The Project Gutenberg eBook of Le cochon dans les trèfles This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Le cochon dans les trèfles Author: Mark Twain Translator: Sébastien Voirol Release date: May 30, 2026 [eBook #78786] Language: French Original publication: Paris: La renaissance du livre, 1911 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78786 Credits: Véronique Le Bris, Gata Negra, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COCHON DANS LES TRÈFLES *** IN EXTENSO 2e SÉRIE--No 18 [Illustration: Le Cochon dans Les Trèfles Roman de MARK TWAIN] Le Roman Complet DE 3 fr. 50 POUR 45 cent. LA RENAISSANCE DU LIVRE Jean Gillequin et Cie ---- ÉDITEURS ---- _78, Boulevard St-Michel_ PARIS LE COCHON DANS LES TRÈFLES _MARK TWAIN_ Samuel Langhorne Clemens naquit à Florida, dans l'État de Missouri, le 30 novembre 1835. Dès l'âge de treize ans il dut chercher du travail pour vivre et se fit attacher comme apprenti typographe au service d'une imprimerie. Le goût des voyages et les nécessités de la vie l'amenèrent bientôt à chercher une autre destinée. Il trouva un modeste emploi de pilote sur un bateau à vapeur appartenant à la navigation fluviale du Mississipi. On raconte que c'est là qu'il entendit pour la première fois prononcer les deux syllabes qu'il choisit un peu plus tard comme pseudonyme. Le capitaine, en relevant la profondeur du fleuve, la cria en brasses: «Mark Twain!» c'est-à-dire: «Marquez deux!» La netteté et la sonorité de cette expression le frappèrent sans doute. Il venait à peine d'atteindre sa vingtième année lorsqu'on découvrit en Californie les gisements d'or qui devaient, au cours des années suivantes, y attirer tant de monde à l'esprit entreprenant. Le jeune Samuel Clemens voulut, lui aussi, tenter la fortune; mais, dès son arrivée dans l'Ouest lointain, il débuta comme journaliste reporter. Au bout de quelque temps, il s'établit à Buffalo où il prit la direction d'une feuille locale s'occupant plus particulièrement de questions agricoles. Il dut abandonner cette entreprise et devint, en même temps qu'un autre écrivain de grande renommée, Bret Harte, collaborateur du journal _The Californian_. Ce fut à peu près vers cette époque qu'il commença à écrire les romans et les nouvelles humoristiques grâce auxquels il devint rapidement l'écrivain le plus fameux et le plus aimé peut-être que l'on ait connu aux États-Unis. Son premier livre, _la Grenouille qui saute_, parut en 1867. A partir du jour où le succès lui sourit, «Mark Twain» n'hésita pas à entreprendre de grands voyages et à visiter notamment le continent européen. On le dépeint volontiers--ce qui est fort naturel--comme un ironique, mais enthousiaste admirateur des mœurs américaines. Il se peut que ce soit là une erreur. Le célèbre auteur, qui ne s'est guère privé de ridiculiser certains côtés de la vie anglaise, séjourna, vers la fin de sa vie, longtemps en Angleterre. Et l'on possède dans ses écrits la preuve que rien ne lui était en réalité plus odieux que le «humbug», le charlatanisme, et la sottise des parvenus. Ses admirateurs d'outre-Océan lui ont attribué du génie. Sa précision et sa logique poussées jusqu'à l'absurde témoignent en effet d'une sorte de génie spécial. Elles ne suffirent point, cependant, à le préserver des déboires. Il créa en 1884 une maison d'édition dont la liquidation amena sa ruine complète. Pendant des années il dut se livrer à un labeur acharné pour payer des dettes contractées à l'occasion de ce désastre financier. Ses droits d'auteur, quoique considérables, ne lui permettant pas de faire face à toutes les exigences, il se fit conférencier, et parcourut et le Nouveau Monde et le Vieux Monde, fêté partout où il se montra. Ce fut au retour d'une longue absence qu'il mourut dans sa résidence de Redding, le 21 avril 1910. Parmi les œuvres les plus célèbres de Mark Twain, nous nous bornerons à citer: _les Innocents à l'étranger_ et _les Innocents chez eux_, _les Aventures de Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _le Vol de l'Éléphant blanc_, _Un Yankee à la cour du roi Arthur_, _le Prince et le Miséreux_, _le Billet de vingt-cinq millions_, et enfin cette incroyable fantaisie sous forme de roman, _le Cochon dans les Trèfles_. Le maître incontesté de la littérature humoristique aux États-Unis y montre une verve rare et assurément beaucoup d'esprit. Ce qui ne nuit pas, selon nous, à l'ensemble de l'œuvre, ce qui en quelque sorte nous attache à elle, c'est que l'auteur met toutes ses exagérations, toutes ses folles extravagances au service des idées nobles et élevées. Beaucoup de personnes s'imaginent que les fantaisies et les observations que l'on comprend sous le nom d'humour américain échappent à l'intelligence latine, et manquent ainsi l'effet voulu; d'autres affirment que les finesses véritables, les pointes essentielles de cet esprit anglo-saxon ou yankee sont intraduisibles. Il se peut qu'il y ait du vrai dans de telles affirmations; en ce qui concerne Mark Twain, et particulièrement le roman que nous présentons ici au public, nous sommes persuadés qu'il sera lu et goûté comme il faut par tout le monde, avec un extrême plaisir. +Mark Twain+ +Le Cochon+ DANS LES TRÈFLES _ROMAN_ Traduit en français par +Sébastien Voirol+ [Illustration] PARIS LA RENAISSANCE DU LIVRE _JEAN GILLEQUIN ET Cie, ÉDITEURS_ 78 BOULEVARD ST-MICHEL 78 "IN EXTENSO" _CHAQUE MOIS_ Le Roman de =3 fr. 50= pour =45 Cent.= _OUVRAGES PARUS_ Nos 1. =La Discorde=, par Abel +Hermant+. 2. =Le Silence=, par Édouard +Rod+. 3. =L'Autre Femme=, par +J.-H. Rosny+. 4. =Élisabeth Couronneau=, par Léon +Hennique+. 5. =Les Cœurs Nouveaux=, par Paul +Adam+. 6. =L'Amour Meurtrier=, par +M. Serao+. 7. =Les Ames en peine=, par +Björnson+. 8. =La Fin des Bourgeois=, par Camille +Lemonnier+. 9. =Défroqué=, par +E. Daudet+. 10. =La Payse=, par +Ch. Le Goffic+. 11. =En Exil=, par +G. Rodenbach+. 12. =Les Revenants=; =l'Ennemi du Peuple=, par +Ibsen+. 13. =La Puissance des Ténèbres=; =les Spirites=, par +Tolstoï+. 14. =Rivalité d'Amour=, par +Sienkiewicz+. 15. =Le Mort=, par +C. Lemonnier+. 16. =L'Amour Masqué=, inédit de +Balzac+. 17. =Amis=, par +E. Haraucourt+. 18. =Le Cochon dans les Trèfles=, par +Mark Twain+. _A PARAITRE_ =LA TEIGNE=, par +L. Descaves+. =LE GALÉRIEN=, par +Jonas Lie+. ABONNEZ-VOUS _POUR UN AN_ au prix EXCEPTIONNELLEMENT RÉDUIT de 6 FRANCS avec en Prime gratuite 3 Volumes à choisir DANS LES 12 PREMIERS DE LA LISTE CI-DESSUS Le Cochon dans les Trèfles CHAPITRE PREMIER C'est dans la campagne anglaise, par une splendide matinée. Au faîte d'une belle colline, on aperçoit une construction majestueuse, flanquée de tours et couverte de lierre, témoin antique et considérable des grandeurs seigneuriales du moyen âge. C'est le château de Cholmondeley, l'une des propriétés du lord de Rossmore, chevalier de l'ordre de la Jarretière, grand-croix de l'ordre du Bain, commandeur de l'ordre de Saint-Michel et Saint-George, etc., etc. Le noble lord possède 22 000 acres de terres, toute une paroisse de Londres, comprenant 2 000 immeubles, et fait assez confortablement face aux exigences de la vie avec un revenu annuel de 2 000 livres sterling. L'histoire assure que l'ancêtre fondateur de cette noble lignée ne fut autre que Guillaume le Conquérant en personne. Quant au nom de la mère, aucun parchemin n'en a conservé le souvenir, son importance n'ayant été que passagère et toute relative, comme celle de la fille du tanneur de Falaise, entre autres. Par cette fraîche et belle matinée, il y a dans la salle à manger familiale du château, devant les reliefs refroidis d'un repas achevé, deux personnes. L'une est le vieux lord, grand, droit, aux épaules carrées, aux cheveux blancs, au front sévère; un homme dont chaque trait, dont le moindre geste révèlent le caractère, et qui porte ses soixante-dix ans aussi allégrement que d'autres cinquante. Le second personnage est son fils et héritier unique, un jeune homme au regard rêveur; quoique approchant de la trentaine, on lui donnerait tout au plus vingt-six ans. Il est aisé de voir que les traits essentiels de son caractère sont la candeur, l'amabilité, la droiture, la sincérité, la simplicité et la modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante suite de noms et de titres auxquels il a droit, l'idée vous viendrait facilement de le comparer à un agneau revêtu d'une armure. Il s'appelle, en effet, l'honorable Kirkcudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley Castle, Warwickshire (prononcez: Kecoubry Dzlanover Marchbanks Sellers, vaïcaount Barkly de Chœmly Cazle, Ouorrikshr). Pour l'instant, il se tient près d'une grande fenêtre de la salle à manger, écoutant avec toutes les apparences d'une attention déférente les paroles de son père, dont il semble, néanmoins, respectueusement prêt à réfuter l'argumentation. Le père marche de long en large tout en parlant, et le ton de sa conversation dénote une chaleur persuasive voisine de l'exaltation. --Je me rends parfaitement compte, déclare-t-il, d'une des conséquences de votre mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé de mettre à exécution un projet que vous dictent vos idées sur l'honneur et sur la justice, il est superflu de vouloir raisonner avec vous... Parfaitement... vous n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la persuasion, ni par des supplications, et même si je vous ordonnais... --Mais, papa, si vous vouliez réfléchir, sans parti pris et sans cette véhémence, vous admettriez que je ne suis pas sur le point de commettre un acte inconsidéré, un coup de tête injustifiable. Ce n'est pas moi qui ai inventé cet Américain, prétendant à l'héritage et aux dignités des Rossmore. Ce n'est pas moi qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à votre attention. Il s'est découvert des titres et des droits lui-même, et c'est lui qui est venu se mêler à notre vie... --Et nous rendre l'existence insupportable, pour moi du moins, et cela depuis dix ans, avec ses lettres assommantes, son verbiage, ses kilomètres de raisonnements probants... --Dont vous n'avez jamais daigné prendre connaissance. En toute équité, il avait le droit d'être entendu. Ou bien il était en mesure de prouver qu'il était le véritable descendant des Rossmore,--et en ce cas notre ligne de conduite était toute tracée,--ou bien ses arguments ne pouvaient fournir aucune preuve, et en ce cas nous serions également fixés sur la conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages qu'il apporte; je les ai patiemment étudiés et confrontés. Les faits s'enchaînent solidement et sans lacune; aussi ne suis-je pas éloigné d'avoir la conviction qu'il est le véritable lord. --Et moi, par conséquent, un usurpateur, un scélérat, un vaurien! Réfléchissez un peu à ce que vous dites! --Mais, papa, supposez qu'il soit réellement ce qu'il prétend être. Si ses droits se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous à garder, fût-ce un jour, une heure, une minute même, des titres et des biens qui lui appartiennent? --Ce que vous dites est absurde, stupide, pure niaiserie! Écoutez-moi. Je vais faire ce que vous pourrez appeler une confession, si ce mot vous plaît. Je n'ai pas lu tous ces témoignages récents parce qu'il n'y avait pas lieu de le faire. J'en avais déjà pris connaissance du temps du père du prétendant actuel, il y a quarante ans. Les prédécesseurs de cet individu en ont tenu au courant notre famille depuis près de cent cinquante ans. Et la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore est jadis parti pour l'Amérique en même temps que l'héritier des Fairfax, dont on a tant parlé, ou vers la même époque... Il disparut quelque part dans les brousses de l'État de Virginia, se maria et fonda la race fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs; il n'écrivait jamais à sa famille, et finalement on le crut mort. Sans tambours ni trompettes, son frère cadet put prendre possession de l'héritage. A la mort de l'Américain, son fils aîné commença les démarches pour se faire reconnaître,--par une lettre qui existe encore,--mais il mourut avant que son oncle ait eu l'occasion, ou manifesté le désir de lui répondre. Son fils grandit, le temps passa, vous comprenez, et à son tour il recommença à écrire des lettres pour prouver ses droits. Depuis lors, chaque héritier en a fait autant, jusques et y compris l'idiot actuel. Tous furent d'ailleurs des miséreux; aucun d'eux n'a seulement jamais possédé de quoi faire la traversée pour venir soutenir ses réclamations en Angleterre. Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé leurs droits s'éteindre; bien qu'établis au Maryland, ils les conservent toujours. Leur ami perdit les siens de sa propre faute. Vous saisissez à présent que les faits de ce genre nous conduisent à ceci: moralement, ce Yankee vagabond est le véritable lord de Rossmore; légalement, il n'y a pas plus de droit que son chien. Voilà! Êtes-vous content? Il y eut un silence, puis le jeune homme lança un coup d'œil dans la direction des armoiries en chêne sculpté au-dessus de la haute cheminée et dit avec une nuance de regret dans la voix: --Depuis le jour où furent créés les blasons, celui de notre famille porte cette devise: _Suum cuique_, «à chacun ce qui lui appartient». Par votre confession si franche, vous avez fait paraître cette devise un simple sarcasme. Au cas où ce Simon Lathers... --Ne prononcez donc pas ce nom exaspérant! Dix années durant il m'a empoisonné l'existence; _Simon Lathers, Simon Lathers_, cela n'a cessé de résonner à mes oreilles pour me torturer. Et à présent, pour qu'il demeure dans mon esprit éternellement, impérissablement, vous avez pris la résolution de... de... --D'aller en Amérique trouver ce Simon Lathers et d'échanger ma position contre la sienne. --Est-ce possible? Comment pouvez-vous songer à lui céder les droits à nos titres et nos biens? --Ce sont là mes intentions. --Vous voulez vous résigner à cet abandon insensé sans même faire appel au jugement de la Chambre des Lords? --Oui, répondit le jeune homme, non sans quelque hésitation et embarras. --Je crois que vous êtes fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous continué à vous livrer à des spéculations sociales avec cet imbécile, ou ce radical--si ce terme synonyme vous agrée mieux--de lord Tanzy de Tollemache? Son fils ne répondant pas, le vieux lord poursuivit: --C'est ça, vous avouez! Alors vous fréquentez ce fantoche, la honte des siens et de ses pairs, qui considère les privilèges de naissance, la noblesse comme des niaiseries et du clinquant, les institutions aristocratiques comme des abus frauduleux, toutes les différences de rang social comme des crimes légaux et des infamies; cet homme pour qui il n'y a pas de pain honnête, sauf celui que l'on gagne par son propre travail... _Travail_, pouah! Et le vieil aristocrate, en ce disant, esquissa un geste comme pour enlever une imaginaire poussière d'usine de ses blanches mains. --Vous en êtes à partager ces opinions vous-même, je suppose, ajouta-t-il avec un ricanement. Une imperceptible rougeur aux joues du jeune homme révéla que le coup avait porté, mais il répondit avec dignité: --En effet, et je l'avoue sans la moindre honte. C'est là ce qui explique mon intention de renoncer à mon héritage. Je désire sortir d'une situation que j'estime fausse, et recommencer ma vie sur une base plus vraie, en homme, sans le secours d'avantages factices, pour réussir grâce à mes seuls mérites ou échouer, si j'en manque. Je compte partir pour l'Amérique, où tous les hommes sont égaux, et ont les mêmes chances de succès; pour vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans autre aide que mes propres forces. --A-t-on jamais vu! s'écria le père. Les deux hommes se regardèrent en face pendant un moment, puis le noble lord murmura: «Quelle pure folie!... pure folie!...» Après un nouveau silence, il reprit, avec l'air de quelqu'un qui, au milieu de sombres nuages, distingue un rayon de soleil: --Il y aura tout de même un agrément: ce Simon Lathers va venir ici pour entrer en possession de ce qu'il convoite, et j'aurai le plaisir de le flanquer dans la mare, ce pauvre diable, ce sacripant nauséeux... Eh! que voulez-vous? Cette question était adressée à un valet rutilant, tout de peluche vêtu, en culotte courte, arrêté sur le seuil, les talons joints, le haut du corps respectueusement incliné, et tenant un plateau à la main. --Le courrier de mylord! Le lord prit les lettres et le domestique disparut. --Tiens! précisément, une lettre d'Amérique. De ce va-nu-pieds encore, naturellement! Diable, mais il y a du nouveau! Ce n'est plus l'habituelle enveloppe jaune portant dans le coin le nom du boutiquier chez lequel elle a été chipée. Ah! mais non! une enveloppe très convenable, ma foi, et bordée de noir, avec un peu trop d'ostentation... Il porte sans doute le deuil de son chat, étant donné qu'il n'avait pas de famille... Un cachet de cire majestueux... C'est trop fort! ce sont nos propres armoiries, avec la devise et tout... Mais... ce n'est plus l'écriture maladroite que je connais. Évidemment, monsieur se paye un secrétaire qui tient la plume de façon magistrale. Eh! eh! la fortune commence à lui sourire, là-bas. Le vagabond s'est métamorphosé. --Lisez-la, papa, je vous en prie. --Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause du chat... Voyons! 14,042, 16e rue, Washington, 2 mai. Mylord, J'ai le pénible devoir de vous annoncer que le chef de notre illustre famille n'est plus. Le Très Honorable, Très Noble et Très Puissant Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier soupir [«Mort, enfin! quelle bonne nouvelle, mon fils!» murmura le vieux lord] en sa résidence aux environs du hameau de Duffy's Corner, dans le grand État d'Arkansas, en même temps que son frère jumeau, tous les deux écrasés au cours d'un accident dû à la négligence coupable des personnes présentes, tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte». [«Vive le raide-mixte, Berkeley, quelle que soit cette boisson!»] Ce triste événement s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement, aucun représentant de notre vieille famille ne fut présent pour lui fermer les yeux et présider aux obsèques avec les honneurs dus à son nom historique et à sa haute position,--à vrai dire, les deux frères sont encore dans l'appareil frigorifique, des amis ayant organisé une souscription à cet effet,--mais je vais prendre des mesures immédiates pour vous expédier leurs nobles dépouilles [«Ciel! quelle affaire!» s'écria le lord] en vue de leur inhumation solennelle dans le mausolée familial. Au demeurant, je vais faire placer un écusson cravaté de crêpe au-dessus de la porte d'entrée de ma maison, ainsi que vous le ferez sans doute vous-même pour vos diverses résidences. Il me reste à vous rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je suis actuellement seul héritier et possesseur légal de tous les titres, honneurs, terres et biens de notre regretté parent. Je me verrai par conséquent sous peu dans l'obligation pénible de réclamer à la barre de la Chambre des Lords la restitution des dignités et des possessions dont vous jouissez jusqu'à présent illégalement. Je suis, avec l'assurance de ma considération distinguée, Mylord titulaire, votre dévoué cousin et très humble serviteur. +Mulberry Sellers, lord Rossmore.+ Ayant achevé la lecture de la lettre, le lord s'écria: --E-nor-me! Ah! il est amusant, celui-ci! Son outrecuidance extravagante a de telles proportions que c'en est presque sublime, Berkeley! --En effet, il ne semble pas trop obséquieux! --Comment donc, obséquieux! C'est un mot qu'il ignore. Ah! un écusson, des armoiries, en signe de deuil! Et il a la bonté de m'annoncer l'envoi de leurs dépouilles, à ces vauriens! Le dernier prétendant était un imbécile, mais le nouveau est apparemment un exalté d'envergure. Quel drôle de nom aussi! _Mulberry_ Sellers! Mulberry, Mulberry, Mulberry, ça sonne comme quand on tourne un moulin à café... Mais vous vous en allez? --Avec votre permission, papa. Le vieux lord, resté seul, songea à son fils. «C'est un brave garçon, se dit-il. Qu'il fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert à rien de vouloir le détourner de son projet, au contraire. Mes arguments, de même que les objurgations de sa tante, n'ont produit aucun effet. Voyons ce que l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces fameuses conditions d'égalité et la vie dure peuvent guérir de maladie mentale un jeune lord britannique qui renonce à tous ses privilèges à seule fin de se sentir un homme; voyons, messieurs les Yankees!» CHAPITRE II Quelques jours avant l'envoi de la missive au noble lord, le «colonel» Mulberry Sellers était assis dans la pièce qu'il appelait tantôt sa «bibliothèque», tantôt son «salon», quand ce n'était pas sa «galerie de tableaux» ou son «cabinet d'expériences». Il était visiblement très intéressé par la mise au point d'un objet ayant l'aspect d'un jouet mécanique. Le colonel avait les cheveux tout blancs, mais paraissait néanmoins plus jeune, plus alerte, plus ardent et plus entreprenant que jamais. Son épouse dévouée, d'âge mûr, était assise tout près de lui, pensive, en train de tricoter, avec son chat sur les genoux. La pièce était grande et bien éclairée, confortable presque et plaisante, en dépit d'un ameublement des plus modeste et de bibelots peu coûteux qui en faisaient l'ornement. Mais les vases étaient garnis de fleurs, et on y respirait cet air indéfinissable qui révèle la présence d'une personne non dépourvue de goût, qui sait tout faire valoir. Les terrifiants chromos qui ornaient les murs n'offensaient pas trop le regard. On eût dit qu'ils faisaient nécessairement partie de l'ensemble et en augmentaient l'intérêt, fascinant celui qui les examinait au point de capter ses esprits jusqu'à ce que mort s'ensuive... bref, de ces chromos comme tout le monde en a vus. Certaines de ces horreurs représentaient vraisemblablement des paysages, d'autres sans doute la mer, d'autres étaient apparemment des portraits, toutes étaient des tentatives d'art criminelles. On pouvait aisément deviner que les portraits représentaient des grands citoyens d'Amérique, mais une main sans vergogne avait, au-dessous de chacun, inscrit un nom de fantaisie. Tous figuraient là en qualité de membres de la noble famille des Rossmore. Le plus récent avait quitté les ateliers du fabricant comme «Président Jackson» pour se voir ici transformé en «Simon Lathers, seigneur actuel de Rossmore». D'un côté du mur, on voyait une carte sans valeur des chemins de fer du comté de Warwickshire. Elle était devenue «les domaines de Rossmore». De l'autre s'étalait une carte plus imposante qui autrefois n'avait porté que le titre «Sibérie». On y lisait maintenant: «République de Sibérie», et un grand nombre d'annotations à l'encre rouge donnant le nom et le nombre d'habitants de grandes villes totalement imaginaires. L'une, dont la population était indiquée comme se montant au chiffre de 1 500 000, s'appelait «Liberté-orloffshoizalinski»; une autre, plus grande encore, dite la capitale, portait le nom d'«Egalitolovnaivanovich». Le «manoir»--c'est ainsi que le colonel appelait de coutume sa maison--était une vieille demeure plutôt délabrée, à deux étages, qui avait peut-être jadis été gratifiée d'une couche de peinture, mais qui n'en conservait guère le souvenir. Située dans un des plus tristes faubourgs de Washington, on pouvait supposer qu'elle avait dans le passé servi de maison de campagne. La cour au milieu de laquelle se dressait ce bâtiment manquait de propreté, la palissade avec sa grille déplorable avait bien besoin d'être redressée. Près de la porte d'entrée, on voyait diverses plaques en tôle avec inscriptions suggestives: la principale portait celle-ci: «Col. Mulberry Sellers, avoué et contentieux». D'autres apprenaient au passant que le colonel exerçait également les professions de magnétiseur, d'hypnotiseur, de guérisseur de dérangements cérébraux, etc. C'était en effet un homme des plus entreprenant. Un vieux nègre, aux cheveux blancs, portant des lunettes et des gants de coton fort usagés, parut sur le seuil et, ayant magnifiquement salué ses maîtres, il annonça: --M. Washington Hawkins venir. --Grands dieux! Fais-le entrer, Daniel, fais-le entrer! En un clin d'œil, le colonel et sa femme furent debout pour accueillir le visiteur auquel ils serrèrent les mains avec effusion et joie. Ce dernier était gros, son attitude dénotait une profonde lassitude, et sa chevelure de savant suffisait à lui faire attribuer l'âge de Mathusalem, bien que, à en juger d'après sa vigueur générale, il n'eût guère dépassé la cinquantaine. --Eh bien, Washington, mon ami, comme cela nous fait plaisir de vous revoir! Asseyez-vous; ici vous êtes chez vous... voilà... et toujours le même... un rien vieilli peut-être, mais nous vous aurions reconnu partout sans faute, n'est-ce pas, Polly? --Mais certainement! Comme il ressemble à son vieux père! tout à fait son portrait, s'il avait vécu. Mais d'où surgissez-vous à cette heure? Voyons, combien y a-t-il de temps que nous nous sommes vus? --Une quinzaine d'années, je pense, madame Sellers. --Comme le temps passe, tout de même! Ah! oui. Et tous les changements qui... Il y eut un soudain tremblement dans sa voix, un sanglot s'esquissa, et elle ne put continuer. Se cachant la figure avec un pan de son tablier, la vieille dame quitta la pièce. --Vous lui avez rappelé ses enfants, en évoquant le passé... Tous sont morts, voyez-vous, excepté notre plus jeune. Mais chassons les soucis; il n'en est plus temps. «En avant gaiement», telle est ma devise; c'est à cette condition seule que l'on conserve la santé, mon bon Washington, croyez-en ma vieille expérience. Allons, où vous êtes-vous donc caché durant toutes ces années, et d'où venez-vous en dernier lieu? --Vous ne le devineriez jamais, je crois, colonel! De Cherokee. --Pas possible! --Aussi vrai que je suis ici. --Vous plaisantez? Vous avez pu vivre là? --Mon Dieu, oui, si l'on peut appeler vivre se contenter de soupe à l'eau, de quelques haricots, d'un cou de lapin, d'espoirs évanouis, de tristesse et de pauvreté sous toutes leurs formes. --Et Louise était aussi là-bas? --Oui, elle et les enfants. --Ils y sont encore? --Oui, je n'avais pas les moyens de les emmener avec moi. --Ah! je comprends, vous avez été obligé de venir... quelque réclamation à adresser au gouvernement, naturellement. Soyez tranquille, mon cher, je me charge de votre affaire. --Mais il ne s'agit d'aucune réclamation... --Non? Vous voulez obtenir un bureau de poste, sans doute. _Cela_ ira bien, croyez-moi. Je vais m'en occuper sans retard. --Mais il ne s'agit pas d'un bureau de poste; vous vous trompez encore. --Eh! pour l'amour de Dieu, Washington, pourquoi ne vous décidez-vous pas à me confier ce dont il s'agit, alors! Vous n'avez pas besoin de vous montrer si réservé, j'allais dire si méfiant, à l'égard d'un vieil ami comme moi! Ne vous rendez-vous pas compte que je suis homme à garder un se... --Mais il n'y a pas le moindre secret; seulement, vous ne me laissez pas m'expliquer... --Voyons, mon vieil ami, je connais pourtant les hommes. Et je sais que quand on vient à Washington, fût-ce en ligne directe du ciel (ne parlons même pas de Cherokee), c'est parce qu'on veut obtenir quelque chose. Et je sais au surplus qu'ordinairement on n'obtient rien de ce que l'on espère. Le solliciteur ne s'en ira pas pour cela, mais demandera autre chose qu'il n'obtiendra pas davantage. Et ainsi de suite; de demande en demande, la même guigne le poursuivra, jusqu'à ce que tant de déceptions l'aient complètement épuisé, et qu'il se trouve trop misérable et trop honteux pour retourner d'où il est venu, serait-ce de Cherokee. Brisé, anéanti, il meurt, on réunit une petite somme pour faire les frais et on l'enterre. Voilà! Ne m'interrompez pas, je sais ce que je dis, moi. Ainsi, n'étais-je pas heureux là-bas, dans le Far West? Vous le savez. Premier citoyen de Hawkeye, tout le monde avait de la considération pour moi, j'étais une sorte d'autocrate... en vérité, un autocrate. Eh bien! n'a-t-il pas fallu qu'on me désignât pour aller à tout prix comme ambassadeur à la Cour de Saint-James? Le gouverneur insistait, tout le monde insistait, si bien qu'il m'a fallu accepter,--il n'y avait pas moyen d'en sortir, pas moyen, et c'est ainsi que je suis venu ici. Le croiriez-vous? j'arrivai _un jour trop tard_! Pensez combien les petites choses peuvent changer l'histoire du monde,--oui, mon ami, la place était prise. Me voilà donc à Washington; je proposai un arrangement, acceptant d'avance le poste de Paris. Le président exprima ses regrets: de ce côté, il n'y avait rien à faire, car, en principe, ce poste n'est jamais confié à un homme de l'Ouest. Rien à y faire, il me fallait bien en rabattre,--cela arrive à tout le monde un jour ou l'autre, et ce n'est pas une expérience inutile d'ailleurs;--je dus donc me contenter du poste de Constantinople. Et réfléchissez un peu à ma déconvenue,--car c'est la stricte vérité:--au bout d'un mois, je _sollicitai_ le poste de Chine, un autre mois et j'_implorais_ pour obtenir celui du Japon. Un an plus tard, je dus poser ma candidature à l'autre bout de l'échelle, suppliant les larmes aux yeux qu'on voulût bien m'accorder le plus infime emploi dont dispose le gouvernement des États-Unis, celui de tailleur de pierres à fusil dans les caves du ministère de la Guerre. --Tailleur de pierres à fusil? --Oui, c'est un emploi créé à l'époque de la Révolution, au siècle dernier. Les pierres à fusil étaient alors fournies aux troupes directement de la capitale. Les fusils à pierre ont été supprimés, mais le décret n'a pas été rapporté, on n'y a plus pensé, comprenez-vous, et c'est pourquoi il y a toujours dans les caves du ministère un homme préposé à la confection des pierres. --Comme c'est étrange tout de même, fit Washington après un moment de silence; partir comme futur ambassadeur avec un traitement de cent mille par an et finir tailleur de pierres à fusil, avec un salaire de... --Trois dollars par semaine! C'est la vie, ça. On compte sur un palais et on se noie dans un égout. Il y eut un nouveau silence et enfin Washington reprit avec une voix pleine de commisération: --Ainsi, vous êtes venu ici par pur patriotisme, à l'encontre de vos propres désirs, et pour satisfaire aux exigences intéressées de la société, sans recevoir la moindre compensation, rien! --Rien? Vous dites: rien! Le colonel se dressa avec l'expression d'un étonnement sans bornes peinte sur sa figure. --_Rien_ Washington! je vous le demande: n'est-ce donc rien, selon vous, d'être membre à vie, et _seul_ membre à vie, du corps diplomatique accrédité auprès du plus grand pays du monde? Vous appelez cela rien? Ce fut le tour de Washington de se montrer surpris. Mais l'expression de déférente admiration qui se lisait dans ses traits était plus éloquente que des paroles. L'âme blessée du colonel en fut guérie et il reprit sa place joyeux et content. Se penchant vers son interlocuteur, il dit: --Ne devait-on pas quelque chose à un homme que des tribulations sans précédent dans l'histoire du monde avaient signalé à l'attention de tous? Évidemment, et quelque chose d'unique et de mémorable. L'acclamation du peuple, le suffrage universel, qui vaut plus que décrets et lois, et contre lequel il n'y a pas d'appel, me valurent le titre de membre à vie du corps diplomatique représentant l'ensemble des puissances de la civilisation auprès de la République des États-Unis. --Vous me voyez émerveillé, colonel, tout simplement émerveillé! --C'est la situation officielle la plus élevée qu'il y ait au monde. --Je le crois bien, et qui confère le pouvoir le plus absolu. --Vous l'avez dit! Pensez donc! Je fronce les sourcils: la guerre est déchaînée. Je souris: les nations en conflit déposent les armes. --C'est terrifiant! La responsabilité, je veux dire. --Ce n'est rien! Aucune responsabilité ne saurait m'effrayer. J'y suis habitué. J'y ai toujours été habitué. --Et le travail, le travail! Faut-il que vous assistiez à toutes les séances? --Qui? moi? Est-ce que l'empereur de toutes les Russies assiste aux conseils de ses préfets? Il reste tranquillement chez lui et se borne à dicter ses volontés! Washington se taisait d'abord, puis un profond soupir s'exhala de sa poitrine. --Moi qui étais si fier il y a une heure... et maintenant combien ma modeste nomination me semble insignifiante! Car, colonel, la raison qui m'amène dans la capitale, c'est que je suis délégué congressiste pour Cherokee. Le colonel bondit de sa chaise, s'écriant avec un enthousiasme prodigieux: --Donnez-moi votre main, mon vieux; en voilà une nouvelle monumentale! Je vous félicite de tout mon cœur. Ce que j'avais toujours prédit se réalise. J'ai toujours prédit que, né pour de hautes destinées, vous y atteindriez. Demandez à Polly si ce n'est pas vrai! Washington fut abasourdi par cette démonstration inattendue. --Mais, colonel, cela ne veut pas dire grand'chose, en somme. Représenter ce petit coin de terre désolé, inhabité, une étroite et triste étendue semée de quelques cailloux et d'un peu d'herbe, perdue aux confins d'un vaste continent, mais c'est comme si j'étais le représentant d'une table de billard... mise au rancart. --Turlututu! C'est une distinction de grande importance, et qui vous donnera ici une influence de premier ordre. --Quelle blague! Colonel, je n'ai pas même le droit de voter. --Cela ne fait rien; vous pouvez toujours prononcer des discours. --Non, je ne le peux pas, car la population n'est que de 200 habitants. --Cela ne fait rien, cela ne fait rien... --Et ils n'avaient même pas le droit d'élire un représentant; nous ne sommes pas reconnus comme un territoire distinct, et le gouvernement nous ignore officiellement. --Cela n'a aucune importance. J'arrangerai tout cela, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire je me charge de vous faire reconnaître. --Vraiment! Comme vous êtes bon, colonel! Toujours le même ami fidèle, le même cœur généreux qu'autrefois! Des larmes de reconnaissance montèrent aux yeux de Washington, tandis que l'autre poursuivait: --Considérez la chose comme faite, mon vieux, comme faite, vous dis-je. Et donnez-moi la main. Nous allons marcher de conserve désormais, vous et moi, et vous verrez que nous accomplirons des choses extraordinaires! CHAPITRE III Mme Sellers, remise de son émotion, apparut de nouveau et commença à interroger le vieil ami au sujet de sa femme et de ses enfants, combien ils étaient, ce qu'ils faisaient, etc., et M. Washington Hawkins fut ainsi amené à raconter en détails les joies et les tristesses survenues à lui et à sa famille durant les quinze années écoulées. On apporta un message et le colonel sortit pour y répondre. Hawkins profita de cette occasion pour demander quelle avait été l'existence du colonel pendant ce laps de temps. --Ça a toujours été pareil, fut la réponse; si les circonstances avaient pu amener un changement, c'est lui qui ne s'y serait pas prêté. --Je le crois volontiers, madame Sellers. --Voyez-vous, il ne change pas lui-même, pas le moins du monde; il est ce qu'il est, Mulberry Sellers! --Je m'en rends facilement compte. --Toujours le même bon garçon, généreux, souriant, faisant mille projets et plein d'espoirs, tout en ne cessant pas d'être le même guignard, éternellement. Et chacun continue de l'aimer comme si l'on voyait en lui le plus brillant des triomphateurs. --On l'a toujours fait, et c'est bien naturel, puisque son amabilité et son obligeance n'ont pas leurs égales. Son attitude chaleureuse vous pousse à lui demander aide, conseils et faveurs sans jamais éprouver cette gêne qui vous vient dès qu'il s'agit de demander quoi que ce soit au commun des mortels. --Cela n'a pas changé en effet, cela non plus; et c'est d'autant plus étonnant que bien des fois les gens ne se sont servis de lui que comme d'un tremplin. Ceux qui n'ont plus besoin de lui lui tournent le dos; alors on s'aperçoit bien que de tels procédés le blessent, car il évite d'en parler. Pendant longtemps j'ai cru que l'expérience lui servirait, qu'il se montrerait plus prudent dans la suite, mais, hélas! au bout de quelques semaines il a tout oublié et le premier venu sortant on ne sait d'où n'a qu'à prendre un air de pauvre homme geignard pour gagner son cœur et sa confiance. --Cela doit souvent mettre votre patience à une rude épreuve? --Oh! non! J'y suis si habituée; et, après tout, je l'aime encore mieux comme cela qu'autrement. Quand je dis qu'il est un guignard, ou presque un raté, cela veut dire qu'il apparaît ainsi aux yeux du monde; pour moi, il ne l'est pas. Je ne pense pas à souhaiter qu'il soit autrement. Parfois je suis bien obligée de le gronder, de l'attraper un peu rudement même, si vous voulez, mais je crois que j'en ferais autant s'il était tout le contraire de ce qu'il est; mon tempérament, à moi, est ainsi fait. Mais je suis encore moins portée à le gronder quand il a fait fausse route que je ne le suis lorsqu'il triomphe. --Donc, il lui arrive encore de triompher, de réussir quelque chose, fit Hawkins dont le visage s'éclairait. --Lui? Le cher homme ne triomphe guère. Il frappe juste, comme il dit, de temps à autre. C'est alors qu'il faut que j'ouvre l'œil. L'argent file que c'est une vraie bénédiction. Dès qu'il en a, il remplit la maison d'éclopés, d'idiots, de chiens et chats errants, de toutes sortes de pauvres êtres que le monde ne tient pas à voir, et auxquels il tient; puis, quand il n'y a plus le sou à la maison, il me faut mettre tout ça dehors, sous peine de crever de faim nous-mêmes. Alors, cela lui fait de la peine, comme à moi, du reste. Tenez! nous avons à présent le vieux Daniel et la vieille Jinny, que le sheriff fit vendre dans le Sud à l'époque de notre faillite avant la guerre. La paix conclue, ils sont revenus à pied, éreintés par la marche, par le travail dans les plantations de coton, abandonnés, et sans force pour travailler un brin durant le temps qu'il leur restait encore à vivre. Nous n'avions rien à nous mettre sous la dent alors, mais, lui, il les accueillit à bras ouverts et comme si le ciel les avait envoyés tout droit pour notre seul plaisir. Je le pris à part, lui disant: «Mulberry! nous ne pouvons pas les garder, nous ne pouvons pas les nourrir, n'ayant pas un morceau pour nous-mêmes!» Il me regarda d'un air contrarié et répondit: «Les renvoyer, alors? eux qui sont venus à moi avec une confiance semblable, une confiance que... que j'ai dû _acheter_ en quelque sorte dans le lointain jadis, payer d'avance de ma signature, Polly, si l'on peut dire, car de telles merveilles ne sont pas données en _présent_... et maintenant vous voudriez que je n'y fisse pas honneur? Voyez comme ils sont pauvres, vieux et délaissés!» J'eus honte à ces paroles, et reprenant courage, je lui répondis doucement: «Nous les garderons, le Seigneur y pourvoira». Il fut si heureux qu'il voulut sur-le-champ entamer un discours exalté selon son habitude, mais, s'arrêtant, il se borna à déclarer humblement: «Moi, j'y pourvoirai en tout cas!» Il y a maintenant des années de cela et, vous l'avez vu, ces deux épaves sont toujours avec nous. --Mais ne font-ils pas le travail de votre ménage? --Quelle idée! Ils le feraient peut-être, s'ils en avaient la force, pauvres vieux, et sans doute s'imaginent-ils qu'ils en font une partie. Ce ne serait que présomption! Daniel surveille la porte d'entrée et fait parfois une course. Quelquefois ils font semblant d'épousseter ici, mais c'est alors qu'ils veulent écouter ce que nous disons. Ils tournent autour de nous... à table aussi, et pour la même raison. En réalité, nous sommes obligés de payer une jeune négresse pour avoir soin d'eux et une vieille pour faire le ménage. --Eh! On dirait qu'ils ne sont pas trop à plaindre. --C'est difficile à dire, car ils ne cessent de se chamailler, le plus souvent au sujet de leurs croyances: Daniel est baptiste et Jinny méthodiste; elle croit en une Providence particulière, et Daniel n'y croit pas. Il se prétend une sorte de libre penseur. Ce qui ne les empêche pas de chanter des hymnes ensemble, de bavarder à l'infini et d'avoir une immense considération pour Mulberry. Elle s'interrompit un instant, pensive, puis ajouta: --C'est bien naturel. --C'est un homme bien remarquable, certes! --Tout le monde le respecte. Si vous allez une fois à la Maison Blanche quand le Président reçoit sans invitation personnelle, vous verrez Mulberry! Vous pouvez me croire, il a une fière allure. Il est malaisé de voir du premier coup lequel des deux est le maître de céans. --Il a toujours été un maître homme. Mais, dites-moi, est-ce qu'il a aussi une croyance religieuse? --Il connaît admirablement tout cela. Par le fait, ce sont là ses études favorites avec celles de la Sibérie et des Russes. --A quelle religion appartient-il? --Lui? Elle se tut soudain, perdue en réflexions, puis dit très simplement: --Je crois qu'il était mahométan, ou quelque chose comme cela, la semaine dernière. Washington se décida à aller en ville pour chercher sa malle, car les Sellers étaient trop hospitaliers pour admettre qu'il cherchât un logis ailleurs. Leur maison devait être la sienne pendant la durée du Congrès. Le colonel se remit à son travail et, quand Washington revint, le petit jouet mécanique était terminé. --Le voici, lui cria gaiement le colonel; le voici fini! --C'est pour quoi faire, colonel? --Oh! rien qu'une bêtise, un jouet pour amuser les enfants. Washington examina l'objet. --On dirait une sorte de «puzzle». --C'est bien cela; je l'appelle «_le Cochon dans les trèfles_». Faites-le rentrer maintenant, que je voie votre adresse. Washington eut beaucoup de peine à y réussir, mais, quand il découvrit le truc, il se montra joyeux comme un enfant. --C'est tout ce qu'il y a de plus ingénieux, colonel; très, très habile et passionnant! Je resterais à jouer avec cela toute la journée. Que comptez-vous en faire? --Oh! rien. Prendre un brevet et le laisser de côté. --Ne faites pas cela! Il y a de l'argent à gagner avec cette trouvaille. Le colonel eut un regard plein de pitié, en répondant: --De l'argent, oui! De l'argent de poche, peut-être... tout au plus quelques cent mille... Washington écarquilla les yeux. Le colonel se leva et s'en fut sur la pointe des pieds jusqu'à la porte entre-bâillée, la ferma et revint avec les mêmes précautions à sa place, disant tout bas: --Êtes-vous homme à garder un secret? Washington, trop étonné pour parler, fit signe qu'il était cet homme. --Vous avez entendu parler de matérialisation? matérialisation des âmes des défunts? Washington en avait entendu parler, en effet. --Et probablement n'avez-vous jamais voulu y croire; avec raison, d'ailleurs! Les pratiques grotesques des ignorants et des charlatans ne méritent pas d'être prises au sérieux un instant. Ces gens auxquels il faut une chambre plongée dans l'obscurité pour faire apparaître à des nigauds n'importe qui ils désirent voir, leurs grand'mères, leurs petits-enfants, leur beau-frère, la pythonisse d'Endor, Milton, les frères Siamois, ou Pierre le Grand, sous forme d'une nébuleuse derrière un paravent, tout cela est parfaitement idiot, mon cher! Mais un savant qui pourrait s'appuyer sur l'ensemble des découvertes scientifiques pour réunir en un faisceau les puissances occultes de la nature... ce serait autre chose! Les fantômes qui répondraient à son appel ne chercheraient pas à fuir, eux. Ils resteraient! Saisissez-vous la valeur _commerciale_ de la nuance? --A dire vrai, je n'en suis pas bien sûr. Voulez-vous dire que, n'étant pas aussi éphémères, ces apparitions seraient plus demandées, en quelque sorte, et feraient ainsi monter le prix des entrées aux séances? --Aux séances? Vous n'y êtes pas du tout. Écoutez-moi... et tenez-vous bien, car vous allez avoir besoin de toute votre présence d'esprit. Dans trois jours j'aurai achevé mon travail et ma méthode sera devenue définitive. Le monde sera médusé en contemplant les merveilles que je lui tiens en réserve... Washington, dans trois jours, mettons dix en tout pour les non-initiés, vous me verrez évoquer les morts de tous les temps, et ils se lèveront pour répondre à mon appel. Ils marcheront... marcheront, à tout jamais, sans plus jamais mourir. Ils marcheront avec toute la force nerveuse de leur primitive vigueur. Que dites-vous de cela? --Colonel! vous me voyez abasourdi. --Saisissez-vous _maintenant_ qu'il y a de l'argent au fond de tout cela? --Je ne... je ne suis pas certain de comprendre tout à fait. --Dieu du ciel! Voyons! Mais j'aurai un monopole! Ils m'appartiendront tous, n'est-ce pas vrai? Il y a 2 000 policemen à New-York... aux appointements de quatre dollars par jour. Je les remplacerai tous par des policemen morts, pour la moitié du prix! --C'est prodigieux! Je n'y avais pas pensé. Quatre mille dollars par jour. Je commence à saisir. Mais les policemen morts seront-ils aptes... --Ne l'étaient-ils pas avant? --Si vous envisagez la chose de ce côté... --Envisagez-la comme vous le voulez, à votre idée! Mes gars seront toujours supérieurs. Ils ne mangeront pas, ne boiront pas, ils n'en ont pas besoin. Vous ne les verrez jamais cligner de l'œil aux caissiers dans les tripots qu'ils surveillent, aux tenanciers des bars malfamés, jamais faire la cour aux petites bonnes de leur quartier... En outre, les bandes d'apaches qui leur tendent des guets-apens pour les assassiner lâchement ne feront qu'endommager leur uniforme et ne vivront pas assez longtemps pour arriver à autre chose qu'à des satisfactions momentanées. --Eh bien, colonel, si vous êtes en mesure de fournir des policemen... naturellement... --Certainement! Je pourrai fournir tout ce que l'on me demandera. Prenez une armée, par exemple, de 25 000 hommes: coût 22 millions par an. Je ferai surgir à nouveau les Romains, je tirerai les Grecs de leurs tombes et je pourrai, pour 10 millions annuels, fournir le gouvernement de troupes composées de vétérans ayant appartenu aux légions victorieuses de toutes les époques... des soldats capables de poursuivre les Indiens sans trêve, sur des chevaux matérialisés, pendant une année entière, sans occasionner la moindre dépense de nourriture. Les armées d'Europe coûtent à présent 2 milliards par an; je les remplacerai entièrement pour un milliard. Je ferai sortir de terre les hommes d'État les plus remarquables de tous les âges et de tous les peuples, et je fournirai ce pays-ci d'un Parlement dont les membres seraient capables de venir aux séances sans se mouiller les jours de pluie, chose qui ne s'est jamais vue et qui ne se verra jamais, sauf le jour où mes grands hommes authentiques auront supplanté les ordinaires, qui, eux, ne sont en vérité que des fantoches éphémères sans valeur. Je me préoccuperai d'avoir un stock de souverains, de premier ordre au point de vue de l'intelligence et des mœurs, pris dans les mausolées royaux de tous les siècles--ce qui, entre nous, ne promet guère,--et je partagerai équitablement les listes civiles, me contentant des 50 pour 100 raisonnables qui doivent me revenir, puis... --Colonel! si la moitié seulement de ce que vous dites est vrai, il y a des millions à gagner... --Des milliards, voulez-vous dire, des milliards... et ces révélations sont si proches, leur réalisation si imminente, j'ose dire, qu'au cas où un homme un peu gêné viendrait me trouver dans l'espoir de trouver un ou deux milliards, je n'hésiterais pas à lui dire: «Entrez!» Ce dernier mot s'adressait à quelqu'un qui frappait à la porte au moment même. Un homme énergique, tenant un gros portefeuille entre ses mains, pénétra dans la pièce et présenta une note au colonel en lui disant sèchement: --C'est la dix-septième et dernière fois que je viens; il me faut ces 3 dollars et 40 cents, colonel Mulberry Sellers! et tout de suite! Le colonel se mit à chercher dans toutes ses poches, l'une après l'autre, en murmurant: --Qu'est-ce que j'ai bien pu faire de mon carnet?... Impossible de mettre la main dessus... Il doit être resté à la cuisine... Je vais voir... --Non, vous ne vous en irez pas, jusqu'à ce que vous sortiez l'argent... Washington offrit ingénument d'aller voir. Dès qu'il fut parti, le colonel reprit: --Je dois avoir recours à votre obligeance; les fonds que j'attendais... --Au diable vos histoires! Allons! l'argent! Le colonel regarda autour de lui avec désespoir, mais soudain son visage s'illumina; il se précipita pour décrocher un de ses chromos particulièrement hideux et, l'ayant épousseté avec son mouchoir, il vint délicatement l'offrir au garçon de recettes, déclarant avec un grand air de tristesse: --C'est le seul Rembrandt qui me reste... prenez-le, mais que je ne vous voie pas l'emporter, cela me fait trop de peine! --Un quoi? Ce n'est qu'un vulgaire chromo. --Ne dites pas cela, je vous en prie: c'est un original et unique... appartenant à cette école de maîtres... --Un ignoble chromo et pas autre chose. Mais je le prends en attendant, car je ne peux pas perdre mon temps avec vous. Au revoir. Le colonel lui cria à travers la porte: --Faites attention... il faut le garantir contre l'humidité, la peinture est très délicate... Le garçon de recettes était déjà loin. Washington revint, affirmant qu'il avait regardé partout, aidé par Mme Sellers et les domestiques, mais en vain. Puis il ajouta en murmurant: --Il y a un homme que je voudrais bien tenir à cette heure. Cela me dispenserait de faire la chasse à un carnet de chèques. Ces paroles ne manquèrent pas d'intéresser le colonel. --Quel homme? questionna-t-il. --Un qu'ils appellent Pierre le Manchot, là-bas... à Cherokee. Il a cambriolé la banque à Tahlequah. --Il y a donc des banques à Tahlequah? --Oui, une, dans tous les cas. Il fut soupçonné d'être l'auteur du cambriolage, lequel rapporta 20 000 dollars. On a offert une récompense de 5 000 à celui qui le ferait prendre. Je suis sûr d'avoir vu cet homme-là au cours de mon voyage ici. --Non vraiment? --Il est certain que j'ai aperçu dans le train, le premier jour, un individu qui répondait très exactement à son signalement, un manchot portant les vêtements décrits dans la feuille signalétique publiée par les journaux. --Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrêter sur-le-champ? --Ce n'était pas possible, sans police et sans mandat. Mon intention était de ne pas le perdre de vue. --Eh bien? --Il a dû quitter mon train pendant un arrêt de nuit. --Quelle guigne! --Peut-être pas autant que vous croyez. --Comment cela? --Parce qu'il arriva à Baltimore trois jours plus tard en même temps que moi. Je l'ai encore aperçu au moment où je sortais de la gare. --Fort bien! Alors nous l'aurons! Dressons tout de suite notre plan de campagne! --Si nous envoyions une déclaration à la police de Baltimore? --En voilà une fichue idée! Voulez-vous donc que la récompense aille à ces gens-là? --Alors, quoi faire? Le colonel réfléchit. --Je vais vous le dire, fit-il. Insérons une note dans les communiqués personnels du _Soleil_ de Baltimore, rédigée comme suit: «A. _Donnez-moi de vos nouvelles, Pierre_». Attendez! Quel bras a-t-il perdu? --Le bras droit. --Bon! Écoutez ceci: «A. _Envoyez-moi un mot, Pierre, même si vous deviez l'écrire de votre main gauche. Adressez: XYZ, poste restante, Washington. De la part de qui vous savez._» Voilà! Avec cela il se laissera prendre. --Mais il ne va pas savoir _de la part de qui_! n'est-ce pas? --Non, mais il _voudra_ le savoir, n'est-ce pas? --Évidemment; je n'y pensais pas. Qu'est-ce qui vous y a fait penser? --Ma connaissance générale de la curiosité humaine. --Très fort, cela. --Très fort, je crois. --Alors, c'est entendu. J'envoie de suite l'annonce au _Soleil_ en y joignant un dollar pour une insertion soignée. A tout à l'heure! CHAPITRE IV Après dîner, les deux amis passèrent la soirée en essayant de se mettre d'accord sur ce qu'ils allaient entreprendre avec les 5 000 dollars qu'ils toucheraient lorsqu'ils auraient retrouvé Pierre le Manchot et qu'ils l'auraient fait prendre, prouvé qu'il était bien le cambrioleur recherché, et fait rapatrier à Tahlequah sur le territoire indien! Mais il y avait tant de manières séduisantes d'employer ce bel argent liquide, qu'ils ne parvenaient pas à prendre une décision ferme. A la fin, Mme Sellers donna à entendre que leur discussion harassante manquait d'à-propos, en disant avec simplicité: --A quoi sert-il de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué? On abandonna pour l'instant ce sujet de conversation, et bientôt chacun s'en fut dans son lit. Le lendemain matin, Hawkins décida le colonel à dessiner son jouet, à en dresser une description détaillée, et à faire les démarches nécessaires pour l'obtention d'un brevet. Il prit lui-même l'objet afin d'aller voir le parti que l'on pourrait en tirer commercialement. Il n'eut pas à chercher longtemps. Dans une modeste boutique, il trouva un Yankee entreprenant, occupé à la réparation de vieilles chaises. Celui-ci examina le «puzzle» d'un air d'abord indifférent, essaya de résoudre le problème, et, n'y réussissant pas aussi facilement qu'il l'avait supposé, s'y intéressa de plus en plus. Lorsque, enfin, il eut réussi, il demanda: --Avez-vous pris un brevet? --La demande a été déposée. --Ça suffit. Combien en voulez-vous? --Combien pourra-t-on le vendre au détail? --Dans les 25 cents, je présume. --Qu'offririez-vous pour les droits exclusifs? --S'il me fallait payer comptant, je ne pourrais pas vous donner 20 dollars. Mais voici ce que je vous propose: vous m'abandonnez tous vos droits; moi, je me charge de la fabrication et de la vente, et je vous verserai 5 cents pour chaque objet vendu. Washington poussa un soupir. Encore un rêve évanoui; aucune somme qui en valût la peine à tirer de cet objet. --Soit, fit-il. J'accepte vos conditions. Mettons nos conventions par écrit. Quand il eut mis le papier dûment signé dans sa poche, il s'en alla sans plus penser à l'affaire, mais absorbé quand même par l'idée de placer avantageusement sa part des bénéfices futurs. Il était à peine rentré quand Sellers parut, accablé de douleur et exultant de joie, combinant aussi bien que possible les expressions divergentes de ses nouveaux sentiments. Il se jeta dans les bras de Hawkins, en disant: --Oh! mon ami, pleurez avec moi, pleurez, car ma famille est dans la désolation: une mort soudaine a frappé mon plus proche parent... et félicitez-moi, car me voici devenu lord de Rossmore! Il se tourna vers sa femme, la prenant dans ses bras, et dit: --Supportez ce coup, comtesse, par amour pour moi; ce malheur devait arriver! Elle supporta fort bien le coup, et répondit: --Ce n'est pas une bien grande perte. Simon Lathers était un pauvre hère, pas méchant, mais qui n'avait pas grand mérite... Et quant à son frère, il ne valait pas un clou. Le nouveau lord légitime poursuivit: --Je suis trop abattu par ce mélange de douleur et de joie pour pouvoir m'occuper des affaires urgentes; il faut donc que je demande à notre excellent ami de vouloir bien envoyer une lettre ou une dépêche à lady Gwendolen pour l'informer de... --Quelle lady Gwendolen? --Notre pauvre fille, qui, hélas!... --Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce que vous perdez la tête? --Voyons! Je vous prie de ne pas oublier qui vous êtes et qui je suis. Veuillez tenir compte de votre situation et aussi avoir quelque considération pour la mienne. Il vaudrait mieux cesser de vous servir désormais de mon nom de famille, lady Rossmore! --Grands dieux! Je n'ai jamais... Comment faut-il que je vous appelle, alors? --Dans l'intimité, les termes habituels et affectueux sont encore jusqu'à un certain point admissibles; mais en public il serait plus convenable pour Votre Grâce de m'appeler «mylord» en _me_ parlant et «Rossmore» ou «Sa Seigneurie» en parlant de _moi_, et... --Oh! Berry! jamais je n'en serai capable. --Il le faudra pourtant, ma chérie. Il s'agit de nous montrer à la hauteur de notre position sociale, et nous soumettre de bonne grâce aux exigences nouvelles. --Eh bien, qu'il en soit comme vous l'entendez. Jamais je n'ai opposé mes désirs à vos volontés jusqu'à présent, Mulb... mylord, et il est trop tard pour commencer, quelque stupide que tout cela me paraisse. --Voilà qui s'appelle parler. Embrassez-moi et soyons bons amis à nouveau. --Pourtant, Gwendolen! Je me demande si je vais pouvoir m'habituer à ce nom-là. Personne n'est capable de se figurer Sally Sellers sous ce nom-là. C'est comme disproportionné à sa personne; que dirait-on d'un chérubin dans un mackintosh? Puis c'est un nom trop exotique, par-dessus le marché, en tout cas pour mes oreilles à moi. --Elle ne s'en plaindra pas elle-même, soyez-en certaine! --C'est vrai. Elle se fait à tout ce qui est romanesque. Pour sûr elle ne tient pas de moi. Aussi avons-nous eu tort de l'envoyer dans ce pensionnat ridicule... --Ça, Hawkins, écoutez-moi! Un pensionnat fait pour les jeunes personnes de l'aristocratie, où elles apprennent non seulement à bien se conduire, mais à _conduire_, à monter à cheval, avec des valets en livrée pour les accompagner... à une distance respectueuse, 63 pas... Et cela dans un manoir de grande allure avec tourelles et poivrières, et tout ce qui s'ensuit. Et tous les noms des bâtiments, des jardins, des pelouses, des bosquets sont pris dans les livres de Walter Scott. Le pensionnat lui-même s'appelle Rowena-Ivanhoé College! Croyez-vous! Avec ça elles sont heureuses... n'ont rien à faire... Mais il faut absolument l'arracher à ces délices, la faire revenir à la résidence familiale, pour porter dignement le deuil avec nous... --Le deuil de ces deux sauvages de l'Arkansas! --Ma chérie! Faites attention! Des «sauvages»? N'oubliez pas que: _noblesse oblige_. --Parlez-moi donc votre langage habituel, Ross! Pourquoi me regarder comme si j'étais un phénomène? Oui, je sais, c'est Ross-_more_ qu'il fallait dire. Ne vous faites pas de mauvais sang et allez écrire à Gwendolen!... Est-ce une lettre ou une dépêche que vous allez rédiger? --Il enverra certainement une dépêche, ma chère, fit Hawkins. --Je le pensais bien, murmura la noble dame en les quittant. Il s'arrangera de façon que son nom aristocratique fasse impression au pensionnat. Il va complètement affoler notre enfant. On envoya le vieux Daniel porter le télégramme. Il y avait bien dans un coin de la pièce un récepteur de téléphone, mais Washington eut beau sonner, personne ne répondait du bureau central. Le colonel murmura quelque chose pour avoir l'air de se plaindre de «cette sacrée machine qui était toujours dérangée quand on en avait besoin», mais il omit d'expliquer que l'appareil ne faisait office que de figurant, et que nul fil ne le reliait au réseau de la ville. Cela ne l'empêchait pas de faire semblant de s'en servir avec gravité lorsqu'il recevait des visites d'étrangers. Enfin on commanda du papier à lettres largement bordé de noir, et un cachet aux armes des Rossmore; après quoi, on s'en fut chercher un repos mérité. Le lendemain, Hawkins se chargea, sur la demande du colonel, de cravater de crêpe le portrait du président Jackson; pendant ce temps, le nouveau chef de la famille fit part du décès à l'usurpateur en Angleterre, par une lettre dont le lecteur a déjà pu prendre connaissance. Par une seconde lettre, il pria les autorités de Duffy's Corner, dans l'État d'Arkansas, de bien vouloir faire procéder à l'embaumement des corps des deux frères et les expédier--contre remboursement des frais--à l'adresse de l'usurpateur. Il dessina ensuite les armoiries et la devise de la famille sur une large feuille d'emballage qu'ils allèrent ensemble porter chez le raccommodeur de chaises yankee découvert par Hawkins. Une heure plus tard, on fut en possession d'un écusson remarquable que le colonel s'empressa de clouer au-dessus de la porte d'entrée. Il n'avait pas compté en vain sur cet emblème pour fixer l'attention des passants, car il n'en fallait pas davantage pour provoquer l'admiration des enfants loqueteux, des nègres oisifs et des chiens errants qui formaient la majeure partie des habitants de ce quartier excentrique. CHAPITRE V Huit jours après l'envoi de la dépêche, au moment où, à moitié engourdi encore par le sommeil, Washington Hawkins pénétra dans la salle à manger à l'heure du déjeuner, il se sentit brusquement réveiller par une sensation de plaisir soudaine comme une étincelle électrique. Ne venait-il pas d'apercevoir la plus séduisante jeune personne qu'il eût jamais rencontrée au cours de son existence. Celle-ci n'était autre que Sally Sellers, lady Gwendolen, arrivée dans la nuit. Il lui sembla même que ses vêtements étaient les plus jolis, les plus délicieusement arrangés du monde avec des ornements et des couleurs d'une parfaite harmonie. Ce n'était pourtant qu'une robe d'intérieur simple et peu coûteuse, mais assurément, à ses yeux, un chef-d'œuvre de l'espèce. En même temps, la présence de la jeune fille avait pour effet de rendre le modeste intérieur du ménage Sellers agréable à l'œil et à l'esprit et, dans son ensemble hétéroclite, accueillant et gracieux comme une roseraie au soleil. C'était elle la magicienne à qui était due cette transformation, c'était elle qui donnait à toute la maison un air de fraîcheur et presque d'élégance inattendue. --Ma fille... commandant Hawkins, présenta le lord légitime, ajoutant: «De retour à la maison paternelle pour partager la douleur et l'affliction des auteurs de ses jours, frappés dans leurs plus chères affections. Elle aimait énormément le lord défunt, elle l'idolâtrait, mon cher, positivement...» --Papa! Je ne l'ai jamais vu. --Juste, très juste; je pensais à quelqu'un d'autre... à sa mère... --Quoi? Moi, aimer ce vieux hareng saur? ce crétin?... interrompit Mme Sellers. --Au fait! je pensais à moi-même. Pauvre vieux gentilhomme, qui fut mon inséparable compagnon... --Écoutez-le! Mulberry Sel... Mul... Rossmore! au diable ce nom rébarbatif! Je ne vous ai jamais rien entendu dire de semblable, mais au contraire que, si vous rencontriez ce va-nu-pieds, vous... --Je pensais à... je ne sais plus qui... cela n'a d'ailleurs aucune importance; _quelqu'un_ l'idolâtrait très certainement, je m'en souviens comme si c'était hier, et... --Papa, laissez-moi au moins dire bonjour au commandant Hawkins; je me rappelle très bien le moment où nous nous sommes vus la dernière fois, quoique je fusse alors toute petite, et je suis très heureuse de le voir de nouveau chez nous, comme un membre de la famille. Elle le regardait bien en face, tout en lui serrant cordialement la main, en ajoutant qu'elle espérait qu'il ne l'avait pas oubliée non plus. Il fut enthousiasmé par la franche cordialité qu'elle venait de témoigner à son égard et, pour l'en remercier, il aurait voulu lui dire qu'il se souvenait d'elle mieux que de ses propres enfants ou quelque chose dans ce goût. Mais cela aurait pu paraître exagéré à la jeune fille, aussi se borna-t-il à des phrases plus vagues, s'embarrassant néanmoins de plus en plus dans ses efforts pour lui faire savoir, délicatement et par d'adroits sous-entendus, combien il la trouvait belle et charmante. Ce discours eut pour effet de lui gagner l'amitié de la jeune Sally. En vérité, la beauté de celle-ci avait un caractère peu commun. Cette beauté n'était pas due à ses beaux yeux, à ses beaux cheveux, à une bouche adorablement dessinée, à un nez fin ou à des oreilles ourlées à la perfection. Elle était due plutôt à un rapport harmonieux entre tous les traits. Ce rapport, de même que celui qui existait entre les teintes et le coloris de la peau, des yeux et des cheveux, est de la première importance. La même combinaison de couleurs qui donnerait de la beauté à un paysage ou à un tableau représentant une éruption volcanique, deviendrait désastreuse sur le visage d'une jeune fille. La beauté de Gwendolen Sellers était ainsi, déterminée surtout par l'harmonie délicate de l'ensemble. La famille étant au complet grâce à l'arrivée de Gwendolen, il fut maintenant décidé que le deuil officiel allait commencer; mais, pour la commodité de tous, on en fixa le début à l'heure du dîner de tous les jours; le deuil prendrait fin avec le repas. C'était une idée ingénieuse du colonel. Celui-ci avait fait des recherches héraldiques et généalogiques, et avait hâte d'en communiquer les résultats à son ami; mais Hawkins, au lieu d'écouter les phrases qui annonçaient un discours dont il eût été impossible de deviner la portée finale, fouilla négligemment dans sa poche et produisit une lettre dont la vue arrêta net la volubilité du colonel. L'enveloppe ne portait que cette adresse: XYZ. --Épatant! Quand est-elle arrivée? --Hier soir; mais vous étiez sorti, et quand vous êtes rentré je dormais déjà. En descendant ce matin, la présence de votre fille m'a d'abord impressionné... --N'est-ce pas qu'elle est très bien, ma fille?... on voit qu'elle a de la race: ses traits, sa démarche, son port de reine... Mais que répond-il? Car ceci devient passionnant, n'est-ce pas! Voyons, vous ne l'avez pas encore décachetée? Il fit sauter l'enveloppe et ils lurent: «A. _A qui vous savez. Je crois vous connaître. Attendez dix jours. Suis en route pour Washington._» La satisfaction des deux amis s'évanouit à cette lecture. Au bout d'un silence, le plus jeune poussa un soupir et dit: --Mais _nous_ ne pouvons pas attendre dix jours avant de toucher l'argent! --Évidemment non. Cet individu n'est pas raisonnable. Nous sommes au bout de notre rouleau, financièrement parlant. --Si nous parvenions à lui expliquer d'une manière adroite que des circonstances particulières rendent tout délai extrêmement grave pour nous... --C'est cela même... et qu'il nous rendrait un service signalé s'il s'arrangeait pour venir aussitôt, un service qui... que... --Que nous... dont nous... --Voilà! dont nous saurons lui témoigner notre gratitude, avec joie. --Très bien! Cela le fera venir. Si c'est un homme, s'il a les sentiments généreux et sympathiques d'un homme de cœur, il sera ici dans les vingt-quatre heures. Allons! Une plume et du papier! Mettons-nous de suite à la besogne! Ils ébauchèrent ensemble 22 rédactions sans être entièrement satisfaits d'aucune. Leur défaut capital était d'insister sur l'urgence. Car ils craignaient avec raison que leur hâte mal dissimulée n'éveillât des soupçons dans l'esprit de Pierre le Manchot. Si on enlevait au message son caractère d'urgence, celui-ci perdait du coup toute signification. Le dilemme était fort épineux. --J'ai remarqué, déclara enfin le colonel, que, dans des difficultés littéraires de ce genre, ce qui donne surtout du fil à retordre c'est de _chercher_ à dissimuler ce qui doit être dissimulé. Tandis que si l'on y va carrément, sans arrière-pensée, on peut écrire des volumes dont le sens profond échappe parfaitement au lecteur. C'est ainsi que procèdent la plupart des auteurs. En dépit d'efforts réitérés, ils durent finalement renoncer à leur projet et convinrent qu'il fallait essayer de patienter pendant dix jours, tant bien que mal. L'instant d'après, un nouveau rayon d'espoir les remit à l'aise. Maintenant que l'affaire était en si bonne voie, ils trouveraient peut-être moyen d'emprunter quelques petites avances sur la récompense promise. Le lendemain, c'était le 10 mai, quelques événements importants se produisirent. Les restes des deux nobles frères de l'Arkansas quittèrent l'Amérique pour l'Angleterre à l'adresse de lord Rossmore, et le fils de ce gentleman, Kirkcudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, s'embarqua à Liverpool pour l'Amérique avec l'intention bien arrêtée de résigner tous ses droits entre les mains du lord légitime Mulberry Sellers de Rossmore Towers, dans le district de Columbia U. S. A. Les deux navires se rencontrèrent quelques jours plus tard au milieu de l'Atlantique, mais cet événement extraordinaire passa totalement inaperçu. CHAPITRE VI Dans le délai normal, les deux frères arrivèrent à destination et furent livrés à leur très noble parent. Il serait téméraire de vouloir décrire la fureur de ce vieillard, et d'ailleurs à quoi cela servirait-il! Lorsqu'il eut retrouvé son calme, il examina de plus près cette ahurissante affaire, et dut reconnaître que les deux frères avaient quelques droits moraux. N'étaient-ils pas du même sang que lui, après tout! Donc il ne serait pas convenable de traiter leurs dépouilles avec dédain. Réflexion faite, il décida de les faire enterrer solennellement dans l'église de Cholmondeley, toutefois sans faire figurer les armoiries à la cérémonie. Mais il y assista en personne pour conduire le deuil. Pendant ce temps, nos amis de Washington passèrent de mornes jours dans l'attente de Pierre le Manchot, auquel ils reprochaient avec amertume de tant différer sa venue. Quant à la jolie Sally Sellers, qui faisait preuve d'un esprit aussi pratique et démocratique que lady Gwendolen était romanesque et aristocratique, elle menait une existence d'activité précieuse, tirant tout le parti possible de sa double personnalité. Toute la journée durant, elle demeurait dans sa chambre, à gagner le pain dont la famille Sellers avait le plus grand besoin; le soir, lady Gwendolen jouait fort dignement son rôle aristocratique d'héritière du nom de Rossmore. Pendant la journée, elle n'était qu'une brave jeune fille américaine adroite et fière de son cerveau et de ses mains, comme des résultats qu'elle en pouvait obtenir; le soir, elle jouissait de sa liberté dans un pays de rêve que peuplaient des figures titrées aux couronnes fleuronnées. Le jour, sa demeure n'était qu'une pauvre chambre dans un vieux bâtiment délabré; le soir, c'était la résidence familiale, pompeusement appelée Rossmore Towers par son père. Au pensionnat elle avait, sans le savoir, appris un métier. Ses camarades avaient découvert qu'elle dessinait elle-même ses robes. Depuis lors, elle n'avait jamais manqué de travail, et elle était loin de s'en plaindre, car pouvoir se livrer à un travail auquel des dons exceptionnels vous destinent est la plus haute joie dans la vie, et il était indiscutable que Sally Sellers possédait un don réel dans l'art de dessiner des vêtements. Trois jours après son retour à la maison, elle avait déniché du travail. Bien avant le jour où Pierre devait se présenter, et avant que les deux frères reposassent en terre anglaise, elle était déjà submergée de commandes, et aucune nécessité de sacrifier les chromos de la famille ès mains des créanciers ne se faisait plus sentir. --C'est une vraie perle, ma fille, dit Rossmore au commandant; le portrait de son père en tous points. Vive et travailleuse de ses mains et de sa tête, jamais embarrassée, jamais aucune honte à travailler. Toujours à la hauteur de la tâche quelle qu'elle soit. Née avec de la chance, on peut dire, elle ne connaît pas l'insuccès. Intensément et pratiquement Américaine par l'éducation et en même temps intensément et noblement Européenne par le sang aristocratique qui coule dans ses veines! Exactement comme moi: Mulberry Sellers en matière de finance et de génie, aux heures de travail. Mais après? qui voyez-vous sous les mêmes habits, sinon le Rossmore grand seigneur. Journellement on voyait les deux amis au bureau de poste central. Et un jour leur persévérance fut récompensée. Dans l'après-midi du 20 mai, l'employé leur remit enfin une lettre portant le timbre de Washington, et adressée à XYZ. Elle contenait ces mots: «Vieille futaille derrière le dernier réverbère, allée du Cheval Noir. Si vous êtes un loyal compère, soyez-y demain matin, le 21, à 10 h. 22, ni plus tôt, ni plus tard, et attendez-moi.» Ayant lu, les amis réfléchirent profondément et le lord déclara: --Ne vous semble-t-il pas qu'il craint que nous ne soyons munis d'un mandat d'arrêt? --Pourquoi? --Parce que ce n'est pas un lieu de rendez-vous ordinaire, ni confortable ni attrayant. En outre, celui qui voudrait sans danger savoir qui attend près de cette vieille futaille n'aurait qu'à se tenir à l'autre coin de l'allée, prêt à disparaître sans avoir été aperçu seulement. N'est-ce pas vrai? --En effet, vous avez raison. On dirait décidément un homme incapable d'agir avec franchise et loyauté. Il agit comme s'il nous prenait pour de vilains cocos, au lieu de se conduire en gentleman, et de nous dire à quel hôtel il est descendu. --Nous le tenons, Washington, ça y est, s'écria le colonel joyeusement; il nous le _dit_, sans le vouloir. --Comment ça? --L'allée qu'il nous indique est une petite ruelle déserte sur laquelle donne la façade latérale de l'Hôtel Gadsby. C'est là qu'il est descendu. --Qu'est-ce qui vous fait croire cela? --Croire?... mais j'en suis sûr... il occupe une chambre d'où il peut voir les alentours de ce réverbère. Il va se tenir tranquillement chez lui derrière les rideaux, demain à 10 h. 22, et quand il nous apercevra près de la vieille futaille, il se dira: «J'ai vu un de ces deux individus dans le train», et en une demi-minute il aura fait sa valise et déguerpi pour l'autre bout du monde! Hawkins faillit se trouver mal de désappointement. --Oh! colonel, rien à espérer! C'est exactement ce qu'il va faire. --Non, mon ami, c'est ce qu'il ne fera pas. --Pas? Comment ça? --Parce que _vous_ n'irez pas vous montrer par là. J'irai seul. Vous ne viendrez qu'après, en compagnie d'un agent, avec un mandat,--en civil, l'agent, bien entendu,--dès que vous l'aurez vu engager la conversation avec moi. --Quel cerveau vous avez, colonel Sellers! Je n'aurais jamais imaginé tout cela. --Ni aucun lord Rossmore, mon cher, depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à Mulberry, en sa qualité de lord, du moins! Mais nous sommes aux heures de travail, et le grand seigneur a cédé la place! Venez que je vous montre la chambre du manchot! Il était près de 9 heures du soir lorsqu'ils se dirigèrent vers le réverbère de l'allée du Cheval Noir. --Vous voyez maintenant, fit le colonel triomphalement en désignant d'un large geste la façade latérale de l'hôtel Gadsby. C'est là, et pas ailleurs! Je vous l'avais bien dit! --Certes, colonel! Mais l'hôtel a six étages et je ne me rends pas compte de quelle fenêtre... --Toutes les fenêtres, toutes. Qu'il fasse son choix selon sa fantaisie. Pour moi, je suis satisfait, maintenant que je connais son gîte... Allez vous placer au coin de la rue pendant que j'explore l'hôtel. Le noble lord se contenta d'abord d'aller et venir parmi la foule des voyageurs, puis se posta à proximité de l'ascenseur. Une heure durant il surveilla les gens qui montaient ou descendaient, mais tous étaient normalement pourvus de leurs quatre membres. Enfin il aperçut une silhouette répondant au signalement, sans toutefois avoir le temps de distinguer autre chose qu'un chapeau de cow-boy de l'Ouest, une sacoche plutôt de couleur criarde, et une manche vide repliée et épinglée à l'épaule. L'homme lui tournait le dos à ce moment et, ayant pénétré dans l'ascenseur, disparut rapidement. Tout joyeux cependant, le colonel rejoignit son complice. --Nous le tenons, commandant, c'est lui! Je l'ai vu, de mes yeux vu... A condition que je puisse le voir de dos, je le reconnaîtrai désormais partout et toujours. Nous sommes bons! Allons faire régler la question du mandat d'amener, afin d'être en mesure de réquisitionner le secours des agents! Toutes les formalités accomplies, ils purent enfin se coucher heureux pour rêver du grand événement escompté pour le lendemain. Ici, il convient de faire remarquer que, parmi la cohue qui se pressait autour de l'ascenseur, se trouvait un jeune parent de Mulberry Sellers; mais celui-ci ne s'en doutait guère et ne fit pas davantage attention à lui. Ce jeune parent était le vicomte Berkeley. CHAPITRE VII Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley se prépara à accomplir cet essentiel devoir de tout Anglais en voyage: inscrire les événements de la journée et ses réflexions dans son «journal». Ces préparatifs consistaient notamment à fouiller dans sa valise pour trouver une plume. Il y avait bien sur sa table un porte-plume à côté de l'encrier, mais Berkeley était Anglais. On sait que les Anglais fabriquent des plumes d'acier pour les neuf dixièmes des habitants du globe, mais qu'ils ne s'en servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à tout prix la plume d'oie antédiluvienne. Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit au travail, terminant ainsi la page de son journal: «Après tout, j'ai commis une faute énorme. J'aurais dû abandonner mon titre et changer de nom dès l'instant de mon départ. C'est incroyable et ridicule, mais je remarque à chaque pas que ces Américains n'ont pas de plus grand désir que d'entrer en relations avec un lord. Ils ne sont pas rampants comme beaucoup d'Européens, mais ils apprendraient bien vite à l'être; au fond, il ne leur manque que l'accoutumance. Je suis à peine arrivé quelque part que tout le monde connaît déjà ma qualité. On dirait que les Yankees démocrates, apparemment si fiers de leur roture, ont un flair spécial grâce auquel ils devinent un titre de noblesse à distance. J'en suis à chaque instant victime et il faut que cela cesse, ou je ne pourrai jamais connaître cette Amérique d'égalité et de simplicité qui fut mon espoir, ces hommes de mœurs modestes qui seuls sont dignes d'une grande république moderne. Il faut que je change de nom sans retard, sinon tous mes projets deviendront irréalisables. Dès demain je me mettrai à la recherche du prétendant américain, afin de lui proposer la substitution que j'ai décidée, et puis je chercherai un nouveau logement sous un nom quelconque.» Ayant noté ces réflexions importantes dans son journal, il alla se coucher et s'endormit rapidement. Au bout d'une heure ou deux, il se réveilla à moitié avec l'impression d'entendre des bruits singuliers dans les couloirs de l'hôtel. L'instant d'après, il se trouva complètement réveillé; un bruit extraordinaire de portes et de pas précipités parvenait en effet à ses oreilles. De tous les côtés les vitres volaient en éclats, les gens couraient et poussaient des cris. Quelqu'un frappa en passant à sa porte et il entendit ce cri: «Sauve qui peut! La maison brûle!» Lord Berkeley sauta de son lit et chercha ses vêtements, mais dans sa hâte, au milieu de l'obscurité et de la fumée qui commençait à pénétrer dans la chambre, il trébucha sur une chaise et tomba. Il se serait certainement évanoui s'il ne s'était cogné très fort dans sa chute. Dès qu'il put se relever, il ouvrit la porte et se trouva seul et sans aide dans le couloir rempli de fumée. Les flammes avaient déjà envahi une partie de l'escalier, mais, comme il cherchait une issue de secours, il aperçut une chambre encore éclairée par un bec de gaz, et dont la porte était grande ouverte. Il vit sur une chaise des vêtements empilés, sur une autre une sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer de la chaise avec laquelle il fit sauter un carreau. Les pompiers l'aperçurent d'en bas et écartèrent la foule pour amener une échelle de sauvetage. Fallait-il donc qu'il se montrât à tous les yeux dans le plus simple et le moins seyant des appareils? Non! Il avait une minute à attendre peut-être. Juste le temps de se glisser dans les vêtements oubliés près de lui. C'est ce qu'il fit. Ils étaient à peu près à sa taille, un peu trop larges sans doute, un peu trop voyants comme couleur aussi; et le chapeau était d'un genre auquel il n'était pas encore accoutumé, puisque, à cette époque, Buffalo Bill ne s'était pas encore exhibé en Europe. Il réussit sans peine à mettre la veste d'un côté; de l'autre la manche était repliée et épinglée à l'épaule. Le temps de l'arranger autrement lui manquait. Vite il fut sur l'échelle, les pompiers le saisirent, et en un clin d'œil il se trouva en bas mêlé à la foule. Le chapeau de cow-boy attirait exagérément les regards, et il était loin de se sentir à son aise, bien que son accoutrement suffît pour inspirer le respect. Un des gamins attroupés au delà de la corde tendue pour empêcher la foule de se mêler aux sauveteurs hasarda néanmoins une question à laquelle il répondit. Une surprise sans égale se peignit dans les regards. --Eh! Un cow-boy _anglais_! C'est-y pas possible! «Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda Berkeley. Mais chacun voulait maintenant lui poser des questions, et il joua des coudes pour se frayer un chemin et parvenir hors de cette foule importune. Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, il s'en fut chercher un logement modeste ailleurs. Quand il l'eut trouvé, il se déshabilla pour la seconde fois et s'endormit bientôt. Au réveil, il passa l'inspection de ses nouveaux vêtements de hasard. Ils lui paraissaient indiscutablement extravagants, mais relativement neufs et, en tout cas, propres. Dans les poches il découvrit une somme assez respectable: 5 billets de 400 dollars chaque, près de 50 dollars en menus billets et en argent, du tabac, un livre de prières impossible à ouvrir, et qui contenait du whisky, un carnet de poche, sans le nom du propriétaire. D'une écriture maladroite y figuraient des chiffres, des paris, des ventes, des noms apparemment de maquignons des prairies: «Jack-aux-six-doigts», «Jeune-homme-qu'a-peur», etc. Aucune lettre, aucune pièce d'identité! Le jeune homme fit quelques réflexions et chercha à s'orienter pour sa future existence. Sa lettre de crédit était brûlée dans l'incendie; il emprunterait donc les 50 dollars pour l'instant, en employant une partie de la somme à chercher le propriétaire par des annonces dans les journaux, une autre à payer son logement et sa nourriture en attendant de trouver du travail. Cette décision prise, il envoya chercher un journal du matin. La première chose qui frappa son regard fut la nouvelle de sa propre mort imprimée en gros caractères. Dans le corps du journal il trouva tous les détails désirables; on y racontait comment il avait déployé un héroïsme sans bornes, digne de sa noble race, en sauvant des femmes et des enfants de la maison incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu impossible à lui-même d'échapper au fatal sinistre. On décrivait l'attitude consternée de la foule en le voyant enfin debout, entouré de flammes, les bras croisés et attendant bravement l'approche du feu dévorateur et terrible, jusqu'à ce que, «parmi cet océan de flammes, de fumée, d'épouvante, le jeune héritier de la glorieuse famille des Rossmore fût enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et disparût pour toujours du nombre des hommes». L'article était si bien tourné, l'exploit si sublime que des larmes lui vinrent aux yeux. Il ne tarda pas à se dire que cet événement arrivait à point. Lord Berkeley était mort! Quelle chance inespérée! Mort fort honorablement, ma foi, ce qui rendrait la chose plus douce aux yeux de son père. Ainsi, tout était pour le mieux. Il ne lui restait qu'à choisir un nouvel état civil et à recommencer sa vie sur un nouveau plan. «Voilà, se disait-il, que pour la première fois je respire un air de vraie liberté. Enfin, je suis un homme, et rien qu'un homme, sur le pied d'égalité avec tout le monde. Par mes propres forces je m'élèverai désormais, ou bien je sombrerai par ma faute. C'est le plus beau jour de ma vie!» CHAPITRE VIII --Que Dieu ait pitié de nous, Hawkins! s'écria douloureusement le colonel en laissant choir le journal du matin. --Qu'y a-t-il? --Il n'est plus! Le jeune et brillant héritier d'une famille illustre, le plus doué, le plus courageux, le plus noble de sa race... a quitté ce monde enveloppé de la gloire sublime des flammes du brasier. --Qui? --Mon estimé et glorieux jeune parent, Kirkcudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, héritier de l'usurpateur Rossmore. --Pas possible! --C'est la pure vérité. --Quand cela? --Cette nuit. --Et où? --Ici même, à Washington, à son arrivée d'Angleterre, d'après les journaux. --Vous m'étonnez, colonel! --L'hôtel a complètement brûlé. --Quel hôtel? --Le Gadsby! --Dieu du ciel! Est-ce que nous les aurions perdus tous les deux, alors? --Les deux... qui? --Pierre le Manchot. --Cré nom de nom! Je l'avais oublié, celui-là. J'espère bien que non. --J'espère... vous dites! Je vous crois! Car nous ne pouvons pas nous passer de lui. Nous pouvons plus facilement supporter la perte d'un million de vicomtes que celle de notre seul et unique salut. Ils parcoururent attentivement l'article et furent terrifiés en apprenant que l'on avait aperçu un manchot en vêtement de nuit, visiblement hagard de peur, qui n'écoutait aucun appel, mais s'enfuyait vers un escalier déjà en flammes sans aucune issue. --Pauvre garçon! soupira Hawkins... Et dire qu'il avait des amis si près. Si nous étions restés un peu plus longtemps hier soir, qui sait si nous ne l'eussions pas sauvé? Le lord releva la tête et dit avec calme: --Le fait qu'il est mort importe peu. Jusqu'à présent, c'était une prise douteuse; cette fois-ci, nous le tenons pour de bon. --Comment? Nous le tenons? --Je vais le matérialiser. --Rossmore, je vous en prie, ne plaisantez pas! Croyez-vous vraiment pouvoir le faire? --Je peux le faire, aussi vrai que vous êtes assis sur cette chaise-là. Et je le ferai. --Donnez-moi la main, mon ami, que je vous remercie de m'avoir réconforté. J'étais désespéré, mais vous m'avez rendu à la vie. Et maintenant, allez-y tout de suite; faites le nécessaire! --Cela me demandera un peu de temps, Hawkins, mais nous ne sommes nullement pressés, n'est-ce pas, étant données les circonstances. D'autre part, certains devoirs m'incombent tout d'abord à la suite du décès de ce jeune gentilhomme... --Naturellement. Je regrette mon étourderie à propos de ce nouveau deuil cruel. Il est tout naturel que vous songiez d'abord à le matérialiser, lui... --Ce... ce n'est pas précisément ce que je voulais dire; mais, somme toute... où avais-je donc la tête? Évidemment, il faut que je le matérialise. Ah! Hawkins, l'égoïsme est à la base de tous les actes d'un être humain! Pardonnez-moi cette faiblesse de n'avoir pas immédiatement songé à ce que vous dites. Oui, je vous donne ma parole que je le matérialiserai. --Ce sont là paroles dignes du vrai Sellers, de mon vieil ami. --Mais, Hawkins, une chose me frappe à l'instant, et sur laquelle je n'ai pas insisté jusqu'ici: il nous faudra beaucoup de circonspection. --Comment cela? --Nous ne devons pas souffler mot de ces matérialisations, pas y faire la plus petite allusion devant le monde. Sans parler de ma femme et de ma fille--natures impressionnables--qui pourraient s'en affecter, il est probable que les domestiques nègres, s'ils l'apprenaient, ne consentiraient pas à rester ici une minute de plus. --Très probable, en effet! Vous avez bien fait en me mettant sur mes gardes, car je me laisse parfois aller à des confidences quand je ne suis pas prévenu... Le colonel pressa un bouton de sonnerie électrique, une fois, deux fois, avec autant de sérieux que s'il avait ignoré qu'elle n'avait ni fil ni batterie; puis, grognant contre les déplorables méthodes des électriciens, il saisit une vieille sonnette posée sur sa table et l'agita vivement. --Vous avez sonné, monsieur Sellers? fit Daniel en entrant. --Non! monsieur Sellers n'a pas sonné. --Alors c'était vous, monsieur Washington? car j'ai bien entendu sonner, monsieur. --Non, monsieur Washington n'a pas davantage sonné. --Dieu de Dieu! Qui donc a sonné? --C'est lord Rossmore qui a sonné. Le vieux nègre leva les bras au ciel: --Enfer et damnation! J'avais encore oublié ce nom. Venez, Jinny! Accourez! Jinny arriva. --Exécutez l'ordre que le lord va vous donner! Moi, il faut que je descende à la cuisine étudier ce nom-là jusqu'à ce que je le sache! --Vous dites? Moi exécuter l'ordre. Je ne suis pas votre nègre à vous, tout de même. C'est vous que Monsieur a sonné! --C'est la même chose! Quand on sonne l'un, c'est pour l'autre, et quand mon vieux maître me dit... --Venez donc à la cuisine, et je vous dirai... Ils sortirent ensemble, mais, le bruit de leur dispute ne cessant pas pour cela, le lord déclara: --Voilà l'ennui d'avoir de vieux domestiques qui furent jadis vos esclaves et qui demeurent toujours vos amis personnels. --Comme des membres de votre famille. --Des membres de la famille, voilà ce qu'ils deviennent par le fait, _les_ membres de la famille! Parfois les maîtres de la maison. Ces deux vieux sont très attachés, très honnêtes et fidèles, mais, sapristi, ils font exactement ce qu'ils veulent, ils se mêlent à la conversation comme ils veulent, et, à vrai dire, ils seraient bons à faire pendre. Ce n'était là qu'une parole en l'air, mais, comme d'habitude, elle suffisait à donner au colonel une inspiration. --Tout ce que je voulais, Hawkins, était de faire descendre la famille, afin de lui communiquer la triste nouvelle. --C'est pas la peine de déranger les domestiques, alors; je vais aller chercher ces dames. Pendant son absence, le colonel examina l'idée qui lui était venue si soudainement. «Lorsque je serai parvenu à bien réaliser la question de la matérialisation, se dit-il, je suggérerai à Hawkins de tuer ces vieux nègres; après, il sera beaucoup plus facile d'en venir à bout. Il est probable que l'on réussirait, grâce à l'hypnotisme, à obtenir le parfait silence d'un nègre ainsi matérialisé. On pourrait rendre cet état permanent, sans doute, et aussi modifiable à volonté, pour obtenir qu'ils soient tantôt _très_ silencieux, tantôt aptes à parler un peu, doucement, tantôt mus par un violent et expressif désir d'agir... L'idée est très ingénieuse. Il ne s'agit que de l'adapter au sujet... avec un système de vis ou quelque chose d'analogue.» Les dames firent leur entrée; accompagnées de Hawkins et suivies des deux nègres ramenés par la curiosité. Sellers fit solennellement part de la nouvelle, commençant par les prévenir délicatement qu'un coup exceptionnellement rude les atteindrait dans leurs affections, puis, saisissant le journal, il lut à haute voix les détails de l'incendie et de la mort héroïque de leur jeune parent. Des expressions de sympathie et de regret de la part de tous les assistants firent suite à cette lecture. La vieille dame pleura à la pensée de la mère du jeune héros qui aurait été fière de son pauvre fils, malgré son immense chagrin, si elle avait été en vie. Les deux vieux domestiques pleurèrent également en se laissant aller aux lamentations avec cette sincérité éloquente naturelle à leur race. Gwendolen se montra très émue, comme le voulait d'ailleurs son caractère romanesque. Elle ajouta que la conduite de ce jeune homme dénotait un cœur noble et généreux, une perfection à laquelle sa haute naissance ajoutait encore. Elle aurait tant aimé rencontrer un homme qui possédât de telles qualités exceptionnelles; sa seule vue, ne fût-ce que l'espace d'un bref instant, aurait, lui semblait-il, anobli son propre caractère et chassé à tout jamais de son esprit les pensées basses ou vulgaires. --A-t-on trouvé son corps, Rossmore? demanda l'épouse du colonel. --Oui, répondit-il, c'est-à-dire, ils en ont trouvé plusieurs. C'est certainement l'un d'eux, mais tous sont méconnaissables. --Qu'allez-vous faire, alors? --Je vais reconnaître un des corps que je ferai envoyer au malheureux père. --Mais, papa, vous n'avez jamais vu ce jeune homme? --Non, Gwendolen; pourquoi me demandez-vous cela? --Parce que... comment allez-vous le reconnaître? --Je... vous savez que l'on dit impossible de les identifier. J'en enverrai un au père; il n'y a probablement pas d'autre choix. Gwendolen savait qu'il ne servirait à rien de discuter davantage cette question, puisque la décision de son père était prise et que l'occasion s'offrait à lui de se montrer dans une attitude en quelque sorte officielle sur la scène de la catastrophe. Elle se taisait donc, jusqu'au moment où il lui demanda un panier. --Un panier, papa; pour quoi faire? --Il se peut que ce soient des cendres! CHAPITRE IX Le lord et Washington partirent pour leur douloureuse mission, tout en échangeant des idées. --C'est toujours la même chose! --Quoi donc, colonel? --Il y en avait sept! Des actrices! Tout a été brûlé! --Elles aussi? --Oh! non, elles se sauvent toujours, mais pas une qui ait eu la présence d'esprit de sauver ses bijoux! --C'est curieux! --Curieux, dites-vous? C'est bien la chose la plus extravagante en ce bas monde! Elles n'apprennent donc rien, sinon par cœur? Parfois on dirait que la fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple, cette fameuse Mme Cabotine qui joue des rôles sensationnels. Toute sa réputation vient de ses incendies. --Comment expliquez-vous cela? --Sa qualité de victime a fait connaître son nom; la foule l'a retenu et, chaque fois que l'occasion se présente, on accourt pour la voir, sans se rappeler au juste la raison de sa célébrité. Elle a débuté tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize dollars par semaine et l'obligation de fournir elle-même ses frusques. --Ses frusques? --Oui, ses costumes... L'hôtel où elle logeait fut dévoré par les flammes, et elle perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars de bijoux. --Elle? D'où les avait-elle? --Dieu le sait! Des cadeaux peut-être, offerts par de jeunes snobs ou de vieux marcheurs. Les journaux ne parlaient que de cela. Elle demanda de l'augmentation, et on la lui accorda. Puis nouvel incendie, nouvelle perte de diamants, nouvelle augmentation. Sa renommée était faite, elle était devenue une étoile. --Si cela continue, c'est une renommée d'un genre plutôt risqué. --Pas du tout! Elle est née avec de la chance; partout où il y a un hôtel qui brûle, on la trouve parmi les voyageurs. Et si par hasard elle n'y est pas, ses bijoux y sont. On ne peut appeler cela que de la chance! --C'est extraordinaire. Elle a dû perdre des barils de diamants! --Des barils, vous dites! Des tonneaux, oui! A tel point que les hôteliers sont devenus superstitieux: ils ne veulent plus la recevoir. Ils craignent l'incendie. Les assurances résilient leur police. Mais je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby cette nuit. Et si demain un hôtel brûle à San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses bijoux seront encore perdus. --C'est extraordinaire!... C'est phénoménal! Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du désastre, le pauvre vieux lord jeta un regard mélancolique sur cette morgue improvisée, et se détourna vivement, accablé par la désolation du spectacle. --Il est certain, Hawkins, fit-il, que personne ne pourra jamais identifier ces malheureuses victimes. Cherchez à vous y reconnaître, mon émotion m'en empêche. --Lequel dois-je choisir, pensez-vous? --Prenez n'importe lequel! Le moins abîmé. Cependant les agents de service s'étaient approchés,--ils connaissaient le lord, tout le monde le connaissait à Washington,--et ils lui firent savoir qu'aucun de ces corps ne pouvait être celui de son infortuné parent. Ils lui montrèrent l'endroit où celui-ci aurait dû se trouver si le compte rendu des journaux n'était pas erroné, l'endroit où il aurait péri si la fumée l'avait surpris dans sa chambre, et enfin un troisième endroit où son corps aurait été consumé au cas où il se serait dirigé vers la porte de secours. Le colonel essuya une larme et dit à Hawkins: --Ainsi que vous le voyez, mes prévisions étaient justes. Nous n'emporterons d'ici que des cendres. Voudriez-vous avoir la grande obligeance d'aller chercher deux autres paniers chez l'épicier? Quand ils furent en possession du nombre de paniers indispensable, ils ramassèrent des cendres aux trois endroits désignés par les agents, et retournèrent à la maison pour convenir de la meilleure manière de les expédier en Angleterre. Ils placèrent les trois paniers sur la table du salon et montèrent au grenier chercher un vieux drapeau britannique destiné à recouvrir la table, devenue catafalque pour la circonstance. Mais lady Rossmore, rentrant d'une course dans le quartier, survint inopinément. Elle fit des objections sérieuses à la cérémonie intime projetée par son mari. --Vous avez toujours de très bonnes intentions, mon cher! Vous tenez à rendre un dernier hommage à ces restes, et personne ne trouvera rien à redire. Pourtant, vous vous y prenez mal, et vous allez le reconnaître vous-même. Vous ne pouvez pas vous mettre devant ces paniers en prenant un air contrit... les circonstances sont très tristes et très solennelles... elles n'en prêtent pas moins au ridicule. Ce serait ridicule avec un panier, ça l'est trois fois avec trois paniers. Abandonnez votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver autre chose! Il fut décidé que la famille se réunirait pour discuter la question de savoir ce que l'on ferait des cendres. Rossmore était d'avis de les expédier sur-le-champ à la maison paternelle en Angleterre. Sa femme lui posa cette question: --Auriez-vous l'intention d'envoyer les trois paniers? --Certainement, tous les trois! --En même temps? --Songez donc un peu! A l'adresse du malheureux père de cet infortuné jeune homme! C'est impossible! Le coup serait trop rude. Non, un panier à la fois, pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée cruelle. --Vous croyez obtenir ce résultat ainsi, papa? demanda Gwendolen. --Mais oui, ma fille! Rappelez-vous que vous êtes jeune, et qu'il est vieux, lui. Il ne pourrait guère supporter de recevoir tout d'un seul coup. Un panier à la fois, avec des intervalles reposants entre chaque envoi, voilà qui adoucirait sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent d'avoir recours à trois navires différents: sait-on jamais si une tempête, un naufrage... --Votre idée ne me satisfait guère, papa! Si j'étais ce père, je trouverais cela terrible de le voir revenir ainsi, parcelle par parcelle. Puis c'est une chose effroyablement triste d'attendre indéfiniment le jour des obsèques... --Oh! non, ma chère enfant. Vous vous trompez. Le vieillard ne pourrait, en effet, supporter de tels délais. Il y aura évidemment trois obsèques. Lady Rossmore releva la tête: --Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait sa peine? Vous faites un raisonnement erroné: je suis certaine qu'il doit être enterré en une fois. --C'est aussi mon avis, murmura Hawkins. --Et le mien également, ajouta la jeune fille. --C'est vous qui vous trompez, tous, déclara le lord. Vous vous en apercevrez tout de suite, si vous vous donnez la peine de réfléchir un instant. Les restes de ce pauvre jeune homme sont contenus dans un seul de ces trois paniers. --Alors c'est bien facile, s'écria lady Rossmore; il faudra faire des funérailles pour ce panier-là! --C'est cela même, fit lady Gwendolen. --C'est loin d'être aussi facile que vous le supposez, répliqua le lord, pour la bonne raison que nous ignorons dans lequel de ces paniers il se trouve. Nous savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est tout ce que nous savons. Vous vous rendez compte à présent que c'est moi qui ai raison: il faudra célébrer les funérailles trois fois, il n'y a pas d'autre solution! --Et il faudra aussi trois tombes, trois monuments et trois inscriptions? demanda la jeune fille. --Eh!... mon Dieu... oui... pour bien faire. C'est du moins à cette solution que je m'arrêterais, moi, en pareil cas. --Mais cela ne se peut pas, papa! Chacune des inscriptions mentionnerait le même nom, relaterait les mêmes pénibles circonstances, et l'on en inférerait que le mort repose sous les trois monuments, ce qui ne se peut en aucune façon. Le lord commençait à se décontenancer. Il répondit: --Je reconnais que c'est là une objection des plus sérieuse! Je ne vois vraiment pas de solution! Il y eut un silence qui menaçait de se prolonger. Hawkins prit enfin la parole: --Il me semble que si nous mélangions ces trois sortes de cendres... Le lord lui prit la main et se mit à la secouer avec une effusion pleine de gratitude. --Voilà qui vient à point pour résoudre le problème. Un navire, une cérémonie, une tombe, un monument, c'est admirable dans sa logique! Votre proposition vous fait grand honneur, commandant Hawkins; elle m'a tiré d'un pénible et considérable embarras, et elle évitera à ce pauvre père affligé beaucoup de souffrance. Donc, c'est entendu, il sera embarqué en un seul panier. --Quand pensez-vous l'expédier? demanda sa femme. --Demain, tout de suite, naturellement! --A votre place, j'attendrais, Mulberry! --Attendre? Pourquoi? --_Vous_ ne tenez pas personnellement à faire de la peine à ce malheureux vieillard là-bas? --Dieu sait que non. --En ce cas, attendez qu'il vous réclame les restes de son fils. De cette façon, vous lui éviterez, pour quelque temps au moins, le chagrin le plus violent qu'un père puisse ressentir: la _certitude_ de son malheur. Il ne les réclamera sans doute jamais. --Pourquoi pas? --Parce que cela lui enlèverait du même coup ce qu'il garde de plus précieux ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que peut-être, après tout, son enfant aura échappé au désastre, et qu'un jour il le reverra. --Cependant, Polly, il saura par les journaux que son fils a péri dans les flammes. --Il se gardera, lui-même, de croire entièrement en ce que diront les journaux; il trouvera des arguments pour se prouver envers et contre tout que son fils est encore en vie, et il ne cessera d'espérer jusqu'à sa mort. Tandis que s'il reçoit les cendres de celui-ci, s'il peut les voir, les toucher, son désespoir sera sans remède. --Oh! mon Dieu! Jamais il ne les verra, Polly! Vous m'avez empêché de commettre un véritable crime, et je vous en bénirai toute ma vie. Nous savons enfin ce que nous devons faire. Nous mettrons de côté ces cendres avec toute la déférence due, et le père n'en saura jamais rien. CHAPITRE X Le jeune lord Berkeley respirait avec une grande joie l'air vivifiant de la liberté, se sentant plein de force pour ses débuts dans la carrière rêvée. Toutefois il n'était pas sans pressentir des moments de faiblesse et de découragement, des assauts d'infortune que son esprit vigoureux n'avait pas accoutumé de subir. Il était de taille à les repousser, mais, tout de même, il jugea bon de couper les ponts derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il, à rechercher par la voie de la presse le propriétaire des sommes qu'il avait trouvées dans les vêtements du cow-boy, mais il les placerait, en attendant, de façon à ne pas pouvoir y faire d'occasionnels emprunts. Dès qu'il eut rédigé une annonce dans le journal le plus lu de la capitale, il se dirigea vers une maison de banque pour y faire le dépôt des 500 dollars. --A quel nom? demanda l'employé. Il eut une légère hésitation, car il avait omis de prévoir la question. Il dit le premier nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit: --Howard Tracy. Quand il fut sorti, l'employé, étonné, remarqua «que le cow-boy avait rougi». Le premier pas était fait, mais l'argent était encore à sa disposition. Il recommença donc à une seconde banque une opération de virement ayant pour objet de le mettre dans l'impossibilité de toucher l'argent sans produire des pièces d'identité au nom de Howard Tracy, pièces que naturellement il ne possédait pas. «Cela fait, il ne me reste qu'à triompher par mon travail, ou à mourir de faim», se dit-il, non sans satisfaction. Puis il alla à la poste envoyer une dépêche ainsi conçue à son père: «Échappé heureusement à incendie hôtel. Pris nom fantaisiste. Au revoir.» Pendant les premiers jours qui suivirent, il ne cessa pas de se dire qu'il se trouvait dans un pays où il y avait du travail et du pain pour tout le monde. Mais ses premiers efforts pour trouver une situation d'avenir où ses connaissances acquises durant ses années d'études à l'Université d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent couronnés d'aucun succès. Pour obtenir des postes de ce genre, il ne servait de rien d'avoir appris quelque chose; l'important était de pouvoir fournir des recommandations d'hommes influents, surtout de politiciens. Partout il fut éconduit, sans doute pour des raisons pertinentes. Aux uns, son accent révélait qu'il était Anglais; aux autres, ses vêtements de cow-boy paraissaient suspects. Certes, ces vêtements commandaient un respect prudent, mais ils ne lui procuraient pas la situation espérée. Il s'était juré qu'il ne les quitterait pas, car il comptait que leur légitime propriétaire, les reconnaissant dans la rue, l'aborderait et lui permettrait ainsi de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait abandonner cette idée que sa droiture lui avait inspirée. Une semaine s'écoula de la sorte. Le jeune homme commença à sentir les premiers effets du découragement. Il avait déjà cherché du travail de tous les côtés, diminuant graduellement ses prétentions, sans réussir, sans même récolter une de ces vagues promesses qui aident à supporter l'attente. Il ne lui restait plus qu'à se faire terrassier ou plongeur dans un restaurant de quinzième ordre. Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses dépenses n'étaient nullement en rapport avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ de quitter le modeste hôtel où il avait élu domicile après l'incendie, et se mit à la recherche d'un logement à sa convenance. Il eut la satisfaction de le trouver, mais il lui fallut payer d'avance 4 dollars et demi. Cette somme lui assura la nourriture et le gîte pour une semaine. La patronne de l'établissement, une femme plutôt bienveillante, qui devait avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit par un étroit escalier jusqu'à sa future chambre. Il y vit deux lits à deux personnes et un lit de camp, et apprit sans tarder qu'il lui serait permis de dormir seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée d'un nouveau pensionnaire, et que cette gracieuseté du début ne lui coûterait aucun supplément. Plus tard, dans quelques jours, il lui faudrait donc avoir un compagnon de lit; charmante perspective qui lui donnait déjà la nausée. Cependant Mme Marsh, la patronne, se montrait fort prévenante, exprimant l'espoir qu'il serait content de sa pension; tout le monde en était content, affirmait-elle. --Nous avons un tas de très gentils garçons, qui évidemment font pas mal de chahut, mais rien que pour s'amuser un brin. Comme vous le voyez, cette chambre communique avec une autre par derrière; quelquefois les occupants des deux se réunissent, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la nuit, ils montent se coucher sur le toit, à moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir sur le toit deux fois. Si vous voulez y aller tout de suite marquer votre place à la craie, comme ils le font, vous le pouvez. Vous trouverez la craie à côté de la cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous explique tout cela, vous connaissez naturellement ces habitudes! --Oh! non, je ne les connais pas du tout. --Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête? Il y a assez d'espace dans les prairies... pas besoin d'y marquer sa place à la craie, n'est-ce pas! Mais ici chacun a son domaine, chacun monte son matelas, et son camarade de lit le descend, ou chacun s'en charge à son tour. C'est leur affaire. Vous verrez que vous aimerez bien vos camarades, tous faciles à vivre... excepté le typo. C'est lui qui dort dans le lit de camp. Il n'est pas comme les autres: il est si bizarre! Je ne crois pas qu'on arriverait à le faire coucher dans le même lit qu'un camarade pour tout l'or du monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je le sais, voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve. Un soir, pendant qu'il était encore dans un journal du matin,--maintenant il travaille pour un journal du soir,--ils enlevèrent son lit. Quand il rentra, à 3 heures du matin, il n'y avait de place pour lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra rester assis sur une chaise tout le reste de la nuit. Vous pouvez me croire, ce n'est pas une blague. Ils prétendent qu'il a un grain, mais je n'en crois rien. C'est un Anglais, et les Anglais sont terriblement difficiles. Vous ne m'en voulez pas de dire cela? Vous... vous êtes Anglais aussi, sans doute? --En effet. --Je le pensais bien. Je l'ai compris à la façon incorrecte dont vous prononcez les mots qui ont un _a_! Le typo est certainement un très brave garçon, et il s'entend assez bien avec l'employé du photographe, avec le chaudronnier et le forgeron qui travaille à l'arsenal, mais moins bien avec les autres. A vrai dire,--mais c'est confidentiel, et les autres l'ignorent,--c'est une espèce d'aristocrate; son père est médecin, et vous savez que c'est quelque chose; en Angleterre, bien entendu, car ici un médecin n'est pas quelque chose d'extraordinaire, même s'il l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement, cela se comprend. Ce garçon s'est chamaillé avec son paternel, puis il se sentait peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci, et c'est ainsi qu'il est venu parmi nous chercher du travail ou mourir de faim. Il avait été à l'école, comprenez-vous, et se croyait apte à faire quelque chose... Vous disiez? --Rien! Je soupire seulement! --Ce fut là son erreur. Un peu plus, et il serait bel et bien mort de faim, si un typographe ne l'avait pas pris en pitié et casé comme apprenti. Il apprit le métier, et depuis il n'est pas à plaindre. Mais il avait été sur le point de ravaler sa fierté et d'écrire au père... Eh! mon Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau! Vous n'êtes pas souffrant... ou est-ce que mon bavardage? --Pas le moins du monde! Je vous en prie, continuez, cela me fait grand plaisir. --Voyez-vous, il est ici depuis dix ans; il n'a que vingt-huit ans, mais ce qui le chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer à être un ouvrier et à ne fréquenter que des ouvriers; il me dit toujours qu'il est un _gentleman_! C'est presque laisser entendre que les camarades ne le sont pas, mais je suis assez sur mes gardes pour ne pas aller le raconter. --Il n'y aurait pas grand mal, ce me semble. --Pas grand mal! Ils ne se gêneraient pas pour lui donner une bonne raclée, n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant? Bien sûr que vous le feriez. Ne vous laissez jamais dire en ce pays-ci que vous n'êtes pas un _gentleman_. Mais, grand Dieu, où ai-je la tête? Qui donc serait assez fou pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un gentleman? Une jolie fille d'environ dix-huit ans, élancée et alerte, entra dans la chambre, sans la moindre hésitation ou timidité. Elle portait une robe très bon marché, mais propre et seyante. La mère observa du coin de l'œil son interlocuteur et put lire sur son visage l'expression de l'admiration jointe à la surprise. --Voici ma fille Hattie... que dans l'intimité nous appelons Poussie! Notre nouveau pensionnaire! Le jeune Anglais salua, non sans embarras, car la présentation avait réveillé ses instincts d'homme du monde, et il ne savait pas quel maintien avoir quand on le présentait ainsi à une femme de chambre, fût-elle en même temps la fille de la propriétaire d'une maison meublée pour ouvriers. La jeune fille ne fit aucune attention à son salut, mais tendit la main avec cordialité, disant, simplement, selon la coutume: --Cela va bien? Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo de la chambre et se regarda dans une petite glace de bazar, à dix-neuf sous, accrochée au-dessus. Elle mouilla deux doigts avec sa langue et égalisa une frisette, bien collée au front, avant de commencer à faire la chambre. --Il faut que je descende; cela va être l'heure du souper bientôt. Installez-vous, monsieur Tracy, en attendant la cloche. La patronne sortit tranquillement, sans se préoccuper des jeunes gens qu'elle laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé, s'étonna de cette négligence de la part d'une mère d'apparence si respectable, et il voulut prendre son chapeau pour débarrasser la jeune personne de sa présence, mais elle lui dit: --Où allez-vous? --Nulle part au juste, mais, comme je pourrais vous gêner ici... --Pas du tout! Qui vous dit que vous me gêneriez? Je vous ferais bien bouger quand vous seriez gênant! Elle était déjà en train de faire les lits. Il se rassit en la regardant travailler. --Qu'est-ce qui a pu vous faire croire cela? Vous figurez-vous que j'aie besoin de toute la chambre pour faire un lit, ou même deux? --Non. Ce n'était pas précisément ma pensée. Mais nous sommes ici tous les deux, à l'écart, loin de tout le monde, et votre mère partie... La jeune fille l'interrompit avec un éclat de rire amusé: --Et personne pour me chaperonner? Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur! Peut-être en serait-il autrement si j'étais seule, à cause des revenants; c'est possible, bien que je n'y croie pas... --Comment pouvez-vous en avoir peur si vous n'y croyez pas? --Est-ce que _moi_ je puis savoir _pourquoi_, non! Je ne suis pas à la hauteur des pourquoi; je sais seulement qu'il en est ainsi. Et Maggie Lee est comme moi. --Qui est Maggie Lee? --Une de nos pensionnaires, une jeune dame qui travaille dans une manufacture. --Ah! dans une manufacture... --Oui, une fabrique de chaussures. --Ouvrière dans une fabrique de chaussures... Et vous l'appelez une jeune dame? --Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez autrement, vous? --Je ne pensais pas à son âge, mais à la qualité que dénote l'appellation. Comprenez-moi bien; j'ai quitté l'Angleterre pour ne plus voir toute cette vieille étiquette factice qui détermine le choix des dénominations, et je découvre qu'ici vous n'en êtes pas encore débarrassés. Je le regrette! Je croyais que vous ne faisiez de distinction qu'entre des hommes et des femmes, que tous étaient égaux, qu'il n'y avait pas de castes. La jeune fille s'arrêta comme clouée sur place, un coussin à la main, le regard fixé sur lui avec une expression intriguée. --Mais tout le monde _est_ égal, fit-elle; où voyez-vous une distinction de castes? --Si vous appelez jeune dame une ouvrière, comment appelez-vous la femme du Président? --Je l'appelle une vieille dame. --Ah! pour vous la seule différence est l'âge. --Il n'y en a pas d'autre, il me semble. --Alors _toutes_ les femmes sont des dames? --Certainement! Toutes les femmes respectables. --Cela rend la chose plus acceptable. Il n'y a pas de mal à donner un titre à tout le monde. Le mal commence quand on ne l'accorde qu'à des privilégiés. Pourtant, miss... --Hattie! --Pourtant, miss Hattie, soyez franche, et avouez que le titre n'est pas accordé par tous à tous. Une riche Américaine n'appelle pas sa cuisinière une «dame», n'est-ce pas exact? --C'est exact, et puis après? Il fut surpris et légèrement désappointé en constatant que ce coup direct n'avait pas eu plus de portée. --Après? Nous arrivons à cette conclusion que les Américains sont plus ou moins au même point que les Anglais. La différence est insignifiante. --En voilà une idée! Un titre ne signifie que ce qu'on est convenu d'y voir. Supposez que le titre est «propre» au lieu de «dame», par exemple! Y êtes-vous? --Je crois que oui. Au lieu de dire d'une femme qu'elle est dame, vous dites qu'elle est une femme propre. --C'est cela. En Angleterre, les gens chics, en parlant des gens du peuple, ne se servent pas des mots «gentlemen» ou «dames»? --Non, jamais. --Et les ouvriers ne s'intitulent pas eux-mêmes gentlemen ou dames? --Certainement non. --Alors, si vous employiez l'autre mot, il n'y aurait rien de changé. Les gens chics n'appelleraient personne «propre» en dehors d'eux-mêmes, et les autres prendraient tout doucement l'habitude de parler comme eux, et ne s'intituleraient pas eux-mêmes «propres». Nous faisons tout le contraire ici! Chacun s'intitule soi-même gentleman ou dame et considère qu'il l'est; peu importe ce que pensent les autres, pourvu qu'ils ne le disent pas tout haut. Et vous ne voyez aucune différence? Chez vous on s'aplatit; ici pas. Voilà la différence! --Je n'avais pas songé à celle-là. Je l'admets. Pourtant _s'intituler_ dame n'est pas nécessairement... --A votre place, je ne continuerais pas! Howard Tracy tourna la tête pour voir qui lui avait lancé cette remarque. C'était un homme de petite taille, d'environ quarante ans, les cheveux couleur de sable, rasé et montrant une face agréable et éveillée, quoique couverte de taches de rousseur. Ses vêtements étaient bien entretenus, mais usés. Il avait surgi de la chambre située derrière, et tenait une cuvette fêlée dans ses mains. La jeune fille s'empara de la cuvette en disant: --Je vais vous la remplir. Quant à vous, vous allez lui expliquer notre manière de voir, monsieur Barrow. C'est notre nouveau pensionnaire, M. Tracy. Notre discussion en était à un point où, précisément, je commençais à ne pas me sentir de force! --Je vous remercie, Hattie; je venais pour emprunter un peu de l'eau des camarades. Il s'assit sur une vieille malle et reprit: --J'ai écouté votre conversation avec beaucoup d'intérêt, et comme je viens de vous le dire: à votre place, je ne continuerais pas. Vous voyez déjà, sans doute, où vous allez aboutir? S'intituler soi-même «dame» ne suffit pas pour l'être en réalité, alliez-vous dire. Et vous alliez vous heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le droit de juger qui en est digne? Là-bas, 20 000 personnes sur un million se déclarent eux-mêmes gentlemen ou dames, et les autres 980 000 acceptent ce jugement et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient pas le décret de la minorité, ce décret ne compterait pour rien. Supposez qu'ici 20 000 personnes viennent à se gratifier d'un titre de la sorte! Immédiatement les 980 000 autres décréteraient qu'ils ont droit au même titre, ce qui le conférerait du coup à toute la nation. Puisque tout le monde s'intitule dame ou gentleman, il n'y a plus aucune hésitation; cela crée une absolue égalité qui ne saurait être mise en question, tandis que chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité la plus faible et admise par la majorité la plus écrasante inconsciente de sa force, demeure tout aussi absolue. Au début de ce discours, Tracy, encore peu habitué à ces manières brusques, avait pris son air d'Anglais renfrogné, mais vers la fin il s'était adouci jusqu'à accepter cette intervention sans gêne dans la conversation. De plus, l'interrupteur avait un sourire et une voix qui gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait même pris en affection dès le premier instant, s'il n'avait été, sans le savoir, en état d'infériorité, en ce sens que l'égalité des hommes ne s'était encore imposée à lui que théoriquement. Son cerveau l'admettait, mais sa personne se révoltait devant le fait brutal. Il se trouvait dans un cas analogue à celui qui l'avait choqué de la part de Hattie, lorsqu'elle constata sa peur des revenants. En théorie, il considérait Barrow comme son égal, mais il lui déplaisait de voir cette égalité se manifester. Il répondit: --J'espère très sincèrement que ce que vous venez de dire des Américains est exact, mais j'avoue avoir eu souvent des doutes à cet égard. L'égalité m'a paru un vain mot ici, puisqu'on n'a pas renoncé aux anciennes dénominations qui servent à distinguer les castes sociales, mais je reconnais que ces dénominations ont perdu leur signification dès qu'elles appartiennent sans discussion à chaque individu de la nation. Je me rends compte que des castes ne peuvent exister que là où la masse du peuple accepte le fait d'en être exclue. Il m'avait semblé qu'une caste s'érigeait au-dessus des autres de par sa propre volonté et se maintenait de même. En réalité, elle n'est maintenue dans ses privilèges que par le consentement de tous ceux qu'elle répudie, de tous ceux qui par le fait peuvent l'abolir à tout moment, rien qu'en adoptant pour leur propre usage les appellations distinctives. --C'est bien là mon avis. Il n'y a pas de puissance au monde capable d'empêcher les trente millions d'Anglais de se déclarer demain ducs et duchesses et de s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les ducs d'avant auraient spontanément renoncé à leur titre. Ce serait une expérience curieuse à faire! La royauté elle-même ne survivrait pas à un tel procédé. Une poignée de mécontents contre 30 millions de rieurs! Herculanum contre le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit siècles encore pour retrouver cet Herculanum après le cataclysme. Quelle importance a un colonel dans nos États du Sud? Aucune, parce qu'ils sont tous colonels là-bas! Non, Tracy, personne en Angleterre ne vous appellerait un «gentleman» (léger sursaut de Tracy) et vous ne vous appelleriez pas vous-même ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont Blanc flatté par l'admiration de vos gentilles petites collines anglaises, dites! --Non! Mais pourquoi pas... --Eh bien, pouvez-vous imaginer un homme raisonnable admettant que Darwin, par exemple, se sentît flatté par l'approbation d'une princesse? L'idée est tellement grotesque que l'imagination se refuse à l'admettre. Et cependant, cette sommité se montra réellement flattée de l'approbation d'une semblable figurine; il le déclare en personne! Une organisation sociale qui rend un tel fait possible est absurde, et mérite d'être abolie, j'ose le dire. La mention du nom de Darwin donna à la conversation une tournure littéraire, et Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il dut quitter sa veste afin de se sentir plus à son aise pour discuter. Ils n'avaient pas encore terminé lorsque les locataires survinrent en faisant un vacarme considérable. Barrow resta encore quelques instants pour inviter Tracy à venir le voir dans sa chambre et à profiter des livres qu'il mettait à sa disposition; il lui posa aussi quelques questions personnelles. --Quel est votre métier? demanda-t-il. --On m'appelle un cow-boy, mais ce n'est dû qu'à un hasard; je ne le suis pas. Je n'ai pas de métier. --Quel travail faites-vous alors pour gagner votre vie? --Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que je serais prêt à faire n'importe quoi qui se présenterait, mais jusqu'à présent je n'ai rien pu trouver. --Peut-être que je vous pourrais être utile... J'aimerais assez l'essayer. --Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car je suis épuisé d'avoir cherché en vain. --Il est certain qu'un homme sans un métier défini n'a pas beaucoup de chances de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est moins de savoir livresque et plus de connaissances pratiques. Je me demande à quoi a bien pu penser votre père. Il aurait dû songer à vous donner un métier, à tout prix. Mais ne nous attardons pas à cela! Nous tâcherons de trouver quelque chose à faire pour vous. Surtout, ne vous laissez pas aller à regretter votre pays, à avoir la nostalgie! Nous allons réfléchir un peu, causer, et voir autour de nous. Attendez-moi maintenant, nous descendrons ensemble au souper. Tracy éprouvait déjà des sentiments d'amitié pour Barrow, et l'aurait volontiers _appelé_ son ami, n'eût été la difficulté de mettre aussi brusquement ses théories en pratique. Sa société lui plaisait et il se sentait moins découragé qu'auparavant. Il était aussi curieux de savoir quelle pouvait bien être la vocation de Barrow, et ce qui lui avait permis de lire et de s'instruire à ce point. CHAPITRE XI Bientôt la cloche sonna pour le repas, et les pensionnaires descendirent l'escalier dépourvu de tapis, en faisant un bruit de voix et de bottes assourdissant. Les pairs d'Angleterre ne se rendaient pas dans leur salle à manger avec autant de désinvolture, et Tracy n'avait pas appris à goûter ce vacarme enthousiaste qui faisait songer à la distribution des viandes dans un jardin zoologique. Il dut convenir que cette explosion de gaieté animale le choquait profondément, et qu'il lui faudrait de longs jours pour s'y habituer. Cela viendrait sans doute, mais il eût souhaité une transition moins brusque. Barrow et Tracy suivirent l'avalanche bruyante des pensionnaires à travers une atmosphère chargée d'odeurs révélant la proximité de quelque préparation culinaire à base de choux, particulière aux pensions bon marché, de ces odeurs que l'on ne peut oublier après les avoir une fois senties, et dont on se souviendra facilement au bout de longues années, mais sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles, suffocantes et insupportables à Tracy, mais il s'abstint de faire aucune observation. Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une salle à manger de vastes dimensions, où déjà 30 à 40 personnes étaient attablées autour d'une grande table. A leur tour ils y prirent place. La fête venait de commencer et une conversation animée égayait tous les convives. La nappe était des plus grossière et généreusement parsemée de taches de graisse et de café. Les fourchettes et les couteaux étaient en fer battu et les cuillers paraissaient être en fer-blanc ou en quelque chose d'analogue. Les tasses à thé et à café étaient en faïence lourde et solide. Tous les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus ordinaire et de meilleur marché. A côté de chaque assiette il y avait une seule tranche de pain et il était facile de voir que les convives la ménageaient comme s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas d'autre. Quelques raviers de beurre étaient disséminés de distance en distance, de telle façon qu'il fallait avoir le bras long pour y atteindre. Le beurre avait une apparence très correcte, mais se distinguait par une odeur plutôt forte à laquelle personne ne semblait faire attention. Le plat de résistance du festin était un ragoût bien chaud, fait avec des pommes de terre et des morceaux de viande, visiblement des restes de différents repas antérieurs. De ce plat chacun fut libéralement servi. A part cela, on trouvait sur la table quelques tranches de jambon et autres mangeailles de moindre importance, oignons conservés au vinaigre, pickles, etc. Il y avait également une quantité suffisante de thé et de café, mixtures abominables auxquelles on ajoutait du sucre non raffiné et du lait condensé; toutefois, on ne pouvait se servir à discrétion de ces ingrédients. Les patrons de l'établissement distribuaient soigneusement une cuillerée de sucre et une de lait par tasse. Deux négresses noires comme de la suie faisaient le service, surgissant de l'office et y retournant avec une soudaineté et une énergie dignes d'éloges. Poussie apportait également sa contribution au service à sa manière. Elle faisait circuler la théière ou la cafetière, mais en effectuant de préférence des excursions de plaisir parmi les convives, jacassant, rigolant et faisant preuve de beaucoup d'esprit, du moins à son avis et à celui des pensionnaires qui ne cessaient de s'esclaffer et d'applaudir à ses efforts. Il est évident que la plupart des jeunes gens voyaient en elle une camarade charmante, et que les autres en étaient discrètement épris. Ceux auxquels elle daignait s'adresser étaient visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait souffraient en silence, non moins visiblement. Elle n'appelait personne «monsieur», mais «Billy, Tom, John, etc.», et eux l'appelaient simplement «Poussie» ou «Hattie». M. Marsh occupait un bout de la table et sa femme l'autre. Marsh pouvait avoir environ soixante ans, et était Américain; s'il était venu au monde un mois plus tôt, il aurait été Espagnol. Tel quel, il était déjà pas mal Espagnol, car sa peau était très foncée, ses cheveux très bruns, et ses yeux, non seulement d'un noir profond, mais brillant parfois de lueurs qui dénotaient un tempérament passionné. Ses épaules étaient légèrement voûtées, ses joues rasées et son aspect général était indiscutablement du genre déplaisant. Il avait l'air d'être d'un abord peu commode. A première vue, il était donc tout l'opposé de sa femme qui, elle, paraissait la bonté et la charité incarnées. Tout le monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui fournissait une preuve implicite de ses bonnes dispositions et de sa nature cordiale. Le regard intéressé et vagabond de Tracy remarqua un pensionnaire qu'on avait négligé dans la distribution du ragoût. Celui-ci était très pâle et paraissait avoir fait récemment un séjour au lit, pour cause de maladie. D'ailleurs, il aurait bien dû y retourner. Sa figure exprimait une grande mélancolie. Les flots de rires et d'exclamations ne l'affectaient pas plus que s'il avait été un rocher au milieu de l'Océan, et toutes ces paroles et ces sarcasmes de l'eau claire. Il tenait constamment la tête baissée, avec une expression de honte dans le regard. De temps à autre, les femmes lançaient un coup d'œil furtif, plein de pitié, dans sa direction, et même quelques-uns des plus jeunes gens montraient nettement de la compassion pour lui, mais rien que par leurs regards, jamais par un geste ou une parole. La majorité des convives cependant faisaient preuve d'une indifférence marquée à l'égard de ce jeune homme et de sa douleur. Marsh baissait la tête de son côté, mais, sous ses sourcils froncés, on apercevait une pointe de malice. Il observait évidemment avec une vive joie intérieure l'attitude embarrassée du jeune homme. C'est qu'il ne l'avait pas négligé par inadvertance; toutes les personnes présentes s'en doutaient. Ce spectacle mettait Mme Marsh mal à l'aise. Elle avait l'air vague et navré d'une personne qui espère contre l'évidence, qui espère que l'impossible va se produire au moment même où il n'y a plus d'espoir. Mais comme l'impossible ne se produisit pas, elle rassembla tout son courage et se risqua à rappeler à son mari que Nat Brady n'avait pas encore eu du ragoût. Marsh leva la tête et répondit avec une amabilité toute ironique: --Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du ragoût! Il n'en a pas eu?... Comment se peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il faudra m'excuser, monsieur Ba-Barker, je vous en prie, monsieur Baxter. Mon attention était allée ailleurs; je ne sais plus à quoi je pensais. Ce qui m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis quelque temps; il ne faut pas m'en vouloir, cela m'arrive facilement... surtout avec les personnes qui se trouvent dans votre cas, les personnes, monsieur Banker, qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois semaines en retard avec la note. Vous saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement ne vous échappe pas? Voici le ragoût... je vous l'envoie avec un grand plaisir et avec l'espoir que vous apprécierez la gratification comme j'apprécie toute la faveur qu'il peut y avoir à vous servir à manger gratis. Les joues pâles de Brady se colorèrent, mais il ne répondit rien et commença à manger, tandis qu'au milieu du silence embarrassé tous les regards étaient fixés sur lui. Barrow dit à l'oreille de Tracy: --Le vieux n'attendait qu'une occasion favorable. Ces sorties sont sa plus grande joie. --Il a une façon de procéder révoltante. Tracy ne pouvait s'empêcher de juger indigne des idées qui lui étaient chères cette injustice flagrante qui permettait, dans un milieu où tous étaient égaux, de traiter avec mépris un homme qui n'avait d'autre tort que d'être pauvre. Le sentiment de leur égalité devrait au moins conférer aux êtres humains quelque noblesse d'âme; il avait toujours cru en un tel résultat, et il était désemparé devant la brutalité qu'il avait constatée à cette table. Après le repas, Barrow lui proposa de faire une promenade, et ce avec un dessein bien arrêté. Il désirait que Tracy se débarrassât de son chapeau de cow-boy, car il lui semblait bien difficile de trouver un emploi pour un homme pourvu de cet accoutrement. Barrow entama les préliminaires: --Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas cow-boy? --Non, je ne le suis pas. --Eh bien, si vous ne jugez pas ma curiosité trop indiscrète... qu'est-ce qui vous a fait adopter cette coiffure qui vous singularise? Où l'avez-vous trouvée? Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; enfin il dit: --Sans entrer dans trop de détails, j'ai dû changer de vêtements avec un inconnu, mettons par suite de circonstances accidentelles; à présent, je voudrais le retrouver pour rechanger ses effets contre les miens! --Comment se fait-il que vous ne le trouviez pas? Où est-il? --Voilà ce que j'ignore! Je me suis donc dit que la meilleure manière de le retrouver serait de continuer à porter ses vêtements; ils ne manqueront pas d'attirer son attention s'il m'aperçoit dans la rue. --Compris! fit Barrow. Les vêtements, tout en étant un peu voyants, et différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, ne sont pas trop mal. Mais renoncez au chapeau! Si vous rencontrez votre homme, il reconnaîtra son costume. Quant au chapeau, il est, à vrai dire, gênant à cause de son originalité dans un centre de civilisation comme Washington. Un ange descendu du ciel ne trouverait pas un emploi s'il s'affublait d'un chapeau aussi monumental. Tracy consentit à remplacer son couvre-chef par un autre, d'aspect plus modeste, et ils prirent place sur la plate-forme d'un tramway pour se diriger vers un magasin d'habillements. Le véhicule filait à grande vitesse lorsque deux personnages qui traversaient la rue aperçurent Barrow et Tracy de dos. Les deux personnages s'écrièrent simultanément: «Le voilà!» C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés de joie à un tel point qu'avant d'avoir recouvré leur présence d'esprit et d'avoir pu faire un signe pour arrêter le tramway, celui-ci était déjà trop loin. Alors, ils prirent le parti d'attendre le prochain, mais soudain Washington se dit que ce serait folie de vouloir rattraper un tramway en montant dans celui qui le suivait sur les mêmes rails, et il proposa de prendre une voiture de place. Mais le colonel déclara: --Cela ne vaut vraiment pas la peine, quand on y réfléchit. Maintenant que je suis parvenu à le matérialiser, je suis à même de diriger tous ses mouvements. Je le ferai venir à la maison en même temps que nous. Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à Rossmore Towers dans un état de surexcitation joyeuse. Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, les deux amis reprirent le chemin de leur pension en se promenant. La curiosité de Barrow au sujet de son jeune camarade était loin de diminuer. --Vous n'avez jamais été dans les Montagnes Rocheuses? fit-il. --Non. --Vous n'avez pas été dans les prairies, non plus? --Non. --Depuis combien de temps êtes-vous en Amérique? --Oh! quelques jours seulement. --Vous n'aviez jamais été ici auparavant? --Non. Alors Barrow se laissa aller à des réflexions silencieuses: «Ce que c'est que d'avoir une âme romanesque! Voici un jeune homme bien anglais qui a lu un tas de livres où il n'est question que de cow-boys, vivant d'une vie libre au milieu des prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant qu'il va pouvoir jouer le rôle de cow-boy aux yeux de tout le monde sans avoir la moindre expérience. Dès qu'il se voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne demande pas mieux que de changer de peau une seconde fois. Alors il invente une histoire à dormir debout à propos d'un échange de vêtements soi-disant fortuit. C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour excuse qu'il est jeune, qu'il ne connaît rien de la vie, que sans doute il est sentimental et fantasque comme un héros de roman. Tout cela lui a peut-être paru très simple, mais, en réalité, quelle drôle de combinaison! quelle singulière tournure d'esprit!» Ainsi les pensées des deux hommes allaient et venaient jusqu'à ce que Tracy dise avec un soupir: --Écoutez, monsieur Barrow: le cas de ce jeune homme me rend très perplexe! --Vous voulez parler de Nat Brady? --Mais oui, Brady ou Baxter... le patron lui donna plusieurs noms différents. --En effet, il lui donne à tout propos un nouveau nom, depuis que l'autre ne paie plus sa note. C'est une de ses manières de faire de l'esprit. Ce vieux croit être très spirituel. --Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des difficultés ainsi? Que fait-il? --Brady est ouvrier étameur; il gagnait très convenablement sa vie jusqu'au jour où il tomba malade et perdit sa place. Il a toujours été très sympathique à tout le monde, dans la maison. Le vieux avait pour lui une amitié toute particulière, mais vous n'ignorez pas qu'un homme qui perd sa situation, la capacité de se subvenir et de payer ce qu'il doit n'est plus considéré par les gens de la même façon qu'avant. --En est-il vraiment toujours ainsi? Barrow regarda Tracy non sans quelque étonnement. --Bien sûr! Vous ne voulez pas dire que vous ne le saviez pas? Vous savez bien qu'une bête blessée est toujours attaquée et tuée par les autres bêtes de son espèce! CHAPITRE XII Les jours passaient avec une désespérante monotonie. Les efforts de Barrow en vue de trouver du travail pour Tracy ne furent couronnés d'aucun succès. Partout on lui adressa la même question: «A quel syndicat appartient-il?» Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il n'appartenait à aucun syndicat. --Tant pis! Dans ces conditions, il ne m'est pas possible de vous employer. Mes hommes me quitteraient sur l'heure si je voulais leur adjoindre un non-syndiqué, un «renard», un «jaune», comme ils disent! Enfin Tracy eut une heureuse inspiration: --La première chose à faire pour moi est de me faire inscrire dans un syndicat. --C'est très juste, déclara Barrow; il faut le faire, si vous pouvez! --Si je _peux_? C'est donc difficile? --Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce n'est pas facile, loin de là. Mais vous pouvez toujours courir la chance. Tracy essaya, mais sans réussir. Partout on l'éconduisit avec le conseil de retourner d'où il était venu et ne pas venir enlever le pain de la bouche des honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à juger la situation désespérée, ce qui le glaçait jusqu'aux moelles. «Apparemment existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties ouvrières, toutes sortes de castes. A moi de jouer le rôle du paria.» Mais cette pensée pleine d'ironie ne le fit même pas sourire. Il était devenu si las à la suite de tant de vaines tentatives qu'il ne prenait aucun plaisir à voir les jeunes compagnons faire des blagues le soir dans leurs chambres. Comme ils étaient de bonne humeur, ils criaient, riaient, chantaient, courant à droite, à gauche comme de bonnes bêtes lâchées dans un pré, finissant généralement par se lancer mutuellement les coussins à la tête. De temps en temps un coussin volait dans sa direction; les autres n'auraient pas été mécontents de le voir se joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement «Johnny Bull», et il supportait au début leur insistance avec bonne humeur; mais il avait fini par laisser voir qu'il ne goûtait que fort médiocrement leurs plaisanteries. Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne tarda pas à se modifier. S'il leur avait été sympathique les premiers jours, il n'avait jamais réussi à conquérir leur affection, et à présent on l'aimait visiblement de moins en moins. Son cas était naturellement d'autant plus mauvais qu'il n'avait pas de chance, qu'il ne trouvait pas de travail, qu'il n'appartenait à aucun syndicat et ne parvenait pas à s'y faire admettre. On lui faisait volontiers de ces petites allusions malveillantes dont on ne peut pas se vexer pour de bon, mais il était clair que seule sa force physique le protégeait contre des insultes ouvertes. Tous ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices le matin, après son bain à l'éponge, et ils avaient jugé qu'il devait être fort comme un athlète et expert dans l'art de la boxe. Il se sentait d'ailleurs assez humilié à l'idée que ses seuls poings inspiraient du respect. Un soir, en entrant dans la chambre, il y trouvait une douzaine de camarades en conversation animée, entrecoupée de rires formidables. Tout le monde se tut à sa vue et il essuya l'affront d'un silence complet. --Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant une chaise. Personne ne répondit à son salut. Il blêmit de rage, mais se maîtrisa suffisamment pour ne rien dire. Au bout de quelques secondes de gêne, il se leva et sortit. Dès qu'il eut refermé la porte, il les entendit s'esclaffer. L'intention de lui faire un affront était évidente. Il monta sur le toit, espérant que l'air frais lui rendrait son sang-froid. Il y trouva le jeune étameur avec lequel il lia conversation. Comme ils étaient maintenant au même niveau d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort d'être ensemble. En bas, on avait surveillé les mouvements de Tracy et bientôt les bourreaux se montrèrent sur le toit, les uns après les autres, apparemment fort pacifiques. Peu à peu ils laissaient cependant tomber des remarques dont certaines pouvaient être à l'adresse de Tracy, d'autres pour l'étameur. Le chef de la conspiration était un petit homme trapu, amateur du «ring» connu, nommé Allen. Il jouait volontiers le rôle de maître dans les chambrées sous le toit, et avait déjà à plusieurs reprises montré des velléités de chercher querelle à Tracy. Après des miaulements et des chuchotements variés, le jeu des remarques à haute voix reprit: --Combien faut-il pour faire une paire? --Deux ordinairement, mais parfois l'un des deux n'a pas assez de sang dans les veines pour que ce soit une vraie paire. Tous riaient. --Qu'est-ce que vous disiez des Anglais tout à l'heure? --Oh! rien. Des Anglais en général, il n'y a rien à dire; seulement je... --Oui, que disiez-vous? --Qu'ils ont un excellent estomac... --Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce pas? --Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus facilement? --Des injures, naturellement. De nouveau tous riaient à gorge déployée. --Pas commode de les faire battre, pas? --Quelle blague de dire que ce n'est pas commode de les faire battre! --Qu'est-ce que cela veut dire? --Ce n'est pas que ce soit difficile, parce que c'est impossible. Nouveaux rires. --Celui-ci, tout au moins, n'a rien dans le ventre. --C'est bien naturel, dans son cas. --Pourquoi ça? --Vous ne connaissez donc pas le secret de sa naissance? --Non! A-t-il un secret, lui, à ce propos? --Je crois bien qu'il en a un, et fameux encore. --Quel est-il? --Son père était pétrisseur de cire molle. Allen s'approcha de l'endroit où se tenaient les deux jeunes gens, et s'adressa à l'étameur: --Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des amis! --Ça va assez bien. --Trouvé beaucoup d'amis, pas? --Autant que j'en désire, en effet. --C'est bon d'avoir un ami, vous savez, un ami qui vous protège, c'est-à-dire! Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais votre casquette pour vous frapper à la figure avec? --Je vous en prie, monsieur Allen, laissez-moi tranquille, puisque je ne vous dis rien. --Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui arriverait, croyez-vous? --Je n'en sais rien. Tracy éleva la voix très posément pour dire: --N'inquiétez donc pas ce jeune homme avec vos questions, car je peux très bien vous dire ce qui arriverait, moi. --Ah! vous pouvez le dire? Ici, les gars! Johnny Bull peut nous dire ce qui arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci pour le souffleter avec. Venez voir! Il prit en effet la casquette de Brady et esquissa le geste, mais n'eut pas le temps de demander ce qui allait arriver, car c'était déjà arrivé: et il était en train de chauffer la terrasse avec son dos. Un grand mouvement se produisit instantanément autour des deux adversaires, tout le monde criant: «Un ring de boxe! Faites un ring! Une bataille selon les règles! Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il sait faire!» On traça un espace délimité avec de la craie et Tracy se montra aussi prêt à commencer la danse que si son adversaire avait été un prince au lieu d'être un ouvrier. Au fond, il était pourtant un peu surpris de devoir se mesurer avec un individu aussi vulgaire que ce chenapan, et cela bien qu'il s'attendît à un événement de ce genre depuis quelques jours. En un clin d'œil il y eut du monde sur les toits environnants et aux fenêtres. La lutte commença. Allen n'était pas de taille à vaincre le jeune Anglais dont la force et l'adresse étaient supérieures. Il s'étala de tout son long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements frénétiques de l'assistance. A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver sur ses jambes. Alors Tracy refusa de continuer la correction et la lutte fut terminée. Les amis d'Allen emmenèrent celui-ci dans de lamentables conditions, la figure tout ensanglantée, et les autres jeunes gens entourèrent Tracy, le félicitant chaudement en disant qu'il avait rendu un grand service à toute la maison et que désormais M. Allen se montrerait plus circonspect dans ses manières et traiterait moins insolemment ses co-pensionnaires. De ce jour Tracy devint un héros, d'une popularité excessive. Jamais personne n'avait été à ce point populaire dans les chambrées d'en haut. Mais si leur mépris avait été dur à supporter, leurs approbations constantes, leur aplatissement devant le vainqueur étaient au moins aussi intolérables. D'autant plus qu'il se sentait lui-même rabaissé après cette exhibition de sa personne pour le plaisir de spectateurs vulgaires appartenant à tout le quartier. Il n'y avait pas que les hommes à lui témoigner de la reconnaissance pour avoir réduit à rien, ou tout au moins à des menaces à présent insignifiantes, la jactance d'Allen. Les jeunes filles--une demi-douzaine environ--avaient beaucoup de menues attentions pour Tracy, mais surtout Mlle Hattie, la fille des patrons. Elle lui disait sur le ton le plus engageant: «Je vous trouve vraiment bien gentil»; et lorsqu'il répondait: «Vous me faites grand plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne m'appelez donc pas miss Hattie... Appelez-moi Poussie!» Ainsi il était monté en grade! Il avait atteint le sommet de la considération. Sa popularité était incontestable et complète. Devant le monde, Tracy montrait un extérieur de calme et de sérénité, mais son âme était rongée de chagrin et de désespoir. Sous peu il allait se trouver sans le sou, et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait amèrement de n'avoir pas soustrait une somme plus importante de la fortune découverte dans les poches du cow-boy. Il ne dormait plus la nuit. Une seule et unique pensée ne cessait pas de le torturer: «Qu'allait-il devenir?» Petit à petit se dessinait dans son esprit l'idée qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher le martyre, de rester tranquillement chez lui, résigné à n'être et à faire que ce que peut être et faire en ce monde un noble lord fortuné. Il lutta courageusement pour chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient sournoisement dans son cerveau, l'empêchant de goûter le sommeil dans son lit et les savants mélanges d'aliments douteux que préparait Mme Marsh dans sa cuisine. Rougissant de honte, il arriva un jour à se dire: «Si seulement mon père savait comment je m'appelle à présent! Il me semble que... que mon devoir à l'endroit de mon père _exige_ que je le lui apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre malheureux, je me suis rendu assez malheureux moi-même pour toute la famille. Vraiment, il faut qu'il connaisse mon nom.» Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi conçu: «Mon nom américain est Howard Tracy». On ne pourrait attribuer à cette phrase aucun sens défavorable; on pouvait l'interpréter comme on voulait, et certainement son père n'y verrait que la preuve d'un désir naturel de faire plaisir de la part d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions, Tracy se dit: «S'il m'envoie une dépêche me disant de revenir... voilà ce que je ne puis pas faire, ce que je ne _dois_ pas faire! Je suis venu ici dans un but élevé, je ne peux pas y renoncer par lâcheté. Non, non, impossible de retourner à la maison, du moins je ne le désire nullement. Toutefois... ne serait-ce pas mon devoir de revenir, étant données les circonstances? Il est très âgé, et il peut avoir grand besoin de moi au déclin de sa vie. Il faut que j'y réfléchisse longuement. Dans certaines éventualités, j'aurais tort de rester ici, mais cela gâterait tout s'il me demandait de revenir _immédiatement_. A bien considérer... avoir un foyer... c'est quelque chose tout de même... On est bien excusable d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir dans sa vie... ne serait-ce que de temps en temps...» Il se dirigea vers un bureau de télégraphe où on lui fit cet accueil que Barrow appelait «la courtoisie officielle de Washington», c'est-à-dire que l'on vous traite comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au moment où l'on découvre que vous êtes un homme du Parlement. Alors on vous inonde d'une obséquiosité nauséabonde. Seul un jeune homme de dix-sept ans environ, en train de lacer ses chaussures, y était au service du public. Le pied sur une chaise, il tournait le dos au guichet. Il lança un coup d'œil par-dessus son épaule, toisant Tracy, et continua de lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche, puis attendit, attendit toujours, mais l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit: --Ne pourriez-vous pas prendre ma dépêche? Le jeune homme le regarda par-dessus l'épaule avec un air de répondre: «Ne pensez-vous pas que vous pourriez attendre encore une minute?» Mais les chaussures furent lacées finalement, et il prit la dépêche. L'ayant examinée, il leva des yeux étonnés sur Tracy, qui crut y lire une expression de déférence à laquelle il n'était guère plus habitué. Le gamin se mit à lire l'adresse à haute voix: --A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce que vous le connaissez? --Mais oui. --Vraiment! Et il vous connaît aussi? --Eh bien... oui. --Diable! Et vous croyez qu'il vous répondra? --Je crois que oui. --Puisque vous le dites! (Il changea de ton.) Où faut-il vous envoyer la réponse? --Je viendrai la chercher. Quand dois-je revenir? --Je ne sais pas. Je vous l'enverrai. Donnez-moi votre adresse, et je vous l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici. Tracy ne tenait guère à cette proposition; il était maintenant assuré du respect de ce jeune homme, et il ne voulait pas gâcher ce petit triomphe en lui donnant sa trop modeste adresse. Il répondit donc de nouveau qu'il reviendrait et sortit du bureau. Tout en réfléchissant, il flâna quelque temps. A vrai dire, il trouvait quelque agrément à se sentir respecté. Au fond, se disait-il, rien n'est plus grotesque que la manière dont on s'attire la considération des autres. A la pension, on l'avait en grande estime pour avoir rossé Allen. La raison ne valait donc rien. Et il y avait, d'après lui, bien moins de mérite à être en correspondance avec un lord; pourtant le jeune employé lui avait permis de croire qu'un tel mérite existait. Voilà son câblogramme en route pour la maison paternelle; il lui suffisait de se le dire pour se sentir réconforté. Il marchait avec une réelle allégresse, le cœur rempli de joie. Il rejeta ses hésitations récentes et s'avoua très heureux à l'idée de renoncer à son expérience et de pouvoir rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse de son père ne cessait de croître et de gagner extraordinairement en intensité à mesure que les minutes s'écoulaient. Il attendit d'abord une bonne heure, se promenant sans but pour faire passer le temps, mais incapable de s'intéresser à rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à retourner au bureau du télégraphe pour demander si la réponse était arrivée. Le gamin répondit: --Pas encore... Regardant la pendule, il ajouta: --Et je doute qu'une réponse parvienne aujourd'hui. --Pourquoi? --Il se fait déjà tard. Une dépêche n'est jamais remise aussi vite qu'on le désire; le destinataire peut être sorti, et puis, vous voyez, il est près de six heures ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la nuit. --Vous avez raison, dit Tracy, je n'avais pas pensé à cela. --Il doit être au moins onze heures, là-bas, je pense; vous n'aurez donc probablement pas de réponse ce soir. CHAPITRE XIII Tracy rentra à la pension. C'était l'heure du souper. Les odeurs de la salle à manger lui paraissaient maintenant plus horribles et plus insupportables que jamais, mais la pensée de sa délivrance prochaine lui donnait des forces. A la fin du repas, il lui aurait été difficile de dire exactement ce qu'il venait de manger, et quant à la conversation, il ne l'avait pas un instant écoutée. Ses pensées n'avaient pas quitté le château somptueux de son père, comme son cœur n'avait pas cessé de se réjouir à l'avance. Même le souvenir du laquais en culotte courte, symbole vivant de la plus scandaleuse des inégalités, ne lui avait pas paru trop désagréable. Le repas achevé, Barrow lui proposa de passer la soirée dans une réunion où un ouvrier de ses camarades devait faire une conférence. Tracy accepta. La conférence, qui traita de «la Presse américaine», ne fut guère que l'introduction à une discussion assez ennuyeuse. Au cours de celle-ci, le hasard voulut qu'un forgeron nommé Tompkins prît la parole pour faire le procès de tous les souverains et de tous les grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha leur égoïsme qui les empêchait de renoncer à des dignités qu'ils ne devaient jamais à leurs mérites personnels. Il déclara qu'aucun souverain ni fils de souverain, aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé, n'oserait regarder un autre homme sans ressentir de la honte... de la honte naturelle et légitime, comme détenteur de biens et de privilèges obtenus grâce à des injustices et à des crimes innombrables commis aux temps passés. Et il termina par cette phrase: «S'il y avait dans cette salle un lord, ou le fils d'un lord, j'aimerais à discuter avec lui, pour essayer de lui prouver combien sa situation est fausse et dégradante. J'essaierais de l'inciter à y renoncer pour toujours, afin de prendre place dans les rangs des hommes vraiment dignes, décidés à vivre sur un pied d'égalité honnête et juste, afin de gagner par un travail utile le pain qui lui est nécessaire, afin de faire fi des ridicules protestations de respect dont il est l'objet, et de se contenter du respect dû à ceux-là seuls qui ont une valeur personnelle.» Tracy fut de nouveau influencé par ces paroles simples. «Vraiment, il y a quelque chose de dégradant à faire tant de cas de ces honneurs héréditaires», se dit-il avec un grand trouble, ne sachant plus à quel saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de cette réunion, Barrow murmura: --Quel discours idiot que celui de ce Tompkins! Cette remarque imprévue eut pour effet de verser un baume rafraîchissant dans l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à ses oreilles les paroles les plus douces imaginables; elles enlevèrent du coup la sensation de honte qui volontiers pesait sur les épaules du jeune renégat si incertain de lui-même; elles prononcèrent par le fait son absolution devant le tribunal de sa propre conscience. --Venez dans ma chambre fumer une pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta avec joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci développer les arguments qui réduiraient à néant les prétentions de l'orateur. --Quelles sont vos objections au discours de Tompkins? demanda-t-il lorsqu'ils furent assis dans la chambre. --D'abord, je lui reprocherai de ne tenir aucun compte de la nature humaine, et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse un sacrifice dont il serait lui-même le premier totalement incapable. --Vous voulez dire que... --Voici ce que je veux dire; c'est très simple... Tompkins est forgeron; il a une famille; il est salarié; il gagne peu et travaille dur. Supposez que là-bas, en Angleterre, quelqu'un meure, en lui laissant tout à coup l'héritage d'un titre de lord et d'un revenu d'un demi-million de dollars par an. Que ferait-il? --Je suppose que... naturellement... il refuserait... --Quelle blague! Il sauterait dessus sans perdre une seconde. --Vous croyez vraiment qu'il ferait cela? --Si je crois! Non, je ne le crois pas, j'en suis aussi sûr que je suis ici. --Pourquoi? --Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas fou. --Alors vous pensez qu'il faudrait être fou pour... --Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait dessus. N'importe qui en ferait autant. N'importe qui et partout... quiconque a un souffle de vie. Et il me semble avoir connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient de leur tombe pour courir après. Je le ferais, moi qui vous parle. Ceci était un baume, ceci était la guérison, ceci était tranquillité et paix et réconfort! --Mais je vous croyais ennemi de la noblesse? --De la noblesse héréditaire, oui! Mais cela n'a pas la moindre importance. Je suis ennemi des millionnaires aussi, mais il serait dangereux de m'offrir la position! --Vous l'accepteriez? --Je quitterais les funérailles de mon plus cher ennemi pour aller bien vite assumer la charge et les responsabilités qu'elle comporte. Tracy réfléchit un instant, puis dit: --Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement de vos raisons. Vous dites que vous êtes hostile à la noblesse héréditaire, mais qu'en même temps vous n'hésiteriez pas, si l'occasion s'offrait, à... --A en être! Je l'accepterais sur l'heure. Et il n'y a pas dans tout notre club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y a pas un avocat, médecin, directeur de journal, auteur, penseur, fainéant, président de conseil d'administration, que dis-je? il n'y a pas un être humain aux États-Unis qui ne saisît l'occasion. --Excepté moi, fit Tracy doucement. --Excepté vous! Barrow arrivait à peine à prononcer ces deux mots, tant son indignation lui serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put trouver d'autres, mais se leva, vint se poster devant Tracy, le regardant d'un air outré, puis répéta: --Excepté _vous_! Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme quelqu'un qui abandonne la partie, en disant: --Il use toutes ses forces et tous ses nerfs dans l'espoir de trouver quelque travail, si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace de vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait pas l'héritage d'un lord si la chance s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas sortir de mes gonds; je n'ai pas la force d'écouter des niaiseries semblables, sans que cela me rende malade! --Je n'avais nullement l'intention de vous ennuyer, Barrow; je voulais seulement dire que si jamais l'héritage d'un lord se trouvait sur mon chemin... --Là, ne vous en préoccupez donc plus, cela vaudra mieux. En outre, il m'est facile de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous autrement fait que moi? --Non. --Avez-vous d'autres qualités supérieures? --Eh! non, certainement. --Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons! --En vérité, vous me questionnez si brusquement... --Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque dans tout ça? Ma question n'est pas bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison à un point de vue strict, au point de vue des mérites... Vous admettrez tout de suite qu'un ouvrier ébéniste qui gagne ses vingt dollars par semaine, qui a été solidement cultivé par le contact avec d'autres, par une vie tantôt difficile, tantôt favorisée, par des hauts et des bas, est tout de même bien supérieur à un garçon comme vous, qui ne sait rien d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner de quoi manger, qui n'a aucune expérience de la vie et de sa gravité, qui n'a aucune culture si ce n'est celle des livres, culture qui n'élève pas un homme, mais lui fournit quelques vains moyens de briller; allons donc! si moi je prétends ne pas cracher sur une telle situation, quel droit avez-vous de le faire, que diable! Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût grande envie de remercier l'ébéniste pour avoir fait cette dernière remarque. Soudain il eut une idée, et il dit avec vivacité: --Écoutez: une chose seulement me chiffonne dans vos principes, s'il faut les appeler ainsi. Vous paraissez illogique avec vous-même. Vous êtes hostile à l'aristocratie, et vous accepteriez de devenir un lord, c'est entendu. Dois-je conclure que vous ne reprochez pas à un lord de l'être et de le demeurer? --Certainement, je ne le lui reproche pas. --Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, ni vous-même, ni moi, ni personne pour accepter de devenir un lord si cela s'offrait. --Pour sûr que je ne le ferais pas. --Eh bien! _Qui_ blâmeriez-vous, alors? --La nation entière,--et, par le fait tout groupement d'individus,--qui consent à s'abaisser devant l'injurieuse existence d'une aristocratie héréditaire de laquelle ils sont exclus. --Ce raisonnement me paraît manquer de clarté. --Pas le moins du monde. Je vois très clair dans cette affaire. Si j'avais le pouvoir de détruire le système qui établit les aristocraties en déclinant un tel honneur alors je serais une canaille en l'acceptant. Et si une quantité suffisante de la masse du peuple était prête à se joindre à moi pour détruire le système, je serais également une canaille en me refusant à les aider. Tant que mon acte de refus ne saurait en rien modifier la règle que j'abhorre, je n'ai aucune raison de le faire. --Je crois vous avoir compris. --A la bonne heure! Vous n'êtes donc pas tout à fait incapable de caler une idée dans votre tête, à condition de faire un effort suffisamment long. --Merci! --Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi vous donner un bon conseil: quand vous serez de retour chez vous, si vous trouvez votre nation entière prête à secouer le joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y la main. Mais, dans le cas contraire, si l'on vous propose de prendre la place du quelque lord, ne vous montrez pas un imbécile, acceptez carrément! Tracy répondit en toute sincérité, et même avec enthousiasme: --Aussi vrai que je suis en vie, je ferai ainsi! Barrow ne put s'empêcher de rire. --Jamais je n'ai vu un type comme vous, fit-il; je commence à croire que vous possédez une imagination de première classe. A vous voir, ne dirait-on pas que les fantaisies les plus absurdes peuvent, dans l'instant, se figer dans les limites étroites de la réalité? A vous entendre, on pourrait presque supposer que vous ne seriez pas surpris si la succession d'un lord vous fût tendue sur un plateau! Tracy rougit et Barrow ajouta: --La succession d'un lord! Soyez donc disposé à la prendre! En attendant, nous allons modestement continuer de chercher, s'il est possible, à vous trouver une place comme surveillant dans une fabrique de saucisses, à six ou huit dollars par semaine. C'est à cela que nous devons nous arrêter, sans espoir d'aller au delà! CHAPITRE XIV Tracy s'en fut se coucher, paisible et heureux comme il ne l'avait pas été depuis longtemps. Il avait entrepris une tâche pénible, il avait fait de son mieux pour soutenir la lutte, cela était en sa faveur. S'il était vaincu: il n'y avait pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer à la lutte avec les honneurs de la guerre, et de reprendre dans la société du monde la place pour laquelle il était né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même un ébéniste républicain n'hésiterait pas à agir ainsi. Décidément, sa conscience pouvait se reposer en paix. Il se réveilla, frais et dispos, avide de recevoir son câblogramme. Il était né aristocrate, il avait vécu en démocrate pendant quelque temps, et était redevenu aristocrate. Il constata non sans surprise que ce dernier changement s'était effectué sans secousses, et que ses idées d'aristocrate étaient bien moins factices que celles qu'il avait prônées depuis quelque temps. S'il y avait porté son attention, il aurait pu remarquer également que ses façons avait repris une certaine raideur à la suite de cette seule nuit; qu'il tenait déjà la tête un peu plus haute que la veille. Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer dans la salle à manger lorsqu'il aperçut le vieux Marsh qui du doigt lui faisait signe d'approcher. Vexé, il dit sur un ton de dignité offensée, tel un grand seigneur: --Est-ce à moi que cela s'adresse? --Oui. --Dans quel but? --Je désire vous parler... en particulier. --Vous pouvez bien me parler ici. Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement. Il s'approcha et déclara sur un ton hargneux: --En public alors, si vous le préférez. Bien que ce ne soit pas dans mes coutumes. Les pensionnaires, intéressés, les entouraient déjà. --Dites donc ce que vous avez à me dire! fit Tracy. --Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque chose? --Moi? Pas que je sache. --Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez, s'il vous plaît, une minute. --Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela ne m'intéresse pas. Si cela vous intéresse, dites-le donc sans ambages. --En ce cas, dit Marsh, haussant le ton, eh bien, vous avez oublié de payer votre pension hier... puisque vous tenez à l'apprendre en public. C'était la vérité: cet héritier d'un million annuel avait été si absorbé par ses réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois ou quatre dollars qu'il devait. Il fallait se l'entendre dire devant tous ces gens qui commençaient déjà à jouir secrètement de son embarras. --S'il ne s'agit que de cela, voici votre argent et gardez votre frayeur pour une occasion meilleure, monsieur! Tracy mit la main dans sa poche avec un mouvement de mauvaise humeur, mais il ne la retira point. Il devint très pâle. L'attitude des assistants montra clairement que l'intérêt gagnait de seconde en seconde en intensité. Quelques visages s'épanouirent de contentement. Après un silence d'anxiété visible, Tracy parvint à formuler sa stupéfaction: --On m'a volé. Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent d'un feu tout espagnol et il s'écria: --Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez me chanter. Un air trop connu, monsieur; on l'a trop souvent essayé dans cette maison. Tout le monde nous le sert, quand on n'a pas trouvé le travail que l'on veut, ou que l'on ne veut pas du travail que l'on trouve. Assez! Le tour de M. Allen, maintenant! Lui aussi a oublié de payer hier soir. Voyons s'il ose un prétexte aussi piteux. Une des négresses survint, dégringolant l'escalier à toute vitesse, en proie à une excitation considérable. --Monsieur Marsh, M. Allen s'est sauvé! --Qu'est-ce que vous dites? --Oui, monsieur; il a débarrassé sa chambre sans rien laisser... Il a pris essuie-mains et savons! --Ce n'est pas vrai! --C'est comme cela, comme je vous le dis, et disparus aussi les chaussons de M. Sumner, et la veste de M. Naylor. M. Marsh rageait à cette nouvelle; il se retourna vers Tracy: --Répondez-moi donc maintenant! Quand allez-vous payer? --Aujourd'hui même, puisque vous êtes si pressé. --_Aujourd'hui_, dites-vous? Dimanche, un sans-travail comme vous? Voilà une réponse qui m'amuse! Allons donc! Où irez-vous chercher l'argent? Tracy, furieux à son tour, jugea que la plaisanterie avait assez duré. L'envie d'en imposer à toutes ces petites gens lui venait. --J'attends un câblogramme de chez moi, lança-t-il, dédaigneux. Le vieux Marsh resta bouche bée de surprise. L'idée lui paraissait si énorme, si extravagante, qu'il dut chercher ses paroles. Lorsqu'il eut retrouvé son assiette, il eut recours aux sarcasmes. --Un câblogramme! Pensez donc, messieurs et dames, il attend un câblogramme. Lui, attendre un câblogramme, ce fainéant, ce propre-à-rien, ce nigaud. De son papa, sans doute! Naturellement. Un dollar ou deux le mot... ce n'est rien, ça; chez lui, on ne se soucie pas de ces bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un père. Son père doit être, je suppose, au moins... son père est, évidemment... --Mon père est un lord d'Angleterre! Le groupe fut abasourdi devant l'immensité de l'impudence de ce jeune vaurien. L'instant d'après, tous s'esclaffèrent d'un rire qui faisait sauter les fenêtres sur leurs gonds. Tracy était trop en colère pour se rendre compte qu'il venait de commettre une sottise. --Laissez-moi passer, s'il vous plaît, fit-il, je... --Un instant, interrompit Marsh en s'inclinant profondément avec ironie; où Sa Seigneurie veut-elle se rendre? --Chercher le câblogramme. Laissez-moi passer. --Excusez, mais Sa Seigneurie restera ici. --Que voulez-vous dire? --Je veux dire que ce n'est pas d'hier que je tiens pension... Je veux dire que je ne me laisse pas monter le cou par n'importe qui, fils de n'importe quoi, venu s'installer sous mon toit parce qu'il n'est bon à rien chez lui; je veux dire que je ne vous laisserai pas vous échapper aussi facilement! Tracy fit un pas vers le vieil homme, mais Mme Marsh s'interposa, disant: --Monsieur Tracy, je vous en prie! Puis elle se tourna vers son mari: --Vous devriez tenir votre langue, au lieu de susciter un scandale! Qu'est-ce qu'il a donc fait pour se voir traiter de la sorte? Vous ne vous apercevez donc pas qu'il a momentanément perdu la tête à cause de tous ses ennuis et de sa détresse. Il n'est pas responsable. --Je vous remercie de faire preuve de tant de bonté, madame, fit Tracy, mais je n'ai pas du tout perdu la tête, et si vous vouliez bien me permettre d'aller jusqu'au bureau du télégraphe... --Vous n'irez pas, criait Marsh. --Ou d'envoyer... --Envoyer? C'est plus fort que tout le reste! S'il y a quelqu'un assez idiot pour faire les commissions d'un dindonneau de cet acabit... --Voici M. Barrow qui voudra bien, si je le lui demande. Barrow! Mais tous clamèrent maintenant à la fois: --Eh! Barrow! Il attend un câblogramme! --Câblogramme de son papa, vous savez! --Oui, câblogramme du marchand de cire! --Eh! dites donc, Barrow! Ce type est un lord; enlevez votre chapeau, s'il vous plaît, et la veste, pendant que vous y êtes! --Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne, et il a télégraphié à son paternel de la lui envoyer. --Allez sur-le-champ querir ce câblogramme, Barrow! Sa Hautesse est un peu fatiguée aujourd'hui. --Taisez-vous un peu, leur cria Barrow. Puis il se tourna vers Tracy en disant, plutôt avec sévérité: --Qu'est-ce qui vous arrive? Comment vous êtes-vous laissé aller à raconter des billevesées de la sorte? Je vous croyais plus raisonnable. --Je n'ai pas raconté de billevesées, et si vous vouliez être assez aimable pour aller jusqu'au bureau du télégraphe... --Ne continuez donc pas! Je suis votre ami envers et contre tout, et tant qu'il s'agit de quelque chose de raisonnable. Mais vous avez perdu la tête, et cette perspective fallacieuse d'un câblogramme... --Moi j'irai jusqu'au bureau, dit Brady. --Je vous remercie du fond de mon cœur. Allez-y vite, et nous verrons bien! Brady partit. Il y eut dès cet instant une accalmie, comme si un doute très vague venait d'envahir les cerveaux, un doute que l'on aurait pu formuler ainsi: «Après tout, il se peut que ce garçon attende une dépêche... il se peut qu'il ait un père quelque part... il se peut que nous nous soyons avancés un peu trop loin en nous moquant de _tout_ ce qu'il a dit». D'abord on avait cessé de croire, peu à peu les murmures et les chuchotements cessèrent de même. Le groupe se dispersait lentement, les uns après les autres gagnaient la salle à manger. Barrow essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua: --Pas encore, Barrow, tout à l'heure! Mme Marsh et Hattie essayèrent à leur tour de le persuader, mais il leur déclara: --J'aime mieux attendre... qu'il soit de retour. Le vieux Marsh lui-même commença à craindre d'avoir été un peu vif, et il passa devant Tracy en lui lançant un regard contenant une invite, mais l'attitude positive du jeune Anglais l'empêcha de parler. Le quart d'heure d'attente parut interminable dans ce silence morne. Quand enfin on entendit les pas de Brady dans l'antichambre, chacun se leva et vint près de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir Brady remettre une enveloppe à Tracy. Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe et jeta un coup d'œil sur son contenu. Mais le télégramme glissa entre ses doigts et tomba à terre. Il était pâle comme un linge. Le message ne contenait que ce seul mot: «Merci». La honte et le désespoir de Tracy firent une certaine impression sur l'assistance. Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût été non seulement pénible, mais impossible au jeune homme de demeurer dans la pension Marsh. --Après la pluie le beau temps; oublions cette journée désagréable, et vous, Tracy, reprenez courage; je vous trouverai du travail, car il faut que vous soyez réhabilité dans l'esprit de tous! disait Barrow avec bonhomie. Mais deux longues journées, deux journées interminables pour Tracy, s'écoulèrent encore, sans qu'aucun rayon de soleil parût à l'horizon. Enfin, un soir Barrow demanda à Tracy: --Puisque vous avez eu de l'instruction, est-ce que vous ne sauriez pas peindre... un tout petit peu? Savez-vous tenir un pinceau? Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin et même de la peinture à l'aquarelle et à l'huile ne lui était point étranger. Ce fut la planche de salut. Barrow connaissait deux Allemands qui gagnaient confortablement leur vie en faisant les portraits des petits boutiquiers. L'un savait tant bien que mal dessiner un personnage ressemblant, l'autre était chargé d'exécuter les accessoires, mais il ne réussissait que les canons; c'était la seule chose qu'il avait appris à dessiner lorsqu'il était matelot. Leurs affaires prospéraient, mais ils rencontraient souvent des contretemps, car tantôt un charcutier aurait préféré être représenté auprès de son comptoir, tantôt un forgeron à côté de son enclume. Tous devaient se contenter du canon. Un mécanicien aurait commandé son portrait s'il avait été possible de substituer une locomotive à l'engin de guerre. Tracy affirma qu'il n'aurait aucune difficulté pour satisfaire à ce désir. Dès le lendemain, après une présentation chaleureuse, Barrow laissa son ami avec les deux artistes, et Tracy réussit une locomotive qui fit l'enchantement de tout le monde. Il devint dès lors l'associé des artistes et ses jours se passèrent à représenter en peinture des paysages, des pots de fleurs, des rochers, des chats, des guitares, des pianos, des saucisses, des camions, avec un succès croissant. Tracy gagnait sa vie, et une grande fierté avait maintenant succédé à son désespoir. CHAPITRE XV Le colonel Sellers était visiblement plongé dans des réflexions d'une extrême gravité, lorsque son vieil ami, le représentant non reconnu de Cherokee, lui dit: --A vous voir, on pourrait supposer que vous êtes en train de former quelque projet si vaste que les réserves de la Banque d'Angleterre suffiraient à peine à sa réalisation! Le colonel fut extrêmement surpris: --Hawkins, vous me faites trembler. Vous savez donc lire dans la pensée d'autrui? --Non, je ne m'en suis jamais occupé. --Expliquez alors comment vous avez pu avoir cette idée à ce moment même! C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée, et pas autre chose. Car j'élabore en réalité un projet qui nécessite les fonds de la Banque d'Angleterre. Comment l'avez-vous deviné? Voilà qui est intéressant. --Ce ne fut qu'une simple idée qui traversa mon esprit par hasard. D'autre part, je comprends fort bien que pour vos divers projets des millions soient nécessaires, mais depuis quelque temps vous ne parlez que de milliards... Cela seul me fait supposer que vous chérissez en secret un projet infiniment plus grand. L'intérêt et l'étonnement du noble lord s'accrurent à chacune de ces paroles, et plein d'admiration il répondit: --Votre raisonnement est d'une logique merveilleuse, Washington! Il témoigne, si je ne me trompe, d'une perspicacité de premier ordre. Il est donc juste que je vous fasse part de ce qui me préoccupe. Je n'ai pas besoin de vous dire que ceci est entre nous; comme vous le verrez par vous-même, mon projet aura plus de chances de succès s'il est ignoré de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous remarqué que j'ai ici un grand nombre de livres et de brochures se rapportant à la situation en Russie? --Il faudrait être tout au moins aveugle pour ne pas le remarquer. --Mes études ont eu un résultat définitif. La Russie est une grande, une magnifique nation, qui mérite d'être libérée de l'autocratie. Il fit une pause, puis ajouta sur un ton très net: --Quand je disposerai de ces sommes, je la délivrerai. --Sapristi! --Vous n'avez pas besoin de sursauter pour cela! --Mon Dieu! Lorsque vous voulez émettre des idées de cette envergure, vous feriez bien d'aller doucement si vous ne tenez pas à voir votre interlocuteur sauter en l'air et du coup traverser le plafond; vous devriez même prévenir en faisant du bruit, de l'agitation, bref, quelque excentricité de préférence, afin de le mettre sur ses gardes. Mais continuez, s'il vous plaît. Je me sens un peu mieux... je suis tout oreilles. --Voilà! J'ai donc examiné la question et je suis arrivé à cette conclusion que la méthode employée par les patriotes russes, quoique n'étant pas mauvaise, est loin d'être la meilleure, ni surtout la plus rapide. Ils veulent révolutionner la Russie par en dedans, ce qui est lent et plein de dangers pour les instigateurs. Savez-vous comment Pierre le Grand s'y prit avec son armée? Il ne commença pas les préparatifs de la lutte sous les yeux des strélitz qu'il lui fallait exterminer. Au contraire, il partit de loin, avec un seul régiment, en secret. Avant que les strélitz en fussent informés seulement, son régiment était déjà une armée, et, leur position étant tournée, ils durent se défiler. Rien que cette petite idée fonda le plus effroyable despotisme que le monde ait connu. La même petite idée pourra servir à briser ce despotisme. C'est ce que la réalisation de mon projet ne manquera pas de prouver. Je vais m'installer sur les flancs du monstre, et mettre en œuvre le plan de Pierre le Grand. --Ceci est d'un intérêt colossal, Rossmore. Comment allez-vous vous y prendre? --Je vais tout d'abord faire l'acquisition de la Sibérie où j'instaurerai la république. --Paf! Encore un coup où il aurait fallu prévenir! Acheter la Sibérie? --Mais oui, aussitôt que je serai en possession des fonds. Je me moque totalement du prix, je suis acquéreur. Remarquez ceci maintenant,--je garantis que vous n'y avez jamais songé. Où, dans quelle contrée trouveriez-vous le plus de virilité noble, de courage, d'héroïsme, d'abnégation, de dévouement à un idéal élevé, d'amour de la liberté, de grande culture et de vastes intelligences proportionnellement au nombre des habitants? Devinez-vous quel est ce coin de la terre entre tous privilégié? --La Sibérie! --Juste! --Vous avez raison, il n'y a pas de doute; mais j'avoue que je n'y avais jamais pensé. --Personne n'y pense jamais! Mais il en est ainsi, tout de même. Dans ces mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni une foule d'hommes entre les meilleurs, les plus nobles et les plus capables que Dieu ait jamais créés. Supposez que vous ayez une telle population à vendre, vous ne l'offririez pas au despotisme? Non! le despotisme ne sait pas l'utiliser; vous perdriez de l'argent. Le despotisme ne sait se servir que de bétail humain. Mais supposez que vous alliez lancer une république! --En effet, je comprends. Ce sont précisément les matériaux rêvés. --Je le présume! Voilà cette Sibérie dotée des matériaux les plus superbes, les mieux choisis qui soient au monde pour une république, et il en vient d'autres, sans cesse, tout le temps il en vient, n'est-ce pas? Quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement, cette terre est ainsi peuplée grâce au système le mieux combiné qu'on ait jamais inventé probablement. Grâce à ce système, la totalité des cent millions d'individus de la Russie est continuellement et patiemment tamisée, tamisée par les soins de myriades d'experts entraînés, d'espions payés par l'empereur en personne. Dès que ceux-ci mettent la main sur un homme, une femme ou un enfant exceptionnellement doué par la nature, ou instruit, ou d'intelligence ou de caractère élevé, ils l'expédient tout droit en Sibérie. C'est admirable... c'est merveilleux! L'application du système est à tel point parfaite et si efficace, qu'elle maintient la moyenne de la population russe au niveau d'intelligence et d'instruction du tsar. --Voyons, n'exagéreriez-vous pas un peu? --Eh!... c'est en tout cas ce que l'on dit. Pour ma part, je ne serais pas éloigné de croire que l'on ment. Mais, en vérité, ce serait scandaleux que l'on puisse médire de toute une nation de la sorte. Maintenant, vous êtes à même d'apprécier la valeur des matériaux républicains qui sont accumulés en Sibérie! Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible, mais son ardeur et son énergie reprirent rapidement le dessus, et il se dressa, debout, pour ajouter: --A l'instant où j'organiserai cette république-là, la vive lumière de liberté, d'intelligence qui alors rayonnera sur le monde apparaîtra aux yeux de tous comme un nouveau soleil. La multitude innombrable des esclaves russes se lèvera pour marcher vers l'Est, en laissant derrière eux... quoi? un trône vide dans un pays à l'abandon. Voilà ce que l'on peut réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai. Il demeura un instant sans bouger, secoué au plus profond de son être par cette vision sublime, puis ajouta avec une gravité impressionnante: --Je vous prie de m'excuser, commandant Hawkins; c'est la première fois que je me sers de cette expression... sacrilège... vous me le pardonnerez... Hawkins fit signe qu'il ne demandait pas mieux. --Vous comprenez mon exaltation dans les circonstances actuelles?... De naissance, je suis un démocrate, et si un héritage m'a rendu aristocrate... Le lord s'arrêta brusquement, son corps se raidit et, muet de stupéfaction, il regarda par la fenêtre, dépourvue de rideaux. A la fin, il fit un geste pour attirer l'attention de Hawkins, disant, hors d'haleine par l'émotion: --Regardez! --Qu'est-ce, colonel? --La chose! --Non? --Vrai comme je vous parle. Tenez-vous bien tranquille. Je l'impressionne par le fluide... j'y concentre toutes mes forces. J'ai pu l'amener jusque-là... je vais l'attirer dans la maison, à présent; vous allez voir! Il commença à gesticuler dans l'air avec les deux mains, comme un magnétiseur. --Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez! C'était parfaitement exact. Tracy, qui se promenait tranquillement, avait soudain aperçu les armoiries de sa famille au-dessus de la porte d'entrée de cette maison d'aspect désolé. Les armoiries l'avaient fait sourire. Ce n'était pas étonnant, elles avaient fait sourire tout le monde et jusqu'aux chats du quartier. --Regardez, Hawkins, regardez! Je l'attire par ici. --Assurément... vous l'attirez, Rossmore. Si jamais j'avais douté de la matérialisation, j'y croirais à partir de maintenant. Quelle heureuse journée! Tracy s'était approché pour lire les inscriptions sur les plaques, et se disait: «Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le logement du prétendant américain». --Elle vient... elle vient tout droit. Je vais me glisser en bas et la tirer en dedans. Vous me suivrez! Sellers, pâle et en proie à une agitation assez manifeste, ouvrit la porte et se trouva face à face avec Tracy. Le brave vieillard ne put recouvrer la voix sur l'heure; enfin il murmura délicatement: --Passez le seuil... monsieur... --Tracy... Howard Tracy. --Tracy... merci... Entrez, s'il vous plaît, vous êtes attendu. Considérablement intrigué, Tracy entra, en disant: --Attendu? Il doit y avoir erreur. --Oh! je suis certain que non, fit Sellers en jetant un coup d'œil vers Hawkins, survenu, comme pour lui signaler d'avance l'effet que produirait sa prochaine observation. Ensuite il dit en appuyant sur chaque syllabe: --Je suis... celui que vous savez! Au grand étonnement des deux conspirateurs, cette remarque ne produisit pas le moindre effet dramatique. Le nouveau venu se borna à répondre d'une façon nullement embarrassée: --Je vous demande bien pardon... mais pas du tout. Je ne sais pas qui vous êtes, je ne fais que présumer que vous êtes la personne dont les titres figurent sur la porte. --Parfaitement exact! Veuillez vous asseoir, je vous prie; prenez place! Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait plus au juste quoi faire ni quoi dire; toute sa présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut Hawkins un peu à part, qui, l'œil hagard, contemplait ce qui devait être l'apparition d'un homme défunt; une idée lui vint et il se tourna vivement vers Tracy, disant: --Mille pardons, cher monsieur, je néglige la plus essentielle courtoisie due à un hôte inconnu. Permettez-moi de vous présenter mon ami, le général Hawkins... général Hawkins, notre nouveau sénateur, représentant d'une brillante contrée récemment incorporée parmi nos glorieux États, Cherokee.--Voilà un nom qui l'impressionnera, puisqu'il le connaît! se dit intérieurement le colonel; mais le nom supposé familier ne produisit aucun effet. Il résuma: --Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy, de... --D'Angleterre. --D'Angleterre? Comment? Mais ce n'est pas poss... --Pardon, né en Angleterre. --Et vous en êtes arrivé ici depuis peu? --Tout récemment. Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme ment comme un expert. Il est de l'espèce impudente que le feu ne parviendrait pas à purifier. Je vais lui fournir une nouvelle occasion d'exercer son beau talent.» Il dit à haute voix avec l'accent de la plus profonde ironie: --Vous visitez sans doute notre grand pays en touriste. Je suppose qu'en voyageant dans les magnifiques parages de notre «Far West»... --Je n'ai pas été dans l'Ouest et je vous assure que jusqu'à présent je n'ai guère cultivé les plaisirs du tourisme avec parti pris. Ne serait-ce que pour vivre, un artiste est tenu de travailler et non de s'amuser. «Un artiste, se dit Hawkins en lui-même, en songeant au cambriolage de la banque; le titre ne manque pas d'à-propos». --Ah! vous êtes artiste? fit le colonel en se disant: «Je le tiens, ce coup-ci!» --Oui, sans prétention, toutefois. --Quel genre? poursuivit le rusé vétéran. --Je fais de la peinture à l'huile. --Voilà qui tombe à merveille! (Décidément, il est pris!) Vous serait-il possible de vous charger de la restauration de quelques-uns de mes tableaux? --Je serais très heureux... si vous voulez bien me les montrer. Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras, ni même d'un désir d'éluder la proposition. Le colonel était par contre décontenancé. Il conduisit Tracy devant un chromo fort endommagé et commença: --Ce Del Sarto... --Est-ce là un Del Sarto? Le colonel lança un regard plein de reproches sur Tracy, puis reprit comme s'il n'avait pas entendu la question. --Ce Del Sarto est peut-être le seul original, dû au sublime maître, que l'on possède en ce pays. Vous voyez vous-même que l'œuvre est d'une délicatesse telle qu'il faut une adresse incomparable... Vous conviendrait-il de nous montrer ce que vous savez faire, avant de... --Avec joie! Si vous voulez que je copie une de ces merveilles? On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste--des reliques de la vie de Sally au pensionnat--et Tracy déclara que, quoique plus familier avec la peinture à l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il se mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il voyait autour de lui l'intéressait puissamment, et dans sa curiosité il ne put s'empêcher d'examiner le milieu dans lequel il se trouvait, au lieu de travailler. CHAPITRE XVI Cependant le lord et Hawkins entretenaient une conversation privée des plus graves. --Le mystère qui m'angoisse est de savoir comment il a pu être nanti d'un second bras! --Oui, cela me trouble également. Mais surtout le fait que l'apparition prétend être anglaise. Que pensez-vous de cela, colonel? --Je vous jure, Hawkins, que je suis confondu. Je n'y comprends rien... c'est vraiment angoissant. --Ne penseriez-vous pas que peut-être nous n'avons pas matérialisé le vrai? --Une fausse apparition, alors? Comment accordez-vous cela avec les vêtements? --Les vêtements sont parfaitement exacts, cela n'est pas niable. Mais qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons pas réclamer la récompense, puisqu'elle est promise à celui qui livrera un manchot de nationalité américaine. Et nous n'avons obtenu qu'un Anglais avec ses deux bras. --Il se pourrait que cette objection fût à écarter. Dites-vous bien qu'il n'a rien de moins que ce qu'on exige... Il a quelque chose en plus, voilà tout! Mais il s'aperçut que cet argument n'était pas décisif, et n'insista pas. Les deux amis demeurèrent longtemps silencieux et perplexes. A la fin, la figure du lord s'illumina de la clarté de l'inspiration et il s'exprima ainsi, non sans une ardeur contenue: --Hawkins! Cette matérialisation est plus haute et plus noble que nous n'avions jamais osé le rêver. Quelle stupéfiante et solennelle tâche nous avons réalisée! Le mystère m'apparaît en ce moment avec une netteté remarquable, limpide comme le jour. Tout homme est le résultat combiné d'une série de molécules et d'atomes ataviques, de particules ancestrales qui se continuent. Cette matérialisation actuelle est incomplète; nous n'avons pu mener l'opération que jusqu'au commencement du siècle dernier environ. --Que voulez-vous dire, colonel? s'écria Hawkins, suffoqué de craintes vagues à ces paroles de son vieil ami. --Ceci tout simplement: nous avons matérialisé l'aïeul de cette canaille. --Oh! ne me dites pas cela! C'est épouvantable! --Pourtant c'est la vérité, Hawkins; je le sais. Examinez les faits. Cette apparition est anglaise, ne perdez pas cela de vue. Elle s'exprime d'une façon fort correcte, notez cela. Elle est artiste, notez cela. Elle a les manières et la tenue d'un gentleman, notez cela. Où trouvez-vous le cow-boy? Répondez, si vous le pouvez. --Rossmore, ceci est terrifiant. C'est plus terrifiant qu'on n'ose penser. --Jamais nous n'avons ressuscité autre chose que les vêtements de cette canaille, rien que les vêtements. --Colonel, voulez-vous vraiment dire que... Le colonel frappa du poing sur la table: --Voici ce que je peux vous dire exactement: la matérialisation est prématurée, la canaille nous a échappé; ceci n'est qu'un maudit aïeul. Il se leva et commença à arpenter la chambre, en proie à une vive excitation. Hawkins dit d'une voix plaintive: --C'est un amer désappointement... très amer. --Je le sais, sénateur, je le sais. Et je le sens très profondément de mon côté. Mais il faut nous soumettre... pour des raisons d'ordre moral. J'ai bien besoin d'argent, Dieu sait, mais je ne suis pas assez pauvre, pas assez dégoûtant pour me prêter au châtiment de l'ancêtre d'un individu en raison d'un crime commis par les descendants de cet ancêtre. --Mais, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez, ne brusquez pas vos arrêts. Vous savez que c'est notre unique chance de trouver de l'argent, et qu'en outre la Bible déclare que la postérité jusqu'à la quatrième génération sera punie pour les péchés et les crimes commis par les ancêtres avec lesquels ils n'ont rien de commun. Il ne peut donc y avoir aucune injustice à retourner les rôles. Le colonel ne manqua pas de reconnaître la forte logique de ce raisonnement. Il réfléchit longuement, puis dit: --Je ne trouve vraiment aucune objection sérieuse. Bien que cela paraisse une chose quasi monstrueuse de tourmenter ce pauvre diable d'autrefois pour un cambriolage qu'il n'a pas du tout commis, je pense que nous devons le remettre entre les mains des autorités. --C'est ce que je ferais, dit Hawkins, soulagé et joyeux. Je le dénoncerais s'il était la combinaison de mille ancêtres. --Grand Dieu! Voilà exactement ce qu'il est, dit Sellers avec une sorte de grognement; exactement. Tous ses ancêtres ont apporté une parcelle de leur contribution. Il y a en lui des atomes de prêtres, de femmes délicieuses et charmantes, de toutes espèces de gens qui ont vécu sur cette terre au cours des siècles et disparu il y a longtemps, et voici que, grâce à notre action, ils ont quitté leur paix sacrée pour venir répondre d'un cambriolage de méchante banque commis là-bas à Cherokee... ce qui est un scandale choquant, quand on y pense. --Oh! colonel, ne parlez pas ainsi; à vous entendre, je me désole, et je ressens une honte sans nom du rôle que je me propose de jouer... --Attendez! j'ai trouvé. --Un rayon d'espoir, dites! Je suis sur des braises ardentes. --C'est si simple! Un enfant aurait pu le trouver. Écoutez! Il est en parfait état tel qu'il est maintenant, rien à dire, une reconstitution qui date du commencement du siècle dernier. Eh bien! je n'ai qu'à poursuivre la matérialisation et l'amener par la même méthode jusqu'à notre époque actuelle. Rien ne s'y oppose, n'est-ce pas? --Jamais je n'y aurais pensé! Sapristi, s'écria Hawkins, de nouveau joyeux, voilà ce qu'il faut faire. Quelle intelligence vous avez! Va-t-il se démunir du bras superflu? --Assurément. --Et perdre son accent anglais? --Son accent disparaîtra complètement. Il s'exprimera en patois de Cherokee et en langage vulgaire. --Colonel! Peut-être qu'il avouera? --Avouer? Rien que ce cambriolage de banque? --Oui, mais pourquoi dites-vous «rien que»? Le colonel répliqua sur le ton impressionnant qu'il affectait si volontiers: --Hawkins! Il se trouvera entièrement soumis à ma volonté... Je lui ferai avouer tous les crimes qu'il a pu commettre. Ils doivent être légion. Saisissez-vous l'idée? --Pas tout à fait, je crains. --Toutes les récompenses promises nous reviendront. --Conception prodigieuse, en effet. Je n'ai jamais rencontré un homme capable de déduire toutes les conséquences d'une idée première comme vous. --Ce n'est rien, ça! Cela me vient naturellement. Quand il aura fini son temps dans une prison, on l'expédiera dans une autre, et ainsi de suite. Nous n'aurons qu'à encaisser les récompenses au fur et à mesure. Ce sont des revenus certains pour toute notre vie, Hawkins. Un placement supérieur à tout autre pour la bonne raison qu'il est indestructible. --On dirait, à réfléchir, que vous ne devez pas vous tromper! --On dirait! Mais cela est certain. On ne peut pas nier que j'aie quelque expérience en matière de finance, et je n'hésite pas à déclarer que ceci constitue un des fonds les plus sérieux que j'aie jamais eu à examiner. --Vous le croyez, sincèrement? --Oui, je le crois, en toute sincérité. --Ah! colonel! La continuelle détresse d'être pauvre! Si nous pouvions le réaliser immédiatement. Je veux dire si nous pouvions le vendre... des parts, pas la totalité, suffisamment pour... --Voyez comme vous tremblez... Cela vient de votre manque d'expérience. Mon ami, quand vous serez aussi familiarisé avec de vastes opérations que je le suis, vous changerez. Regardez-moi! Est-ce que je tremble le moins du monde? Est-ce que mes pupilles se dilatent? Tâtez mon pouls... Toc, toc, toc... aussi calme que si j'étais endormi. Et néanmoins, songez à tout ce qui se passe dans mon cerveau, solide comme le granit, impassible. Une suite de chiffres qui griseraient un novice en matière financière, par leur seule vue. Eh bien, c'est en demeurant calme et en examinant froidement les pour et contre qu'un homme se rend compte des valeurs précises, et évite ainsi de tomber dans les erreurs qu'un novice commettra infailliblement, une erreur comme la vôtre, par exemple... celle de vouloir réaliser à tout prix. Écoutez ce que je vais vous dire! Votre idée est de vendre une part de cet homme matérialisé contre de l'argent comptant. La mienne est par contre... devinez! --Je ne peux pas. Dites! --De le mettre en actions, naturellement. --Vrai! Je n'y aurais pas pensé. --Parce que vous n'êtes pas de la finance. Supposons qu'il ait commis un millier de crimes. C'est une estimation qui n'a rien d'exagéré. A le voir, même dans son état inachevé, il a dû en commettre près d'un million peut-être. Mais ne disons qu'un millier pour rester dans des limites raisonnables. Cinq mille dollars de récompense, multipliés par mille, cela nous donne le chiffre d'un revenu certain de... 5 millions de dollars. --Attendez! Que je respire un moment! --Et la propriété est indestructible, d'un rendement perpétuel. Une propriété de la sorte, avec ses dispositions, continuera indéfiniment à commettre des crimes et à nous procurer des récompenses. --Je suis abasourdi... ma tête tourne... --Qu'elle tourne! Cela ne vous fera aucun mal! Maintenant que l'affaire est claire, ne vous préoccupez pas du reste. Je me charge de former une société au moment voulu. Vous ne doutez pas de mes capacités quand il s'agira d'établir les bases sur lesquelles nous serons assurés d'un maximum de bénéfices? --Assurément non! Je peux le dire sans mentir. --Fort bien, alors. C'est donc une affaire décidée. Chaque chose à son tour! Nous autres, vieux routiers, nous procédons méthodiquement et avec ordre. Quelle est la seconde affaire sur le chantier? La continuation de la matérialisation... l'opération nécessaire pour la ramener à notre époque. Je vais commencer sans délai. Il me semble... --Dites donc, Rossmore! Vous ne l'avez pas enfermée? Je parie qu'elle s'est échappée. --Tranquillisez-vous à ce sujet. --Pourquoi ne se serait-elle pas sauvée? --Qu'elle le fasse donc; cela n'a aucune espèce d'importance. --Je considérerais cela comme une vraie calamité, pour ma part. --Pourquoi donc, mon bon ami? Une fois dans mon pouvoir, impossible de s'y soustraire. La matérialisation peut aller et venir en toute liberté. J'aurai toujours la faculté de la reconstituer et de la ramener par la seule force de ma volonté. --Je suis excessivement heureux de vous l'entendre dire, je vous assure. --Je vais lui donner à faire toute la peinture qu'elle désirera; nous et toute la famille lui rendrons la vie aussi douce et aussi confortable que possible. Aucune nécessité de contrecarrer ses mouvements! J'espère, toutefois, la persuader de rester très calme et tranquille, car une matérialisation en état inachevé devra naturellement être très molle, très inconsistante, et... à propos... je me demande d'où elle est venue? --D'où? Que voulez-vous dire? Le lord indiqua délicatement, de la main levée, le ciel. Hawkins sursauta, puis se plongea en de profondes réflexions; au bout de quelques instants, la tristesse peinte sur sa figure, il désigna la terre. --Qu'est-ce qui peut vous le faire supposer, Washington? --Je ne sais pas au juste. Mais on se rend assez bien compte qu'il ne paraît guère regretter son séjour habituel. --Très logique! Très bien déduit! Nous lui avons rendu service, à cette chose. Mais je vais tout de même l'interroger, sans brusquerie, pour tâcher de découvrir si nous avons deviné juste. --Combien de temps cela prendra-t-il, selon vous, colonel, de le terminer et de le ramener à la date d'aujourd'hui? --J'aimerais à le savoir, mais je l'ignore. Je suis assez troublé par ce détail imprévu: la nécessité de reprendre la matérialisation à une date déterminée afin de l'accomplir graduellement... --Rossmore! cria une voix féminine. --Oui, ma chérie! Nous sommes dans mon laboratoire. Venez! Hawkins est avec moi. Faites bien attention Hawkins, chuchota-t-il à celui-ci; aux yeux de toute la famille il ne doit être qu'un jeune homme, bien en vie, ne l'oubliez pas! Chut! La voici! --Ne vous dérangez pas! Je voulais simplement demander qui est en train de peindre en bas. --Oh! c'est un jeune artiste, un jeune Anglais, nommé Tracy... Beaucoup de talent, le disciple préféré de Hans Christian Andersen... ou d'un autre vieux maître; je crois bien que c'est d'Andersen. Il va remettre en état quelques-uns de nos chefs-d'œuvre italiens. Vous lui avez parlé? --Un mot seulement. J'entrai à l'improviste... et alors j'ai voulu être polie... je lui ai demandé s'il ne voulait rien prendre (_Sellers fait signe à Hawkins d'être attentif_), mais il refusa en disant qu'il n'avait pas d'appétit (_Nouveau signe ironique_), et alors j'apportai quelques pommes dans un compotier (_Nouveau signe_), et il en voulut bien manger... --Comment? s'écria le colonel en sursautant comme mû par un ressort. Lady Rossmore devint muette de surprise. --Qu'est-ce que vous avez donc? murmura-t-elle finalement; et, comme elle ne reçut aucune réponse de son époux ahuri, elle sortit. Dès qu'elle se fut éloignée, le colonel dit d'une voix éteinte: --Venez, Hawkins. Il faut que nous nous en assurions par nous-mêmes. Cela ne peut être qu'une erreur. Ils s'empressèrent de descendre sans bruit et regardèrent par la porte entr'ouverte du salon. Sellers, de plus en plus confondu, chuchota: --La matérialisation mange une pomme. C'est un spectacle à vous faire dresser les cheveux sur la tête, Hawkins, c'est horrible. Emmenez-moi d'ici, je ne peux pas le supporter! Et en silence ils regagnèrent le laboratoire. CHAPITRE XVII Les travaux de Tracy n'avançaient que lentement, car ses pensées étaient ailleurs. Bien des choses l'intriguaient. A la fin, il crut avoir découvert la clef des divers mystères dont il se sentait entouré, et il se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; j'ignore jusqu'à quel point, mais d'un cran ou de deux, il est en train de déménager. Cela seul peut expliquer cet enchevêtrement d'extravagances: ces chromos hideux qu'il prend pour des tableaux de maîtres, ces portraits grotesques qui à son esprit égaré représentent des membres de la famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, et aussi sa façon bizarre de prétendre qu'il m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre à la visite du vicomte Berkeley dont toute la presse a annoncé la mort? De Howard Tracy il ne saurait être question. Au diable tout cela! Son discours prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il n'attendait ni un Anglais, ni un peintre, et malgré cela je parais répondre à une idée préconçue. Et il paraît très satisfait de moi. Bien sûr qu'il est un peu braque, même pas mal, le pauvre vieux. Avec ça, il est assez intéressant, mais je suppose que tous les gens dans sa situation le sont... J'espère qu'il sera content de mon travail; il ne me déplairait pas de venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. Aussi, quand j'écrirai à mon père... mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui me fait trop de peine... J'entends des pas... travaillons! C'est le vieux gentleman. Il a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements lui paraissent suspects... Ils le sont en effet, sur le dos d'un peintre. Si ma conscience m'autorisait à les quitter pour d'autres... mais il ne doit pas en être question. Je me demande pourquoi il fait tant de gestes dans l'air avec ses mains. On dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela ne me plaît qu'à moitié... c'est presque lugubre.» Le colonel murmura: «Cela lui fait de l'effet, cela se voit. Pour cette fois, cela doit suffire. Il n'est pas encore très solide et on risquerait, qui sait? de le désincarner! Je vais lui poser deux ou trois questions habiles afin d'essayer de découvrir quelle est la demeure de son âme». S'approchant davantage, le colonel dit avec affabilité: --Ne vous laissez pas déranger par moi, monsieur Tracy. Je désire seulement jeter un petit coup d'œil sur votre travail. Ah! ah! Mais c'est fort beau, en vérité, fort beau! Vous faites cela avec élégance. Ma fille va en être charmée. Cela ne vous gêne pas si je m'assois près de vous? --Je vous en prie, au contraire. --Je ne vous gênerai pas? Je veux dire: ma présence ne va pas troubler votre inspiration? Tracy rit en répondant que son inspiration n'était pas d'un caractère assez subtil pour être aussi facilement incommodée. Le colonel lui adressa diverses questions adroites--plutôt bizarres, d'après Tracy--et les réponses furent si satisfaisantes que le colonel, de plus en plus fier de ce qu'il avait accompli, se dit en lui-même: «Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle se présente d'ores et déjà. Il est solide, solide, et se conservera certainement, solide comme un corps vivant. C'est merveilleux, simplement merveilleux. Je crois qu'il ne me serait pas impossible de le pétrifier.» Au bout de quelques instants, il demanda délicatement: --Préférez-vous être ici... ou là-bas? --Là-bas? Où cela? --Eh!... là... où vous avez été. La pensée de Tracy retourna naturellement à la pension, et il répondit sans hésitation: --Oh! ici... sans comparaison. Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses paroles ne sonnent pas faux... il n'y a pas de doute! Ce qui nous prouve bien où il a séjourné; pauvre âme! J'en suis bien content. Je suis bien heureux de l'avoir fait sortir de là». Il demeura plongé dans ses réflexions, l'œil fixé sur le pinceau. «Oui, oui, se dit-il, cela explique pourquoi je n'ai eu aucun succès en ce qui concerne le pauvre Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. Tant mieux, tant mieux. Il n'est pas à plaindre, lui!» Sally Sellers fit son entrée, venant du dehors. Elle avait un air tout à fait charmant. On lui présenta le peintre. Ce fut un véritable coup de foudre, un cas grave d'amour réciproque à première vue, quoique ni l'un ni l'autre peut-être ne s'en rendît un compte exact. L'Anglais fit en lui-même cette remarque significative: «Qui sait? après tout, il n'est peut-être pas fou du tout!» Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt pour le travail de Tracy, ce qui fit grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence bienveillante qui lui prouva la hauteur de caractère de la jeune fille. Sellers avait hâte de faire part de ses découvertes à Hawkins; il s'esquiva en disant que «si les deux jeunes fervents de la muse des couleurs croyaient n'avoir aucun besoin de lui, il irait s'occuper de ses affaires». Le peintre se dit: «Je le crois un peu original, il n'y a pas à dire, mais c'est tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir jugé un homme trop sévèrement sans attendre que celui-ci eût pu montrer sa véritable nature. Naturellement, le jeune étranger ne tarda pas à se sentir à son aise, et à s'entretenir fort agréablement avec Gwendolen. La jeune fille américaine possède en général d'appréciables qualités; elle est naturelle, loyale et d'une franchise inoffensive; les conventions lui pèsent peu. Sa présence et ses façons ne causent aucune gêne; on se trouve rapidement en bons termes avec elle sans pouvoir dire au juste comment cela s'est fait. Peu à peu, au cours d'une conversation décousue, une amitié spontanée s'était établie entre eux. La cordialité et la rapidité de ce sentiment furent rendues évidentes par ce seul fait qu'au bout d'une demi-heure tous les deux avaient cessé de faire attention aux vêtements singuliers dont Tracy était affublé. Mais bientôt celui-ci se remit à y songer avec quelque gêne; il apparut dès lors que Gwendolen avait presque cessé de s'en étonner, tandis que Tracy regrettait fort de les porter à ce moment. Son embarras à ce propos s'accentua lorsque Gwendolen invita le peintre à rester pour le dîner. Il lui fallut décliner cette invitation gracieuse parce qu'il tenait à la vie maintenant que l'existence commençait à avoir quelque prix à ses yeux, et il serait mort de honte en prenant place à la table de gens bien élevés dans de semblables vêtements. Il eut la joie de s'en aller content, car il avait pu constater que Gwendolen était désappointée. Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit dans un bazar faire l'acquisition d'un complet aussi correct que possible. Il se disait bien qu'il avait tort vis-à-vis du cow-boy, mais il aurait eu tort aussi en agissant autrement... et à la fin du compte il se sentit joyeux pour la première fois sur le sol américain. Les vieux de Rossmore Towers étaient inquiets au sujet de Gwendolen qui à table se montra distraite et silencieuse. S'ils y avaient prêté attention, ils auraient pu remarquer qu'elle était très suffisamment éveillée et intéressée dès que la conversation tombait sur le peintre et son travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, on causait d'autre chose et l'instant après l'un des convives s'inquiétait de nouveau avec raison de Gwendolen, lui demandant si elle était souffrante ou si elle avait eu des déboires inattendus dans les affaires de la mode. Sa mère lui proposa divers médicaments renommés, dont les réclames dans les journaux faisaient grand cas, des toniques à base de fer ou autres métaux éprouvés, et son père offrit d'envoyer chercher du vin, bien qu'il fût grand maître d'une ligue anti-alcoolique du district. Elle repoussa avec reconnaissance, mais d'une manière décidée, ces gentillesses. Au moment où la famille se disposait à aller goûter le repos, elle s'en fut en cachette examiner les pinceaux, distinguant particulièrement celui dont il s'était servi de préférence. Le lendemain matin, Tracy sortit, revêtu de son complet neuf, et la boutonnière garnie d'un œillet, aimable attention de Poussie. L'image de Gwendolen Sellers emplissait son âme, et fut la source de riches inspirations du côté art. Durant toute la matinée il travailla avec ingéniosité à la confection de tableaux, ornant les portraits de décorations suggestives et bien tournées pour séduire la clientèle de l'association. Et ses associés eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges. Cependant Gwendolen perdait entièrement sa matinée et, de ce fait, un certain nombre de dollars. Elle supposait que Tracy reviendrait assez tôt dans la journée, et à chaque instant elle quittait sa chambre pour descendre au salon, ranger les pinceaux, mettre quelque chose en ordre et voir s'il était arrivé. Le temps qu'elle passait assise devant son propre travail n'était guère profitable, bien au contraire, ce dont elle s'aperçut avec beaucoup de chagrin. Elle avait occupé ses loisirs dernièrement à dessiner une robe des plus séduisantes pour elle-même; elle eut l'idée d'en achever le dessin au cours de la matinée et le gâcha irrémédiablement. En voyant ce qu'elle venait de faire, elle entrevit aussi la cause et la signification de sa maladresse, et, renonçant à travailler, elle se plia dès lors aux circonstances. A partir de ce moment, elle ne se donna plus la peine de remonter dans sa chambre, mais s'installa définitivement dans le salon en attendant le peintre. Après le lunch, elle recommença à attendre, et une heure entière se passa. Enfin une grande joie fit affluer tout son sang à son cœur: elle venait de l'apercevoir dans la rue. Elle se précipita dans sa chambre où elle s'enferma, comptant bien qu'on l'appellerait pour aider à retrouver le pinceau le plus nécessaire qui avait été égaré... elle seule savait comment et où. En effet, les uns après les autres furent appelés et personne ne put trouver le pinceau; on envoya chercher Gwendolen, et elle ne put le retrouver davantage jusqu'à ce que, enfin, lorsque les autres se furent décidés à porter leurs investigations ailleurs, qui dans la cuisine, qui dans la cave, qui dans la remise au bois, elle réussit à le dénicher. Elle le remit à Tracy en faisant observer qu'elle aurait dû mieux veiller à ce que tout ce dont il avait besoin se trouvât prêt, mais qu'elle ne l'avait pas fait parce qu'elle ne l'attendait que plus tard... Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée de ce qu'elle venait d'avancer. De son côté, il se sentit honteux à la pensée que son impatience l'avait poussé à se présenter plus tôt qu'on ne l'attendait. «Elle ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, se disait-il; je me suis trahi, elle devine tout ce qui se passe en moi, et naturellement elle se moque de moi en secret!» Gwendolen était très contente en un sens, en un autre beaucoup moins. Elle remarquait avec plaisir les nouveaux vêtements et le changement favorable qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé l'œillet dans sa boutonnière. L'œillet de la veille n'avait que fort peu attiré son attention; celui-ci était presque semblable, mais il lui laissa une impression certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir une méthode d'apparence anodine pour en connaître l'histoire, et risqua finalement une faible tentative. --Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, il lui est facile de paraître plus jeune de plusieurs années en ornant sa boutonnière d'une fleur riche en couleur. Je l'ai souvent remarqué. Mais ce n'est peut-être pas cela qui vous donne l'idée d'en porter? --J'imagine que non; mais ce serait certainement une raison suffisante. C'est la première fois que j'en entends parler. --Vous paraissez avoir une préférence pour les œillets. Est-ce à cause de leur aspect ou de leur parfum? --Pas du tout, répondit-il avec simplicité, c'est parce qu'on me les donne... Je n'ai aucune préférence, je crois. «On les lui offre, se dit-elle, non sans un sentiment plutôt glacial à l'égard de cet œillet. Je me demande qui cela peut être, et comment elle est.» La fleur commençait à jouer un rôle important. Elle s'imposait à l'attention à tout propos, elle empêchait toute conversation agréable, elle devenait à chaque instant plus encombrante et plus ennuyeuse. «Je me demande s'il l'aime», songeait Gwendolen; et cette pensée lui donnait un chagrin non équivoque. CHAPITRE XVIII Elle avait tout arrangé pour que rien ne manquât au peintre, et n'avait plus aucun prétexte de rester près de lui. En conséquence, elle lui fit part de son intention de se retirer en le priant d'appeler les domestiques s'il avait besoin de quelque chose. Elle s'en alla toute malheureuse, laissant derrière elle une tristesse analogue. Le temps passait péniblement désormais pour tous les deux. Il ne pouvait pas peindre, tant la pensée de la jeune fille l'obsédait; elle ne pouvait ni dessiner ni faire des projets de modèles, tant elle pensait à lui. Jamais la peinture ne lui avait paru aussi fastidieuse; jamais elle n'avait jugé les choses de la mode aussi dénuées d'intérêt. Elle était partie sans réitérer l'invitation à dîner de la veille, ce qui fut pour lui un sujet de désappointement presque impossible à endurer. De son côté elle n'en souffrait pas moins, puisqu'elle avait estimé qu'elle ne devait pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été difficile du tout de s'y décider, mais aujourd'hui c'eût été tout à fait impossible. Toutes sortes de privilèges sans importance lui avaient donc été ravis dans l'espace de vingt-quatre heures. Il lui semblait qu'elle ne pouvait plus rien faire ou dire à ce jeune homme, sans se sentir instantanément paralysée par la crainte qu'il ne devinât ses sentiments. Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner aujourd'hui, elle tremblait des pieds à la tête. L'après-midi se passait pour elle dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue par des instants de bonheur fugitif. Trois fois elle était descendue, sous des prétextes divers, et avait pu ainsi l'apercevoir six fois, sans avoir l'air d'être venue à cause de lui. Elle s'efforçait de supporter ces secondes de félicité sans rien laisser apparaître, mais elle craignait que son effort ne dépassât le but, et son calme était si peu naturel qu'il risquait de ne pas donner le change. Le peintre eut sa part de ces allées et venues. Lui aussi bénéficia de ces six visions rapides, et des flots de bonheur l'inondaient à chaque fois délicieusement et lui faisaient oublier tout ce que ses pinceaux devaient exécuter. Il y eut ainsi six endroits de la toile qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen retrouva un peu de calme après avoir envoyé un mot à la famille Thompson, des voisins chez lesquels elle s'invitait à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir, à la table de ses parents, d'une absence qu'elle n'avait pas souhaitée. Pendant ce temps, le vieux lord était venu passer un moment en compagnie du peintre et l'avait invité à dîner. Tracy fit un effort colossal pour dissimuler sa joie et sa gratitude; il lui semblait que rien sur cette terre ne saurait ajouter plus de prix à l'existence, maintenant qu'il allait se trouver tout près de Gwendolen, qu'il entendrait sa voix et verrait sa figure durant plusieurs heures. Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme peut apparemment manger des pommes. Nous allons savoir quelle est sa spécialité, car il doit en avoir une... les pommes me paraissant à la limite des nourritures solides plausibles...» La vue des vêtements neufs lui fit éprouver une joie immense. «J'ai réussi à le ramener, en partie tout au moins, jusqu'à notre époque», se dit-il. Sellers déclara être très satisfait du travail de Tracy, et l'engagea à restaurer ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite son portrait, à lui, celui de sa femme et peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur du peintre ne connut plus de bornes à cette perspective. La conversation se poursuivit agréablement, puis le colonel se mit à défaire un paquet et sortit un portrait dont il venait de faire acquisition. Ce portrait n'était qu'un tableau-réclame sur lequel figurait un personnage qui venait de doter les États-Unis d'un nouveau cirage. Le vieux lord le regarda longuement avec tendresse, plongé dans un silence méditatif. Tracy remarqua que quelques larmes perlaient sur ses joues, et voulut alors manifester sa sympathie. --Vous avez du chagrin?... C'est un ami, qui... --Ah! Plus qu'un ami... un parent, celui qui me fut le plus cher ici-bas, quoique l'occasion de le rencontrer ne m'ait jamais été offerte. Oui!... C'est le jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement dans un incendie terri... Mais qu'est-ce que vous avez? --Rien, rien du tout! La surprise de me voir brusquement pour ainsi dire mis en présence d'une personne... dont on a tant entendu parler! Ce portrait est-il ressemblant? --Sans doute! Je ne l'ai jamais vu, mais on distingue aisément qu'il ressemble beaucoup à son père, répondit Sellers en indiquant du regard un autre portrait sur le mur. --Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver une ressemblance. Il est évident que le lord usurpateur a l'aspect d'un homme de grand caractère, tandis que le fils paraît d'une mollesse... --Nous sommes tous ainsi dans la famille, tous, en entrant dans la vie, fit Sellers sans se troubler. Nous débutons tous comme des jeunes fous, pour gagner peu à peu un caractère et une intelligence indiscutables. Vraiment, tous les jeunes de notre famille sont des cerveaux un peu mous. --Certainement, à voir ce portrait, c'est le cas de ce jeune lord. --Oui, il est hors de doute que ce fut un imbécile; il n'y a qu'à voir ses traits. Un imbécile des pieds à la tête. --Merci, murmura Tracy inconsciemment. --Merci, vous dites? --Je veux dire: merci de me donner ces explications. Continuez-les, je vous en prie. --En examinant le portrait, on découvre jusqu'aux détails du caractère. Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci fut surtout ce que j'appellerai un «flancheur». --Un quoi? --Un flancheur; un homme qui commence toujours par prendre une décision ferme, par occuper une position en apparence inexpugnable, tel un Gibraltar, de roc solide... et puis, peu à peu, au dedans de lui-même, il flanche... de plus en plus... pas de Gibraltar à l'intérieur, vous comprenez, pas trace! Voilà le portrait moral de Berkeley tout craché, ce flancheur! Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle d'un mouton? Mais qu'avez-vous donc? Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous aurais-je involontairement offensé, quelquefois? --Oh! pas le moins du monde! Loin de là; je rougis quand quelqu'un parle ainsi de sa propre famille. Dans son for intérieur, il était singulièrement ému en constatant que ces fantaisies insensées du vieillard s'accordaient avec la vérité. N'était-ce pas là son vrai caractère, à lui? N'était-il pas parti d'Angleterre avec des décisions inébranlables... et depuis, ne s'était-il pas montré en tout un «flancheur»? Il dit à haute voix: --Supposez-vous que ce mouton aurait pu concevoir une grande idée, d'abnégation et de sacrifice, par exemple? Aurait-il pu, par exemple, se décider à renoncer à son héritage, aux honneurs et à la fortune... --S'il pouvait? Mais regardez donc son portrait! C'est précisément ce qu'il était capable de vouloir. Et non seulement cela! Il mettrait immédiatement son projet à exécution. --Et puis? --Il flancherait! --Et reculerait. --A tout instant. --Cela serait-il arrivé à l'occasion de toutes ses nobles résolutions? --Certainement! Ce qui prouve qu'il était un vrai Rossmore. --Il valait donc mieux pour lui qu'il mourût? --Certainement! --Mais supposez... ceci pour voir plus clair dans les détails... supposez que je fusse un Rossmore... --C'est impossible. --Pourquoi? --On ne peut le supposer, parce que, à l'âge que vous avez, vous seriez un imbécile, et vous ne l'êtes pas. Vous seriez un «flancheur», et il est évident que vous avez un esprit de décision remarquable; un tremblement de terre ne vous ébranlerait pas! «C'est assez! N'en disons pas plus! songea Sellers. Il est solide, remarquablement solide. Je n'ai jamais vu un jeune homme en vie aussi bien établi.» Il ajouta à haute voix: --L'idée me vient de vous demander votre avis, monsieur Tracy, au sujet d'une petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les restes de ce jeune homme. Mon Dieu! Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi? --Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie. Vous avez ses restes? --Oui. --Vous êtes sûr que ce sont les siens, et non ceux de quelqu'un d'autre? --Oh! parfaitement! c'est-à-dire des échantillons; pas tout! --Des échantillons? --Oui, dans des paniers. Si quelquefois, en retournant plus tard en Angleterre, vous vouliez les emporter? --Qui?... moi? --Mais oui... Je ne veux pas dire tout de suite, plus tard. Voyons... cela vous intéresserait-il de les voir? --Non, non; je n'ai aucun désir de les voir. --Oh! alors, je croyais que peut-être...--Eh! ma chérie, où allez-vous comme cela? C'était Gwendolen qui passait; elle répondit: --Je vais dîner chez les Thompson, papa! Tracy fut atterré. Le colonel dit: --C'est ennuyeux. Je ne savais pas qu'elle sortirait, monsieur Tracy. La figure de Gwendolen commençait à exprimer cette déception particulière de «qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à une de vos propres initiatives, et elle dit comme à regret: --Si vous y tenez, papa, je pourrais les faire prévenir... --Mais pas du tout, mon enfant! Nous ne voulons pas gâter vos petites distractions. Il y a un autre moyen de tout arranger pour que nous ne soyons pas trois vieux contre un jeune à table! --Mais, papa, j'irais aussi volontiers chez les Thompson un autre jour. --Je ne le veux à aucun prix. Votre vieux papa n'est pas l'homme qui voudrait vous causer le plus petit désappointement. --Pourtant, je vous assure, papa... --Allez, allez, je ne veux rien entendre; nous tâcherons de bien passer la soirée, ma chérie. Gwendolen était sur le point où des pleurs lui auraient fait le plus grand bien. Elle était vexée contre elle-même, contre le monde entier. --Il y a un moyen de tout arranger, ajouta le colonel. Vous nous enverrez Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est une idée, ça. Une délicieuse, charmante jeune personne, monsieur Tracy, d'une grande beauté. Cela me fera plaisir que vous la voyiez, elle vous fera tourner la tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, ma petite Gwendolen. Envoyez-nous Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi donc?... elle est déjà partie? Il se retourna, mais Gwendolen en avait entendu assez; elle était déjà dans la rue. --Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me paraît tout en colère, cette petite. Mon Dieu, elle me manquera, fit Sellers doucement à Tracy; les parents sont ainsi faits. Nous sommes forcément partiaux et nous avons du regret aussitôt que notre chère enfant nous quitte pour un instant; mais pour vous ce n'est pas la même chose: Mlle Belle Thompson vous charmera, vous verrez; et puis vous aurez l'occasion de faire plus ample connaissance avec l'amiral Hawkins, un caractère, monsieur Tracy, très rare! Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit était ailleurs, et il se sentait désolé. Quand le moment du dîner fut venu, on attendit d'abord Belle Thompson; mais cette jeune personne n'arriva point, pour la bonne raison que Gwendolen s'était bien gardée de lui transmettre l'invitation. Enfin on se mit à table. Les vieux Sellers firent de leur mieux pour entretenir leur hôte, mais la conversation traînait assez lamentablement, et le visage de Tracy dénota une absence d'esprit totale. Pendant ce temps, on fit à la table de la famille Thompson une expérience analogue. Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement sa détresse à tous les yeux, mais elle avait beau tenter des sourires, sans parvenir au premier degré de l'enjouement; elle expliqua alors qu'elle ne se sentait pas très bien, ce qui était bien visible. On lui témoigna beaucoup de sympathie, beaucoup de compassion, le tout en vain. Dès que le dîner fut achevé, elle s'excusa et s'empressa de rentrer. Serait-il déjà parti? Cette pensée la tourmentait au delà de toute expression. Elle jeta son manteau dans l'entrée et se dirigea tout droit vers la salle à manger. Des voix lui parvenaient, celle de son père d'abord, puis celle de Washington Hawkins. Tracy avait dû partir. Elle ouvrit la porte. --Mon enfant, qu'avez-vous donc? s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle. --Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la voilà rose comme une rose; asseyez-vous, petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous bien amusée? Ici nous sommes dans la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle pas venue? M. Tracy ne se sent pas très bien, sa présence lui aurait fait du bien... Ce fut le contentement enfin; et un regard ardent vint croiser un autre regard, et les deux regards étaient porteurs d'un secret. Dans la fraction infinitésimale d'une seconde, le double grand aveu fut échangé ainsi, et parfaitement compris de part et d'autre. Toute appréhension, toute incertitude, toute angoisse se dissipa dans ces deux jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante les envahit. Le colonel était désappointé; il comptait sur la présence de Gwendolen pour égayer définitivement la société. Et la félicité des deux jeunes gens n'était pas de celles qui ont besoin de beaucoup de paroles pour s'exprimer. Un silence significatif continuait à régner. Sellers, qui s'ennuyait, eut hâte de se livrer à quelques travaux importants avant de se coucher et regagna son laboratoire. La mère se retira à son tour. Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait à la pensée que les deux jeunes gens avaient passé une soirée dépourvue d'agrément. Comme il avait un cœur d'or, il eût voulu contribuer à en rendre les derniers instants plaisants et il faisait tous ses efforts pour causer gaiement. Mais il ne rencontra guère d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut donc d'abandonner la partie et de s'en aller. Gwendolen se leva, l'âme pleine de gratitude, et lui dit avec un doux sourire: --Vous voulez vraiment nous quitter déjà? Il eut l'impression d'agir cruellement, en égoïste, et reprit sa place. Il se proposa de dire quelque chose d'aimable, mais n'en fit rien. Tout le monde connaît cette situation. Il venait, Dieu sait comment, d'avoir la notion que sa détermination de rester encore un peu était une erreur. Comment cette certitude lui était-elle venue? Il ne le savait pas, mais il savait qu'il avait commis une gaffe indiscutable. Il se leva pour la seconde fois et prit congé en se demandant ce qui avait bien pu à ce point changer l'atmosphère paisible autour d'eux. Dès que la porte se fut refermée, les deux jeunes gens se trouvèrent comme par hasard l'un près de l'autre, et l'instant après Gwendolen était dans les bras de Tracy, lèvres contre lèvres... --Oh! mon Dieu! Elle embrasse la matérialisation! Personne n'entendit cette remarque, car elle n'avait fait que traverser l'esprit de Hawkins; il ne la prononça point. Il avait entr'ouvert la porte pour s'excuser de nouveau de se montrer si peu sociable, mais il la referma doucement, et s'en fut, ébahi, en proie à une sorte de terreur douloureuse. CHAPITRE XIX Cinq minutes plus tard, le sénateur était assis dans sa chambre, la tête penchée, dans l'attitude du désespoir. Ses larmes coulaient et des sanglots entrecoupaient de temps à autre le silence. Il songeait avec une amertume sans nom: «Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle aimait à grimper sur mes genoux. Mon affection pour elle est aussi grande que si elle était une de mes propres enfants, et maintenant, hélas! la pauvre créature! L'idée en est insupportable... Elle aime cette fatale matérialisation! Comment n'avons-nous pas prévu ce qui devait arriver?» «Mais aussi, comment le prévoir? Personne n'aurait pu le prévoir. Personne n'aurait pu rêver une chose semblable. On ne s'attend pas à voir quelqu'un tomber amoureux d'une figure de cire, n'est-ce pas, et celui-ci a moins de réalité encore!» «Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais un homme, si j'avais des nerfs, je pourrais tuer cette matérialisation infâme. Cela ne servirait à rien, puisqu'elle s'imagine qu'elle est vraie et authentique. Elle le regretterait tout autant qu'on regrette un vivant. Et comment en faire part à la famille? Non! J'aime mieux mourir. Sellers est le meilleur des hommes... cela brisera son cœur quand il l'apprendra. Et pauvre Polly! Voilà à quoi l'on aboutit quand on se mêle de telles choses. Si on n'avait rien fait, cette créature serait encore en train de griller dans la géhenne. Comment se fait-il que personne ne s'en aperçoive? Je suis sur le point d'étouffer quand je me trouve près de lui. Il me semble que je suis enveloppé d'émanations sulfureuses!» «Ce qui est certain, c'est qu'il faut immédiatement cesser de matérialiser davantage. Si Gwendolen doit épouser un fantôme, qu'elle en épouse un convenable, au moins, tel que celui-ci, du siècle dernier, et pas une canaille de cow-boy, un voleur comme il le sera quand Sellers aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera 5 000 dollars en perte sèche, sans compter la renonciation aux bénéfices de la future société d'exploitation, mais le bonheur de Sally Sellers vaut plus que tout cela!» Il entendit les pas du colonel dans le couloir et essaya de se donner un air insouciant. Sellers entra, prit un siège et se mit à parler: --Eh bien! Je dois avouer que je suis on ne peut plus intrigué. Certainement cette matérialisation a mangé; elle n'a pas mangé avec appétit, comme tout le monde. Elle chipotait, sans s'y mettre de bon cœur, mais elle chipotait, et cela seul est une vraie merveille! A quoi rime ce chipotage? Voilà la question! En quel sens cela lui sert-il? J'ai l'idée que nous ne sommes pas encore au courant de ce que cette découverte stupéfiante nous réserve. Mais le temps nous le révélera... le temps et la science! Ne soyons pas impatients. Sellers ne parvenait pas à éveiller la curiosité de Hawkins, ni à le sortir de son silence morne et obstiné. Il continua: --Je commence à m'attacher à lui, Hawkins! C'est une personnalité, somme toute, et il a du caractère... un caractère presque grandiose... Sous cet extérieur placide se cache une âme forte et audacieuse. J'ai une véritable admiration pour lui, et--vous le savez--on ne tarde pas à s'attacher à ceux que l'on admire. Je crains même de trop tenir à lui, trop pour me sentir le courage de dégrader un tel caractère et d'en faire un vulgaire cambrioleur, dans le but de gagner de l'argent, ou dans quelque but que ce soit. Mon intention est de vous demander si vous consentiriez à abandonner les profits que nous espérions en tirer, afin de laisser ce pauvre diable... --Dans l'état où il se trouve? --Précisément... et ne pas le ramener jusqu'à notre époque. --Ah! oui, mon cher ami, de grand cœur; voici ma main et ma parole! --Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! s'écria le vieux lord, la voix tremblante. Vous faites un grand sacrifice, mais je me souviendrai toute ma vie de votre générosité sans exemple. Si le ciel me prête vie, vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en sûr! Sally Sellers était heureuse; de grandes transformations s'opéraient dans son esprit. Elle eut conscience elle-même de n'être plus du tout la jeune fille qui dessinait des robes dans la journée, et le soir jouait le rôle de grande dame. «Lady» Gwendolen! Ce titre avait maintenant quelque chose de choquant et de presque ridicule à ses oreilles; elle y voyait comme une offense. Aussi finit-elle par se dire: «Ce nom appartient au passé, il n'est pas vraiment le mien, et je ne veux plus être appelée ainsi!» --Puis-je vous appeler Gwendolen tout court désormais, vous appeler par le seul nom qui me soit cher, sans ajouter un titre qui m'éloigne de vous?... Elle était en train de détrôner l'œillet de la boutonnière de Tracy, pour le remplacer par une rose à peine éclose. --Voilà! Cela vous va beaucoup mieux! Je déteste les œillets... certains œillets du moins! Oui, vous m'appellerez par mon petit nom, sans rien ajouter... c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y ajouter quoi que ce soit, mais... Elle ne put pousser l'explication au delà; il y eut un silence pendant lequel il fit des efforts considérables pour saisir ce qu'elle n'avait pas voulu dire. Enfin l'idée lui en vint, juste à temps pour que le silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit délicatement: --Gwendolen chérie! Je puis dire cela? --Oui, une partie du moins. Mais... ne m'embrassez pas pendant que je parle, cela me fait oublier ce que j'ai à dire! Vous pouvez m'appeler ainsi, en partie, pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas mon nom. --Pas votre nom? fit-il, très surpris. L'âme de la jeune fille fut brusquement envahie par une sorte d'appréhension très alarmante. Elle se recula un peu, la main posée sur le bras tendu vers elle, et son regard plongé dans le sien: --Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur! Vous ne tenez pas à m'épouser à cause de mon rang? La question imprévue le foudroya. Elle avait quelque chose de si innocemment drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui heureusement l'empêcha de rire. Sans perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir la convaincre que seule sa précieuse personne l'avait séduit, et que c'était elle seule, et non son titre ou sa situation, qu'il aimait de tout son cœur, qu'il lui eût été impossible de l'aimer davantage si elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, elle avait été sans foyer et sans famille. Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle félicité, une joie turbulente, bien qu'elle se contînt et restât calme en apparence. Elle songeait aussi à la grande surprise qu'elle lui réservait, s'attendant à le voir sursauter, lorsqu'enfin elle déclara: --Écoutez-moi à mon tour, car ce que je vais vous dire est l'exacte vérité: Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant d'un lord que vous ne l'êtes vous-même! Cette fois, à sa grande joie, comme à son étonnement, il ne sourcilla point. Il s'y attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme qu'il s'écria: «Le ciel soit loué!» en la prenant dans ses bras. Son bonheur était maintenant immense. --Vous me rendez la plus fière entre toutes les jeunes filles de toute la terre, murmura-t-elle, la tête contre son épaule. Savoir que vous n'aimez que moi, pour moi, rien que moi, oh! je suis fière et heureuse. --Rien que vous-même, sans penser un instant à la noblesse de votre père. Je vous le jure, Gwendolen chérie! --Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. Je hais ce nom d'emprunt. Je vous ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom est Sally Sellers--ou Sarah, si vous préférez! A partir d'aujourd'hui, je chasse loin de moi tous les rêves enfantins... pour n'être que moi. Mon père s'imagine très sérieusement être un lord; pourquoi ne pas lui laisser cette illusion, qui lui cause un grand plaisir et qui ne fait du tort à personne? Ses ancêtres ont caressé le même rêve; cela a détraqué les Sellers pendant plusieurs générations, et j'ai eu moi-même un grain de cette folie, mais cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, et pour toujours. Je suis fière de votre amour et de rien d'autre. Je suis prête à jurer que jamais le fils d'un lord ne... --Oh! oh! mais... pourtant... --Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air... --Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement dire... Dans son embarras, il ne trouva rien à dire sur le moment; enfin une inspiration, suffisante dans la circonstance, lui fit ajouter: --Comme vous êtes jolie! A vous regarder seulement je suis tout troublé. Il le dit avec une chaleur vraie qui fit son effet, et, ravie, elle reprit: --Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. La noblesse de mon père n'est qu'une fantasmagorie. Songez donc! Tous ces portraits sur les murs! Ce ne sont que des célébrités américaines qu'il a débaptisées; ou des portraits quelconques, comme ce marchand de cirage qu'il vient d'élever à la dignité de lord Berkeley. --Vous en êtes sûre? --Mais naturellement! Est-ce que lord Berkeley ressemblerait à cela? --Pourquoi pas? --Parce que sa conduite au moment de mourir, entouré de flammes de toutes parts, prouve qu'il était un homme dans le vrai sens du mot, un être d'élite, une âme élevée. Ces compliments impressionnèrent fortement Tracy et il lui sembla que les lèvres adorables de la jeune fille devinrent doublement adorables en les proférant. Il lui dit tendrement: --Quel dommage qu'il n'ait pu avoir la joie de connaître ce que penserait de sa conduite la plus gracieuse et la plus séduisante jeune fille de tout ce pays... --Oh! j'ai presque eu de l'adoration pour lui. Vrai. Je pense à lui tous les jours; son image ne quitte pas ma mémoire. Tracy jugea que c'était légèrement exagéré. Il ressentit une pointe de jalousie et observa: --Vous avez bien raison de vénérer sa mémoire... du moins de temps à autre... avec une sorte d'admiration, mais il me semble que... --Howard Tracy! Seriez-vous jaloux de cet homme qui n'est plus? Il eut honte, vaguement, car il était jaloux sans l'être. En un certain sens, ce mort était lui-même; en un autre sens, ce n'était pas lui. La jalousie provoqua une petite brouille après laquelle ils purent se montrer plus épris que jamais. Finalement, Sally déclara qu'elle était résolue à ne plus penser au lord Berkeley: --Pour être bien sûre que son souvenir ne se dressera plus jamais entre nous, je me donnerai la tâche d'apprendre à détester ce nom-là, et tous ceux qui l'ont porté, et tous ceux qui le porteront. Cette détermination parut encore quelque peu exagérée à Tracy, mais il s'abstint de faire de nouvelles remarques à ce sujet. Changeant de conversation, il lui demanda: --Je suppose que vous n'approuvez pas l'existence d'une aristocratie, ou de la noblesse héréditaire en général, puisque vous renoncez si gaiement à l'idée que votre père est un lord? --De la noblesse véritable? Mon Dieu, non; c'est une fausse noblesse que je répudie. Cette réponse plut au jeune homme, qui rentra chez lui, fort heureux de l'avoir provoquée. La jeune fille ne refuserait pas une situation qu'offrirait un vrai lord; elle n'était hostile qu'envers la même chose en toc. Il lui serait donc possible de garder à la fois la jeune fille et la succession de son père. C'était par conséquent une idée heureuse que d'avoir posé cette question. De son côté, Sally s'en fut se coucher également heureuse. Et elle demeura heureuse, d'un bonheur délirant, pendant près de deux heures. Mais, au moment où elle allait s'assoupir, dans les délices vagues de l'inconscience précédant le sommeil, le méchant, le diabolique esprit qui rôde dans les âmes humaines pour nuire occasionnellement à leur quiétude, lui souffla cette pensée: «Sa dernière question avait l'air d'être parfaitement innocente... mais que cachait-elle?... quelle idée l'avait suggérée?» Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il interrogée là-dessus? S'il ne tenait pas à l'épouser à cause de son rang, comment cette idée avait-elle pu naître dans son esprit? N'avait-il pas l'air content dès qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement opposée à la noblesse en général, la vraie? Ah! c'est tout de même une haute situation qui le tente! C'est trop visible! Ce n'est pas moi--pauvre moi!--sans rien, qu'il aime au fond du cœur. Naturellement, cette pensée l'empêcha de fermer l'œil. CHAPITRE XX Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain, insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales de la famille. Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle; la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et d'aller examiner cette affaire compliquée en personne. Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement, ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques. Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence, de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les pièges qu'elle lui tendait. Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce fait important: la température sentimentale subissait une constante fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là. Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de Sellers. Le noble lord américain était ravi. Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux, Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes. --Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser? Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de reproche, elle lui dit: --Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de mon père... et vous m'avez brisé le cœur! --Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je n'ai jamais rêvé une chose semblable. --Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à surveiller vos paroles vous a trahi. --Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les surveiller. --Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus significatives que vous ne le désiriez. --Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire ennemi s'y prêterait! La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du rouge de la honte et du remords. --Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais. J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner... Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite, au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais comme il était désormais évident que les moments de détresse et de froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est pourquoi il lui dit: --Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils et héritier d'un lord anglais. La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard affolé, longuement: --Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui. --Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler ainsi? Qu'ai-je encore fait? --Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus étrange. Vous devez bien vous en rendre compte! --Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité, je n'en vois pas l'importance. --Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif. --Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous? Elle eut une réponse prompte. --Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt. --Oh! Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il reconnaissait la justesse du raisonnement. --Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après... après avoir commencé à me faire la cour. --C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui... Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta, découragé: --Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention; il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir. Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit: --Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la recherche d'un humble travail qui leur procure le pain? --Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent. --Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi. --Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous convaincre. Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase l'impressionna autrement: --Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans la moindre preuve de son identité? Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions, ses luttes... Elle secoua tristement la tête: --Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne d'être aimé, idolâtré! --Eh bien! je... --Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique, en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi? --De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley. La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre: --Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il est mort, vous savez que je ne l'ignore pas! --Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur... --Oh! sur votre honneur! --Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai un message, une dépêche... --Quand? --Demain... après-demain... --Signée: «Rossmore». --Oui! signée «Rossmore». --Qu'est-ce que cela prouvera? --Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver. --Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice quelque part. Le coup était dur. Il dit: --C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes jamais séparés ainsi. --J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant! Il y eut une pause, puis elle ajouta: --Vous pouvez apporter le message quand il arrivera! --Je le puis! Dieu soit loué! Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée par les sanglots. --Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux doivent-ils être! Mon Dieu! CHAPITRE XXI Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, naturellement. Ce fut une véritable catastrophe, puisque Tracy ne pouvait retourner auprès de Sally sans ce Sésame, quelle que fût sa non-valeur comme preuve. Mais si l'on peut appeler l'absence de réponse le premier jour une catastrophe, quel nom donner à la détresse des jours suivants. Pas le moindre signe de vie de son père! Tracy était en proie à une honte indescriptible; Sally, de son côté, souffrait mille morts en se persuadant de plus en plus que non seulement il ne devait pas avoir un père quelque part, mais qu'il n'avait même pas de complice. Le lendemain du jour où Tracy avait été ainsi renvoyé, un événement inattendu arriva. Hawkins et Sellers apprirent par la lecture des journaux qu'un puzzle, appelé «_Le Cochon dans les trèfles_», jouissait depuis quelques semaines d'une faveur inouïe auprès du public. De l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les populations des États-Unis lâchaient leur travail pour jouer à ce puzzle; la fureur était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. On voyait les juges, les avocats, les criminels, les pasteurs, les voleurs, les commerçants, les ouvriers, les assassins, les femmes, les enfants, les nourrissons, tout le monde, en un mot, absorbé du matin au soir par une seule et unique préoccupation: celle de trouver la solution de ce puzzle. Hawkins fut comme fou de joie, mais Sellers resta calme. D'aussi menues affaires ne parvenaient pas à troubler sa sérénité. Il dit: --C'est exactement ce qui arrive toujours. Un homme fait une invention capable de révolutionner les arts, de produire des sommes gigantesques, d'être une bénédiction pour toute l'humanité, personne ne consent à s'y intéresser... et l'inventeur restera toujours pauvre comme auparavant. Mais inventez une bagatelle sans valeur, pour votre distraction d'une minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez pas à jeter dans un coin pour n'y plus penser, le monde entier se précipite pour s'en emparer et il en résulte une fortune. Tâchez de retrouver ce Yankee, Hawkins, et faites-vous donner les sommes qui nous reviennent. La moitié vous appartient, comme vous le savez. Peu de temps après, Hawkins et Sellers furent en effet informés que le Yankee avait déposé des monceaux d'argent à leur compte dans une banque. En l'apprenant, Sellers déclara: --Maintenant, nous allons bien voir lequel est le lord authentique. Je vais faire un tour là-bas et secouer la Chambre des Lords! Pendant les jours qui suivirent, on eut fort à faire pour préparer les malles, et Sally put trouver toutes les occasions désirables de pleurer en secret. Puis le vieux couple partit pour New-York et l'Angleterre. Sally avait pu nettement se rendre compte de ceci: que la vie ne valait pas la peine d'être vécue dans les conditions présentes. S'il lui fallait renoncer à son imposteur, elle en mourrait, et elle y était toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant de soumettre le cas à une personne désintéressée auparavant? Qui sait si l'on ne trouverait pas une manière plus satisfaisante de résoudre le problème! Elle réfléchit profondément à l'opportunité de ce projet. Lorsqu'elle se trouva pour la première fois seule avec Hawkins après le départ de ses parents, et que le nom de Tracy fut prononcé au cours de la conversation, elle s'abandonna aux confidences et ouvrit son cœur, tandis qu'il écoutait avec un intérêt plein de sollicitude. Elle plaida avec chaleur sa cause et termina ainsi: --Ne me dites pas qu'il est un imposteur! Je suppose qu'il l'est, mais ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous qui regardez froidement les choses, vous pouvez être frappé de circonstances qui m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite de manière à me consoler... faites-le pour moi! Le pauvre homme était fort troublé, mais estima de son devoir de se tenir aussi près de la vérité que possible. Il réfléchit et dut renoncer à la possibilité de donner raison à Tracy. --Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il est un imposteur. --C'est-à-dire que vous êtes presque certain, monsieur Hawkins, presque, n'est-ce pas? Pas tout à fait? --Je regrette infiniment d'avoir à faire cet aveu... je préférerais pouvoir vous dire le contraire... mais il n'y a pas d'explication autre... car je sais qu'il est un imposteur. --Mais, monsieur Hawkins, vous allez trop loin, je vous assure. Personne ne peut le savoir avec certitude. Il n'y a aucune preuve absolue qu'il n'est pas ce qu'il prétend être. Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? Sans doute cela vaudrait mieux. Il se décida à parler courageusement, mais aussi à éviter un nouveau chagrin à la jeune fille: le chagrin d'apprendre que Tracy était un criminel. --Il faut que je vous parle ouvertement; cela me cause beaucoup de peine de le faire, et cela vous fera beaucoup de peine de l'entendre, mais il vous faudra la supporter. Je connais tout au sujet de ce garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils d'un lord. Une lueur passa dans le regard de la jeune fille et elle répliqua: --Cela m'est tout à fait égal; continuez. Son exclamation imprévue décontenança Hawkins. --Je n'ai pas bien compris probablement! Voulez-vous dire que, s'il n'y avait rien d'autre à lui reprocher, cette question de prétendu héritage d'un lord vous indiffère maintenant? --En tous points! --Il vous satisferait donc, vous accepteriez sans regretter qu'il ne soit pas fils d'un lord, sans admettre que cette circonstance ajouterait à sa valeur. --Aucune valeur à laquelle je tienne... Voyez-vous, monsieur Hawkins, j'ai complètement cessé d'attacher la moindre importance à tous ces rêves de noblesse et d'aristocratie, à toutes ces futilités, pour n'être qu'une simple et quelconque bourgeoise, contente de sa modeste situation. C'est à lui que je dois cette transformation. Rien ne peut le rendre plus précieux à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il est tout pour moi, il a toutes les qualités et, par conséquent, aucune ne peut lui venir en plus. «Elle est joliment emballée, se dit Hawkins; il va falloir que je change de tactique. Sans accuser précisément ce garçon d'être criminel, je crois que le mieux serait d'inventer un nom et des antécédents destinés à lui enlever toute illusion. Si cela ne réussit pas, je saurai que mon devoir est de me résigner à soutenir ses projets au lieu d'y mettre obstacle.» Il reprit à haute voix: --Eh bien, Gwendolen... --Il faut m'appeler Sally. --Tant mieux, je préfère ce nom-là. Écoutez, je vais tout vous dire au sujet de ce Snodgrass. --Snodgrass? C'est son nom? --Oui, Snodgrass! L'autre est son _nom de plume_. --C'est un nom hideux. --Je le sais bien, mais on ne peut rien en ce qui concerne son nom. --C'est vraiment son nom?... pas Howard Tracy? Hawkins répondit: --En toute sincérité; c'est bien regrettable. La jeune fille, hébétée, répétait les deux syllabes: --Snodgrass... Snodgrass... Jamais je ne pourrai m'y faire! Je ne l'appellerai que par son petit nom. Quel est-il? --Ses initiales sont S. M. --Ses initiales? Je ne peux pourtant pas l'appeler par ses initiales, voyons! Quels noms représentent-elles? --Vous allez comprendre! Son père était médecin... un homme qui adorait tout ce qui touchait à sa profession, mais un homme en même temps d'une bizarrerie... --Que représentent-elles? Pourquoi tous ces détours? --Eh bien! Elles représentent Spinal Meningitis! Son père étant médecin... --On n'a jamais rêvé un nom plus infâme! Il est impossible d'appeler quelqu'un par ce nom. C'est horrible... je recevrais, moi, des lettres sous ce nom? --Oui! «Madame Spinal Meningitis Snodgrass!» --Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter de l'entendre. Son père était-il dément? --Non, on ne l'en accuse pas. --Heureusement, car la démence peut être héréditaire, et se transmettre à la descendance. Mais quel genre de manie! Comment cela lui est-il venu? --Je ne sais pas au juste! Il y a eu des idiots dans la famille... --Il l'était, lui, idiot, assurément! --Cela se peut, on a eu des soupçons. --Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne que la nuit va être noire si l'on voit les étoiles tomber du ciel! Mais assez au sujet de l'idiot, il ne m'intéresse pas. Parlez-moi du fils. --Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais non le préféré. Son frère Zylobalsamum... --Arrêtez-vous, que je me rende compte... Zylo... comment disiez-vous? --Zylobalsamum. --Quel nom! On dirait une maladie! --Non, je ne crois pas que ce soit exactement le nom d'une maladie... Peu importe! Comme je viens de vous le dire, celui-ci n'était pas le préféré. Son éducation fut négligée. A l'école, il fréquentait les camarades les plus mal notés, et peu à peu il grandit et devint, grâce à de mauvaises fréquentations, une canaille, un être grossier, vulgaire, ignorant, débauché... --Lui? Ce n'est pas vrai! En disant cela, vous manquez de toute notion de générosité. Ce malheureux jeune étranger... il est tout le contraire de ce que vous venez de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé, cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! Comment pouvez-vous avancer de pareilles choses à son sujet? --Je ne vous reproche pas, Sally, certainement non, je ne vous reproche pas d'être ainsi aveuglée par votre affection, de négliger ainsi quelques petits défauts... --De petits défauts, dites-vous? Comment nommeriez-vous alors ceux d'un simple assassin? --Oh! On ne les approuve pas! --C'est inouï! Dites-moi comment vous êtes si bien renseigné sur cette famille? Qui vous en a parlé de cette façon? --Sally! On ne m'en a pas parlé. Je connais la famille personnellement. Cette affirmation causa une surprise nouvelle. --Vous? s'écria-t-elle; vous les avez connus? --J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions dans l'intimité, et j'ai connu son père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu ce Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de temps en temps. Et on parlait beaucoup de lui... --Sans doute parce qu'il n'était pas un incendiaire ou un assassin, il se singularisait dans un tel milieu. Mais où avez-vous connu ces gens? --A Cherokee! --C'est étrange! Il ne doit pas y avoir là-bas une population suffisante pour établir ni une bonne ni une mauvaise réputation! Tout au plus quelques poignées de voleurs de chevaux! Hawkins répondit avec placidité: --Notre ami appartenait à une de ces poignées... Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il jugeait qu'il avait réussi un chef-d'œuvre d'art diplomatique. C'était à elle de se décider désormais. Il se sentait persuadé qu'elle renoncerait au fantôme, oui, elle y renoncerait... Sally avait eu le temps de réfléchir pendant ce court silence; elle finit par dire: --Il n'a pas d'autres amis au monde que moi. Je ne l'épouserai pas s'il est vraiment répréhensible au point de vue moral; mais s'il peut me prouver qu'il ne l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est extrêmement délicat et bon, et cher... Je n'ai rien découvert qui fût contre lui, sinon de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela peut n'être qu'un trait de vanité, et je n'y vois pas grand mal quand j'y songe. Je ne crois pas qu'il réponde au portrait que vous venez de tracer. Et je compte sur vous pour aller le trouver et me le ramener. Je le supplierai d'être honnête et vertueux, et de me dire, sans crainte, toute la vérité. --Très bien, alors! Si c'est là votre décision, je m'y conformerai. Mais, Sally, vous savez qu'il est pauvre, et que... --Oh! cela m'est totalement indifférent! Voulez-vous me l'amener? --Je veux bien. Quand? --Oh! mon cher ami, il se fait tard et il faut attendre. Mais vous irez le chercher demain matin. C'est promis, n'est-ce pas? --Je serai ici avec lui dès l'aube. --Ah! Voilà que je retrouve mon cher vieux Hawkins plus gentil que jamais! --Je suis heureux de pouvoir vous faire plaisir. Donc, bonsoir, et à demain! Sally réfléchit, seule, un instant, puis elle se dit gravement: «Je l'aime... en dépit de son nom!» et d'un cœur allégé elle s'occupa de la maison. CHAPITRE XXII Hawkins s'en fut tout droit au bureau du télégraphe, se disant: «Il est clair qu'elle ne se détachera pour rien au monde de ce cadavre galvanisé. J'ai fait de mon mieux; au tour de Sellers de se débrouiller, à présent!» Il adressa donc à New-York une dépêche ainsi conçue: «_Revenez. Prenez train spécial. Elle va épouser la matérialisation._» Un mot arriva à Rossmore Towers annonçant la visite de lord Rossmore. Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se soit pas arrêté à New-York; il faudra qu'il y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il est venu pour pulvériser mon pauvre papa, à moins que ce ne soit pour racheter ses droits. Cet événement m'aurait intéressé il y a quelques jours, mais à présent je n'y vois qu'un unique avantage: celui de pouvoir dire à... Spine... Spiny... Spinal (on ne peut rien trouver de gracieux avec ce nom!): N'essayez pas de me cacher la vérité, car autrement il me faudra vous dire avec qui je viens de m'entretenir et vous serez joliment embarrassé!» Tracy ne pouvait pas savoir que l'on viendrait le chercher le lendemain matin, sans quoi il aurait pu attendre. Mais il était dans un état de désespoir tel qu'il lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière planche de salut n'existait plus: aucune lettre ne lui était parvenue par le courrier d'Angleterre. Son père l'avait donc apparemment abandonné à lui-même. Ce n'était pas dans ses habitudes d'agir ainsi, mais l'absence de la plus petite réponse ne promettait rien de bon. Tracy était las de se creuser la tête. Ce qu'il voulait, c'était voir Sally, rien que la voir, coûte que coûte. Comment s'était-il décidé? comment y était-il venu? Il ne le savait plus. Il ne savait qu'une chose: qu'il se trouvait de nouveau seul avec elle. Elle se montrait affectueuse, gentille, et on eût dit qu'elle avait les larmes aux yeux. Maintenant ils se parlaient. Au cours de l'entretien, elle dit avec un air détaché: --Je m'ennuie beaucoup... je suis si seule depuis que papa et maman sont partis! J'essaie de lire pour me distraire, mais aucun livre ne m'intéresse... les journaux sont toujours pleins de stupidités. On en prend un, croyant tomber sur quelque chose d'intéressant, et on lit, on lit, pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers insignifiant ayant trait à quelque Dr Snodgrass, par exemple... Pas un geste de la part de Tracy; pas un muscle qui tremblât sur son visage. Sally n'en revenait pas. Quelle force de volonté cet homme possédait! Elle se tut un instant et Tracy, levant les yeux sur elle, lui dit: --Eh bien? Que vouliez-vous dire? --Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez pas! En effet, les journaux continuent à vous donner des nouvelles de leur Dr Snodgrass, puis de son jeune fils, son préféré... Zylobalsamum Snodgrass... Pas un geste de Tracy ne révélait de l'embarras. Quelle maîtrise de soi-même! Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée à donner un dernier coup fatal à cette incommensurable sérénité: --Et puis ils vous entretiennent de son fils aîné... le moins gâté... relatant combien il est négligé, ignorant, vulgaire, une vraie canaille, celui-là... La tête de Tracy demeurait penchée en avant, avec une profonde expression de lassitude. Sally s'était levée et se tenait maintenant devant lui... Il redressa la tête, ses yeux doux cherchant les siens... --... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass! Tracy ne manifesta pas la moindre surprise; toute son attitude ne dénotait qu'une fatigue croissante. La jeune fille était outrée par cette indifférence glaciale. --De quoi êtes-vous donc bâti? --Moi? Pourquoi? --Vous n'avez donc aucune sensibilité? Ce que je vous dis ne fait donc vibrer aucun reste de sentiments délicats en vous? --Non. En aucune façon. Mais pourquoi?... --Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous garder cet air innocent, en m'écoutant... Regardez-moi bien en face! Répondez-moi sans sourciller. Le Dr Snodgrass n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum n'est-il pas votre frère?... A ce moment précis, Hawkins fut sur le point d'entrer dans le salon, mais, ayant entendu les derniers mots de la conversation, il préféra s'en aller faire une petite promenade en ville. --... Et ne vous appelez-vous pas Spinal Meningitis? Répondez-moi sans détours, et vite! Vous ne voyez donc pas que je suis dans les transes! Pourquoi restez-vous ahuri comme cela, sans songer à moi, moi qui suis sur le point de devenir folle d'angoisse? --Je voudrais, oh! de toute mon âme, je voudrais trouver des mots qui vous rendraient le calme et le bonheur. Mais je ne sais rien... je n'ai jamais entendu parler de ces effroyables gens. --Comment? Dites-le-moi encore! --Jamais, jamais, jusqu'à ce jour. --Ah! Vous avez l'air si bon et si honnête en disant cela. Cela ne peut être que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si ce n'était pas vrai. --Certainement non! Oh! Cessons donc de nous faire souffrir ainsi. Revenez-moi, redevenez mienne, et rendez-moi ma place dans votre cœur... --Attendez! Une chose encore! Dites-moi que vous regrettez d'avoir parlé avec vanité, que vous ne comptez jamais devenir un lord... --Cela, je peux le dire... je n'y compte plus, en aucune façon. --Maintenant vous êtes à moi! Vous m'êtes revenu pour toujours, et rien ne me séparera plus de vous. --Le lord de Rossmore d'Angleterre! annonça la voix de Daniel. --Mon père! s'écria le jeune homme en laissant retomber les bras qui venaient d'étreindre Sally. Le vieux gentleman demeura un instant à regarder le couple, puis une sorte de sourire se dessina sur ses traits et il dit: --Vous pourriez peut-être m'embrasser aussi, mon fils. Le jeune homme le fit, avec allégresse. --Alors vous êtes le fils d'un lord tout de même! s'écria Sally avec un accent de reproche dans la voix. --Oui, je... --Alors, je ne veux plus de vous! --Pourtant, c'est vous qui... --Non, je ne veux plus, vous m'avez induit en erreur une seconde fois. --Elle à raison, mon fils. Allez vous promener, maintenant. Je désire causer seul avec Mlle Sellers. Berkeley était bien obligé de céder la place. Mais il ne s'en alla pas bien loin, il resta dans la maison. A minuit, l'entretien du lord avec Sally durait encore, mais on s'approchait à grands pas d'une conclusion satisfaisante. Le lord dit à la jeune fille: --J'ai fait tout ce chemin dans le seul but de vous voir de près, et avec la prévision de faire rompre le mariage projeté, si j'avais affaire à deux jeunes insensés. Je m'aperçois que l'un de vous seulement l'est. Par conséquent, si vous voulez le prendre, vous le pouvez! --Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation, croyez-le bien! Laissez-moi vous embrasser! --Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant c'est un privilège que vous conserverez pour toujours, quand vous ne serez pas méchante! Pendant ce temps, Hawkins, qui était de retour de sa promenade, avait gagné le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva nez à nez avec sa prétendue connaissance Snodgrass. La grande nouvelle lui fut aussitôt communiquée: «que le lord Rossmore anglais était arrivé... et je suis son fils, vicomte Berkeley». Hawkins devint blême. Il s'écria: --Dieu du ciel! alors vous êtes mort!? --Mort? --Oui, oui... c'est nous qui avons vos cendres. --Elles commencent à m'ennuyer, ces cendres... j'en ai assez; je vais les donner à mon père, fit Berkeley. Petit à petit, le brave sénateur parvenait à discerner la vérité dans son ensemble, à comprendre qu'ils avaient eu affaire à un vrai jeune homme, en chair et en os, et non pas à une âme revêtue d'un corps apparent, grâce à la science de Sellers. Très ému, il déclara: --Je suis profondément heureux... heureux à cause de Sally surtout. Nous vous avons toujours pris pour la réincarnation d'un cambrioleur de Tahlequah, mort en fuite. Ce sera un coup rude pour Sellers lorsqu'il apprendra la vérité. Il entreprit de tout expliquer à Berkeley qui répondit: --Quelque rude que soit ce coup, j'espère que le vieux prétendant se consolera de la déception! --Le colonel? Il n'y pensera plus au bout d'une minute, le temps d'inventer un autre genre de miracle pour le substituer à celui-ci. Il doit déjà en avoir un, tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi, qu'est devenu l'homme que vous avez représenté à nos yeux? --Je n'en sais vraiment rien. Je me suis emparé de ses vêtements par hasard... Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie. Hawkins se dit qu'il était temps d'aller à la gare chercher les Sellers, auxquels il apprendrait les nouvelles, sans quoi on verrait le colonel arriver comme une bombe pour empêcher sa fille d'épouser un fantôme. Il y eut de remarquables événements à Rossmore Towers au cours de la semaine suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent dès leur première rencontre, sans doute grâce à une différence de caractère absolue. Et l'aventure se termina par un mariage célébré dans l'intimité, et non pas fastueusement à l'Ambassade britannique, comme l'eût peut-être souhaité le magnifique prétendant américain. FIN CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ [Illustration] *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COCHON DANS LES TRÈFLES *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. 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