The Project Gutenberg eBook of Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

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Title: Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Author: Désirée Sylvain-Lévi

Release date: February 21, 2026 [eBook #77993]

Language: French

Original publication: Paris: F. Rieder et Cie, 1925

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS L'INDE (DE CEYLAN AU NÉPAL) ***

D. SYLVAIN-LÉVI

DANS L’INDE
(DE CEYLAN AU NÉPAL)

F. RIEDER ET Cie, ÉDITEURS
7, PLACE SAINT-SULPICE, 7
PARIS
MCMXXV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 100 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE 1 A 100.
CES VOLUMES CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE.

ET 10 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE A A J.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by F. RIEDER et Cie, 1925.

DANS L’INDE
(DE CEYLAN AU NÉPAL)

1
DE COLOMBO A SANTINIKETAN

Ceylan. — Nous débarquons dans le grand tohu-bohu de l’escale, le mardi 1er novembre 1921 à 11 heures. Premières beautés cingalaises ; deux dames vêtues du même petit corsage blanc, bien serré au corps, bien pincé à la taille, manches au coude, longue jupe ; au moindre mouvement, la chair apparaît entre les deux parties du vêtement. Et les hommes sont plus ou moins vêtus, suivant leur rang social ; les coolies-rikshaw, les tireurs de pousse-pousse, n’ont plus qu’un pagne, mais presque tous ont un parapluie. De tout ce que notre civilisation a élaboré, plus que le tabac et l’alcool, c’est ce qui semble le plus hautement apprécié. On le porte de toutes manières et aussi suspendu dans le dos.

Dans la rue, les enfants, charmants avec leurs beaux yeux, vont nus ; parfois, une petite ficelle autour des reins ; parfois, suspendu à cette ficelle, un petit cœur de métal argenté figure la feuille de vigne du premier père.

L’hôtel où nous descendons est loin de la ville, au bord de la mer. Des cocotiers balancent très haut dans le ciel leurs têtes échevelées. Grand vent. Une lame s’abat avec bruit sur la rive ; la nuit, on se croirait encore en bateau. Des nuées de domestiques apparaissent, disparaissent, graves et silencieux comme des ombres.

Nous allons voir le Principal d’un des collèges, Mr K. Il a repris le costume national, tout blanc, en molle soie de Bénarès, les pieds nus dans des sandales. Sa femme arrive, une Anglaise blonde et rose vêtue d’un beau sari mauve ; la société anglaise lui a naturellement tourné le dos. Bouddhisante plus que théosophe, entièrement acquise à l’Inde, elle vint ici comme institutrice.

En sortant de cette maison, au seuil de la véranda, je m’arrête, éblouie ; la route rouge comme un fruit, les arbres de toutes essences, les fleurs qui jonchent le sol, ces odeurs si fortes, comme épicées, ainsi je me représenterais le paradis ! Le soleil se couche dans un ciel dramatique où courent des nuages formidables, éclatants de couleurs, et tout de suite la nuit tombe. Les corbeaux en vols énormes se rassemblent, se nichent, le ciel en est obscurci.


Mercredi 2. — Nous sommes partis ce matin pour faire de Colombo l’excursion traditionnelle à Kandy. Route fameuse, souvent décrite : les villages, les rizières en terrasses, les forêts aux arbres immenses, cette beauté de la flore tropicale qui oppresse un peu. Dans une scierie, un éléphant soulève des pièces de bois ; un peu plus loin, un petit crocodile fait des grâces dans un ruisseau.

Le temple de la Dent du Bouddha est bien médiocre, moins encore que le moine qui nous guide et qui semble stupide.

Il l’est, me dit mon orientaliste[1].

[1] M. Sylvain Lévi, professeur de sanscrit au Collège de France.


Jeudi 3. — Retour à Colombo, visite du beau musée, mon compagnon poursuivant son idée : bateaux, courants marins, ports. Un dernier adieu aux K., quelques achats et nous montons dans le train pour l’Inde, car, me dit dédaigneusement mon guide, Ceylan n’est pas l’Inde.

Et c’est bien vrai que, le détroit passé, voici les larges draperies, les anneaux aux poignets, aux bras, aux chevilles, au nez, les oreilles percées et transpercées pour les parures qui les incrustent. L’or que notre pâleur éteint, prend tout son éclat, sa magnifique splendeur sur ces peaux brunes. Les petites filles, toutes vêtues d’innocence, ont de petits chignons entourés, piqués de fleurs. Pays des beaux yeux, presque trop grands, qui mangent la figure. C’est aussi le pays des gros ventres : ces pauvres gosses mangent, Siva sait quoi !

La ligne suit longtemps la mer. Sur le sable grimpent et rampent des fleurs charmantes aux clochettes mauves, qui s’étendent, recouvrant tout, menaçant de tout envahir ; elles étaient inconnues, il y a une dizaine d’années ; il faut songer à les combattre, à les détruire.

Nous avions bien fait le projet de prendre le temps nécessaire pour visiter les temples du sud, mais mon compagnon se hâte vers son travail, nous ne verrons que Madura. Une grande ville sans un hôtel, seulement quelques chambres aménagées dans la gare même, pour les voyageurs ; à peine quelques Occidentaux ; ici, l’indigène est seul et maître.

Un vieux brahmane attendait sur le quai de la gare le touriste possible ; il tombe sur nous, proie facile, et tout de suite nous allons au temple. Qui pourrait le décrire ? Un temple ? Non, une série de temples ; les entrées sont surmontées de hauts pylônes, huit, je crois ; pas un pouce de leur surface qui ne soit sculpté, fouillé, orné de mille manières ; des milliers et des milliers de figures de dieux. Mais ceci n’est rien : il faut voir ces salles immenses, aux innombrables piliers. Une seule en compte presque mille ; les statues des dieux, des héros, les frises où éléphants, singes, serpents, poissons, et tous les animaux de la création s’enroulent, se déroulent, et les représentations symboliques, tout cela s’entassant, se pressant dans un amoncellement de formes et de figures qui donnent le vertige. Des kilomètres de choses surprenantes, formidables, monstrueuses, exquises. Notre pauvre imagination occidentale reste interdite devant ce débordement. Cependant, sous ce chaos, on devine un ordre, un équilibre, voire même une mesure, si ce mot ne semble pas ridicule, appliqué à un tel art.

Est-il possible que ces trésors d’invention follement prodigués soient lettre morte ou close pour les artistes occidentaux, pour nos sculpteurs, nos décorateurs, qu’il n’y en ait chez nous ni reproduction, ni moulage, ni photographie ? On commence à connaître Angkor ; mais les temples de l’Inde noire ne sont pas des ruines, et c’est ce qui en augmente le prodigieux intérêt : une foule, la ville entière grouille dans les salles, à travers les galeries. Dans une des entrées, un petit bazar est installé ; les marchands proposent aux fidèles les fleurs, les guirlandes dont ils pareront les dieux, la cendre, le minium, le beurre et l’huile dont ils les oindront. Ils vont, hommes, femmes et enfants de toutes castes, de toutes conditions, se baignant, se couchant, flânant, priant, bavardant, jouant ; les vaches et les chiens circulent aussi librement que dans la rue ; des perroquets crient dans leurs cages suspendues au plafond ; des milliers d’oiseaux passent, se nichent, car la nuit tombe. Une odeur lourde, sucrée, presque suffocante sort de toutes ces lumières, de toutes ces fleurs, de tous ces corps nus.

Notre brahmane ayant partout fièrement proclamé que ce « Frenchman » était un grand sanskrit scholar, la sympathie de la foule nous a partout accompagnés. Devant un petit sanctuaire — où naturellement nous n’avons pu entrer — un prêtre Sivaïte nous a offert des guirlandes (5 roupies, et le change est terriblement mauvais).

Un peu étourdis par tant d’étrangetés, nous avons rejoint nos chambres par les rues éclairées de rares lumignons. Le temple seul a l’électricité. Détail significatif.

Le lendemain, visite rapide de la ville. Les missions anglaises et américaines y multiplient les bâtiments et les œuvres ; les prosélytes sont-ils nombreux ? Que peuvent comprendre des Hindous à ces religions qui prétendent ne s’adresser qu’à la raison, alors que le Divin, auquel ils ont donné tant de bizarres aspects, est pour l’homme inconcevable, inconnaissable ?

Nous avons passé le dimanche 6 à Madras et nous arrivions à Calcutta le 8 au matin. Tout de suite, nous voyons le fils de Tagore, Rathindra Nath et nous nous rendons avec lui dans leur vieille maison, ou plutôt leur vieux palais, au cœur de la ville indigène. Nous voilà immergés dans la vie hindoue.

Dans un palais voisin résident deux neveux du poète, Abanindra et Gaganendra Nath Tagore, deux patriciens qui sont aussi deux grands peintres. Ils vivent encore suivant l’antique usage de la Joint family, biens indivis, familles réunies. Les dames sont invisibles. Je suis introduite dans leurs appartements. Une douzaine de beaux enfants jouent ensemble. Je vois des mères, des filles, des brus, une petite jeune femme, dix-sept ans environ, d’une extraordinaire beauté, une nuée de domestiques, une cinquantaine de gens peut-être, un petit royaume. Et le lendemain nous arrivions à Santiniketan.


C’est à un mille environ de la station de Bolpour, un immense plateau nu où l’école et quelques petits villages forment des oasis de verdure. L’histoire dit que le père du poète, celui qui fut le Maharshi, le grand saint, passant par là, fut saisi par la beauté de cet espace où rien n’arrêtait sa vue, par cette grande solitude. Il était à cet âge où l’Hindou pense à la retraite. Il s’assit à l’ombre de l’arbre unique, ordonna à ses domestiques de le laisser seul pendant quelques jours et il se mit en méditation ; des voleurs de grand chemin le servirent. Plus tard, en ce même endroit, il faisait construire une grande maison : Santiniketan était fondé. Son fils, le poète, en ce lieu choisi fonda son école sur le modèle de l’ermitage traditionnel. A sa mort le Maharshi lui légua sa maison, pour qu’elle devînt la Maison des hôtes, Guest house, à la condition que toute chair, tout alcool y serait prohibé. Tout à l’entour une trentaine de bangalows, de constructions basses, couvertes de chaume, abritent maîtres et élèves.

Pour les classes, il y a l’ombre des arbres, car manguiers, sals, palmiers ont été plantés, ont fructifié. Trois cents élèves, dont une quarantaine de jeunes filles, vivent là dans une paix profonde. L’impression est extrêmement calme, grave et souriante : un petit univers que la passion intellectuelle et nationale anime.

Pendant de longues années le poète a supporté à peu près seul toutes les charges de cette œuvre ; puis, un comité a été fondé qui l’aide en cette grande tâche. Tous les jours Tagore, assis sous un arbre, enseigne aux enfants l’anglais et le bengali et ce n’est pas chose banale que de voir ce grand homme, une des gloires reconnues par les deux mondes, l’Est et l’Ouest, donner tant d’heures de sa journée, toute sa vie à des enfants, les enfants qui feront l’Inde de demain. Si le patriotisme est trop souvent dans les mots, le sien est dans cette œuvre, unique au monde.

Une grande cérémonie a marqué notre arrivée. Sous les manguiers tout Santiniketan, élèves, maîtres, les femmes, les enfants, se sont groupés en un demi-cercle, ou plutôt en deux quarts de cercle, (on ne confond pas les genres), devant un banc de pierre bas où nous nous asseyons. Deux professeurs chantent des vers ; le professeur de français nous adresse le plus gentil discours ; le poète dit à son nouveau professeur de charmantes paroles de bienvenue, il nous enduit le front de pâte de santal, il nous met au cou des guirlandes. Sur le sol ont été tracés les dessins de bon augure ; les fleurs sentent fort, nous sommes émus, un peu déracinés. Et chacun s’en fut dîner. Dîner de quoi ? Notre maison n’est pas encore tout à fait terminée, nous sommes au Guest house pour quelques jours. Les excellents enfants de Tagore, son fils Rathi, sa charmante belle-fille Pratima veillent sur nous. Nous sommes évidemment gâtés à l’extrême. Mais, que mangeons-nous ? Je ne sais aucun nom et, les saurais-je, ils ne me représenteraient que des choses inconnues : ce sont de délicieuses petites croquettes, des petits hachis compliqués, des choses trop sucrées. Le pain est un luxe occidental qu’on oublie quelquefois, mais on en trouve généralement à un mille d’ici, au bazar de Bolpour.

Nous avons déjà un boy, un chrétien de Madras qui se pique de connaître les Occidentaux et leurs manies : « S’il avait seulement de la farine, du vinaigre et du fromage, quelle bonne mayonnaise il nous ferait ! Mais ces Hindoo people ! » et d’un geste méprisant il désigne tout l’ensemble de la population de l’Inde, les Tagore y compris. « Et ce Gandhi !… Pour « nous autres catholiques », quelle religion que la leur ! Mais Master n’a-t-il pas entendu ces bruits étouffés, cette nuit, comme si doucement on frappait aux fenêtres ? Un revenant, Master. On dit qu’il y en a beaucoup dans cette jungle ». Il est tout noir, ce cher Joseph, orgueilleux comme un dindon, et plein des meilleurs principes. Il a pris aux Rathi un de leurs meilleurs boys, qui d’ailleurs n’est pas resté avec nous : il était de caste brahmanique ; Memsahib (moi) lui donnait des ordres, et décidément il ne peut s’habituer aux « English people ». Joseph en a trouvé un autre, Bola, aide de cuisine et valet de chambre. Un troisième, Latou, est balayeur, porteur d’eau, arrange les fleurs, vide les chaises percées ; nous avons chacun la nôtre ; l’Inde n’a pas adopté nos arrangements sanitaires et sans doute a-t-elle eu raison. La canalisation est remplacée par des personnages muets et invisibles qui se chargent du Tout-à-la-terre. Est-il beaucoup d’autres pays où tant de gens soient occupés à vider tant de pots de chambre ?


Il y a quelque chose de très prenant dans les choses, dans les gens, chez ceux-ci une grande douceur, peu d’ironie, de la finesse, la plus large humanité. Les bêtes mêmes y sont comprises. Une belle et grave politesse, rien de la muflerie que l’Occident a si bien élaborée.

Et les choses comptent si peu ! La plus belle installation ferait rire nos plus petites bourgeoises : la chambre, c’est un vaste lit très dur, un cadre de bois, un mince matelas, mais on y dort tranquille sous la moustiquaire, pas de bêtes à craindre. Pas de chaises. Ordinairement, sur le sol, des nattes ; on nous en a donné quelques-unes et aussi quelques meubles, mais les saisons en se succédant, la terriblement chaude et pluvieuse après la terriblement chaude et sèche, font jouer bois et joints. La salle de bains, c’est une pièce cimentée, d’énormes bassins pleins d’eau, un tabouret bas sur lequel on se perche, et, avec un pot qui ressemble à une mesure d’un litre, on s’asperge tant qu’on veut.

Et si vous voyiez la cuisine, son fourneau de terre, la petite table ; lorsque j’y vais jeter un coup d’œil, je trouve tout mon personnel en costume léger, accroupi sur ses talons, mon chef épluchant les légumes pour ses interminables chimies, son second lavant la vaisselle, le balayeur s’éclipsant.

C’est ainsi, me dit mon mari, que cela se passait il y a vingt-cinq ans. Les prix ont augmenté, l’organisation est la même, et cependant rien n’est plus reconnaissable : ce peuple timide, peureux, qui se collait au mur, à la seule vue d’un Occidental, va et vient, tranquille et suivant son humeur, sans se soucier des étrangers. Le temps est passé où l’on pouvait inscrire sur les salles des gares : European ladies, native females. Les grands principes invoqués pendant la guerre, droits des peuples, droits des gens, ressemblent à ces génies des vieilles légendes qui, une fois évoqués, ne se laissent plus réduire.

Nous sommes arrivés pour la meilleure saison. C’est l’hiver. Le plein du jour est brûlant, le soir et le matin plus frais, la nuit délicieuse. Cependant tous s’enveloppent frileusement, on entend tousser. Le costume, réduit au minimum pour les gens du peuple, consiste essentiellement, chez les femmes, en une longue pièce d’étoffe, le sari, dont elles se font tout à la fois une jupe, une draperie couvrant le buste, un voile sur la tête. Rien de plus pudique, de plus seyant, de plus beau. Les hommes, d’une longue draperie se font d’amples culottes, sur laquelle tombe une longue tunique. Les plus économes la remplacent par l’affreuse chemise de chez nous et c’est ainsi que j’ai vu venir à moi le tout mince, tout pâle professeur de français, mon élève : pantalon blanc très large, casque colonial khaki et une petite chemise aux pans flottants.

Nous sommes entrés le samedi 12 au soir dans notre belle maison, rez-de-chaussée surélevé autour duquel court une large véranda. Un petit escalier conduit à une terrasse où logent corbeaux et pigeons. Aucun voisin, le soleil tourne autour de nous. Rien qui nous abrite. A six cents mètres environ, les arbres et les bâtiments de l’école ; à trois cents, le bangalow des Rathi.

L’horizon infini est si clair dans cet air si sec, que l’on voit se profiler, à vingt milles, des collines dont je ne sais pas le nom. Nous sommes les plus paresseux de ce petit univers ; on se lève ici un peu avant le soleil, pour la prière et la méditation, la journée commence par des chants et c’est encore en chantant que les élèves la terminent.


S. a déjà commencé son travail ; il a trouvé ici des élèves de choix parmi les professeurs et quelques moines bouddhiques de Ceylan, avec lesquels il compte faire de bonne besogne. Chaque jour, cours de sanscrit, chaque dimanche, conférences sur la littérature bouddhique, textes, commentaires, etc., auxquels assistent des étudiants venant de Calcutta.

Nous voilà installés pour quelques mois, tout va très bien, mais nous attendons avec impatience les premières nouvelles d’Europe ! Depuis deux jours, nous sommes sans journaux. D’ailleurs, pour l’Inde et en dehors d’elle, il n’y a que l’Angleterre ; pendant le voyage de Ceylan à Calcutta, la seule dépêche française répétée successivement par les différents journaux concernait la récolte de betteraves, déficitaire ! Heureusement le traité franco-kémaliste nous procure quelques rappels de chez nous.

Vie de société intense. Nos salons, ou plutôt, notre véranda ruisselle de visiteurs, dames drapées comme des statues laissant leurs sandales au bas de nos quelques marches, la plante de leurs pieds soigneusement rougie de vermillon et si timides qu’elles n’osent ouvrir la bouche. Je ne me rappelle jusqu’à présent aucun nom, aucun visage. Hier, on m’a envoyé un délicieux poupard de trois mois, gros, gras, superbe, ses immenses yeux encore agrandis par le collyre, une petite mouche noire au milieu du front. Comme nourrice, un grand gaillard tout noir, un pagne autour des reins, qui poussait tendrement la voiture.

Les bêtes féroces ne se sont pas encore présentées, à peine quelques araignées toutes petites, auxquelles de petits lézards à grosse tête font une bonne chasse sur le mur blanchi à la chaux. Notre inénarrable Joseph prétend avoir vu un serpent tout près de la maison, un cobra, naturellement ! C’est un terrible froussard.

Ce matin, enfin, une lettre de nos enfants. Elle nous a été apportée par quatre petites filles et un jeune garçon. Ils nous ont chanté la dernière chanson du poète. Tous nous en avons eu la primeur hier soir, à la réunion en l’honneur de la pleine lune. On comprend ici qu’on fête ces soirs magiques. Vers 7 heures tout notre petit univers se groupait, comme savent se grouper les Orientaux, sous le grand ciel nocturne ; la lumière dorée de la lune l’emplissait d’une extraordinaire clarté. Le Poète, le professeur de musique (son neveu, le gros et délicieux Dinou), et le chœur des enfants ont chanté, et j’ai pensé que notre jeunesse vit bien loin de la nature.

Ce soir je suis invitée par les dames. Il faudra leur dire ce que les femmes ont fait pendant la guerre, et mon anglais reste déplorable.

2
UNE UNIVERSITÉ SOUS LES MANGUIERS

Dès notre arrivée, hier après-midi, Tagore m’avait demandé de donner quelques conseils aux étudiants pour le français. A la très jolie réception d’arrivée, hier, Mr Morris, professeur de français, Parsi de Bombay, nous avait fait en français un petit speech et, ma foi, l’emploi de tous nos pronoms relatifs m’avait remplie d’admiration. Il est venu nous faire une visite ce matin, tandis que le poète donnait à S. sa première leçon de bengali et, tout aussitôt, je prends rendez-vous avec ce premier élève pour 2 heures, sous le premier arbre libre. Je l’y trouve et avec lui quatre autres messieurs, tous, je crois bien, professeurs, et sans autre cérémonie, nous commençons à lire le Bourgeois gentilhomme. Le neveu de Tagore est là. Sa grosse tête frisée fait penser à quelque Caligula. Il rit de tout son cœur, sensible et gai comme un enfant.


11 novembre. — Notre vie tranquillement s’organise : la leçon de bengali est des plus régulières, nous nous abonnons à un journal, nous nous installons dans notre petit univers. Après le coucher du soleil (le plein du jour est brûlant et la région ravinée par les pluies n’offre guère d’ombrages), nous allons nous promener avec Bose, le neveu du physiologiste si connu par ses études sur la sensibilité des plantes ; à le voir, pieds et jambes nus, vêtu de fines mousselines, qui penserait qu’il sera dans six semaines en Allemagne (où l’attend, chuchote-t-on, une fiancée) et qu’il y poursuivra ses recherches scientifiques ?

Nous allons jusqu’au village voisin, à Goalpara : des maisons de terre battue, couvertes de chaume, enfouies dans la fraîcheur des grands arbres, un grouillement de gosses tout nus, des bruits de tam-tam, des fusées. Nous arrivons juste pour la procession et la poudja (culte) de Durga. On a monté sur deux forts bambous la statue de la terrible Déesse-Mère ; à sa droite Siva, son époux ; à sa gauche, Nârada, le messager des dieux, beaucoup moins joli qu’Iris, tout cela, barbouillé, doré, conventionnel, peut-être moins laid que les saint-sulpiceries et leur fadeur. Bose dit aux fidèles qui se pressent, qui est ce Sahib ; on nous fait place, on nous invite au bain de la déesse, car on va la laver dans la petite rivière voisine, déjà en partie asséchée, on nous offrira des gâteaux. Mais il faut rentrer, la nuit est tombée et la lune éclaire le ciel si intensément que les étoiles sont éclipsées. On pourrait lire.


Dimanche 13. — Jour de travail comme les autres. Le jour de repos ici est le mercredi, parce que, me dit-on, le mercredi est associé à quelque souvenir concernant les Tagore et le Brahmo-samaj. Le Brahmo-samaj est une secte religieuse qui est au brahmanisme ce que la Réforme est au catholicisme. Elle a voulu retrouver la pureté première de la religion dans les vieux textes et principalement dans les Oupanishads.


14 novembre. — Le soir, réception par les étudiants dans la jolie école d’art, Kala Bhavan. La réunion se tient dans la salle des expositions. Il est 6 h. 1/2, la lune presque pleine éclaire la galerie extérieure où les dames se sont rangées. Tout le monde s’accroupit et, en cérémonie, à côté du poète, nous nous asseyons sur nos talons. On nous a mis au cou, suivant l’usage, des guirlandes, ces guirlandes de fleurs si parfumées qu’on peut à peine en supporter l’odeur sucrée, épicée. Un étudiant nous lit un gentil discours. Mais pendant la réponse de S., et la charmante allocution du Poète, je ne pense qu’au moment où je pourrai me lever. Nous sommes rentrés par une nuit que la lune inondait de clarté, une splendeur que je ne saurais décrire.

C’est à la fête du lendemain, en l’honneur de la pleine lune, que nous avons rencontré l’autre Européen qui vit ici. C’est, comme par hasard, un Juif polonais, ou plutôt lithuanien, chimiste, élève des universités allemandes et de notre Institut Pasteur ; il a couru le monde, l’Amérique, l’Europe et enfin l’Inde, qui l’a fixé. Il a passé six mois dans l’Himalaya, vivant en yogi (ascète) et il est arrivé ici où il enseigne la chimie aux enfants ; il y vit en Hindou. Pour le costume, rien de plus simple : sur son pantalon il laisse flotter sa chemise khaki ; quand il repartira, s’il repart, il remettra ceci dans cela, et en route pour Vilna.

Tagore est venu dîner avec nous, nous avons longuement bavardé, nous l’avons écouté. Il nous a parlé de ses deux professeurs anglais, des Anglais que l’Inde a conquis : l’Inde ou cet Hindou ? Et il revient à la question nationale ; il rappelle cette affreuse histoire d’Amritsar à la suite de laquelle il renvoya au gouvernement de l’Inde sa décoration, une Anglaise maltraitée dans une rue et la répression qui suivit. Sa voix tremble et ses yeux étincellent au seul souvenir d’événements que sans doute l’Angleterre elle-même désavoue.

Le 16, j’ai eu ma petite réception pour moi toute seule. Les dames ont fondé un cercle, Alapini (la Causerie) ; elles m’ont demandé de leur parler de l’œuvre des femmes pendant la guerre. J’ai bredouillé mon mauvais anglais pendant une dizaine de minutes, on m’a enguirlandée, et un lourd silence est tombé. La timidité de ces femmes est incroyable ; cependant beaucoup n’ont jamais été « parda », elles n’ont pas vécu derrière le rideau symbolique qui dérobe aux regards la vie de tant de femmes dans l’Inde. Des plus instruites, on ne peut tirer que des yeux baissés, des monosyllabes et des sourires. J’espère bien les apprivoiser et le français m’y aidera, ce français que notre arrivée et les caisses de livres envoyées par les Amis de l’Orient, le Ministère, Strasbourg mettent tout à fait à la mode.

J’ai un élève de plus et les cours de Morris sont de plus en plus suivis. Avec ce même gentil Morris, rendez-vous tous les soirs ; nous devons lire ainsi tout Molière. Il a bien lu les critiques, Faguet, Sainte-Beuve et ce qui paraît dans les Annales ; il englobe tout dans la même déférente admiration ; mais il n’a jamais lu l’œuvre. Le pauvre est sans livres et prodigieusement mal renseigné. Il est aussi prodigieusement pudique et le souvenir seul de certains mots le fait rougir jusqu’au fond des oreilles. Comment lirons-nous Sganarelle ?


17 novembre. — Le Prince de Galles débarque à Bombay et mon précieux Joseph revient du bazar bredouille. Le boycott (hartal) a été si bien observé que nous n’aurons ni fruits, ni légumes et on ne nous livrera notre charbon que demain ! L’ordre lancé par Gandhi a été entendu ; toutes les boutiques, les bureaux, les écoles ont été fermés dans l’Inde. Les désordres suivront-ils ? Sera-t-il possible de tenir dans la non-coopération passive tout un monde de 320 millions d’hommes ? Le programme répond cependant à la mentalité et aux habitudes du peuple le plus doux de la terre.

S. fait, à 3 h. 1/4, son premier cours, à l’endroit même où tout Santiniketan nous a reçus à l’arrivée, à l’ombre des manguiers. Accroupis sur des tapis, quarante-deux auditeurs, dont un des moines bouddhiques de Ceylan, avec sa belle robe jaune découvrant l’épaule droite (eh ! ne nous trompons pas de côté ! On s’est battu ferme, en Birmanie, pour cela ; le dogme y est intéressé). Quatre dames sont installées de la même manière, par derrière, un peu à l’écart, comme il convient. Tagore, sur le banc bas prend des notes ; il résumera tout à l’heure, en bengali, la leçon que ce monsieur est venu tout exprès de Paris leur faire. L’anglais du monsieur n’est pas très bon ni très beau, mais il est attentivement suivi. Tableau à ne jamais oublier. C’est le commencement d’une série de cours sur les « Rapports de l’Inde avec les pays étrangers ». Pour le dimanche, série spéciale sur la littérature bouddhique, destinée aux auditeurs venant de Calcutta.

Déjà quelques étudiants ont demandé des directions, des rendez-vous de travail.


18. — La journée commence par la visite de jeunes amis que notre charme personnel et les bonbons que nous avons encore — il n’y en a plus beaucoup — ont déjà attirés chez nous : le jeune Nitou et sa sœur Bouri (« la vieille ») petits-enfants du Poète et un autre jeune homme de dix ans qui ne sait que le bengali, avec son petit frère de quatre mois. Quel est le nom du bébé ? Il n’en a pas encore, on ne lui en donnera un qu’à la cérémonie du premier riz.

Après le cours, nous avons été jusqu’à un petit village santal voisin. On a beaucoup écrit sur cette population Santal, descendante des plus anciens occupants de l’Inde. Ils ont conservé leurs habitudes, langue, coutumes, religion, très particulières. Travailleurs excellents, mais incapables de tenir un compte ; il faut les payer chaque soir après leur journée, sans quoi ils ne reviennent pas le lendemain ; très gais, très artistes ; nous les voyons rentrer en bandes dans leurs villages d’une éblouissante propreté ; un musicien parmi eux joue d’une flûte de roseau, on se croirait revenu aux premiers âges.

La promenade ici ne peut être bien longue : dès que le soleil se lève, il est vainqueur. Nous ne sortons guère avant quatre heures ; les routes, rouge sombre, creusées de profondes ornières par les chars à buffles, ne sont pas nombreuses, mais nous suivons les foulées qui vont, se perdent, nous mènent aux lits desséchés que de vraies rivières doivent emplir pendant les pluies, tout à travers de hautes herbes aux épines si pointues qu’elles se cousent dans les vêtements, dans les bas ; il faut à chaque instant s’arrêter et s’éplucher les jambes. En rentrant, je trouve mon élève et, S., le moine de Ceylan avec un petit moinillon pas encore ordonné, dans leurs belles robes jaunes. Le poète qui dîne avec nous annonce l’arrivée prochaine d’une jeune fille, juive de Galicie, qu’il a vue en Europe. Très intelligente et instruite, elle lui a demandé de venir à Santiniketan pour y enseigner l’histoire de l’art. Elle est également philosophe, auteur et danseuse. Elle a dansé pour montrer son talent et Tagore, pour nous faire apprécier le caractère de cette performance esquisse des mouvements du buste et des bras, roule les yeux, sa tête se balance ; le « sense of humour », cet Hindou l’a et aussi les moyens de l’exprimer.

3
LA VIE AUTOUR DU POÈTE

22 novembre. — Ce matin, à 7 heures, tailleur pour monsieur. Ce tailleur n’est pas le plus mal culotté, attendu qu’il n’a pas de culotte, ni de souliers non plus ; mais il se drape magnifiquement dans une espèce de torchon assez sale. Figure noire aux yeux étincelants. Il prend ses mesures comme Newton devait faire ses calculs. Et, à 9 heures, un étudiant, qui est aussi professeur des enfants, passionné pour la géographie ancienne du Bengale, apporte à S. des notes prises au cours. Il s’est mis au français, tenté par les livres qui arrivent par caisses. « Voulez-vous lire avec moi ? » — Et me voilà un élève de plus.

Après le cours de l’après-midi deux étudiants attendaient S., et, sous notre véranda, une petite forme strictement drapée, la plante des pieds soigneusement vermillonnée, le signe écarlate, indice du mariage, bien nettement tracé à la naissance de ses bandeaux, anneaux d’or et colliers étincelants sur sa peau mate, une petite dame m’attendait. Elle est la femme d’un des professeurs, Mr Mazoumdar, qui a étudié trois ans en Amérique. A son retour, on lui offrit un bon poste à l’Université de Calcutta, mais les charmes de Santiniketan et ceux, irrésistibles du poète furent les plus forts. Agronome, il a installé, combien primitivement ! des étables ; il fournit à l’école le lait, le pauvre lait, le ghee, produit blanc comme la crème, assez ferme, qui est le beurre indigène ; il enseigne aussi l’anglais aux enfants. Donc la gentille petite Mme Mazoumdar venait me dire adieu avant d’aller avec ses deux petits à Calcutta, chez sa mère, où elle doit passer quelques jours. Ce ne sera pas encore le moment de nommer le bébé ; il faudra attendre son septième mois ; l’astrologue sera alors appelé, il considérera l’horoscope soigneusement établi au moment de la naissance de l’enfant et il choisira, fixera le jour, l’heure « favorables » du premier riz, cérémonie compliquée, au cours de laquelle on placera sur la langue du bébé un grain de riz, première communion avec la nature.

Ensuite, visite de Kshiti Mohan Sen, une des plus fortes personnalités de notre univers : il a parcouru l’Inde dans toutes les directions, recueillant les chants populaires, les légendes, tout un immense folklore. De la caste des médecins, il sait l’art de guérir et il s’était établi lorsque Tagore lui écrivit, lui demandant de venir : « Je ne suis pas un assez grand homme pour venir chez vous », répondit-il ; nouvelle lettre du poète : « C’est un petit homme que je veux. » Et Kshiti Babou, vaincu, vint s’établir à l’ermitage.

La force d’attraction, de persuasion, le magnétisme de Tagore sont réellement incroyables. A vivre dans cette retraite intellectuelle si pleine de charme, sorte de Port-Royal souriant, indulgent et heureux, je pense à quelques amis, hommes et femmes, qui apprécieraient cette vie simple, nue, dégagée du souci des apparences, des besoins qui pèsent si lourdement sur nous, du désir et parfois de la nécessité d’imiter, d’égaler le voisin ; comme ils goûteraient cette paix.

Ce mercredi 23, à 7 heures, service au temple, hideuse construction en fer et verre, dont la responsabilité est rejetée sur quelque lointain parent. Rien de compliqué dans cette cérémonie ; à l’intérieur, toute l’école, professeurs, étudiants, élèves, est groupée autour du poète ; à l’extérieur, sur les marches, les femmes, les petites filles. Lecture d’une Oupanishad, avec commentaire en bengali ; en tout, trois quarts d’heure et c’est fini.

Je me réveille le lendemain assez mal en train. Je m’installe sur une chaise longue sous la véranda ; ouverte à l’ouest, elle est toute la matinée délicieusement fraîche ; j’y vis jusqu’à midi, y recevant mes élèves, lisant, écrivant. Mais, à mesure que le soleil montant rend le ciel plus éclatant, ce malaise s’accentue ; il n’y a pas à en douter, cette lumière me fait mal, et cependant qu’elle est, au matin, blanche, tendre et fine ! Faudra-t-il renoncer à son enchantement ? les horribles verres fumés seront-ils de rigueur ? Je reçois pourtant la série des amateurs de français, ceux de l’après-midi ; six viennent me trouver et je voudrais pouvoir vous décrire le tableau : ils s’accroupissent autour de moi, sur mon beau tapis ; seul le gros, le délicieux Dinou Babou s’assied sur un siège bas et, pendant une grande heure, la bonne gaîté de Molière triomphe. Le soir, le bhikkhou, (moine bouddhiste) et son moinillon, accompagnés d’un jeune Cingalais viennent prendre de mes nouvelles ; poliment ils s’informent : ai-je pris quelque médicament ? Je leur dis ma méfiance de la drogue. La prière, demandent-ils, ne serait-elle pas salutaire ? Mais oui, bien sûr. Ils dévident alors un long bout de ma bobine de fil, le tordent en corde, le bhikkhou en tient un bout, je prends l’autre, le moinillon retient le milieu (sans doute pour que sans me toucher le contact s’établisse) et la longue litanie bouddhique, psalmodiée par leurs voix pieuses, se déroule. A la fin de la prière, j’avouai que j’étais déjà beaucoup mieux. Ils pelotonnèrent le fil, me dirent de le placer durant la nuit sous mon oreiller, et demain matin ils recommenceraient. Mais, quand ils arrivèrent, complètement guérie, je lisais avec mon géographe. C’est une belle histoire qu’ils ont pu conter à la réunion bouddhique où ils se rendaient à Calcutta.

Ce lendemain donc, nous déjeunions, quand un bruit de flûtes et de tambours nous attire dehors : c’était, musique en tête, tout un village Santal qui déménageait, toute une longue procession en file indienne d’hommes et de femmes portant sur la tête leurs mobiliers : petits fagots, paniers, quelques étoffes roulées et l’inévitable pot de cuivre, objet presque rituel que les plus dénués possèdent. Ils s’en vont ainsi, un beau jour, sous le moindre prétexte, un travail qu’on leur propose au loin, le gouvernement ou un propriétaire qui réclame des taxes, ou bien quelque grand malade qui leur fait redouter une contagion. Ils se fixent lorsqu’ils ont trouvé des terres incultes. Pour leurs huttes, en peu de jours ils ramassent la terre et le chaume nécessaires et voilà de nouveau édifié, bien protégé derrière d’épais bambous, un de ces villages Santals dont la merveilleuse propreté émerveille les Hindous eux-mêmes !

L’école est une institution d’un type sans doute assez nouveau pour l’Inde. Quand le poète se retira près de son père, à Santiniketan, il résolut de former quelques enfants suivant son cœur et ses idées. Ils vinrent peu nombreux ; la tolérance religieuse et sociale la plus absolue fut la règle première, fondamentale. D’abord, certains éprouvèrent quelque répugnance à s’asseoir, à manger avec des camarades de caste plus basse ; on les laissa libres d’agir suivant leur tradition ; peu à peu, ce préjugé si profondément ancré dans l’âme hindoue céda, et maintenant en grande majorité ils vivent fraternellement ensemble ; seuls quelques enfants Guzeratis ou Madrassis, plus orthodoxes, mangent encore à part. Je ne crois même pas que les cuisiniers soient de caste brahmanique ; en fait, chez le poète et ses enfants, on ne fait nulle attention à la caste des domestiques. Les enfants ne sont admis que très jeunes, avant douze ans ; les classes les mènent jusqu’à l’université, et désormais ils pourront trouver à l’ermitage au moins quelques-unes des disciplines universitaires, puisque l’Université internationale, Visva Bharati, va être fondée.

La cloche réveille petits et grands à 5 heures ; chants, prières, méditation ; c’est encore avec des chants que la journée s’achève. Le régime est strictement végétarien ; les enfants assurent eux-mêmes la propreté des dortoirs ; leur lit ? une planche et une couverture dessus ; le ménage n’est pas long à faire. Ils nomment par périodes un capitaine qui a la surveillance d’un groupe et les choses ont l’air de rouler bien doucement.

Tout ce petit monde va pieds nus, c’est la règle que bien souvent les grands continuent d’observer ; sinon, ils portent toutes les espèces de sandales, babouches que, proprement, ils laissent à la porte avant que d’entrer. Car le respect du plancher, tapis, nattes, est d’autant plus grand, que l’on vit par terre. Est-ce pour cela que les animaux domestiques sont si rares ? J’ai vu, dans tout Santiniketan, deux chiens familiers ; les autres, chiens à peu près sauvages vivant près des parias dont ils ont l’air excommunié, rôdent à l’heure des repas autour des maisons ; maigres, pelés, sans regard et sans voix, plus rien qui rappelle l’ami de l’homme. Et je n’ai pas encore vu un chat. Cependant l’autre soir, Joseph effaré s’est précipité : un chat, disait-il, — énorme bien entendu — avec une queue comme cela, des taches extraordinaires sur le dos, venait de traverser d’un bond sa cuisine. Il avait l’air si effrayé que je n’ai pu m’empêcher de rire.


26 novembre. — Dès le matin, visite du poète, qui gentiment vient demander de mes nouvelles. Longue conversation, j’écoute avec délices. Il est fatigué, il était venu vivre ici pour fuir le fracas et le tracas des villes, et voilà qu’une ville se crée autour de lui. Comme si, autour d’un tel animateur, la plus lointaine solitude ne devait se peupler. L’école d’agriculture va être développée, il l’a installée dans sa propriété de Souroul. A peu de distance de l’ermitage, c’est une grande maison seigneuriale dans un si grand jardin que, d’ici, il semble une petite forêt. Le poète national de l’Inde fait à la jeunesse de son pays des donations royales.

Nous sommes dans la quinzaine sombre ; chacun se promène le soir avec sa lanterne, ou se fait escorter d’un domestique ; c’est ainsi que Rathi et Pratima se promènent ce soir, sous un ciel éblouissant d’étoiles ; au loin, un chanteur travaille quelque mélodie hindoustanie. Le ciel nocturne est devenu notre grande distraction : la nuit tombée, nous regardons, émerveillés, lentement monter l’étincelant cortège des grandes constellations : Orion inscrit son dessin magnifique, Sirius brille comme un phare, mais comme cette voûte scintillante me paraît étrangère sans la Grande Ourse.


27 novembre. — Lecture de S. sur les Écritures bouddhiques. Une vingtaine d’auditeurs étaient venus de Calcutta, trois d’entre eux nous ont fait après la leçon une longue visite. On parle d’études, d’examens et enfin politique, cette politique qui pénètre toute leur vie et nuit si fort aux études. Ils nous quittaient à peine qu’un autre jeune homme se présente, envoyé par son frère que nous avons connu à Paris. Et les mêmes thèmes sont repris presque dans les mêmes termes. L’amertume de ce grand pays, la haine qui dresse l’un contre l’autre ces deux grands peuples font mal. La journée finie, nous pensions aller au lit, quand Joseph arrive avec ses comptes. Il doit naturellement nous accompagner la semaine prochaine à Calcutta et plus tard, au Népal, mais « Master et Memsahib ne doivent pas aller au Cachemire, il y aura des troubles là-bas ». Suit un exposé politique — c’est bien son tour — où les Germains, les Autrichiens, qu’il prononce parfois Australiens, avec les Bolchevistes jouent un jeu de roman policier. « Et l’Afghanistan, ces Kaboulis qui s’entendent avec les Cachemiris et qui prendront le Cachemire ! Ah ! le bazar sait bien des choses que les Sahibs ignorent. » Alexandre est vivant et déjà on partage son empire.

Le lendemain soir, avant le dîner, réunion à l’école d’art. Nous arrivons, tout le monde est là, accroupi, dans ce silence et cette immobilité particuliers à l’Orient qui sait si bien crier et gesticuler. Un des jeunes gens parle, espoir de la maison où il est à la fois maître et élève ; dix-huit ans, une figure brillante d’intelligence. Il est le fils adoptif de Mr P. R., un Français vivant aux Indes. Il expose « les habitudes des Hindous du sud ». Il finit, silence. Le professeur français demande qu’à côté de ces généralités on poursuive des études plus étroitement limitées ; un jeune homme, notant simplement les habitudes de sa famille, telles qu’il les a vues se transformer de son grand-père à lui-même, rendrait de grands services. Un Marathe déplore le relâchement des coutumes traditionnelles. Tagore, à sa manière à la fois familière et noble, élevant la discussion, dit la nécessité de l’évolution sans laquelle il n’est pas de vie.

Retour aux lanternes, à 9 heures ; mais l’office ne proteste jamais. D’ailleurs Joseph, absorbé comme un chef d’armées, donne ses instructions, prépare ses batteries pour que la réception du Consul de France, demain, soit digne de Master et de Memsahib. J’ai essayé de lui dire qu’à la rigueur avec du poisson, si on en trouve, et des pigeons, le dîner serait suffisant. Il m’a froidement répondu qu’il fallait trois plats ! Si seulement nous avons du pain et du soda ! L’eau n’est pas très bonne, et, pour le vin, il convient de ne pas enfreindre une des principales règles de l’ermitage.

4
SANTINIKETAN

29 novembre. — Joseph arrive, sa noire figure illuminée : on aura du poisson, un homme, posté à la gare, a guetté un pêcheur. Comme c’est simple, vraiment. Mais on n’aura ni beurre, ni soda, le Consul de France boira de la limonade. Une bouteille de Graves serait meilleure.

Sur ce, arrive, drapé dans sa belle robe jaune, le Mahathéra de Ceylan (dignitaire de rang très élevé dans l’église bouddhique du sud). Il a mûri un grand projet qu’il désire soumettre à ce Français bouddhisant, et pour la réalisation duquel il demande son concours : à voir le monde dans ce désordre affreux, les sentiments les plus épouvantables étalés, la misère, la douleur, le désespoir dans tous les cœurs, il a pensé que quelques âmes anxieuses de repos aimeraient venir ici, y faire une retraite et puiser quelqu’apaisement, sinon quelque sérénité à la source calmante des vérités bouddhiques. Vous êtes orfèvre, M. Josse. On devrait seulement créer un comité, il s’y inscrirait et aussi Tagore et S. ; si quelques Occidentaux répondaient à l’appel, il serait facile de les recevoir. La place ne manque pas dans l’ermitage. Pourquoi pas ? Il est certain que l’atmosphère de Santiniketan est singulièrement calme, mais le bouddhisme n’y est pour rien. La méditation par laquelle chacun commence sa journée, chacun accepterait de la faire dans n’importe quelle église, chaque dieu, chaque révélation n’étant qu’un des aspects de Celui qui est Un, de Celui qui est Tout, de Celui qui est Non…

Après le lunch, visite d’une des personnalités de l’ermitage. Ancien missionnaire, M. Pearson, Anglais protestant, a renoncé à nos idées occidentales, il déteste tout ce qu’elles représentent de férocité, d’avidité, d’hypocrisie. Il vit ici depuis onze ans, revient d’Angleterre où il a dû aller refaire un peu de globules rouges et rentre, secouant si bien de ses souliers la poussière de cette civilisation abhorrée, qu’il est nu-pieds, comme tout le monde : délicieux, frais et candide comme un enfant.

Ensuite, nous allons chercher à Bolpour, dans l’auto de l’ermitage, M. Laronce, Consul général de France à Calcutta. Grande joie à retrouver un Français, à voir la cocarde tricolore de son boy, à parler français. Il a tant roulé tout autour de l’Océan indien qu’il sait ce qu’est la brousse et comment y vivre ; il boit placidement sa limonade et nous le voyons aller au guest house, où il couchera, sans trop redouter pour lui la dureté du lit, car, quoi qu’en dise mon mari, ils sont durs.

Le poète dîne avec nous ; il est ce soir particulièrement inspiré quand il expose à L. les vœux, les volontés de l’Orient : ne plus être trépigné par nos gros souliers ; connaissance et par là reconnaissance de leur civilisation, de leurs philosophies, où l’Occident, qui se meurt sous le poids de ses techniques, de ses mécaniques, pourrait trouver un utile enseignement ; la folie de nos besoins, créateurs de misères et de guerres ; enfin le thème que seuls quelques rares esprits commencent à entrevoir.

Il est curieux d’observer comment Gandhi et lui, inspirés de la même foi, du même amour, du même désintéressement, tendent à des fins absolument contraires. Pour Gandhi, le bonheur de l’Inde est d’oublier, de renier toutes les leçons de l’Occident ; c’est le retour à la simplicité des premiers âges, la vie simple dans le sens le plus absolu, nudité du corps et de l’esprit, contemplation, méditation, renoncement, chacun filant et tissant ses vêtements (c’est même là le premier article de son credo). Pour Tagore, artiste adorateur de la beauté, esprit universel, c’est le vœu ardent de voir les peuples jouir de cette beauté, c’est la collaboration étroite des deux mondes, la science faite la servante de l’homme que le machinisme n’écraserait plus.

Le lendemain, nous reconduisons notre hôte à Bolpour. Depuis mon arrivée je n’avais pas vu de si gros bourg ; les singes à longue queue, à petite face noire, guettent sur les toits de chaume le moment de bondir et de voler quelque gourmandise aux étalages du bazar. Le chef de gare au ventre piriforme se précipite avec des salams et des sourires ; il fait porter sur le quai des fauteuils pour les sahibs et memsahib, avec quelques coups de pied pour ses compatriotes trop lents à s’écarter. Mais aussi des gueux tout nus, quand il a un si bel uniforme ! On le verrait bien dans la figuration de Marouf. Nous sommes revenus à pied, nous nous sommes trompés de route, il a fallu traverser les rizières, enjamber les diguettes, une vraie aventure.


1er décembre. — Le poète a la fièvre et nous avons la visite d’un nouvel hôte de l’ermitage, un jeune Anglais de vingt-sept ans, Elmhirst, tout frais sorti de Cornell (États-Unis) et qui vient organiser et diriger ici le département d’agriculture. Quand Tagore était en Amérique, l’an passé, ce garçon lui écrivit pour lui dire son admiration et aussi son amour de l’Inde, où l’avait amené pendant la guerre un congé de convalescence. Le poète, toujours séduit par la jeunesse, lui répond, le voit et, emballé par l’emballement du jeune homme, lui propose de l’emmener. Mais il y a les études à terminer. Les mois passent, Tagore écrit qu’il n’a pas les fonds nécessaires pour rien entreprendre ; câble du garçon, il a trouvé 25.000 dollars et il arrive. Dès le premier soir, nous avons sa visite, pieds nus sur des semelles de cuir, sa chemise de cellular sur son pantalon blanc, et la charmante et fraîche figure d’un Anglais enthousiaste. Il a de grands projets, il veut faire produire à la terre trois récoltes par an, il veut avoir du bétail qui ne soit pas étique — les pauvres vaches de l’Inde ! — et des poules donnant de gros œufs ; il veut surtout que le paysan hindou, si atrocement pauvre, bénéficie un peu de la richesse de son sol, et qu’on draine, et qu’on nettoie et que l’on combatte la fièvre, la cécité, toutes ces maladies affreuses, filles de la misère. Il est résolu à rester ici quelques années ou toute sa vie. Voilà donc déjà deux Anglais fixés dans cet asile ; le troisième, le plus ancien, le plus important, ami de Gandhi, porte-parole partout et toujours des Hindous brimés ou persécutés, en quelque partie du monde que ce soit, Andrews, n’arrivera que demain.


2 décembre. — Cet après-midi, le cours de tibétain achevé, nous allons prendre des nouvelles du poète. Nous le trouvons levé, faible encore, dans sa chambre. Sa chambre ! Je voudrais en envoyer une photo à une quelconque Illustration. Que l’on compare cette cellule, ces murs nus, deux mètres carrés, tout au plus, juste la longueur du mince matelas posé sur une natte à terre, avec les installations de nos hommes de lettres les plus chargés de gloire et d’honneurs. A côté, le réduit où il travaille, si petit qu’on ne peut y être plus de deux ; et il faut se rappeler que l’homme qui vit ainsi est un des porte-parole de la conscience universelle ; l’influence qu’il représente, peu d’hommes ont pu la réaliser. On ne peut imaginer la simplicité d’une telle vie ; mais c’est l’ascétisme souriant, aimable, spirituel d’un très grand artiste.


3 décembre. — Grande fête aujourd’hui à Santiniketan, retour d’Andrews. On me dit qu’il a été quinze ans fellow à Cambridge pour la théologie et les études classiques ; il vint à Lucknow, il connut Tagore et, depuis une douzaine d’années, il est un des piliers de l’ermitage. C’est un petit homme tout barbu, des traits tout fins dans cette broussaille, de beaux yeux bleus et un sourire qui éclaire sa physionomie pleine de bonté.

Il a adopté naturellement le costume bengali, ces étoffes mouvantes dans lesquelles hommes et femmes se drapent si harmonieusement, mais il n’a pas acquis leur grâce. Il a longuement raconté son voyage, un soir, tout Santiniketan réuni autour de lui, auditoire silencieux et frémissant. Il avait été appelé par les Hindous de l’Est et du Sud-Africain qui se voient retirer les droits accordés aux Blancs. On leur refuse des terres, on leur rend la vie impossible. Cependant, ils ont fourni des soldats, ils ont combattu contre les Boers, contre les Allemands ; ils avaient reçu alors les plus belles promesses. Le gouvernement, embarrassé, pris entre les exigences des colons occidentaux et les réclamations des Hindous, croit s’en tirer en leur posant des conditions équivalant à la prohibition pure et simple. Exposé très pénible à entendre ; Andrews le fait comme s’il confessait ses péchés ; mais il dit « nous » en parlant des populations brimées.

Nous avons eu le lendemain la visite de l’évêque d’Assam et de Lady Bishop. Mylord est un grand diable, tout de noir vêtu, plein d’histoires et de plaisanteries recueillies depuis vingt-cinq ans qu’il court les routes de son évêché. Qui se douterait, alors que, réunis pour le thé, nous rions si follement à ses récits, qu’il est appelé dans l’Inde entière pour y guérir les malades par ses prières ? Il a rendu la vue à un aveugle, et il doit aller à Calcutta près d’une paralytique. Moins fort cependant que M. H., qui, lui, guérit par simple imposition des mains.

Nous avons fait connaissance du frère aîné du poète, Dvijendra Nath Tagore, vieillard de quatre-vingt-quatre ans au profil d’aigle. Il est assis sous sa véranda, les mains tordues par les rhumatismes ; les oiseaux familiers, les écureuils se promènent sur lui, cherchant jusque dans ses poches les graines et les miettes, sans que, absorbé dans ses recherches philosophiques, il semble les remarquer. Pour tout le monde, il est ici Baradada, le grand frère, comme Pratima, pour tout le monde, même pour les boys, est Bhauma, la belle-fille. S., déférent, écoute ce sage vieillard qui a tant lu, tant médité, et qui, au soir de sa vie, reste convaincu que la pensée de l’Inde a été l’initiatrice.

Nous sommes revenus, traversant tout l’ermitage, émerveillés une fois de plus à la vue de cette ruche en plein travail : sous les manguiers, en cercle, les classes se poursuivent ; sous chaque arbre, un enfant travaille, un homme étudie ; les jeunes filles, dans leurs saris éclatants, leurs cheveux tout humides encore de l’eau du bain, suivent les cours ; c’est la fresque de la Sorbonne sous le soleil des tropiques, un tableau ravissant.


Mardi 6, le projet est d’aller à Souroul, de bonne heure, avec Rathi, Pratima, Santosh Babou (Mr. Mazoumdar) et de visiter la maison, la ferme, les jardins, le village, propriétés des Tagore, où va s’installer l’école d’agriculture. Pendant deux heures, nous arpentons sous le grand soleil ce merveilleux domaine, coton, cannes à sucre, indigo, vastes espaces grillés où poussent des buissons chargés de baies délicieuses, grande maison seigneuriale rappelant les palais italiens, et ruines d’une ancienne factorerie, véritable forteresse où, à l’abri de gros murs, vécut, combattit et s’enrichit un Anglais du XVIIIe siècle, Mr. Cheap, qui a laissé le nom de Cheap le Magnifique.

Enfin, visite du village et du temple, un charmant petit édifice tout décoré de terres cuites, représentant les principaux épisodes du Ramayana. Il se trouve enclos dans la maison, que dis-je ! dans le palais du Zemindar. Tout le village entoure ce monsieur qui lit pour ainsi dire les sculptures vénérées ; on lui apporte un escabeau, donnant en même temps un coup de pied au chien qui ose monter sur la marche du temple ; on ouvre les tabernacles où, tout orné encore des fleurs et des cendres du service matinal, le symbole sivaïte, le linga, est enfermé. Toutes les femmes de Mr. le Zemindar, soulevant le voile mythique qui les tient closes, plus ou moins dissimulées derrière des colonnes, des pans de mur, des portes entr’ouvertes, épiaient ces visiteurs étrangers. Si ce sont là les compagnes de ce grand seigneur, c’est, en déshabillé, un assez misérable troupeau.

Le soir, travaux de défense contre les rats ; nous bouchons tous les trous des murs, des fenêtres par où ils s’insinuent, troupe si nombreuse, si folâtre que, la nuit dernière, S. a dû se lever pour leur faire la chasse. Ils grignotent le savon, les brosses, un napperon. Des petites crottes partout. On voyait autrefois des bêtes plus redoutables et j’imagine que la saison des pluies doit amener des visiteurs indésirables, quand l’eau chasse des profondeurs tout ce qui s’y cache. Et elle va loin, ravageant, fouillant, creusant ce sol sablonneux. Il est, par endroits, près de notre maison, par exemple, crevassé comme un glacier. Mais c’est pour tous la saison enchanteresse, inspiratrice de musique et de poésie ; nous souhaitons passer à l’ermitage ces mois si attendus.

5
LEÇONS, VISITES, ENTRETIENS

7 décembre. — Les jours se suivent, chacun amenant de nouveaux visiteurs. Dès le matin Andrews arrive, il a besoin de parler des questions qui l’obsèdent avec un Occidental qu’il sache sympathique à l’Inde et aux Hindous. En fait, il donne sa vie à leur cause. Son action est complètement libre et il apporte une simplicité candide dans la lutte qu’il mène, avec quelle force et quelle autorité, contre la politique de son pays.

Tandis qu’il était dans l’Est africain, des colons hindous installés dans l’Ouganda l’ont invité et sa tendresse s’est émue à les voir vivre en si bonne intelligence avec les nègres.

Sur ces entrefaites, arrive un professeur japonais amené par deux amis. La conversation prend un autre tour. C’est encore l’Inde, l’Orient, mais dans le travail scientifique. Toujours ce vieil espoir de voir les savants des deux mondes unis dans une même grande tâche d’érudition. Ce Français est obstiné. Arrivera-t-il à ses fins ?

A peine a-t-on le temps de se lever que déjà les visiteurs sont là. Comme il n’y a ni sonnettes, ni portes fermées, on les entend au petit bruit de leurs pieds nus sur le sol cimenté. Cette fois, c’est le Mahathéra, le plus vieux des quatre moines bouddhiques installés ici. Il veut voir ces fameux papiers retrouvés au cœur de l’Asie, il s’émerveille : Ainsi, la parole de notre Seigneur Bouddha a été portée si loin ? et il s’attendrit. Sa robe jaune, son épaule nue, son parapluie noir lui font une silhouette inattendue.

Le lendemain, je donnais à Pratima sa leçon journalière et S., examinait les textes tantriques que lui apportait Kshiti Babou, cet homme qui sait tant et qu’on peut feuilleter comme une encyclopédie, quand se présente devant notre véranda l’éléphant du rajah de Bardwan et ses deux cornacs. Tout folâtre, deux sonnettes tintinnabulant à chacun de ses pas, il mange bananes et oranges, et je pense à son frère qui arpente si mélancoliquement sa cage au Jardin des Plantes.

Enfin, quatre délégués des étudiants et des professeurs de l’ermitage viennent nous inviter à un grand meeting pour le soir même. Il s’agit de fêter la libération de l’Irlande, événement qui éveille dans tous les cœurs les plus grands espoirs. En cet honneur aussi, on donnera à manger aux enfants du village Santal que ces jeunes gens ont adopté. Ils y ont construit une école, paient l’instituteur ; école ouverte à tous, même aux « intouchables », l’affreux mot !

Nous nous rendions à l’invitation du matin, quand un mot nous retient. Le prudent Tagore, avant que de la fêter, veut savoir ce qu’est exactement cette liberté que l’Angleterre accorde à l’Irlande. Il préfère attendre quelques jours.

Les petits Santals ont eu leur repas tout de même. En cercle par terre, sous la belle clarté de la lune, les pauvres enfants sont accroupis, mangeant sans dire un mot. Il y en a de tout jeunes, quatre ans à peine, à peu près nus, qui grelottent, car la soirée, fraîche pour nous, doit être pour eux glaciale. Je ramène tant bien que mal sur les petites épaules les pauvres loques qui les couvrent. Cette misère des paysans de l’Inde, on ne peut y croire, si on ne la voit pas. Un homme est à l’aise, riche même, quand il peut assurer aux siens un repas suffisant par jour. Dans un village voisin, où habitent des « intouchables » (c’est-à-dire des parias, des déchus, les outcasts) la mortalité infantile avait dépassé l’an dernier soixante pour cent. Le salaire moyen est de cinq annas environ par jour (à peu près 5 pence). Ils meurent de faim.

Et l’atmosphère du pays se charge de plus en plus, la tension politique devient de plus en plus forte, la visite du Prince de Galles rend ce peuple enragé. C’est une excitation extraordinaire, une propagande ouverte, effrénée contre tout ce qui est Anglais, choses et gens. Fait sans précédent, incroyable, ces femmes si timides, à peine hors du parda, s’en vont par les rues de Calcutta, adjurant les marchands de fermer leurs boutiques, prêchant une véritable croisade. Le même jour qu’un dîner réunissait chez un grand dignitaire des fonctionnaires et des notables hindous, la femme, la fille et la sœur d’un des chefs du mouvement se faisaient arrêter. L’émotion fut si forte que d’abord on n’y voulut pas croire ; la nouvelle confirmée, un des invités se leva et partit. On n’osa garder les prisonnières, on leur offrit la liberté sous caution ; elles refusèrent ; on les libéra cependant, en les avertissant qu’on serait dorénavant plus sévère. Immédiatement, sous les yeux mêmes de la police, elles recommençaient, et avec elles des jeunes gens par milliers, des enfants de douze ans. C’est une ivresse, une folie de sacrifice. En même temps une grande compassion s’est éveillée en faveur des paysans ; un mouvement qui rappelle celui qui poussait la jeunesse intellectuelle russe vers le peuple s’organise, et déjà des écoles sont construites, des coopératives agricoles se constituent pour défendre les malheureux paysans illettrés contre tout ce qui les affame et les ruine.

Entre les deux cours du dimanche, nous avons eu chez les enfants de Tagore la fête d’un beau déjeuner hindou, complètement hindou, sauf les couverts qu’on nous avait donnés. Sur le sol, Pratima avait tracé les jolis dessins traditionnels, l’alpona de bon augure. Nous avions chacun notre table très basse, un petit tapis pour nous asseoir. Sur un large plateau, du riz, l’excellent poisson du Bengale, et beaucoup de bonnes choses que je ne connais pas. Pour boire, une eau de roses exquise. Pour dessert, des préparations fondantes, parfumées, un vrai repas de Mille et Une Nuits.

Le même soir, sagement je commençais avec mon cher élève M. l’École des maris. Je lis tout haut, comme il me l’a demandé ; il m’interrompt et me demande sagement avec sa figure d’élève de couvent, alors, Scagnarelle sera cocu ? Manquant à tous mes devoirs professionnels, je ne lui ai pas dit que ce mot, combien classique, n’était pas d’usage entre une vieille dame et un jeune monsieur de relations si récentes.


12 décembre. — C’est l’hiver. Il faut mettre, au commencement et à la fin du jour, une écharpe sur ses épaules. Cependant S. part le matin à son cours les pieds nus dans ses pantoufles chinoises, avec un vieux veston de toile, un gilet de drap noir, et son casque.

Visite de deux étudiants de Calcutta, physiciens, venus pour le cours du dimanche et qui, avant de repartir, veulent voir ce professeur français qui a donné sa vie à l’Inde. Nous serons nous-mêmes bientôt à Calcutta. Nous pensions descendre à Jorasanko, dans la vieille maison du poète, où nous avons eu, à l’arrivée, un accueil si délicieux, mais il faut y renoncer. Notre hôte s’est inquiété à la pensée de nous savoir installés, par ces temps horriblement troublés, en plein cœur de la ville indigène ; il craint que nous ne soyons pris en quelque bagarre. C’est la guerre à Calcutta. Il a donc demandé à un de ses neveux, mari d’une nièce bien-aimée, de nous assurer l’hospitalité.

Il faut boucler les malles et aussi, sur les « conseils » de Joseph, dont notre maison est la chasse gardée, et qui la défend contre les autres boys, remettre dans les malles tout ce que nous laissons. Au cours de cette manœuvre, nous démasquons les constructions des fourmis blanches, dangereux ennemis : leurs galeries atteignent déjà les papiers et les notes.

Il faut, dans ce pays, être constamment en alerte et se défendre de la faune et de la flore. Où d’ailleurs commence l’une et finit l’autre ? La nature a quelque chose d’agressif qui fait peur. Il y a ce figuier banyan dont les branches jettent des racines comme des mains, des arbres qui semblent se dresser sur de gigantesques pattes de poule, d’autres qui se traînent à terre comme des pythons ou des pieuvres, des feuillages comme des scies et des sabres, et la feuille insecte, et la plante qui mange les fourmis, et la sensitive, que la simple approche du doigt fait se replier, et ces épines qui se cousent dans nos habits.

Tout le jour, cours, travail, visites, et enfin le poète qui charge son professeur français d’organiser, dans le sens le plus large, l’enseignement de l’indianisme dans l’université qui va se fonder : une belle besogne à faire dans l’Inde même.

6
CALCUTTA

20 décembre. — Nous voilà rentrés de Calcutta. Nous y avons passé deux jours très plaisants, très intéressants. C’est un bonheur dont nous ne pourrons jamais assez nous féliciter, que d’avoir pu connaître ce groupe des Tagore, un des plus cultivés, des plus raffinés, de l’Inde actuelle. Il faut vivre près d’eux pour savoir ce qu’ils représentent, et dans tous les domaines, comme influence, autorité. Cependant, une partie de la famille a été outcastée, depuis que, en des temps très anciens, un des leurs s’est marié ou a mangé avec un musulman. Les Hindous orthodoxes les fréquentent, mais pas de repas en commun, pas de mariage. Le poète croit qu’il doit à cette excommunication — qui obligea les siens à vivre en dehors de l’étroite communauté brahmanique, — tout ce que son esprit peut avoir d’universel. Il n’a pas subi l’influence de ces associations forcément étroites. Il a dû se faire lui-même ; il s’est forgé sa langue, qui est devenue la langue classique du Bengale.

Nous sommes arrivés l’après-midi à Calcutta. Le fils d’un de nos hôtes, le secrétaire de l’autre nous attendaient. La famille, ou plutôt les deux familles qui nous accueillent, logent de l’autre côté de la ville, un quartier dans le genre de Passy. On y morcelle de magnifiques parcs que les architectes peuplent de cubes de maçonnerie tous pareils.

La maison où nous arrivons est une espèce de palais italien, splendide demeure, à peine terminée, véranda de marbre, jardin, étang, et un monde de domestiques. Là vivent deux des frères Chaudhari. Celui à qui nous sommes spécialement envoyés, P. C., a épousé une nièce du poète, une nièce bien-aimée et ils forment un couple merveilleusement distingué. Tous deux savent le français, et la connaissance que monsieur a de notre littérature, le sens qu’il en a, de Villon à Jean-Richard Bloch, est étonnant. Sa bibliothèque comporte à peu près ce que nous avons de meilleur. Il a su apprécier ce doute, qui n’est pas la négation, ce besoin de clarté que notre langue exprime si bien. Et il fait depuis des années apprécier autour de lui la pensée française. Étant étudiant à Oxford, il est venu un peu chez nous, il a voyagé en Normandie et en Bretagne, il a su voir ce qu’étaient les femmes, celles, comme il dit, qui commandent et à qui on paye sa note. Il a fait construire cette belle maison, il y vit avec son frère médecin, sa belle-sœur, leurs quatre enfants, le mari et le bébé de la fille aînée, Mlle Poushou-aux-grands-yeux. Ce frère médecin a fait la guerre, il a été absent trois ans, il a vu Marseille et Boulogne, il trouve que, pour la douceur, le dévouement, les Françaises ressemblent aux femmes hindoues. Saluons !

Dès l’arrivée, nous avons été chez nous. La meilleure hospitalité, celle qui laisse toute liberté et cependant assure discrètement confort, plaisir. Le soir même nous allons avec les deux belles-sœurs visiter l’école de musique patronnée par la famille, et elles me disent la complexité de leur vie, car il s’agit d’assimiler deux cultures, deux formes de civilisation, jouer piano et vina, lire les Oupanishads et Shakespeare, s’accroupir et s’asseoir, manger avec ses doigts et avec une fourchette. Ils y réussissent tous aisément.

Nous avons été voir notre consul. Lui aussi nous demande de ne pas aller dans la ville indigène. Il n’aimerait pas à intervenir auprès des autorités anglaises pour quelque incident. La surexcitation est extrême ; une partie de la meilleure société est maintenant arrêtée, les prisons sont trop petites pour contenir ces rebelles d’un nouveau genre, il a fallu louer deux maisons, et la croisade continue : les hommes, le bonnet Gandhi sur la tête, et les femmes, tous portant un morceau de toile tissée à la main, s’en vont adjurant marchands, coolies, chauffeurs, tous ceux qui travaillent, de suspendre leur activité le 24, jour de l’arrivée du Prince à Calcutta. On les arrête, d’autres immédiatement prennent leur place. C’est ainsi que nous avons vu emmener, au milieu des applaudissements et des cris, quatre petits jeunes gens, la police conduite par un Anglais pâle comme un mort.

Si Gandhi réussissait, que se passerait-il ? C’est la question angoissante que seuls se posent les esprits avertis. Tagore nous disait la folie qu’il y aurait pour l’Inde à imiter les grandes révolutions étrangères, à s’inspirer de la révolution française. L’Inde représente une civilisation particulière, qu’on ne peut ramener à aucune autre. La société est encore régie par la caste. Aucun lien possible entre ces groupes destinés à vivre non pas fondus ensemble, mais juxtaposés. Aucune autre unité, cinq cents langues, et combien de races dont les différences ethniques et religieuses font autant de sociétés, sinon hostiles, du moins presque étrangères.

Enfin, les Musulmans, si fortement organisés, dans cette Inde anarchique, et pour lesquels seul compte l’intérêt du monde musulman. Ils sont en train de conquérir le Bengale. Ils offrent aux basses castes un sort meilleur, les élèvent à un meilleur rang social, les dispensent de tous rites, abolissent les barrières. Les mariages sont rendus faciles, l’expatriation possible, partout des coreligionnaires les accueillent en frères, et, s’ils veulent revenir, ils retrouvent leur place dans la société sans difficulté. Ils peuvent s’installer sur les terres nouvelles que chaque année le déplacement des rivières découvre. Les veuves hindoues devenant musulmanes se remarient sans déshonneur. La notion d’impureté disparaît.

Pour l’Hindou, son village est le centre exclusif. Là seulement il trouve tout ce qui est nécessaire à sa vie, à sa mort : ses parents, la femme qu’il pourra épouser, les crémateurs qui, l’incinérant suivant les rites, lui assureront une résurrection meilleure. S’il s’expatrie, il est rendu impur, il ne pourra jamais revenir et retrouver sa place chez les siens, parmi les gens de sa caste. Tel a été le cas des Hindous qui avaient été s’installer aux îles Fidji : quelques-uns revinrent, personne ne voulut les accueillir ; ils ont dû repartir, tout valant mieux que d’être outcast, intouchable. Pour ceux qui vont, si nombreux, coloniser la côte orientale de l’Afrique, ils le font en groupe de même provenance, même race, même langue. La vie et la mort les obligent à vivre ensemble.

Les masses suivent Gandhi parce qu’elles le considèrent comme un saint, un nouvel avatar de Vichnou. Les classes cultivées sont entraînées par le mouvement plutôt que par leur consentement propre. Tout cela donne à chaque maison quelque excitation ; et c’est le problème de demain ou d’après-demain, un problème qui n’est pas sans intéresser le reste du monde.

Malgré les recommandations si sages de notre consul, j’ai été voir la mère et la belle-sœur de notre hôtesse arrivées de la veille et descendues à Jorasanko, la vieille maison de famille, en plein cœur de la ville indigène : des gardes à cheval à tous les carrefours, des piquets de soldats armés, la haine et la violence séparant deux grands peuples.

Pendant ce temps, S. recevait à l’Université, devant un auditoire que la non-coopération faisait peu nombreux, ce diplôme de docteur qui lui avait été décerné en 1914. Lorsque Sir Asoutosh Moukherji, vice-chancelier de l’université, rappela qu’il avait désiré que le professeur Sylvain Lévi, vînt faire des conférences à Calcutta mais que, Rabindra Nath Tagore l’ayant devancé, l’enseignement se faisait à Santiniketan, l’auditoire unanimement applaudit.

Durant ces trop courtes journées, nos hôtes nous firent connaître leur famille, leurs amis. Réunions inoubliables. Aucun pays ne peut rassembler plus de jolis visages ; les beaux yeux, les nobles démarches, tant de grâce et de dignité, et les vêtements somptueux, chatoyants, véritable fête pour les yeux. Presque tous sont venus en Occident, c’est-à-dire en Angleterre, quelques dames ont étudié chez nous, savent, parlent même le français, et tiennent chez elles régulièrement de véritables cénacles français. Une d’elles est une poétesse connue.

A l’heure des adieux, nos hôtes nous ont comblés de souvenirs bien hindous : la poudre de vermillon pour faire à la naissance de mes bandeaux le signe rituel du mariage ; un petit cœur d’argent, une petite attache d’argent pour le sari ; des feuilles rougies pour me carminer la plante des pieds, et, à mon mari, un écritoire.

Le soir, nous retrouvions Santiniketan et la paix de l’ermitage. Nous ramenions avec nous, dans son panier de voyage, avec son peigne, sa brosse et sa tasse, un petit chat persan, un angora délicieux, gros comme le poing. Il se hérisse furieusement quand le pauvre chien paria se présente devant la salle à manger, la queue entre les jambes, combien humblement, peureusement, furtivement, et il le chasse. Ces Hindous, d’une si universelle bonté, vivent loin des animaux.

Et déjà commencent les préparatifs des fêtes anniversaires, la grande foire se monte, les Santals dressent des baraques et les visiteurs s’annoncent en foule. Ce sera pour jeudi ; on y vendra de tout, depuis les tableaux de l’École d’art et de son chef, le grand artiste Nandalal Bose, jusqu’aux gâteaux bengalis si terriblement sucrés. Tir à l’arc. Pour finir, un feu d’artifice.

7
FÊTES

Mardi 27 décembre. — Le flot des visiteurs a commencé dès le mercredi. Mais dans le petit univers où nous vivons, si chacun est instruit de ce que fait son voisin, tout le monde sait ce que nous faisons. Or, on sait que le mercredi est le jour du courrier, jour sacro-saint où personne ne nous voit jusqu’après la levée à 4 heures. Auparavant, personne ne se hasarde. A 4 h. 5 déjà d’illustres visiteurs se présentaient, car les gens viennent d’eux-mêmes ou amenés par des amis et même par des inconnus. Comme il n’y a pas de portes fermées, par conséquent pas de portes à ouvrir, impossible de se dérober, le voulût-on. C’est charmant, très familial, quelquefois un peu dérangeant.


Cependant étudiants et Santals à peu près nus, ont travaillé tout le jour à monter les boutiques pour le lendemain, et — chose plus importante encore — à préparer les fourneaux, je veux dire les creux dans la terre, ventilés par un petit trou. Les plus modernes ont pu acquérir quelques bouts de fer sur quoi ils poseront leurs pots, mais des pierres feront tout aussi bien. De ces fourneaux il y en a tellement, qu’il semble que chacun ait le sien ; aussi pouvez-vous supposer qu’un Hindou cuira sa pitance sur le même feu qu’un Santal ? On ne peut cuire que sur le trou de feu de sa caste, ou d’une classe supérieure, si elle permet. C’est ainsi que, chez les Chaudhari, de Calcutta, il y a deux cuisines, puisqu’il y a deux espèces de serviteurs : une cuisine pour les Mahométans, une pour les Hindous. Ce sont bien deux pièces à part, où chaque groupe est isolé. Pour que tout se passe dans les règles, le cuisinier hindou est brahmane.

Ces trous à feu creusés tout à trac et de tous côtés dans notre lande font (maintenant que la foire est finie) tout autant de trappes par ces nuits sans lune.

Le jeudi 22 a été le grand jour. Il a commencé par un service. L’affreux temple en fer et vitres avait été décoré de guirlandes de fleurs jaunes, des fleurs enfilées et serrées les unes contre les autres. Rien de nos feuillages et de notre art. Les hommes sont assis par terre à l’intérieur, les femmes sont massées sur les marches à l’extérieur. Tagore lira l’Oupanishad, célébrera le vingtième anniversaire de la fondation de l’École et fêtera l’inauguration de l’Université Internationale.

Il entre, tout vêtu de blanc, beau comme un prophète, et la cérémonie commence. Comme je ne comprends ni le bengali, ni le sanscrit, je regarde. Par les portes ouvertes, je vois le groupe des hommes. Ils sont là, immobiles, avec, au front, la marque rituelle de santal. Je reconnais nos visiteurs d’hier, les professeurs d’ici, trois présidents d’Université, des professeurs de Calcutta, des commerçants guzeratis, (car on est venu de toutes parts) et, dans un coin, le front barré de santal, sa belle figure sérieuse et tendre toute attentive, le Président de l’Alliance Israélite Universelle[2]. Il écoute la lecture du texte consacré, et j’admire.

[2] M. Sylvain Lévi.

Ensuite il a fallu faire ses achats, des cartes postales dessinées et peintes par les élèves de l’École d’art, et du cacao, et du fromage en boîte, etc… On se presse, on se bouscule devant ces petites échoppes. Des métiers à main tissent des saris. Les Santals nus, les enfants plus nus encore, les étudiants, les visiteurs, tous mêlés, confondus, se coudoyant. Après le déjeuner, la foule devient de plus en plus dense, une poussière chaude se mêle au parfum des fritures et des confiseries.

Nous nous asseyons sous une misérable tente, où une foule accroupie écoute, ravie, pour la millième et une fois sans doute, les amours du dieu Krishna et de Radha sa préférée entre les seize mille bergères. La messagère de Radha est un homme très grand qui n’est, ma foi, pas mal ; de temps en temps, délicatement, il soulève la toile qui recouvre le sol pour cracher dessous le jus de sa chique de bétel ; il se mouche dans sa draperie ; ou bien, il s’interrompt pour que les spectateurs ne viennent pas s’asseoir jusque sur ses pieds. Radha est un pauvre petit bout de femme noire, avec sur les joues et le front, des dessins blancs pareils à de petites perles ; et le Dieu, le pauvre dieu avec sa flûte légendaire, est pitoyable. Cependant tout le monde suit les épisodes peu nombreux, les discussions théologiques, éclate de rire aux plaisanteries. Une toute petite fille cherchant à s’asseoir sur le banc apporté pour nous, je veux l’y aider ; elle m’aperçoit, s’effraie, se met à crier ; sa mère la prend dans ses bras pour la consoler. Je vois dans ses cheveux la marque de vermillon, indice du mariage, je m’informe ; elle a sept ans, elle est mariée depuis deux ans. Si son petit mari était mort, dès la première année, de la rougeole ou de la coqueluche, c’était pour toute son existence, jusqu’à la mort, la terrible vie des veuves, le jeûne tous les quinze jours, pas une fête, pas une parure. Pour oser se remarier, il faut être au-dessus des castes, ou en dehors, ou bien se faire musulman. On comprend que les conversions soient nombreuses.

Radha relevait pudiquement son voile sur son visage, Krishna l’ayant conquise, lorsqu’on vint nous chercher pour le concours de tir à l’arc. Pas très fameux, ces tireurs santals : ils en rient eux-mêmes, bons enfants ; la vie facile de la plaine les a gâtés. Primitifs sans doute, mais les voilà vaccinés, bien lavés, je suppose que ceux qui, vivant dans les montagnes ont eu à se défendre contre de méchantes bêtes, ont gardé un meilleur entraînement.

Puis, ce sont les danses : toutes les filles, des fleurs rouges dans les cheveux et à l’oreille, se tiennent en une chaîne serrée, se donnant étroitement le bras. Ce sont de lents mouvements du buste et des reins, des déplacements presque invisibles des pieds qui les font lentement tourner en rond, tandis que quelques hommes devant elles cabriolent éperdument en battant du tambour. Ce n’est pas joli, joli. Mais les gosses de quatre à cinq ans qui gravement dansent en suivant bien la mesure sont à croquer.

La poussière devient étouffante, la nuit est presque tombée, on ne peut pas circuler. Je vais de boutique en boutique cherchant des espèces de poupées en bois ou en terre pour Tagore qui en réunit une collection. Ce sont des représentations traditionnelles de Ganeça, de Krishna, à côté d’innovations modernes, le policeman de Calcutta, etc… Cela se vend quatre à six pices ; les boutiques ont été pillées ; le peu que nous pouvons encore trouver, nous le disposons près du lit du poète ; ce sera son cadeau de Noël.

Un domestique arrive portant haut un plateau, tout à fait Véronèse et Mille et Une Nuits. C’est Tagore qui nous envoie des mandarines et, dans une boîte semblable à celle de nos fromages, mais à peine dégrossie, du raisin de Cachemire disposé sur des couches d’ouate, grain par grain, comme les confiseurs arrangent chez nous les bonbons de chocolat. C’est qu’il vient de loin et qu’il est bon, sucré, de longs grains étroits, dorés.

Deux enfants de l’école, que nous ne connaissons pas, nous en apportent d’autre, avec des oranges, une grenade, quelques pommes, venues de la montagne, et des espèces de pâtes frites, sucrées, salées, que nous ne pouvons pas avaler. Un feu d’artifice magnifique a terminé cette grande journée ! Les Santals continuaient à danser. Le bruit, la foule et la poussière tournaient la tête.

Le lendemain matin, à 7 h. 1/2, séance d’inauguration de l’Université Internationale. La salle des séances était limitée aux quatre coins par un manguier ; car vous pensez bien que la cérémonie se passait en plein air. Des dames avaient dessiné sur le sol un bel alpona. Des fleurs, de la poudre de santal, un tabouret bas où s’assiéra Docteur Seal, président, lorsque Tagore aura fini son exposé.

Tout notre petit univers remplit les trois côtés du rectangle, les dames à part, les messieurs, comportant tous les élèves, depuis les plus petits, sept ans, jusqu’aux étudiants de vingt-deux ans, et les professeurs, les invités, tous pêle-mêle.

Car le trait caractéristique de notre communauté est d’être indivisible. Tous participent à tout en toutes occasions, et c’est, je pense, pour les enfants qui ont la chance rare de grandir sous de telles directions, une formation unique. Pendant les discours, on entend les cris des bébés, venus avec les mamans, et auxquels on donne bien vite le sein pour les faire taire ; les chiens se battent ; l’antilope veut à toute force passer ; un mendiant fou surgit, le bâton à la main ; rien ici n’est semblable à ce qui est ailleurs, et même il y aura une femme appelée à donner son avis !

Pour achever la journée, représentation d’un drame sanscrit : Veni Sanhara, IIIe acte. L’auteur est un ancêtre lointain de Tagore. Puis un épisode du Mahabharata et des scènes d’un drame bengali de Tagore : Sacrifice ; scènes choisies, car les rôles de femmes sont supprimés. Les jeunes femmes de bonne famille ne jouent pas la comédie et Tagore répugne à voir des jeunes gens jouer des rôles féminins.

La salle est une longue pièce, une sorte de grange aux murs blanchis à la chaux ; la petite scène comporte quelques voiles et quelques étoffes qui feront les décors indispensables. Le directeur des études apparaît devant le rideau ; sanscritiste de premier ordre, il explique en bengali la pièce sanscrite pour ceux qui pourraient ne pas comprendre. Et nous avons une représentation excellente.


Samedi, 24. — Dès 8 heures, visite d’un des hôtes, venu des frontières de l’Assam pour les fêtes, Dr D., directeur de l’Instruction publique dans un grand État indigène. Il a été cinq ans en Amérique. Les yeux bien ouverts, la tête solide, il connaît le monde moderne. Il nous conte son mariage. Il est né au Népal. A la suite d’un de ces drames de palais qui furent si fréquents avant le règne du présent Maharaja, ses parents durent quitter le pays. Ils s’installèrent au Bengale. Là, la caste des Kshatriyas (guerriers) a à peu près disparu. Kshatriyas eux-mêmes, ils ne purent chercher une alliance que dans une des trois familles Kshatriyas qui subsistent encore. Son père choisit pour lui la fille d’un raja, propriétaire d’un grand domaine. Le jour de la cérémonie, le soir plutôt, les mariages se faisant après le coucher du soleil, et pour obéir aux usages traditionnels, le marié monta à cheval, une lance à la main et se mit en devoir de forcer successivement les portes. Mais comme on est au XXe siècle tout de même, il passa à travers des portes en papier.


Dimanche 25, jour de Noël, soleil resplendissant. Il fait chaud aujourd’hui, même pour les Hindous. Viennent nous voir les pères des jeunes élèves qui nous ont apporté des gâteries ; deux braves bonshommes, une barbe de huit jours, habillés comme on l’est ici, le veston flottant sur la draperie dont les hommes se font une culotte. Les vestes sont déchirées, effrangées, élimées, la chemise ouverte au cou, sans col. Ils ne parlent que bengali ou guzerati, ils ont voulu voir ce professeur français très aimable et qui aime les Hindous. Ils sont tous deux chefs d’importantes affaires de charbon dans le Guzerat, et sont membres bienfaiteurs de l’Université nouvelle chacun pour cinq cents roupies.


Lundi, 26. — Joseph, malade, va à la consultation du médecin bengali, qui passe tous les matins dans sa voiture noire, semblable à nos corbillards. Le médecin est assis là-dedans et son assistant, en pagne, en face de lui. C’est ultra-moderne, si on le compare au palanquin, qui a passé devant notre maison hier, même sorte de boîte, plus petite, noire ou vert sombre, portée par quatre bonshommes. Il paraît que c’est là-dedans que nous monterons, en caravane, au Népal !

Vu hier, au cours de la promenade du soir, le premier serpent, tout vert. On pourrait croire que notre conversation l’évoqua. Je demandais à Nitou, le charmant petit-fils de Tagore, qui se promenait avec nous, quand il en avait vu et où ? Où ? Mais dans notre maison ! Voilà qui est engageant. Et, cinq minutes après, cette vilaine rencontre.

8
JOUR DE L’AN

Mercredi 4 janvier 1922. — Les Santals et les étudiants ont plié bagage, c’est-à-dire qu’ils ont arraché les quatre tiges de bambou, squelette de leur boutique, et jeté par terre les feuilles de palmier qui constituaient les murs, puis, dès ce même soir, les gens ont commencé à s’en aller. Les tout derniers visiteurs s’attardent encore. Ils bénissent une grève partielle de chemin de fer qui, si elle n’empêche rien de Calcutta à Bolpour, arrête tout de Bolpour à Calcutta et leur offre un prétexte décent pour rester.

Le ciel lui-même, depuis quatre jours, semble décidé à nous donner quelque répit : des nuages voilent l’ardeur du soleil ; il a même plu, l’avant-dernière nuit, et c’était délicieux d’entendre les gouttes tomber sur le rebord de la fenêtre. Pourtant, la chaleur n’en est que plus grande. Rien d’étrange dans ces averses que les Anglais nomment Christmas showers. Seule, la chaleur de cet hiver semble insolite.

Un principal de collège est venu nous rendre visite : thé, bavardage. Encore un que la grandeur britannique n’a pas conquis. Il se plaint de tout, de l’insuffisance souvent criante des collaborateurs anglais qu’on lui impose avec des traitements princiers, de leur incompréhension, du vêtement même qui lui est infligé, si chaud, si inconfortable, si coûteux. Il était assis, bien à son aise, dans son costume national, si propre, qu’il peut faire laver sans grands frais ; le blanchisseur se paie au mois, huit à dix roupies pour toute une famille. Au moment où il prenait congé, Tagore est venu nous dire adieu ; il s’est décidé brusquement à aller voir ses paysans qui le réclament pour des règlements d’affaires.

Le lendemain, accompagné d’un petit de l’école, qui n’a pu aller chez lui, à Darjeeling, pour les vacances et qui a fait de notre maison la sienne, S. est parti pour Taltali, gros village hindou voisin, afin d’y prendre des photos. Il y a là un temple, près d’un étang, naturellement, et, postés devant, quatre sortes de fétiches en bois grossièrement taillé, qui intriguaient mon orientaliste. Par bonheur, il a rencontré le fils du zemindar qui lui a donné les explications souhaitées.

Les zemindars sont les gros propriétaires terriens que l’Angleterre a chargés de recouvrer les impôts chez leurs paysans. Nos intendants généraux au petit pied ; mais vous imaginez le sort des administrés. Ils vivent sur leurs terres paresseusement, luxueusement, et tiennent leurs femmes derrière le parda. Donc le fils du zemindar a expliqué que ces fétiches avaient été placés pour commémorer la mort récente d’un de ses parents, et qu’en même temps quatre vaches et quatre taureaux avaient été mis en liberté. C’est pourquoi ces quatre fétiches portent des images à peine ébauchées de têtes de taureaux. Pour imaginer de pareilles habitudes, il faut voir les rues du Calcutta indigène avec leurs vaches libres (elles ne s’aventurent pas dans la ville anglaise) flânant et s’arrêtant, broutant les étalages des marchands, obstruant le trafic ; une d’elles, en plein midi, vêlait sur les marches de la Bourse.


Vendredi 30 décembre. — Nous avons été nous promener jusqu’au terrain de crémation. Rien pour exciter l’imagination ou la sensibilité : au bord de la route, sur un terrain indifférent, deux places assez larges, remplies de braise, à peine creusées. C’est là que, portés par les membres de leur famille ou de leur caste, les gens viennent finir.

La mort n’a pas cet appareil exceptionnel dont nous nous plaisons à l’accompagner. A Calcutta, j’ai rencontré deux « convois ». Sur une civière, portée sur les épaules de quatre hommes, le mort, à peine recouvert, la figure serrée dans un linge, s’en allait tranquillement par les rues, du côté gauche, côté propice, nul ne le remarquait. Un mariage musulman qui arrivait, cavaliers, vêtements rouges, voitures, trompettes, véritable entrée de cirque, n’a pas amorti l’éclat d’un de ses instruments. Plus sages ? Autres.

Au retour, Pratima m’attendait. Le silence et le calme de cette soirée aidant, elle me parle de la famille, des rapports, des liens, des habitudes qui sont les leurs. A la base, me dit-elle, il y a l’attachement presque religieux pour la mère, et ensuite, considéré dans ce rôle de mère, le respect de la femme. Rien encore chez eux de nos grands romans d’amour, de nos grandes machines passionnelles. Jamais de roman entre les jeunes gens et les jeunes filles de l’école.

Le jeune homme se marie encore avec une jeune fille qu’il n’a jamais vue, parce que c’est le choix des parents ; ils ne connaissent pas nos « coups de foudre ». Mais gare, lorsque, décidément émancipées, ayant pris l’habitude de vivre en égales au milieu des hommes, les femmes seront vraiment mêlées à la société ! Le divorce et le scandale seront bientôt là.


Dimanche 1er janvier. — Bonne année. Il faut être comme nous Européens pour y penser ou comme Pearson qui m’apporte un ananas tout frais et une invitation pour le thé de 5 heures. Les Bengalis ont gardé leur calendrier et il faut un effort à la fille de Tagore, si délicieuse dans son extraordinaire timidité (je l’appelle lady Shy), pour penser au mois occidental. Pour eux tous, ce n’est ni janvier, ni jour de l’an, c’est le 17 du mois de Paouche (je ne garantis pas l’orthographe). Le mois commence avec la pleine lune, tout au moins ici. Comment ils s’arrangent pour n’avoir que douze mois, je n’en sais rien.

Nous avons eu au thé un médecin bengali, inspecteur de district. Il nous a conté que l’expédition anglaise qui tente l’ascension du Gaurisankar a rencontré, installés à quelque cinq mille mètres d’altitude, des yogis qui vivent là sans jamais descendre, se nourrissant de racines, d’un peu de lait, apportés par des âmes pieuses désirant acquérir des mérites. Quelquefois aussi rien du tout.

9
LA FOIRE DE KENDOULI

Mercredi 11 janvier 1922. — Une semaine sans histoire, sans histoires ; c’est la reprise du travail. Ce n’est pas qu’une affiche en prévienne ; la règle ici n’est pas écrite et fixe ; il y a l’habitude, ce qui s’entend sans être dit ; et c’est le matin que Çâstri Mahashaya avertit le professeur français qu’il aura à faire son cours l’après-midi. Mais rien n’est ici comme chez nous, même pas l’uniformité de l’heure : il y a celle de Calcutta, celle de la gare, celle de l’ermitage, et, brochant sur le tout, les heures individuelles. En reconduisant Mme de M., à la station, l’employé nous annonça 82 minutes de retard : n’est-ce pas 1 h. 22 ? Et le jeu des projets ! Ils se font, se remettent, se renouent, se défont d’un jour à l’autre : une pareille incertitude nous agacerait en France ! Ici, c’est dans l’air, il n’y faut pas faire attention. C’est ainsi que S. ne sait pas encore la date de la Conférence Orientale qu’il doit présider ; même incertitude pour notre voyage à Bénarès. Irons-nous même demain ou après-demain à la foire de Kendouli ? Cependant il faudrait s’y préparer.

Cette foire se tient tous les ans pour l’anniversaire du poète Jayadeva, le chantre mystique de Vishnou-Krishna. Il vivait au XIIIe siècle ; aucun monument, dans son village natal, ne perpétue son souvenir qui vit dans la mémoire des hommes, et tous les ans, à cette date, un concours immense de population, marchands, curieux, pèlerins, viennent à Kendouli entendre ses chants et le récit de sa vie. C’est une commémoration qui vaut bien nos statues. Il faudra y aller en char à buffles, avec une tente, sans doute, et toute une cuisine ; il n’y a rien qu’on puisse consommer, là-bas, ces foires et ces pèlerinages étant de beaux foyers de choléra et d’épidémies. Mais notre vie est surveillée et guidée par de silencieuses amitiés qui veulent tout prévoir et tout arranger pour le mieux ; nos projets en sont toujours plus ou moins suspendus. C’est vrai aussi que seuls nous nous débrouillerions mal dans cette vie si complètement étrangère à toutes nos habitudes. Pourtant nous voudrions aller à Kendouli. Le poète nous dit que le bruit, la foule et le char à buffles seront trop pour nous ; il nous croit plus empotés que nous le sommes.

Il est rentré pour recevoir le maharaja de Pithapouram, qui finalement n’est pas encore arrivé ; malade, il enverra d’abord ses domestiques, mais rien encore ne se manifeste.

L’inspirateur de l’ermitage est venu nous faire une bonne visite, nous assurant que nous lui avions grandement manqué. Et avec lui et Kshiti Babou nous avons passé quelques moments charmants à les écouter causer. Kshiti nous a longuement parlé de ces chanteurs populaires, véritables moines errants, les Baouls, dont un bon nombre se rendra sûrement à cette foire. Ils n’ont ni temple, ni dieu particulièrement vénéré ; leur doctrine, leur sagesse s’expriment par des chants et des danses ; si on les interroge, leurs réponses chantées, dansées laissent l’interlocuteur déconcerté. Leur nom, Baoul, signifie : plein de vent, c’est-à-dire qu’ils font en eux le vide absolu, pour que le Divin entièrement les occupe ; ils sont les instruments de musique de la divinité.

Le lendemain, le poète déjeunait avec nous ; conversation politique, ou plutôt sociale : il ne croit pas que l’Inde soit mûre pour la liberté ; suivant sa forte expression, on ne réalise pas la liberté politique sur le sable mouvant d’inégalités sociales telles que les leurs. Tant qu’il y aura des « intouchables », tant qu’une large partie de la population sera, pour l’autre, objet de mépris et de dégoût, l’Inde ne pourra pas être libre. Il nous contait que tout dernièrement des partisans résolus de Gandhi s’étant réunis, réunion politique, un Hindou demanda à un Musulman de sortir un instant : il avait soif et le voisinage de cet infidèle aurait souillé son eau. Voilà où ils en sont encore. Et puis, une obéissance trop complète, presque servile à la parole du maître, du gourou ; Gandhi ne connaît pas de démenti ; il est le chef bien plus d’une église que d’un parti ; s’il disparaît tout s’effondre. Il a fondé lui aussi son ermitage ; tandis que les abris s’y édifiaient, il a reçu en même temps que ses disciples l’hospitalité de Santiniketan. Les enfants préparaient un pique-nique, ils prièrent ces nouveaux camarades de partager leur partie de plaisir ; mais aucun des invités n’osa demander une autorisation au maître ; ils reçoivent des directions, les suivent, sans poser une question. Déjà ici la docilité des étudiants surprend ; ils écoutent, ils obéissent docilement, timidement. Avec une pareille élite et, par derrière, la masse du peuple illettrée, misérable, affamée, superstitieuse, dont toutes les décisions sont d’abord soumises à l’astrologue, comment former un seul peuple, et libre ?

Les méthodes même de résistance paraissent puériles à Tagore ; la prison et ce trop facile martyre le blessent dans sa fierté, et la croisade de non-coopération contre l’Occident fait bondir l’international qu’il croit, qu’il veut être ; car national et patriote, malgré lui, en dépit de toutes ses déclarations, de tous ses principes, de toute sa volonté, il demeure. Non seulement il chérit l’Inde, mais, le Bengale et particulièrement le Bengale oriental, les petites patries dans la grande. En peut-il être autrement, et ne peut-on rêver une vaste fédération humaine que chaque pays enrichirait du trésor de ses expériences particulières ?

En attendant la réalisation de ces rêves, j’ai lu hier dans une revue hindoue une longue analyse d’un article sur la question de la « couleur ». Et, ma foi, si un jour, tous ces noirs et ces jaunes et ces rouges que nous avons dédaignés, méprisés, poursuivis, torturés, assassinés, (sans que rien nous prouve que ces horreurs ne se répètent encore en quelques coins), si tous ces gens de couleur après avoir dit et redit : « Nous sommes plus nombreux, plus forts, plus prolifiques que les blancs, nous apprenons leurs méthodes » se mettent à les appliquer, nous blancs pourrions voir quelque chose. De pareilles lectures donnent la petite mort et c’est monnaie courante dans toute l’Asie.

Le temps s’est couvert, les nuages qui courent dans le ciel nous valent des couchers de soleil merveilleux, ce n’est plus la splendeur unique de l’astre s’abîmant derrière l’horizon, mais un éventail de couleurs, comme des voiles tendus, des métaux embrasés, des ailes éployées, on n’en peut décrire la splendide variété, on regarde et on dit : oh ! Ce matin Joseph nous appelle, les bras en l’air, émerveillé ; il pleut par larges gouttes et tandis que je vous écris l’averse continue. Déjà quelques manguiers sont en fleurs, c’est le moment de la pleine lune, nuits merveilleuses.

Et enfin, depuis deux jours nous sommes sans pain. On s’y fait.


Vendredi 13 janvier. — Nous avions convenu des derniers détails pour l’expédition du lendemain. Nous avions hésité quant à l’heure du départ : 7 h. 1/2, un peu tôt ; 8 heures sera bien. Et ce lendemain nous nous mettions en route à 11 heures moins le quart. Cette habitude occidentale, qu’on ne peut perdre, de prévoir et de vouloir organiser ! Nous partions à cinq, nous emmenions avec nous la jeune danseuse philosophe et nos deux domestiques seulement. Il convient d’être modeste par ce temps de bolchevisme. C’est pourquoi aussi, pour rester vingt-quatre heures à Kendouli, nous n’avions avec nous que deux caisses de vaisselle, de mangeaille, deux lanternes, notre couchage, une chaise percée et un pot de chambre, deux tabourets, etc. etc… Mais, pour ce voyage de vingt-deux milles, nous avons mis dix heures, coupées par une halte au Dak bangalow (bangalow de la poste) d’Ilambazar où nous avons passé la nuit. C’est à quatorze milles d’ici ; nous y sommes arrivés par une route vraiment assez bonne. L’endroit est charmant ; à côté du Dak, un petit cimetière où est enterrée toute une famille Erskine, autrefois propriétaire d’une fabrique d’indigo ; à côté de leur tombe celle plus petite de leur chien et celle minuscule de leur perroquet. Au moment de la résurrection, ils soulèveront tous en même temps, de la main, de la patte et du bec, la pierre de leurs tombeaux.

Voyager en voiture à buffles n’est jamais drôle, mais quand il s’agit de circuler sur la route d’Ilambazar à Kendouli, cela devient tout simplement affreux ; il n’y a pas de chemin sur terre qui ressemble à cela. Dans les parties mêmes qui traversent les villages, il s’agit de franchir des buttes de quelque quatre-vingts centimètres ou des ornières si profondes que la voiture frotte sur la route ; personne ne s’avisera d’un coup de pelle ou de pioche. Et ce n’est rien en comparaison de ce qui vous attend pour rejoindre, à Kendouli même, le champ où les tentes sont dressées ; pour cela le char se lance au travers des rizières, petits enclos circonscrits par des diguettes de quarante à cinquante centimètres. Vous imaginez, non, vous ne pouvez imaginer ces sauts et ces soubresauts, ces cahotements, ces renversements auxquels sont soumis les malheureux patients, étendus sur la paille des voitures. Comment n’est-on pas brisé ? Je ne m’étonne plus que tant de gens ici n’aient jamais osé affronter le voyage. Mais la foire de Kendouli justifie tout.

Tous les ans soixante à soixante-dix mille personnes accourent de toutes parts pour célébrer le poète Jayadeva, l’auteur de ce Gita Govinda que Courtillier a traduit en français. Après lui, quatre siècles environ, dans ce même Kendouli, un autre mystique, Chaitanya, fondait un ermitage ; savant d’abord et poète, il s’adonna ensuite exclusivement à l’extase. C’est dans ce lieu que, depuis six ou sept siècles, chaque année, de tous les coins de l’Inde les pèlerins accourent pour célébrer ces deux grandes mémoires. Chaitanya y a son tombeau. Le site est beau, dominant la rivière Ajaya qui déjà maintenant ne couvre guère que le dixième de son lit et qu’on peut traverser à pied dans toute sa largeur.

A un mille de distance on entendait déjà le bruit des chants et des musiques ; les paillotes, les abris, ne laissent qu’un faible passage encombré par une foule formidable ; des gens sont installés au milieu du chemin, et je ne sais comment nos voitures ont pu circuler au milieu de ce grouillement. Nous étions, comme vous pensez bien, les seuls Européens ; je ne crois pas que beaucoup d’autres y soient venus avant nous ; on visite les villes, alors que l’âme de l’Inde n’est vraiment et aisément accessible que dans ces occasions-là.

Nos tentes ont été dressées par des artistes de l’école et quelques autres jeunes gens, dont le médecin, venus dès le commencement des fêtes pour assurer un vague service sanitaire ; vague, car, pour cette multitude, je ne crois pas qu’on ait préparé les plus élémentaires latrines ; mais, de l’autre côté de la rivière, l’immense banc de sable en aura tenu lieu ; le soleil et les corbeaux auront fait le nettoyage. Les volontaires de Santiniketan ont balayé les épluchures et les feuilles qui servent d’assiettes et les papiers gras ; il leur a fallu un certain courage et un beau mépris des observances de castes. Ils étaient là aussi pour combattre quelque brusque apparition de choléra, toujours possible sous ce climat, avec cette foule si complètement étrangère à nos moindres précautions d’hygiène. Nos tentes étaient voisines ; ils nous ont veillés, soignés, entourés comme des fils. Surtout, ils ne nous ont pas laissés circuler seuls.

Et maintenant, je voudrais vous décrire le spectacle pour lequel nous étions venus, et c’est terriblement difficile ; tous ici sont à la fois acteurs et spectateurs, chacun participe à la cérémonie ; il y a des boutiques où on s’arrache les gâteaux frits, les légumes que l’on fera cuire sur son trou de feu, si on peut appeler boutiques les auvents constitués par les chars à buffles renversés, les marchandises étalées à l’abri du char et des brancards ; il y a, au bord de l’eau, tout un quartier de paillotes légères, faites de brins de paille et de bambous à peine croisés ; il y a une place entourée de palissades où, pendant toute la fête, trois jours, on nourrira les pauvres ; et les temples, et la rivière où se baignent et jouent et font leur lessive, tout le jour durant, des milliers et des milliers de pèlerins ; il y a les récitants des poésies de Jayadeva, de la vie de Krishna, et de celle de Chaitanya que nous n’avons pas entendus parce que, pendant vingt-quatre heures, à part une courte visite aux temples, et quelques petites heures de sommeil, nous avons vécu assis par terre, déchaussés, au milieu de la foule de plus en plus sympathique, écoutant, regardant les Baouls.

Ils se tiennent presque tous sous les figuiers banyans, qu’on a laissés pousser, qui ont pu laisser tomber, de leurs branches dans le sol, des racines qui sont devenues des troncs à leur tour, des banyans prodigieux ; ce ne sont plus des arbres, mais des constructions vivantes, des temples aux centaines de piliers que le vent fait frémir, ou bien des grottes, ou quelque extraordinaire cascade qui se serait solidifiée ; le tronc, qui est fait d’innombrables troncs se mêlant, s’entrecroisant, se tordant, s’étreignant dans un désordre, un chaos, une force apocalyptiques, s’étend aussi comme un rideau ; des branches formidables sont sorties des racines qui sont devenues des colonnes et cela s’étend et cela marche ; c’est tout un monument, l’architecture effarante d’un arbre monstrueux.

Là-dessous, nous nous asseyons ; les gens nous font place, tout en avant ; et, les uns après les autres, comme la fantaisie leur en vient et l’inspiration, les Baouls commencent à accorder leur instrument dont l’unique corde est maintenue en bas dans une sorte de bol de cuivre. Ils chantent ; variations infinies sur des thèmes toujours les mêmes et peu nombreux : Dieu est unique, quelque nom qu’on lui donne, Krishna, Vishnou, Brahma, et celui des Musulmans et celui des Chrétiens ; il n’a pas de temples, ce n’est pas avec les yeux du corps qu’on peut le voir ; tout être humain a le même droit devant lui (ils ne reconnaissent pas la caste). Pourquoi des temples ? Notre corps est le temple de la divinité ; c’est là que nous devons faire qu’elle se plaise, par nos chants, nos danses, la béatitude de l’amour universel ; Dieu nous aime, nous aimons Dieu, exaltation mystique qui a besoin de se traduire par des chants et des danses. De temps en temps, de la foule un cri s’élève auquel la foule se joint : Hari bole, dites le nom d’Hari ; ou bien Hari jai, vive Hari. Et lorsque le chanteur peu à peu s’excite, se lève et se met à danser, le spectacle est réellement extraordinaire. Un d’eux, Gopal Khepa (Gopal le toqué ; Gopal est le nom de Krishna, toqué est l’état du Baoul ; on ne les appelle pas par leur nom) nous avait pour ainsi dire adoptés ; il chantait, les bras levés, tenant son instrument contre son oreille, comme enivré de sa musique et de son chant, vraiment émouvant.

Le soir jusqu’à minuit, sous la lune à peine décroissante, ils continuaient tous à exalter le Dieu universel, endormis à moitié, la gorge rauque, car le chant ne doit pas s’interrompre. Autour d’eux les gens par milliers, tout enveloppés dans leur vêtement blanc, allongés sur le sol, dormaient comme des morts dans leur linceul. Je n’oublierai jamais cette vision.

Nous n’avons guère interrompu cette longue séance que pour aller voir les temples, les Kalis sanglantes aux huit bras, avec leurs colliers de crânes humains, la langue rouge sortant de la bouche, marchant sur un Siva tout blanc, un fétiche absolument hideux. Comme nous nous arrêtions près du temple, entre un yogi frotté de cendres, reposant sur son cou, tout son corps relevé au-dessus de sa tête, et un autre étendu sur son lit de clous, tous deux marmottant sans un moment de répit « Sita-Ram » avec un air d’orgueil monstrueux qu’ils n’arrivent pas à dissimuler, quelques jeunes gens se mirent à chanter Bande mataram (le chant national, défi à l’Angleterre) ; un mot d’ordre passa, les cris immédiatement s’arrêtèrent, et la foule qui, déjà nombreuse, nous escortait, s’épaissit encore.

Le directeur du temple arrive (il en est le propriétaire ainsi que du village entier ; son prédécesseur a été assassiné l’an passé, tant sa main était lourde et avide) ; il ignore tout ; mais quelqu’un sachant le Gita Govinda s’offre à le réciter, on sort les livres, on nous fait asseoir dans de beaux fauteuils, en face du mahant (le directeur) et de son intendant. Le savant tout nu, le corps et la figure couverts de signes et de taches rituels, à côté de l’autre monsieur savant qui dans sa chaise, avec ses lunettes, se délecte à la lecture du glorieux poème ; un jeune garçon aussi peu vêtu arrive et se met à le chanter. Et vous imaginez la foule alentour ! On ne nous a pas photographiés, c’est dommage.

Le lendemain matin, levés avec le soleil, une bonne douche sous la tente, le déjeuner servi avec tout le cérémonial dû aux sahibs. Où sont les déjeuners de montagne ? Cette vie d’ici gâterait les meilleurs ! Mais l’importance de Joseph est en raison directe de l’importance de Master et Memsahib ; rien à faire contre cela. Nous retournons près des arbres et nous revoilà accroupis en avant de cette même foule ; j’ai dû changer mes bas et ceux-ci sont déjà pleins de bouse de vache. Une dame à côté de moi me tend une brochure ; elle en fait hommage au sahib « si intéressé dans leur religion » ; c’est une vie de Jayadeva. Elle y fait inscrire son nom. Je demande — par signes — à Gopal Khepa d’y signer le sien, il me fait comprendre qu’il ne sait pas écrire, mais qu’il sait interpréter les arbres, la nature, la vie et qu’il les chante. Il nous regarde avec ses yeux pleins d’une flamme et d’une langueur singulières, sommeil et exaltation mystique tout à la fois. Et il faut s’en aller, non sans se défendre d’un yogi, barbouillé de cendres, qui nous rappelle Max Jacob.

Singulière confrérie que celle de ces Baouls, chanteurs errants, et quelle fascination que la leur sur les âmes ! Il y avait parmi eux un parfait babou à lunettes dorées, parlant anglais — disciple d’une madame Baoul, car les femmes sont admises et très honorées. Nous nous creusons la cervelle pour retrouver à quelle femme de chez nous cette madame Baoul ressemble, avec ses yeux malins et brillants, sa figure fine, un peu pointue ; certainement nous l’avons vue à Paris. Il y avait aussi un petit marchand qui a chanté et dansé, se payant ainsi trois jours de folie. Et tout ce monde-là voudra demain être électeur.

Nous sommes rentrés le soir à 9 h. 1/2, étant partis à 11 h. 1/2 ; notre petit cocher dormait sur ses buffles et, sous la capote de joncs tressés, sur la paille, nous gisions comme des morts. A la nuit tombante, quelques milles faits à pied d’un bon pas nous ont pour un instant réveillés, et d’autant plus qu’un serpent long et dégoûtant a traversé la route jusque sous mes pieds. Les horribles animaux ! Remontés dans le char, nous sommes retombés dans notre torpeur. Enfin, la maison, le chat, fou de nous revoir, de l’eau pour la douche, une tasse de thé, le lit enfin, et un sommeil de dix heures dans des draps.

10
MISÈRE DE L’INDE

25 janvier. — Nous voici de nouveau assis nez à nez, préparant le courrier, sous la véranda, la tête à l’ombre d’un pilier tandis que le soleil matinal chauffe nos vieux os ; c’est l’hiver, cependant nous tournons le dos au ciel éblouissant et dans quelques instants sans doute, devrons-nous chercher un coin moins ensoleillé.

Notre semaine a été assez mondaine et très laborieuse, comme à l’ordinaire, et plus qu’à l’ordinaire les projets de voyage ont ruisselé. Dès jeudi matin, le poète venait nous transmettre une invitation reçue du gouvernement du Nizam (Hyderabad), pour aller visiter les fameuses grottes d’Ajanta et leurs peintures. Naturellement, nous devons l’accompagner. Le poète et Rathi et Kshiti Babou et mon mari, cartes étendues, élaborent un magnifique projet : c’est entendu, on partira le 15 février.

Non, le lendemain ce ne l’était plus, et pour des raisons si profondément émouvantes et touchantes : il faut trouver de l’argent pour Santiniketan, les travaux commencés restent en plan, la bibliothèque ne se termine pas ; alors, avec la pièce nouvelle que le poète vient d’achever dans un grand enthousiasme de travail, on va aller donner une série de représentations dans la vieille maison de Calcutta ; Tagore doit y jouer un rôle de Baoul (voir Kendouli) il y sera sûrement merveilleux et la grosse recette escomptée — il y a des précédents — servira à presser les constructions. Une des dernières fêtes a rapporté une si belle somme qu’on peut beaucoup espérer. Le millier de places a été immédiatement loué, certains retardataires ont donné cent roubles pour avoir seulement le droit d’entrer et de rester debout. Et vous ne pouvez imaginer ce que cette dernière situation représente pour un Hindou.

Cependant, cet homme de plus de soixante ans, un grand âge pour l’Inde, comblé d’honneurs et de réputation, pourrait jouir paisiblement de la vie, de sa gloire, de sa fortune, que les droits d’auteur doivent fortement arrondir, des hommages d’une société où il est vénéré comme un dieu. Il gémissait hier encore sur la folie de son entreprise, sur la nécessité pour un poète d’être « glorieusement paresseux », sur son incapacité pour toutes choses matérielles, mais, me disait-il, en soupirant, j’aime les enfants, je crois en ma mission. Et il accepte les lourdes charges et les soucis de tout ordre que comporte une telle création.

Cette pièce qu’il va jouer, il l’a écrite en bengali ; les élèves et les maîtres en ont eu au fur et à mesure la lecture ; avec eux, il l’a revue en entier, le personnel de Santiniketan lui fournit aussi ses interprètes, son fils sera « general manager ». Sans doute, cette représentation souffrira de l’inexpérience des acteurs, les spécialistes pourraient en critiquer la présentation et sans doute encore, au point de vue technique, auraient-ils raison, mais toutes ces conceptions renferment une inspiration à la fois si haute et si candide qu’on est entraîné. Il y a une atmosphère générale ici, il faut s’habituer à y vivre, à y respirer ; rien à comprendre si on ne s’y établit pas, les poumons et l’âme bien ouverts.

Dès jeudi, nous avions à déjeuner Elmhirst, le directeur du « département d’agriculture ». Il a conquis tous les cœurs ; il est à l’aise dans ce petit univers comme s’il y était né ; il peut manger avec ses doigts, il aime les gâteaux trop sucrés, va et vient les pieds nus dans des sandales, la chemise sur le pantalon, avec une bonne grâce et une aisance charmantes. Il a les plus beaux projets, les plus nobles, et il sait que la tâche est écrasante : il veut faire venir près de lui des fils de paysans pour les former aux méthodes occidentales ; il veut drainer, cela surtout ! Imaginez une contrée où nulle part n’existent les installations les plus rudimentaires ; il veut fumer, assécher, assainir, il veut du beau bétail ; mais le paysan lui-même meurt de faim, il n’a pas un bon repas par jour.

Cette misère de l’Inde que décèlent si tragiquement la maigreur et la faiblesse des bêtes, comment la décrire ? « Songez », nous dit Elmhirst au comble de la surprise et de l’émotion, « qu’ils ne donnent pas de nom à leurs animaux ! »

La remarque est saisissante ; mais sans doute toutes les bêtes sont-elles, à un moindre degré, comme le chien paria qui apparaît devant notre porte à l’heure des repas, si affamé que rien en lui ne subsiste de ses goûts, son humeur, ses joies : ce n’est qu’une carcasse perçant la peau pelée, sans regards et sans voix, rien qu’un estomac vide. Son maître, ou plutôt le maître de la misérable hutte autour de laquelle il rôde, n’est guère mieux partagé ; le buffle étique donne environ un litre ou un litre et demi de lait par jour, et quel lait ! l’enfant est nourri de l’eau dans laquelle le riz a cuit ; il est nu, on frémit de penser à la souffrance, à la mortalité. Les parents n’ont que le misérable linge qui les couvre, la femme ne l’enlève même pas dans l’étang où elle fait quotidiennement ses ablutions, rince sa bouche, frotte ses dents avec un bout de bois et… tout le reste, à la fois. Le linge trempé sèche sur elle ; il est vrai qu’il sèche vite ; mais tout de même, pour eux, il fait froid ; il est vrai aussi que la plus pauvre a aux bras des anneaux, des boucles aux oreilles, et le premier effort sera pour acheter des anneaux de jambe. Les « ornements pour la femme » ce sont leurs « Droits de l’homme » ; plus aisément réalisés, mais, souvent aussi, même camelote. Quand tout ce monde-là ira à l’école, la face de l’Inde changera. C’est la beauté de l’œuvre de Tagore, de Santiniketan, essaimant les pauvres écoles où les enfants de toutes castes, même les « intouchables », sont admis.

11
D’ERMITAGE A PALAIS

Calcutta, 2 février. — Mon époux, accroupi avec ses élèves de chinois, préparait les futurs sinologues hindous, lorsque le télégraphe lui apporte l’invitation de Lord Ronaldshay, gouverneur du Bengale, qui offre au Président de la Conférence Orientale l’hospitalité de Government House. Très touché, mon mari, un peu confus aussi, mais que faire d’autre que d’accepter ?

Il ruminait sa décision tout ce mercredi soir, en écoutant un visiteur curieux de se renseigner sur notre système d’enseignement en France. Si mauvais que d’aucuns le proclament, il a fait ouvrir de grands yeux au pauvre Hindou, et la situation de l’instituteur français l’a laissé sans voix, muet d’admiration. C’est que le maître d’école ici débute à vingt roupies par mois. En donnant un coup de main à la poste, il peut se faire quatre à cinq roupies de plus. Avec cela, il faut élever une famille, faire face aux obligations formidables qui pèsent sur tout homme dans l’Inde. En effet un devoir qui ne se discute pas, que chacun accepte comme la nécessité de respirer, est de secourir, de supporter les détresses familiales : la mère, cela va sans dire, les sœurs ou belles-sœurs, les parentes lointaines, veuves, etc… Et cela n’empêche aucun d’entre eux de se marier très jeune et d’avoir une tripotée d’enfants. Le chef de gare de Bolpour était instituteur, il a quitté l’enseignement pour entrer au service des chemins de fer. Dans cette haute situation, il gagne cent dix roupies par mois, et il énonce ce chiffre avec orgueil, avec grand respect.

Le respect est une de leurs maladies. En nous montrant les belles médailles que lui avait values du public et des autorités l’excellence de ses services : « Celle-ci m’a été donnée — et il s’incline en portant la main à son front — par le Maharaja de Bolpour. » Qui fondera des cours de rouspétance dans les écoles hindoues ?

Mon temps de solitude se passe en visites reçues, en invitations refusées ; le poète vient me voir et nous bavardons longuement : son Université, ses projets, ses difficultés pèsent sur sa vie. Mais il est homme à porter des charges, même un déficit qui dépassa l’an dernier plusieurs dizaines de milliers de roupies. Pratiquement, paie l’écolage qui veut ; on sait bien que ce grand seigneur ne renverra pas les enfants, ne réclamera pas âprement son dû, sans parler des élèves qui, pauvres, sont pour ainsi dire boursiers.

Le mois d’école, instruction et nourriture, celle-ci très simple, coûte vingt-deux roupies. On comprend qu’il y perde. Cela ne l’empêche pas de faire un nouvel et très grand effort pour son nouveau département d’agriculture, pour lequel, d’ailleurs, un de ses admirateurs américains lui a donné les premiers fonds.

Je ne sais comment il arrive à travailler avec le flot ininterrompu de visiteurs des deux mondes. Hier, c’était un chirurgien de Chicago, homme de soixante-treize ans, qui fait tranquillement son tour d’Asie. J’ai dîné avec lui chez une visiteuse hollandaise, lui en smoking, les dames en toilette. Avant d’entrer, j’ai passé un bout de temps à éplucher mes jambes et le bas de mes jupes. Toujours ces affreuses herbes pointues dont on est cousu dès qu’on pénètre dans notre lande.

Ce voyageur parti, Santiniketan s’affaire, des tentes se dressent sous les arbres ; il s’agit de recevoir le Maharaja de Pitthapouram, sa Maharani, sa suite de vingt personnes, ses six enfants, son orchestre, dont un des meilleurs joueurs de vina de l’Inde entière. Madame est une pardah lady, c’est dire que pour aller au train et en sortir, on l’a prise dans sa voiture aux rideaux fermés, puis on l’a emballée comme un gros paquet dans un palanquin porté par de solides bonshommes qui ont étendu un voile épais, une couverture plus ou moins propre, du palanquin au compartiment, afin que, grand Mahomet ! personne ne voie le plus petit bout de sa précieuse personne. Car la coutume n’est pas hindoue, elle a été empruntée aux Musulmans.

Tous ces hauts personnages sont arrivés lundi soir, 30. J’ai voulu aller saluer la Rani, elle dînait sous la tente (on ne peut manger de chair au Guest house), où on l’avait amenée en pousse-pousse. Elle m’a fait dire de l’attendre. J’ai vu une très laide gouvernante occidentale, une servante hindoue splendide, (les domestiques hommes restaient au dehors), et je suis rentrée fermer mes paquets. Il faut profiter de l’extrême soir ou des premières heures pour faire ses petites affaires dans cet ermitage où les visites commencent déjà à 7 heures du matin.

Je recevais de mon époux des lettres pleines d’admiration pour le palais du gouverneur, ses innombrables domestiques, la parfaite amabilité de Lord R., de son secrétaire, M. G., de madame G., et je me réjouissais de ne pas participer à ces splendeurs, lorsque, arrivant en gare de Calcutta, j’apprends que je ne puis m’y soustraire, que nous serons tous deux hôtes du Gouverneur.

Nous arrivons dans ce palais colossal. L’appartement magnifique d’où je vous écris, les salles de bain, les domestiques écarlates, la sentinelle qui présente les armes, le thé qu’on apporte, la salle du trône où l’on attend le moment du repas, la salle à manger qui semble une galerie d’exposition, ce repas lui-même que je prends ou que je laisse à mon gré, tout cela est à moi, tout cela est à l’hôte, à son plaisir, personne, semble-t-il, à remercier, et c’est le lendemain seulement que j’ai pu aller voir Lord R., que les événements et la situation présente doivent occuper et préoccuper.

Personne ne sait recevoir comme les Anglais ; ils semblent vous avoir toujours connus. La transition est forte, de l’ermitage à Government House, de Tagore à Lord Ronaldshay.

12
DACCA

Dacca, 7 février. — Nous voici enfoncés, pour quelques semaines dans le monde anglais. Après Government House, nous trouvons la charmante hospitalité des Hartog, si parfaitement accueillants et compréhensifs. Les Hindous s’enfoncent à l’arrière-plan. Avant que de quitter Calcutta, nous avons toutefois pu faire chez eux quelques visites, retrouver quelques bonnes connaissances.

Nous avons été passer toute la matinée de mercredi chez les Nahar, des Jaïnas établis, en joint family, dans une belle maison, dont une bonne part est un musée, une bibliothèque et un temple. Nous avons été reçus par les deux frères, le fils, le gendre, la foule des parents et des connaissances ; nous avons vu des miniatures, des étoffes, des broderies, toutes choses amusantes, et dont la quantité depuis deux générations, ne cesse de s’accroître. Mon mari trouve là des livres, des cartes du ciel qui lui font jurer qu’il reviendra. Nous nous déchaussons, et, en haut de la maison, nous arrivons au temple. Le serviteur de la divinité nous reçoit, la bouche soigneusement recouverte d’un linge, comme il convient à un bon Jaïna ; il faut respecter la vie, il faut craindre d’avaler la moindre créature vivante ; il y a des balais dans les coins et des époussetoirs, des émouchoirs pour écarter devant les pieds toute bête qui risquerait d’être écrasée ; je dois dire qu’on ne s’en est pas servi. Le bon dieu jaïna, ou une de ses incarnations, en albâtre molle et pâle, dans son tabernacle doré, sous son diadème, nous regarde de ses yeux trop grands, pleins de fadeur et d’ennui. Accrochés à de petits clous, les réticules des dames de la maison, pardah ladies, que nous ne verrons pas.

La fenêtre ouvre sur une terrasse d’où l’on découvre ce qui se cache derrière les façades des petites rues de Calcutta, un bel étang entouré d’arbres, d’autres terrasses ; et, de ces demeures fermées sortent des bruits de musique et de fête. C’est en effet la fête de Sarasvati, déesse de la sagesse et de la science, patronne des lettrés et des écoliers. Toute la ville est en joie, le consulat français même est fermé aujourd’hui. Toute Jaïne qu’est cette maison, la fête y est célébrée, pas officiellement ni non plus si religieusement qu’ailleurs chez les Hindous, mais la conscience de ces braves gens est assez large pour que la déesse hindoue aux quatre bras, y ait une petite place à côté du Jina aux yeux vides et d’autres encore.

C’est pour cela aussi qu’en arrivant chez les Ch., tous adeptes du Brahmo samaj qui a répudié ces matérialisations grossières, nous trouvons les deux maîtresses de maison, la fille de l’une d’elles et sa petite fille, un bout de femme de dix-huit mois, habillées de jaune en l’honneur de Sarasvati et du premier jour du printemps.

Encore une tasse de thé chez les Bh., et il faut aller dîner, boucler les paquets. Ce dîner est dressé dans notre salon ; les vêtements du soir étant empaquetés, impossible de dîner avec Son Excellence. Nous allons le remercier : un court shake-hand, quelques phrases de cette aimable politesse que les Anglais excellent à exprimer, et nous retrouvons les deux domestiques silencieux, écarlates et enturbannés, portant le nom du roi et sa couronne sur l’estomac, de l’or sur toutes les coutures.

Un voyage de vingt-neuf heures environ, en chemin de fer jusqu’à Goalanda, puis en bateau pendant sept heures, à travers les eaux du delta, puis en train encore, de Narayanganj à Dacca, pendant une quarantaine de minutes. On comprend que les Hindous deviennent lyriques en parlant de leurs grands fleuves. Pour un peuple vivant sous un pareil climat, où chaque goutte d’eau est conservée, pour lequel le moindre étang est un trésor, cette immense plaine liquide, coupée de bancs de sable, d’îles d’émeraude, doit être un ravissement. Lorsqu’au petit matin la rivière se colore, pourpre, verte et argent, sous les premières lueurs de l’aube, que le soleil monte énorme, sanglant, que tout semble baigné dans une lumière blanche où tournent les vapeurs, alors qu’à l’infini l’eau s’étend et s’enfonce au milieu des villages, on ne peut s’arracher à cet enchantement.

Les H., sont établis à 8 milles environ du bazar, dans le large espace découvert où sont construits les immenses bâtiments de l’université, simple collège il y a un an encore. Leur belle maison anglaise aux vastes salles, ouvre par de larges baies sur la véranda spacieuse, le grand jardin. Nous voilà en Angleterre, mais une Angleterre consciente de la gravité de la crise actuelle et qui fait tout pour la conjurer.

Combien y a-t-il de familles de ce type-là à Dacca ? Il y en a deux, je crois, qui reçoivent les indigènes ; le reste fait honnêtement son métier, joue au bridge, va au cercle, et en veut vaguement à des administrés, qui l’obligent à vivre si loin de l’Angleterre, dans un pays dont il ne sait pas grand’chose, qui l’intéresse peu, pâlit les enfants, où l’on est venu pour la forte paye, où l’on méprise également les choses et les gens. Les femmes paraissent encore plus obstinées que les hommes dans cette universelle détestation ; il faut voir leurs figures se fermer et l’expression qui se fige, lorsqu’elles rencontrent un « native ». Quel mal elles font à leur pays !

Elles pourraient répondre, il est vrai, que des relations normales, à notre point de vue occidental, sont quasiment impossibles avec la majorité des femmes hindoues ; comme dans tous les pays du monde, ce sont elles qui perpétuent les usages, les traditions ; à peine hors du parda, nos habitudes, notre activité même, et la meilleure, les surprennent, si elles ne les choquent, et les femmes les plus émancipées ont sans doute à combattre au fin fond d’elles-mêmes les préjugés ancestraux. Dans ce pays où l’Assistance publique n’existe pas, — que de mains tendues, de voix suppliantes à tous les carrefours ! — il est pour ainsi dire impossible de constituer une société de charité où femmes hindoues et occidentales travailleront ensemble.


Jeudi 8 février. — Je reprends ce bavardage ce matin au haut d’un sixième étage de Calcutta où d’aimables théosophes nous offrent l’hospitalité avant notre départ pour Patna, ce soir. Nous avons refait en sens inverse notre voyage sur le delta. Le ciel et l’eau étaient de perle ; un gros soleil tout rouge ; à la limite d’horizon la ligne du rivage. A l’heure du couchant, cela a été l’incendie de l’eau et du ciel, puis tout s’est éteint, les lumières des villages semblaient des feux de navires ; la lune plus qu’à demi pleine répandait son mol enchantement, spectacle divin. Ce matin, c’est le brouillard de Calcutta dans lequel tout le jour on suera, pour y grelotter le soir.

13
L’ARBRE DU BOUDDHA

Nous sommes partis de Calcutta jeudi soir. Une nuit en chemin de fer, et le lendemain, sur le quai de la gare de Patna, Hari Chand, Dr Sen, directeur du Collège, l’aide de camp, le capitaine sikh, l’auto ! Plus jeunes, vraiment, nous nous prendrions pour des personnages. Il fait froid ; en arrivant à Government House, nous trouvons avec joie le feu, le thé, le lit. Notre bonne hôtesse, lady L.-M, a pensé à tout.

Notre temps a été minutieusement réglé : visite des collèges, du musée où sont classées ces statues, ces sculptures, étonnement des archéologues. On les a retirées des étangs qui recouvrent en partie ce qui fut le palais du grand roi bouddhique dont les édits nous émeuvent encore après quelque vingt-deux siècles. Patalipoutra, résidence du roi Asoka, se trouve à six milles de Patna ; nous y allons dans l’auto du gouverneur ; nous retrouvons les villages, les villageois, le front barré des signes rituels qui donnent à ces physionomies si douces un air un peu farouche. Les petites galettes de bouse sèchent sur les murs de terre ; voilà encore la tribu des enfants si sales et si délicieux dans leur nudité, plus charmants encore lorsque, petites filles de deux à trois ans, elles se drapent de vieux saris ; et les étangs où l’on fait tout, même la lessive ; les pauvres étoffes sèchent resplendissantes dans la lumière. La route est plus colorée ; le sari blanc bordé de couleur, le sari du Bengale a disparu ; les vêtements sont rouges, jaunes, roses ; entre l’étroite veste courte et la draperie des hanches, le nombril apparaît comme un petit œil.

Nous crevons deux fois, nous faisons à pied le reste de la route sous l’ombre fraîche des grands arbres, et nous arrivons à Patalipoutra. C’est là que fut la résidence du roi apôtre du bouddhisme : un clos de manguiers pareil à nos clos normands, quelques débris de piliers, des monticules où paissent de jeunes cochons noirs, un étang au fond duquel, à la fin de l’été, quand les eaux sont basses, on aperçoit une salle que le Dr Spooner, directeur des fouilles, compare à la salle aux cents piliers de Persépolis. Assis sur les ruines, on ne peut s’empêcher de rêver un peu.

Mais il faut retourner chez les vivants, conférence, séance de la Bihar and Orissa Research Society, photographies, discours, puis visite de la belle collection de miniatures, livres, etc… réunie par M. Manuk et, enfin, grand dîner chez le gouverneur : la situation politique pèse sur tous les esprits. Est-ce le souvenir des événements d’Irlande qui fait douter, redouter ? Il semble que l’Angleterre des colonies n’ait plus la même confiance.

Nous nous sommes embarqués dimanche matin pour notre pèlerinage aux lieux saints du bouddhisme. Nos hôtes ont tout prévu pour ce petit voyage dans une région que le chemin de fer ne dessert pas. Trois autos ; Hari Chand, Dr Sen et deux ingénieurs du district, hindous tous deux, nous accompagnent et nous sommes arrivés à Nalanda. Le directeur des fouilles nous attendait et aussi quelques étudiants du Nalanda College de Bihar qui avaient appris, par les journaux, que Dr S. L. devait passer : fleurs, salams. N’empêche que, la visite faite, à l’heure du thé, maîtres et étudiants se tiendront soigneusement de côté, à l’écart de notre impureté. Nos quatre compagnons hindous ne connaissent plus une telle orthodoxie, ils ont vécu en Occident et ce sont de fortes têtes.

Le site est très beau. Nous avons quitté l’interminable plaine, les collines de Rajgir sont visibles. Les fouilles semblent très activement poussées, le monastère est déblayé, on retrouve les vieux puits et les cellules où, deux par deux, les moines ont vécu. Tout à l’entour du site vénérable, des stoupas, des statues auxquelles les paysans, dont aucun, ici comme dans l’Inde entière, n’est bouddhiste, apportent leurs offrandes de fleurs, de riz, de lait, de beurre, à moins que, redoutant quelque mauvaise influence ils ne les criblent de pierres. Pauvre peuple affamé et ignorant, si bon, malgré tout.

La nuit nous a surpris sur la route de Nalanda à Rajgir ; pour la première fois, nous traversons le soir les pauvres villages ; l’un d’eux est abandonné, les maisons closes ; toute la population, fuyant quelque peste, s’est établie plus loin sous des paillotes, attendant que le mauvais air ait passé.

Nous arrivons au bangalow par un clair de lune resplendissant ; tout un cirque de montagnes se ferme derrière nous ; la nuit est très fraîche. Et le lendemain, de source chaude en source chaude, nous faisons à quelque quinze siècles de distance, le même trajet que les pèlerins bouddhistes chinois venus pour adorer les saints vestiges. Sur les sommets, de petits temples jaïnas. Un vieux stoupa qu’Hari Chand a vu en parfait état, l’an passé, a perdu presque toutes ses statues, brisées par les Musulmans. Suavité des religions monothéistes !

Dans une grotte, des inscriptions, une pierre dressée portant sur ses quatre faces la sainte image ; des pèlerins, venus en palanquin, en font trois fois le tour, présentant le côté droit, se prosternant, offrant du riz, et, d’un bout de l’année à l’autre, la sainte mémoire est évoquée, comme à Bodh Gaya où nous irons le lendemain.

Gaya est la place consacrée entre toutes, dans l’Inde, au culte des morts ; les temples sont innombrables, la saleté du bazar indescriptible ; cinq cent mille pèlerins environ y passent chaque année.

A 10 kilomètres de là, Bodh Gaya, où un homme saint entre tous les saints, sage entre tous les sages, trouva la formule de sa sagesse et de sa sainteté. L’endroit est exquis ; sans doute qu’arrangé, réparé, par les architectes et les archéologues, il ne ressemble plus guère à celui que le Bouddha a connu, où il a médité. Asoka, le grand roi bouddhiste qui a élevé le temple fameux, n’a pas connu ces parterres soigneusement entretenus, tout ce bel ordre de musée. Les vieilles pierres sont rangées dans un bel équilibre. Cela fait penser aux Aliscamps d’Arles et satisfait trop notre goût.

Entre tous les arbres, l’Arbre, à l’ombre duquel le grand Sage atteignit à la connaissance parfaite, décoré par les pèlerins de l’Asie presque entière, se dresse vénérable. Les Tibétains y ont suspendu les banderoles où sont inscrites leurs prières ; les Birmans l’ont plaqué de minces feuilles d’or ; les libations de beurre, de lait, faites sur l’arbre et aussi sur les statues du temple mêlent leur odeur rance au parfum des fleurs.

Nous allons voir le propriétaire du temple, le Mahant sivaïte, chef de communauté, qui se fait un petit revenu de 100.000 roupies rien qu’avec les piécettes que les pieux bouddhistes déposent au pied des images. Tout le monde bouddhique, de Ceylan au Japon, est soulevé contre le bonhomme, cet hérétique, qui exploite le Lieu Saint, mais il tient bon, il a su mettre la loi de son côté. Il vit dans une espèce de maison-forteresse telle que notre moyen-âge en a connu ; nous grimpons par des marches effroyables jusqu’à la terrasse où il nous attend et où doctement il expose que le vrai Bouddha est Hindou, incarnation de Siva ; il est né à Gaya, de longs siècles avant que le second Bouddha naisse à Kapilavastou ; la place est donc sienne. Pour rentrer en possession du lieu unique, le monde bouddhique devra se saigner de la forte somme.

14
BÉNARÈS

18 février. — Nous avons quitté Patna le mercredi 15 avec Hari Chand ; nous avons pris ensemble le bateau qui nous a menés au train, de l’autre côté du Gange, et nous sommes arrivés à Muzaffarpour avec une heure de retard, la grève du personnel hindou, sur la grande ligne du Penjab, troublant fortement les communications.

Pour ménager un débarquement en fanfare, Hari Chand est de première force ; il avait convoqué le ban et l’arrière-ban, nous nous sommes trouvés en face du Tout-Muzaffarpour : présentations, salutations, invitations. Deux zemindars nous proposent leur auto, et on nous emmène au Circuit house, le bangalow des fonctionnaires, en dehors de la ville, au bord d’un bras de la Gandaki. Le lendemain, en compagnie d’un de ces très aimables millionnaires, nous avons visité Vaisali, la vieille république, où le Bouddha a séjourné, où un grand concile s’est tenu, cent ans après sa mort, où le Jina est né. Cinq à six cents ans avant notre ère, une grande ville avec ses palais et ses temples, ses monastères, une population laborieuse gouvernée par une aristocratie, un sénat et des consuls annuels, prospérait là où nous ne trouvons qu’un vaste étang encombré de roseaux, des champs d’orge, de pauvres villages et une énorme étendue de vieilles briques à peine recouvertes d’herbe : les débris jonchent le sol, on n’a qu’à se baisser pour ramasser un fragment de sceau, des bouts de poterie ornée et S. a le cœur chaviré en trouvant, sous ses pieds, un morceau de brique cassée, qui fit sans doute partie d’un couronnement de stèle, deux cents ans peut-être avant le Christ, car on y lit encore deux lettres en écriture brahmi. Le gouvernement impérial a acheté le terrain, mais les excavations ne sont pas commencées. Les paysans ont trouvé là une vraie carrière de matériaux de construction.

A deux milles au nord-ouest du site historique, nous avons été voir un des anciens piliers du roi Asoka. Il se trouve au hameau de Kalua, dans la cour d’une chapelle dédiée à Sita-Rama-Siva ; les paysans d’alentour ne le connaissent que sous le nom de « pilier de Bhimsen ». Il s’élève très beau, toujours couronné du chapiteau et du lion des Mauryas, à côté de l’étang, tel que le pèlerin chinois l’a vu et décrit, il y a quelque treize siècles. Les paysans lui font des offrandes. A quoi n’en font-ils pas ? A certains arbres même, des banyans, des pipals, où ils croient que de saints voyants vivent enfermés, ils font brûler, au milieu des racines monstrueuses, des petits tas de bois ou de bouse de vache ; ils y apposent, comme aux statues des dieux, des marques de minium, et la puérilité de leurs offrandes est à la fois risible et touchante : des petits chevaux de carton, des bouts de tuyau, des joujoux minuscules, et bien entendu, les fleurs, le beurre, le riz et les autres sacrements.

L’après-midi, visite du Sanskrit Collège où, le lendemain, une grande séance nous était consacrée.

J’ai retrouvé l’auditoire que Santiniketan m’a rendu familier ; accroupis par terre, les gosses de huit ans mêlés aux étudiants et aux maîtres. Discours en sanscrit, très aimable, je suppose, car mon mari faiblement proteste, et je dois avoir ma petite part, car tout d’un coup tout le monde me regarde. Je les regardais aussi, si proches et pourtant si loin de nous : parmi tant de singularités, dont quelques-unes sans doute se retrouvent ailleurs, ils ont celle de porter le témoignage visible de leur prière, de leur culte. C’est au temple que, matin et soir, le prêtre barre leurs fronts des signes rituels, trois raies horizontales ou la ligne verticale blanche surmontée d’un point rouge prolongeant la ligne du nez, et le dessin en forme de fourche, trois énormes lignes qui leur donnent un air formidable ; certains, à peu près nus, ont le buste et les bras couverts de ces emblèmes auxquels se reconnaissent Sivaïtes, Saktas, Vaishnavas, etc…

Nous avons quitté Hari Chand pour aller à Bénarès. Trois mois et demi dans l’Inde sans voir Bénarès, c’est être en Palestine et ne pas aller à Jérusalem. Nous avons passé avec Hari Chand toute une semaine, pendant laquelle il s’est montré le plus prévenant, le plus affectueux, le plus dévoué des disciples. Sa formation européenne, sa rare sûreté de jugement, son objectivité presque parfaite, — Penjabi, il a un petit faible pour ses compatriotes, — lui ont valu une réelle autorité. Mais ces Orientaux peuvent être si secrets ! Nous l’avons trouvé marié depuis plus de dix ans, avec deux beaux enfants qui étaient donc nés quand il était avec nous en France et dont il ne nous avait jamais parlé. Il m’a brièvement dit que, suivant l’habitude hindoue, sa femme avait été choisie par son père et qu’il ne l’avait pas vue avant le mariage. Il aura pu bénir sa chance et son père, car, pendant les cérémonies des noces, au moment propice de lever le voile et de voir enfin celle avec laquelle il allait désormais vivre, c’est un charmant visage qui lui est apparu, doux et fin, plein de dignité.

Nous sommes arrivés ce matin à Bénarès et tout de suite le professeur de philosophie de l’Hindu University, Adhikari, venait nous retrouver. Nous avons visité avec lui l’établissement. Ce mot convient-il à une des plus vastes universités du monde ? La géographie nous apprend bien que l’Inde est un pays grand comme l’Europe sans la Russie, ou à peu près, — je n’en reste pas moins abasourdie devant ces espaces. Celui de l’Université représente six milles carrés, il y a des kilomètres de bâtiments magnifiques, plus encore en construction et en projet ; la ville a donné le terrain, le gouvernement une subvention annuelle de 100.000 roupies, le reste est fourni par de généreux donateurs. Un ingénieur fait les frais d’un canal jusqu’au Gange, pour le futur laboratoire d’agriculture. Si vraiment, les travaux peuvent être terminés, l’effort soutenu, l’Inde aura le droit d’être fière.

A côté de ces immenses bâtiments voués aux recherches scientifiques, un autre apporte la note ultra-moderne, Jeune-Inde ; c’est le département industriel. Machines ronflantes, installations électriques, grandes salles pour les dessinateurs et même un atelier de réparations. A Bénarès ! Et c’est aussi l’Université qui fournira plus tard l’électricité à la ville.

Nous avons fait en bateau, sur le Gange, la promenade traditionnelle. Nous sommes arrivés en avance, car Joseph n’aime pas être en retard ; il est là, à côté du cocher, et, derrière nous, le domestique du cocher lui-même ; trois domestiques pour deux personnes que traînent deux chevaux étiques, découragés par la plus petite pente.

Nous nous arrêtons près d’un tailleur de pierres ; devant son échoppe, une grosse cuve faite de quatre dalles de pierre grossièrement assemblées, retenues par une chaîne de fer, attend la mort du premier yogi ou sannyasi, et ceci dans cela sera envoyé au fond de la rivière, contribuant ainsi à augmenter la sainteté de ce Gange révéré, source de toute pureté.

Je veux descendre les marches qui mènent au fleuve, aller voir de plus près le spectacle extraordinaire qui s’y passe. S., me retient ; je pourrai descendre tout à l’heure, mais non rester ni stationner ; ma présence seule priverait ceux que je pourrais toucher de la purification qu’ils viennent chercher.

Professeur Adhikari veut être notre guide. Il arrive avec sa fille Ranou ; un poète la comparerait à une gazelle tant sa grâce est à la fois familière et farouche, une gazelle qui prépare un examen pour la fin de l’année.

Le ciel est assez couvert, nous descendons la rivière vénérée, la ville apparaît comme un croissant. On a tout dit sur ces ghats, la population qui s’y presse chaque matin, toute la ville venant saluer le soleil levant, adorer, méditer, plonger et méditer encore ; les innombrables petits appontements, pareils à ceux de nos pêcheurs, où tous se pressent, d’où l’on plonge, où l’on prie, les mains soulevées pleines de l’eau sainte ; les appels des trompettes, des conques ; la petite lessive que chacun fait, le bain et la prière terminés. Voilà les palais portés par les vieilles et hautes murailles ; d’autres en pleine construction sont tombés, le sable a glissé emportant murs et terrasses ; les escaliers si raides, encombrés de plates-formes, de petites chapelles, d’éventaires de marchands sous leurs grands parasols ; les vaches, les chiens, les singes, les morts aussi : trois ou quatre trempent au bord, attendant le dernier lavage, le premier bûcher ; quand nous repasserons, remontant le courant, deux d’entre eux, une dame en sari rouge, un autre bien ficelé dans un linge blanc, brûleront, du bois dessus, du bois dessous, et en route pour le paradis d’Indra. Car c’est cette assurance-là que l’on vient chercher ici, tant est efficace la purification du fleuve sacré. L’opération semble courte ; si elle n’est pas parfaite, l’eau et les vautours achèveront l’œuvre du feu.

Tout cela certes, les livres, les images et le cinéma cent fois nous l’ont montré ; ce qui surprend, ce qui effraye même un peu, c’est l’intensité de la vie religieuse, ses manifestations, la variété de son expression ; elle anime, pénètre tous les actes de la vie hindoue.

Quand nous sommes revenus, le brouillard était dissipé, une lumière bleue et rose aussi, toute pénétrée de soleil, enveloppait la ville, le sable et les eaux.

Nous sommes allés, l’après-midi, à Sarnath, à cinq milles de Bénarès, l’endroit où le Bouddha, ayant acquis à Bodh Gaya la connaissance parfaite, prêcha son premier sermon. Ici encore, tout a disparu ; par quel cataclysme les monuments et la doctrine ont-ils été aussi complètement balayés du sol et de la pensée de l’Inde ? Les fouilles activement poussées ont déjà rendu de belles choses, un pilier d’Asoka, brisé, beaucoup de pierres sculptées, d’images, de colonnes et une statue du Bouddha assis, la plus belle que j’aie jamais vue. Mais, dans son propre pays, il n’y a plus, pour le grand sage, que des adorateurs étrangers.


20 février. — Nous allons flâner à travers les ruelles si pittoresques du bazar. Joseph nous escorte, mais prend un coolie pour porter les paquets ; le cocher, le domestique du cocher, le boy, le coolie du boy, notre équipage aux deux chevaux apocalyptiques, rien d’étonnant à ce qu’un peuple de mendiants, une vraie cour des miracles s’accroche à nos talons. Nous croisons au retour un petit cortège, trois cadavres bien ficelés qu’on porte au Gange, ainsi qu’une caravane de chameaux évoquant le Penjab et « les au-delà ».

A 3 heures, conférence à l’Université : « Ce que devrait être l’étude de la civilisation hindoue dans une université hindoue ». Très nombreux auditoire, très intéressé, un auditoire qui ressemble beaucoup aux nôtres, peu de marques rituelles sur les fronts, les cheveux peignés à notre manière. La longue mèche que l’Hindou orthodoxe laisse pousser au sommet de son crâne, je ne la vois presque pas ici. Si, timidement, elle subsiste, ce ne sont que quelques cheveux un peu plus longs, que le coiffeur semble avoir oubliés ; cependant, un bibliothécaire complètement rasé a conservé une mèche dont il pourrait faire des boucles ou un chignon ; un jeune garçon n’a gardé qu’une petite touffe courte, ébouriffée comme un pinceau. Mais la masse des étudiants de la traditionnelle et sacro-sainte université de Bénarès semble lancée au pas de course sur les voies de l’Inde nouvelle.

15
LA FÊTE DU PRINTEMPS

Santiniketan, 14 mars 1922. — Les jours passent, on attend la grande fête du printemps, le Holi, sorte de carnaval que, du Nord au Sud de l’Inde, on célèbre avec passion pendant une quinzaine de jours ; on se jette de la poudre rouge comme chez nous des confettis ; l’air est plein de chansons, de bruits de flûtes et de tambours ; les blanchisseurs ne suffisent pas à teindre en jaune, — du jaune-citron au jaune-rouge, — les vêtements qu’hommes et femmes porteront ce jour-là. Même les poupards les plus petits, les à peine nés, ont leur petit habillement de printemps. La date est celle de la pleine lune du mois de Phalgoun (notre calendrier n’a rien à faire avec la vie hindoue). Et, quelques jours à l’avance, il y a un peu partout, chez les élèves comme chez les maîtres, une légère excitation, l’attente d’une jolie fête ; on apprend de nouveaux chants, on monte des pièces de théâtre ; cette année, le joueur de vina apportera son inestimable concours.

Dès vendredi, alors que les auditeurs du cours de tibétain se relevaient, la séance terminée, on venait nous chercher pour assister à la représentation d’un drame bengali joué par les jeunes filles — mes petites-filles, mais une manquait ! — Les hommes étaient exclus, naturellement. Étaient seuls admis, faveur mélancolique, le poète et celui qu’on appelle ici Dada mahashay — monsieur Grand père, comme je suis Didi ma — madame Grand’mère. Peu de lumières : il n’en est guère besoin par ce clair de lune merveilleux, et, pour figurer le jardin où deux Ranis se disputent et la forêt où l’enfant d’une d’elles est envoyé, où Krishna lui apparaît, la haie du jardin des jeunes filles suffira, palmiers, sâls fleuris au parfum enivrant, buissons embaumés comme des bouquets de mariées ; une saison, une soirée à enflammer Chérubin. Mais ce n’est ici le pays ni des sérénades sous les balcons, ni des rencontres dans les allées.

Nous avons eu la visite de la mère et des deux sœurs de Bola, notre domestique. La visite ? Cela veut dire qu’elles ont monté la première marche de la véranda et qu’elles se sont inclinées si bas que leur front a touché la seconde. L’horreur de cette humilité, je ne puis m’y habituer ! C’était pour le mariage de la petite fille de onze ans. Elles venaient demander l’avance d’un mois des gages du frère à cause des frais. Nous avons vu le soir les invités se rendant à la cérémonie, tambours, flûtes, cortège des jeunes hommes. Si la famille n’est pas ruinée comme tant d’autres, et des plus riches, par le prix des fêtes, c’est qu’elle est trop pauvre pour être ruinée, mais endettée, sans doute le sera-t-elle pour quelques années. La petite mariée est restée chez sa mère, elle ira habiter avec son mari lorsqu’elle aura treize ou quatorze ans. Dans les milieux où l’on peut s’offrir un gendre instruit, les noces finies il part souvent durant trois ou quatre ans pour l’Occident, le temps d’achever son instruction, sa préparation ; c’est ainsi que se sont mariés de nombreux jeunes ménages autour de nous.

Ce même vendredi, en souvenir du séjour que fit Gandhi à Santiniketan et pour bien rappeler son enseignement, il n’y a pas eu, de toute la journée, service de domestiques ; maîtres et élèves ont cuit leur nourriture, tiré l’eau du puits, etc.

Puis, j’ai été invitée à une grande fête donnée par les dames, pour les dames, le 12, avant la fête générale du 13. Les messieurs, même les plus gâtés et les plus respectés, ne sont pas admis. L’émotion était grande chez Pratima ce jour-là, la réception se faisait chez elle et tout le monde était activement employé aux préparatifs : derrière sa maison, un long rectangle de terrain avait été soigneusement aplani ; au milieu, la tente de feuillage et l’escarpolette où Krishna et sa bergère favorite, Radha, s’assiéront ; tout autour, des arceaux décorés de guirlandes et, par terre, c’était merveille de voir dames et petites filles tracer, du bout de leur doigt mouillé d’eau de chaux, les dessins de bon augure, l’alpona, gloire des femmes du Bengale. Sans autre indication que des grandes lignes tracées, sans reprise, sans retouche, ce sont les dessins à la fois fantaisistes et géométriques des tapis d’Orient qui naissent sous ces doigts si tôt exercés.

D’innombrables lampes de terre sont remplies, tout est prêt, les jeunes filles répètent leurs chants et leurs danses ; l’une d’elles, Minou, brune comme il convient et qui sait jouer de la flûte, sera le divin berger. Mais, au matin même de la fête, dimanche, la nouvelle arrive de l’arrestation de Gandhi, tout est suspendu. Les jeunes filles ne veulent pas plus de ces réjouissances que les étudiants ne veulent entendre parler de celles du lendemain, et nous voilà devant nos beaux préparatifs inutiles. La démission de Montagu annonçait clairement l’événement, mais toutes ces jeunes âmes l’ont vivement ressenti. Pourquoi le Gouvernement anglais a-t-il pris cette mesure au matin d’une telle fête ? Cela reste difficile à comprendre.

Enfin, ce même dimanche soir, pour que, tout de même, tant de jolies choses n’aient pas été préparées en vain, on a allumé les petites lampes de terre au-devant de la tente, les petits enfants ont remplacé sur la balançoire les amants divins, et le joueur de vina est venu. Quelques messieurs ont été admis, le concert a commencé.

Il faudrait trouver d’autres mots pour dire des choses si complètement différentes. Les salles bondées, les figures passionnées, les applaudissements, les lumières, que nous sommes loin de tout cela ! C’est la veille de la pleine lune, elle se lève, vermeille, le plan du ciel qu’elle illumine est d’or pâle, le reste d’un bleu léger, tout pénétré de cette adorable lumière ; les étoiles scintillent faiblement comme du fin fond de l’éther ; la lande, grillée et desséchée par le vent brûlant des après-midis et la chaleur déjà forte, est toute blonde ; les chemins, les foulées, capricieuses lignes rouges, apparaissent plus nettement qu’en plein jour. Ce vaste plateau nu, cet auditoire accroupi, immobile, silencieux, cette vina qui parle et qui chante sous les doigts d’un artiste merveilleux, cette clarté qui baigne choses et gens, qui pourrait ne pas ressentir la beauté émouvante de pareilles heures ? La mélodie se tait, pas un bruit, pas un mot, à peine un soupir.

Nous n’avons pas eu, le lendemain, — le vrai jour de la fête, — les cérémonies et les danses qui devaient se dérouler sous les sâls et les manguiers en fleurs ; pas de joie pour l’Inde, cette année, mais, le soir, au même endroit, les élèves, leur maître de musique Dinou Babou, le poète ont chanté la pleine lune, le printemps, les thèmes éternels, et, ce soir, nous avons eu, pour notre dernière soirée, une dernière séance…

… En arrivant à Calcutta, nous trouvons à la gare M. G., Juif australien établi ici et qui venait inviter le Président de l’Alliance Israëlite à un banquet juif orthodoxe. Nous nous y rendrons. Après Krishna nous retrouverons notre vieux Iaveh. Et, ce matin, en écrivant, j’écoute une conversation déjà si souvent entendue : écoles, instruction, Alliance…

Les Juifs sont partout les témoins fidèles de la société où ils vivent, ceux d’ici, peu nombreux, deux mille à peine à Calcutta, vingt mille à peu près dans toute l’Inde, laissent Jéhovah être un brave homme. Larges aumônes pour les pauvres, distribuées par les millionnaires ; mais, pour les œuvres sociales (instruction, apprentissage, assistance réelle aux femmes, aux malades, aux enfants), peu d’intérêt.

16
JUIFS DE CALCUTTA

Barauni Junction, 20 mars 1922. — Ces derniers jours à Calcutta ont été assez bousculés : courses au bazar, dans les magasins, rendez-vous, visites, dîners. Mais commençons par le commencement : jeudi soir, le banquet des Juifs de Calcutta. La communauté juive de Calcutta pourrait tout aussi bien être celle de Bagdad ou de Salonique, voire même de Londres ou de Paris. Les hommes sont généralement dans les affaires, les femmes s’habillent du mieux qu’elles peuvent, modèles de Vienne ou de Paris, et on y entend prononcer les mêmes discours, formuler les mêmes aspirations, exposer les mêmes programmes qui peuvent se résumer en deux mots : éducation, écoles.

Je n’avais pas rendu justice, ce matin, à leur effort ; ces deux mille Juifs soutiennent deux écoles, filles et garçons, et un hôpital, sans compter les œuvres de petite importance. Ils y ont été à peu près forcés ; les écoles européennes (chrétiennes) de Calcutta, pour se défendre contre l’envahissement des élèves asiatiques, n’en reçoivent que quinze pour cent de leur nombre total, et leur font payer double prix.

Et les Juifs, d’où qu’ils viennent, sont classés comme asiatiques.

J’étais assise à côté du Président, chauve comme un œuf, descendant de Juifs expulsés d’Espagne ; le secrétaire est né en Australie ; une partie vient de Bagdad, ou d’autres coins d’Asie Mineure, et tout le Levant a fourni son contingent. Pauvre troupeau qui n’a jamais pu se fixer, presque toujours étranger au milieu où il peut s’établir, que ce soit ici ou dans un plus proche Orient, éternels colons en des contrées où ils ne peuvent s’adapter, où on ne veut pas d’eux, jusqu’au jour où, atteignant nos pays, ils y trouvent enfin tout ce qu’ils désirent, et pour commencer une civilisation ouverte à tous. Que je plains ces hommes en quête d’une patrie !

S. a été visiter, le lendemain, l’école de filles et l’hôpital. Les enfants sont habillées deux fois par an de vêtements et de chaussures neuves, elles ne vont pas nu-pieds, on leur donne un bon repas par jour. Dans un pays où plus de la moitié de la population — quatre-vingt-dix pour cent, dit Tagore — n’a pas un vrai repas par an, le bienfait est grand. A l’instar des autres écoliers de l’Inde, elles apprennent l’histoire… anglaise ; on leur enseignait, ce jour-là, le nom des enfants de Henry VII. J’espère que celui des femmes d’Henry VIII les amusera davantage. A côté de cela un enseignement d’hébreu. Mais où ces enfants iront-elles vivre ?


Vendredi, 17. — Andrews est arrivé à Jorasanko. Il revient d’une longue tournée tout au travers du réseau en grève et ses nouvelles et ses prévisions sont plutôt sombres ; il annonce une extension de la grève et, quelque jour, de bons troubles. Le procès de Gandhi touche à sa fin, sa condamnation sûre ne fera qu’aggraver un mécontentement qui va croissant et que tout alimente. Bref, en l’état présent des choses, Tagore ne peut, ne doit pas partir ; il ne peut s’exposer à se trouver enfermé pour quelques semaines au Népal, il ne peut pas être absent si le pays, privé de son chef, se tourne vers lui, lui demandant appui, conseil, direction. Et évidemment il a tellement raison que nous ne pouvons que l’approuver.

Nous ne partirons donc que trois : S., moi et le jeune Bagchi, maître de conférences à l’Université, mais que le Chancelier a envoyé à Santiniketan suivre les cours, à qui il paie le voyage au Népal, qu’il enverra comme boursier à Paris.

Nous avons donné rendez-vous à M. Laronce pour le soir au restaurant italien : musique, femmes décolletées, très flirt, whisky et soda ; il y a longtemps que nous n’avions vu tout cela et cela n’est pas amusant. Ce monde anglais semble bien tranquille ; en fait rien de particulièrement violent ne se passe. Mais c’est comme une machine qui lentement se détraque, et la question se pose : la machine, est-ce l’Inde ou l’Empire Britannique ?

Nous avons dit adieu samedi au poète, à Pratima ; Andrews nous a conduits à la gare. Le train part ce soir. La condamnation de Gandhi n’est pas encore connue, et puis, ce peuple aux réactions lentes suivra peut-être les enseignements de son chef, ennemi de la violence ; cela répond tellement à son tempérament ! Les compartiments sont combles comme ceux du Métro le soir à six heures ; cependant personne ne nous dérange dans le wagon de première où nous sommes seuls — le droit du Sahib ! Et nous roulons lentement avec de longs, très longs arrêts : six heures hier à un embranchement ; nous les avons passées comme tout le monde assis devant notre wagon sur nos sacs, car il faisait chaud : 38° environ à trois heures. Ce matin, nous attendons le train qui nous permettra de continuer et je vous écris de la salle d’attente des dames à Barauni Junction — les dames, c’est moi et trois beautés avachies et affalées qui sentent un peu fort, au bout d’une bonne heure de vie commune je n’ai pas pu encore m’y faire ; il y a aussi un petit bébé qui pleure ; tout le monde est couché par terre.

17
MONTÉE AU NÉPAL

Katmandou, 27 mars 1922. — Nous voilà arrivés, mais c’est toute une affaire qu’une pareille expédition. J’en suis encore toute éberluée. Les grèves de chemin de fer ne l’ont pas facilitée : six grands jours de voyage, du samedi soir 18 au vendredi 24. Nous avons perdu plus de deux jours. Nous avons ainsi largement pu jouir du quai de la gare de Katcha, de la salle d’attente de Barauni avec son odeur de chacal, nous avons dormi tout debout au buffet de Muzzafarpour, et, arrivés en pleine nuit en gare de Segowlie, nous avons dormi par terre comme des bienheureux. Quatorze heures à attendre le train qui doit nous mener à Raksaul, dernière station. Rien naturellement à trouver dans cette capitale ; le chef de gare nous a nourris de son propre curry aux légumes qu’il nous a envoyé sur des feuilles de bananier, car pour entrer chez lui et toucher sa vaisselle, vade retro !

Enfin, à cinq heures environ, le mardi 21, nous arrivons à Raksaul, et déjà pendant le trajet l’aspect général du pays est changé ; ce n’est pas l’Inde, si c’est le Teraï anglais ; nous avons laissé derrière nous la terre brûlée et sèche où poussent les palmiers, nous traversons une large plaine cultivée, des éléphants dans les champs et de l’eau partout, ruisseaux, étangs, beaux étangs profonds qui n’ont rien de commun avec ceux qui se dessèchent si rapidement, en ce moment même, plus au sud, comme celui de Pouri par exemple, que le médecin anglais du Bihar priait instamment de ne pas faire nettoyer avant le pèlerinage d’été, ses eaux vertes et visqueuses étant si chargées de toxines que les germes du choléra n’y peuvent pas vivre.

A la gare de Raksaul nous trouvons les officiers gourkhas envoyés pour nous recevoir, deux palkis (palanquins), quatre éléphants. Il s’agit d’aller au bangalow anglais, à un mille de là ; la soirée est belle, une petite promenade serait délicieuse ; inutile même d’y penser ; je me fourre dans un palki, S. dans l’autre, Bagchi et Joseph escaladent les éléphants.

Ces palanquins sont de lourdes, très lourdes boîtes s’ouvrant de côté par des portes à glissière et que supportent deux lourdes perches ; quatre hommes y sont attelés, quatre autres suivent pour les relayer. En arrivant, avant toutes choses, il faut régler notre expédition ; on nous explique que le Maharaja a envoyé les deux palkis pour que « Nos Honneurs » puissent voyager moins péniblement pendant les heures de grosse chaleur. Son Honneur Memsahib, assise sous la véranda devant la table préparée pour le thé, écoute sans rien dire ; c’est un vieux dur à cuire qui a sué et soufflé sur tant de routes ! Celles du Téraï ne l’effraient pas, celles du Népal non plus — elle ne les connaissait pas ! — et elle est parfaitement résolue à ne pas être portée tant qu’elle pourra l’éviter ; c’est un esprit faussé par une double tradition, les Prophètes et les Droits de l’Homme. Joseph qui a reçu une éducation plus saine se prélassera toute la journée du surlendemain dans le palki dédaigné.

Que cette halte à Raksaul nous a semblé douce ! Le lendemain matin à quatre heures et demie nous étions prêts pour le départ, le peuple des coolies accroupi dans le jardin, les éléphants en ligne ; un d’eux est déjà parti hier au soir avec les bagages ; nous pensions n’emporter que de sommaires baluchons, mais la faveur d’un grand prince ne permet pas ces arrangements de petites gens et toutes nos malles ont été expédiées. Le plus gros éléphant, une belle frange peinte en noir sur le front, est pour nous ; un autre porte Joseph, nos sacs, nos provisions, notre couchage ; le troisième, tout jeune, tout folâtre, est pour Bagchi.

Et nous nous hissons sur la grosse bête, opération compliquée : on la fait s’accroupir, une échelle, deux pas sur la croupe, une enjambée et nous voilà dans le howdah, spécialement préparé pour nous. C’est une sorte de boîte ou de palanquin sans couvercle, excellent pour les gens d’ici qui s’asseyent sur leurs pieds, mais où, pendant un jour et demi, nous avons cherché sans la trouver une place pour nos jambes. Les palkis vides suivent par derrière avec nos trente-quatre coolies, et, fermant la marche, le sous-officier sur son petit cheval de montagne.

Il fait encore nuit. Orion avec son cortège est déjà couché, la Grande Ourse culmine presque, et la lune décroissante qui semblait un bateau dans le ciel de Calcutta s’est redressée et dessine de nouveau le C que nous connaissons. Nous traversons le petit canal qui marque la frontière, caravane imposante qui aurait du succès au Châtelet. Les lourdes bêtes avancent lentement, deux milles à l’heure, et l’on ressent rudement, malgré le howdah, chacun de leurs pas.

La route est bonne ; presque partout les ponts enjambent les dépressions où coulent et stagnent les eaux, mais nos éléphants dédaignent ces innovations, ils aiment bien mieux passer à pied : ils boivent, s’aspergent, folâtrent, s’enveloppant d’une vapeur d’eau où le soleil fait jouer ses arcs-en-ciel. Car le soleil est là, en dépit d’un brouillard épais il nous cuira tout à l’heure.

La route passe à travers une petite ville qui semble faite de palais, Birganj ; puis ce sont les champs cultivés, des carcasses de buffles, une vache à peine morte dont un corbeau déjà mange les yeux, des vautours, un chacal qui détale ; ce n’est pas ainsi qu’on se représente la terre bénie des grandes chasses et cependant nous sommes dans la patrie d’élection des grands fauves. Le brouillard reste aussi épais, nous allons vers les plus hautes montagnes du monde, mais notre horizon borné par ces vapeurs ne nous laisse rien entrevoir ; on va, dodelinant dans cette chaleur moite, dans la poussière.

La route est très vivante, mais décidément nous sommes hors de l’Inde ; les gens que nous croisons, faces plates, yeux un peu bridés, sourires largement épanouis, massifs, robustes, sont déjà de l’Asie centrale. Des sannyasis, sadhous, yogis, infatigables pèlerins descendant de l’Himalaya, la retraite préférée des saints, s’en vont vers le sud avec tout leur mobilier : un pot de cuivre, un petit tapis fait d’une peau de panthère et aussi un parapluie, un des ustensiles que le monde semble avoir le plus généralement adopté.

Vie étrange que celle de ces sages errants ; dans le nombre beaucoup de faiseurs, mais aussi beaucoup de vrais saints. Tagore nous contait que pendant la Mutiny (en 57, je crois ?) les Anglais les suspectaient tous, les poursuivaient comme espions, les tuaient à leur fantaisie ; un jour l’un d’eux, les yeux fermés, assis sous un arbre, était anéanti dans sa méditation ; un soldat passe et le transperce d’un coup de baïonnette ; il ouvre faiblement les yeux et murmure : « Tu es venu enfin ! »

Ce n’est qu’à midi environ que, dans la poussière de la route, apparaissent les premiers cailloux ; nous n’en avions pas vu encore dans cette énorme vallée du Gange, suivie de ce large Téraï. La montagne sans doute n’est pas loin, et en effet une heure après, sol rose, frondaisons blondes, les premiers contreforts nous apparaissent et c’est là que nous prenons notre lunch.

Le village de Bitchako où le bangalow est construit est très sale ; on n’a pas idée des loques dont les enfants sont couverts ; le costume est assez joli : larges pantalons serrés aux mollets, tuniques attachant de côté par des cordons, fendues sur les hanches ; quelques petites filles ainsi vêtues sont délicieuses. Le sari, le plus beau costume du monde sûrement, le sari a disparu ; les femmes portent de courtes vestes, une sorte de jupe formant en avant une masse de plis remontés entre les tours d’une large ceinture blanche où elle apparaît en gros tampon ; c’est assez laid. Les cheveux sont ramenés sur le sommet de la tête et nattés ou tordus en longs boudins très raides ; des colliers sans nombre, perles de toutes couleurs et parfois le corail, si cher aux Tibétains ; les oreilles sont bordées de clous dorés ou percées au milieu d’une grosse fleur de métal, un gros disque pendant au lobe.

Rien de tout cela n’est beau, mais l’expression de ces gens est extrêmement plaisante, très franche, gaie, pour tout dire : libre. On comprend mieux ici ce qu’est la contrainte qui pèse sur les Hindous, les contraintes devrais-je dire, celle de leur extraordinaire organisation sociale, qui met dans la poussière, sans métaphore, le front des basses castes, et celle aussi qu’une domination étrangère impose à tous. Plus d’humilité ici, et aussi plus une main tendue ; la mendicité abjecte de l’Inde a disparu depuis Raksaul.

La forêt où nous sommes engagés depuis onze heures environ, sous-bois grillés, taillis peu épais, devient peu à peu splendide ; ce n’est pas tant la beauté des arbres énormes que l’extraordinaire puissance de la végétation : arbres, arbustes, tout est réuni, lié, couvert par un rideau de lianes qui pendent des arbres comme des chevelures, s’étendent comme des manteaux, lancent d’un tronc à l’autre leurs escarpolettes ; la plante légère, en devenant branche ou tronc, ne perd pas son mol enroulement, elle se durcit et se fait vrille énorme ou colonne torse ; on ne peut rien séparer dans cette folie de création où la nature donne tout et n’arrive jamais à l’épuisement. Des troupes de singes se balancent et les branches semblent se les renvoyer, en se jouant, comme des balles. Le rhododendron est ici un arbre couvert de fleurs éclatantes ; une liane à grosses fleurs blanches escalade les plus hautes futaies. Et cependant ce n’est pas le grand moment de la forêt himalayenne ; la sécheresse, redoutable cette année dans l’Inde, s’y fait également sentir, mais le printemps doit être ici une véritable féerie.

Nous sommes arrivés à la nuit à l’étape, le bangalow de Chourya. Un domestique dresse la table, essuyant soigneusement — avec quel bout de papier ! — assiettes et couverts. Et c’est dans nos timbales que nous boirons notre chocolat, un chocolat très européen conservé depuis des mois pour ce voyage et combien apprécié ! Le petit éléphant de Bagchi a décidément refusé de le porter pendant la dernière partie du chemin ; impossible de le décider à marcher ; il avait faim, il avait chaud et ne voulait plus rien savoir.

Le lendemain, à cinq heures, nous partions à pied avant la caravane et ce n’est qu’à sept heures que nous sommes remontés sur notre bête. Est-ce décidément plus fatigant que le char à buffles ? Je crois que oui ; en arrivant à Bhimpedi, notre dernière étape avant de prendre les porteurs, j’étais si fatiguée que je ne pouvais plus remuer pied ni patte. Mais c’est le lendemain seulement, au matin, que nous avons su ce qu’était vraiment ce voyage.

Le Maharaja nous avait envoyé, au lieu des palkis, intransportables en montagne, ce qu’on appelle ici des dandis ; ce sont généralement des espèces de petits fauteuils ; mais ce qu’il nous a destiné est beaucoup plus imposant, sortes de traîneaux sans roues, capote contre le soleil, tapis, rembourrages, etc…; si c’est plus lourd, cela ne compte pas pour celui qui est dans la voiture, personnage distingué qui prouve son importance en ignorant le travail des hommes. Et le travail des hommes ici ! qui pourra le décrire ?

Nous montons chacun dans notre dandi, au pied de la pente ; il s’agit d’arriver au fort de Sissagari dont la muraille apparaît à 1.200 mètres au-dessus de nous. On ignore ici les voies obliques ; cette pente de 1.200 mètres, les hommes la montent droit devant eux, à pic ; je n’ai compté que dix courts lacets et deux très courts bouts de route à peu près plate. Affreuse escalade, les hommes suant et peinant sous notre poids. On regrette chaque livre de sa chair.

Ce n’est plus le coolie hindou qui berce son douloureux labeur d’une haletante mélopée. Nos porteurs peinent, mais ils gardent, au moins pendant la plus grande partie du voyage, la force de rire et de plaisanter. On est presque couché dans l’appareil tant la pente est effroyable. Et, tout le long de la route, c’est un cheminement incessant, une chaîne sans fin de porteurs qui montent et descendent leurs formidables fardeaux suspendus au front par une lanière de cuir : balles de coton qui vont sans doute à Lhassa, tuyaux de fonte, et nos malles et des peaux. Ils cheminent courbés, s’arrêtant pour souffler, leur fardeau reposant sur une roche ou sur une sorte de béquille dont ils se servent aussi comme de bâton. Tous les âges, hommes et femmes. Un va-et-vient de fourmis. Toutes les manières aussi de porter la créature humaine, en dandi, en hamac, sur le dos, dans une hotte, à califourchon. C’est la grande voie de communication du Tibet et du Népal avec l’Inde et la mer !

Les hommes nous ont hissés jusqu’au fort ; nous avons été à pied jusqu’à la passe, un peu plus haut ; mais les montagnes étaient invisibles, nous n’avons connu leur présence que par un grand souffle de vent glacé qui est venu nous frapper en pleine figure.

En bas, enfin, c’est la vallée ; je me réjouis d’arriver, le labeur des hommes me pèse sur le cœur ; nous cheminons lentement ; à tout instant je pense que nous sommes au but, mais les montagnes se referment sur nous. Nous faisons halte à Markou pour le déjeuner, nous remontons dans nos dandis et toujours rien. Si, une nouvelle passe aussi escarpée que la première, le col de Tchandraguiri, qu’il faut franchir avant d’arriver au Népal proprement dit. On voit les montagnes se fermer derrière soi, on s’enfonce toujours plus loin, on se sent vaguement anxieux. Où allons-nous ? ressortirons-nous jamais ?

Au milieu de cette seconde escalade, les coolies s’arrêtent, nous ne les entendons pas, mais nous comprenons bien qu’ils demandent une halte ; j’essaie d’intervenir, mais leur chef, sourire aimable, yeux rusés, crie et tombe sur eux à grands coups de bâton. Ils reprennent la montée : plus de plaisanteries, cette fois, sous la sueur qui ruisselle les visages se tendent, se crispent affreusement. Nous mettons tous les quatre pied à terre et je suis encore éreintée aujourd’hui, après trois jours, de cette course de montagnes.

Les équipages de Sa Hautesse nous attendaient à Thankot. Nous y montons ; des soldats courent derrière la voiture en hurlant de temps en temps pour écarter des roues de notre char une population qui n’a nulle envie de s’y précipiter.

La vallée est toute verte, les champs en gradins semblent un cirque où les épis de blé sont venus s’asseoir. Une culture maraîchère magnifique. Des oignons ! Nous voilà en pays de connaissance. La route est bordée d’eucalyptus ; quelques bananiers. Les gens nous regardent, souriants, et voilà Katmandou.

Par la portière de mon carrosse j’aperçois des temples innombrables, une architecture, un art où l’Inde et la Chine s’allient pour la joie des yeux ; mais nous n’entrons pas en ville.

Brusquement, un haut portail, une sentinelle présente les armes. La scène représente un immense palais, construit pour le second fils du Maharaja, le général Baber, qui n’a pas voulu quitter son père et vit avec lui au Singha Durbar ; des corridors sans fin, des persiennes closes, enfin quatre énormes pièces qui seront notre résidence dans cet énorme bâtiment désert.

Nous comptons trente-cinq mètres d’un bout à l’autre ; j’ai fait transporter quelques meubles pour n’avoir pas à parcourir plusieurs fois mon domaine en faisant ma toilette.

Nous avons à nos ordres un jeune capitaine, le sous-officier qui est notre ombre ; un civil nous escorte également ; la voiture est à notre disposition au premier signal, et chacun nous assure que les ordres sont formels, que nous sommes les hôtes de Sa Hautesse et que nous n’avons qu’à commander. Le repas arrive à l’heure exacte, nous demandons ce que nous voulons ; tous les matins, fleurs et fruits des jardins du maharaja ; c’est une réception telle que nous ne pouvions en espérer une.

Je n’ai pas vu encore notre hôte. S. a été le remercier dès le lendemain de notre arrivée. Il a été reçu comme l’est un très vieil et très bon ami ; il a trouvé, encadré dans le salon, un de ses portraits ; des ordres ont été donnés pour que les recherches soient facilitées, les manuscrits trouvés, les meilleurs pandits mis aux ordres de l’historien du Népal. Ce sont des droits d’auteur auxquels nous n’avions jamais pensé, un lien réel avec les gens d’ici, une véritable reconnaissance.

Tout ce que nous faisons et disons est rapporté. Je demande des livres ? Le soir même on m’apporte le catalogue de la bibliothèque particulière du grand prince. Mais il faut, le soir, fixer minutieusement le détail de la journée du lendemain : on vient nous chercher et l’on nous reconduit ; nous voulons faire un tour dans le jardin d’orangers, tout nous est permis ; on nous y mène, on nous en ramène ; c’est l’hospitalité d’un ami soucieux du confort et de la sécurité de ses hôtes.

Nous avons été deux fois en ville, à un mille d’ici. S. avait annoncé une effroyable saleté. Le gouvernement de Chandra Sham Shere a changé tout cela ; la ville est extrêmement plaisante ; de bonnes maisons de pierres et de briques et ces fenêtres, et cette décoration de bois sculpté qui est unique : on ne sait où regarder.

Nous avons commencé la visite des innombrables temples, plus de cinquante sur une seule place : grandes constructions à plusieurs toits comme les pagodes, chaque toit supporté sur les quatre côtés par de légères poutrelles sculptées : dieux aux bras multiples, dragons en bois fouillé, travaillé, sculpté, peint, une débauche de formes et de couleurs, une imagination prodigieuse qui a peuplé tous ces édifices, — grands temples à portes de bronze doré, petits sanctuaires, autels minuscules, — d’un monde de féerie : tout s’y rencontre, l’image hindoue, la statue japonaise, un grand Garouda adorant (l’homme-oiseau, monture de Vishnou), qui a l’air d’une statue égyptienne. Devant les temples, des piliers portant des statues, des animaux en bronze doré, en pierre peinte. S. n’avait pas exagéré ; c’est, je pense, un pays unique dont les Népalais peuvent être fiers. Et, au milieu de ces merveilles, la statue du dieu dont on n’arrive à reconnaître ni la forme, ni la substance sous les couches de minium, de beurre, de lait, de fleurs dont elle est barbouillée ; les mouches lui font un véritable manteau. Quel culte singulier !

Notre arrivée en ville produit chaque fois un vif mouvement de curiosité, c’est par centaines que les gens se pressent autour de nous ; la police, de temps en temps, en vociférant, tombe à bras raccourcis sur le populaire ; quelques rudes taloches, mais tout le monde rit et revient. C’est décidément une population très sympathique ; s’ils sont battus, c’est par les leurs, chacun peut être soldat ou policier ; on n’a qu’à s’engager. Ils saluent comme nos soldats ; c’est un peuple guerrier très entraîné, qui semble heureux.

Nous avons vu hier, sur la grande esplanade, des régiments entiers faisant l’exercice ; il nous arrive ici des bruits de clairon. Servir soi-même ou bien subir les soldats étrangers, c’est la grande leçon ; le malheur de l’Inde est de ne l’avoir pas comprise.

Nous avons aussi, le matin, le cri des paons qui se promènent sur les toits ; enfin ce sont les Mille et Une Nuits des tropiques.

Quel bavardage ! Qui aura le courage d’aller jusqu’au bout ? Mais, cette fois ce n’est pas celui de la vieille dame qui découvre Calcutta, c’est d’une vieille dame qui, tout de même, à travers courbatures et lumbago, est arrivée aux portes de l’Asie Centrale. Chandra Sham Shere a dit que j’étais la cinquième Française ayant fait le voyage, à savoir : Mme Massieu, Mme Maurice de Rothschild venue avec son époux pour une chasse, court passage ; une Française mariée à un Anglais (et celle-ci vraiment ne devrait pas compter !) Mme A. David-Néel, qui est maintenant dit-on dans un couvent en Chine — et votre servante. Ici, je me rengorge.

En arrivant nous avons eu le courrier d’Europe ! Le meilleur salut d’arrivée ; la poste fonctionne très bien. D’ailleurs les temps sont proches où le Népal entrera dans le grand mouvement international ; une route se construit dont on ne sait encore — ou peut-être dont on ne veut pas dire — si elle sera pour le chemin de fer ou un service d’autos ; en tous cas dans quelque deux ou trois ans un câble sera établi pour monter au moins les marchandises. Et des fils électriques établis pour les travaux apporteront sans doute un jour prochain les dépêches. Une seule boîte aux lettres en ville. Notre courrier sera envoyé par les soins du palais. Mais nous avons la lumière électrique, et un collège — sens anglais — a été ouvert l’an dernier.

Un coup de canon, c’est midi. Le changement de température a été très sensible, nous avons laissé Calcutta et ses 39°, nous avons trouvé ici ciel couvert et 19°. Pas encore vu le Gaurisankar, la montagne est derrière le pardah.

18
KATMANDOU

Katmandou, 3 avril 1922. — Une matinée fraîche, le parfum des orangers ; les montagnes se dessinent encore confusément ; le bruit voisin des musiques militaires et du tir au canon ; on pourrait se croire en quelque Riviera à l’heure de l’exercice ; mais ma balayeuse arrive, sa gosse sur la hanche, ses clous dorés bordant ses oreilles sales, son large sourire ; un paon se promène sur mon mur ; il n’y a pas à s’y tromper, malgré l’accent entraînant des clairons, c’est bien Katmandou, au Népal.

Notre emploi du temps est le suivant : le matin de sept à neuf, promenade à pied avec un fonctionnaire civil et un sous-officier qui nous sont attachés — et réciproquement — et qui, en fait, nous servent de guides, nous indiquent les endroits à visiter, ceux où nous ne pouvons pénétrer et, dans les temples, le lieu où il convient de se déchausser, toutes nos possibilités, toutes nos limites. De dix heures à midi et demi, séance de bibliothèque à laquelle naturellement je ne participe pas ; de deux heures et demie à cinq heures, visite des temples, commencée presque au lendemain de notre arrivée, et nous n’avons pas fini d’explorer ceux de Katmandou ; la vallée en compte, je crois, plus de 2.500 : temples du Bouddha, de Siva, de Vishnou, de la grande Déesse et de bien d’autres encore. Enfin, on nous ramène dans notre carrosse à deux chevaux, nos deux soldats par derrière, le sergent à côté du cocher, un jeune capitaine dans la voiture.

Gardés ? Non pas, c’est là marque d’honneur, de sécurité aussi. Nous ne pouvons mettre le pied par terre sans qu’un immense populaire s’amasse autour de nous ; les gamins nous suivent en un véritable cortège, foule très sympathique, blagueuse et qui se rit des emportements et des ruades de la police. Mais sale ! On ne revient pas de pareilles expéditions sans quelque dévorant souvenir.

On ne rencontre pas dans les rues, à pied, les gens distingués, les femmes moins encore ; nous en avons croisé une, l’autre jour, portée dans sa dandi par quatre coolies, image parfaite de la distinction népalaise, la figure fardée, des mouches, et, bordant la paupière inférieure, continuant l’œil jusqu’à la tempe, un large trait de kohl. C’est joli, et les petites filles ainsi maquillées sont absolument délicieuses ; elles ont aussi sur la tête ou sur le front un large disque d’or orné de pierreries. Au cou, en collier, de lourdes masses d’or travaillées, reliées par un cordonnet à la chinoise, des bracelets aux bras et aux chevilles et, lorsqu’elles ont une jupe — et non pas la large culotte, — elle est si ample et forme sur le côté une telle masse de plis, qu’on admire qu’elles puissent marcher.

Nous avons laissé au Bengale le culte de Krishna, de la musique, de l’amour, de la poésie ; les dieux qu’on adore ici répondent plus aux besoins d’un peuple rude, c’est Siva-Pasoupati sous toutes les formes, ou les Mères, ses femmes ; et il n’est pas de jour où nous ne trouvions dans un temple le sang d’animaux qu’on vient de leur sacrifier ; des millions de mouches bourdonnent autour de l’offrande que des chiens parias lèchent timidement.

Ces Mères sont des déesses terribles, c’est la mort et la vengeance à force d’amour — il n’y a que la religion pour concilier ces choses-là — rouges ou noires, grimaçantes, trépignantes, langues pendantes, l’Inde, du sud au nord, est à leurs pieds. Au moment de la grande fête de la grande Dourga, il n’y a pas au Népal une poule ou un mouton à acheter ; quinze jours à l’avance, tout est gardé pour les sacrifices ; les buffles aussi servent de victimes ; les troupes, étendards déployés, assistent aux sacrifices officiels et la tête de la bête est à peine détachée qu’un officier pieusement trempe ses deux mains dans le sang qui bouillonne et les applique religieusement sur le drapeau.

A côté, le dieu à la tête d’éléphant, Ganésa, roule sa bonne panse à tous les carrefours, le dieu des entreprises.

Les signes rituels sur le front sont devenus incompréhensibles même pour un homme du Bengale comme Bagchi ; ce sont généralement, pour les gens distingués, deux petites raies parallèles et horizontales, noire et rouge ou jaune, à la base du nez, ou une tache oblongue jaune si épaisse qu’on la croirait faite de gros pains à cacheter ; très rarement les larges barres de santal et de minium, caractéristiques de l’Inde.

Finis aussi les jolis dessins, l’alpona bengali ; à la place, sur les murs des maisons, dans les villages de montagnes que nous avons traversés, des mains à peine dessinées, un rond pour la paume, cinq traits pour les doigts et des yeux aussi complètement schématisés, pour écarter les démons.


Lundi 27. — Le jeune et charmant capitaine qui nous est attaché, Sivapratap, de la famille des Thapa, nous avertit que His Highness nous invite à assister à la revue du lendemain mardi à trois heures et demie.

Nous nous promenons au matin de ce grand jour le long des très beaux quais de la Bagmati ; la rivière ne comporte plus que de minces filets d’eau, perdus dans son large lit ; un petit bras est réservé aux Yogis, et aussi quelques abris ; on les voit en passant, quelques-uns abîmés dans une méditation si profonde qu’elle ressemble à la mort. Et nous rentrons nous préparer pour l’événement.

L’esplanade, le Toundi Khel, est énorme. Au milieu, un grand arbre qu’entoure une sorte de plate-forme à deux étages ; depuis le matin, de tous les coins de l’horizon, les gens arrivent, curieux du spectacle, car la revue sera suivie de jeux ; c’est la fête du printemps, un printemps dont nous ferions un chaud été.

A l’heure dite, notre voiture traverse la foule des curieux et la grande esplanade ; nous montons l’escalier menant à la seconde plate-forme ; le maharaja me prend les mains, me présente ses fils ; il en a huit ; les aînés, généraux qui ont fait leurs preuves aux frontières, diplomates, administrateurs, même un érudit, et aussi les deux fils aînés d’un second mariage, enfants de quatorze et seize ans, tous chasseurs merveilleux. Il est strictement monogame, ses fils aussi.

Des fillettes de trois à douze ans tourbillonnent, délicieuses avec leurs figures fardées, ce maquillage spécial de la paupière inférieure et le trait final qui allonge démesurément l’œil ; sous leurs amples robes, elles ont les larges culottes d’ici qui font bouffer jupes et jupons ; broderies, satin, dentelles, tout ce dont on peut surcharger un costume féminin est cousu à leurs vêtements, et, sur tout cela, des étoiles, des croissants, des colliers, perles, diamants d’une grosseur et d’un éclat merveilleux ; même le petit de deux ans en est couvert.

J’ai à peine le temps de m’y reconnaître et de saluer hâtivement les deux autres ménages européens, l’électricien et l’ingénieur, trois occidentales en tout, bien simplettes et bien effacées malgré leurs plus beaux atours.

Bruits de clairon, coup de canon, c’est le roi : Maharaja Dhiraja Tribhouvana Vir Vikram ! La voiture à quatre chevaux, l’escorte, les coureurs, le porte-parasol, le porte-émouchoir, tout cela arrive dans un tourbillon de poussière. La portière s’ouvre, le roi monte les marches ; un jeune homme de seize ans, à la moustache naissante, des traits fins, figure fardée, ornée de trois mouches blanches, bottes ornées en haut de la tige d’une lourde cordelière d’or, et des bijoux éblouissants ; à la casquette une sorte de broche qui se dresse raide et haute, dont les diamants étincellent, énormes ; aux oreilles, des solitaires ; sur la poitrine, une étoile aveuglante et un collier de perles, six à huit tours, tombant jusqu’à la taille. Les perles montées et séparées par de grosses émeraudes, une plus grosse encore pendant au dernier rang.

Et tout cela n’est rien ; il faut voir un Durbar, me disent les Anglais, quand rois, princes et généraux en grande tenue, la tête couverte de leur fameuse coiffure, perles, émeraudes et plumes de paradis, sont tous rassemblés dans la salle du trône. Déjà ce que je vois sous le grand soleil n’est pas mal, je vous assure.

Présentations, salutations. Ma révérence est un peu courte, comparée à celle des deux autres dames ; il faudra un peu ployer le genou pour le départ. Le maharaja, aimable comme on ne peut assez le dire, m’invite à m’asseoir près de lui et de Sa Majesté. Il y a trois chaises ; modestement je veux prendre la dernière ; mais non, ma place est entre ces deux grands princes.

Le Maharaja, je le connais, j’en ai tant entendu parler, par mon mari d’abord, et tout ici chante sa louange, les bienfaits de son administration : esprit extrêmement moderne et réalisateur, très traditionaliste aussi et connaissant à fond toutes les manigances de la politique. Écoles, voirie, électricité, grands asiles pour les voyageurs, maisons de pauvres, et bourses pour des étudiants, câble transporteur, etc., voilà pour les temps modernes. Une main de fer, un pays impénétrable ou presque, un câble qui ne pourra transporter que des marchandises, voilà pour la conservation.

Et le petit roi ! Il regarde devant lui, physionomie d’où toute expression est absente. Sa Majesté comprend l’anglais, me dit le Maharaja ; je me penche alors respectueusement et je lui demande s’il a des enfants. A-t-il même entendu ? Indifférence, hauteur, timidité ? Le père que S. avait vu, il y a vingt-quatre ans, était enfermé dans le même silence.

La formule d’état est que la personne royale vénérée, sacrée, doit être tenue à l’écart des bruits du monde ; la formule est absolument réalisée. Ombre affublée du titre et des oripeaux de la royauté, on le sort aux grandes occasions ; marié à treize ans avec deux femmes, c’est le chiffre consacré, à seize ans il a trois fils.

Sa nervosité semble grande ; à chaque coup de canon, je le vois tressaillir. Nous nous asseyons. Le parasol d’or, emblème de la souveraineté, large comme la plus large roue du plus grand char, est ouvert derrière lui et son émouchoir blanc est comme une longue et épaisse queue de cheval.

L’immense esplanade est entourée de soldats en armes, les troupes évoluent, les musiques militaires se croisent, se répondent, et tout d’un coup un air connu me fait me tourner brusquement, cherchant les yeux de S., qui attendait ce muet appel ; c’est le vieux chant français, Fils de Brennus, chef des Gaules, Nous ne craignons rien sinon… qui en même temps nous penche l’un vers l’autre, brusque évocation de jours anciens et du pays si lointain.

Mais mon mari est confondu avec les petites gens, princes et généraux seulement ! Cependant le Maharaja me parle de la guerre. Je lui rappelle qu’il y a vingt-quatre ans, (il n’était alors que général), il avait demandé à S., sur cette même place, quand l’Alsace-Lorraine reviendrait à la France. Nous causons en vieux amis, il faut que je me rappelle de temps en temps qu’on doit l’appeler His Highness, si vraiment familière se prouve son amitié.

Les enfants jouent et se bousculent, le petit prince et la petite princesse sa sœur, surveillés par leurs nourrices-soldats, descendent les marches et jouent au milieu des troupes ; la petite bonne femme avec sa longue jupe rose bouffante et sa coiffure, une sorte de mantille en tulle brodé de perles bleues retenue sous sa ceinture, fait penser à la petite fille au poulet de la Ronde de Nuit. Les jeux s’achèvent, appels de clairon, coups de canon, salutations : je me suis rappelé cette fois qu’il s’agissait de saluer un roi !

Dans le même tourbillon s’éloigne l’apparition royale. Toute la famille Sham Shere nous presse les mains, nous assure de son amitié, de sa volonté de nous être utile, agréable ; le fils aîné du Maharaja, général Mohan, nous conduit à notre voiture, nous demande quelle sera notre promenade, et au milieu de la foule que tant de faveur rend respectueuse, nous allons finir cette mémorable journée à Svayambhou Nath, le vieux site bouddhique, pèlerinage saint et sacré entre tous autres, où affluent les pèlerins de l’Asie lamaïste.

Le stoupa et les treize parasols dorés qui le surmontent et les quatre chapelles qui le flanquent, aux quatre points cardinaux, couronnent une colline à quelque distance de Katmandou ; de bien loin on voit la blancheur de l’édifice et l’or de sa décoration. Au pied, de grandes statues du Bouddha ; un escalier à pic conduit au sommet ; je voulais en compter les marches, mais au tiers de la route j’avais déjà le cœur aux dents tant la montée est rapide.

Un monde de petits singes gris à taches fauves monte et descend, bondit et s’arrête, narquois, tout au long des degrés ; on envie leur inlassable agilité. Les stoupas de toutes tailles élevés par les fidèles se dressent tout autour du sanctuaire central comme des monuments funéraires.

C’était la fin du jour, le soleil descendait tout rouge dans le brouillard ; nous étions à peu près seuls ; une grande mélancolie, celle de l’heure et celle aussi des choses et des religions qui finissent, enveloppait le site vénérable. Les voiles de fer souple et ajouré étaient retombés devant les images saintes et les singes, se disputant la place, se tirant par la queue et par la patte, se glissaient sous le rideau pour grignoter le riz, les grains offerts tout le jour aux divinités par les fidèles. L’ensemble de toutes ces constructions pieuses et des abris qui les entourent est très beau ; le bois sculpté des fenêtres, des portes et des poutres encadre les pierres sculptées des stoupas de toutes tailles. Ici comme à Bodh Gaya, la disposition générale répond plus à nos habitudes, à notre goût, que le fouillis exubérant, intarissable, des conceptions hindoues. Nous sommes rentrés à la nuit tombée par le bazar tout éclairé à l’électricité.


Mercredi 29. — Nous sommes allés en promenade matinale à Patan, ancienne capitale du temps où trois rois régnaient dans la vallée, et copieusement s’y pignochaient jusqu’au jour — il y a environ cent cinquante ans — où enfin les Gourkhas vinrent imposer assez lourdement la paix. Dans une ville qui vaillamment leur résistait, qui ne leur céda que devant des promesses de complète amnistie, ils firent couper tous les nez !

Katmandou, capitale officielle, éclipse maintenant ses deux autres rivales, Patan et Bhatgaon ; je n’ai pas vu cette dernière ville, mais je suis restée éblouie devant la place du Durbar de Patan. On va en Espagne ou en Italie pour voir les villes, une ou deux églises, un ou deux palais ; mais ici… La pierre, le bois, le bronze doré, les briques, la peinture, l’art décoratif le plus original se mêlent, se complètent dans un ensemble d’édifices qui est pour les yeux un ravissement ; des volumes de descriptions, des centaines de photos, ne pourraient en donner l’idée et ne sauraient rendre la couleur, la lumière de cet incomparable ensemble.


Dimanche, 2 avril. — Nous avons été en grande cérémonie, sur l’invitation personnelle du Maharaja, lui rendre visite au Palais pour être présentés à la Bara Maharani, sa femme, sensiblement plus jeune que lui.

C’est au mur et aux fenêtres les tentures et les rideaux Louis XVI que nous connaissons, et le piano crapaud (combien de coolies l’ont amené ici ? et en combien de temps ?), des meubles comme chez nous. Qu’est-ce qui fait ce grand salon si oriental ?

Le général Mohan Sham Shere, le fils aîné, nous recevait à la porte ; accueil charmant du père ; je suis présentée à la grande princesse et à deux dames suivantes, pareillement vêtues de rose, gantées l’une de violet, l’autre de vert ; la Maharani, toute jeune encore, une petite toque noire brodée de fleurs et de perles sur la tête, une robe rose brodée, emperlée, ornée de tout ce qu’elle peut porter d’ornements et les bijoux fulgurants, un gros croissant sur la toque, étoiles énormes et bracelets et perles partout où l’on peut en placer. Une aimable figure malicieuse et fardée, deux petits signes rituels à la base du nez, le front couvert par les cheveux ramenés et plaqués en une sorte de frange, une longue mèche accroche-cœur devant chaque oreille.

Elle est visiblement intimidée, c’est encore aux trois quarts une dame pardah ; on invite mon mari à ne pas la saluer et à s’asseoir en lui tournant le dos ; il cause avec le Maharaja et le rajgourou, le prêtre du royaume, respectivement en anglais et en sanscrit.

Entre les dames une conversation lente, coupée de longs silences et de sourires, péniblement s’engage ; le général Mohan sert d’interprète ; elle s’étonne de me voir dans ma vieillesse entreprendre de si longs voyages. Je lui fais compliment sur la beauté de ses parures, elle rit, gentille, contente.

Cependant les bagues dont les doigts du général sont couverts me donnent des distractions.

Après trois quarts d’heure de réception pendant lesquels le Maharaja n’a pas quitté sa femme des yeux, sur l’invitation de son mari et de son beau-fils, cette grande dame me tend sa main gantée de rose et par la salle du trône aux innombrables lustres de cristal, une haute fontaine de cristal dans le milieu, avec des jeux de lumière de différentes couleurs pour le soir, des peaux de tigres partout, nous avons rejoint notre carrosse et sommes rentrés pour recevoir le jeune ménage électricien.

Je ne sais pas trop son nom, mais le mari nous a promis de nous installer une lampe sur la table, ce qui sera précieux. Les gâteaux et les fruits et les fleurs et les serviettes et les cigares, tout venait du Palais. Encore nous demande-t-on si cela suffit, si une seconde voiture ne serait pas nécessaire ou si quelque besoin ou quelque désir ne reste pas à satisfaire. Nous prenons de mauvaises habitudes.

Le ministre anglais n’est pas encore ici ; il rentre dans quelque trois ou quatre jours ; il chasse le tigre avec une soixantaine d’éléphants ! Mais ceci n’est rien à côté de la partie de chasse à laquelle, l’an passé, le Maharaja avait invité tout simplement un de ses ingénieurs ; pour le camp seul de Sa Hautesse, domestiques coolies, rabatteurs, etc., il y avait dix mille hommes.

Je termine ce long bavardage au matin, devant la fenêtre ouverte ; la brume persiste, légère, suffisante pour cacher la montagne. Comme chaque matin, S. est à la bibliothèque, aidé de Bagchi, il a classé les livres chinois ; on a déniché pour lui deux lamas tibétains qui ne savent pas un mot d’aucune langue, tels poèmes de crasse qu’il redoute de les amener ici ; avec son pandit bouddhiste, les brahmanes et l’appui du grand prince, il peut beaucoup espérer.

19
LA FÊTE DU PETIT DIEU BLANC

Dès la semaine dernière nous avions vu les temples les plus importants dans Katmandou même, les temples hindous d’abord, les temples bouddhiques ensuite, dans les cours d’anciens couvents qui servent maintenant de logis à ce qu’il y a sans doute de plus pauvre et de plus pouilleux dans toute la ville. Et cependant quels asiles de paix et de beauté durent être ces monastères !

Les murs intérieurs sont encore garnis de ces boiseries, de ces fenêtres sculptées qu’on voit ici par milliers ; la cour plantée d’un oranger enferme les constructions de tout ordre que comporte ici le temple : devant la porte, ces délicieux piliers surmontés de figures de bronze doré, depuis le roi prosterné jusqu’au paon et à l’écureuil ; à côté le petit portique supportant la cloche, gloire des fondeurs de ce pays et dont chaque fidèle agitera le battant au moment de sa prière pour éloigner les mauvais esprits. Les toits retroussés sont supportés obliquement par de minces poutrelles ornées d’une des statues de ces innombrables panthéons, figures divines ou grimaçantes aux bras multiples, aux gestes consacrés. Comme ornement en bas de la poutrelle, sous la figure divine, une sorte de bas-relief où l’imagination de l’artiste s’est laissée librement aller, et jusqu’où elle va, je ne puis décemment le décrire.

Nous avons été mardi à Harigaon, un village assez près d’ici où des inscriptions avaient été signalées ; mais mercredi nous avons observé la fête du petit Matsyendra Nath, comme de bons citoyens de la ville. La divinité est le petit dieu blanc, réplique de la véritable divinité toute rouge qui est à Patan. C’est le culte d’un grand ascète, très puissant sur les eaux et les pluies ; pendant quatre jours on le promène à travers la ville, le départ au matin étant fixé par l’astrologue, son arrêt déterminé par le crépuscule. Le char est une lourde machine, sorte d’autel à deux étages surmonté par une haute pyramide de feuillage ; le porte-parasol, les deux émouchoirs, rien ne manque pour marquer la souveraineté. Tout cela traîné à bras, brinqueballant, s’accrochant à tous les arbres. La ville était pleine de musiques et de cortèges, et nous nous sommes trouvés à point pour voir installer sous son dais, dans son palanquin, la petite fille de sept ans environ qui a été choisie pour représenter une des Koumari, une des Énergies Vierges. Un soldat la portait, vêtue comme une petite idole, la figure fabuleusement fardée, les fleurs faisant sur sa tête un véritable petit bosquet ; très digne, elle se prêtait complaisamment à l’adoration populaire.

C’est aussi un des jours de grand sacrifice ; nous avons été jusqu’à l’entrée seulement de la cour où les troupes sacrifiaient devant le drapeau. Une foule se pressait et suivait silencieusement l’opération : le silence passionné des gens qui regardent la douleur et la mort. Je ne sais comment ils s’y prennent pour que les bêtes égorgées, quatre à cinq cents buffles pour ce seul jour, tombent sans un cri ; nous n’avons pas eu envie d’y aller voir.

Dans les rues, ce ne sont que bêtes décapitées, que des hommes emportent comme des proies ; les jets de sang plus ou moins bien dirigés ont couvert les images des dieux, giclé sur les murs, une odeur fade se répand autour des temples. Et où s’arrête-t-on, dans cette fureur de tuer ? Est-on bien sûr que le sacrifice toujours ne demande que des bêtes ? L’élève de S. nous dit qu’il y a quatre ans, au Bengale, une mère affolée par un sannyasi a sacrifié ses deux enfants. La justice est intervenue.

Nous sommes revenus sur l’esplanade où toute la ville s’était massée, je ne dis pas le Tout-Katmandou, car les dames ne sortent pas. C’est décidément une grande fête. Le char est immobilisé, la voiture de l’ingénieur électricien voisine avec la nôtre. L’ingénieur suit anxieusement la procession ; les fils qui portent la lumière ont dû être coupés sur le trajet, ce sont justement ceux qui intéressent le palais du roi ; les ouvriers sont perchés sur les poteaux, attendant le moment où Matsyendra Nath ayant tourné le coin de la route, la communication pourra être rétablie, et le soir tombe !

Le fils du Maharaja vient nous saluer ; un joli petit prince de treize ans, à cheval, avec son escorte ; il nous dit sa sympathie pour la France et son désir d’apprendre le français. Un charmant petit homme déjà plein d’autorité ; quel gentil élève il m’aurait fait ! Il nous annonce sa prochaine visite, faveur unique !

Et soudain, grand mouvement, la masse des cavaliers qui se promenaient sur l’esplanade se précipite : la voiture du Maharaja vient d’apparaître, un postillon armé, deux soldats sur le siège baïonnette au canon, des soldats par derrière ; l’escorte farouche fonce sur la foule pacifique qui se presse, mais sans arriver à l’écarter, et un Maharaja bien-aimé passe au milieu des salutations de ses fidèles sujets, les mains se portent devant la bouche à petits coups, — le geste du mime qui demande à manger dans nos pantomimes.

Il nous voit, sa voiture s’arrête ; bon toujours, très bon, il s’informe de nous, de notre bien-être, de notre confort, nous demande la permission de poursuivre sa route et dans un dernier sourire, ce Maharaja talon rouge disparaît.

La nuit est presque tombée, le char est décidément arrêté ; mais non, les gens font un suprême effort, il s’ébranle ; l’ingénieur regarde, en suspens, attendant. Le fatal tournant est passé, le roi aura de la lumière.


Vendredi 7. — Nous avons été à Déo Patan, un petit coin charmant, plein de singes ; la police du lieu, nos deux soldats, notre sergent, maintiennent le populaire autour de ce vieux monsieur à genoux par terre devant de vieilles pierres.

On s’écarte à peine pour laisser passer quatre porteurs avec leur fardeau suspendu à une longue perche, une sorte de lit : mal recouverte d’une mince étoffe, une femme mourante qu’on emmène près des bords sacrés et consacrés de la Bagmati, à l’endroit saint entre tous, la Bénarès du Népal, les temples et les sanctuaires de Pasoupati, Siva sous sa forme pastorale. Le petit cortège suit la gauche de la route sans exciter la moindre attention.

Peu après, nous nous rendions nous-mêmes à la sainte rivière. Un site charmant : la Bagmati sort d’une gorge rocheuse et prend là figure de torrent, l’eau court entre les roches ; les temples, les autels, les points consacrés encombrent les degrés, les places, les rives ; mais pourrons-nous approcher ? Le capitaine Thapa ne le croit pas, et pourtant il foule avec ses souliers les pierres vénérées, et toute une multitude en guenilles y joue et s’y épouille, les fakirs sortent de leurs abris, les singes par centaines grimpent et escaladent, obscènes et obsédants avec leurs gestes d’hommes. Sommes-nous réellement plus impurs que ces gens, que ces bêtes ?

Conciliabule. Enfin nous pouvons passer la petite place, traverser le pont, monter cet escalier, prendre quelques photos. On circule au milieu des constructions pieuses pressées comme les tombes au cimetière ; des mamans singes, leurs petits sur le dos, traversent la rivière ; une tente mal close abrite les moribonds ; les pierres sont encore noires du dernier bûcher, mais rien qui évoque la tragédie de la mort telle que l’Occident l’a conçue ; l’Oriental l’accepte, placide, comme la vie elle-même, et la fatalité. Cependant ici on porte le deuil en blanc du père et de la mère pendant un mois, je crois, et après la mort, comme dans l’Inde, pendant dix jours la famille couche par terre. Mais il n’y a pas à Pasoupati cette atmosphère d’intellectualité mystique, si l’on peut dire, qui impressionne tant à Bénarès.


Dimanche 9. — Nous avons été, l’après-midi, à Patan, l’ancienne capitale déchue de son ancienne splendeur. Les quelques travaux de drainage entrepris à Katmandou dans les principales voies n’existent pas encore ici, la chaussée chemine entre deux larges ruisseaux où s’amassent et croupissent toutes les immondices d’une grande ville ; il fait chaud, le soleil cuit tout cela qui sent vraiment mauvais et cependant les orangers en fleurs arrivent par moments à faire oublier ces relents.

Je voudrais pouvoir demander au Maharaja de faire prendre seulement une seule vue cinématographique du Népal, une seule, et, au retour, montrer, même sans le prestige de la couleur et de la lumière, ce qu’est par exemple la place du Durbar à Patan.

Le Durbar naturellement est vide, le gouvernement est à Katmandou ; mais cette haute construction en briques rouges, les fenêtres et les portes de bois sculptées, fouillées, les poutres, les piliers, c’est un monde d’enchantements ; et sur la place les temples innombrables, en pierre, en bois, en bronze doré, les mille inventions d’un peuple artiste à l’intarissable imagination, les portiques avec les cloches, les piliers de toutes grandeurs avec leurs décors imprévus. Il n’y a pas au monde quelque chose de comparable.

Mais le Maharaja ne m’entendrait pas, le Népal est fermé. Pas de cinéma d’ailleurs à Katmandou, il y en a bien un au palais, d’autres dans les maisons de quelques riches particuliers, mais le bon peuple vit encore dans la simplicité des premiers âges et très heureux, semble-t-il, plus heureux en tous cas, et sans comparaison possible, que l’Hindou dans l’Inde.

Il faut se hâter de finir ; S. vient de partir retrouver ses deux lamas. Je les ai vus, le jour de la procession, leurs loques, leur crasse, leurs tignasses embrouillées, leurs bonnes figures hilares et le salut qu’ils nous ont fait, amicaux et respectueux, en nous tirant une longue langue. Non, le pittoresque n’est pas mort.


Katmandou, 17 avril 1922. — Je vous écris ce matin, toutes fenêtres closes ; le vent souffle en rafales et, entre les nuages noirs qui s’amoncellent, des pans de montagnes apparaissent livides. Une jolie petite tempête se prépare ; ainsi presque chaque jour depuis que Matsyendra Nath s’est promené dans sa bonne ville de Katmandou, nous sommes régalés pour le moins de lointains roulements de tonnerre ou d’une brusque averse, tant est grand le pouvoir des dieux. Cela nous vaut de larges éclaircies, des après-midi radieux où, dans l’azur étincelant, tout un monde surnaturel de glaciers, de pics, de l’est à l’ouest, barre le nord de la vallée : on ne se lasse pas de les contempler.

Et voilà que nous avons entamé notre quatrième semaine de séjour himalayen ; on ne peut dire que la faveur qui nous entoure grandit, c’est vraiment impossible, mais elle trouve chaque jour de nouveaux moyens d’expression : ce sont des mangues succulentes, des fraises, envoi particulier de la Maharani, qu’accompagnent de petits messages charmants.

Le tailleur de la cour, c’est-à-dire l’ouvrier qui travaille à l’année au palais, est venu prendre mes mesures, ou plutôt, sous sa haute direction, S. les a prises pour lui, — qui de nous deux souillerait l’autre ? — et le capitaine au joli sourire les a inscrites, mais je reste ignorante de ce que ce sera : une jupe de trente mètres de tour ou bien quelque chose de bâtard entre la robe de tout le monde et le sari qu’on porte chez la Maharani ?

Le lendemain, sur l’ordre exprès de Chandra Sham Shere, ce même darzi est revenu pour prendre cette fois les mesures de S., et demander si notre petit enfant était une fille ou un garçon. Quand nous nous promènerons tous trois, à Paris, dans ces atours, ce sera impressionnant.

Mais ce ne sont pas là les faveurs qui touchent le plus le cœur d’un orientaliste, et l’appui tout-puissant assuré à son travail lui est infiniment précieux : des hommes sont envoyés pour battre le pays, rechercher inscriptions et manuscrits ; les piliers ou les dalles enfouies sont déterrés ; les estampages sont pris et le directeur spirituel du palais, le rajgourou, a fait envoyer tout ce qu’il avait récemment acquis pour la bibliothèque, afin qu’à loisir les vieux manuscrits puissent être examinés, analysés, identifiés. Mon pauvre homme travaille comme un fou ; tous les matins, séance de tibétain ou de névari avec deux ou trois pandits et le lama ; tous les après-midis nous courons la ville à la recherche des vieilles pierres.

Dans quels endroits cette chasse particulière ne nous a-t-elle pas conduits ! Ce sont de longs arrêts dans des fonds de fosses à ablutions, à moitié desséchées et où la boue comporte… Ou plutôt que ne comporte-t-elle pas ?

C’est là-dedans que, depuis huit jours, nous furetons, abandonnant les grands temples, examinant de préférence ces toutes petites chapelles construites au ras du sol, pour une seule image, et, tout alentour, les débris accumulés au cours des siècles, socles, petites statues plus ou moins abîmées ; c’est ce qu’il faut inventorier, sans pouvoir y entrer.

L’événement de la semaine a été la fête du 1er jour de l’an, le premier du mois de Vaisakha ; à cette occasion l’interdiction du jeu, formelle dans toute la vallée, est levée pour vingt-quatre heures. L’esplanade est transformée en un vaste terrain de roulette, jeux de cartes et autres hasards. Toute la population s’y rend et y risque ce qu’elle a ou n’a pas ; nous avons été salués jusqu’à terre par notre personnel à qui nous avons donné dix roupies pour tenter le sort. La partie ne s’arrête pas là, elle prend toute son ampleur au palais, où le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, a gagné ou perdu, — la question pour lui-même n’a pas grande importance, — trois lakhs, 300.000 roupies. Il y a de très grosses fortunes dans ce petit pays et le Maharaja, nous dit-on, est riche, fabuleusement. Ses confrères de l’Inde propre le sont aussi, mais terriblement endettés. Depuis l’an passé l’Angleterre, reconnaissant l’appui prêté par le Maharaja pendant la guerre, lui verse annuellement dix lakhs, (un million de roupies).

L’impôt qui, sous les gouvernements précédents, prélevait la moitié du revenu a été réduit au sixième, et le pays s’enrichit. Entre le vieux Katmandou et Patan, deux milles environ se sont peuplés de belles maisons particulières, sans parler d’innombrables palais ; chaque fils du Maharaja a ou aura le sien, car cet homme assure le sort de ses enfants et bâtit beaucoup. D’ailleurs il sait tout, est au courant de tout, veut être informé de tout ; chaque matin, dès huit heures, audience à portes ouvertes ; tout le monde peut entrer, parler, demander, réclamer. Il sait ceux qu’il envoie à l’asile des vieillards et des malades, les enfants qu’il prend dans l’orphelinat, il sait aussi comment nous vivons, ce que nous mangeons, le travail fait dans l’après-midi, ce qui a été trouvé, et on n’a rien à lui apprendre quant aux plus menues ficelles de la comédie universelle. On pense, en le voyant, au Sultan légendaire des Mille et Une Nuits et le contraste est grand, très amusant aussi, entre les différents soucis de sa charge, telle que, Oriental traditionaliste et esprit moderne très averti, il la comprend.

Enfin, après des jours et des jours de visites opiniâtres, nous sommes presque arrivés à la fin de notre inspection dans Patan ; je ne sais si nous aurons vu exactement tous les cent quatre-vingts temples bouddhiques avec leurs monastères plus ou moins ruinés et les innombrables temples, autels, sanctuaires hindous de toutes grandeurs, de toutes matières, depuis la pagode aux cinq toits retroussés, superposés, bâtie en haut d’une terrasse à cinq étages d’escaliers, jusqu’aux simples pierres dressées ou bossuées représentant à l’imagination populaire le linga de Siva ou la trompe de Ganésa et qui sont adorées, beurrées, huilées et rougies de minium ; au beau milieu de la rue, il y a même de vieilles pierres inscrites qui reçoivent de pareils hommages.

Et, parmi tout cela, que de merveilles ! Un temple bouddhique par exemple, un des derniers visités, le plus ancien, disent les prêtres, assurément le plus riche ; la cour est à elle seule une salle de musée : éléphants de bronze que chevauchent des dieux, lions et dragons dorés, statues de pierre, de bronze, de donateurs ou de rois adorant, tout un peuple d’animaux fantastiques ; la porte du sanctuaire où nous n’entrerons pas, et son cadre, sont d’argent ciselé ; tout alentour les vieilles fenêtres, les vieux balcons fouillés, ajourés comme une dentelle, peints d’éclatantes couleurs et, dans ce petit enclos, plus de cinq cents personnes qui se pressent et se bousculent, s’écrasant, étouffant les gosses, pour voir Sahib et Memsahib. Nous avons du succès, un peu trop à mon goût, car il est des animaux sauteurs…

20
VISITES PRINCIÈRES

Nous avons pris et gardé l’habitude d’une promenade en voiture à l’heure fraîche ; nous rentrons chez nous après le coucher du soleil. La première nous a conduits au petit village de Balaji, juste au pied de la montagne au nord, d’où part le chemin — j’allais dire la route ! — qui mène par la passe de Kouti au Tibet ; le lendemain, allant du côté de Pasoupati, en passant, mon épigraphiste remarque une pierre ; on arrête, il descend ; c’est une vieille inscription qui, depuis quatorze cents ans subit les outrages du temps et des saisons, un peu effacée sans doute, mais prête à en affronter bien d’autres.

Ce site de Pasoupati est certainement ce qu’il y a de mieux ici. C’était l’heure de la pouja du soir, les femmes se rendaient toutes au bord de la rivière sacrée, les singes aussi, les vaches flânaient, les sannyasis exhibaient leurs extraordinaires tignasses, mais le Sahib a bien vite fait à Siva-berger une concurrence victorieuse, et les gosses et les dévotes et les flâneurs ont reformé autour de nous leur cercle curieux et inquiétant.

Nous avons rencontré en rentrant le troupeau des prisonniers, hommes et femmes, qu’on ramenait de leur travail quotidien à la briqueterie. Quand S. était venu, il y a vingt-quatre ans, seule la charité particulière les nourrissait ; un prince d’esprit moderne les fait travailler et manger. Ce sont gaillards et gaillardes qui ne paraissent pas fort à plaindre ; on les reconnaît seulement aux anneaux de fer qu’ils portent, un à chaque jambe, mais pas d’entrave, et ces dames, fardées, parées de fleurs, prodiguent œillades et sourires.

C’est l’heure aussi où en quittant le Toundi Khel, la magnifique esplanade où s’exercent les troupes, se passent les revues, se courent les courses et se joue le polo, près du temple très fréquenté de Lomri Maï (la mère Chacal, la Dourga népalaise) aux autels couverts de sang, on voit les Caboulis, comme on les appelle ici, les Afghans offrant aux amateurs très nombreux les beaux chevaux qu’à grand’peine, à grands frais, ils ont amenés d’Afghanistan, vous imaginez le chemin ! Les montagnes afghanes et la passe de Khyber, la descente au Penjab, le long trajet à travers la vaste plaine et l’ascension ici…

Avec leurs larges culottes blanches bouffantes serrées à la cheville, la veste blanche qui fronce sur les hanches et l’étroit gilet sombre qui prend le buste, c’est toute une évocation du monde musulman. Beaux hommes propres et élégants près desquels la loque, la crasse et la laideur tibétaines n’ont rien à gagner. Mais les Tibétains sont des philosophes et, sans arrière-pensée, ils jouissent du spectacle offert ; ils sont là, avec leur drôle de petit chapeau de feutre aux petits bords retroussés, leurs petites bottes de feutre, leurs chapelets de gris-gris, leur veste largement ouverte sur la poitrine pour pouvoir sans doute plus commodément se gratter, leur bonne figure ronde, tout sourire. Je ne suis pas encore arrivée à reconnaître du premier coup d’œil ces Messieurs de ces Dames et j’ai été surprise d’entendre qu’un des lamas salués à la procession de Matsyendra Nath était la femme de l’autre.


Katmandou, 8 mai 1922. — Une belle matinée toute fraîche encore après des jours de ciel de plomb, d’orages et d’averses, car le deuxième jour de la procession du Grand Matsyendra Nath la pluie tomba avec abondance, transformant le Toundi Khel en étang et amenant l’eau dans nos réservoirs particuliers. Grâces en soient rendues au grand ascète.

Nous nous reposions samedi d’une de nos dures expéditions, c’est-à-dire que mon mari travaillait à la maison, lorsque Joseph se précipite, arrange les fauteuils, met les choses en ordre : les jeunes princes viennent nous rendre une petite visite, faveur rare que nous apprécions vivement.

Ce sont les deux fils aînés de la présente Maharani avec leur neveu, fils de leur demi-frère, second fils du Maharaja : Vishnou, Shankar, Brahma, les trois dieux de la Trinité hindoue. Ils s’asseyent ; le charmant petit Shankar nous invite à en faire autant avec une grâce et une autorité manifeste qui plaisent et amusent ; trois jeunes garçons bien doués, cultivés, très fins ; le neveu a le même âge que ses oncles, il est assis, une guirlande de fleurs au cou, deux gros diamants aux oreilles, son petit chapeau tout à trac sur la tête ! Shankar d’un geste un peu brusque lui fait signe de se décoiffer. Enfants à l’esprit très ouvert. Nous leur disons et leur répétons qu’ils devraient visiter l’Europe, Paris. Mais traverser la mer ! Quelles purifications pourraient laver une telle souillure ?

Ils ont regardé les livres, les lettres, les journaux français, et sont repartis dans leur petite charrette anglaise, le prince Vishnou conduisant, des cavaliers les escortant. Aucun des princes, même des plus petits, ne fait un pas sans avoir sur ses talons toute une escouade ; s’ils marchent comme de simples mortels, le porteur de parasol les suit comme une ombre ; pour la toute petite princesse de trois ans, on tient ce fameux parasol, insigne de la souveraineté, par en haut, le long manche traînant par terre, car ce n’est pas, on le pense bien, une ombrelle ordinaire, mais une énorme machine, grande comme une roue de voiture, avec des soies, des franges et qui doit être lourde à porter.

Nous aurons visité la vallée de fond en comble, comme peu de voyageurs l’ont fait ; nous aurons vu le Maharaja et, près de lui, ses fils, son frère, les jeunes princes, une fois la Maharani à laquelle sans doute nous irons dire adieu au moment du départ, les officiers qui nous sont attachés, le pandit. S. rencontre à la bibliothèque le rajgourou et un savant bengali. Et c’est tout.

On ne peut tout avoir, l’Himalaya, le séjour dans un pays archi-fermé, les faveurs, l’amitié d’un des derniers autocrates qui est aussi un prince charmant, disons plutôt un charmant prince, un travail qui rend excellemment, et quoi encore ?

21
AU PIED DE L’HIMALAYA

Baber Mahal, 15 mai 1922. — Les semaines s’écoulent et nous trouvent et nous laissent sur notre perchoir himalayen. Mon mari arrivera-t-il à s’arracher à ce paradis d’inscriptions et de vieux manuscrits, maintenant que cette chasse rend à plein, une chasse telle que ces pays réputés chez les chasseurs en ont rarement vue ?

Il faudra cependant partir avant que les torrents grossis par les pluies ferment les passages. En attendant, chaque jour presque apporte sa trouvaille, même des pays situés en dehors de la vallée, interdits aux Européens, à peu près aussi connus, géographiquement, que le pôle, et où le Maharaja a envoyé des hommes chargés d’inspecter et d’estamper les vieilles pierres. Cela nous conduit aussi dans des coins écartés de la ville ou au loin, dans la vallée, promenades ou longues excursions toujours intéressantes. C’est ainsi que nous nous sommes rendus deux jours de suite à Lajanpat, faubourg de Katmandou, à la recherche d’une vieille image déjà vue il y a vingt-quatre ans. S. l’a retrouvée, immuablement fixée sur ce terre-plein à l’ombre des arbres. Des étoffes teintes des plus tendres couleurs s’entassent sur un côté ; les petits sanctuaires, comme il en est tant ici, arrêtent chaque pas.

C’est le moment de l’année où chaque famille népalaise fait son sacrifice solennel et ses dévotions à la divinité qui la protège. Une troupe nombreuse est venue prier sa Koula devata ; elle a apporté dans une petite chapelle l’image sainte toute enguirlandée, parée, entourée de mille colifichets brodés, bariolés ; la chèvre vient d’être égorgée, la tête saigne encore devant un petit autel, le corps à côté, tout couronné de mouches, et les dames ont arboré leurs plus beaux atours. C’est la famille d’un herboriste dont les affaires sont prospères, si on en juge par les parures des femmes : larges plaques d’or ciselées sur la tête, lourdes masses d’or enfilées en colliers, énormes anneaux de chevilles en argent. C’est jour de dévotion, c’est aussi l’occasion d’un joyeux pique-nique, et tout ce monde avec enthousiasme accepte de se faire photographier. Le lendemain, quand, assez tard, nous avons dû y retourner, même spectacle, les acteurs seuls avaient changé, chèvre et gens. Dans ce pays si friand de nouvelles, on avait su que le Sahib avait photographié le pharmacien ; immédiatement ces gens ont réclamé la même faveur : « ils paieront ce qu’il faudra ! » Comment résister à une pareille clientèle ! Ils se sont tous redressés, bien assis devant les feuilles sèches qui servent d’assiettes. Comme il était cinq heures et demie, la photo a été ratée. C’est dommage, car il y avait là deux gentilles figures, longs et minces ovales, lèvre supérieure un peu courte, des yeux à la fois dédaigneux et étonnés, des sourcils si fins et si bien dessinés qu’on pense à quelque artifice, un type que les estampes japonaises nous ont fait connaître. Ce n’est pas la vraie beauté comme on la rencontre si souvent dans l’Inde. Dans ce Népal où tant de races vivent côte à côte, Nevars, Gourkhas, Tibétains, Chinois, Hindous de toutes provenances, ces magnifiques Afghans, et enfin des Anglais qui sans doute n’ont pas refusé toute collaboration, — peu de jolies femmes dans le peuple.

Au retour un cortège nuptial a ralenti la marche de notre somptueux carrosse : sous les trois parasols rituels, le pot d’eau sainte orné de fleurs, la mariée dans son palanquin, invisible sous ses voiles rouges, petit tas d’ornements et d’étoffes, et le marié dans sa dandi se suivaient processionnellement. Les musiciens, flûtes, cymbales et cornet à piston, les précédaient, et, fermant la marche, les porteurs de la dot et des cadeaux ; il y avait trois coffres et un gros paquet, quatre porteurs pour toutes ces richesses. Le mari est peut-être un employé à vingt roupies par mois — et roupies népalaises ! Les autres, celles de l’Inde, font prime, on les appelle encore roupies compagnie, le vieux mot a subsisté.


Jeudi 11. — Nous avons été à Sankou, au plus lointain nord que nous soyions autorisés à atteindre. Le petit pays est déjà dans la montagne, à dix milles environ de Katmandou. Nous sommes partis en voiture dès le matin. Nous avons pu rouler jusqu’à Gokarna par une route très bonne, mais là plus de voie carrossable, des chevaux attendent les hommes, une dandi pour moi. Nous nous engageons sur les levées de champs ou dans les fonds inondés. La récolte de seigle et d’orge qui bat son plein autour de Katmandou est terminée ici, c’est maintenant le gros travail qui prépare les champs pour le riz : hommes et bêtes remuant et retournant la bonne boue ; l’eau claire ruisselle de partout.

Nous arrivons à ce joli village de Sankou, si propre dans ses eaux courantes, nous montons au temple de Vajra Yogini, un des plus grands pèlerinages du Népal, perché comme Syambhounath, mais bien plus haut encore, au sommet d’une colline élevée ; on y accède par des centaines de degrés. Dès les premières marches, un peuple de singes fait pressentir un sanctuaire particulièrement fréquenté ; tels ils pullulent à Pasoupati et au très bouddhiste Syambhou, éclectiques, ils acceptent toutes les offrandes et de toutes mains.

A mi-chemin, une grosse pierre symbolisant quelque Vierge-Mère, à côté une statue de Ganésa, ruissellent du sang des sacrifices. On nous dit qu’à certains jours particulièrement solennels plus de deux cents chèvres y sont égorgées.

Le temple de Vajra Yogini, pareil à tous les temples, briques rouges, portes de bronze doré, lions de pierre gardant l’entrée, étendards de métal, s’élève dans un site ravissant ; les montagnes sont toutes proches, les derniers plans fondus dans une vapeur lumineuse. On voit serpenter en courts zigzags le sentier qui monte rapide au Tibet par la passe de Kirong.

Les arbres de la forêt magnifique nous ombragent ; des lianes étendent leurs manteaux de fleurs violettes, une grande paix, un grand silence, une brise délicieuse, on resterait là des heures, assis sur ces plates-formes, abris destinés aux pèlerins et qui partout entourent les temples, on resterait à regarder les singes effrontés, gourmands et impudiques, si S. n’avait la passion épigraphique. Il faut quitter trop vite ce petit coin charmant, tout tintinnabulant de ses mille clochettes que le moindre souffle agite.

A Sankou nous attendait un ami du pandit, qui consentait à montrer au Sahib sa collection de manuscrits. Nous sommes entrés dans une maison toute neuve, une longue chambre, des tapis par terre, deux fauteuils Empire, dénichés, Dieu sait où, pour les barbares de l’Ouest. La chambre se remplit immédiatement d’une quarantaine de personnes et tout le monde s’installe. La science du Sahib surprend, on admire plus encore lorsque le pandit explique que ce Sahib sait tout et qu’il est malgré cela si bon.

Le barbier est venu et notre lady-balayeuse a été remplacée par son époux, sa petite fille est malade. Elle est venue chercher du lait, l’enfant sur son dos, la pauvre gosse pleurant, la figure hérissée de boutons. La petite vérole ? Le père et la mère en sont déjà marqués. « Elle l’aura, prononce Joseph, puisque c’est dans la famille ». J’objecte la vaccination. « Sans doute, lui-même a été vacciné en Mésopotamie, pendant la guerre, mais tout de même le mal est héréditaire ». Que n’ai-je noté jour par jour le trésor de ses expériences, de sa sagesse, de sa religion, les contes innombrables recueillis tant avec les Anglais ou les Américains, ses patrons successifs, que ceux qu’il ramasse au bazar ! Il y aurait là un trésor pour un folkloriste, cette tête de chrétien hindou est le plus merveilleux bric à brac que l’on puisse rencontrer.

Nous avons été invités à la noce de C., le chimiste, qui épouse, à quarante ans, une demoiselle de trente ans, graduée d’université. Ages extraordinairement anormaux pour ce pays où les enfants peuvent être mariés au berceau. La lettre est de magnifique papier jaune, couleur de bon augure pour le mariage ainsi que le rose et le rouge. Le blanc, couleur du deuil, est exclu. Il lui donnera en gage d’« alliance » un mince bracelet de fer qu’elle fera probablement dorer et elle s’abstiendra dorénavant de prononcer son nom, l’usage l’interdisant absolument, à moins que, pour se prouver à elle-même qu’elle est émancipée, pour taquiner sa mère, elle l’appelle tout haut ; la maman choquée protestera et pareille à toutes les mamans demandera qu’au moins elle évite de pareils manques de tenue devant les domestiques.


Katmandou, 22 mai 1922. — Une semaine sans histoire, nous sommes installés maintenant dans notre vie népalaise comme si c’était pour toujours. S. travaille éperdument, les pandits se succèdent, et nous avons depuis une petite quinzaine de jours le grand plaisir de voir ici, trois fois par semaine, le lama tibétain. Il arrive avec ses longues boucles d’os où pendillent des pierres de couleur, ses robes en loques, les bagues qui couvrent ses doigts crasseux, ses petites bottes de feutre rose toutes crevées, sa tignasse où le peigne se briserait et qu’on distingue à peine de sa coiffure, une sorte de torsade en loques, grise comme ses cheveux. S’il n’avait pas de barbe on le prendrait pour une vieille femme et, tel quel, c’est à une femme à barbe qu’il fait penser. Il s’approche souriant, tire poliment une longue langue, et le travail commence dans la galerie où des tables ont été portées. Car pour le faire entrer dans les chambres, il faudrait ne pas craindre sa vermine, et lorsque de ses deux mains on le voit se gratter, on redoute.

Il semble que la série d’orages annonçant la mousson se soit installée ; tous les après-midis, depuis quatre jours, grosse artillerie et trombes d’eau. C’est ce moment que mon mari choisit pour me proposer une petite promenade sur notre toit, un toit qui ressemble à un chemin de ronde, un large balcon bordant une toiture de zinc peu élevée où courent les paratonnerres. J’objecte, et vieille habitude, je suis : le ciel est d’encre ; dans cette atmosphère de pluie, les lointains semblent plus proches, on distingue un à un tous les plans des montagnes. La vallée est vraiment belle, encaissée entre ces hauteurs couvertes de forêts ; sur une des premières collines le temple de Svayambhou s’élève tout blanc avec sa flèche dorée ; on voit passer et défiler, comme des rideaux, les averses successives. Brusquement, dans ce ciel tragique la montagne apparaît étincelante, les arêtes se découpent rudement dans un pan d’horizon, on regarde béant ce spectacle merveilleux.

Et cependant, j’ai déjà dit à mon mari que je ne me souciais pas de nous voir électrocutés là-haut, et si la besogne n’était pas parachevée, d’aller expirer de compagnie les pieds dans la Bagmati. La pratique est universelle dans l’Inde, nous dit Bagchi, vivant répertoire, on porte les mourants vers la rivière, s’il n’y en a pas, un petit trou d’eau creusé dans une cour en tient lieu ; c’est ainsi que, pieusement, on meurt. Mais si, trompant tous les pronostics, on ne meurt pas ? On ne rentre pas chez soi, mort pour sa maison, on va attendre l’heure finale, la vraie, en quelque sainte retraite.

Et mes craintes, elles sont, je le sais bien, superflues. Jamais nos pieds mlecchas ne risqueront de souiller les eaux saintes, et toutes les rivières sont saintes aux Indes. On cite pourtant, au Bengale, le cas de deux Européens, un Suédois et une Irlandaise, qui s’étaient fait tant aimer qu’ils purent être brûlés comme des Hindous, sur le terrain de crémation hindou. Leur dévouement, leur attachement leur avaient ouvert cette société si fermée qui les accueillit au moins pour la mort.

J’allais oublier de vous dire que nous avons pu voir quelques marchands, d’abord une petite échoppe d’orfèvre à Patan : dans un coin, une image, et, tout à l’entour, les éclaboussures du dernier sacrifice. Ensuite, dans un vihara, monastère bouddhique où la plus crasseuse, la plus pouilleuse des populations est entassée, il y a des tapis et des bois. Mais là on ne nous propose même pas d’entrer ; on nous apporte un banc, un cercle se ferme autour de nous : des centaines de gens de tout âge, une femme, dont les deux jambes me font soudain comprendre ce qu’est une vraie éléphantiasis, des glandes, des plaies, des pelades, les mains s’enfonçant en chasse sous les loques, un lépreux tout blanc. Et je ne veux plus de tapis, j’ai peur de ces maladies épouvantables, je demande au petit sergent d’élargir ce cercle inquiétant, je veux partir.

22
LOIS, ESCLAVAGE, ÉRUDITION

Katmandou, Baber-Mahal, 12 juin 1922. — Après la pluie incessante de ces derniers jours, et suivant un programme immuable, nous dit-on, une période de beau temps relatif s’est établie ; de lourds nuages restent accrochés aux cimes, le tonnerre roule sourdement et il semble que sous le chaud soleil nos corps aient à évaporer toute l’humidité de ces premiers jours de mousson ; cette délicieuse vallée s’est transformée en hammam. En voilà, paraît-il, pour une bonne quinzaine.

C’est encore sous une pluie diluvienne que son Honneur le Général Baber Sham Shere, notre propriétaire, est venu nous faire visiter son palais. Nous avons fait le tour des kilomètres de salons, aux murs couverts de photos ou de peintures de famille : le père surtout à tous les âges, sous tous les aspects, dans tous les costumes, ce père admiré, adoré ! Et ce sont tous les Maharajas avec leurs Maharanis. Jang, le héros romantique de la vallée, en avait cinq au moment de sa mort, dont trois se sont fait brûler en même temps que lui ; quelques rois très gras ; il y a là une collection de figures et de costumes qui feraient rêver un directeur de théâtre ; des bibelots tels qu’on les fabrique à Delhi ou à Londres pour les touristes pressés ; des statuettes, des bustes de femmes s’élançant de tiges de fleurs, dont on ne sait à qui faire honte de leur production, disons que c’est de l’art allemand, bien que sur un des socles s’inscrive le nom de « Suzon ». Et sur tous les coins des étagères, sur tous les rebords de glaces, les flacons d’odeur s’alignent en bataillons ; le palais étant inhabité, ils ne sont pas débouchés, le seront-ils jamais ?

Le Général Baber aussi bon que brave s’indigne de nous voir si « étroitement » installés. Nous lui faisons doucement observer que nous ne sommes que deux, d’habitudes et de goûts très simples, et que nos trente-cinq mètres de chambres nous suffisent amplement. Mais il proteste, nous considérant, dit-il, comme gens de sa famille, il veut nous savoir plus à notre aise et fait ouvrir à notre intention trois salons nouveaux ; nous pourrions y donner des bals pour chacune des quatre castes sans qu’elles risquent de se confondre ni de se toucher ; d’un bout à l’autre de ces immensités, je peux faire cent seize pas, sous l’œil des Sham Shere de tous âges, de toutes générations : l’expression seule reste la même, fixée par le peintre ou le photographe, dignité guindée qui atténue, sans pouvoir le faire disparaître, tout ce qu’il y a de fort et de mystérieux dans ces étranges et puissantes personnalités.

Il a fallu huit jours pour que nous pensions à l’agrément de la terrasse bordant ces salons mirifiques et hier soir seulement nous avons été nous y asseoir dans des fauteuils de cuir vert pareils à ceux qu’aimaient les gens de loi au temps de Balzac. D’ailleurs, les portes qui s’ouvrent devant nous se ferment à clef immédiatement sur nos talons quand nous sortons ; la méfiance des domestiques entre eux est la règle ici, aucune politesse ne la dissimule, chacun se méfie de chacun ; les balayeurs du palais ne peuvent entrer sans que le domestique qui a la garde des chambres balayées ne soit avec eux, ils ne sortent pas non plus sans être inspectés ; le marchand le mieux connu ne peut pénétrer sans un mot d’autorisation, et de haut en bas la surveillance est étroite, minutieuse ; nous avons vu un de nos vieux sergents, le brahmane, pleurer parce qu’un oiseau avait disparu d’une volière, et il ne se prend sûrement pas une prune aux pruniers qui ploient sous les fruits.

Notre excellent hôte nous a reproché amicalement de ne cueillir jamais ni un fruit ni une fleur. Tout, gestes, paroles, est rapporté ; si nous voulons faire le moindre achat, le pandit amène le marchand, notre Siddhiraj voit les objets, les prix, et rien ne peut être conclu, même si les objets et les prix nous conviennent, tant que le capitaine n’a pas approuvé.

Le malheureux pandit tremble devant les deux autres et la simple pensée des autorités plus hautes le fait s’évanouir ; il n’a pas voulu commencer l’étude du tibétain, ni accepter un dictionnaire prêté par la légation sans être sûr que le Maharaja ne s’y opposait pas. L’Occident a perdu même le souvenir d’une pareille discipline.

Étrange société où les hommes courbés sous une autorité de fer s’inquiéteraient si la règle s’allégeait, où eux-mêmes se cramponnent à de vieux usages qu’un Maharaja d’esprit moderne voudrait peut-être légèrement modifier.

J’ai sous les yeux les changements apportés à certaines lois, les adoucissements apportés à certaines sanctions qu’un prince novateur n’a pas pu totalement, légalement, abolir. Le mari trompé, par exemple, peut toujours, s’il s’y entête, demander la mort du séducteur, une mort qu’il donnera lui-même d’un bon coup de koukri, à moins que l’amant ne soit brahmane, ou yogi, auquel cas la peine capitale ne peut jamais lui être appliquée. Si ce mari veut la mort du pécheur, la cour fait appel à ses sentiments. Si malgré tout il s’obstine, la cause est portée devant le Maharaja dont on ne discute pas les « conseils ». Si l’époux est plus débonnaire, il a le choix entre quatre condamnations : il peut « outcaster » son rival en le forçant à manger des aliments prohibés par les lois de la caste, bœuf et ses propres excréments exceptés ; il peut faire imposer une amende et même demander la confiscation des biens de ce rival heureux ; ou encore il peut l’humilier en l’obligeant à lécher ses pieds ; et enfin, humiliation plus grande encore, le forcer à passer entre ses jambes, à moins qu’il ne préfère le voir expulsé de son village natal.

Nous voilà loin du Code Napoléon et des théâtres des boulevards. Ce sont là les vieux usages réglés dans les vieux temps, inscrits dans les livres religieux sans doute, comme d’autres sciences, la médecine par exemple, qui continue à être enseignée et pratiquée dans l’Inde entière à peu près telle qu’elle est fixée dans son Veda spécial. Meurt-on plus ?

On dit que ces médecins Ayurvédiques sont merveilleux pour annoncer à quelques minutes près l’heure de la mort d’un malade. Guérissent-ils avec la même précision ?

Les meilleures classes de la société réclament des soins moins traditionnels ; ici par exemple, les Gourkhas, race dominante, sont vaccinés : seuls les Névars, les vaincus dans leurs taudis, sont défigurés, souvent même éborgnés par la variole. L’autorité voudrait les convaincre des bienfaits de la vaccination, mais ils craignent d’attirer sur eux les foudres de la déesse de la Petite Vérole, adorée ici particulièrement, ses ravages étant grands.

L’esclavage existe-t-il ? je n’oserais le nier, alors qu’il s’étale à Hong-Kong où l’on parle de 80.000 fillettes, objets d’échange à peine dissimulés[3].

[3] Depuis notre passage, le Maharaja a proclamé la suppression de l’esclavage, et il a, sur ses propres biens, constitué un fonds pour racheter les esclaves que leurs maîtres ne voudraient pas affranchir.


Baber-Mahal, Katmandou, 19 juin 1922. — Venus pour quelques semaines, nous voilà depuis trois mois installés ici. Au moment d’en repartir, nous nous décidons pour un quatrième. Mon mari a été assez fatigué la semaine passée, jamais toutefois au point de cesser le travail ! Il est plongé du matin au soir dans les vieux textes ou les livres chinois, classe les collections tibétaines, compulse, compare et étudie.

Enfin l’amitié du Maharaja s’est alarmée, il nous a demandé de rester et lorsqu’avec joie nous avons accepté, de charmantes lettres de lui, de la Maharani, du petit prince Shankar (major-général) nous ont exprimé leur contentement. Il est vrai que la plaine effraie plutôt maintenant, les premières pluies n’y ont pas abattu la chaleur, les températures signalées dépassent 40°, il y a eu une bonne petite poussée de peste à Calcutta et ses alentours.

Nous voilà donc Népalais jusqu’au 24 juillet, irrévocablement.

Les choses sont lentes à mener ici, les Orientaux ne sont pas pressés, si les Orientalistes le sont ; ils veulent voir, examiner, laisser venir.

A notre première visite au palais, le Rajgourou était là, mais c’est plus tard qu’il s’est décidé à retrouver S. à la bibliothèque ; il a fallu encore quelques semaines pour que ces rencontres devinssent régulières et de plus en plus goûtées. Ce sont maintenant de vraies séances auxquelles le troisième fils du Maharaja, général Kaisar, érudit, administrateur et chasseur, a demandé d’assister. Des manuscrits sont apportés, discutés, et enfin maintenant c’est par brassées que les vieux textes pourchassés dans les bibliothèques s’entassent pour un examen dans notre Mahal : tout le monde s’y est mis.

Ces petites réunions à la bibliothèque, auxquelles dévotement — et silencieusement ! — assistent le principal du Collège et les pandits, font penser à ces séances de sociétés d’histoire et d’archéologie si nombreuses dans nos provinces ; mais l’histoire locale ici embrasse tout un monde, presque toute l’Asie. Le Rajgourou et le prince restent un peu éblouis devant ces perspectives qu’ils ne soupçonnaient pas ; la critique occidentale, qui leur est révélée, a stimulé ces esprits vigoureux si fermement appuyés sur les traditions religieuses ; le Rajgourou, pour qui S. a une si vive admiration, a déclaré loyalement qu’il allait réfléchir, examiner.

Pour commencer il veut se mettre à l’étude du tibétain, et le Général Kaisar, qui vient d’être nommé président de la municipalité de Katmandou, s’est promis de surveiller les travaux de terrassement, pour recueillir les vieilles pierres et les vieilles monnaies qui apparaîtraient ; enfin S. pense, espère, qu’une ère nouvelle commence pour les recherches dans un pays qui a encore tant à rendre, et je crois bien que, n’étaient sa vie et les obligations dont elle est remplie, et la famille et les amis chers, il… nous nous enfermerions ici quelques années pour épuiser toutes les chances.

Quelques années ? Combien nous en reste-t-il devant nous ?

D’ailleurs, il semble bien que le jeune Bengali qui nous accompagne, Prabodh Bagchi, puisse prendre quelque jour en main la direction des travaux et des recherches à poursuivre ici. Dans le pays tout le monde sait que Prabodh doit suivre son maître en Europe où il étudiera deux ans, puis qu’il passera un an à Hanoï ; le Maharaja a demandé à le voir hier, et le petit Bengali, timide comme un vrai Hindou, est revenu excité et bavard comme nous ne l’avions jamais vu ; Sa Hautesse l’a interrogé et lui a dit que, ses études terminées, il lui demanderait de venir prendre un poste ici. Voilà un avenir qui semble heureusement fixé pour ce jeune homme.

Donc, le petit élève avait l’âme légère, toute dilatée hier au soir, et comme, naturellement, tout le monde sait sa faveur, les invitations et les visites de ses compatriotes ici, une trentaine, se sont multipliées. C’est un gentil garçon, fin, plein de tact, un bourreau de travail aussi ; le soir, après une bonne journée bien remplie, la table à peine desservie, il lit du français avec moi. Sera-t-il mon seul élève ?

Tout ceci ne comporte pas, vous pouvez bien l’imaginer, de nombreux plaisirs mondains ou de plaisirs tout court ; en fait, notre vie est quasiment monastique ; je crois bien n’avoir franchi que deux fois les grilles de mon Mahal en cette dernière semaine, une fois pour aller prendre le thé chez l’ingénieur électricien, une autre pour aller à l’unique magasin vendant — disent-ils — des produits européens. C’est la boutique anglaise de Katmandou, située en dehors de la ville, près du Toundi Khel ; personne n’y dit un mot d’aucune langue européenne, et leur ignorance complète leur fait choisir des produits de dernière qualité qu’ils vendent à des prix de premier ordre.

23
UNE SAINTE DE SIX ANS

Baber-Mahal, Katmandou, 26 juin 1922. — Nous étions plongés dans un calme profond lorsque soudain Joseph se précipite, annonçant l’arrivée des jeunes princes ! Les voilà tous deux, escortés du Capitaine, ils viennent s’entendre avec nous pour des leçons de français. Depuis longtemps nous les avions proposées, mais il a fallu voir, attendre, et sans doute tout serait resté à l’état de vague projet si le jeune Shankar, mon petit-fils, ne les avait impérieusement réclamées. Nous proposons de commencer sur-le-champ ; approbation de la jeunesse, mais mardi est un jour de mauvais augure, on n’entreprend rien le mardi, ce sera donc pour le lendemain mercredi avant les leçons de la journée. A sept heures nous les voyons arriver en cortège à cheval, les saïs courant à côté de chaque cavalier, et par derrière, six ou huit domestiques portant les cahiers et les livres, et, sur l’épaule d’un d’entre eux, le fameux parasol à manche d’argent ; d’ailleurs il pleut à verse.

Le lendemain, deux élèves de plus, les fils de notre propriétaire, le général Baber, et nous voilà enseignant tout le panthéon brahmanique : Vishnou, Shankar, Mrigendra, Brahma. Un véritable succès.


Baber-Mahal, Katmandou, 2 juillet 1922. — Les pluies ! Nous en connaissons maintenant toutes les variétés, du crachin à la cataracte. Mais le pire commence après, quand il s’agit d’évaporer : pas un souffle d’air au fond de cette vallée enclose dans ses montagnes, nous vivons dans un hammam. Aussi la promenade du soir en voiture, lorsqu’elle est possible, semble-t-elle délicieuse, quoique peu variée : quand on a été à Balaji donner à manger aux poissons, ou à Syambhounath, regarder du bas des 323 marches les bouddhas de pierre, les singes bondissants, et le temple blanc et or qui fait dans la vallée, sur le vert sombre des forêts, un si charmant effet, on peut aller ensuite à Pasoupati ou un peu plus loin au pèlerinage sacro-saint de Guhyesvari, et puis la série recommence.

Les routes sont par endroits des marécages. Nous nous sommes trouvés mardi devant un petit effondrement, les eaux ayant creusé sous le chemin un véritable tunnel laissant un pont de terre si mince qu’il a fallu dételer les chevaux, enlever le timon, jeter des planches et faire passer la voiture le cœur un peu battant.

Le lendemain, nous étions à Pasoupati : en descendant de voiture pour aller à la Bagmati, nous entendons une sorte de mélopée prononcée d’une forte voix, nous avançons curieusement. Du pont nous voyons, en haut de ces degrés consacrés, sanctifiés, qui descendent à la rivière et où nous ne pouvons poser le pied, une petite fille de six ans environ, véritable petite enfant ; accroupie, elle balançait son petit buste d’avant en arrière, son bras et la main mignonne lancés chaque fois en un geste impératif de commandement et d’adoration, elle récitait l’interminable litanie des dieux et des déesses : Victoire à Pasoupati, Victoire à Ganésa, etc… Cela découlait de sa petite bouche sans interruption, sans un recommencement. Quels yogis ont successivement farci cette petite cervelle de ce fatras ? Nous nous sommes longuement arrêtés, émus devant une si singulière enfance ; la demi-roupie que nous lui avons fait porter, elle l’a prise sans s’interrompre, sans même la regarder. Les gens qui nous suivaient nous ont dit que, sans famille, elle vivait sur les bords de la rivière, nourrie et habillée comme les autres pauvres pèlerins, par les donations du Maharaja, et que son temps se passait à prier et à méditer, en attendant sans doute le moment de revêtir la robe ocre des femmes sannyasi. Alors, son bol à aumônes à la main, la tête rasée, la poitrine et les poignets couverts de chapelets de bois, infatigablement, jusqu’à la mort, elle arpentera les routes de l’Inde, de pèlerinage en pèlerinage. Cependant, autour d’elle la nature, les bêtes et les gens déroulent la chaîne incessante de leurs jeux, chacun y est pris, acteur et spectateur tout ensemble. Pour être à ce point possédé du divin, à six ans, il faut, je crois bien, être né dans l’Inde.

Vendredi nous avons été faire un petit tour dans Katmandou. Sur les indications de S., Prabodh, qui, lui, peut entrer dans les temples, va chaque matin les étudier l’un après l’autre, aidé par les explications du prêtre qu’un petit pourboire rend facilement complaisant. En chemin il avait relevé une vieille inscription que le grand patron devait revoir. Il faisait un temps charmant, les nuages étaient légers, la montagne toute bleue, les jardins et les champs d’un vert éclatant ; c’est le moment où l’arbre asoka fleurit en énormes bouquets, où les fleurs du champak embaument l’air ; les rues lavées et rincées par ces pluies diluviennes sont presque propres. Un cortège formidable nous entoure, nous accompagne jusqu’à la pierre vénérable qu’il s’agit d’examiner. Décidément non, ce n’est pas de l’écriture goupta, l’écriture des inscriptions entre le IVe et le VIIIe siècle, c’est du vieux névar, du Xe ou du XIe siècle : leçon du maître à l’élève devant la foule émerveillée. Un bonhomme, ravi d’entendre ce sahib parler sanscrit, propose de lui envoyer ses manuscrits à l’examen. Comment donc ! Nous ne sommes venus de Paris que pour cela.

Nous sommes rentrés sans puces et sans eau, en faisant le tour du Toundi Khel, qui est bien le plus joli endroit qu’on puisse rêver ; l’herbe y a poussé verte et drue, on y a une vue charmante sur les alentours et même sur les hautes cimes, quand le ciel est clair. Là se montrent, se rencontrent les cavaliers sur les beaux petits chevaux à longues queues et longues crinières, les voitures des élégantes et, presque chaque soir, le Maharaja va y faire son petit tour. Nous l’y avions rencontré la semaine passée ; ses quatre chevaux avaient bien voulu se mettre au pas des deux nôtres ; de voiture à voiture nous avions gentiment bavardé.

On ne peut s’empêcher d’aimer cet homme si fort et si bon, si soucieux de bien faire ; il est généralement adoré. Cependant, il y aurait, même ici, des esprits remuants, chagrins ; les plus imprudents, les mieux connus ont mis la frontière entre eux et ce gouvernement qu’ils rêvent de renverser ; ils vivent généralement à Bénarès d’où ils envoient leurs pamphlets, leurs brochures, leurs programmes ; quelques-uns ont été emprisonnés ces temps derniers. Il y a d’autres mécontents, par exemple cet étudiant qui, ayant épousé une Musulmane, s’est vu interdire le chemin du retour. Il s’est, dit-on, réfugié en Afghanistan, a été du nombre des jeunes gens envoyés par l’émir à Berlin et serait maintenant à Caboul, un des fondateurs de l’Université. Quelles transformations les prochaines années apporteront-elles dans ces petits pays si rebelles jusqu’ici à toute influence occidentale ? Ceux qui pourront y venir ou y revenir, y verront bien des changements, ne serait-ce, ici, que la belle route solidement empierrée qui mènera, en 1925, de Raksaul à Bhimphedi, au pied de la montagne, en quelques heures. Les heureux voyageurs de ces temps prochains ne sauront pas assez remercier les dieux et le Maharaja Chander Sham Shere.

24
DERNIERS JOURS AU NÉPAL

Baber-mahal, Katmandou, 16 juillet 1922. — Nous avons pu aller à Syambhounath lundi dernier, comme nous l’espérions, sans être bien sûrs qu’il nous serait permis d’y rencontrer le Nevar, bouddhiste pieux qui est aussi propriétaire à Lhassa où il a longtemps vécu. Le carrosse avec ses lanternes argentées est venu nous chercher, le temps menaçait et juste lorsqu’arrivés nous nous engagions sur cette rude montée, du ciel ouvert la cataracte s’est abattue ; impossible de poursuivre. Nous avons dû chercher un abri dans le pauvre village au pied de la colline sainte, et en toute hâte avec le pandit et le sergent, avec les chiens, les chèvres et leurs bicots, les enfants portant les petits jeunes sur la hanche et sur le dos, nous nous sommes réfugiés sous l’auvent d’une pauvre hutte de terre ; empressé, le propriétaire nous a apporté une natte pour que nous nous asseyions proprement et les fenêtres alentour et les portes se sont peuplées de têtes curieuses. Depuis longtemps, je me suis familiarisée avec ce langage muet des yeux, des gestes et du sourire qui me permet de courts entretiens avec les femmes et une conversation animée s’est bientôt engagée ; on a voulu m’amener une petite fille, mais elle, coquette et effrayée, s’y refusait ; la grande sœur alors sous un de ces paillassons repliés qui sont ici le parapluie du pauvre, a traversé la rue transformée en torrent pour m’apporter des fleurs, de ces fleurs embaumées au parfum âpre et sucré qui entête, qu’on ne voit pas chez nous, et notre popularité n’a plus connu de bornes lorsque, le déluge s’étant apaisé, nous avons procédé à une somptueuse distribution de pièces. Nous n’avons pas vu le Névar qui nous attendait en haut avec des tapis, de l’encens et des images, mais nous avons obtenu le lendemain la permission de le recevoir dans notre Mahal.

C’était jour de fête de pleine lune ; au moment de repartir nous avons vu descendre dévots et dévotes dans leurs plus beaux atours et bien d’autres qui, fidèles de Pasoupati, vont adorer le Bouddha avec la même ferveur, ne se doutant pas qu’il représente une religion différente. L’Orient, l’Extrême-Orient ne connaît pas notre exclusivisme religieux et, dans ce pays, le bouddhisme agonisant est si pénétré de cultes hindous qu’il faut être savant pour s’y reconnaître. Les singes descendent avec les gens, par des chemins plus courts ; c’est un spectacle troublant tant il est absolument humain que celui des guenons allaitant leurs petits ; on nous dit que, même mort, elles continuent à le porter, à le dorloter jusqu’à ce que les pauvres débris tombent de leurs bras.

Le lendemain lundi après-midi nous étions plongés dans le travail et le silence lorsqu’impétueusement mon cher petit Shankar fait son entrée, il nous réclame impérieusement, l’idée lui a pris de venir nous chercher pour faire des photos au palais ; il fait très sombre, il est déjà quatre heures et demie, j’objecte que des visiteurs vont arriver, il se tourne vers Dadamahashay (M. Grand-père) ; on résiste difficilement à ce charmant enfant, câlin et impérieux, le plus tendre petit garçon, soudain petit prince étrange et captivant, qui veut être séduisant et qui sait l’être. Dadamahashay n’a pas pu résister, il est parti, il a rencontré le Maharaja qui se promenait dans ses jardins, les enfants au garde-à-vous devant lui, car aucune familiarité n’est permise et ils le traitent de His Highness, tout comme nous ; conversation avec cet autocrate qui veut faire de son pays un pays moderne et lui donner un outillage et des écoles, le bon tyran qui laissera un grand nom dans l’histoire de son petit peuple et peut-être celle du Tibet et de l’Angleterre. S. est prié de réfléchir à quelque plan d’instruction pour le Népal et de vouloir bien le soumettre. Les photos sont prises, réussies même — et le photographe me trouve avec les Anglais, le thé bu, le goûter fini. — Mais ce n’était pas suffisant pour l’appétit de mon petit-fils Shankar, que cette séance au Durbar ; c’est ici qu’il en veut une et y venir tout seul avec son frère aîné Vishnou, sans ses neveux, les camarades d’études si charmants cependant, Shankar est jaloux et il nous prévient mystérieusement qu’il viendra jeudi, mais avec le photographe du palais. Alors à voir le déménagement et le bouleversement opérés par cette nuée de domestiques pour répondre au désir de cet enfant, les tapis et les fauteuils descendus dans la cour, avec les chaises, les appareils, les opérateurs, l’écran du fond, alors on pense aux Mille et Une Nuits.

C’était jeudi et nous avions mis tous nos plus beaux habits, les jeunes princes soignés, parés, éblouissants, Shankar arborant sur chaque revers de son veston un joyau énorme autant qu’étincelant, et en groupes et séparément, tête à tête ou en trio, sur toutes les coutures, nous avons été pris. Cela figurera dans les Archives du Gouvernement ! L’opération durait et s’éternisait. Le marchand Névar et son compagnon le pandit, avec des paquets d’encens et des photos, attendaient d’être reçus ; quand nous avons pu les joindre, salams muets, car personne ne peut se parler ; le sanscrit sera la langue de conversation entre le pandit et S. D’ailleurs à ces gens pieux il suffit de voir ce grand savant qui connaît leur religion mieux qu’eux et qu’ils regardent éperdus d’admiration. Ils lui offrent l’encens, de belles photos, des espèces de petits colliers en laines de toutes couleurs, et une poudre verdâtre, sorte de cendres dont on se frotte pour se purifier.

Avec son petit chapeau de fourrure aux bords étroitement repliés, sa veste de merveilleuse soie bleue pâle, ses énormes culottes bouffantes de toile blanche, ses rares cheveux nattés sur la nuque, on ne sait où classer ce Névar coiffé comme un Tibétain, habillé d’une veste chinoise avec des culottes de zouave. Devant un volume du Tanjour il s’incline profondément, porte religieusement un feuillet du texte sacré à son front et il nous quitte tout ravi d’avoir vu ce Sahib extraordinaire.

Un des fonctionnaires du palais me remet alors une boîte où je trouve, marinant dans du camphre, une peau de renard, feu sombre et noire, magnifique don de la Maharani ; le fonctionnaire prétend que c’est une peau d’oiseau, un oiseau alors du pays des fantômes, des revenants et des dieux, avec tous leurs prestiges et les émerveillements dont les récits meublent toutes les cervelles. Une société de folklore paierait pour entendre le plus simple des gens d’ici raconter ce qu’il a vu ou entendu et notre précieux Joseph, qui a voyagé, vu, entendu, plus que les autres, vaudrait son pesant d’or. D’ailleurs rien qui les étonne ou les révolte : cruautés, meurtres, apparitions, ce sont là coutumes de castes, mœurs de peuples, affaires de dieux.

Le lendemain la visite du ministre d’Angleterre nous a ramenés en Europe. Il nous a dit qu’il avait appris autrefois le tibétain, avec l’espoir d’aller dans le pays et d’y rester ; il y a accompagné la mission Younghusband, et, s’il a été choisi pour représenter ici son gouvernement, c’est sans doute parce que le Tibet lui est bien connu. Les événements seront vraisemblablement curieux à suivre et paraissent assez activement poussés de ce côté : une dépêche publiée dans l’Englishman de Calcutta annonce le départ d’Angleterre d’une mission (mission de bouddhistes anglais !) pour le Tibet. Ils aborderont aux Indes, naturellement, et le Bengale se demande si le budget de l’Inde ne fera pas aussi les frais de cette singulière expédition. Le ministre précédent a dénoncé publiquement la folie d’une politique qui pourrait refroidir considérablement les relations entre le Népal et l’Angleterre, le Népal qui fournit les soldats gardant l’Inde. Mais il y a là-haut tout un mirage d’Eldorado ou de Klondyke, mines d’or, pierres précieuses et minéraux sans nombre qu’on n’a jamais exploités ; le Tibet ne peut vivre seul, la Chine est dans l’anarchie, la Russie aussi, alors pourquoi pas l’Angleterre ? La partie est engagée.

Le ministre venait de voir His Highness qui lui avait parlé de ses projets d’éducation, et, là aussi, il y a de quoi faire tiquer un Anglais impérialiste. Le mouvement vient de Calcutta où le Vice-Chancelier, Sir Asoutosh Mukerjee, un grand Hindou, a fait soudain voter que, sauf pour l’anglais, l’enseignement serait donné en langue indigène. Alors, dit le Maharaja, je donnerai l’enseignement de mon « Université » dans notre langue parbatiya. Cette question des langues ! Comment feront les malheureux savants des prochaines années pour lire les productions de chaque pays ? Leur vie ne suffira pas à simplement apprendre, il faudra revenir au latin du Moyen-Age ou adopter quelque espéranto.

Enfin notre semaine s’est terminée par une réception grandiose ; le chef de musique a amené ses musiciens, ses chanteurs, son harmonium de poche, nos quatre élèves sont venus en grande toilette avec un plus jeune frère et les deux petits derniers, le neuvième et le dixième du Maharaja.

Les enfants étaient à croquer, le petit de deux ans à peine avec sa culotte bouffante, sa veste de mousseline et par-dessus une veste plus courte d’alpaga jaune serin, des bas rouges et des anneaux d’or aux chevilles, deux petits signes rituels entre ses yeux tout noircis de collyre ; la petite, trois ans et demi, en robe de mousseline bleue à énormes fleurs roses, dessous une culotte bouffante rose et des rubans de velours en sautoir, une ceinture bien serrée à boucle d’or, retenant des chaînes d’or, de gros anneaux d’or creux aux chevilles où des grelots résonnent chaque fois qu’elle bouge, ses yeux à la paupière inférieure largement fardée d’un grand trait noir qui allonge l’œil jusqu’à la tempe et qu’un trait blanc plus mince souligne, les sourcils faits, tout son petit vêtement ne laissant rien voir d’elle que sa tête et ses mains. Au cou du bonhomme et de la petite bonne femme un énorme croissant de diamants où sont enchâssées les huit ou neuf pierres porte-bonheur. Deux nourrices les suivaient, deux grands gaillards qui ne les quittaient pas d’une semelle. On ne se lassait pas de les regarder. La fête a été très bien réussie. Le ménage anglais a chanté à la fin un duo sentimental et comique, nous leur avons chanté Margoton s’en va-t-au moulin ; il était sept heures passées que la compagnie n’arrivait pas à se quitter.

25
DESCENTE DU NÉPAL

Santiniketan, Guest House, 2 août 1922. — Ouf ! nous voici revenus dans les plaines, et ce ouf éloquent et plein de sens peut signifier aussi bien le soupir du voyageur arrivé à son but après une expédition difficile, que l’accablement qu’il éprouve après la montagne à se trouver au Bengale en août.

Je ne vous avais pas dit que le Maharaja, nous ayant comblés de présents, avait fait envoyer à Prabodh 400 roupies et à Joseph 150 ! Devant les yeux éblouis de l’élève l’espoir d’une bibliothèque s’est levé, et Joseph enivré, qui n’en avait jamais tant vu, s’est précipité au bazar pour acheter une bague d’or pour son petit doigt, des chaussettes pistache, des chemises roses, toutes choses qui font de lui un gentleman bien distingué, et il se décide à se remarier.

Mais ces cadeaux faits aux nôtres nous ont plus touchés que ceux qui nous étaient offerts et qui voyagent maintenant en de nombreuses caisses à destination de la France. Les adieux ont été émus, toute la famille était réunie, on s’est promis de se revoir. Nous laissons dans ce petit coin perdu de véritables amis dont la sollicitude s’étendra sur nous pendant ces jours de voyage difficile.

Nous étions à peine rentrés que le Général Kaisar venait nous faire une dernière visite. Il apportait de récentes publications anglaises parues dans l’Inde, le Gazetteer où successivement le Népal a été présenté comme État vassal, au même titre que le Mysore par exemple, puis sur les observations très fermes du Maharaja, en deux étapes, reconnu enfin État indépendant. Lorsqu’il nous quitte, les mêmes questions se posent : « Vous reviendrez ? Nous nous reverrons ? ». « Donnez-moi des nouvelles de votre travail », demande le professeur que la même idée toujours possède. « J’en demanderai l’autorisation à Sa Hautesse », répond ce fils de trente-trois ans, lui-même père de trois enfants. L’autorité paternelle n’est pas un vain mot dans la vallée.

Nous bouclons les derniers paquets ; sans fin arrivent les gâteaux, les provisions, les boîtes de fruits, dons de la Maharani pour les trois prochains jours. Il faut se préparer sérieusement ; rien à trouver en route.

Le lendemain matin, à cinq heures, S. sortait du bain et j’y entrais, lorsqu’on frappe doucement à la porte, c’est déjà notre petit ami Shankar ; nos trois autres élèves suivent bientôt, et, à sept heures, pour la dernière fois, notre équipage vient nous prendre. C’est le départ. On s’embrasse. « Vous nous oublierez », disent ces enfants. Non, nous n’oublierons pas ces petits princes gourkhas qui se sont montrés des amis si tendres. La veille, au grand galop, ils nous avaient conduits dans leurs palais respectifs ; le Maharaja veille ainsi à l’installation future de ses dix enfants, et nous nous étions promenés au travers des salons et des galeries. La crise des domestiques évidemment ne les a pas atteints et ces centaines de pièces pourront être balayées sans que les princiers propriétaires aient à s’en soucier.

Il faut s’arracher les uns aux autres ; le Capitaine n’a pas permis aux jeunes gens de nous accompagner, une discipline rigide les tient d’un bout du jour à l’autre ; seul il nous escortera jusqu’à la première étape. Nous ne reconnaissons plus la route large par laquelle nous sommes arrivés, une végétation folle l’a envahie et, à moitié chemin, nous devons descendre de voiture, la dernière partie s’est effondrée sous les pluies ; déjà nous attendent les deux dhoulis pour nous, une sorte de hamac pour Prabodh, ressemblant à un bateau, et un simple hamac de toile pour Joseph, les trente-quatre porteurs.

Le Capitaine nous dit adieu. En route pour Thankot, le premier village au pied du col de Chandraguiri. A un certain moment un mot d’ordre passe, les porteurs obliquent légèrement à gauche ; il y a, noué en mille replis, sur le bas-côté de la route, un petit serpent d’assez méchante apparence. Les Népalais, qui ont peur des affreuses bêtes, en ont fait des dieux, les redoutent, les évitent, ne les tuent pas.

A Thankot, les coolies s’arrêtent un peu ; nous montons à pied le sentier trempé où à chaque pas le pied glisse ; à tour de rôle nous nous étalons. La terre est pleine de sangsues, on en enlève une du cou de S., et lorsqu’à l’étape du déjeuner, à Marcou, nous nous installons, il me montre sa chaussette rouge de sang ; il les a bien senties, me dit-il. Indignée je me récrie ; cet indianiste hausse silencieusement les épaules. Le Bouddha avait donné tout son corps à la tigresse affamée.

C’est à partir de Marcou que les difficultés ont commencé : cinq torrents à traverser, cinq torrents gonflés et très rapides. Pour le dernier, j’ai bien cru que nous y tomberions ; très large, très profond, les hommes ne pouvaient guère résister ; quatorze hommes de renfort avaient été appelés. S. et Prabodh passent, tout ce monde criait, s’interpellait ; sous mon siège branlant l’eau tourbillonnait, la tête me tournait. Après mille efforts (et que de hurlements !) les porteurs ont remonté un peu le courant pour chercher un passage moins torrentueux. Un berger suait sang et eau à y faire passer son troupeau, il n’avait pas assez de mains pour retenir les chèvres par la peau du cou et par la queue, les vaches. Enfin nous avons tous passé ensemble, bêtes et gens, les coolies trempés jusqu’à la ceinture, mais leurs vêtements n’en sont pas fripés pour cela ; ils relèvent les pans de leur veste, s’ils en ont une, autour de la ceinture, qui est pour le Népalais un vêtement, une poche, un ceinturon et quoi encore, et là-dessous ils sont nus, nus comme nous le sommes depuis que le serpent primordial, l’Impur, nous enseigna la pudeur ; encore l’étroit guenillon retenu par une ficelle qui leur tient lieu de feuille de figuier ne doit-il pas les gêner beaucoup. Mais après cette traversée mouvementée il faudra se résoudre à monter sur l’éléphant pour les rivières de demain.

Ce n’est qu’à six heures et demie que nous sommes arrivés au col et au fort de Sissagari. Le crépuscule tombait, le court crépuscule tropical, et c’est par une nuit sans lune, noire comme l’enfer, que nous avons descendu dans nos étranges équipages cet effroyable chemin ; des enfants portaient des torches de paille, les hommes du poste nous escortaient avec des lanternes, les coolies se retenaient aux rochers. A huit heures et demie, arrêt complet ; les torches sont éteintes, il faut attendre des lumières. Les pauvres hommes s’installent pour souffler un peu, pour fumer — une cigarette pour quatre, — chacun tire sa bouffée ; la dhouli est levée presque toute droite sur ce chemin à pic, un chemin comme un lit de torrent qui descendrait tout droit du col. A neuf heures et demie nous arrivions au bangalow. Les hommes ont marché, porté plus de douze heures ; je n’ose pas, devant eux, penser que je suis fatiguée. Mais la plus rude partie du voyage est faite ; la montagne est passée, il ne s’agit plus que de descendre et nous n’avons pas eu de pluie.

Le lendemain, à sept heures, les trois éléphants nous attendaient ; on a oublié l’échelle pour l’ascension, il s’agit d’y grimper par la patte, la queue fermement relevée en guise d’échelon, la grosse corde qui est le harnais, un bon coup de reins, on est sur la croupe, il n’y a plus qu’à enjamber le howda. Rien de plus simple, comme vous voyez, et nous voilà sur les grosses bêtes. Elles vont, folichonnes et insouciantes, d’un coup de trompe arrachant au passage les branches et les buissons ; il faut les voir, secouant ces verdures sur chacune de leurs pattes au fur et à mesure qu’elles avancent, comme un cuisinier soigneux d’éplucher convenablement ses légumes ; c’est par bottes qu’elles engloutissent cette jeune frondaison. Pour traverser, elles tâtent soigneusement les pierres avant que de s’engager, contournant et biaisant lorsque le courant est trop fort ; on se sent en parfaite sécurité. Cette fois encore, nos porteurs de palanquins auront une besogne facile, car le Maharaja a tenu à nous assurer cet autre mode de transport également, il a pensé à tout. Nous retrouvons la haute forêt ; le sous-bois est un merveilleux bosquet ; des arbres, on ne voit que les cimes ; les troncs sont noyés, rejoints dans un enchevêtrement inouï de lianes, de jeunes branchages ; les fougères, tout au long des branches, s’allongent comme un pavois, les roches en sont habillées et de toutes les variétés de mousses et de plantes grasses, celles qui poussent hautes comme la main dans des petits pots chez nous, cela grimpe jusqu’aux poteaux téléphoniques (téléphone à l’usage exclusif du gouvernement). C’est une indescriptible splendeur. Mais ce n’est pas encore le moment des fleurs. On voit quelques merveilleuses orchidées, quelques lianes. Au printemps seulement, la forêt aura toute sa parure.

Nous nous arrêtons tout près d’Hétaura, le pays des grandes chasses, et nous nous remettons à peine en route, que, du ciel ouvert, les cataractes se précipitent. On ne se défend pas contre ces forces-là, il faut subir ; la pluie est d’ailleurs si chaude qu’on ne perçoit que sa moiteur, mais, lorsqu’après être descendus à travers ces lits de torrents, ces défilés que les pluies semblent rendre impraticables au pied humain, nous sommes arrivés à l’étape, au bangalow de Chouraya nous étions ruisselants. Cependant, nous dit-on, His Highness a déjà fait téléphoner quatre fois, pour savoir comment vous étiez. Ah ! Que Sa Hautesse attende que son historien change de chemise ! Nous retrouvons le souriant domestique, si sale, et les moustiques ; un des lits est cassé, je veux dire la planche où nous devons étendre notre literie, d’ailleurs nos pauvres couvertures sont trempées. Enfin, ce n’est qu’une nuit à passer. Les torrents gonflés mugissent sous les fenêtres ; le cacao que Joseph nous fabrique sent un peu la fumée, mais nous semble bon tout de même. Nous voilà presque à l’entrée du Téraï, les difficultés sont passées. Ces chemins affreux font penser à ces pays peuplés de dragons que les héros des contes franchissent avant d’arriver au Château, à la Ville ou à la Terre d’Enchantement. Au bout de ces routes précipitueuses, hérissées de rochers, coupées de torrents, barrées de troncs d’arbres, derrière ces hautes montagnes où tout exprès aucune voie d’accès n’a été réellement pratiquée, le Népal poursuit sa vie libre et joyeuse.

C’est par un temps ravissant que, le lendemain, nous avons traversé tout le Téraï népalais ; partout le vert profond et velouté des champs de riz étend sa caresse. Lorsque l’envoyé britannique rejoint la première ville anglaise, Raksaul, à travers cette plaine fertile, il doit maudire l’imprévoyance du gouvernement anglais qui a abandonné au Népal, après la Mutiny de 57 et pour le remercier de l’aide apportée, ces kilomètres de jungle où rôdaient le tigre et la malaria, et qu’un heureux drainage, un heureux défrichage ont transformés en une des régions les plus prospères de la péninsule. Mais la malaria y règne toujours. Et quelle chaleur ! On étouffe réellement.

Nous traversions, cortège imposant, la dernière ville népalaise avant la frontière, Birganj, lorsque nous sommes arrêtés. Un fonctionnaire remet une lettre du Maharaja portée par un express et qui nous dit ses adieux avant que nous quittions son sol ; on attend S. au téléphone. Et vraiment, profondément, nous sommes émus ; cette sollicitude qui, pendant trois jours, a veillé sur nous, nous a protégés, les princes Gourkhas n’en sont pas très prodigues à l’ordinaire. De sa main même le Maharaja demande à S. conseil pour l’éducation de Shankar « votre petit favori », écrit-il.

Par une singulière bonne fortune, la montagne, que, depuis des semaines, on n’apercevait plus que par pans et de façon fugitive, nous est apparue de la station même ; la chaîne entière s’étalait éblouissante, d’une splendeur surnaturelle dans la lumière matinale ; de l’est à l’ouest, une barrière étincelante ; les premiers plans ont disparu, les neiges paraissent monter tout droit de la plaine torride. Longtemps nous les voyons miroiter à l’horizon et je me réjouis que cette fois encore l’Everest ait résisté, que l’expédition Bruce ait échoué, qu’il soit encore quelque part sur la terre des endroits où puissent vivre les dieux.

26
DERNIERS JOURS AUPRÈS DU POÈTE

Santiniketan, 9 août 1922. — Nos lettres du 2 devaient être les dernières envoyées d’ici, mais dès que nos projets sont liés à ceux du poète ils deviennent légers comme ses chants, et nous voilà encore dans ce petit univers où nous avons si naturellement retrouvé notre place, Didima avec toutes les femmes, des plus jeunes girls aux plus vieilles dames, et Dadamahashaya enseignant de 2 heures à 6 h. 1/2, comme si l’on n’était pas au mois d’août et au Bengale. Quelle suée ! C’est comme si toutes les pluies pour s’évaporer passaient par nos pores, on se sent moisissant comme moisit à peu près tout ce que nous avons ; laine et soie, cuir, papiers, livres, le feutre des chapeaux, tout se recouvre de cette molle et gluante mousse verdâtre, laide comme la maladie. J’admire encore que quelques choses y résistent, et que les commodes restent assemblées, si les tiroirs refusent de s’ouvrir sans y être brutalement forcés ; si j’avais à vivre ici je me meublerais de tapis en toile et de quelques vagues planches en petit nombre, j’aurais encore bien assez à faire à me défendre contre les bêtes ; mais en cette lutte on est aidé par le joli petit lézard des murailles qui mène pour sa nourriture une si belle chasse au monde des moucherons ; grâce à lui sans doute, peu ou point d’araignées.

Je vous écris de notre terrasse, il est dix heures et demie, et je ruisselle ; deux des artistes de la section d’Art achèvent, de nos respectables figures, des crayons qui font honneur à l’enseignement de la maison. Mais que n’ont-ils choisi de plus jeunes modèles !

Demain, sans rémission, on boucle les paquets ; après demain c’est le départ, nos seconds adieux, il en coûte tant à les dire qu’on promet à soi et aux autres de revenir et qu’on le croit !

Toute l’école suit les études de l’école de musique et les répétitions des derniers chants du poète dont une grande audition doit être donnée à Calcutta la semaine prochaine, ce sera la fête des pluies : Varsha Mangal. Nous avons eu, avant-hier lundi, pour la pleine lune, une sorte de répétition générale ; dans une des grandes salles du quartier tout neuf des enfants, une basse estrade avait été préparée ; par terre une dame, de ses doigts merveilleusement adroits, avait tracé l’alpona de rigueur, qui semblait un large tapis persan ; des vases de terre pleins de lotus blancs en marquaient le centre et les angles, des bâtonnets d’encens en suivaient les courbes, aux piliers, des palmes et des fleurs de jasmin ; devant l’estrade, une table basse couverte des fleurs de l’offrande.

Chacun s’installe avec ce silence qu’on ne connaît que dans ces pays de pieds nus, Tagore au milieu de ses musiciens, filles d’un côté, garçons de l’autre, quelques joueurs de vina sur le côté, le maître de musique Dinendranath Tagore par derrière.

Tout le monde est là, suivant la charmante habitude de l’ermitage, les jeunes mamans avec les tout petits ; des enfants qui s’amuseront tout à l’heure à battre la mesure et qui bientôt s’allongeront, la tête sur les genoux des plus grands et profondément dormiront. Dans toutes les embrasures, des têtes de domestiques. Avec toute cette décoration de fleurs et de dessins blancs, le spectacle est ravissant. Les chants se succèdent, voix de tête, timbres aigus des filles alternant avec les tons plus profonds des garçons, et toujours la mélodie s’achève quand je ne m’y attendais pas. De temps en temps ils s’interrompent. Tagore dit avec son art charmant d’une voix toute pleine encore de séductions quelques-unes de ses dernières poésies ; à peine un frémissement passe-t-il dans l’auditoire lorsque le plaisir ou l’émotion y sont plus vifs et c’est la fin ; des signes de tête, des sourires de tous côtés viennent à nous. Les éclairs illuminent sans arrêt ce ciel lourd de nuages, au loin le roulement incessant et sourd du tonnerre, l’eau tombe du ciel comme d’une écluse ouverte, c’est bien là l’accompagnement qu’il fallait à cette fête des pluies.

Hier matin nous avons été faire à Souroul notre visite d’adieux. Le département d’agriculture a fait des miracles ; pour commencer, par l’effet d’heureux drainages les moustiques ont presque disparu et pas un cas de fièvre depuis les chaleurs. La récolte s’annonce superbe. Au bord d’un étang passent des singes grands comme des hommes : on est obligé de les tuer, mais avec un sentiment de gêne, de malaise inexprimable, nous dit le directeur M. Mazoumdar. Au retour, le chauffeur nous montre un gros scorpion qu’il rapporte à Santiniketan ; singulière idée, la bête est là, hostile avec sa terrible queue en trompette ; un cahot de la route et la boîte et l’animal sont projetés dans la voiture, nous n’avons pas été longs à ramener nos pieds sur les banquettes ! Recherche précipitée ; l’ermitage aura son nouvel hôte.

Le soir, chez Tagore, réunion pour la lecture d’une conférence que le poète fera dans le sud : les Courants de l’Histoire. C’est plein d’idées, mais à voir mon sanscritiste, je devine que ce ne sont pas les siennes.

Et voilà le bilan de cette semaine qui sera sans doute notre dernière dans ce petit coin si à l’écart des passions du monde. La phrase de l’Oupanishad, inscrite au fronton de la grille : « l’Unique, Sans Second, Béatitude, Immortalité tel on le proclame », pourrait être la devise de l’extraordinaire personnalité qui anime ce petit univers. On nous invite pour ce soir, dans cette même salle du quartier des enfants, à une séance qui sera, je pense, celle des adieux. Triste mot !

27
CHEZ LES JAÏNAS

Shivpouri (Gwalior State), 29 août 1922. — Où en suis-je restée ? La sotte idée que d’avoir la fièvre le jour du courrier ! Nous avons tant roulé depuis quinze jours qu’il me faut faire un réel effort pour me rappeler l’ordre des temps et des faits.

Revenons à Calcutta. Je guette mon mari pour le presser ; le Varsha Mangal — la fête des pluies — est à six heures et nous risquons d’être en retard. Mais est-on jamais en retard dans l’Inde ? Nous arrivons à temps pour nous installer dans le joli petit théâtre bondé de spectateurs ; très peu d’Européens, à peine une quinzaine ; réunion très élégante ; beaux bijoux dont la valeur n’est pas uniquement dans la pierre, mais aussi, dans la monture ; saris éblouissants, vêtements blanc de neige des hommes ; l’ensemble donne l’impression d’une sorte de propreté, de pureté luxueuse, raffinée. Nous ne connaissons pas en France le talent de Tagore et je crois bien que nous ne le connaîtrons jamais, nous n’y arrivons que par une double traduction ; songez alors à la déformation de toute son œuvre poétique ; sa traduction en anglais, même faite par lui, n’est jamais qu’une adaptation ; son anglais est magnifique, mais tout de même il n’y a sans doute pas la même liberté, la même spontanéité qu’en bengali, sa langue maternelle, pour lui toute chargée d’évocations, de rappels. Et connaîtrions-nous le bengali, nous ne connaîtrions pas encore tout Tagore si nous n’entendions pas chanter ses chansons ; ce poète est aussi, faut-il dire : surtout ? un grand musicien.

Le rideau se lève, voilà nos amis de Santiniketan, toutes les chanteuses en sari blanc bordé de rouge, tous les chanteurs coiffés d’une sorte de turban rouge ; dans le milieu, au fond le bon Dinou babou ; devant lui sur le devant de la scène, le poète. Des musiciens : la vina, l’ektara, l’instrument des baouls ; le peintre Abanindra Nath Tagore fait sa partie d’esraj. C’est d’abord la fin de l’été brûlant, l’invocation aux pluies — et à ce moment, comme si les dieux voulaient répondre à ce fils auquel ils ont prodigué tant de dons, un coup de tonnerre et une ondée formidable nous font tous tressaillir — c’est ensuite, mélancoliques, joyeuses, dansantes, toutes les évocations de cette saison bénie, toujours attendue par l’Inde et son peuple, c’est comme un immense soupir de bonheur qu’exhalent la terre et les gens lorsqu’après ces mois desséchants, brûlants, le premier nuage apporte la première pluie. Les voix se mêlent ou se répondent, ces voix qui ressemblent si peu aux nôtres, qui ont un si grand charme, et l’adieu des pluies a été dit, les chants sont finis, on écoute encore.

Le lendemain déjà, c’est le départ.

Quel départ ! Des visites si nombreuses qu’on ne peut achever ses paquets. A cinq heures et demie, les amis de Santiniketan nous convient à un meeting d’adieu et notre train est à huit heures. A cinq heures, hommes et femmes s’emparent de nous et nous transforment en bengalis parfaits ; voilà combien d’années que je ne me suis vue dans une pareille étoffe rouge brique et mon mari tout en soie blanche ? Ce sont de beaux vêtements, ce sari qui dessine si harmonieusement les jeunes femmes, enveloppe si discrètement les vieilles dames ! A côté de ces belles draperies si nobles et si simples, nos plus belles robes avec leurs extraordinaires inventions semblent des accoutrements de singe.

Dix jeunes filles, nos petites-filles, sur deux rangées, nous attendent à la porte. Elles portent les plateaux avec la pâte de santal dont légèrement elles nous enduisent le front, puis deux autres nous passent les guirlandes de fleurs, c’est ensuite l’encens, les pétales de fleurs, etc., elles nous précèdent dans la salle comble où nous sommes attendus ; un bel alpona décore l’estrade où nous nous asseyons, à côté de Tagore, les fillettes en demi-cercle, et je reconnais peu à peu dans cette foule les figures amies que depuis dix mois j’ai toujours eu si grand plaisir à rencontrer. Tagore dit, comme il sait le dire, toute sa gratitude au savant venu le premier à l’Université Internationale dont il a accepté d’être un des membres fondateurs et toute sa joie d’avoir trouvé à côté du savant de réputation universelle l’homme dont la charmante personnalité est toute de tendresse et de bonté.

On nous donne des vêtements de soie, un petit plateau de cuivre avec quelque chose écrit au fond, on nous chante des chansons, nous descendons de notre piédestal et les mains se tendent vers nos pieds pour en enlever la poussière, — la plus grande des marques de respect dans l’Inde, — on nous presse, on nous parle, on nous entoure, il faut pourtant partir. Et à dîner autour de la table basse, nous revoyons les amis de la maison, ils s’asseyent près de nous, jusqu’à la dernière minute ils nous auront prouvé leur attachement. En sortant de l’escalier dans la cour, des pluies de fleurs tombent des terrasses, on souffle dans les conques, les youyous des femmes sont assourdissants, minutes émouvantes lorsqu’on regarde (peut-être pour la dernière fois) les choses, les gens qu’on apprit à aimer, à estimer.

Vingt-quatre heures après nous trouvaient au Nord-ouest, les palmiers ont en partie disparu ; de tout petits ânes, de grands chameaux traînant ces extraordinaires voitures pareilles à de vieilles cages de ménagerie, peuplent les routes ; la campagne est une volière pleine d’oiseaux merveilleux, à huppes, à queues, à roues, toutes les espèces ; colombes grises, au collier noir, perruches vertes à longues queues et d’autres toutes petites pareilles à des feuillages arrachés, de hauts ibis gris à tête rouge, des vautours magnifiques et les paons sauvages qu’on voit danser et faire la roue dans la campagne.

Les vêtements des femmes sont magnifiques, culottes, tuniques éclatantes et le petit voile ou la jupe à mille plis et de toutes les couleurs du Rajpoutana ; elle serre la taille nue, un étroit corselet couvre les seins et le haut des bras, un voile cuivre ou feu safran enveloppe le tout, et les bijoux, anneaux, chaînes, pendeloques, vont de la tête aux pieds.

Nous débarquons à 9 heures au pays des grands Mogols, Agra pour commencer, d’où nous pensons rayonner aisément tout à l’entour. Il y a tant à voir dans ces régions où les Musulmans, après avoir détruit tout ce qui était attentatoire à leur foi, l’ont remplacé par ces constructions dont le monde entier a consacré la beauté. Six empereurs dont la puissance aura été courte, mais dont le nom éveille encore dans les esprits des histoires si belles qu’elles ressemblent à des légendes : conquêtes, domination sur toute la péninsule, cours où les plus hauts esprits librement se rencontraient, tolérance si grande que le plus grand d’entre eux, le grand Akbar, fonda une religion où les autres se confondaient — il en a été, je pense, le seul adepte ; — luxe raffiné, fantastique, inouï dont l’Occident ne se lassait pas d’entendre les récits, la beauté des palais, cadre unique pour la beauté des reines. La belle pierre rouge du pays a fourni ces matériaux qui semblent indestructibles, dont on a fait leurs merveilleux tombeaux, ces forts qui enferment dans leurs murailles tout un monde de mosquées et de palais, cette ville abandonnée de Fatehpour-Sikri où Akbar n’a vécu que douze ans et dont les plus belles parties semblent créées d’hier. Les portes d’accès, monumentales, avec leurs incrustations de marbre blanc, mériteraient à elles seules d’être vues, elles sont en elles-mêmes des monuments, qu’elles soient portes des vastes enclos où se dressent les tombeaux, ou portes de ville ou portes de fort ; on connaît leurs hautes lignes, la beauté sobre de leur décoration.

Nous nous sommes promenés tout un jour dans la capitale abandonnée. L’histoire veut qu’Akbar ait voulu s’établir près d’un grand saint, qu’il ait élevé une ville entière avec tous ses services et une Université et, qu’il l’ait abandonnée parce que le saint homme voulait vivre dans la solitude. On dit aussi que l’eau n’y était pas bonne ; ces considérations pratiques donnent grande force aux raisons morales. Il a donc construit le fort d’Agra. Le saint a eu raison à qui le monde doit cet ensemble exquis, unique, dit-on, dans la perfection, le nombre et la variété de ses constructions.

On se promène des heures à travers ces palais où se complaisait la fantaisie des souverains, celui d’Akbar en pierre rouge, fouillée, sculptée, ajourée, d’un goût tout hindou. Les peintures se sont effacées qui donnaient plus d’accent encore à ces murs, ces piliers merveilleusement travaillés. Mais ceux de ses successeurs, fils et petit-fils paraissent intacts ; mosquées, halls, salles d’audience et de réception et ces palais, petites merveilles de marbre incrusté, fleuri, pareilles à des dentelles, cadres de vie dont la magnificence somptueuse et raffinée ne peut être dépassée.

Du pavillon où la belle Moumtaz passa ses jours, la vue s’étend loin ; au pied, la Jamna, sœur cadette du Gange en sainteté, roule ses eaux noires ; au premier coude, le Taj dresse ses lignes pures ; vivante ou morte, la belle princesse ne connut que des demeures parfaites.

Tout a été dit sur le Taj depuis trois cents ans qu’il est des voyageurs, on en a vu tant de reproductions, on en a lu tant de descriptions, on en a entendu tant de louanges enflammées qu’on s’attend à le voir comme une vieille connaissance, mais les paroles et les images ne peuvent donner idée d’un pareil achèvement. Nous arrivons ; sur sa haute plate-forme, le monument sans pareil dresse sa blancheur contre un ciel gris où courent les dernières pluies, on regarde, on se tait. Oui, c’est bien là, réalisée, la Perfection. Mais l’Inde est bien étrangère à ces constructions parfaites, achevées, toutes de mesure et de proportion ; son rêve qui veut exprimer l’absolu, l’universel, se trouverait bien resserré, bien à l’étroit, dans ce cadre limité ; son expression elle l’a à peu près trouvée dans ces temples du Sud où les voyageurs vont peu et dont la grandeur a pour nous quelque chose de fantastique.

Continuant la tournée nous sommes arrivés à Delhi, et en arrivant un bon accès de fièvre m’a mise au lit ; un vrai sommier — douceur oubliée…; le ventilateur dispensait ses zéphyrs… Ch. le chimiste, est venu nous retrouver ; il est au service du Maharaja de l’État indigène de P. Il a une belle situation comme inspecteur des services chimiques, 900 roupies par mois, et son traitement va être augmenté ; mais, il n’y a pas de services chimiques ! Depuis trois ans qu’il est nommé, il a fourni une quinzaine de plans et devis ; des devoirs plus urgents et le manque d’argent en retardent l’exécution : le maharaja par exemple avec deux de ses ranis est allé en Europe, il y est resté dix mois, a dépensé 20 ou 40 lakhs[4], a rapporté des spécimens de toutes les montres et horloges que les marchands se sont plu à lui fournir et qu’il n’a jamais plus regardées ; à son retour il a pris une nouvelle femme, ce qui lui en fait cinq ou six. Le budget de l’État… mais non, n’employons pas ces étranges formules, l’État, c’est le Maharaja, le pays entier lui appartient, le revenu des terres, des droits, des impôts, etc., est sien, il en fait deux parts à peu près égales, l’une pour les services, l’autre pour lui ; des 115 lakhs qui, chaque année, sont perçus, 55 sont dépensés par le Maharaja. C’est, nous dit Ch., un esprit éclairé, averti, très moderne ; il est venu en France avec ses soldats pendant la guerre, il a vu le front. Mais avec tout cela, l’industrie chimique dort un peu et Ch. se désespère.

[4] 1 lakh : 100.000 roupies, 250.000 francs environ (en 1922).

En arrivant à Gwalior nous tombons en pleines fêtes religieuses, Ganapati pouja des Hindous et Moharram des Musulmans. Le Maharaja, esprit extraordinairement éclectique, favorise également les deux. La ville n’est que cortèges, musiques et flonflons ; elle est d’ailleurs exquise, un véritable décor de théâtre : ce ne sont que balcons, loggias ; sculptés, fouillés, les étages se superposent, deux ou trois ; les terrasses, les colonnades, d’une blancheur éblouissante, s’enferment derrière les dalles de pierre ajourée comme une dentelle, et partout dans la plus pauvre boutique comme chez le plus riche marchand, les images sacrées des Hindous ou les petits temples scintillants des Musulmans disposés au milieu des fleurs et des lumières, rappellent les crèches de Noël.

Des gens du gouvernement, dont nous ne connaissons pas les noms, se sont emparés de nous et nous promènent au milieu des fêtes ; ils nous emmènent visiter les tombeaux des ascendants du Maharaja, père, grand-père, mère, et c’est bien la chose la plus extraordinaire qui se puisse voir. S. n’en avait même jamais entendu parler. Chaque tombeau est en fait un temple : après la crémation, lorsque les cendres portées au Gange pour la purification sont ramenées à Gwalior, un temple particulier est construit et une statue, image aussi parfaite que possible du mort, dans l’attitude la plus familière, devient l’objet d’un culte vraiment curieux : des domestiques lui sont attachés et continuent à le servir comme lorsqu’il était vivant. Nous sommes arrivés chez le père au moment où on lui apportait son dîner du soir ; assis à l’hindoue, ses bons gros yeux riboulent dans sa figure débonnaire. Il est vêtu de la même façon que les plus vivants et les plus élégants de ses sujets, un très joli costume d’un blanc immaculé, une tunique rouge, le drôle de petit chapeau mahratte. On change ses vêtements tous les jours ; on apporte son riz, son curry, ses lentilles, on agite les émouchoirs, un prêtre fait tinter la sonnette, remue des lumières et toutes ces bonnes choses feront la joie des serviteurs du culte lorsque la statue aura été mise au lit pour la nuit.

La mère du Maharaja est installée à Shivpouri dans un merveilleux jardin où les eaux mettent leur inimitable agrément. On y a construit des pavillons, sortes de cercles pour les hauts fonctionnaires et les officiers, un kiosque où tous les soirs la musique militaire joue, des temples, des ponts, des étangs, des jets d’eau, posé des lumières électriques dans les arbres, illuminations tous les mardis, jour anniversaire de la naissance ou de la mort de la Rani. Son temple, sa « Chattri » est au fond du jardin, nous y entrons après nous être déchaussés ; des musiciens chantent et jouent, le saint des saints est librement ouvert, la statue de marbre blanc d’une ressemblance parfaite a l’air d’écouter. Elle est accroupie, un genou soulevé, les ventilateurs électriques agitent son sari, car rien ne lui manque de ce qui a fait le décor de sa vie, nourriture, soins de propreté, coucher, musique et conférences ; elle reçoit et son salon est plein de gens, dont nous sommes, assis autour de ses musiciens. Ce singulier culte de la mort est assez récent, quelques siècles au plus, et réservé à la famille royale. Qui d’ailleurs pourrait s’offrir un tel luxe ? Pour ces jardins et ces édifices les lakhs de roupies ont été dépensés sans compter, la seule statue a coûté 55.000 roupies. Et une rente de 6.000 roupies assure les services, fournit aux dépenses des deux cents serviteurs de ce culte singulier. Beaucoup de misère au bazar.

Trois jeunes hommes inconnus nous ont amenés à Shivpouri en auto : la promenade est très agréable, la route, rouge sang, très bonne, file à travers des kilomètres de jungle. A perte de vue, c’est la même lande stérile que les pluies ont habillée d’herbe où croissent de rares champs de maïs, de petits arbres, couverts merveilleux où rôdent les plus grands tigres de l’Inde ; c’est le pays des grandes chasses, les fauves sont si nombreux que parfois d’un bond ils traversent la route devant l’auto. De grosses croupes brusquement se soulèvent, pareilles à ce rocher qui se dresse à pic dans Gwalior même, sur lequel le fort est construit, une pierre de 100 mètres de haut. La pente est si raide qu’on ne peut la monter en voiture. A pied alors ? Pour qui nous prenez-vous ? Nous y sommes montés à éléphant ! Un bel éléphant avec une belle couverture jaune et rouge et deux petites cloches de cuivre qui sonnaient à chaque pas !

Et depuis hier, nous sommes dans ce séjour d’été, un peu déconcertés, car ce que nous voyons ne ressemble pas, mais pas du tout à ce que l’Inde offre à l’ordinaire. Je ne sais si le Maharaja, reprenant le rêve d’Akbar, veut réaliser la fusion de toutes les religions, mais nous avons ici des exemples de tolérance extraordinaires ; je ne parle pas du parc de Gwalior, où toutes les religions ont leur église, mais dans cette petite ville de 10.000 habitants nous prenons nos repas chez l’indigène ! Et cependant il y a un hôtel où descendent les fonctionnaires et les officiers ! A-t-on jamais entendu parler de choses pareilles ?

Nous sommes venus à Shivpouri sur la demande pressante du moine Vijayadharma, le saint et le savant le plus célèbre de l’église jaïna. En arrivant on nous conduit dans la maison où il séjourne : il est couché, mourant d’une tuberculose des reins. Il a délégué à sa communauté le soin de nous recevoir ; je ne sais combien de gens sont réunis pour s’occuper de nous. On nous fait monter près du saint homme assis dans ses coussins, pâle, décharné et souriant ; il agite ses mains affreusement enflées et explique en hindi, qu’on nous traduit, l’essence même de sa croyance : la vérité a de nombreux aspects, ainsi sous des formes différentes les religions servent la même cause. Quatre ou cinq moines l’entourent, hilares et bien portants, la robe safran découvrant l’épaule droite, chacun d’eux portant sous le bras un gros petit balai pareil aux lavettes employées chez nous à laver la vaisselle, symbole du soin avec lequel il faut balayer devant soi pour éviter d’écraser la moindre créature. Leur règle est sévère, ils ne peuvent voyager qu’à pied, coucher ou s’asseoir que sur la dure, etc., etc. Ils n’en sont pas moins extrêmement joyeux.

Nous restons peu de temps près de l’illustre malade. On nous ressaisit et la réception commence ; on nous barbouille entre les yeux d’un gros pâté de safran où quelques grains de riz agréablement distribués font le plus bel effet. Avec cette petite tarte sur le front mon mari est bien gentil ; je ne dois pas être mal non plus, surtout, lorsque m’épongeant inconsidérément, oublieuse de ces parures, je m’en barbouille toute la figure. On nous passe au cou, aux bras, les guirlandes de fleurs traditionnelles ; en hindi, en guzerati, en mahratte, en sanscrit, les propos les plus spirituels sont échangés ; moi, je voudrais bien déjeuner, mais il y a bien longtemps que j’ai perdu l’habitude de questionner.

Enfin, les quelque cinquante personnes qui nous entourent consentent à nous laisser partir ; on nous mène chez un marchand jaïna, c’est lui qui, sur la demande du grand saint, nous nourrira. On nous fait monter par le plus étroit escalier, les plus hautes marches ; nous arrivons au premier étage, rien n’est préparé. La salle est décorée comme d’une frise, de chromos encadrés où l’on retrouve à côté des légendes hindoues, la Vierge et l’Enfant Jésus, le portrait des grands Allemands de 70, le grand-père, Roon, Bismarck, une dame en tournure qui ressemble aux premières héroïnes de Paul Bourget, les dames langoureuses et poétiques du second empire, des petites filles au pantalon couvrant la cheville, des bataillons de gobelets de cuivre, toute une camelote qui n’est pas la même que celle qui embellit nos demeures et qui n’est guère plus laide ni plus encombrante.

La salle regorge de monde ; conciliabules, apartés. Le jeune homme qui s’occupe particulièrement de nous prend la direction des opérations, il connaît le monde et s’entend aux manies des Occidentaux. Nous aurons un déjeuner végétarien — sur la demande du saint — et nous commencerons par du thé et des biscuits, ensuite tout le défilé des petits pots, des petits plats, et c’est grâce à lui que nous avons bu notre soda dans des pots de confitures et mangé notre « chaupati » (sorte de crêpe), dans un plateau de balance. Trente personnes sont affairées à éplucher, à égrener, à servir, à se précipiter pour les moindres choses ; plus jeune, j’aurais été intimidée. Cependant, derrière une porte entre-bâillée j’entends le tintement des anneaux, des yeux brillent derrière des voiles, je laisse la compagnie et je rejoins les dames. Il doit y avoir là, vivant derrière le parda, les deux femmes de notre hôte, une maman, des enfants, je ne m’y reconnais guère ! De quels bijoux extraordinaires elles sont parées ! J’aide les voiles à se lever plus hardiment, ce sont là de gentilles figures, mais souvent gâtées par des dents mal plantées, mal soignées, elles me touchent, elles rient, la plus vieille est presque nue. Que le Ciel soit loué de m’avoir fait naître dans mon pays !

J’ai pu rester l’après-midi à l’hôtel, tandis que mon pauvre homme était aux mains de cette foule d’inconnus ; j’écrivais le commencement de ce long bavardage lorsqu’il est rentré accompagné du jeune homme auquel sans doute nous sommes confiés : il me demande si j’aimerais faire une promenade en auto, j’allais m’excuser, mais je me rappelle que sans doute tout est déjà réglé d’avance et qu’il n’y a qu’à sourire et à accepter. Nous partons, nous arrivons au bord d’un grand lac, dont à grand prix le Maharaja a fait retenir les eaux, tout un long, savant et coûteux travail ; au bord, deux élégants pavillons représentent le Yacht Club pour les messieurs et les dames — il y a encore des dames parda — et nous sommes présentés à quelques-unes des représentantes de la Haute Société du Gwalior. Les maris sont en ville avec le Maharaja pour les fêtes, elles nous invitent à faire avec elles une partie de bateau, on s’installe, elles déballent des provisions et, ensemble, nous faisons la plus charmante collation. Qu’est-ce que cela peut être que nous mangeons là ? Ma voisine, qui parle anglais, me dit qu’elle mange de tout, même du porc. Étrange pays que ce petit État de Gwalior.

28
MOINES ET RAJAS

Bombay, 8 septembre 1922. — Nous avions à peine fini de vous écrire, la semaine passée, à Shivpouri, que de nouveau la population reprenait possession de nous. On nous conduit, on nous amène, on nous porte et on nous rapporte et nous nous laissons faire sans jamais poser une question. Nous commençons d’ailleurs à nous débrouiller et à reconnaître certains visages dans cette foule qui nous entoure et nous escorte : le grand garçon qui nous a reçus et semble diriger toute notre vie ici est le précepteur des enfants de lady Rajvadé, cette grande dame mahratte qui nous a si aimablement offert le thé hier en bateau ; un autre grand diable, très gai, est médecin, et puis il y a les quatre moines jaïnas qui entourent le pauvre Vijayadharma. C’est chez lui qu’on nous conduit d’abord ; il faut se déchausser déjà au pied de l’escalier qui mène à sa chambre, une chambre qui ressemble plutôt à une cellule. Il est moins bien qu’hier, un moinillon l’évente, mais ses yeux sont encore pleins de vie ; ma visite semble lui faire plaisir, il l’a d’ailleurs demandée ; il m’interroge sur mes lectures (me croirait-il savante, le pauvre saint homme ?) Et serait-il vrai qu’un homme peut bien vivre seul, mais qu’une présence féminine lui est douce à l’heure de la mort ?

Nous le laissons bientôt, et ses moines nous montrent par le menu leur façon de vivre, leur façon de voyager, de mendier. Il leur faut de toute nécessité trois balais, l’un à long manche pour écarter doucement devant leurs pas tout être vivant, tout germe qu’ils risqueraient autrement d’écraser, un autre à manche court, qu’ils portent constamment sous le bras, qui semble être leur emblème, et enfin un tout petit dernier dont tout doucement ils frottent les vases de bois laqué, jaune à l’intérieur, rouge à l’extérieur, où ils reçoivent leur nourriture. Ils vont ainsi errant à travers l’Inde entière, ne s’arrêtant que là où la saison des pluies les surprend, le reste de l’année ils ne peuvent séjourner que trois jours dans le même endroit. Ravis comme des enfants, ils nous montrent comment ils vont mendier, leurs vases de bois placés dans les plis de leur robe de dessous, leur robe blanche, et ensuite dans les plis de leur robe jaune ; sur le poignet, auquel le fardeau est suspendu, ils placent des pièces de linge rectangulaires, grandes comme des serviettes, cinq pendant les pluies, quatre en hiver, trois en été. Leur balai moyen sous le bras, un grand bâton à la main ils vont de maison en maison ; ils s’arrêtent, plantent leur bâton entre le premier et le second orteil et attendent que la générosité du maître de la maison s’intéresse à eux ; ils attendent, car ils ne peuvent se présenter qu’une fois sur le même seuil.

Ensuite ils nous conduisent dans le petit temple scrupuleusement propre où l’image d’un des grands Jinas est adorée ; les serviteurs du temple, la bouche soigneusement couverte — il ne faut pas risquer d’avaler des insectes ! — font la toilette de la statue ; religieusement ils font, sur ce petit corps de marbre blanc aux grands yeux vides, les marques rituelles. Avec du safran ils touchent la plante des pieds, le sommet de la tête, le front, le cou, les deux épaules, la poitrine, le nombril, la paume des mains. L’Inde a la manie, la folie de ces barbouillages. Encore ce safran est-il sans odeur, mais, dans les temples hindous, la puanteur du beurre rance dont le dieu est inondé, mêlée à l’odeur fade du sang des sacrifices, au parfum violent des fleurs, soulève le cœur.

Où va-t-on nous mener déjeuner ? Chez notre bon marchand jaïna. Que de gens affairés pour nous servir, notre hôte tout le premier et la foule des spectateurs tout autour de nous. Je ne sais pas trop ce que je mange ; je picore dans les cinq ou six petits pots qui nous sont servis, tombant une fois sur des piments, prenant ensuite du riz au safran très sucré, très parfumé, excellent, au petit bonheur ; c’est bon ; si nous le manifestons par un geste ou un sourire, vingt personnes se précipitent pour nous en rapporter.

A cinq heures, lady Rajvadé nous offrait le thé dans le beau bangalow où elle passe l’été : elle est presque très belle, elle a la noblesse des grandes dames mahrattes, le sang le plus pur de toute l’Inde, ses six enfants lui font une vivante et charmante parure. On nous présente le prêtre de la famille, descendant lui-même d’ancêtres nombreux qui tous furent attachés aux Rajvadé ; on nous dit même que si ceux-ci voulaient en changer, ce prêtre pourrait leur intenter un procès ! La conversation s’engage en sanscrit avec le professeur français. Mais nous ne pouvons rester bien longtemps, un nombreux public attend dans la salle d’école (il y a une école à Shivpouri) pour la conférence annoncée. Les prêtres jaïnas président, les discours succèdent aux discours, ces hommes accroupis sur des tapis et qui suivent si avidement ne comprennent pas tous le sanscrit et encore moins l’anglais, ils sont ravis tout de même. Derrière un rideau, astucieusement percé de trous nombreux, se devinent des formes féminines, on entend le bruit charmant des anneaux sur les chevilles. La nuit tombe, resterons-nous encore bien longtemps et devrons-nous retourner chez notre bon marchand ? Que le repos me semblerait doux ! L’hôtel est si bien fait pour le voyageur ! Il pleut à torrents. Timidement nous demandons si nous ne pourrions rentrer et dîner dans nos chambres ? Comment donc, rien de plus naturel, de plus facile, et dix minutes après, une procession d’une douzaine de gens nous apportaient dans des feuilles et dans des pots notre repas du soir ! Les pommes sont épluchées, les raisins sont égrenés, le thé est bouillant, tout ce monde s’active autour de nous, je suis si endormie que je crois rêver.

Le lendemain matin, le pauvre Vijayadharma nous reçoit ; comme rapidement il change ! Sa voix elle-même est tout autre, ses efforts pour écouter, répondre, font mal. Nous lui demandons de revenir avant notre départ pour recevoir sa bénédiction ; il nous sourit sans une plainte, sans une allusion même à ce mal dont il meurt. Cette dernière journée nous réservait d’ailleurs des surprises ; pour la première fois nous étions invités à déjeuner et à dîner chez des Hindous : nous nous sommes mis à table ensemble, nous avons mangé ensemble, non pas avec nos hôtes, mais avec les invités qu’ils avaient demandés pour nous rencontrer. Car les hôtes ne se mettent pas à table ; on ne voit ni Madame, ni ses filles et belles-filles ; toutes les femmes de la maison font la cuisine, préparent les plateaux, les petits pots, cuisent ces crêpes épaisses, sans œuf ni beurre, dont on se sert comme de fourchettes et de cuillers, soit que du bout des doigts on les emploie à puiser dans les innombrables petits plats servis à chaque convive, soit que pliées en forme de petites coupes on les remplisse de sauce. Le maître de la maison, debout, sert ses invités, chasse les mouches, et cause, et s’occupe inlassablement du confort de tous.

Tout de suite après on nous conduit dans la salle où les dames de la ville veulent nous offrir le thé. Mais entendons-nous bien, il y a la salle où cent cinquante dames à peu près sont entassées, un rideau, et, de l’autre côté, faisant face, une table où nous nous asseyons, bien en vue, buvant et mangeant, tandis que cent cinquante paires d’yeux derrière des voiles, derrière le rideau, nous suivent avidement, ne perdent pas un de nos gestes. Je les rejoins, elles m’entraînent, me font asseoir au milieu d’elles, je lève tous ces voiles baissés, car si elles montrent librement leur ventre, la figure, même devant moi, se dissimule ; que de bijoux, que de paillettes, que de galons ! Les yeux en sont éblouis. Les bracelets ressemblent à de larges lames d’or ; on en ferait des armes. Il faut s’arracher à tous ces sourires, mon mari m’attend, il a des visites à recevoir, et nous avons aussi pour le soir une promenade en bateau, bien qu’il pleuve à verse. La curiosité de ces dames a-t-elle été satisfaite ?

Nous avons, sous la pluie battante, fait quelques kilomètres sur une petite rivière plus ou moins artificielle, à bord d’un bateau à pétrole. Combien de lakhs de roupies Sa Hautesse le Maharaja de Gwalior a-t-elle dépensés pour ces coûteuses fantaisies ? Au retour l’auto fait fuir une panthère ou un léopard qui rôdait sur la route. Nous dînons chez le docteur, nous retrouvons nos commensaux du déjeuner ; une curieuse conversation s’établit : non-coopération, Gandhi et finalement religion. Un brahmane mahratte — c’est-à-dire la quintessence de l’orthodoxie — est assis et mange avec nous ! Il déclare qu’il est temps pour les religions de servir au bonheur des hommes et que la France est un grand pays parce qu’elle a donné au monde Voltaire ! A Shivpouri, je vous assure que c’est inattendu. Combien de gens dans l’Inde, combien même d’étudiants d’universités connaissent ce grand nom, sans parler de son œuvre ? Si c’est ainsi que se manifeste l’influence du Maharaja, il se prépare au Gwalior une révolution dans les idées, dans les mœurs, dont nous n’avons pas idée.

Le lendemain matin, nous avons été voir pour une dernière fois le saint moine jaïna. Il ne peut presque plus parler, la mort est inscrite sur sa figure, il a cependant un sursaut d’énergie pour m’écarter, craignant que je touche son lit ! Je lui demande sa bénédiction. Faiblement, il me dit que je suis sa fille ; il nous saupoudre la tête du safran rituel. En arrivant à Bombay, trois ou quatre jours plus tard, nous apprendrons sa mort, nous aurons été ses derniers visiteurs.

A Sanchi, M. Ghosal, le Surintendant de l’Archéologie de l’État de Bhopal, nous attendait. Le vénérable stoupa bouddhique avec son fameux entourage de pierre sculptée et ses célèbres portes, fouillées, travaillées, ajourées comme du bois, a bravement traversé ces vingt-deux siècles, les persécutions et les destructions musulmanes et tout ce que le brahmanisme triomphant a pu susciter contre lui ; la jungle qui l’entoure encore l’a sans doute préservé. Le paysage est charmant ; au haut d’une colline il a cette paix mélancolique des sites bouddhiques dans l’Inde, la paix de la mort. A perte de vue pas une route, la jungle de toutes parts presse les monuments vénérables.

Nous avons passé là deux jours délicieux. M. Ghosal est le type du bon garçon plein d’histoires ; il avait avec lui un Anglais né dans l’Inde, ayant vécu au Cachemire, et, tous les quatre, nous avons vécu ces quarante-huit heures flânant, promenant, mangeant des épis de maïs grillés et du concombre, nous, écoutant, eux, racontant. Ils ont une expérience longue et suivie de ces États indigènes et de leurs chefs ; il y en a environ 750, depuis l’État d’Hyderabab, plus grand que la France, jusqu’au domaine du raja maître absolu d’un ou deux pauvres villages avec un revenu de 1.000 roupies par an.

Les fantaisies, les inventions de certains de ces autocrates font rêver : il y a le Maharajah de C., opiomane halluciné, entièrement entre les mains de ses prêtres et de ses pandits qui tirent de lui tout ce qu’ils veulent. Ils lui ont fait croire tout dernièrement qu’un dieu était apparu, sortant à demi de terre. Sa Hautesse accourut, adora, versa quelques milliers de roupies que, le dos tourné, les compères se partagèrent. On pourrait écrire un volume de contes simplement avec les comptes du tailleur qui a la charge et le monopole de la fourniture des vêtements du Maharaja de P. Les milliers de chemises de soie et les tissus spécialement fabriqués pour un si grand prince à quelques centaines de roupies le yard ! Tout cela utilisé ou revendu par le tailleur sans que Sa Hautesse y prenne garde. Ici même dans ce petit pays de Bhopal, État de second ordre, la Begum est une très brave dame, — depuis trois siècles, je crois, le hasard des naissances a placé une femme sur le trône — mais elle n’aime pas les épidémies ; aussi lorsque, tous les deux ou trois ans, quelque jolie peste ou quelque sérieux choléra éclate dans sa bonne ville de Bhopal, elle vient avec toute sa cour s’enfermer dans ces deux bangalows ; comme il n’y a pas de route, on peut suivre facilement les allées et venues des gens. Quelqu’un veut-il venir ? On lui demande d’abord s’il est vacciné ; si oui, dignus est intrare ; sinon, il est remis dans son train ou plutôt, ne lui permet-on pas d’en sortir. Encore cette bonne dame a-t-elle fondé dans sa capitale une bibliothèque ouverte à tous et un musée.

Mais les plus belles histoires sont celles du Maharaja de R. ; érotomane, ses chambres sont ornées de fleurs et d’aphrodisiaques à étouffer ; comme il a l’odorat particulièrement fin et sensible, le choix de son échanson est difficile : sa transpiration doit avoir l’odeur des roses. Pour cela, pendant des mois, l’heureux candidat est gavé de nourritures choisies ; on le purge tous les trois ou quatre jours ; « de haut en bas avec grand soin sa peau délicate est frottée d’huile odorante et de benjoin » (que Baudelaire soit indulgent à cette citation tropicale et erronée) ; on le fait courir, son maître le flaire et il est agréé lorsque le nez de ce haut seigneur est satisfait. C’est encore à R. qu’on ne sait jamais où Sa Hautesse couchera le soir ; dans les lits de nombreuses chambres à coucher sont placés des mannequins à son image ; au dernier moment il choisit sa couche pour la nuit. On assassine encore dans ces pays-là. On empoisonne aussi — c’est pour cela que le cuisinier doit goûter de tous les plats et envoyer « sous scellés » le repas de son maître. Louis XIV également avait son cadenas, mais là sans doute s’arrête la comparaison avec le grand roi. Ces fantômes de princes ne sont guère que des marionnettes entre les mains anglaises ; sans réel pouvoir, mal instruits, déformés par les flatteurs, par leurs propres terreurs, ils semblent n’avoir en tête que des fantaisies d’enfants malades. Et cependant, quel bien ils pourraient faire dans ces États où l’on ne compte guère qu’un homme sur cent qui sache lire et écrire. Quand on compare à ces fantoches notre ami Chander Sham Shere, un vrai chef celui-là, avec toutes les responsabilités, les devoirs, les obligations de sa charge, si soucieux de les bien remplir, on l’admire et on l’aime.

Je n’ai pas pu voir la Begum à Bhopal comme je l’avais espéré, elle était toute aux fêtes du Moharram. C’était le dernier jour ; sous la pluie battante, les processions sans fin se succédaient, portant de petites constructions de bois et de papier bariolés qu’elles allaient jeter à tour de rôle dans le lac. Ces fêtes musulmanes coïncidaient avec les fêtes hindoues en l’honneur de Ganésa ; mais tout s’est bien passé ; en quelques autres endroits il y a eu de petites mêlées. Si la forte main anglaise ne maintenait l’ordre, il y aurait sans doute et sans tarder pas mal de violences entre ces deux partis irréductibles. Gandhi a pu les unir, mais le lien est fragile et il ne faudrait pas un grand éclat pour que les Musulmans bourrent de viande de vache la bouche des Hindous qui s’efforceraient à leur tour de leur faire avaler du cochon.

De Bhopal nous avons été à Ujjaïn, la célèbre capitale d’autrefois, dont le luxe éblouissant attirait toutes les élites. Nous n’y avons passé que trois heures, entre deux trains. Les rues sont des cloaques mal odorants, la déchéance est partout visible et il ne reste rien de ce qui fut autrefois la beauté et la parure d’une grande ville.


6 août. — Nous arrivons en gare de Bombay ; de loin je vois mon élève de Santiniketan, le professeur de français Morris qui nous attend. Il porte ici la petite tiare en toile cirée des Parsis ; avec lui notre hôte, M. R. D. Tata, le banquier, également parsi, ainsi que Nariman, le journaliste, qui l’accompagne et avec eux, Rao, hindou celui-là, le même homme qui nous écrivait, le 12 septembre 1914, sur une simple carte : « Le jour de gloire est arrivé ». On nous installe dans le bel appartement d’où je vous écris : la mer bat le pied du boulevard, le port enserré entre la côte et les rochers s’étend devant nous ; dans huit jours nous pourrons voir entrer, de notre fenêtre, le Kaisar i Hind avec D.[5] à son bord.

[5] D., le fils de Madame D. Sylvain-Lévi.

Rao nous a conduits dans le temple hindou qui est sa « paroisse ». Il est dédié à Rama, Lakshmana, Sita ; lumières électriques, glaces ; il ressemble un peu, comme décor, à ces orgues mécaniques, orgueil de nos chevaux de bois modernes ; les trois petites images dressées, toutes raides, rappellent aussi ces figurines qui devant ces mêmes orgues battent la mesure. Et ce sont là les héros magnifiques : amour, dévouement, héroïsme, pureté, fantaisie la plus délicieuse d’une des plus belles histoires du monde. Il y a, ce soir, un office spécial. Un brahmane commente quelque épisode du Ramayana. Tout un public dévot et amusé se presse pour l’entendre, mais lui cherche l’approbation du monsieur assis modestement près de la porte, en dehors, naturellement. Les « managers » du temple nous ont passé au cou les guirlandes accoutumées, on nous a donné à chacun une noix de coco avec un petit cornet de sucre et nous sommes rentrés bien contents à l’hôtel.

29
CHEZ LES PARSIS

Taj Mahal Hôtel, Bombay, 14 septembre 1922. — Après avoir vécu des mois avec les Brahmo, des jours avec les Jaïnas, être restés deux saisons près des parfaits orthodoxes hindous que sont nos chers Gourkhas et des bouddhistes Névars, nous voilà maintenant avec les Parsis ; ferions-nous simplement un voyage à travers les diverses communautés du monde hindou ? Il nous manque encore d’avoir fréquenté les Musulmans, nous avons manqué l’occasion l’hiver dernier, je crois bien qu’elle ne se retrouvera qu’à… notre prochain voyage !

Et avec les Parsis on n’est plus complètement dans l’Inde ; ils ne sont plus Persans non plus, depuis mille ans à peu près que les persécutions musulmanes les ont chassés de leur pays. Très peu nombreux, — 48.000 (je crois) à Bombay, — leur rôle y est pourtant considérable, leurs fondations, écoles, hôpitaux, dispensaires, attestent leurs goûts presque complètement occidentaux ; ils ne partagent ni la vie ni les aspirations des Hindous ; les doigts de la main suffiraient à compter ceux qui se sont ralliés au mouvement de Gandhi. Par beaucoup de traits, ces Aryens rappellent les Juifs d’Occident ; même désir d’instruction générale, même respect dévotieux de la science et du savant, même sens aigu des affaires ; mais ils n’ont su ou pu acquérir cet intérêt passionné, cet amour que nous avons voué à la patrie choisie ; l’Inde est faite de groupements religieux, l’idée de nation y est toute nouvelle et peut-être même n’y est-elle qu’un fait d’imitation. La petite communauté parsie, groupée presque exclusivement dans le Guzerate, vit un peu dédaigneusement à côté des Hindous, et les Musulmans, ses vieux ennemis, lui font peur.

Hôtes d’un Parsi, pilotés par un Parsi, — notre délicieux et candide Morris de Santiniketan, — c’est avec un des prêtres Parsis, le Dr Modi, que nous avons été faire notre première exploration dans Bombay. Savant très connu, connaissant parfaitement lui-même la France, ses savants et leurs travaux — il a une façon de dire « le grand Burnouf » qui va au cœur de mon indianiste — lisant le français, on est vraiment avec lui dans la compagnie d’un citoyen de l’univers. Il nous a conduits aux Tours du Silence ; l’entrée est interdite à tous les étrangers, pour pénétrer dans ces beaux jardins, il faut montrer patte parsie, Rao, hindou, n’avait jamais pu en franchir la porte, mais le Dr Modi est le secrétaire du Comité qui en a la direction. Personne d’ailleurs, excepté les porteurs de cadavres, n’approche des portes redoutables ; enveloppées d’arbres et de verdures, les tours ne s’ouvrent qu’aux morts. Mais à l’entrée des jardins délicieux, embaumés, que la flore tropicale emplit de son prodigieux décor, une petite reproduction fidèle en montre la disposition détaillée : imaginez un vaste cirque dont les degrés supérieurs seraient réservés aux hommes, les rangées moyennes aux femmes et les derniers rangs, près de l’arène, aux enfants. Pas de place assise dans ce théâtre, une couche creusée dans la pierre reçoit le « visiteur » et ce lit, une rigole assez profonde le joint à une vaste fosse centrale que quatre canaux en partie remplis de charbons désinfectants relient à la mer. Ainsi, chacun est bien chez soi. A peine est-il installé que des centaines de vautours, en une demi-heure environ, le délivrent de son enveloppe charnelle ; pour le reste, le soleil des tropiques en a vite raison : en poussière, en fragments, toute la pauvre carcasse descend par son petit canal à la fosse centrale qu’une bonne saison des pluies vide et assainit chaque année. Si vous vous récriez et faites les dégoûtés, je vous demanderai s’il est quelque chose de pire, de plus encombrant, de plus malsain, de plus inquiétant, que nos grands charniers occidentaux.

Nous nous sommes longuement promenés dans les jardins ; les fleurs de jasmin étoilent les allées, rosée parfumée ; la nuit est descendue tout d’un coup et les lumières de la ville en ont dessiné tous les contours ; dans un petit temple, un prêtre tout blanc dit les prières près du feu éternel, ce n’est pas le feu qui a été apporté tout flambant de Perse et qui dure encore, celui-ci ne brûle guère que depuis mille ans ! Une misère ! La fine et forte odeur du bois de santal dont il est alimenté embaume l’air. Nous avons reconduit chez lui le vieux Dr Modi ; c’est la nouvelle année parsie, l’encens brûle dans une grande urne, c’est le moment où s’évoque la mémoire des parents morts, des êtres chers disparus. Mme Modi et quelques-uns de ses onze enfants avec leurs conjoints attendent sous la véranda le chef de famille ; grande fête dans la maison.

Samedi à midi nous sommes partis pour une petite tournée sur la côte, au nord de Bombay. Parmi tant d’autres objets, S. s’est particulièrement intéressé à l’histoire du commerce maritime de l’Inde ancienne, et si les vieux ports n’existent plus, il veut au moins en voir les sites, les connaître géographiquement. Un Parsi et Morris, compagnon fidèle, viennent avec nous, nous arrivons à Nalla Sopara. Une tonga attelée des plus étiques haridelles nous mène au village ; impossible d’aller plus loin, l’eau, les boues arrêtent tout trafic ; mais on peut, difficilement, aller à pied jusqu’aux vieux sites ; il n’y a qu’un quart d’heure de chemin. Je suis dans les traînards depuis Delhi et toute cette crotte ne me tente guère ; je reste dans la voiture regardant les passants, les habitants du village, petits petons des enfants, pieds des femmes et grosses pattes des hommes pataugeant dans la boue la plus infecte qui se puisse imaginer ; les pluies ont transformé les rues en véritables cloaques où s’écoulent tous les déchets des maisons et les ordures des bêtes, on ne peut croire vraiment que, pendant quatre mois des êtres humains marcheront, pataugeront dans une pareille saleté. Mon quart d’heure d’attente se prolonge, les heures passent et je retourne à la gare, bien loin du village, pour y voir arriver les trois hommes, crottés jusqu’au nez ; ils ont marché par des voies impossibles comme l’attestent leurs vêtements qui furent blancs. Et nous sommes montés dans le train pour Nausari où le beau bangalow de R. D. Tata nous attendait. C’est dans ce petit pays et à Sanjan, tout près de là, que s’établirent les premiers Parsis réfugiés ; leurs lointains descendants y ont souvent gardé une maison de famille et c’est un avocat parsi qui vient nous chercher pour nous faire visiter la ville, les temples, les gens. Je ne vous dirai rien de la matinée, que j’ai passée au lit, bêtement ; des oiseaux nichés dans le plafond de bois de ma chambre égayaient ma somnolence ; leur familiarité, leur assurance en disent long sur les mœurs du pays. L’après-midi, nous nous sommes longuement promenés : écoles, hôpitaux, fondés par des Parsis pour les Parsis, dressent un peu partout leurs imposantes façades ; à côté, l’école du gouvernement pour les Hindous est bien petite et, d’école musulmane, nous n’avons pas vu trace. Une vieille cousine des Tata entretient à elle seule une école de filles. Les pauvres Hindous sont bien loin de pareilles conceptions.

C’est encore chez des Parsis que nous sommes descendus à Surate, le vieux port ruiné par Bombay. M. et Mme Modi, nos hôtes, habitent une vieille maison construite sur les vieux murs de la ville ; un nabab la posséda, on voit encore le grand hall où se réunissaient ses justiciables et la fenêtre où il apparaissait, siégeait, rendait d’infaillibles jugements.

Je ne suis pas allée à Broach. Tandis que S. et son compagnon faisaient cette dernière tournée, Mme Modi me montrait ses beaux saris, ses cadeaux de noce, les galons brodés, les étoffes lamées, gloires de Surate. Le joli costume parsi se distingue du vêtement bengali par une sorte de longue basque blanche, dentelle, tissu léger suivant les goûts et les moyens, que les femmes portent comme une courte tunique, les hommes sous leurs vêtements. C’est l’accessoire indispensable à la toilette de tout Parsi. Il le reçoit au moment de son initiation religieuse, entre huit et dix ans, avec le cordon sacré en laine fine, spécialement tissé, suivant un rite déterminé, qui le fixe à la taille. Les femmes portent au bras un bracelet de verre, mince anneau qu’elles brisent, sans le remplacer, si elles deviennent veuves ; elles ont adopté l’anneau de mariage occidental et le noir est la couleur du deuil.


Mercredi 20 septembre 1922. Taj Mahal, Bombay. — Par où commencerai-je cette lettre ? Nous vivons dans un tel tourbillon de réceptions, de meetings, d’invitations, de visites à recevoir ou à rendre, sans parler hélas, pour S., de la conférence quotidienne, que je ne sais plus trop bien où j’en suis !

De jour en jour, un flot toujours plus fort, une véritable marée nous emporte à travers ces mondes divers, parsis et hindous, qui ont entre eux si peu de rapports, sont si totalement différents. Avec les Parsis on est en Occident, ils connaissent tous la France et Paris surtout, ses magasins et ses modes. Malgré leur sari, impossible de confondre ces femmes élégantes, libres d’allures, avec la plus huppée des Hindoues. Je les ai souvent regardées, essayant de trouver les raisons de cette complète différenciation. C’est l’expression d’abord qui est presque celle des femmes d’Occident, leurs cheveux bouffants, frisés, artistement arrangés, alors que la chevelure de l’Hindoue est divisée en bandeaux, mais la différence réside surtout, je pense, dans la chaussure. Quel que soit son costume, une femme en souliers à talons Louis XV aura toujours l’air occidental et les Parsies n’ignorent rien de nos élégances.

Le lendemain nous nous hâtions vers une réception mahratte, à Santa-Cruz, à travers de véritables forêts de palmiers ; de misérables huttes abritent le pauvre troupeau des coolies et leurs innombrables enfants qui nivellent, abattent et construisent le Bombay industriel. Chez nos hôtes, nous avons retrouvé la vie hindoue : j’ai enlevé mes chaussures pour pénétrer chez les dames et si je n’avais su par avance l’opulence de ces gens, si les colliers de perles ne m’avaient avertie, les costumes entièrement faits des étoffes Gandhi, tissus plus ou moins grossiers, filés et tissés à la main, auraient pu me tromper.

Le Guzerate est le fief de Gandhi, on s’en aperçoit aux coiffures : les Gandhi Cap qui pullulent sont une silencieuse adhésion de principes.

Cependant l’Inde est étrangement calme. Après les troubles, dont l’arrivée du Prince de Galles avait donné le signal, les arrestations et la propagande au bazar, aboutissant à la formidable grève de chemin de fer qui nous a tant gênés pour aller au Népal, c’est étrange, cette soudaine pacification ; la mésentente est la même et s’exprime librement, mais plus rien dans les actes. Le Vice-roi des Indes semble avoir été bien habile ; les prochaines années apporteront Dieu sait quoi, mais ici comme dans le monde entier il s’agit de gagner du temps, on vit au jour le jour.


Dimanche 17. — Les Mahrattes de Bombay nous ont offert une jolie fête ; le brave Rao avait organisé les choses : danses de fillettes marquant les temps en tapant du pied, faisant résonner leurs anneaux ; mais elles portaient, hélas ! des bas et des costumes vaguement européens. Le clou de la fête, l’inoubliable, a été la scène du Bourgeois Gentilhomme, entre le maître de musique, le maître d’armes et le philosophe ; vous auriez ri, je vous assure ! Le bourgeois et le professeur de musique étaient en habits noirs, datant de quelque lointaine époque, décrochés à quel « décrochez-moi ça ! » Ils s’étaient tous fait des têtes « françaises », du pur type Napoléon III, la moustache aux énormes pointes, l’impériale et les pattes de lapin. Leurs grands yeux noirs riboulaient dans ce décor de la plus étrange façon. Le maître d’armes, avec les mêmes ornements faciaux, était en khaki avec toutes les médailles de la grande guerre. Le philosophe s’était composé le type classique de l’astrologue-astronome, — abondance de cheveux, de sourcils, de barbe tout blancs ; il ne lui manquait que le chapeau pointu. Et nos hôtes attribueront toujours au génie comique de Molière le fou rire qui s’est emparé de nous.

Puis, nous avons assisté à un mariage parsi. La beauté des saris, la splendeur des joyaux disaient la fortune des deux familles et de leurs relations. La cérémonie se passait dans des salles léguées pour cet usage ; d’un côté, le bâtiment où se tiennent le marié, sa famille et ses invités, une cour où un orchestre parsi jouait exécrablement de l’exécrable musique occidentale ; dans l’autre, attendaient la mariée et toute son escorte ; devant la porte une collection d’œufs cassés, de riz répandu, de noix de coco attestaient que l’accueil fait à la fiancée par sa belle-mère était conforme aux rites. Nous étions conviés par le marié. Pour ce grand jour, il avait abandonné ses vêtements européens, sauf les souliers ; il était vêtu d’une sorte de longue redingote flottante en mousseline blanche ; il attendait l’heure, entouré de prêtres.

Nous sommes arrivés au moment où, montée sur un petit escabeau bas, la mariée recevait de sa belle-mère les cadeaux rituels : sari, pantalon de soie, un flacon à long goulot étroit pour l’eau de roses, etc… Toutes les femmes avaient au front la marque de vermillon que les Parsies ne mettent que dans les occasions solennelles. Le marié s’est alors présenté, sa belle-mère l’a reçu avec les mêmes démonstrations d’œufs cassés, de noix de coco, de grains, et la cérémonie a commencé : les deux mariés se sont assis vis-à-vis, un linge tendu entre leurs deux visages, on a entouré leurs sièges d’une même ceinture de linge, qui en faisait trois fois le tour ; puis leurs mains jointes ont été liées par un fil qui ensuite a été tourné autour d’eux sept fois ; le linge qui les séparait a été retiré, la jeune femme s’est assise à côté de son mari, on les a interrogés, eux, leurs familles et leurs témoins par trois fois pour avoir leur consentement, cependant que le riz était lancé sur eux à pleines poignées, (la mariée en avait les cheveux poudrés), que chaque mère éventait son rejeton, que l’assistance jacassait, se promenait. Partout, des dessins de poissons. Puis ce furent comme chez nous les longs embrassements, les pleurs de la mère, des amies, bien des sourires aussi, et chaque époux reçut dans une pièce spéciale sa famille propre, ses invités. Nous avons mangé des dragées, bu du champagne, et grignoté le gâteau de la mariée chez le marié. Et, détail essentiel que j’oubliais, le Feu, naturellement, brûlait sur un petit brasier ; c’était je crois du feu pris chez la mariée, mais je n’en suis pas bien sûre.

Jeudi matin, enfin, nous partions avec le plus charmant des hôtes, et à Kalyan nous rencontrions Tagore. Quatre personnes avaient passé la nuit pour l’accueillir à cette bifurcation. On n’a pas idée chez nous de ce dévouement absolu, dévotieux. Et nous voilà depuis hier avec lui dans cette jolie maison à quelque distance de Pouna. Je bénis le poète qui accompagne le professeur et me permet comme ce matin de rester en dehors des réceptions solennelles et de vous écrire tranquillement.

Nous sommes ici en France ; la conversation qui s’engage en anglais à cause de Tagore se termine toujours, portée par une pente naturelle et irrésistible, dans le parler de chez nous. La jeune fille qui nous reçoit en l’absence de sa mère, fine, distinguée, jolie, malgré son costume parsi qu’elle ne porte pas toujours, me dit-elle, et ses beaux saris souples, est Parisienne de la tête aux pieds ; elle a une façon de dire : C’est fantastique ! qui me rappelle toutes mes nièces. Son frère fera son service militaire, devoir à remplir, d’autant plus allègrement accepté que ce sera pendant dix-huit mois la vie en France où ces deux enfants sont nés, où ils ont été élevés, où leurs trois frères et sœurs séjournent en ce moment même pour leur éducation. Singulier milieu que cette société parsie, si étrangère à l’Inde, si indifférente à elle, dont elle ne connaît rien, dont elle ne se soucie de rien connaître, si complètement occidentalisée. Mlle T. et son frère n’ont jamais vu de l’Inde que Bombay et ses environs. Le moindre temps de vacances ou de liberté, on vient le passer en Europe.

30
MYSORE

Summer Palace, Mysore, 27 septembre 1922. — Ce voyage, qui nous conduit lentement au bateau à travers palais et conférences, continue. Mais depuis que, sur la route de Pouna, nous avons rencontré Tagore, j’ai laissé les deux hommes, savant et poète, aller de compagnie. C’est qu’il devenait impossible de les suivre, partout écoles, institutions les réclamant, leur demandant de parler.

Nous nous sommes cependant rendus ensemble à l’invitation d’une société de musique mahratte ; l’excellent Paranjpé avait organisé pour nous un concert matinal : à huit heures et demie du matin, par un de ces escaliers étroits aux marches hautes dont l’Inde a le secret, nous arrivons dans la salle ornée de glaces, où élèves et maîtres nous attendaient. Je ne suis pas très connaisseur de musique mahratte ; en rentrant à la maison — pardon ! chez notre hôte, — le son du grand piano que depuis tant de mois je n’avais pas entendu, une Scène d’enfants de Schumann, m’a fait battre le cœur.


Dimanche. — Nous avons eu le matin, dans un théâtre indigène, une conférence de Tagore, très spirituelle. Chaque mot soulevait dans l’auditoire passionné des rires, des applaudissements ; cet homme est un des rares, très rares grands Hindous vivants ; ce qui va à lui, ce n’est pas l’amour populaire, celui qui a entouré Gandhi d’une véritable adoration — beaucoup de gens du peuple croient qu’il est un avatar de Vishnou — c’est le respect, l’admiration du public cultivé qui entraîne la foule. Sa voiture ne pouvait démarrer dans ce flot de gens avides de le voir et de l’acclamer et tout le long du chemin qui nous menait ici, à la gare de départ d’abord, aux stations ensuite, les députations, les délégations, les manifestations, l’attendaient, le cherchaient, éperdument l’acclamaient : dans la nuit même on entendait déferler les cris de « Maharaja Rabindra ki jai », lointain écho des « Mahatma Gandhi ki jai. »

Il y a quelque chose d’étrangement mélancolique, attristant, dans ces manifestations qui, de gare en gare, massent des foules pour voir passer un homme, si grand soit-il, lui demandant une direction ; ce pays de 320 millions d’habitants est-il si pauvre en chefs ? Mais Tagore ne peut parler qu’à une élite ; cet homme à la vie matérielle si réduite, par sa tradition, sa culture, ses goûts, est un grand aristocrate ; ses larges vues, son rayonnement, sa vaste intelligence le placent trop loin de l’ignorance et des préjugés religieux et sociaux de son peuple. Ce Bengali amoureux de sa petite patrie, passionnément attaché à son Inde si pauvre, si écrasée, est aussi un citoyen de l’univers ; aucun parti-pris nationaliste dans son esprit, aucun dénigrement de l’étranger. Le rapprochement de l’est et de l’ouest, il est un des rares hommes à en concevoir la nécessité, pour l’harmonie générale du monde. Il est coopérateur pleinement dans ce sens. La non-coopération, tant avec les Anglais qu’avec le reste du monde, est le programme de Gandhi, outre le respect des castes, (il n’a dénoncé que l’intouchabilité) et ce qui, dans la tradition hindoue, est le plus exclusivement national, anti-étranger. L’un croit au progrès par la science, bien commun de tous les hommes, la connaissance de plus en plus parfaite qui permet, en comprenant mieux, de moins haïr ; l’autre veut retrouver l’âge d’or des premiers jours par-delà les biens affreux que la civilisation a cru réaliser pour le bonheur de l’homme et qui ne font que son malheur. Ces deux hommes se connaissent, se comprennent et s’apprécient.

Après deux affreuses nuits, cahotés, poussiéreux, nous sommes arrivés à Bangalore où les envoyés du Maharaja de Mysore attendaient ses hôtes : fleurs, ovations, bon déjeuner aussi et bon wagon spécial où nous avons pu reposer nos membres moulus. A une heure nous nous installions dans ce Palais charmant ; les plus vieux et les plus honorés ont à leur disposition trois pièces dont un cabinet de toilette, dernier modèle de la plus parfaite installation ; les autres ont des tentes : personnel nombreux, et de l’électricité partout.

Le Mysore est un État indigène, c’est-à-dire que le Maharaja peut gouverner, ou exploiter ses sujets comme il l’entend, il est souverain maître des écoles, des bazars, de la religion, des plaisirs ; les grands services sont « impériaux » et coûtent 1 crore (10 millions par an) ; sur un budget qui en compte 5, sérieuse entaille. Il se trouve que ce Maharaja est un homme excellent : 35 ans, sans enfants, extrêmement pieux, véritable saint, il veut faire le bonheur de son peuple. La ville est remarquablement propre, les routes sont excellentes, il a bâti un magnifique hôpital, il a fondé l’université, dont le Dr Seal, un des plus grands savants de l’Inde, est chancelier.

Un Mysorien est attaché à notre compagnie. Hier au soir, il nous a expliqué pourquoi on devait croire à la réalité vivante des dieux, des héros et de leur histoire. Ganésa a une tête d’éléphant ? Le Ravana du Ramayana a dix têtes ? Mais nous avons vu tout dernièrement, près de Mysore, un enfant naissant avec deux têtes, un autre avait trois corps.

A huit heures, ce matin, nous partions visiter le temple de Chamoundi, tout en haut de la colline. Le chemin des pèlerins compte mille marches ; tout au long, les images pieuses, les saints fakirs vivant à l’abri des rochers retiennent l’attention des innombrables dévots ; nous les avons regardés plus confortablement de la belle route construite pour les voitures. On retrouve dans l’Inde du Sud la piété ardente que le Bengale, dit-on, commence à oublier ; les signes rituels sur le front donnent aux plus doux visages un air un peu sauvage ; voici les vêtements aux couleurs éclatantes et déjà les cheveux longs tortillés en chignons sur les têtes demi-rasées des hommes, annoncent Ceylan. La multiplicité des types est incroyable.

Du sommet de la colline où tout en haut le Maharaja s’est fait construire un bangalow, la plaine, la ville et les étangs s’étendent comme une carte. On voit au fond un grand barrage de retenue, pour la grandeur le second du monde, nous dit le Mysorien. Il n’est pas peu fier de sa petite patrie et de la plus grande qui a donné au monde tant de philosophes, alors que l’Occident n’a eu que « Spencer, Bergson et quelques philosophes français ». Cependant, pour les travaux d’électricité, ingénieurs, machines, projets viennent également d’Amérique, et la main de l’Angleterre est partout ? Oui, soupire notre guide, Mysore a été autrefois un grand empire, ami des Français ; je vous montrerai dans un livre des lettres de Napoléon à Tippoo Sahib et oh ! M. Clémenceau. Notre Tigre national a fait partout ici la plus forte, la meilleure impression ; on cite ses mots, ses faits et gestes ; à une autre époque il aurait pu devenir légendaire.

Ce 27 au soir, nous avons été admis à voir au Palais, mais par des trous savamment découpés dans les rideaux, le Durbar tenu par le Maharaja pour les fonctionnaires indigènes, en l’honneur du Dasahra. Les palais qui se dressent autour de l’énorme cour intérieure sont illuminés avec une profusion dont nous n’avons pas idée, pas un coin où ne s’accroche l’ampoule électrique, les cours sont inondées d’une lumière éblouissante. Tout Mysore est là sur cette place, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, une estrade est dressée devant le palais où paradent des athlètes, des jongleurs, des escrimeurs ; tout au long de la grande galerie du palais, les rideaux de soie multicolore aveuglent les larges baies qui ouvrent sur cette vaste étendue où grouille un peuple immense.

Un signal, les rideaux s’écartent. Sur un trône d’or, celui du Vikramaditya des légendes, dit la tradition, un homme vêtu d’or et de pierreries est assis, immobile ; de son turban doré un gland de perles tombe sur l’oreille où ruissellent les joyaux. Ses rares, très rares gestes — soit que lentement son avant-bras s’élève pour un salut ou que sa tête légèrement s’incline — font jaillir des feux de toutes couleurs ; le haut de son vêtement d’or disparaît sous les parures. Les degrés du trône sont en argent ; des bras du trône, des fils de perles tombent jusqu’à terre, le parasol d’or qui surmonte cette étonnante merveille est orné d’un effilé de perles bordé d’un large feston de perles. Derrière notre parda, nous regardons de tous nos yeux ne sachant où nous attacher. Par centaines les domestiques remettent aux fonctionnaires préposés à la distribution les guirlandes odorantes dont chacun sera paré.

Et soudain, du fond de la place, une procession débouche, voilà les éléphants peints de fleurs de toutes couleurs, aux yeux largement fardés, couverts de drap d’or, de colliers, de guirlandes, les défenses dorées, gainées d’or. Ils s’arrêtent devant cette baie où leur maître, dans l’étincellement des lumières, des pierreries et des métaux précieux, a le rayonnement d’une idole, et lentement ils saluent levant leur trompe peinte ; les petits chevaux habillés de fleurs, de gaze et de sequins, un bracelet de roses aux pattes, précèdent et suivent. Puis tous les fonctionnaires défilent devant le souverain. A chacun gravement il remet une fleur ; ainsi les fidèles dans les temples reçoivent les offrandes que le dieu en partie leur abandonne. Son frère, à côté de lui, tout de blanc et d’or et de joyaux vêtu, les serviteurs derrière lui portant d’immenses cornes d’or, émaillées, ciselées, d’où sortent les chasse-mouches, aigrettes précieuses dont les brins retombent sous le poids des diamants, les cris des hérauts, les acclamations des fonctionnaires, du public… Ce soir, les Mille et Une Nuits sont réalisées.

Ensuite le Maharaja, escorté de son prêtre, fait le tour du trône vénérable, rendant hommage. La féerie est terminée. Nous avons été alors admis dans la galerie. Nous avons regardé ce chef-d’œuvre de ciselure, ses ornements de perles et de pierres, tout ce petit édifice étincelant auquel des guirlandes de fleurs ajoutent encore leur beauté vivante. On se montre ces perles en grappes, en glands, en longs fils, en festons. Nous visitons les salons, style « oriental » ; de lourdes colonnes dorées, coloriées, renflées à la base, supportent les arceaux, elles sont en fer et viennent d’Angleterre ; des peintures à l’huile, immenses chromos, content les grandes histoires épiques ; des meubles et des œuvres d’art tels qu’on les fabrique pour les princes indiens. Je veux croire que dans les appartements intérieurs, ceux où les Mlecchas ne pénètrent pas, la grande tradition d’art et de beauté s’est perpétuée.

Le surlendemain, la même fête s’est reproduite pour les Occidentaux ; grand émoi au Summer Palace, pas d’habits pour les jeunes hommes. On leur en prête en ville, et tous les Anglais présents ainsi que notre petite troupe française accrue d’un Père missionnaire défile devant Sa Hautesse. A côté de son trône, sur une chaise dorée, le résident anglais ! Voilà qui romprait le charme si l’on n’était vite distrait par le spectacle, celui des salons cette fois. Depuis longtemps je n’avais revu de grande soirée européenne ; que de dos et de poitrines, de regards hardis, de gestes vifs ! La dignité un peu grave de mes amies hindoues a aussi sa distinction.

Un hôte nouveau du Maharaja embellit notre horizon. C’est la Bégum de Dacca, installée dans un bangalow voisin, dans notre jardin. C’est une grosse petite femme ronde qui change chaque jour de colliers, de bracelets, de parures, toute drôlichonne, mais silencieuse. Avec elle, nous avons entendu le grand joueur de vina de Mysore. Je n’ai pas retrouvé l’émotion de ces soirées à Santiniketan où le silence, la pleine lune, la musique s’unissaient dans un même enchantement.

Le lendemain vendredi, nous nous sommes hâtés d’aller visiter le temple hindou de Somnathpour, au delà de Seringapatam, un bijou de pierre ciselée, comme on en voit seulement dans l’Inde dravidienne. Il est absolument abandonné, déserté, depuis l’invasion musulmane, depuis que ces étrangers pénétrant dans le sanctuaire l’ont ainsi et pour toujours souillé. Heureusement, les services archéologiques préservent cette petite merveille, ces murs qu’une dentelle de pierre revêt du haut en bas. Nous sommes rentrés pour dire adieu à Tagore et à Andrews. Nous reverrons-nous jamais ?

Les séances et les conférences se sont succédé jusqu’au samedi où l’on attendait la grande procession annuelle qui termine le Dasahra. De l’État entier, des foules étaient accourues ; on nous avait réservé des places au Club européen et nous avons assisté à une série de spectacles réellement étourdissants. Un coup de canon annonce, à quatre heures, la sortie du palais : des chameaux d’abord, leur petite tête stupide surmontée d’aigrettes, puis les éléphants peints, habillés de tapis merveilleux, de housses de toutes couleurs ; l’un, gravement porte un siège vide, deux autres des howdas d’or et d’argent ; les soldats défilent, des chevaux tenus en bride, harnachés comme pour une féerie ; puis, habillé d’un drap d’or frangé d’or, l’éléphant d’État lourdement avance ; il porte une sorte de kiosque d’or où, graves, immobiles, le Maharaja et son frère, l’héritier du trône, couverts de joyaux, habillés d’or, sont accroupis. Tout autour, les porteurs de parasols, les soldats, les fleurs jetées, les couronnes présentées dans les plateaux hissés jusqu’aux souverains, ajoutent à ce tableau unique mouvement et couleur.

Pareillement défilent le carrosse de gala, héritage du temps passé, copié maintenant par les parfumeurs, la voiture traînée par les chameaux et les chars à buffles. Ils vont tous jusqu’au Champ de Mars adorer les vieilles armes et les insignes de la royauté ; longue cérémonie religieuse que l’on ne voit pas, mais d’où les héros de cette fête extraordinaire sortent en culotte de cheval pour la revue des troupes. On voit là des costumes comme on en montre dans Michel Strogoff, mais ces soldats se sont bien battus pour l’Angleterre de 1914 à 1918. Pendant ce temps les bêtes se reposent. Autour d’elles, Européens et indigènes tâtent les damas d’or, soupèsent les longs fils de perles qui descendent jusqu’à terre, les défenses sont dorées comme les ongles des pattes, une longue et lourde plaque d’or ciselée descend entre leurs yeux fardés jusque sur la trompe ; et le spectacle devient fabuleux au retour, parmi la fumée et la lueur des torches, les larges plaques d’or, cadeaux de souverains amis, portées au bout de piques, les soldats autour de l’éléphant royal portant des lumières électriques ; deux voitures chargées d’accumulateurs donnent le courant ; feux de bengale, cris et bousculades ; rien ne peut donner idée de pareilles visions ; il faut voir au Mysore les fêtes du Dasahra pour savoir ce que sont de véritables illuminations, de féeriques cortèges.

Le lendemain, mon mari était reçu par ce grand prince. Il l’a trouvé tout de blanc vêtu, sans un bijou, pensif, concentré, personnalité pleine d’un charme grave, très pénétrant. Son frère est plus répandu, Paris a toutes ses faveurs. Deux heures après j’allais voir la Maharani qui fut régente, une toute, toute petite femme énergique et intelligente. Les galeries par où je suis admise sont tendues de rideaux, rideaux partout, ces dames, mères, belles-filles, etc… sont encore parda.

31
DÉPART

A bord de l’Armand Béhic, 13 octobre 1922. — Et voilà cette belle aventure hindoue terminée. Après un an, presque jour pour jour, voyageurs mélancoliques, nous avons retracé nos pas, et, après avoir vu défiler le cortège des saisons, les six saisons de ce pays, frais, hiver, printemps, été, pluies, automne, nous avons quitté l’Inde ; le beau voyage appartient au passé. Depuis le Mysore d’ailleurs, nous sommes comme déliés, détachés de la vie réelle, sans contact avec les gens, ne voyant des choses que leur visage extérieur, ce que voient les touristes. C’est à Bangalore que, pour la dernière fois, des Hindous sont venus saluer au départ le professeur français, qu’on nous a apporté les deux bananes et la noix de coco rituelles et les guirlandes de fleurs, ces magnifiques guirlandes du Mysore, les plus belles qui nous aient été données en cette année où il nous en fut tant offert.

Nous nous sommes arrêtés à Tanjore, pour visiter le grand temple pyramidal. Nous y sommes arrivés à l’heure de la « pouja », du culte de Siva, quand les prêtres versent sur le linga l’eau rafraîchissante. Nous n’avons pu naturellement voir que les cérémonies extérieures, nous avons vu porter au dieu les plateaux chargés de nourriture, et entendu à la fin le prêtre officiant, le poujari, lui jouer quelques airs de flûte. Siva étant le dieu de l’ascétisme et de la destruction, on l’a régalé de deux strophes de la Marseillaise. En a-t-il été étonné et charmé autant que nous ?

Nous nous sommes longuement promenés dans ces belles cours plantées de bilva, l’arbre cher à Siva et de basilic, que préfère Vishnou. Les édifices se dressent, cultes et dieux voisinant, fraternisant, se complétant. Dans un coin, à l’ombre, un ascète, dans une de ses périodes de silence, est accroupi ; c’est par son disciple, malin et déluré que nous savons ce qui concerne le maître, le gourou, d’où il est, quelles sont ses pratiques, c’est à lui aussi que nous donnons la petite pièce d’argent, notre offrande, et le saint homme lève à peine les yeux quand le « mleccha », le barbare d’Occident, les mains jointes et soulevées à la hauteur du front lui adresse en sanscrit la formule de salutation.

Nous reprenions le lendemain la route du Sud. Les formalités de douane, les visites de toutes sortes commencent, moins strictes, moins serrées qu’à l’arrivée ; il est plus facile de sortir de l’Inde que d’y entrer. Il ne nous a été presque rien demandé. Pour la visite de santé, à la station perdue dans les dunes, quand le médecin hindou vit le nom inscrit sur le passeport, une sorte d’émotion empourpra son visage : Professeur S. L., un grand ami de l’Inde. J’ai vu mon mari entouré de bien des respects, recevoir bien des hommages, tout au long de cette année ; aucun ne m’a été plus sensible que celui de cet inconnu.

Et cette fois encore, nous n’avons pu visiter Ramesseram, un des quatre grands pèlerinages de l’Inde. Nous avons vu de loin la haute pyramide sculptée qui surmonte le sanctuaire, les pèlerins à peu près nus, qui, incessamment, le front barré de santal, les chapelets enroulés en colliers, vont adorer Rama, incarnation de Vishnou, à l’endroit consacré où il quitta l’Inde pour Ceylan, avec l’armée des singes. Lisez le Ramayana…

Sur le chemin de Colombo, nous nous sommes arrêtés pour voir ce qui fut la grande cité bouddhique de l’île, Anouradhapoura. Ce n’est plus maintenant qu’un village. La jungle et la forêt l’enserrent de toutes parts ; les vieilles pierres dressées, monolithes grossièrement équarris, les débris de chapiteaux et de statues, le nombre des édifices prouvent l’importance de ce qui fut autrefois résidence royale. Mais rien de la beauté de Sanchi, par exemple, rien non plus de la décoration fabuleuse des temples hindous. Ces grands sites bouddhiques n’évoquent pour moi que des idées de moines et de couvents. La truculence des légendes brahmaniques et la sculpture qui les illustre, dieux aux dix bras, à la tête d’éléphant, à l’œil de poisson, dieux singes, ours, héros à dix têtes, leurs amours, leurs combats, leurs épreuves, la série fantastique de leurs existences successives, conviennent à cet immense pays où tout est hors de la commune mesure, la flore, la faune, les montagnes, les rivières et l’imagination sans bornes des hommes.

Maintenant, c’est le bateau, la route de l’Indochine, puis d’un Orient plus lointain encore.

Hier nous avons été arrêtés en plein océan par une grosse barque de Zanzibar, complètement perdue depuis cinq jours et qui demandait le point, de l’eau, des vivres. D’étranges bêtes nous font escorte : poissons sauteurs, poissons volants, méduses de toutes couleurs, et, mollement portés par le flot, de courts serpents, pareils à ceux du curieux petit aquarium de Madras. Les pêcheurs n’aiment guère les trouver dans leurs filets.

Nous avons quitté l’Inde…

TABLE DES MATIÈRES

1.
De Colombo à Santiniketan
2.
Une université sous les manguiers
3.
La vie autour du poète
4.
Santiniketan
5.
Leçons, visites, entretiens
6.
Calcutta
7.
Fêtes
8.
Jour de l’an
9.
La foire de Kendouli
10.
Misère de l’Inde
11.
D’Ermitage à Palais
12.
Dacca
13.
L’arbre du Bouddha
14.
Bénarès
15.
La Fête du Printemps
16.
Juifs de Calcutta
17.
Montée au Népal
18.
Katmandou
19.
La fête du petit dieu blanc
20.
Visites princières
21.
Au pied de l’Himalaya
22.
Lois, Esclavage, Érudition
23.
Une sainte de six ans
24.
Dernières semaines au Népal
25.
Descente du Népal
26.
Derniers jours à Santiniketan
27.
Chez les Jaïnas
28.
Moines et Rajas
29.
Chez les Parsis
30.
Mysore
31.
Départ

ACHEVÉ D’IMPRIMER
POUR F. RIEDER ET Cie
PAR FLOCH, A MAYENNE,
EN NOVEMBRE 1925

F. RIEDER ET Cie, ÉDITEURS — PARIS

Extrait du Catalogue
LIVRES SUR L’ORIENT

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