The Project Gutenberg eBook of Anthologie féminine This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Anthologie féminine Anthologie des femmes écrivains, poètes et prosateurs, depuis l'origine de la langue française jusqu'à nos jours. Author: Louise d' Alq Release date: June 11, 2026 [eBook #78843] Language: French Original publication: Paris: Bureaux des "Causeries familières", 1893 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78843 Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTHOLOGIE FÉMININE *** Au lecteur Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. Les corrections de l'errata ont été prises en compte. La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. MADAME LOUISE D'ALQ ANTHOLOGIE FÉMININE ANTHOLOGIE DES FEMMES ÉCRIVAINS POÈTES ET PROSATEURS DEPUIS L'ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE JUSQU'A NOS JOURS PRÉFACE SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES ET LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE [Illustration] PARIS BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES 4, Rue Lord Byron M DCCC XCIII AVERTISSEMENT L'_Anthologie_ est un genre d'ouvrage extrêmement utile, en cela qu'il fournit, sous un format réduit, le meilleur de l'œuvre de chaque auteur et le résumé de cette œuvre. L'idée de celle que nous présentons au public m'a été suggérée par deux motifs: l'observation faite que dans toutes les anthologies les femmes écrivains, en minorité, sont disséminées et étouffées en quelque sorte au milieu de nombreux et illustres auteurs masculins; l'espace qui leur est mesuré ne permet d'en nommer que quelques-unes déjà partout en vedette.--Ensuite, le désir de montrer l'importance de la carrière littéraire pour notre sexe, à l'appui de ce que j'avais écrit à ce sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre. J'ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un «bouquet» l'œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue française jusqu'à nos jours, d'une façon aussi complète que possible. Je me suis attachée tout particulièrement au choix des citations, les cherchant attrayantes, évitant la banalité. J'ai cru devoir professer le plus complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière littéraire, sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les noms les plus étonnés de se trouver côte à côte, depuis la servante poète jusqu'à la plus grande dame. Je ne crois pas avoir commis beaucoup d'omissions dans les deux premières périodes, sauf _Barbe de Verrue_ (XVe siècle), que j'ai découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j'ai le regret d'avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé les limites que je m'étais prescrites. Parmi les noms omis faute de place, se présentent sous ma plume _Mme Louise Collet_, célèbre par son petit volume _Lui_ (Alfred de Musset); _la Vicomtesse de Janzé_, auteur des _Souvenirs d'Alfred de Musset_; _Mmes Hippolyte_ et _Stanislas Meunier_, romancières; _Mme Louise Figuier_; _Rousselande_ (baronne d'Uxelles), de la _Revue des Deux-Mondes_; _Rachilde_ (Mme Alfred Valette); _Lucien Perrey_ (Mlle Herpin), historien; _Jane Herval_, l'auteur de la _Mission de Germaine_; _Mme Flourens_, née Michel-Chevalier, traducteur de l'_Anneau d'Amadis_, par Lord Lytton, etc. Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous lequel on sait acquérir quelque gloire n'est-il pas plus vôtre que le nom patronymique? L. D'ALQ. [Illustration] PRÉFACE DE L'INSTRUCTION DES FEMMES ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES _Il y a quelques années le supplément, publié par_ LE FIGARO _les dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, posait de temps à autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il aimait à avoir l'opinion de personnes compétentes; en février_ 1888, _on lisait celle-ci:_ Nous dire des charmes que les jeunes filles ont perdus ou gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des transformations de l'enseignement depuis quelques années? _De l'avis de M. Gréard, le vice-recteur de l'Académie de Paris: «Passionnées parfois quand il s'agit d'autrui, les femmes sont d'admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu'elles traitent de leurs intérêts les plus nobles: Mme de Staël ne s'étonnait pas sans raison qu'on se passât de leur suffrage dans une question où l'on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à donner leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, par la divergence même des idées qu'elles devaient professer, offrir un contraste intéressant:_ Mme Alphonse Daudet, _qui est tout sentiment et dont le talent littéraire rappelle de fort près celui de son mari; la sémillante_ Étincelle, _au style gracieux comme un Fragonard ou un Boucher_; Gyp, _l'écrivain de la_ Vie parisienne _par excellence, l'historien des pschutteux du XIXe siècle, et enfin la soussignée_, Mme d'Alq, _sans qu'elles se doutassent qu'on allait les mettre en comparaison._ _Mme Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans raison, dans l'éducation moderne l'engouement des cours, qui sont prétexte de sortie du matin au soir et font des petites demoiselles Benoiton._ _Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!_ _«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est exigeante.--Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et les cheveux courts en broussailles.--Elle sera brouillée avec les brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l'idéal!--(Pas polie pour les savants, Étincelle)._ «_Mais elle nommera_ toutes choses par leurs noms!» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être honnêtes, bonnes et jolies (cela s'apprend tout comme le reste), et si les hommes, au lieu d'être aussi «forts», étaient un peu plus malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Mme d'Alq:_ _«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages de son sexe, qu'elle conserve le désir de plaire, si instinctif à la nature féminine, qu'elle s'instruit dans le but de posséder un nouveau charme à l'appui de sa beauté, charme qu'elle conservera plus longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l'instruction une chance de plus à son avoir..._ _«Le tort de l'enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête, pendant qu'il isole le cœur, sans mettre dans la main d'instrument pratique pour les luttes de la vie, est d'être pareil pour toutes les situations sociales. Le fruit de l'arbre de la science (qui a été cause des malheurs de notre mère Eve, ne l'oublions pas!) demande à n'être absorbé qu'avec discernement, selon les tempéraments, les positions, les âges._ _«La tâche naturelle de la femme est d'être épouse docile et dévouée, mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et attrayante; ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins à le lui enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une savante, car il pourra, toujours inculquer à la première la dose d'instruction qu'il voudra._ _«Une femme ne doit pas être plus instruite que l'homme à l'alliance duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la supérieure dans le ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort malheureux. Le mari se trouverait humilié; les rôles seraient intervertis._ _«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de l'enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des déclassées, puisqu'il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa position.»_ _La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite, savante même; c'est pour elle le seul moyen d'échapper à la frivolité qui l'enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse, comme le craint Gyp? La femme n'est-elle donc bonne qu'à servir d'amusement, de jouet, qu'à divertir l'homme, comme une poupée, jolie, rieuse, mais qu'on jette de côté lorsqu'elle se fane et que le ressort fragile de la gaieté se brise?_ _Que de bévues une femme qui n'est pas instruite peut commettre! Que de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon de son mari, qu'il soit habile diplomate, savant de l'Institut, artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les questions que l'on discute devant elle?_ _L'éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n'en accusez pas l'instruction. Elle est faussée par l'éducation. La femme réellement instruite et savante n'est pas plus pédante et ennuyeuse qu'elle n'est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus. Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont ainsi._ _Il existe un malentendu et beaucoup d'exagération dans l'idée que l'on se fait des femmes instruites ou savantes que l'on confond avec pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait de la_ demoiselle-pionne. _Pourquoi Étincelle, si jolie femme et si soignée elle-même, suppose-t-elle que ces pauvres sous-maîtresses ne peuvent être ni jolies ni propres? qu'elles auront les ongles en deuil et seront brouillées avec le savon? N'est-il point possible d'écrire sans se barbouiller d'encre? Mme Delphine de Girardin écrivait toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous imaginer que la mignonne et spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle gardent à leurs doigts des traces de leur plume?_ _Et si elles n'étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le plaisir de les lire?_ _Parce qu'on a rencontré, une fois en passant, une_ «pédante» _ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule sont le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi laides et ridicules; elles le sont même davantage que les autres, et je puis garantir que parmi les femmes d'esprit et les jeunes filles qui passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre de fort jolies et même... ayant recours aux raffinements de la parfumerie!_ _Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel une femme ne doit jamais faillir. C'est une dette qu'il faut qu'elle paie aux yeux. Si la nature ne l'a point faite belle, tant pis, elle apprendra à l'être, elle se fera une beauté factice. Quand on est jeune c'est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton, des creux qui n'ont rien des mignonnes fossettes de l'enfance, des teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c'est laid! Éloignez ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s'écrier la Paulette de_ «Autour du mariage». _Oui, il y en a qui préfèrent la mort! Cependant, si elles étaient plus instruites, si elles savaient trouver dans la lecture, dans l'étude toujours nouvelle et si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité._ _Malgré les ajustements d'aujourd'hui si rajeunissants, la femme ne peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée qu'elle puisse la rejeter; de même que l'homme prudent épargne pour ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle ne paiera plus de mine. Pour ce moment... désagréable, elle doit réserver un fonds de bonté, de réputation, d'estime et d'érudition qui l'aideront dans ce passage du Rubicon._ _D'ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes études? Le nombre en est tellement minime qu'il n'a pas lieu d'inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit nombre. En moyenne, l'instruction des femmes est peut-être un peu plus élevée qu'il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre de jeunes filles trop savantes dont on nous menace._ _Je connais des femmes qui n'ont jamais lu un livre sérieux et ne savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris veulent bien leur faire part; j'affirme qu'elles ne sont ni plus recherchées, ni plus aimées, ni d'un commerce plus intéressant. Leur conversation ne roule que sur les potins de l'office et de la couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres d'aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu'ils ouvrent la bouche, et la conversation de leurs coiffeurs ou de leurs femmes de chambre les intéresse bien davantage._ _Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule, si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme instruite a sur l'homme qui ne l'est pas (il y en a) une supériorité qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on pourrait accorder à la femme le droit d'être savante,--et de faire partie de l'Institut et du Parlement si l'on veut--à l'âge où elle perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement, à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette moitié de la vie que l'étude facilite tant à passer agréablement et utilement, alors qu'on ne peut plus prendre sa part au plaisir._ _Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie[1]..., mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles chaires?_ [1] La philosophie fait partie maintenant de l'enseignement des jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours de 1891. _Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop complète n'est pas une source de bien-être; il n'est pas possible qu'elles sacrifient assez de temps pour l'acquérir réellement profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là la position si estimable d'institutrice, que de les laisser s'établir lingères ou maîtresses d'hôtel, tandis que la fille née dans le commerce ne souffrira nullement d'y rester?_ _Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère le cas échéant. Sans s'imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu'elle passe plusieurs années avant d'être capable de produire un tableau digne d'attention ou d'avoir acquis une voix remarquable; elle peut suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir un laboratoire. Qui pourra se plaindre que Mlle de Rothschild fasse des expériences de chimie, ou que Mlle Canrobert passe ses journées dans son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il à ce que la princesse V... grave des eaux-fortes, et la comtesse de ... compose des vers qu'elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses frais, sans avoir besoin d'attendre après un éditeur?_ _Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés, existe une autre difficulté. L'instruction, les fréquentations, l'entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles, s'accordant mal avec ce qu'il est possible de réaliser, et font d'une position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu'il s'agit d'améliorer sans se déclasser, c'est-à-dire sans quitter son salon, sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne._ _La veuve ou fille d'officier supérieur, de nobles ruinés, de magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse; il ne lui reste que la position d'institutrice, et, outre que la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là indispensables._ _Pour ce cas particulier, s'offrent deux carrières vastes et libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison._ _Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres d'enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable. L'aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur étoffe, la terre cuite, les broderies d'art (ces dernières d'un rapport peu avantageux), sont autant d'occupations agréables, ne demandant pas des talents hors ligne._ _A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La carrière d'écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa jeunesse dans l'opulence, ou même dans une aisance très relative. La femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature. Il est rare qu'elle se soit abaissée à chercher le succès dans le scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés, qui forment comme une lignée d'aïeules et de traditions aux femmes écrivains, à commencer par Christine de Pisan._ _La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société, en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva, l'archiduchesse Valérie, Mme Carnot, qui a traduit des ouvrages anglais sous la direction de son père. La presse périodique la plus sérieuse ne sait plus se passer d'un rédacteur féminin; à l'Académie française, le prix d'éloquence et le prix de poésie sont fréquemment accordés à des femmes._ _Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans les lettres._ _Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s'aventurer sur le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera d'aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une catégorie d'écrits à la portée du talent littéraire féminin où il est facile de réussir: les livres pour l'enfance et la jeunesse, la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination fertile, l'observation fine et perspicace, un esprit sentimental et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à l'unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à écrire; ayant l'opportunité d'épancher le trop plein de son âme sur le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne dans sa vie privée._ _A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants, sans s'éloigner de son ménage, elle peut s'acquitter de ce travail. La carrière d'écrivain est donc la plus appropriée à la femme instruite[2]..._ L. D'ALQ. [2] La dernière partie de cette préface a paru dans le supplément littéraire du _Figaro_ du 22 septembre 1888, sous la rubrique _les Carrières féminines_, par Mme L. d'Alq. [Illustration] PREMIÈRE PÉRIODE XIIIe-XVIe SIÈCLE NOUS commençons notre _Anthologie_ avec les premiers écrivains féminins qui se sont servis de la langue française proprement dite, laissant de côté la savante et touchante Héloïse[3], ainsi que d'autres auteurs dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre cadre. Nous arrêterons cette première période à Mlle de Gournay, qui termine la série des femmes écrivains du XVIe siècle. Nous avons pensé qu'il serait curieux et intéressant de tirer de l'obscurité quelques noms oubliés, et d'étendre dans une certaine mesure l'exposé de cette naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance et ne manque ni de charme ni de richesse, en _cette parleur la plus delitable_[4] d'une langue qui sort de l'enfance et marche rapidement à la virilité. De par la loi constamment observée dans les développements de l'humanité, la prose est toujours précédée par la poésie, aussi les poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni harmonie, des pensées sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise sensibilité, dans les gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques ballades et les récits épiques. [3] Lire l'excellente traduction des _Lettres d'Héloïse_, publiée avec le texte latin et précédée d'une introduction sur le _Paris au Moyen âge_, par M. A. Gréard, de l'Académie française. [4] Brunelli Latini, _Livre du Trésor_. [Illustration] MARIE DE FRANCE (XIIIe SIÈCLE) LA première femme poète qui écrivit pour le public, quoique peu de ses ouvrages soient parvenus jusqu'à nous, _Marie de France_, naquit à Compiègne, d'après ce que raconte d'elle un poète, Jehan Dupain. De son origine, on connaît seulement ce qu'elle dit elle-même par ce vers: _Marie ay nom, ii sui de France._ Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par les princes anglo-normands à l'époque des troubadours et du _Roman du Renart_. Un de ses plus beaux poèmes a pour titre _le Purgatoire de Saint-Patrice_; elle a publié, sous le pseudonyme d'Ysopet, une imitation en langue d'oïl de cent trois fables d'Ésope, de Phèdre et d'autres auteurs, que le roi Henri Ier a traduites en anglais. Elle puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes légendes de Bretagne et d'Irlande. On connaît d'elle aussi une quinzaine de _lais_, entre autres celui du _Léotic_ ou _Rossignol_, dont on trouve une réminiscence dans le conte de Mme d'Aulnoy, _l'Oiseau bleu_. _Les Deux Amants_ est un autre petit poème de Marie de France plein de gracieux et touchants détails. LA MORS ET LI BOSQUILLON[5]. Tant de loin que de prez n'est laide La Mors. La clamait à son ayde Tosjors ung povre bosquillon Que n'ot chevance ne sillon: «Que ne viens, disoit, ô ma mie, Finer ma dolorouse vie!» Tant brama qu'advint; et de voix Terrible: «Que veux-tu?--Ce bois Que m'aydiez à carguer, Madame!» Peur et labeur n'ont mesme game. [5] Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été rimée également par La Fontaine et Boileau sous le titre de _la Mort et le Bûcheron_. AGNÈS DE NAVARRE CHAMPAGNE (DAME DE FOIX, NÉE VERS 1330.) Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand'mère, elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d'une nature de poète et d'artiste; musicienne, rieuse, expansive, c'est la plus ravissante personnalité de l'époque qu'Agnès de Champagne. Son imagination ardente, son goût pour les lettres dans ce qu'elles ont de plus exquis, l'entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau, chansonnier célèbre du XIVe siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg, contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement qu'une jeune princesse admirait ses vers; il n'en fallut pas davantage pour exciter l'imagination de Machau: une correspondance littéraire et sentimentale s'établit; Agnès devint l'élève et l'émule du spirituel et tendre poète. De charmantes lettres pleines d'enjouement et de sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons[6], dont Machau fit la musique et qu'Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la jeune élève, resta certainement platonique, comme le prouvent les insistances réitérées du pauvre maître, qui s'écrie sans cesse: Morray-je donc sans avoir votre amour, Dame que j'aime! [6] Édités dans la collection des _Poètes champenois_, 1856, Reims, par M. Léon Tarbé. Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d'avoir empoisonné son père. RONDEAUX Sans cuer[7] de moi pas ne vous partirez[8] Ainsois arez le cuer de vostre amie, Car en vous yert, partout où vous serez Sans cuer de moy pas ne vous partirez. Certaine suy que bien le garderez, Et li vostre me fera compagnie. Sans cuer de moi pas ne vous partirez Ainsois arez le cuer de vostre amie. [Illustration] Amis, si Dieu me confort, Vous arez le cuer de mi, Qui sur tout vous aime fort; Amis, si Dieu me confort, Or laissiez tout desconfort, Car vous l'avez sans demi; Amis, si Dieu me confort, Vous arez le cuer de mi. [7] _Cuer_, cœur. [8] Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur ces mêmes rimes. BALLADE Il n'est doleurs, des confors ne tristesse, Amy, gaieté, ni pensée dolente, Fierté, durté, pointure ne ospresse, N'autre meschief d'amour que je ne sente, Et tant plains, souspire et plour, Que mes las cuers est tout noiez en plour; Mais tous les jours me va de mal en pis, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis. Quar quant je voye que n'ay voye n'adresse A tost veoir vostre maniere gente, Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse Qui tandis m'est par pensée présente Je n'ai confort ne recour, Fors à plourer et à haïr le jour Que je vif tant, n'est mes plus grans delits, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis. Mais si je suis loing de vous sans liesse Ne pensez jà que d'amer me repente, Car loyauté me doctrine et adresse A vous amer en tres loyale entente Si que cuer, penser, amour, Voloir, plaisance et desir, sans retour, Ay-je esloingné de tous et arrier mis, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis. CHANSON _Refrain._ Moult suy de bonne heure née Quand je suis si bien amée De mon doulz ami, Qu'il ha toute amour guerpi Et son cuer à toute vée Pour l'amour de mi. Nos cuers en joie norri Sont si, que soussi Ne riens que nous desagrée N'avons, pour ce qu'assevi Sommes de mercy, Qu'est souffisance eppelée. Un delir, une pensée, Un cuer, une ame est entée En nous; et aussi De voloir somes uni Oncques plus douce assemblée Par ma foy ne vi. Moult suy, etc. Non pour quant je me deffri Seulette et gemi Souvent à face esplourée Quant loingtaine soy de li Qu'ay tant enchieri Que sans li riens ne m'agrée, Mais d'espoir suy confortée Et tres bien asseurée Que mettre en oubli Ne me porrait par nul si; Dont ma joie est si doublée Que tous maulz oubli. Moult suy, etc. CHRISTINE DE PISAN (NÉE A VENISE EN 1363)[9] Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de lettres, c'est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus, de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés autant qu'ils le méritent; cela s'explique par l'absence de nouvelles éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des éditions remontant aux premières années de l'imprimerie[10]. [9] On ignore la date précise de sa mort. [10] Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de l'érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en prose. Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne, elle vint avec sa mère, à l'âge de cinq ans, rejoindre son père installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la cour comme la plus noble damoiselle. A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu'un jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants seigneurs de la cour qui auraient brigué l'honneur d'épouser la jeune protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», notaire et secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d'une vieille et noble famille de Picardie. Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui régissent l'humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le crédit de Thomas de Pisan s'évanouit, et le vieil astrologue, accablé par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après. Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques; mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout jamais «_sa pauvre âme ensdolosrie_». Son mari, enlevé par la peste, la laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa charge. Vieille histoire d'aujourd'hui comme d'alors, que l'on retrouve de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu'elle s'aperçoit ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits en un français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la protéger. Elle dédia, entre autres, son livre de la _Mutation de Fortune_[11] au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture qu'il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra non sans émotion dans cette demeure royale où elle avait passé une si heureuse enfance. Philippe lui traça le plan d'un ouvrage, précieux pour Christine à exécuter autant avec le cœur qu'avec la plume: ce n'était rien moins que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France. [11] Ouvrage en vers d'un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement prend son existence pour modèle. Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne, entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son livre préféré: _le Chemin de la long estude_, lorsque les envoyés du duc se présentèrent. Elle entreprit alors d'écrire l'histoire de Charles V, de ce roi _qui, dans sa jeunesse, l'asvoit nousrie de son pain_. Personne mieux qu'elle ne connaissait ce qu'il y avait de grandeur et de sagesse dans ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais, et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais dont les détours n'avaient pas de secret pour elle. La première partie de son ouvrage était finie avant l'année écoulée. Elle allait commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n'eut pas la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une indicible piété à l'inoubliable mémoire de son frère. Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l'implacable malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été rejoindre les aimés déjà partis, et «_son cuer s'espanouissoit de joye quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle si bieng isroit les restrouvez_». Pendant le règne de Charles VII et l'invasion anglaise, aussi profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre pour saluer Jeanne d'Arc; ce fut son chant du cygne[12]: Chose est bien digne de mémoire Que Dieu par une Vierge tendre Sur France si grant grâce estendre. Tu Johanne, de bonne heure née, Benoist[13] soit Ciel qui te créa. Par miracle fut envoïée Au roy pour sa provision; Son fait n'est pas illusion, Car bien a esté esprouvée... Par conseil en conclusion A l'effect la chose est prouvée, Et sa belle vie, par foy, Par quoy on adjouste plus foy A son fait, quoy qu'elle fasse, Toujours en Dieu devant la face... Hée! quel honneur au féminin Sexe! que Dieu l'ayme, il appert! [12] Voir _Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres_, par M. Robineau. [13] Béni. Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut isolée et résignée. Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d'elle la _Vision_, la _Cisté des Dames_, _Cent histoires de Troyes_, _Cent ballades_, une quantité de _virelays_, de _rondeaux_, de _jeux à vendre_. C'est dans l'édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la _Cisté des Dames_, la première probablement qui ait été faite d'après les manuscrits de l'auteur. C'est une sorte de savoir-vivre et de science de la vie de l'époque, donnant une foule de bons conseils et de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par cette phrase: _Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice_, etc. L'un des derniers chapitres est ainsi intitulé: _Comment il appartient que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au fait de mesnage_. Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes d'une sensibilité et d'une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l'amour chevaleresque, parce qu'elles se vendaient mieux que les tristes[14], et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur et s'efforçait d'être gaie, ainsi qu'elle le répète souvent dans ses vers. [14] Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l'épître sur le Roman de la Rose. RONDEAU XI De triste cuer, chanter joyeusement, Et rire en dueil, c'est chose fort à faire; De son penser monstrer tout le contraire, N'yssir doulz ris de doulent sentement. Ainsi me fault faire communement Et me convient, pour celer mon affaire, De triste cuer chanter joyeusement. Car en mon cuer porte couvertement Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire, Et si me fault, pour les gens faire taire, Rire en plorant, et très amerement De triste cuer chanter joyeusement. BALLADE XVIII Aucunes gens ne me finent de dire Pour quoy je suis si malencolieuse, Et plus chanter ne me voyent ne rire, Mais plus simple qu'une religieuse Qui estre sueil si gaye et si joyeuse; Mais a bon droit se je ne chante mais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais. Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire! Qu'elle a changié en vie doloreuse Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire, Dueil pour soulas, et vie trop greveuse; Si ay raison d'estre morne et songeuse, Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais. Merveilles n'est se ma leesce empire; Car en moy n'a pensée gracieuse, N'autre plaisir qui a joye me tire; Pour ce me tient rude et maugracieuse Le desplaisir de ma vie anuieuse. Et se je suis triste, je n'en puis mais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais. BALLADE XI Seulete suy et seulete veuil estre, Seulete m'a mon doulz ami laissiée, Seulete suy sans compagnon ne maistre, Seulete suy dolente et courrouciée, Seulete suy en langueur mesaisiée[15], Seulete suy plus que nulle esgarée, Seulete suy sans amis demourée. [15] Mal à l'aise. VIRELAY XII Se pris et los estoit à departir Et à donner, selon mon jugement, J'en sçay aucuns qui bien petitement Y devroient à mon avis partir. Et, non obstant qu'ilz cuident bien avoir Assez beauté, gentillece et proece, Et que chascun cuide un prince valoir, A leurs beaulx faix appert leur grant noblece. Mais puis qu'on voit, qui qu'il soit, consentir A villains faits et parler laidement, Pas nobles n'est; ains deust on rudement D'entre les bons si faitte gens sortir Se pris et los estoit à departir. Ne en leurs dis, il n'a nul mot de voir Grans vanteurs, sonts n'il n'est si grant maistrece Qu'ilz n'osent bien dire que leur vouloir En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece. Comme il siet mal à noble homme à mentir Et mesdire de femme et vrayement! Telle gent sont drois villains purement, Et devroit-on leur renom amortir Se pris et los estoit à departir. JEUX A VENDRE[16] Je vous vens la rose de may? Oncques en ma vie n'aimay Autant dame ne damoiselle Que je fais vous, gente femelle, Si me retenez a amy, Car tout avez le cœur de mi. Je vous vens l'oiselet en gage? Si vous estes faulx, c'est dommage, Car vous estes et bel et doulx, Si n'ayez telle tache en vous, Et digne serez d'être aimé Bel et bon et bien renommé. [16] Ces _jeux_, que l'on trouve au nombre de cent soixante dans les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. Comme aujourd'hui, on faisait en société des _jeux d'esprit_, on posait des questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui bien connu des enfants: Je vous vends mon corbillon. DICTS MORAUX A SON FILS (FRAGMENTS) Fils, je n'ai mie grand trésor Pour t'enrichir. Mais au lieu d'or, Aucuns renseignemens montrer Te veuil, si les veuilles noter. Dés ta jeunesse pure et monde[17], Apprens à cognoistre le monde, Si que tu puisses par apprendre Garder en tous cas de mesprendre. Se as bon maistre, sers-le bien, Dys bien de lui, garde le sien, Son secret scelles; quoi qu'il fasse, Soyes humble devant sa face. Se tu es cappitaine de gent, N'ayes renom d'amer argent, Car à peine pourras trouver Bon gens d'armes si en veulx louer. Se pays as à gouverner, Et longuement tu veulx régner, Tiens justice et cruel ne soyes, Ni de grever gens ne quiers voyes. Se tu as estat ou office, Dont tu te meles de justice, Garde comment tu jugeras, Car devant le grant juge iras. Ayes pitié des pauvres gens Que tu voys nuz et indigens, Et leur aydes quand tu porras; Souviengne-toi que tu morras. Aymes qui te tient amy Et te gard de ton ennemy; Nul ne peut avoir trop d'amys, Il n'est nulz petits ennemys. Ne soyes decepveur de femme, Honore-les, ne les diffame, Soffise-toi d'en amer une, Et ne prens cointance à chacune. Se tu prens femme accorte et sage, Croy-la du fait de ton mesnage, Adjoutes foy à sa parolle, Mais ne te confesse à la folle. Se tu sçayes qu'on te diffame Sans cause, et que tu ayes blasme, Ne t'en courrouce. Fais toujours bien, Car droit vaincra, je te dys bien. D'aucun parle à toy bien prends garde La fin que le parlant regarde, Et, se cest requeste ou semonce, Pense ung petit avant responce. Ne laisse pas que Dieu servir Pour au monde trop asservir, Car biens mondains sont à défin Et l'âme durera sans fin. [17] Nette. CLOTILDE DE SURVILLE (MARGUERITE-ÉLÉONORE-CLOTILDE DE VALLON-CHALYS) (1405-1494) L'origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est contestée, par le motif qu'on n'en mentionne nulle trace dans les ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n'aurait fait que pasticher les rondeaux de Charles d'Orléans, en assurant qu'il les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet, descendante des Surville, vivant aujourd'hui, proteste énergiquement, avec documents à l'appui; malheureusement elle ne peut produire les manuscrits mêmes, qui ont été égarés. Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il dira comme nous: _Se non è vero, è bene trovato._ D'abord, les _Verselets à mon premier-né_[18] mis en musique et tant chantés vers 1805: O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere, Dors sur le seyn que ta bousche a pressé! Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere, Tien doulx œillet par le somme oppressé. Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy! Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre; Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toi... Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de _Rosalyre_: Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélaz! languir seulette! N'ay plus ny parler, ny couleur, Tant au loing du roy de mon cœur! N'a donc pitié de ma langueur, Lui qui n'oyoit que sa poulette? Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélaz! languir seulette! [18] Les _Poésies de Clotilde de Surville_ ont été publiées par M. Ch. de Vanderbourg, membre de l'Académie française, en 1803. Un des motifs faisant croire à une supercherie littéraire, c'est qu'il est parlé dans ces poésies des satellites de Saturne, dont le premier ne fut découvert par Huygens qu'en 1655. Ensuite, on n'alternait pas encore à cette époque les rimes masculines et féminines, quoique M. de Vanderbourg en donne des exemples dans des prédécesseurs de Clotilde, mais que les bibliographes récusent également. MARIE DE CLÈVES (1426-1487) Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l'âge de quinze ans au duc Charles d'Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, elle protégea les arts et les lettres. Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne l'empêchait pas d'étendre ses prodigalités aux Universités de Paris, de Caen et d'Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange, gentilhomme de l'Artois, beaucoup plus jeune qu'elle; en son honneur, elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries parlantes, des _rabots_ et des _anges_, avec cette devise: _Encore n'est-il que Rabot d'Ange._ Elle a laissé quelques poésies. RONDEL En la forest de Longue attente Entrée suis en une sente, Dont oster je ne puis mon cœur. Pourquoi je viz en grant douleur, Par fortune qui me tourmente. . . . . . . . . . . . Ay-je donc tort si me garmente Plus que nulle qui soit vivante? Par Dieu, nenni! Veu mon malheur: Car ainsi m'aist mon Créateur Qu'il n'est peine que je ne sente En la forest de Longue attente. CLÉMENCE ISAURE (NÉE A TOULOUSE VERS 1450) De toi l'on ne sait rien, noble dame...--et qu'importe? Que sait-on de l'étoile en suspens dans l'azur, Hors cet éclat si doux que son rayon apporte, Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur? Sous la mousse des bois n'est-il pas d'humble source Dont les flots transparents couleraient ignorés, Si les myosotis ne trahissaient sa course Au travers des cailloux dorés? Et tu fus, en ces temps, la source intarissable Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs, Alors qu'autour de toi, sur la ronce et le sable, L'herbe reverdissait en s'émaillant de fleurs; Tu fus l'étoile d'or, parmi toutes choisie, Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir, Vins guider de ses feux l'errante Poésie Vers le berceau du Gai Savoir[19]. [19] _Le Verger d'Isaure_, par M. Stéphen Liégeard. Il est vrai qu'on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut démolir notre héroïque Jeanne d'Arc, en traitant de légende tout ce qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n'a jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l'existence de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée nous renseigne. Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610, rapporta la copie d'une inscription latine placée dans le Capitole, que M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute: _Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des Isaure, s'étant vouée au célibat, comme l'état le plus parfait, et ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les légua aux capitouls, à condition qu'ils célébreraient chaque année les jeux floraux dans l'Hôtel de ville qu'elle avait fait bâtir à ses dépens, qu'ils y donneraient un festin, et qu'ils porteraient des roses sur son tombeau; que, s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté, le fisc s'emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de procès, des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât, en ce lieu, un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de son vivant._ «La poésie tombait un peu en désuétude quand une jeune et noble vierge de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, vit les autels de la patrie désertés, et prête à s'éteindre cette vive flamme de l'esprit qui avait projeté tant d'éclat sur sa patrie. Dès lors, elle n'eut plus qu'une pensée, remettre en honneur un culte dont elle devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce faire, elle rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable Collège... «Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n'avaient point désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent convoqués, chaque année, le 3 mai. C'était la date anniversaire de la fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli _la Violette_. A cette tige, unique récompense d'alors, Isaure, sous le nom de _Fleurs nouvelles_, en ajouta deux autres, _le Souci_ et _l'Églantine_... «Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l'orage. Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie, conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait applaudir sa _canso_ adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la patronne de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre parfois en main le luth d'ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du conte des fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des diamants, des perles ou des saphirs. «Les trois strophes qui suivent, en langue d'oc, donneront une idée de ses poésies; elles remontent à l'an 1499. Elles ont été retrouvées par le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin. Ce sont des larmes plutôt que des vers; c'est comme un chant du cygne, harmonieux et plaintif: Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa! Al fis aymans uffris senhal d'onor; Sios a james digna de son lausor, Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa! Soèn à tort l'ergulhos en el pensa Qu'on drad sera tostems del aymadors; Mes io say ben que les joëns Trobadors Oblidaran la fama de Clamensa. Tal en los cams la rosa primavera Floris gentil quan torna lo gay tems; Mes del vent de la nueg brancejado rabems, Moris, et per totjorn s'oblida de la terra[20]. [20] M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d'or dans l'_Éloge de Clémence Isaure_, pièce de vers lue au Capitole en 1867: _... Et, lorsque s'approchait l'heure mélancolique De quitter tes amis pour t'élancer vers Dieu, On entendit l'écho d'une harpe éolique Répéter ton dernier adieu: «Cité de mes aïeux,--disait-il,--ô Toulouse, «Que la gloire à jamais étincelle à ton front! «De l'hommage des preux reste toujours jalouse: «Quant à mon nom, hélas! je sais qu'ils l'oublieront. «Telle sourit la rose aux baisers de l'aurore; «Mais si, noir messager, le vent des nuits survient, «Il en est de la fleur comme il sera d'Isaure: «Elle meurt... et qui s'en souvient?»_ «Nous voilà bien loin de la ballade de Florian: A Toulouse il fut une belle, Clémence Isaure était son nom; Le beau Lautrec brûla pour elle, Et de sa foi reçut le don... . . . . . . . . . . . «Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l'auteur d'_Estelle_ n'est digne de la noble Toulousaine. «Cependant, l'ère des temps modernes était ouverte: l'institution durait toujours. Le prince à l'œil duquel aucune gloire n'échappait, Louis XIV, voulut l'ériger en Académie; c'est ce qu'il fit par lettres patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il créait une quatrième fleur, _l'Amarante d'or_, prix de l'ode; ce fut désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre le chantre inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir _le Lis_, dédié à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup moins reculée, se place l'éclosion de _la Primevère_ et de _l'Œillet_, qui vinrent grossir la gerbe et compléter le bouquet.» Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du poète des _Grands Cœurs_ et de l'auteur de _la Côte d'azur_, et dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu'une partie, a été écrite, Mme la marquise de Blocqueville a fondé _le Jasmin_, une de ses fleurs préférées. (Voir sa biographie dans la troisième période, écrivains du XIXe siècle.) MARGUERITE D'ANGOULÊME (1492-1549) Fille du duc d'Angoulême et sœur de François Ier, Marguerite naquit à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d'Alençon, et en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne d'Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l'âge de sept ans, elle composait des vers latins et entendait le grec et l'hébreu; à cette époque, la langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin, Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent style. Son principal ouvrage est l'_Heptaméron_, recueil de contes libres, imité du _Décaméron_ de Boccace; elle a laissé en plus des _Lettres_ et des _Poésies_, les _Marguerites de la Marguerite_, dont nous donnons ci-après quelques fragments, après avoir terminé cette courte biographie par le jugement de Littré sur cette savante princesse. «Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié sérieuse des _Nouvelles_, voir en elle la femme pleine de cœur et de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où il n'y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes grandeurs, a dit d'elle-même qu'_elle avoit porté plus que son faix de l'ennui commun à toute créature bien née_.» PORTRAIT DE FRANÇOIS Ier, SON FRÈRE De sa beaulté il est blanc et vermeil, Les cheveulx bruns, de grande et belle taille; En terre il est comme au ciel le soleil, Hardi, vaillant, sage et preux en bataille, Fort et puissant, qui ne peut avoir peur. Que prince nul, tant soit-il grand l'assaille, Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur, Fort et constant et plein de patience, Soit en prison, en tristesse ou malheur. Il a de Dieu la parfaicte science Que doit avoir ung roy tout plein de foy, Bon jugement et bonne conscience. SATYRES ET NYMPHES DE LA REINE DE NAVARRE Un jour très clair que le soleil luisait, Et moins ardent un chacun induisait Chercher au loin les campagnes fleuries, Sombres forêts et riantes prairies... . . . . . . . . . . . . . Ainsi parlant, pensant toute seule être, Je vois de loin trois dames apparaître, Saillant d'un bois, haut, feuillé et épais, Dont un ruisseau très clair pour mettre frais Entre le bois et le pré se mettait, Portant le noir, et l'une et l'autre était... . . . . . . . . . . . . . MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS Ier (Tolède, 1525.) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Monseigneur, suis contraincte d'attendre encore samedy, mais je vous envoye quelqu'un qui bien au long vous contera ce que demain et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant il vous plaise entendre les bons tours qu'ils vous font, et si sçay bien qu'ils ont grand peur que je m'en ennuye, car je leur donne à entendre que, s'ils ne font mieux, je m'en veux retourner..._ PAULE DE VIGUIER (BARONNE DE FONTENILLE) (1519-1605) Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François Ier, en 1533, lors du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des stances charmantes qu'elle avait composées pour cette occasion, et qui malheureusement n'ont pas été conservées. Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre _Belle Paule_ que telle on surnommera.--Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en se tournant vers les capitouls; j'aurai garde d'oublier votre bonne et fidèle ville de Tolose.» Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a fait un livre tout consacré aux beautés de Paule, _la Paulographie_, s'est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu'elle portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle n'était pas précisément cendrée, mais elle avait des reflets argentins qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d'une inexprimable mollesse. C'est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu'un artiste italien désignait par le mot _morbidezza_. Elle s'en couvrait tout entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa taille légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le charme exquis de la perfection. Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: _la Vénus chrétienne_; à quinze ans ses parents la marièrent contre son gré à Bénaquet, que, malgré les tristesses de son âme, elle rendit parfaitement heureux pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant veuve à vingt-cinq ans, elle put choisir alors l'élu de son cœur, le baron de Fontenille, qui lui était resté fidèle. Paule ne connut pas l'existence sereine que tout semblait lui présager. La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde d'une manière si absolue qu'elle ne sortait plus de chez elle et se rendait même invisible aux amis de sa maison. Il ne suffit pas à Paule d'avoir le don de la beauté parfaite, sa beauté se couronnait et s'illuminait de toutes les vertus et de tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie un adoucissement à ses maux. L'Académie des Jeux floraux voulut, à son tour, forcer sa retraite en l'invitant à venir recevoir dans ses concours un _Souci funèbre_ offert à l'harmonieuse expression de sa douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets publics; elle se rendit au milieu d'une de ces fêtes brillantes, couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D'une voix pleine de sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l'amour maternel dans ses joies et dans ses tristesses. Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le donnons ici. Elle peut rivaliser avec _l'Enfantelet_ de Clotilde de Surville: Le tendre corps de mon fils moult chéry Gist maintenant dessoubs la froide lame; Dans les cieuls clairs doit triompher son âme, Car en vertu tousjours il fut nourry. Las! j'ai perdu mon beau rosier fleury, De mon vieux temps l'orgueil et l'espérance; La seule mort peut donner allégeance Au mal cruel qui mon cœur a meurtry. Or, adieu donc, mon enfant moult chéry, De toi mon cœur gardera souvenance! En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus belle dame de France par Charles IX et Catherine de Médicis, qui voulurent la voir à leur passage à Toulouse. Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle resta belle, nous assure Brantôme, alors qu'elle fût octogénaire; elle mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus aimable esprit[21]. [21] Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules Toussy. LOUISE LABÉ (1526-1566) Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée _la Belle Cordière_ parce que son père était marchand cordier et que son mari, Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l'on retrouve dans notre siècle chez Mme Desbordes-Valmore. Il a été conservé d'elle vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire poétique? Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez _la Belle Cordière_ de Lyon se réunissaient les amateurs de littérature et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut la prose de Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen de Beaujeu, nous la dépeint ainsi dans ses _Mémoires de l'histoire de Lyon_, publiés en 1573: «Elle avoit la face plus angélique qu'humaine, mais ce n'estoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique, tant rare en savoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu pour estre admiré comme un grand prodige entre les humains.» SONNETS I Je vis, je meurs, je me brusle et me noye, J'ai chaut extresme en endurant froidure, La vie m'est et trop molle et trop dure; J'ai grans ennuis entremeslez de joye. Tout à un coup je ris et me larmoye, Et en plaisir maint grief tourment j'endure; Mon bien s'en va, et à jamais il dure; Tout en un coup je seiche et je verdoye. Ainsi amour inconstamment me meine; Et quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me treuve hors de peine. Puis, quand je croy ma joye estre certaine Et estre en haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur. II Tant que mes yeux pourront larmes espandre A l'heur passé avec toy regretter, Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre; Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart luth pour tes grâces chanter, Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre, Je ne souhaitte encore point mourir; Mais quand mes yeus je sentiray tarir, Ma voix cassée et ma main impuissante, Et mon esprit, en ce mortel séjour, Ne pouvant plus monstrer signe d'amante, Priray la mort noircir mon plus cler jour. ÉLÉGIE Vous qui lisez, ô dames lionnoises... . . . . . . . . . . . . . . Ne veuillez point condamner ma simplesse Et jeune erreur de ma folle jeunesse, Si c'est erreur; mais qui, dessous les cieus, Se peut vanter de n'estre vicieus? L'un n'est content de sa sorte de vie, Et tousjours porte à ses voisins envie; L'un, forcenant de voir la paix en terre, Par tous moyens tasche y mettre la guerre; L'autre, croyant povreté estre vice, A autre Dieu qu'Or ne fait sacrifice; L'autre sa foy parjure il emploira A decevoir quelcun qui le croira; L'un, en mentant de sa langue lézarde, Mile brocars sur l'un et l'autre darde. Je ne suis point sous ces planetes née Qui m'ussent pu tant faire infortunée. Oncques ne fut mon œil marri de voir Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir. Oncq ne mis noise ou discord entre amis; A faire gain jamais ne me soumis; Mentir, tromper et abuser autrui, Tant m'a desplu que mesdire de lui. . . . . . . . . . . . . . . A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE (SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES) _Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes n'empeschent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement, et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes, anneaux et somptueux habits..._ _Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes, tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._ De Lyon, ce 24 juillet 1555. [22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses œuvres éditées ni conservées. PERNETTE DU QUILLET (MORTE A LYON EN 1546) A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc. POÉSIES IMPRIMÉES EN 1545 Sans cognoissance aucune en mon printemps j'estois Libre sans liberté, car rien ne regrettois En ma vague pensée, De mols et vains desirs follement dispensée. Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux, Me vint escarmoucher par faux allarmes d'yeux; Mais je vis sa fallace, Par quoi me retirai et lui quittai la place. DAMES DES ROCHES MÈRE ET FILLE DE LYON (1550 ENVIRON) Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi que des poésies, mais dont il n'a pas été beaucoup parlé. Si mes escrits n'ont gravé sur la face Le sacré nom de l'immortalité, Je ne l'ai quis non plus que merité, Si je ne l'ai de faveur ou de grace. . . . . . . . . . . . . . [Illustration] . . . . . . . . . . . . . . . Quenouille, mon souci, je vous promets et jure De vous aimer toujours, et jamais ne changer Votre honneur domestic pour un bien étranger Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure. ÉLISÈNE DE CRENNE SURNOMMÉE LA BELLE HÉLISENNE A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d'après M. de Juvigny; ils n'ont pas laissé d'autre trace. MARSEILLE D'ALTOUVINS (NÉE A MARSEILLE EN 1550) A joui en Provence d'une grande réputation; on a d'elle de fort jolis vers, malheureusement bien oubliés. Nul n'aura dans le ciel partage S'il n'a chanté par l'univers Le rare phœnix de notre âge, Paul et Belcand unis en vers[23]. [23] Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et Pierre-Paul, né à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale. CATHERINE LARCHEVÊQUE DE PARTHENAY . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle se remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle cultivait les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des _Poésies_; elle écrivit aussi une tragédie d'_Holopherne_ non imprimée; puis une _Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment de ce qu'il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs_. Mme de Rohan, calviniste, s'enferma pendant le siège de La Rochelle, et vécut avec sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre onces de pain; elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan, dans ce courage indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne, mariée au duc de Deux-Ponts. C'est elle qui répondit à Henri IV: «J'ai trop peu de bien pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison pour être votre maîtresse[24].» [24] Michaud. MARIE DE ROMIEU (1550 ENVIRON A 1600) Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec précision. On sait seulement qu'elle est née à Viviers, dans le Vivarais, et que ses _Premières œuvres poétiques_ furent éditées en 1580. Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l'excellente langue dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu'elle agite, d'être connue _in extenso_, est son _Discours_ pour la défense des femmes, qui lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du temps, entre autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec entrain: Ce mâle vers en fat de ta verve femelle Me faict prodigieus sonner en la poictrine Un vœu de m'enfemmer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale, et qui est intitulé ainsi qu'il suit: _Œuvres poétiques de Mme Marie Romieu, contenant un brief Discours, que l'excellence de la femme surpasse celle de l'homme, non moins recréatif que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et trés illustre princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse de Joyeuse. A Paris,_ 1581, _pour Lucas Breger, tenant sa boutique au second pillier de la grand'salle du Palais._ DISCOURS Nous avons bien souvent à mespris une chose, Ignorans la vertu qui est en elle enclose, Faute de rechercher diligemment le pris Qui pouvoit estonner en après nos esprits: Car, comme un coq qui treuve une perle perdue, Ne sçachant la valeur de la chose incognue, Ainsi, ne peu s'en faut, l'homme ignare ne sçait Quel est entre les deux sexes le plus parfait. Il me plais bien de voir des hommes le courage, Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l'avantage, Il me plais bien de voir des hommes la grandeur; Mais, puis si nous venons à priser la valleur, Le courage, l'esprit et la magnificence, L'honneur et la vertu et toute l'excellence Qu'on voit luire toujours au sexe feminin, A bon droit nous dirons que c'est le plus divin. . . . . . . . . . . . . . . . . . Allons donc plus avant, venons à la douceur Et sainte humanité dont est remply leur cueur. S'est-il treuvé quelqu'un qui n'eut l'âme saisie De semblable bonté, faveur et courtoisie? . . . . . . . . . . . . . . . . . Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs Faites sortir un ruisseau de douleur, Et toy, mon cœur, fend toy d'une douleur profonde, Fay que mon mort se suive en l'autre monde. HYMNE A LA ROSE POUVANT SERVIR D'ÉPITAPHE . . . . . . . . . . . . . . . Celle qui gist ici sous cette froide cendre, Toute sa vie aima la rose fraische et tendre, Et l'aima tellement qu'après que le trespas L'eut poussée à son gré aux ondes de là-bas Voulut que son cercueil fût entouré de roses, Comme ce qu'elle aimoit par-dessus toutes choses. MARGUERITE DE FRANCE[25] (1553-1615) Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et de Henri III, première femme de Henri IV, répudiée en 1599, Marguerite de Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi joyeuse que celle de son mari. Elle écrivit pendant son exil au château d'Usson des _Poésies_ et des _Mémoires_ comprenant, de 1569 à 1582, une période de pas moins de treize années, qu'elle comparait dans la préface de cet ouvrage adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont vers l'historien, en masse lourde et difforme pour y recevoir leur formation». Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les _Contes_ de la reine de Navarre, sa grand'belle-mère. Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps, lui vaut cet éloge de Bacon dans son _Histoire de la littérature française jusqu'au XVIe siècle_, «qu'elle sert de transition entre Christine de Pisan et Mme de Sévigné». De goût élégant, elle supprima le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux. MÉMOIRES[26] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de serge nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien, sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles d'elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient commandement du roy de me recepvoir selon que j'avois cet honneur de lui estre, qui, en passant, me firent tout l'honneur que j'eusse peu desirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Partant[27] de Cambray, j'allay coucher à Valenciennes, terre de Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa belle-sœur, Mme d'Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes dames de ce pays-là, m'attendoient pour me recepvoir..... Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne pouvoit assez faire de démonstration de l'aise qu'il avoit de me voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l'eust pu recepvoir avec plus d'honneur, de bien veuillance et d'affection. Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, je trouvay à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite de Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la ville, de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais comme si j'eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant d'estre privées, familieres et joyeuses. La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle, ce qui pourroit apporter de l'utilité à l'avancement du dessein de mon frere... L'heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle, qu'encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours. Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une nature accompagnée d'une grande bonté. Elle nourrissoit son petit fils de son lait, de sorte qu'estant le lendemain au festin, assise tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là se communiquent avec le plus de franchise, n'ayant l'esprit bandé qu'à mon but, qui n'estoit que d'advancer le dessein de mon frere, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec une robille à l'espagnole de toille d'or noire, avec des bandes de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toille d'argent blanche en broderie d'or avec des gros boutons de diamant (habit approprié à l'office de nourrice), l'on luy apporta à la table son petit fils emmaillotté aussi richement qu'estoit vestue la nourrice, pour lui donner à taicter. Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées, qu'elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir..... Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, qui estoit grande et belle..... [25] On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est question en ce moment, avec Marguerite d'Angoulême, sœur de François Ier, grand'belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie de Marguerite d'Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de Navarre avant d'être roi de France. Le nom Marguerite de France fut déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin, morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean le Victorieux. [26] _Mémoires de la royne Marguerite_, publiés à l'_Image de sainte Barbe_, chez _Charles Chapelain, en_ 1628. [27] Il fut décidé qu'elle irait aux eaux de Spa avec la princesse de la Roche-sur-Yon, à l'occasion des intérêts de son frère, le duc d'Alençon, que l'on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de l'époque et du pays. ANNE DE ROHAN (1580-1646) Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay[28], Anne de Rohan était d'un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle lisait couramment l'hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui attribue même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de règles de la versification qu'elle le décida à adopter. SONNET Nature avoit encore un beau chef-d'œuvre à faire Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux, Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux; De celuy qui son trait allonge pour y voir, En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire, Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux, Car sa divinité n'a rien plus précieux Pour imprimer dessus le tableau de mémoire. Plustôt desmêlerait l'antre dédalien, Mon cœur banny de soy, qu'il rompe le lien Qui le tient enserré dans cette tresse blonde, N'ayant rien de plus beau ny de plus lumineux Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux, Au point que leur clarté éclaire tout le monde. [28] Voir page 42. Mlle DE GOURNAY (MARIE DE JARS) (1566-1645) On l'appelait la _fille d'alliance_ de Montaigne, dont elle a édité les œuvres en 1595, avec une «extrême superstition», selon ses propres paroles; il semble que la piété légendaire qu'elle avait pour son père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité. Les biographies donnent peu de détails sur elle, et si l'on interroge Staaf sur son livre intitulé _l'Ombre_, il vous répond: «Un livre de poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces poésies en vieux langage, j'ai demandé à la Bibliothèque nationale ce volume de Mlle de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais bel et bien de la prose et des conseils moraux, excellents à lire. Ce volume, édité par _Libert, rue Saint-Jean-de-Latran_, en MDCXXVI, a pour épigraphe, et comme pour justifier son nom: _L'homme est l'ombre d'un songe Et son œuvre est son ombre._ Voici quelques titres de chapitres que j'ai relevés. --_Si la vengeance est licite..._ --_Antipathie des âmes basses et hautes..._ --_Abrégé d'institution pour le prince souverain_, où je copie ces lignes bien dignes d'être méditées: Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront donnez, pour t'apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct qu'en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te voudras rendre puissant..... Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny moins que nos corps hument l'air un instant et s'en nourrissent. Des maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe... [Illustration] DE LA MÉDISANCE _A Madame la marquise de Guercheville_ Dame d'honneur de la reyne-mère du roy. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n'avoir pas fait une fenestre au sein de l'homme afin que l'œil penétrast ce que son cœur donneroit de contraire à sa parole, je m'esbahis comme il ne le reprit aussi pour avoir manqué d'apposer quelque ferme arrest Et plusieurs freins avec plusieurs timons à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l'abus, et dont l'abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l'honneur, qu'Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition... FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE [Illustration] [Illustration] DEUXIÈME PÉRIODE XVIIe-XVIIIe SIÈCLE UNE cinquantaine d'années s'est écoulée. La Renaissance a fait son œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec Mlle de Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes françaises écrivains. Dans le XVIIe siècle nous trouvons de fertiles romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes. Le XVIIIe siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute femme spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans le style épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque. Nous avons hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux Mémoires, infiniment utiles au point de vue de l'histoire et des mœurs, il ne faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle littéraire indispensable aux œuvres d'imagination. Il est difficile de déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous choisi comme citations, quand nous l'avons pu, des réflexions et commentaires appartenant en propre à l'auteur ou à un de ses ouvrages littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres. La Révolution ayant mis un point d'arrêt dans la vie sociale, et étant en même temps un point de départ d'autres mœurs et d'autres idées, nous avons arrêté cette seconde période à Mme d'Antremont, qui a correspondu avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu'à 1789. [Illustration] [Illustration] MADELEINE DE SCUDÉRY (1607-1701) MADELEINE de Scudéry est sans contredit une des plus grandes figures de femmes littéraires; notre époque l'a qualifiée bien à tort de pédante, se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui rendra justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de près, choquent le vulgaire appréciateur, mais que l'éloignement remet à leur point. Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l'orgueil et l'oracle de sa ville natale, le _Havre-de-Grâce_; elle vint à Paris, à l'âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de Rambouillet, rendez-vous des illustrations du siècle. Mlle de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres par besoin, pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et d'elle-même. Ce fut en dissimulant son nom et sous la signature de son frère qu'elle publia ses premiers ouvrages: _Les Aventures de Baisa_, _Harangues de femmes illustres_, _Cyrus_, et les premiers volumes de _Clélie_. Pendant la publication de cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors sans signer _Célinte_, _Mathilde_, la _Promenade de Versailles_, deux volumes de _Conversations_, des vers et des lettres. On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés de produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant, elle n'en remporta pas moins le prix d'éloquence à l'Académie, sur le sujet de _la Gloire_. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi charitable et vertueuse que spirituelle. Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu'au dernier moment, quoique valétudinaire, à être l'âme et l'esprit de l'hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses amis, y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l'était à peine autant qu'elle: Mlle de Scudéry n'était point belle et ne connut pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses romans, d'ailleurs tous très moraux, d'après l'avis des hommes les plus austères. «L'occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_; je ne fais point de difficultés à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour l'avenir, ils seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint Bernard.» Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de _Conversations_, veut distribuer ce livre aux fidèles de son diocèse pour leur apprendre la morale et leur donner de bons modèles»;--et le Père Lacroix parle de l'auteur en ces termes: «Elle sut si bien mêler la simplicité de l'histoire et la richesse des inventions, l'élégance et la facilité du style, la légèreté des conversations, la bienséance des mœurs, la noblesse et la variété des caractères, la grandeur et la pureté des sentiments, qu'on peut dire que c'est une école ouverte pour former les jeunes gens, et où le cœur et l'esprit, loin d'être en danger de se corrompre, n'ont d'autres risques à courir que de ne pouvoir atteindre à la hauteur et à la perfection des modèles que l'on y prépare.» Les _Portraits_ de Mlle de Scudéry sont recommandés comme les meilleurs morceaux de ses ouvrages. Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu'elle ait plus particulièrement écrit en prose. PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE[29] ... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable; mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié, ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste, il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement, qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion, ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin, Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les plus illustres personnes de toute nostre cour. PORTRAIT DE SAPHO[31] Sapho a eu l'avantage que son père et sa mère avoient tous deux beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que les premières inclinations au bien, car elle n'avoit que six ans lorsqu'ils moururent... Elle n'avoit que douze ans quand on commença de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le jugement estoient déjà formez et donnoient de l'admiration à tout le monde. Je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. Encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne sauroit trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre... Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur, il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau; mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle disposition à apprendre que, sans que l'on ait presque jamais ouï dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses... mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe qu'elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler. A PROPOS DE L'INSTRUCTION DES FEMMES Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font les savans, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité fort condamnable, et d'estre souvent épouvantée de voir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c'est sans doute la singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres ne sont point, sans s'exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est point obligée de rien apprendre... LA TUBÉREUSE . . . . . . . . . . . . . . Des bords de l'Orient je suis originaire; Le soleil proprement peut se dire mon père; Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, Du fragile muguet, des simples violettes, Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, Mais de qui les beautés durent à peine un jour. Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite: J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite, Des roses et du lis j'ai le brillant éclat. Et du plus beau jasmin le lustre délicat. Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . LA BEAUTÉ, L'ESPRIT ET LA VERTU La fleur que vous avez vu naistre, Et qui va bientôt disparoistre, C'est la beauté qu'on vante tant; L'une brille quelques journées, L'autre dure quelques années, Et diminue à chaque instant. L'esprit dure un peu davantage, Mais à la fin il s'affoiblit; Et s'il se forme d'âge en âge, Il brille moins plus il vieillit. La vertu, seul bien véritable, Nous suit au delà du trépas; Mais ce bien solide et durable, Hélas! on ne le cherche pas. [29] L'original du portrait de Phérécyde est Éléazar de Chandeville, neveu de Malherbe. [30] Malherbe. [31] On prétend que Mlle de Scudéry s'est dépeint elle-même. SABLÉ (MADELEINE-ROUVRE, MARQUISE DE) (1598-1678) Mme de Sablé était une des assidues de l'hôtel de Rambouillet. M. Cousin, dans ses études sur les femmes du XVIIe siècle, en a parlé comme une des femmes les plus distinguées de son siècle. Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par Mlle de Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit: ..... C'étoient des personnes par les mains desquelles le secret de tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (Mme de Sablé) avait le goût aussi délicat que l'esprit; rien n'égaloit la magnificence des festins qu'elle faisoit, tous les mets en étoient exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l'on peut imaginer. C'est de leur temps que l'écriture a été mise en usage; auparavant on n'écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres on n'en entendoit pas parler. Son salon était un des plus spirituels; très liée avec le duc de La Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du livre des _Maximes_ de l'illustre moraliste. MAXIMES -- Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de soi est une sottise. -- Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la considération et le respect. -- Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le _comment_ fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses. -- Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit jamais se rendre esclave en s'assujettissant aux fantaisies d'autrui. Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la diversité des opinions, il faut choisir, s'il y a lieu; sinon, il faut rester dans le doute. -- Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection: c'est le bonheur du bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu'un avantage du discernement; et c'est bien mal passer sa vie que de se nourrir toujours des imperfections d'autrui. Mlle DE CALAGES (1610 A 1658 ENVIRON) Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue par un ouvrage important, le poème de _Judith, ou la Délivrance de Béthulie_, composé de huit livres, édité après la mort de l'auteur, en 1660, à Toulouse, par Mlle L'Héritier de Villandon, et dédié à la reine. Ce poème était terminé avant que _le Cid_ eût paru, alors que la langue poétique n'avait pas encore subi le perfectionnement que Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de premier ordre. Mlle de Calages a remporté plusieurs fois des prix à l'Académie des Jeux floraux. JUDITH, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE. . . . . . . . . . . . . . . . Son courage redouble, un feu divin l'embrase. Ce n'est plus cet objet dont le charme vainqueur Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur, Sa démarche et ses traits n'ont rien d'une mortelle. Une sombre fureur en ses yeux étincelle, Ses cheveux sur son front semblent se hérisser, Un pouvoir inconnu la force d'avancer. Elle voit sur le lit la redoutable épée Qui dans le sang hébreu devoit être trempée; Elle hâte ses pas et prend entre ses mains Le fer victorieux, la terreur des humains, Observe avec horreur ce conquérant du monde, S'applaudit en voyant son ivresse profonde, Puis soulève le fer, l'arrache du fourreau, Et, le cœur enflammé par un transport nouveau, Croit entendre la voix du Ciel qui l'encourage: «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!» Elle dit, et d'un bras par Dieu même affermi Frappe d'un fer tranchant son superbe ennemi. . . . . . . . . . . . . . . . DE LA SUZE (HENRIETTE DE COLIGNY, Ctesse) (1618-1673) Petite-fille de l'amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort jaloux, l'emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique, «afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce monde ni dans l'autre». Mme de la Suze était d'une grande beauté et possédait une physionomie charmante. Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. Elles sont d'une douceur que l'on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui constituait sa petite cour les admirait aveuglément. CHANSON J'ai juré mille fois de ne jamais aimer, Et je ne croyais pas que rien pût me charmer; Mais alors que je fis ce dessein téméraire, Tircis, vous n'aviez pas entrepris de me plaire. Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, Et de l'amour enfin je connais le pouvoir. Hélas de mon erreur trop tard je m'aperçois; Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre, Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre. Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, Et de l'amour enfin je connais le pouvoir. DE BRÉGY (CHARLOTTE SAUMAISE DE CHAZAN) (1619-1693) Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize; elle avait tant d'esprit et d'agréments qu'elle sut charmer à quatorze ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède. Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une sincère affection pour son mari. Très jolie, très séduisante, elle eut beaucoup de succès à la cour. On a d'elle un volume de _Lettres et Poésies_ édité à Leyde en 1666. ÉPIGRAMME Ci-dessous gît un grand seigneur Qui tout couramment nous apprit Qu'un homme peut vivre sans cœur Et mourir sans rendre l'esprit. SONNET SUR LES ANTIQUITEZ DE ROME Vous que l'on vit jadis de splendeurs éclatans, Termes, cirques, palais, que partout on renomme, Si vous montrez encore la puissance de Rome, Vous montrez bien aussi la puissance du temps. Autrefois l'on a vu loger des empereurs Où logent maintenant tous les oyseaux funestes; De ce que vous étiez vous n'êtes que le reste, Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs. Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre, Ayant régné longtemps reperdit par la guerre Tout ce que sa puissance avait pu conquérir. Sa ruine a du sort témoigné l'inconstance, L'autheur de son trépas le fut de sa naissance, Mars luy donna la vie et Mars la fit périr. ANNE DE BOURBON (1619-1677) Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency, femme de Henri d'Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s'occupa de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d'elle un choix de lettres qui ne manquent pas d'originalité. Elle mourut aux Carmélites. PENSÉE Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la présence de ce que l'on aime fait les beaux jours des honnêtes gens. LETTRE A Mme LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE Le 27 août 1645. _Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m'a donnée. C'est une marque très obligeante de l'honneur que vous me faites de m'aimer, que je n'ai point de paroles pour vous exprimer le ressentiment que j'en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma reconnaissance là-dessus; c'est pourquoi j'en quitterai le discours pour vous donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme vous me l'ordonnez. Je vous dirai donc qu'il est prisonnier, mais pas blessé, à ce que l'on m'a assuré. On espère que sa prison ne sera pas longue. Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on croit qu'on l'échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin d'un homme de commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort de Mercy et par la prison de celui-ci, tous les plus considérables qu'ils eussent; ce qui fait croire qu'ils ne feront nulle difficulté de rendre M. le maréchal de Grammont contre Glen, qu'on leur devait offrir tout à l'heure. Voilà tout ce que j'en ai appris. La pauvre Mme de Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu'on m'a dit. Je suis ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en soit pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le quittiez bientôt, afin qu'en vous voyant souvent on puisse profiter du temps qui reste à vous avoir encore ici..._ Mme DE MOTTEVILLE (FRANÇOISE BERTAUT) (1621-1689) Nièce de l'évêque de Séez, fille d'un gentilhomme de la chambre du roi; sa mère, d'origine espagnole, servant d'intermédiaire à la reine pour correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l'âge de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d'Autriche; mais Richelieu, craignant déjà son influence, l'éloigna. Vers sa vingtième année, sa mère, qui l'avait conduite en Normandie, la maria à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la mort de Richelieu, elle revint près d'Anne d'Autriche, et fut pendant vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu'une femme de chambre, dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut point aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n'a laissé que des _Mémoires pour servir à l'histoire de la reine Anne d'Autriche_, écrits dans une langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques observations assez véridiques: Les rois ne voient jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va dans les palais de roi. JOURNÉE DES BARRICADES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu'ils disaient, si on le leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la reine n'était pas susceptible de faiblesse, qu'il paraissait en elle un courage qui aurait pu faire honte aux plus vaillants, et que d'ailleurs le cardinal ne trouvait pas son avantage à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur s'en retourna sans réponse. Un de ses amis et un peu des miens qui, peut-être, aussi bien que lui, n'était pas dans son âme au désespoir des mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avait pas quitté de toute la journée, me dit à l'oreille que tout était perdu; qu'on ne s'amusât point à croire que ce n'était rien; que tout était à craindre de l'insolence du peuple; que déjà les rues étaient pleines de voix qui criaient contre la reine, et qu'il ne croyait pas que cela se pût apaiser aisément. La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la reine dans sa créance que l'aventure du jour n'était nullement à craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n'avais pas eu grand'peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma poltronnerie, si bien qu'elle me fit l'honneur de me dire gaiement qu'à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur que j'aurais au moment que j'entendrais cette nouvelle si terrible, et ces grands mots de _chaînes tendues_ et de _barricades_. Elle avait bien deviné, car j'avais pensé mourir d'étonnement quand on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la guerre ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri III. Enfin cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j'étais la moins vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m'avait donnés si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont prises si diversement selon les différentes passions des hommes... MARIE D'ORLÉANS LONGUEVILLE DUCHESSE DE NEMOURS (1625-1707) Femme de beaucoup d'esprit et d'une haute vertu, elle passa la majeure partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille des Condé et ne leur pardonna qu'à son lit de mort. Elle a laissé un volume de _Mémoires_ spirituels et agréablement écrits, mais dont il faut mettre en doute l'impartialité. RETOUR DES PRINCES A PARIS APRÈS LEUR DÉLIVRANCE PAR MAZARIN Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des feux de joye de leur élargissement, comme on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité, les derniers ne se firent ni d'un si bon cœur, ni avec tant de gayté que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois princes. Monsieur le duc d'Orléans alla au-devant d'eux dans son carrosse, où le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l'honneur de l'accompagner. Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et d'autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance aussi bien que toute l'amitié. Monsieur, qui n'avoit point vu la reine depuis leur brouillerie, vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au palais d'Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut guère plus échauffé, et comme il n'y arriva rien de plus remarquable, on commença dès lors à se remettre de ce qu'on avoit tant appréhendé de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette retenue qu'on n'attendoit point de lui, qu'il n'avait ni de si grands ni de si violents desseins qu'on se les étoit figurez, et par un commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute la suite de ses démarches... MARQUISE DE SÉVIGNÉ (MARIE DE RABUTIN) (1626-1696) La vie de Mme de Sévigné est tellement sue qu'il semble superflu de répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n'a pas été une femme de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses et savantes œuvres d'imagination ou de morale; c'était une aimable et spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille et à ses amis des lettres pleines d'enjouement et de naturel. Ces amis les ont jugées dignes d'être publiées pour rester des modèles du genre. A cette époque, le style épistolaire n'était pas encore développé, et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses descendantes dans cette voie. Aujourd'hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu'on l'appelle, est légèrement démodée. Les méchantes langues assurent que les lettres de Mme de Sévigné ont été corrigées; on en donne pour preuve qu'il est avéré qu'elle écrivait sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens de qualité; son mérite est néanmoins indiscutable, mais pas aussi exceptionnel aujourd'hui qu'alors. Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de Mme de Sévigné demandent de l'expansion, de l'humour, de l'entrain, une certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude philosophique. Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de Coulanges, surnommée _la Nouvelle incroyable_. On la trouve dans tous les recueils; elle commence ainsi: _Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, etc..._ Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun épouse Mademoiselle. Nous l'aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres sont adressées à Mme de Grignan, sa fille. C'est à elle qu'elle dit cette phrase mémorable et sublime: «_Je souffre à votre poitrine._» Celle de la séparation d'avec sa fille exprime bien ce que plus d'une mère pense à cette occasion. C'est plutôt la lettre d'une amie que d'une mère; on pourrait critiquer dans sa bouche cette dernière phrase: «_Aimez-moi toujours._» Une mère ne dit pas cela à sa fille[32]. Montélimar, le 5 octobre 1673. _Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps._ _J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres._ [Illustration] Je viens de recevoir le livre de l'abbé Nicole; je voudrais en faire un bouillon et l'avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je crois qu'il n'a eu véritablement que moi en vue. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes et que l'on recouvre du beau nom de vérité, c'est une chose qui me ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je fais ces réflexions, et, par cette raison, _je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes sentiments_; voilà de quoi je suis pleine. Comme émules de Mme de Sévigné, on a publié les _Lettres de Mme de Grignan_, sa fille, et celles de Mme de Simiane, sa petite-fille, dont elle avait dit dans une lettre à sa fille: «_Je suis contente qu'elle ne soit pas parfaite, afin d'avoir le plaisir de la repétrir._» Mais il n'y a rien d'extraordinairement remarquable dans ces lettres comme littérature. De même de: MARIE DUGUÉ-BAGNOLS, fille de l'intendant de Lyon, qui épousa M. Fustel de Coulanges, cousin germain de Mme de Sévigné. Quoique femme de beaucoup d'esprit, elle a dû surtout sa réputation à Mme de Sévigné, qui ne cesse de parler de «l'esprit de Mme de Coulanges, qui est une dignité à la cour». On a recueilli les lettres de Mme de Coulanges à sa cousine; elles sont charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce en font le principal charme; tout porte à croire qu'elle brillait surtout dans la conversation lorsqu'elle était excitée. [32] Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l'admiration un peu de convention décernée à Mme de Sévigné. Voir à ce sujet la biographie de Mlle du Sommery, page 163. Mlle DE MONTPENSIER (JEANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS) (1627-1693) La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue pour qu'il soit besoin d'esquisser ici sa biographie. Destinée d'abord à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu'elle eût onze ans de plus que lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte de Lauzun. On se figure difficilement l'illustre frondeuse la plume à la main pour écrire. C'est pendant son exil à Saint-Fargeau, de 1652 à 1657, qu'elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires, un opuscule, _la Relation de l'Ile invisible, la Princesse de Paphagonie_, un roman et _Divers Portraits_. Néanmoins, elle n'est pas à ranger dans la catégorie des femmes de lettres proprement dites; on lui reproche des négligences de style. Le portrait qu'elle a écrit de _Christine, reine de Suède_, est cependant bien amusant, et nous pensons que c'est un des plus intéressants extraits à donner de ses écrits: . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe d'étoffe de soie grise avec de la dentelle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde, et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des plumes noires qu'elle tenait. Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux, d'autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande, les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me parut un joli petit garçon... Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car, en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté, les passait sur les bras, enfin elle faisait des postures que je n'avais vu faire qu'à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l'un Italien, l'autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui s'éveille en sursaut... Mme DE LA FAYETTE (MARIE-MADELEINE PIOCHE DE LA VERGNE) (1634-1693) Mme de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des femmes écrivains et bel esprit des XVIIe et XVIIIe siècles. Très jeune, elle fut présentée à l'hôtel de Rambouillet, où Mlle de Scudéry et Mme de Montausier la proclamèrent une «vraie merveille». Ses premiers maîtres avaient été Ménage et le Père Rapin. A l'hôtel de Rambouillet elle trouvait, en pleine jeunesse et à l'aurore de son talent, celui que l'on devait surnommer plus tard «l'aigle de Meaux». Modeste, belle à ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité de ses fortes études classiques, où Virgile avait le premier pas. A vingt-deux ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu'elle épousa; mariage tranquille et de raison. Le goût d'écrire et de produire ses écrits lui vint de son intimité avec Segrais, qu'elle accueillit dans sa maison quand Mlle de Montpensier le chassa par caprice, et plus encore de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai reformé son cœur», pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de «vraie». Segrais signa ses premiers ouvrages, _Mademoiselle de Montpensier_ et _Zaïde_. Peu après parut _la Princesse de Clèves_, que Taine définit avec tant de justesse dans une comparaison avec les _Mémoires de Saint-Simon_: «Le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or où luisent les purs diamants dont se paraît l'aristocratie polie. Les _Mémoires de Saint-Simon_ sont un grand cabinet secret où gisent entassés sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait l'aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos d'ouvrir l'écrin. «Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa dignité et de la dignité de ceux qui l'écoutent. Son style imite sa parole... Ce style est aussi mesuré que noble. Mme de La Fayette n'élève jamais la voix. «D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante, ses personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux... «Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les sentiments sont d'accord avec le style; ses sensations sont aussi délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples, qui respecte l'honneur non seulement comme une loi inviolable, mais aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor intérieur.» Mme de La Fayette fut grande amie de Mme Scarron et de la marquise de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit _la Princesse de Clèves_, où l'on trouve le style épuré et délicat, ainsi que les sentiments élevés qu'elle possédait au suprême degré. La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_. Elle lui survécut dix ans et mourut à l'âge de soixante ans. On a aussi d'elle _la Comtesse de Tende_, des _Mémoires de la cour de France_ pour 1688 et 1689, de nombreuses _Lettres_ et l'_Histoire_ de cette Henriette d'Angleterre, qu'elle avait tant aimée alors qu'elle était attachée à sa personne, et qu'elle regretta si sincèrement. LA PRINCESSE DE CLÈVES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme de Chartres empira si considérablement que l'on commença à désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler Mme de Clèves. «Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en pas être le témoin.» Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle tenait serrée contre les siennes; et Mme de Chartres se sentant touchée elle-même: «Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire.» Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage. Mme de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état qu'on peut s'imaginer, et Mme de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait attachée. Mme de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la quittait point, et, sitôt que Mme de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère pour se défendre contre M. de Nemours ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse d'être abandonnée à elle-même dans un temps où elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui il la défendrait contre M. de Nemours. Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Mme de Clèves, mais elle ne le voulut point recevoir; et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher de le voir et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . MARQUISE DE MAINTENON (FRANÇOISE D'AUBIGNÉ) (1635-1719) Petite-fille du célèbre Agrippa d'Aubigné, Mme de Maintenon, que le roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses commencements, et non dénuée d'épines dans sa dernière période, malgré son côté brillant. Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la captivité de son mari, Constant d'Aubigné; emportée aussitôt née par sa tante, Mme de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas. De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd'hui exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d'être jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par le consul à l'âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre sa grand'tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l'animosité que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait embrasser le protestantisme; son autre parente, l'altière Mme de Neuillant, qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui faisant panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès de sa mère, obligée d'aller, s'enveloppant d'une mante, chercher la soupe distribuée à la porte d'un presbytère... sa mère morte, reprenant sa vie d'humiliations chez Mme de Neuillant, et, pour échapper à cette tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte Scarron... Telle fut la première partie de l'existence de la future Mme de Maintenon. Le philosophe poète se dit qu'avec une telle femme il pourrait conjurer la pauvreté. C'est à cette époque qu'en donnant à dîner chez son mari il lui arrivait de faire oublier à ses convives, par l'attrait de sa conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi l'épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages institutions. Elle fonda l'établissement d'éducation des demoiselles de Saint-Cyr, écrivit des _Lettres et Entretiens sur l'éducation_ qui sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C'est à ce titre qu'elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous dit M. Gréard, membre de l'Académie française et vice-recteur de la Sorbonne, son _bréviaire_ de l'_Éducation des filles_, de Fénelon; elle fut la première à s'emparer de ce livre, qui devait être d'abord une consultation privée.» Elle fut une moraliste. Obligée d'amuser un roi inamusable, il paraît qu'elle s'ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d'occupations sérieuses. LETTRE A Mme DE LA MAISON-FORT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout dans un âge un peu plus avancé; j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous parle quelquefois; alors on sent qu'il n'y a rien à chercher et qu'on est arrivé à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus grandes peines._ LETTRE A CHARLES D'AUBIGNÉ, SON FRÈRE 1676. On n'est malheureux que par sa faute.--_Ce sera toujours mon texte et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous en sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n'ayons pas de vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cœur inquiet._ PENSÉE L'économie nous met en état de faire l'aumône, et c'est là le motif qui nous la doit faire aimer. L'INDISCRÉTION[33] Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à propos, c'est rendre visite à une personne quand elle est en affaire ou qu'elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la personne qu'on s'aperçoit qu'elle serait bien aise de se trouver seule avec son amie et qu'on sort sur-le-champ: c'est l'embarrasser et l'obliger à se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir tout franchement qu'elle est de trop dans la conversation. Quand on a tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on ne s'apercevait pas de l'embarras qu'on cause, rendre sa visite très courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus tôt qu'on peut, sans faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'on interrompt la conversation commencée avec l'autre personne, à moins que celle qu'on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite à un autre jour. Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle sache et elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, parce que, dans le premier cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer dans le sujet de la conversation, elle l'interrompt pour dire ce qui lui vient dans l'esprit; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occupé que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires. Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu'on va dire ne fera de mal à personne, s'il n'aura pas de mauvaises suites. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Révéler un secret, cela passe l'indiscrétion: c'est une perfidie, c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est pas capable. Encore sont des indiscrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, si l'on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la place la plus commode, prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table, interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [33] _Conversations et entretiens de Madame de Maintenon avec les demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe et revus et corrigés par Madame de Maintenon_ (1716). Mme de Maintenon ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr sur quel sujet elles désiraient qu'elle leur fît l'instruction, Mlle de Chardon proposa l'_indiscrétion_. PRINCESSE DES URSINS (1635-1722) Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en 1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu'elle suivit dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son existence politique. La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes[34]. Adroite, prudente, hardie, gracieuse de manières, d'un charme indéfinissable, fière, bienveillante, elle jouit d'une grande influence à raison d'une éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour d'Espagne de Philippe V. Quoique septuagénaire, on prétendit qu'elle aurait voulu, le roi étant devenu veuf, s'en faire épouser pour monter sur le trône, mais il n'avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger conseil d'étiquette qu'elle voulut donner, dès son arrivée, à la jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en conséquence, la reine s'emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. Mme de Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris. On a d'elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à Mme de Maintenon et à la maréchale de Noailles. Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu'une femme écrivain de talent. LETTRE A LA MARÉCHALE DE NOAILLES Rome, 12 décembre 1699. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Je me donne l'honneur d'écrire à Mme de Maintenon sur la mort de Mme de Montchevreuil[35], et je vous adresse ma lettre, Madame, parce qu'elle vaudra quelque chose en passant par vos mains. Ce n'est qu'un simple compliment. J'ai eu besoin de votre conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous me donnez bien de la vanité quand vous m'assurez, Madame, qu'elle prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle en avait le loisir. C'est me dire proprement qu'elle m'estime et qu'elle m'honore de son amitié. Il suffirait que l'on sût en ce pays qu'elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait si, effectivement, j'étais en possession de cet avantage. Mme de Maintenon écrit d'une manière si noble, si spirituelle, que je ne sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que d'honneur..._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [34] Saint-Simon. [35] Très vieille amie de Mme de Maintenon d'avant son temps de grandeur. MARQUISE DE CAYLUS (MARTHE-MARGUERITE DE VILLETTE) (1673-1729) Elle était protestante, parente de Mme d'Aubigné, et raconte, dans ses _Souvenirs_, sa conversion dans les termes suivants: Mme de Maintenon vint me chercher et m'emmena seule à Saint-Germain. Je pleurai d'abord beaucoup, mais je trouvai, le lendemain, la messe du roi si belle, que je consentis à me faire catholique à condition que je l'entendrais tous les jours. Mme de Caylus traite spécialement dans ses _Mémoires_ de la cour de Louis XIV; nièce de Mme de Maintenon, elle y parle beaucoup de sa tante, de Mmes de Thianges et de Montespan. La belle duchesse n'est pas une moraliste dans l'acception du mot. Dans cet ouvrage, il n'y a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt des renseignements sur l'entourage du grand roi. MÉMOIRES LA COMÉDIE A SAINT-CYR . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme de Brinon avait de l'esprit et une facilité incroyable d'écrire et de parler, car elle faisait aussi des espèces de sermons fort éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle expliquait l'Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur. Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon; elle la trouva telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise qu'elle la pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles représentèrent _Cinna_ assez passablement pour des enfants qui n'avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent ensuite _Andromaque_, et, soit que les actrices en fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de Mme de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu'elle voulait leur inspirer. Mme DESHOULIÈRES (ANTOINETTE DU LIGIER DE LA GARDE) (1638-1694) Mme Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence, un grand crédit, qu'elle ne dut qu'à son talent, à ses qualités, aux agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle, elle se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n'avait pas connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la _liste des écrivains du règne de Louis XIV_, il a formulé ce jugement: «De toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, c'est celle qui a le mieux réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne trouvant que Voltaire lui-même, dans le genre léger, supérieur à Mme Deshoulières. Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d'être dans la seconde tranquille, d'apparence au moins, sinon de réalité, vouée aux devoirs de la famille et consolée de plus d'un chagrin, dont l'amertume a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus idylliques. Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle avait appris non seulement l'espagnol et l'italien, mais encore le latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants de beauté et d'esprit. Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser, et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme, revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges et en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et à son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des amis illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son salon. Sa vie, désormais sans aventure, s'écoula dans une médiocrité non dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d'esprit, empoisonnés par des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut, âgée de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans les cruelles douleurs d'un cancer au sein. Les déceptions d'une vie longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d'amertume et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie. Cette femme, qui a composé tant d'idylles, de rondeaux, de chansons, de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales d'une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d'un ton sévère et satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust. Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants: Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, où elle recommande en forme de poétique requête à la protection du dieu Pan (Louis XIV) son troupeau, c'est-à-dire sa famille, on ne connaît guère ses poésies, cependant d'une importance plus sérieuse que la jolie idylle ne le ferait soupçonner. ÉPITRE CHAGRINE . . . . . . . . . . . . . . . . . Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente? Quel caprice? à quoi pensez-vous? Vous voulez devenir savante: Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts? Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous, N'a plus rien, aimable Amarante, Ni d'honorable ni de doux, Sitôt que, par la voix commune, De ce titre odieux on se trouve chargé. De toutes les vertus n'en manquât-il pas une, Suffit qu'un bel esprit en nous ait érigé, Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune. . . . . . . . . . . . . . . . . . Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein Et de pédants et de poètes, Qui vous fatigueront avec un front serein Des sottises qu'ils auront faites? Pourrez-vous supporter qu'un fat de qualité, Qui sait à peine lire et qu'un caprice guide, De tout vos ouvrages décide? Un esprit de malignité Dans le monde a su se répandre; On achète un bon livre afin de s'en moquer: C'est des plus longs travaux le fruit qu'il faut attendre, Personne ne lit pour apprendre, On ne lit que pour critiquer. Vous riez, vous croyez ma colère chimérique, L'amour-propre vous dit tout bas Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas Du plus rude censeur redouter la critique. Eh bien! considérez que dans chaque maison Où vous aura conduit un importun usage, Dès qu'un laquais aura prononcé votre nom: «C'est un bel esprit, dira-t-on, Changeons de voix et de langage.» Alors sur un précieux ton, Des plus grands mots faisant un assemblage, On ne vous parlera que d'ouvrages nouveaux, On vous demandera ce qu'il faut qu'on en pense. En face, on vous dira que les vôtres sont beaux, Et l'on poussera l'impudence Jusques à vous presser d'en dire des morceaux. Si tout votre discours n'est obscur, emphatique, On se dira tout bas: «C'est là ce bel esprit? Tout comme un autre elle s'explique, On entend tout ce qu'elle dit.» . . . . . . . . . . . . . . . . . Dès que la renommée aura semé le bruit Que vous savez toucher la lyre, Hommes, femmes, tout vous craindra, Hommes, femmes, tout vous fuira, Parce qu'ils ne sauront en mille ans que vous dire. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce que prête la fable à la haute éloquence, Ce que l'histoire a consacré, Ne vaut jamais rien à leur gré: _Ce qu'on sait plus qu'eux les offense._ On dirait, à les voir, de l'air présomptueux Dont ils s'empressent pour entendre Des vers qu'on ne lit point pour eux, Qu'à décider de tout ils ont droit de prétendre; Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter. Bien souvent sans les écouter, Plus souvent sans y rien comprendre, On les voit les blâmer, on les voit les défendre. Quelques faux brillants bien placés: Toute la pièce est admirable; Un mot leur déplaît, c'est assez: Toute la pièce est détestable. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne cherchez plus une frivole gloire Qui cause tant de peine et si peu de plaisir. Je la connois, et vous pouvez m'en croire: Jamais dans Hippocrène on ne m'auroit vu boire Si le Ciel m'eût laissée en pouvoir de choisir. Mais, hélas! de son sort personne n'est le maître, Le penchant de nos cœurs est toujours violent; J'ai su faire des vers avant que de connoître Les chagrins attachés à ce maudit talent! Vous que le Ciel n'a point fait naître Avec ce talent que je hais, Croyez-en mes conseils, ne l'acquérez jamais. SOLITUDE . . . . . . . . . . . . . . . . . Charmante et paisible retraite, Que de votre douceur je connois bien le prix, Et que je conçois de mépris Pour les vains embarras dont je me suis défaite! Que sous ces chênes verts je passe d'heureux jours! Dans ces lieux écartés que la nature est belle! Rien ne la défigure, elle y garde toujours La même autorité qu'avant qu'on eût contre elle Imaginé des lois l'inutile secours. Ici le cerf, l'agneau, le paon, la tourterelle, Pour la possession d'un champ ou d'un verger N'ont point ensemble de querelle; Nul bien ne leur est étranger; Nul n'exerce sur l'autre un pouvoir tyrannique, Et d'aïeux éclatants pas un d'eux ne se pique. . . . . . . . . . . . . . . . . . Avec étonnement j'y vois Que le plus petit des reptiles, Cent fois plus habile que moi, Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles. Qui de nous, dans le temps de sa prospérité, A l'active fourmi ressemble? . . . . . . . . . . . . . . . . . Quels états sont mieux policés Que l'est une ruche d'abeilles? C'est là que les abus ne se sont point glissés Et que les volontés en tout temps sont pareilles. De leur roi qui les aime elles sont le soutien; On sent leur aiguillon dès qu'on cherche à leur nuire; Pour les châtier il n'a rien: Il n'est roi que pour les conduire Et que pour leur faire du bien. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ah! n'avons-nous pas dû nous dire mille fois, En les voyant être heureux sans richesse, Habiles sans étude, équitables sans lois, Qu'ils possèdent seuls la sagesse? Il n'en est presque point dont l'homme n'ait reçu Des leçons qui l'ont fait rougir de sa faiblesse, Et, quoiqu'il s'applaudisse, il doit à leur adresse Plus d'un art que, sans eux, il n'aurait jamais su. LE BEL ESPRIT Le bel esprit, au siècle de Marot, Des dons du Ciel passoit pour le gros lot; Des grands seigneurs il donnoit accointance, Menoit parfois à noble jouissance, Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot. Or, est passé ce temps où d'un bon mot, Stance ou dizain, on payoit son écot: Plus n'en voyons qui prennent pour finance Le bel esprit. A prix d'argent, l'auteur, comme le sot, Boit sa chopine et mange son gigot; Heureux encor d'en avoir suffisance! Maints ont le chef plus rempli que la panse. Dame Ignorance a fait enfin capot Le bel esprit. [Illustration] RÉFLEXIONS DIVERSES I Homme, contre la mort quoi que l'art te promette, Il ne sauroit te secourir. Prépares-y ton cœur; dis-toi: «C'est une dette Qu'en recevant le jour j'ai faite.» Nous ne naissons que pour mourir. II Esclaves que rien ne rebute, Vous qui, pour arriver au comble des honneurs, Aux caprices des grands êtes toujours en butte; Vous, de tous leurs défauts lâches adorateurs, Savez-vous le succès de tant de sacrifices? Quand, par les grands emplois, on aura satisfait A vos soins, à vos longs services, Hélas! pour vous qu'aura-t-on fait Que vous ouvrir des précipices? III Est-ce vivre? et peut-on, sans que l'esprit murmure, Se donner tout entière au soin de sa parure? Se peut-il qu'on arrive à cet instant fatal Qui termine les jours que le destin nous prête Sans avoir jamais eu d'autres soucis en tête Que de ce qui sied bien ou mal? Faire de sa beauté sa principale affaire Est le plus indigne des soins; Le dessein général de plaire Fait que nous plaisons beaucoup moins. IV Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge, L'homme pleinement convaincu Que la foiblesse est son partage, Et qui contre les sens a mille fois vaincu, On ne doit point gémir du coup qui le délivre. Quelque jeune qu'on soit, quand on a su bien vivre, On a toujours assez vécu. MARQUISE DE LAMBERT (ANNE-THÉRÈSE DE MARQUENAT DE COURCELLES) (1667-1733) Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas défaut, et nous n'avons qu'à puiser à bonne source: dans une réédition de ses œuvres par Jouaust. M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent dans ses ouvrages, dont les principales divisions: _Conseils à mon fils, Conseils à ma fille, De l'Amitié, Réflexions sur la femme_, forment un traité de morale et d'éducation des plus complets. «La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIIIe siècle où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le goût, imposa le ton, fit de l'éventail le sceptre de la conversation, donna de ces dîners dont le billet d'invitation était un brevet de réputation et d'influence. Hâtons-nous de le dire: si Mme de Lambert fut une puissance, elle mérita de l'être. Son talent est resté pur comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur les mœurs de son temps un empire salutaire. «Son histoire, qui est celle d'une femme sage et heureuse par la sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur. «Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors de son propre mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus. «Sa mère s'était remariée à Bachaumont, qui fit l'éducation de la petite fille. «Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux autres, et même avec esprit selon l'occasion»... «Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais Mazarin. Elle occupait l'extrémité de la galerie qui s'avance, vers la rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au nº 12. Elle recevait le mardi et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l'esprit, sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu'elle réunissait les grands seigneurs aux beaux esprits. Elle mourut à quatre-vingt-six ans. AVIS D'UNE MÈRE A SON FILS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs, lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent l'autorité d'une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et qui parlent du cœur. Quelques soins que l'on prenne de l'éducation des enfans, elle est toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir d'excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire? Cependant les premières années sont précieuses, puisqu'elles assurent le mérite des autres. Il n'y a que deux temps dans la vie où la vérité se montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans la vieillesse pour nous consoler. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne s'applique qu'à chercher les défauts d'autrui et à les exposer au grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n'ont d'esprit qu'aux dépens des autres, ils doivent penser qu'il n'y a point de vie assez pure pour avoir droit de censurer celle d'autrui. Il faut, s'il est possible, mon fils, être content de son état. Rien de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en soient satisfaites; c'est notre faute. Il n'y a point de condition si mauvaise qui n'ait un bon côté: chaque état a son point de vue, il faut savoir s'y mettre; ce n'est pas la faute des situations, c'est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses que d'ajuster les choses à nous. Souvent l'application à chercher le remède irrite le mal; et l'imagination, d'intelligence avec la douleur, l'accroît et la fortifie. L'attention aux malheurs les rapproche en les tenant présents à l'âme. Une résistance inutile retarde l'habitude qu'elle contracteroit avec son état. Il faut céder aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c'est à elle seule à les adoucir. Il faut compter qu'il n'y a aucune condition qui n'ait ses peines; c'est l'état de la vie humaine: rien de pur, tout est mêlé. C'est vouloir s'affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux. Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours agité. C'est la raison qui ôte les soucis de l'âme, et non pas les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni diminuer votre bonheur. Jugez par vous-même, et non par l'opinion d'autrui. Les malheurs et les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des sentimens, et les sentimens, du commerce que l'on a avec les hommes; vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l'impression qu'ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins, songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de vous-même. AVIS D'UNE MÈRE A SA FILLE ... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu'elles sont obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c'est qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes... C'est une grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers d'un extérieur désagréable. Vous n'êtes pas née sans agrémens, mais vous n'êtes pas une beauté; cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il n'y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous ignorez. L'air de confiance révolte dans une figure médiocre. Rien n'est plus court d'ailleurs que le règne de la beauté, rien n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par l'agrément, faites qu'on y demeure par le mérite... Les grâces sans mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le mérite aimable... La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme. Cependant faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude fâcheuse et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser. Que ne doit-on pas aux agrémens de l'imagination? C'est elle qui fait les poètes et les orateurs; rien ne plaît tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes. Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme et l'entraîne: car nous cédons plus certainement à l'agrément qu'à la vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs. Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions. Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de tous ceux que l'avenir nous promet; elle nous donne de ces joies sérieuses qui ne font rire que l'esprit: toute l'âme est en elle; et, dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent. Parmi les avantages qu'on accorde aux femmes, on prétend qu'elles ont un goût fin pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes ont défini le goût. Une dame d'une profonde érudition (Mme Dacier) a prétendu que c'est «une harmonie, un accord de l'esprit et de la raison», et qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre, d'intelligence, forment ce qu'on appelle le _jugement_. Ce qui fait croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l'action de l'esprit qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les entraîne. L'attention est nécessaire; elle fait naître la lumière, pour ainsi dire approche les idées de l'esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à l'entendement... Mme D'AULNOY (NÉE MARIE-CATHERINE LE JUMEL) DE BARNEVILLE (1650-1705) Nous ne nous occuperons pas de la vie privée de Mme d'Aulnoy; mariée, à l'âge de quinze ans, à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, débauché et qui mangea tout son bien, elle ne fut pas la seule coupable dans le ménage. Elle eut cinq enfants, dont quatre filles. Son premier ouvrage fut la _Relation d'un voyage en Espagne_, publiée en 1690, qui fut pour elle un heureux début littéraire. Elle continua par les _Mémoires sur la cour d'Espagne_, puis les _Mémoires sur la cour de France_ (1692), et _sur la cour d'Angleterre_ (1695). Succédèrent les _Mémoires secrets de plusieurs grands princes de la cour, Konieski la Gonzieure_, l'_Histoire d'Hippolyte, comte de Douglas_, roman qui fut goûté à l'époque; mais l'œuvre qui fit principalement sa réputation dans le public fut ses _Contes nouveaux, ou les Fées à la mode_, qu'elle augmenta successivement de trois à huit tomes, encouragée par son succès. Elle obtint la suprématie sur tous les conteurs de l'époque, et La Harpe a dit: «que leur auteur savait mettre de l'art et du goût jusque dans les frivolités et conserver la vraisemblance dans le merveilleux». _L'Oiseau bleu_, _la Belle aux cheveux d'or_, _Finette Cendron_, _la Chatte blanche_, _la Biche au bois_, ne seront jamais oubliés et vivront à côté des contes de Perrault. Ils sont moins bonhomme, moins naïfs, moins enfantins, plus travaillés, en un mot; on y sent la touche délicate de la jolie femme. Ils sont au nombre de vingt-quatre. Dans _Finette Cendron_, Mme d'Aulnoy a emprunté à l'histoire de _Cendrillon_ et à celle du _Petit Poucet_: car la trame des contes de fées provient d'un fond traditionnel intitulé _Il Pentamerone_, qui est l'ouvrage type où Perrault et Mme d'Aulnoy ont vivifié et fécondé leur inspiration. Ses contes, écrits en prose, sont suivis d'une morale en vers libres. LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR (Fin.) ... Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avoit grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine: «Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.» Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avoit souffertes à cause d'elle, et de sa grande fidélité: elle sortit sans parler à personne, et fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains d'Avenant, et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le manteau royal sur les épaules, elle lui dit: «Venez, aimable Avenant, je vous fais roi, et vous prends pour mon époux.» Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour maître, il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits. Si par hasard un malheureux Te demande ton assistance, Ne lui refuse point un secours généreux: Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense. Quand Avenant, avec tant de bonté, Servoit carpe et corbeau; quand, jusqu'au hibou même, Sans être rebuté de sa laideur extrême, Il conservoit la liberté, Auroit-on pu jamais le croire Que ces animaux quelque jour Le conduiroient au comble de la gloire, Lorsqu'il voudroit du roi servir le tendre amour? Malgré tous les attraits d'une beauté charmante, Qui commençoit pour lui de sentir des désirs, Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs, Une fidélité constante. Toutefois sans raison il se voit accusé; Mais quand à son bonheur il paroît plus d'obstacle, Le Ciel lui devoit un miracle, Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé. Mme DACIER (ANNE LEFEBVRE) (1651-1720) Mme Dacier est au XVIIe siècle ce que fut Christine de Pisan au XIVe: femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse, instruite, plus même, savante, ce qui ne l'empêcha pas d'être, comme sa devancière, une vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de famille. «Aucune voix savante ne s'est encore levée pour prononcer son éloge; nulle ville n'a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre; seule une petite inscription, gravée sur le fronton d'une vieille et sombre maison de Saumur, rappelle que c'est là qu'elle est née[36].» C'est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se consacrant aux siens et à l'étude; elle ne chercha pas à briller à la cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée. Son père, Tanneguy-Lefebvre, était un savant. Il consacrait ses loisirs à l'éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui l'espoir de la famille. Mais l'écolier aimait davantage les exercices de corps que l'étude; il pensait à ses courses à travers les champs après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille. Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à lui souffler sa leçon. Son père l'entendit et resta stupéfait. Il la questionna et découvrit avec un tressaillement d'orgueil que sa fille tenait de lui le goût de l'étude et des langues mortes. Désormais, il s'occupa de son instruction et il trouva en elle plus qu'un disciple, un émule et un compagnon d'étude. Elle avait la passion des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert. Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier, originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu'Anne. Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler chez lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les auteurs classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires et scientifiques, à l'âge où d'autres ne pensent qu'au plaisir. André dut quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy mourut et Anne vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses études. A l'âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté et publié, les _Comédies de Térence_, cinq ouvrages en latin et les _Poésies d'Anacréon et de Sapho_, traduites du grec en français, avec remarques. L'édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette traduction est tellement belle que Boileau a dit _qu'elle devrait faire tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de traduire ces poésies en vers_. A Paris, elle retrouva André Dacier et l'épousa, continuant avec lui l'existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir par l'accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante. Son mari fut élu membre de l'Académie française en 1695 et secrétaire perpétuel en 1713. Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des Anciens qu'il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta et fit imprimer successivement, avant qu'aucun de ses collaborateurs eût encore rien produit, _Florus_, _Aurelius Victor_, _Eutrope_ et _Dictys de Crète_, ce qui lui valut de Bayle ce public hommage: «Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante, puisque, dans le temps que plusieurs hommes n'ont pas produit un seul auteur, Mme Dacier en a déjà produit quatre.» Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon lui-même, si dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes: «Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout ailleurs, simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation, on ne se serait pas douté qu'elle fût rien de plus que les femmes les plus ordinaires.» Elle ne recherchait ni l'admiration, ni les hommages, et semblait avoir choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle qu'elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu'on lui présentait: Le silence est la parure des femmes. Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de traduire l'_Iliade_ sans connaître un mot de grec, en l'arrangeant et la raccourcissant, sous le prétexte d'en rendre la lecture plus agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, Mme Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation son très célèbre ouvrage: _les Causes de la corruption du goût_, auquel La Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la critique; ce qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La Mothe avait discuté en «femme spirituelle» et Mme Dacier en «homme savant». Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d'elle: --L'_Amphitryon_, l'_Éprédien_ et le _Ruden_, 3 vol., comédies de Plaute, traduites en français avec remarques, édités en 1683. --_Plutus_ et _Nuées_, d'Aristophane (1684); la première traduction que l'on ait hasardée du fameux comique. --Deux _Vies des hommes illustres_, de Plutarque. --L'_Iliade_, d'Homère, 4 vol. (1711). --_Homère défendu contre l'apologie du Père Hardouin._ --L'_Odyssée_, d'Homère (1708). --L'_Iliade_ et l'_Odyssée_, 8 vol. (1716). A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de tendresse et d'émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause de l'interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu'il est impossible de parler de Mme Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en effet, partout où il est question d'elle. Pour ce motif, nous jugeons inutile de la répéter ici. Qu'y a-t-il d'étonnant, d'ailleurs, à ce qu'une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans cette circonstance, et que, éloquente comme Mme Dacier, elle le fasse dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n'est qu'une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux charmants enfants, un fils et une fille, vint assombrir la fin de sa vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d'infirmités. ODE II[37] SUR LA BEAUTÉ La nature ayant donné les cornes aux taureaux pour leur défense, aux chevaux les pieds, aux lièvres la vitesse, aux poissons les nageoires, les ailes aux oiseaux et aux hommes la prudence, elle n'eut plus rien dont elle pût faire présent aux femmes. Que leur donna-t-elle donc? La beauté, qui leur tient lieu de dards et de boucliers, car il n'y a rien qui puisse résister à une belle. ODE XXXVII SUR LE PRINTEMPS Voyez comme au retour du Printemps toutes les grâces sont chargées de roses; voyez comme le calme règne sur la mer; voyez comme les plongeurs se jouent dans l'eau et comme les grues s'en retournent. Le soleil brille d'une lumière pure et les nuées obscures sont dissipées. Voyez comme le travail du laboureur est éclatant. Les oliviers poussent déjà, et la vigne est couronnée de ses feuilles. Enfin, tout semble nous assurer de l'abondance de cette année. ODE XL Un jour, Cupidon n'ayant pas pris garde à une abeille qui dormait dans des roses, fut piqué à un doigt; aussitôt il se mit à pleurer, et, courant de toute sa force à la belle Cythérie: «Je suis perdu, maman, s'écria-t-il, je suis perdu et je me meurs: un petit serpent ailé, que les laboureurs nomment abeille, vient de me piquer.» Cette déesse lui répondit: «Si l'aiguillon d'une abeille te fait tant de mal, combien penses-tu, mon fils, que souffrent ceux que tu blesses de tes flèches?» DE L'ART DE TRADUIRE[38] Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux pas parler d'une traduction servile, je parle d'une traduction généreuse et noble, qui, en s'attachant fortement aux idées de son original, cherche les beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle: car, pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est l'ouvrage d'un froid et stérile génie, au lieu que l'autre, en ne s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas, dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne peut être exécuté que par un génie solide, noble et fécond... Il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original qu'il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres, il faut que l'âme, pleine des beautés qu'elle veut imiter et enivrée des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources fécondes, se laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu'elle produise ainsi des expressions et des images très différentes, quoique semblables. PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE L'_ILIADE_ ..... Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime, plus il perd dans les copies, cela est certain. Il n'y a donc point de poète qui perde tant qu'Homère dans une traduction où il n'est pas possible de faire passer la force, l'harmonie, la noblesse, la majesté de ses expressions, et de conserver l'âme qui est répandue dans sa poésie et qui fait de tout son poème comme un corps vivant et animé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On a dit: «Il faut traduire les poètes en vers pour conserver tout le feu de la poésie.» Il n'y aurait assurément rien de mieux si on le pouvait, mais de le croire possible, c'est une erreur, et qui, à mon avis, peut être démontrée. J'ai osé l'avancer autrefois dans ma Préface sur Anacréon, et depuis ce temps-là je me suis entièrement confirmée dans mon sentiment... Un traducteur peut dire en prose tout ce qu'Homère a dit; c'est ce qu'il ne peut jamais faire en vers, surtout en notre langue, où il faut nécessairement qu'il change, qu'il retranche, qu'il ajoute. Or, ce qu'Homère a pensé et dit, quoique rendu plus simplement et moins poétiquement qu'il ne l'a dit, vaut certainement mieux que tout ce qu'on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers. Voilà une première raison; il y en a une autre: notre poésie n'est pas capable de rendre toutes les beautés d'Homère et d'atteindre à son élévation. Elle pourra le suivre en quelques endroits choisis, elle attrapera heureusement deux vers, quatre vers, six vers, comme M. Despréaux l'a fait dans son _Longin_, et M. Racine dans quelques-unes de ses tragédies, mais à la longue le tissu sera si faible qu'il n'y aura rien de plus languissant... Virgile disait «qu'il aurait été plus aisé d'arracher à Hercule sa massue que de dérober un vers à Homère par l'imitation»; si Virgile trouvait cela si difficile en sa langue, nous devons le trouver impossible dans la nôtre. TRAITÉ DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais nous avons encore deux choses qui nous sont particulières et qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust. L'une, ce sont les spectacles licencieux qui combattent directement les mœurs, et dont la poésie et la musique, également molles et efféminées, communiquent tout leur poison à l'âme et relâchent tous les nerfs de l'esprit, de sorte que presque toute notre poésie d'aujourd'hui porte ce caractère; l'autre, ce sont ces ouvrages fades et frivoles dont j'ai parlé dans la Préface sur l'_Iliade_, ces faux poèmes épiques, ces romans mêmes que l'_ignorance_ et l'_amour_ ont produit, et qui, _métamorphosant les plus grands héros_ de l'antiquité en bourgeois et damoiseaux[39], accoutument tellement les jeunes gens à ces faux caractères qu'ils ne peuvent plus souffrir les vrais héros, s'ils ne ressemblent à ces personnages bizarres et extravagants... Notre poésie s'est aussi garantie de cette contagion; et n'est-elle pas devenue la rivale de cette poésie grecque entre les mains des grands poètes qui ont honoré le dernier siècle? A signaler encore dans les causes de la corruption du goust la mauvaise éducation, l'ignorance du maître, la paresse et la négligence des jeunes gens... [36] Ouvrage sur _les Femmes illustres_, de Mme la comtesse Drohojowska, 1832. [37] _Poésies d'Anacréon et de Sapho_, 1668. «En traduisant Anacréon en notre langue, j'ai voulu donner aux dames le plaisir de lire le plus joly et le plus galant poète grec que nous ayons», dit-elle dans sa préface. [38] Fragment de la Préface sur Horace. [39] Qu'aurait dit Mme Dacier s'il lui avait été donné de voir nos opérettes? LENONCOURT (MARIE-SIDONIE DE) MARQUISE DE COURCELLES (1651-1685) Auteur de spirituels _Mémoires_ publiés en 1808 et 1863. Comme échantillon de son style, nous donnons le portrait qu'elle a écrit d'elle-même; on jugera qu'elle n'avait pas une médiocre idée de sa personne: Je suis grande, j'ai la taille admirable et le meilleur air que l'on puisse avoir; j'ai de beaux cheveux bruns, faits comme ils doivent être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde. J'ai les yeux assez grands; je ne les ai ni bleus, ni bruns, mais entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière; je ne les ouvre jamais tout entiers... J'ai le nez d'une régularité parfaite... Je chante bien, sans beaucoup de méthode; j'ai même assez de musique pour me tirer d'affaire avec des connaisseurs... Pour de l'esprit, j'en ai plus que personne; je l'ai naturel, plaisant, badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m'y appliquer. J'ai des lumières, et connais mieux que personne ce que je devrais faire, quoique je ne le fasse quasi jamais. JEANNE DUMÉE (1660 ENVIRON) Veuve à dix-sept ans, elle s'adonna à l'étude des sciences. Elle a écrit un ouvrage très savant intitulé: _Entretien sur l'opinion de Copernic._ Il n'a jamais été imprimé. Il existe en manuscrit à la Bibliothèque nationale[40]. C'est un in-4º en maroquin rouge marqué 50 Y. Saint-Germain. Elle fut une savante, par conséquent s'occupa peu de briller et d'avoir une cour; elle appartenait d'ailleurs à la bourgeoisie; elle n'avait pas de «salon» ou d'hôtel pour jouer à la marquise du Châtelet, aussi son histoire est-elle restée obscure. PRÉFACE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On dira peut-être que c'est ouvrage trop délicat aux personnes de mon sexe. Je demeure d'accord que je me suis laissée toucher à l'ambition de travailler sur des matières auxquelles les dames de mon temps n'ont point encore pensé, et même enfin de leur faire connaître qu'elles ne sont point incapables de l'étude, _si elles voulaient s'en donner la peine_, puisque entre le cerveau d'une femme et celui d'un homme il n'y a aucune différence. [40] Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publié par M. Léopold Delisle, membre de l'Institut. CATHERINE BERNARD (1662-1712) Parente des deux Corneille et de Fontenelle, écrivit une tragédie intitulée _Brutus_, que Voltaire, dit-on, n'a pas craint d'imiter. On a d'elle plusieurs poésies, entre autres ce madrigal bien connu: Vous n'écrivez que pour écrire, C'est pour vous un amusement; Moi, qui vous aime tendrement, Je n'écris que pour vous le dire. COMTESSE DE MURAT (HENRIETTE-JULIE CASTELNAU) (1670-1716) Morte à quarante-six ans, elle ne put laisser des œuvres bien importantes. Elle avait le vers facile, la pensée fine et morale. Voici les conseils charmants qu'elle adresse aux jeunes filles sur le moyen de plaire en restant naturelles: Muse de tous nos jeux, objets de nos hommages, Songez que le dépit se mêle à nos suffrages, Lorsque vous empruntez les travestissements Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments. D'un naturel heureux l'ascendant est extrême; Pour nous plaire toujours soyez toujours la même. Sous les myrtes fleuris, dans les palais charmants, Devenez-vous princesse, ou compagne de Flore, Vous causez dans les cœurs de doux ravissements, Un murmure s'élève, éclate, augmente encore, Vous entendez partout les applaudissements. Eh bien! croyez-les donc, ces cœurs que vous touchez Sous les vrais ornements que votre art vous présente: Vous n'êtes jamais plus charmante Que lorsque vous vous ressemblez. . . . . . . . . . . . . Faut-il être tant volage? Ai-je dit au doux plaisir, Tu nous fuis, las! quel dommage! Dès qu'on a pu te saisir. Ce plaisir tant regrettable Me répond: «Rends grâce aux dieux; S'ils m'avaient fait plus durable, Ils m'auraient gardé pour eux.» Mme DE TENCIN (CLAUDINE-ALEXANDRINE GUÉRIN) (1681-1749) Fut d'abord chanoinesse de Neuville. A Paris, son salon réunissait l'élite des écrivains et des savants[41]. Elle a écrit plusieurs romans: _le Comte de Comminges_, _le Siège de Calais_, _les Malheurs de l'amour_ et un grand nombre de lettres. Elle disait un jour à Marmontel: Malheur à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire, l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien. Sa conduite fut des plus légères; nous ne nous occuperons pas de sa vie privée. Elle s'est avouée la mère de d'Alembert, que l'on avait trouvé abandonné sur les marches de l'église Saint-Roch peu de jours après sa naissance. Alors qu'il fut arrivé à une réputation universelle, elle essaya de revendiquer ses droits maternels qu'elle avait méconnus si longtemps; mais il lui répondit en lui montrant la paysanne qui l'avait élevé: «Ma mère, la voici, je ne connais qu'elle qui a pris soin de moi.» Cet épisode a été reproduit sur la toile par Jean Gigoux. [41] La Harpe et Villemain en ont fait le plus grand éloge. Mme DE STAAL (NÉE DELAUNAY) (1693-1757) Mlle Delaunay fut lectrice de la duchesse du Maine; c'est elle qui ourdit la fameuse conspiration qui la fit enfermer à la Bastille avec ses maîtres. Elle n'est connue que par ses _Mémoires_ sur la cour, dont le style est aussi bon que peut l'être celui de mémoires de détails quotidiens, exacts et minimes. MÉMOIRES (Proposition de mariage de M. de Staal.) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin rompre les liens qui m'attachaient à elle, songea à les redoubler. Elle combattit d'abord mes idées de retraite, voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d'alléguer les embarras et les dégoûts où m'exposait sans cesse la situation équivoque où j'étais auprès d'elle. Les distinctions qu'elle m'avait accordées depuis que j'avais quitté le titre et les fonctions de femme de chambre n'avaient pas des limites précises. Je ne savais presque jamais si j'étais dedans ou dehors. Pour peu que je les passasse, ou sans m'en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait être entre elles et moi, m'y faisaient désagréablement rentrer. Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que je songeais à prendre: quoique ce n'en fussent pas les véritables motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu'aucun autre. Elle me dit qu'il y avait moyen d'y remédier en me faisant épouser un homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu'on trouverait sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour son avancement, entendrait à ce mariage; qu'elle allait chercher quelqu'un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d'ailleurs me conviendrait. Je crus que la découverte n'en serait pas facile. Loin donc de m'opposer à la bonne volonté de Mme la duchesse du Maine, je lui témoignai de la reconnaissance du soin qu'elle voulait prendre de mon établissement. Il s'en était présenté quelques-uns depuis que j'avais manqué M. Dacier; mais les inconvénients que j'y avais remarqués m'avaient empêchée de les accepter. D'autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L'un était un homme assez riche, d'une condition médiocre, qui vivait à Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai. Une dame de mes amies m'en proposa encore un autre. C'était un gentilhomme d'environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la personne qui m'en avait parlé. Il était d'une assez bonne figure et d'un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu'il me croyait. Content d'ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que j'avais perdus m'avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à son amie qu'il était prêt à conclure, pourvu que je n'eusse point de répugnance à passer ma vie dans son château. Je fis dire à l'homme dont il s'agissait qu'étant aussi attachée que je l'étais à Mme la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver d'autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui convenir. Cette réponse me persuada qu'il ne me convenait pas non plus, et je rompis. Mme la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés. Cependant elle avait chargé Mme de Surl..., femme d'un officier suisse de mes amies et fort attachée à elle, de chercher quelqu'un dans le corps helvétique commandé par M. le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien, ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps, et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu'un jour, étant venue à Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l'homme que nous cherchions. Ne songeant qu'à me promener, j'ai accompagné M. de Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage d'une campagne où j'étais. Là, j'ai trouvé une petite maison neuve et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître du logis (M. de Staal), qui n'est pas jeune, m'a plu par une physionomie avantageuse. C'est un homme de condition, veuf, qui vit dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu avancé, quoiqu'il serve depuis longtemps et qu'il ait bien fait son devoir, parce qu'il s'est tenu à l'écart; mais, ajouta-t-elle, j'ai pensé qu'une protection qui le ferait valoir, sans qu'il s'en donnât la peine, lui serait fort agréable.»... Mme DE GRAFFIGNY (FRANÇOISE D'ISSEMBOURG D'HAPPONCOURT) (1695-1758) Mariée à un chambellan de la cour de Lorraine grossier et cruel, elle fut forcée de se séparer de son mari et vécut dans des embarras pécuniaires des plus pénibles, auxquels vinrent s'ajouter des critiques acerbes dont elle fut le but, en dépit des relations d'amitié qu'elle entretint avec Voltaire et Mme du Châtelet. Pendant son séjour à Ferney, elle écrivit des lettres très curieuses sur la vie intime de ses hôtes, lettres qui furent publiées longtemps après sa mort. Elle publia les _Lettres péruviennes_, roman dans lequel on trouve, selon Palissot, des sentiments, de la passion, mais plus ordinairement Une métaphysique où le jargon domine, Souvent imperceptible à force d'être fine. Ces _Lettres péruviennes_ furent son début littéraire. Elle avait cinquante-deux ans. Elle eut un grand succès au théâtre avec _Cénie_, et un grand revers qui l'accabla profondément avec _la Fille d'Anatide_. Sainte-Beuve l'accuse de _cailletages_; elle-même ne disait-elle pas: Cailleter, oh! c'est une douce chose. LETTRES PÉRUVIENNES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quoique l'astronomie fût une des principales connaissances des Péruviens, ils s'effrayaient des prodiges, ainsi que bien d'autres peuples. Trois cercles qu'on avait aperçus autour de la lune, et surtout quelques comètes, avaient répandu la terreur parmi eux; une aigle poursuivie par d'autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait l'oracle aussi infaillible que funeste. Le fils aîné du septième des Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de son époque, avait vu autrefois une figure fort différente de celle des Péruviens: une barbe longue, une robe qui couvrait le sceptre jusqu'aux pieds, un animal qu'il menait en laisse, tout cela avait effrayé le jeune prince, à qui le fantôme avait dit qu'il était le fils du soleil et qu'il s'appelait Viracocha. Cette fable ridicule s'était malheureusement conservée parmi les Péruviens, et, dès qu'ils virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes, et montés sur des animaux dont ils n'avaient jamais connu l'espèce, ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha qui s'était dit fils du soleil, et c'est de là que l'usurpateur se fit donner, par les ambassadeurs qu'il leur envoya, le titre de descendant du dieu qu'ils adoraient. Tout fléchit devant eux: le peuple est partout le même. Les Espagnols furent connus presque généralement pour des dieux, dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus considérables et par les hommages les plus humiliants. Les Péruviens s'étant aperçus que les chevaux des Espagnols mâchaient leurs freins, s'imaginèrent que ces monstres domptés, qui partageaient leur respect et peut-être leur culte, se nourrissaient de métaux; ils allaient leur chercher tout l'or et l'argent qu'ils possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et la facilité que trouvèrent les Espagnols à les séduire. Mme DU DEFFAND (MARIE DE VICHY-CHAMBON) (1697-1780) Mme du Deffand fut une des femmes «à salon» les plus réputées du XVIIIe siècle; devenue aveugle à cinquante-six ans, elle commença la série de ses réceptions à la communauté Saint-Joseph de la rue Saint-Dominique, qui furent aussi célèbres que celles qui devaient avoir lieu cinquante ans plus tard à l'Abbaye-au-Bois avec Mme Récamier. Parmi les assidus, on cite Voltaire, le président Hénault, d'Alembert, Boufflers, Beauffremont, Montesquieu, Walpole. Les chroniques du temps nous la représentent une coquette froide et sans cœur. Son esprit était mordant. Elle ne fut pas aimée. Elle fut cruellement punie par Mlle de Lespinasse, sa lectrice, qui, par les charmes de sa conversation, attira à elle tous les amis de la marquise, dont, quand celle-ci la congédia, le salon fut déserté. Quoique connue pour être sceptique, elle tint à mourir comme elle avait vécu, en esprit fort qui ménage les convenances. Elle accepta l'assistance du curé de Saint-Sulpice, mais en lui posant ses conditions: «Monsieur le curé, vous serez fort content de moi, mais faites-moi grâce de trois choses: ni questions, ni raisons, ni sermons.» Elle n'a pas écrit d'ouvrages; on a seulement édité des lettres d'elle après sa mort, où elle se montre fort spirituelle et philosophe sans trop dissimuler l'amertume et l'aigreur de ses sentiments, surtout dans celles à Voltaire. Elle découvrit cependant, mais en regardant un peu tard dans son cœur, qu'elle éprouvait une véritable affection pour Horace Walpole. LES DEUX AGES DE L'HOMME Il est un âge heureux, mais qu'on perd sans retour, Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces Le plaisir vif avec l'amour Et les désirs avec les grâces. Il est un âge affreux, sombre et froide saison, Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse Son impuissance pour sa sagesse Et ses craintes pour la raison. [Illustration] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je lis l'histoire, parce qu'il faut savoir les faits jusqu'à un certain point, et puis parce qu'elle fait connaître les hommes; c'est la seule science qui excite ma curiosité, parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux. (_Lettre à Voltaire._) [Illustration] Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également malheureuses; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pourtant dire de ce malheur-là que le remède est pire que le mal. (_Idem._) [Illustration] Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il n'y a de bonnes recettes pour le trouver que de prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont. J'ajouterai être bien avec soi-même. (_Idem._) Mlle DE LESPINASSE (JULIE-JEANNE) (1732-1776) Demoiselle de compagnie, à vingt-deux ans, de Mme du Deffand, nous nous permettons d'intervertir l'ordre chronologique pour la placer aussitôt après cette dernière; elle était arrivée à tellement dominer chez sa maîtresse que celle-ci la congédia. Mlle de Lespinasse alla alors habiter au coin de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, où la suivirent les beaux esprits qu'elle avait connus chez la marquise du Deffand, au salon de laquelle elle fit en quelque sorte concurrence. Elle était jeune, elle eut le dessus. «Nulle part, a dit Marmontel, la conversation n'était plus vive, plus brillante, mieux réglée.» Elle n'a laissé que des lettres, dont un grand nombre à d'Alembert et à M. de Guibert. Le malheur a du moins cela de bon qu'il corrige de toutes ces petites passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. (_Lettre à M. de Guibert._) Le bonheur n'est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il? Chez quelques érudits bien connus et bien solitaires; chez de bons artisans bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de bons fermiers qui ont de nombreuses familles, bien agissants, et qui vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille de sots, de stupides ou de fous. (_Idem._) Mme GEOFFRIN (1699-1777) Mme Geoffrin, née Thérèse Rodet, n'est qu'un Mécène littéraire; elle aurait pu jouer un rôle plus actif, les quelques lettres et pensées que l'on a d'elle le prouvent. Petite bourgeoise, elle épousa, à quinze ans, M. Geoffrin, caissier dans la manufacture de glaces de Saint-Gobain, qui lui laissa non une grande richesse, mais une fortune suffisante pour qu'avec cet ordre et cette économie, qu'elle appelait «une source d'indépendance et de libéralités», elle pût tenir une maison qui fût la plus recherchée de Paris. Elle fut avant tout maîtresse de maison parfaite. Elle donnait à dîner deux fois par semaine; simple dans sa toilette, mais tenant à ce que ses amis vécussent confortablement chez elle. Bonne et sincère, elle se rendait utile à tout le monde. Elle le fut surtout pour le jeune prince Poniatowski, qui ne l'oublia pas quand il devint roi de Pologne. Il lui écrivit alors: _Maman, votre fils est roi._ Elle dut aller peu de temps après visiter «son fils roi», qui lui fit la surprise de lui rendre à quatre cents lieues de Paris son appartement de la rue Saint-Honoré. «Mettant un prix infini à son commerce avec les grands, Mme Geoffrin ne les voyait pas beaucoup chez eux, s'y trouvant assez mal à l'aise; mais elle leur donnait le désir de venir chez elle, par une coquetterie imperceptiblement flatteuse, les recevant ensuite avec un air aisé, naturel, demi-respectueux et demi-familier..., toujours sur les limites des bienséances, qu'elle ne passait jamais.» (MARMONTEL.) LETTRE AU ROI DE POLOGNE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _En arrivant chez moi, j'ai repris mon genre de vie, et ce genre de vie me conduira jusqu'à soixante-dix ans, qui seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à rompre tous les attachements de mon cœur, et puis je le fermerai hermétiquement, de façon qu'il n'y puisse plus rien entrer. Je veux que ma mort physique soit aussi douce qu'il soit possible, et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je n'en puis avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m'a fait donner à toutes les choses qui m'entourent leur juste valeur, et je les quitterai sans regret. Je vois l'époque de ma mort morale très gaiement..._ PENSÉES --Il faut, pour avoir des amis et se rendre bonne à quelque chose en ce monde, _beaucoup donner et beaucoup pardonner_. --Faites en sorte, si vous ouvrez un avis, que celui qui vous écoute croie l'avoir lui-même donné. --Ne demandez guère de conseils, de peur qu'on ne vous sache mauvais gré de ne les avoir point suivis. MARQUISE DU CHATELET (1706-1749) Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, mariée au marquis du Châtelet, fort jeune, réunit les plus brillantes qualités. Belle à ravir, jeune, opulente, elle se donne aux études les plus abstraites sans cesser d'être aimable femme. Elle fut amie de Voltaire et de Saint-Lambert; c'est dans le château de Cirey, en Lorraine, chez Mme du Châtelet, que Voltaire écrivit ses principaux ouvrages: _Mahomet_, _Alzire_, _Mérope_, _Histoire de Charles XII_, _le Siècle de Louis XIV_. Elle étudia les mathématiques transcendantes et la physique générale, commenta Leibnitz et Newton dans ce temps où les écrits de ces grands philosophes n'étaient encore connus que d'un petit nombre de savants. En 1738, elle concourut pour le prix de l'Académie des sciences sur le sujet _de déterminer la nature du feu_; elle ne manqua le prix que de quelques voix. On a dit que Voltaire, par ses louanges, avait fait sa réputation. C'est possible qu'il ait contribué à celle-ci; mais, comme preuve de son mérite réel, ses livres sont là. La toilette l'occupait comme une jeune fille. Elle dit: Je ris plus que personne aux marionnettes, et j'avoue qu'une boîte, une porcelaine, un meuble nouveau, sont pour moi une vraie jouissance. (_Recherche du bonheur._) «Née avec une éloquence singulière, a dit Voltaire, elle ne déployait cette éloquence que lorsqu'elle avait des objets dignes d'elle. Les lettres où il ne s'agissait que de montrer de l'esprit, ces petites finesses, ces tours délicats que l'on donne à des pensées ordinaires, n'entraient pas dans l'immensité de ses talents. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme Mme de Sévigné... «Jamais personne ne fut si savante, et jamais personne ne mérita moins qu'on dît d'elle: «C'est une femme savante.» Elle a laissé: Les _Institutions de physique_ (1738), avec l'analyse sur la _Philosophie de Leibnitz_, ajoutée à la fin de l'édition d'Amsterdam de 1742. _Dispute célèbre avec Mairan_ (1740), sur l'une des questions alors les plus difficiles de la physique générale, sur les _forces vives_ (1745); _Traduction des principes de Newton_; _Recherche du bonheur_, petit opuscule de pensées. INSTITUTIONS DE PHYSIQUE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je ne vous ferai point ici l'histoire des révolutions que la physique a éprouvées; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros livre. Je me propose de vous faire connaître _moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir_. Jusqu'au dernier siècle, les sciences ont été un secret impénétrable auquel les prétendus savants étaient seuls initiés; c'était une espèce de cabale dont le chiffre consistait en des mots barbares qui semblaient inventés pour obscurcir l'esprit, pour le rebuter. Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait éclairer l'univers. La révolution que ce grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et est peut-être plus mémorable que celle des plus grands empires, et l'on peut dire que c'est à Descartes que la raison humaine doit le plus: car il est plus aisé de trouver la vérité, quand on est une fois sur ses traces, que de quitter celles de l'erreur. La Géométrie de ce grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d'œuvre de sagacité qui rendront son nom immortel, et s'il s'est trompé sur ces quelques points de physique, c'est qu'il était homme, et qu'il n'est pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR Je dis qu'on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même aux plus scélérats qu'il n'y en a aucun à qui les reproches de sa conscience, c'est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu'il sent qu'il mérite et qu'il éprouve dès qu'on le connaît, ne tienne lieu de supplice. Je n'entends pas par scélérats les voleurs, les assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la classe des gens pour qui j'écris. Mais je donne ce nom aux gens faux et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n'ont point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société ont porté des arrêts d'autant plus terribles qu'ils sont toujours exécutés. Je maintiens donc qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse sentir qu'on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu'il dure plus longtemps et que l'espérance ne l'accompagne jamais. Mme DU BOCCAGE (MARIE-ANNE LE PAGE) (1710-1802) Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, Mme du Boccage eut un salon des plus remarquables au XVIIIe siècle, quoique sa modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des assidus. Elle était d'ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut écrit avec vérité: _Forma Venus, arte Minerva._ Elle débuta par un succès: son premier ouvrage obtint, en 1746, le premier prix de poésie à l'Académie de Rouen. Elle a publié successivement des traductions du _Paradis perdu_, de Milton, et de _la Mort d'Abel_; puis un grand poème intitulé _la Columbiade_, et des _Lettres_ sur l'Angleterre, la Hollande, l'Italie; elle fit représenter au théâtre une comédie intitulée _les Amazones_. L'Académie d'Italie et d'autres Académies étrangères l'accueillirent avec enthousiasme. Elle est morte à quatre-vingt-huit ans; comme toutes les personnalités qui vivent trop âgées, elle s'est survécu et n'a pas laissé le souvenir de celles qui meurent en plein fracas de renommée. PARADIS PERDU . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans les champs où l'Euphrate, éloigné de sa source, Abandonne le Tigre et le joint dans sa course, Se présentent d'Éden les jardins enchantés. Là d'un premier printemps tout offre les beautés: Des cèdres, des palmiers élevés jusqu'aux nues, De ce séjour charmant forment les avenues. Sur l'or et les saphirs serpentent les ruisseaux, Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux. Aux approches du loup, l'agneau paraît sans crainte; Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte. Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs, De l'iris leur mélange imite les couleurs. Tel est l'heureux empire où vit dans l'innocence Le premier des humains au sein de l'abondance; Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs; L'air pur n'est agité que par les doux zéphyrs: Ils embaument les airs, et leurs ailes légères Y portent les parfums des terres étrangères. LETTRE A La Haye, le 20 juin 1750. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Tout périt, tout passe._ _Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un fameux peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en bons artistes. Le commerce y languit depuis que celui d'Amsterdam et de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron qu'on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne manqua pas de nous conter le malheur du prince d'Orange, noyé en 1711 sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans l'affreux chariot de poste qui nous roula jusqu'à la Meuse..._ _Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands vaisseaux jusqu'au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit agréablement..._ _En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans l'air un carillon de mille cloches à l'unisson. Nous y vîmes le monument magnifique élevé à la mémoire du prince d'Orange, assassiné à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l'homme qui pense!_ _Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d'où je vous écrirai s'il m'est possible; les routes, les amusements, me laissent à peine le temps de poser le pied à terre._ Moi, dont l'âme semble créée Pour chérir la paix qui me fuit, Je vis agitée, entourée; Vous, dont l'esprit plaît et séduit, Vous, que les grâces ont parée De ce charme que chacun suit, Souvent dans vos champs retirée, Vous vivez sans joie et sans bruit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Des destins divers sont nos guides; Si les monts, les torrents rapides Offrent des dangers, des terreurs, Au pied de cent rochers arides, Le vert des prés, l'émail des fleurs, Enchantent l'œil des voyageurs; Mais qui traverse dans la plaine Des chemins sûrs et peu riants A moins de plaisir, moins de peine: Tel est le sort qui nous entraîne! Un nombre égal d'heureux moments, D'ennui, d'espoir, d'amour, de haine, Des mortels partage les ans! _Enfin cette vie n'est qu'un court pèlerinage. Je vous traduis à ce sujet une fable qui m'a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l'idée que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de ces magnifiques auberges. D'un esprit distrait, il en traverse la première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise et s'en fait un chevet. Un des gardes l'aperçoit, l'instruit du lieu qu'il profane et veut à l'instant l'en chasser. Pendant le débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui demande comment il peut prendre la demeure d'un souverain pour une hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j'ose vous faire une question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre Majesté?--Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui répond le roi.--Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits immenses sont-ils destinés?--Au prince, mon fils, sans doute, s'écrie le monarque étonné.--Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui change si souvent d'hôte a le beau nom d'un palais, mais n'est, en effet, qu'un vrai caravansérail.»_ Mme DE BEAUMONT (MARIE LE PRINCE) (1711-1780) Née à Rouen, elle est l'auteur du _Magasin des enfants_ et de la suite, dite _Magasin des adolescentes_, ouvrage par dialogues qui fit le bonheur de nos mères dans un temps où les livres pour les enfants étaient excessivement rares. Celui-là était un traité de morale récréatif et instructif. Il a été réédité encore en 1850. Son succès a donc duré près de cent ans. Quel est le livre, aujourd'hui, qui peut se vanter d'être réédité dans un siècle? et surtout de valoir autant? Cet ouvrage ferait plus encore aujourd'hui pour l'éducation des enfants que tous les Verne et les Hetzel parus et à paraître. Mme de Beaumont, longtemps institutrice en Angleterre, écrivit d'abord son livre en anglais, de là certains termes qui font croire à une traduction. C'est un dialogue entre une institutrice et ses élèves, lesquelles amènent des amies de tout âge. Non seulement les jeunes filles répètent leurs leçons de géographie, d'histoire, etc., mais elles causent avec leur institutrice un peu sur tout. C'est un véritable cours pédagogique qui est fait en causeries. AVERTISSEMENT DU SECOND VOLUME Le bon accueil qu'on a fait au _Magasin des enfants_, tant à Londres que dans les pays étrangers, m'a déterminée à donner celui des _Adolescentes_. De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à quatorze et quinze ans. C'est à cet âge qu'une jeune personne entre dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière d'exister. Toutes ses passions, contraires dans l'enfance, cherchent alors à se développer, à s'autoriser par l'exemple des nouveaux personnages avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure éducation, il est à craindre que les impressions n'en soient effacées par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu'elle entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n'apporte dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien dire de pis? Sa perte devient inévitable. On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes méprisables; un peu de réflexion, et l'on s'étonnera plus sensément de ce qu'on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses. N'écoutons point l'amour-propre dans l'éternel panégyrique qu'il nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices, l'estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l'amour de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C'est avec toutes ces dispositions aux maladies mortelles de l'âme que nous nous jetons sans précaution au milieu d'un air pestiféré sans le moindre préservatif. Faut-il s'étonner des chutes fréquentes qui frappent et effrayent le spectateur. La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur cela donner le ton aux gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs. Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes. Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui, réduites à la confiance d'une amie ou d'une domestique, font autant de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint d'altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller les choses comme elles peuvent, plutôt que de s'assujettir à la contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la dureté et la faiblesse. [Illustration] UNE LEÇON MISS BELOTTE. Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt, Mademoiselle; je sens que je suis d'une telle ignorance, que j'en suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m'instruire de mille choses toutes simples que je n'entends pas. MADEMOISELLE BONNE. Outre qu'il est honteux d'être ignorantes, il y a encore une grande raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait profité de son éducation, il s'ennuiera avec vous, il cherchera d'autre compagnie, parce qu'il ne connaîtra rien à votre conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez aimer sa maison, et il sera charmé de s'entretenir avec vous... MISS MOLLY. Je vous avoue, ma bonne, que j'ai le défaut de rire des vieilles gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette bonne femme n'a plus de dents, cela la fait parler d'une manière si singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous les domestiques de la maison. MADEMOISELLE BONNE. Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des servantes et des valets! Comment voulez-vous qu'ils vous respectent, après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu'il n'y a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect, les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards. LADY SPIRITUELLE. La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j'aime beaucoup celles que les Spartiates suivaient à l'égard des vieillards. Il n'était pas permis aux jeunes gens de s'asseoir en leur présence; et quand ils venaient dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places. Les Athéniens n'avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu'il y avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les ambassadeurs, qu'on avait mis dans la place d'honneur, ne purent souffrir cela; et, s'étant levés, ils forcèrent ces vieillards à s'asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux Athéniens. LADY VIOLENTE. Je suis bien fâchée quand j'entends raconter quelque sottise des Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares. MADEMOISELLE BONNE. Vous êtes bien hardies, Mesdames, d'oser blâmer les lois des Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de sa haine. LADY VIOLENTE. Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les Lacédémoniens, parce qu'ils étaient cruels, qu'ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs femmes n'avaient point de modestie. J'aime les Athéniens, parce qu'ils étaient savants, qu'ils punissaient l'oisiveté, l'ingratitude. Il est vrai qu'ils avaient de grands défauts; mais pourtant j'aime mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens. Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à Sparte. MADEMOISELLE BONNE. J'y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu'en nous faisant remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous disiez quelque chose de leurs vertus. LADY SPIRITUELLE. Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure. MADEMOISELLE BONNE. Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance qu'ils avaient pour les lois n'était-elle pas une vertu? LADY SPIRITUELLE. Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n'être pas de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu. Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises lois, n'est-ce pas être bien méchant? LADY VIOLENTE. Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte était d'accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les fouetter jusqu'au sang, sans qu'ils eussent fait aucune faute: encore il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu'il y a de plus abominable, c'est que les pères et les mères étaient là: ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les exhortaient à souffrir sans se plaindre. MADEMOISELLE BONNE. Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes dames de haïr les Lacédémoniens. J'avoue aussi que je n'ai rien à répliquer à lady Spirituelle. Pour que l'obéissance aux lois soit une vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises, plus on est exact à les observer, plus on est méchant. MISS BELOTTE. Pour moi, je n'y fais pas tant de façons: d'abord que les choses me plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d'abord qu'elles ne valent rien. MADEMOISELLE BONNE. C'est le moyen de juger tout de travers. J'espère que vous n'agirez pas ainsi à l'avenir. Vous avez beaucoup d'esprit, ma chère, et même un esprit supérieur: il n'est question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si vous voulez m'aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous y réussirons. Lady Violente, vous m'avez dit que les Athéniens punissaient l'ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la raconter? LADY VIOLENTE. Oui, ma Bonne, je m'en souviens fort bien. Il y avait dans la ville d'Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats; mais c'était une chose si rare qu'ils n'avaient rien à faire. Ils s'ennuyèrent d'aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu'on la pût sonner quand on aurait besoin d'eux. On fut si longtemps sans sonner cette cloche que l'herbe qui croissait à la muraille s'entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu'il ne pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la rue, comme s'il eût deviné qu'il était en danger de mourir de faim. Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j'ai parlé, et, voyant de l'herbe à la muraille, il s'éleva sur le bout de ses pieds pour tâcher de l'attraper: il eut beau faire, il ne prit que la corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent aussitôt pour voir ce qu'on leur voulait, et, voyant que c'était un cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait. Quelques-uns des voisins leur dirent qu'il n'appartenait plus à personne, et que son maître lui avait donné son congé parce qu'il ne pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, cette affaire nous regarde; c'est une véritable ingratitude à cet homme de jeter dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie à son service; nous ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils firent venir le maître de ce cheval et l'obligèrent à donner une somme pour nourrir cet animal le reste de ses jours... Mme RICCOBONI (MARIE-JEANNE LABORAS DE MÉZIÈRES) (1714-1792) Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis Riccoboni, père d'Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée la portait à s'épancher. Son style exagéré choque, venant après le sobre et élégant langage des assidues de l'hôtel de Rambouillet; mais elle s'inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments. C'est en mettant son cœur dans ses ouvrages qu'elle obtint les plus brillants succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner sa vie, car on lui retira une pension de mille livres qui lui était allouée depuis sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les _Lettres de la princesse Zelmaïde_, les _Lettres de Fanny Butler_, traduites de l'anglais; _Ernestine_, que La Harpe a appelée «le diamant de Mme Riccoboni»; _la Comtesse de Sancerre_, _Sophie de Vallière_, l'_Histoire du marquis de Cressys_. Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à Mme Riccoboni et à ses œuvres démodées, si elle n'avait attaché son nom à une œuvre célèbre, signée d'un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury nous raconte l'aventure, la chose est assez curieuse pour mériter d'être relatée tout au long: «Saint-Foix, auteur des _Essais sur Paris_ et de quelques comédies mignardes, _l'Oracle_, _les Grâces_, soutenait un jour que le style de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon fils dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s'amuse à parodier ce style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très mal réussie. «Il s'emporta, traita la fée de _bavarde_, _disant une foule de mots et ne saisissant pas du tout l'esprit de M. de Marivaux_. Mme Riccoboni écoutait, se taisait, et ne prenait aucune part à la dispute. Restée seule, elle parcourut deux ou trois parties de _Marianne_, s'assit à son secrétaire et fit une suite à ce roman. Deux jours après la conversation, elle la montra, sans en nommer l'auteur; on la lut en présence de M. de Saint-Foix; il l'entendit avec tant de surprise qu'il crut le manuscrit dérobé à M. de Marivaux. Il voulait le faire imprimer; Mme Riccoboni s'y opposa, dans la crainte de désobliger M. de Marivaux. Dix ans après, cette suite parut dans un journal dont le rédacteur eut la permission de M. de Marivaux pour l'y insérer[42]. Telle est, sinon de la main, du moins d'après les confidences, et sous la dictée pour ainsi dire de Mme Riccoboni, l'histoire exacte de cette _Suite_ au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une _Fin_; car une des conditions que s'était imposées l'imitatrice, c'était de ne pas faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille, au point que Grimm dit dans sa _Correspondance_: «C'est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d'un bien meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais quelle farce, vous aurez une idée très exacte de cette manière qui consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d'un pas. Mme Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages, et, à la fin de sa course, le roman de _Marianne_ est aussi avancé qu'auparavant. Mais, en vérité, sa manière d'écrire, même en se réglant sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux[43].» Un juge plus impartial, d'Alembert, a rendu justice au mérite et au bonheur du pastiche de Mme Riccoboni, sans offense pour la justice et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais continuateurs de Marivaux Mme Riccoboni, qui, par une espèce de plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer _Marianne_ en imitant le style de l'auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus loin l'imitation.» Nous pensons qu'il est intéressant de comparer son imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des deux. SUITE DE LA VIE DE MARIANNE (Imitation de Marivaux.) Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d'ici la mine que vous faites. Je m'y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais cela ne se peut pas, la chose est impossible!»--Pardonnez-moi, Madame, c'est elle; c'est Marianne, oui, Marianne elle-même.--Quoi! cette Marianne si fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d'où sortez-vous? vous êtes oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d'attendre, vous a mise au rang des choses perdues sans retour.» A tout cela je répondrai que je ne m'en soucie guère: j'écris pour vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir parole; si cela déplaît à quelqu'un, il n'a qu'à me laisser là. Au fond j'écris pour m'amuser; j'aime à parler, à causer, à babiller même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j'ai de l'esprit, de la finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n'est peut-être pas du goût de tout le monde, mais je ne l'en estime pas moins; il fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien que je serai toujours la même; que le temps, l'âge ou la raison ne m'ont point changée, ne m'ont seulement pas fait désirer de me corriger. A présent, reprenons mon histoire. Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit m'avoit paru long, et la raison de cela, c'est qu'en m'occupant des chagrins de mon amie je ne pouvois pas m'occuper des miens. Bien des gens croient qu'il faut être malheureux soi-même pour compatir aux infortunes des autres; il me semble à moi que cela n'est pas vrai. Dans une situation heureuse on voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux: dans l'état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins, s'intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus faciles à supporter que les siens, et j'ai senti cela, moi qui vous parle... LETTRES D'UNE ÉPOUSE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hélas! tu m'as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j'ai cru que tant d'apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur! j'ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s'est troublée. Dans mon effroi j'ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l'ont point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs qu'il fait répandre! Il ne veut donc point partager l'amertume de mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal où tu rassembles tes guerriers; j'aperçois ton superbe pavillon; je le crie, en pleurant, de m'accorder un seul instant; ma voix se perd dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux, cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il saisit son arme redoutable; la trompette l'appelle, ses sons funestes l'entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses jours précieux! Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J'irai chaque jour l'arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l'instant marqué pour ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront ma tombe. [42] _Correspondance littéraire_, 1er mai 1765. [43] _Œuvres_ de Mme Riccoboni, in-18, 1826, t. II. Mme DAUBENTON (MARGUERITE) (1720-1788) Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans, dont _Zélie dans le désert_, qui a eu une douzaine d'éditions, mais que l'on ne retrouve plus. Mlle DU SOMMERY (DE FONTETTE) (1720-1790) Il ne faut pas se faire d'illusions, beaucoup d'œuvres remarquables sont ignorées ou tombent dans l'oubli, s'il ne s'est pas fait de bruit autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n'ont laissé personne après leur mort qui ait de l'intérêt à en faire. Mlle du Sommery est de ce nombre; son nom est à peu près inconnu aujourd'hui, parce qu'elle n'a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand, des amis comme d'Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste. «Une vieille demoiselle de condition qui s'est occupée toute sa vie de l'étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les assemblées publiques de l'Académie française la connaissent. Elle n'en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c'est une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands yeux pleins d'esprit et d'attention. Son livre prouve combien elle s'est nourrie de la lecture des _Maximes_ de La Rochefoucauld et des _Caractères_ de La Bruyère[44]. L'expression a presque toujours de la finesse et de la précision. «Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse; elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais serviable pour tous et d'une infatigable charité[45].» Elle a publié avec beaucoup de succès: _Doutes sur diverses opinions reçues dans la société_, dédiés aux mânes de M. Saurin, membre de l'Académie française (décédé en 1781).--1782; _Lettres de Mme la comtesse de L... à M. le comte de R..._--1785; _Lettres à Mlle de Tourville_, roman.--1788; _L'Oreille_, conte philosophique.--1789. Elle édita ces _Lettres_ comme ayant été écrites par une contemporaine de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait qu'on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le meilleur ton». Dans ces _Lettres_, elle exprime d'une façon fort originale son opinion sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite, et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l'art épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[46]. LETTRE DE LA COMTESSE DE L. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Mme de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis la semaine dernière chez Mme de Coulanges. Je la trouvai maigrie et abattue; elle se plaint de sa poitrine. Mme de Sévigné pleure tendrement sa mort en sa présence; elle lui dit pathétiquement qu'elle est pulmonique, étique, asthmatique, et tout ce qu'il y a de plus funeste en ique; de façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour Grignan..._ MAXIMES --Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs. --Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable. --Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent nous rendre. --On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n'ose ni blâmer le vice, ni louer la vertu. --La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque. --Il est encore plus absurde de nier ce qu'on n'entend pas que de le croire. --Un souper délicat dédommage d'une conversation languissante. Si l'on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne pourrait tenir un quart d'heure! CARACTÈRES --L'homme d'airs[47] réunit tous les défauts: il est impertinent, suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux; Narcisse en est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s'entend à donner une fête... Il sait à peu près tout ce qu'on peut savoir de bagatelles, ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et homme de lettres: il a des livres, des tableaux, des coquilles, des nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c'est l'homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à ces grandes occupations.--Cet homme utile à sa patrie passe neuf heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes, autant avec le marchand de colifichets. [44] Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_. [45] Hippolyte de Laporte. [46] Eugène Asse, _Une Femme moraliste au XVIIIe siècle_. [47] Ce que nous appelons aujourd'hui «petit crevé» ou «p'chutteux». Mme DE PUYSIEUX (MADELEINE D'ARSAUT) (1720-1795) Née à Paris, élevée au couvent, ce qui n'influença guère ses opinions, elle épousa à dix-sept ans un avocat au Parlement de Paris, Philippe-Florent de Puysieux, âgé de vingt-deux ans, qui s'occupait à faire des traductions d'ouvrages anglais pour les libraires. Il traduisit, en outre: _La femme n'est pas inférieure à l'homme._ Sa jeune femme l'aidait; mais bientôt mari et femme se fatiguèrent de travailler, et se livrèrent aux plaisirs chacun de son côté. Nous ne suivrons donc pas Mme de Puysieux dans sa vie intérieure, nous contentant d'indiquer que Diderot, de 1745 à 1750, vint plus d'une fois à l'aide au jeune ménage. Ce fut pendant cette période, en 1749, que Mme de Puysieux publia les _Conseils à une amie_, qui obtinrent un grand succès, et où l'on crut reconnaître en maints endroits la plume du mordant philosophe. Cet ouvrage n'est pas positivement un livre de morale, ni même un livre moral, comme quelques sentences détachées pourraient le faire croire; c'est plutôt la science de la vie selon le monde. En 1750 parut un second volume, les _Caractères_, contre-partie du premier, et qui sont des _avis à un père_ pour diriger les premiers pas de son fils dans le monde. Ils furent accueillis avec la même faveur que le précédent. Mme de Puysieux ne sut pas être fidèle à Diderot pendant qu'il fut enfermé à la Bastille, et il rompit ses relations avec elle. Ses ouvrages s'en ressentirent. Quoiqu'elle eût protesté énergiquement contre la part qu'on attribuait au maître dans ses écrits, ils ne s'élevèrent plus au-dessus de la médiocrité. Néanmoins, elle publia encore: _Le Plaisir et la Volupté_, conte allégorique (1752); _Zalmire et Almanzine_ (1753); _Mémoires de la comtesse de Zurlac_ (1755); _Réflexions et avis sur les défauts et ridicules à la mode_ (1761); _Alzarac_ (1762); l'_Histoire de Mlle de Theuille_ (1768); _Mémoires d'un homme de bien_ (1768); _le Marquis à la mode_, comédie en trois actes. Puis il ne fut plus question d'elle. CONSEILS A UNE AMIE --Les talents chassent l'ennui. --Les choses trop connues perdent de leur valeur; on a une espèce de vénération pour celles qui sont rares. Voulez-vous être longtemps belle, montrez-vous rarement. Voulez-vous inspirer l'envie de vous connoître, rendez votre connoissance difficile; les plus belles perdent beaucoup à être trop connues. --Ne tirez jamais le voile tout à fait sur vos qualités; c'est au temps à le lever entièrement, laissez-le faire. --Que votre société soit douce; ne faites point sentir votre supériorité. L'esprit, les talents, le mérite, le rang et la fortune, sont pour les autres un poids assez pesant sans l'augmenter de celui de l'ostentation. --Faites rarement les avances: prévenir certaines gens, c'est leur ôter l'envie de se lier. --Quoique l'on dise que les personnes qui parlent bien n'ennuient jamais, la grande volubilité de langue étourdit toujours. --Il est plus facile d'écouter les autres que de s'écouter soi-même. --Un des plus grands bonheurs, c'est de pouvoir se suffire à soi-même. --Le temps de la jeunesse est le seul pour apprendre, et il vient un âge où les plaisirs nous quittent; il faut bien des ressources à une femme pour la consoler de cet abandon. --Il faut avoir une extrême modestie sur son savoir, et cacher soigneusement, surtout devant les autres femmes, que l'on sait quelque chose qu'elles ignorent. --Les grâces et les belles manières sont plus nécessaires aux femmes qu'une belle figure; sans les grâces, la beauté ne plaît jamais. L'art corrige la nature ou l'embellit. --On revient de la colère, de l'indignation ou de l'indifférence, mais jamais du mépris. --On perd tout le mérite des bienfaits passés quand ils ne sont pas renouvelés. --On est toujours dédommagé des sacrifices que l'on a faits à la vertu: tous les plaisirs que nous procurent nos passions satisfaites n'ont jamais valu le repos d'une personne qui n'est attachée qu'à ses devoirs. --Ne faites point de vers: il est trop difficile d'en faire de bons. De tous les talens restreints à l'état d'homme, c'est peut-être le plus ridicule pour une femme. Il me semble que celle qu'on verroit à la tête de ses ouvriers, avec une longue perche à la main, conduire l'ordonnance d'un bâtiment, seroit moins bizarre que celle qui se tourmenteroit à composer deux couplets de chanson. Les langues, la poésie, les lois du royaume, les matières de religion, toutes ces belles choses sont insupportables dans une femme: je les en avertis au nom de tous les hommes sensés. --Si parler bien est la marque de la belle éducation, bien écrire marque la femme d'esprit; c'est la façon d'écrire qui distingue la femme ordinaire d'avec la femme d'esprit. Parlez bien, écrivez encore mieux; pensez bien, et pensez haut avec vos amis, et tâchez surtout de vous exprimer avec aisance. Pour acquérir la facilité de s'énoncer, il est nécessaire de savoir bien sa langue, et de connoître toute la force des termes: faute d'en trouver qui conviennent, on reste court, dans la crainte d'en hasarder de mal placés. Mme de *** est admirable à voir; mais il ne faut pas l'entendre: chaque mot qu'elle prononce obscurcit sa figure, de façon qu'on la quitte comme si elle étoit laide; malgré la beauté de ses yeux et l'éclat de son teint, elle n'a jamais su conserver de conquêtes; elle les fait en se montrant, elle les perd en parlant. Quelle fatalité! --Il faut se défaire de l'excès de timidité: une noble assurance prête beaucoup à la figure, et fait merveille dans la conversation. La timidité gêne et embarrasse; faute d'un peu de hardiesse, on ne hasarde rien, on manque l'occasion de dire de bonnes choses, et on perd même celle de s'avancer. La fortune aime les téméraires, et les femmes le sont quelquefois; ce n'est pas ce qu'elles font de mieux. Quand l'assurance est accompagnée de la beauté et de l'esprit, il n'est rien dont on ne vienne à bout; mais, dût-on échouer dans toutes les entreprises, j'aime encore mieux la timidité que l'excès opposé. --L'art de plaire est le plus grand des arts. Quand on plaît, tout réussit, tout est facile. Ce talent dépend d'un je ne sais quoi qu'il est si difficile de définir et que si peu de personnes possèdent, que ceux qui l'ont en doivent rendre grâces à la nature. BOUFFLERS-ROUVREL (COMTESSE MARIE-CHARLOTTE-HIPPOLYTE DE) (1724-1800) Célèbre par son esprit très brillant et très paradoxal, qu'elle dut puiser près de ses amis J.-J. Rousseau, Grimm et Hamm, c'est elle qui négocia le mariage de Mlle Necker avec M. de Staël. Elle a laissé des _Maximes_, une _Tragédie en prose_ et sa _Correspondance_ avec Gustave III, dont voici un passage: DESCRIPTION DU CONVOI FUNÈBRE DE LOUIS XV Après sa mort il fut abandonné, comme c'est l'ordinaire; on l'enterra promptement et sans la moindre escorte; son corps passa vers minuit par le bois de Boulogne pour aller à Saint-Denis. A son passage, des cris de dérision ont été entendus: on répétait _taïaut! taïaut!_ comme lorsque l'on voit un cerf, et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le prononcer. Cette circonstance, si elle est vraie, ce que je ne puis assurer, montre bien de la cruauté: mais rien n'est plus inhumain que le Français indigné, et, il faut en convenir, jamais il n'eut plus de sujet de l'être; jamais une nation délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fière n'avaient reçu d'injure moins excusable que celle que le feu roi nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avait donné par ses maîtresses et par son sérail à l'âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l'établir à la cour, l'admettre à table avec sa famille, la rendre maîtresse absolue des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et de lui, dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons la réparation. On ne peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les apparences leur permettaient encore quinze ans de prospérité, et, si leur attente n'eût été déçue, jamais les mœurs et l'esprit national n'auraient pu s'en relever... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme D'ÉPINAY (LOUISE-FLORENCE-PÉTRONILLE TARDIEU D'ESCLAVELLE DE LA LIVE) (1725-1783) Amie et protectrice de J.-J. Rousseau et de l'abbé Galvani, dont elle fit éditer le _Dialogue sur les femmes_, elle n'écrivit que les _Conversations d'Émilie_ et un volume de _Correspondances_, plus ses _Mémoires_, qu'elle avait laissés à Grimm, et qui ont paru seulement en 1818. C'est elle qui fit bâtir dans la vallée de Montmorency le fameux ermitage de Jean-Jacques. PENSÉE Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche point: il sait qu'on en est plus digne lorsqu'on n'agit que pour elle. LETTRE A J.-J. ROUSSEAU. Janvier 1757. _Je crois, mon ami, qu'il est fort difficile de prescrire des règles sur l'amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon de penser... Il y a deux points généraux essentiels et indispensables dans l'amitié auxquels tout le monde est forcé de se réunir: l'indulgence et la liberté; sans cela il n'y a pas de liens qui ne se brisent. C'est à peu près à quoi se réduit mon code._ _... Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment les tableaux; ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits et ne voient pas les autres._ Mme PETITEAU (MARIE-AMABLE) (MARQUISE DE LA FÉRANDIÈRE) (1736-1817) Née à Tours; elle épousa Louis-Antoine Rousseau, marquis de la Férandière. VERS POUR UN BOSQUET OÙ DEVAIENT ÊTRE PLACÉS LE TOMBEAU DE SON ÉPOUX ET LE SIEN Bosquet silencieux, où la simple nature Cache son sanctuaire et ne l'ouvre qu'à nous, Aimable confident des entretiens si doux Que nous dicta cent fois l'amitié la plus pure, Tant que de mon époux le cœur palpitera, Tant que le mien le chérira, De roses nous viendrons enlacer ton feuillage; Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur, Et, rendant grâce aux dieux témoins de notre ardeur, Nous reposer sous ton ombrage. Mais, hélas! quand la mort, à la suite des ans, Aura glacé nos esprits et nos sens, Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre, Solitaire berceau, propice à notre amour, Que tu défends des feux et des regards du jour, Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre. Réduit paisible, aujourd'hui si charmant, Ah! quel que soit alors ton aspect triste et sombre, N'épouvante jamais que l'être indifférent, Et que toujours le tendre amant Vienne en rêvant chercher ton ombre! L'AIGLE ET LE PAON FABLE Un aigle auprès d'un paon, non sans quelque murmure, De sa robe enviait l'éclatante parure: «Si vous devez briller aux yeux de l'univers, Dit le paon, c'est par le courage; L'oiseau que la nature a fait le roi des airs N'a pas besoin d'un beau plumage.» MARQUISE DE MONTESSON (CHARLOTTE-JEANNE BÉRAUD DE LA HAIE DE RIOU) (1737-1806) Née à Paris, elle devint la femme morganatique du duc d'Orléans, petit-fils du Régent. C'est chez elle et par elle que sa nièce, Mme de Genlis, se fit connaître et apprécier du duc de Chartres. Ses œuvres forment huit volumes, datés de 1782, et se composent de comédies en prose et en vers, etc.; sur l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, on lit: _Tiré à douze exemplaires._--Il n'est pas étonnant que ce théâtre fût peu répandu! Une de ses pièces est tirée de la _Marianne_, de Marivaux. Son raisonnement est satirique et son style ne manque pas de fermeté. COMÉDIE . . . . . . . . . . . . . . . . D'éloquence, mon père! Oh! ce n'est pas cela; On ne se plaindra pas qu'il ait séduit par là. Il présente des faits sans tout cet étalage De grands mots dont toujours on doit blâmer l'usage. Il faut très simplement montrer la vérité: Elle n'a pas besoin d'art, de subtilité, On l'obscurcit souvent en cherchant trop à plaire; On n'éblouit par là, je crois, que le vulgaire; Mais tous les gens sensés seront de mon avis. . . . . . . . . . . . . . . . . Mlle CLAIRON (1723-1803) Née Claire Leyrus de Latude, célèbre actrice, a laissé des mémoires. PENSÉE --Il ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié. SOPHIE ARNOULD (1743-1803) Célèbre actrice de l'Opéra, a laissé aussi des mémoires. PENSÉE --La femme est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on endort avec des louanges, et qu'on séduit avec des promesses. MQUISE DE RIBIÈRE D'ANTREMONT (MARIE-ANNE-HENRIETTE PAYSAN DE L'ÉTANG) (1746-1802) Femme d'esprit de la fin du XVIIIe siècle, à laquelle son _Ode au silence_ valut beaucoup d'admirateurs. Pour appartenir à un sexe dénommé bavard, élever une poésie au silence, c'était en effet original. Son aventure avec Voltaire mérite d'être racontée. Comme beaucoup de femmes de maintenant et de jadis, elle aimait à écrire aux hommes illustres, et elle adressa une lettre très enthousiaste au grand littérateur de l'époque. Voltaire, précisément, venait d'être mystifié: un avocat né au Croisic, Paul Desforges-Maillard (1699-1772), s'était rendu célèbre par des poésies qu'il envoyait au _Mercure de France_ sous le pseudonyme de Mlle Malerais de la Vigne. Néanmoins Voltaire s'y laissa prendre, et Mme d'Antremont, dans sa lettre, que nous donnons plus loin, fait allusion à cette aventure; mais quand la ruse fut dévoilée, on ne fit plus attention aux vers ni à l'auteur. Toujours prêt à sacrifier au beau sexe, Voltaire avait adressé la poésie suivante à la prétendue poète, en lui envoyant son _Histoire de Charles XII_: Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives, Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives, Qui sait si bien associer Et la science et l'art de plaire, Et les talents de Deshoulière Et les études de Dacier, J'ose envoyer aux pieds de ta Muse divine Quelques faibles écrits, enfants de mon repos. Charles fut seulement l'objet de mes travaux, Henri Quatre fut mon héros, Et tu seras mon héroïne. LETTRE DE MME D'ANTREMONT A VOLTAIRE A Aubenas, le 4 février 1768. MONSIEUR, _Une femme qui n'est pas Mme Desforges-Maillard, une femme vraiment femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de lire les pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers parce qu'il faut faire quelque chose, parce qu'il est aussi amusant d'assembler des mots que des nœuds, et qu'il en coûte moins de symétriser des pensées que des pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui ont peu coûté, et vous lui direz que_ Des vers faits aisément sont rarement aisés. _Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau, qui partage avec vous l'art de graver ses écrits dans la mémoire de ses lecteurs, et d'instruire l'esprit sans lui demander des efforts. Vos principes et les siens sont admirables, mais ils ne s'accordent pas avec la légèreté d'une personne de vingt et un ans, qui a beaucoup d'antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je rime sans prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille; s'ils en sortent aujourd'hui, c'est parce qu'il y a longtemps que je désirais d'écrire à l'homme de France que je lis avec le plus de plaisir, et que je me suis imaginé que quelques pièces de vers serviraient de passeport à ma lettre; je n'ai point eu d'autres motifs, Monsieur._ Il est des femmes beaux esprits: A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques, Corinne des succès lyriques Très souvent disputa le prix. Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire, Corinne valait mieux que moi: Qu'il faudrait être téméraire Pour entrer en lice avec toi! Mais je le suis assez pour désirer de plaire A l'écrivain dont le goût est ma loi. Si tu daignais sourire à mes ouvrages, Quel sort égalerait le mien! Tu réunis tous les suffrages, Et moi je n'aspire qu'au tien. _Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l'obtenir; n'allez pourtant pas croire que j'ose me flatter de le mériter, mais croyez que rien ne peut égaler les sentiments d'estime et d'admiration avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc._ Probablement parce qu'il avait été dupé, Voltaire répondit moins galamment qu'au mystificateur la lettre suivante: A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768. Vous n'êtes point la Desforges-Maillard: De l'Hélicon ce triste hermaphrodite Passa pour femme, et ce fut son seul art; Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite. Vous n'êtes point, et je m'y connais bien, Cette Corinne et jalouse et bizarre Qui par ses vers, où l'on n'entendait rien, En déraison l'emportait sur Pindare. Sapho, plus sage, en vers doux et charmants Chanta l'amour; elle est votre modèle, Vous possédez son esprit, ses talents; Chantez, aimez, Phaon sera fidèle. _Voilà, Madame, ce que je dirais si j'avais l'âge de vingt et un ans, mais j'en ai soixante-quatorze passés; vous avez de beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j'ai presque perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien n'est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce n'est que pour un moment, et le fait est que je suis mort._ _C'est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi beaux que vos talents._ _J'ai l'honneur d'être, etc._ DE VOLTAIRE. [Illustration] FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE [Illustration] TROISIÈME PÉRIODE FIN DU XVIIIe SIÈCLE JUSQU'A NOS JOURS NOUS divisons cette troisième période en trois parties. Inutile d'insister sur l'influence que les grands événements politiques, changeant la destinée des nations, ont sur les beaux-arts et les belles-lettres. Avec la Révolution commence la première partie, qui comprend la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe. On nous pardonnera d'intervertir une fois encore l'ordre chronologique et de placer en tête Mme Roland, guillotinée en 1793, et dont le souvenir est inséparable de cette époque. L'idée serait choquée de la trouver après Mme de Genlis, qui a élevé Louis-Philippe et était célèbre sous la Restauration. Ce laps de temps nous a donné spécialement des sérieuses pédagogues, des moralistes éminentes, des romancières de longue haleine. Nous arrêtons cette première partie après la Restauration, en 1830, alors que l'élan donné à la littérature par Mme de Staël et Chateaubriand va la faire entrer dans une voie qui s'élargira rapidement désormais. [Illustration] [Illustration] PREMIÈRE PARTIE (1789-1830) Mme ROLAND DE LA PLATIÈRE (1754-1793) Manon-Jeanne Philippon est plutôt une femme à caractère qu'une femme de lettres proprement dite; elle ne nous a laissé que ses _Mémoires_, écrits dans sa prison, et les _Lettres aux demoiselles Cannet_ qu'elle écrivait jeune fille de la petite cellule de son couvent. On lui attribue aussi une _Étude_ sur la femme révolutionnaire. C'est un grand caractère de femme politique et philosophe. M. Bernard Perez, dans un de ses livres de psychologie, la prend comme modèle du caractère des équilibrés. Elle se maria par raison plutôt que par amour; son mari, brave et excellent homme, l'adorait. «Roland se tuera», avait-elle dit quand on la jugeait; en effet, lorsqu'il apprit que la tête de sa chère femme était tombée sur l'échafaud, il alla au pied d'un chêne dans les bois, et se perça la poitrine de sa canne armée. Elle fut comprise dans les poursuites dirigées contre les Girondins par les Jacobins vainqueurs, et condamnée avec ses amis à mourir sur l'échafaud. Michelet nous la montre par ce fatal soir de novembre 1793, toujours belle sur le tombereau qui la mène à la guillotine. En passant place de la Révolution, au pied de la statue géante de la Liberté, elle s'écria en regardant la déesse: «Que de crimes commis en ton nom!», et son regard embrassa pour la dernière fois une mer de têtes humaines. Jules Claretie assure que, si on lui eût accordé le crayon demandé pour écrire ses dernières impressions, elle eût mis: «Liberté, je meurs néanmoins fidèle à ton culte!» Pour connaître Mme Roland, pour avoir une idée de son style énergique en même temps que de ses idées sérieuses, nous n'avons qu'à la laisser parler dans ses _Mémoires_. MÉMOIRES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fille d'artiste, femme d'un savant devenu ministre et demeuré homme de bien, aujourd'hui prisonnière destinée peut-être à une mort violente et inopinée, j'ai connu le bonheur et l'adversité, j'ai vu de près la gloire et subi l'injustice. Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j'ai passé ma jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l'étude, sans connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que celle de la vertu. A l'âge où l'on prend un état, j'ai perdu les espérances de fortune qui pouvoient m'en procurer un conforme à l'éducation que j'avois reçue. L'alliance d'un homme respectable a paru réparer ces revers; elle m'en préparoit de nouveaux. Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m'ont rendue chère à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis trouvée m'a fait des ennemis; ma personne n'en a point: ceux qui disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue. Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu'elles paroissent être que les époques de ma vie où j'ai goûté le plus de douceurs ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux affections plus qu'aux événements. Je me propose d'employer les loisirs de ma captivité à retracer ce qui m'est personnel depuis ma tendre enfance jusqu'à ce moment; c'est vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa carrière; et qu'a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter ailleurs son existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants? Si l'expérience s'acquiert moins à force d'agir qu'à force de réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on a fait, la mienne peut s'augmenter beaucoup par l'entreprise que je commence. La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire sans me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq premières semaines avoient-elles été consacrées à des _Notices historiques_ dont le recueil n'étoit peut-être pas sans mérite. Elles viennent d'être anéanties; j'ai senti toute l'amertume de cette perte que je ne réparerai point; mais je m'indignerois contre moi-même de me laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai essuyées, la plus vive impression de douleur est presque aussitôt accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis l'objet, et de le surmonter ou par le bien que je fais à d'autres, ou par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me poursuivre et non m'accabler; les tyrans peuvent me persécuter, mais m'avilir? jamais, jamais! Manon on m'appeloit; j'en suis fâchée pour les amateurs de romans: ce nom n'est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand genre; mais enfin c'étoit le mien, et c'est une histoire que j'écris. Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère l'accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante venoit pénétrer mon cœur, ne m'apprenoit-elle pas à lui ressembler? Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois qu'à m'occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui m'étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire; j'ai ouï dire que c'étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de m'enseigner s'étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce que, dès lors, il n'avoit plus été besoin que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnoit ou dont je pouvois m'emparer, ils m'absorboient tout entière, et l'on ne pouvoit plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étois heureuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre l'Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand; j'apprenois tout ce qu'on vouloit, et j'aurois répété l'Alcoran si l'on m'eût appris à le lire. Je me souviens d'un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à Stuttgard, et dont j'ai vu, il y a peu d'années, un éloge du Poussin couronné à l'Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père: c'étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d'Ane que je n'ai point oubliés et qui m'amusoient beaucoup; il ne se divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil, me prenant entre ses genoux, sur lesquels j'appuyois mes coudes, et me faisant répéter le _Symbole de saint Athanase_; puis récompensant ma complaisance par l'histoire de _Tangu_, dont le nez étoit si long qu'il étoit obligé de l'entortiller autour de son bras quand il vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus extravagantes! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cependant je voulois apprendre, et je n'aimois point à laisser ce que j'avois entrepris. Il fut arrêté que j'irois chez l'abbé Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit pas s'assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques instans; je le trouvois occupé d'affaires de paroisse, distrait par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps; la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n'ai conservé de cette tentative qu'une sorte d'instinct ou commencement d'intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je disois, et beaucoup de facilité pour l'étude des langues en général, particulièrement pour l'italien, que j'ai appris, quelques années après, seule et sans peine. Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s'amusoit de mon aptitude plus qu'il ne s'occupoit à développer chez moi un grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d'une conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit pas que j'allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu'elle devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et des liaisons dont nous n'avons que faire.» On me fit commencer à graver; tout m'étoit bon; j'appris à tenir le burin, et je vainquis bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu'un de nos grands-parents, qu'on alloit religieusement souhaiter, je portois toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m'étois appliquée à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre bien propre, sur laquelle j'avois gravé un bouquet et un compliment soigneusement écrit, dont M. Doucet m'avoit tourné les vers. Je recevois en échange des almanachs qui m'amusoient beaucoup et quelque présent d'objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que j'aimois. Ma mère s'y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et j'avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que l'on appeloit des corps de robe: c'étoit un vêtement fait comme les robes de cour, très juste à la taille, qu'il dessinoit fort bien, très ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l'attirail ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j'avois la tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu'il falloit souffrir était si douloureux qu'une grande coiffure me faisoit toujours verser des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de plaintes. Il me semble que j'entends demander pour quels yeux étoit cette toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la semaine; et s'ils avoient connu les mœurs de ce qu'on appeloit les bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu'il en existoit des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l'église, et le plaisir de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage. Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes et du premier de l'an, une noce, un baptême, et vous verrez assez d'occasions d'exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer dans mon éducation plus d'un contraste. Cette petite personne, qui paroissoit le dimanche à l'église et à la promenade dans un costume qu'on auroit pu croire sorti d'un équipage, et dont l'apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage, alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter, à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit pas beaucoup; mais je n'en témoignois rien, et j'avois l'art de m'acquitter de ma commission de manière à y trouver de l'agrément. J'y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir de me servir d'abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon; je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je n'en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste, manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure danseuse d'une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge, réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. Ce mélange d'études graves, d'exercices agréables et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma mère, m'a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes de ma fortune et m'a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen coupoit du bois; mais personne n'imagineroit, en me voyant, que ce fût un soin dont il convînt de me charger. COMTESSE DE BEAUHARNAIS (MARIE-ANNE-FANNY MOUCHAR) (1738-1813) Salon très parisien, fréquenté successivement par Rousseau, Dorat, Buffon, Lebrun; ce dernier décocha un jour à la maîtresse de la maison un peu galant distique qui fit le tour du monde: Églé, belle et poète, a deux petits travers: Elle fait son visage et ne fait pas ses vers. Elle publia deux volumes de poésies et de prose, un roman historique intitulé: les _Lettres de Stéphanie_, et des pièces de théâtre. AUX SAUVAGES Sauvages, soyez nos modèles, Le sentiment guide vos pas; A sa loi vous êtes fidèles, Que n'habité-je vos climats! Mme DE VERDIER (SUZANNE ALLUT) (1745-1813) Nous ne trouvons aucune notice bibliographique sur cette femme de lettres qui écrivit cette jolie pièce de vers dans le ton de l'époque: LA FONTAINE DE VAUCLUSE IDYLLE Ce n'est pas seulement sur des rives fertiles Que la nature plaît à notre œil enchanté: Dans les climats les plus stériles, Elle nous force encor d'admirer sa beauté. Tempi nous attendrit, Vaucluse nous étonne, Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone N'ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs, Où jamais de ses dons la terre ne couronne L'espérance des laboureurs. Ici, de toutes parts, elle n'offre à la vue Que les monts escarpés qui bordent ces déserts Et qui, se cachant dans la nue, Les séparent de l'univers. Sous la voûte d'un roc dont la masse tranquille Oppose à l'aquilon un rempart immobile, Dans un majestueux repos, Habite de ces bords la naïade sauvage; Son front n'est point orné de flexibles roseaux, Et la pureté de ses eaux Est le seul ornement qui pare son rivage. J'ai vu ses flots tumultueux S'échapper de son urne en torrents écumeux; J'ai vu ses ondes jaillissantes, Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux, Précipiter leur cours vers des plaines riantes, Qu'un ciel plus favorable éclaire de ses feux. L'écho gémit au loin: Philomèle craintive Fuit et n'ose sur cette rive Nous faire entendre ses accents. L'oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres, Confond pendant la nuit, avec l'horreur des ombres, L'horreur de ses lugubres chants. Déesse de ces bords, ma timide ignorance N'ose lever sur vous des regards indiscrets; Je ne veux point sonder les abîmes secrets Où de l'astre du jour vous bravez la puissance, Lorsque sa brûlante influence Dessèche votre lit ainsi que nos guérets. Je ne demande point par quel heureux mystère Chaque printemps vous voit plus belle que jamais, Tandis qu'au départ de Cérès Vous nous offrez à peine une onde salutaire; Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments Qui calment l'horreur de mes sens. Quoi! ces tristes déserts, ces arides montagnes, L'aspect affreux de ces campagnes, Devraient-ils inspirer de si doux mouvements? Ah! sans doute l'aurore y fit briller encore Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure Le plus fidèle des amants. Pétrarque auprès de vous soupira son martyre; Pétrarque y chantait sur sa lyre Sa flamme et ses tendres souhaits; Et tandis que les cris d'une amante trahie, Ou la voix de la Perfidie, Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts, Du sein de ses grottes profondes L'écho ne répondit jamais Qu'aux accents d'un amour aussi pur que vos ondes. Trop heureux les amants l'un de l'autre enchantés, Qui, sur ces rochers écartés, Feraient revivre encor cette tendresse extrême; Et, dans une douce langueur, Oubliés des humains qu'ils oublieraient de même, Suffiraient seuls à leur bonheur! Mais, hélas! il n'est plus de chaînes aussi belles: Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours. Nymphes qui répétiez ses chansons immortelles, Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours Vous porter des ondes nouvelles: Les siècles ont fini leur cours Et n'ont point ramené des cœurs aussi fidèles. Ah! conservez du moins les sacrés monuments Qu'il a laissés sur vos rivages; Ces chiffres, de ses feux respectables garants, Ces murs qu'il habitait, ces murs sur qui le temps N'osa consommer ses outrages. Surtout que vos déserts, témoins de ses transports, Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture; Et si quelque infidèle ose souiller ces bords, Que votre seul aspect confonde le parjure Et fasse naître ses remords! Mme DE GENLIS (1746-1830) Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d'ailleurs de sa mère, Mme Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes personnes, entre autres les _Dangers des liaisons_. La jeune Félicité savait à peine assembler ses lettres qu'elle s'en servit pour lire la _Clélie_ de Mlle de Scudéry. Dès l'âge de sept ans, déjà chanoinesse, elle jouait la comédie dans le château de Saint-Aubin, où elle fut trouvée si jolie déguisée en _Amour_, qu'elle continua à porter le costume, avec des ailes, qu'on lui retirait pour entrer à l'église. Mme de Genlis posséda au plus haut degré l'esprit pédagogique. Par suite de revers de fortune,--il en arrivait alors comme aujourd'hui,--elle obtint d'être _gouverneur_ des enfants du duc d'Orléans, alors duc de Chartres, qu'elle rencontrait chez sa tante, Mme de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par crainte de l'empire qu'elle pouvait exercer sur eux, la duchesse l'éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés à Mademoiselle d'Orléans, son élève, ces lignes empreintes d'une affection réellement trop exaltée: _Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée d'elle, et je ne m'en éloignerai plus. J'ai regretté mon enfant aujourd'hui encore plus qu'à l'ordinaire, s'il est possible, parce que ce pays est ravissant. Il n'y a pas de situations et d'environs comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n'est plus singulier, plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des pâtes d'abricots. Chère petite amie, je n'ai d'autre plaisir que celui de m'occuper de toi, que j'aime à la folie et que je porte partout dans mon cœur. J'ai au cou ton profil qui ne me quitte ni jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton ouvrage que j'ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous les anneaux que tu m'as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière de cheveux à mon doigt. En outre, j'ai dans ma poche toutes tes charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture; tout cela m'attendrit et m'occupe de la seule manière qui puisse m'être agréable._ _Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu'en vous dissipant, qu'en ménageant votre santé, c'est la mienne dont vous prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce qu'il est tard, et qu'il faudra demain se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute expression._ Mme de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans toutes les prérogatives de son emploi de _gouverneur_, mais sans être réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d'Orléans, Mme de Genlis fait d'autre part l'éloge le plus complet: Je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à Mademoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle n'avoit pas un seul défaut, c'est-à-dire un mauvais penchant ou une mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt d'amour-propre à convenir de cette vérité, puisque j'aurois beaucoup plus de mérite à l'avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère aussi parfait. Elle avoit de l'esprit, et cet esprit ressembloit beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et de l'à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté, forme une personne aussi aimable à rencontrer qu'elle est attachante dans le commerce intime de la vie[48]. Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de Mme de Genlis, ils sont au nombre de 74; la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres, très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui ont été élevées, cependant, avec _les Veillées du Château et Adèle et Théodore_, que l'on retrouve dans toutes les bibliothèques de pensionnats. Voici les titres des principaux livres qu'elle publia et qui ont tous eu de nombreuses éditions: 1779. _Théâtre à l'usage des jeunes personnes, ou Théâtre d'éducation._ 7 vol. in-8. 1781. _Théâtre de société._ 2 vol. in-8. 1782. _Annales de la vertu, ou Cours d'histoire à l'usage des jeunes personnes._ 2 vol. in-8. 1782. _Adèle et Théodore, ou Lettres sur l'éducation._ 3 vol. in-8. 1784. _Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l'usage des enfants._ 3 vol. in-8. 1787. _Pièces tirées de l'Écriture sainte._ In-8. 1790. _Discours sur l'éducation._ 1791. _Leçons d'une gouvernante à ses élèves._ 2 vol. 1791. _Nouveau Théâtre sentimental._ 1795. _Les Chevaliers du Cygne._ 3 vol. 1798. _Les Petits Émigrés._ 2 vol. 1796. _Précis de la conduite de Mme de G..... depuis la Révolution._ 1807. _Souvenirs de Félicie._ SOUVENIRS DE FÉLICIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup. D'autres personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est celle de Mme de Meulan: c'est un brin de violette à moitié caché sous l'herbe, avec ces mots: _Il faut chercher._ Cette charmante devise convient parfaitement à une personne si réservée et si aimable, quand on la connoît[49]. Mme de S*** a pris pour devise une épingle, avec ces mots: _Je pique, mais j'attache._ J'étois brouillée avec une personne que j'estimois et que j'aimois. M. M*** nous a raccommodées; il m'a demandé un carnet avec une devise, j'ai fait graver sur le cachet une aiguille à coudre avec ces mots: _Je raccommode, je réunis._ J'ai donné pour devise à une jeune bonne mère de mes amies un nid d'oiseau, rempli de petits nouvellement éclos; la mère, posée sur le bord du nid, leur apporte un petit rameau qu'elle tient dans son bec. Voici l'_âme_ de cet emblème: _Pourvu qu'ils vivent!_... Un homme de lettres (M. de Chamfort) a pris cette devise: une tortue ayant la tête hors de son écaille, et étant atteinte d'une flèche qui la lui perce; et pour _âme_ des mots latins, dont le sens est: _Heureuse, si elle eût été entièrement cachée_[50]! Une belle devise fut celle du régiment de cavalerie du grand Condé; elle représentoit un feu qui commence à s'allumer, avec ces mots: _Splendescam, da materiam._ Plus j'aurai de matière, et plus j'aurai d'éclat. Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu'elle est _soucieuse_ et _pensive_, a pris pour devise un bouquet de _soucis_ et de _pensées_, ce qui est de très mauvais goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mythologie leur attribue, ou enfin par l'usage consacré par les anciens. Ainsi l'asphodèle est une plante funéraire, le cyprès est l'emblème de la douleur, le laurier est celui de la gloire, etc.; mais prendre le _souci_ pour le symbole des _soucis moraux_, c'est faire un jeu de mots très ridicule. L'_immortelle_ est un bon emblème de la constance, parce que son nom ne lui vient que d'une propriété naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours.--Je voudrois que l'usage de prendre une devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, révèle un petit secret, ou prend une sorte d'engagement. [Illustration] J'écoutois avec le plus vif intérêt tout ce que disoit M. de Beauvau; je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi judicieuses. J'écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n'avons point fait d'études et qui sommes forcées de vivre dans le grand monde, nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués par leur esprit; mais, pour cela, il ne faut pas chercher toujours à les occuper de nous et les distraire par nos frivolités, il faut savoir garder le silence; nous voulons leur plaire: les écouter avec intérêt n'en seroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant, on veut causer, on veut montrer _de la grâce_, qu'en résulte-il? On donne à l'homme le plus spirituel l'apparence d'un homme ordinaire, on le force à dire des riens et des fadeurs, et souvent on le trouve inférieur à celui qui n'a que le jargon de la galanterie... Pour moi, j'ai plus acquis par le silence que par la lecture; on n'observe et l'on ne s'instruit qu'en se taisant. [Illustration] M. de Champ***, en passant dans un village, voit une chaumière en feu; on lui dit qu'il ne reste qu'une vieille femme paralytique; il s'y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des poutres embrasées, trouve la vieille femme vivante, la prend dans ses bras, l'emporte, sort de la maison sain et sauf; mais, comme la vieille femme avoit ses vêtements en feu, il la jette dans une mare qui se trouvoit devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie par les pluies, avoit six pieds de profondeur... Voilà une admirable action déjouée, inutile, perdue; quelques pieds d'eau de moins, et cette histoire eût été célébrée dans toutes les gazettes. L'héroïsme même a besoin de bonheur. LE MOYEN DE PLAIRE (_Essai de morale._) M. de Moncrif a écrit sur l'art et les moyens de plaire; une de ses phrases vaut tout son livre, et c'est celle-ci: «Le moyen le plus sûr de plaire est l'oubli constant et presque total de soi-même pour ne s'occuper que des autres.» Les moyens de réussir dans le monde se composent donc d'une bienveillance, d'une indulgence qui dénotent la bonté de l'âme, et d'une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la société. Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l'esprit et de l'instruction sans qu'elle ait cherché à le faire remarquer, de l'agrément dans ses manières sans affectation, du goût dans sa parure sans coquetterie, de la gaîté sans étourderie, du calme sans indolence, des talents sans prétentions, me paroît un être vraiment enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler. Une jeune femme bien pénétrée de tous ces principes en paraissant dans le monde est presque sûre du succès le plus complet. Qu'elle y joigne surtout un grand respect pour la vieillesse, une attention recherchée pour les femmes âgées, dont le cœur est presque généralement ulcéré d'avoir vu passer si rapidement les brillantes années de la jeunesse, et dont le suffrage est entraînant lorsqu'il est favorable à celles qui les remplacent sur le théâtre du monde. Que les attentions nécessaires pour plaire ne s'adressent jamais aux jeunes gens; qu'une femme ait soin d'éloigner de ses pas la foule de ces dangereux adorateurs; ils l'en admireront davantage, et j'ose assurer la jeune personne qui suivra religieusement ces conseils que son triomphe sera complet, sera durable, et qu'elle réunira l'estime générale au bonheur de plaire. [Illustration] Vous êtes un peu folle, et c'est vraiment dommage! Ne me croyez pas en courroux: De mon état ici je parle le langage, Quand, au fond de mon cœur, un souvenir bien doux M'accuse que j'étois cent fois pire à votre âge; D'un peu d'étourderie enfin je vous absous. Je crois que la gaîté peut être vive et sage, Qu'on n'en médit souvent que lorsqu'on est jaloux Et qu'on n'a plus le charmant avantage De figurer parmi les fous. [48] _Mémoires_, III, p. 163-164. [49] C'est la mère de l'aimable auteur du roman plein d'esprit et d'intérêt intitulé _la Chapelle d'Ayton_. [50] Cette devise est très remarquable, en ce qu'elle fut prophétique. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s'il avait pu se _cacher_ dans le temps de la Terreur, il vivrait encore. Cette devise rappelle celle de Fouquet, qui eut le même genre de singularité. Fouquet avait dans ses armes un écureuil: il prit pour devise cet écureuil, qu'il plaça entre huit lézards et un serpent, animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de Le Tellier, ses ennemis. L'_âme_ de cette devise était: _Je ne sais où ils m'entraînent._ En effet, il fut _entraîné_ où il n'avait pas prévu qu'on pût le conduire. BARONNE DE MONTOLIEU (1751-1832) Pauline-Isabelle de Bottens, née à Lausanne, mais de famille originaire du Rouergue, commença à écrire à trente-cinq ans, néanmoins elle a publié plus de cent volumes. Elle était petite-nièce du colonel Pollier. _Caroline de Lichtfield_, son premier roman, non signé, fut accueilli par un grand succès; suivirent _Ondine_, _Robinson Crusoé_, traductions. Mme CAMPAN (JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENEST) (1752-1822) Mme Genest témoigna toute jeune d'un grand goût pour l'érudition. La situation de son père était modeste; il obtint pour elle une place de lectrice auprès de Mesdames, filles de Louis XV. De là les _Mémoires_ si intéressants qu'elle a écrits sur la cour de Marie-Antoinette. Mais sa destinée l'a favorisée en lui fournissant l'occasion de deux carrières bien distinctes dans une seule vie. Après avoir été pendant vingt ans la confidente intime et aimée de Marie-Antoinette, elle s'en trouva séparée par la Révolution; à la chute de Robespierre, elle avait à sa charge sa mère âgée de soixante-dix ans, son mari malade, un fils de neuf ans, et devant elle un assignat de cinq cents francs et trente mille francs de dettes de son mari, reconnues par elle. C'est alors qu'elle établit une pension à Saint-Germain; n'ayant pas d'argent pour faire imprimer des prospectus, elle en écrivit cent à la main.--Au bout d'un an, elle avait soixante élèves. Parmi ses élèves se trouva Hortense de Beauharnais, la mère de Napoléon III. Elle devint l'éducatrice la plus réputée et la plus capable du commencement du siècle. Napoléon, désireux de conserver à la République les exquises façons de l'ancienne cour, et à qui elle répondit ce mot devenu célèbre, un jour qu'il lui demandait ce qui manquait aux hommes pour être bien élevés: «Des mères!», la nomma directrice de la maison d'Écouen. Après la Restauration, accusée d'avoir trahi le souvenir de Marie-Antoinette, elle fut privée de sa situation et, abreuvée d'amertume, mourut d'un cancer à Mantes, où l'on voit encore son tombeau, avec l'épitaphe suivante: CI-GIT JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENÊT ÉPOUSE DE PIERRE-DOMINIQUE CAMPAN NÉE A VERSAILLES LE 6 OCTOBRE 1752 DÉCÉDÉE A MANTES LE 16 MAI 1822 ELLE FUT UTILE A LA JEUNESSE ET CONSOLA LES MALHEUREUX Ses dernières paroles furent, ayant appelé son médecin un peu vivement: «Comme on est impérieux quand on n'a plus le temps d'être poli!» Son traité de l'_Éducation des femmes_ et son _Essai de morale_ méritent de figurer dans toute bibliothèque féminine; mais je ne les crois pas réédités. Mme Campan a écrit de jolis portraits des filles de Louis XV. MÉMOIRES[51] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Madame Adélaïde, l'aînée des princesses, était impérieuse et emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de talent d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur faisait apprendre une danse alors fort en vogue, qui s'appelait le _menuet couleur de rose_. Madame voulut qu'il se nommât le _menuet bleu_. Le maître résista à sa volonté: il prétendit qu'on se moquerait de lui à la cour quand Madame parlerait d'un _menuet bleu_. La princesse refusa de prendre sa leçon, frappa du pied, et répétait _bleu, bleu; rose, rose_, disait le maître. La communauté s'assembla pour décider de ce cas si grave; les religieuses crièrent _bleu_ comme Madame; le menuet fut débaptisé, et la princesse dansa. Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles jouirent de l'amitié de monseigneur le Dauphin, et profitèrent de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me croira-t-on!) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une figure charmante; mais jamais beauté n'a si promptement disparu que la sienne. Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais vu personne avoir l'air si effarouché; elle marchait d'une vitesse extrême, et pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient sur son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la manière des lièvres. Cette princesse était d'une si grande timidité qu'il était possible de la voir tous les jours, pendant des années, sans l'entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle montrait de l'esprit et même de l'amabilité dans la société de quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle lisait seule: la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée. Il y avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative; c'était lorsqu'il faisait de l'orage: elle en avait peur, et tel était son effroi qu'alors elle s'approchait des personnes les moins considérables; elle leur faisait mille questions obligeantes; voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main; pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité. Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait, observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu'on reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis pour le maigre une renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de leur maître d'hôtel. Madame Victoire n'était point insensible à la bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les plats qu'elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait souvent pendant le carême. Il s'agissait de décider irrévocablement si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif, l'attitude grave d'un juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très froid; que si le jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart d'heure, l'animal était réputé gras; que si le jus restait en huile, on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire fit aussitôt faire l'épreuve, le jus ne figea point; ce fut une joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l'incommodait; aussi attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu'il aurait fallu être aussi sévère en principes qu'insensible aux excellentes qualités de cette princesse pour lui en faire un crime. Madame Adélaïde avait plus d'esprit que Madame Victoire, mais elle manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands: des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la rendaient plus qu'imposante. Elle portait très loin l'idée des prérogatives du rang... [51] Nouvelle édition, collection Ollendorff. Mme VIGÉE-LEBRUN (1752-1842) Née à Paris. Quoiqu'elle fût plus célèbre comme peintre que comme littérateur, elle a laissé trois volumes de _Souvenirs_ (1835 à 1837) qui pourront bien, maintenant qu'ils sont tombés dans le domaine public (elle est morte depuis cinquante ans), sortir de l'oubli et prendre leur place à côté de beaucoup de mémoires qui ne les valent pas. Si elle a peint six cent soixante-deux portraits, et seulement quinze tableaux, auxquels on peut reprocher un manque de virilité, il y a dans ses peintures tant de délicatesse et de grâce, un si exquis sentiment féminin, qu'elles concordent absolument avec les poésies de Mme Desbordes-Valmore de la même époque. D'une réputation intacte, elle reçut dans son salon toutes les célébrités du XVIIIe et du XIXe siècle, successivement: Diderot, d'Alembert, Marmontel, La Harpe, comte de Vaudreuil, prince de Ligne, marquise de Ruze, comtesse de Ségur. Mais la société qu'elle recherchait le plus, était celle des artistes. David était le plus fidèle commensal de la maison. Elle mourut à quatre-vingt-dix ans, après avoir, comme la plupart des peintres qui vivent vieux, peint d'une main ferme après quatre-vingt ans: «elle était restée attrayante, sa beauté avait vieilli, mais n'avait pas dégénéré en laideur», nous dit Mme Ancelot. Mme SAINT-HYACINTHE DE CHARRIÈRE (AGNÈS-ISABELLE, BARONNE DE TUYLL DE SEROOSKERKEN DE PENTHAZ) (1753-1805) D'origine hollandaise, elle a écrit, sous le pseudonyme de l'_abbé de la Tour_, des poésies, des pièces de théâtre, des romans, dont _Callixte_, les _Lettres de Lausanne_ (1786). Herder, dont la correspondance avec Mme de Charrière a été conservée, a traduit plusieurs de ses œuvres en langue allemande. Le portrait qu'elle a écrit d'elle-même est fin, enlevé, et mérite d'être cité. Elle a composé aussi de jolies fables. PORTRAIT DE L'AUTEUR PEINT PAR ELLE-MÊME Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant, Zélinde n'est bonne que par principe. Quand elle est douce et facile, sachez-lui-en gré: c'est un effort. Quand elle est longtemps civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez d'estime: c'est un martyre. Elle a eu de la vanité, mais la connaissance et le mépris des hommes l'ont corrigée. Cependant cette vanité va encore trop loin au gré de Zélinde même; elle pense que la gloire n'est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien des pas pour la gloire. Quand est-ce que les lumières de l'esprit commanderont aux penchants du cœur? Alors elle cessera d'être coquette. Triste contradiction! Zélinde, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, écraser le plus vil insecte, voudrait peut-être dans de certains moments rendre un homme malheureux, et cela pour s'amuser, pour se procurer une espèce de gloire, qui même ne flatte pas sa raison et ne touche qu'un instant sa vanité! Mais le prestige est court; l'apparence du succès la fait revenir à elle-même. Elle n'a pas plutôt reconnu son intention qu'elle la méprise, l'abhorre, et veut y renoncer à jamais. Vous me demanderez peut-être si elle est belle, ou jolie, ou passable. Je ne sais. C'est selon qu'on l'aime ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a le teint éclatant, la taille belle; elle le sait, et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche; elle le sait aussi, et en badine; mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner. Tendre à l'excès, et non moins délicate, elle ne peut être heureuse par l'amour ni sans amour. L'amitié eut-elle jamais un temple plus saint, plus digne d'elle, que le cœur de Zélinde? Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle a presque cessé de prétendre au bonheur. Elle s'attache à la vertu; elle fuit les repentirs, et cherche les amusements. Les plaisirs sont rares pour elle, mais ils sont vifs. Elle les saisit et les goûte avec ardeur. Connaissant la vanité des projets et l'incertitude de l'avenir, elle veut surtout rendre heureux le moment qui s'écoule. L'imagination de Zélinde sait être riante, même quand son cœur est affligé. Des sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité excessive qui manque d'objets satisfaisants, voilà la source de tous ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélinde eût eu l'âme d'un grand homme. Avec moins d'esprit et de raison, elle n'eût été qu'une femme faible. LE BARBET FABLE Un vieux barbet, cher à son maître, Chien caressant et dévoué, S'il se voyait quelquefois rabroué, Se consolait, tout prêt à reconnaître Que c'était là le droit du jeu. Chacun de bile a quelque peu, Et qui reçoit tous les jours des caresses Peut bien parfois supporter des rudesses: De l'amitié les hauts et bas Valent mieux que l'indifférence. Décidément, moi je le pense, Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas Qu'un jour son maître fait l'emplette D'un petit chien (bichon, levrette, L'un ou l'autre, il importe peu); Son allure est vive et brillante, Son poil luisant, son œil de feu, Et sa manière en tout charmante: Car, sans compter que pour l'esprit Il est de race précieuse, Dans l'école la plus fameuse Pour les tours on l'avait instruit. Le maître à l'excès s'en engoue, Et sans merci le flatte et loue En présence du vieux barbet, Lequel, d'abord tout stupéfait, Baisse l'oreille, fait la moue, Puis, de l'humble rôle qu'il joue, Se dégoûte enfin tout à fait. [Illustration] PENSÉES --Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses de détail, elle fait mieux qu'eux ce qu'elle sait aussi bien. Les circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d'être connus, puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent rien. --Après un demi-quart d'heure de conversation on doit savoir à quoi s'en tenir, pour la vie, sur quelqu'un, quant à sa capacité d'entendement. Pourquoi donc vouloir encore essayer de lui faire entendre ce qu'il ne peut entendre?--Il y a cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots: il s'entretient dans l'habitude de parler raison, ce qui entretient celle de penser raison. Mlle DE KÉRALIO (DAME ROBERT, LOUISE-FÉLICITÉ GUÉNÉMENT) (1758-1821) Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires n'ont guère laissé de trace qu'à la Bibliothèque nationale, où l'un d'eux surtout est souvent consulté; c'est de cette façon que je l'ai découverte. Une petite ligne en note au bas d'une page indiquait qu'on avait trouvé le renseignement cité dans la _Collection des meilleurs ouvrages composés par des dames_, par Mlle de Kéralio. Je demandai cet ouvrage, on ne m'apporta pas moins de quatorze volumes. Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant l'auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les œuvres _au complet_ de toutes les femmes-écrivains jusqu'au XVIIIe siècle, les rééditant d'après les manuscrits et les premières éditions. Évidemment, c'est d'une grande ressource; seulement, le style de Mlle de Kéralio est diffus, verbeux. L'absence de tables de matières et d'index rend les recherches très fastidieuses. Ensuite, elle n'a pas respecté l'orthographe des différentes époques, ce qui enlève en grande partie l'intérêt historique. Cet ouvrage a été édité par l'auteur même, par livraisons. Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est curieux de connaître comment les auteurs s'y prenaient à cette époque pour s'éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du tome Ier (1785-87): «Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes; on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant les premiers volumes.--En vente au domicile de l'auteur, 17, rue de Grammont.» Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois ans quand elle se maria avec M. Robert. Mme Roland l'a dépeinte dans ses _Mémoires_ comme une femme adroite, spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu'elle a laissés, il faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler: _Adélaïde_, édité à Neufchâtel, 1776; _Histoire d'Élisabeth, reine d'Angleterre_, 5 vol. (1786-89). Elle est morte à Bruxelles. PRÉFACE[52] L'intention d'élever un monument à la gloire des femmes françaises distinguées dans la littérature m'a conduite à examiner l'état des lettres où j'ai remarqué le nom des femmes savantes. Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du monde lisaient à peine et n'écrivaient point, où le savoir, enfermé dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de leur état, l'employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l'ignorance de son siècle la rend certainement supérieure à ce qu'elle eût paru dans un siècle plus éclairé. [52] Collection des ouvrages de femmes, par Mlle de Kéralio, 1785. JOLIVEAU DE SEGRAIS (MARIE-MADELEINE) (1756-1830) Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: _Suzanne_, et un volume de _Fables_ daté de 1802; on cite de ce livre la fable de _l'Aigle et le Ver_, d'un style concis et ferme: L'aigle disait au ver, sur un arbre attrapé: «Pour t'élever si haut, qu'as-tu fait?--J'ai rampé.» Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: _le Moyen de parvenir_, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel on doit accuser de plagiat. Il est préférable de n'accuser personne, tout le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse être juge, voici les vers de Lebrun: Un chêne était, sur la cime hautaine Du mont Ida, roi des monts d'alentour; Un aigle était sur la cime du chêne, Près de l'Olympe il y tenait sa cour. A l'improviste apparaît, un beau jour, Maître escargot, fier d'être au milieu d'elle. Des courtisans l'œil ne se croit fidèle. L'un d'eux lui dit: «Me serais-je trompé! Insecte vil, toi qui jamais n'eus d'aile, Comment vins-tu jusqu'ici?--_J'ai rampé._» Avouons que les deux vers de Mme de Segrais sont d'une éloquence plus concise et plus énergique. Mme LEFRANÇAIS-LALLANDE (1760-1832) Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia des tables pour trouver l'heure en mer, par la hauteur du soleil et des étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l'Assemblée nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première observation à l'observatoire du Collège de France. En 1799, elle publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées. DUFRÉNOY (ADÉLAÏDE-GILLETTE BILLET) (1765-1825) Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet. Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu'à la protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s'adressa dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle a écrit des ouvrages d'éducation et des poésies élégiaques; mais elle est surtout connue par une chanson que lui adressa Béranger, chanson dont voici le refrain: Veille, ma lampe, veille encore, Je lis les vers de Dufrénoy. Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l'Académie lui décerna un prix pour les _Derniers moments de Bayard_, dont voici un extrait. Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères! Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires, Que dans les vieux châteaux l'aïeul en cheveux blancs Transmettait d'âge en âge à ses nobles enfants! Renaissez, jours fameux, religion! patrie! Et toi dont la mémoire est à jamais chérie, Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur Tout ce qu'ont eu d'éclat ces siècles de l'honneur. Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle; Au sage comme au brave il t'offre pour modèle; Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort Se montra tout entier dans les bras de la mort; J'apporte à ton cercueil l'hommage de la France! Déjà de Bonnivet l'orgueilleuse imprudence Fuyait loin de Milan, où toujours les Français Ont par de grands revers payé de grands succès; Bayard restait encore, et de sa renommée Seul pouvait protéger les débris de l'armée; Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier De ses traits foudroyants a frappé le guerrier: Atteint d'un coup mortel, sur l'arène sanglante Il tombe, tout son camp jette un cri d'épouvante; Mais lui, dans la mort même incapable d'effroi, Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi! «Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place, L'ennemi jusqu'au bout ne me verra qu'en face.» Il dit; et le héros respirant à moitié, Sous un arbre voisin avec peine appuyé, De sa mourante main ressaisissant son glaive, Après un long effort quelque temps se relève, Du geste et du regard excite nos soldats; Et déchiré, couvert des ombres du trépas, Son front, que par degré la douleur décolore, Tourné vers l'ennemi l'épouvantait encore! Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n'eût été attaquée par les plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que l'on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant sa tombe. Mme NECKER (ALBERTINE-ADRIENNE DE SAUSSURE) (1765-1841) Parente de Mme de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages pédagogiques. Son livre intitulé l'_Éducation progressive_, consistant en trois tomes in-octavo, n'est pas sans mérite, mais il est peu connu en France. En voici quelques pensées: --On ne doit pas s'étonner si l'intelligence des femmes est précoce et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que du présent et aux autres que de l'avenir. --Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles ont tout contre elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent rarement dominer. --Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que lorsque l'objet fait pour l'exciter nous est présenté; autrement ce n'est qu'un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet état équivoque, un penchant qui n'a pas trouvé à s'appliquer donne pourtant quelques signes d'existence. Il tourmente d'un certain malaise celui qui l'éprouve, et nuit au développement harmonieux de ses facultés. L'âme qui n'exerce pas toutes ses forces subit un appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque. Un jeune cygne élevé loin de l'eau n'aurait pas l'idée distincte de l'eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré à l'abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son plumage, indiqueraient assez que sa destination n'est pas remplie. A l'aspect d'une mare infecte, il pourrait s'y précipiter, et ce noble oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu'un être vil, rebut et honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l'onde pure des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce qu'est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce, la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans la superstition. C'est là ce qu'on voit sur les bords du Gange; mais sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l'Atlantique, où s'élève un monde nouveau, on apprend quel est l'essor que la religion donne à l'âme. LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur ensemble, trompent rarement. Cette valeur peut être très élevée. Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais: ce mot est _lui_; il saura le soutenir, quoi qu'il en coûte. Il empreint sa moindre expression du sceau de son âme auguste et produit une impression profonde en le prononçant. En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde plus le chiffre. Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir l'imagination des autres hommes, dans l'impossibilité de produire de l'impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d'autres peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l'éducation publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de la pensée! Mme DE SOUZA (1761-1836) Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de Flahaut, mort sur l'échafaud en 1793, née à Paris, écrivit pendant son exil des romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme présentant des fines observations sur l'usage du monde, la conversation d'une société distinguée. _Adèle de Senange_ fut son premier début, suivirent _Émilie et Alphonse_, _Charles et Marie_, _Eugène et Mathilde_, _la Duchesse de Guise_; _Eugène de Rothelin_ roule sur l'habitude alors de sacrifier les enfants à l'avenir de la famille; ainsi parle le héros: Le fils aîné de M. d'Estouteville devait hériter de toute sa fortune; le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; Mlle d'Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles. Lorsque je fus présenté à Mme d'Estouteville, sa fille était avec elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer, de juger, d'avoir une opinion. Près d'elle était Mlle d'Estaing; je la savais sans fortune; on la disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les mouvements d'Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent, que la moindre agitation la colorait.--Je ne doutais pas qu'Amélie fût la femme que mon père aurait préférée; mais je me demandais si elle ne m'avait pas paru trop séduisante. Sa timidité me rassura, un sentiment secret me disait que ces yeux n'auraient jamais de colère; que cette voix ne s'élèverait jamais jusqu'à la plainte..... BARONNE DE KRÜDENER (NÉE JULIENNE VIETINGHOFF) (1766-1824) Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui donner une place dans notre Anthologie parce qu'elle écrivit surtout dans notre langue française, qu'elle parlait dès l'âge de quatre ans. Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790, elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à l'amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs et des fêtes. Si elle plaisait surtout par l'aérienne légèreté de sa taille et de sa danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples du Nord. La chronique prétend qu'elle ne résista pas toujours aux entraînements des passions qu'elle inspirait. Comme elle ne l'a jamais avoué, et qu'il est bon de ne pas s'en rapporter aveuglément sur ce point aux racontars des hommes qui n'aiment pas à laisser croire qu'on a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que dans ses écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion pour que nous devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se sentir aimée, c'est là un sentiment féminin qu'on ne peut incriminer. Un jeune homme mourut soi-disant d'amour pour elle, et elle s'en fit gloire un peu trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman de _Valérie_, qui, d'après les critiques les plus difficiles, est le seul roman épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans les romans de Mlle de Scudéry, de Mme de La Fayette et autres du temps, l'amour y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; aujourd'hui, l'homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle écrivit ce roman à l'époque de ses relations d'amitié avec Benjamin Constant, qui le lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de la cinquantaine et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. Belle encore, et n'ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant l'heure où elle plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et se jette dans le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La séduisante Livonienne entraîne après elle des milliers d'hommes et de femmes, et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de _Valérie_ et des _Pensées d'une dame_, il n'y a rien d'elle de très marquant. LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI (_Valérie._) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume était celui des paysannes de notre pays: des corsets d'un drap bleu foncé, un fichu d'une toile fine et blanche, qui, se roulant comme un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses bras étaient plus délicats; les autres semblaient être faites pour l'entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants, recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses grâces, il l'aima tendrement. Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé. Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti, formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles chantaient mieux qu'elles, et, au lieu de leurs romances, nous entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie. Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune. Valérie resta avec son mari; tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa femme, en me tendant la main, s'écria: «Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée, ni la salle des souvenirs.» Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis: «Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous désirons surtout vous voir contente? --Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime beaucoup», dit-elle. Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur cette main qui, deux ans auparavant, était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais, et qui faisait battre mon cœur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y fixaient avec stupeur. «Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de deviner cet immense bonheur?» Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes pensées, tombaient sur sa main. «Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.» Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je quittai la main de Valérie et je soupirai profondément. «Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée vous a ramené en Suède. --Oui, dis-je en respirant péniblement. --Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut vous distraire d'elle? --Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; enfin, par le plus charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour.» Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété le premier son de sa voix. «Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité qu'elle n'aurait pu feindre. --Oh! non, non! m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me pardonnerait pas. --Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains pas, et cela me console de ne pas être belle.» Je m'étais remis de mon trouble. «Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement qu'il ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard, quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes, contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette magie par excellence, renouvelle tous les enchantements... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . COMTESSE SAINT-SIMON DE BAWR (1776-1861) Mariée en premières noces au philosophe Saint-Simon, elle a écrit des romans et comédies dont _la Suite d'un bal masqué_, 1813. DUCHESSE DE DURAS (CLAIRE LECHAT KERSAINT) (1779-1828) Née à Brest, a écrit deux ouvrages, _Ourika_ et _Édouard_, 1825. Ce dernier, un chef-d'œuvre de l'époque, a obtenu un grand succès. En 1826, Latouche lança sous le nom de Mme de Duras un conte scandaleux, qui lui fit beaucoup de tort. MME MALLÈS, NÉE DE BEAULIEU Née à Nontron. Parmi grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse, à citer _le Robinson de douze ans_. BARONNE QUINAUD DE MÉRÉ (1751-1829) Née à Paris. Auteur de trois cent quinze volumes, dont, hélas! aucun, paraît-il, n'a mérité de passer à la postérité. PRINCESSE DE SALM-DYCH (CONSTANCE-MARIE DE THÉIS) (1767-1845) Femme de lettres, née à Nantes. Elle a laissé des _Poésies_ et de nombreux écrits, ainsi que des _Mémoires_ sur sa vie.--Œuvres, 4 vol. 1842. PRIE ET TRAVAILLE «Prie et travaille» est la devise heureuse D'un noble cœur, d'un esprit éclairé: C'est d'une vie et pure et généreuse L'art, le devoir et le bonheur sacré. «Prie et travaille» était, dans le village, Ce que disaient nos guerriers valeureux. Ils priaient même au milieu du carnage, Et pour l'honneur ils en travaillaient mieux. «Prie et travaille» est ce que l'on répète Au malheureux qui réclame un peu d'or: Et ce conseil que souvent il rejette, S'il le suivait, lui vaudrait un trésor. «Prie et travaille» est le refrain du sage; Faibles mortels, récitez-le tout bas: Ceux dont l'erreur fut l'éternel partage Ne priaient guère et ne travaillaient pas. Prie et travaille, ô toi que peut surprendre, Loin d'un époux, le monde, le plaisir; Par la prière occupe un cœur trop tendre, Par le travail un dangereux loisir. Prie et travaille en tes sombres retraites, Beauté qu'à Dieu l'on veut sacrifier: Crains, en priant, les biens que tu regrettes, En travaillant cherche à les oublier. Prie et travaille, homme vain, femme altière, Riche qu'entoure un pompeux attirail. Que reste-t-il à notre heure dernière, Hors la prière et les fruits du travail? Prie et travaille, ou redoute le blâme; Avec raison, enfin, on le redit: Car la prière est le charme de l'âme, Et le travail, le repos de l'esprit. On doit à M. de Pongerville une bonne édition des _Pensées_ de la princesse de Salm. En voici trois qui nous semblent charmantes: PENSÉES DÉTACHÉES --Nous aimons la morale quand nous sommes vieux, parce qu'elle nous fait un mérite d'une foule de privations qui nous sont devenues une nécessité. --Il est des chagrins profonds qui semblent rester en réserve dans l'âme, où on les retrouve toujours lorsqu'on est disposé à s'affliger. --La conversation des femmes, dans la société, ressemble à ce duvet dont on se sert pour emballer les porcelaines: ce n'est rien, et sans lui tout se brise. MARQUISE DE LESCURE (MARIE-LOUISE-VICTOIRE DE DONNISSAN) (En secondes noces MARQUISE DE LA ROCHEJAQUELEIN) (1772-1857) Célèbre femme politique. D'un caractère viril, elle voulut partager tous les périls de la guerre de Vendée, dont ses deux maris furent les héros. Ses _Mémoires_, où elle raconte toutes les péripéties de son existence aventureuse, eurent un grand succès et furent traduits dans toutes les langues de l'Europe. On les réimprime encore aujourd'hui. La rédaction en est due à la participation de M. de Barard. Mme COTTIN (MARIE RUSTAUD) (1773-1807) Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIIIe siècle. Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale, pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche banquier, elle ne se sent pas à l'aise au milieu d'un monde frivole: car ce qu'elle aime, c'est le foyer domestique, c'est le calme et le silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina dans la retraite et demanda à sa plume non seulement de la faire vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses. Sa première œuvre, _Claire d'Albe_, qu'elle avait écrite riche et heureuse, fut vendue par elle au profit d'un ami, proscrit et fugitif, qui avait besoin d'un millier de francs pour quitter la France et assurer son sort. Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature, obtint un si grand succès qu'elle se décida à publier successivement: _Amélie de Mansfield_, _Mathilde_, _Malvina_ et _Élisabeth_. Dans tous ses romans, ses héroïnes sont posées sur un piédestal de vertu et de résignation; et quoique protestante, elle les a fait toutes catholiques. Réservée, modeste dans le monde, ce n'est qu'à son corps défendant que son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes de lettres qui n'ont jamais donné prise à aucun blâme. De même que Mme de Sévigné, elle ne savait pas l'orthographe; mais on n'était pas aussi difficile qu'aujourd'hui, la concurrence étant bien moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien moins connue de notre génération que Mme de La Fayette. «Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n'ayant aucune de ces grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions fatales: un jeune parent sa tua d'un coup de pistolet dans son jardin et son rival sexagénaire s'empoisonna.» Nous donnons un extrait descriptif d'un de ses romans, et une lettre intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme. ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish; au nord, elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cent verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort d'une nature expirante; après quoi, toute trace de végétation disparaît. Néanmoins, c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très clair d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à l'œil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins; à leurs pieds, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial de Saimka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents verstes. Glacé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil et triste comme son climat. Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce qu'il y a quelques jours d'été et que l'hiver n'y dure que huit mois; mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord, qui souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai... LETTRE _Nos esprits vous semblent marcher dans une direction si opposée que vous ne pouvez expliquer que par la fatalité l'amitié qui nous unit l'un à l'autre. Eh bien! que diriez-vous si je vous assurais que j'ai maintenant la conviction presque entière que nous serons un jour parfaitement d'accord et que nos esprits s'entendront comme nos cœurs s'entendent aujourd'hui? Soyez bien persuadé que je ne vous aimerais pas comme je le fais si nous ne devions pas finir ainsi. D'abord nous ne sommes pas dans une route si opposée que vous le dites, car mes idées religieuses vous occupent; vous les repoussez, il est vrai, mais vous y pensez, et c'est beaucoup. Elles font fermenter votre tête, elles agitent votre sang, elles vous irritent; cela vaut bien mieux que si vous n'y songiez pas. Si je vous voyais, à cet égard, dans l'indifférence où je vois certaines personnes, je n'aurais aucune espérance et je croirais votre cœur mort avant vous. Si les idées religieuses mettent en un tel mouvement toutes les facultés de votre âme, c'est parce qu'elle a l'instinct que la vérité n'est que là. Ne riez pas, je vous prie, et laissez-moi vous parler de votre âme, que j'aime parce qu'elle est bonne, excellente, pleine de chaleur et de noblesse. N'apercevez-vous pas combien elle combat contre votre esprit, comme elle se révolte fièrement contre ce qu'il veut lui persuader...? Je porte en moi-même un calme ravissant, une sérénité angélique. Je suis heureuse, je suis sûre de l'être toujours: car mon bonheur n'est pas dans les événements, il est en moi. J'ai appris non seulement à me résigner, mais à aimer les peines que Dieu m'envoie; elles ne sont que l'expiation de mes torts, et je bénis sa justice et sa bonté. Je ne m'enfoncerai jamais dans le chaos des sciences: ma piété n'a pas besoin de savoir, elle est toute dans mon cœur, elle est toute d'amour..._ BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN (ANNE-LOUISE-GERMAINE NECKER) (1766-1817) Mme de Staël est la femme littéraire la plus importante et la plus discutée de l'époque; à cheval sur les deux siècles, elle sert de transition entre l'école des Précieuses et l'hôtel de Rambouillet, où le joli et le gracieux s'alliaient à l'esprit. Mme de Staël était laide, elle le savait; elle voulut faire oublier qu'elle était femme, en étant savante. Aussi trouva-t-elle beaucoup de détracteurs, sans chômer pour cela d'adorateurs[53]. Comme écrivain, elle eut une véritable influence sur la littérature, et on fait à son nom l'honneur de le placer partout entre celui de Jean-Jacques Rousseau et de Chateaubriand. Le milieu où elle vécut toute sa vie devait contribuer à former son goût et son style. Toute enfant, elle rencontrait dans le salon de son père Marmontel, Buffon, Grimm, Francklin, Hume, Raynal, etc. Invitée par le gouvernement impérial à se tenir à quarante lieues de Paris, elle fit ce fameux voyage en Allemagne qui la mit en contact avec les grands esprits germaniques de l'époque; à son retour, elle publia son ouvrage le plus important, _l'Allemagne_, qui fut saisi par le ministère, et la fit condamner à l'internement dans son château de Coppet, où il lui était interdit de recevoir même ses meilleurs amis. Heureusement pour elle, l'Empire ne dura pas longtemps, mais les événements désastreux qui mettaient fin à son exil ulcéraient en même temps son âme éminemment française. Quand on parle de Mme de Staël au point de vue littéraire, on cite aussitôt _Corinne_. Certes, on ne peut nier à cet ouvrage un souffle puissant de grandeur et d'entraînement; l'improvisation de Corinne au Capitole est un morceau qu'il faut avoir lu. Il est bon aussi de lire _l'Allemagne_, ouvrage essentiellement révélateur de ce pays que nous n'avons jamais assez cherché à connaître. Mais c'est dans ses ouvrages philosophiques qu'on peut juger de l'étendue de son jugement. Voici les titres des principaux ouvrages dus à sa plume féconde, mais à peu près oubliés aujourd'hui: de 1786 à 1822, elle en a publiés dix-huit, parmi lesquels les _Lettres sur les écrits et caractères de J.-J. Rousseau_; _Sophie_, comédie, et _Jane Grey_, tragédie; _Recueil de morceaux détachés_, _Réflexion sur la paix intérieure et la paix extérieure_, _De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations_, _De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, _Delphine_, _Corinne, ou l'Italie_; _l'Allemagne_, _Dix années d'exil_, etc. INVOCATION DE CORINNE Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel! Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable. Rome conquit l'univers par son génie et fut reine par la liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier. L'Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des ingrats. L'Imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, les poètes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le ravît. Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès! Eh bien! si vous l'aimez, cette gloire qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante, l'Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits. L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui. Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir. On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poète lui-même s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil. Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer l'univers dans le cercle de sa pensée. Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de l'enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu'il crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament. A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets, les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe, de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination s'anéantit comme le paganisme à l'aspect du paradis, de cet océan de lumière étincelant de rayons d'étoiles, de vertus et d'amour. Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le cœur de l'homme. Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du bonheur!... SUR L'ALLEMAGNE Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la perte de la jeunesse, intitulées l'_Idéal_, avec celles de Voltaire: Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours, etc. On voit dans le poète français l'expression d'un regret aimable, dont l'amour et les joies de la vie sont l'objet; le poète allemand pleure la perte de l'enthousiasme et de l'innocente pureté des pensées du premier âge; et c'est par la poésie et la pensée qu'il se flatte d'embellir encore le déclin de ses ans. Il n'y a pas dans les stances de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre d'esprit à la portée de tout le monde... ..... Nous fîmes une excursion sur l'un de ces lacs dans lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec les nuages, elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête grossissait, et, bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon âme, j'aimais cette foudre du ciel qui confond l'orgueil de l'homme. Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée de rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut braver les abîmes et s'attacher à des écueils pour échapper à ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui porte le nom de la Vierge (_Jungfrau_); aucun voyageur n'a jamais pu gravir jusqu'à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus de respect, parce qu'on la sait inaccessible[54]. Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe en cascades autour de cette petite ville, disposait l'âme à des impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen de jeunes Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils n'entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde. Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets, ressemblaient à la lune, lorsqu'elle se lève derrière les montagnes et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château d'Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on voulait célébrer. Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d'arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s'assirent sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans l'éloignement à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards s'élevaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs. Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans; les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes à cheveux blancs, habillés précisément comme on l'était il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde s'emparait de l'âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où l'on célèbre la convalescence de ce qu'on aime... [53] La vue de cette femme célèbre remplit d'abord d'une excessive timidité. La figure de Mme de Staël a été fort discutée. Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette supériorité. (BENJAMIN CONSTANT.) [54] La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, par les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc. Mme GUIZOT, NÉE PAULINE DE MEULAN (1773-1827) Elle eut des débuts très intéressants. Douée d'un réel talent littéraire, arrivée à Paris ruinée, elle écrivait sous un pseudonyme, dans les _Débats_, des courriers pour venir en aide à sa mère, lorsqu'elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un cruel souci que de penser qu'elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut pas l'étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers étaient arrivés régulièrement au journal, et qu'elles pouvaient émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M. Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles elles se trouvaient, et avait eu l'heureuse inspiration d'imiter son style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur, qui n'était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant, et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux époux étant en concordance de sentiments et d'idées; elle n'en jouit malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de quarante-trois ans. Elle laissa nombre d'ouvrages dont: _Essais de littérature et de morale_, _les Enfants_, _l'Écolier, ou Raoul et Victor_, _l'Éducation domestique_, _Nouveaux contes_, _Idées de droit et de devoir_, _De l'anarchie et du pouvoir_, etc. Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s'inspirent des idées les plus élevées. DE L'INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE Pour connaître les mœurs d'un siècle, il faut consulter les ouvrages écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent beaucoup moins d'après leur jugement personnel que d'après les habitudes que leur ont données la place qu'elles occupent dans la société et le rôle qu'elles sont appelées à y jouer. L'indépendance et l'originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont l'existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts sont semblables. Sauf les observations qu'elle aura pu faire sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce qu'elles y sont. PENSÉES DÉTACHÉES --Le courage d'un homme est de se soustraire au joug; celui d'une femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c'est pour elle le seul moyen d'espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu'on veut. --L'énergie de l'âme s'endort dans les vagues rêveries de l'espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se reposer sur l'avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur se ferme devant lui, il recueille toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur, s'élance à de nouvelles destinées. --La gloire est le superflu de l'honneur; et comme toute autre espèce de superflu, celui-là s'acquiert souvent aux dépens du nécessaire. Sa nièce, MARGUERITE-ANDRÉE-ÉLISA DILSON, Mme GUIZOT (1804-1833), seconde femme du ministre, a écrit aussi quelques opuscules. Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes, contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas habituées à entendre: _Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la nôtre s'agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous. Dans tous les ménages que je vois, j'observe cette différence, et je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui n'avaient pas autant d'esprit qu'elles, mais dont le caractère ferme et calme donnait l'appui et le repos dont elles avaient besoin;... on verra ce que des «femmes d'esprit comme nous» peuvent apprendre d'un homme médiocre._ _On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je n'ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans apercevoir combien il y avait de décousu dans mon instruction et de lacune dans mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire dans l'esprit et dans l'éducation des femmes; elles ne savent jamais rien à fond, ce qui fait que les hommes les battent aisément dans la discussion. Si on est vaincue par un mari qu'on aime, le mal n'est pas grand._ Élisa Dilson, _continue Mme de Witt, née Guizot_[55], n'a pas épousé un homme médiocre, et elle l'a beaucoup aidé pendant sa courte vie conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation des numéros de la _Revue française_, pour laquelle elle rédigeait des articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d'une instruction solide et étendue, comme de l'esprit le plus délicat et de l'âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la vie de celui qu'elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui l'ont à peine entrevue..... [55] Voir la notice sur Mme de Witt, née Guizot, et sur ses œuvres, dans la 3e partie, consacrée aux écrivains vivants. Mme DE RÉMUSAT (1780-1821) Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de l'impératrice Joséphine, mère du comte Charles de Rémusat, a laissé des _Mémoires_ et des _Lettres_ excitant sans doute beaucoup plus la curiosité que son livre très remarquable: _Essai sur l'éducation des femmes_, publié par son fils après sa mort en 1824, et auquel l'Académie française décerna une médaille d'or. Il est bien regrettable qu'un tel livre soit presque inconnu aujourd'hui: toutes les mères ou éducatrices devraient le lire et le méditer. ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES Tous les biens sont si fugitifs qu'alors qu'on les tient il faut encore prévoir qu'ils doivent nous échapper. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi? Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices. L'enfance, si nous ne l'attristons pas, la jeunesse, si nous la laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de ces derniers temps.--Que la jeune fille apprenne ou qu'elle aperçoive le plus tôt possible la faiblesse de l'enfance, les droits de la jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but ces droits lui sont donnés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais pour obtenir qu'une pensée sérieuse puisse trouver place au milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel qu'une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu'elle a senti et éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge. La mère éclairée représente, à l'égard de sa fille, l'une de ces divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels; c'est la sagesse, c'est la prudence, sous des traits plus doux et plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux entraînement; c'est en sympathisant avec elle qu'on peut prétendre à la conduire. Quels moyens d'influence et de persuasion n'aura pas une mère qui, s'armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa liberté et ses devoirs? Je crois que l'on peut tirer pour la morale un grand parti de la beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les regards. [Illustration] Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source de l'intérêt; hors de là, il n'y a que découragement et langueur. Mme SWETCHINE (1782-1857) Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans en 1816, quand elle vint s'installer à Paris, dans la haute société de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de l'époque. L'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard, mais sa physionomie, son geste, son accent, étaient doués d'un attrait sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine, qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d'elle. Les femmes, ordinairement peu accessibles à l'influence des autres femmes, étaient pleines de confiance envers Mme Swetchine. Les plus jeunes n'échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire naître l'hostilité entre les femmes n'existait pas en Mme Swetchine. Elle n'éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu'on ne pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux dépens d'une autre ou d'éclipser qui que ce fût; son désintéressement obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu'elle pouvait jouir d'une heure de solitude, se livrait aux études les plus graves et, elle l'avouait quelquefois, se plongeait dans la métaphysique comme dans un bain, n'était plus que grâce et enjouement dès qu'une jeune femme était entrée dans son salon. «Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà l'impression générale que laisse la lecture des _Airelles_ et des _Pensées_.» «Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur _la Résignation et la Vieillesse_: il y a une émotion qui parfois est d'autant plus active et pénétrante qu'elle se contient; on dirait que la vertu que Mme Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la résignation... Il serait difficile de choisir quelques citations qui puissent donner une idée nette du talent de Mme Swetchine. C'est un talent d'âme. Le charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du ton, dans la sincérité de l'accent. Tout y repose l'esprit, rien n'y brille[56]. --Ne désirons d'esprit que ce qu'il en faut pour être parfaitement bon, et c'est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant tout, de l'intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous les moyens d'y pourvoir qui sont en nous-mêmes. --Écrire au crayon, c'est parler à voix basse. --Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours gré de l'être; leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits. --La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la conversation et à ne s'en emparer jamais; elle a la garde de cette espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s'en approcher. [56] M. Caro, _Philosophes et Philosophies_. LA DUCHESSE D'ABRANTÈS (1784-1838) Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par l'entreprise de vivres à l'armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d'origine corse, Paule connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu'il venait chez ses parents les jours de vacances, alors qu'il était élève boursier à l'École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du conquérant, elle vécut toujours dans l'orbite napoléonienne. Sa mère, très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l'Empire et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l'époque et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle n'a écrit qu'après la mort de son mari, alors qu'elle se retrouva, par suite de ses goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté; de 1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses _Mémoires sur Napoléon_, qui viennent d'être réédités; le style en est aussi négligé que dans la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà parlé, mais les détails qu'elle donne sont néanmoins fort intéressants. Elle s'étend beaucoup sur le côté _mode_, et, franchement, il n'est pas sans utilité de le connaître. Elle est morte à cinquante-quatre ans, dans une position de fortune plus que médiocre, à cause de ses goûts dispendieux et désordonnés. Son fils unique n'ayant que des filles, le nom s'est trouvé éteint, quand Napoléon III l'a relevé dans le mari de l'une d'elles, M. Maurice Le Ray. Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de Joséphine Amet. Mme Ancelot, dans ses _Salons du XIXe siècle_, nous dépeint la triste mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri du cœur qu'elle laissa échapper chez Mme Ancelot, où des amis s'étaient réunis après la première représentation de _Marie, ou Trois Epoques_: «Qu'on est donc bien ainsi la nuit pour causer: on ne craint ni les ennuyeux, ni les créanciers!» dépeint bien l'existence précaire qu'elle menait. Elle s'amusait comme une petite folle à diriger le théâtre de l'hôtel du comte Jules de Castellane pendant qu'on saisissait ses meubles. Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier dans une maison de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens pendant que l'on vendait ses meubles. MÉMOIRES[57] (A PROPOS DE SON MARIAGE) A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes brodés sur l'enveloppe.--Mlle l'Olive (la lingère) avait donc fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et vert richement brodé d'or; le socle du vase était en bronze doré, et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme de pin de bronze noir, surmonté d'une flèche qui fixait également deux couronnes ciselées en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de laurier. C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour l'été. Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire, des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées d'Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation; des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs, de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et d'herbes de Montpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient deux nécessaires: l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et entouré de perles fines. Dans l'autre sultan était l'écrin et une lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants. L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de boucles d'oreilles également en chatons montés en forme de roues, six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en raison de l'énorme quantité de cheveux que j'avais alors, était presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou. Enfin, c'était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari, également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans le même sultan, et à côté de l'écrin, étaient de superbes topazes que le général avait rapportées d'Égypte et dont la grosseur était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques. Tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles; elle était en chaînons d'or rattachés les uns aux autres par une petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de Venise, qui couvraient les billets de banque. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l'Olive; des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé, garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d'Angleterre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons particulières craignaient de montrer du luxe en recevant habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans les réunions d'abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals. On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort bien ensemble pour rire et chanter. Un jour, au bal de Thélusson: «Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au vieux marquis d'Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la foule se portait. Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne; mais une harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir de l'inconvénient de sa trop haute stature. C'était la Vénus du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête, cette coiffure s'appelait alors à la Titus; sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau. «C'est Mme Tallien», répondit M. d'Hautefort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle. Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c'était la seule différence qu'il y eût dans notre parure. Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières qui recevaient. Bonaparte venait de partir pour l'Égypte; Mme Leclerc n'était encore que dame de beauté, et sa principauté n'avait rien de réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l'immortaliser; elle fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière; elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de s'habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle produisit dans le salon lorsqu'elle y parut. Elle était coiffée ce jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j'ignore le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée représentant une bacchante. Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre ou cinq doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées, avaient un petit poignet et étaient également retenues par des camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons dans les statues, était fermée par une bande d'or bruni, dont le cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de bracelets d'or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de cette ravissante figure. Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac, de l'Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée. Prenant le bras d'un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette démarche exquise qu'elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc s'était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible. Après l'avoir admirée, elle s'écria: «Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c'est malheureux! --Quoi donc?... Que voyez-vous? --Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j'en avais de pareilles, je me les ferais ôter.» Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En effet, jamais plus drôles d'oreilles. C'était un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement ourlé... Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se coucher avant minuit. --Autre costume de Mme Tallien: habit d'amazone en casimir gros bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume. [57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette, née Bouver. L'ancienne édition datait de 1837, coûtait une soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer. ROSE-CÉLESTE VIEN Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa le fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite d'être signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des langues grecque et latine. Nouvelle Mme Dacier, elle s'est appliquée à des traductions d'ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons d'elle une très remarquable traduction d'_Anacréon_ (1825),--et une de _Basia_ de Jean Second (1832).--Elle a écrit des poésies de son chef d'une facture très classique et d'un style très pur. On cite particulièrement, _la Statue de Saint-Victor_, légende du moyen âge, _les Deux Chevaliers_, et enfin _la Romance de minuit_, bien connue à l'époque et dont voici quelques stances: J'entends sonner la douzième heure, Et dans ma paisible demeure Le doux sommeil entre sans bruit; Il est minuit... Avant de clore la paupière, La tendresse attire une mère Vers l'enfant que berce la nuit; Il est minuit. LA FLEUR DES RUINES Qu'elle est belle la fleur qui, du sein des ruines, Du voyageur ému vient frapper les regards; Sur cette vieille tour, dont les débris épars Couvrent au loin le flanc de ces collines, Brille son disque d'or comme, au printemps nouveau, Un rayon de soleil qui luit sur un tombeau. Vierges! cueillez la rose aux couleurs purpurines, Je préfère la fleur qui croît sur ces ruines. Fleur de la solitude! honneur des monuments, Toi seule viens parer les débris éloquents De ces marbres brisés par la fureur des âges! Sur ces créneaux détruits par les vents, les orages, Tu braves les autans, Et ta tige remplit chaque fente que creuse De sa faux envieuse L'inexorable temps. . . . . . . . . Mme DESBORDES-VALMORE (1786-1859) Marceline Desbordes eut une existence triste. Elle essaya d'abord du théâtre, mais elle était trop sentimentale pour cette carrière essentiellement mondaine. Elle se consacra à la littérature, après son mariage avec M. Valmore. Les portraits du temps nous la représentent bien comme on peut se la figurer en lisant ses poésies, idéale et rêveuse, avec de longues boucles de cheveux blonds et un profil de camée. Ses œuvres ne périront point; elles seront de plus en plus appréciées à cause de leur charme exquis. Il est impossible de les lire sans éprouver une vive sympathie pour cette âme tendre et passionnée qui s'exhale dans ses écrits; les sentiments qu'elle exprime sont toujours purs et touchants. Elle a publié: _Élégies et Romances_, 1819; _Élégies et Poésies nouvelles_, 1825; _Pleurs_, 1833; _les Violettes_, 1839; _Pauvres fleurs_, 1839; _Contes en vers_, 1840; _Bouquets et Prières_, 1843; et en prose: _les Veillées d'artistes_, _l'Atelier d'un peintre_, _Jeunes têtes et jeunes cœurs_. Ce n'est pas sans une indicible émotion que nous retrouvons ces vers dans lesquels nous avons appris à lire, et les premiers qui se sont fixés dans notre mémoire; pendant toute mon enfance, je ne pouvais m'endormir sans les répéter comme une prière: Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi! Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi. Et comme mon petit cœur se serrait, et les larmes me venaient aux yeux, en continuant: Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mère, Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir, Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère! Maman, douce maman! cela me fait gémir. . . . . . . . . . . . . . . . . . Et je me rappelle aussi ma première institutrice m'apprenant à faire un petit geste de la main au-dessus de terre, en disant: Un tout petit enfant s'en allait à l'école. On avait dit: «Allez!», il tâchait d'obéir, Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir. Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole. «Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler? Moi, je vais à l'école: il faut apprendre à lire! Mais le maître est tout noir, et je n'ose pas rire, Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?» Que j'étais loin alors de comprendre l'_art de lire les vers_ comme nous l'enseigne l'éminent académicien, M. E. Legouvé! Mais celle qui avait pris pour exergue: Je mourus sans rendre une offense, Mon sort fut une longue enfance, Et ma pensée un long amour. et qui mettait tant de cœur et de talent dans ses poésies pour les enfants et les mères, avait les plus hautes envolées pour interpréter le sentiment de la femme aimante, sentiment trop délicat pour n'être pas souvent blessé; on en trouve de maintes plaintes dans ses _Élégies_: Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe, Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace, Va voir, et ne reviens qu'après avoir touché Le rêve... mon beau rêve à la terre caché. . . . . . . . . . . . . . . . . . Moi, je suis une femme aussi comme ta mère, Elle me défendrait de ton insulte amère; Plus grand que son amour, mon amour se donna. Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna! Mme BADOIS (1760-1839) Poète oubliée, comme le sont la plupart des poètes féminins de notre siècle; ses vers sont empreints de mélancolie et bien féminins. Ses poésies ont été publiées en recueil, sous le titre: _Élégies maternelles_, 1803; _Élégies nationales_, 1813. Le nom de mère, hélas! qui fit tout mon bonheur, Ses accents douloureux l'ont gravé dans mon cœur. Par un dernier effort où survit sa tendresse, Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse; Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main, Elle m'appelle encore et tombe sur mon sein... Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère! C'en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère! Il est temps que sur moi la tombe se referme, Et le comble des maux amène enfin leur terme. Hélas! il est donc vrai, je perdrai ma douleur: Je sens que tout finit, oui, tout, jusqu'au malheur. Empire de la mort, vaste et profond abîme, Où tombe également l'innocence et le crime, De ton immensité la ténébreuse horreur N'a rien qui désormais puisse étonner mon cœur. Ma fille est dans ton sein; ah! c'est trop lui survivre! J'ai vécu pour l'aimer, et je meurs pour la suivre. LE SAULE DES REGRETS Saule, cher à l'amour et cher à la sagesse, Tu vis l'autre printemps, sous ton heureux rameau, Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse; Et l'onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau. Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure, L'amour a conservé ses soupirs douloureux. Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature, Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux? Dans ce même vallon, doux saule, j'étais mère! Mon âme s'enivrait d'orgueil et de bonheur; Dans ce même vallon, seule avec ma misère, Je n'ai que ton abri, mes regrets et mon cœur. Ma fille a respiré l'air pur de ton rivage; Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus; Ses charmes innocents, les grâces de son âge, Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n'est plus! J'aimais à contempler sa touchante figure Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau; J'y trouvais son sourire, sa blonde chevelure... Hélas! je cherche encore et n'y vois qu'un tombeau! Cesse de protéger la tranquille sagesse; A l'amour étonné retire tes bienfaits. Je viens, loin des heureux, t'apporter ma détresse, Sois l'asile des pleurs, sois l'arbre des regrets! Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère; Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort; Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre, Enferme autour de moi le silence et la mort. Dieu! tu m'entends; déjà, sur la tige flétrie, La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur; Doux saule, tu me peins le terme de ma vie: Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur. Ton aspect dans mon cœur vient d'arrêter mes larmes; Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir. De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes; Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir. Lorsqu'assis à tes pieds, sous les vents en furie, Le sage voit ton front se courber sans effort, Il pardonne au destin, il supporte la vie: Apprends-moi donc aussi qu'il faut céder au sort. Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante, Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus; Rends-moi les arts, la paix, l'amitié plus touchante, Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n'est plus! ANGÉLIQUE GORDON (1791-1839) Née à Paris, mais d'origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans moraux, et un volume de vers intitulé: _Écrits poétiques d'un jeune solitaire_ (1826), dont nous détachons ce quatrain: Une vapeur brillante avait séduit mon cœur, Je m'égarais dans une nuit profonde; Mais pour me détacher du monde, Vous m'avez envoyé _l'Ange de la douleur_. Mme ANCELOT (1795-1872) Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot, littérateur distingué, membre de l'Académie française. Elle eut un des salons les plus littéraires de l'époque, où se rencontraient la duchesse d'Abrantès, Mme Vigée-Lebrun, Mme Sophie Gay et sa fille. Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: _Marie, ou Trois Époques_, Théâtre-Français, 1836; _le Château de ma nièce_, représenté chez le comte de Castellane; _Hermance_; _le Baron de Frémonstiers_, _les Salons de Paris au XIXe siècle_, _Foyer éteint_, tel est à peu près son bagage littéraire. Mme Ancelot avait une fille charmante, âme d'élite, modeste et réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat, et dont l'éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples heureux elle n'eut pas d'histoire.» Elle mourut en 1885, de la rupture d'un anévrisme. Son fils, Georges Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné de fines satires des mœurs modernes dans _Cabotinage_ et plusieurs autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par une maladie nerveuse causée par le chagrin qu'il éprouva de la mort de sa mère. Mme Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus connus, qui figura au salon de 1828, représentait _Une Lecture chez M. Ancelot_. Voici ce qu'elle nous en dit elle-même: J'ai étudié la peinture, parce que mon goût m'y portait. A l'âge de quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour, composant de petits tableaux de genre, sachant de l'art tout ce qui ne s'apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres enseignent. Depuis, j'ai écrit de même, par goût, par passion, mais toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts, comme j'aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n'ai jamais éprouvé de mécomptes, ni jamais ressenti d'envie contre personne. Ce que j'ai fait en peinture et en littérature m'a rendue plus indulgente pour les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus sympathique à leurs succès. _Les Salons de Paris_ de Mme Ancelot sont plus intéressants que bien des _Mémoires_ et seront certainement réédités quand ils seront tombés dans le domaine public. Les salons, qu'elle décrit _sur le vif_, de Mme Vigée-Lebrun, de la duchesse d'Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient fréquentés par les notabilités littéraires et artistiques, et elle donne à chacun son dû; ainsi, dans le salon du baron Gérard: On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l'auteur de _Rouge et Noir_, de _la Chartreuse de Parme_, etc.), dont rien ne peut rendre la piquante vivacité et qui avait avec M. Mérimée des entretiens inimitables par l'originalité tout à fait opposée de leur caractère et de leur intelligence, qui faisaient valoir l'un par l'autre et élevaient par la contradiction à leur plus haute grande puissance des esprits de si haute portée. Beyle était ému de tout, il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le laissait de sang-froid; mais ses émotions tristes étaient cachées sous des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que le jour où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de folie et de sagesse! Le calme insouciant et moqueur de Mérimée le troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même; mais quand il s'était contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus énergique et plus original. Le salon de Mme Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au moins autant que les précédents; littérateurs et artistes arrivés et débutants s'y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre célèbre, Jean Gigoux. Mme AMABLE TASTU (1798-1890) Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant, sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866), Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et traductions non sans mérite. _La Vierge d'Ardecenne_ (1820), _la Femme, ou les Six Amours_ (1828), ouvrage couronné par l'Académie française, les _Chants populaires de la Seine_, traduction très estimée. Amable ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à ses goûts littéraires. Dès l'âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle, _Réséda_, par l'impératrice Joséphine. Le _Narcisse_, publié dans _le Mercure_ en 1816, fut le point de départ de ses relations avec M. Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu'elle épousa. Avec son premier recueil, _la Chevalerie française_, elle fut couronnée, pour la quatrième fois, aux Jeux floraux. «Mme Tastu s'applique de préférence à des scènes historiques, à des traductions, au mythe même, plutôt qu'à exprimer ses propres sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des _Feuilles du saule_[58].» On a d'elle plusieurs recueils de _Poésies_[59] et un certain nombre d'ouvrages en prose pour les enfants, un _Éloge de Mme de Sévigné_ (1840), couronné par l'Académie française, _Soirées littéraires de Paris_, 1832, _Cours d'histoire de France_, 1837; _Voyages_, _excursions_, etc. Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la _Veille de Noël_, qui rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde de Surville? Entre mes doigts guide ce lin docile; Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Seul tu soutiens sa vie encore débile, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Paisible, il dort du sommeil de son âge, Sans pressentir mes douloureux tourments. Reine du ciel, accorde-lui longtemps Ce doux repos qui n'est plus mon partage. Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Le monde entier m'oublie et me délaisse, Je n'ai connu que d'éternels soucis. Vierge sacrée! au moins donne à mon fils Tout le bonheur qu'espérait ma jeunesse. Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Tendre arbrisseau menacé par l'orage, Privé d'un père, où sera ton appui? A ta faiblesse il ne reste aujourd'hui Que mon amour, mes soins et mon courage. Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. . . . . . . . . . . . . . . Tout dort, hélas! je travaille et je veille, La paix des nuits ne ferme plus mes yeux. Permets du moins, appui des malheureux, Que ma douleur jusqu'au matin sommeille. Entre mes doigts guide ce lin docile; Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, Seul tu soutiens sa vie encore débile, Tourne sans bruit auprès de son berceau. PLAINTE _No more, o never more._ SHELLEY. O monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines, Qui lassez à la fin mes pas irrésolus, Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines? Jamais, oh! jamais plus! L'éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noie: Les charmes de la nuit passent inaperçus; Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie? Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie, Jamais, oh! jamais plus! LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE Déjà la rapide journée Fait place aux heures du sommeil, Et du dernier fils de l'année S'est enfui le dernier soleil. Près du foyer, seule, inactive, Livrée aux souvenirs puissants, Ma pensée erre, fugitive, Des jours passés aux jours présents. Ma vue, au hasard arrêtée, Longtemps de la flamme agitée Suit les caprices éclatants, Ou s'attache à l'acier mobile Qui compte sur l'émail fragile Les pas silencieux du temps. Un pas encore, encore une heure, Et l'année aura sans retour Atteint sa dernière demeure, L'aiguille aura fini son tour. . . . . . . . . . . . . . . . . . Écoutons!... le timbre sonore Lentement frémit douze fois; Il se tait... je l'écoute encore, Et l'année expire à sa voix. C'en est fait! en vain je l'appelle. Adieu!... Salut, sa sœur nouvelle. Salut! quels dons chargent ta main? Quels biens nous apporte ton aile? Quels beaux jours dorment dans ton sein? Que dis-je? à mon âme tremblante Ne révèle pas tes secrets. D'espoir, de jeunesse, d'attraits, Aujourd'hui tu parais brillante, Et ta course insensible et lente Peut-être amène les regrets. Ainsi chaque soleil se lève, Témoin de nos vœux insensés; Ainsi toujours son cours s'achève En entraînant comme un vain rêve Nos vœux déçus et dispersés. [58] _Médaillons et Camées_, par Desplace. [59] Chez M. Perrin, éditeur, qui nous a autorisé à emprunter à ce volume, d'ailleurs épuisé, les citations que nous en faisons. Mme FÉLICIE D'AYZAC (1801) Elle professa trente-cinq ans à la Maison de Saint-Denis, et publia en 1847 un volume de poésie: _Soupirs_, qui fut couronné par l'Académie française. Comme toutes les femmes poètes, elle donne surtout dans le ton romantique. Elle a écrit aussi une _Histoire de l'Abbaye de Saint-Denis en France_, 2 tomes, 1861, couronnée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les vers de l'érudite historiographe de la Maison de Saint-Denis étaient en grande faveur de 1830 à 1850; on les trouve dans tous les recueils. Dans _les Ruines de Palmyre_, il y a une certaine grandeur de description que l'on retrouve dans _Retour des Alpes_, dont suivent des fragments. LES RUINES DE PALMYRE Le soleil se couchait aux rives de Ségor: Un sillon éclatant de feu, de pourpre et d'or, Marquait encore sa trace aux monts de la Syrie. Les chameaux à pas lents traversaient la prairie, Et déjà, se levant dans le ciel le plus pur, La lune paraissait sur son trône d'azur. La nuit, sur le désert jetant ses sombres voiles, Précipita bientôt son char semé d'étoiles, Et je n'entendis plus, dans les airs apaisés, Que l'oiseau soupirant sous les dômes brisés. Sur les combles vieillis je m'assis en silence, Aux lieux même où Tadmor siégeait dans l'opulence, Où la pourpre d'Ophir décorait ses remparts. Je ne vis plus au loin que des débris épars. Ce lieu, cet abandon, ce site poétique, Le lierre élancé sur la colonne antique, Près des leçons du temps, les leçons de l'orgueil. L'aspect d'une cité changée en un cercueil. . . . . . . . . . . . . . . . De tant de majesté voilà donc ce qui reste! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tadmor a disparu dans la nuit éternelle, Les flots des nations se sont poussés sur elle. . . . . . . . . . . . . . . . Ainsi donc des humains les ouvrages périssent, Ainsi dans le néant les siècles s'engloutissent, Ainsi dans le néant tombent précipités Et le faste du trône et l'orgueil des cités. RETOUR DES ALPES Silencieux vallon, humble pont de verdure, Sentier mystérieux fuyant parmi les bois, Ruisseau qui, sous ces rocs, cache sa source pure, Après vingt ans d'exil enfin je vous revois! . . . . . . . . . . . . . . . Le temps a tout détruit! Le rêveur solitaire N'entend plus au vallon que la brise légère Par son souffle embaumé faisant courber les fleurs; Que l'avalanche au loin roulant dans les abîmes, Le chamois fugitif errant de cime en cime, Ou l'hôte des forêts soupirant ses douleurs. Retrouverai-je encore sur ce rocher sauvage Le chalet défiant et les flots et l'orage? . . . . . . . . . . . . . . . Mais non, tout a changé; cependant, sur la terre, Errant, proscrit, courbé par la vieillesse austère, Du sort qui me proscrit épuisant la rigueur, Le souvenir de ma chaumière, Celui de mes beaux jours fait battre encor mon cœur. . . . . . . . . . . . . . . . . LE NID Arbres hospitaliers, prêtez-leur vos ombrages, Sur eux avec amour penchez vos bras amis; Non, par moi vos secrets ne seront pas trahis, Et, seule chaque jour, rêvant dans ces bocages, Je viendrai visiter sous vos légers feuillages L'asile où j'ai compté quatre faibles petits. . . . . . . . . . . . . . . . . [Illustration] [Illustration] DEUXIÈME PARTIE DE 1830 A NOS JOURS (1re série) LE style romantique de Chateaubriand commence à paraître suranné. George Sand fait son apparition, et donne à la littérature féminine une impulsion, une énergie qu'on ne l'avait pas soupçonnée capable d'avoir. De ce moment, les femmes écrivains vont devenir légion, et, à mesure que nous approcherons de nos jours, elles se multiplieront tellement que nous devrons renoncer à citer tous les noms. Nous devrons nous contenter des têtes de ligne, des _leaders_, et parfois même d'une énumération succincte. D'ailleurs un écrivain n'est intéressant qu'autant qu'il fait école ou possède une originalité personnelle. Nous divisons cette deuxième partie en deux séries. Dans la première nous plaçons spécialement les auteurs décédés, sans nous défendre d'erreurs _possibles_, car il est bien plus difficile d'avoir des données biographiques certaines sur les contemporains que sur les anciens. GEORGE SAND (1804-1870) Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à Paris à l'âge de vingt-deux ans.--Collaboratrice de Jules Sandeau, elle lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme. Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue, colorée, forte, variée, qu'elle emploie, les nombreux romans que sa plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors ligne. Ses débuts ne furent pas dorés, et c'est à son énergie qu'elle a dû de persévérer. Elle nous l'apprend elle-même: Je n'ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public... On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans _la Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que la _Revue_. C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun. En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que c'est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que vous m'avez donné_[60]. [60] C'était de s'habiller en homme afin de pouvoir aller au parterre. La philosophie n'est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne. La popularité de ses œuvres nous dispense d'en publier des fragments, ni même la liste complète, beaucoup trop longue. _Rose et Blanche_ fut la première; _Indiana_, _Valentine_, _Lelio_, les _Lettres d'un voyageur_, _Jacques_, _André_, _Leone Leoni_, _Mauprat_, _Consuelo_, suivirent; les plus lues sont: _François le Champi_, arrangé pour le théâtre; _la Mare au Diable_, dont la réputation est universelle, surtout parce que c'est à peu près la seule œuvre de notre grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles; _le Marquis de Villemer_, _la Petite Fadette_. Ses descriptions ont certainement ouvert la porte au style impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées: Les monts se resserrent, le gave s'encaisse et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des tons grisâtres sur les sommets. L'eau des torrents en reçoit les reflets, tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat ardoisé, comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant que la structure et la situation de ces ponts jetés dans l'espace et nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin.... Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu'un un peu paradoxale. PENSÉE --La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours des ruines. LETTRE A MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND NÉ EN 1823[61], MORT LE 4 SEPTEMBRE 1884. Paris, 18 juin 1833. _Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais, dès aujourd'hui, quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera. Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu._ _Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et du sein de la mort, s'il reste dans l'univers quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi._ _Ton amie,_ GEORGE. [61] Nous empruntons cette lettre inédite à la _Gazette anecdotique_, 1889. Mme DE GIRARDIN (1804-1855) Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la Vallette, mariée en premières noces à M. Liottier, agent de change, et en secondes noces à M. Gay, receveur général du département de la Roër, a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans mérite; sa grand'mère était Francesca Peretti. «La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile Gautier, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait sonner son cor comme un clairon d'appel... Quand elle entra dans sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n'était pas la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,--_belleza folgorante_,--suspendit un instant ce tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements. Cette manifestation n'était peut-être pas de bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre: ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose.» Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet accueil fait à la beauté suave de la jeune Delphine. Mme Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de Mme Sophie Gay: «Elle était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées et dites d'une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire beaucoup de bien d'elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et le talent de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la fuyaient.» Elle ajoute sur Delphine: «L'éclat de son teint et de ses cheveux, sa haute taille bien prise et ses yeux d'un beau bleu, en faisaient une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt ans, éblouissante de fraîcheur, et c'était quelque chose de charmant.» Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte. «Mme de Girardin[62] était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et ce que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement à la femme et s'harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du bonheur d'être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit de sa splendide chevelure: Mon front était si fier de sa couronne blonde, Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés, Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrais dans le monde, Orgueilleuse et les yeux baissés, ce n'est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie. Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps... [62] Théophile Gautier. «Tout l'appartement était tendu d'un damas de laine vert d'eau dont le ton glauque comme celui d'une grotte de Néréides ne pouvait être supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées comme des furies... «Elle était chez elle toujours vêtue d'un peignoir blanc, très large, dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu'elle laissait flotter en large nappe sur ses épaules.» Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses grâces personnelles et son esprit. Ses principales œuvres sont: _Madeleine_, épopée. _La Peste de Barcelone_, sujet mis au concours de l'Académie. _Napoline_, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son genre, où l'on veut voir l'auteur pour modèle de son héroïne. Puis l'imitatrice d'Ovide consentit à aborder la prose et publia: _Le Lorgnon_, _la Marquise de Pontanges_, _la Canne de M. de Balzac_, _Marguerite, ou les Deux Amours_, roman; _Il ne faut pas jouer avec la douleur_, nouvelle. Au théâtre: _l'École des journalistes_, un coup de maître, dont la censure ne permit pas la représentation; _Judith_ et _Cléopâtre_ moitié tragédie, moitié drame, consacrés par le talent de Mlle Rachel; _Lady Tartufe_, comédie en cinq actes, d'une satire si fine; _la Joie fait peur_, que la Comédie-Française reprend toujours avec le même franc succès de touchant attrait; _le Chapeau d'un horloger_, joué d'abord au Gymnase, puis au Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d'esprit que l'on prend souvent pour du Labiche. Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l'avoir chantée ou entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante: Il a passé comme un nuage, Comme un flot rapide en son cours, Mais mon cœur garde son image Toujours. Eh bien, combien savent que ces paroles sont de Mme de Girardin? Et tous ceux qui vont rire au _Chapeau d'un horloger_, ou pleurer à _la Joie fait peur_, ne pensent pas, pour la moitié, que ces chefs-d'œuvre sont de Mme de Girardin. Les _Lettres parisiennes du vicomte de Launay_[63] sont des mémoires mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que Mme de Girardin sera morte et qu'ils seront tombés dans le domaine public, c'est-à-dire qu'il ne dépendra plus de l'éditeur de tenir sous clef l'auteur et d'étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant; ce que l'on ne pourrait pas dire des chroniques d'aujourd'hui, dont la plupart sont vides de faits et d'idées. On croirait vraiment que Mme de Girardin écrivait pour l'avenir. Ainsi, dans la lettre XIV, du 6 juin 1841, elle raconte d'abord la réception de Victor Hugo à l'Académie; les choses s'y passaient à peu près comme aujourd'hui: Jamais on n'avait vu pareille affluence, jamais la foule n'avait été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n'avait compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte; jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie, les hommes étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser les recoins, d'improviser des tabourets microscopiques. Depuis onze heures jusqu'à deux heures les portes furent assiégées... [63] Calmann-Lévy, éditeur. Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c'est la lettre qui nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d'Alfred du Musset: Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, Il a tenu dans notre verre. Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas de méchants vers parmi lesquels se trouvait _le Rhin Allemand_, autrement dit la Marseillaise de l'Allemagne: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides...» Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu'il appela _la Marseillaise de la Paix_: Roule, libre et superbe, entre tes larges rives, Rhin! Nil de l'Occident, coupe des nations Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives, Emporte les défis et les ambitions! Il ne tachera plus le cristal de ton onde, Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain! Ces beaux vers venaient de paraître dans la _Revue des Deux-Mondes_, et, chez Mme de Girardin, «plusieurs ouvriers en poésie» réunis, Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la maîtresse de la maison, lisaient chacun leur strophe préférée. Mme de Girardin, après avoir chaudement admiré, dit: «C'est très beau, mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à ce monsieur. J'ai le préjugé de la patrie: j'aurais aimé à répondre à cet Allemand des vers cruels.--Moi aussi! s'écria Alfred de Musset.--Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux cigares et ce qu'il faut pour écrire. Un quart d'heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite. Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité, survivra peut-être à celle de son mari. Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les vieillards, qui l'avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d'esprit, tant de belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché enfin à l'accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses seize ans: «Que c'est beau, disait-elle aux funérailles du général Foy, que c'est beau d'aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d'immortelles sur votre cercueil!» BERTIN (LOUISE-ANGÉLIQUE) (1805-1863) Née aux Roches, dans la vallée de la Bièvre (Seine-et-Oise), qu'elle habita toute sa vie, Mlle Bertin, qui était la fille de Louis Bertin, le fondateur du _Journal des Débats_, et qui resta à la tête du journal après la mort de son père en 1854, ne se maria pas; elle était impotente, et on la rencontrait toujours dans sa petite voiture traînée de deux poneys blancs qu'elle conduisait elle-même. Son salon était des plus littéraires, on peut l'imaginer. La peinture, la musique, étaient ses occupations favorites. Elle a écrit un volume de poésies couronné par l'Académie française. Elle est une des rares femmes qui, ayant composé de la musique pour librettos, aient vu leurs œuvres exécutées sur le théâtre. LA MORT ET LA VIE Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs? Et lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes, Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs? Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs, Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs? EUGÉNIE DE GUÉRIN (1805-1848) Mlle Eugénie de Guérin avait une nature essentiellement littéraire et poétique. Spontanément elle s'est dévoilée sublime écrivain, et, si la mort ne l'avait enlevée à la fleur de l'âge, elle aurait laissé des œuvres nombreuses. On n'a d'elle qu'un recueil de lettres qui a suffi à sa réputation. De nombreuses éditions, qui se renouvellent sans cesse, en sont une preuve irréfutable. LETTRE SUR LA MORT DE SON FRÈRE _Le 20 juillet (1840)._--C'est une bien triste et précieuse relique que l'écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence, et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que nous avons perdu en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée, rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la poésie: n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur? C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois... Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël quand elle écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie de science et de génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les instruments n'agissent pas sur moi, ou bien peu. Il faut que j'y comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur les pianos. MARIE JEMMA (NÉE EN 1834) Mlle Céline Renard, connue sous le pseudonyme de Marie Jemma, naquit à Bourbonne-les-Bains, dans une famille adonnée à la littérature et aux beaux-arts. Ses œuvres ne sont pas nombreuses, car elle est morte jeune, mais elles renferment un sentiment poétique rare, et qui les a fait rechercher. Nous la plaçons ici parce qu'elle appréciait hautement Eugénie de Guérin. AU CAYLA SUR LA TOMBE D'EUGÉNIE DE GUÉRIN C'est là qu'elle vivait, belle fleur solitaire, Entre un rayon du ciel et l'ombre du mystère, Lorsque sur son coteau Dieu la cueillit pour nous. Sentiers qu'elle foula, vous en souvenez-vous? O triste et doux passé! souvenirs pleins de charmes. Passant, donne à sa tombe et des chants et des larmes! Ange, elle a tant prié! femme, elle a tant souffert! Parfums, brise des bois, murmure, saint concert, Vous aviez pour monter l'aile de son génie, Mais le monde ignorait le secret d'Eugénie! Elle cachait sa lyre et filait son fuseau. Du laurier, bien souvent, le glorieux rameau, En éclairant le front jette une ombre sur l'âme, Et Dieu même, gardien de ce doux cœur de femme, N'a couronné que son tombeau. (_Élévations._) DANIEL STERN (1805-1876) Marie de Flavigny, née à Francfort-sur-le-Mein, mais d'origine française, écrivit sous le pseudonyme de _Daniel Stern_, dans l'école de George Sand, avec plus de métaphysique allemand; George Sand lui a d'ailleurs donné dans les _Lettres d'un voyageur_ des preuves d'estime. Une dizaine d'ouvrages: _Essai sur la liberté_, _Histoire de la Révolution_ de 1848 (3 vol.), 1856, _Florence et Turin_, _Henri Valentia_, _Mélida_, en 1845, un de ses plus grand succès. Son plus beau livre est _Dante et Gœthe_. C'est une œuvre dialoguée où elle admire également l'Italie et l'Allemagne: Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en son principe et en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice. Pour se rendre moins indigne d'elle, Gœthe, docile comme le poète italien aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu'à la passion qu'elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain aux désirs du bien public; il s'applique à la bonne administration des affaires, à l'économie des finances, au redressement des abus. Sans système et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe incessamment d'améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la fatalité de la misère, «comme Jacob avec l'ange invisible», et tout le bien qu'il entreprend et qu'il réalise, toute l'activité qu'il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède; auprès de la femme qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s'appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse des forêts, il gravit les cimes désertes, il descend dans la nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra, Gœthe demande aux silences d'_Ilmenau_ la paix. Mais quelque chose d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il a le mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» Il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il faut qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu. Après avoir eu un salon très fréquenté par les célébrités artistiques et littéraires, et dont Liszt était un assidu, elle est morte dans des idées de spiritisme exalté. Elle a eu trois filles: l'aînée, mariée au comte Guy de Charnacé, a écrit de l'esthétique sous le pseudonyme de Sault; la seconde a épousé Émile Ollivier avant qu'il fût ministre de l'Empire, elle est morte jeune en lui laissant un fils; la troisième, Cosima, avait épousé Hans de Bulow, elle divorça pour épouser l'illustre Wagner. Mme CRAVEN NÉE PAULINE DE LA FERRONAYS (1805-1890) Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Mme Craven est «une belle âme qui a écrit l'histoire de belles âmes». «La femme ne se croit pas «cerveau d'homme» après la cinquantaine (Mme Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans), alors que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle ne quitte son salon pour s'asseoir à un secrétaire que sous l'impulsion des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c'est le cas de Mme Craven, dont la vocation fut tardive. «J'ai cru, voilà pourquoi j'ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour: «J'ai admiré, et voilà pourquoi j'ai écrit...» Un jour, elle crut surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle, je ne puis capitaliser davantage; c'est de l'avarice. Il faut que je partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.» Alors elle brisa aux pieds du public son vase d'albâtre[64].» [64] _Mme A. Craven_, par M. Arthur Mugnier. Le _Récit d'une sœur_, qui est pour la plus grande partie la correspondance authentique et intime d'une famille bien connue, fit grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand nombre d'exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!» Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey d'Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le _Récit d'une sœur_ fût l'unique livre de Mme Craven. «La plume qui l'a écrit devrait être brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d'angoisses dans lequel Mme Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans sa coupe, ne la jeta pas à la mer?» Mme Craven a écrit d'autres livres qui tous ont eu de nombreuses éditions: _Éliane_, _Anne Séverin_, _Fleurange_, couronné par l'Académie française, comme le _Récit d'une sœur_; _le Mot de l'énigme_, _Adélaïde Capei_, la _Vie de lady Fullerton_. L'œuvre de Mme Craven consistant surtout en lettres de ses parents ou amis, on trouve peu d'elle à citer. Mais dans ce qu'elle écrit comme dans ce qu'elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale, domine. PRÉFACE DU RÉCIT D'UNE SŒUR «Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j'ai vécu, aimer comme j'ai aimé.» Voilà à peu près en quels termes un des poètes de notre temps, lord Byron, a exprimé un sentiment analogue à celui qui nous fait accepter les plus douloureux souvenirs plutôt que l'oubli, qui anéantirait ensemble l'amertume et la douleur du passé. Cette manière de sentir est la mienne... Oh! non, je ne désire l'oubli ni des joies, ni des peines que j'ai connues... Je bénis Dieu de la disposition qu'il m'a donnée à revenir sans cesse sur les traces qu'ont laissées après eux ceux avec lesquels il m'a été si doux de vivre. Le souvenir des jours heureux passés ensemble est devenu pour moi une joie et non une douleur, et, bien loin de désirer l'oubli, je demande au Ciel de me conserver toujours la mémoire vive et fidèle des jours évanouis et la faculté de faire comprendre quels furent ceux avec lesquels s'écoulèrent ces jours et quel fut le bonheur qu'y répandit leur présence. Penser à eux et parler d'eux m'a été doux depuis qu'ils ne sont plus, comme il m'était doux de leur parler et de vivre près d'eux quand ils étaient là. Aussi l'occupation favorite de ma vie a-t-elle été de lire et de rassembler les lettres et les papiers de tout genre dans lesquels est demeurée gravée l'empreinte fidèle de leurs âmes; ce n'est pas sans un tendre orgueil que je les ai parfois fait connaître à d'autres, et que j'ai vu même les indifférents s'attendrir ou s'émerveiller en lisant quelques-unes des pages que j'entreprends aujourd'hui de réunir d'une façon plus complète. Je voudrais, je l'assure, que la mémoire de ceux qui les ont écrites répandît son doux parfum un peu au delà du cercle de ceux qui les ont aimés, et je voudrais les faire aimer de ceux qui les ont vu passer sans les connaître, mais non sans les remarquer peut-être... PENSÉES --Vivre longtemps, c'est se survivre. --Oh! chères visions du passé! c'est encore une douce faculté que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que «l'imagination était une belle chose», et elle avait raison de l'appeler «une peinture magique». COMTESSE DASH (1805-1874) Cisterne de Courtiras, vicomtesse de Saint-Mars, connue sous le pseudonyme de Comtesse Dash, est certainement une des femmes qui a écrit le plus de notre siècle; sa féconde imagination ne tarissait jamais; ses ouvrages ont souvent sept ou huit tomes, et son œuvre doit bien se chiffrer par une centaine de titres. Très lus, à l'époque, dans les cabinets de lecture, on n'en parle plus et ne les voit dans aucune bibliothèque. Elle est tombée dans l'oubli, parce que son style n'a rien d'original. Aussi n'y a-t-il rien à citer d'elle. LA PRINCESSE BELGIOJOSO (NÉE EN 1808) Née à Milan, elle vint résider à Paris, ne pouvant supporter d'habiter sa ville natale sous la domination autrichienne; elle y présida un salon d'élite comme celui de Mme de Staël et de Mme Récamier. Le beau portrait, tracé par Stendhal dans _la Chartreuse de Parme_, de la duchesse de San Severino aurait été inspiré par elle. «La princesse Belgiojoso, nous dit Mme Ancelot, qui la rencontrait dans le salon du peintre Gérard, était aussi remarquable par son esprit que par une beauté dont le caractère avait quelque chose de particulier qui frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie d'excentricités que sa figure présente de traits bizarres. Sa vive imagination, excitée par les scènes tumultueuses de notre époque, ne pouvait se restreindre aux paisibles émotions et aux succès féminins que l'on trouve dans les salons.» Elle a écrit: _Souvenirs d'exil_, 1850, _Notions d'histoire à l'usage des enfants_, 1851, _Nouvelles et scènes de la vie turque_, _Essai sur la formation du dogme catholique_, articles dans _le National_ et la _Revue des Deux-Mondes_. ÉMINA (RÉCIT TURCO-ASIATIQUE) Légèrement vêtue d'un pantalon d'indienne suisse imprimée, retenu par une coulisse au-dessus de ses chevilles nues, d'une chemise en calicot blanc retombant sur le pantalon et remplissant l'office de jupe, d'une veste de calicot rayé rouge et jaune, descendant jusqu'au bas des reins et serrée à la taille par une écharpe de même étoffe; les bras couverts d'abord par les larges manches de sa chemise, et ensuite par celles plus étroites et plus courtes de sa veste; les cheveux tressés et tombant sur ses épaules, la tête couverte d'un fez, sur lequel un mouchoir en mousseline fond vert, bigarré de couleurs éclatantes, flottait carrément par derrière à la façon d'un voile; un grand bâton à la main, et ses provisions serrées dans une serviette passée en sautoir; telle était Émina, lorsqu'elle s'éloignait de la vallée, suivant ses chèvres et suivie par son chien. ÉLISA MERCŒUR (1809-1835) Quoique morte âgée seulement de vingt-six ans, Élisa Mercœur fut très connue des femmes de sa génération, parce que ses écrits parurent dans des journaux de famille, mais elle a été vite oubliée. Qui est-ce qui lit maintenant Élisa Mercœur? Cette jeune fille, qui possédait certainement la flamme poétique, naquit à Nantes, et apprit seule le latin et l'anglais. Croyant comme bien d'autres pouvoir arriver par sa plume à la gloire et à la fortune, encouragée par une lettre flatteuse de Chateaubriand, comme en écrivent trop à la légère les hautes personnalités, qui songent bien davantage à laisser un souvenir sympathique qu'à être réellement utiles, elle vint à Paris avec sa mère et n'y rencontra que déboires et dégoûts. Ses vers se distinguaient cependant par la grâce, la sensibilité, le rythme harmonieux. Une nouvelle qu'elle publia dans un journal, _la Comtesse de Villequier_, dénote une grande puissance dramatique, et une tragédie, _Boadbil_, prouve qu'elle eût sans doute écrit pour le théâtre. Patronnée par Victor Hugo, après bien des luttes et des efforts, elle obtint une pension du gouvernement, qui lui fut enlevée par la révolution de juillet avant qu'elle en eût touché même le premier quartier. De privations et de langueur, elle mourut en 1835. Après sa mort, son talent fit plus de bruit que de son vivant. Sa mère publia une édition de ses œuvres complètes et put recueillir une souscription pour lui élever une tombe au Père-Lachaise, sur laquelle on a gravé quelques-uns de ses vers. Voici une de ses gracieuses poésies: Lorsque je vins m'asseoir au festin de la vie, Quand on passa la coupe au convive nouveau, J'ignorais le dégoût dont l'ivresse est suivie, Et le poids d'une chaîne à son dernier anneau. Et pourtant, je savais que les flambeaux des fêtes, Éteints ou consumés, s'éclipsent tour à tour, Et je voyais les fleurs qui tombaient de nos têtes Montrer en s'effeuillant leur vieillesse d'un jour. J'apercevais déjà sur le front des convives Des reflets passagers de tristesse ou d'espoir... Souriant au départ des heures fugitives, J'attendais que l'aurore inclinât vers le soir. J'ai connu qu'un regret payait l'expérience, Et je n'ai pas voulu l'acheter de mes pleurs; Gardant comme un trésor ma calme insouciance, Dans leur fraîche beauté j'ai su cueillir les fleurs. Préférant ma démence à la raison du sage, Si j'ai borné ma vie à l'instant du bonheur, Toi qui n'as cru jamais aux rêves du jeune âge, Qu'importe qu'après moi tu m'accuses d'erreur. En vain tes froids conseils cherchent à me confondre, L'obtiendras-tu jamais, ce demain attendu? Lorsqu'au funèbre appel il nous faudra répondre, Nous aurons tous les deux, toi pensé, moi vécu. Nomme cette maxime ou sagesse, ou délire, Moi, je veux jour à jour dépenser mon destin; Il est heureux, celui qui peut encor sourire Lorsque vient le moment de quitter le festin. Mme LESGUILLON (NÉE EN 1810) Mme Hermance Sandron, épouse de P.-J. Lesguillon, le poète bien connu, a publié des poésies charmantes: _Rayons d'amour_, _Contes du cœur_, à l'usage des jeunes filles et des enfants. Nous détachons les vers suivants sur _les Femmes savantes_, parfaitement justes d'expression et de forme: Les femmes de Molière ont si longtemps fait rire Qu'une femme avec crainte apprend à bien écrire; Mais Molière, en esprit prophétique et profond, N'attaquait que la forme et respectait le fond. Il raillait à bon droit dans les fausses savantes La sottise en rubans et les phrases pédantes, Mais ne proscrivait pas le vrai du sentiment Qui s'instruit et s'élève au noble enseignement. S'il revenait, Molière, il verrait avec joie La femme l'admirer en dévidant la soie, Et la jeune ouvrière, en tournant un chapeau, Commenter La Fontaine et réciter Boileau. Mme MENESSIER-NODIER (NÉE EN 1811) Fille du célèbre romancier Charles Nodier, qui, passionné bibliophile, fit le sacrifice de vendre sa bibliothèque pour lui faire une dot, en 1831, lorsqu'elle épousa M. Menessier, est auteur d'un volume de poésies, _le Perce-Neige_, de _Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie_, ainsi que de beaucoup d'articles dans les journaux dont on trouve peu de trace. ÉLISE GAGNE (NÉE EN 1813) Née à Rochefort, Élise Moreau de Russ, épouse de Paulin Gagne, a publié, en 1837, un recueil de vers très bien accueilli, les _Rêves d'une jeune fille_. On a encore d'elle: _Omégar, ou le Dernier homme_, poème en douze chants, une étude biographique sur Mme de Bawr et des livres pour enfants. Mme ACKERMANN (1813-1890) Les ouvrages de Louise-Victoire Choquet, dame Ackermann, sont peu répandus, d'abord parce qu'ils sont peu nombreux, et peut-être aussi parce qu'il fut peu parlé d'elle. C'était une femme savante qui d'un long séjour en Allemagne avait rapporté une grande simplicité. Elle était une érudite, quoique poète, et avait étudié le sanscrit et l'hébreu. Une de ses poésies les plus connues est _le Nuage_, qui commence ainsi: Levez les yeux, c'est moi qui passe sur vos têtes, Diaphane et léger, libre dans le ciel pur, L'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes, Je plonge et nage en plein azur. Depuis sa mort, on parle beaucoup plus d'elle que de son vivant, probablement parce que l'intérêt de son éditeur est plus grand. Sainte-Beuve ne l'a pas oubliée dans ses _Lundis_. Mme Alphonse Daudet a fait sur elle une jolie étude où elle cite encore ces deux quatrains: Moi que, sans mon aveu, l'aveugle destinée Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement! . . . . . . . . . . . . . . . Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs, De tous les cœurs en moi comme en un centre unique Rassemblé tous les désespoirs! . . . . . . . . . . . . . . . Mme LA COMTESSE DE GASPARIN (NÉE EN 1815) Valérie Boissier de Gasparin est surtout connue comme l'auteur des _Horizons prochains_. Ardente protestante, ses écrits, empreints d'une profonde moralité, ne tombent jamais dans le roman. _Le Mariage au point de vue chrétien_ a été couronné par l'Académie en 1853. Elle a publié: _Horizons prochains_, 1859, _Horizons célestes_, 1859, _Vesper_, 1861, _Tristesses humaines_, 1863. PENSÉE Savoir être heureuse, c'est-à-dire ne pas se plaire aux ennuis, ne pas se plaire aux soucis, glisser sur certaines impressions fâcheuses; savoir être heureuse, c'est-à-dire soulever les montagnes qui barrent le chemin, s'avancer d'un pas confiant dans la vie. Mme EGGER Fille du savant helléniste membre de l'Institut, femme de M. Émile Egger, érudit et helléniste aussi, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, elle aurait pu être une nouvelle Mme Dacier. Elle a cherché à familiariser les jeunes filles avec l'antiquité grecque et latine. On cite d'elle particulièrement un portrait de la ménagère grecque, d'après _l'Économique_ de Xénophon, et une étude très remarquée sur Saint-Évremond, parue dans _le Correspondant_. Mme PENQUER (NÉE EN 1827) Mme Léocadie-Auguste Penquer, née au château de Kérouartz (Finistère), qu'elle a décrit en très beaux vers dans les _Chants du Foyer_, 1862, écrits sous l'inspiration de Lamartine; plus tard elle écrivit les _Révélations poétiques_, où l'on sent l'influence de Victor Hugo. Elle aborde enfin le poème épique et nous laisse _Siruensée_, _Velléda_, poèmes divisés en douze chants. Ses poésies sont semées de pensées heureuses. L'autan, qui détruit tout quand il s'élève et gronde, A l'arbre de l'amour ne prend pas une fleur. . . . . . . . . . . . . . . . . C'est l'hiver que l'amour des pauvres me reprend, Plus vif, plus chaleureux, plus fraternel, plus grand. COMTESSE DORA D'ISTRIA (NÉE EN 1828) Hélène Ghika, princesse Kolzoff-Massalky, pseudonyme Dora d'Istria, reçut une profonde instruction. Grande voyageuse, elle parcourut l'Europe et l'Asie à un point de vue tout théologique. A écrit _la Suisse allemande_, _la Vie monastique en Orient_, _les Femmes en Orient_, _Voyage en Suisse_. Comme compatriote et émule citons à côté d'elle la princesse Cantacuzène. ROSE HAREL (NÉE EN 1830) Ici se présente un cas exceptionnel. Une pauvre servante de Lisieux, ayant passé ses années dans les champs à cultiver la terre, composait des vers sans connaître une seule règle de la versification, sans avoir rien étudié. _L'Alouette aux blés_, recueil de poésies remarquables, a paru en 1863, publié à l'aide d'une souscription ouverte par les soins de M. Adolphe Bordes. Mme BLANCHECOTTE (NÉE EN 1830) Son premier livre de vers remporta un prix de l'Académie française: _Rêves et réalités_. Elle publia un autre volume, _Nouvelles Poésies_ (1861), _le Long du chemin_, pensées d'une solitaire, ouvrage en prose, sorte de manuel ascétique sans dogme particulier. Son style n'a rien de bien original; on cite ce quatrain sur la mort de Béranger: La lyre de Tyrtée est là; rien n'y résonne. Ensemble ils ont perdu, doux poète endormi, La France son chanteur, le peuple son ami. Tu ne vibreras plus pour elle ni personne. [Illustration] A MON ENFANT QUI VA NAITRE Petit être adoré, dont le sexe inconnu Me fait souvent rêver un nom doux ou sonore, Viens, oh! viens, je t'attends! Quand tu seras venu, J'ai de l'amour pour toi, je puis souffrir encore, J'ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment; A toi la paix, mon ange! à mon cœur le tourment! . . . . . . . . . . . . . . . L'appui dont on peut le moins se passer, c'est l'appui que l'on trouve en soi-même. LA COMTESSE DE CHAMBRUN (1827-1891) Marie-Jeanne Godard-Desmarest, née à Baccarat, seconde fille du grand industriel dont le père avait fondé la célèbre cristallerie, d'origine béarnaise par sa mère, épousa en 1853 le comte de Chambrun. D'une nature essentiellement poétique et sensible, elle ressentit vivement les grandes douleurs de l'âme: la perte d'une sœur, puis de sa mère. Elle souffrit beaucoup d'une existence oisive qu'elle emplissait cependant autant qu'elle pouvait par les bonnes œuvres et l'art. Profondément musicienne, élève de Reber, les dernières années de sa vie furent occupées surtout à faire entendre chez elle, dans une superbe chapelle, et dans un recueillement religieux, les chefs-d'œuvre de la musique. Son mari avait perdu la vue. «Philosophe, il avait organisé avec méthode sa vie d'aveugle qui renonce volontiers à la lumière du jour, pourvu que cette obscurité extérieure rende encore plus vive et plus pure la lumière du dedans.» Elle l'initiait aux jouissances musicales. Ces concerts spirituels réunissaient des artistes tels que Mmes Krauss, Conneau, l'orchestre de Colonne, et le Tout-Paris s'efforçait de s'y faire inviter. La comtesse de Chambrun était poète. Une main pieuse a recueilli après sa mort ses poésies, afin qu'elle se survécût dans la pensée des êtres intelligents. Nous citerons seulement l'une d'elles, _la Passiflore_; outre qu'elle décrit bien l'état d'âme de la comtesse de Chambrun, elle a été mise en musique par Ambroise Thomas et par Gounod. Voici sur mon déclin la fleur que j'ai choisie; D'autres l'appelleront fleur de la passion, Je la nomme fleur de la vie; Qu'importe c'est le même nom. Elle a la couronne d'épines, Et l'échelle qui mène au ciel, Et l'éponge aux gouttes divines Tour à tour d'hysope et de miel; Elle a le vert de l'espérance, Elle a le violet du deuil; C'est la joie et c'est la souffrance, C'est le berceau, c'est le cercueil. C'est donc sur mon déclin la fleur que j'ai choisie D'une teinte pareille au jour qui va pâlir. Elle est l'image de la vie, C'est le passé, c'est l'avenir. Mlle MÉLANIE BOUROTTE (NÉE EN 1832) Née à Vigneulles (Meuse). Poète d'intuition, fille d'un inspecteur des eaux et forêts, elle reçut de sa mère, femme douée de grandes capacités, une instruction littéraire très profonde. Elle a écrit un recueil de poésies, _l'Echo des bois_ (1860), _la Madeleine au désert_, où elle essaie de soulever de grands problèmes sur la théodicée. Elle s'écrie: Vous, penseurs fatigués de sonder les abîmes, Découragés lutteurs dans l'arène vaincus, Sceptiques désolés, poètes, fous sublimes, Vous tous au cœur saignant, vous qui n'espérez plus, Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines; Dans le calme et la foi, venez vous recueillir. La nature a des chants pour endormir vos peines, Des dictames pour les guérir. CLAIRE DE CHANDENEUX (MORTE EN 1884) Mme de Chandeneux a eu une note à elle; elle a pris pour sujet de ses écrits les ménages de militaires; il y avait là une source d'études presque intarissable, où elle a pu alimenter une série de romans de mœurs charmants que les jeunes femmes ont lus avec intérêt et profit. Son style est clair, suffisamment correct. Mlle ZÉNAIDE FLEURIOT (MORTE EN 1889) Mlle Zénaïde Fleuriot peut être regardée comme la tête de ligne de toute une escouade de femmes écrivant les intrigues édifiantes, les nouvelles morales et sentimentales à l'usage des jeunes filles et des jeunes élèves de couvent et de pensionnat, qui approvisionnent les bibliothèques roses et lilas de nos grands éditeurs. Leur style est suffisamment correct, mais, de par leur clientèle même, elles sont condamnées à ne chercher aucune originalité. Il n'y a donc rien à citer, et impossibilité aussi d'énumérer les nombreux ouvrages sous peine de publier un véritable catalogue. MARQUISE DE BLOCQUEVILLE (1814-1892) Louise-Adélaïde, princesse d'Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc d'Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon du XIXe siècle; tous ceux qui l'ont connue et approchée seront de mon avis. Son salon a été le plus recherché et le mieux dirigé de la dernière moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus éminents, les hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes personnalités tenaient à honneur d'y être reçues; les hauts personnages étrangers de passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste qui avait le bonheur de se faire entendre chez Mme la marquise de Blocqueville était lancé. Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et intimes, formerait l'annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro, le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte André Zamoïski, etc. Mme la vicomtesse de Janzé et Mme Beulé étaient des dernières intimes. Mmes les princesses Gortschakoff, Ourousoff, Galitzin, Mme d'Abadie; ses nièces, Mmes la duchesse d'Albuféra et de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de Montesquieu; toute l'aristocratie, la diplomatie, la haute littérature, se donnaient rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville habitait depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais introduire autour d'elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu sait quelle énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand on reçoit. Son salon était, je crois, unique sous ce rapport. Mme la marquise de Blocqueville était implacable. Et je pourrais citer plus d'une femme portant des noms connus, accueillies partout avec empressement, qu'elle a obstinément refusé, devant moi, de recevoir en dépit des supplications de ses meilleurs amis. «C'est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.» D'ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient transigé, à sa connaissance, aux lois de l'honneur. La moindre tare, le plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle était bonne et bienveillante plus qu'on ne pourrait l'imaginer, mais sans banalité aucune. D'une inépuisable charité que l'on ne sollicitait jamais en vain, ne jouissant que d'une fortune très limitée pour ses obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d'ordre, décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d'une délicatesse exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser. Que d'anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j'ai notées lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d'écrivain tournerait à l'état d'espionnage si nous racontions tout ce que nous entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que nous puissions le faire. C'est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement française de naissance, de cœur, de beauté, d'esprit. Non seulement elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une langue épurée qui la rend l'égale, pour notre siècle, de Mme de La Fayette pour le XVIIe siècle, et la place très au-dessus de la masse de nos romancières et moralistes modernes. Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet de lui donner dans notre _Anthologie_ la place à laquelle elle avait droit avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les renseignements indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11 juillet 1892: _En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela me rend confuse! Je ne mérite que si peu d'éloges! En dépit de mes efforts, il y a tant d'imperfections dans mon pauvre être!_ Douée d'autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d'une goutte sereine et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents. Fort belle étant jeune, elle était une _jolie vieille_, franchement vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la tête enveloppée d'une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue de robes amples, à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la taille, elle avait le plus grand air quand elle faisait quelques pas, ce qui lui arrivait rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu'au dernier moment, toujours entourée et recherchée. Des gens qui n'ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir le bruit que la pièce d'Édouard Pailleron, _le Monde où l'on s'ennuie_, était inspirée par son salon.--Je n'ai jamais pu saisir l'allusion.--On causait très gaiement chez elle, on riait même beaucoup, quoique pas d'une gaieté de cabaret; mais il n'y a que des imbéciles qui ont pu s'y ennuyer. Il y régnait un ton de bonne compagnie; on y parlait presque uniquement de choses intellectuelles. On savait écouter ceux qui en valaient la peine. Ce n'était point du papotage ni du flirtage; tout le monde ne parlait pas à la fois en criant et debout, comme dans certains salons. Mais bien des écrivains parlent de choses et de personnes qu'ils n'ont jamais vues. Une très spirituelle chroniqueuse a comparé Mme la marquise de Blocqueville à Mme de Maintenon. Or, elle n'avait absolument aucun point de ressemblance avec cette illustre pédagogue. Si on tient à la comparer à une personnalité de l'autre siècle, c'est avec la marquise de Lambert que je lui trouve plus d'un point de ressemblance. Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait moins belle qu'autrefois; mais elle m'a donné une épreuve sur chine d'une fine gravure faite d'après un dessin qui représente plutôt sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu'elle a fait arranger dans le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière descendante de Jeanne d'Arc dont elle porte le nom, récite un monologue. Cette petite scène de sa vie intime m'est plus précieuse qu'un simple portrait. Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d'une riche peau d'ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l'allée et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de réception. Mais lorsqu'on allait la voir en tête à tête, elle savait très bien vous accompagner. Elle était douée d'un tact exquis. Quel regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et comme elle cherchait à faire valoir chacun! La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de son père, le maréchal Davout; elle s'occupait sans relâche de la publication des écrits qu'il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses meubles et ses objets d'art, tous souvenirs précieux. N'oublions pas de mentionner qu'elle fut nommée, la troisième femme en six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse. Aujourd'hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout. Voici la liste de ses ouvrages dans l'ordre de leur publication; ce n'est pas un mince bagage: _Perdita_, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée en 1890 par Jouaust, son éditeur et son ami, qu'elle tenait en haute estime. _Chrétienne et Musulman_, roman, réédité en 1892 par Jouaust, sous le titre de _Stella et Mohamed_, titre sous lequel il a été traduit en italien et a obtenu un grand succès. _Le Prisme de l'âme_, fort volume in-8º de 600 pages, qu'on pourrait appeler la _Philosophie du cœur_ (Hetzel). _Rome_, fort volume in-8º (Hetzel). _Les Soirées de la Villa des Jasmins_, 4 tomes in-8º, ouvrage favori de l'auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur). _Maréchal Davout, prince d'Eckmühl, raconté par les siens et par lui-même_, 4 vol. in-8º (1802 à 1815). _Correspondance inédite du Maréchal Davout_, _prince d'Eckmühl_, 1 vol. _Roses de Noël_, pensées (collection des Moralistes, d'Ollendorff). _Pensées d'un Pape_ (Jouaust), petit in-32. _Chrysanthèmes_ (Jouaust), petit in-32. _A travers l'Invisible_ (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891). Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu'elle nous a adressées, avec des _pensées inédites_. Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892. _... Je n'ai pas eu un jour de quasi santé. Je n'ai pu une seule fois faire les deux cents pas qui me permettraient d'assister au coucher du soleil dans la mer, une de mes passions... J'ai beaucoup pensé, beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous les jours, ne voyant du monde que le soir, j'ai savouré, en toute longueur de temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est la demeure naturelle de toutes les pensées.»_ _Voici quelques_ CHRYSANTHÈMES INÉDITS; _j'aimerais à revoir l'épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez quelques-uns..._ _Laissez-moi, chère petite_ Tocania[65], _souhaiter plein succès à votre livre_ (L'ANTHOLOGIE) _et à son auteur._ A.-L. ECKMUHL, marquise DE BLOCQUEVILLE. [65] Homonyme de prénom, en espagnol. Deuxième et dernière lettre: 26 septembre 1892, Villers-sur-Mer, chalet du Ravin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _«Hélas! je n'ai rien de bon à vous dire de ma déplorable santé, exaspérée par l'air de la mer. J'ai une grande tristesse de quitter ce lieu charmant où_, sans doute, je ne devrai jamais revenir (!); _et cependant j'aspire à Paris, où je serai plus confortablement installée pour souffrir. J'arriverai du_ 1er _au_ 5, _pour profiter du rapide, si je suis en état de partir... Pardon de cette grosse tache faite par ma fièvre aux épreuves; il y a quelques corrections importantes..._ _... Merci bien de l'envoi de ces épreuves. Comme je vous félicite de travailler,--il est dur de ne le pouvoir pas!... Installée et reposée, je réclamerai votre journal que vous voudrez bien m'apporter? Santé et heur je vous souhaite..._ A.-L. E., marquise DE BLOCQUEVILLE. Hélas! elle n'eut pas le temps de nous appeler; deux jours après son arrivée, le 7, elle succombait subitement à une affection du cœur! Et maintenant, nous conservons comme des reliques ces épreuves corrigées de sa tremblante main, et nous disons avec le poète: Quand reviendront ces jours? Jamais! oh! jamais plus! DERNIERS CHRYSANTHÈMES (INÉDITS) Beaucoup d'êtres peuvent fréquenter notre demeure et n'y entrer jamais. Seule la sympathie ouvre les portes, et la sympathie souffle où elle veut. Le «bonjour» n'est pas toujours gai, mais la _séparation_ a toujours ses déchirements, car on laisse en tout ce que l'on quitte un peu de soi-même. La charité est un pieux amour qui ose, et la reconnaissance un devoir qui commande souvent à des sourds. Un village sans église est triste comme une âme sans Dieu. Les agités trouvent souvent le temps de s'ennuyer, jamais celui de penser. Gardez-nous, Seigneur, de ce qu'un sage du passé appelait l'_ensorcellement des niaiseries_. Les âmes pâles sont les nébuleuses du ciel des esprits. L'homme a le droit de parler des idées qu'il se fait du monde supérieur, mais si l'être _mortel_ s'avise de mettre en scène l'_Immortel_, il le réduit à la mesquine mesure qu'il ne peut dépasser. Milton, si grand, si éblouissant quand il dépeint l'enfer et le roi des anges déchus, dès qu'il essaye de _pourtraicter_ Dieu, le rapetisse et l'humanise. CHRYSANTHÈMES BLANCS L'âme humaine a soif de sympathies intelligentes, et il y a des flatteries réellement touchantes: ce sont les flatteries à parfum génial comme celui des fleurs, qui ne ressemble en rien au parfum composé des essences. Une femme exceptionnellement belle ou riche doit se faire légion, afin de repousser les bataillons serrés de prétendants toujours prêts à monter à l'assaut de sa beauté ou de sa bourse. PRISME DE L'AME L'amour est la sérieuse affaire des hommes de n'importe quel âge. Quand l'affaire est mauvaise, la vie doit nécessairement s'en ressentir. Comment l'époux et le père de famille, le cœur douloureusement oppressé par de tristes préoccupations personnelles, donneraient-ils aux intérêts du dehors l'attention qu'ils réclament? Les troubles d'un intérieur agité ne permettent d'apporter, ni dans le commerce, ni dans la vie publique, le calme nécessaire au succès. La conduite politique elle-même manque fatalement de délicatesse et de tenue, quand la conduite privée manque de sécurité. L'homme qui se consacre au pays a l'intime besoin de sentir, alors qu'il se jette dans l'orageuse mêlée des grandes luttes de la vie, qu'un doux et loyal sourire l'attend chez lui. Son âme a besoin de s'appuyer en paix aux nobles amours pour pouvoir se dévouer librement au devoir... La lumière du cœur produit la vraie lumière de l'esprit, et les ténèbres du foyer suivent hors de chez lui le maître de ce foyer. Certes, un orateur, quelle que soit sa peine secrète, pourra rencontrer d'âpres mouvements d'éloquence, de superbes élans de colère et d'indignation, illuminer même les questions qu'il sera appelé à traiter, mais certainement il ne les éclairera pas. Avez-vous jamais remarqué, au contraire, comment l'enfant tendrement et fortement élevé à l'abri salutaire de deux êtres qui s'aiment d'un amour béni s'élance au travers de la vie, pénétré de l'idée du bonheur et du droit. DU BONHEUR . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu'il illumine aujourd'hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs; mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu'une rude atteinte l'en a dépouillée. Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler encore, s'abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a perdu sa fierté en perdant sa confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie et sa beauté premières. Dans notre esprit, l'idée de bonheur se confond positivement avec le mot triste et charmant--d'autrefois..., car le passé devient le mélancolique lieu d'asile de toute félicité humaine, du moment où l'avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes m'ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur. Aperçues de loin, soit que l'on marche vers elles ou que l'on se retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes; mais dès qu'on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres, rudes, hérissées d'abîmes, telles qu'elles sont enfin. Si le passé et l'avenir, brillants enchantements de nos souvenirs ou de notre espérance, lassent le cœur à l'instant où il faut les vivre, les montagnes lassent les muscles de l'homme qui s'obstine à les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure, on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se refuser à rien voir de nouveau. L'inconnu est l'ennemi du connu, et la douleur est la réaction nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la douleur. Rien n'étant stable ici-bas, c'est à l'instant où nous nous sentons heureux que nous devrions craindre pour l'instant qui va suivre. Au nom d'une loi d'équilibre dont chacun profite à son tour, il n'y a pas de malheur qui ne serve à ceux qu'il n'atteint pas. Hélas! l'âge nous enseigne généralement trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des commandements de Dieu. En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de toute souffrance,--la faute engendrant le châtiment. Mais comment croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister à ses passions est moins terrible que de s'y abandonner? Une ardeur impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d'un enthousiasme autant que d'un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il est cruel d'avoir à subir les longs désenchantements d'un engagement trop prompt. Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures ardentes de l'existence. La fatigue de corps que la vie de voyage entraîne donne du repos à l'âme. Il y a d'ailleurs dans la nature une si magnifique, une si bizarre variété, que l'existence, _rien que pour voir_, semble parfois bonne. Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés, de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s'appliquer à une broderie, à une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible. Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de grands bonheurs, il est nécessaire de s'en préparer de petits. La lecture, ne l'oublions pas, est une source de vives jouissances et un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement à rencontrer ses pensées en un livre qu'à rencontrer un ami sur la terre étrangère. La sensation qui s'éveille en nous alors que nous retrouvons une idée qui est _nôtre_ dans l'œuvre d'autrui est à la fois douce et bizarre. En la saluant de l'esprit et du cœur, on se sent moins seul; on bénit tendrement l'être qui a su traduire en nobles et sympathiques paroles un des rêves de notre âme. La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage. Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d'abandon douloureux, que l'existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et d'occuper son imagination des rêves d'outre-vie. La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent. Je voudrais arriver à pressentir la forme qu'affecte le bonheur; je voudrais savoir s'il tient plus de l'homme ou de la femme; d'un bon dîner ou d'un portefeuille ministériel; d'un titre, d'une gloire, d'une distinction sociale; d'un coquet chapeau, d'une chaise de poste, d'un navire ballotté par toutes les mers; d'un couvre-pied ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand? Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons, afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs et de toutes les circonstances... [Illustration] DEUXIÈME PARTIE ÉCRIVAINS VIVANT A NOS JOURS (2e série) NOUS avons supprimé, pour les auteurs vivants, les dates de naissance, difficiles à connaître avec exactitude. Nous avons dû abandonner l'ordre chronologique, pour adopter un classement par aptitude, et autant que possible dans l'ordre auquel les auteurs se sont présentés aux lecteurs par leurs ouvrages. Nous avons commencé par les _femmes-poètes_, pensant plus galant de donner le pas à la poésie; après les rares _femmes politiques_, _journalistes_, quoiqu'elles aient parfois cumulé et soient aussi romancières, et les plus rares encore, intrépides voyageuses scientifiques, viennent les _romancières_ proprement dites, très nombreuses, les _pédagogues_, celles qui écrivent pour les enfants, les _chroniqueuses_, et enfin les _psychologues_, qui ont su adopter l'_écriture_ recherchée paraissant devoir être le style du XXe siècle et que nous sommes forcée de placer à la fin, non que par leur talent elles ne méritent la première place, mais parce qu'elles donnent le dernier mot de la littérature actuelle. Nous rappelons encore une fois que nous citons seulement les _leaders_, celles qui ont une note personnelle, et que nous continuons à pratiquer l'éclectisme et l'impartialité les plus larges. Nous ne faisons pas ici de la critique, nous sommes simplement compilateur. Nous regrettons seulement d'être obligé d'omettre tant de noms qui surgissent tous les jours; malgré notre désir de faire aussi complet que possible, nous sommes positivement débordé par la vague qui monte, monte toujours et plus vite que nous. LES FEMMES POÈTES Les poètes sont beaucoup plus nombreux qu'on ne se l'imagine parmi les femmes, mais elles n'arrivent pas toutes à la postérité; la place nous manque pour citer toutes celles que nous connaissons, et nous devons nous contenter de nommer _Mlle Loyseau_, prix de poésie de l'Académie, _Sylvanecte_, _Sylvane_, _Mlle Vacaresco_, etc. Mme ANAÏS SÉGALAS A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète féminin le plus populaire du XIXe siècle. Le père d'Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d'un spirituel ouvrage (_l'Ami des bêtes_), épousa une charmante créole des Antilles. Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze ans à M. Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue carrière de bonheur et de succès non interrompus. A côté de tant d'existences bouleversées et abreuvées d'amertumes, la sienne a été d'une inaltérable sérénité, jusqu'au chagrin affreux que lui a causé la mort de son mari, il y a peu d'années. Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour son avenir ni pour celui des siens, ayant près d'elle une fille unique et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et les beaux-arts. Officier d'Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les concours, lauréate de la Société d'Encouragement au bien, l'Académie française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont l'humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d'une nuance sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en conservant le sourire sur les lèvres. L'observation philosophique se retrouve dans cette versification facile, à la portée de l'enfance, mais non sans charme pour l'âge mûr. Parmi les plus populaires de ses poésies, il faut citer _le Petit Sou neuf_. Quel est l'enfant de notre époque qui n'apprend pas, en épelant ses lettres: Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou... Les poésies de Mme Anaïs Ségalas pourraient s'appeler les annales du XIXe siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans _les Cartes de visite_, soit dans _le Bal de Charité_, ou encore dans _le Jardin des Tuileries_ et dans la poésie sur les _Gens de lettres_. Survient-il un événement quelconque, infatigable, elle prend sa plume légère et vive et retrace la scène dans des vers mi-satiriques, mi-plaisants qui nous la fixe dans la mémoire. C'est ainsi qu'après l'ordonnance du préfet de police (été 1892), pour museler les chiens, elle s'est écriée, avec cette verve intarissable qui lui est si personnelle: Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières, Froissés dans leur orgueil, porter des muselières? Paris les affranchit souvent de ce lien; Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme, L'arrêt fatal revient. C'est en vain qu'on réclame: Saint Roch serait forcé de museler son chien. Et la rage! dit-on.--Mais nos chiens doux, tranquilles, Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux? Les uns, railleurs charmants; d'autres, hurleurs farouches. Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches, Pourquoi donc enchaîner tant d'innocents museaux? Muselez cette femme au gracieux sourire, Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire Les réputations, et qui certes mord bien! Sa voix est douce, avec des notes argentines, Mais ses petites dents, de blanches perles fines, Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien. Et ces ambitieux, aboyant en colère Contre l'État, les lois, et voulant tout refaire, Il faut les museler! Qu'on leur donne un trésor, Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille! N'auront plus d'aboîment pour assourdir l'oreille: On les fait taire avec des muselières d'or. Muselez ces voyous, roquets pleins d'insolence; Et même à la tribune ou dans la conférence, Quand l'orateur bavard, comme un long écheveau Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse, Quand le fil du discours n'est que de la filasse, Mettez la muselière auprès du verre d'eau. Muselez ces auteurs, dont le talent coupable Recherche le scandale et prêche l'impudeur, Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur, Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable Peut se gagner; près d'eux vous courez des dangers: Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés, Mais ils sont mordus par le diable. Muselez cet ivrogne aussitôt qu'il voudrait Franchir, pour s'enivrer, le seuil du cabaret, Car il jette au comptoir son argent et son âme; Il s'abrutit avec l'eau-de-vie... ou de mort, Il devient animal, sans raison ni remord, Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme! Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon, Ce gardien, pour qu'il puisse aboyer au larron. Cet arsenal de dents, qu'il lui montre en furie, Pour garder la maison lui sert d'arme et d'outil; Il ressemble au soldat quand il met son fusil Au service de la patrie. Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer Nos verbes si connus: calomnier, narguer, Médire. Sa parole est pourtant nette et claire: Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux, Il dit très bien «je t'aime». Il est plus fort que nous Sur la langue du cœur, qu'il parle sans grammaire. Oh! qu'il soit libre, heureux, cet ami sans rival, Ce Pylade! Le chien, c'est plus qu'un animal, C'est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme. S'il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil Doit être une étincelle d'âme. Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien, Quand la fausse amitié, par quelque vent d'orage, Part avec la fortune et la suit comme un page, On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien, D'avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche, Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche, On y trouve dix francs pour l'impôt de son chien. Dans ses _Souvenirs_, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique de Mme Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête d'un squelette qui se trouvait chez lui, l'auteur des _Orientales_ écrivit six vers de Mme Anaïs Ségalas, faisant partie d'une poésie de trente-six vers imprimée dans son premier recueil, _les Oiseaux de passage_, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée dans les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité du fait; ils sont d'ailleurs fort beaux: Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme? Squelette, qu'as-tu fait de l'âme? Cage déserte, qu'as-tu fait De ton bel oiseau qui chantait? Volcan, qu'as-tu fait de la lave? Qu'as-tu fait de ton maître, esclave? Mme Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort intéressants et a fait représenter plusieurs pièces de théâtre, qui peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste de ses œuvres, par ordre de publication: POÉSIES _Les Oiseaux de passage.--Enfantines, Poésies à ma fille.--La Femme.--Nos Bons Parisiens.--Poésies pour tous._ ROMANS _Les Mystères de la maison.--Les Magiciennes d'aujourd'hui.--La Vie de feu.--Les Fleurs de Paris.--Les Deux Fils.--Le Compagnon invisible.--Les Mariages dangereux.--Les Romans du wagon.--La Semaine de la Marquise._ ROMANS ILLUSTRÉS _Les Jeunes Gens à marier.--Le Livre des vacances.--Récits des Antilles._ THÉATRE _La Loge de l'Opéra_, drame en 3 actes et en prose (Odéon). _Le Trembleur_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon). _Les Absents ont raison_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon). _Les Deux Amoureux de la Grand'mère_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de la Gaîté). _Les Inconvénients de la Sympathie_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de la Porte-Saint-Martin). LA MUSE D'ALFRED DE MUSSET La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi! La muse de Musset, étincelante, étrange. Muse de Lamartine, elle lutte avec toi, Et comme un chevalier guerroyant au tournoi, Croise sa plume d'or avec ta plume d'ange. C'est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants, Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles, Qui, tout en se moquant des sots et des pédants, Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents, Elle vient, en riant, les mordre avec des perles. Elle tient une plume et n'a pas de ciseaux Pour couper (comme fait le filou littéraire) Aux strophes du voisin quelques petits morceaux. Musset n'a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire; Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.» Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant, Lorsqu'il trinquait avec la muse, sa compagne, Faisait un bruit sonore, avec un air fringant, S'emplissait jusqu'au bord d'une mousse d'argent; Il était tout pareil aux verres de Champagne. Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps, Chante sous les lilas et fuit les gens moroses. Les amoureux lui font des succès éclatants; Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans, Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses. Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs, Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée, Tu tiens la belle lyre où s'accrochent les cœurs, Mais du cygne et des lis tu n'as pas les blancheurs, Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée. Sur ton front étoilé, plein de rayons divins, Tu poses volontiers un bonnet de grisette. Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins, Mais que tu brodes bien la pimpante cornette Avant de la jeter par-dessus les moulins! Quand tu chantes _Rolla_, ton aile lumineuse Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant, Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse! Que même quelquefois la pudeur, en tremblant, Pour t'admirer soulève un peu son voile blanc. Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière: A ce chant de défi qui nous défend l'accès Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière, Réclamant vaillamment notre ancienne frontière, Et ton rire gaulois devient un chant français. Ta colère superbe en double la puissance Et met à ton beau front plus de rayonnement. Tu t'élances sans peur dans le Rhin écumant, Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France Un laurier d'autrefois, volé par l'Allemand. O Musset! ta chanson n'est pas toujours légère, Et l'on voit succéder à ton rire moqueur Des larmes, des regrets, quelque pensée amère! De ton esprit charmant en vain tu voulus faire Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur: Tu lances jusqu'au ciel, dans un chant magnifique, Un cri d'_espoir en Dieu_. Tu veux croire et prier, Toi, si souvent rieur et fort peu catholique! Si l'église parfois te voit sous son portique, C'est un peu comme un diable auprès d'un bénitier. Mais l'âme d'un poète est, malgré lui, sauvée. De la croyance au Ciel, d'où lui viennent ses chants Sans qu'il le sache en lui la graine s'est levée, Et, sans qu'il l'ait pourtant semée et cultivée, La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs. Car, pour l'inspirer, Dieu, qui dicte son poème, A l'étoile, au soleil, prend maint rayon doré, Une flamme d'amour au séraphin lui-même; Et, pour chauffer l'esprit du poète qu'il aima, De tous ces feux du ciel il est le feu sacré. Mais notre cher Musset, que partout on proclame, Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher; Il se brûla bien vite à cette belle flamme Que l'inspiration allumait dans son âme, Et de son piédestal il se fit un bûcher. LOUISE D'ISOLE Mme Riom, connue sous le pseudonyme ci-dessus, a publié, toute jeune, quatre volumes sous le pseudonyme du comte de Saint-Jean, deux recueils de poésies en 1864 et 1867, un poème sur l'enchanteur Merlin, et un roman politique en 1871, _Mobiles et zouaves bretons_. Comme préface à son premier livre de poésies elle a commenté ainsi le célèbre vers d'Ovide: _Tu sine me ibis in urbem_: Pour la dernière fois, oh! laissez-moi, mon livre, Rassembler vos feuillets, par mes larmes flétris; Au souffle du ciel je vous livre, Qu'il vous emporte vers Paris! Je comprends maintenant ces plaintes d'un grand homme, Du fond d'un sombre exil disant en son émoi: «Mon livre, vous irez à Rome! Hélas! et vous irez sans moi!» Arrivez à Paris, ô pages ignorées, A l'heure où l'hirondelle annonce le printemps. Touchez ses rives adorées Et mes souvenirs palpitants! Mme G. DE MONTGOMERY (LUCIE-MARIE-ADÈLE DITTE) Petite-fille du célèbre miniaturiste suédois Hall, arrière-petite-fille d'une Fergusson, de la famille écossaise de ce nom, elle est cependant bien Française, née en France, dans le château de ses parents, en Seine-et-Oise et alliée aux familles d'Étampes, de Caylus, de Bizemont, de Lagrange, de Lambel, de Plinval. En pleine jeunesse, possédant une immense fortune, mariée à un parfait gentilhomme, jeune diplomate, femme du monde accomplie, il lui semble qu'il lui manque cependant quelque chose, et elle livre un volume de _Poésies_ à Lemerre, l'éditeur des Parnassiens, c'est-à-dire qu'elle s'expose à la critique du public indifférent et exigeant quelquefois jusqu'à la cruauté, s'écriant, avec cette verve que l'on nomme le feu sacré, le diable au corps que donne une vocation vraie: Je veux être quelqu'un, je veux être un poète, Et s'il faut de mon sang que je marque les pas, Je m'ouvrirai moi-même et le cœur et la tête; Mourir sans laisser d'œuvre est un double trépas. Car si le cœur pourrit, l'âme est une immortelle, Le corps est l'instrument qu'elle jette au rebut, Et souvent il fléchit, et sa souffrance est telle Qu'on le voit succomber en arrivant au but. Qu'importe! si la voix a pu se faire entendre; Qu'importe! si le pied a gravi le sommet! Mourir n'est pas mourir, car vivre c'est attendre Le lever du soleil qui ne s'éteint jamais. Elle avait désormais cette auréole de gloire qui lui manquait, car les vers sont sonores, bien frappés. Ils riment le plus souvent avec des substantifs. On y remarque la délicatesse, la richesse d'imagination, la suavité et la recherche d'expression de la femme du monde-poète; son volume fut accueilli par ce qu'on appelle une «excellente presse», avec une faveur hors ligne, qui lui assure de passer à la postérité. Il débute par ce gracieux _Avant-propos_. O mes enfants chéris, ô mes timides vers, Vous dont la renommée est mon unique envie; O vous qui possédez tout l'espoir de ma vie Avant d'aller combattre en ce grand univers, Soyez bénis, ô vous, printemps de mes hivers! Vous pour qui je ressens tout l'amour d'une mère, Enfants de mon esprit et non pas de mon sang, Dans ce monde où vraiment je ne suis qu'en passant, Sur cette triste terre, en cette vie amère, Devenez immortels, enfants de ma chimère! . . . . . . . . . . . . . . . Mme G. de Montgomery n'est pas seulement poète, elle est aussi musicienne et compositeur. Un recueil de _Mélodies_ d'elle a été accueilli avec beaucoup de succès; une œuvre lyrique dont elle fait les vers et la musique occupe en ce moment et depuis un an déjà toute sa vie. Elle a le plaisir de pouvoir composer le poème et la musique, immense avantage. Terminons par une petite pièce de vers pimpante comme un Watteau. MA GRAND'MERE DE L'AN IV _A Madame la comtesse Zoé de Saint-Mars._ Ma grand'mère, en l'an quatre, avait la taille fine, Ma grand'mère, en l'an quatre, avait le pied bien fait. En la voyant passer on eût dit la Dauphine, Tant sa marche était douce et son maintien parfait. Ma grand'mère, en l'an quatre, avait un bonnet rose, Un tout petit bonnet sur ses beaux cheveux blonds. Elle était fort jolie, et sa lèvre mi-close Changeait en doux rêveurs les plus joyeux garçons. Les vieillards auprès d'elle avaient l'âme ravie, Se souvenant alors de leur printemps joyeux; Et moi, je donnerais bien des jours de ma vie Pour avoir pu, rêveur, embrasser ses grands yeux. S.-B. DE COURPON Mme Armand de Bovet, née Sophie de Courpon, écrit sous le pseudonyme de _Mardoche_, et sous son nom de jeune fille, des chroniques très enlevées, des romans, dont un, _les Écumeurs de Salon_, a paru dans _le Pays_, des critiques musicales. Plusieurs volumes de vers, entre autres une riposte bien sentie aux _Blasphèmes_ de Richepin sont édités. Poète d'instinct, elle rimait tout enfant. IMPRÉCATION (tiré des _Contes de Mardoche_) Quand Dieu pour les damnés fut à bout de sévices Et qu'il eut épuisé tortures et supplices, Après avoir fourni plus de bois et de fer A Satan qu'il n'en faut pour fondre son enfer, Après avoir fait naître, à chaque bout du monde, Les monstres, les fléaux et la misère immonde Il trouva (s'informant avec un soin jaloux) Que ce sombre attirail était presque trop doux. Et puis, tous ces tourments avaient des airs antiques, Et la mode n'est plus aux choses dramatiques. Il fallait un supplice, unique et raffiné, Qui, par les autres dieux, ne fût pas profané. Et, s'inspirant alors du juif de la légende Qui ne peut nulle part accepter une offrande, Ni jamais retirer de sa poche un denier, N'espérant le repos qu'au jugement dernier, Il choisit un poète et lui dit: «Dans ton âme J'entretiendrai moi-même une éternelle flamme, Mais tu seras transi de froid sur ton bûcher, Dont pas un être humain ne voudra s'approcher. De ton cœur vont couler d'amples sources d'eaux vives Et tu mourras de soif sur le bord de leurs rives, Enviant le destin des arbres, des roseaux, Qui peuvent s'enlacer du moins par leurs rameaux. Tes plus brûlants désirs resteront lettre morte Et d'aucun paradis tu n'ouvriras la porte. Toi, pour qui j'ai pétri toutes les passions, Tu les enfanteras dans les déceptions, Et, si tu crois presser des mains dans ton délire, Tu ne feras plier que le bois de ta lyre.» Mme ANAÏS DEWAILLY Mme Gustave Mesureur a écrit sous son nom de jeune fille, Anaïs Dewailly, un délicieux petit volume de vers maternels, qui mérite d'être lu par les mères et les enfants, un autre livre de poésies, _Rimes roses_, et d'autres ouvrages en prose où elle s'occupe toujours des enfants et des mères. _Le Petit marin_, que nous citons ci-après, peut marcher de pair avec _le Petit oreiller_, _le Petit enfant à l'école_, de Mme Desbordes-Valmore, _le Petit savoyard_, etc. Ses _aquarelles_ sont de véritables Millet en vers: LE PETIT MARIN Un moussaillon du port, sur la route pierreuse, S'en allait, les pieds nus et les cheveux au vent. Il sanglotait, tout haut, d'une voix douloureuse Et, triste, j'écoutais sa plainte en le suivant. Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère! Peut-être l'avait-on battu, le cher mignon. Et m'approchant de lui: «Petit, que fait ta mère? Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom. «Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l'heure. Veux-tu qu'au prochain bourg nous achetions du pain? Aimes-tu les gâteaux? j'en ai dans ma demeure.» Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n'ai pas faim!» Son chagrin persistant, je pressentais un drame. Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir Demander du secours; peut-être qu'une femme, Sa mère, en ce moment est proche de mourir! Aux maux des tout petits mon âme s'intéresse. J'accompagnai l'enfant et, pour calmer ses cris, Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse! Aux cailloux du chemin ses pieds s'étaient meurtris! Je serrai contre moi ce fils de mendiante. Sa douleur apaisée, il sourit, l'orphelin! Et jugeant tout à coup ma mine confiante, Pour conter son secret, il eut un air câlin: «Si j'avais un bateau qui vogue sur la lame, Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux; Un bateau de bois blanc, c'est beau! dites, Madame? On les paye cinq sous, et je n'en ai que deux.» Heureux âge où le cœur facilement s'épanche, Et désolé pour rien se console de peu! Il rêvait d'une barque avec sa voile blanche. Comment ne pas sourire à ce naïf aveu? C'était là son regret, le sujet de sa peine. Alors, comme une fée exauçant son désir, J'entrai chez le marchand et je lui fis choisir Un beau bateau qui fût digne du capitaine. LE POULAIN (_aquarelle_) On a conduit le gros bétail à la pâture. Dans la prairie en fleurs, qu'entoure une clôture, Des vaches, des chevaux errent tranquillement; Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand Gambade et se repaît, libre de toute entrave. Jamais il n'a connu la honte d'être esclave; Jamais il n'a senti lui peser sur le cou L'humiliante bride ou l'insultant licou; En jouant, d'une haleine, il ferait une lieue. Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue. Sa crinière sauvage et brune orne son front, Il galope au hasard, hennit, puis s'interrompt. Au revers d'un fossé tout à coup il s'arrête. Il accourt frémissant et redresse la tête. Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui, Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui Un camion chargé de pièces de charpente. Du chemin, défoncé par l'eau, la faible pente Est pénible à gravir; il ne peut avancer. A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer Le moyeu. L'animal tout en sueur ruisselle; Il butte à chaque pas et la pierre étincelle. Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois, Et, sans lever le fouet, l'excite de la voix, Montrant pour le quart d'heure une rare indulgence. Le poulain observait, l'œil plein d'intelligence, Comme si le malheur des siens l'intéressait. Immobile et debout, on eût dit qu'il pensait, Entrevoyant déjà sa sombre destinée: Est-ce donc pour souffrir que notre race est née? [Illustration] PAYSAGE (_aquarelle_) C'est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux, Là, des terrains plantés de pois et d'artichauts. Une fine poussière ouatant la route blanche. Des champs ensemencés, dont l'ocre brune tranche Sur le velours moelleux des blés et des foins verts. Des vergers où l'on voit poindre des fruits divers; Des arbres constellés de cerises vermeilles, Des abricots planant au-dessus des groseilles. Une intense clarté, qui rayonne des cieux, Allume la campagne et fatigue les yeux. La blancheur du chemin a trop d'éclat, et l'ombre D'un épais marronnier fait une tache sombre. Comme pour ajouter à cette variété De tons resplendissants par un soleil d'été, L'uniforme gros bleu, jaune d'or, écarlate, Sous l'indigo du ciel, dans un fond vert, éclate De deux pioupious, assis sur le bord d'un taillis, Qui devisent entre eux des choses du pays. Mme LA BARONNE DE GOYA-BORRAS (NÉE O'BRIEN) Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son insu, les poésies de Mme de Goya. C'est avec une religion toute filiale qu'ils y ont procédé. Rien n'a été trop beau pour _le livre de leur mère_: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c'est tout à fait une édition de grand luxe. L'écrin devait être digne des perles qu'il était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la mère d'avoir de tels enfants et les enfants d'avoir une telle mère. Quoique les noms de l'auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie Française. Voici ce qu'elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi à une de ses amies: Il faut te les donner, mes pauvres poésies, Et te faire un recueil de mes œuvres choisies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'espère toutefois que tu seras discrète, Et que tu garderas ma faiblesse secrète, Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés; Combien pour moins encore ont été mal jugés. On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire Que ton amie est folle avec tout ce grimoire, Et les plus indulgents penseraient à coup sûr Que j'ai tête à l'envers et pieds chaussés d'azur; Qu'en Sapho je me pose et que, dans ma sottise, Je fais l'intéressante et la femme incomprise; Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien Qu'à notre pauvre sexe il ne pardonne rien. Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique, Tu sais jusqu'à quel point ma vie est prosaïque, Comme chaque détail en est simple et banal: Élever mes enfants est mon seul idéal. Nul devoir n'est trahi par cette peccadille. Ma plume n'a jamais fait tort à mon aiguille, Et ce n'est qu'en vaquant aux soins de ma maison Que j'ose griffonner quelque rime au brouillon. Car si j'ai dans mes goûts admis quelque partage, Ma muse préférée est celle du ménage. . . . . . . . . . . . . . . . Mme MARIE DE BOSGUÉRARD Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur et d'âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est Mme de Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses _cinq_ filles qu'elle adore, travaillant pour elles. Plus de quarante volumes pour enfants et l'adolescence sont dus à sa plume, qui ne voulut jamais du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses poésies peuvent rivaliser avec celles de n'importe quelles femmes poètes de notre siècle, quoiqu'elles soient écrites à plume levée. C'est surtout à ce titre que nous la comprenons dans cette Anthologie, d'autant plus que, jusqu'ici, elles n'ont pas été réunies en volumes, et n'ont paru que dans la collection des _Causeries familières_; elles méritent cependant de survivre: SUR UNE ROSE RÊVERIE Avez-vous quelquefois, passant par un sentier, Entrevu tout à coup dans l'ombre et la verdure Une rose sauvage, enfant de l'églantier, Quand vous alliez cueillir ou la fraise ou la mûre? Alors que faisiez-vous, tout le long du chemin? En récoltant des fleurs un peu partout, dans l'herbe, Vous formiez un bouquet bien gros pour votre main, Orné tout aussitôt de la rose superbe. Mais quelques pas plus loin, la brise s'élevant Emportait doucement les feuilles de la rose; Elle mourait le soir, née au soleil levant! Et vous n'y pensiez pas! C'était si peu de chose! Si, comme moi, pourtant, vous aviez, par hasard, Entendu les accents de ces fleurs gracieuses, Vous n'auriez pas, je crois, alors passant plus tard, Arraché sans regret ces roses amoureuses. Voici ce que je vis un beau jour de printemps: Le soleil radieux illuminait la plaine; Des oiseaux qui chantaient, heureux de ce beau temps, Et moi-même attendrie et voulant prendre haleine, Je m'assis un instant sur le bord du sentier. Un arbre séculaire étendait son feuillage, Un oiseau gazouillait tout près d'un églantier, Et j'entendis soudain du sein de cet ombrage Un doux son retentir... Je cherchais çà et là... C'était comme un soupir envoyé par la brise, «Ma sœur, disait la voix, oh! que je suis éprise «De ce charmant oiseau qui demeure par-là!» Quelqu'un lui répondit avec un ton plus fort: «Enfant, vous aimez tout, le soleil dans la plaine, «L'oiseau, le papillon, tout ceci vous entraîne! «Aimer tout, selon moi, c'est avoir un grand tort! «Car vous avez ici peu de temps pour fleurir. «Le soleil d'aujourd'hui qui vous a fait éclore «Demain vous mûrira! Peut-être un jour encore «Et vous serez ici, las! bien près de mourir!... «Croyez-moi, cachez-vous et fermez votre cœur, «De crainte de l'user et de vivre trop vite, «Vivez sans rien aimer, tâchez qu'on vous évite «En montrant vos épines, alors on aura peur.» . . . . . . . . . . . . . . . Mme LUDOVIC FOUCAULT (Morte en 1891) Aimable et modeste, charitable et pieuse, elle n'a jamais cherché l'éclat et la publicité. L'AIMABLE VIEILLE _A ma chère et vénérée Belle-Mère_ Son front a quelques plis, mais elle est fraîche et rose, Jamais on ne lui voit un visage morose, Ses cheveux ont blanchi sous la neige des ans, Ses yeux n'ont plus l'éclat, la beauté du printemps, Mais sa bouche a gardé son aimable sourire. Spirituelle et gaie, elle aime encore à dire Refrain du bon vieux temps, mot pétillant d'esprit, Joyeux conte où jamais sa verve ne tarit. Sa conscience est pure et sa verve sereine; Pourtant elle a connu l'amertume et la peine: Elle a souvent pleuré, prié, lutté, souffert, Mais elle a résisté. C'est l'arbre toujours vert Qui brave les autans et rit de la tempête. On aime à contempler sa vénérable tête; Il semble qu'elle porte une auréole au front, Diadème d'honneur que ses vertus lui font. En la voyant ainsi souriante et vermeille, On se sent pénétré près de l'aimable vieille D'un sentiment mêlé d'amour et de respect, Tout souci, tout chagrin s'enfuit à son aspect. D'un cortège animé d'enfants qui la chérissent, Les doux épanchements sans cesse rajeunissent La sève de son cœur et le font reverdir. Vous qui lui ressemblez, n'ayez peur de vieillir, Car pour récompenser la femme vertueuse, Le Seigneur lui réserve une vieillesse heureuse, Et si votre printemps peut être regretté, Femmes, consolez-vous, chaque âge a sa beauté. Mme EUGÉNIE VICQ Habitant la province, spirituelle et intelligente; elle a surtout écrit pour elle et les siens. FERME TES JOLIS YEUX (_Extrait des_ Loisirs d'une grand'mère) Ferme tes jolis yeux! depuis plus de deux heures Enfant sur mes genoux tu t'agites, tu pleures, Pourquoi donc tant gémir? Il fait nuit, et tu sais..... tu promis d'être sage, Grand'mère ne veut pas exiger davantage, Il est temps de dormir. Ferme tes jolis yeux! sais-tu que la fauvette A depuis bien longtemps, par une chansonnette, Rappelé ses petits; Et que, la nuit, la fleur resserre sa corolle, Que toujours le sommeil de la douleur console Les doux anges bénis? Ferme tes jolis yeux que ma bouche caresse! Le feu s'éteint dans l'âtre, au dehors tout bruit cesse, J'ai terminé mes chants, C'est l'instant du repos, puisque le jour s'achève; Tout est calme, tout dort, on ne vit plus qu'en rêve; Chaque chose a son temps. Sais-tu que seulement se lèvent les étoiles Quand les jolis yeux bleus se couvrent de leurs voiles, Et que toute la nuit Sous un nuage noir elles restent cachées Lorsque pleure un enfant, tant elles sont fâchées Qu'il ne soit pas au lit? Ferme tes jolis yeux; les petites amies, Dans leurs gentils berceaux, sont toutes endormies. Sous de frais rideaux bleus Dors!... tu seras demain joyeux et plus facile, L'ange sera content en te voyant docile, Ferme tes jolis yeux. FEMMES POLITIQUES ET JOURNALISTES Mme ADAM Juliette Lamber est née à Verberie, près Senlis; son père était médecin. Elle épousa M. Émile Adam. C'est une des figures de femmes du XIXe siècle appelée à vivre dans la postérité, à cause du rôle politique qu'elle a su prendre et qui l'a sortie d'entre les nombreuses femmes de lettres de notre époque. Elle est presque unique en France en son genre. C'est ce que nous appelons une tête de ligne. Depuis 1870, et avec Gambetta pour commensal, dont son mari défunt était l'ami intime, elle a tenu un salon politique encore plus ou tout autant que littéraire et artistique. Elle a fondé une revue, tâche rarement entreprise par une femme. Dans cette revue, elle s'est surtout réservé la partie de la politique extérieure, et les _Lettres_ qu'elle y publie périodiquement ne sont pas sans être lues avec considération dans les pays étrangers. Mme Adam se délasse de temps en temps de la politique par des œuvres de sentiment et d'imagination. Elle débuta en 1858 par: _Idées anti-proudhoniennes sur l'amour et la femme._ _La Papauté dans la question italienne._ _Garibaldi, sa vie, d'après des documents inédits._ _Blanche de Civry._ _Le Mandarin_, 1860; _Mon village; Récits d'une Paysanne_, 1862; _Voyage autour du Grand Prix_, 1863; _Dans les Alpes_, 1867; _L'Education de Laure_, 1868; _Saine et sauve_, 1870; _Récits du golfe de Juan_, 1873; _Journal d'une Parisienne pendant le Siège de Paris_; _Jean et Pascal_, 1876; _Laide_, 1878; _Grecque_, 1879; _Galathée_, 1880; _Poètes grecs contemporains_, 1882; _Chanson des nouveaux époux_, 1882; _Païenne_, 1883; _Patrie hongroise_, 1884; _Récits d'une paysanne_, 1884; _Coupable comédie_, 1885; _Pensées spirites_, 1888; _Lettre d'un Paysan hongrois_. PAIENNE (_extrait de_) Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines, me demandant si l'artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les lignes pures. Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s'élevait dans le ciel à mesure que le soleil descendait. Mes yeux fixent l'astre à son déclin, et je le vois répandre sa lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent, retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent tomber de ses lèvres. Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés, qu'Apollon n'a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je commence à déchiffrer. La nappe d'azur du ciel s'émiette, poudroie, les cyprès s'entourent d'une buée d'ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines se teintent lentement de violet. Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis, brusquement, il les rejette par delà l'horizon; des feux s'allument au-dessous de l'astre et renvoient d'en bas leurs flammes au ciel. Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre, le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin. Le soir tombe. Les oliviers s'argentent. Les nuages se dissipent en flocons d'un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une dernière fois au sommet des Alpines. Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu. _Lettre sur la politique extérieure_ (Parue en août 1891, au moment où l'alliance franco-russe faisait le sujet des polémiques): . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les intrigues ont fait leur temps; la déification de l'Allemagne s'en ira où vont les feuilles d'antan, où iront bientôt la «barbarie» de la Russie, «l'anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d'Alexandre III, et qui est l'un des attributs du caractère français, apparaît enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt. L'empereur de Russie, dans cette magnificence d'âme qui complète idéalement certains de ses actes, a voulu que l'un de ceux qui ont donné leur vie pour l'union franco-russe soit évoqué aux jours du succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui élever un monument. Je voudrais citer tout entières les lettres que j'ai reçues de Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers jours bénis entre tous. Moi aussi j'ai la récompense d'une lutte de vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que personne que, depuis douze ans, la _Nouvelle Revue_ n'a cessé de les diriger dans les voies du relèvement où la France marche à cette heure. Le Congrès de Berlin m'a brouillé avec mes amis politiques les plus puissants et les plus populaires. J'ai sacrifié à mes prévoyances nationales le désir légitime que j'avais d'exercer une influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je n'avais cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques qu'après 1877, je me suis écartée d'amitiés à la fois chères et illustres, de même aujourd'hui aucune divergence de détail, aucune antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j'éprouve pour le ministère qui a donné à l'amiral Gervais la mission française qu'il vient de remplir. J'envoie du fond de mon âme à M. le Président de la République,--pourquoi n'ajouterai-je pas, moi femme, à Mme Carnot,--dont le patriotisme n'a jamais cessé d'être en éveil, et j'en pourrais donner des preuves, j'envoie au groupe choisi des membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de l'État à l'Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes, le tribut d'une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse héritière de Russie, aujourd'hui l'impératrice, avait refusé de boire à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières publiées sous le titre de _Journal d'une Parisienne, siège de Paris_: «Tournons-nous vers la Russie, c'est d'elle que nous viendra le relèvement.» Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années, durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni ridicules, ne m'ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre tant d'autres, l'un des mots les plus cruels et les plus récents qui me fut dit à l'Hippodrome, le jour de la première représentation de _Skobeleff_, par un grand journaliste d'un grand journal parisien, et qui donne bien l'idée du ton qu'on n'avait cessé de prendre avec moi: «Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée sur une claie sur les boulevards de Paris, car c'est vous qui avez le plus contribué à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta ne m'avait-il pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin: «Il faut être effronté pour rêver l'alliance russe.» L'injure, on le voit, allait _crescendo_, comme allait, il est vrai, le progrès de l'idée russe en France. Et, puisque j'ai répété deux mots parmi les injures reçues, je me ravise et veux citer le passage d'une lettre de l'un de ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que de mon côté je prêchais en France... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme MICHELET Femme du célèbre historien Michelet, elle s'est bornée à écrire les _Mémoires d'une enfant_, et à inspirer, copier, servir de secrétaire à son mari; d'aucuns disent à l'aider considérablement de son talent personnel, aussi grand que celui devant lequel elle s'effaçait. Mme EDGAR QUINET Née en Roumanie, mais Française de cœur et d'esprit, elle a consacré sa vie et son talent à son mari, M. Edgar Quinet. Elle a publié: _Mémoires d'exil_, 1866, _le Siège de 1870_, _les Sentiers de France_, où il y a les plus délicieuses et poétiques descriptions. RÊVERIES DANS LES SENTIERS Que rapporte le voyageur des rivages bretons? Une pierre de tumulus, un herbier, des algues, des coquillages; est-ce tout? Il a recueilli une fleur immortelle, un sentiment que la mousse des temps ni l'écume des mers ne terniront jamais. Il a retrempé son amour de la France dans le spectacle de sa beauté et de ses misères. Plus cette terre lui a semblé appauvrie, plus il voudrait la voir refleurir. Il a admiré ses magnificences, sa fertilité, il y cherche la place d'un peuple heureux. Et celui qui ne sait qu'aimer la France, comment pourra-t-il la servir? En la faisant aimer aux autres; en ranimant l'amour du vrai. Mme RATAZZI De tous les noms que la destinée avait réservés pour la princesse Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, c'est sous celui de Ratazzi qu'elle s'est acquis le plus de notoriété et que nous croyons devoir l'inscrire ici. Sa mère, fille de Lucien Bonaparte, avait épousé sir Thomas Wyse, membre du Parlement et diplomate du gouvernement britannique. Marie-Lætitia épousa d'abord le comte de Solms, dont elle eut un fils. Devenue veuve, elle se remaria à Urbain Rattazzi, premier ministre de Victor-Emmanuel; après la mort de ce second mari, elle épousa en troisièmes noces don Luis de Rute, riche Espagnol, tué en duel en 1890. Les vicissitudes de la fortune l'accompagnèrent dans ses divers mariages. Jolie, spirituelle, artiste, elle n'eut jamais un de ces salons fermés dont il est difficile d'enfoncer la porte. Sa trop grande hospitalité l'a trahie. Elle a fait paraître les œuvres de son second mari, M. Ratazzi, et a beaucoup écrit elle-même de romans, de poésies, de pièces de théâtre, sous le nom de Ratazzi et de Rute; c'est sous ce dernier nom qu'elle a fondé une revue, _les Matinées espagnoles_, à laquelle nous empruntons une page où elle se défend des calomnies qui venaient de l'assaillir: LETTRE A TONY REVILLON[66] Londres. _..... Lorsqu'il y a six mois un orage formidable gronda sur ma tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires, les plus infimes, dont ceux qui l'alimentaient inconsciemment ne comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus, deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie burlesque,--ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou défigurés: l'Angleterre et l'Italie. L'Angleterre ne s'occupe jamais des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires de domestiques, ainsi que le disait dernièrement un de ses plus spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques, n'ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas étage. Quant à l'Italie, qui s'obstina à ne pas reproduire même les comptes rendus des débats auxquels on m'avait si abominablement mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d'antichambre me regardaient,--elle se souvenait peut-être,--et l'éloignement, de même que la mort, rend impartial,--de cette femme de président de conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les villes poétiques qui, tour à tour, l'inspirèrent, ne fut jamais mêlée à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire, ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus s'amoindrir sensiblement au lieu de s'accroître, dans les jours de pouvoir des siens. Au bout d'un certain temps, la lumière se fait, la justice apparaît; elle fait plus qu'apparaître, elle éclate; après une si longue absence, un si profond effondrement d'une existence entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la place qui vous appartient, et ce n'est que justice; de même que si l'on était mort, l'opinion publique vous juge en dernier ressort. Et c'est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à laquelle je me soumets, car je sais qu'au fond elle est toujours impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage, ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c'est surtout en Angleterre et en Italie que j'éprouve ce sentiment. Lorsque_ j'existais, _lorsque j'étais en pleine fortune, en plein prestige, on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, m'adresser quelques épigrammes, et je ne m'en fâchais pas, mais aujourd'hui que le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je suis morte, pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand pays qui enthousiasma mes vingt ans, la justice s'est faite pour moi. D'autres femmes d'hommes d'État, de présidents de conseils, m'ont éclipsée sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou comme beauté, mais aucune,--et j'en suis fière,--ne m'a fait oublier. Il y en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, de plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, j'ose le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui se soit moins mêlée d'intrigues d'aucun genre..._ [66] _Matinées espagnoles_, 1er août 1892. SÉVERINE Journaliste dans l'âme, elle excelle à faire des articles émouvants en faveur des classes pauvres. Après avoir dirigé le _Mot d'Ordre_ avec Jules Vallès, elle s'est mariée et écrit maintenant dans le _Figaro_, dans le _Gil Blas_, dans _le Journal_, _l'Echo de Paris_, etc. A été interviewer le Pape, et vient de refuser de poser sa candidature au Parlement, dans l'exquise lettre suivante, le groupe «la Solidarité des femmes» ayant proposé à Mme Séverine d'être candidate: _A Madame Potonié-Pierre, secrétaire du groupe la «Solidarité des femmes»._ Paris, le 9 Janvier 1893. Madame et citoyenne, Mille grâces de l'offre, mais il y a méprise, mon refus de 1885 vous en était garant. Sur le terrain économique--c'est-à-dire la défense des intérêts et des droits féminins, en ce qu'ils ont de sérieux et de sacré--je suis votre homme! Sur le terrain politique, je persiste à méconnaître les délices du suffrage universel, quelque sexe qui y doive participer--ce n'est point quand la pomme est pourrie qu'il faut y mordre! Donc, trop «arriérée» comme femme, fière du rôle abnégatif et maternel que la nature m'a dévolu, aucunement tentée de déchoir aux masculines ambitions; donc, trop «avancée» comme bas-bleu, plutôt gouailleuse quant à l'efficacité du vote, je ne me sens mûre que pour l'abstention. Recevez, madame et citoyenne, mon fraternel salut. SÉVERINE. Mme _Potonié-Pierre_ est aussi une femme écrivain, défendant les droits des femmes, ainsi que Mme Maria Deraisme et toute une catégorie de femmes politiques que la place nous manque pour étudier ici. Dans le même ordre d'idées de _Séverine_ il faut nommer _Louise Michel_, qui a écrit plusieurs volumes. VOYAGES ET SCIENCES Elles ne sont pas nombreuses les voyageuses intrépides qui, au retour de longues et pénibles excursions entreprises non dans un but de gain, mais dans un but scientifique, publient leurs livres de route! Mme Le Ray, belle-mère de la duchesse d'Abrantès, arrive de l'Asie Mineure et de la Perse, et habite la solitaire ville du roi-soleil quand elle se repose; nous la nommons la première à cause de son grand âge. Mais Mme Dieulafoy est plus populaire par la relation de ses voyages publiés dans le _Tour du Monde_, et par le musée fondé avec les antiquités du plus haut intérêt qu'elle a rapportées. Elle a fait acte d'homme et a reçu la récompense masculine, la croix de la Légion d'honneur, qu'elle porte à la boutonnière du veston masculin que sa taille svelte lui permet d'adopter. Mme LA DUCHESSE DE FITZ-JAMES A écrit dans la _Revue des Deux-Mondes_ et dans _le Correspondant_ des articles signés Lœvenjelm, duchesse de Fitz-James, sur la manière de substituer des plantations américaines aux vignes françaises détruites par le phylloxera, articles remarquables par leur côté scientifique autant que par leur langue. Une grande dame agronome et écrivain, voilà qui n'est pas banal, et dont nous trouvons peu d'exemples. Comme écrivain philanthropique n'oublions pas _M_lle _Pauline de Grandpré_, qui a fondé l'œuvre des Libérées de Saint-Lazare, et a écrit les _Légendes de Notre-Dame_; dans les revues économistes, il faut citer les articles de Mlle Raffalowitch. CHRONIQUEUSES ÉTINCELLE Fille de M. Biard, peintre de talent, qui est allé au cap Nord avec Louis-Philippe, et avait épousé Léonie d'Aunet, originaire du Canada, laquelle a écrit, entre autres, le _Voyage d'une femme au Spitzberg_, Marie Biard, mariée au vicomte de Peyronny, remariée au baron Double de Saint-Lambert, fils et héritier du célèbre collectionneur, a débuté par des chroniques dans les journaux hebdomadaires, et un roman signé du pseudonyme de Georges de Létorière (1875). Les articles: _Carnets mondains_, dans _le Figaro_, signés Étincelle, dès 1880, lui ont valu la célébrité. Étincelle restera le type de la chroniqueuse fin de siècle, laissant loin derrière elle le vicomte de Launay (Mme de Girardin). On lui doit ces expressions mignardes et fouillées, comme les gracieux saxes Louis XVI, dont son mariage avec le baron Double devait la faire propriétaire; jamais style mieux assorti. Elle a su faire de l'art dans le chiffonnage, et a célébré avec une flexibilité et une abondance de termes délicats les grâces et les talents de toutes les princesses royales de l'Europe et des plus hautes dames, qui ne lui ont pas ménagé les témoignages de reconnaissance. Elle a signé de son nom, baronne Double, une préface très littéraire à une édition Jouaust des _Mémoires de Mme de Staal-Delaunay_ (1890), et a publié (1892) un émouvant roman de passion, _Josette_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, qu'il ne faut pas confondre avec l'idylle du même nom d'André Theuriet. Dans _la Semaine des enfants_ a paru un conte de fées illustré qu'elle a écrit à l'âge de douze ans. Elle est la tête de ligne d'une phalange de «chroniqueuses fin de siècle» dont nous nous dispenserons de parler plus amplement: _Violette_, _Camée_, _Camélia_, _Crayon d'or_, etc., qui ont surgi sur ses traces. Nous croyons ne pouvoir citer d'elle rien de plus intéressant qu'une interview avec Rosa Bonheur, faisant connaître ainsi par une femme une autre femme qui, pour ne pas être écrivain, n'en est pas moins illustre. VISITE A ROSA BONHEUR[67] La royauté de Fontainebleau se compose d'un palais et d'une forêt. La gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que l'humanité. [67] Fragment d'un article sur Fontainebleau. (_Figaro_, août 1892.) Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce l'épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés semblent d'épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives ensoleillées. Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers qui courent clairs sous l'ombre des hêtres, on trouve des coins ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain... Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux! Toujours l'enchanteresse couronnée d'émeraude révèle ses secrets à ses fervents, secrets de mélancolie et d'oubli apaisant. S'asseoir là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils ne sont que philosophes. A présent, il n'y a plus d'empereurs, plus de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils regardaient les illustres. Ils sont si hauts, qu'ils n'ont pas compris les gloires et qu'ils ignorent les petitesses. La saison en ce moment n'est pas animée. Chaque villa reste close, et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé d'avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus devient _schoking_. En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l'heure du pillage charmant, où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres. Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre et champêtre à la fois, s'élève un château très simple, flanqué d'une vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l'intérêt vivant de Fontainebleau. C'est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur. Cette gloire n'a pas cessé de rayonner dans le ciel de l'art depuis quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine. C'est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux curiosités banales. Dès qu'on l'aperçoit, venant au-devant de ceux qu'elle admet, on voit qu'elle veut se faire pardonner la règle d'étiquette qu'ils ont dû subir. On le sait, le premier peintre animalier d'Europe est une petite femme qui s'habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de paysan vendéen, brodée en blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans d'épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une irrésistible séduction. Ce n'est pas un homme, ce n'est pas une femme qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de cette bouche fine, c'est une âme. C'est l'âme bonne et sublime d'un être de génie. La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d'azur, éblouissant de soleil. L'ardente vie des chevaux ne saurait s'exprimer. C'est superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l'Amérique, reste là, attendant le caprice de son auteur. De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l'atelier. J'ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d'un bleu vibrant; on sent qu'il tombe des rayons brûlants sur l'homme et les animaux, et ce berger vous réchaufferait... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme CARETTE, NÉE BOUVET Lectrice de l'impératrice Eugénie, Mme Carette sera la Mme de Staal-Delaunay du second empire, qui ne me paraît pas avoir de Saint-Simon. Elle a débuté par un roman, _Passion_, et publie une collection des _Mémoires_ des femmes des XVIIIe et XIXe siècles; mais son grand succès est dans ses _Souvenirs des Tuileries_. Dans le siècle prochain, on s'intéressera beaucoup à lire, par exemple, son récit d'une certaine revue jouée à Compiègne en 1865, _les Commentaires de César_, où la princesse de Metternich jouait en travesti le rôle de cocher de fiacre. La marquise de Galliffet représentait l'Industrie, drapée de laine blanche, coiffée de rayons d'or, comme la statue qui domine le dôme du Palais des Champs-Élysées. La comtesse de Pourtalès était en _Hôtel des Ventes_. _Trouville_ (Mme Bartholoni), _Deauville_ (la baronne Poilly), se disputaient la suprématie, et le marquis de Caux, en cocodès au naturel, cherchait à mettre d'accord les deux villes d'eaux rivales; à distance d'années tout cela paraît bien plus piquant que sur le moment. Les cochers de fiacre venaient de se mettre en grève (alors, comme maintenant). Au bruit d'un cliquetis de fouets dans la coulisse apparaissait un cocher de fiacre, fouet à la main, bien étoffé dans son long carrick blanc, finement chaussé de bottes à revers, le cou serré dans la haute cravate blanche, et le chapeau à cocarde posé sur le bord des yeux, un cocher tel que la grâce mignarde du XVIIIe siècle l'aurait reproduit en pâte tendre, plein de malice et d'élégance sous la livrée populaire d'un cocher de l'Urbaine, la princesse de Metternich faisait une entrée étourdissante, et d'une petite voix aigrelette détaillait ses couplets, avec plus de verve et d'esprit qu'on n'en a jamais entendu sur aucun théâtre: _D'un bout à l'autre de Paris, En voiturant jusqu'à leur porte Un tas de gens de toutes sortes, J'observe et j'ai beaucoup appris! Primo, je vais prendre à la gare Les voyageurs et leur colis; Les premiers dans cette bagarre Ne sont pas toujours très polis. Quand tout commence à s'animer, J'ai déjà fait plus d'une course; A midi je jette à la Bourse Les pigeons qui s'y font plumer. . . . . . . . . . . . . Le soir, c'est quelque bon ménage Qu'on mène au bal, et, quelquefois, Pour ne pas déranger la cage[68], Le serin monte auprès de moi! . . . . . . . . . . . . Le samedi survient et, crac, Pour la noce il faut que j'attelle; Et nous allons en ribambelle Faire trois fois le tour du lac. . . . . . . . . . . . . Mais avec moi rien n'est perdu, Et chaque objet que l'on égare, Pourvu du moins qu'on le déclare, Sera fidèlement rendu. Sans que l'ambition m'assiège, Haut placé je suis fort content; Combien d'autres qui, sur le siège, En devraient savoir faire autant._ [68] A cette époque, les femmes portaient des crinolines appelées cage. Restons-en sur cette réflexion à méditer! MARQUISE DE SEMÉAC Sous ce pseudonyme, la comtesse de Castelbajac, veuve en premières noces du comte Duchâtel, a écrit les _Mémoires d'une Parisienne du XIXe siècle_. Sa fille, la vicomtesse de C. V. promet un écrivain pour le XXe siècle, sous le pseudonyme R. de l'Indre. GYP La comtesse de Martel, née de Mirabeau, a obtenu la palme dans une littérature légère que le fond satirique et un style élégant font seuls tolérer. Ses personnages sont devenus classiques: tel son petit _Bob_, petit garçon que promène un vénérable ecclésiastique, son précepteur, au concours hippique et autres lieux mondains, en lui posant les questions les plus embarrassantes. _Autour du mariage_ et _Bob_ sont ses plus grands succès. Elle réussit moins bien dans son feuilleton du _Raté_. Elle reste maîtresse en son genre et n'a pas fait école; jusqu'à présent celles qui ont voulu l'imiter ont eu la plume trop lourde et sont descendues dans le ruisseau. Gyp reste au salon. Ses ouvrages tiennent plutôt de la chronique que du roman. ARVÈDE BARINE Critique littéraire de grand mérite. Écrit dans la _Revue des Deux-Mondes_. A obtenu le prix d'éloquence à l'Académie. LIVRES DE PENSÉES CARMEN SYLVA (PSEUDONYME DE LA REINE DE ROUMANIE) «J'aurais du plaisir à ce qu'on chantât mes compositions sans que l'on sût de qui elles sont.» C'est bien là le cri d'une jeune reine qui est poète et écrivain, et qui connaît le prix de la sincérité! Quoique Carmen Sylva soit étrangère, elle a été couronnée par l'Académie française; nous lui donnons place avec plaisir; elle a publié jusqu'ici un volume de pensées très remarquable; un livre de contes roumains et plusieurs romans, tous empreints d'une mélancolie qui ne la quitte pas depuis la mort de sa fille, son unique enfant. «Je prie Dieu de pouvoir mourir pleurée, après une vie de travail, si je ne devais avoir ni enfants, ni petits-enfants.» Tel était le souhait qu'elle formait avant que son mariage l'eût placée sur un trône, et alors qu'elle vivait simplement dans le château de ses pères, à Neuwied, où nous l'avons connue, joyeuse fillette, où elle est retournée aujourd'hui, malade et exilée. Elle écrit encore à la date du 2 janvier 1869: «Rien qu'une action de grâces pour l'année chaude, ensoleillée qui vient de passer. Pas de vœu pour l'année commencée, sinon que le travail de mes mains soit béni.» PENSÉES --Le moins que l'on fasse, il faut le faire tout à fait, si l'on veut que cela réussisse; le moins que l'on soit, il le faut être tout entier, si l'on veut être quelque chose. --Tout travail bien terminé est un échelon sur lequel on peut poser le pied solidement et sûrement pour monter plus haut. --L'homme détruit à coups de cornes comme le taureau, ou à coups de pattes comme l'ours; la femme à coups de dents comme la souris, ou par une étreinte comme le serpent. --La toilette n'est pas une chose indifférente, elle fait de vous un objet d'art animé, à condition que vous soyez la parure de votre parure. --Une femme incomprise est une femme qui ne comprend pas les autres. --N'épousez pas une femme aux coins de la bouche pendants, la bouche elle-même fût-elle une cerise, vous trouveriez le fruit amer! LA COMTESSE DIANE Sous ce pseudonyme, la comtesse de Beausacq a inauguré la petite collection des Moralistes de l'éditeur Ollendorff (petits livres de _Pensées_) où l'on trouve encore, outre plusieurs auteurs déjà cités dans cet ouvrage, _Ange Bénigne_, _Amica et Mathilde_, etc. --Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce qu'on lui cache. --Gâter les enfants, c'est les tromper sur la vie, qui, elle, ne gâte pas les hommes. --La bonté de la jeunesse est de l'élan; celle de la vieillesse est de l'indulgence. --Les joies viennent des choses, mais le bonheur vient des êtres. --La bonté ajoute à notre vie la vie des autres, à laquelle elle nous intéresse. --Il n'y a de sacrifice que pour ceux qui n'aiment pas; ceux qui aiment ne sentent pas qu'ils se sacrifient. --Les étourdis qui oublient tout s'oublient rarement eux-mêmes. Quoique plus innocente que l'égoïsme, l'étourderie arrive aux mêmes résultats. --L'indiscret justifierait le menteur. LES ROMANCIÈRES Ici nous sommes absolument débordés, impossible même de faire une énumération, et nous demandons mille pardons à Jacques Vincent, à Gennevraye, à Mme Gustave Haller (Mme Fould), à Pierre Cœur, à Pierre Ninous et à cent autres que nous sommes forcés d'omettre. Mme CARO En 1866, sous le second Empire, la femme de l'éminent professeur du Collège de France qui devait être bientôt de l'Académie française, fit publier sans nom d'auteur _le Péché de Madeleine_; ce roman délicat obtint un vif succès. On cherchait à deviner qui se cachait sous cet anonymat, et, singulier aplomb, plusieurs écrivains se le laissèrent attribuer, ce que voyant Mme Caro se décida à se nommer. D'aucuns prétendent que ce n'est pas d'elle et qu'elle l'a découvert dans de vieux papiers. Depuis la mort de son mari d'autres écrits ont prouvé qu'elle n'en était cependant point incapable. TH. BENTZON Une quarantaine de volumes à son actif, dont la moitié à peu près œuvres originales; l'autre moitié traductions des romans anglais, américains et allemands: Bret-Harte, Bayle, Aldrich, Ouida, Sacher Masoch, Elliot; tels sont les auteurs dont elle est l'interprète ordinaire. Mme MARY SUMMER Les romans fort nombreux de Mme Mary Summer n'offrent aucune originalité de style. Mais elle excelle surtout à relater les épisodes romanesques dans les mœurs de la première République, du premier Empire et de la Restauration, en leur donnant un charme suranné et un parfum de souvenirs exhumés qui plaisent à beaucoup de lecteurs. JUDITH GAUTIER Fille de Théophile Gautier, mariée à Catulle Mendès, a hérité de toute la poésie ensoleillée que son père jetait sur le papier du bout de sa plume. Type oriental, elle écrit comme elle peint, avec un merveilleux coloris; l'Orient pour elle ne s'arrête pas à la Turquie: c'est la Chine, le Japon, qu'elle exploite. Ses œuvres s'appellent: _le Dragon impérial_, _la Marchande de sourires_, comédie représentée à l'Odéon, etc. Elle est, avec Mme Pauline Thys et Mlle Simone Arnauld, les seules femmes ayant pu aborder le théâtre. HENRY GRÉVILLE Mme Durand-Gréville, qui est, sans contredit, la romancière la plus lue de la fin de notre siècle, a eu des débuts difficiles qu'elle nous raconte elle-même: C'était en 1874. J'avais un gros bagage de pièces en trois, quatre et cinq actes, en prose et en vers, et pas mal de romans en portefeuille, mais je n'avais encore pu ni faire imprimer une ligne ni faire représenter un alexandrin. Le théâtre de la Tour-d'Auvergne rouvrait ses portes avec une direction toute neuve, des artistes frais engagés, des peintures rafraîchies et des intentions absolument littéraires. Je ne me rappelle plus par suite de quelles circonstances je fus priée de faire un prologue en vers pour cette petite fête. Un prologue en vers déclamé devant la critique parisienne! Le cœur me battait bien fort; je fis mon prologue, qui obtint quelque succès. M. de Banville voulut bien en reproduire quelques vers dans un feuilleton du lundi suivant, et la direction, enthousiasmée, tout en refusant avec fermeté de me jouer une pièce de quelque importance, me demanda un acte en prose. J'écrivis _A la campagne_, je le fis copier et le remis dans les mains du directeur. Je m'étonnais de ne pas avoir encore reçu de bulletin de répétition, lorsqu'un jour, vers deux heures de l'après-midi, je reçus une lettre. On m'envoyait tout un service, loges, fauteuils d'orchestre et balcon, pour la première représentation qui devait avoir lieu le soir même. M. Durand-Gréville courut au théâtre... on avait oublié de me prévenir, tout simplement! Je ferai quelque jour un monologue avec l'état d'esprit d'un auteur auquel arrive pareille aventure. Mais est-ce jamais arrivé à d'autres? Malgré mes dispositions naturelles à me méfier de l'idée si répandue, et au fond flatteuse: «ces choses-là n'arrivent qu'à moi!» je ne puis m'imaginer qu'il y ait beaucoup d'auteurs qu'on ait oublié d'inviter à suivre les répétitions de leur pièce. On donnait _A la campagne_ le soir même, c'était positif,--et l'on avait aussi oublié d'inviter la critique;--mais tout se passait en famille à la Tour-d'Auvergne. N'avait-on pas invité la critique à l'ouverture, trois semaines plus tôt? Cela devait suffire pour toute l'année. Cependant, nous allâmes au théâtre vers huit heures et demie, pensant arriver à la fin du lever du rideau des jours précédents. Nous nous asseyons dans notre loge: on jouait une pièce. Ce n'était pas le décor du lever de rideau que je connaissais. «Mais, me dit M. Durand-Gréville, en tournant vers moi son visage consterné, c'est _A la campagne_ qu'on joue. --Pas possible!» répondis-je. Je n'avais pas achevé cette courte phrase que le rideau tombait sur mon dénouement, au milieu des applaudissements. Ma pièce toute neuve avait été donnée en lever de rideau, et le lever de rideau de la veille devenait pièce de résistance. Je n'ai jamais voulu revoir _A la campagne_; mais ce malheureux acte a dû avoir beaucoup de succès, car il m'a rapporté soixante-neuf francs et des centimes: cela signifie, à la Tour-d'Auvergne, un nombre incalculable de représentations, peut-être cinquante ou soixante... Cela ne m'a pas consolé. Henry Gréville n'a pas moins de cinquante volumes aujourd'hui édités chez Plon, la plupart à de nombreuses éditions. Ce sont surtout ses romans russes qui ont contribué le plus à son succès. Elle tient la corde des femmes romancières de notre époque, dans le genre pouvant être lu en famille. MANUELA Mme la duchesse d'Uzès (Anne de Rochechouart, de Mortemart) épousa M. le duc de Crussol, depuis duc d'Uzès, et réunit ainsi dans son écusson les armes des deux plus anciennes familles de l'aristocratie française. Veuve fort jeune avec quatre enfants (deux fils et deux filles), et une fortune immense à administrer, elle a fait preuve de bonne heure d'une énergie et d'une sagesse dénotant le caractère fortement trempé et singulièrement doué dont elle est favorisée. Ne se contentant pas d'être la plus exquise grande dame dans son splendide château de Bonnelles et de Boursault, chasseresse intrépide et mère de famille exemplaire, elle a failli, entraînée par son bon cœur, devenir une femme politique. Elle a pu rester «populaire» en ce temps de démocratie, grâce à sa charité inépuisable, qu'elle accomplit en payant de sa personne: on l'a vue panser les ulcéreux et distribuer le pain et la soupe elle-même, revêtue de la livrée d'infirmière, dans les hivers malheureux. Nous avons dû effleurer ce côté de sa vie privée pour faire ressortir la personnalité peu banale de «Manuela», qui trouve encore le moyen d'être un sculpteur de talent et un écrivain observateur dans ses heures de délassement, venant confirmer que la femme la plus haut placée ne dédaigna jamais la plume plus que les beaux-arts. Manuela, dont les mains fines et nerveuses conduisent _à quatre chevaux_ avec le chic le plus moderne, a sculpté de ces mêmes blanches mains aristocratiques un groupe qui orne l'autel de la chapelle de saint Hubert, dans l'église du Sacré-Cœur à Montmartre, une magnifique statue pour le département de l'Aveyron, une statue pour Poissy, une statue pour le Canada, une _Jeanne d'Arc_ de grand modèle, une _Diane couchée_ en marbre (appartenant au comte Werlé), etc. Fatiguée de l'ébauchoir, elle se repose en prenant la plume et écrit de ravissantes pièces de théâtre: _Le Cœur et le Sang_ (drame), _la Sourde_ (opérette), _Un Cas_, que Mlle Reichemberg a joué partout, etc.; _Julien Masly_, un roman de plus longue haleine; une _Chronique historique sur Rambouillet_, qui lui est demandée par un éditeur, comme à une simple femme de lettres, pour un grand ouvrage en cours de publication. Au moment où nous écrivons, «Manuela» est loin d'avoir donné son dernier essor comme artiste et comme écrivain. Nul ne peut dire jusqu'où elle ira dans l'avenir. Elle est certainement une des plus importantes personnalités féminines de la fin du XIXe siècle, et qui empiétera de beaucoup dans le XXe, car elle est encore jeune, quoique déjà grand'mère. La postérité aura à s'occuper d'elle à plus de titres que des femmes beaux esprits des XVIIe et XVIIIe siècles, dont il n'y en a pas qui lui soit comparable, puisqu'il n'en fût aucune aussi universelle. Mlle JEANNE SCHULTZ Une nouvelle venue qui a déjoué la routine.--Il parut un jour dans la _Revue des Deux-Mondes_, dont l'accès est si difficile, une nouvelle, _la Neuvaine de Collette_, qui avait été envoyée sans signature à cette rédaction, auprès de laquelle les écrivains s'imaginent avoir besoin de recommandations puissantes. Le talent de cette nouvelle suffit à la faire insérer. Il se produisit alors ce qui était arrivé pour _le Péché de Madeleine_, de Mme Caro: on l'attribua à diverses femmes du monde, et l'une d'elles, Mme de K., accepta tacitement d'être l'auteur de ce petit chef-d'œuvre. Partout elle était accueillie et félicitée; elle ne rejetait point les éloges, et se laissa même attribuer d'autres ouvrages de la même plume. Un jour, les obstacles qui empêchaient Mlle Schultz de se faire connaître furent levés, et elle se dévoila pour aller recevoir le prix que l'Académie lui décernait. Mme de K., confuse, fut rejetée comme une intrigante des salons qui l'avaient accueillie. LITTÉRATURE POUR L'ADOLESCENCE Mme de Witt, née Guizot, dont l'érudition seule égale la modestie, est à la tête de cette glorieuse phalange de notre époque qui écrit pour la jeunesse, et il faut nommer comme grandes marques, à son côté: Mme de Stolz, la comtesse de Ségur, Mme de Pibrac, Mme Colomb[69], Mme de Pressensé, Mme Blandy, Mme de Nanteuil, Mme Tremadeur, Mme Julie Gourault, et une quantité d'autres que j'oublie forcément, car elles sont légion, qui ont suivi la trace de Mme Guizot. Les fillettes ne peuvent plus se plaindre de ne pas avoir d'historiettes à lire. Ce sont la plupart des petits chefs-d'œuvre de sentiment et de morale. Le style est suffisant, mais n'a rien d'assez personnel pour être cité. [69] Décédée pendant que notre livre était sous presse. Plusieurs cependant ont un cachet tout personnel: Mme de Witt s'adonne aux études d'histoire; elle compulse les chroniques de Froissart, et rend le vieux langage intelligible pour ses jeunes lecteurs; dans ses historiettes, le héros ou l'héroïne est la plupart du temps malade ou infirme, ce qui est toujours touchant et édifiant. Mme de Stolz a adopté les études de calcul où elle a trouvé une mine intarissable. PÉDAGOGIE Il est juste de faire ici une place à une catégorie de femmes écrivains qui n'en ont pas moins de mérite parce qu'elles ont modestement pris pour elles la tâche la plus ingrate, la plus obscure, mais non la moins utile, les livres pédagogiques. La méthode de Mme Pape-Carpentier a été adoptée partout. Les _Leçons de choses_ sont universelles. Mlle Pauline de Kergomard, dont les ouvrages sur la comptabilité rendent de si grands services, Mme Dallet (du Phalanstère Gudin), dont la méthode de lecture est si claire et si excellente; Mme Schefer, etc., nous ont donné une foule de livres pratiques, qui ont un succès bien moins éphémère que quantité d'ouvrages d'imagination, et ils n'ont pas exigé moins de talent. Mme Jules Favre, veuve de l'ancien ministre, directrice de l'École normale de Sèvres, a écrit des livres de philosophie et de haute moralité, entre autres _la Morale de Cicéron_. Rendons-leur donc honneur et reconnaissance. PSYCHOLOGISTES Mme ALPHONSE DAUDET Quand Mme Alphonse Daudet a publié ses premiers essais littéraires, nous nous sommes cru menacés d'une série de femmes d'auteurs, Mme Hector Malot, etc. Il n'y aurait pas eu à se plaindre; mais Mme Alphonse Daudet est restée le _leader_. Son style est cherché, tout à fait moderniste, mais très féminin. Elle produit peu, et surtout des études psychologiques sur l'enfance ou sur elle-même. Elle publie dans le Supplément du _Figaro_ des analyses courtes, genre très sentimental. Tombée des cloches dans la campagne une après-midi de dimanche, parmi le grand silence des champs au repos. Appel vers les petites rues tristes à cailloux saillants qui aboutissent à la place de l'Église, et venue des fidèles du tantôt bien plus rares que ceux du matin, et mélancoliques, silencieux. Rien des habitués des messes de soleil, en toilette, brillants et causant, échangeant les compliments et les saluts, du pain bénit au bout des gants, un signe vers les voitures rangées à l'ombre, sous les platanes du petit cours. Rien de la sortie triomphale de midi où l'orgue à toute voix ouvre le grand portail, quand sonnent en même temps les angélus et les cloches des châteaux annonçant le déjeuner. Non, à cette heure de vêpres, des files de religieuses et d'enfants en uniformes ternes, des femmes vêtues de deuil, des vieilles filles au dos rond, toutes celles que chassent de leur intérieur solitaire l'isolement et l'inoccupation du dimanche, qui n'attendent ni famille ni visite imprévue... ... Leurs mains s'activent, soit que la chaude journée amoitisse leur front ou que la fraîche matinée d'automne pique leurs épaules sous la camisole lâche, les plus heureuses, celles déjà moins jeunes pour qui cette couture en plein air vers quatre ou cinq heures du tantôt, ou l'épluchage de menus légumes entre leurs doigts tordus, vulgaire chapelet du travail, semble le repos de gros ouvrages terminés, la halte, la respiration de tout l'être. Quelques plantes communes sur les fenêtres, sur le petit mur clôturant: des géraniums en pots, des œillets éventaillés, non loin du linge étendu; un chat sommeille en rond sur la chaise de paille où pendent des bas à raccommoder ou toute autre occupation ménagère, et l'on sent que voilà ces femmes installées jusqu'au soleil couché sous la poussière de la route. Mlle MARIE-ANNE DE BOVET Mlle Marie-Anne de Bovet, dont la mère a écrit sous son nom de jeune fille, Louise Audebert, plusieurs romans de mœurs parfaitement étudiés et des pièces de théâtre charmantes, s'est donnée aux lettres après la mort de son père, le général de Bovet (1884). Elle a débuté sous le pseudonyme de Mab, dans les _Causeries Familières_, par des critiques d'art et de musique, que ses aptitudes artistiques lui rendaient faciles; puis, utilisant ses connaissances de langues étrangères, elle traduisit, aussitôt après, les _Mémoires de Lord Malmesbury_ (Ollendorff) et ceux _du colonel Gordon_ (Firmin-Didot). Bientôt connue et appréciée, elle a avancé rapidement dans la carrière littéraire, grâce à son style énergique. Outre les nombreux livres d'elle édités chaque année: _Lettres d'Irlande_, _Voyage en Irlande_ (Hachette), etc., on trouve son nom ou son pseudonyme dans _le Figaro_, _le Temps_, _la République Française_, _la Nouvelle Revue_, _l'Illustration_, _la Vie Parisienne_, des revues anglaises et américaines, etc., sous des articles de critique sociale, politique, artistique ou littéraire, des études de mœurs, des chroniques de voyages, etc. UNE VILLE MORTE[70] «Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train, au trot du robuste petit cheval camarguais, l'encolure courte, l'arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour son plaisir, le vis-à-vis d'osier protégé par un tendelet de toile blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la lumière d'or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds traversent l'air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le bouquet de la Provence. [70] Supplément du _Figaro_, 1892. _En Provence._ Brusquement, au détour d'un chaînon de mamelons pelés sur lequel on bute tout à coup, c'est le désert, brûlé et aride. Le long de la route blanche de poussière, dans une terre jaune et pierreuse, craquelée par la sécheresse, des vergers d'oliviers rabougris dont les grappes d'un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle, de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit _mas_, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès chétifs. Le _maïstral_, le «magistral», c'est-à-dire le vent par excellence, celui dont on disait naguère: «Parlement, Mistral et Durance Sont les trois fléaux de Provence.» Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d'une treille, des murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent des jardinets faits avec de l'humus rapporté sur un coin de terrain épierré, qu'arrose parcimonieusement un imperceptible filet d'eau. Ce n'est que l'humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner une végétation vigoureuse. Dès qu'il a si peu que ce soit de quoi étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et le romarin embaument les planches d'oignons et d'ail, d'aubergines et de «pommes d'amour», à l'ombre légère de grêles micocouliers. Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se découpe aiguë sur le bleu vif de l'horizon. Par places, une herbe rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de mauves, s'aplatissent les larges corolles d'un jaune verdissant. Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs fortes odeurs poivrées. Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche. Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis de chênes kermès--une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques figuiers s'agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d'ocre, où le cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée. GEORGES DE PEYREBRUNE Le style pittoresque de Mme de Peyrebrune mérite une place dans la fin du XIXe siècle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une mer calme, moirée, platement étendue, jusqu'à l'horizon lointain marqué d'une ligne droite, sous le ciel qui la touche, uni comme elle, est un spectacle morne et qui endort. Et ce calme revêt cependant une grandeur troublante, quand le regard peut embrasser une immense coulée, un vaste lambeau de mer, immobile et bleu ainsi qu'un ciel tombé, et cela dans le grand silence des nues, comme, par exemple, du haut d'une falaise très haute, à pic sur cette immensité. Là seulement on peut ressentir, autant qu'il est donné à nos sens de la percevoir, la sensation de l'infini. On conçoit la notion de l'âme errante dans l'espace. Un besoin de planer vous emporte. Un désir inconscient vous fait tendre les bras, comme si l'on ouvrait des ailes pour prendre un essor calme dans cette solitude infinie où règne l'éternelle paix. A ces hauteurs, et dans ce silence lumineux des espaces, la pensée s'affine, en même temps qu'elle devient la dominante de vos sensations. On ne vit plus que par la puissance de l'idée contemplative; le corps allégé se tait. Et un bonheur inexprimable enveloppe l'être conquis à ce prélude de dématérialisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le cri d'une mouette, la chute d'un peu de cette terre rouge qui zèbre de laque les rocs crayeux de la falaise, le bourdonnement d'une mouche, un coup de vent qui vous frôle et vous jette, en passant, des mots mystérieux, en voilà assez pour composer une symphonie qui complète l'idéale volupté, dont tout l'être frémit et vibre. Cependant, pour fleurir les herbes, des grappes de coccinelles s'y suspendent en boutons: leurs rouges élytres, s'écartant pour l'envolée, semblent l'éclosion subite d'une fleurette sanglante. Et, comme des papillons blancs, les voiles des pêcheurs rasent le flot lointain. Baignés dans cet azur et dans ces cercles de lumières diffuses, les yeux, où toute vie est montée, se pâment dans des délices de clartés. Ils se pâment, et la rosée qui féconde l'âme coule de leur prunelle extasiée. THÉOSOPHIE Mme TOLA-DORIAN Née princesse Metcherscky, mariée à l'ancien député de la Loire, fils de l'ancien ministre des travaux publics et frère de M. Ménard Dorian, député de l'Hérault, Mme Tola-Dorian, tout en conservant l'âme slave, écrit mieux que plus d'une vraie Française; elle a su s'approprier le style de l'avenir. Après plusieurs traductions, elle a édité, comme œuvre personnelle, des _Poèmes lyriques_, et a fondé une revue théosophique, la _Revue d'aujourd'hui_. Entre autres écrivains féminins théosophiques, citons sommairement la duchesse de Pomar, la comtesse d'Adhémar, Mme Blanasky, etc. UNE NUIT BLANCHE PAR UNE BISE FROIDE SOUS LE POLE NORD Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore, Montent des glauques profondeurs Sur la glace multicolore; Ainsi qu'une vivante flore, S'épanouissent, pleins d'ardeurs, Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore! Les arcs-en-ciel viennent éclore Sous les éclairs, fauves rôdeurs, Sur la glace multicolore... La haute banquise se dore Belle de ses triples pudeurs, Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore. FIN ERRATA Page 178.--Sophie Arnould, morte en 1803 et non 1703. -- 237.--Princesse de Salm-Dych et non Dycha. -- 63.--Madeleine Rouvre, marquise de Sablé, au lieu de Souvre. TABLE DES MATIÈRES Avertissement I Préface sur l'instruction des femmes et la carrière littéraire. III Ire PÉRIODE: XIIIe AU XVIe SIÈCLE _Note.--Héloïse._ 2 Marie de France. 3 Agnès de Navarre Champagne. 5 Christine de Pisan. 9 Clotilde de Surville. 21 Marie de Clèves. 23 Clémence Isaure. 24 Marguerite d'Angoulême. 29 Paule de Viguier. 32 Louise Labé. 35 Clémence de Bourges. 38 Pernette du Quillet 40 Dames des Roches. 40 Anne de Marquets. 40 Anne Séguier. 40 Dame de Vergnes. 40 Elisène de Crenne. 41 Marseille d'Altouvins. 41 Catherine de Parthenay. 42 Marie de Romieu. 43 Marguerite de France. 45 Anne de Rohan. 47 Mlle de Gournay. 50 IIe PÉRIODE: XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES Madeleine de Scudéry. 55 Marquise de Sablé. 63 Mlle de Calage. 65 Comtesse de la Suze. 66 Comtesse de Brégy. 67 Anne de Bourbon. 69 Mme de Motteville. 70 Duchesse de Nemours. 73 Marquise de Sévigné. 75 Mme de Grignan. 79 -- de Simiane. 79 Mme de Coulanges. 79 Mlle de Montpensier. 80 Mme de la Fayette. 81 Mme de Maintenon. 87 Princesse des Ursins. 92 Marquise de Caylus. 94 Mme Deshoulières. 96 Marquise de Lambert. 105 Mme D'Aulnoy. 112 -- Dacier. 115 -- de Lenoncourt de Courcelles. 124 Jeanne Dumée. 125 Catherine Bernard. 126 Comtesse de Murat. 127 Mme de Tencin. 128 -- de Staal-Delaunay. 129 -- de Graffigny. 132 -- du Deffand. 135 Mlle de Lespinasse. 137 Mme Geoffrin. 138 Marquise du Châtelet. 140 Mme du Boccage. 144 Mme Le Prince de Beaumont. 148 Mme Riccoboni. 157 -- Daubenton. 163 Mlle Du Sommery. 163 Mme de Puysieux. 167 Mme Boufflers-Rouvrel. 172 Mme d'Epinay. 174 -- Petiteau de la Férandière. 175 Marquise de Montesson. 176 Mlle Clairon. 177 Sophie Arnould. 178 Marquise d'Antremont. 178 IIIe PÉRIODE: FIN DU XVVIIe SIÈCLE JUSQU'A NOS JOURS PREMIÈRE PARTIE: DE 1789 A 1830. _Révolution à 1830._ 184 Mme Roland. 185 Comtesse de Beauharnais. 194 Mme de Verdier. 194 Mme Ducrest. 198 Mme de Genlis. 198 Baronne de Montolieu. 206 Mme Campan. 207 -- Vigée-Lebrun. 213 -- de Charrière. 214 Mlle de Kéralio. 218 Mme Joliveau de Segrais. 220 -- Lefrançais-Lallande. 222 -- Dufrenoy. 222 -- Necker de Saussure. 224 Mme de Souza. 227 Baronne de Krudner. 229 Comtesse de Bawr. 236 Duchesse de Duras. 236 Mme Mallès de Beaulieu. 237 Baronne de Meré. 237 Princesse de Salm-Dych. 237 Marquise de Lescure de La Rochejacquelein. 239 Mme Cottin. 240 Baronne de Staël. 248 Mme Guizot, née de Meulan. 253 -- née Dilson. 256 Mme de Rémusat 257 -- Swetchine. 260 Duchesse d'Abrantès. 262 Mme Vien. 271 -- Desbordes-Valmore. 273 -- Victoire Badois. 276 Angélique Gordon. 278 Mme Ancelot. 279 -- Amable Tastu. 282 -- Félicie d'Ayzac. 287 DEUXIÈME PARTIE: DE 1789 A 1830. Ire SÉRIE: Auteurs décédés. George Sand. 291 Sophie Gay. 294 Mme de Girardin. 294 Mlle Bertin. 302 Eugénie de Guérin. 303 Marie Jemma. 304 Daniel Stern. 306 Mme Craven. 308 Comtesse Dash. 311 Princesse Belgiojoso. 312 Elisa Mercœur. 313 Mme Lesguillon. 316 Mme Menessier Nodier. 317 -- Elise Gagne. 317 -- Louise Choquet, dame Ackermann. 318 -- la comtesse de Gasparin. 319 -- Egger. 320 -- Penquer. 320 -- Comtesse Dora d'Istria. 321 -- Princesse Cantacuzène. 321 -- Rose Harel. 321 -- Blanchecotte. 322 -- la comtesse de Chambrun. 323 Mlle Mélanie Bourotte. 324 Mme Claire de Chandeneux. 325 Mlle Zénaïde Fleuriot. 326 Marquise de Blocqueville. 326 2e SÉRIE: Ecrivains vivants. _Les Femmes poètes._ Mlle Loyseau 342 Mme Sylvanecte. 342 Mlle Vacaresco 342 Mme Anaïs Ségalas. 342 -- Louise d'Isole. 351 -- G. de Montgomery. 352 -- Sophie de B. de Courpon. 355 -- Anaïs Dewailly. 357 -- la baronne de Goya-Borras. 361 -- de Bosguérard. 362 -- Ludovic Foucault. 365 -- Eugénie Vicq. 366 _Femmes politiques et journalistes._ Mme Adam. 367 Mme Michelet. 373 -- Edgar Quinet. 373 -- Ratazzi. 374 Séverine. 377 Mme Potonié-Pierre. 378 -- Maria Deraisme. 378 -- Louise Michel. 378 _Voyages et Sciences._ 379 _Philanthropie, économie._ 379 Mme Le Ray. 379 -- Dieulafoy. 379 Mme la Duchesse de Fitz-James. 379 Mlle Pauline de Grandpré. 380 -- Sarah Raffalowitch. 380 _Chroniqueuses._ Lucien Perey. 380 Etincelle. 380 Mme Carette. 384 Marquise de Seméac. 387 Gyp. 387 Arvède Barine. 388 _Livres de Pensées._ Carmen Sylva. 388 Comtesse Diane. 390 Ange Bénigne. 390 Amica et Mathilde. 390 _Les Romancières._ Stanislas Meunier. 391 Jane Herval. 391 Mme Flourens. 391 Gennevraye. 391 Mme Gustave Haller. 391 Pierre Ninous. 391 Jacquet Vincent. 391 Pierre Cœur. 391 Mme Caro. 391 Th. Bentzon. 392 Mary Summer. 392 Henry Gréville. 393 Manuela (Duchesse d'Uzès). 396 Mlle Jeanne Schultz. 398 Vicomtesse de Janzé. 398 _Théâtre._ Judith Gautier. 393 Pauline Thys. 393 Simone Arnauld. 393 Mme Louise Audebert. 402 _Littérature pour l'adolescence._ Mme de Witt. 399 -- De Stolz. 399 -- Comtesse de Ségur. 399 -- De Pibrac. 399 -- Colomb. 399 -- De Pressensé. 399 -- Blandy. 399 -- De Nanteuil. 399 -- Trémadeur. 399 -- Julie Gourault. 399 -- Louis Figuier. 399 _Pédagogie._ Mme Pape-Carpentier. 400 Mme Jules Favre. 400 -- Pauline de Kergomard. 400 -- Dallet. 400 -- Scheffer. 400 _Psychologie._ Mme Alphonse Daudet. 400 Mme Hector Malot. 400 Mlle Marie-Anne de Bovet. 402 Georges de Peyrebrune. 405 Rachilde. 405 Rousselande. 405 _Théosophie._ Mme Tola Dorian. 407 Duchesse de Pomar. 408 Comtesse d'Adhémar. 408 Mme Blanasky. 408 Paris, imp. D. Jouaust, L. Cerf successeur, 13, rue de Médicis. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTHOLOGIE FÉMININE *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. 1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be used on or associated in any way with an electronic work by people who agree to be bound by the terms of this agreement. 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