès-verbaux des séances signés par les Drs Mackensie et Hartkopff, par Overbeck, Claparède et bien d’autres. Ce qui frappe surtout, c’est l’aisance, la promptitude, je dirais presque l’allégresse distraite avec laquelle l’étrange mathématicien donne les solutions. Le dernier chiffre est à peine sorti de la craie, que déjà le sabot droit frappe les unités, immédiatement suivi du sabot gauche qui marque les dizaines. Aucun signe d’attention ou de réflexion, on ne saisit même pas le moment où le cheval regarde le problème ; et la réponse semble jaillir automatiquement d’une intelligence invisible. Selon les séances, les erreurs sont rares ou fréquentes, mais quand on les lui fait remarquer, il les corrige presque toujours. Assez souvent, le nombre est renversé, 47 devient 74, par exemple ; -200- il le retourne d’ailleurs de bonne grâce lorsqu’on le lui demande.
Je suis visiblement abasourdi ; mais peut-être ces problèmes sont-ils préparés d’avance ? Ce serait déjà bien extraordinaire, mais enfin moins étonnant que leur solution effective. Krall ne lit pas ce soupçon dans mes yeux, puisqu’il n’y monte point ; néanmoins, pour écarter jusqu’à son ombre, il me prie d’écrire moi-même, au tableau, une racine quelconque.
Il faut que je confesse ici l’humiliante ignorance qui est la honte de ma vie. Je n’ai pas la moindre idée des mystères que recèlent ces opérations obscures et compliquées. J’ai fait mes humanités comme tout le monde ; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières de la division et de la multiplication, il me fut impossible de m’avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances monstrueuses, sans forme et sans visage, qui m’inspiraient une incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents professeurs se brisèrent une à une contre une force d’inertie inébranlable. Successivement écœurés, ils m’abandonnèrent à ma morne ignorance, me prédisant d’ailleurs le plus sombre -201- avenir et d’inconsolables regrets. Je dois dire que jusqu’à ce jour je n’avais guère éprouvé les effets de ces noires prédictions ; mais voici que sonne l’heure où je vais expier les fautes de mon adolescence. Néanmoins, je garde bon visage et prenant au hasard les premiers chiffres qui me viennent à l’esprit, j’écris bravement sur le tableau une racine énorme et téméraire. Muhamed demeure immobile. Krall l’interpelle vivement en le priant de se hâter. Muhamed lève le sabot droit mais ne le laisse pas retomber. Krall s’impatiente, prodigue les prières, les promesses, les menaces ; le sabot reste suspendu, comme pour attester une bonne volonté irréalisable. Alors mon hôte se retourne, considère le problème et me dit : « La racine est-elle exacte ? » — Exacte, qu’est-ce à dire ? il y a donc des racines qui…? — Mais je n’ose poursuivre, mon ignorance inavouable éclate brusquement à mes yeux. Le bon Krall sourit, et sans entreprendre de compléter une éducation trop arriérée pour que subsiste le moindre espoir, tente péniblement le calcul et déclare que le cheval était dans le vrai en refusant de donner une solution impossible.
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On remercie Muhamed en lui octroyant une royale ration de carottes, et l’on introduit un élève dont la science me domine de moins haut : Haenschen, le petit poney vif et prompt comme un gros rat. Il n’a, non plus que moi, dépassé les opérations élémentaires, de sorte que nous nous comprendrons mieux et traiterons d’égal à égal.
Krall me demande deux nombres à multiplier, je donne 63 × 7. Il fait l’opération et inscrit le produit au tableau, suivi du signe de la division, soit 441 ÷ 7. A l’instant Haenschen frappe ou plutôt gratte énergiquement, avec une célérité qu’on a peine à suivre, trois coups du sabot droit et six du sabot gauche, ce qui fait 63, car il ne faut pas oublier qu’en allemand on ne dit pas 63, mais 3 et 60. On le félicite et pour témoigner sa satisfaction, il retourne prestement le chiffre en marquant 36, puis le remet sur pied en regrattant 63. Il s’amuse visiblement et jongle avec les nombres. Et les additions, -203- les soustractions, les multiplications et les divisions se succèdent, sur des chiffres que je fournis moi-même, afin d’écarter toute idée de collusion. Haenschen se trompe rarement, et quand il le fait, on a l’impression très nette que son erreur est volontaire ; c’est une espièglerie d’écolier qui joue un mauvais tour à son professeur. Les solutions tombent dru comme grêle sur le petit tremplin, la réponse exacte est déclanchée par la question comme si l’on appuyait sur le bouton d’une sonnerie. La désinvolture de l’animal est aussi surprenante que sa maîtrise. Mais dans cette désinvolture indocile, dans cette pétulance qui semble inattentive, il y a cependant une idée fixe et permanente ; Haenschen piaffe, rue, gambade, encense, a l’air de ne pouvoir tenir en place, mais ne quitte jamais le tremplin auquel il n’est nullement attaché. S’intéresse-t-il aux problèmes, y prend-il plaisir ? On ne sait, mais il a manifestement l’attitude de quelqu’un qui accomplit un devoir ou un travail qu’on ne discute point, qui est important, nécessaire et inévitable.
Mais voici que la séance se termine brusquement sur une plaisanterie un peu forte de l’élève qui attrape son bon maître par le fond du pantalon et y plante d’irrespectueuses incisives. Il -204- est sévèrement admonesté, privé de carottes et honteusement renvoyé en ses appartements privés.
Ensuite vient Berto qui ressemble à un gros cheval normand à la robe soyeuse. C’est l’entrée calme, digne et pacifique d’un grand aveugle. Ses larges yeux noirs et brillants sont complètement morts, et tout réflexe y est aboli. Il cherche en tâtonnant du sabot le plancher sur lequel il devra marquer les réponses. Il en est encore aux premiers éléments du calcul ; et les débuts de son éducation furent particulièrement laborieux. C’est par de petits coups frappés sur le flanc qu’on parvint à lui faire comprendre la valeur et la signification des nombres et des signes de l’addition et de la soustraction. Krall lui parle comme un père parlerait au plus jeune de ses fils. Il lui explique affectueusement les humbles opérations que je propose : 2 + 3, 8 − 4, 2 fois 3. — « Attention, -205- ce n’est pas +3, ni −3 ! », etc. Il ne se trompe presque jamais. Quand il n’a pas compris le problème, il attend qu’on le répète ou qu’on l’inscrive du bout du doigt sur son flanc, et son application d’enfant arriéré et déshérité est un spectacle infiniment touchant. Il est bien plus zélé, plus consciencieux que ses condisciples, et l’on sent que dans ses ténèbres, ce travail est, après ses repas, le seul point lumineux et intéressant de son existence. Il est certain qu’il ne rivalisera jamais avec Muhamed, par exemple, le calculateur prodige, l’Inaudi des chevaux ; mais il est la preuve précieuse et vivante que l’hypothèse des signes inconscients et imperceptibles, la seule que les savants allemands aient jusqu’ici sérieusement envisagée, est décidément indéfendable.
Je n’ai pas encore parlé de Zarif. Il se montre assez mal disposé ce matin et d’ailleurs n’est en arithmétique qu’un Muhamed moins savant et plus capricieux. Il répond à tort et à travers à la plupart des problèmes où lève obstinément le pied sans vouloir l’abaisser, pour bien marquer sa mauvaise volonté, mais résout à l’instant et correctement le dernier, lorsqu’on lui promet une pleine terrinée de carottes et la fin de la séance. Le palefrenier entre pour l’emmener ; -206- à un geste quelconque de celui-ci, l’étalon s’effare, se cabre et s’affole. — « La mauvaise conscience », dit gravement Krall : et le mot, dans cette atmosphère hybride, saturée d’on ne sait quoi qui vient d’un autre monde, prend une signification, une importance singulières.
Mais il est une heure et demie, l’heure sacrée du dîner allemand. Les chevaux sont reconduits devant leurs râteliers et les hommes se séparent en se souhaitant l’inévitable Mahlzeit.
Tout en m’accompagnant le long des quais de la noire et fangeuse Wupper, Krall me dit : « Il est regrettable que vous n’ayez pas vu Zarif dans un de ses meilleurs moments. Il est parfois plus inquiétant que Muhamed, et m’a fait deux ou trois surprises qui semblent incroyables. Un matin, par exemple, j’arrive à l’écurie et me dispose à lui donner sa leçon d’arithmétique. A peine devant le tremplin, il se met à frapper du pied. Je le laisse faire et je suis stupéfait d’entendre une phrase tout entière, une phrase absolument humaine, sortir lettre par lettre du sabot de la bête ! — « Albert a battu Haenschen », me dit-il ce jour-là. Une autre fois, j’écris sous sa dictée : « Haenschen a mordu Kama ». Comme un enfant qui revoit son père, il éprouvait le besoin de me mettre au courant -207- des petits événements de l’écurie, il faisait l’humble et naïve chronique d’une humble vie sans aventures. »
Krall, du reste, vivant dans son miracle, a l’air de trouver cela fort naturel et presque nécessaire. Moi, qui n’y baigne que depuis quelques heures, je l’accepte presque aussi tranquillement que lui. Sans hésiter, je crois ce qu’il m’affirme, tout en me demandant, devant ce phénomène qui, pour la première fois depuis que l’homme existe, nous apporte une phrase qui ne sort pas d’une cervelle humaine, où nous allons, où nous en sommes, et ce qui se prépare…
Après le dîner, les expériences recommencent, car mon hôte est infatigable. Il demande d’abord à Muhamed, en me désignant, s’il se rappelle le nom de son oncle. Le cheval frappe un H. Krall s’étonne et fait des reproches paternels : — Voyons, sois attentif ! ce n’est pas un H, -208- tu sais bien… Le cheval frappe un E. Krall s’impatiente un peu ; il menace, il supplie, il promet tour à tour des carottes ou les pires châtiments, c’est-à-dire l’arrivée d’Albert, le palefrenier, qui, dans les grandes occasions, ramène les élèves paresseux ou inattentifs au sentiment des convenances ou du devoir, car Krall, quant à lui, de peur de perdre leur amitié ou leur confiance, ne punit jamais ses chevaux. Il continue donc ses objurgations : — Voyons, veux-tu, oui ou non, faire attention et ne pas frapper au hasard ?…
Muhamed, qui suit obstinément son idée, frappe un R.
Alors le loyal visage de Krall s’illumine. — « Il a raison, dit-il. Vous avez entendu : H E R, cela fait Herr, c’est-à-dire Monsieur. Il a voulu vous octroyer le titre auquel a droit tout homme qui porte un chapeau haut de forme ou melon. C’est chose qu’il fait très rarement et je n’y pensais plus. Il m’aura probablement entendu vous appeler Herr Maeterlinck et tenait à être complet. Cette faveur spéciale et cet excès de zèle présagent une séance remarquable. — C’est très bien, Muhamed, mon enfant, c’est très bien, je te demande pardon. Maintenant, embrasse-moi et continue. »
-209- Mais Muhamed, après un rude baiser à son bon maître, semble encore hésiter. Alors Krall, pour le mettre sur la voie, lui fait remarquer que la première lettre de mon nom est la même que la première lettre du sien. Muhamed frappe un K. Il croit évidemment qu’il s’agit du nom de son maître. Enfin Krall trace un grand M sur le tableau noir, après quoi le cheval, comme quelqu’un qui se rappelle tout à coup un mot qu’il ne retrouvait pas, frappe successivement et sans désemparer : M A Z R L K, qui reproduisent, sans voyelles inutiles, la curieuse déformation qu’a, depuis ce matin, subi mon nom dans une mémoire qui n’est pas humaine. On lui fait observer que ce n’est pas correct. Il semble en convenir, tâtonne un peu et écrit : M A R Z L E G K. — Krall répète mon nom et demande quelle est la première lettre à corriger. L’étalon marque un R. — Bien, mais par quelle lettre faut-il remplacer l’R ? — Il frappe un N. — Non, fais donc attention ! — Il frappe un T. — Très bien, mais à quelle place se trouve le T ? — A la troisième répond le cheval ; et les corrections continuent, jusqu’à ce que mon patronymique sorte à peu près indemne de l’étrange aventure.
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Et les épellations, les interrogations, les calculs, les problèmes reprennent et se poursuivent, aussi prodigieux, aussi déconcertants, mais déjà décolorés par l’accoutumance, comme tout miracle qui se prolonge. Il importe du reste de remarquer que les faits que je cite ne sont pas à ranger parmi les plus remarquables prouesses de nos chevaux féeriques. C’est en somme une bonne séance ordinaire, une séance bourgeoise et sans coups de génie. Mais ils eurent devant d’autres témoins de plus remarquables exploits qui brisent plus nettement encore la barrière sans doute fallacieuse qui sépare la nature animale de la nature humaine. Un jour, par exemple, Zarif, l’enfant terrible de la troupe, s’arrête brusquement au milieu de son travail. On lui demande pourquoi ? — « Parce que je suis fatigué ». Une autre fois il répond : « Mal à la jambe ». Ils reconnaissent et identifient les images qu’on leur présente, distinguent les couleurs -211- et les odeurs, etc. Je tiens à ne rapporter que ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles ; et j’affirme que je le fais avec la même exactitude scrupuleuse que s’il s’agissait d’un procès criminel et que la vie d’un homme dépendît de mon témoignage.
Mais j’étais suffisamment convaincu de la réalité des faits avant d’arriver à Elberfeld, et ce n’est pas pour les contrôler que j’ai entrepris le voyage. J’ai hâte de vérifier si l’hypothèse télépathique, que je crois la seule admissible, résistera aux épreuves auxquelles j’ai l’intention de la soumettre. Je m’en ouvre à Krall qui, d’abord, ne saisit pas parfaitement ce que je lui demande. Comme la plupart de ceux qui ne se sont pas occupés spécialement de ces questions, il s’imagine que la télépathie est, avant tout, une transmission de pensée volontaire et consciente et m’affirme que jamais il ne s’efforce de transmettre la sienne et que même, le plus souvent, les chevaux donnent une réponse absolument contraire à celle qu’il attendait. Je n’en doute nullement ; en effet, la transmission directe et volontaire de la pensée, est, même entre hommes, un phénomène très rare, difficile et précaire ; au lieu que les communications involontaires, imprévues et insoupçonnées de -212- subconscience à subconscience, ne sauraient plus être niées que par ceux qui, de parti pris, ignorent les études et les expériences qui sont à la portée de quiconque veut se donner la peine d’y prendre part. J’étais donc persuadé que les chevaux agissaient exactement comme les tables ou les guéridons « typtologues » qui traduisent simplement, à l’aide de petits coups conventionnels, l’idée subliminale de l’un ou l’autre des assistants. Il est, somme toute, bien moins surprenant de voir s’animer le pied d’un cheval que le pied d’un meuble ; et beaucoup plus naturel que la substance vivante d’un animal plutôt que la matière inerte d’un objet soit sensible et docile à l’influence mystérieuse d’un médium. Je savais fort bien que des expériences avaient été faites afin d’éliminer cette hypothèse ; on préparait, par exemple, un certain nombre de problèmes compliqués, on les mettait sous enveloppes, et, arrivé devant le cheval, on prenait au hasard une de ces enveloppes, on l’ouvrait, on transcrivait l’opération sur le tableau noir, et Muhamed ou Zarif répondait avec la même aisance, la même promptitude que si la solution avait été connue de tous les assistants. Mais était-elle réellement inconnue de leur subconscience ? — Qui pourrait l’affirmer ? — Des -213- épreuves de ce genre exigent d’extraordinaires précautions et un doigté spécial, car l’action de la subconscience est si subtile, a des détours si imprévus, puise au trésor de tant d’acquisitions oubliées et s’exerce à de telles distances qu’on n’est jamais sûr d’y échapper. Ces précautions avaient-elles été prises ? Je n’en étais pas convaincu ; et sans prétendre à trancher la question, je me disais que ma bienheureuse ignorance de la mathématique ne serait peut-être pas inutile à en éclairer quelque partie.
Car cette ignorance, si déplorable à d’autres points de vue, me donnait ici un précieux avantage. Il était en effet fort peu vraisemblable que mon subliminal, qui ne sut jamais ce que c’est qu’une racine cubique ou d’une autre puissance, pût aider le cheval. Je pris donc sur une table une liste qui portait plusieurs centaines de problèmes aussi divers que rébarbatifs, je masquai leurs solutions, priai Krall de sortir, et, demeuré seul en face de Zarif, je recopiai l’un d’eux au tableau noir. Afin de ne pas encombrer ces pages de détails qui se répéteraient, je dirai tout de suite qu’aucune des épreuves anti-télépathiques ne réussit ce jour-là. C’était la fin de la séance et de l’après-midi, les chevaux étaient -214- énervés, excédés, et que Krall fût présent ou absent, que le problème fût élémentaire ou difficile, ils ne donnaient que des réponses dérisoires et volontairement, c’est bien le cas de le dire, « sabotées ». Mais le lendemain matin, à la reprise du travail, en procédant comme je l’ai dit plus haut, Muhamed et Zarif, mieux disposés et sans doute déjà plus familiarisés avec leur nouvel examinateur, fournirent coup sur coup, à peu près autant de réponses justes qu’il y eut de problèmes proposés. On ne pouvait trouver, je dois le déclarer en toute loyauté, aucune différence appréciable entre ces résultats et ceux qu’on obtient en présence de Krall ou d’assistants qui connaissent d’avance, à leur su ou insu, la solution sollicitée.
J’imaginai ensuite une autre épreuve, beaucoup plus simple, mais que sa simplicité même mettait à l’abri de tout soupçon trop compliqué. J’avisai, sur une des tablettes de l’écurie, un paquet de cartons, à peu près du format d’un in-8o, et portant chacun, sur l’une de ses faces, l’un des dix signes de la numération arabe. Je priai une fois de plus l’excellent Krall, dont la complaisance est inépuisable, de me laisser seul avec son élève ; je mêlai mes cartons, et, sans les regarder, j’en alignai trois, sur le -215- tremplin, devant le cheval. Il n’y avait donc en ce moment, sur cette terre, nulle âme humaine qui connût le chiffre qui s’étalait ainsi aux pieds de mon compagnon si plein de mystères que déjà je n’ose plus l’appeler une bête. Sans hésiter et sans se faire prier, celui-ci frappa correctement le nombre que formaient les cartons. Avec Haenschen, Muhamed et Zarif, l’épreuve réussit autant de fois qu’il me plut de la tenter. Muhamed fit même davantage ; chaque chiffre étant d’une couleur différente, je lui demandai, l’ignorant absolument moi-même, quelle était la couleur du premier qui se trouvait à droite. A l’aide de l’alphabet conventionnel, il me répondit qu’il était bleu, ce qui était l’exacte vérité. Il aurait évidemment fallu multiplier, approfondir et compliquer ces expériences, combiner, à l’aide de ces cartons et dans les mêmes conditions, des multiplications, des divisions et des extractions de racines ; le temps me manquait, mais quelques jours après mon départ, l’étude fut reprise et complétée par le Dr H. Hænel. Voici le résumé du procès-verbal de la séance : Se trouvant seul avec Muhamed (Krall était en voyage), le docteur écrit au tableau noir le signe +, puis, de chaque côté de ce signe, pose, sans les regarder, un carton -216- portant un chiffre qu’il ne connaît pas. Il demande ensuite à Muhamed d’additionner les deux nombres. Muhamed, d’abord distrait, donne au hasard quelques coups de sabot. On le rappelle à l’ordre en le priant d’être sérieux et attentif. Il frappe alors bien nettement quinze fois. Le docteur se retourne et constate qu’on lit au tableau : 7 + 8. Viennent d’autres additions de deux ou trois chiffres qui toutes sont exactes. Le docteur remplace ensuite le signe + par le signe × et, toujours sans les regarder, pose deux cartons et demande au cheval, non plus d’additionner, mais de multiplier cette fois les deux nombres. Muhamed frappe 27. C’est juste, le tableau porte en effet : 9 × 3. Il en va de même d’autres multiplications : 9 × 2, 8 × 6. Le docteur tire alors d’une enveloppe un problème dont il ignore la solution : ∜7890481. Muhamed répond : 53. Le docteur regarde au verso du papier ; c’est, une fois de plus, parfaitement exact.
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Est-ce à dire qu’on élimine ainsi tout risque de télépathie ? Je n’oserais l’affirmer. La puissance, l’étendue de la télépathie est encore, on ne saurait assez le répéter, indéfinie, insaisissable, indépistable, illimitée. Nous venons à peine de la découvrir, nous savons seulement qu’il n’est plus possible de nier son existence ; mais pour tout le reste, nous en sommes à peu près au point où se trouvait Galvani, quand il ranimait ses grenouilles mortes à l’aide de deux petites lames de métal dont les savants du temps faisaient des gorges chaudes, mais qui portaient en germe toutes les merveilles de l’électricité.
Néanmoins, en ce qui concerne la télépathie telle que nous l’entendons et la connaissons aujourd’hui, ma conviction est faite. Je suis persuadé que ce n’est pas de ce côté que nous devons chercher l’explication du phénomène ; ou si nous l’y voulons trouver, cette explication se -218- complique de tant de mystères accessoires, que mieux vaut encore accepter le prodige tel qu’il se présente, dans son obscurité et sa simplicité premières. Quand je transcrivais par exemple un des problèmes rébarbatifs dont je viens de parler, il est bien certain que mon intelligence consciente ne savait par quel bout le prendre. J’ignorais jusqu’à sa signification et si l’exposant 3, 4, 5 exigeait une multiplication, une division ou quelqu’autre opération que je ne tentais même pas d’imaginer ; et si haut que remonte ma mémoire, je ne me rappelle pas qu’à aucun moment de ma vie, j’en aie su davantage. Il faudrait donc admettre que mon subliminal est un mathématicien-né, prompt, infaillible et d’un savoir sans bornes. C’est possible et j’en éprouve quelque fierté. Mais l’hypothèse déplace simplement le miracle en le faisant passer de l’âme du cheval à la mienne, et il ne gagne à ce transfert, d’ailleurs invraisemblable, aucune clarté nouvelle. Est-il nécessaire d’ajouter, qu’à plus forte raison, les expériences du Dr Hænel et maintes autres que je ne puis rapporter ici, faute de place, excluent définitivement l’hypothèse ?
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De quelle façon, ceux qui se sont occupés de ces manifestations insolites, ont-ils essayé de les expliquer ?
Donnons en passant un coup de faux dans les menues broussailles des hypothèses puériles ou saugrenues. Je ne m’arrêterai donc point à la fraude, aux signaux évidents, visuels ou acoustiques, à l’installation électrique qui commanderait les réponses et autres fantaisies trop grossières. Il suffit, pour constater leur inanité sans excuse, de passer quelques minutes dans l’honnête écurie d’Elberfeld.
J’ai, au début de cette étude, parlé de l’attaque de Herr Pfungst. Herr Pfungst, on se le rappelle, prétend établir que toutes les réponses du cheval sont déterminées par des mouvements imperceptibles et probablement inconscients de l’interrogateur. Cette interprétation qui ne tient pas plus que les précédentes devant la simple réalité des faits, ne mériterait pas qu’on -220- la discutât sérieusement, si le rapport du psychologue berlinois n’avait eu, il y a quelques années, un immense retentissement et n’était parvenu à intimider jusqu’à ce jour la majeure partie de la science officielle allemande. Il faut du reste reconnaître que ce rapport est un monument de pédantesque sottise. Il n’en est pas moins vrai que tel quel, il anéantit le pauvre von Osten, qui, n’étant pas un polémiste et ne sachant comment s’y prendre pour proclamer la vérité qui l’étouffait, mourut tristement dans son coin.
Pour en finir avec cette théorie encombrante et puérile, est-il nécessaire de faire remarquer une fois de plus que les expériences, où l’animal ne peut apercevoir l’interrogateur, réussissent aussi régulièrement que les autres ? Krall, si vous le désirez, se tiendra derrière le cheval, parlera du fond de la salle, quittera l’écurie ; et les résultats seront identiques. Ils le sont encore quand les épreuves ont lieu dans l’obscurité ou que la tête de l’animal est strictement encapuchonnée. Ils ne varient pas davantage lorsqu’il s’agit de Berto qui n’y voit point, ou qu’un assistant quelconque, en l’absence de Krall, propose le problème. Soutiendra-t-on que ce profane ou ce nouveau venu -221- connaît d’avance et d’instinct les signes imperceptibles qui dicteront la solution qu’il ignore souvent lui-même ? Mais à quoi bon prolonger ce combat contre un nuage de poussière ? Tout cela ne résiste pas à l’examen, et il faut un véritable effort de conscience pour se résoudre à réfuter sérieusement d’aussi minables objections.
Sur le terrain ainsi débarrassé et à l’entrée de cette énigme inattendue, qui vient troubler notre quiétude dans une région que nous croyions définitivement explorée et acquise, il ne reste plus que deux façons, sinon d’expliquer, du moins d’envisager le phénomène : admettre purement et simplement l’intelligence presque humaine du cheval, ou avoir recours à une théorie encore très indécise et très confuse que, faute de mieux, nous appellerons la théorie médiumnique et subliminale et dont nous nous efforcerons tout à l’heure, et sans doute vainement, de dissiper les plus épaisses -222- ténèbres. Mais quelle que soit l’interprétation adoptée, il faut reconnaître qu’elle nous plonge dans un mystère aussi profond, aussi étonnant d’un côté que de l’autre, un mystère qui s’apparente directement aux plus grands qui nous accablent ; et selon qu’on se plaît à habiter un univers où tout est à portée de l’intelligence ou un monde où tout est incompréhensible, il y a lieu de s’y résigner ou de s’en réjouir.
Krall, quant à lui, ne doute pas un instant que ses chevaux ne résolvent eux-mêmes, sans aucune aide, sans aucune influence étrangère, par les seules forces de leur intelligence, les problèmes les plus ardus qu’on leur propose. Il est persuadé qu’ils comprennent ce qu’on leur dit et ce qu’ils disent ; en un mot, que leur cerveau et leur volonté accomplissent exactement toutes les fonctions d’une volonté et d’un cerveau humains. Il est certain que les faits semblent lui donner raison, et que son opinion a le plus grand poids, car après tout, il connaît ses chevaux mieux que personne ; il a vu naître ou plutôt s’éveiller cette intelligence endormie, comme une mère voit naître ou s’éveiller celle de son enfant, il a surpris ses premiers tâtonnements, connu ses premières résistances et ses premiers triomphes, il l’a regardé se former, se dégager, -223- s’élever peu à peu au point qu’elle atteint aujourd’hui ; pour tout dire, il est le père, le principal et le seul témoin perpétuel du miracle.
Oui, mais ce miracle est tellement imprévu que, dès que nous y prenons pied, une sorte d’égarement instinctif nous saisit qui se refuse à l’évidence et nous force à chercher de tous côtés pour voir s’il n’y a pas une autre issue. Même en présence de ces chevaux extraordinaires, et tandis qu’ils travaillent sous nos yeux, nous ne croyons pas encore sincèrement à ce qui remplit et subjugue nos regards. Nous acceptons les faits, puisqu’il n’y a nul moyen de les éluder ; mais nous ne les acceptons que provisoirement et pour ainsi dire sous bénéfice d’inventaire, remettant à plus tard l’explication de tout repos qui nous rendra nos bonnes certitudes suffisamment bornées. Mais l’explication ne vient pas ; il n’y en a aucune dans les régions habituelles et un peu basses où nous espérions la -224- trouver ; il n’y a faute, faille, ni crevasse dans la haute évidence, et rien ne nous délivre du mystère.
Il faut avouer que ce mystère, surgi d’un point où nous attendions le moins l’inconnu, porte en soi de quoi mettre en fuite toutes nos assurances. Songez donc que depuis que l’homme a paru sur cette terre, il vit parmi des êtres, qu’après une expérience immémoriale, il croyait connaître aussi complètement qu’il connaît un objet façonné de ses mains. Il a choisi parmi ces êtres les plus dociles et ceux qu’il appelait les plus intelligents, en attachant ici au mot intelligence un sens si étroitement limité qu’il est à peu près dérisoire. Il les a observés, interrogés, éprouvés, analysés, disséqués de toutes les manières imaginables : et des existences entières ne furent consacrées qu’à l’étude de leurs mœurs, de leurs facultés, de leur système nerveux, de leur pathologie, de leur psychologie, de leurs instincts. Il en était résulté des certitudes qui, parmi celles qui soutiennent notre petite vie inexpliquée sur une planète inexplicable, paraissent le moins suspectes, le moins sujettes à revision. Il est entendu, par exemple, que le cheval est doué d’une mémoire extraordinaire, qu’il possède le sens de la direction, qu’il comprend -225- quelques signes et même quelques mots et y obéit. Il est également incontestable que les singes anthropoïdes sont capables d’imiter un grand nombre de nos gestes et de nos attitudes ; mais il est également manifeste que leur imitation effarée et fébrile n’en saisit ni le but ni la portée. Quant au chien, celui de tous ces animaux privilégiés qui vit le plus près de nous, qui, depuis des milliers et des milliers d’années est notre commensal, notre collaborateur, notre ami, il est évident qu’on surprend par moments, dans ses yeux profonds et attentifs, d’assez étranges lueurs. Il est certain qu’il erre parfois de façon singulière le long des bornes mystérieuses qui séparent notre intelligence de celle que nous accordons aux autres êtres qui peuplent avec nous cette terre. Mais il est non moins certain qu’il ne les a jamais nettement franchies. Nous savons exactement jusqu’où il peut aller, et nous avons invariablement constaté que nos efforts, notre patience, nos encouragements, nos appels passionnés ne purent jusqu’ici le faire sortir du cercle assez étroit et ténébreusement enchanté où la nature semble l’avoir, une fois pour toutes, emprisonné.
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Reste, il est vrai, le monde des insectes où se passent des merveilles. Il y a là des architectes, des géomètres, des mécaniciens, des ingénieurs, des tisserands, des physiciens, des chimistes, des chirurgiens qui devancèrent la plupart des inventions humaines. Je n’ai pas à rappeler ici le génie bâtisseur des guêpes et des abeilles, l’organisation sociale et économique de la ruche et de la fourmilière, les pièges de l’araignée, le nid et l’œuf suspendu de l’Eumène, l’entassement méthodique des proies dans la cellule de l’Odynère, la boule immonde, mais géniale, du Scarabée sacré, les rondelles impeccables du Mégachile, les maçonneries des Chalicodomes, les trois coups de poignard du Sphex dans les trois centres nerveux du grillon, le stylet du Cerceris qui paralyse ses victimes sans les tuer et les conserve indéfiniment à l’état de gibier frais ; et tant d’autres traits, si nombreux, qu’on ne saurait les énumérer sans récapituler toute -227- l’œuvre de J.-H. Fabre et déséquilibrer cette étude. Mais ici règne un tel silence, une telle obscurité, qu’il n’y a rien à espérer. Il n’existe pour ainsi dire aucun repère, aucun moyen de communication entre l’univers des insectes et le nôtre ; et nous sommes peut-être moins éloignés de saisir et de pénétrer ce qui a lieu dans Saturne ou dans Jupiter que ce qui se déroule dans la fourmilière ou la ruche. Nous ignorons absolument la qualité, le nombre, l’étendue et la nature même de leurs sens. Plusieurs des grandes lois sur quoi se fonde notre vie n’existent pas pour eux ; toutes celles qui, par exemple, régissent les liquides, sont complètement bouleversées. Ils ont l’air d’habiter notre planète, mais en réalité se meuvent sur un astre entièrement différent. Ne comprenant rien à leur intelligence percée de trous déconcertants, où la stupidité la plus aveugle vient tout à coup détruire les combinaisons les plus savantes et les plus géniales, nous avons appelé instinct, ce que nous ne comprenions pas, remettant à plus tard l’interprétation de ce mot qui touche aux plus insolubles énigmes de la vie. Il n’y a donc, au point de vue de l’étude des facultés intellectuelles, rien à tirer de ces êtres extraordinaires qui ne sont pas comme les autres animaux nos -228- « frères inférieurs », mais des étrangers, des inconnus tombés on ne sait d’où, des survivants ou des précurseurs d’un autre monde.
Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires, lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les premiers jours de la terre. Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre sort dans un monde -229- dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent, expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans. Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres. Ils ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et disent par exemple : trois quilles plus deux quilles font cinq quilles. De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition ; puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le reste.
Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle. -230- Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont d’une rapidité déconcertante.
Tout ceci est incontestable ; et les faits sont là, devant lesquels il faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré ? Il est impossible de le saisir ; mais il est certain qu’à un moment donné, l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait soudainement le langage de l’homme. Qu’est-ce qui déclanche cette merveille ? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec l’intelligence la plus élémentaire. -231- Mais voici qu’un beau jour, sans transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image, aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même, ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront toujours étrangers et indifférents. En un mot, il sort de l’étroit manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine, pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent jusqu’à ce qu’apparaissent les idées…
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Est-il possible de croire qu’ils fassent réellement ce qu’ils ont l’air de faire ? Le prodige est-il sans précédent ? N’y a-t-il aucune transition entre les étalons d’Elberfeld et ceux que nous avons connus jusqu’à ce jour ? Il n’est pas facile de répondre à ces questions, car c’est d’hier seulement que les facultés intellectuelles de nos frères sans défense ont été soumises à des expériences rigoureusement scientifiques. Nous avons, il est vrai, plus d’un recueil où l’intelligence des animaux est copieusement exaltée, mais on ne saurait faire état de ces anecdotes insuffisamment contrôlées. Pour trouver des traits authentiques et incontestables, il faut avoir recours aux travaux encore rares des savants qui se sont spécialement voués à ces études. M. Hachet-Souplet, par exemple, directeur de l’Institut de psychologie zoologique, cite le cas d’un chien qui a su acquérir l’idée abstraite du poids. On dispose devant lui huit pierres polies à la meule, -233- de même taille et de forme exactement semblable, mais de poids différents. On lui ordonne d’apporter la plus lourde ou la plus légère, il les soupèse et sans se tromper choisit celle qu’on lui a demandée.
Le même auteur nous conte encore l’histoire d’un perroquet auquel il avait appris le mot « armoire » en lui montrant une petite boîte qu’on pouvait accrocher à des points différents de la muraille et dans laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. « Je lui enseignai ensuite, dit M. Hachet-Souplet, les noms de beaucoup d’objets en les lui présentant ; parmi eux se trouvait une échelle, et je pus obtenir que l’oiseau articulât le mot « monter », chaque fois qu’il me voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de notre sujet dans le laboratoire, l’armoire se trouva accrochée près du plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi les autres objets connus de l’animal. Le problème se posait ainsi : l’oiseau qui, chaque jour, quand j’ouvrais l’armoire, criait : « Moire ! Moire ! Moire ! » de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait hors de ma portée et que, par suite, je ne pouvais en tirer sa nourriture, sachant, d’autre part, que je pouvais -234- m’élever au-dessus du sol au moyen de l’échelle, et ayant à son service les mots « monter » et « échelle », les emploierait-il pour me suggérer l’idée d’utiliser l’échelle afin d’atteindre l’armoire ? Le perroquet, très excité, battait des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant : « Moire ! Moire ! Moire ! » Et, ce jour-là, je n’obtins rien de plus. Le lendemain, l’animal (n’ayant reçu que du millet qu’il aimait peu et non le chènevis enfermé dans l’armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par l’échelle et il prononça : « Chelle, monter, armoire ! »
Il y a là, comme le fait remarquer le narrateur, un effort intellectuel merveilleux ; l’association d’idées est évidente, les causes sont reliées aux effets, et de pareils exemples abrègent sensiblement la distance qui sépare nos chevaux savants de leurs frères sans histoire. Reconnaissons d’ailleurs que cet effort intellectuel, pour peu qu’on observe attentivement les animaux, est beaucoup moins rare qu’on ne croit. Il nous surprend ici parce qu’une disposition spéciale et, somme toute, purement mécanique de l’organe du perroquet lui prête une voix humaine. A tout moment, je constate chez -235- mon chien familier des associations d’idées non moins évidentes et souvent plus complexes. S’il a soif, par exemple, il cherche mes yeux, regarde ensuite le robinet du cabinet de toilette et montre ainsi qu’il coordonne très nettement les notions de soif, d’eau jaillissante et d’intervention humaine. Si je m’habille pour sortir, il suit passionnément tous mes gestes. Tandis que je lace mes brodequins, il me lèche consciencieusement les mains, afin que ma divinité lui soit favorable et surtout pour me féliciter de l’excellente idée que j’ai de prendre l’air. C’est une sorte d’approbation générale et encore confuse. Les brodequins annoncent la promenade, c’est-à-dire l’espace, les routes odorantes, l’herbe touffue et pleine de surprises, les coins embaumés d’ordures, les rencontres amicales ou tragiques, la poursuite d’un gibier du reste chimérique. Mais la belle vision est encore en suspens dans l’inquiétude. Il ignore jusqu’ici s’il m’accompagnera. Maintenant son sort se décide et ses yeux, adorablement angoissés, dévorent mes intentions. Si je boucle mes guêtres de cuir, c’est l’effondrement subit et total de tout ce qui soutient la joie de vivre. Il n’y a plus un seul rayon d’espoir. Elles présagent l’odieuse et solitaire motocyclette qu’il ne peut suivre : et -236- il va tristement s’allonger dans un coin sombre où il reprend les mornes songes de son désœuvrement et de son abandon. Mais si j’enfile les manches de mon grand manteau, on dirait que mes bras qui s’étendent ouvrent les portes du plus éblouissant des paradis. Plus de doute. Cette fois, c’est l’auto, manifeste, indubitable, c’est-à-dire le rayonnant sommet des suprêmes allégresses ! Et des cris délirants, des bonds désordonnés, des embrassades encombrantes et folles acclament un bonheur qui, cependant, n’est encore qu’une idée immatérielle, faite de souvenirs naïfs et d’espérances ingénues.
Je ne cite ces traits que parce qu’ils sont fort ordinaires et qu’il n’est personne qui n’ait fait mille observations de ce genre. D’habitude, nous ne remarquons pas que ces humbles manifestations représentent des sentiments, des associations d’idées, des inférences, des déductions, tout un effort intellectuel absolument humain. -237- Il ne leur manque que la parole ; mais la parole n’est qu’un accident mécanique qui nous révèle plus nettement les opérations de la pensée. Nous nous émerveillons que Muhamed ou Zarif reconnaissent l’image d’un cheval, d’un âne, d’un chapeau ou d’un cavalier, ou qu’ils rapportent spontanément à leur maître les petits événements de l’écurie ; mais il est certain que notre chien fait sans cesse, en silence, un travail analogue, et que ses yeux, si nous savions y lire, nous en diraient bien davantage. Le premier miracle d’Elberfeld, c’est qu’on ait pu donner aux étalons le moyen d’exprimer ce qu’ils pensent et éprouvent. Il est considérable ; mais à l’examiner de près, il n’est pas incompréhensible. Il y a une distance énorme entre les chevaux qui parlent et mon chien qui se tait ; mais non point un abîme. Ce que j’en dis ici, n’est pas pour diminuer la portée du prodige, mais pour faire remarquer que l’hypothèse de l’intelligence animale est plus défendable et moins chimérique qu’on n’est d’abord tenté de le penser.
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Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de Sirius ou d’Aldébaran. Il semble bien, quand on revise ses préjugés, qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie, engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer le Dr Ochorowicz « son état de veille se rapproche beaucoup du somnambulisme de l’homme ». N’ayant aucune notion de l’espace et du temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce qui est indispensable à maintenir son -239- existence ; et tout le reste passe sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour produire ce que M. Hachet-Souplet appelle « l’éclair psychique », qui désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau humain. Et cela n’est pas surprenant. Ce réveil ne lui est pas nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de grands efforts superflus. « L’intelligence, dit fort bien le professeur Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique révélant un état d’impuissance. » Il est probable que notre cerveau connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne sont pas encore sortis ; et il est encore plus probable que, par rapport à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé, lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs -240- psychiques d’un autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et, de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir, une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour réveiller ses fidèles.
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Je le répète, le grand miracle d’Elberfeld est d’avoir su prolonger et reproduire à volonté ces « éclairs psychiques » désintéressés. Les chevaux, par rapport aux autres animaux, s’y trouvent dans l’état où serait l’homme dont le subliminal aurait pris le dessus. Cet homme vivrait plus haut, dans une atmosphère presque immatérielle, dont les phénomènes de la métapsychique, étincelles tombées d’une région que nous atteindrons peut-être quelque jour, nous donnent parfois une notion précaire et fugitive. L’intelligence qui est notre léthargie et qui nous tient captifs au fond d’un petit creux de l’espace et du temps, y serait remplacée par l’intuition ou plutôt par une sorte de science immanente qui, sans effort, nous ferait prendre part à tout ce que sait un univers qui, peut-être, sait tout. Malheureusement, nous n’avons pas, ou du moins nous ne connaissons pas, comme les chevaux, un être supérieur qui s’intéresse à -242- nous et nous aide à secouer notre engourdissement. Il nous faut devenir notre propre dieu, nous tirer au-dessus de nous-mêmes et nous y maintenir par nos seules forces. Il est à peu près certain que le cheval, sans le secours de l’homme, ne serait jamais sorti de sa sphère nébuleuse ; mais il n’est pas interdit d’espérer que l’homme, sans autre assistance que sa haute et bonne volonté, ne parvienne à rompre le sommeil qui le borne et l’aveugle.
Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est « l’éclair psychique » désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci, il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. -243- Ils ont appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots, grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout ceci de véritables actes d’intelligence. Il est en effet souvent fort difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences heureuses.
Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne citerai que ceux-ci : un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller, s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval, docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et, dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur le tremplin : « Ig hb kein gud sdim. » « Je n’ai pas une bonne voix. »
Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc., que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de -244- desserrer les mâchoires. On lui demande ensuite : « Que faut-il faire pour parler ? » — Il répond en frappant du pied : « Ouvrir la bouche. » — « Pourquoi ne l’ouvres-tu pas ? » — « Weil kan nigd. » « Parce que je ne peux pas. »
Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec Muhamed : « Mit munt. » « Avec la bouche. » — « Pourquoi ne me dis-tu pas cela avec la bouche ? » — « Weil ig kein stime hbe. » « Parce que je n’ai pas de voix. » Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie, d’autres moyens que la parole ?
Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une jeune fille qu’il ne connaît pas. — « Qu’est cela ? » lui dit-on. — « Metgen », « une jeune fille ». On écrit au tableau : « Pourquoi est-ce une jeune fille ? » — « Weil lang hr hd. » « Parce qu’elle a de longs cheveux. » — « Et qu’est-ce qu’elle n’a pas ? » — « Moustache. » On lui montre ensuite l’image d’un homme sans moustache. — « Qu’est ceci ? » — « Man », « un homme ». — « Pourquoi est-ce un homme ? » — « Weil kurz hr hd. » « Parce qu’il a les cheveux courts. »
Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux -245- d’Elberfeld, qui ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples. Tout ceci, il faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques, des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et, pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute réellement. Mais où nous perdons -246- pied, où nous entrons dans le royaume de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée.
Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de plus en plus compliquées qu’on lui demande. Il n’est pas possible de reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall : Denkende Tiere. Krall commence par expliquer à Muhamed que 22 est égal à 2 × 2 = 4, que 23 est -247- égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent, avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément inventé la façon d’extraire toutes les autres.
Faut-il, à propos de ces opérations insolites, répéter une fois de plus que ceux qui parlent de signaux acoustiques ou optiques, de télégraphie avec ou sans fils, d’expédients, de trucs ou de supercheries, parlent de ce qu’ils ignorent et de ce qu’ils n’ont pas vu ? Il n’y a qu’une réponse -248- à faire à celui qui, de bonne foi se refuse à croire : Allez à Elberfeld, — le problème est assez important et assez gros de conséquences, pour qu’on affronte le voyage, — puis, les portes fermées, tête à tête avec le cheval, dans la solitude et le silence absolus de l’écurie, proposez à Muhamed six extractions de racines qui, pareilles à celles que j’ai mentionnées, exigent trente et une opérations et dont vous ignorez vous-même la solution afin d’écarter toute transmission de pensée inconsciente ; et s’il vous donne alors coup sur coup, cinq ou six solutions justes, comme il l’a fait pour moi et pour tant d’autres, vous ne sortirez pas convaincu que le cheval sait, par son intelligence, extraire ces racines, parce que cette conviction bouleverserait trop profondément la plupart des certitudes sur lesquelles se fonde votre vie ; mais, en tout cas, vous serez persuadé que vous vous êtes trouvé durant quelques minutes en présence d’une des plus grandes, des plus étranges énigmes qui puissent ébranler l’âme humaine ; et il est toujours bon et salutaire d’aller au-devant d’émotions de cet ordre.
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A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe qu’elle est à peu près insoutenable. Il faut, en tout cas, en sacrifier la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On -250- dirait que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier. Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont littéralement « possédées » par les puissances qu’elles évoquent. Elles sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom, mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent toutes nos pensées, toutes nos volontés.
On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme, changer de place dans les ténèbres ; mais enfin, c’est souvent à force de changer de -251- place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de l’intelligence proprement dite. L’un des plus curieux est celui d’un jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore, également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot, calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un mathématicien de génie -252- comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire une addition sans faute.
De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste : l’hypothèse médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter. Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de l’inconnu. Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide.
Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion de nous en assurer, sont capricieuses, -253- indisciplinées, évasives, incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues ? L’étude déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a cependant quelques animaux que l’on tient pour « psychiques », c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses, certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes, notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le singe, paraissent réfractaires au mystère. Quoi qu’il en soit, M. Ernest Bozzano, dans une excellente étude sur les Perceptions psychiques des animaux[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y trouve même des chiens revenants ou fantômes -254- qui, après leur mort, viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces cas sont empruntés aux Proceedings de la S. P. R. ; c’est dire qu’ils sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération. Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve l’animal. Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la portée de -255- leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant, cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils ne pénétreront point ?
[27] Annales des Sciences psychiques, août 1915, p. 422-469.
On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure ; mais qu’il est fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà. Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible ; et tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que toutes celles -256- que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels. Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer ; au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il besoin de -257- citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas ? Tout cela n’appartient-il pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande richesse ?
Je sais bien que cette explication par le subliminal n’expliquera pas grand’chose et ne fera tout au plus qu’éclairer de l’incompréhensible à l’aide de l’inconnu. Mais expliquer un phénomène, comme le dit fort justement le Dr J. de Modzelwski, « c’est émettre une hypothèse qui nous est plus familière et plus compréhensible que le phénomène en question ». C’est en réalité ce que nous faisons constamment et presque exclusivement en physique, en chimie, en biologie et dans toutes les sciences sans exception. Expliquer un phénomène, ce n’est pas nécessairement le rendre clair et limpide comme deux -258- et deux font quatre ; encore que le fait que deux et deux fassent quatre ne soit pas, si l’on va au fond des choses, aussi clair et limpide qu’il en a l’air. Ce que dans ce cas-ci, comme dans la plupart des autres, on appelle abusivement expliquer, c’est simplement confronter le mystère inattendu que nous offrent ces chevaux à quelques phénomènes d’ailleurs inconnus, mais plus anciennement et plus fréquemment constatés. Et ce même mystère, expliqué de la sorte, servira quelque jour à en expliquer d’autres. C’est ainsi que procède la science. Il ne faut pas l’en blâmer ; elle fait ce qu’elle peut, et il ne semble pas qu’il y ait d’autres voies.
Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux -259- et devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et peut-être les seuls essentiels de la vie. Ils prennent part, dès lors, aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la dépister, égale en tout ce qui existe.
La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y participent point ; et leur mystère se confond avec ceux de la métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a, pour ainsi dire, pas -260- de limites, car en fait de télépathie, comme l’a dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, « c’est que la vie a le pouvoir de se manifester à la vie ». On peut donc se demander si le problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne fait que me la rendre ? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis moi-même incapable de résoudre ? D’où vient alors la solution ? Je ne sais si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges, auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle.
Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près étranger à l’intelligence proprement dite ; on peut même affirmer que -261- dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant. Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3, chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc. Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit rapidement avec l’âge ; et le plus souvent disparaît brusquement au moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école.
[28] American Journal of Psychol., IV, 1er avril 1901.
Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des multiplications dont le -262- résultat comptait 36 chiffres. La solution se présente et s’impose spontanément ; c’est une vision, une impression, une inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable. Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière ; ou, si méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit subitement la solution, pareille à une hallucination véridique. Elle a l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes intellectuelles ; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre que Myers a imaginé le mot « subliminal »[29].
[29] Inutile, je pense, de rappeler à ce propos l’étymologie du mot : Sub Limen, ce qui se passe sous le seuil de la conscience. Ajoutons, comme le fait très justement remarquer M. de Vesme, que le subliminal n’est pas exactement ce que la psychologie classique appelle la subconscience, cette dernière n’enregistrant que des notions perçues d’une façon normale et ne possédant que des facultés normales, c’est-à-dire reconnues aujourd’hui par la science officielle.
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Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux calculateurs ? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille, les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque rien de plus que le silence ; mais enfin c’est du moins un silence traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, -264- comme c’est le grand devoir de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres.
Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres, des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares. On en compte au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation. C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries. Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait donc supérieur au subliminal humain ? Pourquoi pas ? Tout son subliminal est probablement supérieur, plus étendu, -265- plus jeune, plus vierge, plus vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué, tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien est toujours présent, toujours en éveil ; le nôtre n’est jamais là, il dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et de son abîme oublié. Tout cela paraît bien extraordinaire ; mais de toute façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire, le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se comporte exactement comme celui du médium en état de « trance ». Il -266- retourne volontiers le chiffre de la solution ; il répond par exemple 37, au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on l’appelle « l’écriture en miroir ». Il se trompe assez souvent dans les additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie, par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais. Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son intuition, et dès lors tâtonne et patauge. La solution flotte entre l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de sa sensibilité subconsciente. -267- Lui aussi, dans ce cas, commet presque toujours de flagrantes et inexplicables erreurs.
On trouverait encore bien d’autres analogies ; notamment l’inégalité des séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis, brusquement, pour des raisons encore mal définies : l’état de l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux ; leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves, n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine. Il suffit que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions les plus élémentaires.
Autres traits communs : la personnalité très marquée des « raps » ou coups médiumniques, et les communications qu’on appelle « communications -268- télépathiques retardées », c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé, qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage, des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience normale par le moyen de ses sens ; et que Berto, par exemple, soit incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed ? M. de Vesme a fort bien réfuté cette objection. « Pour produire, nous dit-il, de l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire ; pour que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les rudiments de l’art du dessin et de la peinture ; Tartini n’aurait pas composé en rêve la Sérénade du Diable s’il n’avait pas connu la musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis d’une façon quelconque. -269- Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir des couleurs. »
Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger, plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes manies ; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu que nous reconnaissons une fois de plus.
Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui, pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme et n’atteindront jamais son existence ? Mais d’abord, il en va de même de l’enfant ou de l’illettré calculateur. -270- Il ne s’intéresse pas davantage aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer l’atavisme et sa mémoire ; mais cette différence suffit-elle à trancher la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes ? Invoquer l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside, dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer, semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a, nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. -271- Il lui fait voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement étrangères et sans emploi. Avec les médiums psychomètres, typtologues ou à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps, met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes, lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un chiffon, ou un bout de papier ; et tout cela pour rien, pour s’amuser, pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu, l’invraisemblable, la mystification ; ou plutôt, peut-être, parce qu’il est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et égarés ; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous l’avons décrit, et ne -272- ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue.
Remarquons enfin, pour clore ce chapitre, qu’il est à peu près certain que la solution donnée par les enfants ou les chevaux calculateurs n’a point du tout un caractère mathématique. Ils ne tiennent nullement compte du problème ou des opérations à entreprendre. Ils trouvent simplement et d’emblée la réponse à une énigme dont la divination est facilitée par la nature même des chiffres qui gardent très mal leurs secrets. Il s’agit, pour qui se trouve dans l’état d’esprit nécessaire, d’une sorte de charade élémentaire qui ne cache son mot qu’à ceux qui parlent une autre langue. Il est évident que tout problème, si complexe qu’il paraisse, porte en son énoncé même, sa solution unique, inaltérable, que voilent à peine les signes indiscrets qui la renferment ou la recouvrent. Elle est là, -273- virtuelle, sous les nombres qui n’ont d’autre but que de la faire vivre, qui s’agite, se démène, et se proclame sans cesse comme une nécessité. Il n’est dès lors pas étonnant que des yeux plus aigus que les nôtres et des oreilles ouvertes à d’autres ondes, la surprennent et l’entendent, sans qu’ils sachent ce qu’elle représente, ce qu’elle présuppose ni de quel prodigieux amas de chiffres et d’opérations elle émerge. C’est le problème même qui parle et le cheval ne fait que répéter le signe qu’il entend chuchoter dans la vie mystérieuse des nombres ou au fond de l’abîme où règnent les vérités. Il n’y comprend rien, il n’a pas besoin de comprendre, il n’est que le médium inconscient qui prête sa voix ou ses membres à l’esprit qui l’anime. Il n’y a là qu’un mot simple et nu, sans signification précise, saisi dans une existence étrangère. Il n’y a là qu’une révélation pour ainsi dire mécanique, une sorte de réflexe spécial qu’on ne peut que constater et qui, pour le reste, est aussi inexplicable que n’importe quel phénomène de la conscience ou de l’instinct. Au fond, lorsqu’on y réfléchit, il est tout aussi étonnant qu’on n’aperçoive pas cette solution, qu’il est surprenant qu’on la découvre. J’accorde d’ailleurs que tout ceci n’est qu’une interprétation hasardeuse qui vaut ce qu’elle -274- vaut, une hypothèse de laboratoire ou d’attente, dont il faut bien se contenter puisque toutes les autres ont été jusqu’ici démenties par les faits.
Maintenant, faisons rapidement le compte de ce que nous ont apporté ces expériences d’Elberfeld. Ayant écarté la télépathie, au sens étroit du mot, qui a peut-être part à plus d’un phénomène, mais n’y est pas indispensable puisque nous voyons ces mêmes phénomènes se reproduire alors qu’elle est pratiquement impossible, nous en venons à constater que si l’on nie l’existence ou l’influence du subliminal il est d’autant plus difficile de contester l’existence et l’intervention de l’intelligence, tout au moins jusqu’aux extractions de racines ; après quoi, c’est un brusque précipice qui plonge dans les ténèbres. Mais même en s’arrêtant aux racines, la soudaine découverte d’une force intellectuelle si pareille à la nôtre, là où nous n’avions accoutumé de ne voir qu’une irrémédiable impuissance, est sans -275- doute une des révélations les plus inattendues que nous ayons eues depuis que l’invisible et l’inconnu nous pressent avec une insistance, une impatience qu’ils n’avaient pas manifestées jusqu’à ce jour. Il n’est pas facile de prévoir dès à présent les conséquences et les promesses de cet aspect nouveau que prend soudain la grande énigme de l’intelligence. Mais nous aurons, je pense, à reviser bientôt quelques idées essentielles sur lesquelles nous vivions ; et c’est dans l’histoire de la psychologie, de la morale, des destinées humaines et de bien d’autres choses, d’assez étranges horizons qui se dévoilent.
Voilà pour l’intelligence. D’autre part, ce qu’on lui conteste, on est contraint de l’accorder au subliminal ; et la révélation est encore plus déconcertante. Il faudrait donc admettre qu’il y a dans le cheval, — et dès lors fort probablement dans tout ce qui vit sur cette terre, — une puissance psychique analogue à celle qui -276- se cache sous le voile de notre raison et qui, à mesure que nous apprenons à la connaître, étonne, déborde et domine davantage celle-ci. Cette puissance psychique où nous serons sans doute forcé de reconnaître un jour le génie même de l’univers, paraît, nous l’avons maintes fois constaté, tout savoir, tout prévoir, tout pouvoir. Elle a, lorsqu’il lui plaît de communiquer avec nous ou qu’il nous est donné de pénétrer en elle, réponse à toutes les questions et peut-être remède à tous les maux. Nous n’allons pas, une fois de plus, recenser ses vertus. Il suffira de nous rappeler avec quelle aisance elle se joue de l’espace, du temps et de tous les obstacles qui emprisonnent notre pauvre science et notre pauvre entendement humains. Nous l’avions crue, comme tout ce qui nous semble supérieur et merveilleux, le propre intangible, inaliénable et incommunicable de l’homme, à meilleur droit encore que son intelligence. Or, voici qu’un hasard, étrangement tardif, il est vrai, nous apprend que sur un point précis, le plus bizarre, le moins prévu de tous, le cheval et le chien puisent plus aisément peut-être et plus directement que nous à ses immenses réservoirs. Par la plus inexplicable des anomalies, du reste assez conforme au caractère fantasque du subliminal, -277- ils n’y paraissent avoir accès qu’à l’endroit le plus éloigné, le plus inconnu de leurs habitudes, car il n’est rien au monde dont les bêtes se soucient moins que des chiffres. Mais n’est-ce peut-être pas pour la raison que nous ne voyons point ce qui se passe ailleurs ? Il se trouve que le mystère infini des nombres peut parfois s’exprimer à l’aide de quelques mouvements fort simples et naturels à la plupart des animaux ; mais il n’est pas dit que si nous pouvions amener le cheval ou le chien à rattacher à ces mêmes mouvements l’expression d’autres mystères, ils n’y puiseraient pas avec une égale facilité. On a réussi à leur donner une idée plus ou moins nette de la valeur de quelques chiffres et peut-être de la marche et de la nature de certaines opérations élémentaires ; et cela paraît avoir suffi à leur ouvrir les plus secrètes régions de la mathématique où toutes les questions sont répondues d’avance. Il n’est pas absolument chimérique de supposer que si nous pouvions leur inculquer par exemple une notion analogue de l’avenir en même temps que la manière de nous traduire ce qu’ils y aperçoivent, ils n’auraient pas également accès à d’étranges visions d’un autre ordre, dont nous écartent jalousement les gardiens trop vigilants de notre intelligence. Il y -278- a là des expériences à tenter qui seront sans doute font ardues ; car l’avenir ne se voit et surtout ne s’interprète et ne se traduit pas aussi facilement qu’un chiffre. Il est du reste possible, quand on saura s’y prendre, qu’on obtienne la plupart des phénomènes médiumniques humains : raps, déplacements d’objets, matérialisations même, et Dieu sait quelles autres surprises que nous tient en réserve cet étonnant subliminal dont les fantaisies ne paraissent pas avoir de bornes. En tout cas, si nous admettons la divination des nombres, comme nous y sommes presque forcés, il est à peu près certain que d’autres divinations doivent suivre celle-ci. Une brèche inattendue est faite à l’enceinte où s’accumulent les grands secrets qui, à mesure que se développaient notre science et notre civilisation, semblaient nous devenir plus étrangers et plus inaccessibles. La brèche est étroite, il est vrai ; mais c’est la première qu’on ait pratiquée à la partie du mur jusqu’ici sans fissure qui n’est pas tournée vers les hommes. Qu’en sortira-t-il ? Nul ne saurait prévoir ce qu’on peut espérer.
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Ce qui étonne le plus, c’est que cette révélation soit si tardive. Comment expliquer que jusqu’à ce jour l’homme ait vécu avec ses animaux familiers sans se douter qu’ils recélassent des facultés médiumniques ou subliminales aussi extraordinaires que celles qu’il sentait confusément s’agiter en lui-même ? Mais ne s’en est-il pas douté ? Il faudrait étudier à ce point de vue les mystérieuses pratiques de l’Inde ancienne et de l’Égypte, les nombreuses et tenaces légendes où les bêtes parlent, guident leur maître, prédisent l’avenir ; et plus près de nous, dans l’histoire proprement dite, toute cette science des augures et des aruspices qui tiraient leurs présages du vol des oiseaux, de l’examen des entrailles, de l’appétit ou de l’attitude des animaux sacrés ou fatidiques, parmi lesquels on comptait souvent les chevaux[30]. -280- On retrouve là un de ces innombrables exemples d’un savoir perdu ou anticipé qui nous font douter si l’humanité a pressenti ou oublié tout ce que nous croyons découvrir. Souvenons-nous qu’il y a presque toujours au fond des croyances, des superstitions et des légendes les plus bizarres et les plus folles, une certaine vérité déformée, méconnue ou obscurément entrevue. Toute cette science nouvelle de la métapsychique ou de la recherche de notre subconscience et des forces inconnues, qui commence à peine à débrouiller ses premières ténèbres, trouve ainsi des repères et des traces défigurés mais reconnaissables dans les vieilles religions, les traditions les plus inexplicables et l’histoire la plus reculée. Du reste, il n’est pas nécessaire pour qu’un fait -281- devienne vraisemblable qu’il ait eu des précédents indubitablement constatés. S’il est à peu près certain qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ni sous l’éternité qui précède les soleils, il est fort possible que les mêmes forces n’agissent pas toujours avec la même énergie. Comme je le faisais remarquer, il y a plus de vingt ans, dans Le Trésor des Humbles, sachant à peine alors ce que je sais un peu moins mal aujourd’hui : « On dirait que nous approchons d’une période spirituelle (j’aurais dû dire psychique). Il y a dans l’histoire un certain nombre de périodes analogues où l’âme, obéissant à des lois inconnues, remonte, pour ainsi parler, à la surface de l’humanité et manifeste plus irrésistiblement son existence et sa puissance. Il semble qu’en ce moment, l’homme, — et ce qui vit avec lui sur cette terre, ajouterais-je à présent, — ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de la matière. » On croirait en effet qu’un frisson, qu’on n’avait pas encore ressenti, se propage sous tout ce qui respire ; qu’une activité, une inquiétude nouvelle travaille l’atmosphère spirituelle où baigne notre globe et gagne jusqu’aux bêtes. On dirait qu’à côté des sources réservées et parcimonieuses qui n’alimentaient que notre intelligence, -282- d’autres ondes se répandent et s’élèvent au même niveau dans toutes les existences. Une sorte de mot d’ordre circule de proche en proche, et les mêmes phénomènes éclatent aux quatre coins du monde pour appeler notre attention, comme si le génie obstinément muet qui se cachait dans le silence industrieux de l’univers, depuis celui des pierres, des fleurs et des insectes jusqu’au grand silence des astres, voulait enfin nous dire quelque secret pour se faire mieux connaître ou se mieux connaître lui-même. Il est possible que ce ne soit qu’une illusion. Peut-être sommes-nous simplement plus attentifs et mieux informés qu’autrefois. Nous apprenons dans l’instant même ce qui se passe sur tous les points de notre terre et nous avons acquis l’habitude d’observer et d’interroger plus minutieusement ce qui s’y passe. Mais l’illusion aurait ici la même force, la même valeur et la même signification que la réalité et nous imposerait les mêmes espérances et les mêmes devoirs.
[30] « Un usage qui leur est particulier, dit Tacite, en parlant des Germains, c’est de demander même aux chevaux des présages et des révélations. L’État nourrit, dans les bocages et les forêts dont j’ai parlé, des chevaux blancs que n’avilit jamais aucun travail profane. On les attelle au char sacré, et le prêtre, avec le roi ou le chef de la cité, les accompagne en observant leurs hennissements et le bruit de leurs naseaux. Il n’est pas d’augure plus décisif, non seulement pour le peuple, mais pour les grands, mais pour les prêtres, qui croient que ces animaux sont les confidents des dieux dont eux ne sont que les ministres ». (Tacite, De Moribus, chap. X.)
Tertullien, d’autre part, mentionne les Capellas divinatores, chèvres sibyllines, qui répondaient selon un alphabet convenu en frappant du pied ; etc.
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Nous venons d’étudier quelques manifestations de celui que nous avons appelé tour à tour et assez indifféremment, l’inconscient, le subconscient, le subliminal, l’hôte inconnu, dénominations auxquelles on pourrait ajouter celles de subconscience ou de psychisme supérieurs, imaginées par le Dr Geley. Ces manifestations, si elles sont réellement établies, il n’est plus possible, sinon de les expliquer, ou plutôt de les classifier, sans avoir recours à des hypothèses nouvelles. Or, on peut douter sur bien des points, ergoter, contester ; mais je défie quiconque s’est sérieusement et sincèrement -286- approché des faits en question, de les rejeter tous ensemble. Il est permis de négliger les plus extraordinaires ; mais il en est une foule d’autres qui sont devenus, ou pour parler plus exactement, sont reconnus aussi fréquents, aussi habituels que n’importe quel fait de la vie courante et normale. Il est assez facile de les reproduire à volonté, pourvu qu’on se mette dans les conditions requises par leur nature même ; et dès lors, il n’y a plus de raison valable pour les exclure du domaine de la science proprement dite.
Jusqu’ici, tout ce que nous avons appris au sujet de ces faits, c’est que leur origine est inconnue. On dira que c’est peu et que la découverte est assez pitoyable. J’en conviens volontiers ; s’imaginer qu’on explique un phénomène en disant que c’est un inconnu qui le produit, serait en effet puéril. Mais c’est déjà quelque chose que d’en repérer la source, de ne pas s’attarder au sein d’une brume où l’on tente au hasard toutes les directions, de concentrer peu à peu l’attention sur un point unique d’où partent tous les prodiges et de reconnaître à chaque instant, dans chaque phénomène, les habitudes, les procédés et les traits essentiels du même inconnu. C’est à peu près tout ce -287- qu’on peut faire pour l’instant ; mais ce premier effort n’est point tout à fait méprisable.
Il nous a donc semblé que c’était notre hôte inconnu qui s’exprimait au nom des morts dans les tables tournantes, l’écriture et la parole automatiques. Il nous a paru prendre en nous-mêmes la place de ceux qui ne sont plus, s’unir peut-être à des forces qui ne périssent point, visiter les tombeaux pour en ramener d’inexplicables fantômes qui surgissent inutilement devant nous ou hantent nos demeures sans nous dire pourquoi. Nous l’avons vu, dans des expériences d’intuition et de lucidité, supprimer tous les obstacles qui éloignent ou cachent les pensées ; et, à travers les corps devenus transparents, lire à même notre âme les secrets oubliés du passé, les sentiments qui n’ont pas encore de forme, les intentions qui ne sont pas encore nées. Nous avons constaté qu’il lui suffit d’un objet touché par -288- un être lointain, pour qu’immédiatement il participe à la vie la plus profonde, la plus intime de cet être, descende plus bas et monte plus haut que lui, voie ce qu’il voit et ce qu’il ne voit pas, les paysages qui l’entourent, la maison qu’il habite, comme les dangers qui le menacent et les passions secrètes qui l’agitent. Nous l’avons surpris errant çà et là, au hasard, dans l’avenir, le confondant avec le présent et le passé, désorienté mais clairvoyant, sachant peut-être tout, mais ignorant l’importance de ce qu’il sait ou encore inhabile à en tirer parti ou à se faire entendre ; oublieux et méticuleux, prolixe et réticent, inutile et indispensable. Nous l’avons vu enfin, alors que nous l’avions cru jusqu’ici indissolublement, inaltérablement humain, émerger tout à coup d’autres créatures et y révéler des facultés qui rejoignent les nôtres, communient avec elles au fond du plus profond des mystères, les égalent et parfois les surpassent dans une région qui nous semblait à tort le seul domaine vraiment intangible de l’homme ; je veux dire le domaine obscur et abstrus des grands nombres.
Il a encore bien d’autres manifestations non moins étranges, plus importantes peut-être, que nous nous proposons d’examiner plus -289- tard, notamment ses surprenantes vertus thérapeutiques, et ses phénomènes de matérialisation. Mais sans préjuger ce que nous ignorons encore, peut-être, au cours des pages précédentes, l’avons-nous suffisamment esquissé pour qu’il soit d’ores et déjà possible de dégager d’un fouillis de lignes souvent contradictoires, certains traits généraux et caractéristiques.
Mais d’abord, existe-t-il vraiment, ce personnage tragique et falot, évasif et inévitable que nous avons sinon dessein de peindre, tout au moins de dépouiller de quelques-unes de ses ombres ? Il serait téméraire de l’affirmer trop hautement, mais en attendant, dans les parages où nous supposons qu’il règne, tout se passe comme s’il existait. Supprimez-le, et vous êtes obligé de peupler le monde et d’encombrer votre vie d’une foule d’êtres hypothétiques et imaginaires : dieux, demi-dieux, anges, démons, désincarnés, entités spirituelles, -290- intelligences interplanétaires, etc. ; admettez-le, et tous ces fantômes, sans nécessairement disparaître, car ils peuvent fort bien subsister dans son ombre, deviennent accessoires ou superflus. Il n’est pas intolérant et n’élimine définitivement aucune des hypothèses par lesquelles l’homme s’est jusqu’à ce jour efforcé d’expliquer ce qu’il ne comprenait pas, et qui, sur certains points, sont acceptables, bien qu’aucune ne soit confirmée ; mais il les ramène à soi, les englobe ou les domine sans les annihiler. Si vous tenez, par exemple, pour choisir l’hypothèse la plus défendable et qu’il est parfois difficile d’écarter nettement, si vous tenez à ce que les désincarnés prennent part à vos actes, hantent votre maison, inspirent vos pensées, révèlent votre avenir, il vous dira : c’est vrai, mais c’est encore moi-même ; je suis désincarné, ou plutôt, je ne suis pas incarné tout entier, ce n’est qu’une petite partie de mon être qui se trouve dans votre chair ; et le reste, qui est presque tout, va et vient librement parmi ceux qui furent comme parmi ceux qui seront ; et lorsqu’ils semblent vous parler, c’est ma propre parole qui, pour se faire mieux écouter et secouer votre attention si souvent endormie, emprunte leurs habitudes et leur -291- voix. Si vous aimez mieux avoir affaire à des entités supérieures d’origine inconnue, à des intelligences interplanétaires ou surnaturelles, c’est toujours moi ; car n’étant pas entièrement dans votre corps, il faut bien que je sois ailleurs, et être ailleurs quand on n’est pas retenu par le poids de la chair, c’est être partout où l’on veut. On le voit, il a réponse à tout, il prend tous les noms qu’on désire et rien ne le limite, parce qu’il habite un monde où les bornes sont aussi illusoires que les mots inutiles que nous employons sur la terre.
S’il a réponse à tout, cependant on lui a fait, au sujet de certaines manifestations ou révélations qu’il attribue expressément aux désincarnés, d’assez justes et graves reproches. D’abord, comme le remarque le Dr Maxwell, il n’a pas de doctrine bien fixe. Dans tous les pays du monde, lorsqu’il parle au nom des esprits, il affirme qu’ils se réincarnent et -292- rapporte volontiers leurs avatars passés. En Angleterre, au contraire, il assure d’habitude qu’ils ne se réincarnent point. Qu’est-ce à dire ? Cette ignorance ou cette contradiction, de la part de celui qui paraît tout savoir, n’est-elle pas étrange ? Il y a pis : tantôt il attribue aux esprits, tantôt à lui-même ou à n’importe qui les révélations qu’il nous fait. A quel moment dit-il la vérité ? Au moins deux fois sur trois il se trompe ou nous trompe. S’il se trompe sur un point où il lui doit être facile de connaître la vérité, que peut-il nous apprendre au sujet d’un monde dont il ignore les lois les plus élémentaires, puisqu’il ne sait même pas si c’est lui ou un autre qui nous parle au nom de ce monde ? Faut-il croire qu’il s’agite dans les mêmes ténèbres que notre pauvre moi superficiel qu’il prétend si souvent éclairer et inspire en effet dans la plupart des grandes circonstances de la vie ? S’il nous trompe, pourquoi le fait-il ? On ne voit aucun but, il ne demande rien, ni aumônes, ni prières, ni pensées en faveur de ceux dont il se couvre à seule fin de nous induire en erreur. A quoi bon ces jeux malfaisants, puérils et ces lamentables et glaciales plaisanteries d’outre-tombe ? Il ment donc pour le seul plaisir de mentir ; et notre hôte inconnu, -293- cette subconscience infinie et sans doute immortelle en qui nous avions mis nos dernières espérances, ne serait donc, en fin de compte, qu’un imbécile, un farceur déplorable ou un fourbe ?
Je ne crois pas que la vérité soit aussi noire. Il ne se trompe pas plus qu’il ne nous trompe ; mais c’est nous-mêmes qui nous trompons. Il n’est pas seul en scène et ce n’est pas sa voix qu’entendent nos oreilles. Celles-ci ne sont pas faites pour recueillir les bruits d’un monde qui ne ressemble pas au nôtre. S’il pouvait nous parler lui-même et nous dire ce qu’il sait, il est probable qu’à l’instant nous cesserions d’être sur cette terre. Mais nous sommes dans notre corps des prisonniers profondément ensevelis avec lesquels il ne communique pas quand il veut. Il rôde autour des murs, il crie, il avertit, il frappe à toutes les portes ; mais rien ne nous parvient qu’une inquiétude vague, un murmure indistinct que nous traduit parfois un -294- geôlier mal éveillé et d’ailleurs, comme nous, captif jusqu’à la mort. Le geôlier fait de son mieux, il a ses façons de parler, ses expressions familières ; il connaît les nôtres, et à l’aide des mots qu’il possède et de ceux qu’il entend répéter, il s’applique à nous faire comprendre ce qu’il ne comprend guère lui-même. Il ne sait pas au juste d’où proviennent les bruits qu’il entend, et selon que dans la journée il fut question de tempêtes, de guerres ou d’émeutes, il les attribue aux vents, aux soldats, aux foules déchaînées. En d’autres termes, et pour parler sans métaphores, c’est le médium qui tire de son langage habituel et de celui que lui suggère l’assistance, de quoi revêtir et identifier les pressentiments, les visions aux formes insolites qui sortent il ne sait d’où. S’il croit que les morts survivent, il s’imaginera naturellement que ce sont les morts qui lui parlent. S’il a un esprit, un ange, un démon, un dieu favori, il s’exprimera en leur nom ; s’il n’a pas d’opinion préconçue, il ne fera même pas allusion à l’origine de ses révélations. Le langage inarticulé de la subconscience emprunte forcément celui de la conscience normale ; et les deux se confondent en une sorte de jargon ondoyant et divers. Et notre hôte inconnu -295- qui n’entend pas nous faire un cours doctrinal sur son entité, mais simplement nous communiquer comme il peut un avertissement plus ou moins inutile ou une marque de son existence, semble médiocrement se soucier des vêtements dont on l’affuble et dont, au demeurant, il n’a pas le choix, car dans son impotence à se manifester ou notre inhabileté à le comprendre, il doit se contenter de ce qui lui tombe sous la main.
Au surplus, si l’on attribue trop exclusivement aux esprits ce qui vient d’autre part, l’erreur, à ses yeux, n’est sans doute pas grande, car il n’est pas insensé de croire qu’il vit avec ce qui ne meurt pas dans les morts comme avec ce qui ne meurt pas en nous-mêmes, avec ce qui n’entre pas dans la tombe, comme avec ce qui ne s’incarne point à l’heure de la naissance.
Il n’y a donc pas lieu de proscrire entièrement les autres théories. La plupart renferment sans doute plus d’une parcelle de vérité ; et, notamment, -296- la grande querelle de la subconscience et du spiritisme repose en somme sur un malentendu. Il est fort possible et même assez probable que les morts nous entourent, puisqu’il est impossible que les morts ne vivent pas. Notre subconscience doit se mêler à tout ce qui ne meurt pas en eux ; et ce qui meurt en eux ou plutôt se disperse et perd toute importance, n’est que la petite conscience rassemblée sur cette terre et maintenue jusqu’à la dernière heure par les liens fragiles de la mémoire. En toutes ces manifestations de notre hôte inconnu, c’est notre moi d’après la tombe qui déjà vit en nous tandis que nous sommes encore dans la chair et rejoint par moments ce qui ne périt pas dans ceux qui ont quitté leur corps. L’existence de notre hôte inconnu supposerait donc l’immortalité d’une partie de nous-mêmes ? Est-il possible d’en douter ? Vous êtes-vous jamais imaginé que vous péririez tout entier ? Pour moi, ce que je ne saurais me représenter, c’est la façon dont vous vous représenteriez cet anéantissement total. Mais si vous ne pouvez entièrement périr, il est non moins certain que ceux qui vous ont précédé n’ont pas péri non plus ; et dès lors, il n’est pas tout à fait invraisemblable qu’on les -297- puisse retrouver et communiquer avec eux. En ce sens élargi, l’hypothèse spirite est parfaitement admissible ; mais ce qui ne l’est point du tout, c’est l’étroite et minable interprétation que lui donnent trop souvent ses adeptes. Ils voient les morts s’agglomérer autour de nous comme de misérables fantoches indissolublement attachés aux médiocres lieux de leur agonie, par les mille petits fils d’insipides souvenirs et de radoteuses manies. Ils seraient là, encombrant nos demeures, plus bassement humains que s’ils vivaient encore, vagues, inconsistants, bavards, désemparés, inutiles, oisifs, agitant pêle-mêle leurs ombres désolées que dévorent lentement le silence et l’oubli, s’occupant sans cesse de ce qui ne les regarde plus, mais à peu près incapables de nous rendre un service réel ; tels, en un mot, qu’ils finiraient par nous persuader que la mort ne sert de rien, ne purifie, n’élève, ne délivre rien et qu’elle est redoutable et sans espoir.
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Non, ce qui parle et se démène ainsi, ce ne sont pas les morts. Du reste, pourquoi les évoquer sans nécessité ? Je comprendrais qu’on y fût obligé s’il n’y avait pas, hors d’eux, de phénomènes analogues ; mais dans l’intuition et la lucidité de médiums non spirites, et notamment en psychométrie, on obtient des communications de subconscience à subconscience, des révélations de faits inconnus, oubliés ou futurs tout aussi frappants, quoique dépouillés des bavardages ineptes et des réminiscences encombrantes dont nous accablent des défunts d’autant plus jaloux de prouver leur identité qu’ils sentent qu’ils n’existent point.
Il est infiniment plus probable qu’il y a, dans les régions équivoques où nous nous hasardons, une étrange mêlée de forces hétérogènes. Tout ce drame ambigu, aux foules incohérentes, se déroule vraisemblablement aux alentours de l’estuaire nébuleux où notre -299- conscience normale se jette dans notre subconscience. La conscience du médium, — car ne l’oublions pas, il y a toujours et nécessairement un médium aux sources de ces phénomènes, — la conscience du médium, — obnubilée du reste par la « trance », — la seule qui possède notre parole humaine et puisse se faire entendre, accueille d’abord et presque exclusivement ce qu’elle comprend le mieux et ce qui l’intéresse le plus dans les révélations étouffées et tronquées de notre hôte inconnu qui communique, lui, avec les morts et les vivants et tout ce qui existe. Le reste, qui est seul important, mais moins net et moins vif, parce qu’il vient de loin, ne se fraye qu’exceptionnellement un passage difficile à travers un caquetage insignifiant. Ajoutons que notre subconscience, comme le remarque très justement le Dr Geley, est formée d’éléments superposés, et part de l’inconscience qui préside aux mouvements instinctifs de la vie organique de l’espèce et de l’individu, en passant par des gradations insaisissables, pour s’élever jusqu’au psychisme supérieur dont la puissance et l’étendue ne paraissent pas avoir de bornes. La voix du médium, ou celle que nous entendons en nous-mêmes lorsqu’en certaines circonstances -300- ardentes et profondes de notre vie nous devenons notre propre médium, a donc à traverser trois mondes ou trois règnes : celui des instincts ataviques qui nous rattachent à l’animal, celui de la conscience humaine ou empirique et enfin celui de notre hôte inconnu ou de notre subconscience supérieure, qui nous relie à d’immenses réalités invisibles et qu’on peut appeler, si l’on veut, divin ou surhumain. Il n’est plus dès lors surprenant que l’intermédiaire, qu’il soit spirite, autonome, palingénésiste ou ce qu’il lui plaira, se perde en ces remous violents et confus et que la vérité ou le message qu’il nous apporte, ballotté et roulé en tous sens, nous parvienne brisé, morcelé, pulvérisé, méconnaissable.
Du reste, je le répète, n’était le sort dérisoire fait à nos morts dans l’interprétation spirite, cette question d’origine n’aurait guère d’importance, puisqu’aussi bien la mort et la vie se rejoignent et s’unissent sans cesse en toutes choses. Il y a assurément des morts en toutes ces manifestations, attendu que nous sommes pleins de morts et que la plus grande partie de nous-mêmes est dès à présent immergée dans la mort, c’est-à-dire vit déjà de la vie sans limites qui nous attend de l’autre côté du tombeau.
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On aurait tort, au demeurant, de fixer toute son attention sur ces phénomènes extraordinaires, qu’il s’agisse de ceux auxquels nous mêlons indûment les défunts ou des autres non moins saisissants auxquels nous ne croyons pas qu’ils prennent part. Ce sont évidemment des points d’émergence précieux qui nous permettent de repérer approximativement l’étendue, les formes et les habitudes de notre mystère. Mais c’est au fond de nous, dans le silence et la nuit de notre être, où il ne cesse de s’agiter et mène notre destin, que nous devons nous appliquer à le surprendre et à le découvrir. Et je ne parle pas seulement des songes, des pressentiments, des intuitions vagues, des inspirations plus ou moins géniales qui sont encore des manifestations pour ainsi dire spécifiques et analogues à celles dont nous nous sommes occupés. Il a une autre existence plus secrète et beaucoup plus active qu’on commence -302- à peine d’étudier et qui est, si l’on descend aux dernières vérités, notre seule existence réelle. Des creux les plus obscurs de notre moi, il dirige notre vie véritable, qui est celle qui ne doit pas mourir, sans se soucier de nos pensées et de tout ce qui émane de notre raison qui croit guider nos pas. Il connaît seul le long passé d’avant notre naissance et l’avenir sans fin qui suivra l’adieu que nous dirons à cette terre. Il est lui-même cet avenir et ce passé ; tous ceux dont nous sommes nés, comme tous ceux qui naîtront de nous. Il représente dans l’individu, non seulement l’espèce, mais ce qui la précède et lui succédera et n’a ni commencement ni terme ; c’est pourquoi rien ne l’atteint, rien ne l’émeut qui n’intéresse pas ce qu’il représente. Qu’un malheur ou une joie nous arrive, il sait à l’instant ce qu’ils valent et s’ils vont ouvrir ou fermer les sources de la vie. Il est celui qui ne se trompe point. La raison a beau lui prouver, par d’irrésistibles syllogismes, qu’il se perd dans l’erreur ; il se tait sous le masque immobile dont nous n’avons pas encore su saisir l’expression, et poursuit son chemin. Il nous traite comme des enfants sans conséquence et sans discernement, ne répond jamais à nos objections, nous refuse ce que nous demandons -303- et nous prodigue ce que nous refusons. Si nous allons à droite, il nous ramène à gauche. Si nous cultivons telle vertu, telle faculté, que nous croyons ou aimerions avoir, il l’ensevelit sous quelque autre que nous n’attendions pas, dont nous ne voulions point. Il nous sauve d’un danger en donnant à nos membres des mouvements et des gestes imprévus, infaillibles, qu’ils n’avaient jamais faits et qui contrarient ceux qu’on leur avait appris ; il sait que l’heure n’est pas venue où il est inutile de se défendre. Il choisit notre amour malgré l’indignation de notre intelligence ou de notre pauvre cœur éphémère. Il sourit lorsque nous avons peur et parfois il a peur lorsque nous sourions. Et toujours il l’emporte, humilie la raison, écrase la sagesse et impose aux arguments comme aux passions le dédaigneux silence du destin. Les plus grands médecins entourent notre chevet, se trompent et nous trompent en affirmant notre perte ou notre salut : lui seul nous dit tout bas la vérité qui compte. Mille coups qui paraissent mortels s’abattent sur notre tête sans que remue un cil de ses paupières ; mais voici qu’un tout petit choc que nos sens n’avaient même pas transmis à notre entendement, le réveille en sursaut. Il se dresse, -304- il regarde, il comprend. Il a vu sinuer la fissure dans la voûte qui sépare les deux vies. Il donne le signal du départ. Aussitôt la panique se propage de cellule en cellule, l’innombrable cité que nous sommes pousse des hurlements de détresse et d’horreur et se bouscule autour des portes de la mort.
Cette grande figure, cet être nouveau qui était là, depuis toujours, dans nos ténèbres, mais dont les gestes gauches et démesurés qu’on attribuait jusqu’ici aux dieux, aux démons ou aux morts, ont pour la première fois appelé notre attention sérieuse ; on l’a comparé à un bloc immense dont notre personnalité n’est qu’une petite facette ; à un iceberg dont nous voyons scintiller quelques prismes qui représentent notre vie, tandis que les neuf dixièmes de l’énorme masse demeurent ensevelies dans les ombres marines. Selon Sir Oliver Lodge, c’est la partie de notre être qui ne s’est -305- pas incarnée ; selon Gustave Le Bon, c’est l’âme condensée de nos aïeux, — ce qui est vrai, sans nul doute, mais seulement une partie de la vérité, car on y trouve aussi l’âme de l’avenir et probablement de bien d’autres forces qui ne sont pas nécessairement humaines. — William James y voit une conscience cosmique diffuse et l’intrusion fortuite, en notre monde scientifiquement organisé, de débris et de vestiges du chaos primordial. Voilà bien des images qui s’efforcent de nous donner une idée d’une réalité si vaste qu’on ne peut la saisir. Il est certain que ce qu’on voit de notre vie terrestre n’est rien au prix de ce qu’on ne voit point. Du reste, dès qu’on y réfléchit, il serait monstrueux et inexplicable que nous fussions seulement ce que nous paraissons être ; rien que nous, tout entiers et complets en nous-mêmes, séparés, isolés, circonscrits par notre corps, notre esprit, notre conscience, notre naissance et notre mort. Nous ne devenons possibles et vraisemblables qu’à la condition de nous déborder de toutes parts et de nous prolonger dans tous les sens et tous les temps.
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Mais comment rendre compte de l’incroyable contraste entre la grandeur sans mesure de notre hôte inconnu, entre l’assurance, le calme, la gravité de la vie intérieure qu’il mène au fond de nous et les incohérences puériles et quelquefois grotesques de ce qu’on pourrait appeler son existence publique ? En nous, c’est le souverain juge, le pondérateur, le prophète et presque le dieu tout puissant ; au dehors, dès qu’il quitte sa retraite et se manifeste par des actes extérieurs, ce n’est plus qu’un diseur de bonne aventure, un rebouteux, une sorte de prestidigitateur ou de téléphoniste facétieux, j’allais dire d’acrobate ou de pitre. A quel moment est-il vraiment lui-même ? Est-il pris de vertige lorsqu’il sort de son antre ? Est-ce nous qui ne l’entendons plus, ne le comprenons plus dès qu’il cesse de parler à voix basse et d’agir dans l’ombre de notre vie ? Sommes-nous, par rapport à lui, la ruche épouvantée où -307- plonge une main gigantesque et inexplicable, ou la fourmilière affolée où se pose un pied colossal et incompréhensible ? Ne nous hasardons pas encore, à l’aide du peu que nous savons, à sonder la bizarre énigme. Bornons-nous, pour l’instant, à noter au passage d’autres questions un peu plus faciles auxquelles on peut tout au moins essayer de répondre.
Et d’abord, s’agit-il de faits réellement nouveaux ? Est-ce d’hier seulement que l’existence de notre hôte inconnu et ses manifestations extérieures nous furent révélées ? Est-ce notre attention qui les fait paraître plus nombreuses ou l’accroissement de leur nombre qui attire enfin notre attention ?
Il semble bien que si haut qu’on remonte le cours de l’histoire, on retrouve partout, sous d’autres noms et dans une mise en scène souvent plus prestigieuse, les mêmes phénomènes extraordinaires. Oracles, prophéties, aruspices, incantations, évocations des morts, possessions, apparitions, fantômes, guérisons miraculeuses, lévitations, transmissions de pensée, résurrections apparentes, etc., reproduisent exactement, bien qu’amplifiées par d’abondantes et d’évidentes fraudes, notre surnaturel d’aujourd’hui. D’un autre côté, on peut constater que la répartition -308- des phénomènes psychiques est sensiblement égale sur toute la surface du globe. En tout cas, il ne paraît pas y avoir de race qui y soit absolument ou particulièrement réfractaire. On dirait néanmoins qu’ils se manifestent de préférence chez les peuples les plus civilisés, — peut-être parce qu’ils y sont plus soigneusement recherchés, — et les plus primitifs. En somme, on ne saurait nier qu’on se trouve en présence de facultés ou de sens plus ou moins latents, mais universellement répandus qui font partie du patrimoine général et constant de l’humanité. Mais ces facultés ou ces sens ont-ils évolué comme la plupart des autres ; et s’ils ne l’ont pas fait sur notre terre, y saisit-on les traces d’une évolution extra-planétaire ? Y a-t-il progrès ou recul, sont-ils des rameaux inutiles et flétris ou des bourgeons gonflés de sève et de promesses, se retirent-ils devant l’intelligence ou gagnent-ils sur son domaine ?
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M. Ernest Bozzano, un des maîtres les plus érudits, les plus hardis et les plus subtils de la science nouvelle qui se forme, dans une remarquable étude publiée par Les Annales des Sciences psychiques[31], émet l’avis qu’à travers les siècles, ils sont demeurés stationnaires et immuables. Ils ne se seraient nullement disséminés, généralisés et affinés, comme tant d’autres beaucoup moins importants et moins utiles au point de vue de la lutte pour la vie, ceux de la musique, par exemple. Il ne paraît même pas, au dire de M. Bozzano, qu’il soit possible de les cultiver ou de les développer méthodiquement. Les peuples hindous, notamment, qui depuis des milliers d’années s’y appliquent, ne sont parvenus qu’à mieux connaître les procédés empiriques qui en favorisent les manifestations chez les -310- individus qui en étaient naturellement et préalablement doués. Je ne sais jusqu’à quel point les assertions de M. Bozzano sont incontestables. Il s’agit là de faits historiques ou lointains qu’il est fort difficile de contrôler. En tous cas, c’est déjà quelque chose que d’avoir, comme on l’a fait aux Indes, perfectionné les procédés empiriques qui favorisent les phénomènes supra-normaux. On pourrait même dire que c’est à peu près tout ce que nous sommes en droit d’espérer, attendu que de l’aveu même de notre auteur, ces facultés sont latentes en tout homme et qu’il suffit, comme on l’a fréquemment constaté, d’une maladie, d’un accident traumatique et parfois d’une simple émotion ou d’un simple malaise pour qu’elles se révèlent soudain chez l’individu qui en paraissait le plus irrémédiablement dépourvu. Il est donc fort possible qu’en améliorant les méthodes, en attaquant le mystère par d’autres angles, nous obtenions des résultats plus décisifs que les Hindous. N’oublions pas que c’est d’hier que notre science occidentale s’occupe de ces problèmes et qu’elle possède des moyens d’investigation et d’expérimentation que n’eurent jamais les Asiatiques. On peut même affirmer qu’à aucun moment de l’existence de notre -311- globe, l’intelligence scientifique ne fut mieux outillée, plus apte à toutes les besognes, plus précise, plus habile et plus pénétrante qu’aujourd’hui. Il n’y a donc nulle raison de croire, parce que les empiriques orientaux y ont échoué, qu’elle ne réussira pas à réveiller et à cultiver en tout homme ces facultés qui lui seraient souvent plus utiles que celles de l’intelligence même. A certains points de vue la véritable histoire de l’humanité est à peine commencée.
[31] Annales des Sciences psychiques, sept. 1906.
Néanmoins, en ce qui concerne l’évolution naturelle de ces facultés, l’assertion de M. Bozzano semble assez justifiée. On ne remarque pas, en effet, une différence flagrante ni même appréciable entre ce qu’elles furent et ce qu’elles sont. Et cette anomalie est d’autant plus surprenante qu’il est à peu près acquis qu’un sens ou une faculté se développe en proportion de son utilité ; or il en est peu, je pense, -312- qui eussent été non seulement plus utiles, mais même plus nécessaires à l’homme. Il a toujours eu un intérêt urgent et primordial à connaître immédiatement la pensée la plus secrète de son semblable qui est souvent son adversaire, parfois son ennemi mortel. Il a toujours eu un intérêt non moins grand à transmettre à l’instant sa pensée à travers l’espace, à voir par delà les continents et les mers, à retourner dans le passé, à s’avancer dans l’avenir, à retrouver à volonté, au fond de sa mémoire, non seulement toutes les acquisitions de son expérience personnelle, mais encore toutes celles de ses ancêtres ; à communiquer avec les morts et peut-être avec l’intelligence souveraine éparse dans l’univers, à découvrir des sources et des trésors cachés, à se soustraire aux lois draconiennes et déprimantes de la matière et de la pesanteur, à supprimer la souffrance, à guérir la plupart de ses maladies et même à reconstituer ses membres, sans compter bien d’autres miracles qu’il pourrait faire s’il connaissait toutes les puissances merveilleuses qui sommeillent sans doute aux obscurs replis de sa vie.
Est-ce encore un trait inattendu de la bizarre psychologie de notre hôte inconnu ? Voilà des -313- facultés plus précieuses que les plus précieuses qui nous ont fait ce que nous sommes, dont les bourgeons magiques pointent de toutes parts sous notre intelligence, mais demeurent stériles depuis des milliers et des milliers d’années, comme frappés de mort par les souffles glacés qui viennent d’une autre sphère. Est-ce parce qu’il s’occupe avant tout de l’espèce, qu’il néglige ainsi l’individu ? Mais enfin l’espèce n’est que l’ensemble et la succession des individus ; et son évolution dépend par conséquent de l’évolution de ceux-ci. Il y aurait donc eu pour elle avantage évident à développer des facultés qui l’eussent peut-être portée beaucoup plus loin, beaucoup plus haut que ne l’a fait sa puissance cérébrale qui, seule, a progressé. Si elles n’évoluent pas ici-bas, évoluent-elles ailleurs ? Qu’est-ce que ces puissances qui subsistent à l’écart et indépendantes des lois de cette terre ? Elles appartiennent donc à d’autres mondes ? Mais alors que viennent-elles faire en celui-ci ? On dirait par moments, à voir ces négligences, ces incertitudes et ces incohérences, que l’évolution de l’homme a été intentionnellement retardée par une volonté supérieure, comme si cette volonté avait craint qu’il n’allât trop vite, qu’il devançât -314- on ne sait quel ordre préétabli et ne sortît avant l’heure du plan qui lui était assigné.
Et les énigmes s’accumulent qu’on ne peut espérer de résoudre. On a dit que ces facultés anormales étaient des communications ou des infiltrations elles-mêmes anormales à travers le diaphragme qui sépare notre conscience de notre subconscience. C’est extrêmement probable, mais une petite partie de la question. Il importerait avant tout de savoir ce que représente cette subconscience, à quoi elle tend et avec quoi elle-même communique. La forme cérébrale de la connaissance est-elle une étape nécessaire ou accidentelle ? Est-ce la forme impersonnelle qu’elle prend dans la subconscience qui est la seule vraie ? Y a-t-il réellement, comme tout semble le prouver, incompatibilité irréductible entre nos facultés intellectuelles et ces facultés d’origine incertaine, au point que celles-ci ne peuvent se manifester -315- que grâce à l’affaiblissement ou durant la suspension de celles-là ? On constate, en tout cas, qu’elles ne s’exercent presque jamais simultanément. Faut-il croire qu’à un moment donné, l’humanité ou le génie qui préside à ses destinées ait eu à faire un choix exclusif et redoutable entre l’énergie cérébrale et les mystérieuses forces de la subconscience et qu’on trouve encore dans notre organisme les traces de ses hésitations ? Que serait devenue une humanité où la subconscience l’eût emporté sur le cerveau ? N’est-ce pas le cas des animaux et l’humanité ne serait-elle pas demeurée purement animale ? Ou bien cette prépondérance d’un élément subconscient plus puissant que chez les animaux et presque indépendant de notre corps n’eût-elle pas entraîné la disparition de la vie telle que nous la subissons ; et n’aurions-nous pas dès à présent vécu tels que probablement nous vivrons lorsque nous serons morts ? Voilà bien des questions sans réponse, mais qui ne sont peut-être pas aussi oiseuses qu’on le croirait d’abord.
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Dans cet antagonisme, quel triomphe souhaiter et toute alliance entre les deux forces ennemies est-elle à jamais impossible, tant que nous sommes dans notre chair ? En attendant, que faut-il faire ? S’il est indispensable de choisir, vers quoi penchera notre choix et quelle sera l’Iphigénie que nous immolerons ? Écouterons-nous ceux qui nous disent qu’il n’y a plus rien à gagner ni à apprendre en ces parages inhospitaliers où tous les phénomènes qui nous intriguent aujourd’hui étaient connus depuis que l’homme est homme ? Est-il vrai que l’occultisme, — comme on l’a fort improprement appelé, car la science qu’il poursuit n’est pas plus occulte que les autres, — est-il vrai qu’il piétine, s’embarrasse sans espoir dans les mêmes faits équivoques et que depuis sa renaissance qui date de plus d’un demi-siècle, il n’ait pas fait un pas en avant ? Il faut tout ignorer de l’admirable effort de ces années -317- fécondes pour oser hasarder une telle assertion. Ce n’est pas le lieu de traiter cette question qui exigerait de longs développements ; mais il est permis d’affirmer qu’aucune science jusqu’ici, en aussi peu de temps, n’a débrouillé pareil chaos, n’a constaté, contrôlé et classé une telle quantité de faits, n’a plus rapidement éveillé, cultivé et discipliné dans l’homme certaines facultés qu’on n’avait jamais sérieusement cru qu’il possédât, n’a fait reconnaître comme incontestable et introduit ainsi dans le cercle des réalités, sur quoi nous fondons notre vie, certains phénomènes invraisemblables qu’on avait dédaigneusement négligés jusqu’à ce jour. On attend encore, il est vrai, l’application pratique et d’utilité quotidienne, la domestication de la force nouvelle. On attend encore la manifestation révélatrice et décisive qui emportera les derniers doutes et éclairera le problème jusqu’au fond de ses origines. Mais convenons qu’on attend également cette manifestation dans la plupart des sciences. Nous voici déjà, en tout cas, en présence d’un surprenant amas de matériaux pesés et vérifiés, qu’on avait pris jusqu’ici pour des déchets de rêves, des débris de chimères ou de légendes sans importance, sans signification. Durant -318- plus de trois siècles, la science de l’électricité demeura à peu près au point où se trouvent aujourd’hui nos sciences psychiques. On enregistrait, on accumulait, on tentait d’interpréter une foule de phénomènes bizarres et sans portée ; on s’amusait autour de la machine de Ramsden, des bouteilles de Leyde, de la pile de Volta encore indécise. On croyait avoir découvert un passe-temps anodin, une ingénieuse distraction de laboratoire ou de cabinet de physique ; et, on ne soupçonnait nullement qu’on effleurait les sources d’une puissance universelle, irrésistible, inépuisable, invisiblement présente et active en toutes choses, qui allait bientôt envahir la surface de notre globe. Rien ne nous dit que les forces psychiques, que nous commençons à peine d’entrevoir, ne nous réservent pas d’analogues surprises, avec cette différence qu’il s’agit ici d’énergies et de mystères plus hauts, plus grandioses et sans doute bien plus lourds de conséquences, puisqu’ils touchent à nos destinées éternelles, passent à travers notre vie et notre mort et débordent notre planète.
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Il n’est donc pas vrai que les sciences psychiques aient dit leur dernier mot et qu’il n’y ait plus rien à en attendre. Elles viennent à peine de s’éveiller ou de se réveiller : et, pour proroger d’une centaine d’années la prédiction de Guyau, on pourrait dire, en songeant à elles, que le XXe siècle « finira par des découvertes encore mal formulées, mais aussi importantes peut-être, dans le monde moral, que celles de Newton ou de Laplace dans le monde sidéral ». Mais s’il y a beaucoup à en espérer, ce n’est pas une raison pour leur demander tout et pour abandonner en leur faveur ce qui nous a conduit où nous sommes. Le choix dont nous avons parlé, entre l’intelligence et la subconscience, est fait depuis longtemps et il ne nous appartient pas de le refaire. Nous sommes entraînés par une force acquise depuis deux ou trois mille ans et nos méthodes, comme -320- nos habitudes intellectuelles, se sont elles-mêmes transformées en une sorte de subconscience plus petite qui s’est superposée et parfois mêlée plus ou moins à la grande. Bergson, dans le très beau discours qu’il prononça le 28 mai 1913, en qualité de président de la Society for Psychical Research, se demande ce qui se serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques, au lieu de faire converger toutes ses forces sur l’étude de la matière, avait débuté par la considération de l’esprit ; si Képler, Galilée, Newton, par exemple, avaient été des psychologues. « Nous aurions certainement eu, dit-il, une psychologie dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujourd’hui, pas plus qu’on n’eût pu, avant Galilée, imaginer ce que serait notre physique : cette psychologie eût probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est à celle d’Aristote. Étrangère à toute idée mécanistique, ne concevant même pas la possibilité d’une pareille explication, la science eût recherché alors, au lieu de les écarter a priori, des faits comme ceux qu’étudie votre société ; peut-être même la « recherche psychique » eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois découvertes les lois les plus -321- générales de l’activité spirituelle (comme le furent, en fait, les lois fondamentales de la mécanique), on aurait passé de l’esprit proprement dit à la vie ; la biologie se serait constituée, mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre, qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles des êtres vivants, la force intérieure invisible, dont elles sont les manifestations. »
Elle aurait donc rencontré, dès les premiers jours de son activité, tous ces problèmes étranges : télépathie, matérialisations, clairvoyance, thérapeutique miraculeuse, connaissance de l’avenir, survivance possible, intelligence interplanétaire et tant d’autres, qu’elle a négligés jusqu’ici ; et qui, par suite de cette négligence, se trouvent encore dans l’enfance. Mais comme l’esprit humain ne peut prendre en même temps deux directions diamétralement opposées, elle eût forcément délaissé les sciences mathématiques. Un bateau à vapeur, venu d’un autre hémisphère où l’intelligence aurait suivi à notre insu la voie qu’a suivie la nôtre, nous aurait paru aussi merveilleux, aussi incroyable que nous paraissent aujourd’hui les phénomènes de notre subconscience. Nous serions allés très loin dans ce que nous appelons -322- à présent l’inconnu ou l’occulte ; mais nous aurions presque tout ignoré de la physique, de la chimie et de la mécanique, à moins, ce qui est fort possible, qu’en faisant le tour de l’occulte, nous ne les eussions rejointes par un autre chemin. Il est vrai que certains peuples, les Hindous notamment, les Égyptiens, les Incas peut-être, d’autres sans doute qui n’ont pas laissé de traces suffisantes, ont pris ainsi les choses par l’autre bout, et n’ont rien obtenu de décisif. Est-ce encore une conséquence de l’irréductible incompatibilité entre les facultés de l’intelligence et de la subconscience ? C’est possible, mais n’oublions point qu’il s’agit de peuples qui n’eurent jamais nos habitudes intellectuelles, notre besoin de précision, de constatations, de certitudes expérimentales, lequel besoin, du reste, n’a pris en nous toute sa force que depuis deux ou trois siècles. Il est donc à présumer que l’Européen serait allé dans l’autre voie beaucoup plus loin que l’Oriental. Où serait-il arrivé ? Possédant un cerveau différent, naturellement plus clair, plus exigeant, plus logique, moins crédule, plus pratique, plus proche des réalités, plus attentif aux petits faits, mais n’ayant pas cultivé son intelligence scientifique, se serait-il égaré ou aurait-il rencontré -323- les vérités que nous cherchons encore et qui peuvent être bien plus importantes que toutes nos conquêtes matérielles ? Mal préparé, mal équipé, mal équilibré, insuffisamment lesté d’expériences et de certitudes, eût-il couru les dangers que connurent tous les peuples trop mystiques ? Il est bien difficile de se l’imaginer. Mais ce qu’il n’eût pu faire sans péril, il est peut-être l’heure de le tenter sans risques. Tout en n’abandonnant rien de son intelligence qui est petite si on la compare aux étendues illimitées du subconscient, mais qui est sûre, éprouvée et docile, il peut à présent s’engager dans la grande aventure et essayer de faire ce qui n’a pas été fait. Il s’agit de trouver l’alliance entre les deux puissances. Nous ignorons encore les moyens d’aider, d’encourager, de développer, d’apprivoiser, de rapprocher de nous la plus grande ; cette recherche sera la plus difficile, la plus mystérieuse et à certains égards la plus dangereuse qu’ait entreprise l’humanité. Mais nous pouvons nous dire, sans crainte de nous tromper beaucoup, que c’est la meilleure tâche du moment. En tout cas, c’est la première fois, depuis que l’homme existe, qu’il affrontera l’inconnu avec d’aussi bonnes armes, comme c’est aussi la -324- première fois, depuis l’éveil, que son intelligence, parvenue à un sommet d’où elle peut presque tout comprendre, va recevoir enfin une aide du dehors et entendre une voix qui n’est pas seulement l’écho de la sienne.
FIN
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Pages. | |
| Avertissement | |
| Introduction | |
| Phantasmes des vivants et des morts | |
| La psychométrie | |
| La connaissance de l’avenir | |
| Les chevaux d’Elberfeld | |
| L’hôte inconnu |
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