The Project Gutenberg eBook of Vaillance This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Vaillance Author: Charles Wagner Release date: March 27, 2026 [eBook #78307] Language: French Original publication: Paris: Librairie Fischbacher, 1894 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78307 Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Polona digital library) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VAILLANCE *** C. WAGNER VAILLANCE SIXIÈME ÉDITION PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER (SOCIÉTÉ ANONYME) 33, RUE DE SEINE, 33 1894 Tous droits réservés. DU MÊME AUTEUR: Sois un homme. Discours.--In-18. -- 50 Justice. Huit discours.--2e édition. 1 vol. in-12. 1891. 3 fr. 50 Jeunesse. Ouvrage couronné par l’Académie française.--8e édition. 1 vol. 1893. 3 fr. 50 BAR-LE-DUC.--IMPRIMERIE COMTE-JACQUET A CEUX QUI PEINENT ET QUI ESPÈRENT AVERTISSEMENT Après avoir lu mon livre _Jeunesse_, quelques amis, principalement parmi les jeunes gens, me demandèrent, sur le même sujet, un travail plus bref, de diffusion facile, de lecture aisée, et qui contiendrait surtout quelques lignes essentielles d’un idéal pratique. En face d’un vœu semblable, il ne m’était pas permis de marchander ma peine. J’ai essayé de faire ce qu’on me demandait, tout en m’efforçant de me répéter le moins possible. Le présent volume ne fait donc pas double emploi avec «_Jeunesse_». C’est un livre nouveau qui a son caractère propre et son but précis. Puisse-t-il recevoir le même accueil que son aîné! C. W. A MON JEUNE LECTEUR Je te connais comme si j’étais toi. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me revoir, à ton âge, vivre, espérer, chercher, aimer, m’égarer. Admets donc qu’en prenant ce livre en main, tu rencontres un compagnon de quelques années plus vieux que toi. Il est ce que tu es, avec un peu plus d’horizon et de maturité. Il s’intéresse tant à toi que, pour mieux pénétrer dans ton intimité, il deviendrait volontiers à certaines heures la table à laquelle tu écris, l’enclume sur laquelle tu frappes, l’arbre sous lequel tu t’assieds pour songer ou pleurer. Ces lignes n’ont été écrites pour aucune classe particulière de jeunes gens. Je me suis efforcé de parler surtout de choses communes à tous, étant de jour en jour plus convaincu, que ce qui fait l’homme est identique partout. Toutefois je n’ai pu m’empêcher de penser plus spécialement à ceux dont le matin est sombre et la jeunesse rude. Dans le récit idéalisé qu’il a fait de sa vie, Gœthe déclare que «Ce que l’on souhaite dans la jeunesse, on le possède en abondance dans la vieillesse.» Parole étonnante et qui semble jeter un défi à la réalité. Mais, à y regarder de près, il n’en est point ainsi. L’homme, en effet, s’applique avec ardeur à la poursuite de ce qu’il souhaite, et, que son but soit bon ou mauvais, il est rare qu’il ne finisse pas par l’atteindre en partie. Notre vie à la longue s’imprègne de notre idéal. Nul ne saurait donc veiller avec trop de soin à la direction de ses désirs. Ce qui nous fait le plus défaut dans la jeunesse, c’est de savoir ce qu’il convient de désirer. Désirer les choses vaines c’est prendre un feu follet pour nous indiquer la route. Combien sommes-nous à errer de la sorte derrière des lueurs vacillantes qui promettent le bonheur et conduisent aux marécages? Je voudrais te faire désirer les choses réelles, qui valent la peine d’être aimées et conquises au prix de nos efforts. Or parmi toutes ces choses, il n’en est aucune de comparable à l’énergie. L’énergie est la vertu même, et par vertu j’entends toute force qui stimule en nous et dans les autres, la vie, la joie et l’espérance. L’histoire héroïque de la vieille Grèce nous parle d’un jeune homme élevé parmi les femmes, vêtu d’habits féminins et auquel, par une sollicitude trop timorée, on voulait cacher à jamais sa qualité d’homme. Mais un jour quelqu’un sonna près de lui de la trompette guerrière. Aussitôt tous les artifices de son éducation efféminée tombèrent, et son âme vraie se réveilla. L’existence banale a le plus souvent pour effet de nous faire oublier qui nous sommes. Elle nous couvre, selon l’occasion, d’oripeaux étincelants, ou de haillons sordides, également indignes de nous. Mais il est des accents qui réveillent l’âme. Puisse ce livre remplir cet office auprès de toi. Je voudrais te faire entendre une sonnerie de clairon qui te mît la poitrine en feu. Je voudrais te faire faire ce beau rêve de force, de bonté, de virilité sacrée, après lequel il n’est plus possible de se complaire dans les plaisirs énervants ou de s’abandonner à un découragement stérile. Pour toi, comme pour ceux qui t’aiment, il faut souhaiter que mon désir s’accomplisse! Et maintenant j’implore toutes les lumières et toutes les puissances d’en haut, pour qu’il me soit donné de te dire des paroles de vie. C. WAGNER. Toussaint 1893. I A LA CONQUÊTE DE L’ÉNERGIE Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front, Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime, Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime, Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour. Victor Hugo. Pour tout être vivant, la grande affaire c’est de vivre. Vivre, aussi bien, aussi largement que possible, c’est l’instinct primordial, le moteur éternel qui se cache sous toutes nos aspirations éphémères. Ce moteur pousse le monde. Tout lui obéit: le brin de blé qui émerge du sillon et que le soleil salue pour la première fois, le poussin qui vient d’éclore de l’œuf, l’enfant qui ouvre de toutes parts sa jeune âme à l’existence. L’homme, il est vrai, dit quelquefois que la vie est mauvaise, qu’il vaudrait mieux qu’elle ne fût pas. Cela n’empêche pas la vie de persister, cela n’arrête pas l’immense poussée invisible qui va vers l’être, cela ne tarit pas les germes de la terre et la prodigieuse fécondité de l’océan. _La vie est_, voilà le fait capital dans l’univers, et la presque unanimité des êtres, non-seulement accepte, mais s’y attache avec transport ou désespoir. Seulement, le tout n’est pas de vivre. A un certain point de vue, cela est même fort indifférent. Le tout est de bien vivre. La question de bien ou mal vivre n’existe pas pour les êtres guidés par d’obscures impulsions et qui ne sauraient faire autre chose que ce qu’ils font. Cette question devient, au contraire, la principale pour l’homme. Une fourmi est une fourmi, par cela seul qu’elle est née. Elle remplit sa fonction, mène son travail à bien et occupe son poste. Il ne suffit pas d’être né pour être un homme. Pour l’homme, la naissance n’est que le commencement d’un long et laborieux développement. Et ce développement dépend en partie de lui-même, du but qu’il se propose, des efforts qu’il entreprend. Il arrive, par conséquent, un moment pour chacun de nous, où il convient de nous demander à quoi il faut nous appliquer et comment il faut employer la vie que nous avons reçue. Autrement nous risquons de la perdre et de la dépenser à tort et à travers. Et ce malheur ne saurait être indifférent à personne. Au fond, chacun donne sa vie et dépense ses forces pour ce qui lui paraît en valoir la peine. Il doit donc être disposé à s’éclairer sur un point aussi grave que celui-ci: _Quelle est la chose qui importe le plus à un homme?_ Pour bien vivre, de quoi faut-il être pourvu avant tout? Quant à moi, je n’hésite pas à répondre que _ce qui importe le plus, c’est d’acquérir la force_, et que ce qu’il faut avant tout à un homme, pour vivre, c’est _de l’énergie_. On a beau avoir du pain à manger, des plaisirs et de la joie, on a beau posséder toutes sortes d’avantages de fortune ou de personne: sans énergie on devient le jouet des circonstances, l’esclave du pain qu’on mange, de la femme qu’on aime, du bien qu’on possède. On a beau avoir de l’intelligence et de la pénétration, accumuler en soi le savoir sur les hommes et sur les choses: sans énergie le savoir reste stérile, et la plus belle idée n’est qu’une graine inféconde. On a beau avoir de la conscience, distinguer scrupuleusement le bien d’avec le mal: sans énergie nous laissons la terre aux méchants, le pouvoir à l’injustice, et toute notre conscience ne sert qu’à nous faire gémir sur des maux que nous sommes incapables d’attaquer et de terrasser. Au contraire, soyez pauvre, privé de joie, déshérité par la nature et la fortune: avec de l’énergie, vous transformerez tous ces maux en biens, toutes ces misères en ressources, tous ces ennemis en auxiliaires. N’ayez qu’une instruction sommaire, quelques clartés sur les choses et les hommes: avec de l’énergie, vous tirerez parti de ce savoir rudimentaire; vous mettrez en pratique le peu que vous saurez; vous appliquerez toute une vie fidèle à réaliser des choses dont la pensée des curieux et des délicats fait le tour en un matin, pour les abandonner ensuite, afin d’en effleurer d’autres. Et grâce à quelques vérités servies avec force, vous ferez votre trou, comme le faisait la phalange macédonienne, petite en nombre et simple d’apparence, mais qui battait l’immense armée des Perses, brillante et pusillanime. Ayez une conscience obscure mais en somme droite, inhabile à disserter sur les cas subtils, à représenter le bien dans toutes ses nuances et le mal dans ses laideurs raffinées, mais une conscience vivante, décidée; ayez de l’énergie, en un mot, ayez l’indomptable entrain de ceux qui veulent que le bien soit et que le mal disparaisse, et vous deviendrez des remparts pour la justice, et des béliers destructeurs pour les forteresses du mal. Vous serez une puissance concentrée et redoutable qui vole vers son but comme le boulet de canon, sans saluer personne au passage. Que sera-ce, si vous unissez l’intelligence, le savoir, la conscience, les ressources matérielles, et si vous mettez tout cela au service de l’énergie? L’énergie est la reine du monde. La bonté même, l’amour, la grâce, tout ce qui est charmant ou admirable ne vaut que par l’énergie. Qu’est-ce qu’une grâce molle, un amour sans vaillance, une bonté pleine de faiblesse? Des vices brillants, voilà tout. L’énergie est la puissance des puissances. Je lui compare ce qu’il est convenu d’appeler _la Force_, celle dont on a dit qu’elle primait le droit, et je suis frappé de la prééminence absolue de l’énergie. Que saurait accomplir la seule force? Les cornes du bœuf pourront-elles arrêter l’esprit? La dent du lion peut-elle broyer la vérité? Les prisons peuvent-elles enchaîner la liberté? La gueule des canons tonne-t-elle plus fort que l’opinion et que la voix de la justice? Non. De même, aucune force matérielle ne peut rien contre la force morale. Là où commence celle-ci, l’autre cesse. Il n’y a qu’une seule forteresse imprenable, c’est un cœur vaillant. On ne dira jamais toutes les splendeurs de bien qui éclatent dans un seul acte de véritable liberté intérieure. Quiconque est un homme, tressaille à cette rencontre, car il sent que le monde invisible passe par là. La nuit est noire sur l’océan. Plus d’étoiles, et la boussole est affolée. La tempête rugit, la mer est démontée. C’est le chaos formidable, le choc monstrueux des éléments. Parfois jaillit un éclair qui dévoile pour un instant toute cette sauvage majesté. Quoi de plus grand? Quoi de plus grand? Je vais vous le dire: Au sein de ces ténèbres, suspendu sur ces abîmes, un pilote intrépide tient le gouvernail. Cet homme est plus grand que l’océan et la tempête. Voici une pauvre vieille femme, presque infirme. Sa jeunesse s’est écoulée au milieu de l’aisance, des honneurs même. Elle a été entourée, choyée; elle a possédé le bonheur dans sa famille, et connu toutes les satisfactions du cœur. La vie lui a souri. Mais les destinées ont passé sur elle et l’ont dépouillée. Pauvre aujourd’hui, elle est en outre solitaire; plus que cela, elle est délaissée. Mais elle n’est point aigrie. Presque jamais elle ne parle d’elle-même. Quand on la prie de vous confier ses peines, elle détourne la conversation pour s’informer du sort des autres. Dans ces yeux ternis par l’âge, sur ce front ridé, dans le serrement de cette petite main amaigrie, il y a tant de pure bonté que le plus malheureux en reçoit un salutaire réconfort. Je ne sais au juste ce que j’éprouve, ni pourquoi, ni quelle est la source où s’alimente cette vie, mais ce que je sens avec évidence c’est que là, dans ce corps ruiné, entre ces quatre murs nus, habite une puissance devant laquelle s’évanouit tout ce qu’il est convenu d’appeler grand et fort dans ce monde. Ici, le courage nous apparaît à un degré plus élevé encore que chez le matelot de tout à l’heure, et cela précisément parce que, à ne considérer que l’extérieur, cet homme est plus fort que cette femme. Il y a une vaillance de l’âme qui éclate dans l’absence même de toutes les ressources d’ordre matériel. Mais à n’importe quel degré et dans n’importe quelles conditions, un acte de force morale nous met en présence de quelque chose qui n’est comparable à rien d’autre. Dieu merci, le sens de la grandeur morale n’est pas mort parmi nous. Entre tant de royautés tombées, celle-là du moins est demeurée debout dans l’estime universelle. Hélas! pourquoi faut-il que notre admiration pour elle soit mêlée d’amers regrets? Nous regardons vers elle comme les malades vers la santé, comme les exilés vers la patrie. Une douleur secrète, une poignante nostalgie se mêle à nos hommages. Ce qui manque le plus à notre temps, c’est le calme profond et sûr que procure la force d’âme. Favorisés sous tant de rapports, nous sommes misérables et pauvres de caractère. Notre fibre morale semble détendue. Et c’est pour cela qu’à certaines heures, cette société civilisée nous apparaît comme un de ces beaux navires que les sciences, les arts, l’industrie ont pourvu des machines les plus merveilleuses et des aménagements les plus somptueux, mais auquel, en pleine mer, viendrait à manquer le charbon; et voici que le navire magnifique n’est plus qu’une épave qui flotte au gré des vents et des vagues. Il faut donc, avant tout, nous approvisionner de force motrice. II LE PRIX DE LA VIE C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, et, comme l’ont dit quelques-uns de vos poètes, _nous sommes aussi de sa race_. _Actes des Apôtres_. C’est par la foi que nous marchons, non par la vue. Saint Paul. L’énergie morale ne se cueille pas nonchalamment, comme une fleur sur une haie; elle se conquiert laborieusement et se tire parfois, comme le charbon, des sombres profondeurs. Je vais indiquer quelques-unes des sources où elle se puise. Une de ces sources c’est l’idée élevée qu’on se fait de la vie. Nous sommes tous blasés sur la vie, à force de la rencontrer sur notre chemin. Elle ne nous surprend plus. C’est ainsi que certains montagnards, à force d’avoir sous leurs yeux les beautés de leur vallon natal, y deviennent insensibles. Il faut qu’ils quittent le pays et y reviennent, comme des étrangers, pour être frappés de ce qu’il a de pittoresque et de grandiose. Il nous devient nécessaire aussi de découvrir comme une nouveauté ce que nous croyons connaître de longue date. Ce n’est pas chose facile. Quoique la plupart des hommes regardent sans voir, ils ne tiennent pas à ce qu’on leur montre ce qu’ils voient. Ce qui les entoure et les touche de près les laisse froids. Et ce mépris pour les choses prochaines n’est que le reflet de l’idée misérable qu’ils se font de leur propre vie. Sans doute, chacun a son orgueil, orgueil stupide qui fait qu’il se préfère aux autres. Mais cet orgueil s’attache à ce qu’il y a de médiocre en nous et s’en repaît. Le sentiment de la vraie dignité est infiniment rare. Tout orgueilleux que nous sommes tous de notre personnage superficiel, nous manquons de la fierté qui vient du respect qu’on a pour son être profond. Et c’est pourtant ce sentiment qui est une source de puissance. L’homme qui entrevoit ce qu’il vaut a une bien meilleure attitude morale que celui qui se déprécie lui-même. Qui nous rendra cette fraîcheur d’impressions qui fait qu’on regarde toutes choses comme si on les voyait pour la première fois? Celui-là nous ferait éprouver en face de la moindre fleur ce que j’appellerai l’éblouissement de la vie. Et c’est ce qu’il faut avoir connu. Il faut avoir été placé, ne fût-ce qu’une fois et pour un instant, sur le seuil de l’infini et avoir reçu, comme dans une vision, la révélation de ce qu’il y a de précieux, de riche, d’insondable, dans toute âme, dans toute vie humaine. Alors seulement on peut entrevoir le prix de la vie, en avoir la tendresse et le culte. Lorsque l’adolescent, parvenu à une certaine heure qu’il n’oubliera plus, reçoit la révélation de la patrie, de son histoire, de ses douleurs et de ses grandeurs, il se passe en lui quelque chose de sacré. Il naît à une existence nouvelle. L’idée de la patrie a passé par son âme, et l’a ennobli du coup. De ce moment il est capable de grandes actions et de grandes souffrances pour ce pays dont il est l’enfant. Trempé, comme l’acier, dans un bain qui décuple ses forces et fait qu’il se respecte lui-même comme on respecte le drapeau, il est devenu plus qu’un individu, il fait partie d’un ensemble. Dans l’homme qui reçoit la révélation de sa dignité humaine il se passe quelque chose d’analogue. Il se replonge dans sa source, il remonte à son origine, il mesure et éprouve ce qu’il y a de saints efforts, de patientes douleurs, d’humbles espérances, d’incalculable labeur amassés dans cette vie humaine dont il est devenu l’héritier. L’âme des siècles a passé dans son âme. La grande espérance qui anime et soutient tout ce douloureux développement de l’humanité à travers les temps démesurés a soufflé sur lui. Il a rencontré sur son chemin la volonté qui a voulu que le monde fût, et qu’il y eût des hommes, et il s’est associé à cette volonté. Il comprend, ce qui est l’essence même de la foi, que chaque homme est une espérance de l’humanité, une espérance de Dieu. Désormais il ne sera plus réduit à ses propres ressources, il aura derrière lui toute la poussée des siècles et tout le secours de l’Éternité. Oh! combien ils sont coupables, ceux qui déprécient l’humanité, qui dénigrent l’homme, qui se plaisent à le plonger dans la fange! Combien ils sont aveuglés par la folie de leur orgueil, ceux qui parlent comme s’ils avaient compté les étoiles, nombré le sable des mers, pénétré le secret de la vie, touché le fond des choses, pour n’y trouver que le néant! Ils insultent l’espérance sur le front de la jeunesse; ils éteignent le feu dans son regard et dans son cœur, ils épuisent sa force, souillent sa pureté, ils lui apprennent à mépriser la vie. Ils commettent le crime des crimes: dégoûter l’homme de sa destinée, alors que le sentiment profond de cette destinée est seul capable de le soutenir, de l’encourager, de le consoler au milieu de tant de duretés inexpliquées, d’obscurités et de tentations. Celui qui est pénétré de la dignité de la vie porte ce sentiment dans tout le détail de ses actes et de ses expériences. Ce détail ne peut plus lui sembler indifférent, ni petit: il le rattache à l’ensemble. Lorsque l’on sait que l’acte le plus insignifiant en apparence contribue à réaliser ou à contrarier une grande œuvre, la conduite toute entière s’en ressent. Et c’est un réconfort persistant dans toutes les difficultés, grandes ou petites, de savoir que la plus humble force est enveloppée dans l’œuvre totale, que rien ni personne n’est oublié ni perdu, qu’il y a toujours mille raisons de reprendre courage, et que ceux-là se trompent le moins qui espèrent le plus. Je cite ici quelques lignes qui ne sont pas d’un croyant, mais qui n’en ont que plus de valeur comme témoignage. «Le mal physique et le mal moral, les misères de l’âme et des sens, le bonheur des méchants, l’humiliation du juste, tout cela serait encore supportable, si l’on en concevait l’ordre et l’économie et si l’on y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes mêmes et ses crimes ne lui ôtent pas l’espérance. Mais dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu’à leur signification et n’apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses et des farces sinistres... «Il n’y a d’autre clef du monde que la foi. Voilà qui est trop vrai[1].» [1] Anatole France, _Le Temps_, 4 février 1893. Si maintenant quelqu’un me demande de lui résumer le but prochain de la vie humaine, je lui répondrai: Le but de toute chose est indiqué en elle-même. Ce but est de devenir tout ce qu’elle peut être, en s’associant avec toute sa puissance d’amour à l’intention éternelle qui cherche à s’accomplir par son moyen. L’homme est fait pour devenir de plus en plus homme, pour entretenir sa vie et, ce qui revient au même, pour aider les autres à entretenir la leur dans sa croissance normale. Or la croissance normale demande le développement de tout l’être, physique, intellectuel, moral, dans leur harmonieuse réciprocité. L’homme est donc fait pour réaliser sur la terre la vie vraie et juste, et pour combattre tout ce qui s’y oppose. Les choses humaines trouvent leur point culminant dans la justice, qui en est l’accord suprême. On peut dire que _le but de l’homme est de devenir une puissance pour la Justice_.--Croire à la vie, c’est croire qu’elle est un combat dans lequel la victoire appartiendra à la Justice. A nous donc de nous fortifier, de lutter, de souffrir s’il le faut, mais de ne jamais perdre l’espoir. Et après? _Après_ appartient, comme _Avant_, à la volonté qui a fait la vie et l’homme. Elle seule connaît le secret lointain du monde. Et elle doit avoir voulu que ce qui est près de nous nous paraisse plus important que ce qui est loin, parce que notre responsabilité y est engagée. La route de l’homme est ainsi faite qu’il en distingue nettement ce qu’il a sous les pieds, et qu’en même temps il est obligé d’en suivre devant lui la ligne qui s’ébauche vers l’au delà. Cet au delà, il ne faut jamais s’y absorber, sous peine d’oublier de vivre, ni l’oublier, sous peine de ne plus savoir pourquoi on vit. L’homme a besoin «De sentir en peinant que le travail mortel «A son prolongement infini; qu’il demeure, «Et que l’éternité donne la main à l’heure.» Conclusion: _Fais_ ce que tu dois, ce que ton intérêt supérieur et celui des autres exige que tu fasses, et puis sois tranquille, et confie-toi à Celui qui sait pourquoi roulent les mondes! Le dogme fondamental est de croire à la vie; l’hérésie suprême consiste à manquer d’espérance. III L’OBÉISSANCE Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. _Inscription des Thermopyles_. Il est dangereux d’agir contre sa propre conscience... Me voici, je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide! Luther à la Diète de Worms. Une démocratie dans laquelle les citoyens n’auraient pas des caractères mâles et des corps robustes serait condamnée à l’obscurité des décadences et à la honte des effacements; mais une démocratie dans laquelle le dérèglement des volontés débridées, risquerait de troubler l’harmonie sociale et l’ordre légalement établi, serait exposée aux secousses mortelles de la violence et aux déchirements de l’anarchie. P. Poincarré, ministre de l’instruction publique. (_Concours général de 1893._) Pour réaliser le but de la vie, la première condition est _l’obéissance_. Je sais que ce mot est compris de peu de gens. Presque tous le prennent pour le nom d’un ennemi. Il répugne surtout aux jeunes oreilles; et quelques-uns pensent que notre temps le hait encore plus que les générations précédentes. Plus personne ne veut obéir, paraît-il, ni en famille, ni à l’école, ni dans l’armée, ni à l’atelier, ni nulle part.--Il se peut qu’une certaine indocilité flagrante nous fasse paraître plus rebelles à l’obéissance que nos anciens. Au fond, cependant, je crois que nous sommes en face d’un travers permanent de la nature humaine, travers qui n’est que la caricature d’un instinct légitime: l’instinct de la liberté. Il a été déposé en nous une tendance obstinée à être nous-mêmes et à nous défendre des influences extérieures. La servitude nous apparaît comme la pire des ignominies. Et nous confondons l’obéissance avec la servitude. Obéir, pour nous, c’est capituler et s’avilir. Je n’ai jamais vu sans émotion et sans une secrète fierté, ces enfants dont la tête de granit se laisserait pulvériser plutôt que de ployer sous un joug. Leur cas est très grave, sans doute; mais quand on le juge à fond, il peut apparaître sous un jour tout autre. Ce ne sont souvent que des égarés qui se sont mis en état de défense contre leurs amis, et se débattent contre leurs sauveurs. Ils pensent qu’ils ont à garder leur intégrité morale, et c’est ce sentiment noble, en somme, qui fait que dans les _mauvaises têtes_ il y a quelquefois tant de ressources, quand on parvient à les éclairer. Tel qui, jeune, se serait laissé piler plutôt que de céder, est devenu, en grandissant, une puissance _pour le bien_. Je ne viens pas plaider ici la cause des têtus, des présomptueux qui savent tout mieux que leurs maîtres ou leurs parents, de ceux qui mettent leur point d’honneur détestable à ne jamais se conformer à l’avis de personne. Mais je désire conserver quelque espoir au sujet de certains jeunes gens mal compris et qui inspirent des craintes très vives. Après cela j’établis en principe que le seul moyen d’échapper à la servitude c’est l’obéissance, et qu’il n’y a pas de plus pure source de force que celle-là.--L’obéissance est la condition indispensable de la bonne vie et de la liberté. Dans un certain sens on peut même dire que l’obéissance est la liberté. Je vais le démontrer. Dans toute chose, il y a une loi éternelle qu’il s’agit de découvrir, et à laquelle il faut se conformer. En dehors de cette loi, il n’y a qu’anomalies, accidents, destructions. Il y a des lois selon lesquelles on dirige les attelages, des lois qui président à la culture des plantes, à la gravitation des astres, des lois du développement de la vie humaine. Celui qui ne les connaît pas et ne s’y conforme pas, s’expose aux plus pénibles écoles, aux plus funestes erreurs. Ces lois ne nous sont encore connues qu’en partie. Un des grands labeurs de l’humanité consiste à les découvrir, et ceux d’entre nous qui, par leur activité et leur persévérance, en ont découvert quelqu’une, sont à juste titre considérés comme des bienfaiteurs. Toutes les expériences, dures quelquefois, du passé, constituent pour nous un trésor dont personne ne pourrait se rendre maître par ses seules forces. Il n’est donné à aucun homme de recommencer à vivre comme s’il vivait le premier. Par conséquent, au début de la vie, nous recevons des mains d’autrui la règle de conduite à laquelle il convient de se conformer. C’est là un bienfait qui nous arrive, non une violence qui nous est faite... Il n’y a aucun danger pour notre dignité à suivre des avis éprouvés par tant de générations et à avouer implicitement que nous nous trouvons moins avisés que tous nos ancêtres réunis. La docilité et l’obéissance sont donc d’excellentes conditions pour acquérir ce que l’humanité nous offre de sagesse, et pour renforcer nos lumières personnelles par un secours très puissant. Un homme qui méconnaîtrait ce rôle de la tradition dans le développement, commettrait la faute la plus grossière et se priverait, de propos délibéré, de ce qu’il y a de meilleur. Cela n’empêche pas chaque individu et chaque nouvelle génération d’examiner le patrimoine que lui lèguent les anciens. Loin de là, la seule manière de bien juger ce legs et d’en prendre ce qu’il a de préférable, est de le recevoir d’abord avec déférence. Mais l’obéissance n’est pas seulement le moyen d’augmenter sa force de toute l’aide du passé, elle est encore le meilleur moyen de nous faire, en général, comprendre ce que c’est que _la Loi_. La loi, c’est ce qui domine les têtes et les caprices particuliers. Elle est la source de l’ordre. Entre elle et la fantaisie il n’y a pas de milieu. Le choix s’impose. Celui qui n’obéit pas à la loi se livre à la fantaisie. Pour bien faire saisir ce que je dis, je comparerai la volonté individuelle qui se dirige selon la loi, à la boussole qui se dirige vers le Nord; et la volonté qui se livre à la fantaisie, je la comparerai à la girouette. L’homme sans loi est le jouet de ses impulsions, de ses désirs, de ses passions. Le pilote risquerait son vaisseau, corps et biens, en se guidant sur la girouette. Il faut au contraire qu’il coordonne toutes les forces des vagues et du vent pour mieux suivre la route marquée par la boussole. Or quel est le plus libre, celui qui se laisse aller au gré des flots ou celui qui, avec eux ou contre eux, s’il le faut, cingle vers le but et se ramène sans cesse sur la route? Il y a cependant une multitude d’hommes qui prennent pour liberté ce qui n’est que l’esclavage le plus évident, et dont l’indépendance consiste à suivre leurs désirs. Cette erreur est même si générale qu’elle empêche la plupart d’entre nous d’y voir clair dans leur propre conduite. _Il n’y a qu’un salut sur le chemin de l’existence, c’est la Loi._ Au commencement de la vie, elle nous est extérieure. On nous l’inculque. Quelquefois elle nous heurte et nous révolte. Mais celui qui sait endurer ces rudesses premières fait, par l’obéissance, l’apprentissage de la liberté. Il apprend à se conformer à la loi extérieure d’abord, et ensuite, à force d’expérience, il reconnaît que cette loi est au fond de lui-même, et qu’en croyant se soumettre à autrui, il obéissait à ce qu’il y a en lui de plus intime. Ainsi il reçoit la révélation de la loi intérieure. Une fois en possession de cette direction intérieure, il est affranchi de tout commandement extérieur et de toute tutelle humaine. Il était un enfant, il est devenu un homme, un homme libre et maître de lui. La liberté consiste à associer sa volonté à la loi qui est au fond des choses. Tous ceux qui ne connaissent pas de loi intérieure, auguste, inflexible, élevée au-dessus de tous les caprices de l’individu comme du nombre, sont mûrs pour la servitude. Donc l’obéissance est la liberté. * * * * * Ce que nous venons de dire montre assez quel genre d’obéissance nous recommandons. Il est nécessaire, cependant, d’attaquer et de flétrir une obéissance qui en est la caricature indigne. Je veux parler de cette obéissance aveugle qui consiste à abdiquer entre les mains d’un autre son intelligence et sa conscience et à devenir un instrument passif. Cette obéissance-là, personne n’a le droit ni de l’exiger, ni de l’accorder. Elle est un crime. On la reconnaît d’ailleurs à ses fruits. Au lieu de couver, de fortifier l’initiative, elle l’étouffe. Au lieu de former la conscience, elle la déforme. Elle brise l’individualité, broie le caractère, rend l’homme incapable de se diriger lui-même. Cette obéissance-là n’est pas la mère de la liberté, mais de l’esclavage, la grande pourvoyeuse de la mort spirituelle. Elle usurpe la place de la loi intérieure. C’est elle qui a organisé dans le monde la lutte contre la dignité personnelle et contre la conscience, en demandant aux hommes de se soumettre malgré les protestations de leur raison et les légitimes révoltes de leur cœur. Que cette autorité se montre dans le domaine politique, religieux ou privé, peu importe, il faut lui résister. Elle est, avec le désordre et l’anarchie, dont pourtant elle prétend vouloir nous sauver, la pire ennemie de la moralité. Les hommes de désordre et ceux de l’obéissance aveugle, malgré leurs différences extérieures, ont un grand fond commun et se reconnaissent au même signe. Ils disent: _La loi, c’est nous._ Et de cette confusion funeste sont sortis, pour la société, des maux innombrables. Jamais on ne pourra dire avec assez de force: _Non, la loi n’est personne._ La loi n’est ni la fantaisie de l’individu, ni celle d’un gouvernement quel qu’il soit, représenté par une seule tête ou par plusieurs. La loi est aussi élevée au-dessus des corps constitués qu’au-dessus des individus isolés. C’est à elle seule qu’on doit obéir, et nul n’est digne de commander, s’il n’est son interprète et son serviteur. Et si l’obéissance à la loi se confond avec celle qui est due à la conscience, c’est parce que la conscience, comme la loi, est impersonnelle. Elle est, dans l’homme, ce qu’il y a de plus intime et en même temps de plus indépendant de lui. C’est une erreur déplorable, ou une tromperie intéressée, que de prétendre que le respect de la conscience individuelle conduit à la dislocation sociale et au règne effréné des volontés personnelles. Un homme de conscience n’est pas une force lâchée au hasard de ses caprices, c’est une force liée; mais elle n’est pas liée par une main d’homme, ni contre son gré. Elle s’est librement soumise à la loi éternelle. Je le sais, je touche ici à un des grands points litigieux de tous les temps. Aussi ne faut-il pas se lasser d’y revenir. La vie dépend de la façon dont nous comprenons et pratiquons l’obéissance. Ne nous laissons détourner de notre ligne de conduite ni par les hommes de désordre qui crient à la tyrannie dès qu’on parle d’obéissance, ni par les autoritaires pour qui l’obéissance libre est un non-sens. A ceux qui cherchent sincèrement leur chemin, voici ce que je dirai: Prenez dix hommes dont chacun veut commander et aucun obéir. Prenez-en dix qui obéissent à un chef, aveuglément. Prenez-en dix qui obéissent par conviction. Dans n’importe quelle action ou quelle lutte, les premiers auront cette infériorité, que l’ensemble fera défaut à leurs efforts. Les seconds auront de l’ensemble, mais ils seront comme autant de corps inertes retenus par un lien extérieur et remorqués par une force étrangère; la passion leur manquera. Les derniers auront à la fois de l’ensemble et de la passion. Ils marcheront à leur but comme une seule masse, mais une masse vivante, emportée non par l’effet d’une seule volonté agissant du dehors, mais par l’action intérieure et combinée de toutes leurs volontés réunies. Entre ces dix hommes et les autres il n’y a aucune comparaison possible. La force qui est en eux n’a pas sa pareille au monde. * * * * * Cela dit, personne ne pourra se méprendre sur mes intentions, en lisant ce qui me reste à dire: L’obéissance est la proclamation, par l’individu, du grand fait de la solidarité. Se refuser à l’obéissance, c’est s’arracher de l’ensemble, se proclamer supérieur à l’organisme ou se constituer dans son sein à l’état de corps étranger. Il n’y a pas de schisme plus grave que celui-là. Au fond, la tentative est vaine. L’absolue désobéissance serait la dissolution totale des liens qui nous unissent à l’humanité. Ce serait le suicide. Pour celui qui se met au ban de l’humanité, il reste le néant. L’obéissance, au contraire, est le libre aveu de la dépendance de l’individu en face de la société; elle lui procure toutes les forces de l’union. Plus cette obéissance est absolue, plus elle est digne d’admiration. Il y a des jours où, _par raison et conscience_, l’homme doit consentir à n’être qu’un rouage subalterne, et suivre le commandement. Ce n’est pas là se réduire à l’état de machine, c’est pratiquer la solidarité, c’est sentir qu’il y a quelque chose de plus grand que les plus grands, et qui est digne de toutes les abnégations et de tous les sacrifices. Il y a un courage humble et obscur qui est plus difficile et qui a plus de prix que les plus éclatantes manifestations de la valeur personnelle, et ce courage consiste à s’effacer. De toutes les énergies particulières, cette vertu parvient à faire un faisceau, elle réunit les membres d’une société comme le ciment agglutine les pierres d’un mur et en fait un tout compact. Par elle l’individu devient la communauté; non la foule asservie qui suit son maître comme un troupeau, mais la foule disciplinée, qui a une âme, et qui sait, selon l’heure, résister comme un roc ou s’élancer comme un torrent. La plus haute manifestation de la vie a toujours consisté dans l’association soumise à des règles et fondée sur la libre obéissance; les meilleurs d’entre ceux qui ont passé sur la terre sont aussi les seuls qui aient compris dans son étendue le bonheur de disparaître dans la communion avec les autres, et de marcher en mêlant leur âme à l’âme d’une foule unanime. En face de cette démonstration de la vertu toute-puissante de l’obéissance, que devient l’esprit d’indiscipline où chacun discute la consigne, critique la loi et s’érige lui-même en chef? Que fait-il autre chose, par l’étalage de son impuissance, de sa stérilité, de son incapacité à faire marcher dix hommes de front, que de nous administrer par l’absurde la preuve qu’il n’y a de salut que dans l’obéissance, n’en déplaise à ceux que ce mot agace! J’augure mal d’un jeune homme qui n’arrive pas à obéir à ses supérieurs, à s’accorder avec ses pareils pour une action commune, à marcher dans le rang, à se façonner à une règle, et à porter le joug avec cette fierté intérieure qui est la marque des cœurs fermes. * * * * * L’école de l’obéissance est bonne encore pour y puiser un autre genre de courage. Ce n’est plus celui du combat, de l’effort individuel ou collectif, mais c’est celui, plus malaisé, de l’endurance et de la résignation. Il est nécessaire que, de bonne heure, l’homme se familiarise avec l’inéluctable. S’il ne l’apprend pas peu à peu et comme par degrés, dans les rencontres de sa volonté avec des volontés plus fortes contre lesquelles il est inutile de se rebiffer, la vie, hélas! se chargera de le lui apprendre, et peut-être d’un seul coup, au risque de l’écraser. La résignation est une des forces de l’humanité souffrante. Faisons-en provision au matin de la vie, alors que nous en avons le moins besoin. Chacun sait que les provisions se font avant le temps où elles nous sont nécessaires. En hiver, il n’est plus temps de remplir la grange, et il ne faut pas attendre, pour exercer ses troupes, le moment où l’on voit paraître l’ennemi. IV LA SIMPLICITÉ L’homme a deux ailes, au moyen desquelles il s’élève au-dessus des choses de la terre: ce sont la pureté et la simplicité. Imitation de Jésus-Christ. Ne méprise pas ta situation: c’est là qu’il faut agir, souffrir et vaincre. H. J. Amiel. Avez-vous de l’ambition?--Non? Eh bien, ayez-en! Mais il faut vous dire laquelle, car toutes ne sont pas bonnes. Je vais d’abord, au risque de vous étonner ou de vous froisser, vous décrire l’ambition vulgaire. De très vieilles gens m’ont conté qu’il est bon de secouer les jeunes arbres. Pour le commun des hommes, l’objet de l’ambition, c’est de _s’élever_. S’élever, devenir autre chose que ce qu’on est, se séparer de son milieu, se déraciner de son sol. S’élever, afin d’être plus grand que ceux qui vous entourent, de les dépasser d’une tête, d’une coudée, de plus, si possible. Se distinguer. N’être pas comme le premier venu. Se nourrir, se vêtir, parler autrement que tous. Se faire remarquer enfin, ne fût-ce que par un signe, un galon, un bout de ruban. Cela commence sur les bancs de la classe, où le but est d’être premier, et cela continue à travers toute la vie. C’est absurde. A quoi cela vous avance-t-il, vous, d’être premier, plus riche, plus surprenant par votre costume ou vos insignes, si la personne humaine qui s’est enveloppée sous ces dehors brillants n’a pas de valeur en elle-même? Or les ambitieux sacrifient le fond à la forme. Plus ils s’enflent, plus ils sont creux et vides. Je les vois, en général, oublieux de leurs commencements, honteux de leur pauvreté primitive, du travail humble où ils ont débuté. Plusieurs cachent leur origine, n’aiment pas qu’on leur parle de leurs parents, parce que ce sont gens simples dans une condition obscure. Ils ont des âmes de déserteurs. Si c’est à ces sentiments-là que leur ambition les conduit, cela seul suffirait pour les condamner. Mais elle est en outre puérile, sotte, vaine, superficielle, et, par-dessus tout, inhumaine. Est-il humain de faire consister son bonheur à s’élever au-dessus de l’homme et à l’humilier, voire même à le fouler aux pieds? Est-il humain de n’attacher de prix à ce qu’on possède que si l’on est seul à le posséder? Quelle est cette façon d’être un homme qui ressemble si fort à la façon d’être un loup? C’est ainsi qu’on arrive à considérer la vie comme une curée où des fauves s’arrachent le plus gros morceau à coups de dents et à coups de griffe. Le plus fort alors et le plus vaillant est celui qui sait le mieux mordre les autres et tirer à lui. Et lorsqu’il a bien travaillé, c’est-à-dire bien déchiré et ensanglanté ses voisins, il est proclamé premier, et les autres l’envient. Ils voudraient bien être à sa place. Serait-ce là la force de l’homme et sa grandeur? Fi donc! En ce cas-là, je ne veux pas être grand. Ce concours, son enjeu, les concurrents, les procédés, tout cela me répugne également. En vérité, si c’était là la vie humaine: se disputer et s’entre-dévorer pour la richesse, le pouvoir, les distinctions, j’aimerais mieux être mangé le premier pour ne plus voir un pareil spectacle. Mais il y a une autre vie. Je vous la désigne comme but de votre ambition. Elle a pour qualité dominante la simplicité. Autant la première comporte de lâchetés, autant celle-ci développe la générosité et convient aux cœurs vaillants. La simplicité consiste dans le manque d’apparat de l’existence extérieure. Elle résulte de la conviction que la vraie grandeur est au-dedans de l’homme. Devenir meilleur, plus juste et plus fort, c’est en cela que consiste tout le progrès, auquel il doit aspirer. Celui qui sait cela, reste simple. Il ne lui vient pas à l’idée de vouloir dominer ou écraser autrui, parce qu’il sait que c’est la pire manière de s’avilir. Il est persuadé que la science des sciences est celle de bien vivre. Bien vivre est difficile partout, et partout méritoire. De même qu’en peinture un tableau qui représente une gardeuse d’oies, un mendiant, un infirme, peut avoir la même valeur artistique qu’un autre tableau qui représente, avec un talent égal, une madone, un héros, une femme vraiment belle,--de même telle noble vie de bûcheron ou de balayeur a la même valeur morale que telle noble vie de savant ou d’homme d’état. Peu importe la situation sociale: de tous les degrés de l’échelle, on peut se proposer pour objet la dignité humaine et la grandeur morale; de tous les degrés de l’échelle, à y regarder de près, la distance à parcourir est la même. Ce qui fait la valeur d’une pièce de monnaie, c’est le métal; ce qui fait la valeur d’un homme, c’est la substance plus ou moins précieuse qui constitue son être moral. Celui dont la fibre morale est vraiment fine et résistante sera ce qu’il doit être, quelle que soit sa situation, et il songera moins à modifier celle-ci qu’à en bien remplir les devoirs. Il saura, selon l’occasion, commander sans orgueil ou obéir sans platitude. Ce sont les mêmes qualités qui font le bon maître ou le bon serviteur, le bon chef ou le bon soldat. L’un comme l’autre est, avant tout, un homme, et il sait ce que ce nom implique. Celui qui ne sent pas cela n’est rien nulle part, et celui qui le sent est partout l’égal de tous. Voilà ce que j’appelle la simplicité du cœur, d’où naît la simplicité de la vie, des goûts, des mœurs. Cette simplicité est en même temps la plus haute dignité, la noblesse la plus authentique, la plus grande force. L’homme simple ne veut pas s’élever en s’arrachant de sa souche, en se singularisant, en échappant à la loi commune. Il sait trop bien que la force nous vient par les racines. Il reste toujours en contact avec le robuste sillon populaire dont nous sommes issus, avec la vie normale et sans complication. Il ne raffine ni sur sa table et son ameublement, ni sur son langage et ses idées. S’il lui a été donné de s’élever de quelques degrés, il se glorifie de celui dont il est parti plutôt que de celui où il est arrivé, et son plus grand honneur c’est son humble origine. Par le cœur, il reste toujours auprès des petits. Il n’oublie pas, il est fidèle et garde le contact. Soyez sûr qu’il a quelque part, dans son habitation, un coin où sont les vieux souvenirs, les plus chers de tous, et qu’il a conservé quelques habitudes patriarcales auxquelles rien ne le fera renoncer. C’est là sa force, sa santé, sa joie, le secret de son ascendant sur autrui. Quand il commande, il est sûr d’être obéi, car il a le charme; et s’il commande des choses difficiles, on sait que ce n’est pas parce qu’il en ignore la portée et les peines qu’elles vont coûter, mais parce qu’il les a accomplies le premier et les accomplirait encore. Rien ne rend un homme plus grand que cette noblesse intérieure sous l’aspect le plus simple. Ce sera l’éternel honneur des grandes démocraties d’avoir fourni des exemples nombreux de ces vies admirables. Et la vérité que de telles vies proclament est si évidente, que même dans les sociétés fondées sur l’absolutisme et plus adonnées que d’autres à l’étalage des distinctions extérieures, il n’y a jamais eu de puissance durable, d’influence personnelle, de pouvoir sur les âmes, que là où s’est rencontrée la simplicité. Tous les caractères vraiment grands sont demeurés simples par quelque endroit. Ne vaut-il pas mieux s’orienter vers ces hauteurs que de se laisser entraîner dans les ornières où grouille la cohue banale? Les dangers qu’il y a à courir sur les chemins de l’ambition vulgaire sont de ceux qu’il faut signaler à tous; aucune classe de la société n’en est exempte. Car il ne suffit pas d’être de condition modeste pour aimer la simplicité, et l’on peut être de condition élevée sans se plaire dans le faste. C’est l’esprit qui importe. Je connais des gens fort riches qui sont très simples, nullement jouisseurs ni orgueilleux, et je connais des pauvres qui ne rêvent que grandeurs, vie commode et plaisirs. Rien n’égale leur mépris pour la simplicité. Ils l’ont en horreur. La haine du travail est leur passion, et si quelque chose leur déplaît dans la vie des jouisseurs fortunés, c’est de n’être pas eux-mêmes à la place de ces gens-là. Pour y arriver, ils feraient n’importe quoi.--Malheur à celui dont s’empare cet idéal de vie molle et énervante qui ne consiste qu’en spectacles étranges, en sensations «troublantes», en «chatouillantes» excitations. La gangrène morale le ronge et le désagrège lentement, dissolvant toutes les forces vives qui sont en lui. Bientôt il arrive à confondre le bien avec le bien-être, et à considérer toute privation et tout effort comme une honte. De là à se vendre pour un peu de richesse ou de plaisir il n’y a qu’un pas. Graine d’esclaves, que tout ce monde de coureurs affolés, rués derrière le char de la fortune pour ramasser les miettes qui en tombent. Peu importe d’où ils sortent, quels sont leurs noms, leurs rangs, leurs opinions et leurs croyances: il n’y a qu’un mot pour les désigner tous: c’est la lie de l’humanité. V LA GARDE INTÉRIEURE Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie. Proverbes. La vigilance est, dans la société humaine, une des fonctions les plus intéressantes. Elle est organisée partout où il y a un bien à garder. Car tout ce qui existe, a des ennemis et, pour se garantir, doit être sur le qui-vive. A travers l’univers entier, la garde veille, et l’on entend constamment les avertisseurs et les cris d’alarme. Ceux qui dorment sont désarmés, livrés. Ils servent de proie. Pour peu qu’on se connaisse soi-même, on connaît ses ennemis. Chacun de nous en a. Les ennemis dont je parle sont toutes les causes d’affaiblissement et d’abaissement, tout ce qui nous empêche d’être ce que nous devons être et de réaliser le but de notre vie. En temps de guerre, le plus grave danger consiste à avoir, dans les rangs de son armée ou dans ses places fortes, des hommes qui sont d’accord avec l’ennemi. Je n’hésite pas à dire qu’en tout homme cette situation critique existe, et que notre péril constant vient de ce que l’ennemi a des intelligences dans la place. Chacun de nous porte en lui de quoi le détruire. Sans garde intérieure, le meilleur est perdu. Je ne suis pas de ceux qui poussent des cris d’alarme au hasard, à tout propos. A force de dire: Prends garde! ces trembleurs perpétuels vous ravissent la confiance. Mais autre chose est la confiance, autre chose l’aveuglement et la fausse sécurité. La confiance est un grand bien, la fausse sécurité n’est qu’une des formes de la lâcheté. La virilité exige que l’homme se rende compte du danger, le regarde en face, et prenne ses mesures contre lui. L’hérédité, la nature, le milieu nous font contracter des inclinations et des défauts différents selon les individus, et qui sont en nous autant de sources d’affaiblissement. La gêne que ces défauts apportent à notre développement se répercute dans tout l’ensemble de nos fonctions. Pour déséquilibrer complètement un esprit, il suffit qu’une habitude vicieuse puisse s’y maintenir et y grandir un certain temps. Alors les efforts, les qualités, les vertus même sont neutralisés. Il y a dans le mal une fatalité terrible. Un homme n’a pas besoin d’avoir tous les vices réunis et d’être dépourvu de toutes les qualités pour perdre l’équilibre et sombrer. Il n’y a pas de cloisons étanches dans la vie intérieure. C’est la grande douleur de tout homme qui aime le bien de sentir en soi la possibilité du mal. Aimer la vie dans ce qu’elle a de plus noble et de plus beau, être prêt à lutter, à souffrir pour la justice et remarquer néanmoins qu’on serait, dans certaines circonstances, capable d’actes destructeurs de ce qu’on aime;--comprendre qu’après tout, il est possible de démolir soi-même et souvent assez vite, ce qu’on a mis tant d’années, tant de peine et de généreuse ardeur à édifier; avec une sincérité entière, du fond du cœur, sans l’ombre d’hypocrisie, condamner certaines façons de vivre, de parler, d’agir, et s’en rendre coupable à d’autres moments;--être le même homme qui déteste ces choses et qui les fait;--se trouver dans le cas de se condamner soi-même, de se haïr soi-même, de se battre contre soi-même;--quelle situation! Comme on comprend le vieux saint Paul s’écriant: «Je ne fais pas le bien que j’aime, et je fais le mal que je hais!... Misérable que je suis, qui me délivrera?» Et pourtant, il faut que cela soit. Jamais caractère ne s’est formé que dans cette guerre intime, au milieu de ces batailles de l’âme. Les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. A leurs yeux plus purs apparaît avec plus de netteté le contraste entre ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être. Mais si l’élite de l’humanité est ainsi éprouvée, secouée, jetée dans les sombres luttes avec elle-même et obligée de se tenir en armes sur la brèche, la nécessité de veiller devient plus évidente pour nous, le commun des mortels. Je dirai donc à tout jeune homme à l’entrée de la vie: Prends garde à toi! Connais-toi, et méfie-toi de toi-même. Que le pas de la garde qui veille sonne jour et nuit autour de la citadelle de ta vie. Et que cette garde ne soit pas comme les chiens qui ne savent ni aboyer ni mordre, ou qui ont des complaisances pour certains privilégiés. Qu’elle soit incorruptible, et qu’au besoin elle te crie à toi-même, comme le fameux troupier au Petit Caporal: On ne passe pas! * * * * * Pour augmenter la vigilance, il convient d’aiguiser le sentiment de la responsabilité. Essayons souvent de nous représenter la somme de peine et d’espoir que résume chacune de nos existences, et disons-nous qu’il dépend de notre activité que cette peine et cette espérance ne soient pas perdues. Et si notre propre intérêt ne suffit pas pour nous rendre circonspects, songeons à l’intérêt des autres. Dire que l’on peut, en se tenant bien à son poste, en demeurant vrai, juste, honnête, pur; dire que l’on peut réparer du mal, sécher des larmes, relever des courages abattus; et qu’en se négligeant, au contraire, on peut travailler pour la ruine, l’angoisse, la malédiction; quelle raison de veiller! Tout ce qui est confié à nos mains se trouve en jeu! Voilà des considérations qui sont capables de nous saisir et de nous tenir dans cette situation d’esprit attentive et décidée qu’on nomme l’_éveil_. Cela fait trembler et cela donne du cœur en même temps. Cela vous met au front le signe de noblesse indélébile du soldat qui veille sous les armes. Pourquoi reculer devant la responsabilité? Achèterait-on trop cher un honneur si élevé? Que celui que la tâche effraye écoute ceci: Sais-tu ce que c’est, pour un soldat, que la dégradation? Voir ses grades, ses décorations, ses galons, arrachés! Voir jetés à ses pieds les signes de sa valeur d’autrefois! Qu’est-ce que la mort, en comparaison de ce déshonneur? Il est vrai que, dorénavant ce malheureux soldat pourra dormir; il ne montera plus la garde; il ne criera plus: «à moi, voilà l’ennemi!» il ne courra plus à l’assaut; il n’entendra plus siffler les balles; il n’aura plus de responsabilité.--Eh bien, déclarer un homme irresponsable, c’est lui infliger la dégradation! Mieux vaut la mort. La pratique de la vigilance crée dans l’homme l’habitude de la vie intérieure et le besoin de faire passer toutes ses œuvres sous le regard de sa conscience. Pouvoir se respecter et rester d’accord avec le juge intérieur, c’est son désir suprême; sa crainte est d’être flétri ou désapprouvé par ce même juge. Or c’est là tout le secret de la moralité. La différence entre un brave homme et celui qui ne l’est pas, est simple: le premier est un homme de conscience, le second un homme de galerie. Au second, peu importe que le juge intérieur le condamne ou l’acquitte. Il y a longtemps qu’il ne le consulte plus. Son juge, à lui, c’est le public. Il se surveille quand on le regarde. Aussitôt qu’il se sent seul, il n’a plus ni frein ni loi. Quel mépris l’homme de galerie ne doit-il pas avoir pour lui-même? Ce perpétuel cabotin attache plus de prix au jugement du dernier des spectateurs qu’à son propre jugement, et l’homme au monde dont l’estime lui importe le moins, c’est lui-même. Quand il est seul, il pense qu’il n’y a personne, et il ne s’aperçoit pas, le misérable, que c’est comme s’il disait: Moi ou rien, c’est tout un. Hélas! à un certain point de vue, il a raison: pour quoi peut compter dans le monde moral un être capable de tout, pourvu qu’on ne le voie pas! L’on ne saurait assez nous rappeler à la nécessité de la vie intérieure. Une des conditions de son développement est le recueillement et la solitude. Quand les bruits du dehors s’apaisent et que la poussière de la mêlée humaine s’est dissipée, les voix intérieures s’éveillent, et le regard de l’âme discerne les objets plus nettement. Il faut se retirer souvent dans la solitude, d’autant plus qu’on n’y est seul qu’en apparence. C’est là, en effet, que nous rencontrons ceux que j’appellerai nos alliés invisibles: les souvenirs réconfortants, les figures amies qui nous encouragent et nous soutiennent. Surtout, si nous avons le bonheur d’en connaître le prix, nous y rencontrons la prière. Lorsque l’homme prie, il communie avec sa source, il se repose des fluctuations de l’éphémère dans le calme bienfaisant de l’éternel, il se restaure, il se purifie. Et peut-être ne sent-il jamais mieux qu’il n’est pas seul, que dans cette solitude-là.--Retraite sacrée de l’âme, forteresse élevée et paisible que rien n’atteint, où, laissant derrière soi toutes les souffrances, toutes les batailles, tous les dangers, on se réfugie dans la sécurité absolue; ô prière, quelle source d’énergie peut se comparer à toi, et comme on monte la garde avec plus de courage quand on se sent gardé par Celui qui veille toujours! * * * * * Je ne puis m’arrêter ici sans ajouter quelques mots pour les vaincus. Vaincu, qui donc ne l’a jamais été? Qui n’a pas bronché? Qui n’est pas tombé? Oh les batailles perdues, les lendemains de défaites, les réveils affreux après les trompeuses sécurités!...--Ne piétinez jamais un mort, fût-il mort faute de vigilance! Qui sait comment vous mourrez! Et ne désespérez jamais de ceux qui tombent, battus et meurtris, mais qui vivent encore! C’est l’heure d’accourir, de relever, de bander, de soigner. Toute chute morale tient de l’accident, autant et souvent plus que de la faute. Et n’y eût-il que faute, cette faute créerait un devoir à ceux qui sont debout, comme la maladie des faibles crée des devoirs aux forts. Ce sont les meilleurs qui ont ressenti et propagé la tendresse pour les vaincus des luttes morales. Peut-être le souvenir de leurs propres défaites les rendait-il plus indulgents à celles d’autrui? Dans chaque vie il y a des passages critiques, quelquefois de véritables maladies morales. On n’y est pas le même être qu’aux jours de santé. Affaibli, blessé, ce dont on a besoin avant tout, c’est de soins intelligents. La jeunesse surtout est sujette à ces crises périlleuses où tout dépend du traitement. Tel, qui plus tard a marché ferme, pourrait nous dire qu’à certains moments du chemin il s’en est fallu de peu qu’il ne déviât pour toujours. Voici donc le lieu de reconnaître que le pardon et la clémence sont des puissances de premier ordre. En ce monde souffrant, bataillant, plein de vicissitudes, l’homme aspire après la bonté comme après une source de vie. Celui qui ne sait ni pardonner, ni reconnaître très simplement qu’il a lui-même besoin de pardon n’est qu’un hypocrite ou un cœur dur. Ce n’est pas pour rien que le Juste entre les justes, le grand capitaine qui a tant lutté contre l’iniquité et porté des coups si formidables aux méchants, a tant insisté sur le pardon et témoigné aux êtres tombés tant de pitié, on pourrait dire tant d’égards. Nous concluons donc: La consigne est de veiller! Malgré cela, s’il arrive quelque accident, si quelque désastre même grave se produit, pas de panique, pas de regrets inutiles! Qu’on se ramasse, qu’on organise les secours, qu’on couvre la retraite, qu’une bataille perdue ne se change pas en déroute! Les meilleures armées sont celles qui ont su résister à la démoralisation, aux épouvantables entraînements de la défaite. Pour l’homme qui sait profiter de la leçon, c’est une force aussi que d’avoir été quelquefois vaincu. VI L’ÉDUCATION HÉROÏQUE Je ne suis point à plaindre, monseigneur; je meurs en faisant mon devoir. C’est de vous qu’il faut avoir pitié, vous qui portez les armes contre votre prince, votre patrie et vos serments. (Réponse de Bayard mourant au Connétable de Bourbon.) Heureux les peuples chez qui la source sacrée de l’enthousiasme n’est pas tarie. L. Enault. Les vieux stoïciens avaient, entre autres, cette maxime: _nihil mirari_;--ne s’étonner de rien. Le sens en est clair. Cela veut dire: il ne faut pas s’en laisser imposer par les choses ou les hommes, se laisser effrayer, déconcerter. Un homme doit garder son sang-froid et rester maître de lui-même et de toutes les impressions qu’il reçoit. Pour une bonne règle, certes, en voilà une! Elle forme un contraste heureux avec la mobilité d’impressions et la nervosité de ce temps. Une maxime pareille est comme une bonne douche calmante et tonifiante. Après s’y être exposé, on a les yeux plus clairs, le poing plus ferme et le pas plus alerte. Répétons-nous souvent ce vieux mot qui a rassuré et maintenu tant de courages, en faisant auprès de ceux qui le prenaient pour devise l’office d’un ami sûr et solide qui vous prend la main aux heures de trouble et vous dit: Du courage, du calme, du bon sens, et tout s’arrangera! Mais il est une façon de traduire l’adage contre laquelle je veux m’insurger, précisément parce qu’elle est trop répandue. Nos contemporains adoptent le vieux _nihil mirari_, mais le traduisent: il ne faut rien admirer. Si ceux qui se conforment à la règle ainsi modifiée étaient des vieillards, je ne me permettrais pas de les attaquer. Je me dirais: ils sont fatigués de la vie. A leurs vieux organes tout semble vieux. La faculté d’admirer s’est perdue chez eux comme le sens de l’ouïe, ou le beau sommeil et l’appétit des vingt ans. Mais c’est tout le contraire. Ceux qui s’appliquent à ne rien admirer, ce sont plutôt les jeunes gens. Admirer leur paraît s’humilier. C’est bon pour les enfants d’avoir de grands yeux étonnés et de regarder les hommes ou les choses avec ces airs sérieux et surpris qui indiquent qu’on croit que c’est arrivé. Il faut laisser ce genre d’émotion dans la «nursery», avec notre première chemise, notre dernière poupée et tout l’attirail oublié des années tendres. Un homme n’admire rien. Rien ne le surprend ni ne l’enthousiasme. Admirer, c’est, en somme, être dupe, c’est s’en laisser conter. Il ne faut pas qu’un jeune homme sérieux se mette dans la situation ridicule de «gober» quoi que ce soit.--Dire, sans sourciller, devant qui que ce soit et quoi que ce soit: _Connu!... Vieux jeu!..._ être revenu de tout avant de s’être mis en route, voilà ce qui vous pose un jeune homme. Parmi ses camarades, celui qui admire le moins passe pour le plus fort et se trouve presque sûr d’être le plus admiré. Car, si c’est une attitude servile de l’esprit que d’éprouver de l’admiration, être admiré est une des plus nobles douceurs de l’existence. Ainsi se répand dans la jeunesse, et à travers les écoles et les ateliers, un esprit dont l’idéal est de n’en point avoir, et de ne jamais prendre feu pour quoi que ce soit.--De là à ne plus respecter rien ni personne, il n’y a qu’un pas, bientôt franchi. L’esprit de dénigrement et de moquerie est à l’ordre du jour. Et c’est une des manifestations de cette tendance fâcheuse qu’on se réunisse plus volontiers pour crier: «Conspuez! Conspuez!» que pour honorer une mémoire illustre ou saluer de ses hommages un grand citoyen. A mon avis, un des pires malheurs qui puissent vous arriver quand on est jeune, c’est d’être rongé par l’esprit dont nous parlons. Si quelque chose n’est pas jeune, c’est cet esprit-là. Le respect révèle la qualité d’un jeune homme, comme le bouquet d’un vin en indique la provenance. Aussi, partout où je flaire l’absence de respect, je me dis: «Ça sent le vinaigre ici!» Il faut se débarrasser de cette tendance-là. C’est une source de faiblesse, de décrépitude. C’est un ennemi, et des plus dangereux. Nous vivons de respect et nous périssons de moquerie. Platon bannit les musiciens de sa république, parce qu’il croit, à tort, que la musique énerve les courages. Quant à moi, je déclare la guerre à l’esprit de moquerie; je veux qu’il soit honni, extirpé, comme les parasites qui se nourrissent de notre moelle et de notre sang. Chassons le moqueur! Et par contre, que l’admiration, le respect, l’enthousiasme sous toutes leurs formes soient accueillis et cultivés comme des éléments de santé morale et de culture des volontés.--Tout ce que j’ai à dire sur ce sujet, je vais essayer de le résumer sous ce titre: _l’éducation héroïque_. Qu’est-ce qu’un héros? C’est un homme de taille plus qu’ordinaire, qui a vécu une vie humaine plus intense et plus large que la masse; un être qui a résumé dans son esprit ou son cœur les aspirations de toute une époque et leur a donné une expression puissante. Ou encore, c’est le premier venu, sorti un jour de la foule obscure pour accomplir une seule action, mais si grande, si belle, qu’elle l’a immortalisé. Quand on considère la marche de l’humanité, on remarque que les héros sont au commencement de tout grand mouvement. L’exemple qu’ils ont donné est contagieux. Une vertu émane d’eux et s’empare des autres. Ils ont le privilège d’allumer partout la lumière, l’entrain et l’espérance. Ils sont les sauveurs dans les temps désespérés, les guides dans les jours sombres, les pionniers de l’avenir, les pures et nobles victimes qui meurent pour la justice et la vérité, afin de leur frayer un chemin. Mais quelle influence auraient-ils, sans le respect, l’admiration, l’enthousiasme qu’ils font éprouver? C’est à force de les admirer que nous devenons capables de profiter de leurs vertus. Ce qui est vrai des héros l’est de tout ce qui est héroïque à n’importe quel degré. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est pur, tout ce qui est sacré, pénètre jusqu’à nos cœurs par le respect et l’admiration. Ce sont là les sens par lesquels nous percevons les hautes réalités de l’âme. L’homme comprend mieux l’exemple que la règle, et saisit mieux le bien en action qu’en théorie. Il a besoin qu’on lui démontre le mouvement en marchant. C’est pour cela que, jeune, il est naturel qu’il cherche quelqu’un à qui ressembler, et qu’il soit pour ainsi dire voué à l’imitation. On suit toujours un chef et, qu’on le veuille ou non, on est disciple de quelqu’un. La preuve, c’est que ceux qui élèvent le manque de respect à la hauteur d’un principe font école et s’exposent à s’entendre dire: _cher Maître_, ce qui est «un comble». La preuve encore, c’est qu’un dessin, un article de journal, relatant et propageant au loin la nouvelle d’un crime et les circonstances où il s’est accompli, deviennent dans les esprits préparés une suggestion à des crimes semblables. Des actes honteux, surtout quand ils ont été commis par des personnes en vue, agissent sur la volonté publique comme des forces déprimantes; il s’en dégage pour des milliers d’êtres une influence de dépravation. Ne dit-on pas à certains jours, qu’il souffle un vent de haine, un vent de désordre, troublant les têtes, semant la confusion? Ne se rend-on pas compte qu’au sein de la vénalité, de l’impureté, de l’avilissement des consciences, l’air moral se corrompt, qu’on s’empoisonne en le respirant, et qu’on se contamine les uns les autres comme en temps d’épidémie? Heureusement que le contraire est vrai aussi. Il y a des exemples qui soulagent l’opinion publique, des actes d’énergie, de bonté, de désintéressement qui nous contagionnent pour le bien. Je ne parle plus ici des héros illustres, mais je songe à ces héros obscurs, anonymes, ignorés, dont le monde est plein. Et c’est pour eux que je demande à la jeunesse des yeux et des oreilles pour percevoir, et un cœur pour admirer. Il faut couper court à la superstition du mal, à ce pessimisme envahissant, entretenu par les conversations, la presse, le roman, et d’après lequel il n’y aurait rien de bon nulle part. Les sectateurs fanatiques de cette superstition sont si convaincus de leur affaire que lorsqu’ils rencontrent sur leur chemin, dans l’histoire ou parmi les vivants, un homme de cœur ou une action généreuse, ils préfèrent leur supposer des intentions viles que de les prendre tels qu’ils sont. Il en résulte que le grand nombre est de plus en plus disposé à ne voir partout que des voleurs et des gredins, et semble attendre avec résignation l’occasion de le devenir aussi. Sus à cette école de dégradation, à cette conspiration pour l’ignominie! Le bien existe. Je vais vous le prouver. Supposez que vous vous trouviez au milieu d’une assemblée nombreuse, dans une haute et large salle, et que tout un coup votre voisin vous dise: «Vous savez? tout ici, le plancher qui vous porte, les galeries, les colonnes, les murs, tout est vermoulu.» Vous penseriez qu’il y a peut-être du vrai dans ce qu’on vous dit, mais aussitôt une objection se présenterait à votre esprit: Comment se fait-il alors que cet édifice vermoulu ne s’effondre pas sous le poids colossal de cette assemblée? Il faut qu’il y ait encore des poutres qui tiennent bien, des pans de mur solides, des colonnes résistantes. Il n’en va pas autrement dans la société humaine. La preuve qu’il s’y trouve de bons éléments, c’est que cette société ne s’est pas encore effondrée. S’il n’y avait que des caissiers infidèles, des écrivains vendus, des prêtres hypocrites, des officiers tarés, des employés concussionnaires, des hommes sans conscience, des femmes sans pudeur, des ménages désunis, des enfants ingrats, des jeunes gens dépravés, il y a longtemps que nous serions ensevelis sous nos ruines. Ce bien dont je parle, où se rencontre-t-il? Il faut le chercher. Ceux qui le cherchent et qui sont capables de le voir, le trouvent. J’engage beaucoup les jeunes gens à botaniser sur ce terrain inconnu. Ils en rapporteront des herbes salutaires qui leur serviront d’élixir. La vérité, c’est que personne ne se fait une idée de la quantité de braves gens qui vivent autour de nous. La somme de douleurs patiemment supportées, d’injures pardonnées, de sacrifices accomplis, d’efforts désintéressés, est impossible à évaluer. C’est un monde de splendeurs inconnues, comme les grottes profondes éclairées par la lampe merveilleuse d’Aladin. Là sont les réserves de l’avenir; là courent silencieuses sous la terre ces veines d’eau sans lesquelles les sources du bien seraient taries depuis longtemps, et le monde retourné à la barbarie. Heureux celui qui explore ces profondeurs sacrées. On s’y sent d’abord profane, bien petit, bien dépaysé. Il y a des êtres d’une bonté si simple et d’un dévouement si naturel qu’on se sent misérable et indigne à côté d’eux. Mais c’est une douleur qui guérit, une humiliation qui rend meilleur. Que peut-il arriver de mieux à un jeune homme que de se sentir petit et inférieur en présence de la vérité, de l’abnégation, de la pure bonté? S’il est troublé, ému, ébloui, terrassé; s’il en pleure même; si sa vie, comparée à celles qu’il voit, lui apparaît comme une ébauche enfantine à côté d’une toile de grand maître, tant mieux pour lui! Cette humilité prouve en sa faveur et déjà le place sur la voie du progrès. On dit que les jeunes rossignols, dont la voix n’est pas encore formée, se sentent très malheureux lorsqu’on les met en présence d’un de ces virtuoses qui charment les nuits d’été. Aussitôt qu’ils les entendent, ils se taisent et pendant longtemps gardent le silence. Ce n’est ni par esprit d’envie ni par mauvais caractère. Mais l’idéal les éblouit et les travaille. Ils écoutent, ils s’enivrent des mélodies, et, tout en pensant peut-être dans leur cervelle d’oiseau: «De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance![2]» ils s’en inspirent si bien qu’ils finissent par les chanter à leur tour. [2] A. de Musset (à Lamartine). A bon entendeur salut! VII LES COMMENCEMENTS DIFFICILES Je suis né comme une herbe entre deux pavés de Paris. Michelet. Per angusta ad augusta! Parmi les sentiers qui mènent à la vaillance, voici un des plus pénibles à gravir. Je veux parler de la vie dure qui est le lot d’un si grand nombre de jeunes gens. Nous aimons voir un peu de lumière sur le matin de la vie. Il est si naturel que cela soit, que l’on ait le temps d’être enfant, de connaître la joie pure, d’amasser quelques rayons au fond de son être pour les garder comme un gage d’espérance, à travers les jours sombres. Pourtant, combien en est-il qui aient une jeunesse heureuse? En somme, il en est bien peu. Un vieux proverbe, d’une sagesse salutaire, malgré son aspect fruste, nous informe, sans doute, qu’«il vaut mieux manger son pain noir le premier», et nous ne contredisons point à la parole du prophète: «Il est bon que l’homme porte le joug dans sa jeunesse.» Mais cela n’autorise personne à oublier ceux qui commencent péniblement la vie. Car, hélas! ce commencement est souvent si long qu’on y use ses forces et qu’on y succombe; et ils s’appellent légion, ceux pour qui ce commencement dure toujours! Si le poète Lenau dit quelque part: Mon cœur est voué à tous les chers morts, je pourrais dire que le mien appartient à toutes les jeunes vies en souffrance. Leurs anxiétés, leurs luttes, leurs esclavages, les injustices dont elles souffrent, les coups qui les frappent, constituent pour moi comme une meurtrissure permanente. Il n’est pas une de leurs causes que je n’épouse, pas une de leurs misères dont je ne sois atteint, pas une de leurs espérances que je ne salue avec transport. Mais c’est précisément pour cela que je voudrais, ne fût-ce que dans une faible mesure, être un messager réconfortant. Tout n’est pas à déplorer dans les misères que nous endurons. L’essentiel est que nous cherchions à en tirer profit pour notre vie intérieure. Dans ce cas, elles peuvent nous fortifier. Or si l’on dit que certaines contrariétés et certaines privations nous empêchent de vivre, on est dans le vrai, mais en partie seulement. D’où sont venus les meilleurs? Ils viennent du pays des grandes douleurs et des grandes tribulations. Les chemins qui mènent vers les hauteurs sont presque toujours obscurs, pour commencer. Les pentes molles sont pour ceux qui descendent; les sentiers rocailleux, les «raidillons», sont pour ceux qui montent. Le passé, par sa vitesse acquise, va bon train; c’est un personnage arrivé, qui a chevaux et voiture. Mais il roule vers la fin, comme les morts vers le cimetière. L’avenir, au contraire, s’avance à pied, et quelquefois se traîne à genoux. La force, la lumière, la justice, la bonté, le progrès, tout cela nous vient de ceux qui ont souffert. Il y a peu de bons ouvriers qui n’aient eu de rudes années d’apprentissage. Quand ils vous racontent leur histoire, il se trouve qu’ils ont eu à subir les paroles dures, les coups, les accidents, la misère; mais il se trouve aussi que toutes ces choses, qui en découragent quelques-uns, les ont stimulés, éclairés et formés. C’est à grands coups de marteau et de ciseau que se dégrossit le bloc de marbre dont doit sortir une statue. L’homme ne se perfectionne pas autrement. Et s’il y a de l’étoffe en lui, si le grain est bon, il n’y a pas lieu de redouter les horions reçus et les morceaux emportés. Le mal même tourne en bien. Je connais des hommes faits qui sont d’une grande douceur pour les jeunes, et leur témoignent beaucoup d’indulgence. Pourquoi? Parce qu’ils ont été maltraités autrefois, et qu’ils ont deviné, en pleurant, le prix des bonnes paroles. Volontiers ils répètent: J’ai trop souffert de l’injustice pour ne pas essayer de l’épargner aux autres. De telles leçons valent bien la peine qu’elles ont coûté! * * * * * Les difficultés que plusieurs rencontrent dans leur famille et qui viennent du caractère de leurs proches, des défauts ou des vices dont ils sont entourés, assombrissent souvent les premiers pas dans l’existence. Aucune classe de la société ne manque d’enfants et de jeunes gens négligés, par ceux qui devraient les guider; livrés à eux-mêmes ou à des mercenaires, sevrés de tendresse à l’âge où l’on en a le plus besoin; privés de plaisirs, et sans cesse rebutés par des paroles rudes. D’autres voient leur route compliquée par les exemples scandaleux de ceux mêmes qui ont pour mission de les entraîner au bien. Ils n’ont pas, pour les garantir des égarements de la jeunesse, le respect ou la tendresse filiale qu’il est si doux de ressentir. Leur père et leur mère leur enseignent précisément ce qu’on doit fuir le plus, et pour eux, l’idéal douloureux consiste à ne pas ressembler à leurs parents. Je pense à ceux aussi que des deuils précoces ont frappés, aux orphelins dont le nom seul résume un monde d’intimes souffrances. Pour quelques-uns qui trouvent un appui moral, combien que l’abandon écrase! Loin de la chaleur du nid à jamais disparu, ils vont à travers la vie comme accompagnés d’une ombre. Qui comptera les luttes, les larmes ignorées, les secrètes angoisses de tant d’êtres jeunes? Qui les rencontrera sur leurs chemins perdus? Il est une autre catégorie de jeunes gens pour qui les dangers viennent surtout de leur tempérament. Alors que d’autres font leur chemin sans grande peine, ils ont, eux, à lutter contre de mauvais penchants, des impulsions désordonnées, d’humiliantes misères. Leur conduite ressemble à l’allure d’un attelage fougueux qui fait suer sang et eau à son conducteur. Leurs motifs de découragement se multiplient, leur bonne volonté, souvent débordée, ne suffit pas à la tâche. Il y a des jours où ils se croient perdus, où ils désespèrent, en dépit de tous leurs efforts, de devenir jamais des hommes. * * * * * Ceux qui peinent dans le domaine de la pensée forment, de leur côté, une troupe d’élite soumise aux plus rudes entraînements. Pouce à pouce, ils disputent le terrain aux doutes ou aux difficultés pratiques. Ceux-là connaissent la faim et la soif de l’esprit, l’âpre tourment de l’inconnu. Ils achètent la vérité au prix de leur repos, quelquefois de leur santé et de leur vie. Chaque rayon de lumière est une conquête de haute lutte. Ils savent ce que coûtent les convictions quand on veut se donner la peine d’en avoir de personnelles, et quand le tentateur s’approche d’eux sous la forme de systèmes tout faits, de vérités qu’il suffit d’admettre en bloc, les yeux fermés, ils lui disent: Arrière, Satan! * * * * * C’est pourtant là, dans ces mondes divers, dans ces ardentes fournaises, que s’élaborent les caractères virils, les cœurs aimants, les grandes âmes. Les chefs de la pensée humaine ont, presque sans exception, passé par là. Et que deviendrait l’humanité sans toutes ces écoles de misère? * * * * * Mais ce qui, plus que toute autre chose, rend les commencements difficiles, c’est la pauvreté. Je ne veux pas dire la mendicité, ni cette misère noire, désemparée, sans espérance, où se traînent certaines parties de la société, et dont je ne vois rien d’autre à dire que ceci: C’est une honte publique, une maladie qu’il faut attaquer, soulager, essayer de faire disparaître. Il serait criminel de dire que ce milieu dégradant, où la souillure morale et la souillure matérielle se confondent, puisse engendrer des caractères. Mais il faut avouer que cette pauvreté hideuse est l’exception. C’est la sentine où tombent les pourritures sociales engendrées par notre incurie et nos vices. Il y a une autre pauvreté. Je parle de celle où l’on se trouve réduit par la maladie, le chômage, la mort précoce des parents, et qui crée souvent des situations si terribles. Ou encore je parle de cette pauvreté qui consiste simplement à être réduit en tout au strict nécessaire, et à ne pas savoir la veille de quoi on vivra le lendemain. Pauvreté honnête, intéressante, qui se cache souvent, que ne connaissent bien que ceux qui en ont fait l’expérience. Certes, s’il y a une condition pénible pour le développement de la jeunesse, c’est celle-là. On mange, mais rarement à sa faim. On a un logis, mais étroit et sombre. Tout est mesuré, même l’air, si c’est à la ville qu’on habite. Cette pauvreté-là semble une sorte d’esclavage, par les mille restrictions qu’elle apporte à nos mouvements. Et cet esclavage n’est à personne plus sensible qu’à la jeunesse. Ce qu’il y a de plus dur dans la pauvreté, ce n’est pas la gêne, ce sont les froissements d’ordre moral auxquels elle nous soumet, et les indignités que le monde lui fait subir. J’en appelle à tous ceux qui, de bonne heure, ont eu à peiner pour le pain quotidien, et qui ont été abreuvés d’amertume et de mépris. La pauvreté n’est pas ce que certaines conceptions idylliques en ont fait. Elle est une couronne d’épines. Mais je me hâte d’ajouter: tout dépend du front qui la porte. Ceux qui la subissent comme un fardeau et un opprobre, la haïssent et n’y trouvent qu’une école de dégradation, d’aigreur et d’envie. Je ne les condamne pas. Et si je voulais plaider les circonstances atténuantes, mon plaidoyer pourrait facilement tourner en réquisitoire sanglant contre les satisfaits, assis au tribunal pour les juger. Il me plaît mieux de regarder à ceux qui s’attachent à leur pauvreté et arrivent presque à l’aimer, comme on aime la beauté désolée d’un sol natal déshérité par la nature. Ces hommes-là sont la force du monde. Je me suis promené à travers la pauvreté comme à travers un pays de merveilles; j’y ai voyagé, non en touriste, mais en indigène, initié aux secrets du lieu, ennemi des grandes routes, hôte des coins ignorés. Et j’ai trouvé plus belles les petites fleurs de ces bois et de ces champs, que toute la flore délicate des jardins de luxe et des serres chaudes. Pauvreté des petites gens, sobres, laborieux, économes et généreux; pauvreté des ouvriers fiers de leur état; pauvreté des paysans et des matelots qui n’envient personne. Pauvreté des étudiants qui n’ont qu’un lit, une table et quelques livres aimés, mais qui vivent sur les sommets, et se sentent plus riches que les maîtres du monde. Pauvreté des artistes, non de ceux qui ne connaissent d’autre ambition que l’argent, mais de ceux qui n’ont qu’un amour, la beauté, et qu’une passion, l’idéal. Pauvreté des chercheurs scientifiques qui oublient l’heure qui passe et le plaisir qui appelle, et vont comme les chasseurs par les âpres chemins, les précipices, les obscurités, suivant la piste fascinatrice de l’inconnu. Pauvreté des penseurs tourmentés par l’infini, penchés sur les problèmes du monde, et sur ceux de l’âme, plus vaste que le monde. Pauvreté de ceux qu’on persécute pour la vérité et la justice, mais que rien n’émeut, parce qu’ils ne redoutent que la lâcheté. Je ne me lasserai jamais d’admirer cette pauvreté-là. Je me souviens, en regardant les jeunesses difficiles, que le Christ fut pauvre, qu’Homère fut pauvre, que Spinoza fut pauvre, que Luther fut pauvre, que Franklin fut pauvre, que les plus belles expériences de Claude Bernard ont été faites dans un sous-sol humide du Collège de France, et que la maison paternelle de Pasteur est une petite ferme du Jura. A force de regarder de ce côté et de voir les faits et les expériences s’accumuler sous mes yeux, j’en suis même arrivé à trembler pour ceux qui ont la vie trop facile. Je crains pour leur énergie, à cause de l’absence d’effort; pour leur liberté, à cause de la dure servitude que font peser sur eux les conventions et les préjugés du monde. Je crains pour leur cœur qui, faute de souffrir, pourrait ignorer la pitié; pour leur jugement, que pourraient égarer et vicier les dehors trompeurs. Il vaut mieux conduire les enfants dans les ateliers qu’aux devantures des magasins, car dans les ateliers on voit la peine de l’homme, tandis qu’à la devanture on ne voit que le résultat, et la tentation est grande d’oublier la peine. Or c’est une calamité d’oublier le paysan en mangeant le pain, le bûcheron en se chauffant sur les chenets. Calamité que je redoute pour ceux qui sont élevés dans le bien-être. Ceux-là aussi, à leur manière, ont donc des commencements difficiles. J’en suis très frappé, et je les avertis. Voici le conseil que je leur donne. Recherchez la peine, soumettez-vous au labeur. Allez faire votre stage dans le monde des petits, et renoncez pour un temps à vos privilèges qui sont des périls. Devenez pauvres par choix. Ce n’est pas la même chose que de l’être par nécessité; c’est quelque chose, cependant. Si la vie vous appelle à commander, malheur à vous et à ceux qui vous seront confiés si vous n’avez d’abord obéi, sué, gémi sous le fardeau. Il n’est pas permis à un homme d’en envoyer un autre au feu quand il n’y a jamais été lui-même!--Et par-dessus la tête des jeunes gens, je m’adresse aux pères, de la classe aisée et je leur dis: Il y a dans vos maisons une foule de jeunes gens excellents, pleins d’intentions généreuses, ayant en eux l’étoffe nécessaire pour devenir des hommes. Il ne leur manque pour cela qu’un peu de misère et de vie pénible. Vous ne pouvez pas leur refuser cela. Quoi qu’il doive en coûter à votre tendresse, à vos trop inquiètes sollicitudes, il faut les faire passer par là. Parmi toutes les viandes de boucherie, celle qui profite le plus à la culture de l’énergie morale, c’est _la vache enragée_. Pas trop n’en faut; mais ceux qui n’en ont pas mangé une certaine dose n’ont pas assez de fer dans les muscles. Au désert, ou dans les forêts, les fauves en liberté mènent une vie pleine de hasards et de luttes. Les tempêtes fondent sur eux, le plomb du chasseur les menace, la faim tord leurs entrailles. L’incertitude du lendemain est leur régime. Beaucoup d’entre eux périssent. Mais ceux qui restent sont vigoureux, aguerris, rompus à toutes les fatigues. Prenez ces fauves et, par sollicitude, pour les assurer contre les caprices des saisons et les dangers de leur vie aventureuse, offrez-leur de belles demeures, avec nourriture à discrétion, repos et sécurité. Les voilà en pleine abondance: repas plantureux, sommeils tranquilles, comme des héritiers de bonne famille. Mais qu’adviendra-t-il? Leurs tendons se relâcheront, leurs yeux se troubleront, leur moral s’avilira. Ils deviendront flasques, maladroits, poltrons, et contracteront des habitudes vicieuses, fruit de l’ennui et de la vie facile. Si par hasard ils se reproduisent encore, leurs fils ne seront plus que l’ombre des parents, et à la troisième ou quatrième génération, de décadence en décadence, il n’y aura plus personne. Le bien-être les aura exterminés. La vie humaine présente exactement les mêmes phénomènes. Trop de sécurité et d’aise sont contraires à l’homme. Il lui faut, pour arriver à son développement normal, des privations, des dangers, des luttes. C’est là que sa force grandit, en même temps que sa capacité d’être heureux. Ouvrez les yeux, regardez les familles qui vous entourent, les générations et les peuples. Partout où il y a de la vitalité, de l’entrain, du progrès, des ressources morales, intellectuelles, matérielles même, il y a, au point de départ, l’effort. Mais il arrive trop souvent que les familles, comme les peuples, oublient cela. Après une génération de travailleurs décidés, viennent des successeurs qui trouvent le bien-être tout prêt et se mettent à en jouir. Ils oublient qu’il n’y a de vie que là où il y a des difficultés à vaincre, et que le seul pain profitable est celui qu’on a gagné. Alors ils s’endorment dans l’aisance, et les signes avant-coureurs de la mort ne tardent pas à se montrer. Ne nous plaignons donc pas trop des commencements difficiles. Le jour où il n’y en aurait plus, ce serait le commencement de la fin. VIII L’EFFORT ET LE TRAVAIL Il a bientôt l’échine ronde, Celui qui, courbé sans fardeaux, Bêche la terre et la féconde, Et ce serait la fin du monde S’il voulait relever son dos! Jean Aicard. Travaillez, prenez de la peine, C’est le fonds qui manque le moins. Le fabuliste oublie d’ajouter que c’est ce qui nous coûte le plus. La peine, chacun cherche à se l’éviter, fallût-il pour cela augmenter celle des autres. Sur la route ensoleillée où je marche, un petit âne traîne une charrette. Comme il s’applique! Comme ses pas courts et précipités, ses jarrets tendus, révèlent le grand effort qu’il fait! Dans la charrette dort un gros marchand rubicond, couché sur les légumes qu’il va vendre à la ville. L’homme est plus lourd que l’âne, et probablement plus fort. Qu’il puisse dormir là, pendant que cette pauvre bête s’évertue, cela me dépasse. Mais le voilà qui s’éveille et se redresse. A la bonne heure! il s’est aperçu sans doute que le chemin monte, et qu’il ferait bien de descendre. Non: il prend sa trique, en donne plusieurs coups à l’âne, et puis se laisse retomber. Brute, va!--Il me vient un immense désir de saluer le pauvre et vaillant animal. Et pendant que je continue ma route, cette scène révoltante me poursuit, agrandie de tout ce que mon souvenir y ajoute de navrant. Car enfin, ces choses-là se voient souvent. Que de gens couchés ou endormis pendant que la voiture monte et avance péniblement! Et ce ne sont pas toujours des bêtes de somme, mais des êtres humains qui la traînent. Je m’explique. Dans le monde où nous vivons, je vois beaucoup trop d’êtres ennemis de l’effort et toujours prêts à rejeter tous les fardeaux sur leur prochain. Il s’accomplit une quantité innombrable de lâchetés, à seule fin de s’éviter une peine. En vérité, on croirait que l’effort est un des ennemis du genre humain, et l’effroi qu’il inspire est si grand chez quelques-uns, qu’entre l’effort et la honte, c’est toujours la honte qu’ils choisissent.--L’erreur est grave: de tous nos amis, il n’y en a pas de meilleurs que l’effort et le travail. Celui qui veut améliorer sa vie en diminuant autant que possible sa part d’activité, ne sait pas quel mal il se fait à lui-même. L’homme ne vaut qu’en raison de la peine qu’il se donne. Quiconque ne fait rien ne vaut rien. Un âne qui travaille est une Majesté à côté de l’homme fainéant, n’en déplaise aux beaux messieurs et aux belles dames qui, lorsqu’ils parlent des travailleurs, disent avec dédain: «_Ces gens-là._» Une certaine inertie, on peut bien dire une influence de mort, tend sans cesse dans le monde à neutraliser et à user la puissance vitale. Le fer et l’acier se rouillent, et toute force, quelle qu’elle soit, a près d’elle un principe de destruction qui l’attaque et la ruine, à moins qu’elle ne se défende. L’homme n’échappe pas à cette loi. Il faut qu’il lutte contre la rouille par l’exercice régulier de ses facultés. Nous sommes condamnés par une loi inéluctable à nous entraîner sans cesse, sous peine de tomber en décadence. Le mouvement n’est pas seulement un signe de vie, c’est une source de vie. Assouplir ses muscles, entraîner son corps, apprendre à se servir de ses mains, de ses yeux, s’habituer aux fatigues, aux rigueurs des saisons, à la lutte contre les obstacles; astreindre son intelligence aux exercices difficiles, familiariser sa volonté avec les choses qui ne nous plaisent point, dompter ses désirs, ses émotions, ses passions; apprivoiser en un mot et discipliner tout son être, voilà la plus haute préoccupation de quiconque aspire à devenir un homme.--Aussitôt qu’on s’applique à cette tâche, qui n’est pas sans rudesse, on s’aperçoit qu’elle est fortifiante. L’homme craint l’effort comme il craint le contact de l’eau froide, mais s’il sait vaincre sa répugnance, avec quel bien-être, quel profit ne sort-il pas de ce contact redouté? Bientôt il se plaît à ce qui l’effrayait d’abord. Il n’est à l’aise que dans le déploiement de ses forces, dans leur libre jeu. Il comprend que celui qui augmente son pouvoir augmente sa faculté d’être heureux, sa santé physique et morale, et il n’estime aucun avantage au-dessus de celui de se sentir dispos, entraîné, en possession de cette vivacité qui fait qu’on est prêt à toute heure à payer de sa personne. Ce qu’il hait, c’est la somnolence, la mollesse, le bonheur idiot et lourd de l’inaction. Pour lui, ce bonheur sent le renfermé, presque le sépulcre, et rien n’est comparable à l’effroi que lui inspire la poussière fine et délétère qui descend sur tout ce qui cesse de fonctionner et lentement le ternit, le couvre, l’ensevelit tout vivant. * * * * * La forme accomplie de l’effort, c’est le travail. Je compare celui qui aspire à vivre sans travailler, au poisson qui rêverait l’asséchement de la mer. Le travail est, par excellence, l’élément de la vie et c’est précisément pour cela qu’il faut s’insurger contre la conception ordinaire et vile qu’en a la majorité des hommes. Le travail, pour les uns, est un gagne-pain; pour les autres, une marchandise, ce qui revient au même, après tout. Mais il est bien autre chose, et bien davantage. Que si l’on s’en tient à ne vouloir le considérer que comme une marchandise ou un gagne-pain, la conclusion de ce jugement superficiel est facile à tirer. D’abord, si le travail n’est qu’un gagne-pain, il est évident que celui qui n’a pas besoin de gagner sa vie peut s’en passer, et que, d’autre part, celui qui est obligé de travailler pour gagner sa vie arrive à le considérer comme une nécessité et un fardeau. Dans les deux cas, le travail se trouve haï ou méprisé, et, fatalement, l’on cherche à s’y soustraire. On arrive ainsi à créer dans une société deux ordres de fainéants: Les uns qui se passent de travailler parce qu’ils ont de quoi vivre par héritage, spéculation, chance heureuse, ou par l’exploitation du vice, ou par le vol; les autres qui travaillent, il est vrai, mais en rechignant. Il est évident qu’entre ces diverses catégories d’hommes, il y a de grandes différences: les uns sont les parasites de la société, les autres en sont les éléments producteurs. Mais quel sort d’esclave que celui de l’homme qui travaille sans aimer le travail! Je comprends qu’on se refuse à certaines besognes inhumaines et dégradantes, qui ravissent à l’homme sa santé physique et dépriment son esprit. Il est du devoir de tous les honnêtes gens de lutter constamment contre toute façon de travailler, ou de faire travailler les autres, qui est attentatoire à la vie et à la dignité humaine. Mais n’arrive-t-on pas précisément à ce labeur d’esclave par la conception basse que l’on se forme du travail en général? Une société fondée sur l’idée que le travail c’est la vie, aurait bientôt fait d’abolir le travail qui tue. Ce que je dis du travail gagne-pain, je le dis du travail marchandise. Une marchandise est une chose qui s’achète et se vend, qui peut toujours s’acheter et se vendre. Et quand on l’a vendue et qu’on en a touché le prix, on n’a plus rien à réclamer. Je proteste absolument contre cette conception du travail, d’où ne peuvent sortir que la haine et l’ingratitude. C’est une honte que de dire au travailleur: Tu es payé pour cela, je ne te dois rien de plus; et c’est une honte pour le travailleur de dire: Je fais cela parce que je suis payé pour le faire. Sans doute, tout travail mérite d’être rétribué, et chacun doit pouvoir se nourrir de son labeur. Mais prétendre qu’après cela tout est fini, c’est réduire l’homme à l’état de mercenaire, et le dépouiller de son caractère de citoyen libre. Que dis-je? c’est le refouler bien au-dessous des animaux supérieurs, jusqu’au rang des moules et des huîtres qui ne sont à peu près que des estomacs. Le travail conquiert à l’homme non seulement le droit de manger, mais le droit d’être respecté, l’égalité de considération avec quiconque travaille, sa part de tout ce qui est humain. Qu’on ne vienne pas parler de loi d’airain. L’airain ici est bien plus dans la dureté de nos cœurs que dans les nécessités économiques d’après lesquelles celui qui peine le plus est presque toujours payé le moins. Si nous nous souvenions que le travail humain mérite autre chose que ce froid salaire, jeté plutôt que donné, la condition de ceux que le labeur écrase changerait bientôt. Quant à celui qui dit: je suis payé, donc je travaille, et qui ne travaille que pour cela, il se déclare vendu. Il avoue que son mobile c’est l’argent, et que ce qu’il fait ne l’intéresse à aucun autre titre. Pour être payé, il ferait tout aussi bien le contraire. Et, de fait, c’est ainsi qu’on raisonne: «Il faut bien qu’on vive!» voilà ce que disent une foule de gens quand on leur fait des observations sur leur genre de travail, sur leur commerce honteux, sur leur vénalité. Une «moucharde» m’a répondu un jour: «_il faut bien qu’on vive!_»--«Alors si je vous payais mieux que ceux qui vous entretiennent en ce moment, vous les espionneriez à leur tour?--Parfaitement, Monsieur.»--Elle était logique, et celui qui ferait en même temps pour deux puissances ennemies, le métier d’espion, les servant et les desservant simultanément et touchant ses honoraires de part et d’autre, serait plus logique encore. Voilà où conduit la notion du travail gagne-pain et du travail marchandise.--Des idées pareilles sont l’opprobre du genre humain. Il faut les traquer comme les bêtes fauves, et s’en désinfecter comme de la peste et du choléra. Pourquoi toutes ces considérations? Que viennent-elles faire ici?--Je veux montrer que le travail c’est la force et la vie, et pour cela, il faut d’abord le débarrasser de toutes les notions malsaines et injustes qui le dénaturent et nous empêchent de le connaître tel qu’il est. Après cela, je m’empare de la formule qu’on applique si mal, et j’affirme que rien n’est plus vrai que de dire: _il faut bien qu’on vive_, et que c’est pour la vie qu’on travaille. Mais l’erreur consiste à croire que l’on vit lorsqu’on s’est vendu pour un morceau de pain ou pour un peu d’argent; car, en vérité, celui qui fait cela est deux fois mort. Vivre, cela veut dire: prospérer et grandir dans toutes les parties de son être, dans son cœur, dans son intelligence, dans sa conscience, dans ses affections, dans tout ce qui nous rend meilleurs et plus forts. Or, dans quelque domaine que ce soit, rien ne s’acquiert que par le travail, rien ne nous appartient que par droit de conquête. Le travail est le grand organe par lequel l’homme s’assimile ce qui le nourrit, et plus sa vie est élevée, compliquée, précieuse, plus le genre de travail exigé est important. Et la vie dont il s’agit ici n’est pas seulement celle de tel ou tel particulier. Tout labeur se fait par l’individu et pour l’ensemble. Quiconque remplit une fonction utile, doit la remplir avec toute son âme et sentir qu’il la remplit pour tous. Le travail humain est une grande collaboration où, depuis les travaux manuels les plus simples et les plus obscurs jusqu’à ceux qui sont les plus difficiles, et depuis les travaux de l’esprit les plus élémentaires jusqu’aux plus élevés, tout se rejoint dans un seul effort et converge vers un seul but. L’humanité travaille pour la vie, c’est-à-dire non seulement pour l’existence, mais pour la vérité, la justice, la bonté, qui en sont la fleur suprême. Quiconque se joint à ce travail est par ce travail, ennobli. Que, dans cet immense labeur, qui peut se comparer à la construction d’un bel édifice, il soit maçon, sculpteur, architecte, ou gâcheur de plâtre, il peut s’appliquer à son œuvre avec la même fierté. * * * * * Le travail est un grand révélateur. Il révèle à l’homme sa dignité, et en même temps il lui révèle la valeur de tout ce qui a coûté de la peine. L’oisif est rongé par le mépris. Il méprise les autres, mais c’est parce qu’il ne peut s’estimer lui-même. Quelque précieux que soit le dehors dont il couvre son existence inutile, une voix secrète lui rappelle qu’il n’est, au fond, qu’une non-valeur, bonne à jeter au rebut. La fourmi qui travaille, l’abeille qui fait son rayon, le forgeron qui bat son enclume, l’écolier qui épèle, tout ce qui peine et s’efforce, lui jette en passant la sentence de mort: «Celui qui ne travaille pas ne mangera pas.» Et dût-il s’asseoir aux tables les plus raffinées, il meurt d’inanition intérieure. La source de vie est fermée pour lui. Au contraire, celui qui travaille se sent à sa place, dans sa fonction, dans l’immense organisme vivant. Tout le mouvement de la grande ruche où il se meut l’encourage et le soutient, pourvu qu’il sente que son effort est utile à l’ensemble. Si quelqu’un pense que le travail artistique est le seul qui permette à l’homme de mettre toute son âme dans son œuvre, il se trompe. N’importe quel travail, pourvu que ce soit un travail intelligent, honnête et utile, peut se faire avec tout notre cœur. Ce n’est même qu’alors qu’il profite vraiment à l’ensemble et au travailleur lui-même. Je ne sais pas s’il est facile de comprendre ce que je veux dire ici; mais je sais qu’il est indispensable qu’on le comprenne. Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu’un homme qui aime son travail, qui en saisit la poésie, le charme particulier, et l’accomplit en nous donnant l’impression qu’il y croit. Nous appelons cela travailler avec conviction. Les sceptiques et les inutiles prononcent ce mot avec une pointe de malice. Ils confondent celui qui travaille avec conviction, et celui qui «se gobe». Au fond rien n’est plus inepte que leur jugement, et rien n’est plus grand que ce qu’ils méprisent. Arriver, malgré les fatigues, les ennuis, les mille petites misères inhérentes à chaque état, à en comprendre l’âme, et à l’exercer avec entrain, voilà l’essentiel. C’est le bonheur et la consolation de la vie. Ce sujet me tient tant à cœur, et il est si important, qu’on me permette bien de taper encore une fois sur mon clou, en me servant d’une image: A ceux qui ne voient leur travail que du dehors, par le côté matériel et souvent banal, il apparaît gris et terne. Il semble ne rien signifier. Cela n’a ni charme ni valeur. Cela ressemble aux vitraux d’église vus du dehors, aux vitraux des très vieilles cathédrales noircies et poudreuses. Tout se perd dans une grisaille monotone, informe, parfois grotesque.--Mais franchissez le seuil, et pénétrez dans l’intérieur. Aussitôt les couleurs s’accusent, les lignes se dessinent, les rosaces flamboient. C’est le jeu merveilleux du soleil à travers des pierreries étincelantes ou mates, une fête des yeux, un triomphe de l’art. Il en est de même de l’activité humaine. Il faut la considérer du dedans. Il faut s’efforcer de pénétrer assez avant dans sa carrière et sa vocation, pour apercevoir, à travers ces formes, qui, du dehors, semblaient ternes, les effets d’une lumière qui descend des hauteurs éternelles. A travers l’effort créateur, les longues et patientes combinaisons, les obstacles de tout genre que le travailleur rencontre, il finit par deviner une part du secret qui fait le sens de l’histoire. Le grand travail des siècles ne peut intéresser que celui qui s’y associe. Bien plus, l’âme de la création se révèle au travailleur et se rapproche de la sienne. Il perçoit partout l’effort et l’espérance, et ainsi se réalise pour lui une des plus belles devises que la sagesse des siècles ait trouvée: _Fac et spera!_ Travaille et espère! Je m’arrête, sans avoir tout dit. On finirait plutôt de compter les étoiles que d’énumérer les splendeurs du travail. Il me suffit de les avoir indiquées. L’expérience seule peut faire connaître la paix profonde, la hardiesse, la joie entreprenante dont le cœur s’emplit, quand on vient boire à cette source jaillissante et généreuse. IX LA FIDÉLITÉ Je meurs où je m’attache. (Vieille devise.) Malheur à ceux qui oublient! Ce n’est pas seulement l’expérience qui est perdue pour eux, c’est le sentiment d’eux-mêmes. Ils ne savent plus ni ce qu’ils sont, ni ce qu’ils veulent. Edgar Quinet. Quelqu’un a résumé en ces termes le programme d’une vie humaine digne de ce nom: «Il faut marcher, au travers des ténèbres, dans la direction de la lumière un moment entrevue.» Cela ne ressemble guère à la pratique du plus grand nombre, laquelle pourrait se formuler ainsi: Concevoir une foule d’idées souvent contraires, les approuver ou les exalter successivement selon le caprice ou l’intérêt passager, forger des projets, tracer des plans, et enfin abandonner le tout, pour passer à d’autres exercices. L’immense majorité des hommes ressemble à ces peintres qui n’ont jamais achevé un tableau. Ils ont leur portefeuille et leur atelier encombrés d’ébauches. Encore si toutes ces ébauches révélaient une unité de tendance! Mais c’est ce qui leur manque le plus. L’artiste s’est successivement essayé aux genres les plus opposés. Aucun de ces commencements informes ne marque un progrès sur les autres. C’est le chaos, l’incohérence pure.--A la fin d’une telle vie, le malheureux regarde en arrière et, en général, se plaint de la chance mauvaise ou de la société marâtre. Il constate aussi avec amertume que d’autres ont réussi avec bien peu de talent, tandis que lui, avec une masse d’idées, du génie même, car il s’en attribue, n’est arrivé à rien. Imbécillité du public, quoi! Il en est quelques-uns qui arrivent à reconnaître que le tyran dont ils se plaignent est dans leur propre poitrine; mais il est trop tard pour tirer profit de cette découverte: on ne recommence pas la vie. L’homme a pourtant assez d’exemples sous les yeux pour l’instruire. Les longs et patients efforts avec lesquels la nature exécute ses œuvres, sont autant de leçons de choses. L’évolution se fait avec une lenteur et une logique irrésistibles. Partout l’esprit de suite, la persévérance partout: nulle interruption, nulle hâte. Je suis assis sur une grève de l’Océan. Le sable déposé par les flots sèche au soleil, puis le vent le charrie grain à grain, et l’accumule lentement en dunes immenses, véritables chaînes de montagnes. Quel travail minutieux! Il est grossier pourtant, si on le compare avec la formation des cristaux, des végétaux, des animaux. Rien ne se fait sans cette rigoureuse économie des forces, appliquées chacune à sa fonction et marchant ensemble vers leur but avec un calme imperturbable. Pourquoi l’homme s’acharnerait-il à disperser sa puissance, à la diviser, à l’anéantir par l’incohérence? Mettons de l’unité dans notre vie. Faisons peu de chose, mais faisons-le bien. Combien il semble puéril de le dire! Les esprits forts qui me liront se demanderont quelle nécessité il y avait de tremper une plume dans l’encre pour noter des banalités aussi énormes. N’y a-t-il pas longtemps que tout le monde sait cela?--Voilà le malheur, précisément. Tout le monde le sait, mais personne ne le fait. On continue à éparpiller son intelligence et sa bonne volonté en poussières si ténues que l’effet ne s’en perçoit nulle part.--Aussi ne me laisserai-je pas rebuter par ceux qui crient à la vieillerie et invoquent le nom terrifiant de M. de La Palisse. J’ai une idée fixe, et je la ferai pénétrer dans les crânes comme un outil térébrant. Mon idée fixe c’est que la fidélité est la compagne indispensable de tout homme qui ne veut pas être obligé de se dire un jour: J’ai perdu ma vie. Il ne faut pas que l’homme se modifie sans cesse selon les impressions du moment, mais qu’il demeure attaché à ce qu’il a une fois reconnu comme juste. A quoi servent les fleurs, si ce n’est à produire des fruits, et les bonnes idées, si ce n’est à produire des actes? Il faut s’entraîner à la stabilité, s’habituer à rester le même, et quand on est sûr de son bon droit, s’y barricader. Que les critiques, les attaques, les railleries, les cris ne nous troublent pas. Rien n’est difficile comme de garder la fidélité. A chaque pas de la route, d’autres influences viennent s’exercer sur nous pour essayer de nous faire dévier ou rétrograder. Et s’il n’y avait que les difficultés du dehors, ce serait peu. Il y a celles du dedans. Les dispositions changent. On promet une chose, et de la meilleure foi du monde. Mais quand le temps vient de tenir, tout s’est modifié: les événements, les hommes, nous-mêmes; et ce que le devoir réclame de nous semble si différent de ce que nous avions prévu, que nous hésitons. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui savent tenir en un jour de pluie ce qu’ils ont promis en un jour de soleil. Ainsi l’homme va, jetant son cœur aux quatre vents, le donnant et le reprenant tour à tour, brisant avec son passé, se séparant de lui-même, pour ainsi dire. Et quand il regarde en arrière, il ne se reconnaît plus. Il se voit lui-même marcher là-bas, dans les jours écoulés, comme un étranger, pour ne pas dire comme plusieurs étrangers. Cela est d’autant plus navrant que l’homme a, au fond, soif de stabilité. Ce voyageur est à la recherche de ce qui demeure, il convoite une patrie. De la perpétuelle mutabilité des conditions de l’existence, il lui reste à la fin une impression de mélancolie. Avoir un coin où reposer sa tête, se fixer, s’enraciner, c’est le rêve dernier qu’il rapporte de ses pérégrinations. Et pour y arriver, il faut qu’il bâtisse sa maison et cultive son jardin; il faut qu’il ait son amour, sa foi, son œuvre, de quoi justifier son passage ici-bas, de quoi vivre utile et mourir tranquille. * * * * * Il n’y a rien de tel qu’un homme sûr, en qui on puisse avoir confiance, qu’on trouve à son poste, qui arrive à son heure et qui tient bon lorsqu’on s’appuie sur lui. Celui-là vaut son pesant d’or. On peut s’orienter d’après lui, parce qu’il est là où il doit être, et non ailleurs. Une foule d’individus, au contraire, sont toujours partout, excepté là où il faudrait. Il suffit de les faire entrer dans un calcul pour se tromper. Les uns sont changeants par faiblesse de caractère: ils ne savent pas résister aux attaques, aux insinuations, ni surtout rester fidèles à une cause vaincue. Une défaite est à leurs yeux une démonstration du droit de l’adversaire et de leur tort. Quand ils voient leur parti faiblir, au lieu de serrer les rangs, ils passent à l’ennemi. Ce sont les hommes qu’on trouve toujours «du côté du manche», et ce n’est pas dans des cœurs pareils que peut germer ou vivre la mâle devise: _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni[3]._ [3] La cause victorieuse a plu aux dieux, mais la cause vaincue plaît à Caton. Mais il en est d’autres qui sont changeants par coquetterie. Il leur semble de mauvais goût de ne pas se modifier. D’abord, c’est monotone; ensuite, c’est un signe de pauvreté. Un esprit qui a des ressources ne peut pas se contenter d’être le serviteur d’une idée, d’une œuvre, le champion persévérant d’une cause. Il ferait croire ainsi qu’il n’a qu’une corde à son arc, et c’est la dernière chose qu’un homme d’esprit puisse donner à penser sur son compte. Il y a surtout une forme de la fidélité qui subit journellement de rudes atteintes: c’est la véracité. Changer de parole est plutôt le signe d’un esprit largement ouvert que celui d’une âme basse et malhonnête. Un musicien de talent et qui se respecte ne peut pas se condamner à ne jouer qu’un seul air. Il change d’air et de manière. Je regrette que la virtuosité qui consiste à changer de parole, à manquer à ses engagements, à trahir ses amis, puisse se décorer du nom d’habileté, en un temps où l’habileté passe pour une des qualités maîtresses de l’homme. Tout cela a une cause profonde et qu’on ne saurait assez signaler: cette cause, c’est l’avilissement de la parole humaine. Qu’est-ce qu’une parole pour des gens qui passent leurs jours à faire des paroles? Une chose dont on abuse à ce point, perd toute valeur. Comment voulez-vous qu’un bavard mette son âme dans chaque mot qu’il dit? Il secoue ses paroles comme un arbre ses feuilles mortes, et les oublie aussi vite qu’elles tombent. Nous nous sommes tellement habitués à la vanité des paroles qu’une chose dite n’est plus sacrée. La parole n’est plus respectée comme une partie de nous-mêmes. Qu’une parole soit un acte, et qu’après l’avoir dite on en soit l’esclave, voilà ce qui passe de plus en plus de mode, et cet état de choses est une source de faiblesse. * * * * * Je suis humilié d’être obligé de parler d’une autre vertu, sœur de la véracité: l’honnêteté. Il devient difficile de parler de l’une ou de l’autre sans s’exposer à parler de corde dans la maison d’un pendu. L’honnêteté, en effet, en est réduite aux témoignages sonores que nous lui rendons en paroles. Le moindre grain de mil, c’est-à-dire le plus modeste acte de probité, ferait bien mieux l’affaire. Je ne suis pas un pessimiste d’école. L’honnêteté existe, je le sais. Nous en avons mille preuves journalières, je me plais à le reconnaître, et le bien qu’on ne voit pas me console de tant d’infamies qu’on ne voit que trop. Mais ce qui m’effraye, c’est que l’honnêteté ait parmi nous une figure un peu démodée, que plusieurs lui trouvent je ne sais quel arrière-goût d’imbécillité, et qu’un grand nombre d’hommes n’y croient plus, parce que leurs tares intérieures leur font juger les autres par eux-mêmes. Ce qui n’effraye encore, c’est la coexistence, chez beaucoup de gens, qui passent pour honnêtes et le sont en partie, de deux morales opposées. Nous avons une morale du dimanche, probe, aux mains nettes, qui répugnerait à garder un sou du bien des autres ou à faire une démarche indélicate. Et cette morale, nous l’enseignons à nos enfants. Mais elle nous semble, à nous-mêmes, trop élevée pour l’usage courant. Comme ces vaisselles de prix qu’on ne sort qu’aux jours de fête, nous la serrons dans nos armoires et nos écrins, entourée d’un respect platonique.--Et pour l’ordinaire, nous avons une morale de tous les jours, accommodante, flexible, une morale à tout faire, qui nous permet de profiter des bonnes occasions et de nous tirer des mauvais pas. J’ai vu des choses étonnantes, et ce qui me navre, c’est qu’elles n’étonnaient personne. En voici une entre mille. Un honnête homme se trouve, par suite de malheurs, dans une situation compromise. Il peut, s’il veut payer ce qu’il doit, faire une liquidation dont il sortira avec fortune perdue, mais conscience sauve. Il peut aussi, par certaines combinaisons faciles et courantes, s’arranger de façon à ne pas tout payer et à garder un joli morceau pour lui et sa famille. Son caractère ne lui permet pas d’hésiter, il prend le premier chemin. Eh bien! cet homme est cité devant le tribunal de ses amis, de ses proches, de ses enfants, de sa femme elle-même, et traité par eux tous de fou, de mauvais économe, de père sans entrailles. Tu veux donc nous mettre sur la paille! Et qui voudra de tes filles, si elles n’ont point de dot! Et qui voudra nous recevoir encore, sachant que nous avons tout perdu? Crois-tu que tes créanciers te seront reconnaissants? etc., etc.--Voilà un homme honni, et qui, parce qu’il veut rester droit, perd ce qui est plus précieux que la fortune, l’affection et la considération des siens. Mais ces mêmes personnes qui le maltraitent si fort ont exalté maintes fois l’honnêteté, quand leur intérêt n’était pas en jeu. C’était le tour alors de la morale du dimanche. Aujourd’hui elles sortent l’autre. Ainsi font les chats, qui, selon l’occasion, avancent des pattes de velours ou des griffes acérées. Une duplicité profonde, l’écart entre la parole et l’acte, entre l’apparence et la réalité, une sorte de dilettantisme moral qui fait que nous sommes, selon l’heure, sincères ou fourbes, braves ou lâches, honnêtes ou fripons, voilà le mal qui nous ronge. Quelle force morale peut germer et grandir dans ces conditions? Il nous faut redevenir les hommes qui n’ont qu’un principe, une parole, une œuvre, un amour, et, pour tout dire d’un seul mot, les hommes du devoir. C’est là qu’est la force. En dehors de là, il n’y a que poussière d’homme, sable mouvant et roseaux qui plient à tous les souffles. _Être fidèles_, voilà sur les flots changeants de la vie, à travers les doutes, les découragements, les fautes mêmes, l’immuable étoile polaire. X LA GAITÉ Vous irez devant vous,--non sans buter aux pierres, Non sans meurtrir vos pieds aux ronces du chemin, Mais vaillants, refoulant vos pleurs sous vos paupières, Et,--la plume, ou l’outil, ou le glaive à la main, Le cerveau toujours clair, le cœur toujours humain,-- Ayant contre la vie à certains jours méchante L’idéal qui sourit et la muse qui chante! François Fabié. Pour rien au monde je ne voudrais froisser ceux qui pleurent. Je préfère pleurer avec eux. Je sais trop ce que l’humanité doit à la douleur sacrée, pour éprouver vis-à-vis d’elle d’autres sentiments que ceux qui s’expriment à genoux et les mains jointes. Ceci entendu, je vais pouvoir dire librement tout le bien que je pense de la gaîté, et rompre quelques lances contre ses ennemis. * * * * * Je me représente le bien avec un visage souriant, animé par une sérénité intérieure qui se fait jour au travers de toutes les rugosités de la surface, et même des plus rudes épreuves. Et le mal m’apparaît morose, ayant au front une ombre qui ternit ses joies même les plus brillantes. Il me répugne de faire porter au bien la livrée de la nuit, et de le vêtir de noir. Le noir est la cocarde du pessimisme, le drapeau du néant. Aussi je me méfie des moralistes ternes et de tous ceux qui annoncent le bien avec une mine sinistre. Je les compare à des balais couverts de poussière, qui ternissent ce qu’ils veulent purifier. Et ce que je dis des moralistes, je le dis de tous ceux qui s’appliquent à la bonne vie. Quittez tout air sombre! N’est-il pas juste que la belle humeur des braves gens rende un hommage perpétuel à la splendeur du bien? Singulière façon d’honorer le devoir, que de sembler le traîner par la vie comme un fardeau, au lieu de s’en orner comme d’une couronne. Une figure allongée et morne pourrait faire croire que vous manquez de confiance dans la victoire finale du bien, ou encore on pourrait y lire le regret des distractions mauvaises et des plaisirs défendus que vous avez sacrifiés. Vous avez mille bonnes raisons pour laisser transparaître l’idéal qui vous anime, même au travers de vos plus graves soucis. J’aime par-dessus tout la gaîté vaillante, celle qui sait accomplir les grandes choses en souriant et en chantant, cette gaîté de soldat qui fait bonne mine à mauvais jeu, assaisonne d’un bon mot la maigre gamelle, le gîte trop primitif, les intempéries des saisons, et fait le coup de feu en fredonnant les airs du pays natal. Voilà qui engage, voilà qui enflamme! En vérité, quand on voit les gens y aller de cet entrain endiablé, on n’a qu’une envie: s’élancer à leur suite et les imiter. Je ne sais pourquoi cette disposition d’âme m’attendrit en même temps qu’elle m’électrise. C’est peut-être parce que je l’ai vue souvent à l’œuvre dans les plus pénibles moments. Voici une famille dans l’angoisse à cause d’une opération grave que va subir un de ses membres. L’heure est venue. Les médecins sont arrivés. Ils s’approchent du patient. Les trouverez-vous gens légers et de peu de cœur, s’ils se dérident; si, pour un moment, ils surmontent et la lourde atmosphère d’angoisse qui pèse sur la maison, et leur propre anxiété, et les nombreuses préoccupations qui les assiègent; s’ils vont à leur malade avec des sourires, des paroles réconfortantes, de la bonne humeur, enfin! Direz-vous que ce sont là des médecins endurcis qui ne s’intéressent pas au pauvre être dont ils vont sonder et meurtrir les chairs? Non, vous penserez qu’ils font bien, et vous leur saurez gré de leur gaîté comme d’une bonne action. Dans la famille, quand les relations sont tendues, les volontés opposées, et qu’un orage est sur le point d’éclater, en voulez-vous à celui qui, déridant son front et traitant délicatement et avec le sourire aux lèvres des questions brûlantes, arrive à éviter une explosion? Un jour, après une petite matinée donnée par des jeunes gens, deux très vieilles femmes, pauvres et vraiment malheureuses, vinrent me remercier, les larmes aux yeux, disant: «Nous avons ri de si bon cœur. Voilà des années que cela ne nous était pas arrivé. On a tant de mal à vivre, et l’existence est si dure!»--Ce jour-là je compris que, parmi les bienfaiteurs de l’humanité, il fallait ranger Molière et Labiche, et ceux qui savent, comme eux, faire sourire quelquefois les pauvres mortels qui pleurent si souvent. Au fond, la gaîté est un triomphe: le triomphe de l’esprit sur ses entraves. C’est un beau rayon de soleil en un jour d’orage; une heureuse messagère qui vient pour dire que tout n’est pas fini, qu’au fond il reste de l’espérance, et qu’il en restera toujours et malgré tout. Faisons comparaître ici les trembleurs, les plaintifs et toute la lignée des grincheux qui réclament le monopole du sérieux, et ne nous en servent que la caricature! Que font ces gens-là? Ils enveniment les questions, ils empirent les situations. Ils augmentent le mal par leurs murmures et leurs cris. Ils se noient sur la terre ferme. Ils mettent du sable dans les rouages où la gaîté met de l’huile. Quand les gens de cet acabit se trouvent ensemble dans une situation pénible, au lieu de s’entr’aider, ils accusent tout le monde, instrumentent contre les hommes et contre Dieu, et finissent par se mordre les uns les autres. Oh les ridicules personnages! et qui se croient si importants! Il y a des jours où l’on dirait que le monde a été créé pour les contrarier, et que les trois règnes de la nature sont une machination ténébreuse contre leur bien-être. «Ces choses-là n’arrivent qu’à nous! C’est un fait exprès.» Dans toutes les situations où ils se trouvent, ils se croient déplacés. Quel bien et quelle figure ne feraient-ils pas ailleurs! à d’autres postes, avec des compagnons mieux choisis et plus dignes d’eux! Ils ne savent être ni riches, ni pauvres, ni bien portants, ni malades, ni tristes, ni joyeux. Leur contact est épineux comme celui des hérissons, et ils se prennent pour de pauvres victimes, pour des parias dont chacun fuit l’approche. Jeunes gens, ne les imitez pas! Cet esprit-là est le pire coupe-jarret. Non seulement il est improductif, mais il stérilise tout autour de lui. La gaîté, voilà ce que je vous recommande. Celle-là sait être à l’aise partout. Elle est «débrouillarde», entreprenante, liante. Sans doute, elle voit les obstacles. Elle n’a rien de commun avec la plaisanterie à jet continu, ni avec l’optimisme béat ou le contentement naïf des gens repus, qui semble dire: «Mes amis, j’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, que l’univers soit en liesse!» Mais si la gaîté voit les obstacles, elle sait les vaincre. Elle connaît plusieurs chemins, ne marchande pas sa fatigue, ne se laisse pas décourager par les peines perdues, et connaît l’art difficile de recommencer. C’est un devoir pour chacun de se maintenir dans un état moral qui lui permette de faire face aux exigences de la vie. S’appliquer à sa récréation corporelle et spirituelle est non seulement chose permise mais chose prescrite. Il faut bien qu’on renouvelle quelquefois l’huile de sa lampe et qu’on en frotte les verres, autrement ce serait bientôt fini d’éclairer. Le délassement, le plaisir, les bonnes distractions de tout genre, ne rentrent pas dans la catégorie du superflu, où les utilitaires les caseraient volontiers, mais dans la catégorie du nécessaire. Il est mauvais qu’un homme s’applique à son labeur jusqu’à y perdre l’entrain et la joie, si bien qu’il se rende incapable de continuer. Sachez entretenir vos moyens; arrêtez-vous quelquefois pour vous remettre en route d’un pas plus ferme; reculez pour mieux sauter. Apprenez l’art de vous amuser et de réjouir les autres, c’est un des plus doux privilèges de l’humanité. Et ne vous laissez pas inspirer de scrupules par les gens qui ont la vertu triste, qui ne savent ni rire de tout cœur, ni chanter à pleine poitrine, ni redevenir enfants pour une heure, en mettant au clou l’appareil gênant des conventions mondaines. Cultivez la joie sans arrière-pensée: c’est une source de force que Dieu a créée pour les braves cœurs. Autrement il faudrait admettre que toutes les bonnes choses, tout ce qui sourit, ce qui détend les nerfs, purge la bile et clarifie les idées, serait fait pour les méchants, les oisifs, les gens de mauvaise vie qui en abusent, et qui dégradent tout ce qu’ils touchent.--Penser ainsi n’est-il point absurde? La gaîté est le secret des vaillants, et une de leurs récompenses. Eux seuls, après tout, la connaissent véritablement, étant seuls dignes de la connaître. XI L’HONNEUR VIRIL A UN JEUNE HOMME SONNET Lorsque la chair gouverne et que l’instinct rebelle Donne à la volupté le sceptre de l’amour, L’âme, vers les bas-fonds entraînée à son tour, Y roule avec la chair et s’y flétrit comme elle. Mais quand l’âme est maîtresse, et d’un coup de son aile Loin des brouillards épais monte jusqu’au grand jour, Elle ennoblit tout l’être, en son royal séjour, Et prête au corps lui-même une beauté nouvelle. Sois fort, sois fier, sois homme, et, sans la devancer, Attends l’heure sacrée où tu pourras presser Sur ton sein resté vierge une chaste compagne; Et l’étoile du soir, blanche au bord du ciel bleu, Vous renverra l’écho de la sainte montagne: «Heureux sont les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu.» _Année des Poètes_, 1892. Sans nom d’auteur. Est-il vrai que l’honneur soit chose différente pour la femme et pour l’homme? Celui de la femme consisterait-il surtout dans la pudeur, celui de l’homme dans le courage? Il ne me déplaît pas de faire cette distinction et d’accorder qu’il en soit ainsi. Mais alors je demande à l’homme de se garder pur, par courage. N’est-il pas plus viril de savoir résister à ses désirs et de les gouverner, que d’être à leur merci? Est-ce une bonne préparation aux luttes et aux périls de la vie que de commencer par capituler avec la volupté, que de «lui tendre nos armes vaincues[4]», pour porter ensuite son joug avec une docilité d’esclaves? [4] Montaigne. La sensualité n’est-elle pas plutôt un terrain favorable à la culture de toutes les bassesses? Un des maîtres respectés de la jeunesse de ce temps, et qui, certes, ne peut être soupçonné d’arrière-pensées monacales, a coutume de dire à ses jeunes familiers: «Si les occasions d’exercer votre énergie vous paraissent trop rares dans votre existence ordinaire, en voici une et des meilleures: appliquez-vous à vous gouverner honorablement dans les choses de l’amour. Entraînez-vous à demeurer chastes. Vous fortifierez vos volontés par un effort constant, et vous augmenterez votre puissance vitale en la ménageant au lieu de la gaspiller follement.» C’est là un conseil auquel je m’associe de toutes mes forces. Je n’ignore pas ce que comporte de luttes intimes, d’héroïsme,--le mot n’est pas trop fort,--une jeunesse qui essaye de se respecter. Je ne me dissimule pas les difficultés, les inconvénients même d’une pareille tentative, et ce n’est pas sans avoir tourné et retourné dans tous les sens le délicat problème dont il s’agit que je m’obstine à indiquer cette ligne de conduite austère[5]. Plus d’un ne se sentira pas le courage de l’adopter. D’autres se laisseront abattre après quelques efforts pénibles et infructueux. Quelques-uns crieront à l’utopie et citeront les médecins, pour ne pas parler des cyniques et des railleurs. Mais quand il n’y a qu’une route possible, on ne peut pas en indiquer une seconde. Pour être possible, elle l’est, Dieu merci. La chasteté est possible à un jeune homme qui a le courage de s’y astreindre, et au point de vue physique, l’immense majorité des médecins vous dira que ses inconvénients sont beaucoup moindres que ceux du régime contraire. Il suffit d’ailleurs de jeter un regard sur notre jeunesse actuelle. Sa santé physique laisse à désirer dans toutes les classes sociales, et l’exubérance est loin d’être son caractère dominant. De quel régime pourrait-elle se trouver mieux que de celui qui consiste dans la stricte économie de toutes les énergies vitales? Quant au point de vue moral, la question se résout d’elle-même. Il ne faut pas que, pour satisfaire les désirs d’une heure, l’homme abaisse sa dignité et s’engage dans une voie où il s’expose à des compromis douteux et à des éventualités honteuses. Peu importe de quel besoin légitime de notre nature il s’agit, ce besoin doit rentrer dans le rang et marcher à sa place. Malheur à l’homme en qui l’appétit commande, et où l’esprit, la conscience, la dignité lui cèdent le pas. En toute circonstance, mieux vaut souffrir que de s’avilir. [5] Voir _Jeunesse_: L’Amour. J’ai toujours trouvé que c’était une singulière façon de démontrer qu’on est un homme que de penser médiocrement de l’honneur masculin. Et je voudrais ici faire un pas de plus. Ce que je recommande n’est pas la chasteté monacale. Ceux qui la pratiquent essayent de corriger la nature qu’ils méprisent. Je veux au contraire la suivre en la respectant. De tous les mystères que la volonté suprême a mis en nous, il n’en est pas de plus insondable que celui de la vie elle-même. La transmission de la vie est confiée à notre garde. C’est à ce point de vue que je voudrais que tout jeune homme se sente un homme, et en conçoive, en même temps qu’une noble fierté, un sentiment profond de la responsabilité qui lui incombe. Les sources de la vie ne nous appartiennent pas. Nous n’avons le droit ni de les troubler ni de les souiller, ni de les confisquer. Si chacun de nous se doit à son pays et à l’humanité dont il a tout reçu, et si l’homme qui s’honore le plus est celui qui consacre à sa patrie et au salut de ses semblables son intelligence, son labeur, sa fortune, son influence, il ne faut pas perdre de vue que toute cette action a pour principe et pour but _la vie_. A quoi vous serviront vos meilleures œuvres, si, en profanant les sources de la vie, vous péchez contre un bien indispensable à l’existence même de tous les autres?--On oublie trop la sainteté de la vie. Sentir qu’elle procède de Dieu, qu’elle vient du fond des âges illimités, résumant en elle toute la peine du passé et toute l’espérance de l’avenir; voilà qui aide un homme à se respecter lui-même. Quand on a compris cela, on sacrifie volontiers quelques satisfactions passagères pour garder la vie pure, forte, indomptable, afin de la transmettre comme on l’a reçue. * * * * * Jusqu’ici nous n’avons considéré le sujet qu’au point de vue de l’homme pris en lui-même. Mais le terrain s’élargit et s’éclaire quand on se met en face de la conduite de l’homme à l’égard de la femme. Et puisqu’il est ici question de vaillance, personne ne me contredira si j’affirme que la vaillance est sœur de l’amour. Tout ce qui est contraire au véritable amour est contraire à la vaillance. Chaque fois que vous commettez un acte contraire à l’amour, vous commettez une lâcheté, non seulement vis-à-vis de vous-même, mais vis-à-vis de la femme. Autant l’amour vrai est généreux, bon, dévoué, autant l’amour léger est mesquin, cruel, calculateur, égoïste. Ce n’est pas généreux de contribuer à la dégradation d’une femme, fût-elle la créature la moins respectable aux yeux du vulgaire. C’est une femme toujours, et de même qu’il est lâche de piétiner un mort, quoiqu’il ne le sente plus, il est lâche d’ajouter une parcelle à la honte d’un être, même quand il est tombé si bas qu’il n’en a pas conscience. Ce n’est pas généreux d’accepter et d’exploiter l’amour d’une jeune fille honnête, et de se faire un jeu de ses sentiments, alors qu’on ne l’aime pas, ou que, du moins, on est décidé à ne point partager sa vie. Je ne suis ni partial ni pessimiste, et je n’ai aucune raison d’exalter la femme aux dépens de l’homme. Mais je ne puis m’empêcher de regarder la vie. Et je suis contraint d’avouer qu’il y a dans la vie humaine un chapitre où la femme l’emporte sur l’homme par l’esprit de sacrifice et la générosité: c’est le chapitre douloureux de l’amour oublié et trahi. Là, je vois d’un côté beaucoup de naïve confiance, d’oubli de soi-même, de vraie tendresse; et de l’autre, beaucoup de belles promesses, de trahisons odieuses, de froid et méprisable calcul. On ne se lave pas de ces hontes-là en allant donner ailleurs, sur le terrain, par exemple, à coups d’épée ou de pistolet, quelques preuves très douteuses de sa virilité. Ce qui donne le mieux la mesure d’un homme, c’est sa conduite envers la femme. Voilà des points que je soumets à la méditation des jeunes gens auxquels ces questions ne sont pas indifférentes, et qui ne pensent pas qu’on puisse rester un homme d’honneur tout en foulant aux pieds ce que l’honneur a de plus évident. La morale vulgaire est très sûre d’elle-même. Elle professe avec une suffisance admirable ses théories cyniques sur la chasteté, la femme et l’amour. Mais c’est aux fruits de ses doctrines que je l’attends: je lui demande raison de ce monde de bassesses, de souillures, de souffrances, de violences, de désespoir, qui est son œuvre. Elle ne trouvera pas un mot pour se justifier. * * * * * Venons-en maintenant à des faits plus réconfortants. Je veux parler des compensations réservées à ceux qui pratiquent le respect d’eux-mêmes et de la femme. Sans doute, dans le cas même où les privations acceptées par honneur n’auraient pas de compensation, je ne verrais aucun moyen de les éviter. Mais ces compensations existent. Il en est une, la plus élevée de toutes, et qui ne manque à personne, c’est le sentiment d’avoir bien fait; contentement durable qui vaut bien une heure de plaisir. Mais il en est d’autres. D’abord tous les désirs vaincus se transforment en joie de vivre, en faculté d’être heureux. «L’amour respecté est une source non seulement de poésie, de joie, d’entrain, mais aussi de force et de vaillance. A ceux qui observent la chasteté virile appartient au plus haut point le secret de la vertu. La vertu n’est autre chose que le résumé de toutes les qualités qui fleurissent dans cette atmosphère saine et élevée. C’est là qu’on trouve les cœurs fermes, indomptables, les yeux clairvoyants, les bras capables de frapper de grands coups. A mon avis cette concentration de vigueur, cette fière conscience de sa dignité et de sa force sont la plus haute des récompenses[6].» [6] _Jeunesse_, page 363. Je vais plus loin encore, et je déclare qu’il n’y a d’amour que pour les chastes, non seulement parce que celui-là seul sait aimer qui sait, au besoin, sacrifier la volupté à l’amour, mais parce que l’amour et la chasteté sont la condition l’un de l’autre. Tout ce que l’on appelle de ce beau nom d’amour, n’est la plupart du temps que son ombre vaine. On dit: _amour vénal_, comme si ces deux termes ne hurlaient pas de se trouver côte à côte. Où il y a vénalité, il n’y a plus d’amour. Il suffit de l’acheter ou de le vendre pour qu’il n’existe plus. De même on dit: _amour sensuel_, et on ne se rend pas compte que ce qu’on désigne ainsi est quelque chose comme du vin éventé ou de la braise éteinte. Personne ne saura jamais exprimer avec assez de puissance à quel point la jeunesse est dupe de cette sensualité, qui lui promet ce qu’elle est incapable de lui donner. C’est bien là que le soi-disant positivisme reçoit un de ses plus cruels démentis. L’amour réclame l’homme tout entier, et ce qu’il y a de plus noble en nous y trouve le mieux son compte. Enfermer toute la richesse intérieure de ce sentiment, qui est un monde, dans le champ restreint et vite épuisé de la sensation, c’est vouloir faire tenir l’Océan dans le creux d’une main d’enfant.--Et pourtant, sous tous ces misérables succédanés, ce que nous cherchons, c’est le véritable amour. On pourrait dire que tous les égarements de l’homme et ses corruptions mêmes, ne sont que les déformations du besoin profond qui se trouve au fond de tout cœur humain: il a soif d’aimer et d’être aimé. Or le poète a dit, et jamais il n’a dit plus vrai: Si tu veux être aimé, respecte ton amour[7]. [7] Musset. Je voudrais persuader aux jeunes gens qui liront ces pages, que l’amour est une conquête des vaillants; qu’il faut d’abord s’en rendre digne, et qu’on le devient en restant pur. Pour celui qui aime et respecte l’amour, s’ouvre un monde d’intimes jouissances où les profanes n’entrent point: un regard, un serrement de main, une fleur de souvenir le pénètrent d’une félicité sans pareille. L’amour se révèle à lui comme le grand ressort de la vie, comme l’inextinguible foyer de beauté, de bonté, de poésie. Bien plus, quand un homme est capable d’amour et digne d’être aimé, il lui reste au fond de l’être, même dans le malheur, dans l’oubli, dans l’absence, dans les peines les plus grandes, comme un rayon divin, un parfum pénétrant, quelque chose de ce qui, sous les brises du printemps, circule à travers les fleurs et les troncs robustes des chênes. La source de vie coule au dedans de lui, et n’est pas à la merci des choses du dehors. Il peut dire: Mon cœur ne dépend plus d’un rayon de soleil[8]. [8] Lamartine (Jocelyn). A côté de ces trésors qui augmentent par l’usage, que vaut le bonheur tout sensuel de ceux qui ne respectent ni la femme ni leur propre personne? Ce qu’il vaut, lisez-le sur leur visage, dans leurs discours, dans toute leur vie faite de vulgarité, d’ennui, de lassitude. L’amour, ils n’y croient pas, ils ne l’ont jamais connu. Comme ce grand savant qui disait avoir sondé les cieux avec son télescope sans y rencontrer Dieu, ils soutiennent volontiers que l’amour est une chimère. Pour eux la fontaine de vie n’est plus qu’une citerne sans eau ou un cloaque immonde. XII AUX INFIRMES SOUFFRANCE[9]. [9] D’après l’anglais d’Adélaïde Procter. Le cœur meurtri, dès mon printemps, Sous un poids d’amère tristesse, «Ce fardeau», pensai-je, «m’oppresse «Trop longtemps.» Alors, l’arrachant à grand’peine, Je le jetai bien loin de moi; Mais mon âme d’un vague émoi Resta pleine. Au sein du plus joyeux banquet, Inquiète, rêveuse, lasse, Certaine inoubliable grâce Lui manquait... Et du trésor que Dieu me donne Apprenant enfin la valeur, J’ai fait de ma noble douleur Ma couronne. Th. Monod. Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les fortes. Saint Paul. «Il n’y a pas de meilleurs consolateurs que ceux qui ont besoin d’être consolés.» En écrivant ces quelques pages pour ceux qui veulent devenir des hommes; en les engageant à cultiver leur force, à la ménager, à discipliner leur nature, à respecter en eux les sources de la vie, j’ai eu constamment une arrière-pensée douloureuse. Une voix secrète me disait: Tout cela peut être bon pour la jeunesse valide. La puissance est l’apanage des gens qui se portent bien. Mais que fais-tu des malades, des infirmes, de ceux qu’une destinée obscure et douloureuse a condamnés à languir? J’aurais pu me dire, après tout, que si je parvenais à déterminer quelques solides gaillards à s’armer pour le bon combat, mon but serait atteint, et ma récompense parfaite. Mais je me suis gardé de tenir ce raisonnement, inattaquable d’ailleurs. Et si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas dans un sentiment de commisération pour ceux dont l’existence n’est qu’une longue peine. Ce sentiment m’obsède, il est vrai, et je ne connais, sur les sentiers obscurs où marchent les hommes, aucun problème plus angoissant que celui que nous pose la jeunesse mutilée, brisée dès le matin. Mais c’est précisément à force de regarder dans cette nuit que j’y ai discerné des lueurs dont je veux rendre témoignage. Si ces pages tombaient jamais entre certaines mains pâles, sous certains yeux qui ont beaucoup pleuré, je serais si heureux qu’elles fussent comprises et qu’il s’en dégageât un peu de lumière. Ma conviction est donc,--et je l’ai rapportée de la terre de misère, comme une fleur d’espérance cueillie sur le bord du gouffre,--ma conviction est que, dans les infirmes, il y a une source de force morale. Et quand toutes les autres sources se tariraient, celle-ci ne cesserait pas de couler, pas plus que la source des larmes. Je voudrais dire à certains êtres écrasés par le spectacle de leur impuissance, qu’ils exercent une fonction de la plus haute portée, et que leur faiblesse est une force dont les forts ont besoin. Ce sera déjà pour eux un soulagement. Observons d’abord que celui qu’une infirmité grave exclut de l’action sociale ordinaire n’est pas, pour cela, exclu de l’humanité. Au contraire, il est ramené avec plus d’énergie vers la base commune à tous. Sa souffrance est comme un perpétuel memento. La vie active classifie les hommes selon les intérêts, les partis, les catégories sociales. Le sentiment de la solidarité s’émousse quelquefois en eux. Des préoccupations secondaires deviennent la chose principale. Avant de se sentir hommes, ils se sentent riches ou pauvres, ouvriers ou patrons, politiciens ou hommes d’église, matérialistes ou spiritualistes. Une grande épreuve, telle que l’infirmité, balaye tous ces accidents de surface, et nivelle les conditions. Pour nous révéler que nous sommes frères, la communauté des misères est plus puissante qu’aucune autre. Le valétudinaire qui, au sein de ses peines quotidiennes, parvient à se rendre compte que son sens moral s’est affiné, et qu’il juge, de plus haut que d’autres, les mille riens dont le commun des mortels s’embarrasse, découvre bientôt que, pour n’être ni ouvrier, ni médecin, ni avocat, ni notaire, il n’en a pas moins son œuvre à accomplir: c’est de cultiver dans son entourage le sentiment de l’humanité. Il s’aperçoit bientôt qu’il est délivré d’une foule de servitudes, et que cette chaîne, qui le retient à certains égards, lui apporte aussi plus d’une liberté. J’ai vu la douleur construire des ponts sur des abîmes qu’aucune industrie, aucune bonne volonté n’aurait jamais réussi à franchir. Des malheureux qui sont dans les mêmes conditions de faiblesse et de dépendance sont amenés les uns vers les autres par un mouvement invincible; et quelle que soit d’ailleurs leur situation mondaine,--l’un fût-il né de parents riches, l’autre de parents misérables; l’un illettré, l’autre très cultivé; y eût-il entre eux différence de religion et de nationalité,--ce qui les unit, c’est-à-dire le mal commun, est plus fort que ce qui les sépare. Lorsque deux enfants du même pays se rencontrent aux antipodes, leur qualité de compatriotes les rapproche d’emblée. Dans la mère-patrie, ils ne se seraient peut-être jamais connus, tout en se coudoyant tous les jours. Or, c’est toujours et partout la grande découverte à faire: ce qui unit les hommes est plus important que ce qui les sépare; nous sommes «unis par ce que nous avons d’intime[10]», séparés par ce que nous avons de superficiel. Celui qui fait cette découverte entre en possession d’une force, et devient pour les autres un élément de force. Aucun homme, quelle que soit sa fonction sociale, ne peut avoir une tâche plus utile à remplir que celui qui nous rappelle à l’ordre en nous faisant souvenir de notre humanité. L’infirme peut le faire mieux que d’autres, d’abord parce qu’il est un exemple vivant de ce qu’il prêche, et ensuite, parce que toute vérité gagne à être proclamée par des instruments aussi faibles que possible. [10] Paul Desjardins. Nous passons ici sur un autre terrain, où la puissance de ceux qui souffrent éclate encore davantage. L’infirme est l’éternelle et touchante protestation dans le cœur de l’humanité contre le droit du plus fort, parce que, pour quiconque a en lui un reste de noblesse, aucune manifestation de la force victorieuse n’est comparable à cette parole désarmée. La morale utilitaire, l’acceptation scientifique de la lutte pour l’existence, de l’extermination fatale du faible, tout cela peut, à certains jours, se justifier devant la froide logique. Mais pour confondre toutes ces théories, soi-disant positives, il suffit de la présence d’un être infirme et faible, surtout quand il nous tient à cœur. Tout change alors. On peut bien opposer la force à la force, s’acharner contre celui qui se défend avec vigueur; mais attaquer les faibles, se jeter sur ceux qui sont sans armes, c’est plus difficile. Leur faiblesse les protège, et cette faiblesse a quelque chose de si éloquent, qu’elle remporte tous les jours autour de nous de grandes victoires. L’infirme est donc un des organes par lesquels se révèle à l’homme l’existence de quelque chose de mystérieux, plus redoutable que toutes les violences de la chair. Sacré par son infortune, c’est lui qui a inspiré ces paroles qu’on ne répétera jamais trop souvent: «Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait». * * * * * L’infirme a une fonction spéciale à remplir auprès de ceux qui se portent bien, car ceux-là sont malades à leur manière. La santé, en effet, constitue une infirmité d’un genre particulier qui produirait à la longue l’incapacité d’endurer des douleurs. L’impatience et le découragement rapide des hommes vigoureux, en face de la maladie, sont connus. Peut-on les en blâmer? Ce sont des novices. Ils épellent l’alphabet d’une langue que connaissent ceux qui pleurent. Une vieille anecdote que racontent les aveugles à leurs heures de gaîté, nous informe qu’une certaine année les brouillards furent si intenses dans Paris qu’il fallut aller chercher les pensionnaires des Quinze-Vingts, habitués à se diriger dans les ténèbres, pour guider les passants dans la rue. Je ne garantis pas le fait; mais quel enseignement il renferme! L’homme le plus fort peut avoir besoin quelquefois d’un infirme pour le guider, parce que celui-ci est habitué à marcher dans le dédale des misères où les heureux se perdent.--Êtes-vous déroutés et troublés par des épreuves passagères? Allez vous asseoir près de ceux dont l’épreuve est le lot permanent. Vous y apprendrez bien des choses par la simple comparaison, et vous repartirez moins accablé. Que sera-ce si ces infirmes non seulement souffrent, mais ont accepté leur souffrance et appris la pitié à son école? Ils vous plaindront, vous consoleront, vous diront des paroles qu’eux seuls savent dire. Ils oublieront leurs grandes peines pour ne s’occuper que des vôtres qui sont moindres.--Rien au monde ne soulage autant. Lorsqu’il s’agit de vaillance, il est impossible d’oublier ceux qui ont donné et donnent constamment des preuves d’une vaillance presque surhumaine, et dont la longue et patiente résistance use la douleur elle-même, comme l’enclume use les marteaux. Il fait bon regarder de ce côté-là. On y découvre des réalités auxquelles nos calculs et nos combinaisons ne font point de place. L’homme reste pensif devant cette faiblesse qui fortifie, cette pauvreté qui enrichit, et son âme s’ouvre peu à peu à la vieille et sainte vérité dont la croix est l’éternel symbole: C’est dans la douleur qu’est le salut du monde. Utilitaires, apôtres de la force, prophètes de néant, jouisseurs, je vous cite au tribunal des infirmes. Pour vous, ils ne sont rien, ils n’existent pas. La bonne sélection exigerait qu’on les supprimât, dès leur naissance, comme des inutiles ou des trouble-fête. Et si l’humanité n’était que de l’animalité, ce serait le procédé tout indiqué. D’où vient qu’on n’a jamais pu s’y résigner? d’où vient que, parmi ceux qui ont rendu le plus de services à l’humanité, il y a quelques infirmes et quelques malades? La pierre que vous rejetez est la pierre angulaire. J’y vois la preuve éclatante de votre faiblesse irrémédiable. Le monde, tel que vous le présentez, est un monde rabougri et factice. Vous êtes battus par les paralytiques, par les aveugles, par les sourds, par ce qui végète et ce qui souffre sur la terre: De ces défaites-là, on ne se relève pas. XIII LA PEUR L’Éternel est le rempart de ma vie: de qui aurais-je peur? Psaume XXVII. L’opposé de la vaillance, c’est la peur, puissance mystérieuse et redoutable. Il ne faut pas s’imaginer que son règne sombre ne se soit étendu que sur les époques d’ignorance et de barbarie. Sans doute, dans le monde humain primitif, comme dans le monde animal, la peur avait une action prépondérante. Se méfier de tout et tout redouter; avoir sans cesse l’œil ouvert à toutes les formes, l’oreille dressée à tous les bruits, c’est le lot du pauvre gibier persécuté. C’était celui de l’homme, aux âges où il se trouvait désarmé en face des bêtes plus puissantes que lui et des forces naturelles déchaînées. Le degré d’épouvante ressenti par l’humanité à travers ses humbles débuts doit avoir été gigantesque. En somme, la peur est notre vieille ennemie. Et elle n’est pas vaincue. Je considère au contraire les époques de culture raffinée comme des milieux favorables à son développement. La barbarie et l’extrême civilisation se ressemblent en ce point comme en plusieurs autres. Il y a, dans les sociétés, un âge de belle vigueur et de belle confiance qui correspond à la verte jeunesse et à la solide maturité. Ce qui les caractérise alors, c’est une sorte d’intrépidité naturelle et de saine sécurité. Mais sur le tard, elles deviennent superstitieuses comme certaines vieilles gens, et tout les effraie. La vie compliquée, l’accroissement des besoins factices, les habitudes efféminées, l’extrême nervosité, l’abaissement des consciences, tout cet idéal de réalisme inférieur qui fait que le but de l’homme est de jouir, le livrent à la peur. Il a peur de souffrir, peur de renoncer à ses aises, peur d’être contraint à l’effort, et surtout, ce qui résume toutes les autres peurs, il a peur de mourir. Le vieux Caton savait bien ce qu’il disait quand il criait à ses contemporains en décadence: «nous craignons trop la mort, l’exil et la pauvreté.» Malheur à celui qui a peur, car il trouve aussitôt un maître qui l’exploite. Ce côté faible étant connu, on nous prend par là, et on nous conduit comme on conduit les ours en leur mettant un anneau dans le nez. La peur fait de nous des esclaves. Aussi les exploiteurs de la peur sont-ils innombrables. Parmi eux, les plus malins sont ceux qui épouvantent les gens pour pouvoir les rassurer ensuite, afin qu’on les récompense comme des bienfaiteurs. Il y a des systèmes de gouvernement fondés sur la peur, des religions fondées sur la peur. Plusieurs méthodes d’éducation ne connaissent pas d’autre base. Pour comble de tout cela, il existe une morale fondée sur la peur. Cette morale aboutit à ceci: Le bien est là où il n’y a pas de danger à courir, de coups à recevoir, d’argent à perdre. Beaucoup de gens n’ont pas d’autre règle de conduite. Ils peuvent éviter ainsi certains vices grossiers, mais ce qu’ils éviteront surtout, c’est de se comporter en braves gens. Rester honnête, rendre service à ses semblables, dire la vérité, avoir le courage de son opinion, faire son devoir, en un mot, cela peut bien ne pas toujours se passer sans risques. Les bonnes actions ont leurs suites aussi, et de très mauvaises quelquefois. Il est utile de le savoir, surtout quand on est jeune. Car si la peur des conséquences éloigne quelquefois du mal, elle éloigne beaucoup plus souvent du bien. Non, la peur n’est pas un sentiment sur lequel on puisse édifier une morale. Elle est l’agent démoralisateur par excellence. Je soumets cette réflexion à tous ceux qui, très légitimement d’ailleurs, s’occupent aujourd’hui d’inculquer l’hygiène à la jeunesse. Rien de mieux, à condition de ne pas exagérer. En développant chez les individus la peur des maladies, on risque non seulement de les faire mourir de peur à petit feu, mais aussi de les rendre pusillanimes. La crainte excessive des microbes, des contagions, des agents de destruction physique est le commencement de la lâcheté. Prenez garde que l’homme, trop exclusivement préoccupé à fuir devant les influences malsaines, ne finisse par fuir devant le devoir lui-même. Le devoir est souvent très malsain. Il ne faut pas que la crainte d’attraper un rhume, ou même un mal plus grave, vous empêche d’être des hommes! * * * * * J’arrive maintenant à une forme de la peur contre laquelle personne ne peut être assez prémuni: c’est la peur du ridicule. Un proverbe essentiellement français déclare que «le ridicule tue». Le catéchisme d’un grand nombre de nos compatriotes ne va pas plus loin. Il faut se défaire de cette superstition nationale comme d’une faiblesse honteuse. Le ridicule ne tue que ceux qui y croient. Il ne suffit pas d’être déclaré ridicule pour s’empresser de battre en retraite. Quelle est l’idée, l’invention, l’institution, l’homme, l’acte qui n’ait été déclaré ridicule? «Vous êtes ridicule», c’est le dernier argument de ceux qui n’en ont plus, c’est l’équivalent, sous une autre nuance, du coup de poing ou d’épée, de l’injure, de tout ce qui ne prouve rien et n’a jamais rien prouvé. On s’est moqué de ce que nous avons de meilleur et de plus sacré, des plus pures gloires, des mérites les plus incontestables. Le ridicule tue si peu, que les choses qu’on a le plus ridiculisées sont précisément celles qu’on est le moins parvenu à tuer. Les gens d’esprit et les cœurs honnêtes ont beau rire de la sottise, des tares, des habitudes grotesques: la sottise refleurit, le vice prospère, le grotesque s’étale. Et les sceptiques, les cyniques, les imposteurs ont beau railler les croyants, la vertu, la vérité: la foi ne périt point, la vertu demeure, et la vérité est immortelle. Il faut donc se faire une raison, même contre le ridicule, et se dire qu’on est toujours ridicule pour quelqu’un. Au fond, si quelque chose est ridicule, c’est cette peur folle du ridicule. Car celui qui aspire à n’être ridicule nulle part, ni pour personne, ressemble aux gens qui, pour marcher, ne voudraient partir ni du pied droit, ni du pied gauche, ni sauter des deux à la fois. Impossible d’éviter le ridicule; il faut s’arranger de façon à pouvoir le braver avec une conscience tranquille. C’est alors qu’apparaît la vanité de ce mannequin qui nous épouvantait. Il ne peut rien contre qui s’en soucie comme d’une guigne. Hélas! on s’en soucie trop. La jeunesse sacrifie à cette divinité terrible. Si elle ne lui sacrifiait que ses travers, je ne me plaindrais pas. Mais lui sacrifier ses bonnes intentions, ses trésors de confiance, d’enthousiasme, de piété! Jeter au puits l’or qu’on tient dans sa main, parce que le moqueur qui passe trouve cet objet ridicule, cela est trop triste. Insurgeons-nous, et recrutons des alliés contre cette peste contagieuse! * * * * * Je conjure tout jeune homme de s’examiner très sérieusement sur le chapitre de la peur. C’est une question de vie ou de mort. De même que l’alcool est beaucoup plus fort que le vin dont il est tiré, la peur est infiniment plus fatale et plus malfaisante que les événements qui la provoquent. Mieux vaut être livré aux bêtes qu’aux fantômes. Oh! la triste vie que la vie apeurée, éternellement agitée! Oh! le pauvre homme qui passe son chemin comme le gibier traqué derrière lequel hurle la meute, et qui ne connaît ni repos ni tranquillité! Car il y a toujours quelque nuage à l’horizon, quelque anguille sous roche, quelque feu qui couve, quelque voleur qui rôde, quelque microbe qui nous guette, quelque moqueur qui nous surveille. On peut dire de la peur ce que le croyant dit à Dieu: «Où fuirai-je devant ta face?... Si je monte aux cieux, tu y es. Si je descends au séjour des morts, t’y voilà!» Il n’y a pas d’abri extérieur contre la peur, puisque c’est dans le cœur qu’elle fait son gîte. Mais c’est précisément là qu’il faut l’attaquer. Jeune ami, sonde ton cœur. As-tu peur? et de quoi as-tu peur? Dis-moi ce que tu crains, et je te dirai qui tu es, car de la qualité de l’homme dépend la qualité de sa crainte; mais je te dirai aussi comment on guérit de la peur. Et de quelle maladie voudrait-on guérir plutôt que de celle-là? Y a-t-il une joie possible pour celui qui voit toujours l’épée de Damoclès suspendue sur sa tête? Voici donc quelques conseils qui t’aideront à réagir contre la peur: Ce sont d’abord des petits moyens, je l’avoue. Ne les dédaignons pas, toutefois. Il faut apprendre peu à peu, comme disait cet ancien brave, à mener sa carcasse là où elle redoute d’aller. Il y a des peurs nerveuses, d’autres qui ont surtout leur siège dans l’imagination. Se connaître et se rendre compte que la réalité extérieure ne répond pas à l’ébranlement formidable que nous éprouvons, est déjà un grand point. Il y a une profonde psychologie dans le mot allemand: _ich fürchte mich_. A proprement parler cela veut dire «j’ai peur de moi», et, en somme, le royaume de la peur est en nous. Ce ne sont pas les objets qui sont effrayants, c’est l’état dans lequel nous nous laissons mettre par eux. Rappelez-vous ces deux personnages de la _Flûte enchantée_, tous deux terribles d’aspect et peureux tous deux, et que l’épouvante jette l’un aux pieds de l’autre en même temps avec ce cri: «Épargne-moi!» Comme on rit de bon cœur de ces deux pauvres diables! Nous leur ressemblons quelquefois en nos poltronneries insensées. Avouons-le humblement, et tâchons de nous corriger. Il faut se familiariser avec ce qu’on craint, en faire le tour, le toucher et le regarder de près. Ce qui de loin est gigantesque, de près est souvent naturel. Fuir ce qu’on craint n’est pas un moyen de diminuer sa crainte, au contraire. D’aucuns ont peur la nuit, comme les enfants. Marcher seuls sur une route, dans une forêt, leur fait peur. Mais si cela leur arrive, le meilleur moyen pour eux n’est pas de déguerpir à la première alerte d’un cri entendu, ou d’une ombre entrevue. Plus ils courraient plus ils auraient peur. A la fin, ils croiraient que l’enfer et sa cavalerie sont sur leurs talons. Et il en est de même partout. Malheur aux fuyards. Plus ils sont nombreux, plus le désastre augmente car la peur, comme le courage est communicative. C’est dès qu’elle se manifeste qu’il est bon de lui résister. Nous avons à user vis-à-vis de nous-mêmes des procédés employés pour calmer et apprivoiser les chevaux ombrageux. Aussitôt qu’ils essaient de s’écarter de la route ou même qu’on leur voit seulement dresser l’oreille d’une certaine façon significative, on serre mieux les rênes, et on leur donne un coup de fouet. Cela les aide à se rassurer. Il est évident qu’il faut connaître et surveiller un cheval ombrageux de plus près que d’autres. Et quand on se sait impressionnable, facile à effrayer, prompt à s’emballer, se méfier de soi-même est de rigueur. Avec un peu de méthode, on arrive à des résultats étonnants. Notre imagination et nos nerfs nous renseignent sur les événements, comme des messagers affolés, qui viennent hors d’haleine nous jeter des nouvelles terrifiantes. La moitié du temps, ils ont vu de loin, et mal vu. Il ne faut jamais les prendre au mot, mais se réserver, contrôler, et attendre d’autres détails. Autrement, on fait des folies. Une société de gens peureux qui s’exagèrent tout et s’agitent sans cesse les uns les autres, ressemble à une collection de fous. Un homme calme au milieu de cette sarabande d’épileptiques est un bienfait des cieux. Il a bientôt fait comprendre aux moins détraqués que la situation n’est pas aussi terrible qu’on ne pense et que, même si elle était grave, la peur serait le pire moyen de s’en tirer.--De toutes les qualités secourables que renferme un cœur vaillant, je n’en sais pas de plus précieuse que ce don de rassurer, de raffermir les genoux tremblants, de relever les courages abattus et d’apporter un peu de tranquillité, d’ordre et de lumière dans le pêle-mêle des éléments déconcertants. Dans la paix comme à la guerre, en famille comme dans la vie politique, ce qu’il faut désirer avant tout, c’est une âme ferme. * * * * * Mais il faut le confesser, malgré leur efficacité relative, tous les efforts de détail pour s’entraîner au courage ne sont que des petits moyens. Le grand moyen manquant, l’œuvre demeure imparfaite, et il reste toujours à redouter que la peur ne fasse irruption par quelque fissure. Le grand moyen, le voici: c’est la naissance, en nous, de quelque chose qui bannit la crainte, et ce quelque chose, c’est l’amour. La peur a sa source dans l’égoïsme. Pour quiconque met toute son espérance et tout son bonheur en sa propre personne, la consigne est de _trembler_. Dans cette région inférieure de la vie où s’établissent les intérêts et les aspirations égoïstes, il n’y a pas un moment de sécurité. Il faut apprendre à aimer quelque chose en dehors de soi; quelque chose de plus grand et de moins fragile. Le vrai courage, celui qui n’est pas une floraison d’un jour ni une simple vaillance physique, a sa source dans l’amour. Au fond de tout acte de vaillance authentique et de toute vie sûre, il y a le don de soi-même. L’homme courageux est celui qui se jette dans la mêlée pour la vérité, la justice, la défense du faible, le salut de la patrie. C’est celui qui, alors même qu’il ne donnerait pas à sa croyance une forme arrêtée, aime la vie à cause des biens supérieurs auxquels on peut la consacrer. Il a la conviction que la vie ne consiste pas à boire, à manger, à jouir, à avoir un rayon de lumière dans les yeux, une goutte de sang dans les veines; mais qu’elle consiste à se consacrer, avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on a, à ces réalités invisibles qui seules donnent à la vie terrestre son sens et son prix. * * * * * Jeune vivant, si tu aimes la sérénité, le calme de l’esprit, la divine insouciance, il faut faire alliance contre la peur avec les forces surhumaines en qui la fermeté de l’homme prend sa source. Le jour où tu auras placé ton centre plus haut que toi, le jour où ta grande crainte sera de commettre une lâcheté, tu seras délivré des craintes subalternes. Ce jour-là, tu saisiras ce que ne saisit pas l’homme qui n’a d’autre Dieu que soi. Celui-là seul comprend pourquoi il a une tête sur les épaules, qui est prêt à se la laisser couper pour la justice. Celui-là seul est un vivant et jouit de la vie, qui à tout instant est résolu à l’entier sacrifice de lui-même, par amour. Celui-là seul est libre, qui s’est donné à Dieu. La crainte de l’Éternel nous affranchit de toute autre crainte. C’est de cette disposition centrale du cœur que découlent tous les actes courageux. Le secret de l’énergie supérieure et de l’ascendant qu’elle exerce, c’est que l’on sent, derrière la moindre démarche et la moindre parole, la résolution d’aller jusqu’au bout. Je termine par un joli mot d’un jeune soldat après sa première bataille. Comme on lui demandait ce qu’il avait éprouvé, il répondit: «_J’ai eu peur d’avoir peur, mais je n’ai pas eu peur._» Le brave garçon! tâchons de lui ressembler: ayons toujours peur d’avoir peur, et nous n’aurons jamais peur! XIV LE COMBAT Ich bin ein Mann und trage ein Schwert. (Je suis un homme et je porte un glaive.) Hauff. J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. Saint Paul. Nous avons signalé quelques-unes des sources de l’énergie. Son emploi est suffisamment indiqué dans sa nature même, telle que nous avons essayé de l’esquisser. Mais il n’est pas inutile d’ajouter quelques remarques sur ce sujet. L’énergie est destinée à l’action. C’est là son élément. Elle vit par l’action et pour l’action. Et comme il est impossible que l’homme agisse, sans agir dans un sens déterminé, soit pour le bien, soit contre lui, l’action prend inévitablement le caractère de la lutte. Tout acte est un acte de combat. Le mot de combat est un de ceux qui reviennent le plus souvent sur les lèvres de nos contemporains. Les uns l’acclament, les autres le maudissent. Nous allons essayer de nous frayer un chemin entre ces tendances extrêmes. Supprimer le combat, c’est impossible. La vie est un combat. Tant qu’elle durera, le combat durera. Il n’y a pas à sortir de là. Nous conseiller de ne pas combattre, c’est nous engager à abdiquer et à déclarer que la vie est mauvaise. Mais il y a combat et combat. Dire que le combat se fait pour la vie, et entendre par là l’existence matérielle, c’est affirmer du même coup que la vie est le bien suprême. Or cela peut être vrai pour l’animalité: pour elle, le grand mal est de périr, le grand bien de se conserver. Mais pour l’homme, le bien suprême n’est pas sa vie; autrement, comment expliquer que les meilleurs d’entre nous soient précisément ceux qui sacrifient leur vie à des biens qui pour eux ont plus de prix que la vie même? Comment expliquer qu’il y ait, pour n’importe quel homme, des circonstances où il est lâche de tenir à la vie? Comment expliquer que, pour l’humanité, la crainte exagérée de la mort soit une source de servitude et d’avilissement? Comment expliquer le respect du fort pour le faible, cette base de tout l’esprit moderne? Comment expliquer la haine invincible de la partie la plus noble de l’humanité pour la violence, la tyrannie, les spoliations? On ne détruira pas ces faits. Et en face d’eux, il est impossible de dire que la loi de l’humanité soit ce combat inférieur et brutal pour l’existence matérielle qu’une observation incomplète a fait prendre pour la partie essentielle du drame de l’histoire. Le combat suprême d’un être se fait pour son bien suprême, et, pour l’homme, le bien suprême n’est pas la vie, c’est la justice. Le grand et bon combat, c’est le combat pour la justice. Tout autre combat n’est qu’une image imparfaite de celui-là. Pour parler de la guerre proprement dite, j’ajouterai: Il est rare que les choses humaines, et surtout les grands conflits, se présentent avec un caractère absolu de bien ou de mal; mais on peut toujours affirmer ceci: La qualité d’une guerre dépend de la quantité de force morale et d’idéal qui s’y trouvent tissés dans la trame des nécessités et des intérêts matériels.--C’est un combat inférieur que celui qui se livre pour des sacs de riz, des mines d’or ou de charbon, des intrigues politiques. J’aimerais mieux me battre pour le Saint-Sépulcre. Il y a plus de grandeur morale dans les croisades que dans la plupart des entreprises très positives qu’on a coutume de décorer du nom de grandes guerres. On peut remuer des centaines de mille hommes, dépenser des millions, détruire et saccager des villes, mettre en œuvre toutes les ressources matérielles et morales dans des conflits gigantesques, sans qu’il y ait autre chose à l’origine que des motifs misérables. Il faudrait plutôt appeler grande guerre, celle pour laquelle on peut s’enthousiasmer, et dans laquelle sont en jeu les biens pour lesquels l’homme peut souffrir et mourir sans se dire: à quoi bon? Quand on marche à la mort, le moins qu’on puisse demander est de savoir pourquoi. Or cette satisfaction manque très souvent. Que de combats qui ne valent pas le sang qu’ils coûtent! Et si l’on ne pouvait pas se dire qu’après tout ils ont quelquefois empêché l’énergie de s’endormir, et fourni à quelques-uns l’occasion de donner des exemples précieux de vaillance et de dévouement, ces combats nous laisseraient sans consolation. Je ne dis pas cela pour polémiser contre la guerre en général. Mon but est de faire sentir seulement que ce vocable désigne des choses très diverses, qu’on ne peut ni condamner ni approuver en bloc. Ce qui m’affecte péniblement dans les polémiques ordinaires contre la guerre, c’est leur arrière-pensée utilitaire; c’est aussi la description effrayante des souffrances de tout genre que la guerre traîne après elle. Ce n’est pas le sang, ce ne sont pas les blessures, les morts, l’effroi et les calamités indicibles, qui font d’une guerre un mal. Car lorsque tout cela est enduré pour la justice, la liberté de conscience, l’intégrité nationale, qui donc oserait reculer? Quelles hécatombes ne valent mieux que l’ignominie de l’esclavage accepté par crainte de la souffrance? Quelles horreurs des champs de bataille égalent celles de la paix à tout prix?--Il ne faut pas venir non plus nous faire désirer la paix pour des raisons utilitaires. Ce n’est pas parce qu’elle coûte cher qu’une guerre doit être répudiée. Chacun sait que les meilleures choses sont aussi presque toujours celles qui coûtent le plus. Les raisons utilitaires sont de très mauvaises raisons. La fin de la morale utilitaire est la bassesse, la corruption et la fange. Le sang vaut mieux que la boue. Je sais tout le mal qu’on peut légitimement dire de la paix armée, je connais les tares profondes qu’a toujours engendrées le militarisme. Mais la question ne se réduit pas à cela. Qui nous dit que cet âge utilitaire n’ait pas enfanté malgré lui, dans ses institutions militaires, son propre contrepoids? Notre société actuelle serait-elle capable de créer une école de discipline, d’abnégation, une tradition d’impersonnalité comparable à l’armée? Qui sait si, à ce degré de moralité toujours assez inférieur où nous vivons, les nations ne sont pas appelées à se surveiller et à s’entraîner pour se garantir contre le sommeil et la pourriture? La paix internationale viendra quand le monde en sera digne; elle ne ferait peut-être, à l’heure présente, que hâter l’universelle décadence. Quoi qu’il en soit, nul ne me contredira si j’affirme que parmi les plus belles figures de l’humanité il faut compter celle du soldat. Lorsque saint Paul veut dépeindre le chrétien armé pour la justice, il emprunte tous ses termes à l’équipement du guerrier, et le Christ lui-même, le grand lutteur pacifique, a dit: «Je suis venu apporter le glaive.» Mais revenons à notre sujet qui est le combat, en prenant le mot dans son acception la plus générale: Tant qu’il y aura dans le monde, du mal, de l’iniquité, de la violence, tout homme digne de ce nom aura pour devoir de se lever pour les combattre avec toutes les forces dont il dispose. C’est en vue de cette lutte-là que nous faisons tout le reste. Un bon soldat, soit qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, qu’il endurcisse ses muscles, qu’il éclaire son esprit, qu’il entretienne ses armes, il le fait afin de mieux lutter. Il ne lui est permis d’accomplir aucun acte qui diminuerait sa force. Et la grande question pour chacun est celle-ci: De quel poids pèsent mes actions dans la lutte pour la justice?--Un homme n’est complet que lorsqu’il est sous les armes. Rien n’est beau comme le combat, quand c’est le bon, le vrai, le seul! que ce combat se fasse par le glaive, la parole, la plume ou sous toute autre forme. Car ici rien n’est indifférent. Ceux qui sonnent du clairon, ceux qui veillent à l’approvisionnement, accomplissent leur fonction dans la guerre aussi bien que la sentinelle qui monte la garde, ou le capitaine qui commande l’assaut. La plus belle forme de la solidarité humaine est une lutte organisée où chacun occupe son poste et fait son devoir; où le chef et le soldat se confondent dans une action unique! Oh! la belle et vaillante guerrière que l’humanité sous les armes, pour la justice, la vérité, la liberté, tous les biens qui valent qu’on se donne pour eux! Oh! l’école sublime où tant de vétérans et de compagnons d’armes, unis à travers tous les temps et toutes les nations, enseignent la même discipline, le même dévouement, et supportent fièrement les mêmes misères sous le plus saint des drapeaux! Devrait-il être nécessaire d’ajouter que le caractère indélébile du grand et bon combat, et le signe distinctif de ceux qui s’y enrôlent, est _la loyauté, la droiture, la courtoisie_? Il importe de distinguer la cause de ce parfait chevalier, qui est pour moi l’idéal de l’homme, d’avec celle de tous les flibustiers, de tous les énergumènes, de tous les brigands de la plume ou de l’épée. A bas les armes louches, à bas la fourberie! Je confesse avec une tristesse infinie que la loyauté et la courtoisie disparaissent tous les jours davantage de nos combats. La cause en est facile à discerner. C’est l’esprit de parti et non l’esprit de justice qui nous anime. C’est pour cela que la principale vaincue, dans presque toutes nos luttes, c’est la justice. Je conjure tous les jeunes gens, qui comprennent la nécessité de la bonne guerre, de purifier avant tout leurs armes et leurs intentions. C’est un crime de croire que tout soit permis à la guerre, guerre de nations ou guerre d’idées. Pour défendre bravement sa patrie, il n’est pas nécessaire d’avoir pour l’étranger le sentiment qu’on a pour les bêtes fauves, et d’oublier qu’il est un homme. Celui qui est animé de ces sentiments sauvages est d’ailleurs exposé à les tourner contre quiconque est son adversaire, même à l’intérieur de son pays. C’est un aveugle et un fanatique prêt à traiter ses compatriotes avec la même brutalité que l’ennemi extérieur. Aucune nation n’est honorée d’être défendue par des brutes: cela la déshonore au contraire, et l’affaiblit. Le fanatisme est comme ces explosifs dangereux qui tuent presque aussi souvent ceux qui les manient que ceux auxquels ils sont destinés. Dans le conflit des idées, il en est exactement de même. Vous êtes persuadé d’être dans la vérité, et vous attaquez des erreurs que vous croyez dangereuses, en philosophie, en politique, en morale, en religion? Vous faites bien. La pire attitude de l’esprit est celle qui consiste à penser que le pour et le contre, dans ces questions-là, se valent, et que les gens intelligents ne se battent pas pour des idées. Mais gardez-vous de penser que le choix de vos moyens soit indifférent, et que vous puissiez, sans danger, faire flèche de tout bois. Quand on combat pour la vérité, on se doit à soi-même et à la cause que l’on veut défendre, de mettre un scrupule entier dans tous ses procédés. Et il ne faut jamais être plus consciencieux que lorsqu’on attaque avec une grande énergie. Le chirurgien désinfecte ses instruments avant de s’en servir. Je considère comme un malfaiteur quiconque défend sa foi politique, sa croyance religieuse ou morale, sans respecter ses adversaires. Les ruses, les calomnies, les traquenards, les indélicatesses, par lesquels on essaye de servir une cause, la compromettent toujours. Voilà le secret de l’impuissance de tant de causes, bonnes au fond. Ce sont leurs partisans qui les perdent, parce qu’ils combattent avec des armes déloyales. On en arrive à transformer une société en une mêlée confuse où des adversaires sans scrupule s’exterminent les uns les autres, se salissent, s’avilissent, sous prétexte de servir le bien, la liberté, la justice, la conscience. Qui nous délivrera de l’esprit de parti, virus pestilentiel plus dévastateur que les fièvres pernicieuses et la rage? * * * * * Un mot de réconfort maintenant pour les lutteurs pacifiques dont le cœur est troublé par le train de guerre perpétuel où ils se croient jetés. Ils déplorent, ceux-là, qu’il faille toujours, quoi que l’on fasse, être l’adversaire de quelqu’un. Encore si cet adversaire était tel, invariablement, qu’il fût possible de l’attaquer et de le frapper sans regret! Mais souvent il est respectable. Souvent il nous tient de près par les liens du sang ou de l’amitié. Qu’il est dur de lutter contre ceux qu’on aime, qu’on admire! Voici ce que je dirai à ces cœurs blessés: Soyez heureux! Vous vous trouvez dans une des situations les plus favorables à la réalisation du bien. Les sentiments que ces adversaires vous inspirent vous aident à lutter avec toute la probité dont vous êtes capables, et à fournir à ceux qui ont les yeux sur vous l’exemple de ce qu’il y a de plus rare: un conflit loyal. Ce n’est pas vous qui avez créé le monde, ce n’est pas vous qui avez fait du combat la loi de tout progrès. Vous ne voyez ni assez haut ni assez loin pour saisir l’ensemble. Accomplissez le devoir immédiat. Il se peut que vous attaquiez des gens qui ont raison de se défendre, et qui seraient coupables s’ils se mettaient d’accord avec vous par une capitulation. Leur devoir est de résister, le vôtre de monter à l’assaut. Il n’y a là ni contradiction ni matière à sophisme. Qu’on ne dise pas: ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux. Sans doute, si un homme prétendait soutenir en même temps deux thèses opposées, il ne serait qu’un dilettante (j’ai presque dit un «fumiste»). Mais que deux hommes soutiennent avec le même droit des idées et des intérêts opposés, cela est non seulement possible mais nécessaire, et rien n’est plus profitable à la justice comme à la vérité. On est bien placé pour arriver au vrai, quand on lutte contre un ami, et qu’aucun fiel ne risque d’empoisonner les armes. D’ailleurs, tout en se combattant, on poursuit, au fond, deux parts différentes du même travail. Et ainsi la tristesse se change en consolation. Il vaut mieux que deux causes opposées, mais destinées à se compléter dans une unité plus élevée, soient soutenues par des hommes aussi convaincus que bienveillants, aussi fraternels que résolus. Ne craignez pas qu’ils fléchissent ou se défendent mollement parce qu’ils ne peuvent se haïr. La cause est en bonnes mains. Elle sera mieux servie que par des enragés qui l’oublieraient bien vite pour se traiter de Turc à More et traîner leurs drapeaux dans l’ornière vaseuse des personnalités. J’ai trouvé quelquefois une grande douceur à prendre, sur ce sujet, une très simple leçon de choses, que nous fournit la première horloge venue. Regardez-la bien, cette horloge: c’est la lutte organisée et perpétuelle entre le ressort, qui n’a qu’une fonction, se détendre, et le balancier, qui en a une contraire, s’arrêter. Si le ressort était livré à lui-même, il se détendrait tout d’une fois. Quant au balancier, sans le ressort, il s’arrêterait et ne bougerait plus. La force motrice de l’un a besoin de la force d’inertie de l’autre, et réciproquement. C’est du jeu régulier de ces deux forces en lutte que résulte la précision admirable de ce mécanisme. Que de fois, en interprétant ce fait si simple, me suis-je dit: Quand nous luttons pour l’autorité et la liberté, pour l’intégrité individuelle et la solidarité, pour la science et la foi, pour la propriété et le droit des plus misérables, faisons-nous autre chose que d’imiter ce mécanisme? Ainsi la lutte entre les classes, qui fait gémir les uns et exulter les autres, doit devenir, si elle est pénétrée du bon esprit, une collaboration pour la justice sociale. Que chacun soutienne son droit, se fasse l’interprète des nécessités qui résultent de sa fonction, des besoins que sa situation particulière lui fait le plus vivement sentir, et, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté, l’entente sortira de l’opposition loyale. Chaque homme, chaque tendance de l’esprit, chaque nation a son rôle, son mot à dire dans le monde. C’est pour cela qu’ils sont venus. Parmi ces forces diverses, les unes sont destinées à aller de l’avant. Si elles étaient sans contrepoids, elles iraient si vite que tout se détraquerait. La société deviendrait semblable à une pendule qui radote. Les autres sont destinées à être les freins, à ralentir et régulariser le mouvement. Mais si elles agissaient seules, tout s’arrêterait. C’est pour cela que, bon gré mal gré, elles sont obligées de lutter l’un contre l’autre, disons plutôt de travailler ensemble, car leur lutte est la vie même des sociétés. Dans cette lutte, comme dans tout autre combat, il y a des risques à courir, des biens à perdre, des blessures, des souffrances, des sacrifices; c’est pourquoi je tiens à terminer ce chapitre par la déclaration que voici: Une seule chose me paraît encore plus belle que de frapper des coups pour la justice: c’est d’en recevoir. XV L’ESPRIT DE LA DÉFENSE Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés. Livre des Proverbes. Tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me l’avez fait à moi-même. Évangile selon Saint Matthieu. --Que se passe-t-il en toi lorsque tu vois un être puissant en maltraiter un qui est faible et désarmé? --Il me prend une envie furieuse d’accourir, d’attaquer le fort et de protéger le faible. --Fais de ce mouvement instinctif ta loi consciente. Suis-la toujours sans broncher. C’est un meilleur guide que toute la sagesse prudente de ceux qui consultent leurs risques avant de venir au secours de l’opprimé. Si tu ne suis pas ce mouvement, tu deviendras l’homme des circonstances, l’esclave du succès. Tu seras le complice du plus fort, en attendant qu’il lui plaise de te choisir pour victime. Homme, tu vaudras moins que le chien qui aboie au voleur, sans crainte des coups, et se jette à l’eau pour sauver une vie. On parle du droit de la défense, c’est de devoir qu’il faudrait parler, car le droit peut être sacrifié, et il est souvent plus généreux de renoncer à son droit strict que de le revendiquer avec un excès d’âpreté. Mais sacrifier le devoir n’est permis à personne. Je vais essayer de montrer à quel point la défense est urgente, inévitable; non seulement celle du faible, mais la défense en général. Ce ne sera pas une entreprise superflue, car, parmi les points obscurs de la conduite humaine, il en est peu de plus obscurs que celui-là. La promptitude et l’ardeur qui caractérisent la vraie jeunesse ont besoin d’être éclairées sur ce point. Ce n’est pas que nous ayons, en général, besoin d’être poussés à la défense. Mais il s’agit de savoir de quelle défense il est question, et dans quel esprit elle est entreprise. La plupart d’entre nous sont prompts à la riposte, extrêmement sensibles à l’offense. L’acuité de leur sentiment personnel est extrême. Tout choc extérieur leur produit l’effet que produit un coup de feu dans les gorges des montagnes: l’écho le répercute cent fois, et l’amplifie jusqu’à en faire un roulement de tonnerre. Pour l’homme dont la principale conviction est l’importance de son petit personnage, toute offense est un crime de lèse-majesté. Il se lève aussitôt, mais regardez-le! Est-ce pour la défense qu’il se lève? C’est plutôt pour la vengeance. Entre ces deux choses, il n’y a nul rapport. La vengeance contient des éléments d’impure et basse personnalité qui nous l’interdisent absolument. Il y entre aussi une sorte de jouissance infernale que le grand nombre ne sait pas se refuser, et dont l’attrait peut mener loin. On est convenu de s’insurger contre la loi du talion: œil pour œil, dent pour dent. On a tort. Cette loi n’est point barbare. C’est un grand progrès vers la justice. Car enfin, se contenter de mesurer la vengeance à l’offense, c’est faire preuve de modération. Que de gens, en qui la brute s’éveille facilement, gagneraient à être ramenés à la loi du talion! Je sais de quoi je parle, quand je dis que la jeunesse n’est pas l’âge où l’on a le moins besoin d’entendre ces vérités-là. La rancune, bien qu’on la représente avec une face ridée et des yeux caves, empoisonne bien des jeunes cœurs. Ce n’est pas aux hargneux de tout âge, aux querelleurs, aux plaideurs, à ceux qui ont toujours quelque vengeance à satisfaire ou quelque vieille rage à assouvir que je veux, ici, prêter ma voix. Je viens au contraire les écarter pour éviter toute confusion. Ils sont la pire caricature de la juste défense telle que je la recommande. Le premier caractère de la vraie défense est l’impersonnalité. Elle n’est pas une entreprise au compte privé de qui que ce soit. C’est une action pour la justice. Qu’il vous soit fait une injure quelconque; qu’on ait pratiqué vis-à-vis de vous la calomnie, le vol, l’agression violente, ce n’est pas _votre affaire_ avant tout. Vous n’avez ni à vous venger ni à passer l’éponge sur ce qui s’est fait. Mais l’humanité et la justice ayant été lésées en votre personne, vous avez à prendre des mesures contre l’action hostile qui s’est exercée là. En vous vengeant, vous augmentez l’injustice. En vous laissant maltraiter impunément, vous vous associez à elle, et vous l’encouragez. Vous l’encouragez, non pas pour vous seulement, ce serait le moindre inconvénient, mais vous l’encouragez en général. Vous permettez à l’ennemi de faire une brèche par laquelle il pourra pénétrer pour faire du mal à d’autres qu’à vous. S’il n’était pas entendu qu’on doive se défendre, l’âge d’or commencerait pour l’injustice et la violence, et tout ce qui est honnête et pacifique deviendrait la proie des méchants. Donc il faut se défendre soi-même et défendre le prochain. La question n’est pas de savoir s’il s’agit de lui ou de moi; mais c’est de savoir que la justice est atteinte et compromise, et qu’il faut accourir pour la soutenir. Et ce que je dis ici pour les individus, est vrai pour les sociétés et pour les nations. Courir sus aux voleurs, aux meurtriers, aux corrupteurs de la jeunesse, aux empoisonneurs de l’esprit public ou de la santé publique, ce n’est pas un droit, c’est un devoir.--Et s’il me plaît de me laisser voler, attaquer dans la rue, tromper, souiller? Vous n’en avez pas le droit, car lorsque vous permettez ces choses sur votre personne, vous compromettez le droit d’autrui, dont vous n’êtes pas le maître. Vous méconnaissez la solidarité. Vous établissez dans votre vie privée un foyer d’infection. Celle-ci se propagera. Il se peut que la société n’ait pas les moyens de vous en empêcher; mais j’ai, moi, le droit de vous dire que vous vous rendez complice des voleurs, des assassins, des semeurs d’immoralité. De même, pour une nation, ce n’est pas un droit d’être armée et de se défendre, pas plus que ce n’est un droit de défendre son pays: c’est un devoir absolu. Une nation n’a pas le droit de se laisser démembrer, envahir, insulter, ni même intimider. Si elle le faisait par esprit pacifique, elle se rendrait complice de ses ennemis, et elle affaiblirait le droit de ses voisins, la sécurité générale. La défense est une chose sacrée. C’est pour cela que je trouve immoral de la déconseiller. Quel que soit mon respect pour un homme comme Tolstoï, je ne puis m’empêcher de trouver dangereux les paradoxes qu’il professe sur ce sujet et qui pourraient se résumer ainsi: «La défense engendre le mal. Les précautions que nous prenons contre les offenseurs, les font redoubler d’animosité. La police multiplie les voleurs et les assassins. Les lois, les règlements de toute sorte provoquent les délits et les crimes. Une nation, en se défendant, engendre pour l’avenir les causes innombrables de conflits nouveaux. En renonçant à la défense, on ferait cesser, comme par enchantement, toute attaque, tout combat.» Ces théories sont appuyées, il est vrai, sur les paroles du Christ: «Ne résistez pas au méchant; quand on vous frappe sur la joue droite, présentez la joue gauche.»--Mais on peut se demander si ces paroles doivent être toujours appliquées littéralement. Il m’est permis de me souvenir que Celui qui les a prononcées, attaquait les pharisiens avec une véhémence extrême et chassait les vendeurs du temple à coups de fouet. Employer la douceur dans certaines circonstances, ne serait-ce pas jeter les perles aux pourceaux? Et cependant il faut reconnaître que les armes les plus fortes dont l’humanité se soit jamais servie dans le combat contre le mal, sont la patience, le pardon, la douceur, l’amour. Elles ont fait mieux que vaincre l’adversaire, elles l’ont souvent gagné, ce qui est plus difficile. Et si nous admirons les champions courageux qui ont mis la force au service des causes justes, il faut admirer davantage encore ceux qui ont résisté par l’abnégation, la souffrance muette, l’immolation d’eux-mêmes. A eux appartient la palme suprême, et seuls ils ont le droit de nous enseigner la juste défense, parce qu’ils l’ont pratiquée sous sa forme la plus sublime. J’estime qu’on est fidèle à leur esprit en disant: En toute occasion, lutter contre le mal est un devoir absolu; mais entre les moyens de défense, il faut choisir d’abord les moins violents, et n’avoir recours aux autres que par nécessité. Surtout ce qu’on ne doit jamais oublier, c’est _l’esprit de la défense_. Tout est là. De même que vous pouvez blesser plus grièvement par des paroles que par l’épée, ou faire une œuvre de haine sous les dehors de la douceur, de même vous pouvez faire du bien et guérir, même en vous servant des moyens qu’il est convenu d’appeler violents. L’homme qui me résiste par le fer et le feu, lorsque je veux faire le mal, accomplit une œuvre de bonté, quoiqu’il s’y applique avec une sévérité redoutable, et si moi, ouvrier d’iniquité, je pouvais comprendre ce qui l’anime, ce qu’il souffre peut-être quand il me traque, me serre de près, me frappe, je l’appellerais mon bienfaiteur, et je m’enrôlerais sous sa bannière. * * * * * On me pardonnera d’insister sur ce devoir de défense. Nous avons tant besoin d’y être constamment ramenés. Je ne vois que gens qui pratiquent la vengeance, et si peu qui comprennent la défense véritable. La plupart, quand il ne s’agit pas d’eux-mêmes, ne bougent pas. Pour excuser leur inertie, quelques-uns disent: Dieu, la vérité, la justice, sont assez forts pour se défendre, ils n’ont pas besoin de nous. Quelle erreur grossière! La conséquence en serait la suppression de toute activité. Pourquoi serions-nous là, alors, si nous n’avions rien à faire? C’est par nous, malheureusement, que le mal arrive, et il n’y a aucune espérance qu’il soit jamais réparé et vaincu autrement que par nous. Dieu agit dans l’humanité par les forces humaines, comme il agit dans la nature par les forces naturelles. On peut, il est vrai, soutenir qu’aucun homme n’est nécessaire, que les meilleurs peuvent venir à manquer sans que l’œuvre s’arrête; mais il ne faut pas exagérer cette façon de voir. A un certain point de vue, il est tout aussi juste et plus encourageant de dire qu’on a besoin de nous. Et il est de fait qu’il reste bien des lacunes, des places vides, des brèches terribles, après le départ de certains hommes actifs et vaillants. Ne disons donc jamais que le bien arrivera tout seul et sans nous. Disons encore moins que le mal qui se fait ne nous regarde pas, lorsqu’il ne nous attaque pas directement dans nos corps ou nos biens. Le monde est plein de soi-disant braves gens qui font ce raisonnement commode. Il est vrai que s’ils sont eux-mêmes atteints, ce sont les plus ardents à crier au secours.--Cette catégorie de braves gens mérite d’être classée avec les escarpes, les voleurs, les calomniateurs de profession. Leur inertie favorise les progrès de toute cette engeance, plus sûrement que le meilleur bouillon de culture ne favorise le développement des microbes. «Mêlons-nous de ce qui nous regarde», est une devise malfaisante, car elle équivaut à celle-ci: «Ce qui concerne mon prochain ne me regarde pas.» Tout nous regarde. L’axiome moral: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse», a pour corollaire: «Ne laisse pas faire à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse.» Il est bon de s’en pénétrer. On travaille mieux à devenir fort quand on sent que c’est pour défendre quiconque a besoin de vous. Parmi les bons moments que la vie nous accorde, je compte ceux où il nous est donné de pouvoir défendre quelqu’un. Être là, empêcher un faible d’être écrasé; agir, souffrir en sa faveur, se passionner pour sa cause, et n’avoir ni trêve ni repos jusqu’à ce qu’elle soit gagnée, je ne vois rien au-dessus de cela. Dans le Vieux-Testament nous lisons: Et l’Éternel dit à Abraham: _Abraham!_ et Abraham répondit: _me voici!_ Partout où il y a quelque juste défense à entreprendre, une voix, la même toujours, appelle chaque homme par son nom. Heureux celui qui se lève et crie: me voici! Jeunes gens, voilà de quoi remplir vos jours d’utiles préoccupations, et vos cœurs de belles et grandes pensées qui vous aideront à vaincre le mal qui est en vous. Défendez les faibles, défendez le pauvre, défendez ceux qu’on calomnie, défendez les absents. C’est une chose ignoble que de combattre au pistolet contre quelqu’un qui n’est armé que d’un bâton, et surtout lorsqu’on est plusieurs et qu’il est seul. Voilà pourtant ce que nous faisons chaque fois que nous prenons part à une attaque contre un absent. _Les absents ont tort._ Mot terrible, car enfin, il faut y ajouter celui-ci: _c’est parce que personne ne les défend._ Se doute-t-on qu’en disant: les absents ont tort, on accuse tout le monde de lâcheté? Il ne faut pas accepter cette honte. Si vous ne connaissez pas celui qu’on attaque, montrez que vous n’admettez ce qu’on dit contre lui que sous bénéfice d’inventaire et jusqu’à ce qu’il ait eu le temps de se justifier. Si vous le connaissez, ou s’il vous tient de près, parlez pour lui quand il en est digne; et s’il ne l’est pas, faites sentir qu’il vaut mieux accuser les gens en face que derrière leur dos. Nos mœurs publiques et privées sont à tel point infestées par les calomnies et les fausses nouvelles qu’il faut prendre des mesures pour se garantir. J’ai toujours remarqué que, dans toutes les sociétés, une voix qui défendait un absent, cette voix fût-elle celle d’une jeune fille ou d’un enfant, avait une grande force contre une multitude de voix accusatrices et contre le silence des indifférents. De tous les absents, il n’y en a pas de plus désarmés que ceux qui sont absents pour toujours, à savoir les morts. Il faut défendre les morts. Quand un homme est couché dans la tombe, ses ennemis ne se gênent plus. Ils attaquent ceux qu’il protégeait, sa femme, ses enfants; ils portent la main sur ses œuvres. Chaque fois que l’occasion se présente de soutenir le droit de ceux qui ne sont plus, faites-le. Vous ressentirez, en accomplissant ce devoir, quelque chose qu’on ne ressent nulle part ailleurs. En respectant l’humanité jusque dans la mort, surtout dans la mort, vous arriverez à comprendre qu’il ne suffit pas qu’un homme meure pour ne plus être rien. Vous vous apercevrez même bientôt que le meilleur de ce que nous possédons nous vient de ceux qui sont morts pour quelque sainte cause. Comme il y a, hélas! des vivants qui sont morts, il y a des morts qui sont vivants. Leur souvenir, leur amour, leur esprit vous pénétrera. C’est pour le bien de tous qu’ils ont donné leur vie, et dans le mystère où ils sont entrés, ils attendent que d’autres reprennent l’œuvre qu’ils laissèrent inachevée. Quelle plus grande grâce peut souhaiter un jeune homme que celle de sentir s’éveiller dans son âme l’âme des grands morts? Ainsi, d’étape en étape, la défense de la justice nous mène plus haut. C’est un chemin qui monte, et parvenus au sommet qu’il nous fait gravir, nous voyons s’ouvrir une trouée sur la vie infinie. XVI LA BONTÉ RÉPARATRICE Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Évangile selon Saint Matthieu. L’Évangile seul rend à l’âme, je dis à l’âme la plus dévastée, toute la verdeur du jeune âge, toute la fraîcheur des impressions de l’enfance, et, si l’on peut parler ainsi, toute sa virginité. Alexandre Vinet. Nous sommes arrivés ainsi, pas à pas, jusqu’au domaine où c’est surtout par la bonté que se manifeste l’énergie. Sans doute l’énergie dont nous parlons ne cesse jamais d’être unie à la bonté: autrement elle ne serait plus que de la cruauté, de l’emportement sauvage et destructeur; mais cette bonté n’éclate pas toujours avec la même évidence. Lorsqu’elle habite sous l’armure d’airain du combattant, elle nous apparaît comme voilée, et il nous est plus consolant de la voir à l’œuvre, souriante et secourable. Reposons un instant nos regards sur cette partie de sa mission. Elle s’adresse à toutes les victimes du mal, à la grande souffrance humaine, à tout ce qui est frappé, vaincu, perdu. Il faut reconnaître à l’honneur de l’humanité que, sous ses formes tourmentées et affligées, la vie nous semble plus touchante qu’en la plénitude de sa force. Chacun admire un arbre vigoureux, une belle forêt dans leur tranquille majesté; mais quand l’ouragan s’abat sur eux, les secoue, les tord, les déchire, nous prenons parti pour l’arbre contre l’ouragan, et ses branches cassées, son tronc qui résiste et se défend, nous attendrissent bien plus. Et de même à certaines heures, nos yeux sont moins fascinés par les splendeurs du soleil levant que par une pauvre petite lumière qui lutte dans les ombres du soir contre le vent et la pluie. Il y a des hommes qui ne savent pas résister à un cri de détresse. L’or attire le voleur; le cadavre attire le vautour; ceux-là, c’est le malheur qui les attire. Par je ne sais quelle secrète dispensation, ils ont reçu comme un sacre qui en a fait des sauveurs, et comme d’autres sont nés pour blesser et détruire, ils sont venus, pour panser les plaies et adoucir les souffrances. S’inquiétant moins de rechercher l’origine d’une catastrophe que de soulager ceux qui en pâtissent, ils ont déclaré au mal une guerre pacifique. Sa grandeur ne les décourage pas; la petitesse de leurs efforts, comparée à l’infini des misères et des souillures, ne leur fait point tomber les bras. Aux yeux des sceptiques, ils sont de pauvres fous qui veulent boire la mer; les sages positifs sourient de leur candeur; mais ils ne s’inquiètent ni des uns ni des autres, et font ce que le cœur leur a ordonné. Sous leur impulsion, il s’est organisé dans le monde une œuvre réparatrice qui s’adresse aussi bien aux misères physiques, à la maladie, à la pauvreté, qu’aux misères morales, aux infirmités de la volonté, aux souffrances du cœur. La miséricorde a sa tradition comme le crime, et c’est dans cette tradition qu’il est bon d’entrer de bonne heure. Je ne suis pas d’avis qu’on écrase la jeunesse sous le spectacle des laideurs et des souillures, ni qu’on lui assombrisse l’horizon par une révélation trop précoce des tristesses de la terre. Mais il n’est pas moins fâcheux de lui cacher tout. Autre chose est d’être abreuvé tous les jours de récits navrants, épouvanté par des scènes déchirantes; autre chose est de savoir qu’il y a des êtres qui souffrent et d’être initié avec tact, aux épreuves de la vie. Arrivé à la limite de l’adolescence, un jeune homme, à qui l’on a évité tout ce qui parle de la souffrance ou de la mort, est comme une victime qu’on aurait désarmée de propos délibéré, pour la livrer plus sûrement à ses meurtriers. Il ignore une des lois primordiales de la vie, la loi de la douleur. Cela constitue pour son propre compte une lacune grave, et diminue en même temps sa faculté d’être utile au prochain. Comment celui qui ignore la souffrance peut-il y compatir ou la soulager? Il y a beaucoup de bonnes raisons pour que nous fassions se rencontrer la jeunesse et la douleur. La douleur mûrit, assagit, affermit. C’est par ce baptême de feu qu’on entre vraiment au sanctuaire de l’humanité. On n’est pas un homme quand les flots de misère ne battent pas votre âme comme les flots des mers battent leurs rivages. La douleur a en outre le don de nous purifier. Une certaine légèreté d’esprit est incompatible avec elle. En fraternisant avec la douleur, nous concluons une alliance puissante, grâce à laquelle nous vivrons mieux. Ne craignez pas que cela diminue la joie. C’est une erreur. La joie, comme tout ce que l’humanité a de saint et de grand, ne fleurit que sous le régime de la loi commune, et non sous celui du privilège ou de la fantaisie. Celui qui aspire au privilège et veut se soustraire à la loi commune de souffrance et de peine, au lieu d’élargir sa vie, la rétrécit. Il offre à la joie, pour l’y cultiver, le réduit obscur où végète l’égoïsme, comme on offrirait une cave à une fleur. La sympathie élargit la poitrine et augmente la faculté d’être heureux. Au surplus, pour s’empêcher de compatir à la souffrance, il faudrait que la jeunesse se fît violence à elle-même. Quoi de plus généreux qu’un jeune cœur? quoi de plus prêt à s’attendrir et à voler au secours, sans regarder en arrière? La vie nous fait souvent un visage renfrogné; les méchancetés et les ingratitudes nous durcissent le cœur. Quelques-uns deviennent pachydermes en avançant en âge. Mais en général, quand on est jeune, on n’a pas les sens émoussés pour la douleur d’autrui. Il y a des jours où l’on veut du bien à tout l’univers, où l’on souhaite la bienvenue aux passants inconnus, où l’on pardonne à tous ses offenseurs, où le cœur est voué à tout ce qui peine et pleure, où l’on voudrait prendre dans sa main, pour les réchauffer, les pieds des petits enfants, où l’on suspend en esprit des couronnes aux cercueils qui s’en vont sans un signe ami. Et il faudrait anéantir tout cela? Non, non! ne résiste pas au mouvement qui t’entraîne vers la pitié. Cours à l’action réparatrice, apporte ton tribut au saint labeur d’espérance et de bonté! Qui serait mieux préparé à cette tâche que la jeunesse? Elle manque d’expérience. Mais l’expérience s’acquiert auprès de ceux qui la possèdent, et, certes, ceux-là n’en sont point avares. Ils ne craignent pas les concurrents. D’ailleurs, manquer d’expérience n’équivaut pas à manquer de moyens. Pour l’œuvre de pitié, la jeunesse a des moyens si puissants qu’on peut dire qu’elle possède des grâces d’état. On nous raconte qu’une fleur, une araignée ont suffi pour charmer les longs ennuis de certains prisonniers. Pour charmer la douleur, l’adoucir, la consoler, rien ne vaut le contact de la jeunesse. Elle porte avec elle la vie et l’espérance. Sans beaucoup parler, ni chercher de moyens compliqués, elle nous fait plus de bien que certains consolateurs officiels. Si l’on savait ce que peut un sourire, une visite, un petit don amical, sur certaines vies obscures et déshéritées, comme on donnerait volontiers ces humbles présents dont on a les mains pleines! Le vieux rabbin Hillel, contemporain de Jésus, résumait tous ses conseils à la jeunesse dans ce seul mot: _Sois bon, mon enfant!_ Que de choses on ferait, et que d’autres on abandonnerait pour toujours, si l’on prenait cette devise comme règle de conduite! La bonté, c’est après quoi nous soupirons tous, parce que tous, nous souffrons. Ouvrir les yeux, cultiver en soi le sens délicat des souffrances humaines, afin de les deviner; apprendre à toucher les blessures d’une main légère, pourquoi si peu d’hommes se soucient-ils de s’y appliquer? C’est cependant la chose du monde la plus humaine. Pourquoi préférons-nous travailler à l’œuvre inhumaine qui consiste à froisser, à tourmenter, à faire couler des larmes?... _Sois bon, mon enfant!_ Sur le chemin obscur que parcourent les hommes, la bonté seule y voit clair. Elle a la révélation des choses que nul n’aperçoit. C’est pour cela que, par sa simple présence, elle prouve tout. Elle rassure, elle signifie pour quiconque souffre et peine, fût-il le dernier et le plus misérable de tous: tu n’es pas oublié. C’est pour cela que l’homme, tout méchant qu’il soit, a reconnu la bonté pour divine, et jamais Dieu ne lui est apparu plus clairement que sous la figure d’un homme qui, ému de pitié pour sa douleur comme pour sa méchanceté, s’est sacrifié afin de le délivrer de l’une comme de l’autre. XVII SURSUM CORDA! Honorer Dieu Aimer l’humanité, Agir en brave Triades gauloises. «... Dieu saint! Je me donne aujourd’hui à toi de la manière la plus solennelle... Je renonce à tous les maîtres qui ont dominé sur moi, aux joies du monde et aux convoitises de la chair. Je renonce à tout ce qui est périssable, afin que Dieu soit mon tout. Je te consacre tout ce que je suis et tout ce que j’ai: les facultés de mon esprit, les membres de mon corps, mon temps et mes ressources... Daigne m’employer, Seigneur, comme un instrument destiné à ton service... «... Que le nom du Seigneur me soit en témoignage éternel que je lui ai signé cette promesse avec la ferme et bonne volonté de la tenir. Strasbourg, le 1er Janvier 1760. Jean-Frédéric Oberlin[11]. [11] Tel fut le point de départ d’une des existences les plus nobles et les plus fécondes qui aient honoré la France et l’humanité. Jean-Frédéric Oberlin, né à Strasbourg le 31 août 1740, devint, en 1767, le «ministre catholique évangélique» (c’est le titre qu’il s’était donné) de la rude paroisse du Ban-de-la-Roche, perdue dans un vallon des Vosges. Il en fut, pendant près de soixante ans, l’apôtre, le civilisateur et le bienfaiteur, et y mourut dans sa 86e année, le 1er juin 1826. Il renouvela, dans sa trentième année, l’engagement qu’il avait signé dix ans auparavant. Au déclin de sa vie, relisant une fois de plus son «acte de consécration», il ajouta en marge: «Seigneur, aie pitié de moi!» Il était alors dans sa 82e année. Il mourut quatre ans plus tard (1er juin 1826). La devise qu’il s’était choisie était celle-ci: _Marche devant Dieu._ Dans son testament il avait écrit ces paroles: «Puissiez-vous oublier mon nom, et ne retenir que celui de Jésus-Christ.» Si le grain de blé qui sommeille sous les noirs sillons savait ce qu’il est, il se réjouirait en pensant qu’il résume la peine du laboureur et le soleil de Dieu; qu’il sera le pain de l’avenir, qu’il en est aujourd’hui l’espérance. Il s’associerait librement à sa destinée, l’accomplissant avec amour, à travers la germination, la floraison et la maturité, et jusqu’à l’écrasement sous la meule du moulin. Si l’homme se rendait compte de ce qu’il est et peut devenir, il ferait de même. J’ai essayé, dans ce livre, de faire sentir ce que notre destinée a de grand. Mon désir est de le dire une fois encore en quelques lignes brèves. Qu’est-ce qu’un homme? Un homme, c’est celui qui croit à la vie, à «la fuite utile des jours», au labeur fécond, à la douleur libératrice; c’est celui qui se confie à la volonté qui est au fond des choses. Un homme, c’est celui qui a le cœur fraternel, qui ne conçoit pas son bonheur séparé du bonheur des autres, qui reste uni à l’ensemble, marche dans le rang et aime l’humanité, comme il aime sa famille et sa patrie, de toute l’émotion de ses entrailles et de toute sa puissance de sacrifice. Un homme, c’est celui qui essaye de se gouverner, non selon ses passions, ses intérêts ou le caprice et la violence d’autrui, mais selon la loi de justice. Un homme, c’est celui qui sait combattre et souffrir pour tout ce qui est bon, pour tout ce qu’on aime, pour tout ce qu’on adore. C’est celui qui sait haïr le mal et lui faire une guerre sans merci, sachant bien que notre ennemi suprême, le seul au fond, c’est le mal. Un homme, enfin, c’est celui qui sait mourir; qui comprend que donner sa vie, ce n’est pas la perdre, mais la sauver; c’est pénétrer de l’éphémère dans l’éternel. * * * * * Petit soldat, sur le grand champ d’honneur de l’humanité, à ton poste maintenant! Fais de ton mieux: Sois vaillant, sois juste, aie confiance! Tu sers une bonne cause sous un bon chef. Quand on demandait aux vieux Gaulois ce qu’ils craignaient, ils répondaient avec une ironie superbe: «Nous ne craignons qu’une chose, c’est que le ciel s’écroule!» Si tu es bien pénétré de la valeur inestimable de la vie, ta poitrine deviendra ferme, comme celle de ces rudes aïeux; et quand, sur le chemin du devoir, tu te sentiras trembler devant le péril, quelqu’un qui est plus grand que le ciel et que tout le monde visible te dira: _Ne crains rien; je suis avec toi._ TABLE ANALYTIQUE CHAPITRE I A LA CONQUÊTE DE L’ÉNERGIE Pages Vivre c’est la grande affaire. Pour bien vivre, il faut être, avant tout, pourvu d’énergie. Vanité des autres avantages en l’absence de l’énergie. Prééminence de la force morale sur toute autre puissance. Courage physique et vaillance de l’âme. L’énergie morale, objet à la fois de notre admiration et de nos regrets. Elle est ce qui nous manque le plus. 13-24 CHAPITRE II LE PRIX DE LA VIE Pour se procurer la force morale, il faut aller aux sources où elle se puise. Le but de ce livre est d’indiquer quelques-unes de ces sources. Au premier rang se place l’idée même qu’on se fait de la vie. Le respect de la vie est une source de force. L’homme devient plus ferme à mesure qu’il sent mieux ce qu’il vaut, et qu’il discerne plus clairement son but. Chacun de nous est une espérance de l’humanité, une espérance de Dieu, et notre but est de devenir des puissances pour la justice. Le dogme essentiel est de croire à la vie; l’hérésie capitale consiste à manquer d’espérance. 27-30 CHAPITRE III L’OBÉISSANCE Pour réaliser le but de la vie, l’obéissance est indispensable. Elle est une autre source de force morale. Malentendus au sujet de l’obéissance. Elle n’est pas l’asservissement: elle est la mère de la liberté. Rôle de la tradition et de l’autorité dans l’initiation à la vie. La Loi, extérieure d’abord, puis intérieure. La liberté consiste à associer sa volonté à la loi qui est au fond des choses. L’obéissance aveugle et le respect de la conscience individuelle. Impersonnalité de la conscience. Servitude volontaire. Elle est la proclamation de la solidarité, et son instrument le plus puissant. La résignation. 39-55 CHAPITRE IV LA SIMPLICITÉ L’ambition vulgaire a pour objet de se séparer de l’ensemble pour conquérir une place privilégiée. Cette ambition est une source de faiblesse et d’avilissement. Il y a une autre ambition, la seule bonne, qui résulte de la conviction que le progrès de l’homme consiste à devenir meilleur. Celui qui sait cela reste simple. La vraie grandeur pour lui est intérieure. Persuadé que c’est par les racines que nous vient la force, il reste en contact avec le robuste sillon populaire. 59-68 CHAPITRE V LA GARDE INTÉRIEURE Rôle de la vigilance dans le monde. L’ennemi, c’est tout ce qui affaiblit la vie et nous empêche d’être ce que nous devons être. Fausse sécurité. Le mal en nous; chacun porte en soi de quoi le détruire. Les batailles de l’âme. Leur nécessité. La vigilance augmentée par le sentiment de la responsabilité Nous ne sommes pas seuls en cause. Chacun est le gardien des intérêts du prochain. Le juge intérieur. Hommes de conscience et hommes de galerie. Le recueillement et la prière. Batailles perdues. Les vaincus et les blessés. Clémence et pardon. C’est une force aussi que d’avoir été quelquefois vaincu. 71-83 CHAPITRE VI L’ÉDUCATION HÉROÏQUE _Nihil mirari._ L’admiration et l’esprit de dénigrement ou de raillerie. Nous vivons de respect, nous périssons par la moquerie: chasse le moqueur! Les héros. Leur rôle de pionniers et d’initiateurs. C’est grâce à l’enthousiasme que leur influence pénètre jusqu’à nous. Puissance de l’exemple. L’héroïsme obscur. Si le pessimisme avait raison, il y a longtemps que la société aurait fait naufrage. Le bien qu’on ignore fait équilibre au mal qu’on ne connaît que trop. Cherchez le bien! 87-99 CHAPITRE VII LES COMMENCEMENTS DIFFICILES La jeunesse qui souffre. Difficultés d’ordre matériel et spirituel. L’école de misère; ce qu’on y apprend. Ceux qui ont souffert et lutté sont la force du monde. Des dangers que fait courir à la jeunesse une vie trop facile. Pauvreté volontaire. 103-120 CHAPITRE VIII L’EFFORT ET LE TRAVAIL L’homme craint l’effort comme un ennemi, et c’est son meilleur ami. L’effort n’est pas seulement un signe de vie; mais une source de vie. Le travail. Graves erreurs au sujet du travail. Il ne saurait être considéré exclusivement comme un gagne-pain ou comme une marchandise. Conséquences funestes des idées médiocres qui ont cours sur le travail. Le travail est l’organe par lequel l’homme s’assimile la vie, dans le sens le plus large de ce mot. Celui qui ne travaille pas s’exclut de la vie. Le labeur aimé. _Fac et spera!_ 123-139 CHAPITRE IX LA FIDÉLITÉ Vies incohérentes: vies perdues. Mettons de l’unité dans notre vie. Le perpétuel assaut que nous livrent les circonstances. Lutte pour la stabilité. L’homme est un voyageur qui convoite une patrie. Caractères sûrs et caractères mobiles. Les virtuoses du changement. Avilissement de la parole humaine. L’honnêteté. Morale du dimanche et morale de tous les jours. Duplicité de l’existence. 143-156 CHAPITRE X LA GAITÉ La splendeur du bien et la morale sinistre. Quittez tout air sombre! La gaîté vaillante et ses triomphes. Œuvre néfaste des grincheux. 159-167 CHAPITRE XI L’HONNEUR VIRIL L’honneur est-il chose différente pour l’homme et pour la femme? Il nous plaît d’accorder que pour l’homme, l’honneur consiste surtout dans le courage. Et c’est pour ce motif que nous l’engageons à se garder pur. Le respect de soi-même est une école d’énergie. Malgré les difficultés qu’elle présente, la chasteté est le seul idéal acceptable. Différence entre la chasteté monacale et celle que nous recommandons. Il ne faut pas mépriser la nature; mais la suivre en la respectant. Les sources de la vie, confiées à la garde de l’homme. Noblesse oblige. L’amour est frère de la vaillance. Tout acte contraire au véritable amour est entaché de lâcheté. L’amour respecté est une source de force, de joie, de poésie. 171-184 CHAPITRE XII AUX INFIRMES Fonction sociale de l’infirme. Il est un perpétuel memento qui nous rappelle à la fraternité humaine. L’infirme est une protestation éloquente contre le droit du plus fort et la réfutation de ce droit. Puissance des êtres désarmés. Les forts confondus par les faibles. L’infirme, maître dans la science de souffrir. Vous qui êtes forts, allez lui demander des leçons. L’infirme un consolateur. C’est dans la douleur qu’est le salut du monde. 187-196 CHAPITRE XIII LA PEUR La barbarie et les civilisations raffinées, milieux d’élection de la peur. La peur est l’esclavage par excellence. Les exploiteurs de la peur. La morale de la peur. La crainte des conséquences est le commencement de l’immoralité. La peur du ridicule. Lutte contre la peur. Son royaume est en nous. Moyens de la combattre. Les petits moyens. Le grand moyen. L’amour est le secret du vrai courage. Celui-là seul est un vivant et jouit de la vie, qui à tout moment est résolu au sacrifice de soi-même, par amour. 199-215 CHAPITRE XIV LE COMBAT De l’emploi de l’énergie. Vivre c’est agir, agir c’est combattre. Il y a combat et combat. La lutte pour l’existence ne saurait être la loi de l’humanité, car le but de l’humanité n’est pas l’existence, mais la justice. Le combat suprême d’un être se fait pour son bien suprême. La guerre. Choses très diverses que renferme ce vocable. On ne saurait ni l’approuver ni la condamner en bloc. Dans le sens étendu de ce mot, le combat durera tant que durera le monde. Beauté du combat pour la justice. Son caractère dominant est la loyauté. A bas les armes louches! Le conflit loyal est une des formes les plus énergiques de la collaboration. 219-236 CHAPITRE XV L’ESPRIT DE LA DÉFENSE La défense n’est pas un droit mais un devoir. Vengeance et défense. La juste défense est impersonnelle. La non-résistance. Le Christ commenté par Tolstoï. Ce qu’il faut penser de la parole: ne résistez pas au méchant. Elle indique l’esprit de la défense; mais le Christ lui-même ne l’a pas prise à la lettre. Les armes de la douceur. Ceux qui disent: mêlons-nous de ce qui nous regarde.--«Ne laisse pas faire aux autres, ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même.» Défense des faibles, des absents, des morts. 239-254 CHAPITRE XVI LA BONTÉ RÉPARATRICE L’énergie secourable. Ceux qui blessent et ceux qui guérissent. La tradition de la miséricorde sur la terre. Il faut entrer dans cette tradition quand on est jeune. La jeunesse et la douleur. Vertu consolatrice de la jeunesse. Sois bon, mon enfant! 257-265 CHAPITRE XVII SURSUM CORDA Ce que c’est qu’un homme. 269-272 LIBRAIRIE FISCHBACHER, 33, rue de Seine, à Paris. En vente: Jeunesse, par C. Wagner.--(Ouvrage couronné par l’Académie française). 9e édition. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 Justice. Huit Discours, par C. Wagner. 2e édition. Un volume in-12. 3 fr. 50 Solidaires.--Essai de Sociologie chrétienne par Charles Recolin. 2e édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 Souffles nouveaux, par Jean Honcey. Un volume in-12. 3 fr. 50 En nous et autour de nous.--Pensées par Roger Dombrea. 1 vol. in-24. 3 fr. 50 Les défaillances de la volonté au temps présent.--Trois conférences par Raoul Allier. 2e édit. 1 vol. in-12. 1 fr. 50 Autour de mes vingt ans.--Journal d’un jeune Cévenol, par C. Viala. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 Conseils et éclaircissements adressés aux jeunes gens de 15 à 18 ans. Brochure in-18. 50 cent. Le Christianisme de l’avenir.--Pensées par Frank Duperaut. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 La lutte pour le bien-être, par Ernest Gilon, 1 vol. in-12. 3 fr. 50 Les problèmes.--Problème économique.--Problème international.--Problème religieux, par Charles Dollfus. Un vol. in-8º. 6 fr. Le Tolstoïsme, par Félix Schrœder, 1 vol. in-12. 3 fr. 50 Ma religion, par le comte Léon Tolstoï, 1 vol. gr. in-8º. 6 fr. Henri-Frédéric Amiel. Fragments d’un journal intime, précédés d’une étude par Edmond Scherer, 6e édit. 2 vol. in-12. 7 fr. 50 Pensées de Pascal disposées suivant un plan nouveau. Édition complète avec une préface par J. F. Astié. 1 vol. in-12. 4 fr. 50 Avis aux jeunes gens et aux jeunes femmes de toutes les classes de la société, par William Cobbett. Précédé d’une vie de l’auteur par F. Vernes-Prescott. 2e éd. (Ouvrage adopté par le ministère de l’instruction publique). Un vol. in-12. 3 fr. 50 Montaigne moraliste et pédagogue, par Mme Jules Favre, née Velten. 1 vol. in-12. (Ouvrage adopté par le ministère de l’instruction publique). 3 fr. 50 La morale de Cicéron, par Mme Jules Favre, née Velten. (Ouvrage adopté par le ministère de l’instruction publique.) Un vol. in-12. 4 fr. Pensées pour chaque jour. Morale. Éducation. Un vol. in-16, relié. (Ouvrage adopté par le ministère de l’instruction publique). 1 fr. 50 Histoire de la philosophie européenne, par Alfred Werner, professeur à l’Université de Strasbourg. 5e édit. revue et augmentée. 1 vol. in-8º. 12 fr. Bar-le-Duc, Imprimerie Comte-Jacquet. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VAILLANCE *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. 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