The Project Gutenberg eBook of La captive des Mohawks This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: La captive des Mohawks Author: Edward Sylvester Ellis Translator: Camille de Cendrey Release date: April 2, 2026 [eBook #78346] Language: French Original publication: Paris: E. Dentu, 1865 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78346 Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CAPTIVE DES MOHAWKS *** EDWARD S. ELLIS LA CAPTIVE DES MOHAWKS PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS-ROYAL, 17, 19, GALERIE D’ORLÉANS 1865 Tous droits réservés IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE Rue de Fleurus, 9, à Paris LA CAPTIVE DES MOHAWKS. I UN ÉTRANGER. Il y a trois quarts de siècle, le bruit sec d’une hache retentissait sous les voûtes d’une forêt immense. C’était un homme aux formes athlétiques, nommé Alfred Heverland, qui brandissait cet outil, dont il enfonçait profondément le fer étincelant dans le cœur d’un des plus puissants monarques de la forêt. Alfred était Américain; il avait émigré quelques années auparavant des provinces plus civilisées de l’Est, et s’était retiré dans cet endroit reculé de l’ouest du comté de New-York. Il avait élevé une modeste demeure au milieu de cette solitude, et, avec sa tendre compagne et une sœur, il avait posé les fondements d’une colonie. Cet établissement, il est vrai, était encore bien faible; il ne se composait que des trois personnes que nous venons de mentionner, et de la fille d’Haverland, jeune beauté aux yeux bleus. Toutefois, le hardi colon avait compris que le courant de l’émigration se dirigeait rapidement vers l’Ouest, et qu’avant peu d’années des villages et des villes s’élèveraient sur l’emplacement de cette forêt inhabitée, tandis que les Indiens seraient refoulés vers le couchant. Notre bûcheron était un type magnifique de cette espèce d’hommes qu’on appelle les rois de la nature. Sa lourde casaque reposait sur une bûche à quelques pas plus loin, et sa poitrine bombée n’était recouverte que d’un gilet de dessous qui collait sur ses membres et sur son torse comme un justaucorps. Le col de ce vêtement était ouvert et laissait voir le cou bruni et la poitrine haletante du bûcheron: un pantalon épais retombait sur les grossiers mocassins qu’il avait aux pieds. Une petite casquette en peau de loutre, rejetée sur le derrière de sa tête, laissait son front à découvert, tandis que ses cheveux noirs tombaient en boucles soyeuses sur ses larges épaules. Ses traits étaient réguliers, et fortement accentués, son front élevé, son nez aquilin, et ses yeux d’un noir étincelant. Tel était Haverland au milieu de la forêt. Il se tenait le pied gauche en avant, et ses muscles, qui semblaient toujours tendus, trahissaient une force herculéenne. Sa hache brillante s’enfonça dans le cœur, pour ainsi dire saignant, du chêne qu’elle avait attaqué, jusqu’à ce qu’elle l’eût traversé entièrement et qu’elle eût rencontré l’entaille pratiquée du côté opposé. Alors le majestueux monarque de la forêt commença à chanceler. Haverland se recula en jetant un regard vers le sommet du chêne qui cédait à ses efforts et qui s’inclinait lentement. Enfin, le colosse tomba, et, en touchant la terre, il fit entendre un craquement et un bruit semblables à ceux du tonnerre. Le bûcheron resta un moment immobile; sa respiration ardente sortait de sa poitrine comme un jet de vapeur; enfin il se dirigea vers l’arbre qu’il venait d’abattre. Au même instant, son oreille exercée crut entendre un bruit suspect; il laissa tomber sa hache, prit sa carabine, et se tint sur la défensive. «Comment vous portez-vous?... Comment vous portez-vous?... Vous n’avez pas peur, je suppose; ce n’est personne autre que Seth Jones, du New-Hampshire,» dit le nouveau venu avec un accent particulier. [Illustration: Seth Jones, du New-Hampshire.] Le bûcheron leva la tête et vit un curieux spécimen de la race humaine. Cet homme du New-Hampshire était ce que l’on appelle un Yankee, espèce que l’on rencontre rarement, et dont on parle beaucoup de nos jours. Il possédait un grand nez aquilin tout mince, deux petits yeux gris clignotants, et un corps frêle, mais nerveux, orné de longues extrémités; ses pieds étaient enfermés dans de beaux souliers, et le reste de son costume était conforme à celui que l’on portait sur les frontières au temps dont nous parlons. Sa voix avait ce timbre particulier et incertain qui appartient à cet organe quand il est en mue, et lorsqu’il était un peu agité, elle avait des sons étranges et inimaginables. Le bûcheron, avec une pénétration caractéristique, vit au premier coup d’œil à quel genre d’hommes appartenait son interlocuteur. Il prit sa carabine de la main gauche et lui tendit l’autre en lui disant: «Eh! non, mon ami, je n’ai certainement pas peur; mais, vous le savez, dans ces temps-ci, il faut agir avec prudence et circonspection; quand on se trouve dans un endroit aussi isolé que celui-ci, ce serait un crime d’être négligent, surtout lorsque l’on est l’aide et le soutien de plusieurs personnes. --Cela est très-vrai.... très-vrai; vous avez raison, monsieur.... Ah! au fait, je suis forcé d’avouer que je ne sais pas votre nom. --Haverland. --Bien.... merci.... Haverland.... ou comme vous voudrez. Nous vivons dans un temps dangereux.... il n’y a pas à disputer là-dessus, et j’ai été étrangement surpris lorsque j’ai entendu le bruit d’une hache dans ces contrées. --Moi aussi j’ai été surpris de rencontrer votre visage quand j’ai levé la tête. Jones, je crois, m’avez-vous dit, est votre nom? --Oui.... oui.... Seth Jones, du New-Hampshire; les Jones forment là-haut une nombreuse famille--peut-être trop nombreuse pour que chacun de ses membres s’y trouve à l’aise--aussi j’ai émigré. Vous connaissez peut-être ce nom-là? --Non, je ne connais personne de ce nom dans cette contrée. --Ah! vous ne le connaissez pas? Cependant les Jones sont bien connus dans le pays.... Quelques hommes remarquables sont sortis de cette famille.... Mais qui diable vous retient dans ce pays de païens?... Pour quelle raison vous y trouvez-vous, et qu’est-ce qui a pu vous y porter. --L’esprit d’entreprise, monsieur. J’étais fatigué des façons soi-disant civilisées de notre pays; et lorsqu’on offre à celui qui veut émigrer des champs aussi beaux que ceux qui sont devant nous, je considère que c’est un devoir d’en profiter, et je l’ai fait. Maintenant, monsieur, à votre tour d’être franc avec moi. Apprenez-moi qui vous a poussé à visiter un pays aussi dangereux, lorsque vous n’aviez aucune raison de supposer que des blancs y avaient déjà commencé un établissement: vous avez tout l’air d’un chasseur indien ou d’un coureur des bois. --Eh! peut-être! En tout cas, je l’ai été. J’ai été coureur avec les gars de la Montagne-Verte, sous le colonel Allen, et je suis resté avec eux jusqu’à la fin de la révolution. Alors je suis descendu à la ferme où j’ai travaillé avec le père; puis il est arrivé dans le voisinage une affaire qui m’a fait croire qu’il valait mieux pour moi de m’en aller; je vous en tairai les motifs, mais je puis vous déclarer que tout acte criminel y est étranger. Je m’arrêtai à l’établissement situé près du fleuve pendant quelques jours, et enfin je me décidai à faire un tour par ici. --Je suis bien aise que vous soyez venu, car je ne vois pas souvent de visage blanc. J’espère que vous accepterez l’hospitalité d’un bûcheron, et que vous resterez avec nous aussi longtemps que vous le pourrez; mais, surtout, vous n’oublierez pas que plus vous resterez ici, plus nous vous en témoignerons de joie. --Je resterai jusqu’à ce que vous soyez fatigué de ma personne, dit en riant l’excentrique Seth Jones. --Comme vous venez de l’Est, vous pourrez sans doute me donner des renseignements sur l’état des esprits et sur les dispositions des Indiens qui habitent votre contrée et la mienne. D’après vos remarques, je supposerais volontiers cependant que rien de très-sérieux ne nous menace. --Je ne sais pas, mais.... répondit Seth en secouant la tête et en regardant la terre. --Quoi donc, mon ami? --Je vais vous le dire; j’ai entendu raconter de terribles histoires tout le long de mon chemin. On dit que les damnés habits rouges ont mis les Indiens en mouvement. Du moins, ils l’ont essayé: c’est certain. --En êtes-vous sûr? demanda l’homme de la forêt en trahissant ses inquiétudes par cette parole. --J’en suis presque certain; il y a un petit établissement là en bas.... j’en ai même oublié le nom.... qui a été attaqué par ces démons et qui a été entièrement brûlé. --Est-ce possible?... Pendant ces trois ou quatre derniers mois, j’ai entendu parler de la terrible hostilité qui existe entre les blancs et les Peaux-Rouges, mais je préférais ne pas y croire. Quelquefois, cependant, je sentais que j’avais tort. --Voilà l’état des choses: si vous tenez à la femme de votre cœur et à vos petits chérubins--car je suppose que vous en avez--vous ferez bien de vous diriger vers des parages plus sûrs; je ne sais même pas comment vous avez pu rester si longtemps ici sans être inquiétés. --Ma conduite à l’égard des Indiens a toujours été dictée par l’honnêteté et la bienveillance, et ils m’ont toujours témoigné des sentiments d’amitié, à moi comme aux miens, qui sont sans défense. Voilà l’unique motif de ma confiance, et, dans le fait, ma seule espérance. --C’est très-bien; mais, permettez-moi de vous le dire, il ne faut jamais se fier à un Indien: cette race est trop turbulente; vous croyez mettre le doigt sur eux, et ils sont déjà bien loin; c’est comme cela, fort malheureusement. --Je crains bien que vos soupçons ne soient trop fondés, répondit Haverland d’un ton triste. --Je suis bien aise de vous avoir rencontré; car je commençais à devenir misanthrope. J’aime rendre service à mon semblable, et je m’attacherais à vous, puisque c’est vous que le hasard m’a fait rencontrer. --Merci, ami; et maintenant, allons à la maison. J’avais l’intention de passer la journée à travailler, mais vos paroles m’en ont ôté le courage. --C’est malheureux; mais je ne devais pas vous cacher la vérité, n’est-il pas vrai? --Certainement, et c’eût été mal à vous de ne pas m’avertir des dangers qui me menacent. Allons à la maison.» En disant ces mots, Alfred remettait sa casaque, jetait sa carabine et sa hache sur son épaule, et s’enfonçait dans un sentier qu’il avait tracé lui-même à travers la forêt. Il se dirigea d’un pas pensif vers sa demeure, tandis que son nouvel ami marchait derrière lui et le suivait de près. II SOMBRE NUAGE. En retournant ainsi vers sa demeure, Haverland ne prononça que quelques paroles, quoique son loquace ami causât sans cesse et toujours. Le bûcheron avait le cœur trop gros pour donner la réplique à Jones et à ses inoffensives plaisanteries; de sombres et terribles soupçons s’étaient déjà dressés bien des fois devant lui, et il avait fermé les yeux pour ne pas les voir; mais, maintenant, il était impossible de s’y méprendre: ils apparaissaient à chaque pas, et ils se changeaient en une effrayante certitude. La lutte révolutionnaire des colonies était terminée à l’époque dont nous parlons, et leur liberté était fondée sur une base solide: toutefois, la paix ne régnait pas partout. On voyait chaque jour de sombres, de cruelles et de sanglantes tragédies se passer sur les frontières, et elles devaient encore durer pendant une génération. La mère patrie, qui avait échoué dans son œuvre de despotisme et d’asservissement, excitait les Indiens et leur faisait commettre des atrocités révoltantes sur des hommes inoffensifs. Elle trouva en eux des instruments trop dociles, et elle suscita une guerre terrible qui dura fort longtemps; et, même lorsque la cause qui l’avait fait naître eut disparu, les sauvages continuèrent encore ce combat inégal. Tous ceux qui connaissent l’histoire des États-Unis doivent le savoir: la guerre, sur les frontières, a été pour ainsi dire interminable. Le courant de l’émigration, en se dirigeant vers l’Ouest, rencontra toujours ses vagues fougueuses, qu’il ne surmonta qu’après des combats et des efforts incessants. Aujourd’hui même, qu’on a presque atteint le rivage lointain du Pacifique, cette race entêtée fait encore briller de temps à autre les tristes lueurs des combats. La modeste demeure d’Alfred Haverland s’élevait dans une charmante vallée; son bras vigoureux avait dégagé tout autour un espace libre, de sorte que sa résidence se trouvait à une certaine distance de cette forêt qui avait une immense étendue. Dans cette clairière, il restait encore quelques arbres abattus; et, à certains endroits où l’on avait ouvert ce sol vierge, on pouvait juger des richesses inépuisables qu’il renfermait dans son sein, et qui n’attendaient que la main de l’homme pour produire abondamment. L’habitation était semblable à celles que l’on trouve généralement dans les nouveaux établissements. Un simple amas de grosses bûches, serrées les unes contre les autres, ayant une ouverture pour porte et une autre pour fenêtre, voilà tout ce qui pouvait attirer l’attention du dehors; au dedans, on trouvait deux appartements, un rez-de-chaussée et un premier. La pièce du bas servait à tous les besoins et à tous les usages, excepté à y dormir; tout naturellement c’est dans le haut que l’on reposait. En bâtissant cette hutte, Haverland avait fait peu de préparatifs de défense, car il espérait bien qu’il n’en aurait jamais besoin, et il lui semblait que l’idée du danger ne le quitterait pas un instant s’il donnait à son habitation l’air d’une forteresse. D’ailleurs, devait-il employer un temps précieux à un ouvrage qui ne lui servirait peut-être jamais à rien; dans tous les cas, il n’aurait jamais la possibilité de soutenir un siége prolongé, et une poignée d’assaillants pourraient toujours lui imposer toutes leurs conditions. Comme le bûcheron débouchait dans la clairière, Ina, sa fille, l’aperçut et sortit de la maison en courant pour aller à sa rencontre. «Père, je suis contente de te voir revenir sitôt; mais le dîner n’est pas prêt. Tu as peut-être cru qu’il l’était? Je disais justement à ma mère....» Et elle s’arrêta tout à coup en voyant l’étranger. «Non, ma fille, je ne croyais pas que l’heure du dîner fût arrivée; mais, comme un ami est venu me voir, j’ai pensé que je pourrais mieux le recevoir à la maison que dans les bois; mais où est donc ton baiser habituel, ma chère enfant?» Le père se baissa et posa ses lèvres sur le front de sa fille; puis il la prit par la main et s’avança vers la cabane. «C’est une vraie beauté! s’écria Seth Jones; est-elle née dans ce pays?... C’est votre fille, je suppose? --Oui, c’est ma fille, mais elle n’est pas née dans ces contrées.» Ce n’était pas étonnant qu’Ina Haverland reçût un pareil éloge de Seth Jones. Elle était en effet très-jolie; elle avait quinze ou seize printemps et en avait passé déjà plusieurs dans cette solitude qui était alors sa demeure. Elle était plutôt petite que grande, mais gracieuse comme une gazelle, et libre de toutes les contraintes que le monde impose ordinairement aux jeunes filles de son âge. Son costume ressemblait en partie à celui du monde civilisé. Elle portait un jupon court, de grandes guêtres magnifiquement brodées, et un large pardessus assez semblable à ceux que l’on voit aux dames de nos jours. Ses petits pieds étaient enfermés dans d’étroits mocassins admirablement travaillés et parsemés de perles et d’ornements indiens, et un collier de wampum était enroulé autour de son cou. Elle entra la première dans la maison et fut suivie par le bûcheron et le pionnier. Haverland présenta son nouvel ami à sa sœur et à sa femme, en leur disant qu’il était venu par le hasard dans cette direction, et qu’il resterait probablement chez eux pendant quelques jours. Mais l’œil fin de la femme eut bientôt remarqué l’expression pensive qu’avait prise la figure de son mari; elle comprit qu’il savait encore quelque chose qu’il cachait, et que ce quelque chose devait être plus sérieux et plus important que tout ce qu’il avait dit. Elle ne voulut cependant ni le questionner, ni même lui parler, car elle savait qu’il dirait tout ce qui serait nécessaire lorsqu’il en serait temps. On engagea une conversation banale qui se prolongea jusqu’au moment où le repas fut servi par l’active femme de ménage, et tous se réunirent autour de la table, où le père commença à appeler avec ferveur la bénédiction du ciel sur le frugal repas qui fut pris en silence. «Femme, dit Haverland, je vais sortir un instant avec mon ami, tandis que toi et Marie, vous vous occuperez ici comme vous le jugerez convenable jusqu’à mon retour; je ne reviendrai probablement qu’à la nuit; n’ayez aucune inquiétude sur mon compte.... --Je tâcherai de ne pas en avoir; mais, mon cher mari, ne t’éloignes pas trop de la maison, car d’étranges craintes m’assiégent depuis ce matin.» La figure ordinairement sérieuse et calme de Marie trahissait alors une expression d’inquiétude qui lui était peu habituelle. «Ne crains rien, femme, je n’irai pas loin,» répondit Haverland. Et il sortit de la maison. Ina venait de paraître avec un petit seau à la main, comme si son intention eût été d’aller puiser de l’eau à une source qui se trouvait à quelque distance de la maison. «Un instant, jeune fille, dit Seth en s’avançant pour prendre le seau; c’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains. [Illustration: «C’est trop lourd, mon enfant, pour vos petites mains.»] --Non, je l’ai porté bien souvent; je vous remercie; ce n’est rien pour moi, cela. --Mais laissez-moi vous remplacer pour cette fois; je veux seulement vous montrer ma bonne volonté et mon agilité.» Ina lui abandonna le seau en riant et le suivit de l’œil, tandis qu’il s’acheminait lentement vers l’endroit où le sentier conduisait dans la forêt. «Est-ce bien loin d’ici? demanda-t-il en se retournant lorsqu’il fut arrivé au sentier. --A quatre pas de vous, répondit Haverland; le sentier y conduit tout droit.» Seth répondit quelque chose qu’on n’entendit pas, fit un mouvement de tête, et disparut dans la forêt. Le simple fait que nous venons de raconter, quoique frivole en lui-même, est un de ces riens qui sont la cause d’événements importants, et qui semblent montrer qu’une providence pleine de sagesse les fait naître pour remplir ses desseins. Seth Jones n’avait eu d’autre but qu’un amusement de quelques minutes; et cependant, avant de revenir, il vit qu’il avait été heureusement inspiré. Il s’avança rapidement, et, après avoir parcouru une petite distance, il atteignit la source. En se baissant, il entendit un léger bruit dans des buissons qui se trouvaient un peu plus loin, et comme il allait plonger le seau dans le bassin, il vit se refléter sur la surface unie de l’eau un mouvement imprimé aux feuilles d’un arbrisseau. Il était trop rusé et trop prudent pour laisser voir qu’il avait remarqué quelque chose; il remplit le seau sans trahir ni émotion ni soupçon. Toutefois, en se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui; mais il le fit avec autant d’indifférence que possible, et alors il aperçut à vingt pas de là deux Indiens qui étaient blottis sous le feuillage! En tournant le dos pour s’en aller, il ressentit un sentiment tout particulier de malaise, car il savait que c’était la chose du monde la plus facile pour ces deux gaillards de lui envoyer une ou deux balles qui l’eussent tué sur-le-champ. Cependant, il ne hâta nullement le pas et ne manifesta aucun trouble. Lorsqu’il arriva dans la clairière, il remit l’eau à Ina en riant. «Voyons, en route, dit Haverland en se dirigeant vers la source. --Non, pas de ce côté, et pour une bonne raison, dit Seth en faisant avec la tête un mouvement significatif. --Pourquoi cela? --Je vais vous le dire. --Eh bien! allons à la rivière? --C’est bien, mais surtout ne nous éloignons pas trop de votre maison.» Haverland le regarda d’un œil inquiet, et il vit que ces paroles devaient avoir une importante signification; cependant, il n’en dit rien et marcha vers la rivière. Ce courant d’eau n’était qu’à quelques centaines de pas de la cabane, et il allait du nord au sud. A cet endroit, il était très-calme et très-peu large; cependant, un quart de lieue plus bas, il se changeait en une grande rivière assez profonde; son lit était bordé presque partout d’arbustes épais et impénétrables, que dominaient des arbres gigantesques. Ces massifs formaient les limites de la triste solitude qui couvrait alors cette partie de l’État de New-York, et dont on voit encore aujourd’hui de grandes portions. Haverland s’avança vers un endroit où il s’était souvent arrêté pour causer avec sa femme, dans les premiers temps qu’ils s’étaient établis dans cette contrée. En y arrivant, il posa la crosse de sa carabine sur le sol, croisa ses bras sur le canon, se retourna, et regarda Seth en plein visage. «Que vouliez-vous dire en me recommandant de ne pas trop m’éloigner de la maison? --Une minute,» répondit Seth, qui tendait l’oreille comme pour écouter. Haverland le regarda attentivement, et il entendit bientôt quelque chose d’inusité; on eût dit que quelqu’un ramait sur le fleuve. Le pionnier s’avança alors sur le bord de l’eau et fit signe à son compagnon d’approcher. Haverland obéit, regarda sur la rivière et vit, à quelques centaines de mètres, un canot qui, poussé par les rames de trois Indiens, descendait rapidement le courant. «Voilà ce que je voulais dire, murmura Seth en reculant un peu. --Les aviez-vous vus? demanda Haverland. --Eh! oui. Ils étaient à la source; ils guettaient votre fille pour l’enlever et s’enfuir avec elle.» III L’ORAGE ÉCLATE. «En êtes-vous certain? demanda Haverland avec vivacité et émotion. --Bien certain, puisque je les ai vus. --Comment.... quand.... et où les avez-vous vus?... Répondez vite, je vous en prie, car je sais que la vie de personnes qui me sont chères se trouve en péril.... --Je ne sais pas grand’chose, mais je sais que leur vie est en péril; lorsque j’étais à la source, j’ai aperçu cette vermine empoisonnée, et j’ai compris que ces drôles attendaient votre fille. C’était bien pour elle qu’ils étaient venus, sans quoi ils m’auraient joliment tanné la peau à coups de fusil. Je les ai vus se blottir, et j’ai comme fait si je ne soupçonnais rien. Reconnaissant alors que j’étais par ici, ils sont redescendus pour chercher du renfort, et ils reviendront cette nuit avec toute leur bande. C’est certain! --Vous avez raison, et, au point où en sont les choses, c’est le moment d’agir. --Oui, oui. Mais que vous proposez-vous de faire? --Comme vous m’avez témoigné jusqu’ici le plus grand intérêt, je dois vous demander conseil. --Ne savez-vous pas ce que vous avez à faire, mon ami? --J’ai un plan, mais je voudrais d’abord connaître le vôtre. --Eh bien! je puis vous le donner tout de suite; vous savez bien que vous êtes dans une contrée déserte, et que la meilleure chose que vous ayez à faire, c’est de vous en aller au plus vite. Les établissements ne sont pas à plus de vingt milles d’ici; et vous feriez bien de faire vos paquets et de partir sans perdre de temps. --C’était aussi mon projet. Mais, un instant, nous partirons par eau; et ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’à la nuit, afin que l’obscurité pût nous protéger? Nous venons de voir que la rivière cache assez d’ennemis pour déjouer nos desseins, s’ils étaient connus: nous devons donc attendre jusqu’à la nuit. --Vous avez raison, et comme il n’y a pas de lune, nous aurons toutes les chances, d’autant plus que nous devons descendre le courant au lieu de le remonter. --Vous le voyez, la guerre continue! Quand j’ai quitté le pays, je pensais qu’on arrangerait les choses de façon à empêcher ces infernales Peaux-Rouges de commettre leurs déprédations; mais ils ont l’air diablement braillards, et on ne doit pas se fier à ces gens faux et rusés.» Un instant après, Haverland retourna à la maison avec Seth. Il appela sa femme et sa sœur, et leur expliqua, en quelques mots, ce qui s’était passé. Les craintes qu’ils avaient conçues commençaient à se réaliser, et on ne perdit pas de temps en lamentations inutiles. On fit immédiatement les préparatifs du départ. Le bûcheron avait un grand bateau assez semblable à ces radeaux plats qu’on voit de nos jours sur les rivières de l’Ouest. Il était attaché à un arbre qui bordait le rivage; on le mit à l’eau et on y porta tous les effets de la petite colonie. Pendant ce temps, Seth était resté sur le bord de la rivière pour surveiller le courant, de peur que l’ennemi n’arrivât à l’improviste. Le chargement du bateau prit la plus grande partie de l’après-midi, et la nuit descendait déjà sur le fleuve, lorsque le dernier objet fut placé à bord. Cette besogne terminée, tous s’assirent dans le canot et attendirent que l’obscurité fût complète pour commencer à descendre le courant. «Il est dur, dit Haverland d’un ton assez triste, de quitter une maison que l’on a eu tant de peine à construire. --C’est vrai, répondit Seth, que Marie regardait très-attentivement, comme si elle n’eût pas été satisfaite des manières et de la tournure de l’étranger. --Mais il vaut mieux partir, mon cher Alfred, dit la femme. Espérons que la guerre sera bientôt terminée; nous avons traversé déjà d’aussi grands périls que ceux qui nous menacent maintenant, et je crois que le temps où nous pourrions revenir en toute sûreté n’est pas bien éloigné. --Nous ne pouvons mourir qu’une fois, dit Marie à moitié distraite, et je suis résignée à mon sort, quel qu’il soit.» Seth étudia le visage de la tante Marie d’un regard rapide et perçant; puis il sourit et dit: «Vous avez l’air d’un héros qui se prépare à mourir; mais je suis capitaine ici, et avec votre permission, bien entendu, mes chers amis, je ne puis permettre que mon équipage ait des idées noires.» Et sa figure joviale semblait encourager la petite bande. «Je n’aurais pas peur de rester ici maintenant, dit bravement Ina. Je suis sûre que nous reviendrons bientôt. Je le sens.» Haverland embrassa son enfant, et ce fut toute sa réponse. Nos passagers gardèrent de nouveau le silence et cessèrent de causer; l’obscurité qui se formait autour d’eux, aussi bien que la position singulière dans laquelle ils se trouvaient, les rendait tous tristes. Le bateau était encore amarré au rivage et on allait bientôt le détacher. Mme Haverland était entrée dans la grossière cabine dont la porte était restée ouverte, tandis que Seth et son mari se tenaient à l’arrière. Ina était assise tout près d’eux et gardait le silence comme les autres. «N’est-ce pas, que tout paraît sombre et terrible derrière nous? dit-elle à Seth à voix basse en montrant le rivage. --Oui, un peu. --Et pourtant je n’aurais pas peur de retourner à la maison. --Vous êtes bien mieux dans le bateau, jeune fille. --Vous croyez que j’ai peur, dit-elle en sautant sur le rivage. --Ina!... Ina!... Que veux-tu faire?... demanda le père d’un ton sévère. --Oh! rien; je veux seulement courir un peu pour me dégourdir les jambes. --Reviens ici à l’instant même! --Oui.... oh! père, vite, vite, au secours! --Prenez les rames et éloignez-vous, commanda Seth en sautant dans l’eau et en poussant le bateau au large. --Mais, pour l’amour de Dieu, et mon enfant? --Vous ne pouvez aller à son secours.... Ces Indiens l’ont prise. Je la vois; baissez-vous vite, ils vont faire feu! Attention!» Au même instant on entendit la décharge de plusieurs carabines, et des langues de feu brillèrent dans l’obscurité, tandis que les hurlements sauvages d’une troupe d’Indiens faisaient retentir tous les échos. Sans l’avertissement de Seth, tous eussent été perdus! Il avait compris la situation et il les avait sauvés. «Oh! mon père!... ma mère!... les Indiens m’emportent! criait Ina d’une voix lamentable et déchirante. --Ciel miséricordieux! dois-je laisser périr mon enfant sans écouter ses cris? grommela Haverland d’un air furieux. --Ne craignez rien, ils ne lui feront pas de mal, et nous devons prendre soin de nous, puisque nous le pouvons; ne relevez pas la tête, car ils pourraient nous voir. --Père, père, tu veux donc m’abandonner? criait de nouveau Ina avec des accents qui fendaient le cœur. --Ne soyez pas inquiète, jeune fille! lui cria Seth; ayez bon courage. Je vous délivrerai, si vous prenez patience. Oui, je le ferai, aussi vrai que je m’appelle Seth Jones; seulement, ne perdez pas courage, ma petite Ina.» Il lui cria ces derniers mots avec force, car le bateau glissait rapidement dans le courant. La mère avait tout entendu et ne disait rien. Elle comprenait son malheur, et elle tomba à la renverse sur son siége. Les yeux de Marie brillaient comme ceux d’une tigresse en furie; elle ne cessait de lancer des regards d’indignation à Seth pour lui reprocher d’avoir abandonné sa nièce à son horrible sort. Mais elle ne parlait pas; elle était aussi immobile et aussi pâle qu’une statue. Seth la regardait avec des yeux de lynx, et ses prunelles ressemblaient à des charbons ardents; mais il était aussi calme que si rien ne s’était passé, et il fit bientôt sentir à tout le monde qu’il était né pour faire face à des événements aussi terribles que ceux-là. Ils étaient alors au milieu du courant qu’ils descendaient rapidement, et l’obscurité était si grande qu’ils ne pouvaient même pas apercevoir les rives du fleuve. IV UNE MAISON DE MOINS ET UN AMI DE PLUS. C’était le matin de la journée que nous venons de voir s’écouler. Le ciel était clair, et le jour s’annonçait comme un des plus beaux et des plus agréables de l’année. L’atmosphère était parfaite, et l’on éprouvait cette sensation particulière de bien-être et de vigueur que produit en nous le temps quand il est tout à fait beau. Cette partie de l’État de New-York, dans laquelle se passent les premières scènes de ce drame de la vie des frontières, était à cette époque coupée et diversifiée par de nombreux cours d’eaux; la plupart étaient d’une largeur comparativement petite, mais quelques-uns étaient d’une grandeur considérable; on voyait sur leurs bords et dans les espaces qu’ils séparaient, des milliers d’acres de forêts épaisses et luxuriantes, tandis que, dans certains autres endroits, on trouvait des plaines d’une grande étendue entièrement privées de bois. Ce jour-là donc, un cavalier longeait lentement un de ces endroits découverts qui était éloigné de quelques milles seulement de la maison d’Haverland. Au premier coup d’œil, on pouvait reconnaître qu’il venait de fort loin, car il paraissait fatigué, et le cheval qu’il montait semblait également épuisé. Notre cavalier était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, portant le costume des chasseurs; et, quoiqu’il fût fatigué de sa longue course, l’attention qu’il apportait à ses moindres mouvements indiquait clairement qu’il n’était pas étranger à la vie des forêts. Son apparence prévenait en sa faveur; il avait de beaux yeux noirs, des cheveux bouclés, un nez aquilin et une bouche petite et finement dessinée. Une longue carabine luisante reposait sur le devant de sa selle, et il était prêt à s’en servir au premier moment opportun. Les flancs de son cheval fumaient et écumaient, et l’animal poursuivait son chemin avec une fatigue évidente. A mesure que le jour baissait, le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance et un plus grand empressement. Il examinait soigneusement les bois et les cours d’eau qu’il traversait, comme s’il eût été en quête de la trace d’une habitation quelconque. Enfin, il parut satisfait comme s’il eût trouvé ce qu’il cherchait, et il activa le pas de sa monture. «Oui, se disait-il, la maison du bûcheron ne peut être bien éloignée maintenant; je me souviens de ce cours d’eau et de ce bois là-bas; je dois pouvoir l’atteindre avant la nuit; allons, mon brave cheval, en avant! et du courage, car nous touchons au terme de notre voyage.» [Illustration: Le voyageur regardait autour de lui avec une plus grande vigilance.] Quelques instants après, il aperçut un petit ruisseau qui sautillait et écumait sur son lit rocailleux, et il entra dans la large percée qui conduisait à la clairière s’étendant devant la porte de la maison d’Haverland. Mais, quoiqu’il eût une idée assez exacte de la position où il se trouvait, il s’était grandement trompé sur la distance qui lui restait à parcourir, et la nuit était venue lorsqu’il approcha du ruisseau sur lequel nous avons vu s’embarquer les fugitifs. Il savait que ce cours d’eau conduisait directement à la maison qu’il cherchait, et il résolut de le suivre jusqu’à ce qu’il eût atteint sa destination. Sa marche se ralentit, car il fut souvent obligé de faire le tour des épaisses broussailles qui bordaient la rivière; et, quand il fut arrivé à un quart de lieue de la cabane d’Haverland, la nuit était déjà bien avancée. «Allons, ma bonne bête, la course a été plus longue que je ne m’y attendais; mais nous touchons maintenant au terme de notre voyage. Tiens!... Qu’est-ce que cela signifie?» Il avait poussé cette exclamation et cette interrogation en voyant briller tout droit devant lui une clarté lugubre qui s’élançait vers le ciel. «Est-ce que la maison du chasseur serait en feu?... c’est impossible!... et cependant c’est bien dans sa direction!... Ciel! quelque malheur est arrivé!» Agité par une émotion aussi violente que pénible, Éverard Graham (tel était le nom du cavalier) poussa rapidement son cheval vers l’endroit où brillait la clarté. En peu de temps, il s’en était approché aussi près qu’il avait osé le faire avec son cheval; il mit donc pied à terre, attacha sa monture, et marcha prudemment. La clarté était si forte, qu’il jugea nécessaire de choisir son chemin avec le plus grand soin. Quelques instants suffirent pour lui faire tout comprendre. La maison d’Haverland, dans laquelle il comptait passer la nuit, n’était plus qu’une gerbe de flammes, et une vingtaine d’ombres brunes sautaient et dansaient autour de ce feu effrayant, comme des démons dans une orgie de spectres. Graham resta un instant pétrifié d’horreur et d’étonnement. Il s’attendait à voir les corps grillés d’Haverland et de sa famille, ou à entendre leurs cris d’agonie; il ne cessa pas de regarder, mais il fut convaincu, ou qu’ils avaient été massacrés ou qu’ils s’étaient enfuis, car rien ne révélait leur présence. Il ne pouvait penser qu’ils eussent pu s’échapper, et il fut porté à croire qu’ils avaient été tués par le tomahawk ou qu’ils avaient péri dans les flammes. Ce spectacle était effrayant et n’avait presque rien de terrestre; la petite maison petillait et craquait sous une masse de flammes dévorantes qui jetaient des lueurs bizarres dans la clairière et répandaient sur les lisières de la forêt une lumière presque aussi grande que celle du soleil en plein midi; les vingt individus aux couleurs sombres sautaient et dansaient avec une joie sauvage, et autour de cette scène régnait une vaste solitude qui entourait tout comme un océan de ténèbres. Les flammes diminuèrent peu à peu et les bois semblèrent s’enfoncer dans l’obscurité. Les sauvages cessèrent leurs cris et bientôt même ils disparurent. L’habitation qui, jusqu’alors, avait paru une masse de flammes étincelantes, n’était plus qu’un amas de charbons et de cendres à moitié éteints qui brillaient d’une rougeur ardente au milieu de l’obscurité. Une heure ou deux plus tard, on aurait pu voir un individu qui se glissait furtivement et silencieusement autour de ces ruines fumantes. La lueur expirante de l’incendie lui donnait l’air d’un fantôme et on aurait pu le prendre pour l’ombre de quelque habitant de la cabane. Il s’arrêtait de temps en temps et écoutait comme s’il eût espéré entendre le bruit des pas d’une autre personne; puis il recommençait de nouveau sa marche de spectre autour des ruines. Plusieurs fois il s’arrêta pour regarder dans le brasier, comme s’il eût supposé que les os blanchis de plusieurs êtres humains allaient frapper sa vue; mais il reculait bientôt et restait immobile, plongé dans d’horribles et pénibles pensées. C’était Éverard Graham qui cherchait les restes d’Haverland et de sa famille. «Je ne vois rien, se disait-il, et il est probable qu’ils se seront échappés, ou peut-être leurs corps se calcinent-ils en ce moment dans cet amas de charbons; cependant quelque chose me dit qu’ils n’y sont pas, et s’ils ne sont pas là, que peuvent-ils être devenus?... Comment ont-ils pu se soustraire à la cruelle vengeance de leurs barbares ennemis? Qui peut les avoir avertis?... Ah! mon Dieu! malgré la vive espérance que je ressens, mon bon sens me dit qu’il n’y a aucun motif pour le supposer. Oh! combien est triste le sort de ceux qui dans ces temps ne sont pas protégés. --C’est vrai, par ma foi!» Graham tressaillit, comme si on lui avait tiré un coup de fusil, et il regarda avec inquiétude autour de lui. A quelques pas, il aperçut la silhouette d’un homme qui restait immobile et qui avait l’air de le contempler. «Et qui êtes-vous, demanda-t-il, vous qui apparaissez ici dans un pareil moment? --Je suis Seth Jones, du New-Hampshire. Et qui pouvez-vous être aussi, vous, qui arrivez dans un si mauvais moment? --Qui je suis?... Je suis Éverard Graham, un ami de l’homme dont la maison est en ruine et qui, je le crains, a été massacré avec sa famille. --C’est bien; mais ne parlez pas si haut. Il peut y avoir d’autres oreilles aux alentours; venez par ici, il n’est pas probable que nous soyons remarqués.» Tout en disant ces mots, il s’enfonça dans l’obscurité où Graham le suivit. Il eut d’abord quelques légers soupçons; mais l’accent et la voix de l’étranger le rassurèrent, et il continua sa route avec lui, sans méfiance et sans hésitation. «Vous dites que vous êtes un ami d’Haverland? murmura Seth à voix basse. --Oui, je l’ai connu avant qu’il vînt s’établir ici; c’était un intime ami de mon père; je lui avais promis de lui faire une visite aussitôt que je le pourrais, et j’étais venu dans cette intention. --C’est bien, mais vous avez choisi un bien mauvais moment, je crois. --Oui, certes; mais si j’avais voulu attendre que la tranquillité régnât partout, ma visite ne se serait probablement jamais faite. --Quant à cela, c’est bien possible. --Mais permettez-moi de vous demander si vous savez quelque chose sur la famille? --Je puis en savoir quelque chose, puisque j’étais par ici au moment même de l’événement. --Sont-ils captifs, ou ont-ils été tués? --Ni l’un ni l’autre. --Est-il possible qu’ils aient échappé? --Parfaitement: je les ai aidés moi-même à s’enfuir. --Dieu soit loué, et où sont-ils? --En bas de la rivière, à l’un des établissements.... --Est-ce bien loin d’ici? --A trois ou quatre lieues, peut-être. --Bien! hâtons-nous d’aller vers eux, ou permettez-moi de prendre congé de vous, car je n’ai rien qui puisse me retenir ici. --Volontiers, répondit Seth qui fit un pas en avant; mais j’oubliais de vous dire que la jeune fille est avec les Indiens. Je n’avais pas encore pensé à vous informer de ce triste événement.» Graham tressaillit. Il maîtrisa cependant son émotion et fit un violent effort pour demander à son compagnon: «Mais quelle est la tribu qui a pris Ina? --Celle de ces infernaux Mohawks, je crois.» Et Seth lui raconta les incidents qu’on a lus dans le chapitre précédent; il ajouta cependant que les parents et la tante de la jeune fille étaient en sûreté. Il les avait accompagnés lui-même jusqu’à l’établissement voisin, où il les avait laissés sains et saufs et s’était hâté de revenir au lieu du sinistre où il était arrivé en même temps que Graham. Il lui dit qu’il l’avait d’abord pris pour un sauvage et que le voyant seul, il s’était disposé à lui tirer un coup de fusil; mais, qu’en l’entendant se parler à lui-même, il avait bientôt découvert qu’il avait à faire à un blanc. «Et quel motif vous amène ici? lui demanda Graham. --Belle question, par ma foi!... Quel motif me ramène ici? c’est le même, je suppose, que celui qui vous a fait venir vous-même. Je veux retrouver Ina, cette jolie fille.... --Ah!... Pardonnez-moi, monsieur, je suis bien aise d’apprendre cela, et je suis déjà disposé à confesser que cette raison est pour ainsi dire la seule qui m’ait amené ici. --Puisque vous étiez venu seul pour aller à son secours, je présume que vous espérez la reprendre assez facilement, et je pense que vous avez une plus grande chance de réussir, si un autre joint ses efforts aux vôtres. --C’est exactement mon avis; donnons-nous la main.» Et ces deux hommes qui se donnaient ainsi une poignée de main de la façon la plus amicale, si l’obscurité ne les eût pas empêchés de se voir, auraient pu lire sur le visage l’un de l’autre une radieuse expression de sympathie. Ils s’enfoncèrent plus loin dans le bois et continuèrent leur conversation. Les Indiens qui avaient pris Ina étaient, comme Seth l’avait pensé, des guerriers de la tribu des Mohawks. Cette tribu elle-même faisait partie des Cinq-Nations réunies: les Senecas, les Cuyugas, les Onondagas, et les Oneidas devenus tout à fait célèbres dans l’histoire. Les Français les appelaient Iroquois et les Hollandais Maguas, tandis qu’en Amérique on les désigne sous le nom de Mingoes ou Agamuschim, ce qui veut dire Peuples-Unis. Les Mohawks ou Wabingi vécurent d’abord seuls et indépendants. Les Oneidas se joignirent ensuite à eux, et leur exemple fut suivi par les Onondagas, les Senecas et les Cuyugas. Au commencement du siècle dernier les Tuscaroras du Sud entrèrent dans l’union et la confédération fut nommée les Six-Nations, quoique encore aujourd’hui on l’appelle parfois les Cinq-Nations. Elles étaient naturellement solidaires, et celui qui déclarait la guerre à une tribu les avait toutes contre lui. Elles formaient une confédération formidable et la révolution montra de quelles actions elles étaient capables, lorsqu’elles étaient excitées par les Anglais. Durant la guerre de pillage et de rapine qui se prolongea tant sur la vieille frontière, les colons blancs usèrent principalement de stratagème pour déjouer leurs adversaires, et c’était par ce moyen seul que Seth espérait arracher Ina de leurs mains. V SETH TROUVE LA PISTE ET IL LA QUITTE. «Ce sont ces Mohawks, dites-vous, qui l’ont enlevée? remarqua Graham après une pause. --Oui. --Les avez-vous aperçus? --J’accourus aussi vite que possible, et ils s’en allaient au moment où j’arrivais, j’en ai aperçu un ou deux, et j’ai pensé que c’étaient les Mohawks. Quoi qu’il en soit, je ne fais aucune différence, que ce soit les Mohawks, les Oneidas, ou toute autre tribu des Cinq-Nations, peu importe; tous ces Indiens sont de vraies canailles, et tous sont capables de voler la fille d’un blanc. --Je suis de votre avis; nous aurons les mêmes difficultés à surmonter d’un côté comme de l’autre. Maintenant, il ne s’agit point de discuter si l’on essayera de sauver Ina, mais de savoir comment on s’y prendra. J’avoue que je suis dans l’embarras. Ces Mohawks sont excessivement rusés. --Oui. --Mais aussi, vous le savez, si nous parvenions à les tromper, nous ne serions pas les premiers blancs auxquels reviendrait cet honneur. --C’est encore vrai. Laissez-moi seulement réfléchir pendant une minute.» Graham cessa de parler, tandis que Seth semblait plongé dans des pensées profondes et sérieuses. Tout à coup, relevant la tête, il dit: «Je le tiens! --Quoi? Le plan que nous devons suivre? --Je crois que je le tiens. --Eh bien! dites-le. --Voici: nous devons aller à la recherche de la fille d’Haverland, il n’y a pas à balancer.» Malgré la tristesse qui s’était emparée de Graham, le pauvre jeune homme ne put s’empêcher de rire aux éclats en remarquant le ton sérieux avec lequel Seth lui avait dit ces paroles. «De quoi riez-vous? demanda Seth assez piqué. --Eh bien! je croyais que depuis longtemps nous étions arrivés à cette conclusion. --Je ne le savais pas; nous avions donc conclu! Quoi qu’il en soit, j’ai encore réfléchi.... Qu’y a-t-il là-bas?... Une autre maison qui brûle?» Graham regarda dans la direction indiquée, et il s’aperçut que c’était le jour qui paraissait. Il le fit remarquer à son compagnon. «Tiens, c’est vrai! voilà le jour; j’en suis bien aise, car nous avons besoin de lumière.» Le soleil parut bientôt au-dessus de la forêt et répandit un torrent de lumière dorée sur les bois et les cours d’eau. Les oiseaux faisaient éclater leur chant matinal dans chaque partie de la forêt, et toute la nature paraissait aussi gaie, aussi souriante que si aucun acte barbare n’avait été commis pendant la nuit. Aussitôt qu’il fit suffisamment clair, Seth et Graham se dirigèrent vers la rivière. «Comme nous nous mettrons bientôt en campagne, dit notre jeune homme, je vais donner quelques soins à mon cheval que j’ai amené avec moi. Il est à quelques pas d’ici, et je serai de retour dans un instant.» Et, tout en disant cela, il disparut dans le bois. Il trouva son cheval harassé et endormi sur le sol; il lui ôta le lien qui le retenait, et comme il pouvait trouver là une nourriture abondante dans de petites pousses jeunes et tendres et dans une herbe luxuriante, il lui ôta sa selle et sa bride, et lui laissa liberté entière jusqu’à son retour; il courait le risque de ne jamais le retrouver, mais il se confia en sa bonne étoile. Cela fait, il retourna vers son compagnon, qu’il trouva appuyé sur sa carabine, l’air pensif et le regard tourné vers la rivière qui coulait rapidement devant lui. Graham le regarda un moment avec curiosité et lui dit: «Je suis prêt, Seth, et vous?» Seth se retourna sans dire un mot et s’avança vers la clairière. Lorsqu’ils arrivèrent devant les ruines de la maison, ils s’arrêtèrent tous les deux, et Seth dit à voix basse: «A l’œuvre, il faut trouver leur piste.» Ils baissèrent la tête vers le sol et tournèrent autour de la clairière; tout à coup Graham s’avança rapidement, fit quelques pas dans le bois, puis s’arrêta et s’écria: «Seth, la voici!» Ce dernier se hâta de se rendre auprès de son ami; il se baissa un moment, inspecta le sol des yeux en avant et en arrière, et répondit: «C’est bien là leur piste; ils ne l’ont pas beaucoup dissimulée ici, mais je crois qu’il nous faudra ouvrir nos yeux bien grands pour la suivre, quand nous serons plus avancés dans le bois. --C’est probable, maintenant que nous tenons le point de départ; il faut prendre nos dispositions; vous ouvrirez la marche en suivant ces traces. --Ne pourriez-vous pas le faire vous-même? demanda Seth en le regardant dans le blanc des yeux. --Pas si bien que vous; je vous ai vu très-peu de temps, mais je suis sûr que vous connaissez la forêt beaucoup mieux que moi. --J’ai quelque expérience des combats, mais très-peu pour suivre la piste de l’ennemi à travers une solitude comme celle-ci. --Ne dites pas cela, c’est là-dessus que nous ne serions pas d’accord. C’est moi qui ai toujours suivi les tories ou les habits rouges pour le vieux colonel Allen, et je me rappelle qu’une fois.... mais je pense que ce n’est pas le moment de raconter des histoires, je n’ai pas assez de temps; toutefois, je puis dire, quoique peut-être je ne devrais pas m’en vanter, que je puis suivre le premier Peau-Rouge venu aussi loin qu’il lui plaira d’aller, sans m’inquiéter des peines qu’il pourrait prendre pour cacher sa piste. Vous le voyez, si j’entreprends de suivre celle-ci, c’est que j’ai l’habitude de tenir mon nez sur le sol, mais comme je ne pourrai probablement pas voir tous les dangers qui nous menaceront, ce sera votre affaire; vous vous tiendrez sur mes talons, et vous ferez voyager vos yeux tout autour de nous. --Je tâcherai de bien remplir mon rôle; cependant, j’espère que vous m’aiderez un peu. --Je vous aiderai autant que je pourrai en vous disant où ces démons ont passé; maintenant, en route; j’ai promis à Haverland que je ne me représenterais pas devant lui tant que je ne pourrais pas lui donner des nouvelles de sa fille, et, je le jure, je tiendrai ma parole. --Allons, en avant!» Et Seth partit d’un pas rapide. Il se tenait légèrement penché en avant, et son œil gris et perçant interrogeait continuellement le sol. Graham le suivait à quelques pas en arrière; il avait le canon de sa carabine passé sous son bras gauche et la crosse dans sa main droite, de façon à être prêt à faire feu au premier signal. Les traces que Seth Jones suivait étaient bien faibles; elles eussent été tout à fait invisibles pour un observateur moins exercé. Les Indiens, quoiqu’ils eussent peu de crainte d’être suivis, étaient cependant trop rusés et avaient trop d’expérience pour négliger aucune précaution qui pût mettre en défaut les ennemis disposés à les suivre. Ils étaient partis selon l’habitude indienne, à la file, c’est-à-dire que chacun d’eux marchait sur la piste de celui qui le précédait, de sorte qu’en regardant à terre on était porté à croire qu’un seul sauvage avait passé en cet endroit. Ina avait été forcée de voyager de cette façon, et plus d’une fois, lorsque par inadvertance elle avait fait un faux pas, un coup terrible lui avait rappelé son devoir; les feuilles portaient si peu l’empreinte d’une pression, elles étaient si peu foulées et si peu dérangées, qu’en se baissant et en examinant avec soin le terrain, on voyait à peine les traces que les mocassins y avaient laissées; on reconnaissait difficilement qu’une feuille était dérangée ou qu’une petite branche n’avait pas encore repris la position qu’elle occupait avant d’avoir été pliée par le pied d’un être humain. Ces légers indices, il est vrai, ne pouvaient cependant échapper à l’œil exercé du pionnier; ils étaient aussi visibles pour lui que les empreintes d’un pied sur un chemin poudreux. Tout à coup Seth s’arrêta, releva la tête, et, se tournant vers Graham, dit: «Nous gagnons du terrain. --Ah! vraiment!... Que je suis heureux de l’apprendre!... Quand pourrons-nous les atteindre? --Je ne saurais le dire au juste, mais il faudra encore du temps; ils vont d’un assez bon pas, et ils ne se sont arrêtés que de temps à autre la nuit dernière pour laisser reposer Ina. Dieu les damne, ces chiens! elle aura besoin de se reposer plus d’une fois avant d’en avoir fini avec eux. --Ne pouvez-vous estimer leur nombre? --Ils sont à peu près une vingtaine, des meilleurs guerriers mohawks. Je puis affirmer cela d’après leurs traces. --Comment cela? On n’en voit qu’une, cependant. --Naturellement, mais j’ai mes petites indications à moi. --Avez-vous faim? --Pas du tout; je puis rester sans manger jusqu’à l’après-midi sans le moindre inconvénient. --Je puis attendre aussi; veillez bien, et en avant!» Seth s’enfonça de nouveau dans les bois, et les deux amis poursuivirent leur voyage comme auparavant. Le soleil était déjà haut sur l’horizon; ses rayons brillants perçaient les voûtes de la forêt en plusieurs endroits, et ils pénétraient parfois en flots dorés jusque sur le sentier que suivaient nos voyageurs. Après avoir traversé quelques petits ruisseaux limpides où ils purent reconnaître que ceux qu’ils poursuivaient avaient étanché leur soif en passant, ils rencontrèrent des daims effrayés qui s’élançaient en avant, s’arrêtaient et regardaient avec étonnement, puis reprenaient de nouveau leur course dans leurs domaines solitaires. Graham eut de la peine à résister à la tentation d’abattre un de ces animaux, surtout lorsqu’il commença à sentir les premiers aiguillons de la faim; mais il connaissait trop le danger qu’il y avait à hasarder un coup de fusil, qui pouvait attirer sur eux en un instant leurs plus mortels ennemis. Tout à coup Seth s’arrêta et éleva la main. «Qu’est-ce que cela signifie?... dit-il en regardant sur le côté de la piste. --Quoi donc? demanda Graham en s’approchant de lui. --La piste se partage ici. Ils doivent s’être séparés en deux bandes, mais je ne puis deviner pourquoi. --N’est-ce pas une ruse pour dérouter ceux qui pourraient les poursuivre? --Oui, c’est cela; mais écoutez! Vous allez suivre la principale piste, tandis que moi je prendrai celle de côté et nous verrons bientôt.» Graham fit ce qu’il lui ordonnait, quoiqu’il eût beaucoup de peine à suivre les traces des fugitifs, mais c’était une ruse; comme ils s’y étaient attendus, les deux pistes se réunissaient quelques pas plus loin. «Il faut bien prendre garde à ne pas être déroutés par ces stratagèmes, remarqua Seth. Je dois surveiller le terrain de plus près, ayez l’œil bien ouvert pour que je ne fasse pas la culbute dans un nid de frelons.» Ils s’avancèrent alors avec prudence et rapidité; vers le milieu de l’après-midi, ils s’arrêtèrent au bord d’une rivière d’une largeur considérable. Seth sortit de ses poches quelques beaux quartiers de venaison séchés qu’il avait apportés avec lui de l’établissement, et nos deux amis firent un bon repas. Cela fait, ils se relevèrent et se mirent en route. «Voyez cela, dit Seth en montrant le milieu de la rivière; observez cette pierre, et remarquez comme elle est placée; voyez-vous à côté l’empreinte du mocassin? L’un d’eux a fait ici un faux pas, soyons prudents!» Il entra dans l’eau et traversa la rivière suivi de Graham. Lorsqu’ils furent de nouveau sur la terre ferme, les ombres du soir commençaient à s’amasser sur la forêt; déjà les oiseaux avaient cessé leurs chants; il y avait cependant une lune brillante, si brillante même, qu’ils résolurent de continuer leur poursuite. Leur marche alors se ralentit beaucoup, car Seth était obligé de faire grande attention pour conserver la piste, et s’il n’y avait pas eu dans le bois quelques clairières où ils pouvaient voir aussi bien qu’au milieu du jour, ils auraient été forcés d’attendre jusqu’au matin. Plusieurs fois Graham fut obligé de s’arrêter tandis que Seth se traînait sur les mains et sur les genoux pour découvrir la trace des Indiens. Ils ne trouvèrent aucun signe qui indiquât que les fugitifs avaient campé, et ils jugèrent d’après cela que leurs ennemis avaient l’intention d’atteindre leur tribu avant de se reposer, ou qu’ils étaient cachés quelque part dans le voisinage. Cette dernière supposition était la plus vraisemblable, et la prudence exigeait qu’ils fussent toujours sur leurs gardes. Tout à coup Graham s’aperçut que les arbres paraissaient plus petits et plus clairsemés, comme aux approches d’une grande clairière. Il appela l’attention de Seth sur cette particularité et ils furent du même avis. Quelques minutes plus tard, ils entendirent le bruit d’un torrent et ils se trouvèrent bientôt sur les bords d’une grande crique formée par une rivière. Le courant était très-rapide; mais ils n’hésitèrent pas à se jeter au milieu des flots qu’ils traversèrent à la nage. La nuit était douce et agréable, ils ne souffrirent donc guère de ce bain forcé, qui mouilla leurs vêtements et les rendit collants; mais l’exercice de la marche leur rendit bientôt une chaleur suffisante. En remontant sur la berge, ils se trouvèrent dans une plaine immense et pour ainsi dire sans bornes, où la piste semblait les conduire. «Allons-nous traverser ce grand espace? demanda Graham. --Je ne vois pas d’autre chemin; mais nous ne pouvons suivre le bord de l’eau, car nous aurions à faire quelques centaines de lieues, tandis qu’en marchant devant nous, il nous sera facile d’atteindre l’extrémité de la plaine.» Et cela était vrai, du moins en ce qui concernait la dernière partie de son assertion. La plaine qu’ils avaient devant eux était, selon toute apparence, une prairie d’une très-grande longueur, et d’une largeur comparativement petite. On pouvait distinguer fort bien la ligne sombre des bois qui formait la limite opposée et elle ne paraissait pas être à plus d’une heure de marche. «Je ne vois pas d’autre chemin, répéta Seth en se parlant à lui-même, et s’il faut traverser cette plaine, ce n’est pas une petite affaire, j’en réponds! --Ne vaudrait-il pas mieux attendre jusqu’au matin? demanda Graham. --Pourquoi? --Nous pouvons courir quelque danger pendant la nuit. --Et pensez-vous donc que nous traversions facilement la plaine pendant le jour? Nous servirions tout simplement de cible aux Indiens qui auraient l’idée de nous tirer dessus! --Ne pouvons-nous en faire le tour? --Ne vous ai-je pas dit que cette prairie s’étendait à des centaines de lieues de chaque côté; il nous faudrait trois ans pour faire la moitié de ce que vous dites! --Je ne savais pas que vous m’eussiez donné un renseignement aussi intéressant; mais, puisque tel est le cas, il ne nous reste naturellement rien autre à faire que d’avancer sans perdre notre temps à jaser. --La piste est assez droite, dit Seth en se retournant et en regardant la terre: je ne doute pas qu’elle ne conduise en ligne directe à l’autre extrémité. Je l’espère, parce que ce serait très-commode. --Vous m’aiderez à faire le guet, dit Graham, car vous n’aurez pas besoin d’examiner le terrain aussi souvent, et nous devons avoir l’œil partout.» Comme on peut facilement se le figurer, nos deux amis, quoique chasseurs pleins d’expérience, avaient fort mal calculé la distance qui les séparait de l’extrémité de la prairie. Il était minuit lorsqu’ils l’atteignirent. Tout était silencieux comme la mort, lorsqu’ils entrèrent prudemment et furtivement dans le bois. Pas un souffle de vent n’agitait les branches et le sommet des arbres, et le doux murmure de la rivière s’était depuis longtemps perdu dans ce profond silence; quelques nuages obscurcissaient de temps à autre la lune et rendaient sa lumière incertaine et trompeuse. Seth continua cependant à avancer. Ils avaient marché pendant quelques centaines de pas, lorsqu’ils entendirent des voix humaines. Ils continuaient toujours leur route avec la plus grande précaution et le plus grand silence, et ils aperçurent bientôt la lumière d’un feu qui se reflétait sur les branches supérieures des plus grands arbres; la lueur cependant était bien faible, mais ils ne pouvaient en être bien éloignés. Seth dit à Graham de se tenir tranquille, tandis qu’il irait à la découverte, et il s’avança prudemment tout seul; il atteignit bientôt un remblai naturel, qu’il monta en se traînant sur les mains et sur les genoux; et, en regardant par-dessus, il vit, dans une espèce de bas-fond, toute la bande des Indiens. Ils étaient assis plus de vingt réunis en cercles; plusieurs d’entre eux dormaient sur le sol, tandis que d’autres étaient assis négligemment par terre et fumaient en regardant le feu. Seth ne resta en observation qu’un instant, car il savait qu’il y avait tout autour des sentinelles vigilantes, et il était heureux de n’avoir pas été découvert; il se retira avec précaution et retourna vers Graham. «Quelles nouvelles? demanda le jeune homme. --Chut!... pas si haut!... Ils sont tous là. --Elle aussi? --Je le suppose, mais je ne l’ai pas vue. --Qu’avez-vous l’intention de faire? --Je ne sais pas; nous ne pouvons rien cette nuit, nous sommes trop près du matin; si toutefois nous parvenions à la délivrer, nous n’aurions guère de chances de nous échapper: ensuite, nous devons attendre jusqu’à la nuit prochaine; et, comme il y a beaucoup de sentinelles sur pied, nous devons nous tenir cachés jusqu’au jour; après cela nous les suivrons à distance.» Les deux amis se mirent à l’écart, de manière à ne pas être en vue, dans le cas où les sauvages reviendraient sur la piste dans la matinée. Ils restèrent là jusqu’au jour. Ils entendirent bientôt les Indiens qui préparaient leur repas du matin; et, comme ils pensaient qu’ils pourraient alors les examiner sans courir de risque, ils résolurent d’aller jeter un coup d’œil sur le remblai pour s’assurer si Ina était ou non parmi eux. Ils se glissèrent donc sans bruit vers le sommet du monticule. En cet endroit croissait une espèce d’églantiers assez forts, et leur buisson était heureusement assez épais pour cacher nos deux amis. Seth s’avança tout près et regarda par-dessus. Sa tête dépassait très-peu les dernières feuilles, et il pouvait voir tout ce qui se passait. Graham, emporté par sa vive curiosité, plaça son bras sur l’épaule de Seth et regarda par-dessus sa tête. Chose assez singulière, les Indiens ne l’aperçurent pas; il fit un mouvement en baissant la tête, les églantiers étaient si serrés qu’ils résistaient à la pression à peu près comme un ballot de laine; ils rebondirent bientôt, et Seth roula comme une bûche en bas du remblai, et alla tomber tête baissée au milieu des sauvages. VI LA MORT OU LA VIE. Lorsque Seth eut fait son entrée si peu cérémonieuse dans le camp des sauvages, Graham comprit qu’il était en danger, et que sa vie dépendait de ses propres forces. Combattre eût été folie, car il y avait bien là trente Indiens armés. La fuite était donc sa seule ressource; et, sans attendre plus longtemps pour connaître le sort de Seth, notre jeune homme sauta en bas du remblai et se dirigea tout droit à travers la plaine pour gagner le bois qui bordait la rivière. Il avait fait quelques centaines de pas lorsqu’un hurlement prolongé lui annonça qu’il était découvert et qu’on était à sa poursuite. Il regarda derrière lui, et il vit cinq ou six Indiens en pleine chasse en bas du talus. C’est alors que commença une véritable course de vie ou de mort. Graham avait le pied aussi léger qu’un daim, et il était bien dressé et bien discipliné. Mais il avait aujourd’hui à ses trousses cinq des meilleurs coureurs de la tribu des Mohawks, et il craignait d’avoir à la fin trouvé plus fort que lui. Cependant, il était aussi adroit et aussi rusé qu’il était vigoureux et agile. La plaine sur laquelle il courrait était parfaitement nue et aride, et il avait une lieue ou une lieue et demie à faire avant de trouver le plus petit refuge. Comme on le verra, il prit le seul moyen qui lui offrait quelque chance de salut, il se décida pour une course effrénée qui laissait aux deux parties des avantages à peu près égaux. Il avait bien compris que ceux qui le poursuivaient étaient capables de courir plus longtemps que lui, et que, si la course était trop longue, il aurait peu de chances de leur échapper; mais il sentait aussi que si la poursuite ne durait pas trop longtemps, il pourrait devancer le premier Indien venu; il résolut donc de mettre la célérité de ses ennemis à l’épreuve. Quand il entendit leurs hurlements, il s’élança en avant en déployant presque toute son agilité. Les Peaux-Rouges, cependant, conservèrent la même rapidité, et Graham continua ses efforts pendant cinq cents pas environ en se servant de ses bras et de ses jambes, de manière à faire croire qu’il déployait toutes ses forces. Après le premier quart de lieue, il commença à ralentir sa course, et ses membres pendants et affaissés, aussi bien que les regards furtifs qu’il jetait derrière lui, auraient pu faire croire à tout le monde qu’il était presque épuisé. Mais ce n’était qu’une ruse, et elle réussit aussi bien qu’il pouvait le souhaiter. Les Indiens crurent qu’il avait commis une faute bien ordinaire et bien fatale; qu’il avait déployé au départ toute la force et toute la célérité dont il était capable, et qu’il était maintenant harassé et fatigué, tandis qu’eux ne faisaient que s’échauffer davantage à l’ardeur de la chasse. En voyant cela, ils poussèrent des cris de joie et s’élancèrent en avant à toute vitesse, chacun d’eux s’efforçant d’atteindre le fugitif pour lui lancer son tomahawk avant son compagnon. Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils virent le fugitif repartir avec la vitesse d’un cheval de sang, tandis que ses nerfs reprenaient en un clin d’œil la vigueur qu’ils semblaient avoir perdue depuis quelque temps. Ils comprirent et reconnurent que si le fugitif conservait longtemps une telle rapidité, il serait bientôt hors de leur atteinte, et ils se mirent alors tous à courir comme ils ne l’avaient pas encore fait. Ceux qui le poursuivaient, ou du moins quelques-uns d’entre eux, étaient à peu près aussi agiles que lui, et quoiqu’il les eût devancés pendant un moment, il allait, avant que la moitié de la course fût terminée, perdre inévitablement le terrain qu’il avait gagné. Si quelqu’un avait pu être témoin de cette course où la vie d’un homme était en jeu, il aurait vu un spectacle bien effrayant et bien émouvant. Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc qui se sauvait à toutes jambes; son allure rapide et soutenue montrait que ses membres étaient bien exercés et soumis à une rude épreuve. Ses pieds allaient avec une telle rapidité, qu’ils étaient presque invisibles, et le terrain fuyait derrière lui comme un panorama. [Illustration: Dans le lointain, sur une vaste plaine, on apercevait un fugitif blanc.] Venaient ensuite une demi-douzaine de sauvages; leurs visages étaient brillants et contractés par divers sentiments, la joie, la vengeance et le doute; leurs ornements flottaient au vent, et leur vigueur semblait incroyable. Ils étaient disséminés à différentes distances les uns des autres, et s’étaient partagé toutes les directions de la prairie, de façon à couper toute retraite au fugitif. Deux Indiens continuaient à courir côte à côte, et il était évident que les autres abandonneraient bientôt la poursuite, car Graham les voyait perdre rapidement du terrain et se relâcher déjà de leurs efforts. Il comprit la situation et alors il reprit espoir. Ne pouvait-il pas les dépasser aussi? S’il le faisait, n’abandonneraient-ils pas bientôt la partie? Et, d’ailleurs, ne pouvait-il pas s’échapper avant que la fatigue le forçât à céder? «En tout cas, j’essayerai, et que Dieu me vienne en aide!» murmura-t-il en lui-même. Il regarda derrière lui, et il vit que les Indiens qui le poursuivaient encore semblaient presque immobiles, tant il les avait laissés loin derrière lui. Mais comme la fatigue le contraignit de nouveau à modérer cette course terrible, il vit ses infatigables ennemis regagner le terrain qu’ils avaient perdu; les adversaires, maintenant, se comprenaient. Les Indiens devinèrent ses manœuvres et ils évitèrent le piége en conservant toujours la même rapidité; ils étaient certains que tôt ou tard il serait obligé de céder. De son côté, Graham savait que, pour prolonger la lutte, il devait reprendre son pas précipité et le continuer toujours. Ils prirent alors une course soutenue et effroyablement monotone. L’espace disparaissait derrière eux, et leur vitesse respective était si égale, si semblable, qu’il y avait toujours entre eux la même distance. Il ne restait plus que deux Indiens, mais ils étaient infatigables, et bien décidés à continuer jusqu’au bout. Enfin, Graham aperçut le bois hospitalier à une petite distance. Les arbres semblaient l’inviter à se réfugier sous leur ombre protectrice; essoufflé et harassé, il s’élança au milieu d’eux et courut tout droit devant lui, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la berge d’une grande rivière assez rapide. Lorsqu’un Anglo-Saxon lutte avec un Indien de l’Amérique du Nord, il cède quelquefois; mais lorsque l’esprit prend dans la lutte la place du corps, il ne perd jamais. Graham regarda à la hâte autour de lui, et, en quelques secondes, son intelligence lui avait fourni le plan qui devait lui sauver la vie. Il jeta sa carabine de côté et entra prudemment dans le torrent jusqu’à ce que l’eau lui vînt à la ceinture. Il se mit alors à nager rapidement, et il remonta la rivière à plus de cent mètres; il entra ensuite vigoureusement dans le courant, qu’il s’efforça de vaincre, de manière à ne pas être rejeté sur la berge plus bas qu’il ne l’avait décidé. Le courant était très-rapide; aussi notre héros, épuisé et déjà bien affaibli, dut déployer le reste de ses forces pour atteindre la rive opposée. Il sauta au plus vite sur le bord et courut rapidement pendant quelques instants, en laissant des traces aussi visibles qu’il le put; sautant de nouveau dans la rivière, il la remonta en nageant rapidement, et il eut soin de se tenir aussi près du bord que possible, pour éviter la force du courant. On comprendra bientôt la raison de ces singuliers mouvements. Le rivage était bordé d’épaisses broussailles dont les branches retombaient dans l’eau; après avoir nagé jusqu’au moment où il jugea que ceux qui le poursuivaient allaient arriver au fleuve, il glissa sous le feuillage, qui lui offrait un abri favorable, et attendit là ce qui allait se passer. Les deux Indiens parurent presque aussitôt sur la rive opposée, mais beaucoup plus bas que Graham; ils sautèrent dans la rivière sans hésiter une minute, la traversèrent promptement, et, dès qu’ils furent à terre, ils commencèrent leurs recherches, et un hurlement annonça qu’ils avaient découvert la piste, mais un second hurlement fit bientôt comprendre leur désappointement: ils l’avaient perdue dans la rivière! Les Indiens supposèrent probablement que le fugitif était tombé dans l’eau et qu’il s’y était noyé, ou que peut-être il avait atteint l’autre bord. En tout cas, ils avaient perdu ce qu’ils considéraient déjà comme une proie certaine, et, en laissant percer le regret de voir leur méchanceté déjouée, ils traversèrent tristement la rivière à la nage, explorèrent l’autre rive pendant une heure environ, et reprirent enfin leur course vers leurs compagnons. VII L’EXPÉRIENCE DE SETH. «Ah! oh! voilà une nouvelle manière de s’introduire!» s’écria Seth en roulant au milieu des sauvages réunis autour du feu du conseil. On peut s’imaginer quelle fut la surprise des Indiens lorsqu’ils virent un blanc tombant ainsi au milieu d’eux. Le bruit des broussailles les avait mis en émoi; mais l’arrivée de Seth fut si subite et si prompte, que notre pionnier pirouetta au milieu d’eux avant qu’ils eussent pu soupçonner comment cela s’était fait. Mais, selon leur habitude, ils ne furent pas longtemps à réfléchir; ils avaient remarqué que Graham se sauvait et prenait la fuite; et, comme nous l’avons vu, plusieurs s’élancèrent à sa poursuite, tandis qu’une douzaine d’autres sautèrent sur Seth et levèrent leurs tomahawks au-dessus de sa tête. «Allons, attendez une minute, leur dit sèchement Seth; vous n’avez pas besoin de vous presser; vous avez bien le temps de prendre ma chevelure, n’est-il pas vrai?» Et ses gestes, moitié sérieux, moitié comiques, arrêtèrent et amusèrent ceux qui s’étaient saisis de lui. Ils le regardèrent tous, comme s’ils eussent attendu qu’il continuât; mais le pionnier se contenta de les dévisager avec des airs de mépris et de dédain. L’un d’eux s’élança alors sur lui, prit sa chevelure, qu’il tordit dans sa main, et s’écria furieux: «Ah! maudit Yankee! Nous te brûlerons! --Sais-tu ce que tu as de mieux à faire, vieux drôle? Eh bien! dépêche-toi d’ôter ta patte de dessus ma tête, ou il t’arrivera malheur.» Le sauvage, comme pour lui complaire, ôta sa main; et, du même mouvement, enleva à Seth sa carabine. Le pionnier le regarda un instant dans le blanc des yeux, en prenant un certain air de supériorité, et lui dit: «Je te la prête pour un moment, pourvu que tu me la rendes en bon état. Fais attention: prends-y bien garde; ce fusil a coûté beaucoup d’argent, là-bas, dans le New-Hampshire.» D’après ces paroles, on comprendra facilement que Seth jouait la comédie. Lorsqu’il avait été jeté dans cette aventure par l’impatience de son compagnon, il avait compris tout de suite qu’il était inutile de prendre la fuite. Tout ce qu’il avait de mieux à faire était de se soumettre à son malheureux sort, avec la meilleure grâce possible; mais il y avait une manière de faire cette soumission qui pourrait donner de meilleurs résultats que toute autre; s’il avait opposé de la résistance, ou s’il s’était soumis en se désespérant, comme plus d’un homme l’aurait fait sans doute, il aurait probablement été scalpé sur-le-champ. Aussi, avec sa présence d’esprit étonnante, il prit facilement un air de bravade et d’insouciance. Ce stratagème, comme nous venons de le voir, avait eu le résultat désiré. Seth Jones était un homme dont on ne pouvait comprendre le caractère, ni en une heure, ni en un jour; il fallait l’avoir fréquenté longtemps pour arriver à en découvrir les nuances et les ressources. Doué d’un esprit vif et amusant, jovial et franc en apparence, il était cependant bien prévoyant et bien prudent! il pouvait lire les pensées d’un homme presque au premier regard, et il avait un extérieur qui semblait fait exprès pour voiler son âme; ses yeux mêmes étaient trompeurs; et, lorsqu’il voulait jouer un rôle, il pouvait le soutenir dans la perfection. Si quelque étranger l’avait vu, lorsqu’il engagea la conversation rapportée plus haut, il l’aurait sans aucune hésitation considéré comme un idiot ou un fou. «Ça t’ira-t-il d’être brûlé, hé! mon Yankee? lui demanda un sauvage en se baissant et contractant horriblement sa figure. --Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé, répondit Seth, avec autant d’insouciance que s’il eût parlé d’un dîner. --Hé, hé, hé, hé, tu l’essayeras, mon Yankee. --Je ne sais pas encore; il y a différentes opinions là-dessus;... peut-être... quand ce sera fini, je pourrai y croire. --Tu seras parfait!... bonne viande!... excellente à rôtir! ajouta un autre sauvage en tâtant les bras de notre pionnier. --S’il te plaît, mon ami, ne me pince pas ainsi.» Le sauvage roidit ses doigts comme une baguette de fer, et lui serra si fort le bras que Seth crut qu’il allait le lui briser. Mais, quoique sa douleur fût excessive, il ne manifesta pas la moindre sensation. L’Indien essaya encore, puis encore, et jusqu’à ce qu’il eût abandonné la partie, il dut reconnaître et admirer le courage de l’homme blanc. «Bon Yankee! il supporte bien la douleur. --Mais c’était une plaisanterie, tu ne voulais pas me serrer si fort, n’est-ce pas? je suis fâché de n’avoir rien senti. Essaye-donc encore une fois: tu pourras peut-être faire mieux.» Mais le sauvage se retira; un autre s’avança et prit la main du captif. «Douce, petite, une vraie main de femme; voyons que je la tâte,» dit-il, en l’enfermant dans la sienne comme une vis dans un écrou. Seth ne bougea pas; mais, comme l’Indien allait à son tour abandonner l’expérience qu’il avait tentée pour amuser ses camarades, Seth lui dit: «Ta patte n’a pas l’air d’être bien calleuse!» Et il la serra d’une façon horrible. Le sauvage souffrit le martyre. Seth sentit positivement les os de la main qu’il tenait s’aplatir comme une pomme cuite. Il avait résolu, car il avait souffert, lui aussi, de se venger le mieux qu’il pourrait, et il serra ses doigts tellement fort que le pauvre Indien se mit à danser sur ses pieds et à hurler de douleur. «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte; tandis que la main du sauvage glissa hors de la sienne avec toutes les apparences d’un gant mouillé. [Illustration: «Oh! t’aurais-je fait mal?» demanda Seth avec une sollicitude feinte.] L’Indien, déconfit, ne répondit rien, et il s’en alla s’asseoir au milieu des railleries de ses camarades. Seth, sans laisser percer la moindre émotion, s’assit gravement par terre et demanda froidement à un sauvage de lui prêter sa pipe. On sait que lorsqu’un Indien est témoin d’une hardiesse et d’une force aussi grande que celle que leur captif venait de déployer, il ne cherche pas à cacher son admiration. Aussi, il ne paraîtra pas singulier que la demande si étrange de Seth fut bien accueillie. Un sauvage lui tendit une pipe bien bourrée; mais il lui fit une grimace dans laquelle on pouvait facilement reconnaître l’admiration pour son triomphe et l’espoir d’une bonne vengeance pour plus tard. Les regards des autres Indiens indiquaient qu’ils attendaient de nouveaux amusements; notre héros fumait sa pipe, en suivant paresseusement de l’œil les nuages de fumée qui montaient lentement tout autour de sa tête. Ses bourreaux s’assirent autour de lui et causèrent dans leur langue (nous pouvons faire remarquer ici que Seth la comprenait parfaitement). Bientôt l’un d’eux se leva et s’avança vers le pionnier. «L’homme blanc est fort! il serre bien! mais moi je le ferai crier.» En disant ces mots, il se baissa, ôta le bonnet du captif, saisit une longue mèche de cheveux blonds qui prenait racine sur la tempe, et la tordit; un coup d’épée dans l’œil n’aurait pas causé une douleur plus vive; mais lorsqu’il les arracha avec leurs racines, Seth ne bougea pas; il lança seulement une plus forte bouffée de fumée. Les sauvages qui étaient autour de lui ne purent réprimer un murmure d’admiration. Voyant que cette torture ne faisait pas d’effet, le bourreau recommença son jeu; il lui prit une autre mèche sur le cou. Chaque cheveu qu’on lui arrachait lui faisait autant de mal que la pointe d’une aiguille qu’on enfonce dans la chair; aussi, quand l’Indien eut fini, ses camarades remarquèrent sur le visage du pionnier une grande pâleur, semblable à un nuage qui passe en courant dans le ciel. Le patient leva les yeux, et les fixa sur ceux de son bourreau avec une expression indescriptible. Pendant un instant le sauvage eut à soutenir un regard qui le fit tressaillir, tout sauvage qu’il était, et ses membres tremblèrent d’une crainte étrange. Dire que Seth ne faisait pas attention aux tortures qu’on lui infligeait, ce serait absurde. Si le sauvage avait pu supposer quelle quantité de haine et de vengeance il venait de soulever, il n’aurait jamais essayé d’avoir affaire à lui. Il fallut à Seth un empire incroyable sur lui-même pour supporter les horribles souffrances du corps et de l’esprit qu’il endurait. Il lui semblait qu’il était impossible de ne pas se tordre de douleur sur le sol et de ne pas sauter sur son persécuteur pour le mettre en pièces, membre par membre. Mais il avait appris à connaître la cruauté et les outrages des Indiens et il les supporta sans sourciller. Sa tempe avait l’apparence d’un parchemin blanchi et tacheté d’innombrables points rouges; le sang commençait à suinter de la blessure, et on aurait dit qu’on avait gratté et enlevé la peau de son cou. Sa pâleur momentanée avait été causée par la douleur qu’il éprouvait, et aussi par la colère la plus violente qu’il eût jamais ressentie. Le regard qu’il lança au sauvage avait pour but de lui dire qu’il s’en souviendrait. Après les faits qui venaient de se passer, les Indiens restèrent assis un moment sans dire une seule parole. Enfin, l’un d’eux qui paraissait être le chef, parla à voix basse à celui que nous venons de voir abandonner le rôle de bourreau. Seth, probablement, entendit ce qu’il lui dit, car sans cela, il n’est pas vraisemblable qu’il eût supporté la dernière épreuve. Le même sauvage s’avança de nouveau dans le centre du cercle qu’on avait formé autour du captif désarmé; il lui ôta son bonnet qui avait été replacé sur sa tête, saisit ses longs cheveux blonds de sa main gauche et les tordit en rejetant sa tête en arrière. Puis tirant lentement son couteau il le fit briller une seconde dans l’air et tourna sa froide lame autour de la tête de Seth, avec la rapidité de l’éclair. La peau n’était pas entamée et ce n’était qu’une feinte, mais Seth n’avait pas quitté des yeux le cruel Indien pendant cette terrible minute. Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits; mais Seth ne l’était pas. [Illustration: Le bourreau se retira encore. Les sauvages étaient satisfaits.] Il rendit sa pipe, remit son bonnet, et se dressant sur ses pieds, il regarda pendant quelques secondes le groupe formé autour de lui. Puis, il s’adressa aux Indiens en ces termes: «L’homme blanc peut-il maintenant mettre le courage de l’homme rouge à l’épreuve?» Sa voix n’avait plus son timbre ordinaire, cependant le chef n’y fit pas attention; et, d’un signe de tête, il lui accorda la permission qu’il avait demandée. Les regards des autres Indiens laissèrent percer le plaisir et l’intérêt qu’ils prenaient à ces terribles épreuves. Le sauvage qui avait infligé cette torture au pionnier s’était assis tout près du chef. Seth marcha droit à lui et lui prit le bras qu’il serra modérément. L’Indien poussa un grognement de mépris. Alors Seth se baissa et tira doucement le tomahawk de la ceinture de l’Indien. Il l’éleva lentement, et fit briller l’arme étincelante qu’il tournait dans l’air. Au même instant, le tomahawk retomba et fendit en deux la tête du sauvage qui ne s’attendait guère à une mort aussi prompte! VIII RENCONTRE INATTENDUE. Graham était fatigué et harassé; il se traîna hors de l’eau et s’étendit un instant sur le doux et frais gazon qui bordait la rivière. Le terrible effort que ses membres avaient été forcés de faire l’avait épuisé, et il tomba bientôt dans un profond sommeil, qui dura longtemps. Lorsqu’il se réveilla, le jour était avancé et le soleil avait déjà accompli plus de la moitié de sa course. Lorsqu’il fut complétement éveillé et qu’il eut remercié avec ferveur le ciel de l’avoir protégé et guidé dans sa fuite, il commença à se demander quelle était la meilleure marche à suivre. Il se voyait tout seul et abandonné au milieu d’une grande solitude. Que devait-il faire? Chercherait-il à découvrir son ami Haverland? ou bien continuerait-il ses recherches afin de délivrer la jeune Ina? Tandis qu’il se posait cette série de questions, auxquelles il ne trouvait pas de réponses, il tourna machinalement les yeux vers la rivière, et il tressaillit en voyant un petit canot qui apparaissait dans le lointain, à un détour du courant. Il n’eut que le temps de voir que cette embarcation portait deux personnes, car il se retira aussitôt; la prudence l’avertissait qu’il ne fallait pas se montrer. Il se cacha derrière le tronc d’un des plus gros arbres de la forêt, et là, il surveilla avec un vif intérêt l’approche des nouveaux venus. Le léger esquif courait rapidement sur la surface calme de l’eau, et, en quelques instants, il fut arrivé devant lui. Les deux individus qui le montaient étaient des blancs, et il examina minutieusement leur visage. Le plus fort des deux était assis au milieu du canot et plongeait profondément dans l’eau de plats avirons de frêne. L’autre paraissait âgé; il était assis à la poupe, et, tout en commandant les mouvements de son compagnon, il examinait le rivage avec l’expérience et l’habileté d’un homme de la frontière. Graham s’imagina qu’il avait été découvert, malgré toutes les précautions qu’il avait prises, car le canot, apparemment sans intention de ceux qui le montaient, se dirigea vers la rive opposée. Le jeune homme resta caché jusqu’à ce que l’embarcation fût arrivée en face de lui, et, au même moment, il soupçonna que l’un d’eux était Haverland; cependant, il y avait si longtemps qu’il ne l’avait vu, qu’il lui était impossible de le reconnaître tout à fait, à moins de le voir de plus près. Cependant, comme c’étaient des blancs, il se décida à voir si ce n’étaient pas des amis. Il déguisa sa voix et il les héla, sans toutefois se montrer. Il reconnut qu’on l’avait entendu, car celui qui tenait les rames s’arrêta une seconde et regarda furtivement sur la rive; mais, à un léger signe de l’autre, il se pencha de nouveau sur ses avirons, et ils continuèrent leur route comme s’ils ne soupçonnaient aucun danger. «Hé! les amis!» leur cria-t-il d’un ton plus fort, quoique en restant toujours caché. On ne prit pas garde à lui; toutefois, il s’imagina que le canot allait plus vite. Il s’avança alors rapidement sur la rive et leur cria: «Ne craignez rien! Je suis un ami!» Ces paroles les firent arrêter, et celui qui était à la proue répondit: «Nous ne nous contentons pas de cela; quelle affaire vous amène ici? --Je pourrais aussi bien, il me semble, vous faire la même question?... --Si vous ne voulez pas répondre, nous ne perdrons pas notre temps à faire assaut de paroles avec vous; en avant, Haverland! --Arrêtez donc! Est-ce Alfred Haverland qui est avec vous? --Et quand cela serait? Qu’est-ce que cela peut vous faire? --Eh! mais, c’est précisément Alfred Haverland que je cherche. Je suis Éverard Graham, et peut-être se rappelle-t-il ce nom.» Le bûcheron se retourna tout étonné vers le rivage. Quelques coups d’avirons l’amenèrent contre la berge; il sauta à terre et saisit la main de son jeune ami. «Eh bien! Graham, au nom des sept merveilles du monde, qui vous amène ici? Ah! je l’oubliais, vous m’aviez promis une visite pour cette époque; mais il m’est arrivé tant d’autres choses, que celle-ci était tout à fait sortie de mon esprit. Et, je puis vous le dire, j’en ai assez éprouvé pour briser le cœur de tout mortel,» dit-il d’une voix étouffée. On se donna des deux côtés des explications, et on peut s’imaginer l’étonnement, la reconnaissance et les craintes que suscita le récit de Graham. Haverland avait auparavant présenté à Graham son compagnon Ned Haldidge. «Seth a promis de ramener Ina, dit-il; mais je ne pouvais rester tranquille tandis qu’il la cherchait de tous côtés. Ce bon ami, qui a acquis une grande expérience dans les luttes des frontières, s’est joint à moi de bon cœur, dit-il en se tournant vers Haldidge. Je suppose que vous avez grande envie de voir ma femme; mais vous verriez une pauvre mère folle de douleur, et je ne puis me décider à la revoir, tant que je n’aurai pas appris quelque chose sur notre chère fille. --Et si ces lâches Mohawks ne regrettent pas bientôt le jour où ils ont commencé leur infernale besogne, Ned Haldidge perdra son nom! s’écria le troisième individu. --Je ne connais pas l’avenir, dit Graham en souriant, mais, tant que nous sommes animés de pareils sentiments, nous pouvons les attaquer ouvertement, d’autant plus que nous avons un ami dans leur camp. --Non, ce moyen ne réussira jamais! répondit le bûcheron en secouant la tête; nous ne pourrons jamais les vaincre de cette manière. Nous aurions pu amener une douzaine de guerriers avec nous pour réduire ces lâches en atomes; mais ce système ne vaut rien. --Alors, vous vous reposez entièrement sur les stratagèmes? --Aucun autre procédé ne réduira ces diables incarnés. --Et Dieu seul sait si celui-ci amènera un résultat! remarqua Haverland d’un ton triste et abattu. --Ah! ne vous désespérez pas à l’avance, Alfred; attendez que le moment en soit venu. --Vous devez me pardonner ma faiblesse, dit-il en se remettant. Quoique je sente la force d’une armée dans mes membres, j’ai le cœur d’un père dans ma poitrine, et je suis disposé à tout faire pour retrouver ma fille chérie. Oh! il me semble encore entendre les cris qu’elle poussait quand elle fut enlevée pendant cette nuit affreuse.» Graham et Haldidge restèrent silencieux; ils respectaient ce chagrin si grand et si navrant que rien ne pouvait consoler. Bientôt le père rompit le silence, et, cette fois, sa voix et son air étaient changés. «Mais pourquoi restons-nous inactifs? N’avons-nous rien à faire? Devons-nous demeurer dans l’abattement, quand un seul effort peut la sauver? --C’est justement ce à quoi je pensais depuis que nous sommes arrêtés ici, répondit Haldidge; je ne vois pas à quoi il nous sert d’attendre, surtout quand il y a tant à faire. --Alors, partons! Vous nous accompagnerez, Graham? --Certainement! Mais je voudrais vous demander quelles sont vos intentions? lui dit-il en s’arrêtant un instant sur la berge, tandis que les autres reprenaient leurs places. --Je croyais que vous vous souviendriez que nous ne pouvons avoir qu’une seule intention, répondit Haverland avec un léger ton de reproche. --Vous n’avez pas compris exactement ce que je voulais vous demander. --Naturellement, je connais votre suprême intention; mais je voulais savoir quel plan vous aviez l’intention de suivre? --Oh! pour cela, répondit Haldidge, j’ai beaucoup fréquenté les Peaux-Rouges de ce pays, et je sais qu’on peut facilement les atteindre en descendant la rivière plusieurs lieues au-dessous de cette courbe, et en reprenant ensuite la terre. --Mais mon expérience me dit que vous êtes dans l’erreur aujourd’hui! Ceux qui ont pris Ina ne sont pas à une grande distance de nous, et le chemin le plus court pour aller vers eux, vous le reconnaîtrez, c’est de prendre en ligne directe à travers la prairie découverte qui est de l’autre côté de la rivière. --En tout cas, nous passerons sur la rive opposée; ainsi, entrez dans la barque. --Attendez une minute! Qu’est-ce que cela signifie?» Graham, tout en parlant ainsi, était monté lestement sur l’endroit le plus élevé de la rive; mais les deux autres ne pouvaient rien voir dans la position où ils se trouvaient. «Sautez bien vite à terre, et tirez le canot hors de l’eau! Il y a quelque chose là-bas, et vous ne devez pas vous faire voir!» dit Graham avec animation et à voix basse. Il se baissa aussitôt et saisit la proue du canot. Les deux autres sautèrent à terre, et, en une seconde, l’embarcation fut cachée. Nos trois amis se blottirent dans les broussailles, et, de leurs cachettes, ils surveillèrent attentivement la rivière. [Illustration: Nos trois amis se blottirent dans les broussailles.] L’objet qui avait attiré l’attention de Graham était un second canot qui venait de se montrer au tournant où le jeune homme avait d’abord aperçu ses amis. Cette seconde embarcation était à peu près de la même taille que la première, et on voyait qu’elle portait trois ou quatre personnes. Les têtes brunes de ceux qui la montaient indiquaient, d’une façon à ne pas s’y méprendre, que c’étaient des Indiens. Comme le canot approchait davantage, Haldidge dit tout bas qu’il y avait une quatrième personne à la poupe, et que c’était une femme. Haverland et Graham respirèrent fortement, car une lueur d’espérance venait de réchauffer leurs cœurs; lorsque le canot arriva devant eux, ils distinguaient nettement les traits des trois sauvages, mais ils ne purent même pas entrevoir le quatrième passager, qui était recouvert d’un châle indien. Toutefois, sa tête était profondément inclinée sur sa poitrine, comme s’il eût été plongé dans de profondes et pénibles pensées. «Tirons dessus et envoyons ces trois chiens dans l’éternité,» dit Graham à voix basse. Haldidge leva la main. «Non, non; il y a quelqu’un avec eux, et, si cette autre personne était Ina, notre équipée ne servirait qu’à la faire tuer. Alfred, croyez-vous que ce soit elle? --Je ne puis le dire.... Oui, par le ciel! c’est elle! Regardez, elle a soulevé son châle; allons de suite à son secours! s’écria le père, qui se levait et qui était tout prêt à partir. --Arrêtez! ordonna Haldidge d’un ton impérieux et presque irrité. Vous gâterez tout par votre précipitation. Ne voyez-vous pas qu’il est presque nuit. Ils sont maintenant au-dessous de nous, et nous ne pouvons être assez sûrs de les rattraper pour nous emparer d’eux. Attendez qu’il fasse plus sombre, et alors nous les poursuivrons. J’ai un projet qui, je crois, ne peut pas manquer de réussir. Maîtrisez-vous seulement pendant un moment, et j’arrangerai les choses d’une façon qui les surprendra autant que vous.» Haverland se laissa retomber à côté de ses deux amis. La nuit arrivait rapidement; quelques minutes plus tard, le léger canot de bouleau fut poussé sans bruit dans la rivière, et les trois blancs se préparèrent à donner la chasse aux Indiens. IX LA POURSUITE. La nuit était même plus proche que nos amis ne le soupçonnaient. Dans les forêts, l’obscurité arrive presque aussitôt que le soleil disparaît, et pour ainsi dire tout d’un coup. Les ténèbres s’étendaient déjà sur la rivière, et Haverland retira immédiatement le canot de dessous les broussailles pour le remettre à flot. Ils avaient une double paire de rames pour une seconde personne. Graham en prit une paire et joignit ses efforts à ceux de son ami, tandis qu’Haldidge se mettait au gouvernail. Comme ils entraient hardiment dans le courant, le canot qui était en avant disparaissait derrière le tournant qui se trouvait plus bas. «Allons, ça ne sera pas! Nous ne les perdrons pas de vue,» dit Haverland en plongeant vigoureusement ses rames dans les flots. Une obscurité profonde régnait sur la rivière, et nos amis ne purent bientôt plus rien apercevoir. Un brouillard épais et particulier, une espèce de brume, comme on en voit souvent pendant les nuits d’été sur les cours d’eau, commençait déjà à envelopper les rives et la rivière. Il était évident que si ce brouillard permettait à ceux qui donnaient la chasse aux Indiens de s’approcher plus près de leur canot, par contre, il donnait aussi à l’ennemi une bien plus grande chance d’échapper. Haldidge ne savait s’il devait se réjouir ou non de cet incident. «Allons, mes enfants, ce brouillard pourra nous servir dans le commencement; mais nous devons attendre qu’il nous ait bien enveloppés. Si ces coquins nous apercevaient auparavant, ils nous échapperaient aussi facilement que la fortune. Posez vos rames pendant quelques minutes; nous pouvons nous abandonner au courant. --Je veux bien croire que ce soit le meilleur moyen, mais, quant à moi, je préférerais aller de l’avant pour en finir de suite avec cette affaire, répondit Graham qui maniait vigoureusement ses rames. --Pendant que j’y pense, reprit Haldidge, je ne vois pas où serait le mal d’assourdir les avirons.» Ils s’étaient abondamment pourvus, avant de partir, de tout ce qui leur était nécessaire pour cette opération; et, en quelques instants, les rames furent garnies de linge, de façon à leur laisser tout le jeu possible sans qu’il en résultât un bruit assez fort pour attirer les soupçons, à moins qu’on ne prêtât une oreille plus attentive que de coutume. Sur ces entrefaites, l’épaisse brume dont nous avons parlé avait enveloppé la rivière d’un nuage impénétrable, et nos trois amis glissaient rapidement sur l’eau. Leur petite embarcation volait aussi légère et aussi silencieuse qu’un oiseau. Haldidge connaissait chaque détour et chaque accident du fleuve, aussi dirigeait-il le canot avec une assurance merveilleuse le long des rives et autour de ces rochers dont les sommets noircis s’élançaient par-ci, par-là, à quelques pieds au-dessus du niveau de l’eau. Ils avaient déjà fait un mille environ, quand le pilote éleva la main pour indiquer à ses amis qu’ils devaient cesser de ramer pendant un instant. «Écoutez!» murmura-t-il. Ils écoutèrent et ils entendirent faiblement, mais distinctement, dans le lointain, un bruit presque imperceptible de rames. «Est-ce au-dessus ou au-dessous de nous? demanda Haverland en penchant la tête et en prêtant l’oreille. --Je croirais volontiers que nous les avons dépassés,» répondit Graham. Le bruit paraissait réellement venir de plus haut qu’eux, et ils furent amenés à croire qu’en ramant aussi rapidement et aussi vigoureusement qu’ils l’avaient fait, ils devaient avoir passé à côté de l’autre canot sans s’en douter. «Est-ce possible?» demanda Haldidge étonné et indécis. Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit, qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus bas qu’eux. «Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper. --Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi? --Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et prêter l’oreille.» Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent de force et de courage. Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse. Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une longue traînée d’écume. On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident qu’ils arrivaient rapidement sur lui. Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but, n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée. Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et reprendraient Ina au milieu de la bagarre. Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards, Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et, quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte, et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes. Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et, avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner Haverland dans sa dangereuse expédition. Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se brisait contre les rames, et les branches du rivage. «Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête. Nous auraient-ils entendus? --Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que les autres. --Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis. --Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai. --Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus ou entendus. --Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques pas. --S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions dans le piége que nous voulions leur tendre. --C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge. Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la rivière et il arrêta le canot. «Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles.... --Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix basse. Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière, qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant. «Au nom du.... --Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts? --Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût les entendre. --Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que vous verrez votre but. En avant!» Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par enchantement. [Illustration: Les carabines vengeresses étaient déjà prêtes.] «Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant! qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.» Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard. Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs. «Arrêtez une minute!» commanda Haldidge. Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement. «Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en retenant son souffle. Là? écoutez encore?» Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus faible. «Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.» Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge. En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive. Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une véritable brise qui le balayait assez rapidement. Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que l’ennemi aborderait de ce côté. Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt. «C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont partis, et nous pourrions tout aussi bien.... --C’est une rude déception, ajouta Graham. --J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage, reposons-nous et parlons de nos affaires.» Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et ils mirent pied à terre. X DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS. Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que, pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin. Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées; tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait parfaitement calme. Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu. «Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!» En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser la colère qui bouillait dans leurs veines. Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main, rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait. Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se contentèrent de lui lancer des regards significatifs. Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina. Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent enterrés avec lui. [Illustration: Au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau.] On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre qui murmuraient doucement à travers cette solitude. «Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon. --Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer? --Pouah! Marche plus vite.» Et un rude horion accompagna ces paroles. «Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.» Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit dessus et se mit à siffler. «Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage en lui donnant un coup terrible. --Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en souvenir!» Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque le chef intervint. «Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de repos.» Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir; mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment. Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit le sien sur son épaule et partit en avant. Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes; vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui. Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances. XI TOUJOURS EN CHASSE. «Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en débarquant. --Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland. --Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste. --Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham. --Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué bien loin d’ici.» Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet du vieux chasseur frappa leurs oreilles. «Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham. --Il a découvert quelque chose; hâtons-nous. --Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du chasseur. --Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et, selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici. --Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre? --J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut tarder beaucoup, d’ailleurs. --Encore quelques heures! --Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?» Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre avant la chute du jour. Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce but. La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait aveuglément. Haldidge, cependant, quoiqu’il parût téméraire et insouciant, connaissait parfaitement bien la tactique des Indiens; il savait que les sauvages ne s’arrêteraient pas, à moins d’y être forcés. «Ah!... voyez cela! s’écria Haldidge en s’arrêtant tout court. --Quoi donc? demanda Graham en s’avançant rapidement près d’Haverland. --L’endroit où ils ont campé!» Ils avaient en effet devant eux des traces plus visibles que jamais de leur passage; on voyait un tas de cendres par terre, et lorsqu’Haverland le renversa d’un coup de pied, il mit à découvert des braises encore rouges et toutes brillantes. Il y avait encore çà et là des bâtons brisés, et enfin toutes les choses qui peuvent faire reconnaître un camp d’Indiens abandonné. «Combien y a-t-il de temps qu’ils ont quitté cet endroit? demanda Graham. --Il n’y a pas trois heures. --Alors, nous devons être tout près d’eux. --Je le pense. --Hâtons-nous donc. --Vous voyez, par ces charbons, qu’ils ne sont pas partis avant le jour; et comme votre fille, Haverland, ne peut voyager très-vite, ils auront naturellement pris leur temps. --C’est très-vrai; quoique la fatalité nous ait poursuivis si longtemps, je commence à sentir l’espérance renaître dans mon cœur. J’espère que, cette fois, ils ne nous échapperont pas. --Ah! encore un indice! s’écria Graham, qui avait examiné la terre à plusieurs pas autour du camp. --Quoi donc? --Voici un morceau des vêtements d’Ina; n’est-il pas vrai?» Et il montra un morceau d’étoffe; le père le prit et l’examina avec empressement. «Je crois qu’elle l’a laissé ici dans le but de nous guider, remarqua Graham. --Cela ne m’étonnerait pas du tout, ajouta Haldidge. --Elle doit nous avoir vus, et elle fait tout ce qu’elle peut pour nous guider. --C’est très-probable; mais je pense que nous n’obtiendrons rien de bien important en restant ici. Souvenez-vous que les sauvages marchent pendant ce temps.» Ainsi avertis, les trois blancs partirent de nouveau rapidement. Le chasseur ouvrait la marche comme auparavant. Ils marchèrent sans s’arrêter jusque vers midi; et, comme ils comprenaient qu’ils gagnaient rapidement du terrain sur les fugitifs, ils furent obligés d’avancer avec la plus grande prudence. Le craquement d’une branche ou la chute d’une feuille les faisait tressaillir et arrêter leurs pas. Ils n’échangeaient que quelques mots et à voix basse. Haldidge était à une douzaine de pas en avant, et les yeux de ses compagnons étaient constamment attachés sur lui, lorsqu’ils le virent s’arrêter subitement et lever la main comme pour leur dire de ne pas avancer. Ils s’arrêtèrent, tandis que le chasseur se baissait et examinait l’herbe tout autour de lui. Un instant lui suffit. Il se retourna et fit signe à ses deux compagnons d’avancer. «Juste ce que je craignais! dit-il tristement à mi-voix. --Qu’est-ce que c’est? demanda Haverland d’un air inquiet. --Les deux pistes se rejoignent ici! répondit-il. --Ne vous trompez-vous pas?» reprit Haverland. Il savait que le chasseur était pour ainsi dire infaillible, et cependant il voulait douter encore, il aimait à se rattacher à la moindre espérance qui lui était offerte. «Non, je ne me trompe pas. Au lieu de trois Indiens, nous en avons maintenant quarante à poursuivre. --Les poursuivrons-nous? --Les poursuivrons-nous?... Eh! oui, naturellement, nous les poursuivrons! c’est le seul espoir que nous ayons de jamais revoir Ina! --Je le sais, et cependant nous avons si peu de chances de réussir! Ils doivent savoir que nous les poursuivons; et que pouvons-nous faire contre des ennemis dix fois plus nombreux que nous? --On ne peut rien dire maintenant. Allons, marchons toujours en avant.» En disant cela, le chasseur se retourna et s’enfonça plus avant dans la forêt. Graham et Haverland le suivaient silencieusement, et, quelques instants après, les trois blancs s’avançaient à travers le bois épais aussi prudemment et aussi silencieusement qu’auparavant. Nos amis n’avaient encore rien mangé et ils commençaient à sentir les tiraillements de la faim, auxquels ils ne firent d’abord que peu d’attention. Vers le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un autre endroit où les sauvages avaient fait une halte. Si Haverland et Graham gardaient encore quelques doutes sur ce que le chasseur leur avait dit, ils durent être bientôt dissipés; car on voyait parfaitement que les Indiens étaient très-nombreux lorsqu’ils s’étaient arrêtés en cet endroit, seulement quelques heures auparavant, et il était évident qu’ils n’avaient pris aucune précaution pour cacher les traces de leur passage. Ils soupçonnaient bien qu’ils étaient poursuivis, mais ils ne craignaient pas leurs ennemis; ils se moquaient des blancs, car maintenant ils se sentaient les plus forts. Sous certains rapports le chasseur n’en était pas fâché; il savait fort bien qu’au point où en étaient les choses, ils ne pouvaient rien espérer que de la ruse et des stratagèmes, et il est très-probable que, pour cette raison, les Indiens étaient convaincus qu’on ne tenterait rien contre eux. Imprudents! ils ne faisaient pas attention qu’ils avaient un ennemi dans leur camp! Les blancs trouvèrent des restes considérables du repas des sauvages, et ils en profitèrent pour satisfaire leurs besoins les plus pressants. L’après-midi n’était pas trop avancée, ce qui les convainquit qu’ils avaient déjà beaucoup gagné sur leurs ennemis, et leur désir le plus ardent était d’atteindre les Indiens à la tombée de la nuit, mais cette espérance fut encore trompée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent à un endroit où la piste se divisait de nouveau. Le chasseur lui-même ne comprenait rien à cela, et, pendant quelques instants, nos amis se trouvèrent très-embarrassés. Ils ne s’étaient pas attendus à cet incident, et ils ne trouvaient pas la plus petite raison pour l’expliquer. «Voilà quelque chose qui me surpasse! dit Haldidge en examinant de nouveau la piste. --Il doit y avoir quelque chose là-dessous! dit Haverland qui paraissait tout chagrin. --C’est quelque stratagème de ces démons, et nous devons nous l’expliquer avant d’aller plus loin! --Ils doivent avoir sur nous des idées différentes de celles que nous pensions. Vous pouvez croire en toute certitude que ceci a été fait pour nous dérouter; et, si nous devons jamais avoir besoin de nos facultés, c’est bien en ce moment!» Pendant cette conversation entrecoupée, le chasseur examinait minutieusement la piste; Graham et Haverland le regardèrent pendant quelques secondes en silence, et ce dernier lui dit enfin: «Découvrez-vous quelque chose? --Rien du tout, si ce n’est que la piste se partage ici; le principal corps est allé en avant en ligne directe, tandis que la plus petite bande a pris à l’ouest. Ces deux bandes sont loin d’être aussi nombreuses l’une que l’autre; car, autant que je puis en juger, la plus petite ne doit pas compter plus de trois ou quatre hommes. Ils n’ont fait aucun effort pour cacher leurs traces, et il y a là une machination diabolique ou une preuve qu’ils ne s’inquiètent nullement de nous! --Et très-probablement ce sont ces deux choses à la fois, dit Graham. Ils font assez attention à nous pour prendre bien soin de rester hors de notre portée, lorsqu’ils n’ont pas d’avantages sur nous; ils ont déjà montré qu’ils étaient capables, non-seulement de former un plan, mais encore de l’exécuter. --Si nous pouvions seulement faire savoir à ce Seth Jones que nous sommes si près de lui et quelles sont nos intentions, je reprendrais confiance, dit Haverland. --Il est très-probable que si votre Jones pouvait nous informer de l’endroit où il est et de ce qu’il sait, vous perdriez un peu moins de temps à attendre ici, reprit le chasseur avec un ton et un regard significatifs. --Mais nous perdons nos paroles et un temps précieux, dit Graham; rassemblons nos trois têtes, et décidons de suite ce qu’il faut faire. --Quant à moi, je vote pour que l’on suive la plus petite bande! --Quelle est la raison qui motive votre avis? demanda Haverland. --J’avoue que je ne puis donner beaucoup de raisons pour motiver ce que j’avance; mais je crois qu’Ina est avec la plus petite bande. --C’est très-peu probable! reprit Haverland. --Et ce serait très-peu raisonnable, je l’avoue, dit le chasseur; mais c’est assez drôle que la même idée me soit venue aussi. --Eh bien! alors, donnez vos raisons! --Je puis vous dire ce qui me paraît, à moi, un semblant de raison. J’ai fait beaucoup de réflexions pendant ces dernières minutes, et je suis presque arrivé à une conclusion. Je crois que la jeune fille est avec la plus petite bande, et que les sauvages désirent que nous suivions la troupe principale. Nous serions ainsi attirés dans un piége, et ils n’auraient pas de peine à se débarrasser de nous. --Il me semble très-peu probable que les sauvages courent ainsi le risque de perdre leur prisonnière, lorsque rien ne les oblige à agir ainsi, dit Haverland. --Cela ne vous paraît pas probable; mais ce n’est pas la première fois, si du moins il en est ainsi à présent, qu’ils nous auraient obligés à ouvrir les yeux. Je crois que ces Mohawks sont convaincus que nous ne pourrons soupçonner qu’ils aient laissé partir la jeune fille avec deux ou trois des leurs, tandis qu’ils étaient en nombre suffisant pour la surveiller, la garder, et l’empêcher de tomber entre les mains d’une douzaine d’hommes comme nous. Partant de là, je dis qu’ils l’ont confiée à la plus petite bande; et, comme ils sont sûrs que nous les poursuivrons, ils ont fait des préparatifs à quelque distance d’ici pour nous faire tomber en leur pouvoir. --C’est parfaitement bien raisonné, j’en conviens; mais voici quelque chose qui me dit tout le contraire, répondit Graham en montrant un nouveau morceau du vêtement d’Ina qui flottait à un buisson. --Comment cela peut-il vous faire voir la chose sous un autre jour? demanda le chasseur. --Si vous voulez bien faire attention au buisson sur lequel j’ai pris cette étoffe, vous verrez qu’il est sur la plus grande piste. Par conséquent, Ina doit être avec la troupe la plus nombreuse. --Faites-moi seulement voir la branche où vous l’avez trouvé,» demanda tranquillement Haldidge. Graham la lui montra. Le chasseur se baissa et examina soigneusement le buisson. «Je suis convaincu maintenant, dit-il, que j’avais raison: ce chiffon a été placé là exprès par un sauvage, dans l’intention bien arrêtée de nous tromper; nous devons chercher Ina dans l’autre direction. --Haldidge! dit Haverland d’un ton animé, j’ai grande confiance dans votre habileté et dans votre jugement; mais, en ce moment, je suis étonné que vous agissiez d’une façon si capricieuse et si contraire à la raison. --Il ne me reste plus qu’un moyen pour trancher la difficulté; voulez-vous l’employer?» demanda le chasseur en souriant. Comme les deux autres y consentirent, il prit son couteau de chasse. Après s’être reculé d’un pas ou deux, le chasseur le saisit entre le pouce et l’index et le lança par-dessus sa tête. Lorsque l’arme retomba à terre, la pointe était tournée vers la piste de la plus petite bande. «C’est juste ce que je pensais!» s’écria le chasseur en souriant de nouveau. La question en litige étant réglée à la satisfaction de tous, nos trois amis se dirigèrent sans hésitation du côté de l’Ouest, où se trouvait la piste de la plus petite bande, avec laquelle Ina Haverland était partie. XII CORRESPONDANCE DE SETH. Le chasseur avait raison. Le hasard qui avait dirigé la pointe du couteau de chasse, non-seulement sauva la vie aux blancs, mais les conduisit encore dans la bonne voie. Il faut avouer qu’Haverland lui-même avait quelque crainte sur l’expédition qu’ils allaient entreprendre. Il ne pouvait croire que les sauvages fussent bornés au point de confier à deux ou trois des leurs une captive qui était en sûreté entre leurs mains, lorsqu’ils savaient qu’ils étaient poursuivis. Mais il ne pouvait en appeler de l’arrêt prononcé par le couteau de chasse, et il suivit, triste et silencieux, les pas du vieux chasseur. L’après-midi touchait à sa fin, et les sauvages qu’ils poursuivaient ne pouvaient être éloignés. Leur piste était parfaitement visible, comme s’ils n’avaient pris aucune précaution pour la cacher; mais, quoique Haldidge fît tout son possible pour découvrir les traces du mocassin délicat de la belle Ina, il ne put y parvenir et ne vit rien du tout, et, en dépit des assurances qu’il avait manifestées au départ, il dut bientôt éprouver quelques craintes lui-même. Le chasseur, malgré la ruse consommée et l’adresse incroyable qu’il avait déployées jusqu’ici en suivant les sauvages, avait cependant fait une triste erreur. Il s’était trompé sur le nombre de la petite bande; au lieu de trois ou quatre Indiens, il y en avait six; et, comme leurs pas étaient visibles par moments, il commença à croire qu’il avait entrepris une affaire plus hasardeuse qu’il ne l’avait pensé. Cependant, ce n’était pas le moment de s’arrêter ou de reculer; il marcha résolûment en avant. «Ah! encore des indices! s’écria-t-il en s’arrêtant subitement. --Où sont-ils? demandèrent vivement ses compagnons. --Examinez seulement ce buisson, s’il vous plaît, et dites-moi ce que vous y voyez!» Les deux amis regardèrent aussitôt; ils virent qu’une des branches des rejetons qui croissaient sur le tronc d’un châtaignier, avait été cassée et placée avec intention sur la piste. «Je vois là quelque chose de favorable; c’est Ina qui aura fait cela pour nous guider, dit Haverland. --C’est exactement mon opinion, ajouta Graham. --Vous êtes dans l’erreur sur un point; ce n’est pas Ina qui l’a fait. --Ce n’est pas Ina? s’écrièrent les deux autres; et qui donc? --Ah! voilà la question! Je suis d’avis que c’est ce blanc dont vous m’avez parlé. --Mais il est impossible qu’il soit aussi avec eux. --Assurément, c’est impossible que les Indiens aient laissé les deux prisonniers sous la garde de deux ou trois des leurs seulement! --Deux ou trois! il y a bien six Mohawks de ce côté. Je n’ai pas encore découvert la piste de la jeune fille, mais j’ai eu plusieurs fois des preuves irréfutables qu’il y avait un blanc parmi eux. Si vous voulez bien encore regarder cette branche, vous verrez qu’il n’est pas probable que ce soit votre fille qui l’ait cassée! En premier lieu, je ne pense pas qu’elle aurait pu le faire; car, remarquez, cette branche est grosse, et lors même qu’elle l’aurait pu, cela lui eût pris trop de temps, et on l’en aurait empêchée! --Il est très-probable que Seth est parmi eux, quoique cela soit très-singulier, pour ne pas dire autre chose. Quel est donc cet étrange caprice qui s’est emparé des Indiens? --Et vous dites que vous ne voyez aucune trace d’Ina? demanda Graham. --C’est vrai! --Croyez-vous qu’elle soit avec eux? --Je le crois! --Où est sa piste, alors? --Quelque part sur la terre, je suppose. --Eh bien! alors, pourquoi ne l’avons-nous pas vue? --Parce qu’elle a sans doute échappé à nos yeux. --La belle explication, dit Graham en souriant; mais, si nous n’avons pu jusqu’à présent la découvrir, est-il probable qu’elle soit parmi eux? --Je crois qu’elle est avec eux. Vous devez vous rappeler que ces cinq ou six Mohawks marchent pêle-mêle et non pas à la file, comme c’est généralement l’habitude indienne. Il est très-probable alors que la jeune fille est la première, et que les traces que ses petits mocassins ont pu faire ont été entièrement recouvertes par les larges pieds des Indiens. --Fasse le ciel que vous ne vous trompiez pas! dit Haverland avec un ton qui indiquait qu’il lui restait encore des doutes. --Ceci ne pourra être décidé que lorsque nous verrons ces lâches Peaux-Rouges, et la seule chose que nous ayons à faire, c’est de pousser toujours en avant! --Je pense qu’ils ne peuvent être bien éloignés, et si nous arrivons à leur feu de bivac ce soir, nous les expédierons lestement. --Venez, alors!» Le chasseur partit de nouveau en avant, mais avec plus de précautions et de prudence que jamais. D’après les différents indices qu’il rencontra, il eut des preuves certaines que les Indiens n’étaient pas bien loin en avant. Vers le coucher du soleil, les trois blancs arrivèrent à un petit cours d’eau bondissant et écumant qui traversait la piste. Ils s’arrêtèrent un instant pour étancher leur soif; puis le chasseur se leva et se remit en route. Mais Graham se faisait un devoir de chercher à chaque halte quelques signes qui pussent les guider, et il pria ses compagnons de l’attendre encore un instant. «Le temps est trop précieux, répondirent-ils, et vous ne trouverez rien ici. --Je.... je.... ne trouverai rien ici? eh! venez donc voir cela!» Le chasseur traversa de nouveau les pierres du ruisseau, et, suivi par Haverland, il s’approcha de Graham. Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui était à ses pieds; on y voyait griffonné, avec une espèce de craie, les mots suivants: [Illustration: Le jeune homme leur montrait une large pierre plate qui était à ses pieds.] «_Hâtez-vous d’avancer. Il y a six Indiens, et Ina est avec eux. Ils ne soupçonnent pas que vous les poursuivez, et ils se hâtent de regagner leur village. Je crois que nous camperons à deux ou trois milles d’ici. Poussez le cri du whipporwil quand vous voudrez faire l’affaire, et je comprendrai_, «_Votre respectueux_ «SETH JONES.» «Si je n’avais pas peur que ces démons ne nous entendissent, je voterais trois vivats pour votre Jones! s’écria Haldidge; c’est un gaillard rusé, après tout. --Oh! vous pouvez être certain de cela, ajouta Graham; car le peu de temps que je suis resté avec lui a suffi pour me faire voir ce qu’il était. --Voyons, reprit le chasseur en lisant encore une fois ce qui était tracé sur la pierre, il dit qu’ils camperont à deux ou trois milles d’ici. Le soleil est couché maintenant, mais nous avons encore du jour pour une heure au moins; c’est suffisant pour nous guider. Il nous faut avancer, car il n’y a pas de temps à perdre. --Je me demande comment Jones est entré dans cette bande, dit Graham en partant. --Il y est, nous le savons, et c’est assez pour le moment; quand nous aurons du temps à perdre, nous pourrons réfléchir sur la cause et les motifs. Tout va bien. --Oui, mais une minute, mon ami Haldidge; décidons comment nous allons marcher. Il faut maintenant prendre de grandes précautions. --J’aurai l’œil sur la piste comme je l’ai eu jusqu’ici, pour que nous n’allions pas les yeux fermés tomber dans un nid de frelons. Haverland, vous pourrez faire le guet, tandis que vous, Graham, vous qui avez été assez heureux pour deviner ce qu’aucun de nous n’avait découvert, vous chercherez d’autres signes et d’autres indications; car il est probable que Jones aura été assez habile pour nous donner encore quelques bons avis.» Chacun d’eux, comprenant son devoir, se prépara à le remplir le mieux possible. La marche était nécessairement lente, car il fallait agir avec la plus grande prudence. Le chasseur n’avait parcouru qu’une petite distance, lorsqu’il remarqua son ombre sur la terre; il leva les yeux et vit, à son grand regret, qu’une belle pleine lune brillait au ciel. C’était malheureux pour eux; car, quoique la clarté de la lune pût leur permettre de suivre la piste aussi facilement que celle du jour et les aider dans leur poursuite, d’un autre côté, il était presque certain qu’elle ferait découvrir leur approche par les Indiens. «Psit! fit tout à coup Graham. --Qu’y a-t-il donc? demanda le chasseur en se retournant prestement. --Un nouveau mot d’ordre de Seth.» Haverland et Haldidge s’approchèrent vivement. Graham était penché au-dessus d’une pierre plate et cherchait à y déchiffrer quelques lettres. La lumière de la lune, quoique assez brillante, était à peine suffisante. A force de patience et de persévérance, ils parvinrent à lire ce qui suit. «_Soyez très-prudents. Les démons commencent à avoir des soupçons; ils m’ont vu faire des signes, et ils sont sur leurs gardes. Ils surveillent de près la jeune fille. Souvenez-vous du signal quand vous vous approcherez de nous._ «_Je suis votre serviteur à la hâte, mais néanmoins avec grand respect_, «SETH JONES ESQ.» Il était évident qu’ils étaient bien près des sauvages. Après une vive discussion, qui ne dura qu’un instant, il fut décidé qu’Haldidge marcherait en avant à une plus grande distance, et qu’il ferait signe à ses compagnons quand il découvrirait le camp. Ils avancèrent donc lentement, silencieusement et prudemment. Une demi-heure plus tard, Graham toucha l’épaule d’Haverland et leva son doigt en avant d’une manière significative. On voyait un reflet rougeâtre sur la cime des arbres, et comme ils se tenaient immobiles, ils aperçurent une lumière à travers le feuillage. Un instant après, le chasseur était à côté d’eux. «Nous voici enfin arrivés près d’eux, dit-il à voix basse; veillez à vos amorces, et préparez-vous à une chaude besogne.» Ils étaient prêts, et ils ne demandaient qu’à combattre pour décider enfin la question. Leurs cœurs battaient fortement, car ils allaient engager une lutte à mort. La respiration du chasseur était courte et saccadée, mais il ne fallait ni hésiter, ni reculer, et ils avancèrent résolûment. XIII EXPLICATIONS. Le village des Mohawks était très-éloigné de l’endroit où s’élevait jadis l’habitation du bûcheron, et les sauvages, chargés et embarrassés de leur pillage, n’avaient pu marcher que très-lentement; en outre, comme ils pensaient que toute poursuite des blancs ne pourrait aboutir, ils n’avaient aucune raison de se hâter. Cependant, lorsque le vieux chef apprit l’arrivée peu cérémonieuse de Seth parmi ses hommes, la fuite de son compagnon, et ensuite le rapport de la petite bande qui était avec Ina, il commença à avoir quelques doutes sur cette sécurité apparente. Il lui vint à l’esprit qu’il pouvait y avoir une nombreuse troupe de blancs sur leurs traces, et qu’alors il devait déployer la plus grande adresse pour conserver ses prisonniers, et, sur ce point, il ne pouvait y avoir de doute, leur marche devait être plus rapide, ceux qui étaient sur leur piste les poursuivant avec toute l’ardeur de la vengeance. Le butin qu’ils avaient fait retardait leur marche, et enfin il comprit qu’il fallait recourir à un stratagème quelconque. Il choisit parmi les plus braves et les plus agiles six hommes, dont deux avaient été les ennemis les plus acharnés de Graham lors de sa terrible course, et il leur confia la garde d’Ina, avec l’ordre de se rendre en toute hâte au village indien. Avant de les laisser partir, il lui vint à l’esprit qu’il valait mieux envoyer aussi le blanc avec eux. S’il restait avec la plus grande troupe, en cas d’attaque, sa présence, on avait quelque raison de le craindre, ne pourrait que leur nuire, tandis que six sauvages bien armés et toujours sur le qui vive, garderaient facilement un idiot sans armes et une femme sans défense. Le chef, comme on le voit, était bien convaincu qu’ils étaient poursuivis. Si donc il pouvait dépister ceux qui les poursuivaient, leur défaite était certaine, et il croyait qu’on pouvait y parvenir. Réussit-il dans ses calculs? c’est ce que nous avons déjà montré. Les six sauvages et les deux blancs confiés à leur garde se séparèrent de la plus grande bande et s’éloignèrent rapidement dans la direction de l’Ouest. Leur piste fut dissimulée de façon à faire croire qu’ils n’étaient que trois, et nous avons vu que cette ruse induisit le chasseur en erreur. Un morceau du vêtement d’Ina fut placé à dessein sur un buisson qui se trouvait près de la piste de la plus grande troupe, et le chef, plein d’espérance et de confiance, continua tranquillement son chemin avec ses sombres compagnons. Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses remarques originales. «Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air railleur au sauvage qui était devant lui. Ne recevant aucune réponse, il continua: «Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!... oui, monsieur, sur mon âme!» Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones. Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes. Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air bourru: «Qu’est-ce que c’est que cela? --Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth. --Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant. --Eh! parbleu, des dessins que j’ai faits pour m’amuser et passer le temps! --Hum!» grommela l’Indien. Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth. «Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai encore écrire quand ce sera sec.» Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage indigné s’était permis. Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande, cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste distincte et visible. Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture. Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner. Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien; et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer. Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien seraient décidés. La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas! qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent obligés de faire halte pour la nuit. Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui vont suivre. Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine de pas en arrière pour veiller sur la piste. Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche de l’ennemi. XIV DANS LE CAMP ENNEMI. Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car, en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement. Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement en avant. Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent. Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger soupçon de son approche. La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière. Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la façon dont il allait agir. Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer. Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse, et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi. Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible besogne. Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte au premier signal. S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour délivrer Seth et massacrer les autres ennemis. Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas, ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth, tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes. «Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth. Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence. «Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds, ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons, fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.» Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et, en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la courroie qui les attachait. «Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te déranger, vieux païen peinturluré!» Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du whipporwil se fit entendre tout près du camp. Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance. Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages. Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures mortelles et une haine implacable. [Illustration: Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac.] Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète. Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de poursuivre les blancs. Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger à se séparer. «Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir meilleures. --Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante. Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut qu’elle était dans des bras amis. «Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle. --Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son cœur. --Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté? --Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère! --Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent? --Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta délivrance, et.... --Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit! interrompit le chasseur. --Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni.... --Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse. --Vous et qui?... demanda vivement Ina. --M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?» Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle. «Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et aimable. --Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant avec tendresse. --Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire? --Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable. --J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre, nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible. --Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas encore bien loin. --C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.» Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure. Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant qu’ils entreverraient la chance de la reprendre. Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par quelques sauvages. XV PLANS ET MANŒUVRES. Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom, continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre, ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage pouvaient seuls découvrir un passage. Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune fille dormait d’un profond sommeil. Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les moyens de le faire. «Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes, je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens! --Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela! --Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland. --J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour. --Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous? --Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras? --Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous devrait aller en avant comme éclaireur? --Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté. --Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham. --Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs infernales machinations.» Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher rapidement pendant la journée. Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge, placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière sécurité de la bande. Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de causer, excepté pour échanger quelques mots. Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures. Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait un signal à ceux qui étaient à l’arrière. Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons; mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade, qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir. Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant, en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante; mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille de longueur. Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si un seul point échappa à son œil pénétrant. Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami. Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant. En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses. Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement. Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était arrivé. Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur. Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper. Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause. [Illustration: De l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits.] «Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera la dernière!... Serait-ce un blanc?» Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement prudent et soupçonneux. Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine d’Haldidge. Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction, et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer. Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol. Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau. La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour le même objet. Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas. Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et menaçants entouraient la petite bande des blancs. XVI ÉPREUVES. Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge, comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis. Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions. Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard. Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre; il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière. Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même tronc d’arbre. Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât. En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna, et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et reprit part à la conversation. Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé; il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage, il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond. Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au fond du tronc! Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort; elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide. Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible reptile. Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance invisible. Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons. Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire. Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme, et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait alors sur le chasseur. En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses mains, sur lesquelles il appuyait son menton. Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué! Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui enveloppait Haldidge. Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas; l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort, paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les Indiens. Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant plus tard, il n’entendit plus rien. Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un moment à l’autre. Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu. Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant: «Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!» En une minute les blancs furent invisibles. XVII DANGERS. Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité, qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle. «Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle. --Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!» Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur, sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout ennemi, si formidable qu’il fût. Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle. Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles. Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler. «A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge? --A former quelque complot diabolique, je pense. --Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter. --Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite. --Avez-vous quelque idée de leur nombre? --Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient autour de nous. --Il y en a un de moins maintenant, en tous cas! --Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de peine. --Où sont allés Alfred et sa fille? --Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher d’eux? --Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions ensemble. --J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas, Haverland ne serait-il pas en grand danger? --Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement découvrir leurs machinations. --Où est donc Seth? --Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement. --Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils étaient là longtemps avant de faire feu? --Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une heure ou deux. --Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque? --Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part en avant, et ils voulaient nous y faire tomber. --Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près? --Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils se seraient décidés à nous attaquer. --Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet. --Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique, avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus drôle que j’aie jamais vu! --Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé; d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa famille est aussi efficace qu’il est singulier. --Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés? --Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute. --Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.» Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler, puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la nuit dans ces parages. «J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham. --Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne pouvions le voir venir. --Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace. --Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin. --Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham. --Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.» Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui. «D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné. --Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh? --Nous avons découvert que nous avions des voisins. --Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins. --Que voulez-vous dire? --Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!» Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi. «Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a rien.» Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se réunirent autour de lui. «N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait avoir été si périlleux une minute auparavant. --Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne resterais pas ici. --La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous allons faire, où et comment nous allons la passer. --Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina. --Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point, répondit-elle vivement. --Très-bien!» En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit à Ina. «Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte, nous mériterons des bonnets de nuit rouges! [Illustration: «Maintenant nous voilà cinq guerriers bien armés.»] --Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland. --Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade, nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et saufs. Et il ne doit pas y avoir de _si_ là-dessus, il faut que nous traversions cette embuscade cette nuit même.» XVIII HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT. Une nuit obscure et triste tombait lentement sur la forêt; on n’entendait rien que le souffle mélancolique du vent à travers le sommet des arbres, ou parfois le hurlement d’un loup dans le lointain, ou encore le cri plus rapproché de la panthère. Des nuages épais et tumultueux erraient dans le ciel et rendaient la nuit noire comme de l’encre. Par moments, le grondement lointain du tonnerre résonnait faiblement dans les airs, et une langue de feu, semblable à un torrent de sang, s’agitait un moment sur le bord de la nuée chargée d’orage; de gros nuages, devenant de plus en plus noirs et plus terribles, semblaient se concentrer à l’occident, et former, en s’entassant les uns sur les autres, un vieux château crénelé. Le tonnerre devenait plus violent et il gronda bientôt comme le roulement d’un chariot sur la voûte des cieux; des torrents rougeâtres de feu liquide couraient le long des sombres murailles du château des Tempêtes. De temps en temps le subtil élément s’enflammait avec un jet éblouissant, les éclairs brillaient, la foudre éclatait. «Tenez-vous près de moi et marchez lestement, car il y a assez d’éclairs pour nous conduire.» Seth avait entièrement reconnu la vallée. C’était là, dans cette espèce d’entonnoir, que les Indiens pensaient entourer et prendre les fugitifs, quand la mort d’un des leurs, trop audacieux, leur fit soupçonner que leurs intentions étaient découvertes. La petite troupe mit des heures pour traverser la vallée. Seth s’arrêtait souvent en murmurant un «chut!» presque imperceptible; et alors ses compagnons, pendant plusieurs minutes pleines d’inquiétude, écoutaient avidement si le danger ne les menaçait pas; puis ils reprenaient leur marche pénible et lente. Il y avait au moins trois heures que nos fugitifs avaient repris leur course, et Seth pensait déjà qu’ils devaient être à peu près hors d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se trouvait dans le sentier même qu’il s’était efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut extrêmement effrayé et changea de suite de direction. «Chut! à terre!» murmura-t-il en tournant la tête. Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils se laissèrent choir sur le sol. Ils entendirent alors marcher dans les environs. L’obscurité était trop grande pour leur permettre de discerner quelque chose, mais ils comprirent que leurs ennemis étaient si près qu’ils auraient pu les toucher en étendant la main. La position de nos amis était tout à fait critique. Les Mohawks n’étaient pas dans le sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, mais ils le cherchaient évidemment. Haldidge et Seth sentaient que les sauvages ne les savaient pas si rapprochés d’eux; et cependant ils avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement découverts. Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement silencieusement, qu’Haldidge lui-même, qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il mit sa bouche sur l’oreille d’Haverland et lui dit: «Sauvez-vous avec votre fille aussi vite que l’éclair, car nous serons découverts dans une minute.» Haverland emporta dans ses bras vigoureux Ina, qui n’avait pas besoin d’avertissement, et marcha résolûment en avant. Il leur était impossible de ne pas faire de bruit, quand les buissons humides s’accrochaient à eux. Les sauvages les entendirent et s’avancèrent prudemment. Ils soupçonnaient évidemment que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut averti du danger par un sauvage qui se heurta brusquement contre lui. «Je vous demande pardon, je ne vous voyais pas, s’écria-t-il, tandis qu’ils se rejetaient tous les deux en arrière; que le diable vous emporte! je désire seulement vous voir une minute.» Seth, Haldidge et Graham se défendirent alors contre cinq ou six Indiens. Si un brillant éclair eût illuminé la scène en ce moment, il est probable que tous auraient ri franchement de leur attitude et de leurs mouvements. Les Indiens, en voyant qu’ils étaient si près de leurs ennemis les plus mortels, bondirent immédiatement de plusieurs pieds en arrière, pour éviter une collision trop brusque avec eux. Les trois blancs firent précisément la même chose, chacun à sa manière; Seth sauta d’un côté et s’accroupit par terre, selon son habitude, comme une véritable panthère; sa carabine dans la main gauche et son couteau dans la droite, il attendit qu’il pût être sûr de l’endroit précis où était un des sauvages avant de sauter sur lui. Il serait fastidieux de raconter les ruses et les stratagèmes employés par les deux troupes ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone atteignirent une fois, au même moment, les bords opposés de l’Ohio, et tous les deux croyaient qu’il y avait une autre personne sur l’autre bord. Ces deux vieux chasseurs, qui se connaissaient depuis longtemps, passèrent plus de vingt-quatre heures avant de découvrir qu’ils étaient amis. Pendant près de deux heures, les Mohawks et les blancs se battirent les uns contre les autres avec l’habileté la plus consommée. Tantôt ils reculaient et tantôt ils avançaient; ils allaient tantôt à droite et tantôt à gauche; chaque troupe s’efforça d’entraîner l’autre dans quelque piége, qui était habilement évité; enfin, jugeant qu’Haverland était en sûreté, Seth résolut de se retirer, et il partit prudemment; dix minutes après, il était sur la limite de la vallée. Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna aussi et précisément dans la même direction. Graham adopta bientôt la même marche. Ils sortirent de la dangereuse vallée à vingt pas l’un de l’autre; il s’écoula quelque temps avant qu’ils pussent se retrouver ensemble; mais, enfin, ils se réunirent assez facilement, chacun soupçonnant l’identité de l’autre. «Maintenant, mes amis, murmura Seth, je pense que nous sommes sortis de la vallée de la mort; il faut prendre le large, c’est l’opinion particulière de Seth Jones. --Mais comment retrouver Haverland? demanda Graham. --Je crois qu’il doit être par ici, répondit l’autre. --Cherchons, alors, et nous trouverons! car le jour ne peut être bien loin, et je me demande si les Indiens sauront que nous sommes partis; et, certainement ils l’apprendront à bon marché.» Au moment où la lumière du jour se montrait à l’orient, ils arrivèrent auprès d’Haverland et reprirent leur voyage; ils ne s’arrêtèrent pas pour déjeuner, car ils étaient trop désireux d’avancer. Une heure après, environ, ils étaient sur une espèce de sentier tracé par des animaux sauvages; la terre était si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes, et il était facile d’y marcher. Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, avaient trop d’expérience pour se relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent les mêmes fonctions qu’auparavant; le premier se chargea de conduire ses compagnons à travers le pays désert, et le dernier de les protéger contre les dangers qui pourraient survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel ils se dirigeaient avec tant d’anxiété était encore à plusieurs journées de marche; et, pour l’atteindre, ils devaient traverser une rivière d’une largeur considérable. Seth atteignit cette rivière à midi. «Vraiment! j’oubliais cela! s’écria-t-il. Je me demande si la jeune fille sait nager? Si elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour traverser la rivière? Je pense qu’il faudra la placer sur un morceau de bois, et qu’alors la brise la poussera; quant aux hommes, ils savent nager, tout naturellement.» Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient conseil sur le bord de la rivière. Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un radeau le plus vite possible; découvrir des matériaux pour le construire, tel était l’ordre du jour, et c’était un travail d’une énorme difficulté; ils n’avaient pas d’autres outils que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient pas grand’chose. On cassa de grandes branches pourries aux arbres qu’Haverland réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les autres ramassaient le bois. Haldidge remonta la rivière, et Seth et Graham la descendirent; celui-ci remarqua bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri qui se trouvait en partie dans l’eau. «Voilà justement notre affaire! C’est cela! c’est un radeau tout fait, une peine de moins; lançons-le de suite et mettons-le à flot sur place!» dit-il joyeusement. Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour le pousser dans l’eau, lorsque Seth s’éloigna subitement et se mit à le regarder. «Allons, aidez-moi, dit Graham. --Graham, je pense que je ne prendrai pas ce tronc; je ne crois pas qu’il fasse notre affaire. --Pourquoi pas? Au nom du sens commun, donnez-moi une raison. --Laissez ce tronc, m’entendez-vous?» Graham leva la tête et tressaillit en voyant la figure de Seth; ses yeux lançaient des flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui s’il osait dire encore un mot. «Venez avec moi!» commanda Seth d’une voix que la colère rendait rude. Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. Graham ramassa sa carabine et ne perdit pas de temps à lui obéir. Mais il se demandait avec étonnement si Seth était devenu tout à coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque distance, puis se hâta bientôt de revenir près de lui. Voyant que son visage avait repris son expression habituelle, il se décida à lui demander ce qu’il avait à lui dire. «N’avez-vous pas remarqué que ce tronc d’arbre était creux? --Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné de près. --Eh bien! si vous l’aviez examiné de près ou même de loin, et si vous aviez regardé dans ce tronc, vous y auriez vu un grand Mohawk blotti proprement et gentiment. --Est-ce possible! Comment avez-vous pu le voir? --Lorsque je vis que le tronc était creux, je soupçonnai qu’il pouvait y avoir dedans une chose ou une autre, et je ne voulais pas l’emporter tant que je ne saurais pas ce qu’il contenait. Lorsque j’y regardai de plus près, je vis qu’il y avait certainement quelque chose, car la façon dont l’écorce était grattée à l’entrée me l’indiquait assez clairement; je ne devais pas, vous comprenez, me baisser assez pour regarder dedans, car aussitôt le Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à la figure. Aussi, je laissai tomber mon bonnet, et, en me baissant pour le ramasser, j’ai vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait jour; oui, je l’ai vu. Je me mis alors à discuter la question; et, après une longue discussion pour et contre, j’arrivai à conclure que, puisque j’avais vu le pied d’un Indien, si je voulais remonter plus haut, je trouverais certainement l’Indien lui-même; et, en outre, que s’il y avait un Indien dans cet endroit, je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup dans les environs. Si je n’avais pas eu l’air un peu décidé, vous n’auriez pas lâché ce tronc si vite, eh? --Non! Vous m’alarmez réellement; mais, que faut-il faire? --Les coquins rôdent autour du bois et nous dressent encore quelque embûche. Ils ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat qui gratte dans son trou, et ils sont trop lâches pour montrer leurs visages avant d’être sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne supposent que nous nous sommes échappés. --Le dirons-nous à Haverland? --Non; j’en informerai Haldidge, s’il ne l’a pas déjà découvert lui-même. Il faut faire le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à ce qu’il soit fini, comme si nous croyions que tout va bien. Taisez-vous maintenant, ou Alfred remarquera que nous causons.» Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils changèrent subitement de conversation. «Pas de bois! dit Haverland en levant les yeux. --Il est un peu rare aussi où nous sommes allés, répondit Graham. --Ne vous aiderai-je pas? demanda malicieusement Ina. --Je pense que nous n’aurons pas besoin de votre aide, car Haldidge semble déjà en avoir assez.» Le chasseur arrivait en ce moment et pliait sous le poids de deux pesantes branches qui furent immédiatement attachées ensemble; mais on vit bientôt que le radeau était trop faible et trop léger, et qu’il fallait plus de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. Haldidge s’enfonça donc de nouveau dans la forêt. Seth marcha à ses côtés pendant quelques yards, et il lui dit: «Comprenez-vous? --Quoi? demanda le chasseur étonné. --Là-bas! répondit Seth en levant son pouce par-dessus ses épaules pour indiquer le tronc. --Des Peaux-Rouges? --J’en suis presque certain. --Je les sentais depuis un moment; vous ferez bien de retourner et de veiller sur Haverland, je ramasserai assez de bois et je saurai éviter le danger. --Non, ils vont essayer quelque ruse; veillez sur vous!» Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur ses talons et rejoignit Haverland. Graham était à quelque distance et coupait de l’osier que le bûcheron employait activement. Lorsque Seth arriva, il aperçut Ina qui était assise à terre à quelques pas de son père; son attention semblait entièrement absorbée par quelque chose qui était sur la rivière. Seth la surveilla de près. «N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas?» demanda-t-elle. [Illustration: «N’est-ce pas un tronc d’arbre là-bas?» demanda-t-elle.] Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, et ce ne fut pas sans étonnement qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même tronc d’arbre pour lequel il s’était disputé avec Graham. Cette découverte éveilla ses soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge. «Qu’y a-t-il?» demanda le chasseur quand il arriva. Seth, au lieu de répondre, fit un signe de tête en montrant la rivière; et il ajouta ensuite: «Ne laissez pas voir que vous les surveillez, car vous pourriez les effrayer!» Haldidge se retourna cependant, et il regarda longtemps et attentivement l’objet suspect. «Qu’en pensez-vous? --Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles dont j’aie jamais entendu parler, s’ils croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là puisse nous tromper. --Que voulez-vous dire? demanda Haverland. --Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé dans l’eau, eh bien! il y a derrière quatre ou cinq Mohawks qui attendent que nous lancions notre radeau. --Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un arbre ou une grosse bûche qui flotte sur l’eau, dit le bûcheron. --Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur et en pesant sur les mots, et il est tout naturel, sans doute, qu’une bûche toute seule puisse remonter ainsi le courant, n’est-ce pas? --Est-ce qu’elle s’approche? demanda Graham. --Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose que c’est une rude besogne pour ces individus de remonter le courant. Ah! pardieu! je comprends leur jeu. Regardez, ne voyez-vous pas que le tronc d’arbre est plus loin du bord que tout à l’heure? Ils vont se rapprocher du milieu de l’eau autant qu’ils pourront le faire, et si près de nous que, lorsque nous voudrons traverser, le courant nous portera en plein contre eux; et alors ils se livreront à toute leur colère pour nous dévorer. C’est certain, c’est aussi sûr que vous existez! --Nous pourrions bien aviser de suite à cela, dit Haldidge. Le plan des Indiens est sans nul doute celui que Seth leur prête. En traversant la rivière, nous ne pourrons empêcher le radeau d’être poussé par le courant, et ils essayeront de se placer de manière à se rencontrer avec nous; mais ils ne nous attaqueront pas avant que nous ne soyons dans l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de travailler au radeau sans rien craindre, Alfred, tandis que Seth et moi nous allons faire une reconnaissance. Venez, Graham, vous pouvez nous accompagner. Entrons dans le bois séparément, et nous nous réunirons aussitôt que nous serons hors de vue; agissons comme si nous ne soupçonnions rien, et je parie ma carabine contre votre chapeau que nous déjouerons ces lâches.» Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, et se réunirent après avoir fait quelques pas. «Maintenant, murmura Seth, vous allez rire; suivez-moi de près, mes amis, et tenez-vous à couvert!» Ils s’avancèrent alors dans une direction parallèle au courant de la rivière, en usant d’une prudence extrême, car il était plus que probable qu’il y avait des éclaireurs Indiens dans le bois, et ils se tinrent éloignés de la rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils étaient au-dessous du tronc d’arbre suspect; ils commencèrent alors à s’en approcher. A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré aurait été fatal. Heureusement qu’une espèce d’herbe, dont les racines croissaient dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance considérable. A travers ces hautes herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière des serpents, en rampant sur le sol. Seth, comme d’habitude, était le premier, et Graham fut étonné de le voir positivement glisser sur la terre sans faire aucun effort. En un instant ils furent au bord de la rivière; ils levèrent alors lentement la tête et regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction de la rivière; le tronc était un peu au-dessus, mais d’Indiens pas de trace, et le tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu du courant. «Y aurait-il quelque chose là-dessous? murmura Graham. --Chut! Taisez-vous, regardez, et vous allez voir!» lui dit Seth. Un moment après, le tronc, en apparence sans aucune aide humaine, changea légèrement de position, et Graham vit briller quelque chose à son extrémité. Il ne pouvait comprendre ce que cela signifiait, et il se retourna pour interroger Haldidge. Ce dernier avait son œil pénétrant fixé dans cette direction, et l’on voyait un sourire de triomphe sur ses lèvres. Il fit signe à Graham de garder le silence. Comme notre héros tournait de nouveau ses regards vers la rivière, il s’aperçut que le tronc était encore plus loin dans le courant, et il vit quelque chose comme du métal poli qui brillait encore plus merveilleusement qu’auparavant. Il regarda attentivement, et, au bout d’un instant, il reconnut que plusieurs carabines s’appuyaient sur le tronc d’arbre. Tandis qu’il regardait et se demandait où les propriétaires de ces armes pouvaient être cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre du côté où le tronc était tourné vers eux, et la face bronzée d’un Indien leur apparut. Il se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors de l’eau; alors il resta immobile pendant un instant et regarda Haverland par-dessus le tronc. Il parut satisfait et se replongea de nouveau: mais Graham remarqua qu’il ne disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du tronc que tout le monde aurait supposé qu’il en faisait partie; sa tête ressemblait parfaitement à un gros nœud dans le bois de l’arbre. Graham remarqua aussi qu’il y voyait deux autres protubérances exactement semblables à la première. La conclusion était facile. Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se glisser inaperçus vers les fugitifs. [Illustration: Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le tronc.] «Juste chacun le nôtre! aussi sûr que vous existez, dit Seth triomphalement; que chacun de vous soit prêt à faire feu sur son homme. Graham, ajustez celui qui est le plus près par ici; vous, le second, Haldidge; et moi, j’abattrai le dernier de la belle manière.» Les trois amis dirigèrent leurs instruments de mort vers les sauvages sans soupçons. Ils visèrent longtemps et froidement. «Allons, ensemble!... Feu!» On entendit une terrible décharge; mais la carabine de Seth rata. Les deux autres expédièrent leur homme. Deux hurlements d’agonie retentirent dans les airs, et l’un des sauvages bondit hors de l’eau presque à la moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite comme un plomb au fond de la rivière; l’autre se débattit et se tint au tronc pendant un moment, puis il lâcha prise et disparut sous l’eau. «Tonnerre et éclairs! s’écria Seth en sautant sur ses pieds; passez-moi votre carabine, Graham! Il y a quelque chose dans la mienne, et cet autre démon va échapper! Vite, vite, donnez-la par ici!» Il prit la carabine et commença à la charger aussi rapidement que possible, en tenant ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait alors avec ardeur vers la rive. «Est-ce que votre fusil est rechargé, Haldidge? --Non, je me suis amusé à vous regarder et à suivre les mouvements de cet Indien, pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai pas pensé à le recharger. --Rechargez, car si ce fusil allait rater aussi! Par le ciel! qu’il ne s’échappe pas maintenant!» L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, sortait tranquillement de l’eau et marchait à travers le bois. «Maintenant, mon bel ami, vois si tu peux éviter cela!» Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha la détente de son arme; mais, à son grand chagrin, la poudre brûla dans le bassinet sans faire feu. Avant qu’Haldidge eût fini de recharger son fusil et que Seth eût pu même reprendre le sien, l’Indien avait disparu dans le bois. «Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils? se demanda Seth véritablement en colère; voici la seconde fois que j’y suis pris! Eh! qu’est-ce maintenant que cela?» Une carabine, tirée de l’autre côté de la rivière, venait d’envoyer une balle si près de lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses longs cheveux blonds! «Vrai! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il en se grattant la tête, comme s’il était légèrement blessé. --Prenez garde, pour l’amour de Dieu! Couchez-vous par terre! lui dit Graham en le saisissant par le pan de son habit de chasse et en l’attirant à lui. --Je ne sais pas quelle est la meilleure manière, répondit l’imperturbable Seth en se mettant à genoux, juste assez à temps pour éviter un autre coup mieux ajusté encore. Il doit y avoir beaucoup de ces démons par-là.» Les coups de feu alarmèrent Haverland; il abandonna son ouvrage et chercha un abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi s’était tellement avancée, que l’obscurité commençait déjà à s’étendre sur l’eau et sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser à traverser la rivière sur le radeau, car, en l’essayant, c’était courir au-devant de la mort. Leurs ennemis leur avaient donné un témoignage trop évident de leur adresse à manier une carabine. Mais il leur fallait traverser la rivière, et le seul moyen qui leur restât était de changer de place et de construire un nouveau radeau, pour se diriger vers l’autre rive. Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, et ils partirent immédiatement. Le ciel annonçait un nouvel orage; plusieurs grondements de tonnerre se faisaient entendre, mais les éclairs étaient si éloignés qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. Le ciel était rempli de gros nuages tumultueux qui rendaient l’obscurité complète et impénétrable; et, comme aucun d’eux ne connaissait un pouce du terrain sur lequel ils marchaient, on peut supposer que leur voyage n’était ni bien rapide, ni bien agréable. Le bruit du tonnerre continuait toujours; la pluie commença bientôt à tomber; les gouttes étaient grandes et larges, comme on en voit souvent en été; elles résonnaient sur les feuilles comme une pluie de balles. «Seth, pouvez-vous voir devant vous? demanda Graham. --Naturellement, je le puis; l’obscurité ne me fait rien, je puis voir tout aussi bien pendant une nuit obscure que pendant le jour, et, qui plus est, en ce moment je vois parfaitement. Je voudrais bien qu’il m’arrivât de faire un faux pas ou même de trébucher!» La phrase fut interrompue par la chute de celui qui la commençait; notre ami Seth pirouetta la tête en avant, et tomba dedans ou par-dessus quelque chose. «Êtes-vous blessé, Seth? lui demanda Graham alarmé, et cependant à moitié tenté de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater de rire ceux qui étaient derrière lui. --Blessé! s’écria l’infortuné en cherchant à se remettre sur ses pieds; je crois que tous les os de mon corps sont brisés. Ma tête est fendue; mes deux jambes sont démises; mon bras gauche est cassé au-dessus du coude, et le droit contusionné partout.» Malgré ces terribles blessures, celui qui disait les avoir se remuait avec une étonnante agilité. «Ah çà! dans quoi supposez-vous donc que je sois tombé? demanda-t-il tout à coup. --Dans une trappe ou dans un trou creusé dans le sol, répondit Graham; mais je pense aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que nous faisons, de tomber entre les mains des Mohawks! --Vous n’avez pas supposé que je sois tombé, je pense, reprit Seth avec colère. J’ai aperçu quelque chose, et je me suis avancé pour voir si cela supporterait mon poids. De quoi riez-vous donc, je voudrais bien le savoir? --Dans quoi êtes-vous tombé? demanda Haverland. --Ma foi! ce n’est rien moins que dans un bateau qui a été traîné jusqu’ici par ces vermines, je suppose!» Et c’était vrai! Il y avait devant eux un canot d’une très-grande dimension, et personne autour, selon toute apparence. Rien ne pouvait leur arriver de plus favorable. En examinant leur trouvaille, ils virent que ce bateau était d’une longueur et d’une largeur extraordinaires, et très-suffisant pour porter vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement dans la rivière. «Allons, sautez là dedans et partons,» dit Seth. Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le bateau; Seth et Haldidge le lancèrent dans la rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant qu’il s’éloignait sur l’eau. XIX LE RETOUR. Les blancs comprirent en un instant qu’ils avaient commis une grande faute en lançant le bateau comme ils l’avaient fait. En premier lieu il n’y avait pas de rames dans le canot, et ils ne pouvaient pas le diriger. En outre, la rivière était aussi sombre que le Styx, et le ciel et l’atmosphère étaient noirs comme de l’encre. Ils n’avaient pas la plus petite idée de l’endroit où ils allaient; rencontreraient-ils quelque chute, descendraient-ils quelque rapide, ou seraient-ils jetés sur un bord hospitalier? ils n’en savaient rien. «Je me demande lequel est le plus nigaud, Haldidge, de vous ou de moi, pour être partis ainsi dans ce canot, que nous leur avons emprunté pour un petit moment?» En disant cela, Seth s’avança vers la proue où il s’assit, non pas sur la planche, comme il s’y attendait, mais sur quelque chose de doux, qui poussa un grognement que tout le monde entendit aussi bien que lui. «Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous moi? s’écria Seth en baissant la main et en tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, aussi vrai que je m’appelle Seth Jones! Ah! mon singe à tête cuivrée!» C’était comme il le disait. Un Indien était couché là sur le dos, les pieds appuyés sur le bord du canot; et Seth, sans soupçonner sa présence, s’était assis en plein sur son estomac. Comme on peut bien le supposer, la chose n’était nullement du goût du sauvage, et il fit plusieurs efforts violents pour s’en débarrasser. «Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis convaincu que je ne puis trouver un siége plus confortable.» Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout effort et resta parfaitement calme et immobile. «Est-ce un véritable Indien que vous avez trouvé là? demanda Haldidge en allant vers Seth. --Certainement oui! tâtez seulement et vous verrez si ce n’est pas un Peau-Rouge! --Qu’allez-vous en faire? --Rien! --Allez-vous le laisser partir? jetons-le par-dessus le bord. --Hum! je ne veux pas, Haldidge; j’ai deux ou trois bonnes raisons pour ne pas faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire; le pauvre diable ne nous a pas fait de mal; et, quoique je déteste toute sa race, je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont pas fait de mal, ou n’ont pas essayé de m’en faire. Toutefois, la raison la plus importante, c’est que je me trouve bien assis et que je ne veux pas me déranger. --C’est un fameux niais de se laisser ainsi étouffer; à sa place, je vous donnerais une bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus bord! --Non pas, si vous compreniez votre position... Ah! coquin!» L’Indien entendit peut-être les paroles du chasseur. En tout cas, il essaya d’exécuter ce qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où Seth poussait son exclamation, il tombait la tête en avant sur Haverland, qu’il renversait en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage sauta par-dessus bord et s’éloigna rapidement à la nage. «C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant sa place; je m’étais justement assis sur lui pour le préserver de la pluie; comme le chien est ingrat.» Leur attention fut reportée sur la marche du canot, ils étaient entraînés rapidement par le courant et leur position commençait à devenir inquiétante. Il n’y avait aucun moyen de le diriger, et, s’ils venaient à rencontrer soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient à fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient rien, et tous restaient assis et se préparaient au choc qui pouvait leur survenir d’un instant à l’autre. Pendant qu’ils avançaient ainsi, ils entendirent le fond du canot qui frottait sur quelque chose; il vacilla un instant; et, tout à coup, il resta immobile: la proue s’emplissait rapidement et il commençait à s’enfoncer. «Par dessus bord! tous, nous enfonçons!» s’écria Haldidge. Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas plus de deux pieds de profondeur et le canot, ainsi allégé de son chargement, se dégagea et disparut dans l’obscurité. «Ne bougez pas que je n’aie fait quelques sondages!» dit Seth. Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre la rive, il devait se diriger à angle droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent qu’il n’était plus dans la rivière même, mais dans l’eau qui avait débordé sur la rive. «Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» cria-t-il. [Illustration: «Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» cria-t-il.] Les buissons et les hautes herbes embarrassaient leurs pieds, les branches qui étaient au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages, pendant qu’ils cherchaient à sortir de l’eau. Quelques instants après ils étaient de nouveau sur la terre ferme. Le canot leur avait fait traverser la rivière, de telle sorte que cette pénible besogne était terminée. «Maintenant, si nous avions seulement un bon feu! dit Haverland. --Oui! car Ina doit beaucoup souffrir! «Oh! ne pensez pas à moi!» répondit gaiement la brave jeune fille. Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire, que l’orage avait été très-peu de chose en cet endroit, et que le bois était relativement sec. En déblayant les feuilles qui étaient à la surface, il en trouva d’autres dessous qui n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas sur lequel il plaça de petites brindilles surchargées elles-mêmes de grosses branches empilées les unes sur les autres. Après beaucoup de peine, Seth parvint à faire jaillir une étincelle de son briquet, et, en quelques instants, ils eurent un bon feu réconfortant et petillant. «C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce pas imprudent, Seth? --Bah! il faut que je sèche ma peau cette nuit, si le feu a quelque vertu.» Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter, quoiqu’il eût été très-peu prudent à eux d’allumer du feu. Il était plus que probable, comme Seth Jones le fit remarquer, que les sauvages qui les poursuivaient avaient perdu leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de difficultés à la retrouver et à la suivre. La première aube se leva enfin sur nos pauvres fugitifs, qui mouraient de faim. Lorsque le jour augmenta, ils regardèrent autour d’eux, et ils découvrirent qu’ils avaient campé au pied d’une colline extrêmement boisée. Ils s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur, était absent. Comme on s’en étonnait, la détonation de sa carabine se fit entendre; et, au bout de quelques instants, on le vit descendre la colline pliant sous le poids d’un jeune cerf dix-cors qui fut rapidement dépouillé; plusieurs gros morceaux furent mis à la broche ou grillés sur le feu, et nos cinq amis firent un repas plus abondant et plus substantiel que ceux que l’on fait jamais dans le monde. «Avant de reprendre notre voyage, dit Haldidge, je désire que vous veniez tous avec moi au sommet de cette colline, pour voir de quel beau point de vue l’on peut jouir. --Oh! nous n’avons pas le temps d’admirer les points de vue, répondit Seth. --Je sais bien que nous n’avons pas de temps à perdre, ajouta le chasseur, mais cet endroit est d’une beauté particulière, et je pense que vous en serez satisfaits.» Le chasseur était si pressant que ses amis furent obligés d’accéder à sa demande. Ils commencèrent donc l’ascension, tandis qu’Haldidge, qui les conduisait, semblait avoir abandonné toute anxiété, et être tout souriant et plein d’espoir. «Voyez si vous aimez cette vue!» dit-il en désignant l’occident. Les fugitifs regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Le spectacle qu’ils aperçurent était bien celui qui devait leur plaire, plus qu’aucun autre dans l’univers; car, au-dessous d’eux, à cinq cents pas environ, se trouvait le village même vers lequel ils s’avançaient depuis si longtemps. Il paraissait d’une beauté merveilleuse à la brillante clarté du soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes étaient serrées les unes contre les autres, et la fumée de plusieurs cheminées s’élevait dans l’atmosphère, tandis que, çà et là, on voyait quelques colons aller et venir. A un coin du village, on découvrait le fort et la gueule béante de son canon qui brillait au soleil du matin comme de l’argent bruni. Un ou deux petits bateaux couraient sur la rivière, et leurs avirons étaient maniés par des bras vigoureux et agiles. La rivière, que le bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa femme et sa sœur, coulait au pied du village, et l’œil pouvait suivre ses contours pendant plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la campagne, les chaumières des établissements de quelques hardis colons; elles ressemblaient de loin à de toutes petites ruches d’abeilles. «Vous ne m’avez pas dit si ce paysage vous plaisait? reprit le chasseur. --Ah! Haldidge, vous le saviez avant de me le demander! répondit Haverland d’une voix émue. Dieu soit loué! car il a été bien miséricordieux pour nous.» Ils se mirent alors à descendre la colline, mais sans échanger un seul mot; car leurs cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un charme étrange semblait s’être emparé de Seth Jones. A la vue du village, il était devenu tout à coup pensif et silencieux; il refusait même de parler; son esprit était évidemment occupé par quelque pensée absorbante. Plusieurs fois, il soupira profondément et pressa ses mains contre sa poitrine, comme si les palpitations tumultueuses de son cœur le faisaient souffrir. L’expression de sa figure était étonnamment changée, son air railleur et plaisant avait entièrement disparu, en même temps que les rides de son front et de son nez paraissaient effacées. Son visage en ce moment était réellement beau. C’était une merveilleuse métamorphose; et ses compagnons se demandaient: «Est-ce bien là Seth Jones?» Tout à coup, il crut s’apercevoir que les yeux de ses compagnons étaient fixés sur lui, et qu’il s’était oublié; son ancienne expression étrange reparut sur son visage. Il reprit sa vieille allure et Seth Jones redevint encore lui-même. Les sentinelles du fort avaient aperçu et reconnu les fugitifs; et, quand ceux-ci arrivèrent à la palissade qui entourait le village, ils trouvèrent une foule considérable qui les attendait. «Je vous reverrai tous!» dit Haldidge, en se séparant des autres et en passant à l’extrémité supérieure de l’établissement. Après s’être arrêté, pendant quelques instants, pour répondre aux demandes de ses amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette où il avait laissé sa femme et sa sœur; il vit bientôt que les bons colons lui avaient construit et donné une maison. Comme il s’avançait doucement vers la porte, dans l’intention de surprendre gaiement sa femme, celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa un cri de joie étouffé, s’élança vers lui et le serra dans ses bras. Un instant après, elle pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient couler de douces larmes. [Illustration: Un instant après, elle pressa Ina sur son sein.] «Que le ciel soit béni!... Que le ciel soit béni!... Oh! ma chère.... ma chère enfant;... je te croyais perdue pour toujours!...» Graham et Seth se tinrent respectueusement à l’écart pendant quelques instants. Le dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement sa main sur ses yeux. Quand la mère se fut remise, elle se retourna et reconnut Graham qu’elle salua cordialement. «Et vous aussi! dit-elle, en prenant la main de Seth et en le regardant fixement: vous avez été plus qu’un ami pour nous; puisse le ciel vous récompenser, car nous ne pourrons jamais le faire! --Là!... Là!... ne dites pas cela!... hum!... hum!... Je crois que j’ai pris froid pendant la nuit!» Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient finir par couler, et Seth, pendant quelques secondes, pleura comme un enfant; mais on le voyait sourire à travers ses larmes. Ils entrèrent tous dans la maison. «Notre premier devoir est de remercier Dieu pour sa miséricorde; remercions-le tous!» dit le bûcheron. Ils tombèrent à genoux et adressèrent de ferventes actions de grâce à l’Être suprême qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon si merveilleuse. Les colons, avec une véritable délicatesse de cœur, voulaient se retirer, et ne cédèrent qu’aux instances de la famille. Comme ils se relevaient, Marie, la sœur d’Haverland, entra dans la maison. Graham, qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion que celui-ci laissa percer. Le pionnier devint pourpre et trembla de tous ses membres; mais il fit un violent effort et il se remit assez à temps pour la saluer. Marie le remercia et commença à parler, parce qu’elle vit qu’il était embarrassé de le faire et peu à son aise. Un soupçon brilla sur son beau visage si calme; elle pâlit et rougit tour à tour. Son visage redevint bientôt calme et pensif, et une expression touchante brilla dans ses yeux tristes et languissants. Seth sortit rapidement pour méditer sur les mystères de ses propres pensées. La maisonnette fut encombrée jusqu’à près de minuit par des amis qui étaient venus pour les féliciter. La réunion fut gaie et heureuse, ce fut une soirée enfin dont on se souviendra longtemps. * * * * * Une semaine après, la maison d’Haverland voyait encore réunis Ina, Seth Jones, le bûcheron, Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit dans un coin et causa avec Ina tandis que les trois autres parlaient ensemble. On lisait le bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique beauté de Marie était illuminée d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un air de reine. Ses cheveux, noirs comme la nuit, étaient rassemblés derrière sa tête, comme pour les empêcher de friser; mais, malgré cela, une mèche rebelle se plaisait à la contrarier et à voltiger. Une légère rougeur colorait ses joues, et son œil bleu avait une expression qui dénotait la joie et la satisfaction. Seth était resté la plupart du temps avec le bûcheron. Son langage cependant changeait souvent. Il y avait dans sa conversation des mots si polis et si choisis qu’ils faisaient croire que, sans aucun doute, il était très-instruit. En ce moment, ses manières étaient nerveuses; et, quoiqu’il causât joyeusement avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés sur le visage de Marie Haverland. Après un moment de silence, il se leva, prit sa chaise et alla s’asseoir à côté d’elle. Elle ne le regarda pas, ni personne non plus. Il s’assit un instant; puis il murmura: «Marie?» Elle tressaillit! ses yeux lancèrent un instant, sur le visage de Seth, des lueurs de météore; puis elle devint pâle comme la mort et elle serait tombée de sa chaise, si Seth ne l’avait soutenue dans ses bras. Haverland leva les yeux et fut frappé de stupeur; toute la famille était remplie d’étonnement. «Ciel miséricordieux!... Eugène Morton!... s’écria Haverland en se levant tout droit. --Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on s’adressait. --Vous êtes-vous relevé d’entre les morts? --Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je n’ai jamais été avec les morts.» Au lieu de cette faible voix et criarde qui avait jusqu’ici caractérisé son organe, il avait maintenant une voix basse taille, riche et mélodieuse. Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison, et Seth parut, sous son véritable caractère, grand, noble, gracieux et imposant. «Où est Seth? demanda Graham, ne remarquant pas l’étranger présent. --Voici celui que vous avez jusqu’ici pris pour cet individu, dit l’étranger en riant et en jouissant de son étonnement. --Seth, en vérité; mais ce n’est plus Seth! s’écrièrent-ils tous les deux. --Ah! leur dit-il, je vais tout vous expliquer en deux mots. Je n’ai pas besoin de vous dire, mes amis, que mon caractère, depuis que je suis parmi vous, a été un rôle joué. Seth Jones est un mythe et, à ma connaissance, cet individu n’a jamais existé. Mon véritable nom est Eugène Morton. Il y a dix ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes notre foi l’un à l’autre. Nous devions nous marier un an après; mais, quelques mois plus tard, la guerre de la Révolution éclata, et on fit un appel de volontaires dans notre petit village du New-Hampshire. Je n’avais aucune envie, ni aucun droit de ne pas accomplir mon devoir; notre petite compagnie fut envoyée dans le Massachussets où la guerre régnait alors. Dans une escarmouche, quelque temps après la bataille de Bunker-Hill, je fus dangereusement blessé et laissé chez un fermier habitant au bord du chemin. J’envoyai un mot par un de mes camarades à Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé, mais que j’espérais la revoir sous peu. Le porteur de ce message fut probablement tué; car il est certain que ce mot ne parvint jamais à Marie, et qu’au contraire on lui fit un rapport tout différent. Il y avait dans notre compagnie, un individu qui l’aimait aussi; et, en apprenant mon malheur, il lui fit dire que j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon corps, quelques mois plus tard, j’appris que cet individu avait déserté. Je pensai qu’il était retourné au pays, et je résolus de demander un congé pour revoir mon pays natal; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et sa sœur avaient quitté le village pour aller dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que le déserteur était parti avec eux, et qu’il était certain qu’il épouserait Marie. Je ne pus douter de la vérité de ce récit. Pour adoucir ce grand chagrin, je retournai de suite sous les drapeaux et me mêlai à tous les combats, autant que je pus le faire; souvent je m’exposais à dessein au danger demandant la mort à grands cris. Pendant l’hiver de 1776, je me trouvais sous les ordres du général Washington, à Trenton; j’avais traversé le Delaware avec lui et nous engageâmes bientôt un combat désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur même de l’action, il me vint tout à coup à l’esprit que l’histoire du mariage de Marie n’était pas vraie; et, chose assez singulière, quand la bataille fut terminée, je n’y pensai plus. Mais, au milieu de l’engagement suivant, qui eut lieu à Princeton, la même pensée me revint et me poursuivit depuis lors jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de chercher Marie. Tout ce que je pus apprendre, c’est qu’Haverland avait émigré, et avait quitté le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je savais que c’était avec la ferme croyance que j’étais mort. En conséquence, je n’avais pas le droit de la rendre malheureuse et de la faire souffrir par ma présence, et c’est pour cette raison que je pris un déguisement. Je teignis mes cheveux, depuis longtemps déjà mal soignés, et cela changea tellement toute ma physionomie, que je me reconnus à peine moi-même; le teint de ma jeunesse s’était bronzé au rude métier de la guerre, et le chagrin avait complété le changement; ce n’est pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait pas reconnu, surtout quand je jouai le rôle de «gars de la montagne Verte», en prenant sa voix et ses manières, mon identité était alors, je le savais, parfaitement à l’abri de toute découverte. Je vins dans ce pays; et après des recherches longues et persévérantes, je trouvai Haverland qui coupait du bois dans la forêt. Je me présentai à lui comme étant Seth Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de son mariage était faux. Je me serais fait connaître alors, si le danger qui menaçait Haverland n’était pas tombé sur lui presque aussitôt. Comme la famille était tourmentée sur le sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître ne servirait qu’à embarrasser et à distraire leurs mouvements. «Il me reste peu de choses à ajouter! Je vous félicite, Graham, du choix que vous avez fait; vous allez vous marier demain? Eh bien! Marie, ne m’épouserez-vous pas en même temps? --Oui! répondit-elle en plaçant ses mains dans celles de Seth. --Maintenant, félicitez-moi, mes amis,» dit-il, avec un visage radieux. Et tous se réunirent autour de lui. Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque difficulté à croire que Seth Jones avait disparu pour toujours; ils regrettaient même ce visage singulier et excentrique; mais ils avaient gagné à sa place un ami sincère et dévoué dont ils étaient tous fiers. FIN. TABLE. I. Un étranger 5 II. Sombre nuage 19 III. L’orage éclate 35 IV. Une maison de moins et un ami de plus 45 V. Seth trouve la piste et il la quitte 63 VI. La mort ou la vie 85 VII. L’expérience de Seth 97 VIII. Rencontre inattendue 113 IX. La poursuite 129 X. Deux captifs chez les Indiens 149 XI. Toujours en chasse 163 XII. Correspondance de Seth 181 XIII. Explications 195 XIV. Dans le camp ennemi 207 XV. Plans et manœuvres 221 XVI. Épreuves 237 XVII. Dangers 249 XVIII. Hors de la vallée de la mort 261 XIX. Le retour 293 FIN DE LA TABLE. 8490--Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE: LA FILLE DU GRAND CHEF PAR ANN S. STEPHENS Un volume in-18, illustré de gravures sur bois Prix: 2 francs FLÈCHE D’OR PAR M. V. VICTOR Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures Prix: 2 francs L’ANGE DES FRONTIÈRES PAR EDWARD S. ELLIS Un volume in-18 jésus, illustré de gravures Prix: 2 francs L’ESPION INDIEN PAR EDWARD S. ELLIS Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures Prix: 2 francs L’AUBERGE DE L’OURS NOIR PAR M. V. VICTOR Un volume grand in-18 jésus, illustré de gravures Prix: 2 francs L’ENFANT D’ADOPTION PAR ANN S. 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START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the remaining provisions. 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in accordance with this agreement, and any volunteers associated with the production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any Defect you cause. Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate. While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate. Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a copyright notice is included. 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