Title: A la recherche d'une perle
Author: Henriette Bezançon
Release date: April 13, 2026 [eBook #78438]
Language: French
Original publication: Paris: Plon, 1922
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78438
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

H. BEZANÇON
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e
Tous droits réservés
LA LISEUSE
COLLECTION DE ROMANS
POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS
DÉJA PARUS (Février 1922)
| 1. Henri ARDEL | TOUT ARRIVE. |
| 2. Henri GRÉVILLE | PETITE PRINCESSE. |
| 3. CHAMPOL | SŒUR ALEXANDRINE. |
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| 7. Éveline LE MAIRE | LA MÉPRISE DE COLETTE. |
| 8. Paul BOURGET | LAURENCE ALBANI. |
Il paraît un volume nouveau le 3e mercredi de chaque mois.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
| Bas bleu | 1 volume. |
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| Bourgeoises artistes. Le Préjugé | 1 volume. |
| L’Absente | 1 volume. |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
A LA RECHERCHE D’UNE PERLE
Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible, elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules… où, pour le moment, elle était une jeune fille toute seule…
Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots : Jeanne n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas grand-père !… Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient… Il suffisait à l’un de prononcer le nom de Jeannette, à l’autre celui de grand-père, pour mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement, autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en contenir.
Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette, âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre soin.
— Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous ? Tout le jour au Crédit Mâconnais, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une inconnue… car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.
Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait, quelques jours après, l’orpheline à Quimper.
Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette… Et bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui laisser l’absence de Jeannette.
De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au cours d’un voyage.
Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont elle avait les yeux couleur « café fort », mais avec de plus jolis traits, assurait grand-père.
Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes, mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a fait de sa blonde Jeanne. Il aurait, lui aussi, sans nul doute, succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se rappelait pas avoir jamais été punie… Qui donc s’en fût avisé ?… Ce n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille… D’ailleurs, l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu « difficile à apprivoiser », comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de ses deux précepteurs : son grand-père et le meilleur ami de ce dernier, l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays breton.
L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie ; cette similitude avait naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de Mitaine (diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du Paradis.
Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour une œuvre qui leur tenait au cœur : une histoire des Saints de Bretagne, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.
Et maintenant, tout était fini, brusquement fini !… M. Plémeur paraissait fatigué depuis quelque temps ; mais Jeanne était loin de prévoir l’accident — une hémorragie cérébrale — qui le lui avait enlevé en peu de jours…
Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de vieil acajou ! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds ! La maison elle-même allait tomber dans des mains étrangères,… car, depuis de longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.
Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher passé familier… Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait tant ! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré !… Elle ne se promènera plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière !… Elle ne montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues semblent se raconter tout bas des choses du temps passé !…
Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de l’abbé Lejal !
Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde Fleuriot : celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles… Et, pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,… sa sœur… Mais un père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,… une belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.
A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment : deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à demeurer inexpliquée ?
Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme, en échange du coloris qu’il efface…
La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de crêpe servait de fond au visage très blanc, petit, délicatement fané ; près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent… La courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.
La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels. Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir… de lui-même, et qui était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par son grand-père : Mon petit sou de cuivre. Les yeux, de moyenne grandeur, dont la couleur « café fort » s’était transmise de mère en fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés… La bouche, mignonne, d’un rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante dans ce jeune visage un peu sombre… Mais la lèvre inférieure dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le sourire, hélas ! ne semblait plus devoir effacer.
Oh ! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il pénétrait jusqu’au fond de son cœur !… Elle comprenait pourquoi : c’est que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois, ici-bas, son petit sou de cuivre… L’illusion fut courte ; les lèvres de la dame remuaient légèrement : Jeanne y voyait naître une question bienveillante.
Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières… Son cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger… Elle se sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son unique affection,… qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions de route.
Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté mystique de Légende dorée. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant, elle glissa vraiment au sommeil.
En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon, que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi… Par une bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables ; mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait occupée, une image encadrée de noir… Avec sa vivacité furtive, sa vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser. L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire, Stabat Mater dolorosa, de l’autre le souriant et charmant visage d’un jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces mots :
Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du Titanic…
Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras…
Vous aimerez votre prochain comme vous-même.
Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve…
Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez unis si étroitement sur la terre. (Fénelon.)
« C’était son fils ! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du Titanic remonte à huit mois à peine… C’est son deuil qu’elle porte… »
Oh ! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes choisies pour cette image !…
Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait tout à l’heure… En descendant hâtivement pour changer de train, elle ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre… Certainement elle en avait d’autres chez elle… Et celle-ci n’était pas tombée en des mains indignes, ni même indifférentes… Ce serait pour Jeanne un souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie… Elle le glisserait dans son paroissien, et elle « prierait pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis… »
La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare, tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable par son manque de sveltesse.
Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se sent bousculée, désorientée, perdue… Ses yeux ne rencontrent que des figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme s’il craignait de se tromper.
— N’êtes-vous pas ?…
Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité :
— Jeannette,… c’est-à-dire Jeanne Ferval…
— Ah ! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que je ne t’ai vue… Tu dois avoir seize ou dix-sept ans ?
— Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.
— Comment ? monsieur ! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de longues rides dans ses joues trop blanches ; je n’ai pourtant pas grandi, moi, pour que tu ne me reconnaisses pas !…
— Je vous demande pardon, mon père ; je ne sais plus ce que je dis… Si fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.
— Eh bien ! mon enfant, nous allons… Oui, pour tes bagages, on fera le nécessaire demain… Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la rentrée de ma femme et de tes sœurs.
Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes de Paris.
M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à l’aise :
— Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à… la peine que tu viens d’éprouver… J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise grippe, dont je suis à peine remis… C’est pour cela que je ne suis pas allé te chercher moi-même à Quimper.
Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier de sa bonne volonté affectueuse ; mais la timidité, le manque d’habitude la paralysaient… Et, pourtant, elle le pressentait : chaque tour de roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence…
La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était — six années auparavant — à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter. M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la remplaçante de sa chère fille… Quelque prévu et légitime que fût le second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui eût été pénible… Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux, comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout contact, à tout rayonnement affectueux.
Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler. Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de chaque jour… On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements d’ailes.
Jeanne fit effort pour murmurer :
— Et ma petite sœur ? Il me tarde bien de la connaître.
Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son grand-père, l’image de cette « petite sœur » inconnue avait traversé son esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de petits pieds agiles courant en même temps que les siens : toute une série de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur aînée.
Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie :
— Oh ! mais Georgette est presque une grande personne : quatorze ans et demi ! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.) Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de Minerva avec sa grande sœur Marie-Louise… Elle prend des leçons de diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la Lettre de la Fauvette au Pinson.
L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes, blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux, comme de gigantesques clins d’œil,… des boulevards de cinq à sept, encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par l’horrible auto gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque archaïque, attelé de la pauvre Cocotte, qui se silhouette en cheval de bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux, tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant, haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère, hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du pétrole ou de l’essence…
— Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin, remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.
— Est-ce que… c’est toujours ainsi ?
— Oh ! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du centre, on pourrait encore découvrir — par exemple aux alentours du Jardin des Plantes — de tranquilles rues quasi provinciales…
— Et vous avez préféré… ce bruit ?
— Moi ?… Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne… Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le Crédit Mâconnais, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime par-dessus tout l’animation des boulevards, alors…
Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes, surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il lui était arrivé de formuler le souhait du poète :
Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.
De la haute et vaste façade du Crédit Mâconnais, le regard de M. Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie, mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices tangibles de Paris.
Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs : du jais dans du corail rose et de l’or pâle… Telle qu’elle était, en plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le charme, plus discret, se dégage peu à peu… L’admiration que ressentit le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil… Pour elle, du bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard, comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre.
La triste solitude de son veuvage, la proximité du Crédit Mâconnais et de la Peau de chagrin (ainsi s’intitulait la maroquinerie des boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin. La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie, mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans, dont elle s’embarrassait le moins possible, bien « qu’elle l’adorât »… Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter « le beau rêve », rendirent plus souple et plus gracieuse encore la pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean Ferval avait de l’avenir au Crédit Mâconnais, une soixantaine de mille francs hérités de ses parents… Son enfant était élevée par le grand-père maternel… De plus, elle discernait en lui ce que, dans son for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait « la bonne pâte d’homme », pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage…
En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la Peau de chagrin, que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval poussait-il un involontaire soupir ?… Si bien plié au joug de Valérie que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des saisons…
Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune.
Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis.
— C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière.
Jeanne descendit ; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence ; mais son cœur battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous l’étole de faux astrakan laineux.
— Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres.
Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du regard.
Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.
— Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce perchoir deux mille cinq cents francs… et il n’y a pas même d’ascenseur !
— Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait s’éveiller sa sollicitude filiale.
L’éternel mouvement d’épaules, mimique des Philosophes sans le savoir, fut la seule réponse de M. Ferval ; mais, au fond, il était touché et surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas habitué.
Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de plantes vertes et de sièges de jardin.
— Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie.
Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de l’appartement.
— Madame est-elle rentrée ?
— Non, monsieur, pas encore.
En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre offrande : en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un instinctif soupir de soulagement.
La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux mal peignés, se piquait d’être « à la mode », dans une robe aussi étroite que possible, jeta sur « cette nouvelle demoiselle » des regards d’avide curiosité et la jugea aussitôt sans aucun chic.
M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon ; il toucha le commutateur électrique ; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon d’articles de Paris étaient d’une frappante banalité.
Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on pourrait appeler l’indigence morale de ce salon.
— Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant.
A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le timbre de la porte.
Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si étranger ?…
Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui jeta n’était pas lui-même sans anxiété.
La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles. Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur elle un face-à-main.
Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau retombait, en duveteuse cascade, une pleureuse de même couleur.
Son mari se hâta de faire un geste de présentation :
— Ma chère amie, voici ma fille Jeanne… La pauvre enfant est un peu dépaysée,… un peu troublée… Je la recommande à toute ta bienveillance… et à l’amitié de ses sœurs.
M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston. Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie commune.
Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant.
— Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée.
Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants, continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité d’investigation particulière au regard féminin.
En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce visage sans éclat…
Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée, mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de ses dents.
— Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille.
— Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son prénom, et que Jeanne, de son côté…
— Oh ! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je ne revendique nullement… Il me faut du temps pour me familiariser avec une présence aussi nouvelle… Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on serve le dîner.
Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors seulement les deux jeunes filles dont l’une était « sa petite sœur ». Hélas ! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle avait espéré.
Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de velours taupe à ceinture « petit abbé », avait déjà la tournure d’une jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années, mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt déplaisante.
Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé, les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient un ensemble sympathique ; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait son allure.
— Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que sa femme avait quitté le salon.
— Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse.
Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette dérisoire caresse.
Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules.
— Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.
— Merci, mademoiselle.
— Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs… puisque je suis la demi-sœur de Georgette… L’arithmétique nous l’enseigne : la moitié de la moitié…
M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance ; il l’avait connue toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui donnait guère satisfaction.
Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers dont la gratifiait Mlle Arvennes.
— En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous désirez vous recoiffer, vous laver les mains.
— C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux.
— Tu aurais pu dire : dans notre chambre, rectifia Georgette avec l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes.
— Ma petite, en ma qualité d’aînée…
— Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en Angleterre… Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons !
Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.
— Jojotte, tu deviens pédante ! Les conférences de Minerva te tournent la tête.
La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles.
Un couloir séparait l’appartement en deux : le salon, la salle à manger, pièces destinées à être vues, étaient assez vastes, et avaient chacune deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement sous la claire lumière,… ainsi que les petits bibelots et souvenirs disposés sur des étagères ou épinglés aux murs.
Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie Pompadour : une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques étoilés de cils… Et, avec un trémolo dans la voix :
— Ah ! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre grande Judith Vernon !
— Oui, en plus jeune…
— Oh ! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là…
— Et sur leurs perruques…
— Marie-Louise, tu es révoltante… Pour moi, il me semble avoir fait un rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable Judith, la créatrice de Jeanne Hachette, de Didon, de la Dame aux roses,… que nous avons entendu sa voix,… sa céleste voix d’argent, nous faire cette délicieuse conférence : Comment je me maquille,… et que…
— Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du cabinet qu’il serait plus juste d’appeler : l’armoire de toilette… Ma chère, vous connaissez le proverbe : « La plus jolie fille du monde… » Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, et cætera.
Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils noirs distillèrent une malice soudaine :
— Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à Quimper-Corentin ?
Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé :
— Vous vous trompez, Georgette… Mon cher grand-père était poète et artiste… Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle… Je ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai…
La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux levés comme la Judith Vernon du portrait :
— Jamais allée au théâtre !… C’est inconcevable !…
Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage à une chère mémoire :
— Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de Racine, de Molière… Quelques belles pièces modernes aussi, comme celles d’Henri de Bornier, de Rostand…
— Bravo, ma chère ! défendez-vous, approuva Marie-Louise… Mais trêve de conférence contradictoire… Apprêtons-nous pour le dîner.
Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table, où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au gaspillage ; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort nécessaire ; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez abondants pour satisfaire pleinement l’appétit.
D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques tranches de flûte… Et elle donne un souvenir attendri (car, maintenant, toutes ces choses — même les plus prosaïques — font partie du cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’yeux, sucré, onctueux… Oh ! le geste familier de grand-père découvrant la soupière !
— Un peu de potage, mon enfant ?
— Oui, grand… Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue.
Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce que chacun pensait in petto :
— Ce potage est tiède…
La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un tablier à peu près blanc.
— Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva ?
— Oh ! pensez-vous !… Madame pense-t-elle !… corrige-t-elle aussitôt sous un regard foudroyant de la « patronne ». Il n’est peut-être pas resté assez longtemps sur le feu… Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour ajouter…
— Il suffit ! Changez les assiettes et servez-nous.
Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui collabore aux menus de la dernière heure ?…
Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une sauce brune plus vinaigrée que beurrée ; puis quelques tranches d’œufs durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom de sauce blanche.
Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait Paraître, et qui, avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie, condamnait souvent ses victimes à de véritables restrictions alimentaires. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de Minerva ?
Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne.
— Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des fleurs… Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune auditrice de Minerva, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par l’illustre Judith !…
M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine.
Minerva était une université mondaine que fréquentaient des jeunes femmes et jeunes filles distinguées… Craignant de passer pour arriéré et tyrannique en opposant son veto, il se contentait de combattre les enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens.
— Une accolade de Judith Vernon ! fit-il gravement ; elle a dû te laisser sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté : document précieux pour compléter sa conférence !
Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette pinça une petite bouche scandalisée :
— Oh ! papa ! Tu critiques toujours les programmes de Minerva… Ne trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des Conseils à Simonne, fût chargé de nous faire un cours de morale ?
— C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux Conseils à Simonne, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.
— Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de Minerva sont parfaits de tact.
— Soit ! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours l’effet du loup déguisé en berger.
— Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise ; pour ma part, je ne partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,… comme le dit ma tante Marnière…
— Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de Maintenon… si bon lui semble !
— Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles démodées. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son veuvage ; mais elle est loin de s’opposer à leur développement intellectuel…
Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa belle-sœur.
Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une bouillie vert-pré : le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet.
Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée.
— Etes-vous toujours aussi… affamée ? demanda Mme Ferval avec un sourire contraint.
— Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant.
— Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher… Seulement, avec du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit… rustique. Éva, apportez de votre pain pour Mlle Jeanne…
Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un appétit « rustique »… et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au pain nourricier les distinctions sociales ! Mais certaines nuances, à tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger « du pain de la bonne » constituait une infériorité marquée. M. Ferval lui-même se sentit mécontent et gêné.
Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de Maryvonne.
— Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits… Le panier est resté, je crois, dans le salon…
Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition, Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air d’affreux avortons,… des poires duchesses, cueillies au dernier automne dans le jardin de M. Plémeur,… une galette dorée exhalant la plus appétissante odeur de pâte fraîche.
— La galette du Chaperon rouge ! murmura Georgette.
— En effet ! riposta Marie-Louise ; car sa vue suffirait à donner une faim de loup…
— Quels superbes fruits ! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations, chuchotait :
— Il y a aussi du beurre, madame ! Ce ne sera pas la peine d’en acheter demain…
— Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec impatience.
Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et n’écoutant que son bon cœur :
— Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à… Éva ?
— Oh ! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre.
Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un « merci ».
La pauvre Jeanne succombait de fatigue ; aussi accepta-t-elle volontiers d’aller se mettre au lit tout de suite.
— Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M. Ferval ; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais, craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite, Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs…
Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille de la sainte Vierge qu’elle portait au cou.
Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, coiffée comme le Chaperon rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre. Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur, malade,… quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail particulier, à peine étrange en rêve : l’un d’eux avait le visage pointu, l’air moqueur de Georgette ; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva. Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et galette… Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en appelant : Grand-père ! Grand-père !… Mais, au froid qui la pénétrait, elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là… Et elle se réveilla en pleurant.
La divergence que nous avons pu constater entre les idées de Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la première, Mme Marnière, sa tante paternelle.
Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du « bel enfant ». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère s’en aperçut, il était trop tard : Marie-Louise était atteinte d’une coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière. Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une vie libre, saine, au grand air.
Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au contact des jeunes filles « modernes » qu’elle fréquenta ultérieurement, elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers ; mais elle ne devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante Mathilde, comme épouse et mère chrétienne.
Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles, Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle n’avait pas quittée.
Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant à l’écart, se contraignait à figurer parfois au jour de sa belle-sœur. M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime ; elle lui savait gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.
Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une préférence marquée ; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui faisait déjà honneur « dans le monde ».
L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer, vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer les mêmes procédés envers sa fille Jeanne ?
Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles ; Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui lui plaisaient tant là-bas : étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur ? Cependant, au bout de quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction ?
Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les souvenirs rapportés de Quimper.
Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette verte des dernières Pâques fleuries, le petit crucifix d’ivoire que l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la photographie de son aïeul…
Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire trouvée par elle dans le wagon… et qu’elle gardait comme un souvenir mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée… Mais il lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe, un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages.
Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.
A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première communion et le portrait de son grand-père… non sans avoir aussi murmuré une prière pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme…
Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes filles ; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une idylle,… mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir « un idéal » parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines. Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de son auteur… Elle contemplait la pure beauté de la Madone au Grand-Duc (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une admiration, non plus abstraite,… une sympathie spontanée, enveloppant cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu de son premier rêve… Le passereau qui se pose sur un cyprès chante, comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure.
Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que ces vertus,… de même qu’en priant pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de charité… Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange ?…
Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle témoignait à Jeanne.
— Voilà donc ta bibliothèque ! fit-elle en entrant avec son sourire moqueur. Voyons !
Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut le titre des volumes : le Saint Évangile, l’Imitation, la Vie dévote, la Vraie dévotion à la Sainte Vierge. Des livres de piété ! Le Latin liturgique.
— Oh ! par exemple ! Cela t’intéresse, ma chère ?
— Beaucoup, avoua Jeanne ; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal… Grâce à lui, je peux comprendre tous les offices en latin,… les psaumes, les hymnes dans leur concision si belle, si frappante.
— Oh ! ce doit être palpitant ! railla Georgette, piquée de jalousie, en découvrant à « cette petite sauvage », comme l’appelait Mme Ferval, plus d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,… Racine,… Molière,… La Fontaine,… Mme de Sévigné… Les éternels classiques dont on nous rebat les oreilles… En fait de littérature moderne, c’est plutôt court : l’Art d’être grand-père… et… des Zénaïde Fleuriot !
— Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre est fort bien composée ?… Des livres pieux, qui sont en même temps des chefs-d’œuvre… Nos meilleurs classiques… Le plus tendre sourire de Victor Hugo… Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le secret…
— Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette.
— Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise ? fit Jeanne en tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son « quart de sœur ». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été liés d’amitié avec Mlle Fleuriot… et lorsque nous allions à Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau vieux manoir de ce village que l’auteur d’Aigle et Colombe passait l’été.
Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel de Jeanne et le feuilletait.
— Marie-Louise, vois donc !… L’image mortuaire du fils Brumme ! Comment se trouve-t-elle là ?
Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta, rougissante, puis un peu pâle.
— Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne ? demandait Marie-Louise en fixant sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus.
— Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté Quimper… Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de l’autre… Elle a changé de train pendant que je dormais…, puis j’ai ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber…
— Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton parent ou ton fiancé ! Tandis que tu ne le connaissais nullement… et sa mère, pas davantage…
Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le « petit sou de cuivre » en un petit sou de cuivre rouge.
— On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle. D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne… Je suis sûre qu’elle allait me parler… lorsque j’ai fermé les yeux.
Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion : elle avait clos ses paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une indiscrète.
— Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme est une très ancienne amie de ma tante Marnière ; elle a vu naître mes cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante.
— Est-ce qu’elle vient quelquefois ici ?
— Mais oui, s’empressa de répondre Georgette ; elle visite petite mère. Oh ! elle est très aimable, très distinguée,… beaucoup moins ennuyeuse que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère Marie-Louise… Pas assez mondaine peut-être…
— Et… comment supporte-t-elle son grand chagrin ?… demanda Jeanne timidement.
— La mort de son fils ? Mais très bien, ma chère ! Elle n’a presque rien changé à ses habitudes : toujours obligeante, sociable, s’intéressant à tout et à tous… Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite !… Ce jeune homme était admirablement doué : beau, intelligent, adorant sa mère… On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle… Il n’en est rien, heureusement !…
— Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un véritable phonographe de salon… Elle possède la faculté naturelle d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites… Oui, parmi les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur ! Mme Brumme est soutenue par deux sentiments : la légitime fierté que lui inspire la noble conduite de son fils… et surtout sa grande piété.
A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du passager du Titanic. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire trésor la laissait un peu plus dénuée.
La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil porte-monnaie de cuir noir, en murmurant :
— Pour ta toilette… C’est peu de chose ; mais il y a tant de frais, à cette époque de l’année !
Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un fardeau de soucis et de charges.
— Vous êtes trop bon, mon père… Il ne faut pas vous gêner pour moi…, murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui, rendaient encore gauche et contrainte.
— Pauvre enfant !… c’est assez naturel.
Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse.
Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.
— Hem !… toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler.
— Mon père ?…
— Oui, je voulais te dire… Inutile de mentionner ce petit présent, vis-à-vis de Georgette ni de…
Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère. Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même ; et elle eut un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle entr’ouvrait :
— J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un cadeau à ma fille… Je te priais seulement de ne pas en parler inutilement…
Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille ; Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez sa tante ; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée théâtrale ; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du Splendid Hôtel. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la solitude d’un jour de fête.
Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les énormes côtes représentaient une exagération contraire à celle des ridicules bas de mousseline.
On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne s’apaisèrent un jour, comme par miracle. Elle savait — il est probable que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se définissent pas plus qu’elles ne se discutent, — elle savait que son fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.
Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent les esprits superficiels ; mais les âmes qui en sont favorisées ont généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux anges.
Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de rien voir en profondeur, constataient « qu’elle supportait étrangement bien son malheur ». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de dévouement en tendresse maternelle.
Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en s’orientant vers la voie pratique des affaires, absorbé au hasard une énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne saurait s’accommoder du Que sais-je ? des sceptiques.
Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle ; mais elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander tout bas : « Mon œuvre est-elle intacte ? » à se répondre : « Non, sans doute… Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence, ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse… Le bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le chaud soleil des affections familiales…, et, Dieu aidant, les croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent pour un… »
Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent volontiers d’illusions…
Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa bru, vinrent confirmer ses espoirs.
Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du Titanic. Mme Brumme subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine Marie-Amélie : non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable arrachement ; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur espérance, et qui crée une plaie vive au cœur…
Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la vaine curiosité des erreurs modernes… Il n’était pas redevenu le chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui, sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne, notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les gages de bonheur éternel…, et, avec une détresse sans nom, elle tend ses bras vides vers le ciel…
Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer, d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice suprême pour sauver une femme inconnue… Elle eut alors l’apaisante, la surnaturelle certitude qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer toutes les erreurs.
Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde…
Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement naturel.
Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli du fils ? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.
Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.
— Entrez, répond au toc toc de la visiteuse une faible voix cassée.
Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et bizarre : sous la tabatière dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie, falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid, qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre, toutes sortes d’objets hétéroclites : ustensiles de cuisine, livres moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir traversé des incendies et des naufrages… Innombrables petits morceaux d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus depuis Louis-Philippe ; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des échantillons de gros de Naples ou de velours épinglé, de popeline, d’indienne…
Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil doucement effaré.
Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.
Mlle Eudoxie a pris un rhume : « Ce ne sera rien », affirme-t-elle, d’une voix fêlée.
Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues, les mains gantées de noir de sa visiteuse.
— Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent pas désavoué les Précieuses réclamant « les commodités de la conversation ».
Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.
— Que d’attentions délicates !… Que de bontés !… s’extasie la vieille institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh ! vous avez même songé à mes petites compagnes !…
Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main dont Mme Brumme se défend.
— Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite ? Vous êtes trop isolée, à votre âge…
Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre, et toute sa pauvre joie s’envole.
— Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de retraite… jamais !
— Mais vous ne sortez plus !
— Il faudrait laisser tout cela ! reprend-elle avec un geste de détresse vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose…
A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la rejoindre.
— Et ces pauvres mignonnes !… Il me faudrait les abandonner ? sanglota la vieille fille.
— Non, dit Mme Brumme, avec bonté ; je connais une dame qui habite la campagne, et qui a de charmantes jeunes filles… Vos oiseaux seraient bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les soins qu’exige votre âge…
Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable ; au point de vue du bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été préférable à sa mansarde… Mais si l’on déracine malgré lui un vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.
Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement… Elle a cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre… celle qui tolère, qui supporte tout…, même les manies puériles d’une pauvre vieille fille.
Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole… dont l’idée seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire… Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès des berceaux.
Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir réparé le désordre du misérable lit… Elle lui fera porter, dès aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une pièce blanche stimulera la philanthropie.
En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire qui vend des livres d’occasion. Elle reconnaît le visage pâlot, les larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très studieux, peut continuer à s’instruire.
Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent d’amers souvenirs… Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.
Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine ; il cherche déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient. Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire. Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en portant la main à son béret.
— Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté ; j’en ai, chez moi, de meilleurs, qui ont appartenu à mon fils… Venez les prendre ce soir, s’ils vous font plaisir…
Le « merci » ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle prudence, quel amour, pour son fils de douze ans !…
Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire ; tandis que les romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les livres d’Alexis procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un enseignement salutaire… Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle, étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui sait ? — son bien-aimé lui souriait.
— Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant rentrer.
Une lettre… hélas ! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus pénibles épreuves de Mme Brumme… Son cœur avait, pendant plusieurs années, vécu de sa correspondance avec son fils…, au point qu’il lui arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie quotidienne : « Je lui écrirai cela ! »
L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière troublante l’écriture du jeune homme… Ah ! c’était trop dur de recevoir cette lettre, quand l’autre ne pouvait plus venir !…
Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui… Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.
Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant d’auréoles les deux petites têtes blondes… Et Ourson, le grand terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant, de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le confondre avec l’autre…
Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de faire un peu plus de bien à ses protégés).
Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son fauteuil ; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis, ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences personnelles :
Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert, comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce monde ? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut presque une sœur pour vous… Toutes deux, vous avez eu la même destinée : veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement mères !… C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur nouvellement conquis.
J’étais bien moins attiré par ce mirage d’Eldorado qu’exerce toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus vite qu’elle ne l’eût fait en France… J’ai noué ici de loyales et solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée… Les Américaines sont généralement jolies ; leur intelligence fort cultivée, leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation déconcertent mes idées — ou mes préjugés — d’enfant du vieux monde… J’ai bien rencontré ici quelques Françaises… Aucune ne me plaît… et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne suis rien moins que fat.
Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de doux, qui est à la femme ce que la fleur, cette poudre fine, impalpable, est au fruit qu’elle pastellise…
Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement pieuse, semblait rayonner une Lumière Invisible… Alexis ne sera jamais remplacé dans son cœur… J’ai appris dernièrement — le saviez-vous ? — que miss Margaret allait se faire sister of Mercy… (sœur de charité).
Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle introuvée jusqu’à présent…
Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même…
« Pauvre enfant ! songea-t-elle ; il regrette sa mère ; moi, je pleure mon fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec confiance ?… »
Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait pas devenir l’épouse d’un autre homme : il lui semblait qu’un beau lis, dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe d’Alexis.
Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau à sortir. C’était le second jeudi de janvier, le jour de Mme Ferval, et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles, elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.
Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin en état de siège, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs savates trop larges.
Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon, essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent les accessoires d’un lunch en miniature : minuscules tasses d’or sur des plateaux de porcelaine.
Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié ; le mince bifteck se carbonise sur le gril ; les pommes de terre frites sont à la fois crues et brûlées ; on se passe de dessert ; mais l’épicier est venu ce matin livrer des petits fours variés, un plum-cake pour le thé… Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème, d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il offrait à table une tranche de bœuf…
Certains five o’clock bourgeois offrent pareil exemple de graduation ; mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse…, jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses) dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de piano.
Le déjeuner terminé, Madame et « ces demoiselles » vont s’habiller, se recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient nombreuses. Conçoit-on un jour comme celui de Mme Marnière ou de Mme Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies intimes ? Rien de surprenant à cela : elles font elles-mêmes très peu de visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la conversation.
Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un jour glorieux, qui ne sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où soixante-dix personnes défilèrent chez elle.
A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis… Mais le salon cerise était consacré salon mondain… M. Ferval dut savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent…
Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de réception ? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée !…
Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux, la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a son auto ? ou bien à l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste ?
En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille :
— Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que vous ne paraissiez pas au salon.
— Je n’y tiens pas du tout, madame.
A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent légèrement.
— Vous pourriez répondre d’une manière plus polie !…
— Mais, madame…, balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement selon sa pensée.)
D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication ; la petite sauvageonne venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse de maison.
Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les premières visiteuses.
— Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton qui signifie clairement : « Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver d’aussi bonne heure. »
Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette, restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent silencieusement contre ces effusions déplacées.
— Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa belle-sœur… Ah ! comme vos filles sont grandes !… Henriette surtout !… Quel géant il faudra pour la mener à l’autel !…
Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune franchise de son sourire.
— Soyez tranquille, tante : il ne se présentera pour nous aucun prétendant, ni grand, ni petit…, dit-elle avec une résignation enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais tout à fait une fille de dix-huit ans.
— C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.
Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique « loterie ».
Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de ses soins les plus dévoués.
Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles… C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une situation modeste.
C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit aux deux sœurs :
— Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot. Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et utile dans le célibat.
Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère l’improbabilité du mariage de ses nièces.
— Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte Catherine comme un éteignoir… J’admirerais leur résignation…, si j’y croyais…
Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante. C’était la frappante image de son père : le sang vif dont une prompte émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés d’éclairs révélaient une âme ardente.
Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du Journal de Marguerite, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties de la plume d’une conteuse : Marguerite Marnière était alors sujette à de fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs… Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle étudiait depuis son enfance…, mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui répondit à Mme Ferval :
— Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument… C’est tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la perfection d’un art !…
— Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent de pianiste n’avait jamais dépassé les « transcriptions faciles » d’opéras-comiques ou d’opérettes.
— Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption, non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études…
— Pour le bachot ? jeta Georgette d’un air capable.
— Je ne sais encore, fit Henriette ; mais, avec ou sans diplômes, je veux grossir mon bagage, en vue du professorat…
L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours…
C’était un des jours brillants de la maison. Mme Ferval exultait. Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps de sa tante et de ses cousines.
Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante. Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération. Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.
Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux, secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se présente à elle : celui de tous les salons bourgeois ambitieux de « mondanité ». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur badigeon de crème et de poudre…, de jeunes visages qui gâtent déjà leur fraîcheur par les mêmes artifices… Elle se demande par quel prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine ?…
Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant le grand chambardement que réclame son mari en de virulents articles…
Et, parmi les trop nombreux « manteaux de loutre » de la réunion, le plus authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet des attentions les plus marquées.
Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons bourgeois le bluff et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si digne entre ses deux grandes filles… Celles-là sont bien les représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en honneur… Et elle se sent un peu consolée de tant de parades vaniteuses, de propos oiseux.
Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe… C’est dans l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans prendre congé en même temps qu’elles.
Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval affecte à l’égard de sa belle-fille ; mais elle profite d’un instant où les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à Georgette :
— J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante ?
— Oh ! pas du tout, madame ; elle est seulement un peu sauvage, fit la petite personne, offusquée de cette question inattendue.
— Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais essayer de l’apprivoiser…, comme j’ai fait jadis d’une pauvre moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi… J’espère qu’il me sera permis de la voir avant de partir ?
— Mais, certainement, madame…, et j’ai tout lieu de penser que Jeanne en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.
Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier lot de loutres et d’hermines… Marie-Louise, se chargeant de la reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert un asile à la solitude de Jeanne.
Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert sur ses genoux ; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages, s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.
Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère qu’elle ne tenait pas du tout à figurer au salon… Cependant, la solitude à deux pas d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument là-bas… Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs cendres chaudes : pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires, châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre rôties, savoureuses comme des gâteaux… Et tous les rêves, toutes les légendes, une Légende des siècles en miniature, évoquée par les prestiges de la flamme !… Oh ! être une petite fille au nez rouge, aux mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour : « Entre vite, ma chérie !… Viens te chauffer !… », et se sentir pénétrée jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible foyer de tendresse !…
Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans la première jeunesse, à se dire : Cela ne sera jamais plus !… Le bruit léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne : elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux jacasseurs, aux couleurs brillantes…, l’ahurissement, la brusquerie gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de tristesse…, mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme résolut de l’adopter…
Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous attribuons — à tort — la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition.
La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui laisser la surprise.
Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance… Elle retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle avait eues pour rassurer l’oiseau :
— Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance, chère enfant… Mais nous nous sommes déjà rencontrées…, vous le rappelez-vous ?
— Oh ! oui, madame… Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper…
— Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus…
Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert :
— Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée ?
— J’avais seulement pris ma méthode d’anglais…, pour essayer de travailler un peu…
— Ah ! vous apprenez l’anglais ?…
— Je l’avais commencé avec grand-père… Il le parlait très bien…
La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle allait pleurer.
— Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son attendrissement, je vous laisse debout…
Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse.
Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle… Le cher passé d’hier reprenait vie dans ses confidences…, et la sympathie avec laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en laisser subsister que la douceur.
Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt… Comme les progrès avaient été rapides !… Quel charme possède la bonté pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes !… Oui, en écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles…, et où donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid…
— Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant ; mais nous nous reverrons… Surtout ne vous découragez pas… Votre bon grand-père vous protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir… Veiller sur ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du Paradis…
— Oh ! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement.
— Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant maternellement.
La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser, dans la surprise heureuse qu’il lui causait.
Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière elle un pas pressé, une voix émue :
— Madame…, excusez-moi…, j’oubliais…
— Quoi donc, mon enfant ?
— De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans mon paroissien…, et… j’ai prié pour lui…
Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille… Dans sa naïveté, elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait… Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en séparer.
Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts bruns imperceptiblement frémissants ; elle regarda une minute les traits chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé sur cette image… (car elle ne se blasait jamais de cette contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir :
— Gardez-la, mon enfant ; elle est bien placée entre vos mains… Et continuez à prier pour lui… C’était mon enfant, voyez-vous, c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre grand-père…
— Oh ! madame…
Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié, tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait.
Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses : qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu : Jeanne redevenue pour un instant la Jeannette primesautière et câline de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme Brumme ?… ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière, comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse…
— Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette pour le déjeuner du matin ; il me semble que le règlement de cette succession n’avance guère ?…
Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une constriction nerveuse du gosier.
— Tu ne réponds pas ?… fit-elle avec étonnement.
Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs au-dessus des tartines qu’elles beurraient.
— C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M. Plémeur n’a rien laissé…
— Et sa maison ?
— Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur.
La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la soucoupe.
— Depuis quand le sais-tu ?
— Mais, je ne l’ai jamais ignoré…
— Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit ?
— Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt.
— Je dois convenir que celle-ci est du nombre ! Voilà donc Jeanne complètement à notre charge !…
— Chut ! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse.
Jeanne rentrait à ce moment… Elle revenait de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une fervente prière.
Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la petite sauvageonne commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la messe des paresseuses ; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille.
Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité. Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme ; elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité, entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.
Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée. Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour embrasser son père, saluer sa belle-mère… Mais le regard de celle-ci lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix :
— Est-il indiscret de demander comment M. Plémeur s’est ruiné ?
— Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur.
Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux récriminations :
— Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu brouillons, toujours occupés à monter brillamment une superbe affaire… Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif relativement considérable… Il ne voulait pas que le nom familial demeurât entaché d’insolvabilité.
— Pur don-quichottisme !… Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi, ce beau geste qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence et nous la laisse sur les bras !
L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions assez vulgaires.
— Pardon !… Jeanne étant ma fille, il n’y a aucune raison pour qu’elle soit plus indigente que sa sœur Georgette…
L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une sévérité inattendue… Et son visage refléta soudain l’autorité presque majestueuse du véritable chef de famille.
— Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,… et envers l’enfant qu’il prétendait aimer !…
— Oh ! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher grand-père… On voit que vous ne l’avez pas connu… Un orgueilleux !… lui si modeste et si simple !… Mais, comme il me le disait souvent, point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de l’honneur… Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma mère… et vous dites qu’il prétendait m’aimer !
Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli spontanément de son cœur…
Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité, surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant.
— Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur.
— Cependant, madame…
— Il suffit, mon enfant, intervint son père ; le sentiment qui t’anime est louable,… mais…
— Oh ! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation :
— Papa, qu’avez-vous ? Voyez, madame, mon père se trouve mal !
L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet ; ses traits soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances indéfinissables et profondes, que le mot d’angoisse peut seul exprimer.
— Que vous arrive-t-il donc, mon ami ?… questionna plus doucement Mme Ferval.
Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble écarter les paroles comme des mouches importunes.
— Rien… J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement…
— Mais où souffrez-vous ?…
Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court et haletant.
— Voilà votre œuvre, mademoiselle ! murmura Mme Ferval en se tournant vers Jeanne.
Ce reproche était, certes, injuste ; la discussion qui venait à peine de s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son tempérament : claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et les salons où il lui fallait accompagner ces dames… soucis constants engendrés par cet obsédant besoin de paraître qui était loin d’épargner son intérieur.
Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la perturbation.
Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite, hélas ! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort… Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe :
— Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé.
M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage, que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat.
Cependant, M. Ferval se remit assez promptement ; il n’aimait pas à consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie rustique…
« Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies ; mais je me dois à mes filles ! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent à Paris… D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours, la nostalgie de son bureau !… »
Leur vie continua donc, toute semblable en apparence… Mais la situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis de sa belle-mère ; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci, une hostilité mal déguisée : Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne, entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante ; car, dans le monde d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du chiffre de la dot.
La petite sauvageonne se renferma plus que jamais en elle-même. Les affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez Mlles Marnière… Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin !… Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite !… Puiser à sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition !… tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice ; mais elle avait bravement renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et faisant : non, non de la tête, comme un enfant buté qui se retient de pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir davantage.
Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse ; on eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens, desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture : Elles ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point…
Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat d’une Méthode d’anglais appris sans maître, avec la prononciation figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude, elle l’étudiait assidument.
De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal ; et, comme personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui étaient nécessaires dans sa situation.
Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du Crédit Mâconnais ; il songe avec appréhension aux plaisirs qui l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la journée : dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à Théâtrette, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le va-et-vient du boulevard… Le trottoir poudroie au soleil couchant… Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites, les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait railler cruellement le crêpe défraîchi : sa fille Jeanne était devant lui ; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire presque gai détendit son visage lassé :
— Toi, Jeannette !… Tu es devenue Parisienne à ce point ?
Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva timidement vers lui :
— J’avais quelque chose à vous dire, papa… Alors, j’ai préféré… venir au-devant de vous…
La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt ; il craignait quelque plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.
— Qu’y a-t-il donc ? murmura-t-il.
La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais légèrement voûtée.
— Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander, répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de petit sou de cuivre révélât son véritable sentiment.
Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement, l’enfant de son grand-père, sa fille était pour lui une énigme. « Taciturne et sournoise », lui assurait-on ; « timide et dépaysée », pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir.
Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures… M. Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe, de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la pauvrette… Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux… Le père de Jeanne supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement… Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe n’avait pas été renouvelée !…
— Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté ; il n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta sœur… Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois ? reprit-il plus soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de leur vie grevait ses appointements.
Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité :
— Oh ! père, ce n’est pas cela ! J’ai encore la moitié des cinquante francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes.
— Pauvre enfant ! Dis-moi ce que tu désires.
Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et publiquement père et fille.
Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de Locmaria… Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur. Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon apprise :
— Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre.
Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant.
— Pourquoi en Angleterre ? murmura-t-il.
— Mais… parce que c’est là qu’on me propose un emploi…
— Tu en cherchais donc un sans me le dire ?
Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête.
— J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal… murmura-t-elle ; et justement un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur… Alors, papa, si vous vouliez me le permettre…
Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme Brumme ; mais elle le détourna bien vite ; comme si elle eût craint d’y laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit avec une gravité un peu anxieuse :
— Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves malheureuse chez nous que tu désires t’exiler ?
— Père, je ne suis malheureuse que d’une chose : c’est d’avoir perdu mon cher bon-papa… Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel : je vais avoir dix-neuf ans !…
Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner ; la résolution prise par elle était donc très sage.
— Soit, concéda-t-il ; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter dans les bureaux du Crédit Mâconnais… Tu continuerais ainsi à vivre près de nous.
La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam :
— Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens… Et, depuis ce temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre…
— Ah ! si c’est pour ton plaisir…
Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le cœur à l’unisson… Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure, elle se blottissait avec confiance.
— S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close, indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée ; s’il vous plaît, permettez-moi de profiter du vent qui souffle, comme disait grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse… Tenez, voici la lettre de M. l’abbé…
Il la prit et la glissa dans sa poche :
— C’est bien, mon enfant… Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et perplexe.
Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation :
— Il est inutile que nous rentrions ensemble… Mieux vaut ne pas parler de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir sérieusement avant de prendre une décision.
Jeanne retira vivement sa main : elle sentait trop bien que sa belle-mère aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son père… Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné quelque discussion funeste à la santé de ce dernier… Et, tandis qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel.
Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait prendre un tour plus familier.
— Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre, répondit-elle à une question de Mme Brumme.
— Pauvre enfant ! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ.
— Oh ! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante… Non seulement elle a voulu partir,… mais elle l’a fait avec une insouciance… et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants ! Je ne parle pas de moi ; nous n’avons pas sympathisé un seul instant… Mais son père, ses sœurs ! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une véritable sœur…) Pas un mot de regret, pas une larme !… Et une détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main.
— Elle est peu expansive ; cependant, je la crois sensible et affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices d’Alexis, par un pacte de si douce confiance.
— Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables illusions ; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à vous faire ses adieux ?… Vous vous étiez montrée si bonne pour elle !…
— Qui sait ? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée.
Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses jugements sur les apparences. Le nom de Jeanne venait d’amener dans son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle, éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand Jehanne — celle de Domrémy — quitta son village et sa famille, elle s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le comprendre ni s’en consoler… Elle l’aimait trop ; son secret lui aurait échappé…
Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse, d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme une hirondelle…
Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités. Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres, dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit s’asseoir à cette table, habituellement si frugale ?… Oui, une minute, elle a un éblouissement, la pauvre mère ! N’est-ce pas son Alexis, joyeux et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis, entre deux voyages d’affaires ?… Ou plutôt, depuis deux ans déjà que sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle jeunesse : à la Marne, sur l’Yser, à Verdun ?… et qui, blessé, glorieux convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa tendresse ?…
Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse, en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé ; elle a choisi, d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais, en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant une poignante amertume : hélas ! non, ce n’est pas son fils qu’elle attend ! Plus jamais. Plus jamais ici-bas ! Et quelque chose se déchire dans son cœur : quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère !… D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde : « Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence ».
— Bonjour, tante Marie !…
— Bonjour, mon cher enfant !…
Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble pas à son cousin ; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une sobriété de bon goût : la perle fine épinglant la soie feuille-morte de sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement, sur la neutralité de l’ensemble.
Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté ; ses yeux, d’un gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes, qui prête à la finesse ironique du regard… Si ses traits manquent de régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives, cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.
— Ma bonne tante !
Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne cause plus de joie à personne !
Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue :
— Chère tante, je devrais vous gronder… Toutes ces gâteries sont prohibées en temps de guerre…
— Oui, mon petit ; mais, à vous, ces gâteries sont dues et réservées.
La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et d’affectueuse confiance.
Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui succèdent souvent à une appréhension douloureuse… Deux absents, deux invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes…
N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le fils de Geneviève ?…
Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la vie civile ; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette cinquième arme qui, selon lui, serait un des principaux instruments de la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple, partagé ses travaux, compris ses aspirations.
— Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’Oncle Sam… Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est déjà marquée. L’Amérique ne peut pas rester en dehors de cette guerre, qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste et de généreux dans le monde… Naturellement, reprit-il, le mot de Théophile Gautier sera toujours vrai : On bat maman ! j’accours… (Et nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas, actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs qu’en France… Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi Yankee, vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la blancheur nacrée d’une admirable denture.
Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la dénomination de « marchands de porc salé » tous les « rois industriels » dont s’enorgueillissait la grande république ! Comment ne pas rendre justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application souvent géniale ? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite intellectuelle, plus restreinte sans doute… Mais nos artistes y étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres… Tout le monde ne devenait pas milliardaire ; la classe moyenne existait. Il était incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage légendaire des anciens Eldorados, valait au Nouveau Monde beaucoup de ses fils d’adoption… Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il manifeste parmi les civilisations vieillies… Là, pas d’Harpagons aux doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la charité…
— Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette apologie, tu continueras à vivre en Amérique… Tu t’y marieras, sans doute ?
— Non, ma tante ; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la guerre… Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas ma femme parmi elles… Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le contrôle d’elle-même, comme elles disent, étaient quelque chose d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et intrépide d’un jeune Anglo-Saxon… Tante Marie, reprit Maurice avec ce demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes, je la cherche toujours, ma perle introuvable… Si vous saviez !… J’ai usé de ruses presque coupables… J’ai eu des marraines de guerre qui m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots… Je distribuais leurs dons à de pauvres hères sans marraines… Je lisais et relisais leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma destinée sentimentale… Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît !… L’une manquait d’orthographe ; une autre faisait du style… La troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari… et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie sur carte postale.
— La pauvrette manquait de beauté ? taquina doucement Mme Brumme.
— Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice. Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence que rien n’autorise… Une chance me restait, poursuivit-il en souriant : le roman classique de l’infirmière et du blessé… J’ai, en effet, aimé mon infirmière… Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir d’eux.
Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et d’un ton câlin, persuasif :
— Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.
— Tu es trop difficile !
— Peut-être… Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.
Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux familles qu’elle connaissait.
Les Ferval ?…
Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière enfant que Mme Brumme avait cru « apprivoiser » et dont elle ne savait plus rien.
Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs, Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite « moderne » que synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval, actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et Henriette Marnière.
— Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux perles…, deux sœurs… Mais…
— Une paire de boutons d’oreilles ! badina-t-il avec un accent joyeux. Des jumelles, peut-être ?
— Non ; elles sont même assez différentes.
Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs appellent « un crayon » de ces charmantes figures de vierges sages.
— Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas belles.
— Qu’importe, si l’une d’elles me plaît… et m’accepte ? Ne pourriez-vous me montrer leurs portraits ? ajouta-t-il ; j’ai beaucoup étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un visage à première vue…
— Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.
— Alors, je me récuse, chère tante ; ce jour-là toutes les fillettes se ressemblent comme des flocons de neige… Mais j’ai confiance en votre jugement : je crois à l’authenticité de vos perles… Ah ! tante Marie, tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un foyer.
On était au dessert ; d’une petite bouteille à casque d’or le vin mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment, tenait élevé entre ses doigts…
— Je bois à la France !… A vous, ma tante !… Et, ajouta-t-il avec son joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue !…
Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance… Elle n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond du cœur : « Tu vas souffrir ! »
C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en disant : Il fait bon.
Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui apprirent aussitôt la provenance.
« De Mme Brumme », se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.
Elle revint lentement vers la maison.
Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.
En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.
Ce n’est qu’aux snobs qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le verger dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de terrain ne restait inemployée.
Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient de l’entretenir dans leurs moments de loisir ; occupation de plein air qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à leur vie studieuse.
La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble habiter.
Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation, d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur avenir de célibat et de travail ?
Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait dès le matin possession de son cher instrument.
Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage, où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et l’histoire… mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille qu’elle portait au jardin… Sur une table rustique, était posée la cage ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant rappel de Mme Brumme et de sa bonté : à la mort de l’institutrice octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les oiseaux.
A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre, avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se percher sur la capeline d’Henriette.
Oh ! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure ! Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite, enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si réconfortante !… Elle en était à cette période de la maternité, secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles ; se départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois !
Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme plus juvénile qu’à trente ; car son existence, alors, était bien assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée, elle aussi… Ses filles, leurs filles, dont l’une est la vivante image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la mort n’a rompu qu’en apparence ? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse ? Comment n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et d’Henriette ?… Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs subsistent seuls… Et l’on peut dire qu’il fait bon dans l’âme rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.
Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque vieille maintenant, qui a vu naître « les enfants ».
Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame ; une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine « crise des domestiques », Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des chemins…, et de posséder un des rares spécimens encore existants de la fidèle servante ; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les peines, les joies de sa maîtresse !… Mais peut-être a-t-on les domestiques que l’on mérite ?…
Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano. Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud souple et brillant ; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils noirs… Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes, elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se réfugier dans sa chambre…
Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,… puis s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie s’arrange si bien !… Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,… tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur, ses élèves, ses oiseaux, ses livres…
Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du mariage pour ses enfants… Mais les conditions de celui-ci dépassent toutes ses craintes ; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle éprouve…
Eh quoi ! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles, d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la guerre !… Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos sentiments peut manifester la meilleure des amies !…
Oui, Mathilde a deux filles… Mais le rosier le plus fleuri ne ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche… Et la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa douleur ?… Que tu as de belles filles… Giroflé-Girofla…!
Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des tulipes… Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien s’appliquer à des filles-fleurs) : Pas seulement la queue d’une ! se retrace mécaniquement dans son esprit… A quoi tient la paix d’un foyer !…
Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants… et de leur parfait contentement auprès d’elle… Cependant, elle ne peut s’empêcher de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage… C’est à elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle vient de parcourir… Mais non, elle se doit à elle-même de relire posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent, et d’y répondre avec une affectueuse politesse ; car il est hors de doute que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les qualités : cœur, esprit, intelligence, avenir… « C’est le merle blanc, l’oiseau bleu, le phénix », songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur !… Qu’il épouse une Cendrillon, ce Prince Charmant !… Cette après-midi même, elle va répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.
Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger. Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre le couvert.
— Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.
— Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris… Les chances d’accidents se trouvent ici réduites au minimum… Et voici notre Henriette, chargée d’un superbe poupon… Ah ! c’est le bébé de notre voisine !… Il ne veut plus quitter Henriette… Il se cramponne à son cou, de toute la force de ses gros petits bras… Henriette le couvre de baisers… Elle est, décidément, folle des enfants… Quelle bonne mère elle aurait fait !…
Cette dernière réflexion — paraphrasant la petite scène dont elles sont témoins — amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle :
— Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant ?
— Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions ; mais il ne me fatiguait nullement, chère mère ! Je ne suis plus l’adolescente trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents…
On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de la bonne Victorine… et qu’agrémentent celles des tourterelles familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques, les miettes de la table.
Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse les deux sœurs échafauder leurs projets pour « après la guerre », quand le monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui…, et que fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet avenir, elles sont trois toujours… Maman et nous… voilà les mots qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages…
Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des petites du pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux moyennes, Mme Marnière ne peut s’empêcher de penser, elle aussi : Quelle bonne mère elle aurait fait ! ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux ans) : Quelle bonne mère elle ferait !
En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses… Les peintres de madones sont là pour nous le rappeler : la plus sublime, la plus pure de toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant…
— Es-tu souffrante, maman ? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup de l’air absent et presque douloureux de sa mère.
— Ce n’est rien, chérie… Mon point névralgique, prétexte brièvement la pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement nerveux.
Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu… Là, en face du portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.
Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans ; à cet âge où l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme ? Mme Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au fond de leur limpide bonheur… Chez Henriette, surtout, dont le naturel aimant, simple et sincère est bien d’une Henriette plutôt que d’une Armande, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse, accepterait volontiers, elle aussi, un bon mari, des enfants, un ménage…
— Marguerite… Henriette ! Montez toutes les deux.
Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant dans le jardin avec les tourterelles.
La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent soudain.
— Es-tu plus souffrante, maman ? demandent-elles d’une seule voix en entrant dans la chambre.
— Nullement… J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme Brumme… et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre…
Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.
Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après la guerre !…
La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de Marguerite… Les yeux noirs brillent comme des escarboucles…, les yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs… Un jeune homme distingué, doué des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une d’elles, le frère de l’autre ?… L’Oiseau bleu, entrant soudain par la fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de surprise…
« Mais, je ne vous cache pas, poursuit Mme Marnière, lisant sans commentaires la lettre de Mme Brumme, que mon jeune parent a l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer avec sa femme. »
Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.
L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler !…
— Maman ! A quoi bon ?… Nous ne voudrions jamais… N’est-ce pas, Henriette ?
— Aller vivre si loin de maman ? Oh ! non, jamais !
Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies ?… Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.
— Réfléchissez bien, mes enfants : sans dot, vous n’avez aucune chance de vous marier…
— Mais nous le savons !… Nous y sommes résignées… Nous fonderons un cours : Mlles Marnière… Français et piano. Nous donnerons des auditions superbes… Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie ! Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires, traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que « Racine et le café » !…
A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.
— Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous ?
Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde, — un bonheur qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.
— Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos tourterelles ; nous ne voulons pas nous envoler !…
Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse, il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour elle…
Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.
Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme ? Laquelle aurait le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle il ne concevait pas de véritable union ?
L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne. Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de ses jeunes amies… Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui communiqua la réponse négative de Mme Marnière.
— Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement avec mes rêves !… Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté parfaite… N’étais-je pas bien conciliant ? fit-il avec un rire légèrement amer.
Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde, sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.
Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.
— Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle affection a de touchant… Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante ? j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma femme… Je souhaite donc, non, certes ! qu’elle contriste sa mère, à cause de moi… mais qu’elle ait été moins couvée… et qu’elle soit, surtout, moins indispensable au bonheur maternel… Bref, je n’aurais pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné !
Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là, du mariage de Maurice.
L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’humour un peu affecté, une véritable lassitude.
« Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné au célibat… Si vous saviez quels partis on me propose !… Une Juive, puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée Saïda, afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger… Et jusqu’à une demi-Boche (fille d’un Autrichien) !!…
« Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante ! Aidez-moi à trouver ce que je cherche… Je n’ai pas même la ressource de m’adresser à saint Antoine de Padoue… car cette perle, hélas ! je ne l’ai même pas vue !…
« Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne, instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,… et disposée, selon le précepte de l’Évangile, à quitter son père et sa mère pour suivre son époux ?… Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas… »
Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.
« La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins, cette Peur de vivre, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une séparation. Faut-il les en blâmer ? Je ne sais… J’éprouve plutôt des remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui, après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre… Si, au lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je n’aurais pas été de celles-là ?… »
Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration intermittente d’un cœur à jamais blessé…
Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit mentalement :
« Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer… »
En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants, sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites. Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise, que sa claudication rendait plus difficile à établir… Mme Ferval, mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.
« Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice ? En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante… Elle est bonne, intelligente, jolie… Et tous les conférenciers mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus aux enseignements de sa tante Mathilde. »
Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à Marie-Louise.
Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle l’obligeance de lui en confier une ?
Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait de moins d’une année ; c’était un groupe charmant des deux sœurs : Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art d’un excellent photographe.
La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie, avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée… La grâce étudiée de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son aînée… Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une séduisante jeune fille ; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait disparu… La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils ombreux, qui poétisaient son visage délicat.
« Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale… Pourvu que Maurice n’aille pas préférer Georgette ! »
Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait pas qu’elle ne se fût occupée de lui ; ce fut donc avec plus de curiosité que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait gravement la double image… Au bout de quelques minutes de scrupuleux examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger soupir :
— Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant des neveux. Mais, hélas ! mon bonheur n’est pas encore là…
— Comment peux-tu le savoir ? se récria Mme Brumme.
— Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une physionomie à première vue ? Je me fie à votre sincérité… Vous me contredirez si je me trompe… Cette brunette aux yeux si poétiquement baissés a posé comme une petite actrice… Sa vie se passe à jouer un rôle… En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente…
— Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop artificielle ; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente… Tu es un pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa bonté.
— Ne vous fâchez pas, ma tante ; cette jeune fille possède les qualités que vous énoncez ; mais elle me rappelle mes camarades américaines. Les yeux doivent être le miroir de l’âme… Mais ceux-ci sont des fenêtres toutes grandes ouvertes… et l’âme est à la fenêtre, sans plus de mystère.
— Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami ; je désespère de toi…
— Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.
A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante de le marier. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné, appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver à le bouter hors de France ?… Nous l’avons vu, il croyait avec ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce labeur acharné sa santé se raffermissait ; mais il était si apprécié comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front, malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.
Le dimanche, ah ! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et courtoises…
C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes, mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des préférences de « tante Marie ».
Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis… Puis, après avoir déjeuné avec elle, Maurice « l’enlevait », disait-il, pour une promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés. Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à ses côtés ! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge attiraient sympathiquement l’attention ?…
Les heures de « courrier » avaient perdu le pouvoir de faire battre le cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le cachet de la correspondance militaire. L’écriture, connue d’elle, amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire : c’était celle de Roger Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour gagner la confiance d’un jeune cœur ; bien que sa mère et lui n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient. Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments chrétiens… Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi de la « douce France », choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition…
Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.
Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne Ferval !… Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de celle-ci pour l’Angleterre ; la mère d’Alexis avait fini par accepter cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire, paraissaient confirmer.
Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.
Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut ce qui suit :
Green House, 10 septembre 1916.
Madame,
J’ose à peine vous écrire après un tel silence… Je n’ai cependant pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières… N’est-ce pas la meilleure manière de se souvenir ?
Il est vrai que vous ne le saviez pas… et que vous aviez le droit de me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien jeune, bien « sauvageonne », comme disait la vieille bonne de grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me poussait à partir ; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire indifférente… A présent qu’il est mort, hélas ! sans que je l’aie revu, il sait, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et que je ne l’ai quitté que pour cela !… Je m’étais aperçue que ma présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de n’être pas allée vous dire adieu… J’avais le cœur si gros : mon secret m’aurait échappé…
C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.
Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus aucun motif pour taire mes véritables sentiments… Je ne sais si je me suis trompée en croyant agir pour le mieux… et si mon absence l’avait rendu plus heureux !… La nouvelle de sa mort m’a causé beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup cependant…). Oh ! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et Mrs Littlebee me rappellent les excellents Meagle de Dickens : eux aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille, mariée et mère de famille ; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal qui m’a recommandée à eux.)
Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible… car les oiseaux, qui sont des gens pratiques, savent bien que ces bons et pratiques Meagle no 2 ne leur feront point de mal.
Mon emploi à Green-House est assez malaisé à définir, et la plupart de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici, on estime avant tout, très sincèrement, le travail. Lors donc que j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee, comme si j’étais… non pas leur fille, mais une jeune parente pour laquelle ils seraient très bienveillants.
Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la lecture… car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime beaucoup les auteurs de ce pays : Scott, Thackeray, George Eliot, parce qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire, pour tout le monde, des romans du plus haut intérêt, sans jamais offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon favori ; j’ai lu et relu le Magasin d’antiquités, à cause du grand-père et de la petite-fille, et la Petite Dorrit, à cause de… la petite Dorrit… Je ne regrette qu’une chose : c’est que les bons héros de ces livres soient protestants… comme leur auteur.
Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de me laisser remplir mes devoirs religieux ; ils m’en donnent l’exemple. Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la France… surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune utilité… Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est notre mère ?… Eh bien ! l’on souffrirait doublement, si l’on était loin d’une mère dangereusement malade.
J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.
L’Angleterre reçoit souvent la visite des zeppelins… Leurs crimes sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. A la grâce de Dieu !… Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me semble que grand-père me protège.
Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre… Je n’ose espérer que vous me répondiez ; je ne le mérite pas, après tant de négligence apparente… Mais priez avec moi pour mon cher grand-père et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à votre petite
Jeanne Ferval.
Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.
Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir se confirmer leurs soupçons malveillants… Celle-ci, au contraire, éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné, naguère, la raison touchante pour laquelle « Jeannette » n’était pas venue lui dire adieu.
« Pauvre mignonne ! » murmura cette femme au cœur vraiment maternel.
Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à « ces deux pauvres enfants » : la petite Française exilée et le petit soldat du front.
Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un charme accru, rendu émouvant par la distance ; mais de nouvelles formules s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait à rêver, la nuit, en anglais.
La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa santé ; elle était plus grande, plus développée ; et l’emploi déterminé de chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.
Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie, des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil ou du vent.
Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la qualifier de mélancolique ; mais elle dénotait le sérieux, la résignation d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.
L’aspect de Green-House et de ses environs, leur atmosphère calme, rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite femme-enfant…
C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise, ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux babies…
Mais Green-House manquait de jeunesse. La servante elle-même, l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un peu tristement, le plus bel âge de la vie.
Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse… Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.
Septembre, précurseur de l’automne, règne à Green-House, mélancolique et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre sous lequel Van Dyck peignit son Duc de Richmond… Les frondaisons offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour le moment, qu’une parure de plus… Mais déjà les oiseaux migrateurs s’envolent avec des cris nostalgiques… Une brume gris-perle s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide… Les soirées plus longues, plus fraîches, font apprécier le home, malgré les restrictions apportées au bien-être : pas de flambées précoces égayant l’âtre ; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer au dehors ; un lunch moins copieux, sans friandises. C’est la guerre, avec ses privations et ses embûches… N’importe ; il fait bon encore, dans ce home aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la commodité réelle de la vie ; ces pièces claires, élevées, tendues de gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté étincelante,… où les livres favoris ne sont point captifs dans une armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des boiseries,… tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y mettent sobrement un rappel d’art.
La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter, Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil… Mrs Littlebee tricote pour les soldats britanniques ; mais elle a déclaré que les objets confectionnés par miss Jane iraient à ceux de France. « Cela est juste, n’est-ce pas ? » a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout simplement d’une sorte de droit des gens.
Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage étrangers… Combien son pays est universellement aimé, glorifié !… Sa qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la bienveillance… Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier, en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse, mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement aux devoirs quotidiens… Et puis, dans l’immense chœur de supplications qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée !
Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de « chère vaillante petite chose ».
Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard, son instinctive sympathie de « petite sauvageonne !… » Il semble qu’un souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas ingrate envers les maîtres de Green-House ; ils ont, à leur insu, une part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,… car elle les aime, ce soir, à la française… Elle jette, de temps en temps, un coup d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière, avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose… Mrs Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune et les doigts diligents de « miss Jane » son regard si sérieux, si direct, que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression, elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary, morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq babies autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée de petits boutons.
La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même geste méthodique. Le mari plie ses journaux ; la femme étire son tricot sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée…
— Jane, il est temps d’aller dormir…
Et la regardant avec attention :
— Vous semblez fatiguée, ma chère… Ne l’êtes-vous pas ?
— Oh ! non, madame ; j’ai seulement un peu sommeil…
— Eh bien, allez vite dans votre chambre… Et si vous avez besoin de dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère…
— Je vous remercie, madame…
Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de l’embrasser… mais que penserait de cette effusion hors de propos la flegmatique maîtresse de Green-House ? Pour elle, comme pour le vieux gentleman, il faut se borner à l’habituel shake-hand…
— Good night, my dear.
C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur bonne nuit, ma chère, du même geste un peu automatique qu’ils secouent la main de « miss Jane ».
Good night… Oh ! comme ces trois syllabes vont se graver, pour jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible et confortable salon de Green-House va prendre rang parmi les visions inoubliables !
— Good night, madame… Good night, monsieur Littlebee.
— Ah ! miss Jane ?…
C’est la voix du vieux gentleman qui la rappelle :
— N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière…
— Yes, sir…
Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais… Jeanne se conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées… Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une invisible et tendre protection.
A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de Green-House.
Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves ; à côté d’elle chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton, comme les voyageurs bibliques.
A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son grand-père… Il marche un peu courbé, silencieux… Et Jeanne, bien qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent lentement sur le visage du vieillard… Cette mystérieuse tristesse la pénètre graduellement.
On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot ; des feuilles d’arbres se détachent, tourbillonnent… Alors le vieillard prend Jeanne par la main ; il se ploie davantage sur son bâton… Il fuit dans la tempête… Jeannette est redevenue enfant ; ses petites jambes ont peine à le suivre.
— Grand-père… Grand-père, pas si vite !…
Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin… Mais au delà, dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.
— Jane ! make haste !… Jane ! do you not hear ?[1]
[1] « Jeanne ! hâtez-vous !… Jeanne ! n’entendez-vous pas ? »
Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de son rêve se taisent ?
Oh ! le fossé, le grand trou noir ! elle est maintenant tout au bord… Elle perd pied… Elle tombe… Ah ! ciel ! quel bruit effroyable !…
En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir un nouveau massacre d’innocents…, amoncelant sur la criminelle Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine…
Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages… Green-House et ses maîtres avaient vécu.
En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide, les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis, auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.
Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier ?…
Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait…, et cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de la terrible épreuve, le retour d’une juste paix !
Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs… Nous saluons comme une libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons qu’elle accède à tous nos désirs.
Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de nouveau rencontrer cette perle introuvable qu’il était las de chercher.
Il le comprenait désormais : on ne peut demander à personne de vous marier, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait d’ailleurs assez embarrassé de définir.
« Mais, songeait-il, si jamais le destin la met en ma présence, je la reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur. »
En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs, impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où, depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer.
Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du dimanche ; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison : un petit blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis « une pauvre enfant, bien intéressante », qu’elle devait aller recevoir à la gare, occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses protégés.
Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui, renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les plus purs effluves.
La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice :
— Entrez, monsieur… Madame vous attend.
L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin ; une lueur blonde filtre dans la minuscule antichambre… Le cœur de Maurice vole vers cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher petit salon héliotrope.
— Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits…
Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule.
— Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries !… Tu abuses de mon faible pour les violettes… Mais ce coffret est trop joli !… Enfin, ma petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon enfant… Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice…
Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la « petite amie » répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une fenêtre ouverte.
— Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M. l’Abbé et à Maryvonne… Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte si gentille…
Mme Brumme sourit malicieusement :
— Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie ! Eh bien, soit, allez faire votre correspondance… Vous trouverez tout ce qu’il faut dans le petit bureau de ma chambre.
A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais pathétique :
— Oh ! tante Marie…, c’est mal, très mal ! Pourquoi me l’avoir cachée ?
— Que veux-tu dire ? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère.
— Cette jeune fille ?… Qui est-elle ? Excusez mon indiscrétion, si c’en est une…
— Oh ! tu n’es nullement indiscret : Jeanne Ferval est une orpheline doublement intéressante ; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie allemande…
— Racontez-moi cela, ma tante ; vous m’intéressez plus que vous ne sauriez le croire.
Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons, jusqu’à la catastrophe de Green-House.
— Mr et Mrs Littlebee sont morts… Leur servante, grièvement blessée, était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas écroulé… Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir l’hospitalité.
— Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et… vous comptez la garder auprès de vous ?
— Aussi longtemps qu’elle le voudra ; vois-tu, mon ami, la présence d’une jeune compagne n’est point à dédaigner ; je me fais vieille, dit-elle avec un fin sourire.
— Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être coquettes…
— Ah ! je ne suis pas plus coquette que sainte… Il n’est pas besoin de compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de l’Écriture, « qui ont des yeux et ne voient point… » Jeanne remplace avantageusement mes lunettes…; sa jeune mémoire, ses pieds alertes suppléent les miens… Je t’assure que je lui suis redevable…
Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière :
— Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais ?…
— Que veux-tu dire ?…
— Ne le devinez-vous pas ? Je viens de reconnaître celle que j’ai si longtemps cherchée.
— Jeannette ! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne parles pas sérieusement ?…
— Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens… et aux vôtres !…
— Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son profit par M. Ferval.
— Que n’importe ! Le mariage n’est pas une affaire pour moi… Je suis, en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans la question sentimentale… Et le désir de la fortune n’est peut-être fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour de royales parures et de royales aumônes.
— Mais… mais…, balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que s’accroître, tu semblais si difficile… Jeannette n’est pas jolie…
— Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît ! Ne vous rappelez-vous pas que je déchiffre un visage à première vue ? D’ailleurs, ne suis-je pas grandement aidée par votre récit… Cette jeune fille, élevée loin du monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne, doit avoir une âme d’une pureté rare… Sa fermeté de décision, dans ce qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins… A dix-huit ans, avoir eu le courage de partir ainsi, en silence, en acceptant d’être mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de troubler le repos de son père… Non, cela n’est pas le fait d’une âme vulgaire. En elle, rien de factice ; le sentiment gît profondément au cœur… Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir ! J’aime cet instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre, de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous ? Mais je cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet indéfinissable charme d’où naît la tendresse… C’est elle, vous dis-je…, une petite perle grise… Mais une perle !… Je lui ferai un doux nid. Elle n’aura que moi au monde ?… Tant mieux… Je suis égoïste et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre… Eh bien, je travaillerai pour lui gagner une fortune !…
Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de Cendrillon, commençait à revenir de son étonnement.
— Tu oublies de te demander, observa-t-elle en souriant, si Jeannette consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille amie…
— C’est vrai, fou que je suis !… Permettez-moi, du moins, d’essayer de la conquérir…
— Réfléchis mûrement, mon ami ; songe que cette enfant n’a plus d’autre protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont vierges de tout sentiment romanesque… A quelle prudence ne suis-je donc pas tenue envers elle !
— Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette preuve de confiance ; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux : une vraie jeune fille. Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant d’être bien sûr de l’aimer pour la vie… Mais je ne crois pas me tromper… et je vous demande de me la laisser connaître… puis essayer de l’apprivoiser sous vos yeux.
— Soit. J’ai confiance en ta délicatesse… Tu viendras donc le dimanche, comme par le passé… Et pour commencer, tu dînes ce soir avec nous.
Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de Bourg-la-Reine.
En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile, où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui prenaient un aspect poétique… Leur imagination ouvrait ses ailes tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté ; cette obscure clarté qui tombe des étoiles évoquait moins à leur souvenir le récit épique du Cid que l’étoile de Mireille pointant au firmament de la jeunesse et des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient à mi-voix de deux couples de fiancés…
Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie, Vincent et Mireille,… ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical a doués d’une vie idéale : les deux sœurs avaient vu se dérouler tout près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être vrais et de « bien finir »… L’un avait pour héros le jeune parent et la protégée de Mme Brumme : Maurice Valteyre et Jeanne Ferval ; l’autre, leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés ; car Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de « demoiselle à marier » mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune arrière-pensée de flirt ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête blonde la coiffe d’infirmière… Mais, comme il arrive souvent, le bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât.
Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au lycée de Pau.
— Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les incidents de ce petit roman vécu.
— Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front et ses yeux de penseur… Et sa conversation ne dément pas son aspect ; c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à produire un effet, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités.
— Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie sympathique sont exigibles chez un mari : mais elles ne suffiraient pas à assurer le bonheur… Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur. Marie-Louise sera heureuse… Elle le mérite.
— Oh ! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable ? A l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du rat de bibliothèque… et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette une répugnance invincible…
— Pauvre Georgette ! murmura sérieusement Marguerite.
— Pourquoi « pauvre Georgette » ?
— Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles auxquelles la guerre n’aura rien appris !… Et aussi pour ce que tu sais bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme.
— Oui, l’enseignement de Minerva a porté ses fruits : elle veut entrer au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter au Conservatoire.
— Souhaitons-lui d’échouer !…
Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que déplorer, dans la sincérité de leurs principes.
— Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte de Cendrillon.
— Moins la marraine-fée… et les robes d’or.
— Mais si : la bonne fée, c’est madame Brumme… Quant aux robes d’or, elles gâtent plutôt la touchante figure de Cendrillon…, ne trouves-tu pas ?
— Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa simplicité… Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant ? Ce jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme… Et l’étincelle jaillit aussitôt… Pourquoi ? Nul ne le saurait dire ; il avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus gracieuses, plus expansives… Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait une âme exquise.
Henriette approuva :
— Il ne se trompait pas ! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son intelligence et son cœur… Mais il ne suffisait pas de la rencontrer ; il fallait gagner sa confiance et lui plaire… Chose assez difficile ; car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la pantoufle… Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris la douceur d’être aimée avec un entier dévouement… Cela doit lui sembler un rêve, après tant d’épreuves !…
— Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite ; mais pas plus que nous, Henriette !… Jamais plus que nous… Le trésor d’affection que nous possédons est si grand !
— Oh ! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis… Il ne nous serait même pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme notre cousine Marie-Louise… A moins que maman consentît à y vivre aussi ? Mais non… Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison, ses souvenirs…
— Nous devons tout à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments.
Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours sombre où scintillaient les étoiles :
— La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos petites vies… A chacune sa part de joies : l’orpheline isolée connaîtra l’affection d’un mari et la tendresse des enfants… Et nous, Henriette, non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux sœurs si unies !
— Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de Marguerite ; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs désuètes et touchantes, toujours habillées pareil à plus de soixante-dix ans… avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement de la même façon sur leur chapeau… Chérie, je ne te demande qu’une chose : nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons pas tout à fait du même côté, tu veux bien ?… Oui, reprit-elle, pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que…
Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs fronts… Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de connaître toutes les affections de la vie… Dans leur esprit se dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique, d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage : un officier de la Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont officiers ou soldats.
Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette, parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout petits… et qu’elle, Marguerite, avait « sa musique » !
— Il faut rentrer, mes enfants !… L’air commence à être trop frais, dit tout à coup la voix de Mme Marnière.
Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette mince et noire.
Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir, pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et le bonheur ne faisaient qu’un pour elles.
Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux aussi, sur le balcon de Mme Brumme ; leur mariage devait avoir lieu quinze jours plus tard ; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir souvent sa fiancée.
Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille, l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme, laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier, presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée : deux véritables pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours… Sur l’ambre de son cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple coiffure des jeunes filles grecques.
En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,… et ce papillon en valait bien un autre.
Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire : elle possédait l’incomparable charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie.
Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat : l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite créature effarouchée : enfant ou passereau,… jeune fille ou biche furtive…
Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait ; sa physionomie s’était, elle aussi, transformée… A l’inconsciente moue qui lui donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant sourire qui, à tout propos, semble dire : « Je suis heureuse !… » Au fond de ses prunelles couleur café fort, comme celles de l’aïeule créole et de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression suave et touchante.
Les fiancés causaient… Comme tous ceux qui les ont précédés, comme tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient d’eux-mêmes ; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de pâquerettes,… car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités. Mais ils parlaient aussi de choses graves ; comment en eût-il été autrement ? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu… Et Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente, saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait adopté pour sa seconde patrie… Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en avait fait à Mme Brumme :
— Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand nous irons nous y installer après la guerre… Ce nouvel exil ne sera d’ailleurs pas complet… Tous les ans, nous ferons un voyage en France, je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays de Bretagne,… votre vieille Maryvonne,… la tombe de votre cher grand-père…
Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance ; mais il savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude :
— Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin ?
— Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous verrons la France chaque année… Mais…
— Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance.
— Eh bien, je me demande parfois… Pardonnez-moi, Maurice, si je me trompe… Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup d’autres…
— Oh ! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet : Nous verrons bien…
— Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre ?… Vous lui avez offert votre vie et donné de votre sang ; vous consacrez tous les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais, si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse ?…
Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et, comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles.
— Petite Jeanne ou le devoir !… murmura-t-il avec ce léger sourire qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion ; vous parlez mieux qu’un livre, Jeannette… Vous parlez comme une conscience. La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque temps. Mais la réponse dépendra des circonstances… Voulez-vous me faire crédit, my dearest, et croire qu’après la guerre, comme maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts particuliers ?…
— Oui… Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours cru.
Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse… Mais il l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.
— Ah ! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle ambrée !…
— De petit sou de cuivre, me voilà devenue perle, murmura Jeannette dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.
Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement ; Mr et Mrs Littlebee et Green-House, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient souvent une part de ses pensées… Et, bien qu’elle pût se dire que les bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée !…
Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés, accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines… Le bon abbé Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le mariage de celle qu’il avait vue tout enfant… Puis le jeune ménage s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.
Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles… Jeanne, cependant, les exprima en murmurant :
— Oh ! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait !… Mais je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.
Pendant que les jeunes gens causaient ainsi, Mme Brumme gardait une immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec Carrière.
La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite Cendrillon et donné à Maurice la perle tant cherchée. Le sentiment qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois, quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre, une satisfaction plus secrète et plus subtile.
En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un diamant, vivante comme un regard.
Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de ciel… Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui montrant la voûte constellée :
— Ce sont les yeux des anges qui nous regardent.
Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés : parents, époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce diamant solitaire dans l’infini.
Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme !… Mme Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit sentir tout près d’elle… Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même qui la lui donne…
— Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi… Le plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins d’espoir, de vie, d’avenir… Tu n’en es pas jaloux, mon chéri ?
— Non… oh ! non !…
— Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur son lit de blessé… J’ai baisé son front pâle… Et c’était ton front que je croyais voir… J’ai pleuré avec sa mère… Et c’était toi que je pleurais… Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir avec elle, quand Roger est revenu à la vie ; c’est d’apporter des fleurs, des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent…
— Sois bénie de l’avoir fait !…
— A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit…
— Sois bénie de l’avoir fait !…
— Je continuerai, mon aimé… Il ne se passera pas un seul jour où je ne cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom… Ah ! dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée : que ta dernière pensée a été pour Dieu, qu’il t’a pardonné…
Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la Miséricorde…
L’étoile scintillait, éblouissante et pure… Et la voix immatérielle qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas :
— Dieu exauce toujours la prière d’une mère !
PREMIÈRE PARTIE | ||
Pages. | ||
I. |
— Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot | |
II. |
— « Priez pour l’âme de… » | |
III. |
— Père et fille | |
IV. |
— Présentation | |
V. |
— Demi-sœurs et quarts de sœur | |
VI. |
— Une journée de Mme Brumme | |
VII. |
— Le jour de Mme Ferval | |
VIII. |
— De l’art d’apprivoiser une moinelle | |
IX. |
— Jeannette manque de cœur | |
DEUXIÈME PARTIE | ||
I. |
— Un neveu d’Amérique | |
II. |
— Giroflé-Girofla | |
III. |
— Ce qu’on voit dans une photographie | |
IV. |
— Une lettre d’Angleterre | |
V. |
— « Good night, my dear… » | |
TROISIÈME PARTIE | ||
I. |
— La perle cachée | |
II. |
— Dialogue entre deux sœurs | |
III. |
— Dialogue entre deux fiancés | |
IV. |
— Dialogue entre deux âmes | |
PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 27262.