The Project Gutenberg eBook of L'homme tout nu This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: L'homme tout nu Author: Catulle Mendès Release date: February 27, 2026 [eBook #78059] Language: French Original publication: Paris: Victor-Havard, 1887 Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME TOUT NU *** CATULLE MENDÈS L’HOMME Tout Nu PARIS VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR _168, Boulevard Saint-Germain, 168_ 1887 Droits de traduction et de reproduction réservés OUVRAGES DU MÊME AUTEUR JEUNES FILLES, _6e édition_ 1 vol. JUPES COURTES, _8e édition_ 1 vol. PROLOGUE I En ce temps-là, Loys le Jeune, septième du nom, lequel fut si chagrin d’avoir brûlé au sac de Vitry treize cents personnes réfugiées dans une église, qu’il alla en croisade en faire périr un bien plus grand nombre, étant roi des fleurs de lys de France, et la reine Éléonore, sa femme, étant certes la plus belle dame et la plus experte aux choses de l’amour qui eût jamais résolu un jeu-parti ou présidé un tribunal de gaye-science; Conrad de Souabe, de qui l’épée d’un seul coup coupait un Sarrasin en deux, portant la couronne de fer des empereurs d’Allemagne; Eugène, évêque des évêques, qui fit un miracle pendant sa vie et deux miracles après sa mort (d’où l’on pourrait induire qu’un pontife décédé vaut mieux qu’un pontife vivant), étant pape à Paris pendant qu’Arnaud de Brescia était consul à Rome; le marquisat de Provence ayant pour marquis Raymond, comte de Toulouse; et Flodoard qui venait d’épouser une veuve, bien qu’un concile eût enjoint aux ecclésiastiques de ne se marier qu’avec des femmes vierges, étant évêque d’Avignon: en ce temps-là, le dixième jour des kalendes de mai, trois fils de noble père, Pierre, Marcabrus, Aymeril, sires de Pierrefeu, laissèrent dès l’aube levée leur habitacle familial, qui était bien la plus chétive châtellenie de la Langue d’oc, saluèrent d’un geste d’adieu l’écu armorial dont se décorait encore l’ogive disjointe du porche, et s’en allèrent à travers pays, sans damoiseau ni écuyer du corps, Pierre chevauchant un fort destrier d’Ongrie, comme il convient à un jeune et hautain baron, Aymeril assis sur une vieille haquenée avec l’air doux d’une personne d’Église, et Marcabrus à pied, par la raison que l’allure du plus pacifique quadrupède eût gâté en le secouant le vin épicé dont il avait rempli sa gourde de voyage, et aussi parce que, ses deux frères en selle, il n’avait pas même trouvé un roussin dans les écuries du château. Cheminant de la sorte, avec d’inégales allures, ainsi qu’il est dit des trois frères Curiaces au premier livre des histoires de Titus Livius, ils arrivèrent, l’un après l’autre, en un lieu qui était appelé le carrefour de Marcellane; c’était là que, jadis, Marthe, sœur de Lazare, venant de Palestine par mer, s’était arrêtée avec sa servante Marcelle. Sans doute il eût été plus naturel de donner à cet endroit le nom de Marthe elle-même, mais, depuis que la sainte y avait fait halte, il était passé là tant de serfs revenant de la glèbe, tant de routiers sans vergogne, de matois et de mercelots, de mauvais-garçons et autres turlupins, que le nom d’une servante était bien assez bon pour un lieu aussi mal famé. Les trois frères, s’étant rejoints, ne se parlèrent pas d’abord. Autour d’eux, largement, le soleil d’avant midi illuminait et chauffait d’un bout à l’autre de l’horizon la plaine pierreuse et dorée de Provence. Nul bruit dans la solitude, sinon parmi l’herbe rase les cris secs des cigales, qui semblaient les pétillements de la terre brûlée. II Ils regardaient, Pierre, Aymeril, Marcabrus, la tour carrée du château de Pierrefeu, déjà lointaine du côté de l’orient, et s’efforçaient de distinguer encore sa girouette en métal peint qui avait la figure d’un coq faisan. Ils crurent entendre, apporté jusqu’à eux dans une bouffée de mistral, le grincement de l’oiseau de fer. Il leur sembla que la vieille maison les rappelait. Ils se sentaient le cœur serré, comme ceux qui s’en vont pour ne plus revenir. C’était là-bas que, du vivant de leur père, leur enfance avait grandi. Le défunt sire de Pierrefeu avait été un gentilhomme d’espèce assez remarquable; ivrogne au point qu’il cachait dans la manche de son surcot une bouteille d’hypocras pour boire pendant la messe, débauché si insatiable de plaisir, que, n’ayant point assez des serves de son domaine, il achetait bon an mal an trois belles filles amenées des côtes levantines par les pirates de la mer méditerranée, et tellement pieux qu’il n’eût point mis en perce une tonne de vin ou délacé la cotte d’une pucelle, sans s’être au préalable signé deux fois en l’honneur de son patron le grand saint Eusèbe, évêque de Verceil. Ses vices, comme on voit, vivaient en bonne intelligence avec sa dévotion. D’ailleurs, nuls reproches à craindre, car, prudemment, il choisissait pour chapelains de bons buveurs comme lui; ses trois fils avaient pu naître, Marcabrus d’une Maltaise, Aymeril d’une Lépantine, Pierre d’une Égyptienne, sans scandaliser ces dignes clercs, qui lui pardonnaient les désordres de son lit, en considération du bel ordre de sa cave, et aussi à cause de sa vénération pour les saints mystères. Or, à chacun des trois bâtards échut, dès leur jeune âge, comme par un équitable avancement d’hoirie, une des trois propensions paternelles. Le jour où Marcabrus, l’aîné, gros garçon de neuf ans, gras des joues et fortement lippu, but du vin pour la première fois, il éprouva, tandis que la bonne coulée lui descendait du gosier dans la panse, un tressaillement si délicieux, suivi d’un si parfait bien-être, qu’il ferma les yeux, dans l’extase, et les rouvrit tout luisants de larmes de joie! Dès lors, il comprit que la Providence l’avait fait naître pour être un grand buveur, et n’eut garde de résister à la vocation céleste. Il aima le vin et l’honora. Il envia les tonnes du cellier toujours imbues de la rouge liqueur et se promit de leur ressembler autant que faire se pourrait. A douze ans, il vidait d’un seul trait le hanap de sire Eusèbe, qui ne contenait pas moins d’un demi-lot de boisson, et ne le posait vide sur sa table qu’en s’écriant: Encore! mais il ne voulut pas être de ces bas ivrognes qui, n’ayant aucune sensibilité dans les papilles buccales, font peu de différence entre les crus excellents et les crus médiocres; véritables éponges qui se gonflent indifféremment de toute humidité. Il devina qu’on pouvait faire de la beuverie un art. Il étudia, expérimenta, compara. Bientôt il sut distinguer, paupières closes, rien qu’en écarquillant les narines, le vin de Sézanne du vin d’Auxerre, et de loin, à la seule couleur, il ne manquait pas de reconnaître le Saint-Pourçain d’Auvergne. D’ailleurs, l’amour de boire ne le rendit pas injuste envers le manger, et il prisait fort, entre deux gorgées, un cuissot d’écureuil en sauce cameline, surmonté de grenades et de dragées vermeilles. A peine était-il hors de page, qu’il avait le nez rose, ce qui était un joli commencement. Aymeril, le dernier né des frères, se tenait plus souvent dans la chapelle que dans les environs des cuisines ou des caves, et, garçonnet encore, lorsque, pour servir la messe, il montait les marches de l’autel, le front couvert d’une rougeur tendre, il avait le regard humble et circonspect, le frais sourire clos des jeunes ecclésiastiques. A seize ans, svelte et grêle, cheveux blonds presque blancs, pâles joues, un peu creuses, joli comme un novice sous la cuculle de lin étroite, à capuchon pointu, il avait déjà fait plus d’un pèlerinage à la grotte de Sainte-Baume, où Marie-Madeleine vécut trente ans et fut nourrie par les saints Anges; à Autun, qui vit Lazare mourir pour la seconde fois, et jusqu’aux dix-sept chapelles du Roc-Amadour, où le bon chevalier Roland consacra à Notre-Dame un don d’argent du poids de Durandal. Comme s’il eût été bénédictin, Aymeril jeûnait quatre jours par semaine, et il se donnait fort congrûment la discipline avec une peau d’anguille remplie de sable, selon l’usage des Camaldules. On vit plus d’une fois, le matin, dans son lit, des taches de sang fraîches encore, car il portait un cilice de crin où s’ajoutaient des clous. Il parlait peu, priait beaucoup, baisait souvent des amulettes, ne manquait jamais de réciter un _Ave_ quand un reître ou un vilain lâchait devant lui quelque blasphème, fuyait, sans trop de hâte, la compagnie des dames, rougissait jusqu’aux tempes, ce qui lui donnait un air fort touchant, lorsqu’une galante, en passant, s’avisait de lui sourire, et se montrait surtout dévot à sainte Aliénor, une grande sainte comme on sait, bien qu’une fois en sa vie elle ait été induite du péché de luxure--mais on ne l’y prit plus--par un démon incube que les uns nomment Chamos et les autres Cimmeriès, marquis de l’enfer. Pour ce qui était de Pierre, son sang provençal, épicé par le sang égyptiaque que lui avait infusé sa mère, lui incendia de bonne heure les veines, et il faut avouer qu’à peine éloigné du giron de sa nourrice, il se rendit fort redoutable aux garcettes des environs et même aux concubines paternelles. Que si l’une de celles-ci omettait, avant de retirer son jupel, de clore hermétiquement la porte de son réduit, elle ne tardait pas à voir luire dans l’entre-bâillement quelque chose qui ressemblait à la mèche d’une lampe, et qui était l’œil de Pierre, allumé. Pourquoi l’écureuil noir, de branche en branche, poursuit un autre écureuil, et pourquoi le cerf, au mois d’avril, brame, il ne le savait pas encore et le devinait déjà. Dans les rousses après-midi de juin, lorsque, sous le soleil fécond qui surchauffe la terre, l’herbe se frotte à l’herbe, et la branche à la branche, et la bête à la bête, lui, parmi les fortes odeurs de sève, les cris d’accouplement et les soupirs de délice dont la nature l’enveloppait, s’arrêta plus d’une fois contre un tronc d’arbre, étonné de son haleine qui lui brûlait les lèvres et tenant à deux mains son cœur gonflé par une ivresse douloureuse. Un jour enfin, ayant vu dans une mare claire se baigner Bénédicte, la fille du chancelier du château, et l’ayant entendue dire à une grenouille qui lui était sautée dans le giron: «Retire-toi, bestiole, c’est ici la place de mon ami,» il comprit que l’on devait être bien aise entre les bras d’une pucelle et jura d’apprendre sans retard comment on devait s’y comporter. Dès cette heure, étant âgé de quinze années, il dépassa singulièrement les exploits des faunes et des satyres, poursuiveurs de nymphes, de qui mention est faite dans les écrits des poètes de l’ancien temps. Il fut un endiablé tentateur de femelles, un déchireur de guimpes, un trousseur de cottes, flairant des lys dans toutes les gorgerettes, mangeant des fraises à toutes les bouches. Comme il avait eu pour seuls modèles les bêtes sauvages qui ne souffrent guère d’atermoiements dans leurs épousailles, il ignorait de tout point les bienséantes pratiques en usage parmi les dames et les chevaliers, et montrait des façons promptes et violentes. Il disait aux filles: «Je vous aime!» comme un autre leur eût dit: «Dieu vous garde!» Et pas une ne s’avisait de lui répondre des paroles peu engageantes, car il était bien fait de corps, blanc de peau, brillant des yeux, abondait en promesses de joie, paraissait tout à fait apte à multiplier les preuves de ses dires, et, ce qui importe beaucoup, employait volontiers en festins ou présents les gros tournois d’argent dérobés à l’épargne paternelle. Mais le temps de ces largesses n’était plus. Maintenant Eusèbe de Pierrefeu reposait sous une lame de marbre, dans la chapelle du château, ce qui était fort convenable pour un homme pieux, et non loin de sa cave, ce qui devait être une consolation pour un ivrogne défunt. Des richesses du digne sire, il restait ce qu’en avaient laissé les chapelains, les filles d’amour et les majordomes, c’est-à-dire rien, et les trois jeunes frères assemblés dans le carrefour de la Marcellane, considéraient tristement le domaine familial d’où les exilaient la misère et l’ennui. III Marcabrus, le premier, releva la tête, renversa le cou pour mieux avaler quelques lampées de vin cuit, et, dans cette attitude, renflant ses grosses joues, fit reluire au soleil son nez couleur d’azur, globulé çà et là de beaux rubis saignants. --Oh! çà, frères, dit-il en rebouchant sa gourde d’un vigoureux coup de paume, allons-nous fondre en pleurs comme des grappes sous le pressoir? Il est véritable que l’état de nos affaires n’est pas très florissant. Mais quoi! la vigne, sèche et rabougrie en hiver, se couvre en mars de feuilles et de raisins en septembre. Le pis, c’est que ma bouteille de voyage est vide comme une poche de joueur, et, à la remplir six fois par jour, j’aurai bientôt fondu les cent florins d’or de mon héritage. N’importe, je suis mon chemin vers Toulouse, où je dois être élu, par protections spéciales, pourvoyeur de la cave comtale. Adieu, frères! on dira plus tard, en voyant le carrefour de la Marcellane: «C’est ici que les trois sires de Pierrefeu, après s’être embrassés, se séparèrent d’un bon accord pour suivre chacun sa pente.» Là-dessus, ayant accolé Pierre d’abord, Aymeril ensuite, qui de leurs selles s’étaient penchés vers lui, il tourna le dos pour enfiler l’une des routes qui rayonnaient du carrefour. Pierre l’arrêta d’un geste inquiet. --Tu emportes l’argent? dit-il. --Tu gardes le destrier, répondit Marcabrus. Un bon cheval de guerre, propre à faire belle figure dans les tournois, est mieux séant à un chevalier comme tu l’es qu’une chétive sacoche de monnaies. --Il est vrai que j’ai le cheval, dit Pierre. Quand Marcabrus se fut éloigné, Aymeril baisa dévotement une petite image de sainte Aliénor qu’il portait suspendue à son cou par un ruban de soie, et dit, les yeux baissés: --Depuis longtemps j’ai fait le vœu de m’en aller joindre à Constantinople le pieux roi Loys et la douce reine Éléonore, pour, de là, me rendre en Palestine, avec l’armée des barons chrétiens. Je répandrai mon âme en pleurs de repentir, car j’ai beaucoup péché! sur le sépulcre de la divine hostie, et en aumônes aux pèlerins les cent florins d’or de mon héritage. Adieu, frère, que la céleste miséricorde vous accompagne en vos aventures! --Toi aussi, tu emportes l’argent? dit Pierre. --Tu gardes le bel habit, répondit Aymeril. Un galant accoutrement qui rend plaisant aux yeux vaut mieux que cent pièces d’or pour un gentil chevalier amoureux des dames comme tu l’es. --Il est vrai que j’ai l’habit, dit Pierre. Il demeura seul dans le carrefour de la Marcellane, et, triste un peu, baissa le front; mais quand il eut considéré sa monture et son vêtement, il lui vint aux lèvres un sourire de gloire. Le destrier en effet était de haute race. Nul chevalier, dans les joutes de Charlemagne ou d’Artus, n’en chevaucha de plus fier. Noir, avec une étoile blanche au chanfrein, le poitrail large et bosselé d’artères, la crinière presque rase et drue, deux braises aux naseaux, et battant le vent de sa queue, il faisait en piaffant jaillir les mottes de terre plus haut que le chaperon de son cavalier. Pour le costume, il était si resplendissant que jamais impératrice de Rome n’en donna de plus beau à son meilleur chevalier. Sur le velours écarlate du fronteau une queue de paon blanc, fixée par une cocarde, faisant royalement la roue. Le surcot de samit rouge, armorié de chimères et de licornes, laissait voir les manches collantes d’une cotte de sandal bleu tendre, découvrait en s’écartant la soie azurée des chausses et s’achevait en une garniture de menu-vair que dépassaient les estiviaux de velours, pointus, à bandes de pierreries. Une escarcelle pendait à la ceinture de la cotte, vide il est vrai, mais en cuir cordouan, et scellée d’un fermoir d’or. Jeune et robuste, l’œil luisant et la bouche rouge dans sa claire face imberbe,--car, seuls, les vilains, ou, par vœu, ceux qui revenaient de croisade, portaient barbe et moustache,--Pierre de Pierrefeu, sur ce cheval, dans ce costume, était superbe au soleil. --J’irai donc seul! dit-il. Bois, Marcabrus; jeûne, Aymeril. J’envie de plus belles ivresses et de plus doux tourments. J’ai dans mon cœur l’immense espoir de tous les amours. Eh! quelle femme résisterait à un cavalier aussi bien mis, monté sur un aussi beau cheval? Riant d’un beau jeune rire, et dressé sur ses étriers, il cria dans le vent qui passe, avec la voix d’un héraut d’armes qui proclame un tournoi: --Soit fait savoir à toutes les dames de la vicomté que je les appelle au combat d’amour! Nulle gentille personne, à moins qu’elle n’ait excuse de vieillesse ou de laideur, n’évitera ma victoire. Iseult de Blancheflor, Oriane, Élys, Hélène, ô beautés inconnues, voici mon cartel: Je vous aime! Mais il continua d’un ton moins hautain, en considérant l’une après l’autre les trois routes qui étoilaient la plaine: --Cependant de quel côté dirigerai-je mes conquêtes? Ce lieu découvert ne me semble guère propice aux tendres aventures, et il est peu probable que j’y voie venir à ma rencontre Blancheflor la reine, ou Madame Oriane que suit partout un vieux nain morisque, barbu de neige et tout de vermeil habillé. Une chose fâcheuse aussi, c’est qu’il n’avait pas un tournoi vaillant et que, selon toute apparence, il aurait faim à l’heure du souper et sommeil à l’heure du gîte. Comme il se grattait l’oreille, assez perplexe, il crut apercevoir dans le lointain de la route qui s’ouvrait à sa gauche, là-bas, devant un bois de chênes nains et d’oliviers gris de poussière, quelque chose de rouge qui allait, venait, flambait dans la clarté. --Un jupon de femme! C’est un signe qui m’est envoyé pour me montrer ma voie. Oui, certes, je vois un jupon! Est-il plus belle bannière pour qui cherche les batailles d’amour? Là-dessus, ramassant les rênes et piquant la bête des deux éperons, il s’élança dans un nuage de poussière soulevée, en droite ligne, vers la jupe, comme un trait d’arc vers une cible. La queue de paon de son chaperon battait derrière lui la poussière et le soleil. C’est ainsi que Pierre de Pierrefeu partit pour les aventures, si l’on en croit ce que raconte en son livre _De arte amatoria et de reprobatione amoris_, le savant homme André, chapelain du Roy de France. LIVRE PREMIER LA COUR D’AMOUR CHAPITRE I POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, dans un col des montagnes alpines qui bornent l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques, au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux que dans la plus grande forêt du monde, s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait le château de Romanin. Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois pans de murs tombés, sur qui grimpent des lierres et broutent des chèvres maigres; son nom même est presque oublié; le bergerot ou le bouvier qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne, sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être qu’il repose sur une roche roulée de la montagne. Mais, dans le temps où les barons de la chrétienté française et teutonique, de qui saint Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière de midi, le château de Romanin dominait seigneurialement la contrée. Flanquée de deux fortes tours qui braquaient sur la plaine les trous noirs de leurs archières et que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade était haute et large; un balcon de marbre rosâtre y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères, jusqu’au-dessus du toit; et, six à droite, six à gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières et les blasons des hôtes. Tournée depuis deux siècles vers le couchant, la façade avait pris une belle couleur de pourpre orangée; mais une des grosses tourelles, construite il y avait quarante ans à peine, était encore toute blanche; il vous plaira de savoir pourquoi le château de Romanin montrait une tourelle neuve. Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, et comme elle était belle et gorgiasse, et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui qu’elle avait élu. Par malheur, le mari de Doulce, qui était sire de Romanin, voyait d’un œil fâché les tendresses de sa femme pour le chevalier Antiphanor. Mieux eût valu sans doute la louanger du choix qu’elle avait fait, et s’en congratuler soi-même, car Antiphanor était de haute race et romançait fort bien en langue provençale. Mais il ne manquait pas alors de ces seigneurs grossiers qui prétendaient se réserver leurs femmes, et, n’étant que maris, exercer sur elles, contre toutes les coutumes, les droits de possession et de jalousie attribués aux seuls amants. Certes on ne faillait pas à les brocarder dans les sirventes et chansons; les cours d’amour avaient rendu contre eux plus d’un arrêt savamment déduit; quelques-uns n’en persistaient pas moins dans leurs sentiments incommodes. Donc Antiphanor et Doulce de Saint-Didier avaient de grandes peines, parce qu’il ne leur était pas loisible de se voir comme ils eussent voulu ni de converser à leur gré; en trois années, ils n’avaient encore pu se donner l’un à l’autre aucun témoignage certain de leur mutuel amour; s’ils se rencontraient, c’était devant des yeux jaloux qui les épiaient méchamment; par la ruse du sire de Romanin, les messages les plus secrets étaient interceptés; et plus d’une fois Doulce de Saint-Didier se mordit de dépit les belles lèvres amoureuses qu’Antiphanor ne baisait pas. Elle jura qu’il les baiserait. Un jour que, navré de désespoir à cause de son amie, il agitait lequel vaudrait mieux de s’aller jeter dans la Durance ou de chanter sa peine en une chanson bien rimée, Doulce lui fit savoir qu’il eût à se rendre le soir du lendemain, au pied de la tour méridionale, là où le mur faisait saillie et à y demeurer coi, quelque chose qu’il advînt, jusqu’au moment où elle parlerait à lui. Comment il reçut le message, c’est ce que l’histoire ne dit pas d’une manière précise; Jehan de Nostre-Dame suppose que ce fut par le moyen d’un perroquet à qui Doulce, pendant trois mois, avait secrètement enseigné des paroles. Antiphanor n’eut garde de manquer à l’assignation; le soir pris, il était au bas de la tourelle, où le mur empêchait qu’aucun ne l’avisât, et s’y tenait immobile, attendant sa joie. Soudain, il se fit dans le château un grand bruit de pas qui se hâtent et de voix alarmées. Les chambriers d’abord, et les pages, et les valets, et enfin le sire de Romanin lui-même, sortirent en poussant des cris, les bras levés au ciel. Le feu était au château, dans la tourelle méridionale! Mais Antiphanor se retint de bouger, soumis aux ordres de sa dame. Pendant que le groupe remuant des fuyards assemblés devant le château s’effrayait des bouffées de flammes qui jaillissaient déjà des fenêtres et que le seigneur s’écriait: «Mille gros tournois d’or à qui s’en ira chercher la comtesse dans sa chambre de la tourelle!» (mais on se donnait bien garde d’y aller, chacun se souciant peu de se roussir la peau), Antiphanor sentit quelque chose dans l’ombre lui frôler son chaperon; c’était le bout d’une échelle de satin que Doulce avait faite avec les courtines de son lit. Il saisit l’échelle, grimpa, inaperçu de tous grâce à l’avancement de la muraille, s’élança d’un bond dans la chambre qu’il avait vue en rêve durant de si longues nuits. Alors, au milieu de l’incendie qui grandissait, et sans entendre les plaintes du dehors montant jusqu’à eux, ils s’embrassèrent avec une délicieuse fureur. Que dit le Code d’amour, rapporté de la forêt de Karléon par le chevalier Brito? «L’amante ne peut se rassasier de l’amant, ni l’amant de l’amante.» Le tiers d’une heure avait passé, quand Doulce, ensommeillée d’une chère lassitude, essaya de se soulever un peu et murmura tout près de la bouche d’Antiphanor: --Ne sens-tu pas la chaleur des flammes plus proche? Il faut que tu partes, hélas! Il répondit en lui baisant un petit signe qu’elle avait au coin de la lèvre: --Non. L’échelle pend à la fenêtre. Nous avons le temps. Laisse-moi mettre ma tête sous tes cheveux. Il se passa un long moment encore. La tenture de la porte, poussée par le vent du feu, s’enfla, se tordit, flamba. Ce fut Antiphanor, cette fois, qui voulut se lever. --Oh! tu périrais, dit-il. Viens, suis-moi, fuyons! Mais elle, qui lui avait mis les bras autour du cou, le serra plus étroitement, et il replaça sa tête sur le sein de son amie. C’est ainsi qu’ils s’endormirent; une partie du château brûla, s’écroula; les cendres de leurs corps unis se mêlèrent. Voilà pourquoi la tourelle du sud était neuve; et cette aventure, qui fut divulguée on ne sait comment, ajouta un beau renom au château de Romanin, illustre d’autre part à cause des assises de Gaye-Science qui s’y tenaient chaque année vers les premiers jours des kalendes de mai. Sans doute, on estimait fort la Cour d’amour de Gascogne; les plus fameux poètes s’y rendaient en grand nombre, et dans des strophes alternées, alors nommées tensons, exposaient des cas difficiles sur lesquels opinait le Tribunal des Dames. A Narbonne, la comtesse Ermengarde, jugeant avec équité, imposait des pénitences aux amants infidèles, donnait des récompenses aux couples exemplaires. C’est à Narbonne que Bernard de Ventadour déroba un miroir où s’était regardée Agnès, marquise de Montluçon, et, le contemplant sans cesse, se laissa mourir du regret de l’image disparue; puis la marquise mourut à son tour, tant elle était chagrine d’avoir perdu un tel ami; la Cour ordonna qu’ils seraient pleurés trois jours et trois nuits par tous les amants de son ressort. Azalaïs de Roquemartine, pour qui Folquet de Marseille demeura une semaine sans manger ni boire; Béatrix, sœur de Boniface, marquis de Montferrat, celle que Rambaud de Vaqueras appelait le «bel cavalier», parce qu’il l’avait surprise un jour se jouant avec une épée de bataille; Rixende de Puyverd qui, ayant ordonné par jeu à Giraud de Calenson d’aller pour l’amour d’elle dans la lune, ne le revit plus jamais, d’où il fut permis de penser qu’il y était allé en effet; Isoarde de Roquefeuilh, que Perdigon refusa d’épouser de peur de cesser de l’aimer, et Blanche de Flassens, que Pons de Capdeuil continua d’aimer, bien qu’il l’eût épousée, siégeaient dans le château de Signe, où fut donné, conformément à l’article trentième du Code d’amour, cet arrêt qui acquit force de loi: «Rien ne défend qu’une femme soit aimée de deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de deux femmes.» Mais la Cour la plus considérée était celle que tenait en sa seigneurie de Romanin la comtesse Phanette, de la maison de Gantelmes. A peine le cry des prochaines assises avait-il été fait par les messagers de la comtesse que de toutes les châtellenies de Provence, où tant de gentilles femmes étaient servies par tant de barons et de clercs diseurs de sirventes et joueurs de guitare, et de Gascogne, où l’on se piquait peu d’être constant, et de Flandre, où l’on était fidèle, et du royaume de France, qui commençait à se plier aux délicates coutumes, se hâtaient d’accourir, sur palefrois ou haquenées, en voitures d’osier traînées par des mules ou en carruques à deux roues, attelées de roussins, tous ceux qui avaient quelques cas à soumettre au Jugement des Dames. Les joues emperlées de larmes, l’amante trahie venait demander justice des faussetés de son ami; le chevalier qu’aucune faveur n’avait encore récompensé de ses longs dévouements, espérait que sa maîtresse serait condamnée à lui octroyer quelque pitié; les troubadours en chemin composaient des poèmes où étaient proposées de subtiles questions, tantôt celle-ci: «L’amour peut-il exister entre personnes mariées?» tantôt celle-là: «Lequel est le plus digne d’être élu pour servant par une noble personne, du libéral par nature, ou de l’avare qui donne cependant?» tantôt cette autre: «Ils sont deux loyaux amants, dont l’un jouit de sa dame, et l’autre n’a soulas de la sienne; or, les deux dames se sont si mal portées que l’une et l’autre se sont abandonnées à autrui; lequel des deux se doit le plus plaindre, et des dames laquelle a le plus failli?» tantôt cette autre encore: «Si un chevalier aimait une dame, et qu’elle le priât de souffrir qu’elle pût en aimer un autre l’espace d’un an, et lui jurât que cet an passé, il serait aimé: savoir s’il le souffrirait?» La Cour de Romanin prononçait en suprême ressort, et nul n’aurait été assez hardi ni assez peu soucieux de sa renommée pour ne point se soumettre aux décisions de ce tribunal. Comme on le pense bien, on passait en beaux divertissements tout le temps que l’on n’employait à juger ou à être jugé. Les uns, le tiercelet ou le sacre au poing, s’en allaient chasser la gelinotte ou le faisan de Tartarie; d’autres préféraient rester dans les chambres, dansant la tresque, sautant le branle, à tambourins et à musettes, jouant le jeu du pèlerin à Saint-Coisne, ou celui du Roi qui ne ment, s’occupant aux tables, que ce fussent échecs, dames ou trictrac; pariant même aux dés en dépit de l’ordonnance qui venait d’être rendue: «Il ne sera point fait de dés dans tout le royaume, mais ceux qui seroient en réputation d’y jouer seront tenus infâmes», et malgré que les dés fussent invention du Mauvais lui-même, qui parla ainsi à un sénateur de Rome: «Tu feras le dé de six côtés carré. Sur l’une de ses faces tu mettras un, en mépris de Dieu; sur l’autre, deux, en mépris de Jésus et Marie; sur l’autre, trois, en mépris de la sainte Trinité; sur l’autre, quatre, en dépit des saints Évangélistes; sur l’autre, cinq, en dépit des cinq plaies que Dieu eut sur la croix, et sur la sixième, six, en dépit des six jours où Dieu fit toutes choses.» On se réjouissait aussi à entendre réciter les troubadours, à voir les jongleurs danser au son de la cornemuse la danse de l’Épée, ou faire rouler une roue de chariot d’un coude à l’autre coude par derrière leur tête, ou tenir une lance en équilibre, du côté de la pointe, sur le bout de leur nez. Mais ce qui était le plus plaisant, c’était de deviser avec les dames, soit qu’on se penchât vers elles pendant qu’elles brodaient quelque blason sur une étoffe de soie, soit que, leur offrant la main, on les conduisît dans le petit bois d’oliviers et de chênes tout plein de discrets asiles, et où il n’y avait pas d’écho. Enfin, vous ne sauriez imaginer un lieu plus aimable au monde que ce château de Romanin au temps des assises d’amour, et quiconque y était allé ne songeait qu’à y revenir. CHAPITRE II PLAIDS Or, le dixième jour des kalendes de mai, la Cour d’amour tint séance, entre sexte et vêpres, dans la chambre d’honneur du château de Romanin. * * * * * Sous un plafond peint de vermeil et d’azur, si haut et si splendide qu’on l’aurait pu prendre pour le plancher du paradis vu à l’envers, la salle se prolongeait entre deux rangs d’arceaux. L’or, l’argent, le bronze des panoplies chevaleresques accrochées aux piliers, simulaient des bêtes héraldiques, hérissées et luisantes, qui grimperaient à des murs; et, voilant les baies des arches, des tapisseries racontaient aux yeux les gestes des barons et des clercs de jadis: ici, dans une chambre verte, ouvrée de laine et de soie, Tristan blessé et n’ayant d’autre habit qu’une chemise tachée de sang par des touffes de chanvre rouge, sautait de sa couchette vers le blanc lit de parade où Isolt, se feignant endormie, dessillait néanmoins un œil rond et clair comme un esterlin d’or; là, en pelisson d’écarlate, Julius César, empereur d’Ongrie et d’Autriche, et de Constantinople aussi, se glissait par un bâillement de roche dans la spélonque de la fée Morge, pour lui engendrer un fils qui, plus tard, étant nain, fut nommé Obéron; d’autre part, le preux Godefroy voguait vers la cité de Jérusalem dans une nef vermeille, attachée au cou d’un cygne par une chaîne d’or; et, plus loin, sur le bord de la mer où se plaisent les sirènes, Virgilius, enchanteur de Rome, coiffé d’une mitre d’évêque, faisait s’élever, en jouant de la vielle, un beau pont couleur d’améthyste pour aller rejoindre la fille du Soudan, laquelle, de l’autre côté des flots, sur le sommet d’une tour, déroulait par-dessus les cent toits roses et bleus de la ville égyptiaque, une banderole où il était écrit en lettre de perles: D’Élys Hélas! Le Lys Est las! Le long de la bordure inférieure des tapisseries, des écureuils se poursuivaient à travers des cerceaux de verdure, et le sol de la salle, en pierre blanche, agrémentée çà et là de rosaces et de fleurons, était tout jonché d’herbes fraîches. Au fond, sur une haute estrade, et faisant face à la porte d’entrée, une grande chaire à bras, que surmontait un dais de samit pourpre brodé d’or, était le siège de justice, où la comtesse Phanette, le visage grave sous un chaperon d’hermine, et la taille droite dans une robe en drap d’argent, se tenait assise, immobile et les mains aux genoux. Si jeune et souriant parfois en dépit d’elle-même, elle aurait fait songer qui ne l’eût pas connue à quelque novice se jouant, en l’absence de l’abbesse, à présider le chapitre de l’ordre. Mais c’était, en effet, une personne très docte, très expérimentée malgré sa tendre jeunesse et de qui la compétence, touchant les choses de l’amour, ne fut jamais, ni en aucun lieu, contestée. Trois dames avaient pris place à sa gauche, sur des carreaux de velours, et leurs cottes bouffaient autour d’elles en plis cassés. C’étaient Laurette de Saint-Laurens, qui opinait par signes, parce qu’elle avait fait vœu de ne point parler tant que serait en Palestine Rafaël de Peguilin (elle portait en signe de deuil une robe de brunette comme en ont les paysannes); Élys de Mérargues, qui consentit à dormir trois nuits auprès de Raimond de Miravals, après un tournoi où il avait été vainqueur, à la condition qu’il n’ôterait pas son armure (sa grande chevelure blonde s’échappait d’une couronne de pierreries et lui mettait un manteau d’or sur son manteau de brocart bleu); Ursine des Ursières, dame de Montpellier, par qui Giraud de Salignac, un collier de lévrier autour du cou, se fit conduire en laisse dans les rues d’Avignon, de l’église de Sainte-Marthe au palais de Viguier (elle portait une robe de Morisque, toute sonnante de monnaies d’or, que son amant lui avait envoyée de Cordoue en Espagne). Ces trois dames romançaient bien, aimaient fidèlement, et nul n’avait jamais eu à se plaindre de leurs décisions dans les débats d’amour. A la droite de la comtesse Phanette siégeait, sur une jonchée de verveine, Cécile de Sabran, fille du comte de Forcalquier, coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, et vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi; elle avait pour ami Bérenger de Palasol. Un jour qu’il lui présentait la main gauche pour qu’elle s’y appuyât en descendant de haquenée, le cheval tourna la tête, et, d’un seul coup de mâchoire, coupa le poignet du troubadour: il offrit la main droite à sa belle, en s’informant si elle avait fait bonne promenade. Plus loin, un carreau de velours n’était pas encore occupé; c’était la place réservée à Clermonde, dame des Iles-d’Or. Puis s’offrait aux yeux, pâle et triste, en cotte-hardie de lin blanc, que ne décorait aucune broderie, Alaette de Méolhon, les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle avait fait. Elle ne voulait point d’ami, et baisait souvent une petite croix épiscopale que lui avait donnée, un jour qu’elle s’était confessée à lui, Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon. En regard du tribunal, mais à une respectueuse distance, étaient groupées sur des tapis, comme des fleurs par touffes dans un champ, les dames de l’assemblée, et, non loin d’elles, les uns dans la salle même, les autres dans la baie des arceaux, entre les tapisseries écartées, se tenaient debout des troubadours, des chevaliers et des clercs. Ceux-ci, vêtus de l’aube candide comme s’il eût été l’heure de dire la messe, serpentaient parmi les robes féminines, lents et souples, bénins, ou, plus graves, entouraient Flodoard de Quiquerand qui resplendissait dans sa dalmatique de velours violet. Jamais on ne vit plus magnifique homme d’Église. La riche dame Eudoxe de Roc-Huant--qu’il avait épousée, quoique veuve, par horreur du concubinage auquel s’abandonnaient alors tant de serviteurs de Dieu--ne le quittait pas de l’œil, comme craignant qu’il lui fût dérobé; mais il ne regardait aucune femme sinon la sienne, bien qu’elle fût peu avenante de visage et fort acariâtre d’humeur; c’était, en même temps qu’un bel évêque, un très chaste personnage. Les chevaliers portaient l’armure de parade, à laquelle s’accrochait sur l’épaule quelque manteau de belle étoffe rouge, verte ou bleue, relevé par le bras droit, et retombant en plis jusqu’aux jambards. Moins guerriers, bien que plus d’un parmi eux fût célèbre pour ses victoires dans les tournois, les troubadours étaient vêtus de velours ou de satin et quand ils se parlaient on voyait remuer les queues de paon ou les ailes de poule faisane qui s’ouvraient sur leurs chaperons. Non loin les jongleurs, reconnaissables à leurs cithares, ou harpes, ou mandores, épiaient les moindres gestes de leurs maîtres, prêts à pincer les cordes, dès que commencerait la récitation des sirventes ou des vers. Près de la porte d’entrée les maris étaient assemblés, comtes, marquis ou vidames, vieux pour la plupart, renfrognés. On poussait la bienveillance jusqu’à ne pas les exclure de ces cérémonies où nécessairement ils ne pouvaient jouer qu’un assez triste rôle de trouble-fête; mais il leur était recommandé de rester cois, pareils à de simples spectateurs, et de ne jamais intervenir dans les débats puisque leur état d’époux les rendait impropres à l’amour et par suite à la compréhension des délicates questions de sentiment que l’on daignait traiter en leur présence. Quelques-uns témoignaient, en plissant le front ou en se mordant les lèvres, du déplaisir qu’ils éprouvaient en ces rencontres. A cheval sur l’une des lourdes panoplies suspendues aux piliers, le bouffon de Romanin, en cotte-hardie collante de drap écarlate, la tête couverte jusqu’aux yeux d’un bonnet à deux pointes, où tintinnabulaient des clochettes, bossu d’ailleurs, riait du côté des maris. Cependant dans la belle salle, toutes les splendeurs éparses de cette foule en fête se fondaient en un harmonieux remûment de couleurs, où saillait çà et là le ton plus vif d’une ceinture de métal ou d’une aigrette de rubis hérissée parmi les plumes d’un fronteau; et, sur les onduleux va-et-vient d’étoffes, mille chuchotements formaient un vaste et doux murmure que déchirait par instant un bruit dur d’épée contre la pierre, ou, plus vibrant, le cri d’une corde de viole, rompue. La comtesse Phanette se souleva sur sa chaise, et s’adressant aux dames qui l’avoisinaient: --Belles-Cousines, dit-elle, il est singulier que Clermonde des Iles-d’Or ne soit pas encore présente. Quel soin peut la retenir? Pendant que les dames devisaient sur ce point entre elles, un troubadour que l’on nommait Bertrand d’Alamanon fit un pas en avant; il portait sur les yeux un bandeau de soie rose, qui était une ceinture de femme, et un petit page guidait cet aveugle volontaire. --Quoi! s’écria-t-il, en levant les bras vers le plafond, tandis que ses jongleurs, croyant qu’il allait réciter, plaquaient vivement un accord, quoi! ma dame n’est point ici? Après avoir baisé sa croix épiscopale, comme elle faisait toujours avant de parler, Alaette de Méolhon intervint: --La comtesse des Iles-d’Or s’en est allée ce matin dans le bois d’oliviers, aux alentours du château. Peut-être elle s’attarde à écouter les chansons des oiselets ou le gémissement des sources. --Cela est probable, dit Phanette, et sans doute elle ne tardera pas longtemps. Au surplus, le tribunal est en nombre suffisant pour juger. Qu’on introduise les parties. Un brouhaha se fit parmi l’assemblée: la porte principale, largement ouverte, livra passage à une damoiselle, qui était toute jeune et toute jolie sous un chapel de fleurs des champs, et à un vieux seigneur habillé d’une cotte de cuir fourrée de poils de lièvre, lequel était bossu, ce qui fit rire aux éclats le bouffon sur sa panoplie. La comtesse Phanette, d’un geste, leur ordonna d’approcher. --Qui que vous soyez qui venez à nous pour interroger notre sagesse, jurez-vous d’accepter sans murmure la décision de la Cour, et de l’exécuter sans retard, ni omission, ni subterfuge? --Par l’œil de griffon que je garde au chaton de ma bague, je le jure! dit le seigneur. --Je le jure par le cheveu d’Innocent que j’ai dans ma gorgerette, dit la damoiselle fort troublée. --Lequel de vous porte plainte? --Moi, dit-il. --Lui, dit-elle. --Plaiderez-vous sans aides ou si vous choisirez des avocats? Le sire dit: --J’accuserai moi-même. --Moi-même je me défendrai, dit la damoiselle. Alors s’établit un grand silence curieux, et le vieux seigneur commença, la main droite sur la poignée de son épée: --Celui qui me nomme Apollin de Boisgaillard connaît mon nom en effet, et celui qui dit que j’ai soutenu maint combat contre les chevaliers de Bretagne, les meilleurs chevaliers du monde après ceux de Provence, n’est pas ignorant de mon histoire. J’ai une châtellenie sur le Rhône, trois maisons exemptes de redevance dans la ville de Saint-Rémy, deux fermes dans un vallon des Alpines... --Et une bosse sur le dos, interrompit le bouffon. Le sire n’entendit pas et poursuivit: --Or, sept ans déjà passés, un matin de Pâques-fleuries, rencontrant dans un verger la damoiselle ci-présente, je la priai, après trois révérences, de m’octroyer, par bonne grâce, un baiser. Elle m’objecta qu’étant une enfant encore, elle n’avait point l’âge où on peut donner des baisers, mais elle cueillit une fleur de pommier-verglas et me la jeta, disant que, lorsqu’elle serait fille en âge d’amour, elle ne manquerait point de se soumettre à ma volonté, et que je l’aurais pour amie, si je lui rapportais sa fleur. Je retins ses promesses, et, bien des mois écoulés, m’en retournai vers elle, lui rappelant son dire. Mais elle ne fit nul cas de ma requête, et se déroba en riant. Les choses étant ainsi, je m’en réfère, illustres dames, à vos justices, réclamant que ma partie soit tenue par arrêt de la Cour, de remplir ses engagements et de m’accorder le baiser, qui est le corps du délit. Plusieurs dames sourirent; dans le fond de la salle, quelques troubadours témoignèrent qu’ils approuvaient. Phanette de Romanin leva sa droite mignonne et d’un ton très sévère: --Tous signes d’approbation ou de mécontentement sont interdits par la coutume, et quiconque contreviendrait à cette loi serait exclu de l’assemblée. Les sourires s’éteignirent, les voix se turent, la comtesse reprit: --Il importe, avant toutes choses, de connaître l’âge actuel de la damoiselle. --Elle a quatorze ans, dit le sire de Boisgaillard. --Ainsi, elle a l’âge où, selon le Code d’amour, les filles cessent d’être impropres aux doux emplois, et ne saurait arguer désormais de sa trop grande jeunesse pour se soustraire aux obligations contractées. Qu’est-ce donc qu’elle objecte? La damoiselle fit un pas en avant, et, toute rougissante, commença: --J’ai nom Perdigonne de Puysaurin; c’est mon oncle, ce baron que vous voyez près de la porte, et qui a une grande barbe, parce qu’il est allé en Palestine. Il est vrai que, sept ans passés, le sire de Boisgaillard me sollicita d’un baiser et que je le lui promis pour le temps où je serais femme devenue. Mais je supplie la Cour d’avoir en considération que, paroles d’enfant étant paroles légères, ce serait un grand abus de les tenir pour engagements véritables; que j’ai depuis acquis un bel ami par amour envers qui je commettrais forfaiture en accordant mes lèvres à un autre, et que le seigneur Apollin, pour bon chevalier qu’il soit, n’en est pas moins d’un âge peu congruant au mien, ayant d’ailleurs derrière la tête une grosseur que certains prennent pour une bosse. Le bouffon, tout joyeux, fit tinter ses clochettes; peu s’en fallut que l’assistance ne s’éclatât de rire. Cependant la comtesse Phanette, s’inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, recevait à voix basse les avis de ses voisines. Le cas ne laissait pas que d’être assez ardu et difficultueux. Les Belles-Cousines chuchotèrent longtemps, puis cessèrent d’opiner. La Cour avait pris une résolution. La dame de Romanin, debout, prononça: «La Cour suprême d’amour, siégeant au château de Romanin, en Provence: «Ouïes les deux parties contendantes; considérant que le pacte consenti par la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, à fin de laisser prendre un baiser au sire Apollin de Boisgaillard, ne saurait passer pour véritablement sérieux, étant tenu compte du jeune âge et état d’enfance où se trouvait, quand elle s’engagea, ladite damoiselle; et que, d’ailleurs, elle tire légitimement excuse de la vieillesse dudit seigneur et de la rondeur, appelée bosse, qu’il porte entre les deux épaules; «Considérant, d’autre part, que la fidélité aux promesses jurées est la seule garantie dans la pratique d’amour; qu’il importe conséquemment de ne laisser se reproduire aucun relâchement en ce qui concerne leur exécution pleine et entière; «Décide: «Le sire Apollin de Boisgaillard est autorisé à baiser la damoiselle Perdigonne de Puysaurin, mais le lieu et la qualité du baiser n’ayant point été spécifiés par la promesse, ledit sire baisera ladite damoiselle sur la manche de la cotte et non ailleurs, du bout des lèvres et non autrement. «Ainsi jugé en notre château de Romanin, avec l’assentiment de toutes les dames séantes en justice, le dixième jour des kalendes de mai, indiction neuvième.» Cet arrêt fut accueilli par l’approbation générale; personne ne s’avisa d’en contester l’équité parfaite, non pas même le vieux sire qui, sur l’heure, baisa la manche de la damoiselle, d’un air assez penaud néanmoins. Puis, la Cour ayant repris séance, ce fut le tour d’autres procès. D’abord comparurent deux gentilles femmes du pays de Flandre, l’une accusant l’autre de lui avoir dérobé son ami par sourires attirants, signes de paupières, abandonnement des mains et autres manèges illicites. Le tribunal jugea que la demanderesse, ayant eu à sa disposition pour retenir son bien les moyens mis en œuvre pour le lui ravir, devait s’en prendre à elle seule de la perte qu’elle avait éprouvée. Une damoiselle porta plainte contre un chevalier du Temple, lequel, s’étant avisé de faire un trou à la porte de la chambre où elle se déshabillait pour se mettre en son lit, venait chaque soir y coller l’œil; et, ce qui aggravait le cas, le vilain artifice n’avait été surpris qu’après un long succès. --Sans doute la plaignante, demanda l’une des Belles-Cousines, a coutume de garder pour la nuit sa cotte de dessous, ainsi que font la plupart des chastes personnes? Mais la plaignante déclara qu’elle était obligée de la retirer, parce que les plis lui faisaient mal à la peau qu’elle avait fort sensible. Là-dessus, le tribunal, très courroucé contre le sacrilège, arrêta que le chevalier serait exilé pendant quatre années de la société des gentilles femmes, et qu’aucune, avant ce temps évolu, ne pourrait l’agréer pour ami. Un débat plaisant fut celui d’un beau diacre de la clergie de Saint-Rémy, réclamant contre l’épouse d’un vavasseur de la même ville, qui déniait à son amant toute merci ou allégeance, en considération, disait-elle, des vœux qu’il avait prononcés. La Cour estima que l’état de prêtrise ne devait pas toujours être tenu pour un obstacle aux satisfactions amoureuses, et que, lorsqu’un clerc était capable de servir à la fois sa maîtresse et son Dieu sans faire tort ni à l’une ni à l’autre, il pouvait être, sans nul scandale, admis aux faveurs des dames. Toute l’assemblée remarqua l’empressement que fit voir Alaette de Méolhon à soutenir les intérêts du diacre de Saint-Rémy. L’œil éteint et le front mélancolique, un sénéchal du comte de Toulouse s’avança et réclama justice contre son amie. Celle-ci, un jour qu’ils se parlaient de fort près dans la chambre parée, ainsi qu’il est de coutume entre personnes éprises, et qu’ils s’entre-baisaient, n’ayant d’autre témoin qu’un lévrier blanc couché en rond sur un carreau, s’était égarée au point de prononcer, au lieu du nom de son amant, celui de son époux, et cela avec un ton de tendresse infinie. A cette plainte le tribunal, en dépit de la gravité qu’il lui seyait de garder, eut peine à contenir son indignation; il fut déclaré, non sans considérants fort dommageables à l’honneur de la dame, que, sa vie durant, elle ne serait servie d’aucun honnête seigneur, mais serait obligée de se tenir à son mari, puisqu’elle nourrissait pour lui d’aussi condamnables sentiments. Ces menus procès expédiés, un solennel silence régna dans la salle de justice, car le moment était venu où l’on savait que s’ouvrirait l’un des plus graves débats des présentes assises. L’affaire devant être plaidée non par les parties elles-mêmes, mais par avocats désignés, deux troubadours suivis de leurs jongleurs s’approchèrent du tribunal. C’étaient Bérenger de Palasol le Manchot, qui avait pour amie, comme il a été dit, Cécile de Sabran, fille du comte Forcalquier, (nul n’était plus habile que ce poète à soutenir une cause, même mauvaise, en beaux couplets ornés de rimes redoublées), et Raimond de Miravals, le serviteur d’Élys de Mérarges à la chevelure d’or. (Il ne romançait pas avec autant d’artifice que son adversaire, mais il lui avait été départi du ciel une naturelle chaleur par laquelle il savait émouvoir les cœurs et faire triompher ses dires). L’un et l’autre saluèrent d’abord leurs dames, puis la comtesse Phanette de Romanin, et ce fut Bérenger de Palasol qui parla le premier. --Qu’il plaise à la très illustre Cour de m’accorder une attention favorable! Avec l’agrément de l’unique pour qui je vis, je porte ici la plainte d’une illustre châtelaine; mais avant de traiter le point litigieux en sons et tensons ainsi qu’il est d’usage, j’exposerai les faits avec brièveté. Il reprit haleine, et, Cécile de Sabran lui ayant souri: --Donc une dame, dit-il, fut longtemps servie avec force tendresse et grande fidélité par un seigneur de haut rang. En vain voulait-elle demeurer avare des dons suprêmes; elle en vint à être si touchée du patient amour et du beau dévouement de son serviteur, qu’elle se montra peu farouche. Cependant le chevalier reçut et reçoit encore sans témoigner aucune joie les faveurs auxquelles se résout si péniblement une pudique personne. Ce que voyant, la plaignante requiert que son ami soit tenu de se déclarer content ou qu’il plaise à la Cour de lui imposer quelque pénitence, en châtiment d’une telle ingratitude! J’ai posé mon dire. Le tribunal fut surpris, non moins que l’assistance. Que pouvait désirer de plus le chevalier nourri de telles douceurs? Raimond de Miravals prit la parole à son tour: --La Cour a entendu la vérité, mais il convient d’ajouter quelques paroles. Que la justice des dames nous soit en aide! Il est véritable que la haute amie du seigneur qui me commet ici lui a fait miséricorde. Elle l’a admis, à l’insu de tous, dans sa chambre et dans son lit. Mais, par excessive pudicité, c’est de nuit seulement qu’elle lui ouvre sa porte, et toutes lumières éteintes. Or, est-ce joie entière de ne point voir la beauté de ce qu’on possède? Au nom du chevalier pour qui je me porte, je requiers que sa dame soit tenue de laisser dans la chambre quelque lampe allumée, ou qu’il plaise à la Cour lui imposer une pénitence en reproche d’une si cruelle modestie. Évidemment le cas était des plus intéressants, mais il présentait de grandes difficultés; car si, d’une part, la réserve de la dame était fort honorable, le désir du chevalier, d’autre part, pouvait passer pour très légitime. L’assemblée attendait avec impatience les raisons qu’allaient fournir pour et contre Bérenger de Palasol et Raimond de Miravals; quatre jongleurs, ayant accordé leurs instruments, se disposaient à accompagner les voix de leurs maîtres selon le rythme et le ton, et déjà Bérenger, levant des yeux brillants d’enthousiasme, allait commencer d’improviser, lorsque la comtesse Phanette tendit le bras et dit: --Certes, depuis que furent instituées les Cours d’amour pour maintenir entre amants l’observance des honnêtes coutumes, jamais plus importante question ne fut portée à tribunal de dames, et celui de Romanin recevra un nouveau lustre s’il vient à bout de la résoudre à la satisfaction de tous. Mais comment y pourrait-il réussir, étant privé de la plus sage des conseillères, de celle qui en tout temps excella précisément à défendre les droits de la modestie, de celle que, sans faire tort à aucune, on peut nommer la plus chaste des gentilles-femmes, je veux dire Clermonde, comtesse des Iles-d’Or? Il fallait que la renommée de Clermonde des Iles-d’Or fût bien établie, car personne ne réclama contre une si haute louange; les dames elles-mêmes, inclinant la tête, y consentirent. Nulle, en effet, n’était plus belle, et nulle n’était aussi vertueuse. Née dans ces îles d’Hyères où mûrissent des fruits d’or, il était étrange--ainsi disait Bertrand d’Alamanon--qu’elle n’eût pas fondu au soleil, car elle semblait de neige à cause de sa blancheur et à cause de sa froideur. Toute jeune damoiselle, elle n’avait montré curiosité ni des tournois qui se font dans les villes ni des chasses que l’on mène par les forêts; même elle était si pieuse qu’elle s’éloignait rarement de la chapelle, aimait à lire les livres de dévotion, conversait plus volontiers avec les clercs qu’avec les chevaliers; et peu s’en était fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Clarisse. Pour ce qui est du mariage, on avait essayé en vain de lui en parler; elle y répugnait comme il est dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Sa pudeur avait des effrois tout à fait inattendus, que l’on ne remarque pas chez les dames les plus chastes. Elle ne pouvait considérer, sur quelque branche ou dans une cage, deux oiseaux se becquetant, sans qu’une rougeur lui vînt aux joues. Ce lui était un chagrin quand sa cotte frôlait l’habit d’un homme. On ne voyait pas de serviteurs dans ses chambres, mais des filles servantes, qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que des belles aventures, non des saints, mais des saintes. Elle avait pour haquenée une jument de trois ans, n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Elle ne voulait pas de miroirs dans la chambre où elle se dévêtissait, et, si elle assistait parfois aux plaids d’amour, c’était pour y garantir par sa présence la pudeur des dames, trop souvent offensée par d’imprudentes paroles; que si un propos trop vif, pendant les débats, échappait à une personne, elle se retirait dans l’oratoire où elle passait le reste du jour en prières. Ainsi faite, et malgré sa beauté, qui était la merveille de Provence, peu d’hommes l’avaient servie. On avait tant de respect que l’on n’osait pas concevoir de l’amour; on était persuadé que tout aveu lui serait un outrage; et lorsque, plus tard, Bertrand d’Alamanon lui eut confessé qu’il l’aimait, elle exigea qu’en sa présence il portât désormais un bandeau sur les yeux, car les regards d’un homme épris d’elle lui auraient été une insupportable gêne. On résolut donc de l’envoyer quérir en quelque lieu qu’elle pût être et deux pages allaient sortir à cet effet, lorsque, la grande porte s’étant ouverte, parut enfin Clermonde des Iles-d’Or. La dame de Romanin se leva. --Ah! Cousine, dit-elle, venez prendre place ici. Mais Clermonde, la joue vermeille sous l’or épars de ses cheveux, et la poitrine mouvante comme celle d’une femme à qui un grand malheur vient de survenir: --Ce n’est point comme conseillère que j’accours près de vous. Dames, je porte plainte! Il y eut alors un grand étonnement. Quoi! La dame des Iles-d’Or portait plainte? Il s’était rencontré un homme assez téméraire pour offenser l’immaculée beauté vers qui les plus hardis chevaliers n’osaient tourner la vue? Mais, peut-être par suite de la sensibilité de sa modestie, avait-elle considéré comme une injure quelque marque permise d’admiration ou de respect ardent? Plusieurs se disposaient à sourire du récit qu’elle allait faire. --Belle-Cousine, reprit la comtesse Phanette avec un accent de doute, qui donc s’avisa de vous déplaire et que vous est-il arrivé? Mais la dame Clermonde des Iles-d’Or, moins rouge à peine que le velours écarlate de son chaperon: --J’ai été embrassée dans le bois par un homme tout nu! CHAPITRE III POUR UN JUPON ON PEUT PERDRE SES CHAUSSES Mariotte, dès le jour nouveau, ayant quitté l’auberge où elle était servante, mais servante servie à cause de l’amour que lui portait Auberons l’aubergiste, s’en vint seule et chantant: «Deluriau, delurièle», ramasser des branches à la lisière du bois. Pour ne pas être aussi mignonne que les damoiselles du château, elle avenait fort, Mariotte, avec ses cheveux courts et drus, frisés sur son front en de petits serpents noirs qui se donnaient l’air de lui manger les yeux. La bonne santé et l’habitude de se pencher vers le feu des cuisines avaient rubéfié ses joues, qui eussent été bonnes à mordre comme des viandes fraîches cuites à point. Le devant de sa chemise ressemblait au sac d’un frondeur, enflé de pierres rondes, et son jupon faisait le gros dos comme un chat quand elle se baissait pour prendre quelque ramille. Passant le temps dans les offices à préparer les assaisonnements, ou dans le cellier à surveiller les gens qui mettent les tonnes en perce, ou dans les bois à lier des fagots, elle fleurait à la fois la cannelle, la lie et la verveine. Elle allait, venait, «deluriau», s’arrêtait, courait, «delurièle», dans une buée ensoleillée, parmi des fuites d’oiseaux, «deluriau» et des tournoiements d’insectes; sa jupe de brunette cramoisie avait l’air du centre incessamment déplacé de toute cette vie et de toute cette chaleur. Se démenant de la sorte, elle aperçut Auberons qui, de loin, la guettait. Le tavernier de Saint-Rémy était un maître fort jaloux; de fait, il n’avait point tort de former quelque soupçon, au dire des Turlupins, Routiers ou Tard-venus, qui, fréquemment, après quelque bel exploit de grand chemin, se réjouissaient dans son auberge. --Eh! eh! Mariotte, dit-il en s’approchant d’un pas sournois et précautionneux comme celui d’un chien qui flaire une bartavelle, eh! eh! Mariotte, que tu t’es levée tôt! Il cachait mal derrière son dos une très belle fourche en bois de cornouiller; ce que voyant, Mariotte eut dans les reins un petit frisson commémoratif peut-être, mais elle se donna bien garde de laisser voir qu’elle avait peur. --Bon! doux ami, dit-elle, il n’y avait plus de sarment dans le bûcher. --Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a dans le bois quelque jeune garçon qui t’espère? --Il fera une mauvaise journée, celui qui a de mauvaises pensées en s’éveillant. --J’ai bien vu qu’hier soir, avant le coucher, le chef de ces maudits que j’héberge pour la perdition de mon âme (mais on n’aurait guère de chalands si on ne vendait à boire qu’à d’honnêtes gens!) j’ai bien vu, dis-je, que le chef te parlait à l’oreille. --C’est donc qu’il avait quelque confidence à me faire. --Tu te railles de moi, à ce qu’il me semble? --Point du tout, et si je te fâche par mes dires, je ne sonnerai mot. --Ainsi, tu attends un amoureux, fausse fille? --Trairi, deluriau, deluriau, delurièle... --Hein! que réponds-tu là? --Trairi, deluriau, leure, leure, leure... --Prends garde! le nez me chatouille, ce m’est signe de colère. --Trairi, leure, leure... --Gare la fourche, dis-je. --Trairi, delurièle... --Je te romprai quelque membre! --Trairi, deluriau... oh! oh! oh! Son refrain, que lui avait enseigné, non sans récompense, un jongleur venu du pays d’Arras, elle l’acheva dans des cris, car la branche de cornouiller lui caressait bellement l’échine. --Tiens, laide femelle! Voici longtemps que la fourche ne t’avait servie. Nous avons plus d’un compte à régler. Tiens! un coup sur la nuque, pour le baiser que te mit dans le cou le chambrier de Romanin. --Aïe! aïe! aïe! ma peau saigne. --Un autre sur l’échine! pour être restée trop longtemps, après vêpres, chez l’ermite de la Marcellane. --Doux Jésus! mes os craquent. --Et celui-ci dans les jambes! pour te garer d’aller au rendez-vous des galants. --Notre-Dame! serai-je estropiée? --Et celui-là sur le bras! pour que tu geignes quand te pinceront les garçons à qui tu sers à boire. --Hélas! mon doux ami, comment ferai-je pour vous accoler, si vous me rompez les bras? Mais ni plaintes ni supplications subtiles n’apaisaient Auberons, qui la rossait de plus belle, et bientôt le dos nu de la pauvre, tout rouge et traversé de longues raies noires, fut comme une tranche de porcelle qu’on aurait mise à rôtir sur le gril. Finalement, il l’eût assommée si, tout à coup, une main robuste fondant comme un tiercelet n’eût saisi le manche de la fourche, pendant qu’un coup de pied, bien appliqué dans les reins, envoyait le brutal aubergiste (il fut en l’air comme une grenouille qui saute!) tomber à deux toises de là, le nez contre un beau tronc de chêne. Or, c’était Pierre de Pierrefeu, invité de loin par la jupe de Mariotte, qui survenait ainsi: il resplendissait dans son beau costume; son cheval, attaché à une branche d’olivier, broutait le thym et les mousses en secouant sa crinière au soleil. Qu’Auberons ait éprouvé un vif mécontentement de cette intervention, cela est fort certain,--d’autant plus que l’écorce du chêne lui avait très bien écorché le menton et les narines. Il fit mine de se rebecquer; mais le chevalier, d’un geste si fier, lui ordonna de montrer les talons, que le vilain se le tint pour dit et s’achemina vers Saint-Rémy, non sans blasphémer à part soi, et le col enfoncé entre les épaules, comme quelqu’un qui craint pour son dos. Mariotte, contemplant Pierre de Pierrefeu, songeait au beau sire saint Georges dont il y avait dans l’église de Saint-Rémy une figure en cèdre peinturé. Baissant les paupières, elle voyait à travers les cils. Toute défaite et allumée par la lutte, soufflant du mal qu’elle avait eu et du plaisir qu’elle avait, il montait d’elle une chaleur qui sentait bon. --Dites, bergère, ce brutal est-il votre ami? Pierre parla ainsi, très souriant de la bouche et de l’œil, non sans retirer son chaperon, car jamais il ne fut de ceux qui craignaient d’humilier la chevalerie par trop de courtoisie à l’égard des vilaines. Mariotte essayait de rattacher sa chemise, et n’ayant pas d’épingle, s’aidait d’une épine de houx. --Il n’est point mon ami, dit-elle, car il est mon maître; pour moi, je ne suis pas bergère, mais servante chez Auberons, le tavernier de Saint-Rémy. --Qui que tu sois, je t’aime. --Pour Dieu, sire, ne vous faites pas un jeu de me railler; de vrai, un seigneur qui a un si bel habit et un si beau cheval ne voudrait pas aimer une telle pauvre fille. --N’est-ce point signe qu’on aime les gens, si on les embrasse de bon cœur? --Il est certain qu’on n’embrasse pas qui l’on hait, répondit-elle en renonçant à enfoncer l’épine dans la serge. --Vois donc si je t’aime! dit-il. Pierre de Pierrefeu, d’un geste violent, accola la belle fille et la baisa dans les cheveux. --Que béni soit Dieu! murmurait Mariotte, tandis qu’il la menait sous le bois, car jamais je ne reçus baiser de chevalier. Eh! sans doute le sire de Pierrefeu eût préféré commencer sa carrière par de plus hautes amours; entre une femme ou fille de baron et une servante d’hôtellerie, il n’aurait pas hésité, si la dame, des deux, eût été la plus belle. Mais quoi! Alexander de Macédoine conquit-il d’abord Babylone? Il faut enlever les faubourgs avant d’assaillir la ville et d’escalader le donjon; les paysannes sont comme les faubourgs des gentilles personnes. Puis, Mariotte était fort plaisante de corsage; pour ce qui était de ses lèvres, une petite odeur d’ail n’y gâtait qu’à demi le parfum des jeunes roses. Au-dessus d’eux les vastes branches se voûtaient, lentement remuées; l’épaisseur des verdures, bien close au soleil et au vent, les isolait même de la solitude; et nul bruit, sinon d’oiseaux, moins bavards déjà, car dans les hautes feuillées la chaleur croissante ensommeillait les pinsons..... quand se fit tout à coup, nombreux et grossissant, un tumulte de passage à travers les buissons et de pas lourds cassant les bruyères. Pierre se retourna. --Holà! qu’est-ce? cria-t-il. Cinq hommes s’avançaient, portant sur des casaques de cuir, qui leur laissaient les jambes nues, la cotte de maille luisante comme une peau de couleuvre, tenant fière dans leur droite la courte et large épée brabançonne; ils avaient pour coiffure des casques de bronze, à large nasal, selon la mode des routiers, qui coutumiers de mauvaises besognes, se souciaient peu d’être connus. Auberons, rampant à l’aile gauche de la petite armée, se frottait silencieusement les mains; Mariotte, effrayée, rajusta sa gorgerette, pour tout de bon cette fois. --Parlerez-vous? dit Pierre, et saurai-je ce qu’on me veut? L’un des Mauvais-Garçons, soulevant son armet bronzé, montra des joues de cuir brun, couturé de balafres, et des yeux jaunes où la bile flambait sous des sourcils en broussailles. --Vous montrez de la curiosité, beau sire? Qu’il vous soit donné satisfaction. Ce manant est un maître de taverne, à qui chacun de mes compagnons doit quatre deniers d’argent pour maintes buires vidées; moi, je lui en dois neuf, parce que, étant le chef, il m’a fallu donner l’exemple d’une plus seigneuriale beuverie! Or, Auberons nous a dit: «Grâce vous sera faite d’un denier par coup de plat de lame fortement appliqué sur les épaules d’un beau seigneur qui, à cette heure, se divertit dans le bois avec la cotte de Mariotte.» Le compte est fait. Ce sont vingt-cinq coups qu’il vous plaira de recevoir, vingt-cinq, tout juste, à moins que, par prévoyante économie, nous ne jugions à propos de faire quelque avance à notre hôte sur le souper de ce soir. --Hélas, soupira Mariotte, ils vont me le gâter. Mais Pierre de Pierrefeu, d’un revers de main, avait fait voler le casque du routier, et le lourd pot de bronze tomba sur le nez d’Auberons, qui, ce jour-là, décidément, était un nez malencontreux. --Par la Mort-Satan! gronda le Mauvais-Garçon, ramassé sur lui pour bondir, pendant que ses compagnons se mouvaient en avant avec un bruit de ferrailles. Cependant il s’apaisa et, non sans un bel air de courtoisie: --Fils, ne nous hâtons point. Nous aurions regret d’avoir mis à mal un chevalier qui montre du courage, si d’abord nous ne lui avions bien clairement fait voir que le mieux est pour lui de se laisser battre sans résistance. --Tu es trop doux, dit l’un des reîtres. --J’ai étudié pour être clerc, dit le chef. Il reprit, après avoir ramassé son casque: --Seigneur, vous pensez peut-être avoir affaire à de ces Turlupins qu’intimide une semblance de bravoure, et qui, sur les grandes routes, ne volent que ce qu’on leur laisse prendre? Il s’en rencontre de tels, je le confesse; ces poltrons déshonorent les libres-compagnies. Mais tenez-vous pour assuré que nous sommes tout autres; si la valeur devait s’exiler d’entre les hommes, ce serait en notre société qu’elle boirait son dernier lot de saint-pourçain. Pierre haussa les épaules. Le routier feignit de ne point remarquer ce signe de moquerie, et, désignant l’un après l’autre chacun de ses suivants, il continua de parler avec une élégance qui témoignait en effet de quelque clergie: --Celui-ci, c’est Crokesos! que les gens de guerre nomment Abat-Paroi et les pucelles Pille-Cœurs. Son poing fermé vaut une catapulte; sa main ouverte est agréable aux plus délicates femelles. Il est fort et gracieux comme un chêne qui porterait des roses. Votre tour s’écroulera, s’il la pousse du coude; et vous seriez son fils, si votre mère l’avait pu connaître. Pierre mit la main sur la garde de son épée, prêt à toute aventure. --Considérez celui-là! il a nom Pincedès. Ce qu’il aime c’est la bataille, mais il préfère le jeu. Sa joie est parfaite quand il peut ramasser son gain dans le sang. Une fois, le genou sur la gorge d’un vaincu: «As-tu de l’argent?» dit-il. «--Trois esterlins,» dit l’autre. Pincedès proposa de les jouer, ils jouèrent, il gagna, et tua l’homme en empochant l’argent. Pierre fit remuer son épée dans le fourreau, pour être sûr qu’elle ne manquerait pas de sortir lorsqu’il en serait besoin. --Le troisième, qui n’est pas le moindre, c’est Cabot-Chacal, mon neveu. (Viens, fils! je baise en toi l’honneur de ma famille!) S’il se bat dans une ravine, il la mue en un torrent rouge qu’un géant ne passerait pas à gué. Ne présagez-vous rien de cette babine qui se retrousse? Dans une ville assiégée, où le froment manquait aussi bien que le seigle, il prit le goût de la viande humaine, et quelquefois, s’il a jeûné par dévotion ou pour tout autre motif, il lui arrive de goûter, la bataille finie, aux cadavres qu’il a faits. Pierre jugea bon de tirer tout à fait son épée. --Gardez-vous de dédaigner cet autre, bien qu’un bout de chalumeau sorte de sa jacque de maille! Il est vrai qu’il souffle, pour se récréer l’oreille, dans des roseaux percés de trous et qu’il se montre musicien aussi bien qu’homme de guerre; mais, par ses sons, il nous incite aux exploits, et aucun ne s’avise de montrer les reins quand la flûte de Musehault chante d’aller en avant. D’ailleurs, il abonde en inventions réjouissantes; c’est lui qui, par une belle nuitée de juin, imagina de mettre le feu à une bergerie de bénédictines, pour nous donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en chemise. Pierre dégraffa son surcot de peur d’être gêné dans l’action. --Quant à ce qui est de moi, je ne me louangerai guère. Qui donc, seul, et de nuit, s’introduisit dans la ville de Laon, et en rapporta sur ses épaules le coffre communal tout retentissant de belles monnaies bourgeoises? c’est Ogier-le-bien-avisé. Et qui donc, s’escrimant seul contre deux forts gendarmes, en happa l’un par le poignet et du fer de celui-ci perça le cœur de l’autre? c’est Pompée-le-robuste. Or, ces deux reîtres ne font qu’un, car j’ai pour noms: Ogier-Pompée. Pierre s’arc-bouta sur ses genoux pour s’élancer. --Par ainsi, maître, offrez votre dos sans rébellion aux coups qui lui sont promis, car si, de votre fait, nous nous courroucions, il se pourrait qu’avant peu d’instants vous fussiez renversé par Crokesos, saigné par Pincedès, achevé par Pompée et mangé par Cabot, cependant que le flageolet de Musehault sonnerait vos funérailles! Il n’avait point tout dit que Pierre s’était rué, et virant sur les talons au milieu des routiers soudain rangés en cercle, il fit, le glaive tendu, retentir de cinq soufflets d’acier les cinq casques des Turlupins. Eux, alors, le ceignirent de toutes parts, et tombé sous l’effort, il eut deux genoux sur le ventre et un quadruple éclair de lames au-dessus de ses yeux. Mais il ne les baissa point; ce que voyant, Ogier-Pompée sourit avec un air de bienveillante estime. --Pour Dieu, faites-lui merci, suppliait Mariotte. --Vingt-cinq coups! Vingt-cinq! disait Auberons ravi. Mais Ogier s’écria: --Pas un pour lui et cent pour toi, si tu sonnes un mot de plus. Il continua, pensif: --Une nuit que je n’étais pas ivre, j’ai songé que le preux Roland m’accolait chevalier. A ce rêve, sans doute, je dois les magnanimités courtoises qui rehaussent ma valeur guerrière. Quoi qu’il en puisse être, il ne sera fait aucun mal à ce jeune seigneur, car il m’a touché l’âme par sa belle intrépidité. Les Mauvais-Garçons grognèrent comme des porcs que l’on repousse de l’auge. Ogier reprit: --Mais, par l’agonie-Jésus! si je ne veux point qu’on le navre ou le tue, j’entends bien qu’on le pille. Fouille donc, Musehault! Le joueur de chalumeau délicatement fouilla, puis triste, avec la voix d’une flûte qui parlerait: --Nulle monnaie! soupira-t-il. --Eh bien, dit Ogier, sus au cheval de l’homme! D’un bond, Cabot-Chacal fut en selle. --Hélas! mon destrier! pensait Pierre, mon beau destrier, qui me devait conduire aux aventures! Ogier reprit, tâtant le vêtement du vaincu: --A moi le surcot! à Crokesos la cotte! Musehault aura les chausses, et Pincedès les estiviaux. Les quatre Mauvais-Garçons déshabillèrent le sire de Pierrefeu, prestes comme un autour qui plume une alouette. --Hélas! mon habit! pensait Pierre, mon bel habit qui devait me faire aimer des dames! Il n’avait plus qu’une chemise, laquelle était en fine toile de Flandre. --Voilà, dit Crokesos, une parure dont j’aimerais à m’embellir pour les nuitées amoureuses. Mais Ogier vit Mariotte qui pleurait, le front contre un arbre, et comme il était, de son naturel, plaisant: --Fille, dit-il, nous te causâmes dommage en troublant tes ébats. Reçois en don cette chemise... Crokesos acheva: --Puisque tu n’en eus point la doublure. La chemise ôtée, ils la jetèrent à Mariotte, qui, pleurante, la reçut; et larmoyant de plus belle, elle s’en essuyait les yeux, tandis qu’Auberons l’emmenait. Elle partie, eux s’esquivèrent. Pierre de Pierrefeu, nu comme Adam le père, resta seul sur la lisière du bois, regardant fuir au loin son cheval chevauché par une vile armure, et ses habits épars sur d’indignes échines, et toutes ses belles espérances! CHAPITRE IV AVENTURES DANS LA FORÊT Nu, pas même de barbe, et les cheveux très courts, tout nu, gelé d’être sans habits et brûlé d’être au soleil, inquiet d’un passant qui pouvait survenir, honteux de sa peau considérée par toute la solitude, Pierre de Pierrefeu était beau comme Narcissus, dieu des païens, et penaud comme un chien tondu. Subitement, la tête basse et les bras en avant, avec l’air d’un fiévreux qui endosse une robe fourrée, il se jeta dans la forêt. Par instinctive vergogne il cherchait l’ombre des verdures pour en vêtir sa chair, dût-il l’y déchirer; chaussé de bruyères, ceint de liserons, chaperonné de feuilles, il se sentirait moins dépouillé. Mais la curieuse lumière le poursuivait à travers la voûte empoussiérée du bois, comme une armée aérienne lançant mille flèches d’or, et nul fourré ne lui offrit un gîte épineux entre les oliviers espacés. Indécis, effaré, frémissant au tact de son corps, parmi les troncs dont il enviait l’écorce, sous les oiseaux qui avaient des plumes, eux, il allait, venait, rôdait, assez semblable à quelque jeune bête sans poils tournant dans une vaste cage qui aurait pour barreaux des fûts d’arbres. Il fit halte, s’interrogeant. Gagnerait-il le bourg voisin de qui les tuiles, ici et là, rougeoyaient dans les écartements des ramures? eh! les enfants l’auraient hué, comme on fait un chien attelé à quelque marmite, et nul vilain ne l’eût reçu, car il est malaisé de persuader qu’on a de l’argent lorsqu’on n’a pas même de poches. Que si la nuit eût été prochaine, il aurait trouvé du réconfort à songer que, bientôt, parmi l’obscurité de la plaine, il regagnerait le paternel habitacle. Hélas! il était sexte à peine et les journées dans le mois de mai sont peu courtes. Irait-il vers le château, qui érigeait ses deux tours dans une embrasure crénelée des Alpines? il se figurait la fuite des chambrières effarouchées, les yeux écarquillés du veilleur allongeant le cou par un créneau de la tour de guette, et bandant, à tout hasard, son arc. Il tressauta comme si la flèche l’eût atteint; c’était une guêpe, qui, bourdonnante, lui avait piqué la cuisse. Il se reprit à errer. La guêpe le harcelait ainsi qu’un taon fait un bœuf. Les houx le mordaient aux mollets, aux chevilles les ronces; à peine avait-il posé l’orteil sur le sol que, vite, il rebondissait, à la façon de quelqu’un qui marcherait sur la plaque d’un four; et parfois, pour qu’une de ses jambes au moins fût épargnée, il courait à cloche-pied comme un jeune garçon qui se joue. Mais la gêne d’être nu dans la clarté, les souffles et les rires d’oiseaux, lui causaient plus de souci que les piqûres des épines ou les soufflets des branches; il se fût enfoui dans le pire des trous broussailleux, afin de se voiler, et, de ses bras tendus, il semblait qu’il voulût saisir le vent qui passe, pour s’en faire un vêtement. Toujours allant, il vit de loin, entre des roches, une ouverture de grotte, bien ressemblante à quelque géante bouche dentée de pierres aiguës; elle baillait, fort noire, dans une barbe ébouriffée de mousses et de lierres. C’était un asile enfin. Là, d’ombres habillé, il attendrait la nuit. Il s’élança. Un ahan de plus, il échappait à la curiosité du jour et des choses. Qu’est-ce donc qui, soudain, lui rebroussa l’allure? Deux formes, non de bêtes sauvages, se mouvaient dans la profondeur obscure, l’une de l’autre si proches, avec un bruit d’étoffes réjouies d’être froissées; et de la sombre bouche de l’antre s’envolaient des paroles douces, ailées de jolis rires. Vous auriez pensé qu’un nid gazouillait dans une gueule de dragon. Or les paroles étaient telles: --L’autre? non, non, il n’est que trop hardi déjà d’en tenir un, cessez. --Dites la cause, Élys. --La cause? mon vouloir. --C’est donc qu’Élys ne m’aime qu’à moitié. --A moitié, c’est trop dire. --Mais ce n’est pas assez faire. --Ah! cessez, dis-je. N’obéirez-vous point? --Qui se plaindrait, obéie? --Recordez-vous quelle dame je suis. --Comment m’en bien souvenir, si je ne le sais qu’à demi? --Songez, Raymond de Miravals, qu’après la joute où vous vainquîtes, mes couleurs au bras, il ne vous fut octroyé de dormir dans mon lit qu’à la condition de ne pas tirer votre cuirasse. --Eh! je gardai la cuirasse, mais j’ôtai les jambards, je pense! Là-dessus, la dame rit et chuchota encore, peu longtemps, car un baiser donné à propos rend muettes les plus parleuses lèvres. Pierre grinça des dents. D’autres aimaient! Ah! s’il avait eu un habit! Il n’aurait pas failli à entrer dans la grotte, clamant: «Venez au soleil, dame! et quel que soit ce sire, comptez que je vaux plus.» Et de fait, il l’eût prouvé, après peu de retard. Tournant dos, il chercha des solitudes moins agréablement hantées. Là-bas, la profondeur épaissie de la forêt lui offrirait sans doute un refuge. Il courut, baissant le cou pour se garer des ramilles qui lui auraient piqué les yeux, écartant les basses branches avec ses bras déchirés. Un long bruit doux au loin ruisselait. Il devina le glissement d’une eau lente sur du sable. Il s’approchait d’une source, d’une rivière peut-être. Dans les roseaux, il pourrait se cacher, à la façon de ces demi-dieux à cornes, tant célébrés par Théocritus, fableur syracusain; et n’y eût-il là ni vimes ni joncs aquatiques, il aurait du moins l’air, surpris dans l’onde, non d’un stupide fuyard nu, mais d’un baigneur qui lave dans le flot la poussière et le soleil des routes. Il courut plus vite, déjà nageant parmi les vertes vagues du feuillage; la rumeur s’enflait, plus vaste sans devenir moins douce. Un air mouillé le vêtissait de fraîcheur, il aspirait comme une fumée d’eau; et bientôt, rapide, entre le treillis de quelques ornes grêles, reluit une coulante surface, qui disparut un instant derrière un rideau d’yeuses, puis, entre deux rives d’où les saules laissaient pendre leurs chevelures comme des dames endormies au bord de l’oreiller, s’étala enfin, longue, étroite et tout bleuie par le reflet du ciel. Mais comme il dévalait, Pierre, brusquement, s’arrêta. Par delà l’un des saules, et dépassant la rondeur des branches retombantes, s’érigeait une sorte de bonnet pointu, en ostérin violet, tout œillé de pierreries, et qui certes était («Notre Dame!» dit Pierre en se signant) une belle mitre d’évêque. Cette nouvelle rencontre ne déplut pas au sire de Pierrefeu; un saint homme comme le devait être cet évêque qui, sans doute revenant de quelque pèlerinage, s’était laissé choir au bord de la fraîche rivière, n’aurait point de railleries pour le piteux état d’un voyageur dépouillé par de mauvais chrétiens, mais l’aiderait au contraire à se tirer de souci. Pierre avança d’un pas sur le sol amolli par l’eau voisine; il se disposait à se faire bien venir par le moyen de quelque pieux salut, lorsqu’une voix si douce, en dépit d’un ton de colère, qu’elle ne pouvait être celle d’un homme, fût-il un serviteur de Dieu, prononça vivement ces mots: --Ce sont malencontres, dis-je, dont il faut savoir se garer. --Alaette, répondit l’évêque, il y a au château de Romanin autant d’hôtes au moins que de lits, et, si je n’avais partagé la couche de ma femme, il m’aurait fallu dormir parmi la paille des étables, ce qui eût été peu congruant à mon caractère. --Parlez plus vrai, dit la douce voix, moins douce, il vous a plu, si vieille et maigre qu’elle soit, d’embrasser de nuit votre épouse. --C’eût donc été pour mater la chair! dit l’évêque; de vrai, il se lit dans les légendes que plus d’un saint, par pénitence, mettait auprès de soi un squelette. Une maigre épouse convient à un personnage d’église aimé d’une dame un peu grasse; et compte me sera tenu d’avoir expié près d’Eudoxe mon doux péché près d’Alaette. --Vous me voulez distraire par ces dires complimenteurs, mais je ne m’en satisfais point, et, s’il vous plaît, dès cette nuitée, vous vous mettrez en quête d’un autre lit. --Ah! j’en sais un qui me serait le plus plaisant de tous, par vos chers pieds nus, je le jure! Mais quoi, la dame de Roc-Huant se montre fort jalouse; il nous en cuirait de la mécontenter outre mesure. Au surplus, ce couvert de saules n’est-il point aussi discret que les plus céleuses courtines? Cette couche de vertes herbes ne vaut-elle pas les plus doux lits du monde? et, pensez-y, ce n’est pas pour proférer de telles paroles amères que ces lèvres si mielleuses vous furent, par la grâce du ciel, données. --Ah! Flodoard, dit Alaette, quand vous viendrez aux portes du paradis, il faudra bien, en dépit de vos péchés, qu’elles vous soient ouvertes, tant vous avez d’adroites paroles et de séduisantes façons. Pierre n’en eût point écouté davantage, à cause du grand respect qu’il portait aux personnes d’église. D’ailleurs, un bruit qu’il fit en se retenant, près de choir, au tronc du saule, lui donna à craindre d’être surpris, et, d’abord avec précaution, puis très vite, il s’éloigna parmi le froissement des feuilles et les envolements d’oiseaux effrayés. Qui avait jamais ouï parler d’une forêt pareille, où les grottes recélaient, au lieu de bêtes farouches, des couples trop attendris, où des évêques mitrés, en place d’oiseaux, faisaient leur nid dans les saules du rivage? Certes, il se déroberait à ces visions amoureuses qui lui étaient si cruelles. Sa nudité, sa solitude hélas! il fallait qu’enfin il trouvât où les cacher; et fort à propos, au milieu d’une clairière, lui apparut un vieux chêne que le tonnerre avait écimé et qui portait, creux jusqu’au sol sans doute, une large plaie noire à son flanc béante. Il redoubla de hâte, bondissant par-dessus les bruyères, s’aidant des branches pour sauter les buissons, atteignit le chêne, l’embrassa, s’y meurtrissant, parvint à grimper, se fourra par les pieds dans le trou, s’y enfonça, vira sur lui-même, malgré les esquilles du tronc, et, vêtu d’écorce jusqu’au cou, laissa pendre sa tête au dehors, essoufflé. Alors, les yeux tristes, il songea aux belles aventures d’amour que ses rêves lui avaient promises. Comme elles se fussent diverties de lui, les dames de la Vicomté, si, le voyant dans son tronc d’arbre, elles avaient su quel beau défi leur avait jeté, le matin, sur son beau cheval, dans son bel habit, entre les trois chemins de la Marcellane, le jeune sire de Pierrefeu! Combien elle nous déçoit l’espérance, hélas! et qu’adviendrait-il de lui maintenant? Tout à coup il ferma les yeux; non, non, il ne voulait plus voir les délices des autres! Une dame avec son ami était entrée dans la clairière. Coiffée d’un chaperon de soie rose où tremblaient deux ailes de pluvier, vêtue d’un pelisson étroit de satin rose aussi, Cécile de Sabran (car il est vrai que ce fut elle), ne marchait point, mais se laissait porter par un varlet qui était de grande taille, et avait fort belle apparence, bien qu’il ne fût point chevalier. Or ils vinrent s’asseoir dans l’herbe, au pied du chêne! Certainement, si Pierre de Pierrefeu, au lieu d’avoir été doctriné par des chapelains ivrognes dans le château paternel, eût reçu les leçons de quelque érudit abbé passé maître en clergie, il n’eût point manqué de comparer son cas à celui du baron Tantalus, lequel, pour divers méfaits relatés dans les antiques histoires, fut condamné à voir couler, mourant de soif, une belle onde où il ne pouvait mettre les lèvres, et à voir mûrir, mourant de faim, de doux fruits auxquels il ne pouvait mettre la dent. Jeune comme elle était, bien blanche du visage, et du sein aussi, car le pelisson de satin rose était déjà moins serré qu’il n’était quand elle vint, les deux bras hors des étoffes, et ses cheveux, issus en flots du chaperon, éparpillant des odeurs de pommade et d’autres odeurs meilleures, Cécile se mouvait tendrement parmi les caresses de son ami, soupirait d’aise et murmurait: «Ah! ce n’est point un chevalier manchot qui m’accolerait d’aussi agréable façon!» Ce que voyant et entendant, Pierre de Pierrefeu, la tête hors de l’arbre, les narines écarquillées, et les yeux grands ouverts en dépit de son vouloir, aspirait de tous ses sens cette jeunesse et cette beauté si proches; et il sentait son corps nu piqué comme de mille épingles, ne sachant si c’était par le fait des fourmis qui lui grimpaient le long des membres, ou de son sang qui lui fourmillait dans les veines. Eux se baisant, lui n’y tint plus. --Mort de mon cœur! s’écria-t-il. Ils l’entendirent et, désembrassés, disparurent. Alors, Pierre, sailli du chêne, se dressa dans la clairière avec des gestes éperdus. Fou, il l’était, certes, devenu. Il serrait dans la brise des formes imaginaires, voyait des yeux absents, baisait des bouches vaines. Il ne lui était plus importun d’être nu; il s’étalait au ciel, s’offrait aux curiosités de la lumière qui soulevait les feuilles pareilles à des paupières vertes, et l’enveloppement du vent lui était une caresse. Il se plongea dans les frondaisons, bégayant des appels; tel Pan le dieu, en quête d’une nymphe habitante des bois. Les piqûres des herbes rases étaient des chatouillements qui ne lui navraient plus les plantes. Qu’un rameau lui entourât le buste, il lui semblait qu’elle vivait, cette ceinture. Il enlaçait des arbres, leur disant: c’est toi, dame? Effarouchée, une biche s’échappa dans le fourré, il bondit vers elle, l’espérant femme. Par instants il rampait, longuement frôlé aux bruyères, et les écartait comme on fait d’un doux linceul de lit pour y chercher une amie. Enfin il ne lui suffit plus d’imiter les bêtes qui rôdent allumées par les chaudes saisons; un oiseau s’étant envolé, vers son nid peut-être, il le suivit dans les branchages. Ici, se balançant sur un rameau d’olivier, là, faisant ployer de son poids la cime d’un haut chêne, d’arbre en arbre il allait, rompant les ramilles, trouant les feuillées, mêlé à toute la forêt, toujours suivant, comme sûr de l’atteindre, quelque femme au loin vue de ses yeux brûlants, sentie de ses chaudes narines, presque touchée de ses bras fous. Or, seule, au bord d’un ruisselet, en cotte de samit pâle, la plume de son chaperon frôlée par le passage de l’eau claire, une dame, sur des carreaux qu’elle avait placés là, gisait, ensommeillée, une joue dans ses cheveux. Et celle qui dormait ainsi sous l’approche furieuse de Pierre de Pierrefeu, c’était la plus belle et la plus chaste femme du pays de Provence, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or! Quand il se rua sur elle, tout nu, dans un effondrement de ramures, peut-être elle rêvait qu’un séraphin du ciel osait à peine, à genoux, lui offrir un lys de neige, ou qu’elle chassait à jamais de sa présence le troubadour Bertrand d’Alamanon à cause qu’il avait, étant près d’elle, soulevé d’un seul doigt, et si peu, le bandeau dont il lui était enjoint de garder ses yeux voilés. CHAPITRE V PIERRE DE PIERREFEU PLAIDE SA CAUSE DEVANT LES DAMES Vous pensez l’étonnement et le courroux de tous aussitôt que Clermonde, dame des Iles-d’Or, eut narré par le détail devant le tribunal quel affront elle avait subi dans la forêt de Romanin. Déjà Bertrand d’Alamanon dégainait son branc d’acier parmi les remuements de robes effarouchées et les entre-heurts de mandores et d’armures, quand Phanette, imposant silence au tumulte, ordonna d’une voix ferme: --En quelque lieu qu’il se trouve, soit le traître appréhendé et par devant nous conduit, pour être jugé selon la loi d’Amour. --J’en suis bien d’accord, dit Clermonde. Ces mots ouïs, les bruits se turent; seule, Alaette de Méolhon, voilée de ses cheveux et ramenant sous sa cotte ses pieds sans estiviaux: --Comparaîtra-t-il tout nu? demanda-t-elle. Mais sa parole ne fut pas entendue à cause du trouble de chacun; quatre chanceliers, suivis de quatre pages, quittèrent la salle de justice, afin de rencontrer le coupable et de l’amener céans, ou docile ou rebelle. Eux partis, la dame de Romanin, soucieuse de donner une belle solennité aux débats qui s’ouvriraient tout à l’heure, désigna de la main trois pucelles de l’assemblée, par qui l’image en bois taillé du jeune dieu d’Amour fut retirée d’un bahut vermeil au dedans comme le pourrait être un autel et, sur un pinacle d’ors fins et de pierreries, dressée au milieu de la salle. Hors d’un manteau d’azur, tout fleurissant de fleurs d’avril, sous un nimbe formé par des entrelacs de soucis et d’églantines, la claire face de l’enfançon divin, ouvrant des yeux d’agate glauque, riait avec des lèvres en bois vermillonné. Les dames, alors, et les chevaliers, et les fableurs, et les clercs, ôtant chaperons et fronteaux, se rangèrent en cercle autour de la jolie image, et, par dévote révérence, s’inclinèrent ne sonnant mot. Mais Phanette leva les bras avec un peu de l’air des Pythonisses Dodoniennes, et, deux jongleurs s’étant approchés, elle commençait de réciter la louange du Dieu,--car mieux qu’aucune de ce temps elle sut composer et dire sirventes, vers, couplets, sons, chansons et tensons,--lorsque le fou de Romanin, qui s’était accroché aux ferrures de la fenêtre, et avait, pour mieux voir au dehors, crevé de l’ongle le vélin d’un carreau: --Voici l’homme! cria-t-il. Il y eut un grand refoulement peureux, vers le fond de la salle, de dames tournoyantes et rassemblées comme des feuilles dans un cercle de vent; plus d’une même se cacha de la main les yeux, non, à vrai dire, sans écarter quelque peu les doigts. --Fait-il résistance? demanda Phanette de Romanin. --Il marche le premier, fièrement; vous jugeriez qu’il conduit qui l’amène. --Est-il vêtu? dit Alaette de Méolhon, qui suivait sa pensée. Le bouffon, cette fois, n’eut point le loisir de répondre; les deux battants de la porte plutôt enfoncée qu’ouverte, sonnèrent contre les parois de marbre, et Pierre de Pierrefeu entra, hautain, violent, sauvage, non point nu, mais du col aux chevilles, comme un dieu sylvain, enveloppé de branches feuillues, de liserons et de lierres; et vous eussiez cru qu’avec lui dans la salle affluaient l’air libre du ciel et toute la franche forêt. Il s’arrêta, extasié de tant de femmes. Son premier désir, certes, fut de les embrasser toutes. Mais il se contint, les regardant avec des yeux qui baisaient comme des lèvres, et salua l’assistance, car il était, de nature sinon par doctrine, courtois. Or, parmi les longs murmures des dames tout bas chuchotantes avec de légers rires, et des hommes à qui déjà, parce qu’il était beau et jeune, cet inconnu déplaisait fort, la Cour avait repris séance, et Phanette, mignonne et grave, interrogea: --Êtes-vous celui qui, vaguant nu par la forêt, prit un baiser, elle endormie, à la comtesse Clermonde des Iles-d’Or, ici présente, qui accuse? --Un baiser? Pierre sourit. Mais, ayant rencontré de l’œil la rougissante Clermonde: --En effet, rien qu’un baiser, dit-il. --Nommez vos noms. --Pierre. --Tous vos noms. --Pierre. Le héron navré cache sa tête dans la vase; un noble homme, mal en point, dérobe aux moqueries l’honneur de sa maison. --Donc, vous êtes de gentille race? --Qui en doute, qu’il l’ose dire! --Savez-vous quelles nous sommes? --Les plus plaisantes femmes que, même en songe, aucun ait jamais vues. --J’entends si vous savez à quelle fin nous voici rassemblées en ce lieu? --Ceux qui parlent du château de Romanin ne manquent pas d’en faire cent contes extravagants, mais je me donnai toujours garde d’y croire. --Qu’est-ce donc qu’on rapporte? --Que les dames en ce château séantes y tiennent Cour plénière pour juger les procès d’amour. --Ce disant, ils ne mentent point. --Quoi? vous rendez des sentences? --Équitablement, certes. --Il y a des lois d’amour, en effet? --Le chevalier Brito en sut conquérir le Code, dans la forêt de Brocéliande, au temps d’Artus le roi. Pierre, éclatant de rire, fut comme un jeune arbre secoué où battent de l’aile des oiseaux joyeux; cette insolente gaieté, comme on pense, parut à tous fort messéante. --Pardonnez, dames, dit-il, je suis très rude et malhabile à feindre, car, nourri dans les bois, la compagnie des sangliers et des louves ne m’a point initié aux hypocrites courtoisies. Phanette de Romanin reprit: --Accepterez-vous, néanmoins, notre arrêt? --Pourquoi non? répliqua Pierre que divertissait l’aventure. --Il faut, sire, que vous en fassiez un grand serment. --Le plus grand qu’il vous plaira. --Jurez donc par le Dieu de qui l’image est devant vous. Pierre considéra curieusement l’enfançon taillé dans le bois, qui portait un manteau d’azur et un nimbe de fleurs en tresses. --Par cette poupée? dit-il. A ce coup, le tribunal et l’assemblée se levèrent, bouleversés d’un tel blasphème. --Une poupée! le Dieu d’Amour! Cent voix criaient, confuses. --Le dieu d’amour! répéta Pierre. C’est homme et non pas enfant que je l’eusse imaginé. Au surplus, s’il vous faut un serment, agréez celui-ci qui en vaut un autre: par le nom de ma race, par le nom que je cèle, je jure de me soumettre, dames, à votre justice. On reprit place, Phanette dit: --Vous tiendrez le serment juré? --Un homme n’eût pas dit impunément ceci! --Bien, vous parlez du moins d’une haute façon. Or çà,--puisque vous connaissez de quoi l’on vous accuse,--défendez-vous, beau sire. En dépit de ses façons irrévérencieuses, Pierre, par sa belle mine, avait de quoi ne point répugner aux dames; plus d’une se disposait à l’entendre avec une bienveillance qu’aurait dû exclure la gravité de la faute, lorsqu’un troubadour, l’air morose, s’avança. C’était Giraud de Salignac, maigre et sec, brun de peau, borgne d’ailleurs, mais il excellait, de son bon œil, à déchiffrer les écritures des parchemins antiques. Comme il avait dans son château une très belle librairie, il n’ignorait de rien; les plus habiles trouvaient plaisir et profit à l’entendre deviser sur quelque matière que ce pût être. --Il est d’usage, dit-il gravement, que nul inconnu ne soit admis à plaider devant la Cour d’amour, s’il ne fait montre d’abord de quelque clergie en répondant avec justesse à diverses questions posées par un homme bien doctriné; car d’illustres personnes ne doivent point prêter l’oreille à un discoureur qui ne serait pas capable d’agrémenter ses dires par des comparaisons exactes et belles, ou par de doctes souvenirs de lectures. La dame de Romanin, d’un léger signe, approuva; et déjà le sire de Salignac, l’ongle de son index à la pointe de son nez, questionnait Pierre de Pierrefeu maugréant à part soi de tant de cérémonies: --Le noble homme auquel je parle pourrait-il me dire, à quelques toises près, la distance qui divise le ciel de notre terrestre habitacle? --Bon! comment le saurai-je? je ne fus jamais au paradis. Giraud de Salignac sourit avec un grand air de pitié. --Apprenez que cette distance est telle: Un homme ne cessant d’aller le plus droit qu’il pourrait, et cheminant chaque jour vingt-cinq milles, mettrait bien à aller sept mille cent sept ans et demi. Si donc le premier homme que Dieu créa eût toujours marché, il s’en faudrait encore d’un million huit cent quatre-vingt-deux mille trois cent quarante jours qu’il ne fût arrivé, puisque je parle en l’année onze cent cinquante-deuxième de l’Incarnation Dominicale. Pareille science émerveilla l’Assemblée, mais le sire de Pierrefeu jugeait plus plaisant d’être interrogé par les dames. Le savant troubadour reprit: --Je poserai une autre question, moins ardue, touchant les animaux terrestres. --Hâtez-vous donc, dit Pierre. --Ainsi ferai-je, certes! et sans m’informer de la taupe, laquelle n’y voit goutte, car elle a les yeux sous le cuir, ni de l’aspic qui garde l’arbre d’où le baume dégoutte; ni de la licorne qui s’endort au doux flair d’une pucelle; ni du cygne qui chante si bien, que si l’on harpe devant lui, il s’accorde à la harpe ainsi que le tambour à la flûte; ni même de la calandre qui, si elle regarde un malade au visage, annonce qu’il guérira, mais annonce qu’il mourra si elle s’en détourne et ne veut le regarder; je me contenterai de demander au noble homme que voilà, quelle bête il a coutume d’offrir à une dame lorsqu’il veut la convaincre d’écouter un aveu et de confesser à son tour quelque tendresse? --Eh! ne saurait-on l’en persuader sans lui donner aucun animal? --C’est fuir, non répondre; la bête qu’il convient d’offrir dans le cas supposé, c’est la belette, par d’autres nommée mostoile. --Eh! pourquoi? --Parce que la belette conçoit par l’oreille et enfante par la bouche. Une si belle explication fournie, Giraud de Salignac ajouta, parlant au tribunal: --Cet homme n’est point digne de discourir en votre présence. Alors, Pierre, sentant se mouvoir sa bile: --Morbleu! que veut dire cela? et digne ou non de plaider, qu’importe? Rôdant parmi les branches et tout chauffé par le printemps, je vis une femme endormie et la baisai aux lèvres. Bien sot qui ne l’eût fait, et, par la mort de mon cœur, plus sot encore qui en aurait repentir! Ainsi parla le sire de Pierrefeu; un tel franc langage n’était point ce qu’il eût fallu pour gagner la faveur de la Cour. Avec un air très grave, qui ne présageait rien de bon, les conseillères, l’une après l’autre, parlèrent bas à la comtesse Phanette, puis celle-ci, ayant longtemps médité, prononça enfin au milieu d’un silence plein d’attente, le plus terrible arrêt qui jamais ait été rendu par tribunal de dames: «Ouïe la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, laquelle nous présenta sa légitime plainte d’avoir été, pendant son sommeil, aux lèvres baisée par un homme dépourvu de tout vêtement, et cela en dépit de la renommée de vertu et chasteté qu’elle s’est acquise en tous lieux au moyen d’une vie pieuse et notoirement exempte de toute faiblesse amoureuse; «Ouï dans sa défense un homme nommé Pierre, reconnu coupable dudit attentat, et qui, loin d’en montrer repentance, s’en est hautement vanté devant tous, après avoir à plusieurs reprises, tant par son attitude farouche que par la sauvage liberté de ses dires, montré peu de respect pour la Cour et pour le Dieu d’amour lui-même; «Considérant que l’attentat commis est de ceux que l’on ne saurait punir trop sévèrement; que, s’il n’a pas été prévu par les lois révélées, l’esprit même de ces lois en est gravement outragé, car le double consentement est la base même de l’amour; qu’il tire une particulière gravité du défaut de costume avoué par le coupable, et de la juste estime où est tenue la victime; vu d’ailleurs les arrêts rendus en des cas approchants par la comtesse Ermengarde, dame de Narbonne, avec l’assentiment unanime des dames, et par la Cour d’amour qui siège dans la châtellenie de Signe; «Considérant, d’autre part, que le coupable pourrait invoquer en sa faveur les livres du savant homme Andréas, chapelain royal, lequel ne blâme pas celui qui se divertit le matin avec une personne couchée dans l’herbe; qu’il pourrait arguer en outre de l’article cinquième du Code d’amour, où il est dit: «Non est sapidum quod amans ab invito subit amante,» pour prétendre qu’ayant eu moindre plaisir, il mérite moindre peine; qu’en conséquence il y a lieu de lui imposer une pénitence sévère, mais qui, par son espèce, le soit un peu moins pour lui que pour tout autre elle serait; «Décide: «L’homme appelé Pierre, sera désormais tenu (puisqu’en effet il se targue de répugner à tout déguisement de pensée), de dire vérité, interrogé ou non, en tous lieux, en tous temps, à tous et à toutes, à rois et à vilains, à clercs ou à laïques, à pauvres ou à riches, contre ses intérêts et contre ceux des siens, au péril même de sa vie; et ce, jusques au jour, où par bienveillante miséricorde, la comtesse Clermonde, dame des Iles-d’Or, jugera que justice aura été suffisamment faite; «Décide en outre: «Pour qu’en tous pays et par toutes personnes, il puisse être désigné et connu comme un témoignage vivant de notre justice, le dit Pierre aura nom désormais: Pierre le Véridique.» Or pendant qu’au milieu des signes qui approuvent, et des «oui, oui» et des «fort bien», la comtesse Phanette, pour mieux débiter la sentence, enflait sa voix mignonne, Pierre de Pierrefeu d’abord avait souri, non sans l’air de quelqu’un qui se moque, et puis levé l’épaule, comme impatient d’un si subtil partage; mais lorsqu’il eut compris enfin quelle chose on exigeait de lui, alors, il se dressa joyeusement, secoua d’un mouvement fier ses cheveux et, levant deux bras semblables à des branches que la brise rebrousse: --Par le Nom-Dieu, clama-t-il, je dis: oui! Parler vrai, cela m’agrée. A l’âme franche sied la franche parole. Fausses amours, fausses vertus, faux rires, fausses larmes, mensonges d’honneur et traîtrises de femmes, gardez-vous désormais de Pierre de Pierrefeu, appelé le Véridique! Familièrement accoudé sur la tête du Dieu d’amour, il se cambra, l’œil plein de beaux défis. --Je parle à vous, dames, chevaliers, clercs, à vous de même, fableurs aux ingénieuses lèvres! Que besognez-vous en ce lieu? Cette salle est une geôle, où, l’air manquant, les cœurs étouffent. Sus aux fenêtres! Humez le ciel! Deux à deux, dès le matin, s’aiment les calandres chanteuses qui volèrent dans la lumière, et nul oiseau ne leur dit: «C’est voler trop haut, petiotes!» Au renouveau brament les cerfs sans que d’autres cerfs les reprennent ou les louent d’avoir mal ou bien bramé. Librement il quête la louve, le loup qui s’allume et, sans aboi, rampe, saute et la happe. Un ingénu vouloir de tendresse fait l’une à l’autre sourire les fleurs voisines et l’une pour l’autre dès la vesprée se dessiller les vermeilles étoiles. Créatures des bois et des eaux et des cieux, c’est sans règles que vous conjuguez vos mutuelles appétences et, par toute la féconde nature, il n’y a point, dans les choses de l’amour, d’autre loi que l’amour même. Mais vous, dames, et vous, sires, vous avez imaginé des façons trop délicates de compliquer les simples emplois pour lesquels furent engendrés tous les êtres et voici que, voulant aimer mieux, vous n’aimez point du tout en effet; ainsi des alchimistes, dans leur creuset où ne demeurera qu’un peu de cendre, usent le bel or naturel. Ah! fous de cervelle et de cœur! étudiez le code conquêté par le chevalier Brito dans la royale forêt de Brocéliande, connaissez des cas d’amour, rendez de subtiles sentences, édictez de quelle façon les gentilles personnes doivent saluer leurs serviteurs pour ne leur donner ni trop ni trop peu d’espoir, décidez après combien de services un chevalier doit être admis dans le lit de sa dame, lui nu près d’elle nue, mais après serment qu’il ne la touchera point, ou avec licence de l’accoler, mais lui vêtu, près d’elle vêtue. Enfin soyez savants et courtois et diserts, n’importe! celui qui a plus d’amour et plus de joie que vous, même quand vous devisez sous les courtines parfumées de vos lits de parade, c’est le chaud vigneron, embrassant à pleins bras et baisant à pleine bouche, sur la terre, sous le ciel, la vendangeuse rude, de tout ignorante, qui fleure la chair saine et le raisin mouillé! Achevant ainsi, il secoua tout son habit de verdure dans un éparpillement de feuilles et de rosée; et deux papillons bleus, qui, sur son épaule, étaient restés endormis dans le cœur d’un liseron, alors éveillés, s’envolèrent, puis, s’étant poursuivis, se joignirent, les ailes de l’un sous les ailes de l’autre étendues. CHAPITRE VI TOUTES VÉRITÉS NE SONT POINT BONNES A DIRE Or, le discours de Pierre avait fort choqué l’assistance; parmi le grossissant murmure, une dame,--ce fut par malencontre Cécile de Sabran,--dit tout haut d’un air de mépris: --Les amours de qui n’est point chevalier sont bestiales amours et une gentille personne n’en saurait supporter la pensée. --Eh! Dame! répartit Pierre, un varlet qui a ses deux bras vous plaît mieux pour jouer dans l’herbe qu’un chevalier manchot! Du col aux tempes, la dame devint toute rouge, et sa claire face, qui était comme un lys, fut comme une pivoine. --Par la Passion-Jésus! gronda Bérenger de Palasol, une main, non la droite, sur la garde de son épée. Mais Pierre: --Je dis la vérité, étant à cela, par mon serment, contraint. --Non pas la vérité! prit un autre. Toutes les nobles femmes séantes en ce château de Romanin valent qu’on les vénère, étant belles et de chaste vie. Nulle n’octroie, même à son ami, que les caresses permises par la coutume d’amour; et moi-même, Raymond de Miravals, quand je me couchai, par étrange faveur, auprès de la belle Élys de Mérargues, je dus, qui donc l’ignore? conserver de nuit mon armure. --Oui, toute, sauf les jambards! dit Pierre. Qui eut vu à ce moment la piteuse attitude de la belle Élys de Mérargues, aurait bien deviné que les paroles du sire de Pierrefeu n’avaient pas été pour lui plaire. Mais Raymond de Miravals: --Scélérat! cria-t-il. Et il tira sa lame. --Mes fils, prêcha d’une voix douce Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon (il ne tarda pas à se repentir d’avoir voulu chrétiennement s’entremettre), mêlerez-vous de sanglantes querelles à des jeux de courtoisie? --Évêque, répliqua Pierre, la place d’un homme d’église n’est point au milieu de ceux qui vont combattre, non plus que sous les saules de la rivière, en compagnie d’une galante. A ces mots qui poussa un cri? ce fut le bel évêque, car la dame de Roc-Huant, sa femme, lui avait très bien pincé le bras. Alors se fit un grand tumulte courroucé de clercs bavards montrant le poing, de chevaliers qui font sonner dans les fourreaux les glaives, de troubadours brandissant des mandores, de dames éparses dans un brouhaha soyeux d’étoffes en tous sens remuées. Et Pierre de Pierrefeu commençait de voir que la vérité n’est pas toujours plaisante aux hommes. Superbe d’ailleurs, surpris, non fâché de l’aventure, près de la chaire de justice où siégea naguère la dame de Romanin, il se tenait debout, le pli de la raillerie aux lèvres et l’éclair du rire aux yeux. Tout à coup: --Sus à l’homme! ordonna Raymond de Miravals. Et dix, suivis de vingt, bondirent. Mais pendant qu’ils enjambaient les degrés du tribunal le sire de Pierrefeu se déroba entre le haut siège et le mur. Ils tournèrent autour de la chaire. --Tue! Tue! criait Raymond. --Tue! Tue! répétaient les autres. Et de fait, une seule chose les empêcha de le tuer: c’est qu’il avait disparu, comme un flocon fondrait dans l’eau. CHAPITRE VII CHAQUE CHOSE EN SON LIEU Brusquement, une basse porte, faite d’une seule lame de cèdre, s’était ouverte dans la paroi du fond, derrière le siège de justice, et Pierre avait disparu comme à travers la muraille. L’huis refermé, il se trouva dans l’ombre, plus étonné de cette aventure nouvelle qu’inquiet d’entendre encore, si proche de soi, le tumulte courroucé de ses poursuivants. Une toute petite main lui effleura le bras, légère comme un oiseau qui voletterait sur une branche, et quelqu’un, dans un doux parler, lui chuchota près de l’oreille: --Sire, venez avec moi, nul ne s’avisera de vous quérir dans la cachette que je sais. Or, le son de ce parler était si pur, si clair, qu’il donnait l’idée, dans l’obscurité, d’une lueur qu’on ne verrait pas. Si Pierre lui fut obéissant, c’est ce qu’il n’est guère besoin de dire. Soumis à la main, charmé de la voix, sans nul souci d’autre chose, il monta les marches roides d’un escalier très étroit qui tournait, tournait. --Dame, qui êtes-vous? dit-il. --Damoiselle, non pas dame. --Ne saurai-je point votre nom? --Que vous servirait de l’apprendre? Passant derrière la porte, j’entendis votre franc discours, et touchée d’estime pour vous, j’ai voulu vous tirer du péril où il vous a mis. Vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage. --Ah! du moins, vous n’êtes pas une vilaine, car votre habit, que j’ai touché par mégarde, est d’un très fin satin. --Sire! il n’était pas nécessaire de me suivre de si près. --Ah! que vous êtes jeune! --Où le connaissez-vous? --Les fleurs nouvelles ont un parfum qu’on ne trouve pas aux autres. --Relevez la tête, sire! le plafond n’est plus si bas. --Où est-ce donc que vous me conduisez? --Où vous êtes arrivé. Asseyez-vous sur ce coffre. Bien. Et demeurez en paix jusqu’à l’heure où je pourrai vous faire sortir du château. --Quoi! je resterai dans l’ombre? --Oui. --Et vous ne vous laisserez point voir? --Non. --Pour quelle cause, dites? --Parce que je suis laide, hélas! Pierre lâcha la petite main qu’on ne lui avait pas retirée. Tout vaillant qu’il se targuât d’être et qu’il fut en effet, la laideur d’une femme lui était une ennemie qu’il n’osa jamais affronter. Mais il crut entendre un joli rire qui se moque. --Ah! dit-il, tâtant le vide pour ressaisir la main, vous vous êtes raillée de moi. L’invisible damoiselle, d’une voix triste, répondit: --Sire, j’ai parlé selon la vérité. D’autres sont belles! je ne leur ressemble guère. En place de cheveux noirs ou d’or, je porte des crins rouges, drus et courts comme une toison de brebis récemment tondue. --Aïe! dit Pierre. --On remarque au-dessus de mon œil droit une verrue... --Ho! --Et sur mon œil gauche, une taie. --Diantre! --Ce n’est point la couleur du lait et des roses que montre mon visage, mais celle en effet d’un vieux cuir cordouan; pour ce qui est des dents, il m’en restait deux l’an passé, qui étaient assez belles; depuis j’en perdis une et l’autre a fort jauni. --Notre-Dame! s’écria Pierre. --Ah! sire, maintenant, vous ne désirez plus me voir? Elle parlait d’un ton si plein de mélancolie que Pierre, pour effrayé qu’il fût de se trouver auprès d’une telle personne, éprouva quelque pitié. --Sans doute vous exagérez les choses, dit-il, vous n’êtes pas si mal plaisante que vous le semblez croire. --Il est des miroirs hélas! et, n’en fût-il point, est-ce que je ne reconnaîtrais pas quelle je suis, à la façon dont je me vois regardée? Le pire, c’est qu’étant jeune, je porte un cœur qui n’est pas insensible, et que, pour être sans beauté, je ne suis pas sans tendresse. Moi aussi, j’aurais voulu qu’un vaillant chevalier me servît; et, certes, je ne l’eusse pas aimé à la façon des dames et damoiselles séantes en ce château, mais il aurait eu de moi un franc et loyal amour. --Eh bien! il se rencontrera quelque jour un noble homme qui vous verra, non pas telle que vous êtes, mais telle que vous seriez si le ciel vous eût départi une forme bien accordée à votre gentil esprit, et qui vous élira pour dame à cause de cette intime beauté. --Non, reprit-elle; d’ailleurs, à qui s’offrirait généreusement, je me refuserais, certes, ne voulant pas donner une aussi laide chose en échange d’un si magnifique don. Cette parole plut grandement à Pierre de Pierrefeu; il sentait une belle amitié lui venir pour la damoiselle si injustement disgraciée; sans doute il n’eût pas manqué de la consoler par de réconfortants discours, si tout à coup, dans l’ombre, on ne sait d’où jaillis, et sans qu’aucun bruit eût décelé leur approche, des hommes ne l’avaient saisi, enveloppé, lié de cordes, bâillonné, emporté! --Nous le tenons! cria l’un. Un autre dit: --Gardez-vous de le tuer; l’évêque prétend le garder vif. Pierre entendit aussi un sanglot: c’était la damoiselle qui se lamentait pour l’amour de lui. Peu après une fraîcheur d’air lui courut sur les membres; il devait être hors du château: mais il ne voyait rien à cause qu’on lui avait mis la tête dans un sac. Rudement on le jeta sur de la paille; les brins, de toutes parts, lui écorchaient la peau, son vêtement de feuillage ayant été fort endommagé. Un fouet claquant, un cheval hennissant, une roue grinçant, lui donnèrent à penser qu’il se trouvait dans quelque carruque. Où voulait-on le voiturer? le véhicule s’ébranla, faillit verser, décarra, roula. Le sac, qui l’empêchait de voir, l’empêchait aussi d’entendre; autour de lui les dires et blasphèmes des gens qui l’avaient appréhendé n’étaient qu’un gros bourdonnement. Par instants, de dures secousses; mais la carruque n’en roulait pas moins vite, et lui, il était entre les planches comme un oiseau plumé qu’un cuisinier remue dans quelque casserole. Du temps passa, une heure, et des heures encore. Comme il avait très froid, il jugea que la nuit était venue. Subitement, il lui sembla que mille aiguilles lui entraient dans la chair; c’était une pluie fine qui commençait de tomber. Il est permis de penser que si, en ce moment, Pierre de Pierrefeu eût tenu entre ses mains libres le bel évêque Flodoard de Quiquerand, il n’eût pas failli à le très bien étrangler. Et, de fait, écorché, secoué, percé, mouillé, transi,--sourd d’ailleurs et aveugle,--cette façon de voyager aurait paru incommode à la plupart des personnes. Tout à coup le chariot, après un brusque coude, fit halte. Empoigné sans ménagements, Pierre fut mis debout, les pieds nus sur de la pierre. On lui délia les mains; on lui passa des cordes sous les bras; et brusquement soulevé, il ne retrouva plus, en retombant, le sol. Il comprit qu’on le descendait; mais où? dans quoi? il se sentait fort perplexe. Il descendit longtemps, la corde lui sciant l’aisselle. Quoiqu’il eût retiré son sac, ses yeux lui servaient de peu de chose, à cause des compactes ténèbres. S’il étendait les mains, il rencontrait des murs gluants d’une mousse visqueuse. Il descendait toujours, ses jambes inquiètes, vainement agitées dans l’ombre et dans le vide. Enfin, lâché par les cordes, il chut lourdement sur des pierres, dans de l’eau épaisse; le coup fut rude assez pour lui faire perdre le sentiment. Éclaboussé, meurtri, rompu, quand il put se relever, il ne vit d’abord que la noire nuit; puis, plus noire et clapotante dans l’humidité obscure, une ronde et basse forme, qui était peut-être une bête, rôda autour de lui. --Hein? dit Pierre, qu’est cela? --Un porc, répliqua l’être; j’habite dans cette fange, parce que dans son lieu doit être toute chose. Qui es-tu, toi? --Un homme nu, qui a froid. --Ton nom? --Pierre le Véridique. --Pourquoi te mit-on ici? --Pour avoir dit la vérité. Où suis-je? --N’es-tu pas nu? --Oui. --N’es-tu pas la Vérité? --Oui. --Eh bien, tu es dans un puits! FIN DU LIVRE PREMIER LIVRE DEUXIÈME PIERRE LE VÉRIDIQUE CHAPITRE I LE DIABLE S’ENTRETIENT, DE NUIT, AVEC BÉNIGNUS SPAGNUOLO, ABBÉ DE SAINT-GORGON Toutes lampes éteintes, toutes cloches muettes, le diable, s’étant introduit par des moyens à nul connus dans l’abbaye de Saint-Gorgon, s’assit à croupetons sur l’estomac endormi du vénérable abbé Bénignus Spagnuolo; quiconque aurait vu cela sous le bleuâtre rayon de lune que dardait l’oculus de la cellule, n’aurait pas manqué d’avoir grand’peur, bien que le diable fût petit; car, tout velu de poils roux, ou roussis, il était très hideux dans sa mignonne taille, avec sa barbe en pointe, ses longues oreilles aussi aiguës que ses cornes, sa queue recroquevillée comme un sarment et ses ailes de flasque peau, sans plumes, pareilles à celles d’une souris-chauve. L’abbé, ronflant plus fort sous le poids, se souvint dans son somme d’un joli cochon de lait, tout farci de pistaches et bien rôti au four, qu’il avait mangé la veille, non sans quelque gloutonnerie. D’ordinaire, il se contentait de la couenne qui, bien dorée, croque savoureusement sous les dents, et des quatre pieds qui sont quatre bouchées friandes; cette fois il avait tout avalé; et, geignant, non de remords, il se promit d’être plus circonspect à l’avenir. Mais le diable lui ayant, de ses petites ailes, éventé la tonsure, et de la pointe de sa barbe chatouillé malicieusement le nez, Bénignus Spagnuolo reconnut que la gêne de son estomac provenait, non pas de l’animal immonde qui était dedans, mais d’un qui était dessus. D’ailleurs, il ne s’émut pas outre mesure; maintes fois il avait eu affaire au Malin, et il s’était toujours tiré de ces rencontres à son honneur et sans méchef, lui donnant, comme on dit, du retour de matines. Une main hors des draps, il allait faire le signe auquel nul mauvais esprit ne résiste, quand le diable, ricanant comme une porte grince: --Tu perds ta peine, abbé. Aurais-tu un morceau de la véritable croix--qui fut recouvrée par l’impératrice Hélèna--dans le chaton de ta bague abbatiale, que tu ne viendrais point à bout de me faire déguerpir, étant ce soir en état de péché mortel. Apparemment, la chose était vraie; puisque le vénérable Bénignus Spagnuolo, poussant un gros soupir, remit sa main sous le linceul. --Du moins, marmotta-t-il, ôte-moi des narines ta barbe; elle a une odeur de soufre que je ne puis supporter. Le diable dit: --J’y consens. Il leva le menton en effet. Mais, faisant évoluer sa queue, il en introduisit très adroitement la pointe dans le nez de l’abbé. Soit que celui-ci eût en effet gagné au change, soit que, crainte de pis, il jugeât bon de se résigner, cette familiarité peu décente ne donna lieu à aucune récrimination de sa part; il reprit, ayant éternué: --Que me veux-tu, Satan? --Abbé, tu m’interroges! --Pourquoi ne le ferais-je point, vermisseau? Tu es le serf, je pense, du plus chétif esclave du Seigneur. --Dis l’égal du Seigneur même, tondu stupide! et connais que, Dieu étant la face, Satan est le revers. Que si ton maître se regardait dans un miroir, son image, assombrie, ne serait autre que moi-même, et il n’est, lui, que le reflet lumineux de mon obscurité. Il est écrit: «Toutes choses sont doubles, l’une à l’opposite de l’autre.» --Hein? qui a dit cela? --Jésus. --Jésus-le-Christ? clama l’abbé, se signant cette fois. --Eh! non, l’autre, Jésus de Sirach. N’as-tu point lu les Écritures? --J’y ai lu qu’un jour, du talon, la femme t’écraserait le chef. A la vérité, si l’honnête moine espérait, parlant ainsi, clore le bec au Malin, il fut grandement déçu dans ses visées, car le diable éclata d’un tel rire que, sursautant trois fois, il faillit défoncer Bénignus Spagnuolo, lequel sonna comme un tambour. --Tu me crèves! grogna l’abbé. Le diable reprit: --Dieu créa, mais j’ai créé pareillement. Tout ce qui existe, je l’ai enfanté; il ne forma que ce qui n’est point. Le tentateur ne parla-t-il pas en ces termes au fils de l’homme: «Je te donnerai toutes les choses du monde, si tu consens à m’adorer?» Comment les aurait-il pu offrir, si elles n’eussent été à lui et de lui? Au surplus, recorde-toi, Spagnuolo, Jésus enseignant à ses apôtres: «Toutes plantes ne furent point, par le Père céleste, formées.» --Jésus de Sirach, objecta le moine. --Eh! non, l’autre, Jésus de Nazareth, celui qui, dans le corps de Marie, s’incarna par l’oreille. --Par l’oreille? --Par où donc, tête rase? l’ouïe était sa voie naturelle puisqu’il était le Verbe. --Seigneur! gémit l’abbé. --De vrai, continua l’autre, tu n’es qu’un piètre clerc, il n’y a aucun plaisir à discuter avec toi. Sache que la conception par l’oreille a été crue par nombre de pères fort orthodoxes en Orient non moins qu’en Occident, et l’on trouvait encore cette doctrine dans les lithurgies des églises de la Perse, quand le grand Thérébinthe, élève de Scythanius, évangélisait dans le pays d’Ahwaz. Bénignus, sous les cuisses du diable, grouilla furieusement. --Ah! ah! bien, bien, je te connais, cria-t-il, tu es le démon antique de l’hérésie. Abomination et Scandale, tels sont tes noms. Ta bouche est comparable à la vile issue par où les porcs déchargent leurs entrailles, et tes paroles puent comme des excréments. Quoi! boue en figure de singe, tu osas pénétrer en cette abbaye de Saint-Gorgon où revit la règle pure des Camaldules, par Romuald inventée, et parler à moi, Bénignus Spagnuolo, abbé? --Abbé, tu t’emportes, dit l’autre. Un diable, à bien sentir les choses, ne pue guère plus qu’un moine; pour ce qui est de ma compagnie, elle a paru supportable à des personnes qui te valaient bien. N’est-ce point moi qui, par la bouche du divin Manès, discourus devant les mages de Bhéram, fils d’Hormouz? --Un beau discours! et dont tel fut le prompt succès: Manès écorché vif, et sa peau, bien vidée de chair mais de paille remplie, quatre jours dans le vent balancée à l’une des portes de Djoudischaour! et ceci advint, par la miséricorde divine, en l’année deux cent soixante-douzième de l’incarnation domininale. --C’est bien compté, j’en puis porter témoignage, puisque je m’étais fourré dans la paille. --Ah! dit l’abbé, que n’y mit-on le feu! --Je ne faillis point à l’y mettre moi-même, par le moyen du bout de ma queue qui pétille aussitôt que l’on souffle dessus.--Souffle, beau moine, si tu as froid aux narines!--La peau se chauffa, se détira, craqua, fut à peu près pareille à celle du cochon de lait dont tu soupas hier, et je m’envolai dans la fumée, vers Philipople, en Thrace, où fort commodément je me logeai dans le ventre de saint Pierre. --Tu mens, fourbe maudit! --De Basile, s’il te plaît mieux, mais, tant que j’habitai sa personne, ce fut Pierre qu’on le nomma. --Et pour ce il fut brûlé à Constantinople par le bon empereur Alexis Comnène. --Oui, mais Niphon, moine comme toi, me recueillit dans sa barbe qu’il avait très belle, et j’y demeurai jusqu’au jour où elle fut rasée par l’ordre de Michel Oxitès, patriarche. Alors, jugeant que ma besogne aux pays Levantins était suffisamment faite, je passai la mer dans la poche d’un Hierosolymite, et, caché entre les pages d’une bible arienne, je débarquai dans la ville de Trosir en Bulgarie, où les gens ne tardèrent pas à me donner les titres les plus considérables; et il me paraît qu’un diable appelé Luciabel, Czernebog, Satanaki, peut bien traiter de pair à compagnon avec Bénignus Spagnuolo qui, avant d’être abbé de Saint-Gorgon, fut à Rome exorciste, selon les uns, et portier, selon les autres. Ceci fut très sensible au vénérable camaldule. --Ne t’enorgueillis pas, vaine fange! ce sont des peuplades sauvages qui t’adorent de cette sorte, et l’Église ne saurait tenir compte de gens qui ne disent pas en latin les offices. --Il est vrai, dit le diable, que le Seigneur n’entend pas le slavon. Mais je fus bien accueilli dans le château de Monteforte, où l’on psalmodie les proses latines, et qui s’érige près de Turin, ainsi que tu peux le savoir. --Héribert, archevêque de Milan, y brûla tes suppôts sur un fort beau bûcher. --La flamme, abbé, n’a rien qui me répugne. Au surplus, avant qu’on mît le feu aux fagots, j’avais eu soin de me blottir, sous la forme d’une puce, je le confesse, dans la chemise d’une femme qui faisait route vers Orléans en France. --Hélas! dit le moine, l’hérésie est la grande voyageuse. Errat Error. --Je partis puce, j’arrivai lion. Lisay, qui m’avait au ventre, a fort bien rugi plutôt que d’avaler l’hostie. --Mais la reine Constance dévotement lui creva l’œil de sa canne, comme il sortait excommunié de l’église. --Bon! je m’échappai par l’orbite vide et quatre châteaux en Périgord m’offrirent asile: Montfort, Castelnau, Baymiac et Baspromate, qui sont de belles forteresses. --Pierre à pierre, elles furent démolies! et désormais tu n’as plus de refuge, puisque te voilà nu et seul, et l’aile au bûcher roussie, dans la cellule de Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon, qui te brave. --Bon père, dit la voix grossissante du réprouvé, tu pourrais compter les brins d’herbe des vingt prairies qui environnent les sept maisons de ton monastère, mais tu ne compteras pas les innombrables hérétiques, en qui mon esprit habite, et qui, cheminant vers toi, te menacent nuitamment. --Hein? dit l’abbé. --Vêtus de noir, et pareils dans l’ombre à des conventicules de fantômes, ils s’assemblent dans les clairières, et ils font de grands feux de joie avec les croix des carrefours. Que les églises sont des tombes, et qu’il est temps d’en sortir, ils le proclament, disant aussi qu’ils sont la résurrection et la liberté. Et, les oyant de loin, tous ceux qui endurent et geignent accourent vers eux en foule, et moi, Luciabel, sur la multitude qui s’enfle toujours, joyeusement je plane, lui faisant de mes ailes noires développées sans bornes un immense ciel qui palpite! Or, parlant ainsi dans le rayon bleuâtre de la lune, le diable avait cessé d’être petit. Et d’abord il fut sur le corps de l’abbé comme un colosse accroupi, puis il s’érigea, renversant les murailles du déploiement de son envergure. Et toujours il grandissait; et, les griffes de ses pieds enfoncées dans le ventre du vénérable Bénignus comme des racines de chêne dans la terre, il figura bientôt un gigantesque tronc d’arbre ayant pour dôme deux ailes démesurées, qui, surplombant d’un bout à l’autre de l’horizon, furent assez semblables en effet à un firmament où il n’y aurait pas d’étoiles. Vaste, autour de l’abbé, s’étendait maintenant la plaine de Provence; et de toutes parts, des hommes et des femmes, par groupes innombrables, conversaient avec de sinistres gestes. Ce que voyant: --Des bûchers! des bûchers! vociféra Bénignus. A ces mots, comme si une foule jusqu’alors invisible leur eût soudainement obéi, voici que, surgies du sol, des troupes de gens d’armes et des files de moines s’élancèrent vers les hérétiques attentifs à leurs infernales pratiques, et les saisirent, et, sur des tas d’arbres flambants, qui, par places, illuminèrent la plaine, ils les jetaient, dans un effroyable brouhaha de malédictions et de psaumes. Et des forêts incendiées, craquant aux pentes des monts, s’écroulaient en torrents de feu. Et plus loin, des villes, battues de catapultes et que léchait la furieuse inclinaison des flammes, s’affaissaient sur elles-mêmes, comme des géants de pierre qui brusquement s’assiéraient. Et, de tous côtés, parmi les immenses fumées rougeâtres, où grésillaient des fumerons de chair humaine, cris d’hommes et de femmes et geignements d’enfants faisaient un large bruit menaçant et plaintif que dominaient les victorieuses clameurs des gens d’armes et les chants religieux des moines. --Ils brûlent! dit l’abbé. Ils brûlent, ceux qui vinrent de Perse et ceux qui sont venus d’Italie; les Piffres adorateurs de Satan, et les Patavins qui baisent la fesse du Christ noir, et les Policiens et les Cathares, ils brûlent sur les bûchers vengeurs de l’Église. Gloire à Dieu! Gloire à Dieu! et gloire à Bénignus Spagnuolo qui d’un geste alluma le sacré incendie! Mais de la haute profondeur des ténèbres, la diabolique voix de Luciabel répondit: --Regarde, père abbé. Et l’abbé, regardant encore, vit s’éteindre les feux justiciers sous un quadruple vent qui soufflait des quatre coins du ciel, et, par myriades, des démons qui étaient les âmes des blasphémateurs, se disperser dans la fumée, battant de l’aile, criant de joie, et secouant sur le monde, comme une horrible semence, la noire cendre de l’hérésie! Vous pensez si le bon Camaldule fut fâché de voir cette damnable engeance se dérober de la sorte. Mais, en ce moment, les cloches de Saint-Gorgon, réveillées, sonnèrent matines dans le jour lunaire, et l’abbé, s’éveillant aussi, ne vit plus ni hérétiques, ni diable. Il était dans son lit, entre les quatre parois de sa cellule bien close; de quoi, plein d’une satisfaction légitime, il remercia Dieu fort dévotement. --Cependant, se dit-il, je n’ai point songé que quelque chose sur l’estomac me pesait fort. Il reconnut, en souriant, que ce qui lui avait ainsi opprimé l’estomac, n’était point, comme il l’avait pensé, le corps vilainement velu du diable, mais bien les rondes formes d’une fille passablement dodue, qui, à ses côtés dormante, s’était mise en travers de lui. Car bien qu’il fût un très saint personnage, et l’un des plus chastes abbés du pays de Provence, Bénignus Spagnuolo avait, comme il est permis, une dame par amour, laquelle, sous la cuculle monacale, le servait, de jour, comme diacre, et la nuit, comme amie, sans cuculle. Les cloches à grands coups de bruit déchiraient l’air nocturne. --Donc, tout est bien, dit l’abbé en se levant. Mais cette vision, certes, est un avertissement d’en haut. L’hérésie des Cathares damnés fait en cette région des progrès notables. L’Église est en péril, et, puisque c’est aujourd’hui précisément le jour où les fidèles apportent à l’abbaye la dîme convenue, je ne ferai point mal, je pense, pour ranimer leur zèle, de faire devant tous quelque beau miracle, ainsi que cela m’est arrivé plus d’une fois avec l’aide de Dieu et du grand saint Gorgon. CHAPITRE II L’HOMME QUI ÉTAIT AU FOND Or, pendant que le vénérable abbé de Saint-Gorgon, tenté avec la permission du Père et du Fils, prenait les courbes gracieuses d’une dame pour les laides fesses du diable,--il est étrange qu’un beau moine, expert comme celui-là était, n’ait pas su, même en dormant, mieux discerner les choses,--Pierre de Pierrefeu se colérait fort d’être logé en une obscure et humide et puante fosse, d’où, levant la tête, il n’apercevait même plus une rondeur du ciel; car la nuit s’épaississant avait comme bouché l’ouverture par où on l’avait descendu. En quelle part du monde subterranée était-il gisant? Ferait-il en ce trou long séjour? Qui l’en viendrait tirer? Entre quatre parois de visqueuse pierre, les jambes jusqu’aux genoux dans une liquide fange, ne voyant que les ténèbres, mouillé, souillé, meurtri, et grelotant dans son habit de feuillages, tenez-vous assurés qu’il ne manquait pas, maugréant à voix haute, de maudire Flodoard de Quiquerand, évêque d’Avignon, et les seigneurs courroucés, à qui, certes, il devait sa malaventure, et les dames de Romanin, et le serment juré. Pourtant je dis mal: il graciait de son exécration Clermonde des Iles-d’Or, à cause du parfum qu’elle lui avait laissé aux lèvres, et la damoiselle aussi qui l’avait voulu sauver; pour son serment, il le jugeait bon et valable, étant de ceux qui tiennent leur parole, de quelque façon qu’ils l’aient donnée. D’ailleurs, tandis que le temps passait, il jugeait l’aventure de plus en plus maussade. La compagnie de l’homme qu’il avait rencontré au fond de la fosse, lequel, sans vergogne, s’était soi-même déclaré pareil à un porc,--de fait, dans l’ombre et dans la boue, il en avait très bien l’air, rôdant, fougeant et grognant comme tel,--cette compagnie, dis-je, n’était point faite pour récréer Pierre le Véridique, non plus que celle de divers cancrelats qui lui grimpaient aux membres comme font les matelots aux agrès d’un dromon. Cependant la bestiale forme, s’étant rapprochée, parla d’une voix moins exempte de douceur que d’abord elle ne l’avait été. --Ne direz-vous plus rien? Ah! qui que vous puissiez être, faites que j’entende une parole d’ami! Je vaux peu que l’on se soucie de moi, étant devenu, de corps, presque animal, et, j’espère, fou d’esprit. Mais, entre temps, je retrouve la souvenance des jours où il m’était bon de converser sous le beau ciel avec les autres hommes. Vous qui venez de la terre, parlez à celui qui, dans l’enfer, endure et geint. Quelle saison, maintenant, est-il? car, ici, c’est toujours le noir hiver. Quand vous passiez naguères dans les venelles, vîtes-vous la neige ou la sauvage rose blanchir les églantiers? Je pense que je mourrais de joie s’il m’était octroyé de voir, dans la plaine, un pommier en fleurs, ou de boire à un petit ruisseau dans l’herbe. Certes, de telles paroles par un tel être proférées, c’est à quoi Pierre ne s’attendait point. --Depuis combien de temps, dit-il, êtes-vous donc ici? --Hélas! depuis dix ans, j’imagine. --Dix ans! Pierre frémit. Lui aussi vieillirait-il dans cette basse geôle, sans jamais revoir ni les champs, ni les villes où sont tant de plaisantes femmes? Il demanda: --Vous ne sortez jamais de ce trou? --Jamais. --Vous y fûtes toujours seul? --Toujours. --Non, vous auriez, de male faim, rendu l’âme. --Quelquefois, un pain gâté ou quelque autre rebut des cuisines m’est jeté de là-haut par une main qui apparaît, s’ouvre et se retire. Au commencement, je m’efforçais de saisir ma nourriture avant qu’elle se fût souillée dans la vase; aujourd’hui je ne suis plus si délicat; je mange volontiers la boue avec le pain. --Des ongles de vos pieds et des ongles de vos mains, il fallait vous accrocher aux pierres et regagner le jour, ou, tombant, vous rompre le crâne! --Ils m’ont, à coups de barres, brisé les os des bras comme les os des jambes! Mes membres, quand je les meus, sont pareils aux fléaux à battre le blé, dont une moitié s’en va de-ci, l’autre de-là; c’est pourquoi, depuis dix années, j’use à ramper mes moignons. --Oh! dit Pierre. Mais quel crime avez-vous commis? --Aucun! Aucun! j’en jure l’Esprit-Saint! --Dans quel lieu épouvantable est-ce donc que nous sommes? --Dans l’abbaye de Saint-Gorgon, la plus riche, jadis, de la vicomté de Provence; et certes, elle a dû s’enrichir encore à cause, hélas! des miracles qui s’y font. Pierre n’interrogeait plus. Assis sur un avancement de la gluante paroi, il songeait, tête basse, un genou dans ses mains. L’autre reprit: --Avez-vous pitié de moi? Cela me ferait beaucoup de bien que quelqu’un me plaignît. Au surplus, je voudrais aussi qu’on me dît si je parle en effet, si je suis qui je crois être, si la place où je me vois est véritablement celle qu’il me semble. Mon cas est tellement étrange, que maintes fois je doute s’il n’est pas imaginaire. Il se pourrait que j’eusse perdu la raison! Tout ce que je me recorde et tout ce que j’endure n’est peut-être qu’un songe de mon délire. Ah! Dieu, quelle joie: en ce moment où, navré de grouiller sur des pierres, je sens l’eau froide et la nuit me geler jusqu’aux moelles, je suis peut-être couché dans mon lit, à côté de ma femme, de ma chère Bertrande, qui s’épouvante de me voir insensé! --Ta détresse est réelle, dit Pierre. --Ah! cruel! --Je dois dire vrai. --Ainsi tu m’entends? --Oui. --Touche mon front. --C’est fait. --Je suis ici, vraiment? --Hélas! pauvre homme! --Misère de moi! misère! mais du moins je suis fou, n’est-ce pas, et mon aventure n’est point si affreuse que je l’imagine? --Il ne me paraît point que tu aies entièrement perdu le sens. L’autre à ces mots sursauta violemment, et muant sa voix triste et douce en une qui durement sonnait: --Il ne te paraît point? Quels signes as-tu que je ne suis pas extravagant? Est-ce que je discours à la façon d’un homme sensé? Fou, fou, je veux être fou, et je sais que je le suis, et qui dit non, il ment! --Je ne puis t’aider à le croire. --Quoi! tu déclares que mon infortune n’est point une illusion de ma rêverie? --Oui. --Que je suis dans cette fosse? --Oui. --Ah! traître! Pierre de Pierrefeu dut se retenir pour ne point pousser un cri, ayant eu la jambe, par l’homme, comme par un chien, mordue; et, en effet, il lui avait dit la vérité. Aisément il aurait pu se venger, mais il avait pris pitié de ce misérable; il se borna à le repousser du pied. L’autre cria: --Je tenterai une épreuve encore! Un clapotement se fit dans la vase. Pierre comprit que l’homme s’éloignait. Le bruit cessa, puis recommença, se rapprochant; l’homme était revenu. --Touche, dit-il, touche ce que j’ai là, oui, sous mon bras, et dis-moi ce que c’est. Pierre, de sa main tendue, heurta, parmi des choses molles qui étaient comme de vieux morceaux de linge très usé et mouillé, une saillie résistante, où ses ongles grincèrent, et en même temps il lui parut qu’une espèce de rondeur blanchissait dans l’obscurité. --Parle, reprit l’homme, dis-moi ce que c’est. --Je ne sais pas. --Tâte mieux. Pierre promena sa paume ouverte sur une courbe dure, qui blanchissait de plus en plus; et il sentit que son index pénétrait dans une ouverture peu large. --Eh bien? --On croirait d’une boule, d’une boule à jouer au cochonnet-va-devant; ceci serait le trou où on introduit le doigt. --Bien dit, très bien dit! Je possède une boule pour jouer au cochonnet, et nous aurions de quoi nous divertir, si l’espace, ici, ne faisait quelque peu défaut. Oui, vraiment, une boule de chêne ou de buis! Et tu vois bien que je suis fou de cervelle en effet, puisque depuis dix ans je prends ceci--tu vas te moquer, car ce n’est qu’une boule,--je prends ceci, pour quoi? pour la tête de mon petit enfant! Pierre, comme on le pense, ne fut pas peu étonné d’un tel discours; et l’insensé, car c’en devait être un, continua, riant: --Ah! que je l’ai baisée, pleurant dessus, cette boule! Et ces trous,--il y en a deux pour qu’on puisse jouer plus commodément,--ces trous-là, je m’imaginais que c’étaient les orbites où furent les yeux de mon Jacquinet, ce mignot. Le pauvre! Je l’aurais juré mort! Mais point du tout; c’était mon esprit de travers qui s’était figuré cela. Il vit, le petiot, je lui donnerai la boule pour qu’il s’en divertisse avec le jeune chien dans les allées du verger. A ce moment, la lune creva la nuit, remplissant le fond de la fosse d’une subite blancheur. Noir, haillonneux, presque à plat ventre, soulevé sur ses moignons, le malheureux dressait une blafarde face, aux poils gris, aux yeux rouges, mais épanouie comme en une joie divine, et il répétait: --Une boule! une boule! regarde encore. Tu dis bien que c’est une boule? Oh! que tu es bon! je t’aime! Mais Pierre avait frémi. --Une tête! cria-t-il. Oui, un crâne d’enfant. Cette parole dite, il fut triste de l’avoir proférée, car le misérable qui riait sanglota pitoyablement. --Pourquoi me le dis-tu? pourquoi ne mens-tu pas? Ainsi un crâne? oh! je ne veux pas le croire! ah! trop longtemps je l’ai cru. Il aurait donc péri, en effet! mais je ne serais donc pas insensé? mais tout serait donc vrai: non pas seulement la froidure, la faim, la nuit, mes membres rompus, et ce trou fangeux pour éternel habitacle; mais aussi le cri qu’il poussa, et sa chute, et son pauvre petit corps qui ne fut plus entre mes bras qu’un cadavre! Et l’autre chose aussi serait véritable, la chose qui, depuis dix années, chaque nuit, à la même heure, fait se hérisser tous les poils de ma chair! --Quelle chose? demanda Pierre. --Oh! n’entends-tu pas? C’est l’heure. J’entends, moi. Et je ne suis point fou, puisque ceci, tu l’as dit, barbare! est la tête de mon Jacquinet. Comme elle crie, Seigneur! ah! Seigneur, comme elle crie! Qu’est-ce donc qu’ils lui font pour qu’elle hurle de la sorte? C’est comme si elle chantait et sanglotait à la fois. Ma Bertrande, oh! ils te battent! toujours, toujours elle crie. Doux Jésus! mon nom, c’est mon nom qu’elle clame! Elle m’appelle, et moi, rien, rien, je ne puis rien faire. Aïe, les cris redoublent! Il me semble que j’ai des loups qui m’aboient dans le cœur. O Bertrande, ma Bertrande! Pataugeant horriblement dans la rejaillissante boue avec des mouvements noirs de bête estropiée, ainsi geignait l’homme au fond du trou obscur; et Pierre de Pierrefeu des tempes aux chevilles frémissait. Car au-dessus d’eux et beaucoup plus haut même, lui semblait-il, que l’ouverture de leur geôle, une lamentable clameur, unique, mais aiguë et continue et grandissante, déchirait le silence de la nuit. CHAPITRE III L’ENFANT DE DIANOM Comme au signal des cloches claires, un peu du jour froid de l’aube fit se blêmir la profondeur de la fosse; plus visible, la circulaire paroi larmoyait une sueur visqueuse. Ici et là, de lisses noirceurs reluisaient, assez semblables à des flaques d’ébène liquéfié; c’étaient les surfaces de trous plus profonds, pleins d’une eau très vieille, qui croupissait. Tel, dans la crépusculaire buée, le lieu se révélait plus sale et plus abject. Une alouette traversa l’étroite rondeur d’azur gris, là-haut, si loin, si vite. Pierre, grelottant, secouait son vêtement flétri, d’où churent des feuilles cassées. L’autre, plus calme, car la clameur nocturne avait cessé de déchirer le silence, se souleva pesamment sur ses demi-bras estropiés. Noire forme rampante, qui se haussait, humide, il avait assez l’air, avec ses gestes lourds et maladroits, de ces bêtes marines que les pêcheurs méditerranéens surprennent parfois dans les anses, et qu’ils appellent chiens de mer. Interrogé par le sire de Pierrefeu, l’homme s’exprima en ces termes: --L’artisan le plus renommé de la ville d’Avignon, où les gens du métier sont tenus en belle estime, c’était moi; pour dire le vrai, aucun ne s’entendait mieux à tailler des Jésus, des Vierges et des Saints dans la dureté du chêne, ou de l’olivier, qui est plus dur encore. J’ornai plus d’une église de mainte magnifique figure; vous eussiez cru que mes images étaient des personnes en effet, tant j’excellais à leur donner les apparences de la vie. Un tel talent n’est point une chose que l’on puisse acquérir; je le tenais, certes, du ciel, qui me l’avait pour ma part octroyé. Je sculptais aussi des sièges de chœur, où parmi de petits groupes dévots ricanait parfois quelque diable qui dressait, hors d’un bénitier, ses cornes. S’il vous arrive de visiter la chapelle de Sainte-Marcelle, à Saint-Rémy, vous y verrez au dossier de la stalle où s’asseyait jadis le chanoine Mayeul, qui depuis fut abbé, un singe accroupi montrant aux yeux ce que par révérence on ne doit point nommer. Et je me souviens que je me divertis fort à parfaire ce travail. Car j’étais alors de nature plaisante. Mais maintenant il n’est plus temps de rire. Parce que j’étais un fèvre aussi fameux, je fus plus d’une fois mandé dans les couvents et châteaux de Provence, où j’exerçai, du mieux que je pus, mon talent; nourri dans la compagnie des clercs qui enseignent les belles doctrines, je me montrais moins ignorant et moins grossier que n’ont accoutumé de l’être les gens de ma condition; en outre, j’étais d’un visage agréable; pour ces diverses causes, j’étais fort bien accueilli en tous lieux où j’étais invité d’aller. Or, une fois que j’avais promis de faire, pour la dame du château de Signe, une chaire où l’on aurait vu une tarasque se tordre sur l’orteil du grand saint Michel archange, j’errais dans une forêt pour y choisir quelque arbre convenable à mon dessein. Dans cette forêt, je vis une bûcheronne. Elle me parut si belle, bien que vêtue de loques, que tout d’abord je l’aimai; et quand, me répondant, elle m’eut parlé avec une voix si douce que jamais je n’en avais ouï de pareille, je compris que je ne pourrais plus aimer qu’elle. Le lendemain, je ne manquais pas de revenir dans la clairière où je l’avais rencontrée; et, quoique je ne lui eusse donné aucune assignation, elle ne manqua point de s’y trouver; car, selon que plus tard elle m’en fit l’aveu, elle m’avait, dès la première vue, élu pour ami. Qu’est-il besoin d’en dire davantage? Chaque jour je revins, chaque jour elle était là. De choisir mon arbre pour y sculpter la tarasque, je n’avais plus aucun souci, mais c’était de parler à Bertrande sous les branches que je faisais mes souveraines délices; de sa part elle liait peu de fagots, à cause que je lui tenais toujours les mains. Les bourgeoises d’Avignon sont fort gorgiasses et tentent plus d’un chevalier; les dames ou damoiselles aperçues aux croisées des manoirs, longtemps sourient dans la pensée du voyageur qu’elles n’ont pas même considéré: toutes les beautés que j’avais vues, je les oubliai à la fois, et je jurai que de celle-ci je ne tarderais pas à faire ma femme; car elle était non moins vertueuse qu’elle était belle, et, qui eût essayé de lui tenir des propos déshonnêtes, il eût été fort bien éconduit. Hélas! elle était serve du domaine abbatial de Saint-Gorgon en Provence, et moi, pour l’épouser, je dus me rendre serf, moi, le libre artisan de la ville d’Avignon où les jurés et le consul font très bien respecter les droits des Métiers. Ainsi que vous savez: «Qui monte ma poule est mon coq»; et c’est vraiment une fort dure loi. Mais le chagrin de ne point s’appartenir à soi-même et d’être la chose d’un autre, le regret même de ne plus tailler des figures sacrées ou plaisantes ne m’empêchèrent point de goûter la chère joie d’être possédé par Bertrande, et de l’avoir en ma possession. Bûcheron et bûcheronne, nous allions par les bois, et, parce que nous étions ensemble, nous étions toujours contents. Pour si jolie qu’elle fût, elle n’était pas moins bonne ni moins tendre, et quand nous revenions, après les fatigues de la journée, dans la chaumine où nous dormions tous les deux, je ne pensais pas qu’il fût, de par le monde, des rois ou des seigneurs, ou, si je le pensais, c’était pour me dire que je n’eusse point troqué pour leur sort le mien. Ah! Bertrande! Ah! ma douce Bertrande. Il faut dire que je n’avais point encore tout à fait cessé de tailler l’olivier ni le chêne, et, de vrai, j’avais fait un beau berceau de bois qui, selon mon espérance, ne devait pas rester longtemps vide. Dans la petite chambre, si petite qu’il s’y trouvait à peine assez de place pour le coffre, le bahut et le lit, il ne nous déplaisait pas, certes, d’être deux, mais il nous semblait qu’on y serait à trois bien plus heureux encore. Ce berceau, je l’avais si joliment ouvré, et Bertrande l’avait si bien rempli de molles étoffes chaudes,--ainsi fait son lit la calandre,--que ce m’était un grand étonnement de voir si longtemps tarder celui que nous rêvions d’y bercer. Pendant bien des jours la couchette resta vide. Bertrande se montrait triste, je me sentais languir. Nous ne nous aimions pas moins, mais le désir nous dévorait d’avoir une cause de nous aimer davantage. Quelquefois, tant nous étions fous, il nous semblait, la nuit, que, pareille à un bruit de petite abeille, une légère haleine émanait du berceau. Mais ce n’était là qu’un songe. Bertrande, réveillée, pleura plus d’une fois. Bons chrétiens tous les deux, nous ne manquions pas de prier pour l’accomplissement de notre cher désir. Dire neuvaines, brûler cierges, aller en pèlerinage, c’est ce que nous fîmes autant que possible nous fut; tout cela ne servit de rien. Les saintes et la Vierge même se montraient bien peu reconnaissantes envers celui qui tant de fois les avaient sculptées si belles. Enfin, Bertrande se rendit d’humeur chagrine. Elle parla moins d’abord, bientôt elle ne parla plus. Maintenant, ce n’était pas ensemble que nous allions au bois, mais seule elle s’y rendait, me disant de ne pas la suivre; parfois la nuit était déjà venue, que Bertrande n’était pas rentrée au logis. Je m’inquiétais, demandant: «Où t’en vas-tu, loin de moi, ainsi?» Le doigt sur la bouche elle me faisait signe de ne la point interroger, et mes inquiétudes redoublaient, parce qu’elle prolongeait de plus en plus ses absences. Une fois, le jour allait renaître, Bertrande n’était pas de retour encore. Combien j’étais triste de ne point la voir à mes côtés! C’était l’hiver, et dans le lit il faisait bien froid; mais ce n’était pas à cause de l’hiver que j’avais froid de la sorte. Vers l’heure grise et blanche d’après matines, elle revint, et comme j’allais lui reprocher de m’avoir ainsi laissé solitaire, elle ne me donna point le temps de lui parler le premier, mais, les cheveux défaits, brusque, avec un son de voix qui me parut étrange: --Homme, dit-elle, est-ce que tu crois qu’ils sont morts, les dieux qui, dans l’ancien temps, ne manquaient pas d’exaucer ceux qui les adoraient fidèlement? --Quelles paroles prononces-tu, femme? répondis-je. --Ma parole, entends-la! Ils vivent encore, et ils ne sont pas devenus sourds. Et puisque Jésus ni Notre-Dame ne nous accordèrent ce que si longtemps et si dévotement nous leur demandâmes, j’estime qu’il ne faut plus les prier. Épouvanté, je considérais Bertrande. Dans ses yeux, qu’elle ne baissa point, il y avait une flamme que je n’y avais pas encore vue, et devinant ce que je me disposais à lui dire: --Viens avec moi, cria-t-elle. La vieille de Saint-Rémy, celle qui s’entend à cueillir des simples et à jeter des sorts, m’a indiqué la place où les gens de ce pays invoquèrent jadis Dianom la déesse; et là il y avait autrefois un temple,--c’est ainsi que se nommait l’église,--et là, maintenant, il n’y a plus que quelques pierres. Mais l’esprit de Dianom y revient chaque nuit, exauçant quiconque le prie, et, pour prix du désir accompli, il ne demande rien, non rien, pas même qu’on lui soit reconnaissant ni dévot. Bien des jours je résistai. Qu’ils fussent devenus des démons, les dieux adorés par les hommes anciens, je ne l’ignorais pas. Dianom, certes, est un des noms de Lucifer. Mais Bertrande, avec de si douces paroles, me répétait si souvent qu’un enfant nous naîtrait si nous faisions des prières à l’esprit païen, et qu’il n’y avait en cela nul danger, ni aucun mal; et que beaucoup l’avaient fait qui n’avaient point eu à s’en repentir; et ces choses, elles me les disait si vivement le jour, et la nuit si tendrement, qu’enfin je dus céder, et la suivis une fois dans la forêt, un peu avant que l’aube se levât; car c’est l’heure convenable pour de telles invocations. Tous deux furtifs, dans les branches mouillées, nous glissions. Tous deux agenouillés sur une pierre, qui me parut être quelque reste d’autel, nous priâmes très longtemps, tandis que la grande forêt, qui était encore toute pleine de ténèbres, nous environnait tristement; et il y avait là un hibou qui fixement nous regardait; et, certes, qui nous eût vus, qui nous eût entendus, n’eût pas été sans éprouver quelque effroi. Bertrande, dans sa jupe, avait emporté deux colombes: je remarquai bientôt que des gouttes rouges pleuraient sur la pierre; c’était le sang des oiselles sacrifiées. Beaucoup de jours se passèrent. Un enfant nous naquit, et aucun enfant n’était plus beau que notre Jacquinet! Ah! que ce fût l’enfer qui nous l’eût envoyé, je me gardai bien de le croire. Le dorlotant, le baisant, l’adorant, je me disais: «Qu’elle soit bénie, Dianom, et certainement, puisqu’elle est bonne, c’est un signe qu’elle est déesse.» Même, de celle qui m’avait exaucé, je taillai l’imaginaire ressemblance dans du bois de hêtre que je peignis de vingt couleurs. Toujours décorée de guirlandes, l’image était l’honneur de notre logis; chaque soir, je lui adressais quelque prière; chaque matin, je la saluais d’une révérence, et elle portait dans ses bras, comme Notre-Dame l’enfant Jésus, un nouveau-né, à qui j’avais donné le visage de notre cher petiot. Aïe! le pauvre! Nous avions, par reconnaissance, pris coutume de le nommer l’enfant de Dianom, et c’est à cause de ce nom que, depuis vingt ans, dans ce trou, je baise en pleurant la tête morte de mon beau Jacquinet!» CHAPITRE IV CE NE FUT POINT LE DIABLE QUI EMPORTA LE PETIT JACQUINET Comme l’étrange discoureur achevait non sans larmes ces paroles, il arriva qu’une large figure, entourée d’un capuchon, apparut là-haut, dans l’ouverture bleuissante, comme une espèce de lune qu’on verrait dans un ciel étroit; et, brutale, une voix dit: --Reçois ta pâture, chien! Le chien,--c’était l’homme,--leva le front pendant qu’une chose ronde et qui paraissait noire, en tournant tomba et s’enfonça dans la vase qui rejaillit en un sale éclaboussement. La voix reprit: --Mange, et tiens-toi prêt à répondre tout à l’heure comme il convient aux questions qui te seront faites, car le vénérable Bénignus Spagnuolo a décidé que saint Gorgon, aujourd’hui, manifesterait sa puissance. Puis, la tête, se redressant, disparut. Pierre demanda: --Qu’entend cet homme par ce dire? --Tu le sauras avant qu’il soit longtemps, dit l’autre. Hélas! les méchants moines ont fait de leur victime un instrument de mensonge et de traîtrise; et si je ne leur obéissais pas, ils me laisseraient certes mourir de male faim. Il ramassa avec ses dents, dans la boue, la chose ronde qui était tombée: c’était un pain de seigle noir, non levé, fort dur. --Partageons, dit Pierre, car je ne vis point de nourriture depuis la soupe que je mangeai dans la cuisine du château de Pierrefeu, en compagnie de Marcabrus et d’Aymeril mes frères. L’estropié, ayant dévoré sa part avec des airs de porc qui fouge dans une auge, recommença de parler: --J’achèverai le récit que, seules, jusqu’à cette heure, avaient entendu les parois de ma fosse. C’était donc mon souci le plus cher de parer l’idole à qui je devais que mon Jacquinet eût ouvert au jour ses petits yeux charmants; par les champs ou par les bois, je ne me lassais point de cueillir des fleurs ou de choisir des verdures pour en orner l’image inanimée par la grâce de laquelle une âme était venue au monde. Et voici qu’un soir, courbé sous une gerbe fleurie, je m’en retournais vers notre chaumine, me figurant l’accueil joyeux de ma Bertrande et les petits sautillements de mon fils à mes chausses pendu, car il avait grandi, et c’était son jeu préféré de s’accrocher à l’une de mes jambes et de se faire porter ainsi pendant que je marchais du coffre au bahut, ou bien du lit au foyer. Comme quelqu’un sûr de sa joie prochaine, j’ouvris hardiment la porte. Ah! sire, je poussai un tel cri que les hirondelles nichées sous le chaume de mon toit s’envolèrent de toutes parts, effrayées: et la statue d’un saint sous le portail d’une église est à peine immobile autant que je l’étais au seuil de ma maison. Pétrifié, je considérai le logis vide et le désordre de la couche, et le coffre renversé, et l’image de Dianom sur le sol éparse en vingt débris. Bertrande! Jacquinet! Le silence me répondit par un sourd écho de ma voix. Alors, je bondis dans la chambre, allant, venant, secouant les linceuls du lit, ouvrant le bahut, fouillant dans le coffre répétant toujours les noms des chers êtres disparus. Dans un coin gisait la tête de la déesse. Je la saisis, criant: --Où est mon fils? Où est ma femme? Elle ne me répondit point, ayant aux lèvres le sourire peint que je lui avais fait; ce sourire avait l’air de me prendre en miséricorde. Cette nuit! Plus horribles n’ont pas été les dix ans d’ombre et de solitude que j’ai depuis endurés. Soudainement j’avais compris qu’ils étaient, elle et lui, pour moi, perdus, lui Jacquinet, elle Bertrande. Vous auriez pensé qu’ils allaient revenir? Je ne le pensai point; et que je ne les reverrais jamais, voilà ce qui fut plus clair pour moi que le jour sur la montagne, ou la lame du couteau devant les yeux d’un homme qu’on tue. Quand je sortis, le matin, les mains par mes dents mordues, et pleines de mes poils arrachés, je remarquai que les hirondelles n’étaient pas revenues dans leur nid, sous mon toit. J’allai, la tête basse, me heurtant aux arbres, buttant aux ornières; je fermai les yeux dans l’espérance de rencontrer quelque gouffre où je serais tombé. Un homme qui mendiait sur le chemin,--c’était un très ancien vieillard, les plus vieux de la contrée se souvenaient de l’avoir toujours vu en cheveux blancs, et je le connaissais bien, parce que j’avais coutume de lui faire faire l’aumône par mon petit Jacquinet,--cet homme, d’un geste m’arrêtant, me dit: --Des choses étranges sont survenues cette nuit. Presque aveugle, je les vis à travers mes paupières closes! Ils étaient très nombreux, les diables qui saccagèrent ta maison. Celui-ci a emporté la femme, celui-ci a pris l’enfant, et les autres à coups de maillet ont brisé l’image que tu avais faite. --Où sont-ils allés? m’écriai-je. Il répondit: --Où donc s’en retourneraient les diables si ce n’est en enfer? --Mais d’où vinrent-ils? --Sache qu’ils sortirent sans doute de la statue de Dianom, car tout l’enfer brûle dans le ventre de chaque idole. Moi, je me pris à courir. Non point que j’eusse hâte d’arriver ici ou de me trouver là, mais seulement pour n’être plus où j’étais: cependant, je le savais, que partout ailleurs je ne serais pas moins triste ni moins désespéré. Il était jour; la nuit se fit, le soir revint. Puis ce furent d’autres jours et d’autres nuits encore. Si je dormis, si je mangeai, il ne m’en souvient pas. Peut-être, traversant bourgs et bourgades, étais-je au doigt montré et de cris poursuivi, comme sont les bêtes échappées; mais il n’y avait rien à quoi je prisse garde; je ne distinguais point si j’errais par des rues de villes ou par des sentiers de forêts. Est-ce que le désert n’était point partout où je n’avais plus ni mon fils ni Bertrande? Pourtant, je me rappelle que je tombai--le ciel était à ce moment tout noir,--sur une pierre, devant une très haute porte; il y avait devant moi des noirceurs épaisses ayant des formes de murailles, de maisons, de tours. Je regardais ce groupe d’habitacles, ne comprenant point à quel usage ils pouvaient servir, puisque n’y logeaient point mon enfant ni ma femme. Pourtant, je les considérais toujours, et çà et là des trous obscurs qui étaient des fenêtres, me regardaient, assez pareils à des yeux éteints. A quoi bon demeurer là? Avais-je affaire en ce lieu plutôt qu’en tout autre? Je ne savais, mais je ne bougeais pas, comme si j’eusse été devant l’enfer où les diables, issus de Dianom, avaient emporté Jacquinet et Bertrande. Sainte Vierge! comme elle m’avait trompé, la déesse! Hideux, avec des cornes et des griffes, ils étaient sortis d’elle, les démons ravisseurs. Oh! oh! dans le joli petit cou rose de mon enfant, leurs griffes plus dures que des serres d’autour happant une alouette! Un cri,--vous savez qu’il est terrible! car naguère vous l’entendîtes,--non pas un cri, mais une grandissante et toujours redoublée clameur, déchira le noir silence! et j’avais reconnu la voix de ma Bertrande. D’où venait-elle? De l’une de ces tours, oui! de la plus haute, hélas! Certainement, le crâne d’un homme est plus dur que les pierres d’un mur, car pareil à un taureau qui s’acharne, je frappai du front les murailles, comme espérant qu’un trou se ferait où passerait mon corps! Je tombai, saignant de la bouche. Lorsque, d’un sommeil qui était pareil à la mort, je m’éveillai, ce fut dans une vaste cour pavée de dalles, que cernaient de hautes bâtisses, et des moines furieux, en cercle, me montrant du doigt: --L’adorateur du diable, c’est lui! Sa maison était le lieu des mauvais esprits, il adorait une image païenne, il a taillé dans le bois une impériale image de l’ennemie de Jésus! l’image de Dianom! Un autre qui avait une barbe blanche, ajouta: --Il conviendrait sans doute de le brûler sur un bûcher, et volontiers moi-même je mettrai le feu aux fagots. Je clamai: --Où est ma femme? Je sanglotai: --Où est mon fils? Et ces hommes tous à la fois parlant me révélèrent qu’ils avaient, eux, non les diables, enlevé Bertrande et ravi Jacquinet. Oui, j’appris, les écoutant, qu’ils avaient emmené dans leur abbaye la mère et le petit garçon, elle pleurant, lui étonné. Ah! si j’eusse été là quand eut lieu tout ceci! Bertrande, ils la traînaient, lui voulant arracher son fils: «Marche, païenne! Viens au bûcher essayer de l’éternel feu!» Elle criait, geignait, m’appelait! Et quand, toujours résistante, ils l’eurent conduite en l’abominable abbaye, ils décidèrent que le fils enfanté par elle serait en les saintes eaux lavé du diabolique baptême, puis, loin d’elle, en ce couvent, nourri et doctriné. Alors furieuse, et mordant de baisers les langes de l’enfant: «Vous ne l’aurez point! dit-elle. C’est aux arbres, non aux mères, que l’on arrache leur fruit. Moi vive, je vous le dis, vous ne l’aurez point vivant!» Et parce qu’un terrible esprit de colère habitait la possédée, elle avait, dans son étrange rage, cherché quelque refuge où dérober le fils qu’on lui voulait prendre. Elle avait vu le trou, le trou où nous sommes, et cruellement joyeuse, y avait jeté l’enfant, le cachant, hélas! dans la mort. Là, c’était là, dans ce creux, dans cette ombre, entre ces pierres, qu’il était tombé, Jacquinet! Je dis aux moines: --Les possédés c’est vous! c’est un démon, votre Dieu! Et me ruant à travers la troupe des monacales robes, je sondai de l’œil, penché jusqu’à mi-corps, le puits où mon fils avait disparu. Ah! ces pierres, comme elles avaient dû lui faire du mal. --Je veux le joindre! --Que cela soit! me fut-il répondu dans des rires. Je sentis qu’on me soulevait par les jambes. Je fus un lâche, car j’opposai résistance. Qu’est-ce donc qui nous défend de mourir? Quel dieu est-ce que l’instinct? Au sol de la cour je me cramponnais des ongles, je me retenais au bord de la citerne, et, quel que fût leur nombre, ils ne pouvaient pas m’enlever. C’est alors que plus d’une fois, sur mes bras, sur mes jambes, tombèrent des coups aussi durs que ceux d’une barre de fer. Les membres rompus, je défaillis. Ma tête en avant pesait, et lourdement, dans la nuit, je tombai: toute ma face entra dans de la boue, qui me remplit la bouche, les oreilles, les yeux. Je voulus me redresser. Mes membres ne me portaient plus. Mais ne croyez point qu’à mes os rompus, en ce moment, je prisse garde. Une autre douleur, mille fois plus horrible que cette corporelle torture, me poignait l’âme. J’avais, dans le fond de la fosse, trouvé le cher petit corps de l’enfant, et le baisant, et ne pouvant pas, de mes bras qui n’obéissaient plus à mon vouloir, le soulever ni l’embrasser, je le lavais avec ma langue de toute cette fange dont il était sali. Ainsi la nuit commença, la nuit qui ne devait plus finir; et voici tant d’années que, solitairement, dans l’ombre et dans le froid, je presse sur ma chair encore vive le squelette hélas! de mon doux Jacquinet!» Pierre écoutait, percevant au travers les ténèbres du récit l’horrible jour de la vérité. Il plaça sa main sur la tête de l’homme, et le considéra, plein de miséricorde; un silence se fit, qui dura très longtemps. Tout à coup, la face qui déjà s’était montrée dans l’étroite rondeur de l’ouverture apparut de nouveau: --Es-tu prêt? --Je le suis. --Quoi, dit Pierre, tu leur obéiras? --Ah! dit l’autre, j’aurai faim, ce soir... CHAPITRE V LES RESSOURCES DE FRANCOLIN Ce matin-là, dans une chambre du château de Romanin, où le vélin des fenêtres se diamantait de rosée et se rosait d’aurore, il y avait une toute jeune damoiselle qui se désolait cruellement. On la nommait Hughette des Perleries; sa mère, après son père, étant morte, elle séjournait dans le domaine de la comtesse Phanette, sa marraine et cousine. Qui aurait vu ses yeux pleins de larmes, pareils à de petits bleuets après la pluie, n’aurait pas failli à s’en attendrir au point de pleurer avec elle; car au dire même de ceux qui assistèrent à maints carnages d’hommes et à maints sacs de villes, rien n’est capable d’émouvoir la pitié autant qu’une enfant qui s’afflige, sinon une fleur brisée. Le poète Ausonius en donne pour raison qu’il est plus amer de trouver de la tristesse où la joie serait naturelle et séante. Mais, d’être triste, ne la rendait point maussade à voir; s’il vous eût été permis de la considérer, dès l’aube, tout à votre aise, vous vous seriez plaint, le soir, qu’un long jour fût si bref. A travers la crépine aux fils plus légers que ceux des aragnes, ses cheveux en boucles mêlées, d’or un peu rose et un peu vert,--comme sont les cheveux des très jeunes fillettes,--avaient l’air de beaucoup de soleil qu’on aurait pris par touffe dans un filet de soie, et leurs pointes égales, appliquées au front, imitaient un étroit cercle de vermeil sous la transparence du mollequin de dentelle qui s’échancrait à l’entre-sourcils pour laisser nu le nez mince et mignon, s’allongeait jusqu’au bas des joues, frôlait le cou d’une caresse ailée et, le long du dos, glissait légèrement. Derrière le voile emperlé de larmes, les yeux bleuissaient doucement, profondément, entre les paupières aux longs cils, d’où le regard coulait comme un rayon pensif de l’âme. Une bouche poupine, riante de franche vie, ne pouvait s’empêcher de railler ces languissantes prunelles, bien qu’elle fît effort pour se conformer, d’un désolé sourire, à leur mélancolie; ainsi une rose aurait honte de ne pas être fanée sous un ciel automnal; mais les papillons subtils, qui savent où se poser, ne s’y méprendraient point; et, de même, les lèvres d’Hughette, pour chagrines qu’elles se montrassent, n’auraient point rebuté le baiser d’un ami. A dire le vrai, s’il ne les eût pas frôlées, c’eût été par crainte d’en violenter l’innocence; comme je vis un jour, dans un pourpris, une abeille qui butinait çà et là les fleurs, mais non pas une, la plus jolie de toutes, qui venait d’éclore; et, moi lui demandant pourquoi elle s’écartait de celle-ci: «Ne comprends-tu point, me répondit-elle, que j’aurais peur de lui prendre sa vie dans ses premiers parfums?» Des épaules de la damoiselle, grêles et grasses à la fois sous l’étoffe plissée, de ses bras menus qui s’effilaient dans les longues manches, de ses mains potelées et fluettes pourtant, de tout son corps délicat, peureux, qui avait un air de fuite dans la tunique de samit pâle serrée à la taille d’un bourrelet d’argent, il venait, non pas un ordre, car elle était trop timide et trop douce, mais une prière de ne se point approcher; de la grâce qu’elle avait, elle faisait, sans y donner garde, une défense à l’innocence qu’elle était; pour être infiniment désirable, elle était moins désirée; elle avait trop de candeur pour qu’on osât imaginer de la lui prendre. Quel païen damné s’aviserait de convoiter Madame Marie ayant son Jésus dans les bras? Hughette des Perleries, c’était, elle seule, et la vierge et l’enfant. Au lieu de vivre damoiselle en un château, si elle eût fleuri pâquerette aux prés ou violette au bois, même les chaudes gouttes d’orage, rien qu’à la toucher, si chaste et si fraîche, seraient devenues aigail. Cependant, pour quelle cause se désolait-elle, la jolie? parce qu’on lui avait refusé un annelet de perles, à trois rangs, dont elle voulait faire une ceinture à la mignonne sainte qui, au-dessus du lit, trempe ses pieds d’ivoire dans une coquille rose, ou parce que sa colombe familière fut déplumée sous la serre et le bec de quelque émerillon sauvage encore ayant rompu sa filière? Eh! non; mais parce qu’on avait emporté avec beaucoup de menaces et de gestes furieux ce jeune chevalier, Pierre le Véridique, qui parla si fièrement devant les Dames. «Ah! disait-elle, où peut-il être maintenant? Qui sait s’ils ne l’ont point mis dans une noire geôle, pleine de crapauds et de rats, ou navré à mort, les méchants?» En même temps elle se faisait des reproches: elle avait eu tort de lui ouvrir la porte derrière la chaire de justice, de le mener le long de l’escalier tournant vers la cachette où on l’avait enveloppé par surprise et trahison; en bas, dans la vaste salle, voyant le péril en face, il en eût triomphé, brave comme elle l’imaginait. De sorte qu’il était tourmenté, blessé, mort peut-être, à cause d’elle; elle pleurait plus amèrement quand lui venait cette pensée. Un autre souci l’occupait, presque aussi cruel: dans l’ombre, en montant les marches, elle avait dit au chevalier, par jeu ou par instinctive pudeur, qu’elle était une très hideuse personne, dont nul homme ne voudrait s’avouer serviteur; à présent, si, vivant encore, il songeait à elle, il devait se la figurer telle qu’elle s’était mentie; et, encore que l’on soit peu coquette, ce n’est pas un médiocre ennui que d’être laide à faire peur, avec une taie sur l’œil et une vieille dent seule et jaune en la bouche, dans le souvenir d’un jeune seigneur qui a les yeux bien clairs et de si fraîches dents. Pour ces raisons, et pour une autre que, naïve comme elle était, elle ne découvrait pas en elle-même, la damoiselle Hughette des Perleries se sentait plus désespérée que personne qui vécût; elle n’aurait pas manqué, ayant l’audace des enfants, de faire la quête, sans savoir quel chemin suivre, du chevalier disparu,--ardente à lui porter secours, et à le détromper du mensonge dont elle avait un cuisant remords,--si la comtesse Phanette, grandement irritée que sa filleule eût voulu sauver Pierre le Véridique, ne l’avait enfermée à double tour dans cette chambre haute. Comme elle ne savait à quel parti se résoudre, il arriva une chose bien faite pour inspirer quelque surprise. Sous une noire poussée, le vélin d’un des carreaux de la fenêtre éclata dans un déchirement, et le chef d’un ours apparut, terrible, avec des yeux de sang, les dents nues sous la babine troussée, et la langue pendante. Mais la dolente personne ne se montra point étonnée de cette tête énorme, dodelinante dans l’élargissement du carreau crevé; s’étant levée avec un rire d’amitié où s’oubliaient ses langueurs, elle la prit toute poilue entre ses mains fluettes, la chatouilla des doigts; vous eussiez juré de petites souris roses furetant dans des broussailles. --Eh! te voilà, mignon! dit-elle; es-tu donc léger comme les oiseaux qui volent? ou si, pour monter jusqu’à ma fenêtre, tu t’es accroché, des ongles aux ressauts de la pierre et aux branches du rosier grimpant? Elle avait à peine fini de dire, que toute la croisée se rompit en éclats sous un plus rude effort de la bête; et dans la chambre roulèrent, après une culbute où l’on vit du noir et du rouge, deux formes enlacées, mêlées, n’en faisant qu’une qui était un grand ours brun des Alpines, et un petit homme, bossu, en cotte-hardie de drap écarlate. Le nain fut tôt debout. --Par la nicquenoque de saint Guodegrin! j’ai failli me rompre les os, dit-il en rajustant son bonnet à deux pointes où tintinnabulaient des clochettes; c’eût été grand dommage si, dans la chute, ma bosse qui est fort belle m’était rentrée entre les épaules. Mais quoi! les portes du château étant closes à cause de l’heure matinale, les moyens n’abondaient pas de venir jusqu’à vous, damoiselle; il est fort heureux que Francolin, qui grimpe comme un roitelet, m’ait permis de me cramponner aux poils de son échine, tandis qu’il se hissait le long des murailles feuillues. Ah! le joli garçon! Tiens pour certain, mignot, que j’irai te cueillir en récompense des mûres des bois, dont tu te montres si friand, et des avelines vertes; mais j’en briserai les coques pour que tu ne risques point de t’ébrécher les dents. En même temps, le bouffon de Romanin caressait, derrière l’oreille, le pelage de l’ours familier, qui témoignait sa satisfaction par un va-et-vient ronronnant de sa tête baissée et par des clignements d’yeux. Car Francolin était la meilleure bête qu’on puisse trouver. Pris tout jeune aux dardières, il ne gardait point rancune aux gens de l’avoir lié de cordes ni de lui avoir traversé, d’une bisaiguë, la chair; il s’accoutuma très vite à vivre parmi les hommes sans leur nuire, rôdant autour des cuisines, dont l’odeur lui semblait agréable, consentant à faire des cabrioles ou d’autres tours en échange de quelque bon morceau; il avait même des câlineries remarquables pour les dames et les chambrières du château, se frottait contre elles, volontiers, relevait quelquefois, par jeu, du bout de son museau, le bas de leurs jupels où il trouvait peut-être une odeur agréable aussi. Mais c’était surtout à l’égard du bouffon qu’il se montrait de douce humeur, ne le quittant guère, l’écoutant avec un air de comprendre,--et de fait, il le comprenait sans doute,--répondant en des grognements tendres. Une seule chose mettait Francolin en colère: il ne pouvait souffrir que, même en riant, quelqu’un l’appelât «Vilaine bête!» Probablement il se croyait joli. Si, par malheur, une personne discourtoise lui jetait ces paroles, il ne se connaissait plus, sautelait de rage, se dressait sur ses pattes de derrière, ouvrait ses bras et sa gueule fort bien endentée, dans une intention inquiétante d’étouffement et de morsure! Mais, lui connaissant cette susceptibilité qui n’avait rien que d’assez naturel, on se gardait bien de lui reprocher sa laideur, le cajolant au contraire de toutes sortes de jolis mots, comme: «Viens ici, mon petit œil! ouvrez votre bec, roitelet!» ou encore: «Ah! qu’il est bien fait, et n’est-ce pas qu’une fille aurait plaisir à danser la gaillarde avec un si gracieux damoiseau?» Au moyen de ces concessions, on obtenait de lui tout ce qu’on voulait. Dans les allées du verger, les garçonnets et les garcettes se promenèrent plus d’une fois, sur le dos du bon ours, qui se retournait à demi pour lécher leurs pieds nus. Cependant, la damoiselle des Perleries, interrogeant le bossu: --Qu’avais-tu donc, Pistoletta, de si pressé à me faire connaître? --Qui vous dirait, répondit-il, des nouvelles de Pierre le Véridique, ne l’écouteriez-vous pas avec plaisir? --Ah! si tu en sais, parle vite! Et elle tendait les mains, suppliante, ainsi qu’une dévote vers une image de saint, mais les baissant, non les haussant, tant Pistoletta était petit de taille. Il ne put s’empêcher de sourire à cause de cette ferveur; ce dont la damoiselle se montra un peu décontenancée; car elle sentait bien, pour ingénue qu’elle fût, qu’il y avait quelque immodestie à montrer tant de zèle à l’endroit d’un jeune homme de belle mine, une seule fois aperçu. --Eh! dit le bouffon, vous n’avez pas sujet de rougir, damoiselle; il n’y a point de mal à éprouver de la charité pour un personnage comme est celui-là. Pour ce qui est de moi, il a conquis mon amitié par son attitude altière et par son franc parler; et je pense que je l’aime déjà à l’égal de Francolin. L’animal ne montra point de jalousie en entendant cela, et s’il grogna, ce fut très doucement, comme un ours qui approuve. --Eh bien! dis tes nouvelles, reprit la damoiselle. --J’en voudrais avoir de meilleures. Telles que je les ai, je les donne. Un peu avant le jour, comme nous sortions, Francolin et moi, pour aller vers la ruchée où nous faisons de coutume notre premier repas,--car Francolin n’est pas moins gourmand de miel que friand de mûres!--je vis venir une fille, éperdue et toute déchevelée comme une à qui est arrivé un grand malheur. «Bon! n’est-ce pas Mariotte?» pensai-je. --Mariotte? --La servante du tavernier de Saint-Rémy. Une fort grasse fille dont ce serait médire de prétendre qu’elle ne fait point tout ce qui convient pour achalander l’auberge de son maître; quand elle se trouve devant la porte, la chemise bien pleine et clignant de l’œil aux garçons qui passent, on s’accorde à trouver qu’il n’y a pas de plus belle enseigne. Donc, je reconnus Mariotte, et, m’approchant, lui demandai pourquoi elle avait l’air si tourmenté. «C’est, me répondit-elle, pour l’amour d’un homme tout nu!» --Tout nu! répéta en rougissant Hughette des Perleries. --Qu’elle entendît Pierre le Véridique, je n’en doutai pas. Sans perdre de temps, je la priai de me conter son histoire, et elle n’y faillit point, étant fort parleuse de son naturel. Mais pour ce qui est de tout vous répéter, je n’oserais: la Mariotte, à cause qu’elle a coutume de rire, non moins la nuit que le jour, avec de Mauvais-Garçons peu réservés dans leur langage, tient maintes fois des propos dont s’offenserait une prude damoiselle. Sachez seulement qu’hier elle s’échappa de l’auberge où le tavernier de Saint-Rémy la tenait enfermée par male jalousie, et, sur le bruit qu’on faisait d’un homme sans chemise surpris dans la forêt, s’en vint à Romanin où on l’avait, disait-on, conduit. --Eh! quel besoin avait-elle de le voir? --Dites: «De le revoir.» --Elle le connaissait donc? Par quelle aventure, je te prie? --C’est ce qu’il sied de taire pour les raisons que j’ai dites. --Poursuivez, reprit la damoiselle, non sans un peu d’impatience. Toute bonne qu’elle fût, elle n’aimait point du tout cette Mariotte, qui avait connu Pierre le Véridique d’une façon qui ne se pouvait dire. --Vous pensez bien, continua le bossu, qu’on ne permit pas à une telle pauvre fille d’entrer dans le château. Force lui fut d’attendre sur la route, espérant de voir l’Homme tout nu, au moment qu’il sortirait. Ce fut une très longue attente, jusqu’aux premières étoiles; mais elle était résolue à ne point bouger, qu’elle ne l’eût retrouvé. --Voilà une étrange obstination! --Apparemment il lui avait laissé un bon souvenir. --Achevez, dit Hughette en frappant du pied comme une petite fille en colère. --Tout à coup, il se fit un grand bruit sous le porche du château, et des hommes se ruèrent au dehors, qui portaient un autre homme sans vêtements et se débattant avec des cris. --Ah! les cruels! --Elle vit tout de suite que c’était celui qu’elle espérait. --Cela n’est pas possible! Comment l’eût-elle pu reconnaître, puisqu’il avait, je m’en souviens, la tête dans un sac? --C’est qu’elle n’avait pas gardé mémoire, je présume, du visage seulement; on ne saurait la blâmer si, en certaine rencontre, elle baissa les yeux, par modestie, ou pour quelque autre raison. --Votre Mariotte ne m’agrée en aucune manière! Mais que fit-elle, ayant reconnu le jeune seigneur si méchamment traité? --Elle tomba, demandant grâce pour lui, aux pieds des tourmenteurs. Comme vous pensez, ils ne tinrent nul compte de telles prières; et ceux-ci disant: «Il faut le mettre à mort!» ceux-là: «Noyons-le dans le ru;» un troisième opinant: «Que ne le jette-t-on dans le premier puits trouvé? puisqu’il dit vérité, ce serait bien sa place,» ils le mirent, lié de cordes, en une carruque qui se trouvait là par fortune. --Et l’idée ne vint point à cette folle fille de suivre la voiture? --L’idée lui en vint. Tant que purent courir ses jambes, et qu’un souffle lui resta, elle ne perdit point les traces des ravisseurs, si rapide que fût l’allure des chevaux de la carruque. Mais, enfin, lasse, près d’expirer, elle se laissa choir sur la route, où elle fut longtemps comme morte. Ressuscitée avec l’aube, elle s’en retourna vers Romanin, afin d’implorer secours,--non pour elle, la pauvre!--et me conta son histoire en pleurant; ne sachant rien, sinon que l’Homme tout nu est en très grand péril et qu’on l’a emporté sur la route de Saint-Gorgon. --Ce sera donc moi qui le retrouverai, s’écria Hughette des Perleries, moi qui le sauverai! Puisque je n’ignore plus le chemin qu’on lui fit prendre, je marcherai jusqu’à ce que je sois arrivée en sa présence; plus d’une damoiselle commença et acheva la quête d’un chevalier qui n’était point digne d’un tel soin autant qu’est celui-là. Ce n’est point, ajouta-t-elle, une pâle rougeur à la joue, que je me sente quelque tendresse pour Pierre le Véridique... --Oh! que non! dit Pistoletta, pendant que l’ours, dodelinant de la tête et retroussant la babine, avait comme un air de rire. --Mais je porte un cœur enclin à la justice; je ne saurais endurer la pensée qu’on a causé dommage à un loyal seigneur pour la seule faute, qui n’est pas une faute en effet, d’avoir obéi à son serment. --A la bonne heure! Quant à ce qui est de se mettre en quête, je n’y contredis point; et, si vous l’avez pour agréable, nous vous accompagnerons, Francolin et moi; il y a longtemps que nous avons formé le dessein de voir du pays. Pour les trop connaître, les gens de ce domaine ne me donnent plus à rire; je suis curieux de renouveler ma gaieté à d’autres sots et à d’autres sottises. Hâtons-nous donc de déloger, avant que soient éveillés les seigneurs et les dames, qui ne verraient point d’un bon œil notre fuite. Mais, ajouta le bouffon d’un air qui cachait mal quelque malice, vous semble-t-il séant de courir les aventures en cette robe de samit broché, qui vous ferait tôt connaître pour une fille de haut rang? --Ah! dit Hughette en un soupir, il me faudrait un habit de servant d’armes ou un habit de page, qui serait mieux. Que faire, n’en ayant point? --Ce qu’on n’a pas, répliqua le bossu, on le demande à Francolin. Et, se tournant vers l’ours: --N’entends-tu pas, mignot? ne saurais-tu trouver quelque costume de jeune garçon pour la damoiselle Hughette? Assurément une telle demande eût été pour surprendre et pour inquiéter bien des gens. Le bon animal ne s’en montra aucunement troublé; il alla vers la fenêtre, appuya ses pattes de devant sur l’appui de la croisée, baissa sa tête en dehors, tira d’entre les branches du rosier une corbeille d’osier vert, d’où tomba, quand l’ours se fut retourné, un costume de cuir et de drap, fort galant, avec des estiviaux et un frontal orné d’une aile de faisan. --J’aurais gagé, dit le bossu en éclatant de rire, que Francolin nous mettrait hors d’embarras. Eh! eh! c’est, me paraît-il, un habit de page de chasse, dont la damoiselle pourra fort bien s’accommoder. --Ah! Pistoletta, dit Hughette, je te dois un merci. Mais qui t’avait fait penser à cela? --J’étais sûr, répliqua-t-il en riant toujours, qu’ayant le cœur enclin à la justice, vous ne laisseriez point sans secours un loyal seigneur à qui l’on veut causer dommage. Cependant, vêtez-vous vite; il me semble que j’entends déjà dans les chambres voisines des pas de dames éveillées. En emportant les hardes, Hughette des Perleries avait disparu dans une cellule ouverte à côté du grand lit; elle ne tarda pas à revenir, serrée dans la cotte de drap fin, où s’effilait sa sveltesse, coiffée du frontal où tremblait une aile rouge et dorée; quiconque l’eût vue, si gracieuse en cet habit, aurait de grand cœur regretté qu’un tel joli garçon ne fût pas une fille. A vrai dire, elle se sentait confuse, le plus qu’il est possible, serrant les genoux, n’osant poser le pied, les mains çà et là avec un air de chercher la jupe. Le cœur lui revenait à la pensée de la belle entreprise où l’engageait son amour de la justice. --A cette heure, dit le bouffon, ne perdons plus le temps. Mais, s’approchant de la porte, il vit qu’elle était close. --Hélas! dit la damoiselle, j’avais oublié que ma marraine hier soir m’enferma dans cette chambre, à double tour. --Hum! ceci n’est point pour avancer les choses. Car vous faire sortir par où nous sommes entrés, il n’y faut point songer. --Quoi! ne pourrai-je donc point m’échapper? dit Hughette presque pleurante. --Ne vous désolez point, damoiselle; rien n’est désespéré, puisque Francolin est là. Puis, s’adressant à l’ours: --N’entends-tu point, mon mignot? ne saurait-on, sans clé, ouvrir cette fâcheuse porte? La bête s’approcha, leva le museau, regarda la grosse serrure, la prit entre ses mâchoires, délicatement, et la retira de la boiserie craquante, avec l’air distrait dont il eût arraché de la branche une noisette du buisson. --Çà, dit le bossu en pouffant de plus belle, Francolin n’est-il pas aussi bon serrurier qu’il s’est montré habile tailleur? La porte poussée, ils suivirent le long couloir où les tapisseries content aux yeux les aventures du chevalier Perséus, par qui fut sauvée d’une tarasque à la gueule enflammée, la princesse Andromède, fille du roi des îles d’Avallon; descendirent l’escalier, qui geignait sous les pas de l’ours, sans rencontrer personne; traversèrent la salle des gardes, où les pertuisaniers de fer et d’acier, pareils à des armures couchées, s’étiraient avec des bâillements; se firent par le portier à demi-sommeillant encore ouvrir la demi-porte du grand porche et baisser le petit pont; se trouvèrent enfin dans la campagne toute frôlée de brumes qui peu à peu se rosent et s’ensoleillent. --Où donc t’en vas-tu, Pistoletta, avec ton ours et ce jeune page de chasse? --Ah! ah! tu es toujours là, Mariotte? Nous allons faire la quête de l’Homme tout nu, qui doit avoir bien froid par ce brouillard matinal. Mariotte joignit les mains. --Laisse-moi te suivre, je t’en prie! --Cette licence, ce n’est point à moi qu’il la faut demander; mon jeune compagnon est le chef de l’entreprise. --Sire! s’écria Mariotte, parlant au page de chasse, ne me défendez pas de partir avec vous! Hughette des Perleries, ainsi qu’on l’a pu voir, n’était point sans éprouver quelque instinctive défiance à l’égard de cette fille servante, qui avait reconnu le chevalier bien qu’il eût la tête dans un sac. Mais, la voyant si triste, avec des yeux tout rouges d’avoir pleuré, la damoiselle, attendrie et fâchée à la fois d’une douleur qui leur était commune: --Venez donc, dit-elle, puisque tel est votre plaisir. C’est ainsi qu’un peu après l’aube levée, sous les brumes éparses où cliquetaient les cris des alouettes invisibles, le jeune sire Hughes des Perleries, en habit de cuir et de drap, suivi de Mariotte en jupon rouge, commença, en compagnie du bouffon Pistoletta et de Francolin le bon ours, la quête de Pierre de Pierrefeu, appelé par les uns Pierre le Véridique et par d’autres l’Homme tout nu. CHAPITRE VI LE PUITS QUI PARLE Toutes cloches battantes, sous le ciel pareil à un dais de fête, entre les murs tendus de clair soleil, ce fut un édifiant spectacle, dans la cour abbatiale de Saint-Gorgon, quand le vénérable Bénignus Spagnuolo s’avança vers le Puits du Miracle, accoudé à l’épaule de son moinillon favori et suivi de cent camaldules qui processionnaient par rang de quatre, les mains en croix sur le froc, et dodelinant du chef sous le tremblement de leurs capuches pointues. Voyant ces beaux religieux, en qui habitait l’Esprit Saint,--et, de vrai, il n’aurait pu trouver un plus digne logement,--les bourgeois, les gens de métier, les colons, hommes, femmes, enfants, venus en foule des villes et des campagnes, churent sur les genoux, si vite et d’un si parfait ensemble, que volontiers vous auriez pensé qu’une invisible faux leur avait, d’un seul coup, fauché toutes les jambes; et marchant à petits sauts, tels que des piètres sur leurs moignons, ils se hâtaient vers les saints personnages, disant des patenôtres, se frappant la poitrine en manière de pénitence, baisant ou touchant au passage le bas de quelque froc. Ceux qui ne pouvaient saisir l’étoffe se devaient satisfaire d’en humer l’odeur, plus salutaire à l’âme que délectable au nez; mais il en devait être ainsi, puisqu’elle était de moine et non de rose. L’abbé s’arrêta,--avec les cent camaldules,--quand il fut arrivé non loin du Puits; et, le capuchon tombé, il aurait tout à fait ressemblé, avec sa belle barbe, au Dieu le Père qu’on voit aux vitraux des chapelles, s’il n’avait montré une trogne étrangement grumelée et rubéfiée, peu séante à un ecclésiastique; les fidèles agenouillés pensèrent que, pour la rougir à ce point, il avait dû dire beaucoup de messes, sans rien laisser au fond du calice; en quoi ils ne se trompaient point, car aucun religieux ne mettait plus de conscience que lui dans l’accomplissement des devoirs sacrés; il se fût fait scrupule de ne pas boire jusqu’à la dernière goutte le vin du sacrifice, surtout quand c’était du saint-pourçain ou du clairet d’Auxerre. Se piétant, il leva les bras, et seul debout parmi toute la multitude: --Mes frères, il est bien vrai, dit-il, que le Malin a toujours rôdé autour des âmes, leur tenant de faux discours pour les séduire et les abuser. Mais en aucun temps il ne s’est fait voir aussi rusé ni aussi acharné contre le salut des hommes que dans les jours où nous vivons; de sorte que les meilleurs ont peine à lui résister, et s’abandonnent à de mauvaises pensées ou à de mauvaises actions, dont se réjouit l’enfer. Cela est si véritable que tel d’entre vous qui doit à l’Abbaye, en échange de nos prières, le douzième pain de chaque fournée, six setiers de son seigle, cent soixante et un setiers de son avoine, huit chapons de sa basse-cour, et dix-sept colombes de son colombier, ne nous donne qu’en rechignant quatre ou cinq pigeons maigres, deux ou trois gelines pas plus grasses qu’un os rongé, une poignée d’avoine ou de seigle, et la moitié d’un pain sur cent! Si les choses vont longtemps de cette façon, les religieux, qui sont les vrais exemplaires de toute vertu et de toute piété, iront mendier sur les routes comme les sabouleux et les cagoux, et crieront de male faim ainsi que les bêtes des forêts. Ce qui sera une grande honte pour la chrétienté! Et tout le mal vient du démon de l’hérésie qui infeste déplorablement les âmes. Les vassaux du domaine abbatial courbaient le front sous ces justes remontrances; plus d’un qui, au lieu de huit chapons, n’avait apporté, en effet, que deux ou trois poules sans chair, se sentait une chaleur lui venir aux jambes, comme si le feu de l’enfer, sortant du sol, avait commencé de le brûler, par le bas. --Mais, dans sa miséricorde, continua le vénérable abbé, le Seigneur a permis que vous fussiez avertis de vos fautes, avant qu’elles soient irrémissibles. A certains jours bénits, une voix qui est du ciel, bien qu’elle s’élève des entrailles de la terre, recommande aux hommes l’obéissance aux lois de l’Église et leur enjoint tout particulièrement de payer, sans fraude ni retard, à l’abbaye de Saint-Gorgon, les redevances qui lui sont dues. Bénignus Spagnuolo avait fait un pas vers le Puits du Miracle, et, sous la religion du prochain prodige, les assistants courbaient la tête et le dos, un peu dans l’attitude de gens qui vont recevoir des coups de bâton. --Parle, ô voix divine! s’écria l’abbé, secoué d’une fureur sacrée. Conseille ces pitoyables pécheurs! Parle! au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je l’ordonne. Que dis-tu du train du monde et du misérable état où, par le relâchement de la foi, languissent les serviteurs de Dieu? Alors, une voix qui montait des profondeurs: --Je dis que vous êtes, toi l’abbé, et vous les moines, des traîtres, des menteurs et de lâches assassins! Et ces paroles sonnaient terriblement, sortant du puits comme d’un énorme porte-voix. Vous pensez que de pareils dires, si différents de ceux qui étaient attendus, ne furent pas sans épouvanter étrangement les dévotieuses personnes qui se trouvaient là. Comme un jeune bois taillis sous un coup de rafale, toutes les têtes, bouches bées, se renversèrent dans un pêle-mêle de bras levés; les camaldules eux-mêmes, opinant que le diable fût dans le puits, n’hésitèrent pas à prendre la fuite; mais le pied de ceux-ci s’embarrassant dans le froc de ceux-là,--tant leur hâte fut grande,--ils tombèrent les uns sur les autres, les nez s’écrasant aux râbles; il y eut par terre un tas bien grouillant de moines. Pour ce qui est du vénérable Bénignus Spagnuolo, il ne put garder, quoique resté debout, la contenance qui sied à un homme d’Église en face des plus grands périls; on l’eût dit pris de fièvre, tant il tremblait de ses membres; il montrait une face blême comme un qui est trépassé depuis deux jours; même sa trogne eût pâli, si une telle chose eût été possible. De vrai, se souvenant de la vision qu’il avait eue, il se persuadait que ceci était un nouveau tour de Luciabel; sans doute tous les démons de l’enfer allaient sortir du puits, comme du goulot d’une bouteille sort la mousse d’un vin. Or, la voix ne cessait de parler, grandissante et furieuse: --Oui, je vous le dis, des menteurs et des assassins. Qu’avez-vous fait de la mère? Elle hurle comme une louve à l’attache dans le silence des nuits; et votre sommeil sans remords est si lourd, ô viles bêtes repues, que même ce cri ne vous éveille pas. Qu’avez-vous fait du père? depuis dix ans il rampe dans la fange, plus bas que les racines des arbres, n’ayant pour compagnon qu’un petit crâne sans peau et qu’un squelette mordu des rats. Vous, cependant, gras et pleins d’aise, vermeils, vous vous réjouissez, semblables à des turlupins jouant aux dés et se saoulant sur des cadavres ou sur le corps des blessés qui geignent. Mais voici que votre forfait sera dévoilé, comme apparaît la lèpre d’un ladre à qui l’on déchire sa robe, puisque moi qui, par, serment, ne peux mentir, je parle du fond du puits et dis la vérité! Entendant cela, les vassaux du domaine abbatial croyaient que la voûte du firmament allait s’écrouler sur leurs têtes ou sous leurs genoux s’entr’ouvrir la terre; car il n’était pas possible que saint Gorgon endurât de tels outrages à ses dignes serviteurs, sans manifester sa colère par quelque catastrophe. En pareil cas, il eût fallu ne point savoir son «pater» pour ne point le dire en se signant vingt fois plutôt qu’une. Mais, au contraire, Bénignus Spagnuolo, étant un homme de sens, peu à peu reprenait courage; «cette voix, pensait-il, est d’un homme, non d’un diable»; quelque facétieux hérétique avait dû se cacher dans le puits pour nuire aux bons camaldules; ce qu’il y avait à faire de plus opportun, c’était de jeter sur le parleur toutes les dalles de la margelle; vu que les plus résolus bavards, quand ils ont la tête et les reins rompus, cessent tôt de discourir. --Mes frères! cria l’abbé du ton dont un chef militaire harangue son armée, que ce soit Satan ou quelqu’un de ses suppôts qui nous diffame, vous ne laisserez point sans châtiment une si grande offense. Sus au puits! descellez les pierres! comblez le trou d’où sort la voix maudite! Cet ordre à peine donné, tous se ruèrent en tumulte, les religieux, les bourgeois, les gens de métier, les colons--car la peur aisément se mue en rage--et certainement, pour prix de ses franches paroles, le diseur de vérité allait être rompu, écrasé, aplati, ainsi qu’une belette sous les pavés d’un piège. Mais, soudain, comme ils secouaient déjà les pierres, un homme saignant des bras, des mains, des jambes,--pour s’être hissé le long des murailles,--surgit hors du puits dans une grande clameur, et, debout, les pieds sur la margelle, nu, déchevelé, superbe, Pierre le Véridique regardait la foule d’un tel air qu’elle recula comme devant l’apparition d’un archange. --Bêtes brutes! cria-t-il parlant au peuple, êtes-vous donc des chiens que des renards instruisirent à mordre, et, pour défendre ceux qui vous abusent, navrerez-vous celui qui ne saurait tromper? Ce que sont ces hommes, je vous l’ai dit, et vous le redirai. C’est de votre misère qu’ils sont riches, de votre faiblesse qu’ils sont forts, et votre maigreur les engraisse. Pour qui moissonnez-vous, paysans? Pour qui commercez-vous, bourgeois? Pour qui travaillez-vous, artisans? Pour eux, non pour vous. Que possédez-vous qui ne leur appartienne? Votre pain, ils le volent; votre argent, ils le mendient; vos filles et vos femmes, ils les caressent; vous baisez sur vos grabats le rebut de leurs cellules! Et vous suez d’ahan, ne mangeant guère, ne buvant guère, afin qu’ils se prélassent dans leur fainéantise, repus comme des porcs sacrés à qui l’on porte des offrandes! Pour ce qui est de leurs oraisons, croyez que si Dieu les entend, il les méprise, ces menteuses aux mains salies de lucre, aux bouches graisseuses de victuailles; et mieux vaudrait pour vous d’être recommandés à la divine justice par des hyènes qui l’imploreraient en joignant leurs griffes, avec des gueules puantes encore de viandes mâchées! Que si quelque chose pouvait ajouter à la colère de Bénignus Spagnuolo, c’était bien cet impudent discours. --Point de quartier! hurla-t-il, la sainte abbaye ne saurait être lavée de ce sacrilège que par tout le sang du réprouvé! Il n’avait point fini, que l’Homme tout nu, malgré une belle résistance, était saisi, foulé aux pieds, déchiré par cent ongles, mordu par cent bouches, pareil à une calandre déplumée sur qui s’acharnerait un peuple de vautours; et il songeait, en proie à cette foule, que les gens sont peu reconnaissants envers ceux qui ne les trompent point. Mais, parmi tout le tumulte: --Arrêtez, dit une voix douce, et gardez-vous bien de lui faire du mal. Celui qui avait parlé ainsi, c’était un joli moinillon, la face fraîche comme une rose sous la cuculle de lin; comme nul n’ignorait à quel point, pour sa gentillesse et sa douce façon, il était chéri de l’abbé, les plus enragés tourmenteurs interrompirent leur besogne, demandant: «Quoi?» de l’œil et du geste, ne sachant ce qu’ils devaient faire. --Achevez! s’écria Bénignus Spagnuolo, de qui la fureur ne s’était point calmée. Mais le petit moine l’ayant mené à l’écart: --Bon père, lui dit-il, il me plaît que ce fou soit épargné. --Eh! pourquoi, je te prie? interrogea l’abbé, s’adoucissant un peu. N’as-tu pas entendu?... --J’entendis, certes, mais entendre n’empêche pas de voir. --Eh bien! tu vis un homme tout nu! --Justement! dit le moinillon en éclatant de rire, et vous conviendrez, je pense, qu’on ne saurait rien admirer de mieux fait que ce jouvenceau l’est en tout point. Ce n’est pas un moine, non, fût-il abbé, qui aurait la peau si blanche. --Que peut faire cela? --Ah! cela fait beaucoup. Enfin, tenez pour sûr que, si on le maltraite, je vous en garderai une longue rancune; même il se pourrait bien que j’allasse faire séjour au couvent des bénédictins d’Avignon, dont le prieur, bien souvent, me pria d’une visite. Il faut croire qu’une telle menace avait de quoi troubler grandement le vénérable Bénignus Spagnuolo, car, baissant la tête et d’un air gracieux: --Non, non, n’y va pas! dit-il, je ferai à ton gré, bien qu’il m’en coûte fort. Puis se tournant vers la foule, il déclara qu’il avait réfléchi; qu’une inspiration de l’Esprit Saint était descendue en lui; que Dieu ne voulait pas la mort du pire pécheur, que le mieux était de laisser aller ce malheureux; abandonnant au ciel, qui nous juge tous, le soin de châtier tant d’arrogance. En un clin d’œil, Pierre de Pierrefeu fut debout. De vrai, il éprouva une grande satisfaction d’échapper à un tel péril, et, craignant que la clémence de l’abbé ne se ravisât, il se disposait à déguerpir au plus vite, lorsque l’idée lui vint--ce fut une fâcheuse idée--de remercier le joli moine auquel il devait son salut. --Beau fils, dit-il... Il n’acheva point sa phrase, écarquillant les yeux, gonflant les narines à la façon d’un gourmand qui hume une caille grasse, cuite à point sur un plat. Comme quelqu’un au nez subtil dirait même dans l’ombre: «Il y a une rose ici», l’Homme tout nu n’avait point failli à flairer une femme sous la cuculle du moinillon. --Beau fils? reprit-il, non pas, mais, plutôt, belle... Il s’interrompit encore, songeant que c’en était fait de lui s’il irritait de nouveau l’abbé de Saint-Gorgon par une imprudente franchise. Mais il se souvint du serment juré devant les dames! --Oui, belle fille, plutôt, acheva-t-il dans un éclat de rire, et je ne voudrais pas d’autre enfant de chœur pour dire la messe d’amour! L’abbé devint si rouge qu’on eût pu croire que toute sa trogne lui avait coulé sur la face! A la vérité le cas était grave; la présence dénoncée, en l’abbaye de Saint-Gorgon, d’une fille bien dodue de la gorge et des reins, avait de quoi nuire à la belle renommée des camaldules et de leur digne prieur; déjà des curieux s’approchaient, observant le joli moinillon, qui, fort troublé, tirait sur ses yeux sa capuche et rentrait sous le froc ses pieds nus, trop petits. --Mes frères! s’écria Bénignus Spagnuolo parlant à son troupeau de moines, point de grâce pour le blasphémateur qui s’obstine en ses mensonges! Emportez-le dans la salle du chapitre afin qu’il soit jugé et condamné selon l’énormité de ses crimes! Plus promptement qu’on ne saurait dire, Pierre le Véridique, à travers la foule, fut enlevé vers le cloître par les obéissants camaldules; et, derrière eux, les portes furent fermées. Or, ne pensez-vous pas que l’abbé fit preuve en cette occasion d’une très grande sagesse? Il arrive souvent que les coupables, dans l’intention de se justifier, ou par inspiration diabolique, disent des paroles qui ne sauraient être entendues de tous sans scandale; au surplus, le vénérable Bénignus Spagnuolo, exerçant dans son domaine droit de haute et basse justice, n’avait que faire d’être aidé par des vilains pour venger l’honneur de la communauté; il se trouvait dans l’abbaye une chambre de torture qui laissait peu de chose à désirer; et, pour ce qui était des bourreaux, on n’en chômerait point. CHAPITRE VII CE QUI TOMBE DE L’ARBRE Comme l’ombre montait, noircissant les plaines, grimpant aux arbres, se hissant, là-bas, vers les monts dont les cimes luisaient encore blanches de neige sur une bande d’azur, ceux qui faisaient la quête du chevalier disparu, arrivèrent en un carrefour d’où partaient quatre routes. Ils étaient grandement las des jambes, et, dans leurs cœurs, fort découragés, pour avoir pèleriné depuis le matin, sans prendre aucun repos et sans que nul bon présage réconfortât leur faiblissant espoir. Seul, Francolin, qui, au temps de sa libre jeunesse, avait fait de bien autres courses sur les pentes roides des vals et les pierrailles des torrents à sec, ne laissait pas d’être dispos encore, marchant devant les autres en une régulière ondulation de sa fourrure qui lui glissait, eût-on dit, sur les os, posant au sol, sans hâte ni retard, la lourdeur douce de ses plantes. Mais Pistoletta soufflait d’ahan à chaque pas qu’il faisait; il ne savait qui pesait le plus, de la bosse qu’il portait par derrière ou de la bosse qu’il portait par devant, les jugeant toutes deux singulièrement incommodes. Mariotte se sentait les membres rompus comme si, quatre heures durant, le tavernier de Saint-Rémy l’eût servie de la fourche en bois de cornouiller; pour ce qui était de la damoiselle Hughette des Perleries, cheminant en son habit d’homme, toute fluette, par petits sauts, vous eussiez cru voir un roseau déraciné, cassé en deux, que le vent pousse et qui va choir. Dans le carrefour, ils s’arrêtèrent, ignorant quel chemin suivre; même connaissant la bonne voie, ils n’auraient pu s’y engager, étant tous, hormis l’ours, à bout de forces. --Hélas! dit Hughette, je ne saurais me soutenir davantage; si je ne m’assieds, je mourrai de lassitude. --Ouf! geignit Pistoletta en tombant sur le bon Francolin qui complaisamment s’était couché et dont le pelage fut une très molle couche où son maître, à peine étendu, ronfla. Mariotte, comme une qui n’est point habituée aux lits de plume, s’accommoda vite d’une fosse pleine d’herbes et de pierres; seulement, elle tira de son corsage quelque chose de blanc, qui avait l’air d’un linge plié, et s’en fit sous la joue un carreau qu’elle baisa deux ou trois fois avant de clore l’œil. Cette blancheur, qu’était-ce, et quel plaisir pouvait trouver Mariotte à la caresser de ses lèvres? Mais la damoiselle des Perleries, assise au pied d’un peuplier très haut qui s’érigeait dans l’ombre, ne s’abandonnait pas à sommeiller, à cause du chevalier vers qui ne cessait d’aller sa pensée, à cause aussi de la peur qu’elle avait. Pour une personne qui jamais ne sortit, sinon bien accompagnée, de l’habitacle familial, et qui ne se coucha jamais sans avoir regardé sous son lit, c’était une chose terrible de se trouver seule de la sorte,--eh! oui, seule, les dormeurs sont absents,--dans ce lieu vaste couvert de ténèbres. Une bâtisse noire, non loin d’elle, à sa gauche, n’était pas pour la rassurer, avec ses tours et ses murs où ne luisait aucune fenêtre et qui semblaient de la nuit plus épaisse; il sortait de cet amas de pierres, elle ne savait quelle épouvante, qui menaçait; si les mauvais enchanteurs dont parlent les Chansons existaient en effet, c’était dans de telles demeures, méchantes comme eux, qu’ils devaient faire leur séjour. De l’autre côté, des bouquets d’arbres, çà et là, s’isolaient dans la plaine, remuant sous le vent des murmures que déchirait le cri de quelque orfraie; certes des bêtes cruelles, lynx, loups, des léopards aussi, rôdaient à travers les basses branches, rampaient vers les lisières; des yeux horribles, en un grincement de dents affamées, allaient s’allumer peut-être hors de ces ombres, là-bas! Tout à coup Hughette faillit pâmer dans un frisson: elle avait vu, sous un rayon de lune, des formes, non d’animaux, mais d’hommes, débusquer du plus proche hallier, avec une lueur dure au front, et y rentrer vite, comme se cachant. Elle voulut appeler, réveiller ses compagnons; elle n’avait pas de voix, n’ayant pas de souffle. Puis, elle se sentit moins troublée. Elle ne voyait plus rien. Elle s’imagina qu’elle avait pris pour des gens des troncs d’arbres, courbés par la brise et mouvant, comme des bras, leurs branches. Elle ne songea plus qu’à ce beau seigneur en péril, dont elle faisait la quête. Ah! qu’était-il advenu de lui? le rejoindrait-elle avant qu’on l’eût mis à mal? Sans doute, jeune comme elle était, elle avait bien peu de force, et si elle avait voulu s’opposer à la violence des tourmenteurs, c’eût été le combat d’une alouette contre une bande de gerfauts: n’importe, pour défendre Pierre le Véridique, elle se connaissait capable des plus hasardeuses bravoures; et, s’imaginant qu’il était là devant elle, en proie à de méchants ennemis, elle tendait ses frêles petits bras, qu’elle jugeait terribles... Elle eut peine à retenir un cri! Sur sa main tendue elle avait senti comme une large goutte, de haut tombée, et qui s’aplatit. Repliant par instinct le bras et baissant la tête vers la place mouillée, elle vit sur sa peau une obscure rondeur qui fluait en un filet mince. Une autre goutte lui tomba sur les cheveux, près de l’oreille, où elle coula; une autre, épaisse et tiède, sur les lèvres! et les gouttes ne cessèrent plus de choir, pareilles à une étrange pluie, en claquant sur le sol. La damoiselle des Perleries, effarée, se serrait contre l’arbre, ne sachant quelles étaient sur elle, autour d’elle, ces mystérieuses larmes; mais, sous un rayon de lune glissé d’entre les nuages: --Douce mère de Dieu! c’est du sang! s’écria-t-elle. Mariotte, Pistoletta, Francolin aussi s’éveillèrent, accoururent; la fille et le bouffon demandant: «Qu’arrive-t-il? Pourquoi clamez-vous, beau sire?» et l’ours en des grognements le demandant aussi. Hughette, maintenant, s’éloignait de l’arbre à reculons, avec l’air d’une folle qui a peur, ne sonnait mot, la bouche ouverte, la main levée vers la cime du peuplier, où un corps se mouvait dans la lueur nocturne! C’était un pendu balancé par le vent; à côté de lui, perché sur une branche, un corbeau attendait. --L’Homme tout nu! gémit la Mariotte. Aïe! le pauvre, si joli, qui le brancha de la sorte? La damoiselle des Perleries, entendant cela, se laissa choir sur le sol, pâmée, en un soupir d’oiseau. Cependant, Pistoletta, après un saut en arrière, écarquillait les yeux vers la pointe lumineuse de l’arbre. --Par le pied-bot du Malin! c’est Pierre le Véridique, en effet. --Hi! hi! penses-tu qu’il est mort? demanda Mariotte. --Il se peut qu’il ait rendu l’âme, car il ne grouille guère; il se peut qu’il vive encore, étant pendu non par le col, mais par les aisselles au moyen d’une bonne corde nouée en haut de l’arbre. --Est-il donc des gens assez méchants pour faire du mal à un homme aussi bien fait! Ah! Pistoletta, regarde ces gouttes rouges qui pleuvent. --C’est que la corde tendue par le poids du corps lui déchire la peau. Le signe est bon, les trépassés ne saignent point, et, peut-être, nous le sauverons. --Sauve-le, mignot de mon cœur! Pistoletta s’étant mis entre les dents un couteau tiré de sa ceinture, courut au peuplier, les bras ouverts; Mariotte comprit qu’il voulait grimper à l’arbre, afin de couper la corde. Mais s’il convient à un bouffon, de qui c’est le métier de prêter à rire, d’avoir une bosse sur l’estomac, une telle rondeur, quand elle n’est point médiocre, peut causer de la gêne en plus d’une rencontre. Cette fois, Pistoletta eut bien de quoi se repentir que la nature l’eût fait semblable au poète Œsopus; vu que, par l’empêchement de sa bosse, il ne put embrasser le tronc. --Donne-moi le couteau! dit la Mariotte. Ce que tu ne saurais faire, je le ferai, si Dieu m’aide. Maintes fois, étant garcette, je me hissai à travers les branches pour dénicher des oiseaux qui ne valaient pas celui-ci. Quoiqu’elle fût bossue elle-même par devant, d’une fort agréable façon, elle ne laissa point d’accoler l’arbre; d’abord, elle s’éleva sans trop de difficulté, l’écorce entre ses genoux bien serrée; hélas! après deux ou trois efforts, elle retomba glissante, et, jugeant qu’elle n’atteindrait jamais la branche d’où pendait l’homme, elle se mit à pleurer, les poings sur les yeux, comme une désespérée. --Il faudrait une échelle pour monter à l’arbre, dit Pistoletta, ou une hache pour l’abattre. --Eh! nous n’avons ici pas plus de hache que d’échelle. --Vois cette grande bâtisse noire, là-bas, avec des tours carrées. C’est, je pense, l’abbaye de Saint-Gorgon, où séjournent d’honnêtes moines; ils ne nous refuseront pas de quoi sauver un pécheur qui s’en va mourir sans s’être avec Dieu réconcilié. --Hâtons-nous donc! dit-elle. Ils marchaient déjà vers le cloître, lorsqu’une voix, qui descendait de l’arbre, parla languissamment: --Bonnes gens qui me voulez secourir, gardez-vous d’implorer les camaldules de Saint-Gorgon, car c’est par eux que je fus condamné, pour n’avoir point menti, à rester branché dans cet arbre jusqu’à ce que mort s’ensuive. La voix s’éteignit comme celle d’un homme qui retombe en défaillance. Tandis que Mariotte se remettait à pleurer, Pistoletta, secoué de colère, frappa du pied, non sans quelque juron. --Quoi! faudra-t-il laisser périr ce jeune seigneur si fidèle à son serment? En effet, tout espoir semblait perdu; il était bien probable que si l’Homme tout nu disait la vérité désormais, ce serait dans l’autre monde. Mais Francolin, qui s’était tenu coi jusqu’alors, grogna doucement, comme un ours qui voudrait qu’on fît attention à lui. --Quoi donc, mon fils? demanda le bouffon. L’animal dodelina de la tête, pour répondre «tu vas voir», s’approcha du peuplier, se dressa sur ses pattes de derrière, et, les griffes dans l’écorce, commença de grimper aussi facilement qu’une coccinelle à un fétu. «Va, va, joli damoisel! je te baiserai le museau si tu débranches l’Homme tout nu,» disait Mariotte, tapant des mains; et Pistoletta disait: «Ah! les bonnes noisettes que croquera Francolin s’il tire de péril Pierre le Véridique!» Mais l’excellent ours n’avait pas besoin de tels encouragements, étant une bête désintéressée, qui faisait le bien pour le seul plaisir de s’y employer. Parvenu à la cime de l’arbre, qui plia sous le poids, il eut tôt achevé, la tête entre les branches, de couper avec ses dents la corde. «Aïe! le beau seigneur se rompra quelque membre, en tombant de si haut!» pensait Mariotte, qui eût été fort marrie apparemment si l’Homme tout nu n’avait pas été sauvé tout entier. Francolin réussit avec beaucoup d’adresse à lui épargner ce déplaisir! A peine le sire de Pierrefeu, toujours pâmé, commençait-il de glisser entre les feuillages, que l’ours, descendu plus vite, le reçut sur son échine, où le dépendu, d’un mouvement d’instinct, se cramponna, des doigts, aux rudes poils; et, l’animal portant l’homme, ils ne tardèrent pas d’arriver au pied du peuplier qui agitait ses feuilles sous la lune, comme se réjouissant de ne plus être une potence. Une noirceur tacha le ciel, c’était le corbeau, s’envolant. Si on lui en avait laissé le loisir, Mariotte n’eût pas manqué de se jeter sur le sire de Pierrefeu qui gisait, les yeux clos, et de le bien baiser en signe de satisfaction; même, qu’il fût tout nu, ne lui aurait pas semblé un empêchement aux caresses; mais la damoiselle des Perleries, ayant peu à peu repris vie, s’élança avec un cri de joie entre le seigneur et la fille servante; elle n’aurait pas fait plus adroitement si elle avait eu le dessein de les séparer. Imaginez pourtant qu’elle ne songeait point à cela! Tout entière, elle était occupée par le contentement de voir détaché de l’arbre celui dont elle faisait la quête. Quand Pistoletta l’eut assurée, ayant tâté le corps, que Pierre le Véridique n’était point dangereusement navré, elle eut, avec de petits sanglots, de petits rires fous qui montraient bien à quel point elle était ravie. Pour ce qui est de Mariotte, ne pouvant embrasser l’homme, elle baisait l’ours, ainsi qu’elle avait promis; Francolin paraissait prendre beaucoup de plaisir à ces cajoleries, ayant conscience de les avoir bien méritées. CHAPITRE VIII BONTÉ DES MAUVAIS-GARÇONS A vrai dire, Pistoletta ne laissait pas d’être assez inquiet encore. Loin de toute habitation, sinon de l’abbaye d’où nul secours n’était à attendre, que faire, dans cette nuit, dans cette solitude, d’un blessé qui ne sortait point de syncope et qui, même reprenant pensée, serait trop faible pour marcher un seul pas? De le porter,--l’eussent-ils pu, eux fatigués,--jusqu’au château de Romanin, il ne pouvait être question; vu que les seigneurs et les dames, courroucés contre le Véridique, n’eussent point failli à le maltraiter cruellement. De sorte que le bouffon, pour avisé qu’il fût, ne savait à quel parti se résoudre; avec de petits coups sur sa bosse comme s’il en eût voulu faire sortir quelque ingénieuse idée: --Eh! eh! nous sommes en une terrible malencontre, disait-il, et je ne sais point qui nous en tirera. --Par la Mort-Satan, ce sera moi! clama une voix rauque dans un grincement de ferrailles, tandis que, se dressant du fossé où sommeilla Mariotte, paraissaient cinq hommes casqués de bronze et de qui les cottes de mailles reluisaient sous la lune comme des peaux de couleuvres. Mais, par-dessus leurs habits de guerre, ils portaient des frocs de moines, que soulevait le vent. Qui fut bien effrayée? la damoiselle Hughette des Perleries; certainement, c’étaient là des turlupins qui les guettaient depuis longtemps peut-être; elle se souvenait des formes vagues avec une lueur de métal au front, qu’elle avait cru voir naguère à la lisière du bois; et elle n’aurait pas manqué de s’enfuir, laissant le beau seigneur évanoui, si elle n’avait eu au cœur cette tendresse, victorieuse de la crainte, qui fait qu’une oiselle, voletante sur les branches, n’abandonne point le nid quand l’oiselier approche. Mais Mariotte, voyant ces gens, ne montra que peu de surprise. --Bon! dit-elle, c’est, je pense, Ogier-Pompée qui sort de dessous terre? --Pour t’accoler, la fille! --Avec Crokesos, Pincedès, Musehault et Cabot-Chacal aussi? --Qui aurait cru qu’elle nous reconnaîtrait? dit Ogier en un grand rire; car, enfin, la Mariotte a tant d’amoureux qu’elle en pourrait bien oublier quelques-uns. --Mais pour quelle cause vous mîtes-vous ces frocs sur le dos? Êtes-vous donc entrés dans quelque cloître pour y faire pénitence? --Non point, répondit Crokesos; seulement, depuis que le viguier d’Avignon fait vaguer de nuit et de jour, à travers monts et plaines, des hallebardiers et des archers, nous nous vêtissons volontiers en religieux, afin d’imposer le respect à ces incommodes gens d’armes. --Voilà qui est bien imaginé. --Pour moi, si j’en rencontre sur mon chemin, dit Crokesos, je ne manque jamais de leur donner ma bénédiction. --Moi de même, dit Musehault. --Moi, dit Pincedès, je leur fais baiser au chaton de ma bague la dent de Saint-Gorgon, une sainte relique, que je pris à la mâchoire d’un loup. --C’est agir comme il faut, s’ils sont plusieurs, approuva Ogier-Pompée. Mais, si vous rencontrez un seul archer, quelle conduite tenez-vous, bons compagnons? Crokesos répondit: --D’un coup de poing je lui romps la tête, avec tant de grâce que jamais je ne l’ouïs se plaindre. Et Pincedès: --Je l’étrangle d’une seule main, lui tirant l’oreille de l’autre, en manière de plaisanterie. Et Musehault: --Je le saigne d’une entaille au cou, puis, tandis qu’il voit couler son sang, je l’amuse d’un petit air de flûte. --Vous êtes dignes de m’avoir pour chef! s’écria glorieusement Ogier-Pompée. Mais toi, Cabot-Chacal, mon fils, en pareil cas, que fais-tu? --Je le mange, dit Cabot-Chacal avec un aimable sourire. Pensez que la demoiselle des Perleries fut épouvantée d’entendre une telle parole. Elle se demandait, non sans frissonner, si ces monstres n’auraient point envie de manger l’Homme tout nu; d’autant que là, couché sur les herbes, il était si blanc de peau et si délicatement gras. Cependant, Pistoletta, parlant à Ogier-Pompée: --Sire, nous perdons temps. Est-il véritable que vous vouliez nous venir en aide? --Que ce fût notre intention d’abord, je ne l’oserais dire; peu de gens ont été autant que vous près d’être volés et mis à mort. Mais parce que, blotti dans le fossé, j’ai reconnu le jeune gentilhomme que votre ours débranchait, disposez de moi pour son service; si je n’étais au monde, il n’y aurait point de paladin aussi valeureux qu’il est, et il me plaît d’être généreux envers qui m’égale. --La courtoisie est ton seul défaut! grogna Cabot-Chacal. --Elle est ma plus haute gloire! C’est elle qui me rend digne d’avoir été accolé chevalier, en rêve, par le divin preux Roland. --Laissons, pour l’instant, ce débat, interrompit le bouffon. Connaissez-vous quelque retraite sûre où transporter le blessé et lui donner des soins? --Pour ce qui est des soins, on peut s’en fier à Musehault. Il s’entend en médecine comme les plus savants mires, et, de se promener dans les bois, où il enseigne des airs aux petits oiseaux, il a retenu l’art de connaître les herbes qui guérissent de tout mal. Musehault, mon fils, qu’augures-tu de l’homme ici couché? --Par saint Côme et saint Damien, qui sont les patrons de la médecine, il n’a point tant de mal qu’il semble. D’avoir été longtemps pendu, il reste encore étourdi; dès qu’on lui aura fait boire cinq ou six tasses de bon vin épicé... --Oh! la belle ordonnance qui ne déplairait pas à un homme sain. --Mais, demanda le bouffon, où porterons-nous l’Homme tout nu? --Dans l’illustre lieu où je fais mon séjour! répondit Ogier-Pompée avec un geste seigneurial. Pensez-vous qu’un personnage tel que je suis dorme dans les fossés, sous un plafond d’étoiles? Il est vrai que mon habitacle n’est point bâti de marbres rares ni de bois précieux; car c’est, dans un val des Alpines, une souterraine caverne; mais elle a ceci d’admirable que nul curieux n’en connaît le chemin, et, à bien prendre les choses, c’est un palais, puisque j’y loge. --A coup sûr, dit Pistoletta. Est-il loin d’ici, ce palais... souterrain? --En moins d’une heure nous y serons arrivés. --Hâtons-nous donc, je vous supplie. --Oh! oui, hâtons-nous, s’écria la damoiselle Hughette des Perleries, à qui les Mauvais-Garçons ne déplaisaient point trop depuis qu’ils montraient de bonnes intentions à l’égard de Pierre le Véridique. Et surtout, ne lui faites point de mal, ajouta-t-elle, comme Crokesos et Pincedès soulevaient l’Homme tout nu, de qui la tête lasse où les yeux s’ouvrirent, puis, languissants, se fermèrent, pencha vers l’épaule, en un soupir. Mais comme on allait se mettre en route: --J’opine, dit Musehault, non sans la gravité séante à un docte personnage, qu’il serait bon de vêtir ce jeune seigneur, vu que la fraîcheur de la nuit, dans le cas où il se trouve, ne lui est point salutaire. Au surplus, poursuivit-il, gardant son sérieux, une prude personne comme est la Mariotte, n’accepterait pas de voyager avec un damoisel aussi peu habillé. Celle qui pouffa de rire, ce fut la bonne servante! Mais qui eût été là eût vu la demoiselle des Perleries rougir étrangement. Quoi! n’avait-elle point pris garde, jusqu’à ce moment, que le chevalier fût sans habits? Si fait; seulement, à cause de son innocence, elle n’y avait trouvé aucun mal; elle était ingénue à tel point, que sa pudeur, pour être alarmée, avait besoin d’être avertie. --Ce vous est une belle occasion, s’écria la Mariotte, toujours riant, de restituer à ce noble homme les hardes que vous lui dérobâtes. Rends-lui ses chausses, Musehault! --Eh! j’ai eu le chagrin de les perdre au Jeu de Dieu, jouant avec Pincedès. --Rendez-lui sa cotte, Crokesos! --Je la donnai à une devineresse d’Égypte pour savoir, en échange, ma bonne aventure, qui fut que je serai pendu: une si facile prophétie ne valait pas un si bel habit. --Rends-lui ses estiviaux, Pincedès! --Je les mangeai d’un grand appétit, les ayant mués, le gauche, en un cuissot de chevreuil à la sauce cameline; le droit, en une gelinotte cuite au four et farcie d’olives. --Rends-lui son surcot, Ogier! --Je le bus chez le tavernier de Saint-Rémy en quatre rasades d’un clairet parfumé d’hysope! Mais, ajouta Ogier-Pompée, qui se piquait de malice, que ne lui rends-tu, toi, la chemise dont nous te fîmes don? Mariotte, à ce mot, se montra fort troublée. --Bon! qui pourrait dire ce que j’en fis? Peut-être un épouvantail à chasser les oiseaux du verger. Imaginez-vous que je me soucie d’une chemise de jouvenceau? --Oh! que non, tu n’aurais garde. Mais qu’est-ce donc qui te sort du corsage, avec l’air d’une tête de tourterelle que tu aurais mise dans ta gorge? Ce disant, Ogier-Pompée tira l’étoffe pliée dont un bout dépassait, et déploya toute une chemise, bien ornée de fine dentelle, telle qu’ont coutume d’en porter les jeunes seigneurs qui peuvent avoir occasion de se dévêtir dans la chambre des dames; peut-être c’était cette blancheur dont Mariotte naguère, non sans l’avoir baisée, se fit un oreiller. Pensez que la bonne fille fut grandement penaude d’être ainsi trouvée menteuse! Quant à la damoiselle Hughette, encore qu’elle ne comprît point ni comment ni pourquoi la chemise de Pierre le Véridique pouvait se trouver dans le corsage de Mariotte, elle en éprouva quelque dépit et se repentit fort d’avoir conduit cette fille servante à la quête du chevalier. Cependant, l’étoffe jetée sur le corps du dépendu, on se mit en marche silencieusement, sous les étoiles, vers la caverne d’Ogier-Pompée. Le cortège n’eût pas manqué d’étonner quelqu’un qui aurait passé sur la route. On n’est pas accoutumé de voir une troupe formée d’un ours qui va devant, de cinq moines autour d’un endormi qui semble un cadavre, et d’un petit bossu de rouge et de noir habillé, faisant tinter ses clochettes entre une grosse fille à la noire tignasse et un jeune page de chasse, mince comme une damoiselle. Mais nul, sinon ceux-ci, ne s’avisait de pèleriner à cette heure par ce chemin. Il y avait sur toute la campagne une grande paix qui sommeille. Seulement, dans un buisson, un rossignol se mit à chanter, si joliment qu’on eût dit une cascatelle de perles, s’égrenant dans la pénombre. Une autre voix lui répondit, non de bête ailée, mais d’une flûte où Musehault ramageait pour charmer les ennuis du voyage, et le rossignol, de branche en branche, sautillant et voletant, mariait sa musique à l’autre chanson, croyant suivre une oiselle. CHAPITRE IX FRANCOLIN N’EST AUTRE QUE LE DIABLE La damoiselle Hughette, un peu inquiète encore--car il se pouvait que Pierre le Véridique fût plus malade qu’on ne disait--ne laissait pas de se sentir contente. Elle avait retrouvé le disparu qui, par une heureuse aventure, serait bientôt en sûreté. Elle se voyait,--inconnue de tous grâce à son habit de garçon,--donnant des soins au convalescent, le veillant quand il sommeillerait, l’aidant de la main ou de l’épaule offerte quand il ferait ses premiers pas sur les pentes du val sauvage. Qui sait s’il ne se prendrait pas d’amitié pour un compagnon aussi dévoué et aussi assidu? A cette idée que Pierre le Véridique concevrait de l’amitié pour elle, Hughette se sentait le cœur doucement remué; et, la regardant de près, vous eussiez vu ses jolis yeux mouillés comme des étoiles dans l’eau. Quant au sire de Pierrefeu, bien qu’il ne soufflât mot à cause de la faiblesse où il s’abandonnait, il ne laissait pas de songer, la bouche et les yeux clos; il avait fort bien ouï qu’on le portait dans un lieu où n’auraient garde de le chercher les seigneurs irrités et les barbares moines; il s’estimait heureux de sauver, à peine endommagée, sa peau, à laquelle il tenait fort comme il est naturel à tout homme. Les choses allant ainsi, le cortège continuant de marcher vers la proche retraite: --Par le diable au prône! gronda Ogier-Pompée. --Hein? qu’est-ce? quoi? qu’arrive-t-il? dirent les autres en tumulte. Et, la flûte de Musehault cessant de rossignoler, le rossignol s’envola. --Il arrive que vous êtes sourds comme des pots de bronze, si vous n’entendez point des pas derrière ce rideau d’arbres! Il n’avait point fini de parler qu’un gros de gens d’armes débusqua de la lisière; comme c’était,--on ne s’y pouvait méprendre,--des archers du viguier d’Avignon, qui rôdaient alors par les routes au déplaisir des larrons et des turlupins, les Mauvais-Garçons se seraient bien passés d’une telle rencontre. «Perdus! fuyons! trop tard! courons sus! Aïe! ils sont vingt!» telles furent les paroles jetées à la fois. Et la damoiselle des Perleries, à genoux devant Pierre le Véridique qu’on avait laissé choir à terre, pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à cette aventure, sinon que le chevalier ne serait pas mis en sûreté dans la caverne; cela suffisait bien pour qu’elle fût marrie au delà de ce qu’on peut imaginer. Cependant le chef des archers, s’approchant: --Voilà, ce me semble, des gens qui font une étrange besogne! Je pense qu’il serait à propos de les conduire, non sans les avoir liés de cordes, à la plus prochaine prison. --Hélas! gémit Hughette. Mais Ogier et ses compagnons n’étaient point de ceux qui se laissent prendre aisément; où ils ne pouvaient user de la force, c’était leur coutume de s’en fier à la ruse. Avant que les archers eussent pu voir clairement à quels personnages ils avaient affaire, les cinq turlupins avaient noué les cordes de leurs frocs, baissé jusqu’aux yeux leurs capuches; et, parlant le premier: --Saint Gorgon vous bénisse et vous recommande à Dieu! dit Ogier-Pompée, d’une voix si pateline et d’un tel accent dévot que vous auriez juré entendre Bénignus Spagnuolo lui-même. Ce nous est une belle chance de vous rencontrer sur ce chemin, car nous avions grand’peur de nous être égarés. Les archers furent grandement étonnés de voir ces honnêtes religieux, qu’ils avaient pris pour des routiers, détrousseurs de passants. --Eh! bons moines, dit le chef, où donc allez-vous, à telle heure de nuit? --Vers la chapelle de la bienheureuse Marcellane, sise, comme chacun sait, dans un vallon des Alpines, et où il suffit d’entrer pour être délivré des mauvais esprits qui maléficient les hommes. --Par la Passion-Jésus! c’est une singulière façon d’aller en pèlerinage que d’y aller en compagnie d’un ours! Et, s’il vous plaît, qui est cet homme couché sur la terre? --Un bon chrétien, dont Dieu veuille absoudre l’âme! Pour ce qui est de l’ours, c’est à cause de lui, justement, que nous cheminons vers la bienheureuse Marcellane. --Vous moquez-vous? dit l’archer. --Nous n’aurions garde, nous, pauvres religieux, de bafouer d’honnêtes hommes de guerre, tels que vous paraissez être. Apprenez que cet animal n’est pas un ours, comme il semblerait au premier abord, mais qu’il est le diable lui-même. --Le diable! crièrent les archers, non sans quelques pas en arrière. --Astaroth ou Belial, je ne saurais dire lequel, mais l’un des deux à coup sûr. Si vous voulez bien m’ouïr, je vous dirai toute l’histoire. Le seigneur que vous voyez là, étendu sur le sol, habite non loin de Romanin, dans une antique tour, avec son bouffon, son page de chasse et une fille servante; car il n’a point grande richesse, s’étant ruiné pour aller en croisade. Hier soir, se sentant près de trépasser, il nous fit appeler, nous pauvres moines, pour l’assister en ses derniers instants, pour présider à ses funérailles. Or, comme je recevais sa confession, la chambre s’emplit d’une odeur de soufre, et je vis sortir d’entre une fumée le Malin lui-même qui avait pris la forme d’un ours! Les archers se signèrent. --Il venait nous disputer l’âme du moribond, pensant qu’il nous ferait peur sous cette forme horrible. Il ignorait quelle est la vertu des serviteurs de Dieu. Nous marchâmes sur lui, lui ordonnant de se retirer, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; entre temps, nous l’aspergions d’eau bénite. Hélas! il résista à tous nos efforts, ne voulut pas lâcher pied. Quoi que l’on fît, il se tenait devant le lit du malade, prêt à happer l’âme, au moment qu’elle sortirait. Alors le malade, craignant pour son salut éternel, eut la pensée qu’il lui serait salutaire d’être transporté, pour y mourir, en la chapelle de sainte Marcellane qui vint de Palestine avec Marthe et Lazare; certainement le diable n’oserait pas entrer dans un lieu bénit. Nous approuvâmes ce pieux dessein, et, portant le moribond, nous nous mîmes en route. L’ours, il est vrai, nous a suivis, acharné à sa proie, mais il ne manquera pas de retourner en enfer par la terre entr’ouverte, dès qu’il aura vu l’image sainte dont se décore la porte de la chapelle, et l’âme du seigneur ici couché montera droit au ciel. A regarder les archers, vous auriez été surpris de voir des hommes d’armes montrer une telle épouvante! Tremblants de la tête, les genoux se heurtant, ils n’osaient regarder du côté de l’ours, et se soutenaient l’un l’autre pour ne point se laisser choir. Le religieux poursuivit: --Ce qui serait très bien, beaux sires, ce serait que vous prissiez la peine de nous escorter jusqu’à la chapelle, car en cette ombre il est facile d’errer; et les chemins ne sont point sûrs à cause des turlupins qui rôdent ou s’embusquent à l’effet de dépouiller les voyageurs. Que si les archers avaient eu la moindre intention de pèleriner jusqu’à l’autel de Sainte-Marcellane,--de quoi je n’oserais jurer,--ils en eussent été bien dissuadés par le grognement dont Francolin, debout sur ses pattes de derrière, et la langue rouge entre ses belles dents, épouvanta la campagne! Cette rauque clameur, qui venait à propos--l’ours avait choisi son moment, comme eût fait une personne--témoignait au delà du nécessaire qu’il était bien le diable en effet; les servants du viguier d’Avignon, sans réclamer d’autre preuve, tournèrent dos avec un bel ensemble, pareils à des gens qui ne tarderont pas à déguerpir. Ceci n’était pas pour déplaire aux Mauvais-Garçons, enorgueillis du succès de leur stratagème, ni à la damoiselle Hughette des Perleries; elle songeait que la route serait libre et le chevalier hors de péril. Mais, tout à coup: --Bonnes gens, on se raille de vous! cria une voix claire. Cet ours est ours, et non pas diable, et ceux que vous prenez pour des moines sont des routiers voleurs et meurtriers de gens! Ce m’est une chose cruelle de les trahir, puisqu’ils me vinrent en aide, mais je me nomme Pierre le Véridique par la volonté des dames! Ainsi parlait le sire de Pierrefeu, hors de pamoison enfin, et debout sur la route, dans sa chemise blanche. Hughette et Mariotte s’étaient jetées sur lui, voulant de leurs mains lui clore la bouche. Le mal était fait. Les archers se ruèrent, arrachant les fausses capuches, déchirant les frocs hypocrites. Et le franc parleur, sans prendre haleine: --Voici Crokesos, appelé Abat-Paroi par les gens de guerre et Pille-Cœurs par les pucelles; Pincedès, qui joue au jeu de Dieu dans le sang, sur le ventre des cadavres; Cabot-Chacal, gourmand de viande humaine; Musehault, qui mit le feu à une bergerie de Bénédictines pour se donner le divertissement de voir les ouailles déguerpir en cornette de nuit, et le double Ogier-Pompée, qui vola dans la ville de Laon le coffre communal tout retentissant de monnaies bourgeoises! --Liez-les de leurs propres cordes, et chargez-les sur vos épaules pour les porter jusqu’à la prison! hurlait le chef des archers parlant à ses compagnons; car, d’avoir été dupé, le mettait en une grande colère. Mais, toi-même, qui es-tu? demanda-t-il au sire de Pierrefeu. --Non pas un seigneur prêt à rendre l’âme, mais un homme que les moines de Saint-Gorgon pendirent par les aisselles au plus haut peuplier du chemin. --C’est donc que tu méritas ce supplice par quelque vol ou quelque meurtre. A la prison, avec les autres! Et Pierre le Véridique, bien lié de dures cordes, fut hissé sur un dos d’homme d’armes--tel un coffre sur une mule--tandis que la damoiselle Hughette des Perleries pleurait toutes ses larmes sur l’herbe et les fleurs de la route; celles-ci crurent que c’était déjà la rosée du matin. CHAPITRE X LA DAME AZALAÏS Que si la dame Azalaïs, qui était la jeune épouse d’un vavasseur d’Avignon, eût été muée en oiselle par la magie de quelque nécromant, ce n’aurait pu être qu’en une très dodue et très grassouillette caille; tant elle était, de tout son corps, mignonne et en bon point. Mais un tel change eût été le plus fâcheux du monde: vu que, volatile devenue, elle n’aurait pas été aussi savoureuse ni aussi doucement fondante sous la dent d’un mangeur, que, femme, elle avait de quoi l’être sous les lèvres d’un amant. Aucun spectacle, en vérité, n’eût valu celui de la considérer, ce soir-là, par la fenêtre de sa maison des champs. Ce n’était point qu’elle portât de riches habits, ni qu’elle eût sur la tête un bonnet de samit emperlé ou un chaperon de fleurs; c’était, au contraire, qu’elle n’avait ni chaperon ni bonnet (mais une coiffe naturelle de jolis cheveux frisottants), ni robe de satin, ou cotte de velours, (mais une chemise dont la toile était si fine qu’on aurait pu voir au travers l’aile diaphane d’une libellule); et croyez qu’il y avait, derrière cette transparence, de bien plus belles choses: une gorge pareille à une double pomme de neige, un ventre rondelet, des hanches bien saillantes, et des cuisses un peu trop grasses, ce qui n’est point un mal au dire des gens qui ont eu l’occasion d’en caresser de telles. Ainsi habillée,--je dirais déshabillée, si le mot vous plaît mieux,--la dame Azalaïs était assise, non loin d’un lit aux courtines levées, devant une table où s’éployait, entre des pâtés de venaison, de-ci, et une assiette de merises, de-là, une gelinotte cuite à point et parée de ses plumes. Une bonne odeur montait des victuailles, un autre arome, meilleur, sortait du corps de la dame; de sorte que, convié à un double festin par le parfum des viandes et le parfum des chairs, quiconque fût venu là n’aurait donné aucune attention à l’air nocturne, tout imbu d’âmes de roses, qui entrait par la fenêtre ouverte, avec un rayon de lune. Il serait difficile de croire que la dame Azalaïs avait fait d’aussi séduisants apprêts pour complaire à son mari, vavasseur d’Avignon; d’autant que, vieux et laid, avec une rude barbe grise, il n’avait rien en lui qui pût faire se départir une personne un peu délicate de la répulsion bien légitime qu’inspire le seul nom d’époux. Ce n’était point lui, certes, qui mangerait la gelinotte ni qui baiserait la belle femme! Par une adroite ruse, elle s’était assurée qu’il ne rentrerait au logis ni cette nuit, ni le jour suivant, lui ayant fait savoir, par une lettre mensongère, qu’un certain neveu, parti dix ans en croisade, et dont il avait longtemps pleuré la perte, avait reparu tout à coup dans la ville d’Avignon. L’honnête vavasseur, plein de joie à cette nouvelle, s’était excusé de quitter sa femme, dont il ne laissait pas, malgré son grand âge, d’être fort amoureux et terriblement jaloux. Maintenant, il cheminait vers la ville. Ce qui arriverait quand il connaîtrait le stratagème dont on le dupa, c’était à quoi ne songeait guère la dame Azalaïs; être battue, le lendemain, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle eût été caressée la veille; toute sa pensée allait vers son ami par amour, auquel elle avait mandé, que tel soir, à telle heure, le couvert serait mis et la chemise ôtée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui de ne guère dormir après avoir beaucoup soupé. A vrai dire, cet amant ne ressemblait pas à ceux qui plaisent d’ordinaire aux gentilles femmes; il n’était point de noble race, étant le fils d’un meunier. Mais la coutume de porter des sacs de farine lui avait parfaitement renforci les membres; on n’aurait point trouvé dans tout le pays de Provence un garçon mieux capable que celui-ci de serrer contre soi, à maintes reprises et sans nul ménagement, une dame sans jupons, entre les linceuls du lit. La femme du vavasseur, de sa nature, était peu encline à se laisser ravir par les courtois hommages et les précieuses galantises dont se piquent les nobles hommes et les clercs; il lui fallait, pour être contente, qu’elle eût lieu de l’être en effet; si elle en avait su l’histoire, elle aurait fort approuvé cette princesse qui dit un jour, au grand scandale de toutes les dames présentes, qu’un chevalier ne vaut rien s’il ne vaut au moins son cheval. Cependant, assise devant la petite table, non loin du lit où il n’y avait qu’un coussin de tête,--car il suffit d’un seul oreiller pour deux personnes qui n’ont point l’intention de se tourner le dos,--la dame Azalaïs, de ses ongles menus, battait la nappe, avec un air d’impatience. Il était fort extraordinaire que l’amant espéré ne fût pas encore arrivé! Qui pouvait le retenir? S’était-il arrêté à courtiser sous la saulaie quelque fille paysanne, ou bien n’avait-il pas reçu le message? Elle se sentait fort dépitée; s’il fût entré à ce moment, elle n’aurait pas manqué de le battre, en se laissant embrasser. Et le temps s’écoulait, un temps qui aurait pu être si bien mis à profit. Quoi? l’ingrat ne paraîtrait-il pas? Aurait-elle envoyé pour rien son mari à la rencontre du neveu revenu de Terre-Sainte? Cela ne servirait à rien qu’elle eût préparé ce bon repas où l’amour aurait pris appétit, qu’elle eût, pour éviter les retards, dénoué d’avance tous les cordons, laissé choir la cote et la robe, qu’elle fût là enfin, si blanche et presque nue, pareille à une fleur sans feuilles? Des rages la prenaient, elle avait envie de casser le hanap où il aurait bu, de plumer la gelinotte qu’il aurait mangée; pour un peu elle eût déchiré des dents et des ongles--oh! le triste emploi de ces mignonnes mains et de cette amoureuse bouche!--les draps du lit qui s’ouvraient avec un air de se moquer. Bientôt, elle perdit tout espoir de voir l’attendu. C’en était fait! elle dormirait seule. Toute seule hélas. A se voir si jolie partout, avec sa gorge pareille à une double pomme de neige, son ventre rondelet, ses hanches bien saillantes, et ses belles cuisses dont jamais personne n’avait eu à se plaindre, pour grasses qu’elles fussent, il lui venait plus de colère encore. Hélas! hélas! si charmante et toute seule. S’il n’y avait eu quelque chose de trop inconvenant dans cette pensée, elle aurait peut-être regretté que le vavasseur fût parti pour Avignon, que le mari ne fût point là, à défaut de l’amant. Car, enfin, c’est une chose insupportable d’avoir été si doucement remuée par de si doux désirs, de s’être crue si proche de la plus chère joie, et de n’avoir plus d’espérance que dans la chimère des rêves! La dame Azalaïs était fort attachée aux réalités. Que faire cependant? Se coucher, s’endormir. Quel ennui! et comme elle dormirait mal. Lentement elle s’approcha de la couche, et, tandis qu’elle songeait encore aux baisers dont elle était frustrée, elle souleva l’une de ses jambes, mit un genou sur le bord des draps, en soupirant... Il y eut un grand fracas de fenêtre qu’on pousse et de meubles qu’on renverse! Avant qu’elle eût retourné la tête,--tant l’attaque fut prompte!--Azalaïs était saisie entre des bras vigoureux, qui n’avaient point de manches! Un homme, qu’elle n’avait jamais vu, un homme sans aucun vêtement, la couvrait de caresses, et elle ne pouvait s’en plaindre, à cause d’une bouche qui lui fermait la bouche. Qu’elle ait été grandement épouvantée tout d’abord, il n’y a rien de plus certain. Mais cet inconnu lui paraissait si bien fait, avec une peau si douce, il avait une façon de baiser si mignarde dans son emportement, que bientôt, si elle avait pu dégager ses lèvres, c’eût été un soupir, au lieu d’un cri, qu’elle eût poussé. Et comme elle n’avait jamais été fort capable de résistance, il ne se passa qu’un bien court moment avant celui où l’inconnu lui prouva que le fils du meunier n’était pas seul capable de bien serrer contre soi une dame sans jupon, entre les fins linceuls du lit. Ce fut seulement deux heures plus tard que la dame Azalaïs se trouva assez parfaitement remise de son étonnement et d’autres émotions pour faire remarquer à l’étrange visiteur qu’il avait une façon insolite de s’introduire dans les logis, et pour lui témoigner son déplaisir des libertés qu’il avait prises, lui, pas habillé, avec elle, en chemise. Mais elle n’insista qu’assez peu sur le dernier point, jugeant sans doute qu’il lui serait difficile de faire croire à ce mécontentement, après les tendres aveux de satisfaction, très clairs quoique muets, qu’elle n’avait pu, à diverses reprises, retenir. Donc, elle s’enquit surtout de l’aventure qui l’avait poussé chez elle par la fenêtre, sans habit d’aucune sorte, et de l’état qu’il tenait dans le monde et du nom qu’il portait. --A Dieu ne plaise, dame, que je vous cèle rien de ce que vous voulez savoir! répondit-il. Apprenez que cette nuit, après beaucoup de malencontres, qu’il serait trop long de dire, je fus hissé, vêtu de ma seule chemise et bien lié de cordes, sur le dos d’un archer; et quoique je n’eusse fait autre mal que de dire la vérité aux gens, il était fort question de m’enfermer dans la plus prochaine geôle. Or ce n’est point un sort qui me plaise de gésir comme un mort entre quatre laides murailles, tandis qu’il y a de par le monde tant de belles choses vivantes qu’on peut voir et saisir (en parlant de la sorte, il en voyait de fort belles, qu’il saisissait en effet, sans doute pour prouver son dire); je jugeai donc que je n’avais rien de mieux à faire que d’échapper, avec l’aide de Dieu, à ceux qui m’emportaient. J’enflai ma poitrine, j’écartai les bras, les jambes, pour élargir mes liens; puis, m’allongeant et m’effilant, je glissai d’entre les cordes où s’accrocha ma chemise, tombai sur les talons, trouai d’une rude poussée la troupe des archers ébahis, et me mis à courir d’une telle vitesse que j’aurais dépassé le vol droit d’une hirondelle rasant l’herbe. Les hommes d’armes se lancèrent à ma poursuite. Mais ils ne tardèrent pas à s’arrêter, fort perplexes à cause, je pense, de mes compagnons de route qu’ils avaient saisis en même temps que moi et qui profitaient, pour s’enfuir d’un côté,--je les vis, tournant la tête,--du trouble où j’avais mis les archers en me dérobant de l’autre. Avant que ceux-ci se fussent avisés de se partager en deux troupes poursuivantes, j’étais déjà bien loin, invisible, hors d’atteinte, et si mes amis, comme je l’espère, n’ont pas déguerpi avec moins de hâte, ce dut être un plaisant spectacle que celui des archers se regardant d’un air penaud entre la double fuite de leurs prisonniers disparus. Cependant, nu comme je l’étais, courant sur les cailloux, me déchirant aux branches dont je cherchais l’ombre sur la route trop claire, je n’avais point de quoi me réjouir tout à fait, bien que j’eusse échappé à un grave péril. Qu’adviendrait-il de moi? qui donnerait asile à un fuyard déchevelé moins vêtu que ne le fut Adam le père chassé du paradis? Je pense que je m’allais laisser choir, non sans une grande mélancolie, sur le bord de quelque fossé, lorsque je vis, derrière un rideau de lilas fleurissants, luire une fenêtre, doucement, dans la nuit. Je m’approchai, elle n’était point close, et je ne me souvins plus des dangers, de la prison promise, ni de ma lassitude, ni d’aucune autre chose amère, à cause de votre peau blanche et lisse, et de vos seins menus et gras qui sortaient de la chemise, et de votre petit pied, dont j’admirais le dessous rose, tandis que vous mettiez, près de vous coucher, sur le bord des draps, le genou. Si je fus hardi, c’est que vous êtes belle! Et voilà toute mon aventure. Pour ce qui est de mon nom, sachez que je suis, par la volonté des dames, Pierre le Véridique, et ne me prouvé-je point digne d’une telle appellation puisque je proclame que nulle femme n’est à l’égal de vous plaisante de corps et de visage, que l’on s’imagine, à baiser votre bouche, manger des fraises mûres, qu’il sort de vous une odeur de rose chauffée par un midi d’été, que vos bras ont des caresses d’enlaçantes lianes et que, foi-Dieu! je bénis les turlupins qui me dépouillèrent, l’autre matin, de mes beaux habits, car c’eût été un temps perdu dont je ne me fusse jamais consolé, que la minute employée à les ôter avant de vous accoler, douce dame! Que la bonne Azalaïs fût curieuse d’apprendre beaucoup de choses encore sur le compte du jouvenceau auquel elle ne refusait point l’hospitalité, c’est ce qu’il est permis de croire. Mais il ne lui fut pas donné d’exprimer son désir, vu que Pierre de Pierrefeu, de qui le zèle pour les charmes de la dame s’était rallumé à les vanter, lui ferma la bouche de telle façon que, muette de naissance, elle n’eût pas été plus empêchée de tenir le moindre discours. Et, à bien prendre les choses, le Véridique n’était pas un homme à plaindre. Certes, il lui était advenu mainte cruelle affaire depuis qu’il commença de ne plus mentir aux hommes ni aux femmes; jeté dans un puits où il faillit se rompre les os, houspillé par les camaldules en courroux, pendu à un arbre où il avait cru rendre l’âme, empoigné par des hommes d’armes, poursuivi comme une bête à travers champs et bois, il avait pu connaître, par sa propre expérience, que de parler selon la vérité n’est point pour s’attirer l’amitié des gens et que franchise et bonne fortune ne voyagent point ensemble. Mais, en ce moment, toutes ces peines, il les oubliait; de quels soucis, en effet, ne serait-on pas délivré dans un bon lit où une personne bien faite ne se repent point de vous avoir laissé entrer, dans une bonne chambre où un parfum de victuailles voisines, se mêlant à de plus doux arômes, permet d’espérer que l’on aura de quoi se refaire des fatigues probables, et que, même quand elle ne baisera plus, la bouche ne cessera pas d’avoir un agréable emploi? De fait, Pierre de Pierrefeu se réjouissait fort de la chance qui lui avait permis de voir, derrière le rideau de lilas fleurissants, la claire fenêtre hospitalière; et il ne songeait à rien qu’à se pâmer d’aise. Mais il y eut, de l’autre côté de la porte, tout à coup, un bruit de gens qui s’avancent, et une voix cria, venant du dehors: --Eh! femme! éveille-toi! C’est moi qui suis de retour. N’entends-tu pas? Allons, tu fais bien de clore à triple tour les grilles et les portes, car il ne manque pas de Mauvais-Garçons qui rôdent par les chemins. Mais j’arrive, bien fatigué et de méchante humeur. Appelle tes filles servantes pour qu’on me vienne ouvrir, si tu ne veux venir toi-même. L’Homme tout nu demanda: --Dame, qui donc parle ainsi? --Sainte Vierge! dit Azalaïs plus tremblante qu’une feuille secouée d’orage; ne l’entendez-vous pas? C’est mon mari lui-même; et je pense que voici mon dernier jour! Mais Pierre de Pierrefeu, en sautant de la couche: --Ne pensez point, dame, qu’il vous adviendra malheur à cause de moi. Je puis bien sortir par où je suis entré. --Gardez-vous-en, pour l’amour-dieu! La porte du jardin n’est guère éloignée de cette fenêtre; mon mari ne manquerait de vous apercevoir. Notez qu’il est furieusement jaloux de son naturel, et la vue d’un beau garçon sans habits, s’échappant d’une chambre, aurait de quoi inspirer des soupçons à des gens même peu disposés à en concevoir. Cependant le vavasseur, secouant les ferrailles et les grilles, ne cessait de dire, d’un ton qui se fâche: --Eh! n’es-tu point là, femme, ou bien si tu es morte? Hâte-toi d’ouvrir, je te prie, si tu ne veux que je ne grimpe aux murs ou rompe la clôture! --Par le blason de ma race, le cas est grave, dit Pierre le Véridique, et je ne sais comment nous sortirons d’embarras, à moins que vous ne m’autorisiez, dame, à étrangler cet époux importun. --C’est là un moyen extrême auquel il ne conviendra de recourir qu’à défaut de toute autre ressource. Car la bonne Azalaïs entrevoyait sans trop d’horreur la nécessité de faire périr son mari, sans doute parce qu’il avait la barbe très rude, chose bien incommode au baiser. --Que faire donc? demanda Pierre. --Eh! le sais-je?... Attendez, pourtant... oui, l’idée n’est point mauvaise... il me semble que, de cette façon, les choses s’accommoderont à merveille. --Qu’avez-vous imaginé, je vous prie? --Ce que je n’ai point le temps de vous dire! Entrez dans ce réduit, derrière le lit, et quoi qu’il arrive, n’en sortez pas, que je ne vous appelle. Ce n’était point l’instant d’exiger de plus longs éclaircissements: Pierre se déroba, comme on le lui avait ordonné, et la dame Azalaïs, après avoir, très vite, remis en honnête apparence les draps et les carreaux du lit, se hâta vers son mari qui maintenant criait dans une grande colère. Mais il n’eut pas le loisir de l’injurier à son aise; car à peine l’eut-elle vu--non pas seul, mais accompagné de plusieurs,--qu’elle s’esclaffa de rire (elle était fort rusée), et, tout en riant: --Hi! hi! hi! Voilà une plaisante aventure! disait-elle. Comment, c’est vous, c’est vous-même, avec vos compères? Qui vous eût attendu, à cette heure, justement! Hi! hi! hi! Je pense vraiment que je m’en vais trépasser à force de rire! Qu’une telle belle humeur eût de quoi plaire au vavasseur et à ses quatre compères fort peu satisfaits d’avoir si longtemps attendu que l’on vînt ouvrir, je n’oserais le donner pour certain; mais plus son mari faisait fâcheuse mine, plus s’esclaffait la dame Azalaïs; le bruit de ses jolis rires était comme celui d’un collier de perles secoué dans un coffret de cristal. --Te tairas-tu, mauvaise femelle! Elle n’avait garde, pouffant toujours. --C’est bien le moment de montrer de la joie, lorsque je suis berné de la plus cruelle façon. --Hi! hi! ah! ah! --La lettre que j’ai reçue n’était qu’une gausserie. --Ah! ah! hi! hi! --Mes compères que j’ai rencontrés sur la route, revenant d’Avignon, m’ont annoncé qu’on n’y avait aucune nouvelle de mon neveu parti page de guerre en croisade. --Hi! hi! hi! hi! --Et si je tenais celui qui me joua ce tour, je ne manquerais pas d’en tirer une terrible vengeance. --En quoi nous t’aiderions, dit l’un des compères qui, pour être des bourgeois, n’en portaient pas moins, sous leurs cottes, à la ceinture, des dagues et des poignards propres à faire de belles entailles; car en ce temps on ne voyageait guère sans être armé, par la crainte des turlupins. Cependant, eux courroucés, elle riante, ils étaient entrés dans la chambre; à la vue de la table bien servie où la gelinotte éployait ses plumes, le bon vavasseur devint si rose de courroux que vous eussiez pris sa face pour une courge mûre. --Ah! carogne, gronda-t-il, tu m’en donnes sûrement! Ce n’est point pour souper seule que tu préparas ces viandes délicates. Et il levait sur la dame Azalaïs un poing solide qui ne tarderait pas à retomber, comme un marteau bon à rompre l’enclume; mais ces paroles et ce geste n’eurent d’autre effet que de redoubler l’hilarité de la sournoise femelle. Le vavasseur et ses compères étaient étonnés au delà de ce qu’on peut croire. --Dis pourquoi tu ris, par la mort-Christ, ou je te tue avant le temps d’un _Ave Maria_! --Hi! hi! hi! Je veux bien parler... Hi! hi! Mais c’est si plaisant, que je ne saurais me retenir de rire... Pendant que vous alliez vers Avignon... Oh! oh! --Eh bien? --... Pour y trouver votre neveu... Hi! hi! hi! --Après? --Tandis que vous rencontriez vos compères... --Achèveras-tu, pécore! --Votre neveu lui-même... Ah! ah! ah! ah! --Mon neveu? --Était ici... hi! hi! hi! hi! hi! hi!... vous attendant! et c’est pour lui que je préparai ce bon souper qui vous fâche. Parlant ainsi, la dame Azalaïs se tenait les côtes, pareille à quelqu’un qui, de trop rire, va rendre l’âme. Quant au vavasseur, son visage s’était épanoui à cause de l’agréable nouvelle. --Mon neveu est ici! Je m’en réjouis fort. C’est une belle chance, compères, que vous m’ayez accompagné jusque dans ma maison, car, ou Dieu me damne, vous mangerez et boirez à votre faim et soif pour célébrer avec moi un si heureux retour. Il était tout petit garçonnet encore, mon Lionnel, quand il partit en croisade, et j’aurais plaisir à le revoir, beau jeune homme comme il doit être devenu. Mais çà, femme, où donc est-ce qu’il se cache, et n’a-t-il point hâte de m’embrasser? --Ses habits, par la longue route, étaient si déchirés et si couverts de poussière, que je l’ai mis dans ce cabinet, où sont vos meilleurs nippes; sûrement, s’il ne paraît pas encore, vous ayant entendu, c’est qu’il n’a point achevé de se vêtir. --Eh! vêtu ou non, qu’il se montre! --Venez donc, sire Lionnel, dit Azalaïs en ouvrant la porte du réduit derrière les courtines. Et Pierre le Véridique n’avait pas encore fait un pas dans la chambre, que le vavasseur lui sauta au cou, le nommant des plus chers noms, jurant qu’il le reconnaissait, qu’il l’eût reconnu entre mille, malgré le long temps et la taille grandie. L’Homme tout nu était perplexe. N’ayant point perdu une seule des paroles qu’avait prononcées la dame Azalaïs, il savait de quelle ruse elle s’était avisée pour le tirer d’embarras et se sauver elle-même; il lui aurait suffi de ne la point contredire pour être fort bien choyé dans le logis du vavasseur... Il s’écria, en secouant ses cheveux: --On ne m’appelle pas Lionnel, bon homme, et je ne suis pas votre neveu! La dame se pâma d’épouvante, ne riant plus. --Qui es-tu donc, toi que je trouve, tout nu, dans la chambre de ma femme? hurla le mari. --Quelqu’un qui passait sur le chemin. --Pourquoi es-tu entré chez moi? --Parce que je vis, par la fenêtre ouverte, que votre femme était jolie! --Et que fis-tu, scélérat, étant entré? --Je la pris dans mes bras et la baisai sur les lèvres! --Mort nom d’un diable! et que fis-tu ensuite? --Je me couchai dans votre lit qui est fort moelleux... --Avec elle? --Cela s’entend de soi! et je n’eus point à le regretter, car il n’est sur la terre de personne mieux faite de corps ni plus adroite au déduit! Pierre le Véridique n’eut pas le temps de dire autre chose. Car le vavasseur et ses quatre compères, les lames hors des ceintures, se ruèrent sur lui, l’enveloppèrent, et avant qu’il eût pu songer à se défendre, il sentit une pointe lui entrer dans l’épaule. Eux s’écartant, il tomba sur les carreaux, dans son sang, blessé, mourant, mort peut-être,--pour avoir dit vérité! CHAPITRE XI LE RÊVE ET LE RÉVEIL Vers la lisière du bois, parmi la fraîche matinée, les bouvreuils et les chardonnerets se jouaient avec des cris dans les rayons de soleil, qui, s’accrochant aux troncs des ormes ou s’étalant sur les mousses rases, y mettaient, étroites ici, là plus larges, des flaques de claire émeraude. Mais c’était surtout autour d’un grand rosier sauvage, épanoui en mille roses, que s’acharnaient les jeux et les querelles; et, frémissant bec à bec parmi les fleurs, s’agriffant aux épines, frôlant leur duvet aux feuilles, chardonnerets et bouvreuils se mêlaient si bien, plumes d’or et ventres rougissants, aux ramilles ensoleillées et aux vermeilles corolles, que ce pouvait être les oiseaux qui fleurissaient les branches et les roses qui voletaient. Puis, d’un élan soudain, comme chassées d’un coup de vent, toutes les ailes s’échappèrent à la fois, s’enfonçant dans une trouée de verdure. Elles avaient eu peur d’un homme étendu sur l’herbe, qui avait remué, en soupirant. Qui était couché là? Pierre le Véridique. Le vavasseur et ses compères, pensant, à le voir tomber, qu’ils l’avaient navré à mort, s’étaient avisés de le porter, assez loin de la maison, pour n’être point accusés de meurtre; ils le laissèrent sur les herbes de l’orée, non sans l’avoir vêtu de quelques hardes apportées en ce dessein, à cause de cette religion pour les défunts, qui est naturelle même aux plus méchantes gens. Mais, défunt, il n’avait garde de l’être. Sa blessure à l’épaule n’était guère dangereuse; jeune et sain comme il était, il avait assez de sang dans les veines pour en pouvoir perdre un peu sans un trop grand dommage. La pâmoison où, par la douleur du coup, il s’abandonna d’abord, se continua, sur le gazon doux, dans l’air frais, en un somme réparateur des forces. Il dormait là, délicieusement; c’étaient des soupirs d’aise, qui, parfois, lui entr’ouvraient les lèvres. Même il eut un très aimable songe. Il se croyait étendu, par une fraîche matinée, sous l’ombre fleurie d’un rosier sauvage, épanoui en mille roses; et, de fait, où il rêvait être, il s’y trouvait; les choses d’alentour entrant dans ses yeux dessillés à demi, comme il arrive parfois à ces moments où le somme va bientôt s’éveiller. Puis, il vit venir à lui des personnes qu’il reconnaissait bien: un petit bossu, de rouge et de noir habillé, coiffé d’un bonnet où tintinnabulaient des clochettes, une belle fille paysanne à la chemise bien remplie, un page très fluet, avec des boucles d’or, si menu et si joli qu’on l’eût pris pour une damoiselle; ils avaient en leur compagnie le bon ours qui grimpa au peuplier, sous la lune, et coupa, de ses dents, la corde. Et ces gens témoignèrent une extrême joie de le retrouver, comme s’ils en eussent tout à fait perdu l’espérance. Le bossu, en dansant sur la mousse, faisait sonner ses sonnettes; la paysanne s’esclaffait de contentement, montrant toutes ses dents blanches dans sa grande bouche rouge; l’ours, dodelinant de la tête et clignant des yeux, avait bien l’air d’un ours aussi satisfait que possible. Et le damoiseau, aux jolies boucles dorées, ne se montrait pas moins ravi que les autres! Ce n’était point qu’il sautât, comme le bossu, qu’il pouffât de rire, comme la fille, ni qu’il clignât de l’œil, comme l’animal; mais, à genoux sur la mousse, sans geste, sans bruit, il regardait le dormeur d’un regard si attendri et si charmé, que Pierre le Véridique s’en sentait le cœur plus ému qu’on ne saurait le dire. Et, en même temps, un soupçon lui venait. Maintenant qu’il voyait, dans la clarté du songe, cet enfant hier aperçu dans la pénombre lunaire, il ne pouvait plus croire que ce fût un jeune garçon en effet. Non, elles n’étaient pas d’un homme, cette chevelure si fine, cette peau si blanche et si rosée, cette bouche pareille à une églantine mi-close; il n’y avait qu’une jeune fille pour avoir dans le maintien tant de grâce et de tendre retenue; et le drap, sur le devant de l’habit, s’enflait beaucoup plus agréablement qu’il n’était vraisemblable. Oh! sûrement, c’était une femme qui était là, plus jolie que les plus jolies, c’était une femme qui le regardait en ce muet ravissement! Il n’en douta plus lorsque, le bossu et la fille s’étant écartés un instant, il sentit au-dessus de ses yeux mi-clos la caresse d’un lent baiser. Ce fut comme si une rose lui était tombée, de la branche, sur le front. Il tressaillit et se dressa, dans une ardente liesse! car, ce qu’il avait vu en rêve, il le voyait toujours, bien éveillé; et, tombant à genoux: --O damoiselle! dit-il, vous qui ne sauriez dérober sous ce déguisement les charmes dont vous para la nature; vous qui, pleine de miséricorde pour un malheureux haï de tous, l’avez sauvé de la mort, l’avez suivi par les chemins, et, quand il se fut enfui, l’avez cherché sans souci de votre salut; sachez, ô damoiselle, que je vous aime plus que jamais on n’aima, et que je garderai cet amour jusqu’à ce que j’en meure! Car Pierre le Véridique n’était pas homme à perdre son temps en de telles occasions; il pensait que, si, voyant une rose, on ne la cueille point sans retard, il se peut qu’un autre s’en saisisse ou que le vent l’effeuille tandis qu’on tourne la tête. Cependant, Hughette des Perleries--cette églantine blanche--était devenue plus vermeille que les coquelicots de juillet; et, tremblante, voulant fuir, essayant de répondre: «Mais non, sire, je suis un jeune page de chasse du domaine de Romanin...» elle mettait devant ses yeux ses doigts de petite fille pour ne point voir celui qui lui tenait de tels discours. Mais, en même temps, une douceur inconnue lui glissait dans le cœur, dans le sang, dans tout l’être, c’était comme s’il avait fait du soleil au-dedans d’elle. Jusqu’à cette heure, elle ne s’était pas confessé à elle-même qu’elle eût élu pour l’aimer d’amour le jeune chevalier persécuté par la rancune de tant de gens; elle ne croyait pas mentir en disant qu’elle en avait entrepris la conquête à cause d’une grande miséricorde éveillée par d’imméritées infortunes; pour ce qui était du baiser tombé tout à l’heure de ses lèvres comme une rose d’une branche, sa volonté n’y fut, à vrai dire, pour rien; ce devait être qu’elle s’était trop penchée, sans le faire exprès. Mais, à présent, parce qu’il lui disait: «Je vous aime», elle comprenait, effrayée et ravie, qu’elle aimait comme lui; cette parole lui expliquait non seulement ce qu’il ressentait, mais ce qu’elle éprouvait elle-même; c’est ainsi qu’un brin de paille allumé met le feu dans toute une grange que l’on croyait bien gardée de l’incendie. Et, Pierre ne cessant de tenir les plus chaleureux propos, la damoiselle Hughette se sentit enfin si émue qu’elle s’avoua fille, en un soupir; même ce soupir avouait qu’elle était fille amoureuse, de sorte que le sire de Pierrefeu, plein d’une triomphante joie, la serra contre sa poitrine et la baisa dans les cheveux, pour ne point l’effaroucher, timide comme elle était. Le bon ours les considérait avec attendrissement. De fait, il avait raison de les considérer de la sorte et de les écouter, car même en ces jours de la saison nouvelle où fleurissent toutes les roses et gazouillent tous les oiseaux, il n’est point de plus doux spectacle que celui de deux amoureux, ni de plus aimable musique que celle de leurs voix. Maintenant, Hughette des Perleries ne songeait plus à cacher les tendres mouvements de son cœur; tout ce qu’elle ignorait naguère, mais qui lui fut révélé par la parole initiatrice de Pierre le Véridique, elle l’avouait ingénument, sans rougeur; oui, dès le moment où le jeune gentilhomme, vêtu de verdure et de papillons, était entré dans la salle où siégeait le tribunal des dames, elle avait cessé de s’appartenir pour être tout entière à lui; c’était par tendresse, non par miséricorde, qu’elle avait, derrière la chaire de justice, ouvert la porte au sire de Pierrefeu, qu’elle l’avait guidé dans l’ombre,--se feignant laide, par une pudeur de violette qui aurait peur d’être cueillie,--qu’elle avait pleuré le voyant saisi, emporté, qu’elle en avait entrepris la quête sous cet habit de garçon, et que, hier soir enfin,--ayant réussi, avec le bouffon, la Mariotte et l’ours, à s’évader d’entre les archers déconfits,--elle s’était remise, bien lasse, en chemin, jurant de ne dormir ni de s’asseoir, qu’elle ne l’eût, vivant ou mort, retrouvé. Elle disait ces choses d’une bouche si parfumée et d’une voix si mignarde, que vous eussiez cru d’un gazouillis de petit oiseau dans le cœur d’une rose; et jamais Pierre n’avait éprouvé d’aussi parfaites délices. Vraiment, il n’avait plus du tout le dessein,--en dépit du défi crié au vent dans le carrefour de la Marcellane,--de solliciter d’amour les belles dames de la vicomté; il était persuadé qu’aucune ne lui paraîtrait jolie à l’égal de celle-ci, délicate et menue; il sentait qu’il en était pour toujours le fervent ami, et cette pensée lui vint qu’il serait doux de vivre avec elle, sans la jamais quitter, dans l’habitacle familial des sires de Pierrefeu. Certes, le château ne laissait pas d’être en fort mauvais état, et, de victuailles dans les buffets, de linge dans les armoires, d’argent dans les coffres, il n’y en avait point du tout; au surplus, les murs des salles, où venait battre le soir l’aile flasque des chauves-souris, menaçaient de choir quand le vent soufflait un peu fort. N’importe! puisqu’il n’avait point d’autre asile, il se contenterait de celui-là, sûr d’y être de tous les mortels le plus heureux, si elle l’y voulait accompagner; et il songeait à la chapelle, un peu moins délabrée que le demeurant de l’édifice, et où quelque honnête religieux consacrerait leur union. Ah! qu’ils seraient heureux une fois époux! Pauvres, oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre champ,--lui, non pas elle, car elle gâterait aux armes et aux durs outils la délicatesse de ses petites mains,--ils n’auraient jamais de tristesse, tant ils auraient d’amour. Vous pensez bien que la damoiselle Hughette des Perleries n’était pas pour contredire Pierre le Véridique sur ces divers points; elle était certaine que le château lui paraîtrait le plus beau du monde; elle approuvait surtout,--en sa tendre vertu,--l’idée de la chapelle et du religieux qui célébrerait leurs noces. Et il ne fallait pas croire qu’elle laisserait son mari garder pour lui seul toute la fatigue; elle aurait sa part dans la peine comme elle aurait sa part dans la joie. «Eh! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous voilà?--Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que le printemps, passant sur la route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs!» C’est ainsi qu’ils formaient de souriants projets; et à présent, Pierre de Pierrefeu, sûr de son bonheur, remerciait le bon destin qui lui avait envoyé tant de calamités auxquelles il devrait tant de joies. --Aïe! gémit-il dans une grimace. C’était que la damoiselle Hughette, en se penchant vers lui, lui avait frôlé l’épaule à la place de la blessure. --Eh! qu’avez-vous? dit-elle. --Presque rien. --Mais encore? --Une blessure, fort légère, qu’on me fit, me cause quelque douleur, si l’on y touche. --Une blessure? Quoi! vous êtes blessé, plus gravement que vous ne dites, peut-être? Et vous n’en sonniez mot? --A peine si le poignard m’entra dans la chair; ce fut, je vous le dis, comme la piqûre d’une épingle un peu grosse. --A la bonne heure. Mais il faut me conter le péril où vous fûtes et les gens qui vous attaquèrent et tout ce qui vous arriva depuis que vous échappâtes à ces méchants archers. Pierre le Véridique était devenu très pâle. Non, cette fois, il ne parlerait pas! Non, il ne dirait pas la vérité! A cette innocente mignonne, qui l’aimait d’un si pur et d’un si grand amour, il ne révélerait pas la dame Azalaïs aperçue en chemise par la fenêtre ouverte, ni la chambre hospitalière, ni le bon lit du vavasseur. Déjà, pour de franches paroles, il avait souffert de bien grands dommages; il ne voulait plus s’exposer à de telles malencontres; et, parce que les dames du château de Romanin étaient d’extravagantes personnes, il n’était pas obligé d’être, lui, le plus infortuné et le plus navré des hommes. Il se préparait donc, interrogé par Hughette, à inventer quelque histoire; un des archers, dirait-il, l’avait atteint, le poursuivant, d’une flèche décochée... Pierre le Véridique allait mentir! --Eh bien! sire, demanda-t-elle, ne me conterez-vous point comment vous fûtes blessé? --Damoiselle! cria-t-il,--car le serment que fit un noble homme l’oblige et le mène et ne le lâche point!--Damoiselle! je couchai avec la dame Azalaïs, qui est la femme d’un vavasseur d’Avignon, et c’est le mari qui me blessa, aidé de ses compères, afin de venger son honneur! Vous n’auriez pas manqué d’être ému si vous aviez entendu le cri que poussa la damoiselle Hughette des Perleries, et elle était, regardant Pierre, plus pâle que les pâles lys. Puis, tout à coup, elle s’enfuit à travers les branches, appelant: «Pistoletta! Mariotte!» et disant à Pierre de Pierrefeu qui la suivait avec des prières: «Non, sire, non, laissez-moi! et sachez que jamais vous ne me reverrez, car une fille telle que je suis ne saurait aimer un homme qui fit les choses que vous dites. Mais il vous est tout loisible de retourner vers la dame Azalaïs, de qui la compagnie vous sera bien plus plaisante que ne saurait être la mienne.» Puis, le bouffon et la fille servante étant accourus aux cris: --Pistoletta! dit-elle, emmène-moi! Si je suis trop faible et si la distance est trop grande, emporte-moi jusqu’au château que j’eus bien tort de quitter pour l’amour d’un déshonnête gentilhomme. Je me jetterai aux pieds de la dame de Romanin; elle me pardonnera la faute que je commis; ou, si elle est impitoyable, je me réfugierai dans quelque monastère; tous les asiles me seront bons, pourvu que je sois à jamais délivrée d’une présence qui m’est odieuse autant qu’elle me fut chère! Et, suivie de Pistoletta, elle se mit en chemin d’une allure si décidée, après un si méprisant adieu lancé à Pierre le Véridique, que celui-ci comprit qu’il ne gagnerait rien à la vouloir retenir par des larmes ou de repentantes supplications. Accoté à un arbre, la tête basse, les bras ballants, il la regardait s’éloigner, hagard, avec cette désolation épouvantée d’un marin qui, pour diriger sa nef, n’ayant au ciel qu’une étoile, la verrait peu à peu s’obscurcir, s’éteindre, disparaître. --Ah! beau sire, dit la Mariotte qui, peut-être se souvenant des caresses interrompues, n’était point fâchée de demeurer seule dans un bois avec le jeune seigneur pareil à l’archange de la chapelle; ah! beau sire, vous voilà mélancolique autant qu’on le peut être, à cause du départ de ce jeune garçon. Ne daignerez-vous pas vous apercevoir que la Mariotte ne s’en est point allée? Vous aviez naguère plus d’empressement à considérer les personnes et plus d’amoureuse courtoisie. En même temps, renflant le buste, elle lui mettait sous les yeux, sous les lèvres, ses fermes seins remuants, pareils à de beaux fruits qui veulent bien qu’on les cueille. Mais Pierre le Véridique ne songeait qu’à la damoiselle enfuie, et il s’écria, parlant avec franchise: --Tu me sembles laide à présent, autant que le paraîtrait une ortie à qui viendrait d’admirer une rose! Et je ne puis comprendre comment j’eus la basse envie, l’autre matin, de t’accoler, paysanne, dans la forêt de Romanin. Pour accommodante que fût la Mariotte, ceci lui déplut grandement. --Par le Nom-ma-Patronne! je ne suis point telle que vous dites! et c’est me traiter d’une cruelle façon. Vous voyant poursuivi ou abandonné de tous, j’avais formé le dessein de vous consoler en vos infortunes; vous auriez eu en moi, errant par les routes, une bonne servante, le jour, meilleure encore, la nuit. Mais, puisque vous récompensez mon zèle par de si durs propos, je me garderai bien de vous offrir aide ni secours; je m’en retourne à Saint-Rémy où beaucoup de forts garçons ne me trouvent point laide! Ce disant, elle tourna le dos, se mit furieusement en chemin. Alors, Pierre le Véridique pleura; oui, prenant sa tête entre ses mains, il pleura avec des sanglots qui lui secouaient la poitrine. Ce n’était pas une bien grande affaire, le départ de cette fille servante; mais, pour un qui est délaissé, c’est toujours un deuil qu’un délaissement de plus; et il pleurait, très douloureusement. Certes, pour ne point manquer à la parole jurée, il avait subi sans se plaindre plus d’une fâcheuse aventure; mais, les derniers coups dont le sort le navrait, étaient si cruels qu’il y succombait. Quoi! personne ne s’intéressait à lui désormais? Quoi!--surtout--elle le fuyait avec horreur, la damoiselle Hughette des Perleries, cette mignonne et pure fille à qui tout son cœur, sans retour, s’était donné? Il vivrait seul, sans compagnon et sans amie? Seul? non. Pierre le Véridique entendit près de lui un souffle comme d’une gueule de four qui fume, et il sentit quelque chose de doux et de lourd qui lui caressait la jambe. C’était l’ours, tête dodelinante. Meilleur que les gens, l’animal n’était pas parti, ayant pris sans doute en amitié,--car on s’attache par les services que l’on rend,--celui qu’il avait décroché de l’arbre. Levant la tête, où les yeux s’apitoyaient, il avait l’air de vouloir dire, en son mouvement câlin: «Si tous vous quittent, je ne vous abandonne point. Ne vous désolez pas de la sorte. Quand on a perdu l’amitié de tous les hommes et de toutes les femmes, c’est quelque chose que la tendresse d’une bête.» Certainement, c’était quelque chose. Le sire de Pierrefeu se sentit ému plus qu’on ne saurait dire par la compassion du bon ours. Il ne connaîtrait point tout à fait l’horreur de la solitude; il lui restait un ami; et, se penchant, il attirait vers son cœur la tête de Francolin. Pour un peu il eût embrassé cet ours plus humain que les hommes. Il aurait bien voulu lui dire d’obligeantes paroles, comme: «Oh! le joli mignot! comme il est doux! comme il est gracieux à voir!» Mais, le regardant de près, il s’écria, contraint par son serment: --Oh! la vilaine bête! Or, c’était là, on s’en souvient, une injure que ne supportait jamais l’honnête animal. Grondant avec fureur, il se dressa sur ses pattes de derrière, et il s’avançait, terrible, la gueule ouverte. Le sire de Pierrefeu comprit le péril; il allait être étouffé, déchiré, dévoré par l’énorme bête courroucée; il n’eut que le temps de faire un bond en arrière, et il se mit à fuir à travers les fourrés, les clairières, sautant les rocs, sautant les fossés, poursuivi par l’ours auquel il avait dit la vérité! FIN DU LIVRE DEUXIÈME ÉPILOGUE I Il n’était bruit, en ce temps-là (c’était, selon l’histoire, deux ou trois mois après la matinée où Pierre le Véridique se rua seul à travers bois et champs, poursuivi par Francolin, le bon ours), il n’était bruit, dis-je, dans le domaine de Romanin et dans le pays d’alentour que d’un très dévot hermite, lequel faisait séjour en un creux des Alpines; sa cabane se cachait derrière un rideau retombant de glycines et de lierres. Bien qu’il fût en son jeune âge,--vous l’auriez pris pour un enfant qui, en manière de jeu, se serait vêtu d’un froc,--il ne laissait pas d’être recommandable par ses austérités et ses pieux discours, et même, à ce qu’on rapportait, il accomplissait des miracles (de menus miracles point effrayants, jolis, comme de faire s’ouvrir des fleurs à des branches flétries ou de faire chanter le rossignol avant le printemps), tout aussi bien que s’il avait eu une grande barbe grise lui descendant du menton jusqu’au ventre. Son nom, la plupart des gens l’ignoraient; mais on savait qu’il était allé en croisade, d’où il avait rapporté les plus précieuses reliques, qu’il distribuait à ses pénitentes, lorsque celles-ci s’étaient rendues dignes d’une telle faveur. Car il confessait volontiers. Et croyez que l’espoir de remporter dans sa gorgerette ou dans la pochette de sa cotte une dent de sainte Séverine, un cheveu d’Innocent, ou une houppe à étendre le fard, dont se servit Marie-Magdeleine avant sa conversion, était bien de nature à redoubler la ferveur des filles de la contrée. Il n’était jouvencelle bourgeoise qui ne rêvât de s’échapper du logis pour aller dire ses péchés au petit hermite des Alpines; les bergères de moutons, en paissant leurs troupeaux; les gardeuses d’oies, en gaulant leurs bêtes le long des venelles; les servantes en récurant le cuivre des vaisseaux où l’on fait cuire les viandes, ne songeaient à autre chose; même les damoiselles de toutes les châtellenies voisines, qui n’écoutaient plus que d’une oreille distraite les tensons des troubadours, se sentaient une dévotion inconnue jusqu’à ce jour. Il y avait toujours foule,--une jolie foule de mignonnes pécheresses, estiviaux de samit emperlé ou roses petits pieds nus,--sur la route qui menait à la cabane du jeune saint; et celles qui avaient été assez heureuses pour être admises auprès de lui, ne tarissaient pas en éloges sur son compte. Qu’il avait eu bonne grâce à dire ceci, à faire cela! Il n’était pas maussade et rébarbatif comme les autres clercs, mais confit en douceur; ne menaçait point de l’enfer, parlait plutôt, avec de si suaves paroles et de si tendres regards, du paradis, que l’on était obligée d’y croire. D’ailleurs, il était bien fait de sa personne, avait le visage fraîchement coloré et les lèvres fleuries; rien qu’à le voir, on se sentait tout de suite pleine de la divine grâce. Pour ce qui était des pénitences qu’il imposait, les plus bavardes femelles ne s’expliquaient pas sur ce point avec toute la clarté désirable; s’accordant à dire seulement que l’on trouvait de la douceur jusque dans ses sévérités, qu’il valait mieux être condamnée par lui qu’absoute par tout autre. Telle était la renommée de l’aimable hermite, qu’elle arriva enfin jusqu’à la comté des Iles-d’Or, dans le château où la dame Clermonde faisait son séjour; et cette prude femme résolut de se rendre sans retard chez celui dont on racontait tant d’honnêtes merveilles. Eh! quoi! Clermonde des Iles-d’Or avait-elle commis quelque faute, dont elle voulait solliciter le pardon? Ceux qui la connaissaient n’auraient pu se persuader cela. Elle était toujours celle qui ne montrait aucune curiosité, ni des tournois qui se font dans les villes, ni des chasses qu’on mène dans les forêts; pieuse au point qu’il s’en était peu fallu qu’elle ne se rendît nonne dans un monastère de Bénédictines. Elle n’avait jamais voulu entendre parler de mariage; elle y répugnait comme on dit que l’hermine a peur de souiller ses petites pattes blanches. Demeurée pareille à soi-même, on ne voyait point de serviteurs dans ses chambres mais des filles servantes qui ne parlaient, en lui peignant les cheveux, que de belles aventures, non de saints, mais de saintes; elle avait pour haquenée une jument de trois ans, et n’eût jamais consenti à chevaucher un cheval. Ainsi faite, quel besoin avait-elle d’implorer la miséricorde divine? Nourrissait-elle quelque remords d’avoir fait condamner l’Homme tout nu, pour un baiser dérobé, à la dure peine de ne jamais mentir? Point du tout; elle jugeait que le jugement avait été le plus équitable du monde et qu’en requérant sévère justice elle avait fait selon son devoir. Mais, plus on a de vertu, plus on a d’humilité. C’est justement quand on fait très peu de péchés qu’on pense en commettre beaucoup. Clermonde des Iles-d’Or, si parfaite qu’elle fût, ne se jugeait jamais assez parfaite; et certainement il était indispensable, dans l’intérêt de son salut, qu’elle eût un entretien, plus d’un entretien peut-être, avec le jeune saint revenu de croisade. Quand elle entra,--ses serviteurs laissés au bas de la côte,--dans la cabane sacrée, elle ne put s’empêcher d’être fort surprise, car ce lieu ressemblait plutôt à l’un de ces frais réduits où les nymphes, au dire des poètes de l’ancien temps, s’endormaient dans les bras des faunes, qu’à une dévote cellule propre à la prière et à la pénitence. Sur le sol sans pavés ni planches poussait une herbe drue, couleur d’émeraude, douce aux pieds comme un tapis qui caresse; une lampe allumée sous une image en bois peint,--image un peu trop dévêtue pour être celle de la Vierge Marie,--éclairait d’une très douce et très vague lueur les rosiers grimpants dont se fleurissait la paroi, et qui, çà et là s’effeuillaient; de sorte qu’on eût dit qu’il neigeait des roses; et le parfum qui rôdait dans la cabane, mêlé à celui des calices épanouis, n’était pas une odeur d’encens comme vous le pourriez croire, mais je ne sais quelle odeur, plus intense, plus rare, et qui troublait, comme dans une chambre tiède et bien close où de jeunes filles, après s’être dévêtues, auraient longtemps dormi. L’hermite lui-même n’était pas moins surprenant à voir que la chaumière où il faisait séjour. Pour agréable qu’elle l’eût rêvé d’après les dires de la renommée, Clermonde des Iles-d’Or s’extasia de le voir si gracieusement joli. Ah! les belles boucles d’or qui caressaient son cou plus frêle et plus blanc qu’un cou de damoiselle! Les tendres yeux couleur du ciel! Les tendres lèvres couleur de fraise! Ses mains longues et fines avaient des ongles polis comme une agate rose et de sa manche levée sortait--pour faire à l’arrivante le geste de l’accueil--un bras fin et neigeux comme le col d’un cygne. La dame Clermonde, dont la bouche s’ouvrait avec l’air d’une fleur qui s’attend à un papillon, ne pouvait se lasser d’admirer un si extraordinaire spectacle, et, malgré elle, elle se sentait le cœur ravi d’une émotion qu’elle n’avait point prévue, qui n’avait rien de religieux. Mais elle n’était point au bout de ses surprises, car, à peine l’eût-il saluée de la meilleure grâce du monde (un noble homme n’eût pas fait une plus noble révérence), que le jeune hermite s’agenouilla devant elle et, avec une ferveur étrange courbant la tête, lui baisa les petits pieds qu’elle avait nus par humilité dans ses estiviaux de satin. Eh! de quelle religion était-il donc le servant, où ce sont les confesseurs qui se prosternent devant les pénitentes? Mais comme elle avait toujours eu beaucoup de respect pour les clercs et leurs pratiques elle le laissa faire sans résistance, convaincue que c’était là un rite nouveau dont le symbole lui serait expliqué et que d’ailleurs un si pieux personnage ne pouvait rien faire qui ne fût utile au salut des âmes. II --Par le Nom-Bacchus que magnifiaient les buveurs Olympiens et les terrestres ivrognes, je pense que je vendrai en ce jour plus de lots de Saint-Georges qu’il n’y a de graines d’étoiles dans la voie lactée. Ça, Roberte, grouille des jambes et des bras, belle fille, ma servante! allume les fourneaux, mets tous les brocs, pleins jusqu’au bord, sur les tables. Car voici que dévale vers nous une telle foule de chasseurs et de chasseresses que jamais on n’en vit de si nombreuse ni de si magnifique; et ces gens-là, ou je me trompe fort, ont dû gagner soif sous l’aride soleil. Celui qui parlait de la sorte n’était point, comme vous le pourriez croire, Auberons, tavernier de Saint-Rémy; vu que celui-ci vendit son auberge, maison, tables, chaises, futailles et filles servantes,--hors Mariotte, qu’on n’avait point revue--à un voyageur appelé Marcabrus de Pierrefeu. Quoi! donc ce jeune seigneur, trogne déjà vermeille, n’était point allé jusqu’à Toulouse, où il devait être élu, par spéciales protections, pourvoyeur de la cave comtale? eh! non; remarquant, au bas d’un vignoble en pente, la belle taverne joyeuse d’Auberons, il avait songé qu’il serait bien là pour boire et pour regarder boire; et il s’y était tenu, employant en cette seule affaire les cent florins d’or de l’héritage paternel. Maintenant il s’épanouissait dans la béate satisfaction de sa destinée accomplie, entre la cave et les cuisines, parmi l’attablement des goinfres assoiffés, humant les brocs qu’il servait, flairant les cuissots de daims ou les gelinottes qu’il mettait à rôtir, ne voyant, ne touchant, n’aspirant que ce qu’on boit et mange, et le soir,--saoul de partout,--admirant avec gratitude sa panse glorieusement enflée de boisson et de victuailles. Cependant la foule des chasseurs et des chasseresses passait devant la taverne de Saint-Rémy, se dirigeant vers la sauvage montagne et les noirs bois, là-haut! Assise en une litière de samit écarlate, qu’on avait posée sur quatre roues, et que traînaient, tout vêtus de drap vermeil, trois fiers chevaux en file, la comtesse Phanette, de la maison de Gantelme, apparaissait la première, la tête haute sous un chapeau d’hermine et la taille droite dans une robe de drap d’argent. Mais vous auriez en vain cherché sur ses lèvres l’aimable sourire où naguères riaient toutes ses petites dents. Non, elle avait l’air courroucé de Thalestris ou de Penthésilée, autant qu’une fauvette des buissons peut ressembler à un aigle en colère. Sur son poing, ganté de cuir, s’érigeait un émerillon capuchonné d’or; et vingt pages de vénerie, autour d’elle, tenaient en laisse des léopards bavant de la gueule, que, selon la coutume de ce temps, on avait dressés à chasser l’ours, le loup et les sangliers. Puis venait, chevauchant un étalon de guerre (à son côté se tenait sur une haquenée blanche la dame Eudoxe de Roc-Huant), le bel évêque Flodoard qui portait une cotte de bataille par-dessus sa dalmatique en velours violet; une meute aboyait furieusement derrière cet homme d’église. Ensuite s’avançaient, à cheval ou en voiture de chasse, l’oiseau sur le gant, Élys de Mérargues qu’accompagnait Raymond de Miravals, et Cécile de Sabran, suivie, non de loin, par Bérenger de Palasol, le chevalier manchot, et beaucoup d’autres seigneurs, et beaucoup d’autres dames, parmi lesquelles, mais comme à l’écart et seule, Alaette de Méolhon, en cotte de lin blanc que ne décorait aucune broderie, et les pieds nus à cause d’un vœu qu’elle avait fait. Pistoletta, le bouffon de Romanin, était là aussi, faisant sonner d’un bruit terrible ses sonnettes, et, avec lui, Francolin, gueule ouverte et dents féroces; l’ours était coiffé d’un armet de cuivre, surmonté d’une lame bisaiguë, qu’il remuait avec un air de menace. Mais le cortège n’était point formé seulement de nobles hommes et de gentilles femmes avec leurs pages et servants; car, en habit de bataille, parurent le vénérable abbé Bénignus Spagnuolo avec cent camaldules, et le vavasseur, mari de la dame Azalaïs, et les quatre compères, et la dame Azalaïs elle-même, moins plaisante que le soir où sans chemise elle mettait le genou sur le rebord du lit, puisqu’elle était vêtue, hélas! Or, seigneurs, belles-cousines, évêque, bouffon, et l’ours même, moines, vavasseur, bourgeois, bourgeoise, n’avaient point cet air riant que l’on montre lorsque l’on va vers quelque fête; tous ils faisaient voir un visage farouche, où clignaient des yeux courroucés; et l’aboiement des meutes, les grincements des roues, les heurts des harnais de métal et des armes sonores, le cri déchirant des léopards, enveloppaient cette troupe d’un tumulte de menace et de haine. --Par le roussin de Silène, qui se saoulait dans les vignes! s’écria Marcabrus debout sur le pas de sa porte, je ne vis jamais des gens s’en aller en chasse avec un tel appareil terrible et de si formidables mines. Quelle bête vont-ils combattre? un loup qui causa de grands ravages? ou quelque ours monstrueux? ou quelque lynx d’Afrique errant dans les Alpines par la magie d’un mauvais enchanteur? --Non point une bête! clama Ogier-Pompée, qui avec ses Mauvais-Garçons et Mariotte la fille servante marchait au dernier rang; mais un homme plus méchant et plus détestable que tous les animaux sauvages! --Eh! quel homme, je te prie, noble sire? --Pierre le Véridique! Longtemps on ignora en quel lieu de la terre il s’était réfugié. Mais on apprit enfin qu’il vaguait par les grands bois sombres de cette montagne, hideux, furieux, effrayant, pareil aux millegrous qu’on voit la nuit dans les clairières; et alors tous ceux qu’il outragea par ses libres paroles, les illustres et les humbles, tous se sont unis dans le dessein d’en tirer vengeance; et nous partons en chasse avec les léopards et les chiens, avec les piques et les dards; et nous ferons avant le crépuscule,--arrachant des dents et des ongles chacun un morceau de sa chair,--la curée de l’Homme tout nu! III Mais une ne s’était pas jointe au redoutable cortège, ne connaissait même pas les noirs desseins que l’on avait formés; c’était la damoiselle Hughette des Perleries. Et elle se désolait, pleurant toute seule, la pauvre, dans sa chambre du château de Romanin. Trop douce pour que le chagrin qu’on lui causa se muât en cruelle haine, elle était triste, certes, du tort que lui fit Pierre le Véridique, mais elle n’avait point imaginé d’en tirer vengeance. Ah! qu’il avait été méchant pour elle! Quoi donc, c’était vrai, il avait tenu entre ses bras une femme par hasard rencontrée? il l’avait aimée? sans doute il l’aimait encore? Des larmes, à cette pensée, rendaient ressemblants les bleus yeux d’Hughette à deux bluets trop pleins de rosées. Mais elle n’avait point de colère! L’innocence qu’on a fait qu’on est indulgente pour les fautes des autres; et l’on est encline à pardonner quand soi-même jamais on n’eut besoin de pardon. A travers sa douleur lui venaient des regrets tendres et des songes, comme le jour traversait le vélin brouillé des fenêtres. Elle se recordait les espérances de naguère, après qu’il l’eut reconnue femme, sur la lisière du bois, parmi la fraîche matinée; elle rêvait au château de Pierrefeu, où ils auraient habité, une fois époux! Pauvres, oui, obligés peut-être, pour ne point mourir de faim, de tuer les bêtes des bois et des plaines, de travailler comme les vilains en leur maigre champ; mais ils n’auraient jamais eu de tristesse, tant ils auraient eu d’amour. Oh! la chapelle où un bon religieux aurait célébré leurs noces! Et il ne fallait pas croire qu’elle eût laissé son mari garder pour lui seul tous les travaux en leur chétive existence; qui a sa part dans la joie doit prendre sa part dans la peine. Elle se remémorait les doux propos échangés. «Eh! que ferez-vous, damoiselle, mignonne comme vous voilà?--Tandis que vous serez hors du logis, j’irai cueillir toutes les fleurs des prairies et des haies, et vous croirez, à votre retour, que le printemps, passant par la route, nous a demandé l’hospitalité avec toutes ses couleurs et toutes ses odeurs!» Hélas! c’en était fait. Il fallait écarter ces beaux songes, elle ne reverrait jamais plus (où était-il? qu’advenait-il de lui, délaissé, solitaire?) le beau chevalier infidèle dont elle fit la quête, et jamais un bon religieux, dans la chapelle, ne célébrerait les chères noces, jamais le printemps, dont elle eût été la plus heureuse rose, ne serait, avec toutes ses odeurs et toutes ses couleurs, l’hôte ravi du château nuptial... IV Les léopards et les chiens se ruèrent dans la forêt, avec des clameurs féroces, suivis en tumulte par toute la furieuse foule. Alors, comme éveillé en sursaut, l’Homme tout nu jaillit des broussailles! Tout de suite, ayant l’expérience des haines, il comprit que c’était lui qu’on chassait; et, un instant, il délibéra s’il ne se laisserait point prendre, mordre, déchirer, dévorer, sans fuite ni résistance; tant, durant de longs jours, dans l’horrible bois solitaire, sa vie avait été plus triste que la plus pitoyable mort. Fuyant les humains de peur de les irriter encore par ses sincères propos, couchant sur les herbes, sous l’abri de quelque roche, brûlé par le soleil, gelé par les froides pluies, mangeant les racines et les écorces, menacé par les bêtes violentes, guetté par les bêtes sournoises, il avait été le vagabond famélique et sans gîte, le disgracié sans réconfort et sans espoir; et, de fait, comme l’avait dit Ogier-Pompée, lui, naguère si plaisant de visage, si bien fait de corps, si net de peau, il était devenu,--les cheveux longs et la barbe drue, tout embroussaillée de ronces et d’épines, le cuir tanné par le vent et déchiré par les branches, les mains saignantes, les pieds saignants, gémissant parfois comme les animaux blessés,--pareil à ces hommes-bêtes ou à ces bêtes-hommes que forme la méchanceté des sorciers jeteurs de sort, à ces loups-garous qui errent effroyablement dans les clairières nocturnes sous la lune qui a peur! Mais, parce qu’il y a en tout être l’instinct entêté de vivre, il ne délibéra pas longtemps sur le parti qu’il convenait de prendre; et les cris des léopards et des chiens se faisant plus proches, il se précipita, les bras en avant, la tête basse, dans la profondeur de la forêt, où il se déroberait peut-être. Ah! trois mois passés, il avait erré, nu comme il l’était encore, dans une forêt. Mais, si grande que fût alors sa disgrâce, elle était incomparable à celle d’à présent. Ce qu’il fuyait, en cette heure, ce n’était point la curiosité du jour, la rencontre possible d’un passant qui l’eût raillé, non, non, c’était des brutes endentées et griffues, prêtes à le saisir, à lui arracher la peau, à lui ouvrir le ventre, à lui serrer le cou entre d’affreuses mâchoires! et il entendait aussi, parmi les cris des veneurs, de brusques battements d’ailes; des oiseaux, comme les chiens et les léopards, le menaçaient, des oiseaux féroces, autours, éperviers, buses, qui se poseraient sur lui, lui déchiqueteraient la chair, lui crèveraient, de leurs becs, les yeux. Il fuyait, éperdu, furieux, sauvage! sautant les ravines, escaladant les roches! s’élançant de branche en branche comme font les grands singes des cantons africains! Mais, toujours plus proche, toujours plus menaçante,--parfois il croyait sentir de chaudes haleines sur ses reins,--l’épouvantable poursuite s’acharnait, et il était las, et bientôt c’en serait fait de lui, et il comprit qu’il lui servait peu d’user ses défaillantes forces en cette vaine fuite; de sorte qu’enfin il allait--après trois heures de course pantelante--se laisser tomber sur les herbes et les pierres que rougirait son sang, lorsqu’il vit, devant lui, tout près, en un creux de roche, une cabane que voilait à demi un rideau retombant de lierres et de glycines. Il s’élança, en un suprême espoir de salut, dans cette hutte! mais qu’y trouva-t-il? eh! foy-dieu, il y trouva, couchée entre les bras d’un jeune garçon plein d’aise, une femme toute de neige et de roses qui n’avait plus d’autre vêtement,--de vrai, ce jour-là, il faisait très chaud,--que le déroulement ensoleillé de ses longs cheveux clairs. Et il reconnut, auprès de son frère Aymeril,--qui n’était pas plus allé à Constantinople que Marcabrus n’était allé à Toulouse,--la très chaste dame Clermonde, comtesse des Iles-d’Or! Alors, l’ayant surprise en cette posture non point déplaisante à voir mais qui laissait peu de doute sur la façon dont Clermonde s’adonnait aux dévotieuses pratiques, une colère, parmi ses angoisses, le secoua tout entier! Quoi! c’était là cette irréprochable qui, à cause qu’elle fut dans le bois aux lèvres baisée, l’avait fait condamner, lui, Pierre de Pierrefeu, par le tribunal des Dames, à la plus périlleuse des épreuves? Par le Nom-Diable! il ne mourrait point sans avoir tiré vengeance d’une telle hypocrite personne. --Pensez, dame, s’écria-t-il, que les choses ne termineront point comme vous le pouviez espérer. Tout le monde connaîtra celle que, sous vos adroites feintises, vous êtes en effet, car, avant que m’aient dévoré les bêtes chasseresses, j’aurai le temps de parler dans le tumulte aux hommes et aux femmes qui me poursuivent. Et, se retournant, il allait ouvrir la porte de la cabane vers laquelle se ruaient en un haineux emportement les léopards, les chiens, les veneurs excités à la curée par les cris des seigneurs et des dames. Mais Clermonde des Iles-d’Or, et l’hermite Aymeril, s’étaient jetés à genoux, le retenant de leurs mains suppliantes! --Sire! sire! geignait la dame,--et, à cause de la peur qu’elle avait, ses jeunes seins frais de neige rose se mouvaient éperdument,--vous n’achèverez point une telle vilenie qui ne serait point le fait, certes, du noble homme que vous êtes né. Non, parce que, une fois, troublée des tendres courtoisies d’un jeune clerc qui se montra trop dévot à ma personne, je fus maladroite à repousser la ferveur de son adoration, vous ne voudrez point que soit abaissée dans l’opinion des troubadours et des châtelaines une haute dame qui chemina si longtemps vêtue, en même temps que de samit et d’hermine, de légitime respect et de bonne renommée. --Qui ne veut point être dévêtue de respect, elle doit garder sa chemise! dit Pierre. Puis, dans un cruel éclat de rire: --D’ailleurs, même le voulant, je ne vous pourrais obéir. Ne suis-je pas, par la volonté de la Cour d’amour, contraint de dire, en toute occasion, à tous et à toutes, la vérité? Par le nom Jésus-de-Nazareth, je vais la dire une dernière fois! --Frère! suppliait Aymeril. --Oh! le bon hermite! dit Pierre. Mais la dame reprit, toute pleurante: --Attendez! attendez! il est dit, dans le jugement des Dames, que vous serez tenu de ne point feindre jusqu’au jour où, par bienveillante miséricorde, la comtesse Clermonde, jugera que justice a été suffisamment faite; eh bien! c’en est fait, je vous délie du serment que vous jurâtes; liberté vous est rendue d’être agréable aux gens par de courtois mensonges et de délicates flatteries. Vous ne serez plus exposé aux dommages que vous causa la franche parole! Vous n’êtes plus Pierre le Véridique! Et, je ferai mieux encore: me jetant au devant de ceux qui vous menacent, je leur déclarerai que je vous ai fait grâce, que votre épreuve est finie, qu’ils vous doivent absoudre ainsi que je vous absous, oublier leurs griefs comme j’oubliai les miens! Et sachez qu’il n’est dame ni seigneur dans le pays de Provence qui s’avisât de se rebeller contre la volonté de la comtesse de Clermonde, dame des Iles-d’Or! Pierre de Pierrefeu hésitait. Renoncer à la vengeance, si heureusement offerte, ne laissait pas que de le mécontenter. Mais il y avait quelque agrément aussi à ne point endurer les griffes et les crocs des bêtes. Puis, ne plus être tenu à dire toujours la vérité, si cruelle aux hommes, ne plus être haï, pouvoir être aimé, quelle délivrance et quelle joie! --Allez donc, dame, dit-il, allez vers ces furieux poursuivants,--non sans avoir toutefois remis votre pelisson d’hermine sous vos cheveux renoués,--et que la faveur des hommes et des femmes me soit rendue, avec la licence de mentir! V A quelque temps de là,--Marcabrus continuant de vendre du vin de Saint-Georges ou d’Auxerre aux routiers et aux turlupins, non sans tâter avec délices de sa marchandise, et le petit hermite ne cessant point de faire d’aimables miracles dans sa cabane au flanc des Alpines,--on admirait fort, dans toute la contrée provençale, la parfaite courtoisie que montrait en chaque occasion le jeune sire Pierre de Pierrefeu. Personne, en vérité, ne se souvenait des courroux de naguère, tant il abondait en dires complimenteurs, trouvant à propos les paroles qui conviennent pour charmer les dames, les seigneurs, les troubadours. Qui l’eût reconnu, lui jadis si farouche? Aucun n’était dans les châteaux ou les villes qui ne recherchât sa compagnie. Sachez de Raymond de Miravals et Bérenger de Palasol, et la blonde Élys de Merayges, et la pâle Alaette de Méolhon ne tarissaient point en éloges sur son compte; même le bel évêque Flodoard, plein de confiance désormais, l’avait recommandé pour serviteur à la dame Eudoxe de Roc-Huant; et le vénérable Bénignus Spagnuolo, quand il le rencontrait dans quelque religieuse cérémonie, ne manquait pas de lui dire en clignant de l’œil: «Vous étiez fou, je pense, de prendre pour une fillette le petit moine qui m’accompagne; mais, ne parlons plus de cela, puisque vous reconnûtes la fausseté de votre dire, et que l’on vous fit miséricorde!» Cependant, Pierre, bien qu’il fût espéré dans toutes les nobles demeures de la vicomté, ne se mêlait qu’assez rarement aux jeux et aux fêtes; il préférait rester dans son château de Pierrefeu. Et pourquoi? Parce qu’il y avait auprès de lui, enchantement de sa solitude, la jolie demoiselle Hughette des Perleries, qu’il avait épousée. Nulle parole ne saurait exprimer les joies qui étaient les leurs, dans le vieil habitacle; logis peu magnifique, où le vent nocturne entrait par les croisées sans carreaux; mais quoi! ils avaient, ces époux, tant d’intimes délices que cela leur importait peu que les vaisseliers fussent vides de vaisselle d’or ou d’argent, et qu’il y eût des courants d’air geignant dans les longs corridors. Ils s’aimaient! Qu’eussent-ils demandé de plus? Et c’est ainsi que Pierre de Pierrefeu, après de si fâcheuses traverses, se reposait dans une tendre béatitude,--heureux depuis qu’il mentait. Quelquefois pourtant, lorsque la dame Hughette n’était point là (car, elle présente, rien n’était qui ne le ravît!) il s’abandonnait à des rêveries, tristement, presque à des regrets; il avait comme un remords de son bonheur, se demandant,--songeant au train du monde, à la vilenie, hélas! de l’humaine engeance,--s’il n’eût pas été plus digne d’un noble homme tel qu’il l’était, de préférer encore, de préférer toujours, à la paix, à l’estime, à l’amour, l’honnête et rude devoir, même au péril de la vie, de dire la vérité. FIN TABLE Pages. PROLOGUE 1 LIVRE PREMIER LA COUR D’AMOUR I. Pourquoi le château de Romanin avait une tourelle neuve 23 II. Plaids 35 III. Pour un jupon on peut perdre ses chausses 59 IV. Aventures dans la forêt 75 V. Pierre de Pierrefeu plaide sa cause devant les dames 89 VI. Toutes vérités ne sont point bonnes à dire 105 VII. Chaque chose en son lieu 109 LIVRE DEUXIÈME PIERRE LE VÉRIDIQUE I. Le diable s’entretient, de nuit, avec Bénignus Spagnuolo, abbé de Saint-Gorgon 119 II. L’homme qui était au fond 133 III. L’enfant de Dianom 145 IV. Ce ne fut pas le diable qui emporta le petit Jacquinet 155 V. Les ressources de Francolin 167 VI. Le puits qui parle 187 VII. Ce qui tombe de l’arbre 201 VIII. Bonté des Mauvais-Garçons 213 IX. Francolin n’est autre que le diable 223 X. La dame Azalaïs 233 XI. Le rêve et le réveil 253 ÉPILOGUE 271 Paris.--Typ. Ch. UNSINGER, 83, rue du Bac. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME TOUT NU *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg™ and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. 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