The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Beaumarchais; vol 1
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Title: Mémoires de Beaumarchais; vol 1
Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais
Release date: August 9, 2026 [eBook #79323]
Language: French
Original publication: Paris: Société d'Éditions Littéraires et Artistques, 1905
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79323
Credits: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE BEAUMARCHAIS; VOL 1 ***
MÉMOIRES
DE BEAUMARCHAIS.
PARIS,
GRIMPRELLE, libraire, rue Poissonnière, nº 21.
NANTES.--SUIREAU, libraire, Place Royale.
SENS.--THOMAS MALVIN, libraire.
ANGOULÊME.--PERREZ-LECLERC, libraire, place du Marché, nº 15.
MÉMOIRES
DE
BEAUMARCHAIS.
TOME PREMIER.
[Illustration]
PARIS.
LEBIGRE FRÈRES, LIBRAIRES,
RUE DE LA HARPE, N. 26.
1834.
MÉMOIRE
A CONSULTER
POUR P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS
Pendant que le public s’entretient d’un procès dont le fond et les
détails excitent sa curiosité; pendant que les gazetiers[1], vendus aux
intérêts de différens partis, le défigurent de toutes les manières;
pendant que les méchans accumulent sur moi les plus absurdes calomnies,
et ne disputent que sur le choix des atrocités; enfin pendant que les
honnêtes gens consternés gémissent sur la foule de maux dont un seul
homme peut être à la fois assailli: laissons jaser l’oisiveté,
dédaignons les libelles, plaignons les méchans, rendons grâces aux gens
honnêtes, et présentons ce mémoire à mes juges, comme un hommage public
de mon respect pour leurs lumières, et de ma confiance en leur
intégrité.
Si c’est un malheur d’être engagé dans un procès dont le plus grand
bien possible est qu’il n’en résulte aucun mal, au moins est-ce un
avantage de justifier ses actions devant un tribunal jaloux de l’estime
de la nation, qui a les yeux ouverts sur son jugement; devant des
magistrats trop généreux pour prendre parti contre un citoyen parce que
son adversaire est leur confrère, et trop éclairés sur leur véritable
dignité pour confondre une querelle particulière, dont ils sont juges,
avec ces grands démêlés où le corps entier de la magistrature aurait ses
droits à soutenir ou son honneur à venger.
La question qui occupe aujourd’hui les chambres assemblées est de savoir
si la nécessité de répandre l’or autour d’un juge pour en obtenir une
audience indispensable, et qu’on n’a pu se procurer autrement, est un
genre de corruption punissable, ou seulement un malheur digne de
compassion.
Forcé d’employer ma faible plume, au défaut de toute autre, dans une
affaire où la terreur écarte loin de moi tous les défenseurs, où il faut
des injonctions réitérées des magistrats pour qu’on me signe au Palais
la plus juste requête, détruisons toute idée de corruption par le simple
exposé des faits, et ne craignons point qu’on m’accuse de tomber dans le
défaut trop commun de les altérer devant la justice. Ils sont déjà
connus des magistrats par le vu des charges et informations; je ne fais
ici que les rétablir dans l’ordre chronologique que les dépositions
partielles et la forme des interrogatoires leur ont nécessairement ôté.
Uniquement destiné à soulager l’attention de mes juges, ce mémoire sera
l’historique exact et pur de tout ce qui tient à la question agitée. Je
n’y dirai rien qui ne soit constant au procès. Les faits qui me sont
personnels y seront affirmés positivement. Ce que j’ai su par le
témoignage d’autrui portera l’empreinte de la circonspection; et si ce
mémoire n’a pas toute la méthode qui caractérise les ouvrages de nos
orateurs du barreau, au moins il réunira le double avantage de ne
contenir que des faits véritables, et de fixer l’opinion flottante du
public sur le fond d’une affaire dont le secret de la procédure
empêchera qu’il soit jamais bien instruit par une autre voie.
FAITS PRÉLIMINAIRES.
Le Iᵉʳ avril 1770, j’ai réglé définitivement avec M. Paris Duverney un
compte appuyé sur des titres, et sur une liaison de douze ans
d’intérêts, de confiance et d’amitié.
Par le résultat de ce compte, fait double entre nous, M. Duverney resta
mon débiteur, et mourut quatre mois après, sans s’être acquitté envers
moi.
Son légataire universel prit des lettres de rescision contre l’acte du
Iᵉʳ avril, en poursuivit l’entérinement aux requêtes de l’hôtel, et fut
débouté de sa demande par deux sentences consécutives.
Il en appela au parlement; et profitant du moment qu’une lettre de
cachet me tenait sous la clef à réfléchir sur le danger des liaisons
disproportionnées, il poursuivit sans relâche le jugement de son appel.
Il faisait plaider, il sollicitait, il gagnait les esprits; et moi
j’étais en prison.
Enfin, le Iᵉʳ avril 1773, sur les conclusions de M. l’avocat-général de
Vaucresson, la cour mit l’affaire en délibéré au rapport de M. Goëzman.
O M. Duverney! lorsque vous signâtes cet arrêté de compte par lequel
vous vous reconnaissiez mon débiteur, le Iᵉʳ avril 1770, vous étiez bien
loin de prévoir que trois ans après, à pareil jour, sur le refus
d’acquitter votre engagement par un légataire à qui vous laissiez plus
d’un million, M. Goëzman de Colmar serait nommé rapporteur; que je
perdrais en quatre jours mon procès et cinquante mille écus; et que ce
magistrat me dénoncerait ensuite au parlement comme ayant calomnié sa
personne, après avoir tenté de corrompre sa justice.
FAITS POSITIFS.
Peu de jours avant le prononcé du délibéré, j’avais enfin obtenu du
ministre la permission de solliciter mon procès, sous les conditions
expresses et rigoureuses de ne sortir qu’accompagné du sieur Santerre,
nommé à cet effet; de n’aller nulle autre part que chez mes juges, et de
rentrer prendre mes repas et coucher en prison; ce qui gênait
excessivement mes démarches, et raccourcissait beaucoup le peu de temps
accordé pour mes sollicitations.
Dans ce court intervalle, je m’étais présenté au moins dix fois chez M.
Goëzman sans pouvoir le rejoindre: le hasard seulement me l’avait fait
rencontrer une fois chez un autre conseiller de grand’chambre; mais à
une heure tellement incommode, que ces magistrats, pressés de sortir, ne
m’accordaient qu’une légère attention. Je n’en fus pas très-affecté, M.
Goëzman ne faisant alors que nombre avec mes juges; cette relation
intime d’un rapporteur à son client, qui rend l’un aussi attentif que
l’autre est disert; cet intérêt pressant qui fait tout expliquer, tout
entendre et tout approfondir, n’existaient pas encore entre nous.
Mais le 1ᵉʳ avril, aussitôt qu’il fut chargé du rapport de mon procès,
il devint un homme essentiel pour moi; je n’eus plus de repos que je ne
l’eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cet
après-midi, et toujours la formule écrite: _Beaumarchais supplie
Monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience, et de
laisser ses ordres à son portier pour l’heure et le jour_. Ce fut
vainement; la portière, car c’en était une, fatiguée de moi, m’assura le
lendemain matin, à ma quatrième visite, que Monsieur ne voulait voir
personne, et qu’il était inutile que je me présentasse davantage. J’y
revins l’après-midi; même réponse.
Si l’on réfléchit que du 1ᵉʳ au 5 avril, jour auquel M. Goëzman devait
rapporter l’affaire, il n’y avait que quatre jours pleins, et que, de
ces quatre jours si précieux, j’en avais déjà usé un et demi en
démarches perdues; si l’on sait qu’un ami de M. Goëzman[2] avait été
deux fois chez lui sans succès pour m’obtenir l’audience, on concevra
toute mon inquiétude.
J’appuie sur ces légers détails, parce qu’on me reproche au Palais,
aujourd’hui, de n’avoir pas écrit alors à M. Goëzman pour le voir. Eh!
grands dieux! écrire! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour
entier sans réponse, et me faire perdre encore vingt-quatre heures, à
moi qui comptais les minutes? Et mes cinq courses en aussi peu de temps
ne valaient-elles pas bien une lettre? Et ce que j’écrivais chez la
portière, n’était-ce donc pas écrire? Et croyez-vous qu’on ignorât mon
empressement, lorsqu’à l’une de ces courses nous vîmes, de mon carrosse,
M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier, qui donne sur le
quai, et regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa
porte? Ce fait, ainsi que les autres, est attesté par le sieur
Santerre, qui m’accompagnait, et dont le témoignage ne saurait être
suspect: et il faut le dire et le répéter, car il n’y a pas ici de
petites circonstances.
Comme on ne peut tordre mes intentions, et donner à mes sacrifices
d’argent la tournure de la corruption, qu’en argumentant de ma
négligence à rechercher M. Goëzman, et qu’on le fait réellement
aujourd’hui, il m’est de la plus grande importance que la multiplicité,
la vivacité, l’obstination même de mes démarches pour le voir, soient
aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fin combien de
fois j’ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu’il a été
mon rapporteur. Cette façon d’argumenter à mon tour me lavera peut-être
une bonne fois du reproche de négligence. On cessera d’en extraire celui
de corruption; d’où l’on conclut que, croyant ma cause mauvaise, je
l’étayais par toutes sortes de manœuvres. Avec cet enchaînement
d’inductions vicieuses, on arrive aux horreurs, aux diffamations, et à
toutes les indignités qui ont suivi la perte de mon procès. Telle est la
marche de l’animosité: nous y reviendrons.
Ne sachant plus à quel parti m’arrêter, j’entrai, en revenant, chez une
de mes sœurs pour y prendre conseil et calmer un peu mes sens. Alors le
sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur, se ressouvint qu’un
nommé Lejay, libraire, avait des habitudes intimes chez M. Goëzman, et
pourrait peut-être me procurer les audiences que je désirais. Il fit
venir le sieur Lejay, l’entretint, en reçut l’assurance que, moyennant
un sacrifice d’argent, l’audience me serait promptement accordée. Étonné
qu’il s’ouvrît une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de
relation pouvait exister entre ce libraire et M. Goëzman, j’appris du
sieur Dairolles que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat;
que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la
rétribution d’auteur, ce qui avait mis assez de liaison entre elle et la
dame Lejay. «Mais le vrai motif qui engage le sieur Lejay à répondre des
audiences, ajouta-t-il, est que madame Goëzman l’a plusieurs fois assuré
que s’il se présentait un client généreux, dont la cause fût juste, et
qui ne demandât que des choses honnêtes, elle ne croirait pas offenser
sa délicatesse en recevant un présent[3].» Cela me fut dit chez ma
sœur, devant plusieurs de mes parens et amis.
La demande étant portée à deux cents louis, je me récriai sur la somme
autant que sur la dure nécessité de payer des audiences. Quand on m’a
jugé aux requêtes de l’hôtel, disais-je, où j’ai gagné ce procès en
première instance, loin qu’il m’en ait coûté pour voir mon rapporteur,
je n’ai pas même su quel était son secrétaire; et M. Dufour, magistrat
aussi accessible que juge éclairé, a poussé la patience et l’honnêteté
jusqu’à souffrir mes importunités verbales et par écrit pendant six
semaines au moins. Pourquoi faut-il aujourd’hui payer? etc., etc., etc.
Je résistais, je bataillais; mais l’importance de voir M. Goëzman était
telle, et le temps pressait si fort, que mes amis inquiets me
conseillaient tous de ne pas hésiter: «Quand vous aurez perdu cinquante
mille écus, me disaient-ils, faute d’avoir instruit votre rapporteur,
quelle différence mettront dans votre aisance deux cents louis de plus
ou de moins? Si l’on vous en demandait cinq cents, il n’y aurait pas
plus à balancer.» Pour trancher la question, l’un d’eux obligeamment
courut chez lui, et remit à ma sœur cent louis que je n’avais pas.
Plus économe de ma bourse, ma sœur voulut essayer d’arracher cette
audience pour cinquante louis; et de son chef elle remit un rouleau seul
au sieur Lejay, lui disant qu’elle n’avait pas encore pu changer en or
les deux mille quatre cents livres apportées par son frère, et qu’elle
le priait en grâce de voir si ces cinquante louis ne suffiraient pas
pour m’ouvrir cette fatale porte. Mais bientôt le sieur Dairolles vint
chercher le second rouleau. «Quand on fait un sacrifice, madame, lui
dit-il, il faut le faire honnête; autrement il perd son mérite, et
monsieur votre frère désapprouverait beaucoup, s’il le savait, qu’on eût
perdu seulement quatre heures pour épargner un peu d’argent.» Alors ma
sœur, ne pouvant plus reculer, abandonna tristement les autres cinquante
louis, et ces messieurs retournèrent chez madame Goëzman.
Mais, dira-t-on, comment, dans une affaire aussi majeure, étiez-vous si
indolent, si passif, que toutes les démarches se fissent entre vos
parens et amis, sans vous; et comment disposait-on ainsi de votre argent
et d’un temps si précieux, sans que votre acquiescement y parut même
nécessaire? Eh! messieurs, vous oubliez la foule de maux dont j’étais
accablé; vous oubliez que j’étais en prison; vous oubliez que, forcé d’y
attendre le matin qu’on vînt m’y chercher pour sortir, d’y revenir
prendre mes repas, et d’y rentrer le soir de bonne heure, je ne pouvais
suivre exactement des opérations aussi mêlées. Voilà pourquoi le zèle de
mes amis y suppléait. Voilà pourquoi je n’ai su beaucoup de ces détails
qu’après coup. Voilà pourquoi _je n’ai jamais encore vu le sieur Lejay,
au moment où j’écris ce mémoire_, etc., etc. Renouons le fil de ma
narration, que cet éclaircissement a coupé.
Quelques heures après, le sieur Dairolles assura ma sœur que madame
Goëzman, après avoir serré les cent louis dans son armoire, avait enfin
promis l’audience pour le soir même. Et voici l’instruction qu’il me
donna quand il me vit. «Présentez-vous ce soir à la porte de M. Goëzman;
on vous dira encore qu’il est sorti; insistez beaucoup; demandez le
laquais de madame; remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une sommation
polie à la dame de vous procurer l’audience, suivant la convention faite
entre elle et Lejay, et soyez certain d’être introduit.»
Docile à la leçon, je fus le soir chez M. Goëzman, accompagné de Mᵉ
Falconnet, avocat, et du sieur Santerre. Tout ce qu’on nous avait prédit
arriva; la porte nous fut obstinément refusée; je fis demander le
laquais de madame, à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse;
il me répondit niaisement «qu’il ne le pouvait alors parce que monsieur
était dans le cabinet de madame avec elle.--C’est une raison de plus,
lui dis-je en souriant de sa naïveté, de porter la lettre à l’instant.
Je vous promets qu’on ne vous en saura pas mauvais gré.» Le laquais
revint bientôt, et nous dit «que nous pouvions monter dans le cabinet de
monsieur, qu’il allait s’y rendre lui-même _par l’escalier intérieur_
qui descend chez madame.» En effet, M. Goëzman ne tarda pas à nous y
venir trouver. Qu’on me passe un détail minutieux, on sentira bientôt
comment ils deviennent tous importans. Il était neuf heures du soir
lorsqu’on nous fit monter au cabinet; nous trouvâmes le couvert mis dans
l’antichambre et la table servie; d’où nous conclûmes que l’audience
retardait le souper.
La voilà donc ouverte à la fin cette porte; et c’est au moment indiqué
par Lejay; l’agent n’écrit qu’un mot, j’en suis le porteur; la dame le
reçoit, et le juge paraît. Cette audience, si longtemps courue, si
vainement sollicitée, on la donne à neuf heures, à l’instant incommode
où l’on va se mettre à table. Sans insulter personne, on pouvait, je
crois, aller jusqu’à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le
monde d’accord sur l’audience, et qu’elle était le fruit de la lettre
que madame venait de recevoir en présence de monsieur. Aujourd’hui que
l’on plaide, il se trouve que personne ne savait rien de rien, et que
l’audience, au milieu de tant d’obstacles, se trouve octroyée par
hasard en ce moment unique. J’en demande bien pardon; il était sans
doute excusable de s’y tromper.
L’audience de M. Goëzman s’entama par la discussion de quelques pièces
au procès. J’avoue que je fus étonné de la futilité de ses objections,
et du ton avec lequel il les faisait: je le fus même au point que je
pris la liberté de lui dire que je ne le croyais pas assez instruit de
l’affaire pour être en état de la rapporter sous deux jours. Il me
répondit qu’il la connaissait assez dès à présent pour la juger, qu’elle
était toute simple, et qu’il espérait en rendre un compte exact à la
cour le lundi suivant. En l’écoutant, je crus apercevoir sur son visage
les traces d’un rire équivoque dont je fus très-alarmé. De retour, je
fis part de mes observations à mes amis.
Le sieur Dairolles les fit parvenir à madame Goëzman, en sollicitant une
seconde audience. La réponse fut que si M. Goëzman ne m’avait fait que
des objections frivoles, c’est qu’apparemment il n’en avait point
d’autres à faire contre mon droit, et qu’à l’égard du rire qui m’avait
alarmé, c’était le caractère de sa physionomie; qu’au reste, si je
voulais lui envoyer mes réponses aux objections de son mari, elle se
chargeait volontiers de les lui remettre: ce que je fis, en accompagnant
le paquet d’une lettre polie pour la dame.
Nous étions au dimanche 4 avril: il ne restait plus qu’un jour pour
solliciter; mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le
sieur Dairolles de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d’être
entendu, trouvant qu’on m’avait vendu bien cher l’unique faveur d’une
courte audience.
On négocia de nouveau; mais les difficultés qu’on nous opposa firent
deviner à tout le monde qu’il n’y avait qu’un seul moyen de les
résoudre: autres débats; humeur de ma part; représentations de celle de
mes amis. L’avis qui prévalut fut que l’on saurait positivement de
madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice, et
qu’alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient, on lui
laisserait une montre à répétition enrichie de diamans. Elle fut
aussitôt remise à Lejay par le sieur Dairolles.
Enfin je reçus la promesse la plus positive d’une audience pour le soir
même; mais le sieur Dairolles, en m’apprenant que la dame avait été
encore plus flattée de ce bijou que des cent louis qu’elle avait reçus,
ajouta _qu’elle exigeait_ en outre quinze louis pour le secrétaire de
son mari, à qui elle se chargeait de les remettre. Cela est d’autant
plus singulier, monsieur, lui dis-je, que vous savez qu’un de vos amis
eut hier toutes les peines du monde à faire accepter à ce secrétaire une
somme de dix louis qu’il lui présentait d’office. Cet homme modeste
s’obstinait à la refuser, disant qu’il était absolument inutile à mon
affaire, qui se traitait dans le cabinet du rapporteur et sans lui. «Que
voulez-vous? me dit le sieur Dairolles. Toutes ces observations ont été
faites à madame Goëzman; elle n’en a pas moins insisté sur la remise de
quinze louis: elle doit ignorer, dit-elle, ce que le secrétaire a reçu
d’ailleurs; enfin ces quinze louis sont indispensables.»
Ils furent remis, de mauvaise grâce à la vérité, puis portés à madame
Goëzman, puis l’audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce
fut encore vainement que je me présentai: n’ayant pas, cette fois, de
passe-port auprès de madame, il fallut revenir sans avoir vu monsieur.
Le lecteur, qui se fatigue à la fin de lire autant de promesses vaines,
autant de démarches inutiles, jugera combien je devais être outré
moi-même de recevoir les unes et de faire les autres.
Je revins chez moi la rage dans le cœur. Nouvelle course des
intermédiaires. Pour cette fois, il ne faut pas omettre la curieuse
réponse qu’on me rapporta. «Ce n’est point la faute de la dame si vous
n’avez pas été reçu. Vous pouvez vous présenter demain encore chez son
mari. Mais elle est si honnête, qu’en cas que vous ne puissiez avoir
d’audience avant le jugement, elle vous fait assurer que tout ce qu’elle
a reçu vous sera fidèlement remis.»
J’augurai mal de cette nouvelle annonce. Pourquoi la dame
s’engageait-elle alors à rendre l’argent? Je ne l’avais pas exigé.
Quelle raison la faisait tergiverser sur une audience tant de fois
promise? Je fis à ce sujet les plus funestes réflexions. Mais, quoique
le ton et les procédés me parussent absolument changés, je n’en résolus
pas moins de tenter un dernier effort pour voir mon rapporteur le
lendemain matin, seul instant dont je pusse profiter avant le jugement
du procès.
Pendant que je déplorais mon sort, un homme d’une probité reconnue,
ayant été témoin et quelquefois confident des affaires particulières
entre M. Duverney et moi, s’intéressait à ma cause, dont il connaissait
la justice. Ce motif lui fit trouver moyen de s’introduire chez M.
Goëzman, en faisant dire à ce rapporteur qu’il avait des éclaircissemens
importans à lui donner sur l’affaire de la succession Duverney, et se
gardant bien surtout d’articuler qu’il penchât pour moi. Il fut aussi
surpris que je l’avais été des objections de M. Goëzman: comme elles
sont entrées dans son rapport à la cour, qu’il lui lut en partie, je
vais les rappeler en note: elles serviront à montrer dans quel esprit M.
Goëzman traitait une affaire aussi grave: elles motiveront mes efforts
pour en obtenir des audiences, et justifieront les sacrifices que j’ai
faits pour y parvenir[4].
Mon ami eut beaucoup de peine à se faire écouter dans ses réponses; mais
il ne quitta point M. Goëzman qu’il n’en eût au moins arraché la
promesse positive de m’ouvrir sa porte et de m’entendre le lendemain
matin: il obtint de plus la permission de me communiquer ses objections,
et s’engagea pour moi que je les résoudrais à la satisfaction du
rapporteur.
Si jamais audience a paru certaine, ce fut sans doute cette dernière,
que le rapporteur promettait d’un coté, pendant que sa femme en recevait
le prix de l’autre. Cependant, malgré les assurances du mari et de la
femme, nous ne fûmes pas plus heureux le lundi matin que les autres
jours: mon ami m’accompagnait; le sieur Santerre était en tiers: ils
furent aussi outrés que moi de me voir durement refuser la porte,
quoiqu’on ne dissimulât pas que madame et monsieur étaient au logis.
J’avoue que ce dernier trait mit à bout ma patience. Nous éclatâmes en
murmures; et pendant que mon ami, épuisant toutes les ressources, allait
chercher le secrétaire au Palais pour essayer de nous faire introduire,
je priai la portière de me permettre au moins d’écrire dans sa loge les
réponses que j’avais espéré faire verbalement à son maître. Nous y
restâmes une heure et demie, le sieur Santerre et moi. Mon ami revint
avec un nouvel introducteur: mais les ordres étaient positifs; nous ne
pûmes passer le seuil de la porte: ce ne fut qu’à force d’instances, et
même en donnant six francs à un laquais, que nous parvînmes à faire
remettre à M. Goëzman mes réponses et l’extrait d’un acte important pour
la recherche duquel un notaire avait passé la nuit.
Le même jour je perdis ma cause; et M. Goëzman, en sortant du conseil,
dit tout haut à mon avocat, devant plusieurs personnes, _qu’on avait
opiné du bonnet d’après son avis_. Le fait est cependant que plusieurs
conseillers sont restés d’un sentiment contraire au sien.
Quelle cruauté! N’est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d’un homme
après l’y avoir enfoncé? Moins le propos était fondé, plus il montrait
de partialité dans le juge, et... laissons les réflexions; elles
aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.
Il est temps de tenir parole: opposons la récapitulation de mes courses
chez M. Goëzman au reproche de n’en avoir pas fait assez pour le voir,
pendant les quatre jours pleins qu’il a été mon rapporteur; d’où l’on
induit que j’ai pu avoir intention de le corrompre.
_1ᵉʳ avril._ Le jour qu’il a été nommé rapporteur,
dans l’après-midi et soirée, trois
courses inutiles 3
_2 avril._ Vendredi matin, une course inutile 1
Vendredi après-midi, course inutile 1
Vendredi au soir, course inutile 1
_3 avril._ Samedi matin, course inutile 1
Samedi soir, audience promise par
Mᵐᵉ Goëzman, et obtenue, _course
utile_ 1
_4 avril._ Dimanche au soir, audience promise
d’un côté par Mᵐᵉ Goëzman,
et non obtenue, course inutile 1
_5 avril._ Lundi matin, jour du rapport, audience
promise d’un côté par M. Goëzman,
payée de l’autre à madame, et
non obtenue, course inutile 1
---
Total des courses en quatre jours pleins 10
Si l’on ajoute les deux qu’un ami de M. Goëzman
a faites en même temps pour moi sur le
même objet 2
Et mes dix courses avant sa nomination 10
---
Total des courses pour avoir audience 22
UNE SEULE AUDIENCE OBTENUE.
En me lavant ainsi du reproche de négligence, je pense avoir beaucoup
ébranlé le système de corruption: achevons de l’anéantir par un autre
calcul et quelques réflexions fort simples.
Il m’en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman.
Qu’on suive cet argent à la trace, et qu’on juge si, de la distance où
je suis resté du rapporteur, il était possible que j’eusse formé le
projet insensé de le corrompre.
En cédant à la nécessité de sacrifier cent louis, je ne les avais pas
(_une personne_); un ami me les a offerts (_deux_); ma sœur les a reçus
de ses mains (_trois_); elle les a confiés au sieur Dairolles
(_quatre_); qui les a remis au sieur Lejay (_cinq_); pour être donnés à
madame Goëzman, qui les a gardés (_six_); enfin M. Goëzman, que je n’ai
vu qu’à ce prix, et qui a tout ignoré (_sept_).
Voilà donc de M. Goëzman à moi une chaîne de sept personnes, dont il
prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le
dernier comme incorruptible. D’accord. Mais s’il est juge incorruptible,
comment prouvera-t-il que je suis un client corrupteur? A travers tant
de personnes on se trompe aisément sur l’intention d’un homme:
d’ailleurs un juge corrompu n’a plus besoin d’instructions; et
l’éloignement où se tient de lui son corrupteur est le premier égard
qu’il lui doit, et le plus sûr moyen d’écarter tout soupçon de leur
intelligence. Or, il est prouvé qu’après avoir payé j’ai montré encore
plus d’empressement de voir M. Goëzman qu’avant de donner les cent
louis: donc je n’ai pas cru avoir gagné son suffrage en payant; donc ce
n’était pas son suffrage qu’on avait marchandé pour moi; donc je ne
voulais que des audiences; donc je ne suis pas un corrupteur; donc il a
calomnié mon intention; donc le procès est mal intenté contre moi;
donc... ce qu’il fallait démontrer.
J’avais perdu ma cause; le mal était consommé. Le soir même du jugement,
le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis, et la
montre enrichie de diamans. «A l’égard des quinze louis, dit-il, comme
ils avaient été exigés par madame Goëzman pour être remis au secrétaire
de son mari, elle s’est crue à bon droit dispensée de les rendre au
sieur Lejay.»
La conduite de ce secrétaire étant une énigme pour moi, je voulus
l’éclaircir. Étonné qu’après avoir refusé modestement dix louis il en
retînt vingt-cinq, je priai l’ami qui lui avait fait accepter ces dix
louis d’aller lui demander si quelqu’un lui avait depuis remis quinze
autres louis. Non seulement le secrétaire nia qu’on les lui eût offerts;
et il les aurait, dit-il, certainement refusés; mais il offrit à mon ami
de lui rendre les dix louis qu’il en avait reçus, en l’assurant de
nouveau qu’il n’avait fait aucun travail à ce malheureux procès, qui me
coûtait trop d’argent pour qu’on augmentât encore mes pertes par des
sacrifices volontaires.
Mon ami, sûr de mes intentions, le pria de les garder, moins comme un
honoraire dû à ses peines que comme un léger hommage rendu à son
honnêteté.
Alors, piqué du moyen malhonnête qu’on employait pour retenir mes quinze
louis, croyant même que le sieur Lejay, _que je ne connaissais point du
tout_, avait voulu les garder, je lui fis dire par le sieur Dairolles
que je voulais savoir ce qu’étaient devenus ces quinze louis.
Le libraire affirma pendant plusieurs jours les avoir en vain demandés à
madame Goëzman, qui lui répondait constamment être convenue avec lui que
dans tous les cas ces quinze louis seraient perdus pour moi. Il ajouta
qu’il ne pouvait souffrir qu’on le soupçonnât de les avoir gardés; que
la dame se faisait célerᵉ, et que je pouvais lui en écrire directement.
Le 21 avril, c’est-à-dire dix-sept jours après le jugement du procès,
j’écrivis la lettre suivante à madame Goëzman.
«Je n’ai point l’honneur, madame, d’être personnellement connu de
vous; et je me garderais de vous importuner, si, après la perte de
mon procès, lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux
rouleaux de louis, et la répétition enrichie de diamans qui y était
jointe, on m’avait aussi rendu de votre part quinze louis d’or, que
l’ami commun qui a négocié vous a laissés de surérogation.
«J’ai été si horriblement traité dans le rapport de monsieur votre
époux, et mes défenses ont été tellement foulées aux pieds par
celui qui devait, selon vous, y avoir un légitime égard, qu’il
n’est pas juste qu’on ajoute aux pertes immenses que ce rapport me
coûte celle de quinze louis d’or qui n’ont pas dû s’égarer dans vos
mains. Si l’injustice doit se payer, ce n’est pas celui qui en
souffre aussi cruellement. J’espère que vous voudrez bien avoir
égard à ma demande, et que vous ajouterez à la justice de me rendre
ces quinze louis celle de me croire, avec la respectueuse
considération qui vous est due,
«Madame, votre, etc.»
Ce 21 avril 1773.
Je n’en reçus point de réponse; mais le lendemain ma sœur vint
m’apprendre que le sieur Lejay était dans sa maison, égaré comme un
insensé; madame Goëzman, disait-il, l’avait envoyé chercher, pour se
plaindre amèrement de ce que je lui demandais une somme de cent louis et
une montre enrichie de diamans, qu’elle m’avait fait rendre. Il ajoutait
que cette dame, outrée de colère, l’avait menacé de le perdre, ainsi que
moi, en employant le crédit de monsieur le duc d’...
Ma sœur me dit que tous ces propos se tenaient chez elle, devant son
médecin; qu’elle avait inutilement essayé de remettre la tête de ce
pauvre Lejay, à qui l’on ne pouvait faire comprendre qu’il ne s’agissait
que de quinze louis égarés entre lui et cette dame, et non de ce qui
m’avait été rendu; que cet homme était si troublé, qu’il assurait avoir
lu en propres termes dans ma lettre, que la dame lui avait montrée, la
demande des cent louis et du bijou; qu’enfin il menaçait de nier la part
qu’il avait eue à cette affaire, si elle prenait une mauvaise tournure.
Heureusement j’avais gardé copie de ma lettre; je l’envoyai par ma sœur
au sieur Lejay, qui fut, à ce qu’il dit, sur-le-champ chez madame
Goëzman lui faire à son tour ses reproches. Je ne sais s’il tint parole;
mais enfin les quinze louis ne revinrent point. J’ai depuis écrit deux
lettres au libraire à ce sujet, qui sont restées sans réponse. Elles ont
été jointes au procès.
J’appris alors dans le public que M. Goëzman, muni d’une déclaration du
sieur Lejay[5], dans laquelle j’étais violemment inculpé, avait été
chez M. le duc de la Vrillière et chez M. de Sartine, se plaindre
hautement que je calomniais sa personne, après avoir tenté de corrompre
sa justice. Je n’en croyais pas un mot: tant de précautions
extrajudiciaires, avant qu’il y eût aucune procédure entamée, me
paraissaient au-dessous même du moins instruit des criminalistes. Je ne
pouvais me figurer qu’un conseiller au parlement, sur des objets
relatifs à un procès jugé au parlement, invoquât une autre autorité que
celle du parlement, pour avoir raison de qui que ce fût: en tout cas, je
me promis bien qu’il ne me serait pas reproché, si je pouvais l’éviter,
d’avoir provoqué, par mes discours ou mes écrits, un combat aussi
indécent entre M. Goëzman et moi. Résolu que j’étais de me renfermer
dans des défenses juridiques, si l’on allait jusqu’à m’attaquer en
forme, j’eus l’honneur d’adresser la lettre suivante à l’un des hommes
en place qui jouit au plus juste titre de l’estime et de la confiance
universelles.
«MONSIEUR,
«Sur les plaintes qu’on prétend que M. Goëzman, conseiller au
parlement, fait de moi, disant que j’ai tenté de corrompre sa
justice, en séduisant madame Goëzman par des propositions d’argent
qu’elle a rejetées, je déclare que l’exposé fait ainsi est faux, de
quelque part qu’il vienne. Je déclare que je n’ai point tenté de
corrompre la justice de M. Goëzman pour gagner un procès que j’ai
toujours cru qu’on ne pouvait me faire perdre sans erreur ou sans
injustice.
«A l’égard de l’argent proposé par moi, et rejeté, dit-on, par
madame Goëzman, si c’est un bruit public, M. Goëzman ne sait pas si
je l’accrédite ou non; et je pense qu’un homme dont l’état est de
juger les autres sur des formes établies ne devrait pas m’inculper
aussi légèrement, moins encore armer l’autorité contre moi. S’il
croit avoir à se plaindre, c’est devant un tribunal qu’il doit
m’attaquer. Je ne redoute la lumière sur aucune de mes actions. Je
déclare que je respecte tous les juges établis par le roi. Mais
aujourd’hui M. Goëzman n’est point mon juge. Il se rend, dit-on,
partie contre moi: sur cette affaire, il rentre dans la classe des
citoyens; et j’espère que le ministère voudra bien rester neutre
entre nous deux. Je n’attaquerai personne; mais je déclare que je
me défendrai ouvertement sur quelque point qu’on me provoque, sans
sortir de la modération, de la modestie et des égards dont je fais
profession envers tout le monde.
«Je suis, monsieur, avec le plus profond respect, etc.»
Paris, ce 5 juin.
Bientôt il courut un autre bruit, que M. Goëzman avait été chez M. le
chancelier et chez M. le premier président, armé de cette terrible
déclaration de Lejay, porter de nouvelles plaintes contre moi: enfin,
j’appris qu’il m’avait dénoncé au parlement, comme calomniateur et
corrupteur de juge. Cette attaque étant plus méthodique que la première,
j’eus moins de peine à me la persuader. Mais je n’en restai pas moins
tranquille sur l’événement; j’engageai même le sieur Marin, auteur de la
_Gazette de France_, et ami de M. Goëzman, de représenter à ce magistrat
combien un pareil acte d’hostilité tournerait désagréablement pour lui.
«Je crains peu ses menaces, lui dis-je; il m’a fait tout le mal qui
était en sa puissance. Vous pouvez l’assurer que je n’userai point en
lâche ennemi de l’avantage des circonstances, pour lui causer un
désagrément public: mais qu’il ait la bonté de me laisser tranquille.»
L’ami de M. Goëzman m’assura qu’il lui en avait écrit et parlé déjà
plusieurs fois, en lui faisant sentir toutes les conséquences de ses
démarches, et qu’il lui en parlerait encore. Sa négociation fut
infructueuse.
Peu de jours après, M. le premier président m’envoya chercher pour
savoir la vérité des bruits qui couraient. Je m’en tins au refus le plus
respectueux de rien déclarer à moins qu’on ne m’y forçât
juridiquement... «Que mes ennemis m’attaquent, s’ils l’osent, alors je
parlerai; l’on ne parviendra pas à me faire craindre qu’un corps aussi
respectable que le parlement devienne injuste et partial, pour servir la
haine de quelques particuliers. Quant à la déclaration de Lejay, elle
tournera bientôt contre ceux qui l’ont fabriquée. Je n’ai jamais vu le
sieur Lejay, mais on dit que c’est un honnête homme, qui n’a contre lui
que le défaut des âmes faibles, de se laisser effrayer facilement et de
céder sans résistance à l’impulsion d’autrui: la fausse déclaration
qu’on lui a extorquée dans un cabinet, il ne la soutiendra jamais dans
un greffe; et la vérité lui sortira par tous les pores à la première
interrogation juridique qui lui sera faite. Ainsi, sans inquiétude à cet
égard, et plein de confiance en l’équité de mes juges, je perdrais
difficilement ma tranquillité.»
J’appris alors que M. le procureur-général était chargé d’informer: je
me hâtai d’aller lui présenter le nom et la demeure de tous ceux qui
avaient eu part à cette affaire. Ils ont été entendus; et je ne crains
pas qu’aucun d’eux démente la plus légère circonstance de cette longue
narration.
A peine les témoins sont-ils assignés, que Lejay commence à trembler sur
les conséquences de sa fausse déclaration. Dans le trouble de sa
conscience il va consulter M. Gerbier, expose les faits tels qu’ils se
sont passés, en reçoit le conseil de revenir à la vérité dans sa
déposition, vient faire la même confession à M. le premier président; il
la fait à quiconque a la patience de l’écouter. M. Goëzman en entend
parler. On envoie chercher le libraire et sa femme; on commence par leur
soutirer la minute de la fausse déclaration, parce qu’elle est de la
main de ce magistrat; on leur reproche ensuite aigrement leur
inconstance. La dame Lejay, plus courageuse que son mari, proteste
qu’aucun respect humain ne les empêchera plus de dire la vérité. Grands
débats entre eux: enfin on en revient à négocier; on veut engager le
libraire à passer en Hollande, avec promesse de le défrayer de tout et
d’arranger l’affaire pendant son absence. La dame Lejay refuse, et
soutient son mari dans sa résolution. Instruit des démarches de la
maison Goëzman, et craignant que Lejay ne se laisse encore entraîner, je
vais chez M. le premier président lui rendre compte de ce qui se passe.
«Vous êtes instruit maintenant, lui dis-je, monseigneur: Lejay vous a
tout avoué. J’étais bien sûr que cet homme, qui n’a menti que par
faiblesse et par séduction, ne tarderait pas à rendre hommage à la
vérité. Mais ce que vous ignorez, c’est qu’on veut le suborner encore et
lui faire quitter la France. De peur qu’on ne dise que c’est moi qui
l’ai fait sauver, je me hâte d’en donner avis aux premiers magistrats.»
En effet, je fus chez M. le procureur-général et chez M. de Combault,
commissaire-rapporteur, articuler les mêmes faits, en les priant de
vouloir bien s’en souvenir en temps et lieu. Je cite avec assurance, et
ne crains pas aujourd’hui d’invoquer des témoignages aussi respectables.
Bientôt le sieur Lejay, assigné comme témoin, dépose au greffe cette
vérité redoutable à ses suborneurs, et contraire en tout à la
déclaration qu’ils lui avaient extorquée. Sa femme et son commis,
entendus, déposent, ainsi que lui, _que la minute de la déclaration a
été écrite de la main de M. Goëzman_; que le commis de Lejay en a tiré
plusieurs copies; que le maître n’a fait que la signer, mais que depuis
peu de jours on leur a retiré adroitement l’original. Madame Goëzman,
entendue à son tour, dit fort peu de choses, et voudrait écarter par un
air d’ignorance l’idée qu’elle ait eu la moindre part à l’affaire. Je
suis le seul qu’on n’assigne point comme témoin, ce qui fait déjà
présumer que je suis dénoncé comme coupable. En effet, j’étais dénoncé.
L’information achevée, et les témoins entendus, M. Doé de Combault fait
son rapport aux chambres assemblées. Il intervient un arrêt qui décrète
le sieur Lejay de prise de corps; le sieur Dairolles et moi
d’ajournement personnel, et madame Goëzman seulement d’assignée pour
être ouïe. Je ne me plains point d’une différence qui ne peut venir sans
doute que d’un égard pour son sexe. Cependant le bruit courait que son
mari, la traitant moins bien que le parlement, avait obtenu une lettre
de cachet contre elle, l’avait fait enlever et mettre au couvent. Mais
la vérité est que M. Goëzman ne fit pas usage de la lettre de cachet, et
que madame Goëzman n’a été au couvent que depuis; ce qui réalise
aujourd’hui le propos qu’on tenait alors. «Si M. Goëzman, disait-on,
fait renfermer sa femme, il la sait donc coupable, et s’il la sait
coupable, comment cherche-t-il à la justifier aux dépens d’autrui? Si
c’est le parlement qui poursuit, et si madame Goëzman n’est renfermée
qu’en vertu du soupçon répandu sur elle, jusqu’au jugement du procès, le
soupçon s’étend également sur la femme et sur le mari. Par quel hasard,
dans une affaire aussi peu éclaircie, voit-on Beaumarchais décrété
d’ajournement personnel, Lejay de prise de corps, madame Goëzman
renfermée, et M. Goëzman sur les fleurs de lis?»
Ces contradictions apparentes excitaient de plus en plus l’attention du
public sur l’événement de ce procès. Le sieur Lejay, retenu au secret
pendant plus de huit jours, a été interrogé plusieurs fois; le sieur
Dairolles ensuite, enfin moi le dernier, qui ai tâché de tracer dans mon
interrogatoire l’historique exact de tous les faits, tels qu’on les a
lus dans ce mémoire: et certes, j’oserais bien assurer que de toutes les
dépositions des différens témoins il n’y en a pas une seule qui ne
s’accorde exactement avec cet interrogatoire.
Depuis ce temps, un arrêt a rendu la liberté provisoire à Lejay; un
autre a réglé l’affaire à l’extraordinaire; et tel est l’état des choses
à l’instant où j’écris.
Avant de passer aux réflexions que cet exposé peut faire naître à tout
le monde, il faut placer ici deux épisodes intimement liés au fond du
procès, et que nous n’avons détachés du reste des faits qu’afin que rien
ne nuisît à L’attention particulière qu’ils méritent. Le premier lève un
coin du voile obscur qui masque encore l’auteur de cette noire intrigue;
le second le déchire tout-à-fait.
_Épisode du sieur d’Arnaud de Baculard._
Tandis que tous ceux que le malheur engage dans cette affaire
gémissaient de la nécessité de repousser la calomnie par des défenses
légitimes, qui croira qu’un homme absolument étranger au procès ait été
assez ennemi de son repos pour venir imprudemment se jeter dans la
mêlée, y jouer d’abord le rôle de conciliateur, puis prendre parti
contre les accusés par une lettre signée de sa main; flotter ensuite
dans une incertitude pusillanime; rétracter cet imprudent écrit, que des
contradictions choquantes avaient déjà fait suspecter; et se donner, par
tant d’inconséquences, en spectacle au public, empressé à juger les
acteurs de cette étrange scène? Un tel homme existe pourtant, et c’est
le sieur d’Arnaud de Baculard. Puisqu’il lui a plu de prendre part à la
querelle, il faut développer sa conduite aux yeux de la cour; elle n’est
pas sans importance au procès.
Vers l’époque où les premiers travaux de la procédure s’entamaient, le
hasard me fit rencontrer dans la rue de Condé, où je demeure, le sieur
d’Arnaud. Je prévins toute question de sa part en lui disant: Monsieur,
vous êtes ami du sieur Lejay; il a donné à M. Goëzman une fausse
déclaration; s’il persiste à en soutenir les termes, un moment arrivera,
et c’est celui de la confrontation, où toutes les personnes avec qui il
a correspondu lui reprocheront son mensonge; il se verra froissé entre
son faux témoignage et la vérité qui fondra sur lui de toute part; elle
sortira de sa bouche alors, mais il ne sera plus temps: l’iniquité, la
calomnie, la mauvaise foi lui seront imputées, et la plus juste
punition sera le prix de sa lâche complaisance. Je vous conseille donc,
monsieur, par l’intérêt que vous prenez à lui, de le voir, et de
l’engager à dire la vérité; c’est le seul parti qui lui reste dans
l’embarras où il s’est plongé lui-même: les magistrats ne font point le
procès à la faiblesse, c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit. Le
sieur d’Arnaud m’écoutait d’un air sombre, et ne rompit le silence que
pour me reprocher aigrement l’indiscrétion avec laquelle j’avais,
dit-il, engagé cette affaire au Palais; l’acharnement que je mettais à
sa poursuite, et qui me rendait l’auteur de tous les chagrins prêts à
fondre sur la tête de ce pauvre Lejay.
Je conclus de cette sortie du sieur d’Arnaud, qu’il n’était pas instruit
de mon affaire, et je lui appris que ce n’était pas moi, mais M.
Goëzman, qui avait intenté le procès et le poursuivait; que jusqu’alors
je n’avais voulu rien faire, rien dire, ni rien écrire à ce sujet: je
l’engageai de nouveau à déterminer son ami à revenir à la simple vérité
dans sa déposition.
Le sieur d’Arnaud excusa sa vivacité sur son ignorance, blâma la
faiblesse de Lejay, condamna la conduite de M. Goëzman, s’étendit un peu
sur la méchanceté des hommes, et m’assura qu’il allait faire part de mes
observations au sieur Lejay. Qu’est-il arrivé? que le sieur d’Arnaud a
visité M. Goëzman, que M. Goëzman a visité le sieur d’Arnaud, et
qu’enfin ce dernier a écrit une lettre apologétique au magistrat, dans
laquelle, après un éloge de ses vertus, il ajoute qu’il se croit obligé,
pour l’honneur de la vérité, de lui apprendre d’office, _qu’un soir,
étant chez le sieur Lejay_, ce dernier lui fit voir une montre enrichie
de diamans, très-belle, avec cent louis _qu’il allait rendre_, lui
dit-il, à un ami de M. de Beaumarchais, _qui les lui avait remis_ pour
les présenter à madame, _qui les avait rejetés avec indignation_. Le
sieur d’Arnaud ajoute qu’il ne doute point que le sieur Lejay ne les ait
rendus sur-le-champ, etc., etc.
M. Goëzman a déposé au greffe de la cour cette lettre du sieur d’Arnaud,
avec la déclaration du sieur Lejay. Quelles pièces et quelles
précautions pour un magistrat! _nimia præcautio dolus_. Soufflons sur ce
nouveau fantôme, et détruisons ce frêle appui du système de la
corruption. Quand les visites réciproques ne prouveraient pas que ce
témoignage est une pièce mendiée; quand le désaveu qu’a fait depuis au
greffe le sieur Lejay de sa fausse déclaration ne démontrerait pas que
madame Goëzman n’a jamais rejeté avec _indignation_ les cent louis et la
montre; quand le refus opiniâtre que cette dame a fait de rendre les
quinze louis qu’elle avait exigés, et qu’elle a encore entre les mains,
ne fournirait pas la preuve la plus complète qu’elle a reçu tout le
reste avec plaisir; et quand le sieur d’Arnaud ne serait pas depuis
convenu lui-même que c’était uniquement pour l’obliger qu’il avait écrit
à M. Goëzman, un court examen de sa lettre et de la comparaison de ces
mots... _un soir... qu’il allait rendre_, etc., avec ce qui s’est passé
le 5 avril, jour auquel les effets m’ont été remis, suffirait pour
anéantir le témoignage qu’elle contient. Épargnons cette discussion au
lecteur: la rétractation du sieur d’Arnaud la rend inutile. Je voulais
me justifier de son accusation, et non le poursuivre. Je l’ai fait, et
me borne à le plaindre si d’autres motifs qu’une complaisance aveugle
ont affecté son cœur et dirigé sa plume.
_Autre épisode très-important touchant le sieur Marin, auteur de la
Gazette de France._
Le sieur Dairolles était assigné pour déposer: la veille de sa
déposition, vers une heure après midi, je passai chez ma sœur, que je
trouvai avec son mari, son médecin, le sieur Deschamps, négociant de
Toulouse, et plusieurs autres personnes. A l’instant arrive le sieur
Marin, auteur de la Gazette de France, et ami de M. Goëzman. Il nous dit
que ce magistrat l’avait accompagné jusqu’à la porte pour chercher le
sieur Dairolles, et l’engager à ne faire le lendemain qu’une déposition
très-courte, et qui ne compromît madame Goëzman ni personne; qu’il nous
engageait tous à nous conduire sur ce plan dans nos dépositions; et que
lui Marin se faisait fort d’arranger l’affaire sous peu de jours; qu’il
avait des moyens sûrs pour y réussir; mais qu’il fallait bien se garder
surtout de parler _de ces misérables quinze louis_, qui ne faisaient
qu’embrouiller l’affaire, et me donner un air de mesquinerie qui me
faisait tort dans le monde.--«Au contraire, monsieur, lui dis-je avec
chaleur, il en faut beaucoup parler: ce n’est pas que ces quinze louis
m’intéressent en eux-mêmes; mais ils sont la clef de toute l’affaire, et
le seul moyen d’en résoudre tous les problèmes: car madame Goëzman, qui
nie aujourd’hui d’avoir jamais reçu le prix qu’elle a mis elle-même aux
audiences de son mari, reste absolument sans réponse quand on lui
demande comment _ces misérables quinze louis_ sont encore entre ses
mains, s’il est vrai qu’elle ait rejeté tout le reste _hautement et avec
indignation_. Il en faut beaucoup parler, parce que M. Goëzman les a
volontairement oubliés dans la déclaration qu’il a minutée de sa main,
et que Lejay n’a fait que copier et signer. Mais permettez que je ne
prenne point le change à cet égard. On conclurait de ce silence général
que Lejay n’a point remis les quinze louis à madame Goëzman; qu’il l’a
calomniée en disant qu’elle les avait exigés et retenus; qu’il a bien pu
garder ainsi tout le reste: et l’on perdrait un malheureux pour sauver
les seuls auteurs de l’exaction et de l’odieux procès qui en
résulte.--Eh! que vous importe, répondit le sieur Marin, que ce fripon
de Lejay soit sacrifié? Ce n’est pas un grand malheur, si vous êtes tous
hors d’une affaire qui intéresse aujourd’hui les ministres, et où il n’y
a que des coups à gagner.» Chacun s’éleva fortement contre cette
barbarie de sacrifier Lejay, et l’on se sépara. En nous quittant, le
sieur Marin pria instamment le sieur Lépine de _lui envoyer Dairolles, à
quelque heure qu’il rentrât, pour qu’il pût lui parler avant d’aller au
Palais_.
Le sieur Marin et M. Goëzman passèrent l’après-midi du même jour à
chercher le sieur Dairolles dans toutes les maisons où l’on espérait le
rencontrer: ce fut en vain. L’auteur de la Gazette de France, inquiet,
renvoie, le lundi à sept heures du matin, dire au sieur Dairolles qu’il
est de la dernière importance qu’il vienne lui parler avant d’aller au
Palais. Le sieur Dairolles se rend au greffe, et ne va chez l’auteur de
la Gazette qu’en sortant de déposer. Je m’y rencontre avec lui: la
mémoire fraîche encore de tout ce qu’il venait de dicter, le sieur
Dairolles nous le rend dans le plus grand détail. Le sieur Marin blâma
fort une déposition aussi étendue. «Je vous ai cherché, dit-il, partout
hier avec Goëzman[6], pour vous empêcher de faire cette sottise-là.
«Depuis je vous ai fait dire de me venir parler ce matin: il suffisait
de quatre mots au greffe, et j’arrangeais l’affaire en deux jours, comme
je l’ai dit hier à M. de Beaumarchais chez madame sa sœur. Mais il est
encore temps; vous en serez quitte pour aller faire une autre déposition
plus courte et sans détail: on biffera la première: il ne sera plus
question, et l’affaire s’éteindra toute seule.»
Je fis sentir à mon tour au sieur Dairolles la conséquence d’une
pareille conduite. «Si vous allez faire une seconde déposition, ne
croyez pas qu’on annule la première; on les opposera l’une à l’autre, et
toutes les deux à vous, qui tomberez précisément dans le cas de Lejay,
d’être contraire à vous-même: voilà mon avis.» Le sieur Marin nous
apprit ensuite qu’il allait dîner chez M. le premier président, avec
monsieur et madame Goëzman, laquelle devait en sortant de table aller
faire sa déposition au greffe.
Le même jour, vers les six heures du soir, je retrouvai le sieur Marin
sur le Pont-Neuf. «J’ai dîné avec notre monde, me dit-il; et pendant que
la femme est allée au greffe, je suis convenu avec Goëzman que
j’engagerais Dairolles à l’aller voir ce soir. Il sera fort bien reçu;
et lorsque Dairolles lui aura conté les choses comme elles se sont
passées, son intention est d’avoir une lettre de cachet pour renfermer
sa femme, et tout sera fini. J’ai vu Dairolles en sortant de chez le
premier président, et j’en ai tiré promesse qu’il irait ce soir chez
Goëzman; mais j’ai peur qu’il ne nous manque encore. Joignez-vous à moi
pour l’y engager.--Pourquoi donc faut-il que ce soit Dairolles? lui
dis-je. S’il était possible de supposer que M. Goëzman ignorât ce qui se
passe chez lui, et s’il faut croire pieusement qu’il ait besoin de
nouvelles instructions à cet égard pour faire enfermer sa femme, que
n’envoie-t-il chercher Lejay, à qui il a fait faire une fausse
déclaration, et qui vient de se rétracter? Que ne demandait-il à M. le
premier président cette vérité que tout Paris sait que Lejay lui a
confessée depuis peu? Que ne s’adresse-t-il à vous-même, qui savez aussi
bien que nous à quoi vous en tenir sur le fond de l’affaire? Au reste,
je vais voir M. Dairolles et sonder ses intentions.»
Je me rendis à l’instant chez ma sœur, que je trouvai en conversation
animée avec une autre de mes sœurs. Le sieur Marin, me dirent-elles, a
parlé de nouveau à Dairolles cette après-midi; ils ont été long-temps
ensemble: le dernier est venu tout échauffé nous dire: Comment
trouvez-vous donc Marin, qui veut absolument que j’aille changer ma
déposition? Et sur ma résistance opiniâtre, «vous direz, m’a-t-il
ajouté, que c’est toute cette famille Beaumarchais qui vous a suggéré
la première[7]. Quel bien espérez-vous de tous ces gens-là? Abandonnez
leurs intérêts; ne songez qu’aux vôtres. Par votre déposition de ce
matin, vous perdez quatre ans de travaux accumulés pour obtenir les
bonnes grâces de M. le duc d’.... au moment peut-être où vous étiez prêt
d’en recueillir le fruit. Allez, mon cher compatriote, allez-vous-en
parler à Goëzman ce soir, et surtout promettez-le-moi.» Voilà,
m’ajoutèrent mes sœurs, ce que Dairolles vient de nous apprendre: il a,
dans son premier mouvement, raconté les mêmes choses à un de ses amis.
Nous lui avons fait connaître le piége dans lequel on veut l’attirer. Il
n’ira pas ce soir chez M. Goëzman, quoiqu’il y soit attendu. Et moi,
leur dis-je, je vais à l’instant instruire M. le premier président de
cette nouvelle intrigue. En effet, ce magistrat respectable eut la
bonté, la patience d’écouter tout le détail qu’on vient de lire, et
finit par me dire: «Comptez que le parlement ne fera d’injustice à
personne, et qu’en temps et lieu je me souviendrai de tout ce que vous
m’avez dit.»
On avait déjà répandu au Palais que le sieur Dairolles, au désespoir de
sa déposition du même jour, _qui lui avait été suggérée_, était dans
l’intention de se rétracter de tout ce qu’il avait dit. Frappé du
rapport de ce bruit avec les insinuations du sieur Marin, il courut le
lendemain au greffe assurer que non seulement il démentait le fait
calomnieux de sa rétractation, mais qu’il demandait la permission de
confirmer ce qu’il avait dit la veille, et même d’y ajouter quelque
chose.
De mon côté, je fus chez le sieur Marin le prier de vouloir bien ne plus
correspondre avec le sieur Dairolles, au sujet de mes affaires; ce qu’il
me promit.
Voilà les faits rendus dans la plus scrupuleuse exactitude. Raisonnons
maintenant sur la question qu’ils ont fait naître au parlement.
RÉFLEXIONS.
Y a-t-il dans tout ce qu’on vient de lire la moindre trace du crime de
corruption de juge? Y voit-on que j’aie voulu gagner le suffrage de mon
rapporteur par des voies malhonnêtes? Qui osera m’en prêter la coupable
intention, lorsque tous les faits parlent en ma faveur, lorsque toutes
les dépositions appuient ma dénégation formelle, et lorsque
l’instruction du procès ne fournit aucune preuve du contraire?
Mille raisons éloignaient de moi la pensée de manquer de respect au
parlement, en offensant un de ses membres.
1º. J’avais, avec tous les jurisconsultes, si bonne opinion de ma cause,
que j’aurais cru faire tort aux lumières de mes juges, en doutant un
moment de son succès.
2º. Je n’ignorais pas qu’un juge intègre ne se laisse point corrompre
par de l’argent; et que c’est le supposer corrompu d’avance et vendu à
l’iniquité, que de lui en proposer.
3º. J’avais déjà gagné sur délibéré cette cause en première instance aux
requêtes de l’hôtel: et certes on ne supposera pas que ce fût par
corruption. Y avait-il donc quelque chose en mon second rapporteur qui
dût me le faire soupçonner plus corruptible et moins délicat que le
premier? Je ne connaissais pas M. Goëzman; et lorsqu’il me dénonce comme
son corrupteur, n’est-ce pas lui seul qui fait à sa personne un outrage
auquel je n’ai pas songé? Quel juge honnête a jamais pensé de lui qu’un
client le soupçonnât d’être corruptible? Si quelqu’un eût dit à Caton:
Un tel homme espère acheter votre voix aux prochains comices, n’eût-il
pas à l’instant répondu: vous mentez, cela est impossible.
4º. Quoi! l’on irait jusqu’à supposer que l’on a mis pour moi le
suffrage de M. Goëzman au misérable prix de cinquante louis! En
calomniant le plaideur, on verse à pleines mains l’avilissement sur le
juge. Si j’avais eu la coupable intention de corrompre mon rapporteur
dans une affaire dont la perte me coûte au moins cinquante mille écus,
loin de fatiguer mes amis de mes résistances, loin de marchander le prix
des audiences, dont je ne pouvais me passer, n’aurais-je pas tout
simplement dit à quelqu’un: Allez assurer M. Goëzman qu’il y a cinq
cents louis, mille louis à son commandement, déposés chez tel notaire,
s’il me fait gagner ma cause? Personne n’ignore que de telles
négociations s’entament toujours par une proposition vigoureuse et
sonnante. Le corrupteur ne veut qu’une chose, n’emploie qu’un instant,
ne dit qu’un mot, est jeté par la fenêtre ou conclut son traité: voilà
sa marche.
Mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec ce qui m’arrive; et que
voit-on ici? Un plaideur désolé de ne pouvoir approcher de son
rapporteur, joignant ses efforts aux soins ardens de ses amis, et
s’agitant inutilement pour arriver à l’inaccessible cabinet. On y voit
des audiences courues, sollicitées; leur prix débattu; cent louis
partagés en deux fois; une seule audience obtenue, une autre inutilement
espérée; dix louis versés d’un côté, quinze louis exigés de l’autre; un
bijou consommant tous ces sacrifices; beaucoup de courses inutiles,
point d’accès chez le juge; et le procès perdu. On voit que les demandes
successives ont entraîné des sacrifices successifs; que plus le besoin
est devenu pressant, moins on a pu se rendre économe de sa bourse; et
qu’enfin on n’a fait que céder à la nécessité de payer ce qu’il était
indispensable d’obtenir. Il y a bien loin de cette marche à celle d’un
corrupteur de juge.
Mais, dira-t-on, c’est payer bien cher une audience que d’en donner cent
louis. Certainement c’est bien cher; et mes débats et les tentatives de
ma sœur prouvent assez que nous l’avons pensé comme vous: mais
réfléchissez que cinquante louis n’ont pas suffi pour m’obtenir la
première audience, et qu’un bijou de mille écus, surmonté de quinze
louis, n’a pu me procurer la seconde; et vous conviendrez que ce qui
vous semble aujourd’hui trop acheté ne le parut pas encore assez alors.
Quel homme, engagé dans les sables d’Afrique, ne paierait pas un verre
d’eau cent mille ducats dans un pressant besoin?
«Mais en faisant successivement tous ces sacrifices, il est
très-probable que vos demandes d’audiences n’ont été qu’un prétexte avec
lequel vous avez masqué l’intention de corrompre votre juge.»
Il est très-probable!... Au reste, qu’on ne croie pas que j’invente ici
des objections oiseuses pour m’amuser à les résoudre: elles m’ont toutes
été faites à l’interrogatoire.
Il est très-probable! Heureusement il ne s’agit pas ici de me décider
coupable sur des probabilités, mais seulement de juger sur des preuves
si je le suis ou non. Que dirait de moi M. Goëzman, si, repoussant sur
lui le bloc dont il veut m’écraser, je m’égarais aussi dans les
conjectures, en disant: Lorsque madame Goëzman vendait l’audience de son
mari, _il est très-probable_ qu’il était de moitié dans le traité;
l’impossibilité d’entrer chez lui avant la délivrance des deniers, et le
parfait accord du moment indiqué par l’agent de madame pour l’audience
avec celui où monsieur l’accorda, donnent beaucoup de poids à ma
conjecture. Si j’ajoutais: Celui qui reçoit de la main droite étant à
bon droit soupçonné de n’avoir pas la main gauche plus pure, _il est
très-probable_ qu’après qu’on a eu touché mes cent quinze louis de
Lejay, l’enchère s’est trouvée couverte par une autre; d’où sans doute
est venue l’impossibilité d’obtenir une seconde audience, malgré les
promesses du mari et de la femme; d’où est partie l’offre tardive de
rendre l’argent à celui qui avait le moins donné; parce qu’en pareille
affaire, on ne peut tout garder sans qu’un des deux payans jette les
hauts cris. Si, rapprochant sous un même point de vue la frivolité des
objections que M. Goëzman a faites tant à moi qu’à mon ami sur mon
affaire, l’odieux soupçon qu’il a répandu, que j’avais pu abuser d’une
date et d’une signature en blanc pour y apposer un arrêté de compte; sa
remarque insidieuse que les sommes de mon acte étaient en chiffres sur
le verso (tandis qu’elles sont, avant, dix fois écrites en toutes
lettres sur le recto); le désir qu’il a montré, en sortant du jugement,
de faire croire qu’il avait seul décidé la perte de mon procès,
lorsqu’il dit tout haut qu’on avait _opiné du bonnet d’après son avis_;
la précaution de se faire faire une déclaration par Lejay avant la
procédure; la lettre du sieur d’Arnaud, la mission du sieur Marin, etc.,
etc.; si, dis-je, embrassant tous ces faits, j’en concluais qu’_il est
très-probable_... ne m’arrêteriez-vous pas tout court, en me disant
qu’en une affaire aussi grave il n’est pas permis de donner des
vraisemblances pour des vérités; que le parlement est juge des faits, et
non des intentions; que ce n’est pas à moi à diriger ses idées ni les
conséquences qu’il doit tirer, et qu’enfin il est calomnieux d’avancer
ce qu’on ne peut légalement prouver? Faites-moi donc la justice que vous
exigeriez de moi, et ne supposez pas que j’aie eu l’intention de
corrompre un juge, lorsque tout concourt à porter jusqu’à l’évidence que
je n’ai fait que céder à la dure nécessité de payer des audiences
indispensables[8].
«Mais donner de l’argent à la femme de son rapporteur pour arriver
jusqu’à lui, est une espèce de corruption détournée, très-digne aussi
des regards sévères de la justice.»
Eh! monsieur, un homme qui ne peut se reconnaître en un dédale obscur
qu’en semant l’or de tout côté sur son chemin, n’est-il pas assez
malheureux d’y être engagé, sans qu’il ait encore le chagrin d’en
essuyer le reproche! Eh quoi! toujours de la corruption? Une victime
est-elle donc si nécessaire ici, qu’il faille la désigner à quelque prix
que soit?
Si le suisse de mon juge m’a barré dix fois sa porte, pressé que je suis
d’entrer, m’accuserez-vous d’être un corrupteur pour avoir amadoué le
cerbère avec deux gros écus?
Arrivé dans l’intérieur, si deux louis d’or glissés dans la main du
valet de chambre me font pénétrer au cabinet de son maître, aurais-je
donc commis un crime de lèse-équité _magistrale_ en les lui abandonnant?
Forcez la progression jusqu’au secrétaire; allez même jusqu’à quelqu’un
plus intimement attaché à mon juge, ne conviendrez-vous pas que la somme
ne fait plus rien à la chose, parce que les sacrifices sont toujours en
raison de l’état de celui qui nous sert?
Sans doute il est malheureux pour un plaideur d’être obligé de
parcourir, l’or à la main, le cercle entier de tant de vexations
subalternes avant que d’arriver au juge qui en occupe le centre, et le
plus souvent les ignore. Mais qu’on puisse être inculpé pour avoir cédé
à la plus tyrannique nécessité, c’est, je crois, ce qu’on peut hardiment
nier avec tous les casuistes et jurisconsultes de l’univers.
Observez encore que l’on tomberait dans une contradiction puérile en
attaquant un plaideur en corruption, pour avoir été forcé d’acheter de
la femme de son juge des audiences à prix d’or, lorsqu’il est reçu,
reconnu, avoué qu’on doit en offrir à tous les secrétaires des
rapporteurs, dont le revenu serait trop borné sans la générosité des
cliens.
En vain me direz-vous que le travail des secrétaires est au moins un
prétexte aux largesses des plaideurs: et voilà précisément d’où naît
l’abus. Les deux contendans n’étant pas plus exempts de payer l’un que
l’autre ce travail au secrétaire, il n’en est que plus exposé à la
tentation de subordonner la besogne au prix qu’il en reçoit. Alors il
faut convenir que les dix, vingt-cinq, quarante ou cinquante louis qu’on
lui ferait accepter deviendraient un genre de corruption bien plus
dangereux autour d’un rapporteur que celui d’intéresser sa femme. Il
frapperait également sur l’homme et sur la chose, sur le juge et sur son
travail. Car enfin sa femme peut au plus lui recommander l’affaire; mais
celui qui en fait l’extrait est souvent le maître de la lui présenter à
son gré, de faire valoir ou d’atténuer les moyens selon qu’il veut
favoriser ou nuire. L’équité d’un juge peut bien le tenir en garde
contre la séduction de sa femme: les choses qu’elle recommande étant
étrangères à son état, en demandant, elle avertit de se méfier d’elle,
et son projet doit échouer, par les moyens mêmes qu’elle prend pour le
faire réussir; au lieu que tout paraît se réunir pour attirer un juge
très-occupé dans le piége que lui tendrait un secrétaire infidèle, et
vendu à l’une des parties.
Nous ne voyons pourtant pas de nos jours qu’on accuse personne de
vouloir corrompre les rapporteurs, quoique chaque plaideur soit toujours
disposé près des secrétaires à couvrir l’enchère de son concurrent.
C’est donc sur la main qui reçoit que la justice doit avoir l’œil
ouvert, et non sur la main qui donne. La faute de celle-ci n’est qu’un
accident éphémère et peu dangereux; au lieu que l’avidité toujours
subsistante de celle-là peut multiplier le mal à l’infini.
Je me fais d’autant moins de scrupule d’indiquer ici l’abus qui peut
résulter de laisser aux plaideurs à payer le travail des secrétaires,
que j’ai prouvé par le témoignage honorable rendu à l’un d’eux en ce
mémoire, avec quel plaisir je rends justice à des hommes très-honnêtes,
aussi studieux qu’éclairés. Abstractivement parlant, un reproche général
peut être bien fondé contre telle manière d’exister d’un corps, sans
qu’on entende en faire d’application personnelle à aucun de ses membres
actuels.
Maintenant, qu’un gazetier[9] joigne à la plus insidieuse annonce sa
ridicule réflexion, qu’un plaideur est _très-punissable_ de chercher à
corrompre son juge, et le juge _répréhensible_ de se prêter à ses
menées, on perd patience à redresser de pareilles bévues: aussi n’est-ce
pas pour le gazetier qu’on répond qu’il fallait dire précisément le
contraire.
L’action _répréhensible_ d’offrir de l’or peut au moins s’excuser dans
un plaideur emporté par un violent intérêt. Comme il ne plaide que pour
gagner sa cause, et qu’on lui crie de toute part: Payez! payez! ne vous
lassez pas! peut-il savoir au juste à quel point, à quelle personne il
doit s’arrêter? Qui posera la barrière, et lui montrera la borne finale?
Et si la nécessité le force à passer les limites, quel homme assez pur
osera lui jeter la première pierre?
Mais le juge, organe de la loi silencieuse, le juge impassible et froid
comme elle pour les intérêts sur lesquels il doit prononcer, fera-t-il
sans crime de la balance de Thémis un vil trébuchet de Plutus?
L’intention du plaideur qui donne est au moins sujette à discussion, et
peut s’interpréter de mille manières; mais le juge qui reçoit est sans
excuse aux yeux de la loi. Si le premier doit acheter mille choses en
plaidant, le second n’a rien à vendre en jugeant; il est donc le vrai
coupable, le seul _punissable_; l’autre est tout au plus
_répréhensible_.
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Où la corruption n’existe
point, il n’y a point de coupable à démêler, point de corrupteur à
punir. En vain irait-on chercher dans _Papon_, dans _Néron_, ou tel
autre compilateur d’ordonnances, quelque ancien arrêt du treize ou
quatorzième siècle pour l’appliquer à la question présente; aucun ne
peut certainement lui convenir. Les temps sont changés, les mœurs sont
différentes, et l’espèce ne saurait être aujourd’hui la même sur rien.
Tout se faisait alors plus simplement: les plaideurs n’avaient point
d’avocats; les juges point de secrétaires: tel jugement dont les frais
épuisent une bourse de louis, ne coûtait alors qu’un cornet d’épices; et
telle autre chose était un crime aux yeux de l’équité, qui s’est tournée
depuis en usage aux yeux de la justice.
Et quand toutes ces raisons n’existeraient pas, aucun arrêt n’a
certainement prévu le cas où je me trouve; aucune loi n’a défendu de
payer des audiences indispensables, quand on ne peut les obtenir
autrement. S’il est peu généreux de les vendre, il y a bien loin du
malheur de les acheter aux délits sur lesquels la loi prononce des
peines; et si elle n’en a point prononcé, fera-t-on une jurisprudence
rétroactive, exprès pour appliquer une punition à tel fait dont l’usage
et le silence de la loi semblaient autoriser l’abus, nuisible aux seuls
plaideurs?
Si l’on parvenait même à rencontrer quelque ancienne ordonnance à peu
près applicable à la question présente, faudrait-il donc en tordre le
sens, en étendre les dispositions pour la faire cadrer à cet événement?
Il est une maxime de jurisprudence criminelle dont on ne peut s’écarter;
c’est qu’en toute loi pénale les cas de rigueur ne reçoivent jamais
d’extension, à cause du danger extrême des conséquences.
Mais indépendamment d’un danger applicable à tous les cas, les juges ont
certainement prévu celui qui résulterait en particulier d’un arrêt,
lequel, au lieu de décharger de l’accusation un plaideur qui n’a fait
que céder, en payant, à la plus tyrannique nécessité, sévirait contre
lui dans un prononcé foudroyant. Serait-ce comme corrupteur? nous avons
prouvé qu’il ne l’est ni n’a voulu l’être: comme payeur d’audience? dans
le fait et dans le droit il n’y a pas de sa part l’ombre d’un délit.
On sent que le désir de mettre un frein, par un exemple, à la
corruption, pourrait seul dicter un pareil arrêt; mais les magistrats
sont bien convaincus que cet arrêt prouverait mieux leur sévérité qu’il
n’honorerait leur prévoyance: ils savent qu’en en faisant porter la
rigueur sur la partie déjà souffrante, et qu’en se trompant ainsi sur le
choix de la victime, au lieu de couper le mal dans sa racine, on
courrait le danger de l’accroître à l’infini.
Osons le dire avec liberté: si jamais il existait un juge avide et
prévaricateur, chargé de l’examen d’un procès, ne deviendrait-il pas le
maître à l’instant d’abuser d’un pareil arrêt, comme d’une permission
enregistrée, pour dépouiller impunément les plaideurs? L’arrêt à la
main, donne-moi cent louis, pourrait-il dire à son client, si tu veux
avoir audience; mais quand tu l’auras payée, soit que je te l’accorde ou
non, lis cet arrêt, et tremble de parler.
CARON DE BEAUMARCHAIS.
_Monsieur DOÉ DE COMBAULT, rapporteur._
Mᵉ MALBESTE, avocat.
SUPPLÉMENT
AU MÉMOIRE A CONSULTER.
Pressé d’établir mon innocence par l’exposé des faits, j’ai hasardé mon
premier mémoire. Mais avoir dit la vérité dans un commencement d’affaire
est un engagement pris envers les juges et le public de continuer à la
leur offrir sans relâche et sans déguisement jusqu’à sa conclusion.
J’ai trop appris, aux dépens de mon repos, combien il est dangereux
d’avoir un ennemi qualifié; j’ai pensé payer d’une partie de ma fortune
le malheur de combattre un adversaire en crédit. Aujourd’hui ce qui
devait me faire trembler me rassure.
Moins obligé d’avoir du talent, parce que j’ai du courage, la nécessité
d’écrire contre un homme puissant est mon passe-port auprès des
lecteurs. Je ne m’abuse point: il s’agit moins pour le public de ma
justification, que de voir comment un homme isolé s’y prend pour
soutenir une aussi grande attaque et la repousser tout seul.
Quant à mes juges, être bien persuadé que je n’aurai pas moins de faveur
à leurs pieds que mon adversaire assis au milieu d’eux; m’y présenter
avec la plus grande confiance, est rendre au parlement ce que je lui
dois. Ce principe adopté, l’on sent que tout ménagement qui m’eût
empêché de me défendre contre un juge ne m’eût paru qu’une insulte au
corps entier des magistrats.
Et tel était mon argument auprès des gens de loi, quand j’y cherchais un
défenseur. Mais je parlais à des sourds; ils fuyaient tous en me criant
de loin: c’est un de _Messieurs_, ne m’approchez pas. D’où vient donc
tant d’effroi? je ne demande que justice. _Dieu et mon droit_, n’est-il
plus le cri de réclamation qui rend tous les sujets d’un roi juste
également recommandables aux yeux de la loi? ou mon adversaire est-il
l’arche du Seigneur, et sacré au point qu’on ne puisse y toucher sans
être frappé de mort? Mes ennemis sont nombreux, et je suis seul; mais au
tribunal de l’équité, le plus ferme appui de l’innocence est de n’en
avoir aucun. Vos terreurs ne m’arrêteront donc point; je me défendrai
moi-même. Vous ne voyez que des hommes où je parle à des juges. Vous
craignez leurs ressentimens; moi, j’espère en leur intégrité. Qui de
nous deux les honore mieux à votre avis? Mais y eût-il du danger pour
moi, je préférerais de m’y exposer par un excès de confiance, à la
bassesse de les outrager par une défiance malhonnête; et s’il faut me
montrer enfin tel que je suis, j’aimerais mieux trébucher même en ce
combat avec leur estime et celle des honnêtes gens, que de chercher, en
le fuyant, ma sûreté dans un mépris universel[10].
Mon premier mémoire a laissé le procès seulement réglé à
l’extraordinaire. C’était poser la plume à l’instant où il devenait
intéressant de la prendre. Ce nouvel aspect des choses, annonçant que le
parlement voulait traiter l’affaire au plus grave, abattait le courage
de mes amis; il a relevé le mien. Si l’on avait voulu juger légèrement,
disais-je, étouffer le fond en étranglant la forme, et ne pas peser
chaque chose au poids de la plus exacte équité, tout n’est-il pas connu
sur ce qui me regarde? Ce qui ne l’est pas de même est la branche du
procès qui touche monsieur et madame Goëzman. Le règlement à
l’extraordinaire peut seul éclaircir cette importante partie de ma
justification; il est donc beaucoup plus en ma faveur que contre moi.
Si j’ai bien ou mal raisonné, c’est ce que la suite va nous apprendre.
Je supplie le lecteur de m’accorder autant d’attention que d’indulgence.
Quand je n’avais à raconter qu’une suite de faits non disputés, j’ai pu
soutenir un moment sa curiosité par mon empressement à la satisfaire, et
sauver l’aridité du sujet par la rapidité de la marche; mais aujourd’hui
qu’il me faut discuter lentement les moyens de mes adversaires, les
éplucher phrase à phrase, et me traîner après eux dans le caveau de la
mine où ils ont cru m’ensevelir, on sent que ma marche en deviendra
pesante, et qu’il me faut ici plus de méthode que d’esprit, plus de
sagacité que d’éloquence.
Ce n’est pas le fond du procès que je vais examiner; il est connu par
mon premier mémoire. J’examinerai seulement la manière dont mes
adversaires ont engagé l’affaire, et l’ont soutenue contre moi jusqu’à
ce jour. C’est une espèce de second procès dans le premier, comme
l’épisode du sieur Marin et toutes ses nouvelles menées en donneront
bientôt un troisième dans le second.
Surtout appliquons-nous à bien effacer la tache de corruption qu’on a
voulu m’imprimer: forçons madame Goëzman à se rétracter. Car si M.
Goëzman est mon véritable adversaire, il ne faut pas oublier que sa
femme est mon unique contradicteur. C’est sur la foi de ce seul témoin
qu’il m’a dénoncé comme ayant voulu _le corrompre et gagner son
suffrage_.
Quant à ce dernier nœud, le plus difficile de tous, madame Goëzman l’a
coupé au moment qu’on s’y attendait le moins, en dictant, dans son
récolement, auquel elle s’est toujours tenue depuis, cette phrase
remarquable et qui juge le procès: «Je déclare que jamais Lejay ne m’a
présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien
être incorruptible; mais qu’il _sollicitait_ seulement _des audiences_
pour le sieur de Beaumarchais.»
On en connaît assez déjà pour être certain que mes ennemis ne s’étaient
pressés de s’emparer de l’attaque que par la frayeur d’être chargés du
poids de la défense: mais ils ont beau faire, il faudra toujours y
revenir, parce qu’en acceptant le défi j’ai pris pour devise: _Courage
et vérité._
Se plaindront-ils que je me sois trop pressé de parler? Leurs
déclarations étaient fabriquées; la lettre de d’Arnaud les appuyait; les
soins de Marin en promettaient le succès; j’étais dénoncé au parlement;
les témoins entendus; les chambres assemblées; l’arrêt intervenu; Lejay
emprisonné; moi décrété; les interrogatoires accumulés; les bruits les
plus funestes répandus; les diffamations les plus indécentes admises; et
moi j’étais muet et tranquille. Qu’ils s’agitent, qu’ils cabalent et me
dénigrent sans relâche: ils ont tort, dis-je; c’est à eux de se
tourmenter: si la vigilance est utile à la vertu, elle est bien plus
nécessaire au vice: un moment viendra où j’éclaircirai tout. Il est
arrivé. Parler plus tôt eût été fomenter un débat inutile; attendre plus
tard aurait compromis mon droit: je le fais, et je continuerai à le
faire, avec le respect et la confiance dus à mes juges. Heureux si mes
défenses obtiennent la sanction du suffrage public!
Je passe sous silence mes confrontations avec les témoins, avec le sieur
Baculard d’Arnaud, conseiller d’ambassade; avec le sieur Marin, gazetier
de France; en un mot, ce qu’on pourrait appeler la petite guerre, que je
réserve pour un mémoire particulier, pour arriver bien vite aux objets
intéressans, qui sont mes confrontations avec madame Goëzman, l’examen
des déclarations attribuées à Lejay, et la dénonciation de M. Goëzman au
parlement[11].
La première partie de ce mémoire, en montrant de quel ridicule le
conseil de madame Goëzman l’a forcée de se couvrir dans ses défenses, va
porter ma justification au plus haut degré d’évidence.
La seconde, en éclairant le fond de la scène, nous met sur la trace du
principal acteur, et découvre enfin la main qui fait jouer tous les
ressorts de cette noire intrigue.
PREMIÈRE PARTIE.
_Madame Goëzman._
Avant d’entamer les confrontations de madame Goëzman avec moi, il est
bon de dire un mot de son plan de défense, le meilleur de tous, s’il
était aussi sûr qu’il est commode.
A mesure qu’il se présentait un témoin, madame Goëzman commençait par le
reprocher, le récuser, l’injurier avant même qu’il eût parlé; puis le
laissait dire.
C’est ainsi que le sieur Santerre, chargé de m’accompagner partout, en
fut très-maltraité, parce qu’il s’était trouvé présent à l’audience que
j’avais obtenue de son mari, et m’avait vu remettre à son laquais la
lettre qui me l’avait procurée. Il eut beau représenter que, s’il n’eût
pas été avec moi, il ne pourrait certifier ce qu’il n’aurait pas vu; et
qu’en aucune affaire il n’y aurait pas de témoins écoutés, si on les
récusait en vertu même de l’action qui les admet à témoigner; la dame
assura qu’il était _de la clique infâme qui voulait flétrir sa
réputation et celle du magistrat le plus vertueux_; et s’en tint à sa
récusation: c’était son thème; il lui était défendu de s’en écarter;
rien ne put l’en faire sortir.
Mᵉ Falconnet vint ensuite, et fut traité comme le sieur Santerre.--Mais,
madame, entendez donc que je suis l’avocat, et que j’ai dû accompagner
mon client chez son juge. Assigné depuis pour déposer ce que j’ai vu,
puis-je refuser à la vérité le témoignage qu’on me force de lui
rendre?--C’était un parti pris; il fut récusé comme les autres: enfin
tout autant qu’il s’en présenta se virent reprochés, récusés, injuriés
sans pitié: chacun disait en sortant: quelle femme! je plains
Beaumarchais; s’il n’est que souffleté dans sa confrontation, il pourra
se vanter d’en être quitte à bon marché.
Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman; autant elle avait été
fière avec tous les hommes, autant elle fut modeste avec la dame Lejay;
soit qu’elle comptât moins sur les égards d’une personne de son sexe, ou
que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude: et cette
différence est d’autant plus remarquable, que la dame Lejay la charge
expressément dans sa déposition d’avoir reçu cent louis pour une
audience, d’en avoir exigé et retenu quinze autres, d’avoir sollicité
Lejay en sa présence de nier tout ce qui s’était fait entre eux, et de
l’avoir voulu faire passer chez l’étranger pendant qu’on accommoderait
l’affaire à Paris; d’avoir dit, en parlant de M. Goëzman, devant
plusieurs personnes: «Il serait impossible de se soutenir honnêtement
avec ce qu’on nous donne; mais nous avons l’art de plumer la poule sans
la faire crier[12].» La dame Lejay même ajoutait verbalement que madame
Goëzman leur avait dit, au sujet des quinze louis qu’elle se promettait
bien de ne pas rendre: «Tout ce que je regrette, c’est de n’avoir pas
aussi gardé la montre et les cent louis; il n’en serait aujourd’hui ni
plus ni moins;» mais que ne pouvant engager Lejay à vaincre son horreur
pour un faux serment, elle lui avait dit enfin: «Je trouve un remède à
vos répugnances; nous nierons hardiment; puis le lendemain nous ferons
dire une messe au Saint-Esprit, et tout sera réparé.»
Un pareil témoin méritait bien le démenti, la récusation, l’injure, le
reproche. Au lieu de l’apostrophe ordinaire, madame Goëzman rougit, se
tait, rêve long-temps, se fait lire une seconde fois la déposition: on
croit qu’elle veut la mieux comprendre afin de la mieux combattre; elle
rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d’eau, et finit par dire
en tremblant: «Madame, nous sommes ici pour avouer la vérité; dites si
je me suis jamais comportée indécemment dans votre boutique en badinant
avec les gens qui y étaient lorsque je vous ai visitée?--Non, madame;
aussi n’ai-je pas dit un mot de cela dans ma déposition.--Dites, je vous
prie, madame, si j’ai jamais monté seule avec M. Lejay dans sa chambre,
et si j’y suis restée enfermée avec lui de manière à donner à rire et
faire jaser sur mon compte?--Eh! mon Dieu, madame, vous m’étonnez
beaucoup avec vos étranges questions; tout ce que vous demandez a-t-il
aucun rapport à l’affaire qui nous rassemble? Il s’agit de cent louis
que vous avez reçus, de quinze louis que vous avez dans vos mains, et
non de vos tête-à-tête avec mon mari, dont personne ne se
plaint.--Madame, je proteste devant qui il appartiendra que j’ai rendu
les cent louis et la montre. A l’égard des quinze louis, cela ne
regarde personne; c’est une affaire entre M. Lejay et moi.» Et cette
étonnante explication est entièrement consignée au procès.
Remarquez bien que l’accusée ne nie pas au témoin les quinze louis et
qu’elle se contente d’écarter avec soin tout ce qui peut en amener la
discussion: «A l’égard des quinze louis, c’est une affaire entre M.
Lejay et moi.» Pas un mot sur les faits de la déposition; nulle autre
interpellation: des larmes furtives seulement qui font présumer que le
témoignage qu’elle invoque sur sa conduite avec le sieur Lejay se
rapporte à quelques chagrins domestiques dont elle ne juge pas à propos
de rendre compte à la cour. Le greffier attend ses interpellations sur
le fond de l’affaire; mais madame Goëzman, au grand étonnement des
spectateurs, borne là toutes ses questions, proteste qu’elle n’a rien de
plus à dire, et ferme la séance.
Je me réserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j’aurai
montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va la voir, en me
parlant, prendre un ton bien différent; mais ce rapprochement, loin de
nuire à la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux à des
yeux non prévenus, que tous les argumens que j’emploierais pour la
mettre au grand jour.
_Confrontation de moi à madame Goëzman._
On n’imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer,
madame Goëzman et moi, soit qu’elle fût réellement incommodée autant de
fois qu’elle l’a fait dire au greffe, soit qu’elle eût plus besoin
d’être préparée pour soutenir le choc d’une confrontation aussi sérieuse
que la mienne. Enfin, nous sommes en présence.
Après les sermens reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et
qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. «Pour cela non, dit
madame Goëzman; je ne le connais ni ne veux jamais le connaître.» Et
l’on écrivit.--«Je n’ai pas l’honneur non plus de connaître madame; mais
en la voyant, je ne puis m’empêcher de former un vœu tout différent du
sien.» Et l’on écrivit.
Madame Goëzman, sommée ensuite d’articuler ses reproches, si elle en
avait à fournir contre moi, répondit: «Écrivez que je reproche et récuse
monsieur, parce qu’il est mon ennemi capital, et parce qu’il a une âme
atroce connue pour telle dans tout Paris, etc.»
Je trouvai la phrase un peu masculine pour une dame; mais en la voyant
s’affermir sur son siége, sortir d’elle-même, enfler sa voix pour me
dire ces premières injures, je jugeai qu’elle avait senti le besoin de
commencer l’attaque par une période vigoureuse pour se mettre en force,
et je ne lui en sus pas mauvais gré.
Sa réponse écrite en entier, on m’interroge à mon tour. Voici la mienne:
«Je n’ai aucun reproche à faire à madame, pas même sur la petite humeur
qui la domine en ce moment; mais bien des regrets à lui montrer de ne
devoir qu’à un procès criminel l’occasion de lui offrir mes premiers
hommages. Quant à l’atrocité de mon âme, j’espère lui prouver par la
modération de mes réponses, et par ma conduite respectueuse, que son
conseil l’a mal informée sur mon compte.» Et l’on écrivit. Tel est en
général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures
que nous avons passées ensemble en deux fois.
Le greffier lit mes interrogatoires et récolemens, après lesquels on
demande à madame Goëzman si elle a quelques observations à faire sur ce
qu’elle vient d’entendre. «Ma foi non, monsieur, répond-elle en souriant
au magistrat; que voulez-vous que je dise à tout ce fatras de bêtises?
Il faut que monsieur ait bien du temps à perdre pour avoir fait écrire
autant de platitudes.» Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur
mon compte, car enfin des bêtises ne sont pas des atrocités.
Faites vos interpellations, madame, lui dit le conseiller-commissaire.
Je suis obligé de vous prévenir qu’après ce moment il ne sera plus
temps.--«Eh mais! sur quoi, monsieur? Je ne vois pas, moi... Ah!...
écrivez qu’en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et
suggérées.»
Je souriais. Elle voulut en savoir la raison: C’est, madame, qu’à votre
exclamation j’ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette
partie de votre leçon, mais vous auriez pu l’appliquer plus
heureusement. Sur une foule d’objets qui vous sont étrangers dans mes
interrogatoires, vous ne pouvez savoir si mes réponses sont _fausses_ ou
vraies. A l’égard de _la suggestion_, vous avez certainement confondu,
parce qu’étant regardé par votre conseil comme le chef _d’une clique_
(pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les
réponses aux autres, et non que les miennes m’étaient _suggérées_. Mais
n’auriez-vous rien à dire sur la lettre que j’ai eu l’honneur de vous
écrire, et qui m’a procuré l’audience de M. Goëzman? «Certainement,
monsieur... attendez... écrivez... quant à l’égard de la soi-disante
audience... de la soi-disante... audience...»
Tandis qu’elle cherche ce qu’elle veut dire, j’ai le temps de faire
observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n’est point un
vain amusement que je lui présente: il m’est très-important qu’on y voie
l’embarras de la dame pour lier à des idées très-communes les grands
mots de palais, dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller.
«La soi-disante audience... envers et contre tous... ainsi qu’elle
avisera... un commencement de preuves par écrit...» et autres phrases où
l’on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse, et lui fait
rendre ses oracles en une langue étrangère qu’elle-même n’entend point.
Enfin madame Goëzman fut si long-temps à chercher, répétant toujours _la
soi-disante audience_... le greffier, la plume en l’air, et nos six yeux
fixés sur elle, que M. Chazal, commissaire, lui dit avec douceur: «Eh
bien, madame, qu’entendez-vous par la _soi-disante audience_? Laissons
les mots: assurez vos idées: expliquez-vous, et je rédigerai fidèlement
votre interpellation.--Je veux dire, monsieur, que je ne me mêle point
des affaires ni des audiences de mon mari; mais seulement de mon ménage;
et que si monsieur a remis une lettre à mon laquais, ce n’a été que par
excès de méchanceté: ce que je soutiendrai envers et contre tous.»--Le
greffier écrivait.--«Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté
vous entendez trouver dans l’action toute simple de remettre une lettre
à un valet?» Nouvel embarras sur ma méchanceté; cela devenait long....
et si long.... que nous laissâmes là ma méchanceté; mais en revanche
elle nous dit: «S’il est vrai que monsieur ait apporté une lettre,
auquel de nos gens l’a-t-il remise?»--A un jeune laquais blondin, qui
nous dit être à vous, madame.--Ah! voilà une bonne contradiction!
«Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin; mon laquais n’est
pas blond, mais châtain-clair. (Je fus atterré de cette réplique.) Et,
si c’était mon laquais, comment est ma livrée?»--Me voilà pris:
cependant, me remettant un peu, je répondis de mon mieux: «Je ne savais
pas que madame eût une livrée particulière.--Écrivez, écrivez, je vous
prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j’ai une
livrée particulière; moi qui en ai deux, celle d’hiver et celle d’été.»
Madame, j’entends si peu vous contester les deux livrées d’hiver et
d’été, qu’il me semble même que ce laquais était en veste de printemps
du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon, si je me suis mal
expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté
votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison Goëzman, je
n’aurais pu distinguer à l’habit si le laquais était à monsieur ou à
madame. Il a donc bien fallu sur ce point délicat m’en rapporter à sa
périlleuse parole: au reste, qu’il soit blond ou châtain-clair; qu’il
portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar[13], toujours est-il vrai
que devant deux témoins irréprochables, Mᵉ Falconnet et le sieur
Santerre, un laquais, _soi-disant_ à vous, a été chargé par moi, sur le
perron de votre escalier, d’une lettre qu’il ne voulait pas porter
alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame; qu’il porta
cependant quand je l’eus rassuré, et dont il nous rendit cette réponse
verbale: «Vous pouvez monter au cabinet de monsieur; il va s’y rendre à
l’instant par un escalier intérieur.» En effet, M. Goëzman nous y
joignit peu de temps après.
«Tout ce bavardage ne fait rien, reprit madame Goëzman. Vous n’avez pas
suivi mon laquais sur l’escalier, par-devant témoins; ainsi vous ne
pouvez attester qu’il m’ait remis la lettre en mains propres: et moi,
_je déclare que je n’ai jamais reçu aucune lettre de monsieur, ni de sa
part; et que je ne me suis mêlée nullement de lui faire avoir cette
audience_. Écrivez exactement.»
--Eh! dieux! madame, à quel soupçon nous livrez-vous? C’est bien pis, si
vous n’avez pas reçu la lettre des mains du laquais: comme il est prouvé
au procès que cet homme l’a prise des miennes, et que l’apparition de M.
Goëzman s’accorde en tout avec la réponse verbale du châtain-clair, il
en faudrait conclure que ce perfide laquais de femme aurait remis la
lettre à votre mari; cette lettre, madame, par laquelle vous étiez
sommée, _suivant votre accord avec Lejay, de me procurer l’audience_; il
en faudrait conclure que cet époux, non moins honnête que curieux, se
serait cru, en galant homme, obligé de tenir les engagemens de sa femme,
et... achevez la phrase, madame; en honneur je n’ai pas le courage de la
pousser plus loin: décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui
produisit l’audience; mais si vous persistez à soutenir que ce n’est pas
vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette
affaire, il est bien prouvé pour le coup que c’est vous-même qui le
compromettez.
«Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle avec colère: s’il fallait
répondre à tant d’impertinences, on resterait sur cette sotte lettre
jusqu’à demain matin: _je m’en tiens à ce que j’ai dit; et n’y veux pas
ajouter un mot davantage_.»
Comme c’était sur mon interrogatoire qu’on argumentait, et que madame
Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec
elle fut close à l’instant. Alors il fut question de la sienne avec moi;
car pour l’instruction de ceux qui sont assez heureux pour n’avoir pas
encore été dénoncés par M. Goëzman sur des audiences payées à sa femme,
il est bon d’observer que quand des accusés sont confrontés l’un à
l’autre, celui dont on a lu l’interrogatoire n’a pas le droit
d’interpeller; il ne fait que répliquer, observer; mais il prend sa
revanche, il interpelle à son tour, à la lecture des pièces de son
coaccusé.
Il en résulte que, lorsqu’un accusé a fait le tour entier des
confrontations actives et passives, il connaît le procès à peu près
aussi bien que ceux qui doivent le juger.
Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j’ai avancé dans mon
premier mémoire, sur la seule conviction de mon innocence, est
exactement conforme aux pièces du procès: je m’en suis convaincu à leur
lecture; et ce n’est pas sans raison que je pèse là-dessus. Il se répand
dans le public que la seule réponse due à mon mémoire est d’assurer que
c’est un tissu de faussetés naïvement débitées.
Laissons cette faible ressource à l’iniquité: ne lui disputons pas ce
triomphe d’un moment. Elle n’en aura point d’autre.
O mes juges! c’est à vous que j’ai l’honneur d’adresser ce que j’écris.
Vous lirez, vous comparerez tout; et vous me vengerez de ces nouvelles
calomnies. C’est votre jugement qui m’en fera raison. Voudrais-je en
imposer sous vos yeux au public! on entend partout mes ennemis crier
contre moi, s’agiter, menacer. En me ménageant plus, ils me serviraient
moins. Aux yeux de l’équité, le mal qu’on veut à l’innocence est la
mesure du bien qu’on lui fait. Ils voudraient m’effrayer sur le procès
et sur les juges; m’amener à redouter l’injustice de ceux à qui je viens
demander raison de la leur; et me faire puiser la terreur dans le sein
même où je viens chercher la paix. O mes juges! ma confiance en vous se
ranime, et s’accroît par les efforts accumulés pour l’éteindre.
Échauffés sur la sainteté de votre ministère, vous saisirez cette
occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous attend: elle se
souviendra surtout qu’en vengeant un faible citoyen, vous n’avez pas
oublié que son adversaire était conseiller au parlement.
_Confrontation de madame Goëzman à moi._
Il était tard; à peine eut-on le temps ce jour-là de lire les
interrogatoires et récolemens de madame Goëzman. Ah! grands dieux! quels
écrits! figurez-vous un chef-d’œuvre de contradictions, de maladresse et
de turpitude, et vous n’en aurez pas encore une véritable idée. Je ne
pus m’empêcher de m’écrier: Quoi! madame, il y a quelqu’un au monde
assez ennemi de lui-même pour vous confier son honneur et le secret
d’une intrigue aussi sérieuse à défendre! pardon; mon étonnement ici
porte moins sur vous que sur le conseil qui vous met en œuvre.--Eh! qu’y
a-t-il donc, monsieur, s’il vous plaît, dans tout ce qu’on vient de
lire?--Que vous êtes, madame, une femme très-aimable, mais que vous
manquez absolument de mémoire: et c’est ce que j’aurai l’honneur de vous
prouver demain matin.
Je demande pardon au lecteur si mon ton est un peu moins grave ici qu’un
tel procès ne semble le comporter. Je ne sais comment il arrive
qu’aussitôt qu’une femme est mêlée dans une affaire, l’âme la plus
farouche s’amollit et devient moins austère: un vernis d’égards et de
procédés se répand sur les discussions les plus épineuses, le ton
devient moins tranchant, l’aigreur s’atténue, les démentis s’effacent;
et tel est l’attrait de ce sexe, qu’il semblerait qu’on dispute moins
avec lui pour éclaircir des faits que pour avoir occasion de s’en
rapprocher.
Eh! quel homme assez dur se défendrait de la douce compassion qu’inspire
un trop faible ennemi poussé dans l’arène par la cruauté de ceux qui
n’ont pas le courage de s’y présenter eux-mêmes! qui peut voir sans
s’adoucir une jeune femme jetée entre des hommes, et forcée par
l’acharnement des uns de se mettre aux prises avec la fermeté des
autres, s’égarer dans ses fuites, s’embarrasser dans ses réponses,
sentir qu’elle en rougit, et rougir encore plus de dépit de ne pouvoir
s’en empêcher!
Ces greffes, ces confrontations, tous ces débats virils ne sont point
faits pour les femmes: on sent qu’elles y sont déplacées: le terrain
anguleux et dur de la chicane blesse leurs pieds délicats: appuyées sur
la vérité même, elles auraient peine à s’y porter: jugez quand on les
force à y soutenir le mensonge! aussi malheur à qui les y poussa! Celui
qui s’appuie sur un faible roseau ne doit pas s’étonner qu’il se brise
et lui perce la main.
Que dans le principe on ait fait nier à madame Goëzman qu’elle a mis à
profit son influence sur le cabinet de son mari, il n’y avait pas encore
un grand mal; mais lorsque les décrets lancés ont suspendu l’état et
coupé la fortune des citoyens; lorsque les cachots sont remplis, et que
des malheureux y gémissent; qu’on ait le honteux courage d’exposer une
femme, aussi troublée par le cri de sa conscience qu’effrayée sur les
suites de sa démarche, à se défendre en champ clos contre la force et la
vérité réunies... c’est presque moins une atrocité qu’une maladresse
insoutenable.
Aussi madame Goëzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain à dix
heures du matin, comme elle avait promis, eut-elle bien de la peine à
s’y rendre sur les quatre heures après midi. Je m’aperçus néanmoins que
de nouveaux confortatifs avaient remonté son âme à peu près au même
point de jactance et d’aigreur où je l’avais vue en commençant la veille
avec moi. Mais j’avais lu ses défenses. Les rires, les propos forcés,
les éclairs de fureurs, les tonnerres d’injures étaient devenus sans
effet.
Pour prévenir on nouvel orage, je pris la liberté de lui dire:
Aujourd’hui, madame, c’est moi qui tiens l’attaque, et voici mon plan.
Nous allons repasser vos interrogatoires et récolemens; je ferai mes
observations; mais chaque injure que vous me direz, permettez que je
m’en venge à l’instant en vous faisant tomber dans de nouvelles
contradictions.--De nouvelles, monsieur? Est-ce qu’il y en a dans tout
ce que j’ai dit?--Ah! bon dieu, madame, elles y fourmillent; mais
j’avoue qu’il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoir en
relisant que de les avoir faites en dictant.
Je pris les papiers pour les parcourir.--Comment donc! est-ce que
monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu’on m’a fait
écrire?--C’est un droit, madame, dont je ne veux user qu’avec toutes
sortes d’égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple, à seize
questions de suite sur un même objet, c’est à savoir _si vous avez reçu
cent louis de Lejay pour procurer une audience au sieur de
Beaumarchais_, je vois, au grand honneur de votre discrétion, que les
seize réponses ne sont chargées d’aucun ornement superflu.
«Interrogée si elle a reçu cent louis en deux rouleaux, a répondu: _Cela
est faux_. Si elle les a serrés dans un carton de fleurs: _Cela n’est
pas vrai_. Si elle les a gardés jusqu’après le procès: _Mensonge
atroce_. Si elle n’a pas promis une audience à Lejay pour le soir même:
_Calomnie abominable_. Si elle n’a pas dit à Lejay: l’or n’était pas
nécessaire, et votre parole m’eût suffi: _Invention diabolique_, etc.,
etc. Seize négations de suite au sujet des cent louis.»
Et cependant au second interrogatoire, pressée sur le même objet, on
voit que madame Goëzman a répondu librement: «qu’il est vrai que Lejay
lui a présenté cent louis; _qu’il est vrai qu’elle les a serrés et
gardés dans son armoire un jour et une nuit_; mais uniquement par
complaisance pour ce pauvre Lejay; parce que c’est un bon homme, qui
n’en sentait pas la conséquence, qui d’ailleurs lui est utile pour la
vente des livres de son mari; et parce que cet argent pouvait le
fatiguer dans des courses qu’il allait faire.» (Quelle bonté! la somme
était en or.)
Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières, je vous
supplie, madame, de vouloir bien nous dire auquel des deux
interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important? «A
l’un ni à l’autre, monsieur; tout ce que j’ai dit là ne signifie rien;
et je m’en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant
vérité.» Tout cela s’écrivait.
Il faut convenir, lui dis-je, madame, que la méthode de récuser ainsi
son propre témoignage après avoir récusé celui de tout le monde serait
la plus commode de toutes, si elle pouvait réussir. En attendant que le
parlement l’adopte, examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans
votre récolement. Madame Goëzman y assure «qu’elle était à sa toilette
lorsque Lejay lui a présenté les cent louis; elle assure qu’elle l’a
prié de les remporter (mais sans indignation pourtant), et _que,
lorsqu’il a été parti, elle a été tout étonnée de les retrouver dans un
carton de fleurs au coin de sa cheminée_; et qu’elle a envoyé _trois
fois_ dans la journée dire à ce pauvre Lejay de venir reprendre son
argent; ce qu’il n’a fait que le lendemain.»
Observez, madame, que d’un côté vous avez rejeté les cent louis avec
indignation; que de l’autre vous les avez serrés avec complaisance; et
que de l’autre, enfin, c’est à votre insu que l’or est resté chez vous.
Voilà trois narrations du même fait assez dissemblables: quelle est la
bonne, je vous prie?--_Je vous l’ai dit, monsieur, je m’en tiens à mon
récolement._--Oserais-je vous demander, madame, pourquoi vous rejetez
les réponses de votre second interrogatoire, qui me paraît s’approcher
davantage de la véritable vérité?--«Je n’ai rien à répondre: mes raisons
sont dans mon récolement: vous pouvez les y lire.»
En effet, j’y lus, non sans étonnement: «Madame Goëzman, interpellée de
nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité, si elle
entend s’y tenir, et si elle n’y veut rien changer, ajouter ni
retrancher, a répondu que son second interrogatoire contient vérité;
qu’elle entend s’y tenir et n’y veut rien changer, ajouter ni
retrancher; fors seulement que tout ce qu’elle y a dit est faux d’un
bout à l’autre.» On y lit ensuite ces propres mots: «parce que, ce
jour-là, madame Goëzman prétend qu’elle ne savait ce qu’elle disait, et
n’avait pas sa tête à elle,» _étant dans un temps critique_.--Critique à
part, madame, lui dis-je en baissant les yeux pour elle, cette raison de
vous démentir me paraît un peu bien singulière, et...[14]--Vous me
croirez si vous voulez, monsieur; mais en vérité, il y a des temps où je
ne sais ce que je dis, où je ne me souviens de rien: encore l’autre
jour... Et elle nous enfila une de ces petites histoires dont tout le
mérite est de rassurer la contenance de celui qui les fait.
Pour l’honneur de la vérité, il faut avouer qu’en parlant ainsi l’éclair
des yeux ne brillait plus, la physionomie était modeste, le ton doux,
plus de jactance, plus d’injures: pour le coup je reconnus le langage
aimable d’une jeune femme.
Eh bien! madame, je n’insisterai pas sur ce point, qui paraît vous
mettre à la gêne et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas
aigrement vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de
votre sexe, madame, est la douceur; et son plus beau triomphe est
d’avouer sa défaite. Mais daignez au moins nous expliquer pourquoi vous
avez nié dans votre premier interrogatoire, seize fois de suite, le
séjour que les cent louis ont fait chez vous, et dont vous convenez dans
votre récolement. Pardon si j’entre ici dans des détails un peu libres
pour un adversaire; mais les intimes confidences que vous venez de faire
au parlement semblent m’y autoriser: à en juger par la date de ce
premier interrogatoire, il ne paraît pas que vous eussiez alors la tête
troublée par des embarras d’un aussi pénible aveu que le jour du second;
et cependant vous n’y êtes pas moins contraire en tout à votre
récolement.--«Si j’ai nié, monsieur, ce jour-là, que j’eusse reçu et
gardé l’argent, c’est qu’apparemment je l’ai voulu ainsi; mais, comme je
l’ai déjà dit et le répète pour la dernière fois, je n’entends m’en
tenir sur ce fait qu’à mon récolement; je suis fâchée que cela vous
déplaise.» A moi, madame? au contraire, on ne peut pas mieux répondre,
et je vous jure que cela me plaît à tel point, qu’en l’écrivant, je
serais désolé qu’on y changeât un mot.
Le ton, comme on voit, était déjà remonté d’un degré. Puisque votre
dernier mot, madame, est de vous en tenir sur les cent louis à votre
récolement, me permettez-vous de proposer encore une observation?--Ah!
pardi, monsieur, avec vos questions, vous m’impatientez, vous êtes
bavard comme une femme.--Sans adopter les qualités pour les dames ni
pour moi, ne vous offensez pas si j’insiste, madame, à vous prier de
nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée
chez ce pauvre Lejay, pour qu’il vînt reprendre les cent louis; ces
perfides cent louis qu’il avait furtivement glissés parmi vos fleurs
d’Italie, pendant que vous aviez le dos tourné, et que vous ne pouviez
au plus voir ce qu’il faisait que dans votre miroir de toilette?--«Je
n’ai pas de compte à vous rendre: écrivez que je n’ai pas de compte à
rendre à monsieur, et qu’il ne me pousse ainsi de questions que pour me
faire tomber dans quelques contradictions.--Écrivez, monsieur, dis-je au
greffier: la réponse de madame est trop ingénue pour qu’on doive la
passer sous silence.
Cependant, pressée de nouveau par le conseiller-commissaire de répondre
plus catégoriquement sur l’homme qui avait fait les trois commissions,
elle lui dit avec un petit dépit concentré: «Eh bien! monsieur,
puisqu’il faut absolument le nommer, c’est mon laquais que j’y ai
envoyé: il n’y a qu’à le faire entrer.»
Pendant qu’on écrivait sa réponse, M. de Chazal reprit
très-sérieusement: Observez, madame, que si votre laquais, interrogé sur
ce fait, allait dire qu’il n’a pas été chez Lejay, cela tirerait à
conséquence pour vous: voyez, rappelez-vous bien.--Monsieur, je n’en
sais rien; écrivez si vous voulez que ce n’est pas mon laquais, mais un
Savoyard. Il y a cent crocheteurs sur le quai Saint-Paul où je demeure;
monsieur peut y aller aux enquêtes, si le jeu l’amuse.» (Ce qui fut
écrit aussi.) Je n’irai point, madame, et je vous rends grâces de la
manière dont vous avez éclairci les cent louis: j’espère que la cour ne
sera pas plus embarrassée que moi pour décider si vous les avez _rejetés
hautement et avec indignation_, ou si vous les avez serrés discrètement
et avec satisfaction.
Passons à un autre article non moins intéressant, celui des quinze
louis.--N’allez-vous pas dire encore, monsieur, que je conviens de les
avoir reçus?--Pour des aveux formels, madame, je n’ai pas la présomption
de m’en flatter: je sais qu’on n’en obtient de vous qu’en certain temps,
à certains jours marqués..... Mais j’avoue que je compte assez sur de
petites contradictions, pour espérer qu’avec l’aide de Dieu et du
greffier nous dissiperons le léger brouillard qui offusque encore la
vérité.
Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement, et sans
équivoque, si elle n’avait pas exigé de Lejay quinze louis pour le
secrétaire, et si elle ne les avait pas serrés dans son bureau quand
Lejay les lui remit en argent.--«Je réponds nettement, et sans
équivoque, que jamais Lejay ne m’a parlé de ces quinze louis, ni ne me
les a présentés.»
--Observez, madame, qu’il y aurait bien plus de mérite à dire: _je les
ai refusés_, qu’à soutenir que vous n’en avez eu aucune
connaissance.--«Je soutiens, monsieur, qu’on ne m’en a jamais parlé: y
aurait-il eu le sens commun d’offrir quinze louis à une femme de ma
qualité! à moi qui en avais refusé cent la veille!»--De quelle veille
parlez-vous donc, madame?--«Eh! pardi, monsieur, de la veille du
jour....» (Elle s’arrêta tout court en se mordant la lèvre.) De la
veille du jour, lui dis-je, où l’on ne vous a jamais parlé de ces quinze
louis, n’est-ce pas?
Finissez, dit-elle en se levant furieuse, ou je vous donnerai une paire
de soufflets..... J’avais bien affaire de ces quinze louis! Avec toutes
vos mauvaises petites phrases détournées, vous ne cherchez qu’à
m’embrouiller et me faire couper; mais je jure, en vérité, que je ne
répondrai plus un seul mot. Et l’éventail apaisait à coups redoublés le
feu qui lui était monté au visage.
Le greffier voulut dire quelque chose, il fut rembarré d’importance.
Elle était comme un lion de sentir qu’elle avait manqué d’être prise.
Le sage conseiller, pour apaiser le débat, me dit alors: Ce que vous
demandez là vous paraît-il bien essentiel? madame a déjà fait écrire
tant de fois qu’elle n’a pas reçu ces quinze louis! Qu’importe qu’on les
lui ait offerts ou non, dès qu’elle s’en offense?
Je ne sais, monsieur, pourquoi madame en est blessée; ces mots, _exigés
pour le secrétaire_, que j’ai eu soin d’ajouter à ma phrase, devraient
lui prouver que je n’entends point l’obliger à rougir ici sur une
demande de quinze louis, qu’elle n’était pas censée alors faire pour
elle-même. A la bonne heure: ne parlons plus de cent louis _rejetés la
veille du jour.... où on ne lui a jamais parlé de ces quinze louis_,
puisque cela trouble la paix de notre conférence: mais je demande pardon
et faveur pour ma question; on ne connaît souvent la valeur des
principes que quand les conséquences sont tirées. Je vous prie donc de
vouloir bien au moins faire écrire exactement «que madame Goëzman assure
qu’on ne lui a jamais parlé des quinze louis, ni proposé de les
accepter.» (Ce qui fut écrit; et elle se remit sur son siége.)
Alors, certain de mon affaire, je priai le greffier de représenter à
madame Goëzman la copie de la lettre que je lui avais écrite le 21
avril, telle qu’on l’a pu lire page 27 de mon premier mémoire, et qui a
été annexée au procès par Lejay, où l’on voit cette phrase entre autres:
«Je me garderais de vous importuner, si après la perte de mon procès,
lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de
louis et la répétition enrichie de diamans qui y était jointe, _on
m’avait aussi rendu de votre part quinze louis que l’ami commun qui a
négocié vous a laissés de surérogation_.»
N’est-ce pas là, madame, lui dis-je, la copie de ma lettre qui vous fut
apportée par Lejay le 21 avril, et que vous confrontâtes ensemble avec
l’original dont vous étiez si fort irritée? Madame Goëzman, après
l’avoir lue, la rejette avec colère et dit: «Je ne connais point du tout
ce chiffon de papier, qu’on ne m’a jamais montré: je soutiens au
contraire que la lettre que je reçus alors de monsieur n’avait aucun
rapport à cette copie, et qu’elle n’était qu’un autre chiffon qui ne
signifiait rien, et que j’ai jeté au vent.» (Ce que je fis écrire
très-exactement.)
--Avant d’aller plus loin, j’ai l’honneur d’observer à madame que je lui
tiens fidèlement ma parole de ne me venger de ses injures qu’en la
forçant à se contredire. «Elle convient aujourd’hui qu’elle a reçu une
lettre de moi;» et je vois, dans son premier interrogatoire, qu’elle a
nié onze fois de suite qu’elle eût reçu aucune lettre de moi.
Madame Goëzman, après avoir long-temps rêvé, répond enfin que «si elle a
d’abord nié cette lettre, c’est qu’elle ne se souvenait plus alors d’un
chiffon de papier qui ne signifiait rien, n’était de nulle importance,
et qu’elle a jeté au vent.»
Sa réponse écrite, je lui observe qu’il s’en faut de beaucoup que cette
lettre lui ait paru d’aussi peu d’importance qu’elle veut le faire
entendre, et qu’elle l’ait jetée au vent comme un chiffon inutile;
puisque, dans son second interrogatoire, que j’ai sous les yeux, elle
s’en explique à peu près en ces termes:
«Tout ce dont madame Goëzman se souvient, c’est qu’elle a reçu une
lettre du sieur de Beaumarchais, et qu’en la lisant _elle s’est mise
dans une si grande colère_, croyant y voir qu’il répétait les cent louis
et la montre _avec les quinze louis_, qu’elle a envoyé chercher Lejay
sur-le-champ, pour savoir de lui s’il n’avait pas rendu la montre et les
cent louis qu’on lui redemandait _avec les quinze louis_; que Lejay, de
retour chez elle, en lui montrant la copie de la lettre du sieur de
Beaumarchais, l’avait assurée qu’elle se trompait à la lecture; qu’il ne
s’agissait dans cette lettre _que des quinze louis_, et non de tout le
reste, qu’il avait rendu devant de bons témoins; qu’alors en y
confrontant la présente copie, _qu’elle reconnaît bien pour être celle
de la lettre du sieur de Beaumarchais_, elle avait vu qu’elle était
littérale, et avait déchiré la lettre après[15].»
Sommes-nous quittes, madame? Comptons, vous et moi; je vois ici deux,
trois, quatre bonnes contradictions.
D’abord vous n’avez jamais reçu de lettres de moi; ensuite vous en avez
reçu une, mais qui n’était de nulle importance, un chiffon qui ne
signifiait rien; puis tout-à-coup voilà ce chiffon transformé en une
lettre fort irritante, et qui produit une scène entre vous et Lejay, et
cette lettre était, selon vous, alors conforme à la copie qu’on en
présentait; cependant aujourd’hui vous assurez que vous ne connaissez
point cette copie, ce chiffon de papier, et qu’il n’a nul rapport à la
lettre que vous avez reçue de moi. Cela vous paraît-il assez clair,
assez positif, assez contradictoire?
Mais n’en parlons plus; aussi bien n’était-ce pas de cela qu’il
s’agissait quand la querelle s’est élevée entre nous.--Et de quoi donc
s’agissait-il, monsieur (me regardant avec inquiétude)?--Vous nous avez
bien certifié tout à l’heure, madame, que «jamais Lejay ne vous avait
parlé de ces quinze louis, ni ne vous les avait présentés le lendemain
de cette veille.....» sur laquelle notre débat a commencé; ainsi vous
ignoriez parfaitement, quand ma lettre vous est parvenue le 21 avril,
qu’il y eût eu quinze louis déboursés par moi, pour le secrétaire, en
sus des cent louis donnés pour l’audience?--_Certainement,
monsieur._--Cela va bien, madame. Mais comment arrive-t-il que ces
quinze louis ne fussent pas du tout de votre connaissance, et qu’ils en
fussent en même temps si bien, qu’on vous les voit rappeler deux ou
trois fois, comme chose très-familière, dans l’aveu de tout ce qui se
passa le 21 avril, que nous venons de lire, et qui est entièrement de
vous? On y voit que, dans ma lettre, ce n’est pas la demande des _quinze
louis_ qui vous étonne et vous met en fureur, mais seulement celle que
vous croyez que je vous fais des cent louis et de la montre que vous
aviez rendus; on y voit que Lejay ne dit pas pour vous calmer: ce sont
des fripons à qui je ferai bien voir qu’ils n’ont jamais donné _ces
quinze louis qu’ils redemandent_, mais qu’il vous apaise en vous disant
au contraire: vous vous êtes trompée, madame, en lisant cette lettre qui
vous irrite si fort: voyez donc qu’on ne vous y demande point les cent
louis et la montre, que j’ai bien rendus devant témoins, _mais seulement
les quinze louis_ dont M. de Beaumarchais veut être éclairci, parce
qu’il sait que le secrétaire ne les a pas reçus; qu’alors confrontant la
copie avec la lettre, et reconnaissant qu’il n’y est en effet question
que des quinze louis, votre fureur s’apaise, et que tout finit là.
Si ce détail, que je n’aurais pu raccourcir sans le rendre obscur; si
vos réponses, vos fuites, vos aveux, vos contradictions, combinées avec
les dires de Lejay, ne prouvent pas clair comme le jour que vous avez
les quinze louis, il faut jeter la plume au feu, et renoncer à rien
prouver aux hommes.
J’entends fort bien pourquoi vous niez aujourd’hui que Lejay vous ait
jamais parlé de ces quinze louis; c’est afin de couper court, par un
seul mot, à toute question embarrassante; mais la dénégation sèche
d’avoir eu connaissance d’un fait sur lequel vous êtes entrée
antérieurement dans d’aussi grands détails, madame, n’est qu’une preuve
de plus pour moi que ce fait est aussi vrai que son examen vous paraît
redoutable: et voilà mon dilemme achevé. Qu’avez-vous à répondre?
--«Rien de si simple à expliquer que tout cela, monsieur. Ne vous ai-je
pas dit que, le jour de mon second interrogatoire, où je suis convenue
d’avoir reçu et serré les cent louis, et où j’ai fait étourdiment cette
histoire de la lettre et des quinze louis, je n’avais pas ma tête à
moi, et que j’étais dans un état.....?»--Eh! daignez, madame, en sortir
quelquefois; si ce n’est par égard pour nous, que ce soit au moins par
respect pour vous-même! n’avez-vous pas de moyen plus modeste et moins
bizarre de colorer vos défaites? Madame Goëzman, un peu confuse, soutint
néanmoins que, sa réponse étant dans les règles de la procédure, je
n’avais pas droit d’en exiger une autre.
Détrompez-vous, madame; avant que le parlement accepte vos confidences
et s’arrête à vos étranges déclarations, il faut qu’un nouvel article,
ajouté au code criminel, ait rendu l’examen des matrones un prélude
nécessaire à chaque interrogatoire des femmes accusées: jusque là vous
implorez en vain pour la mauvaise foi l’indulgence qui n’est due qu’à la
mauvaise santé.
D’ailleurs on sait que ces fumées, ces vapeurs et tous ces petits
désordres de tête qui rendent les jeunes personnes plus malheureuses et
non moins intéressantes, ne les affectent qu’en des temps de
fermentation et de plénitude, et jamais dans ceux où la nature
bienfaisante leur vend, au prix d’une légère indisposition, la beauté,
la fraîcheur et tous les agrémens qui nous charment en elles: les doctes
vous diront que la tête en est plus saine, que les idées en sont plus
nettes; et vous concevez que je ne joins ici ma consultation à la leur
que pour couvrir d’avance d’un ridicule ineffaçable le parti qu’on
entend vous faire tirer d’un si puéril motif de rétractation.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas hors de propos d’observer que la seule
fois sur quatre où madame Goëzman ait parlé _sans savoir ce qu’elle
disait_, elle a fait, _par inspiration_, sur la lettre et les quinze
louis, un historique exactement conforme à celui déjà consigné au
procès, dans les dépositions et interrogatoires, dont on se rappellera
qu’elle ne pouvait avoir alors connaissance. O pouvoir de la vérité sur
une belle âme!
Mais puisque vous prétendez, madame, à l’honneur de perdre assez souvent
la tête et la mémoire, ne vaudrait-il pas mieux user de cette innocente
ressource pour rentrer dans le sentier de la vérité, que de la rendre
criminelle en l’employant à vous en écarter de plus en plus?
_A sotte demande point de réponse_, répliqua sèchement madame Goëzman.
Cela ne fut pas écrit. Mais, suppliée de nous dire quelque chose de plus
conséquent à mes observations, elle répondit «que quand tout ce qu’elle
avait avoué dans son second interrogatoire serait vrai, cela ne
prouverait pas encore qu’elle eût reçu les quinze louis.» (Ce qui fut
écrit.)
Beaucoup plus que vous ne pensez, madame; car on voit très-bien que vous
ne fuyez l’éclaircissement sur la lettre et les quinze louis que pour
écarter le soupçon que vous les ayez jamais exigés, reçus et gardés.
Mais comme il est plus aisé de nier ces quinze louis que d’échapper à la
foule des preuves qui vous convainquent de les avoir reçus, je quitterai
le ton léger que vos injures m’avaient fait prendre un moment, pour vous
assurer que votre défense, plus déplorable encore que risible, sur cet
objet, vous met ici dans le jour le plus odieux. Garder quinze louis,
madame, est peu de chose; mais en verser le blâme sur ce malheureux
Lejay, dont vous avez tant à vous louer (car il ne vous a manqué qu’un
peu plus d’adresse pour le perdre entièrement); c’est un crime, une
atrocité qui n’étonnerait point dans certains hommes, mais qui effraiera
toujours sortant de la bouche d’une femme, à qui l’on suppose, avec
raison, qu’une méchanceté réfléchie devrait être étrangère.
Et si par hasard tout ce qu’on vient de lire fournissait la preuve
complète que vous avez encore ces quinze louis dans vos mains!.... Je
vous livre en tremblant, madame, aux plus terribles réflexions: voilà ce
qui doit vous troubler; voilà ce que ne replâtrera point le ciment
puéril et déshonnête dont vous avez voulu lier tant de contradictions.
Mais à quoi bon, je vous prie, ces déclarations de Lejay, ces
dénonciations au parlement, ces attaques en corruption de juge, dont on
faisait tant de bruit, si votre conseil devait finir par vous faire
articuler dans votre récolement ces mots sacramentels qu’on ne doit
jamais oublier: «Je déclare que Lejay ne m’a point présenté d’argent
pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible;
mais seulement _qu’il sollicitait_ auprès de moi _des audiences_ pour le
sieur de Beaumarchais?»
Voilà comme un mot souvent décide un grand procès. Qu’aurait dit de plus
mon défenseur? mais dans cet excès de bonté, madame, il y a du luxe; et
je vous aurais tenue quitte à moins. Voyons d’où peut naître un procédé
si généreux; _timeo Danaos_... Quoique je ne sois pas de votre conseil,
je sens sa marche à travers vos discours, comme un machiniste, au jeu
des décorations, devine les leviers et les contre-poids qui les font
mouvoir.
Quand ils ont su que livrée à vous-même vous aviez tout avoué à votre
second interrogatoire, et les cent louis reçus, et la lettre aux quinze
louis, etc., ils ont bien senti que l’on conclurait de ces aveux tardifs
que les déclarations, dénonciations, dépositions, interrogations
antérieures ne contenaient pas vérité. Si nous n’abandonnons pas
l’attaque en corruption, le peu d’adresse d’une femme la fera tourner
contre nous-mêmes; il vaut mieux nous relâcher de notre vengeance que
d’y être enveloppés; renoncer à prendre l’ennemi que de voir le piége
se fermer sur le bras qui le tend. En un mot, il faut s’exécuter et
faire avouer à cette femme _qu’on ne lui a demandé que_ DES AUDIENCES,
puisqu’il paraît aujourd’hui prouvé au procès que le prix en a été
convenu et reçu par elle.
Et ceci, madame, n’est pas une conjecture légère: il n’y a personne qui
ne juge au style de vos défenses, à quelques soudures près, que ce sont
des pièces étudiées par vous comme les fables de votre enfance et
débitées de même. Par exemple, est-ce bien vous qui avez dicté, «il faut
voir d’abord s’il est prouvé que l’on ait remis les quinze louis à
Lejay, et jusque là _il n’y a point de corps de délit_.» (Corps de
délit, grands dieux!) Est-ce vous qui avez dicté, «nous avons déjà un
commencement de preuves par écrit;» et tant d’autres belles choses qu’on
n’apprend point au couvent? n’est-il pas clair que je suis trahi? l’on
m’annonce une femme ingénue, et l’on m’oppose un _publiciste
allemand_[16]?
Mais c’est assez combattre des ridicules; occupons-nous d’objets plus
importans. Pendant que l’auteur estime son ouvrage sur la peine qu’il
lui coûte, le lecteur sur le plaisir qu’il y prend, le juge impartial ne
le prise que sur les preuves et les vérités qu’il contient, et c’est lui
surtout qu’il importe de convaincre: avançons.
SECONDE PARTIE.
_Monsieur Goëzman._
Les gens instruits se rappellent avec plaisir par quel heureux artifice
un savant antiquaire de Nîmes a retrouvé l’inscription du monument
appelé Maison Carrée, sur la seule indication des trous laissés au
frontispice par les pointes qui attachaient jadis les lettres de bronze
dont cette inscription fut formée. On conçoit quelle sagacité, quelle
connaissance de l’histoire, quel esprit de calcul, quelle méthode, et
surtout quelle patience il a fallu pour nous donner le vrai sens de cet
obscur hiéroglyphe, qu’un silence de dix-sept siècles avait rendu
impénétrable. Telle est la tâche que je m’impose aujourd’hui.
Tout ce que je vois jusqu’à présent est une noire intrigue dont l’auteur
m’est inconnu. Forcé de rassembler quelques faits épars, de les lier par
des conjectures raisonnables, de comparer ce qui est écrit avec ce qu’on
a dit, de m’aider même de ce qu’on a tu, et de débrouiller ainsi peu à
peu le chaos de tant de choses incohérentes, en m’aidant de quelques
connaissances du cœur humain; ces faits isolés sont pour moi comme
autant de lettres que je dois rassembler avec soin pour en former, sous
les yeux du public et de mes juges, le nom du véritable auteur de cette
intrigue. Essayons.
Mais avant d’entamer ce pénible ouvrage, est-il tellement nécessaire à
ma justification d’inculper M. Goëzman, que l’on ne puisse impunément
séparer ces deux objets, ni supprimer le second sans nuire au premier?
Je n’en sais rien. Aussi n’est-ce pas cela que je dis. Ce que je sais
et dis seulement, c’est qu’il faut que tout soit connu pour que tout
soit jugé.
Pour que ma justification soit aussi prompte qu’elle est certaine, il
faut que les preuves tirées de ma conduite soient renforcées par les
preuves que me fournit celle de mon accusateur ou dénonciateur; car les
deux mots sont ici justement confondus. Dans les mains de la justice
nous sommes à l’égard l’un de l’autre comme les plateaux de la balance,
dont l’un doit remonter doublement vite, allégé de son poids, si l’on en
surcharge encore son voisin.
Qu’on ne me taxe donc ni de vengeance ni de haine, si je me vois forcé
de scruter M. Goëzman: la nécessité d’une défense légitime et sa qualité
d’accusateur me donnent le droit d’éclairer sa conduite. Je n’accuse
point; je me défends et j’examine. Que si mon inquisition venait à
verser quelque défaveur sur ce magistrat, il ne faudrait pas me
l’imputer; ce serait un mal pour lui, non un tort à moi; la faute des
événemens, et non la mienne. Pourquoi descend-il de la tribune, et
vient-il se mêler dans l’arène aux athlètes qui combattent? lui! que son
bonheur avait élevé jusqu’au rang de ceux qui jugent des coups qu’ils se
portent!
Voyons toutefois si sa qualité de juge est un obstacle à ma recherche,
et si je dois me taire et ménager, par respect pour son état, celui qui
me poursuit sans respect pour l’équité. Certes, si la disproportion des
grades est de quelque poids dans les querelles, c’est seulement quand le
moindre des contendans s’y rend agresseur, mais jamais lorsqu’il se
défend. Je me range ici dans la classe inférieure afin qu’on ne me
conteste rien; car si je suis forcé de m’armer contre M. Goëzman, je
veux vivre en paix avec le reste du monde. Mais ce n’est pas de cela
qu’il s’agit.
Supposons donc qu’un homme se trouvât traduit au parlement comme
corrupteur de juge, par le juge même qui déclare n’avoir pas été
corrompu: la première chose qu’il y aurait à faire sur cette singulière
accusation, ne serait-ce pas d’examiner la pièce qui lui sert de point
d’appui?
Et si cette pièce était une déclaration extrajudiciaire faite au juge
par l’agent de la prétendue corruption, ne devrait-on pas commencer par
entendre cet agent sur les vrais motifs de sa déclaration?
Et si l’agent, effrayé des suites sérieuses d’un acte dont on lui aurait
masqué les conséquences en le lui arrachant, se rétractait publiquement
et déposait au greffe que sa déclaration est fausse et suggérée par le
magistrat; dans l’incertitude où l’on serait de savoir laquelle des
pièces contient vérité, ne devrait-on pas s’assurer de la personne de
l’agent, surtout si le juge avait joint à la déclaration la lettre d’un
tiers non encore suspecté qui lui servît d’appui?
Renfermé au secret, bien verrouillé, soustrait à tout conseil, et dans
l’effroi d’un avenir funeste, si cet agent, interrogé sous toutes les
faces en six temps différens, soutenait constamment que non seulement sa
fausse déclaration a été demandée, sollicitée, suggérée, mais qu’elle a
été entièrement minutée de la main du juge, et qu’il n’a fait que la
copier telle qu’il avait plu au juge de la fabriquer, faudrait-il
manquer à s’éclaircir de ces faits importans, sous prétexte qu’il serait
désagréable qu’un homme honoré d’un grave emploi vînt à se trouver, par
l’événement de la recherche, auteur d’un délit mal imputé, d’un scandale
public, et surtout de l’accusation et du décret d’un innocent? et toute
la question ne se réduirait-elle pas alors à découvrir si la déclaration
est fausse ou véritable, naturelle ou suggérée, surtout s’il est vrai
qu’elle ait été minutée de la main de celui à qui seul il importait
qu’elle fût faite ainsi?
Et si l’attestation du prisonnier ne suffisait pas pour prouver qu’il a
emporté la minute du magistrat, et l’a gardée dix-sept jours pour en
faire des copies, ne faudrait-il pas assigner en témoignage tous ceux
qui déclareraient avoir lu, tenu et copié cette précieuse minute?
Et si trois témoins entendus ne paraissaient pas encore suffisans pour
achever de convaincre les magistrats, l’accusé n’aurait-il pas le droit
d’en indiquer d’autres, et de demander qu’on les entendît, pour
renforcer la preuve du fait par l’amoncellement des témoignages?
Enfin, si l’on avait bien constaté au procès quel est le véritable
auteur de cette déclaration, ne serait-il pas permis à l’accusé si
durement décrété de raisonner tout haut devant les juges et le public
sur les motifs et les conséquences de la fabrication d’un pareil titre?
Maintenant vous savez l’affaire aussi bien que moi. Tout ce que vous
venez de lire est l’histoire du procès. Je fus victime de la déclaration
dont Lejay fut le copiste et M. Goëzman l’auteur.--L’auteur?--Oui,
l’auteur. Le mot est lâché: ce n’est pas sans réflexion que je l’ai dit:
je m’y tiens.--Mais lorsque M. Goëzman nie d’avoir fait cette minute,
êtes-vous bien certain de pouvoir le prouver?--Loin que son désaveu
nuise à ma preuve, il la rendra plus importante; et c’est ce que j’ai
dit plus haut à madame Goëzman au sujet des quinze louis: la dénégation
sèche d’un fait prouvé d’ailleurs au procès non seulement sert à mieux
l’établir, mais encore à montrer combien on redoutait de le voir
discuter. C’est pourtant ce que je vais faire.
Je pourrais mettre au rang de mes preuves la déposition et les
interrogatoires de Lejay, où il affirme que M. Goëzman lui a présenté la
déclaration minutée de sa main à copier, et que pour aller plus vite
madame Goëzman, tenant la minute de son mari, dictait pendant qu’il
écrivait. Je veux bien ne m’en pas servir.
Je pourrais y réunir la déposition de Donjon, commis de Lejay, qui
déclare avoir copié la déclaration sur une minute d’une écriture que ce
dernier lui a dit être celle de M. Goëzman; ce qu’il reconnaîtra bien si
on lui montre de l’écriture de ce magistrat. Je consens à ne pas
l’employer.
Je pourrais tirer encore un grand avantage du mot excellent de la dame
Lejay à sa confrontation, quand on lui a montré la déclaration de son
mari: «C’est bien là l’écriture de mon mari; mais je suis très-certaine
que ce n’est pas son style: mon mari n’a pas assez d’esprit pour faire
toutes ces belles phrases-là.» Et l’on voit ici que la vérité s’exprime
avec l’honnête simplicité des bons vieux temps; c’est la main d’Esaü,
mais j’entends la voix de Jacob. Et quand nous donnerons la copie
littérale de cette déclaration, on en sentira bien mieux la force de
l’observation de la dame Lejay.--Mais je laisse encore cela de côté.
Enfin voici mes preuves: elles sont muettes, et en cela plus éloquentes;
elles sont au procès; et c’est M. Goëzman lui-même qui les fournit: il
est vrai que j’ai eu la peine de les y démêler; mais je ne regretterai
pas le soin que j’ai pris si je prouve à ce magistrat que ce qu’il a de
mieux à faire aujourd’hui est de convenir tout uniment qu’il a présenté
à Lejay sa propre minute à copier. Prouvons donc.
PREUVES MORALES.
M. Goëzman s’est présenté avec un papier au parlement, et a dit: Voici
une déclaration que Lejay m’a écrite; elle n’est pas sortie de mes
mains; je la remets au greffe avec l’original de ma dénonciation dont
elle prouve la véracité.--Rien de plus clair assurément.
Madame Goëzman est venue ensuite avec un autre papier au parlement, et a
dit: Voilà une déclaration de Lejay que je remets au greffe. Quoiqu’elle
soit de l’écriture d’un commis de Lejay, j’atteste qu’elle est signée de
lui, et parfaitement conforme à l’original que Lejay a écrit en ma
présence, et que mon mari a déposé: et j’atteste qu’il n’y a jamais eu
d’autre minute écrite de la main de mon mari.--On ne peut pas mieux
s’énoncer.
Mais, monsieur et madame, avant de vous répondre, qu’était-il besoin de
déposer chacun une déclaration, puisqu’elles disent toutes deux la même
chose?--C’est que nous sommes des gens véridiques, et que nous ne
voulons rien d’équivoque: l’original est de la main de Lejay; la copie
est de celle de son commis. Ce qui abonde ne vicie pas.--Peut-être.
Mais s’il n’y a eu qu’une seule déclaration écrite par Lejay chez M.
Goëzman, restée entre les mains de M. Goëzman, soigneusement gardée par
M. Goëzman, et déposée au greffe par M. Goëzman, sur quelle minute le
commis de Lejay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman nous
représente aujourd’hui? Car encore faut-il que ce commis ait fait sa
copie sur une minute quelconque; et ce ne peut pas être sur celle de
Lejay, puisque, selon vous-même, elle est restée à M. Goëzman, et que ce
commis n’a jamais eu l’honneur d’entrer chez vous.
Direz-vous que, de retour, Lejay a eu la mémoire assez bonne pour rendre
exactement chez lui ce qu’on lui avait dicté ailleurs? Ceux qui
connaissent l’honnête, le bon sieur Edme-Jean Lejay, savent bien que M.
Goëzman ne pourrait donner une aussi pauvre défaite sans déshonorer
entièrement ses défenses.
Et puis, quel intérêt aurait eu Lejay de remettre aux mêmes personnes
une copie signée de la déclaration qu’il leur avait laissée en original,
s’ils ne l’avaient pas expressément exigée? Et, s’ils l’ont exigée, ils
n’ont pas dû s’en fier à sa mémoire. Lorsqu’on veut une copie, on la
veut exacte. Ils ont dû lui confier une minute: et cette minute qu’il
emporte ne peut pas être en même temps la sienne qu’il laisse à M.
Goëzman: et je demande encore une fois, sur quoi donc ce commis a-t-il
fait la copie que madame Goëzman représente?
Si l’on m’objecte que M. Goëzman n’avait pas plus besoin d’exiger une
copie signée dont il avait l’original, que Lejay n’avait intérêt de la
lui envoyer, je réponds que du fait à la possibilité la conséquence est
toujours bonne. Madame Goëzman dépose la copie du commis; donc elle
existe; donc elle a été envoyée; donc elle a été exigée; donc surtout
elle a été faite sur une minute: et ma première question revient
toujours: sur quelle minute ce commis de Lejay a-t-il donc tiré la copie
que madame Goëzman représente?
Mais madame Goëzman a peut-être subtilement dérobé la minute de Lejay à
son mari, et l’a remise à ce libraire en cachette, pour qu’il la fît
copier, voulant en avoir une expédition?--Non pas, s’il vous plaît:
quand elle n’aurait pas déclaré positivement que la minute de Lejay
n’est point sortie des mains de son mari, voici ma réplique: c’est que
la copie écrite par Lejay, sous la dictée de madame Goëzman tenant la
minute de son mari, est aussi inexacte qu’on devait l’attendre de
pareils secrétaires. Que n’ai-je pu la copier! des mots oubliés qui
détruisent le sens, d’autres mots oubliés qui ne font que gâter le
style; d’autres enfin oubliés, qui ne font rien au style ni au sens,
mais qui se trouvent parfaitement rétablis dans celle du commis.
Or, si la copie du commis eût été faite sur celle de Lejay, on y verrait
les mêmes fautes; ou si elle ne les portait pas, elle serait au moins
libellée de même: la copie de Lejay a une date; elle en aurait une
aussi: loin de cela, cette copie du commis est claire et suivie; on voit
qu’elle a été faite par un homme exact, sur la minute d’un homme
instruit, sur celle de l’auteur enfin, qui ne l’avait pas datée, parce
que ce n’était pas son affaire; ce qui fait que le commis n’a pas daté
non plus sa copie. Elle n’a donc pas été écrite sur une minute de Lejay.
Et quand vous devriez vous mettre en colère, jusqu’à ce que vous m’ayez
répondu, je demanderai toujours: sur quelle minute le commis de Lejay
a-t-il donc tiré sa copie?
D’ailleurs, le libraire et son commis ont déclaré qu’ils avaient gardé
cette minute énigmatique dix-sept jours chez eux. Ce nombre de jours,
indifférent quand ils l’attestaient, ne l’est pas aujourd’hui, que nous
discutons. Observez qu’on lit au dos de la déclaration de Lejay une
seconde déclaration (dont nous parlerons en son lieu), écrite aussi par
Lejay, dix jours après la première, dans la chambre de madame Goëzman,
sous la dictée de son mari. Or ce papier, qui n’est pas sorti des mains
de M. Goëzman, qui se trouvait chez lui dix jours après la première
déclaration, lorsqu’on écrivait la seconde sur son _verso_, ne peut pas
être en même temps la minute inconnue qui est restée dix-sept jours chez
Lejay, et nous avons beau tourner pour fuir: semblables à Enguerrand,
que toutes les routes ramenaient au palais de Strigilline, nous
retombons toujours dans ma première question: sur quelle minute ce
commis de Lejay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman
représente?
Mais ne serait-ce pas sur une certaine minute emportée par Lejay de chez
M. Goëzman? minute qu’il déclare être de la main de M. Goëzman, minute
que son commis déclare être d’une écriture étrangère, qu’on lui a dit
être celle de M. Goëzman; minute enfin qu’ils déclarent tous deux leur
avoir été lestement soutirée au bout de dix-sept jours par M. Goëzman.
Il y a quelqu’un de pris ici; pour le coup le piége s’est subitement
fermé, comme on l’avait craint, sur le bras qui le tendait pour me
prendre. Nous y laisserons l’imprudent jusqu’à ce qu’il lui plaise de
nous apprendre qui a fait la minute de cette déclaration, ou qu’il nous
explique autrement l’énigme de la copie du commis de Lejay.
Mais pendant que je fatigue et mon lecteur et moi pour prouver quel est
l’auteur de la déclaration, on prétend que M. Goëzman ne nie point du
tout qu’il en ait fait la minute; je n’en sais rien: qu’il la nie ou
l’avoue aujourd’hui, cela est indifférent à la question que je traite:
car s’il nie, sa dénégation même prête une nouvelle force à ma preuve
tirée de la copie du commis; en s’obstinant à nier un fait prouvé au
procès, il n’en montre que mieux qu’il était instruit, et sentait toute
l’iniquité de la pièce qu’il composait; et s’il avoue, il devient
contraire à lui-même, et à madame Goëzman, qui a constamment nié, au nom
des deux, que son mari eût jamais fait de minute: il ne peut donc éviter
un mal sans tomber dans un pire: et c’est le juste partage réservé à la
mauvaise foi.
J’entends quelqu’un se récrier sur l’amertume de mon plaidoyer, en
accuser la forme à défaut de moyens contre le fond: _le partage réservé
à la mauvaise foi!_ ce n’est pas ainsi, dit-il, qu’on plaide au barreau,
surtout contre un magistrat.--Cela se peut. L’œil qui voit tout ne se
voit pas lui-même, et je suis trop près de moi pour être frappé de mes
défauts; mais prenez garde aussi de vous placer trop loin pour les bien
juger. Considérez que je suis injustement accusé, rigoureusement
décrété, sans secours, sans appui, seul, percé à jour, aigri par le
malheur, et chargé du pénible emploi de me défendre moi-même.
Il lui est bien aisé de se modérer, à cet orateur paisible, qui, ne
forgeant qu’à froid, et compassant ses périodes à loisir, exhale un
courroux qui n’est pas le sien, et montre une chaleur empruntée dont le
foyer, loin de lui, réside au cœur de son client. Ses idées s’arrangent
froidement dans sa tête, quand mille ressentimens brûlent ma poitrine et
voudraient s’échapper à la fois. Il se bat les flancs pour s’échauffer
en composant, quand j’applique à mon front un bandeau glacé pour me
tempérer en écrivant. Mais vous qui me relevez ainsi, ne seriez-vous pas
M. Goëzman? je crois vous reconnaître à la nature, au ton de ce
reproche. Eh! monsieur, à quoi vous arrêtez-vous? Un mémoire au criminel
se juge-t-il sur les principes d’un discours académique? A la parade on
regarde au vain éclat des armes; on les prise au combat sur la bonté de
leur trempe. Accordez-moi les choses, et j’abandonne les phrases. Il
s’agit pour moi de vaincre, et non de briller; ou plutôt, monsieur, il
me suffit de n’être pas vaincu: car malgré votre acharnement, je
confesse avec vérité que je cherche moins à préparer votre perte qu’à
vous empêcher de consommer la mienne.
PREUVES PHYSIQUES.
Après avoir porté les preuves de raisonnement jusqu’à l’évidence,
acquérons la même certitude sur les preuves de fait; et que leur
ensemble soit la démonstration parfaite que non seulement la minute
était bien de la main de M. Goëzman, mais que ce magistrat a fait la
déclaration comme il avait intérêt qu’elle fût, exprès pour me nuire, et
sans que Lejay y ait eu la moindre part. C’est le sieur Lejay qui va
nous l’apprendre: écoutons parler dans tous ses interrogatoires cet
homme honnête et simple.
Enfermé au secret, sans communication, et n’ayant pour conseillers que
la mémoire qui rappelle les faits, le bon sens qui les met en ordre, et
la candeur qui les produit au jour, c’est ici que la simplesse d’un
homme ordinaire est plus pressante que toute l’habileté du plus subtil
rhéteur. Ses réponses sont d’une vérité qui saisit; nulle précaution,
nulle prévoyance des suites; les faits les plus graves y sont articulés
aussi naïvement que les choses les plus inutiles. Je préviens qu’il va
porter de furieux coups à mes adversaires, et répandre un terrible jour
sur leur conduite; et je les en préviens, afin qu’ils regardent de plus
près à ce que je vais dire; car je déclare que je n’entends mettre de
surprise à rien; je me défends à force ouverte.
Lejay, interrogé s’il a été de lui-même chez M. Goëzman pour y faire une
déclaration, a répondu qu’on l’avait envoyé chercher de la part de ce
magistrat le 30 mai dernier.
Interrogé quelle question lui a faite M. Goëzman relativement à la
déclaration qu’il a écrite, a répondu que M. Goëzman ne lui a pas fait
d’autre question que celle-ci: «N’est-il pas vrai, monsieur Lejay, que
madame a refusé les cent louis et la montre que vous lui avez
présentés?» Qu’ayant été vivement sollicité par madame Goëzman de
répondre affirmativement, il a dit pour toute réponse: _Oui, monsieur_;
qu’alors le magistrat a écrit à son bureau la déclaration tout d’un
trait; que madame Goëzman l’a prise et dictée à lui répondant, pendant
qu’il l’écrivait, pour que cela marchât plus rondement; qu’il a mis
ensuite la minute de M. Goëzman dans sa poche pour la faire copier par
son commis; et que sans perdre de temps madame Goëzman l’a conduit chez
M. de Sartines; qu’en montant en fiacre il a dit à la dame: Nous sommes
bien heureux que votre mari ne m’ait pas parlé des quinze louis; je
n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore;
et que la dame a répondu (avec le plus gaillard adjectif): «Vous seriez
bien une.... tête à perruque d’aller parler de ces quinze louis:
puisqu’il était convenu que je ne devais pas les rendre, on peut bien
assurer que je ne les ai pas reçus.»
PREMIÈRE DÉCLARATION
ATTRIBUÉE A LEJAY.
Pourquoi première? parce qu’on en a fait écrire une seconde au libraire,
également curieuse: nous montrerons chacune en son lieu; ainsi donc:
PREMIÈRE DÉCLARATION[17].
«Je soussigné Edme-Jean Lejay, pour rendre hommage à la vérité,
déclare que le sieur Caron de Beaumarchais, ayant un procès
considérable devant M. Goëzman, conseiller de grand’chambre, m’a
fait très-instamment prier par le sieur Bertrand[18], son ami, de
parler à madame Goëzman en sa faveur, et même de lui offrir cent
louis et une montre garnie en diamans pour l’engager à intercéder
auprès de monsieur son mari pour le sieur de Beaumarchais; ce que
j’ai eu la faiblesse de faire uniquement pour obliger le sieur
Bertrand. Mais je déclare que cette dame a rejeté hautement et avec
indignation ma proposition, en disant que non seulement elle
offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui
attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il
en apprenait quelque chose: _en conséquence_, j’ai gardé la montre
et les rouleaux jusqu’au moment où je les ai rendus. Je déclare, en
outre, qu’après la perte du procès le sieur de Beaumarchais, piqué
de son mauvais succès, m’a écrit une lettre fort impertinente,
comme si _j’avais_ négligé ou _trahi_ ses intérêts dans cette
affaire: attestant _que_ tout ce qui pourrait être dit de contraire
à la présente déclaration est faux et calomnieux: ce que je
soutiendrai envers et contre tous. En foi de quoi j’ai signé,
approuvé l’écriture, Lejay, ce 30 mai 1773.»
Si je pouvais montrer à la suite de cette déclaration la copie que Lejay
en a faite sous la dictée de madame Goëzman, tenant la minute de son
mari; indépendamment du style et d’une foule de grands mots qui ne sont
point à l’usage du sieur Lejay, la manière inexacte dont elle est
libellée, et les fautes d’orthographe dont elle fourmille,
convaincraient bientôt que celui qui l’a écrite n’a jamais pu la
composer. Au défaut de cette première preuve, qui, en frappant les yeux,
porterait à l’esprit la conviction irrésistible de ce que j’avance,
j’observe:
1º. Que si Lejay eût fait cette déclaration, il n’aurait pas manqué d’y
parler des quinze louis, parce que c’était ce qui avait engagé la
querelle, le seul objet en litige, et parce qu’il avait un grand intérêt
d’en parler; car il craignait dès lors qu’on ne le taxât de les avoir
réservés pour lui. Mais comme M. Goëzman avait un plus grand intérêt
encore à les taire, la déclaration n’en dit pas un mot.
2º. Si Lejay eût composé cette déclaration, il n’y aurait pas dit:
«Piqué de la perte de son procès, le sieur de Beaumarchais m’a écrit une
lettre impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans
cette affaire,» parce que Lejay savait bien que ma lettre, qu’il a
déposée au greffe, loin d’être _impertinente_, est non seulement polie,
mais obligeante; parce qu’il savait bien qu’elle ne porte nullement sur
des reproches de négligence ou d’abandon de mes intérêts dans l’affaire,
mais uniquement sur les quinze louis dont M. Goëzman avait tant
d’intérêt de ne pas parler. Aussi la déclaration n’en dit-elle pas un
mot.
3º. Si l’on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ait faite
à Lejay avant que d’écrire la minute de la déclaration est celle-ci:
«N’est-il pas vrai, monsieur Lejay, que madame a refusé les cent louis
et la montre que vous lui avez présentés?»--Oui, monsieur. Et si l’on
compare ce texte si simple avec le commentaire insidieux qui en est
résulté, on sera convaincu que M. Goëzman avait combiné d’avance avec sa
femme toutes les phrases de cette déclaration, pour qu’elle pût servir
de base à la dénonciation qu’il voulait faire au parlement contre moi,
et dont nous allons bientôt parler.
4º. Observez que M. Goëzman, en relisant depuis la phrase où il avait
fait ainsi parler Lejay dans la déclaration: «Cette dame a rejeté
hautement et avec indignation ma proposition, en me disant que non
seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à
lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en
apprenait quelque chose;» observez, dis-je, que M. Goëzman s’est aperçu
qu’il n’avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de l’argent était
propre à _lui_ attirer sa disgrâce s’il l’apprenait, parce que c’était
se faire son procès à soi-même.
Comment changer cela? sa minute était chez Lejay; il n’avait en main que
la copie de ce libraire: il voulait la déposer tout à l’heure au
parlement. Mais rien n’embarrasse une bonne tête; et voici comment il a
usé sans façon des droits d’un auteur sur son propre ouvrage.
Il a tout uniment rayé le mot _lui_, et a fait précéder le mot _attirer_
par la lettre _m_, intercalée de sa main; de sorte que, par cet innocent
artifice, le sens de la phrase, qui présentait d’abord madame Goëzman
comme exposée au ressentiment de son mari pour avoir refusé de l’argent,
fait porter le ressentiment aujourd’hui sur Lejay pour avoir osé
l’offrir.
Voici le sens, suivant la première leçon: «Madame Goëzman m’a dit que
mes propositions rejetées étaient propres à _lui_ attirer la disgrâce de
son mari, s’il en apprenait quelque chose, etc.» Et voilà le sens
suivant la seconde: «Madame Goëzman m’a dit que mes propositions
rejetées étaient propres à _m_’attirer les disgrâces de son mari, s’il
en apprenait quelque chose.» Ce qui est bien différent.
Or, si la copie de la main de Lejay eût été la vraie minute de la
déclaration, on sent qu’un criminaliste éclairé comme M. Goëzman
n’aurait jamais voulu commettre le faux d’y changer le sens en effaçant
un mot et y substituant une lettre de sa main.
Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu’il s’est donnée sur une
déclaration à laquelle il dit n’avoir aucune part, nous lui opposerons
une réponse à deux tranchans que nous le supplions de vouloir bien
examiner avant de nous blâmer de l’avoir écrite: c’est que l’addition
de la lettre _m_, substituée au mot _lui_, est faite avec si peu de
précaution, que Lejay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous
avons tous facilement reconnu cette correction d’auteur, lorsque j’ai
fait l’examen de la pièce en leur présence aux confrontations.
Dira-t-il que, s’étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le
jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d’être écrite?
Voici le second tranchant de ma réponse: s’il eût fait ce changement à
la copie de Lejay tout de suite et en sa présence, il n’eût pas manqué
de le faire de même à la minute que Lejay emportait pour que son commis
en tirât copie; mais dans cette copie, aussi authentique que celle
déposée par M. Goëzman, puisque c’est madame qui la dépose, la méprise
est restée tout entière: on y lit la phrase écrite ainsi suivant la
première leçon: _Madame Goëzman m’a dit que ma proposition rejetée était
de nature à_ LUI _attirer la disgrâce de son mari_, etc. Cette
correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies,
prouve que celle de Lejay est demeurée au magistrat, pendant que la
copie du commis se faisait chez Lejay sur la minute non corrigée de M.
Goëzman; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j’ai données
qu’il existait une minute de la main du magistrat.
Et mes remarques sur cette correction d’auteur s’appliquent également à
toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à
Lejay par madame Goëzman, et celle de la main de M. Goëzman copiée par
le commis de Lejay.
C’est ainsi qu’en les confrontant on voit (dans celle de Lejay) _une
montre_ GARNIE _en diamans_, (dans celle du commis) _une montre à
diamans_; (dans celle de Lejay) _les plus fâcheuses disgrâces de la part
de son mari, s’il en apprenait quelque chose, j’ai gardé la montre_,
etc., ce qui présente un sens fort niais; (dans celle du commis) _les
plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait
quelque chose_. EN CONSÉQUENCE, _j’ai gardé la montre_, etc.; _en
conséquence_ est une liaison très-nécessaire entre les deux phrases:
(dans celle de Lejay) _le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente
comme si négligé, ou tri ses intérêts_; ce qui n’a nul sens, mais à quoi
M. Goëzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en
interligne au-dessus des mots _si_ et _négligé_ le mot _j’eus_, et en
chargeant le mot _tri_, dont il a fait à peu près _trahi_; et la phrase
marche ainsi corrigée, _le sieur de B. m’a écrit une lettre
impertinente, comme si j’eus négligé ou trahi ses intérêts_, etc., ce
qui devient au moins intelligible; _j’eusse négligé_ eût été plus
correct; mais enfin on l’a corrigé comme cela: (la copie du commis
porte) _le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si_
J’AVAIS _négligé ou trahi ses intérêts_, etc. Le mot _j’eus_, interligné
par M. Goëzman, complète la preuve que ce magistrat n’a corrigé la copie
de Lejay que pendant l’absence de sa propre minute; au lieu d’écrire
_j’eus_, il n’aurait pas manqué d’écrire _j’avais_, comme le porte la
copie du commis fidèlement transcrite sur sa minute: (Lejay) _soutenant
tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux_, etc. (le commis)
_soutenant_ QUE _tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux_, etc.
Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux
déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un
mot interligné, et un mot chargé dans celle de Lejay par une main
étrangère; et c’est sur une pareille pièce mendiée, sollicitée,
suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce
magistrat, qu’il établit une dénonciation en corruption de juge et en
calomnie contre un homme innocent!
Quelle étrange opinion aviez-vous donc de votre pouvoir, monsieur, si
vous avez pensé qu’il vous suffît, pour me faire condamner au parlement,
de m’y dénoncer sur la foi d’un tel titre? Avez-vous présumé que ce
tribunal m’empêcherait d’opposer à la fausseté de votre attaque la
vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens?
Détrompez-vous, monsieur; la vivacité de ses recherches prouve
l’austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos
ressentimens. C’est à vous de vous justifier, homme cruel! qui, après
avoir opiné si durement à ce qu’on m’enlevât ma fortune, m’avez ensuite
injurieusement dénoncé: car je vous préviens que cet argument ne
convaincra personne: je suis conseiller au parlement; donc j’ai raison.
Mais n’anticipons rien: avant de parler de la dénonciation de M.
Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la
première à examiner.
J’écarte en vain une foule de moyens pour me renfermer dans les
principaux; leur abondance m’accable. O monsieur Goëzman! que de mal
vous me donnez! Mais je veux m’en venger en vous démasquant si bien aux
yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos
attaques. Avançons.
Lejay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu’environ dix
jours après sa première déclaration, M. Goëzman l’a encore envoyé
chercher, et lui a dit uniquement: «N’est-il pas vrai, monsieur Lejay,
que vous avez rendu la montre et l’argent devant témoins, et qu’on
n’avait rien soustrait des deux rouleaux?»--Cela est vrai,
monsieur.--«Ecrivez donc au dos de votre première déclaration ce que je
vais vous dicter;» et il assure que le magistrat lui dicta, sans en
faire de minute, la déclaration suivante.
SECONDE DÉCLARATION
ATTRIBUÉE A LEJAY.
«Je déclare, en outre, que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont
accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point
du tout. Je déclare que j’ai rendu la montre et les rouleaux devant
(telles et telles personnes, etc., qu’il nomme). Et si Beaumarchais
osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des
secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur
et un calomniateur, et que les rouleaux étaient bien entiers; ce
que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi, etc., etc., sans
date. _Signé_ LEJAY.»
Pour l’honneur du sieur Lejay, remarquons d’abord que dans ses
interrogatoires il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous
l’avons vu assurer intrépidement que M. Goëzman lui avait confié la
minute de la première déclaration écrite de sa main. A cette seconde, il
avoue ingénument que M. Goëzman n’a point fait de minute, et qu’il a
seulement dicté. Prouvons que la seconde n’est pas plus l’ouvrage du
sieur Lejay que la première.
Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pièce en
présente elle-même une de fait (le dirai-je?) la plus comique. Tout le
monde connaît la scène des Plaideurs, où le souffleur, lassé de
l’ineptie de l’avocat Petit-Jean, lui dit: Oh le butor! et où
Petit-Jean, qui se croit soufflé et non injurié, répète: _le butor!_ Ici
M. Goëzman, finissant de dicter, a dit apparemment telle et telle chose;
etc. Signé Lejay. Et le bon Lejay, trop occupé du mot qui est sous sa
plume pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les
précédens, a écrit exactement comme on le lui disait, à l’orthographe
près: _Siné Lejay._
Malgré cette naïveté, qui montre assez que l’écrivain n’est ici que le
commis à la plume, voyons, par l’examen impartial et sérieux de la
pièce, s’il est possible que Lejay l’ait composée lui-même. Je voudrais
bien pouvoir épargner à quelqu’un cette fâcheuse discussion, parce que
je sens que ce quelqu’un est ici sur des charbons. Mais quelque respect
que j’aie pour lui, je respecte encore plus la vérité: tout ce que je
puis est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle
situation.
J’observe d’abord que Lejay ayant toujours dit, quand il a parlé des
quinze louis, qu’il les avait laissés, _en argent blanc_, dans un sac à
madame Goëzman, s’il eût fait la déclaration, n’aurait jamais imaginé
de l’aller alambiquer de sorte qu’on pût en induire que la demande des
quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait
soustrait quelque chose des rouleaux.
L’obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu’il n’appartient
point au sieur Lejay: si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la
vérité, en un mot s’expliquer sur les quinze louis, il l’eût fait à sa
manière, c’est-à-dire tout simplement et d’une façon qui se rapportât au
moins à ce qui s’était passé devant lui. Dès qu’il ne s’agissait dans
cette déclaration que d’y parler des quinze louis, dont la première
n’avait rien dit, aurait-il pris la plume une seconde fois, exprès sur
ces quinze louis, pour finir encore par n’en rien dire du tout? Cela
n’est ni vrai, ni naturel, ni possible.
Mais quel est donc le fin de cette déclaration? Le voici.
Monsieur et madame Goëzman, qui avaient évité de dire un seul mot des
quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient
fixés sur ces quinze louis, seul objet apparent de la querelle, ont
calculé qu’il paraîtrait bien étonnant qu’ils eussent une déclaration de
Lejay contre moi, et qu’elle ne traitât en aucune façon de ces quinze
louis; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir
suspect.
Mais l’embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler
des quinze louis sans en rien dire. Ce Lejay leur donnait encore une
autre sueur froide; il est si simple, si simple! que s’il entend
seulement prononcer en dictant le mot de quinze louis, il ne manquera
pas d’entrer à l’instant dans des explications fort embarrassantes pour
le candide magistrat, qui ne veut pas, vis-à-vis du libraire, avoir
l’air d’être du secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sur
braise, imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public
puisse prendre le change. Il faut surtout que cette phrase soit telle,
que le mot de quinze louis n’aille pas frapper l’oreille de Lejay. On se
rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goëzman,
en allant chez M. de Sartines: «Il est bien heureux que votre mari n’ait
pas parlé des quinze louis; je n’aurais pas pu dire que je les ai
rendus, puisque vous les avez encore;» et la réponse de la dame, et tête
à perruque, et l’adjectif, etc., etc.
Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat très-difficile à
traiter: mais enfin la déclaration, telle qu’on vient de la lire, fut le
fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.
Et croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi que la déclaration
commence par cette phrase: _Je déclare que Bertrand ni
Beaumarchais...?_ En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince
égard; en songeant à cette façon de s’exprimer, _Bertrand_,
_Beaumarchais_, _Lafleur_, _Larose_, je reconnais le style aisé d’un
homme supérieur aux gens qu’il veut bien honorer de ses mauvais
traitemens. Je sens que la main du très-familier libraire n’est ici que
la patte du chat; et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le
sieur Lejay, le plus modeste des hommes, n’eût traité avec cette
légèreté le sieur Bertrand Dairolles, qui l’a quelquefois aidé de son
crédit; moins encore moi, chétif, qui n’avais point l’honneur d’en être
connu.
Mais laissons les grâces du style; allons au fait: «Je déclare que
Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont jamais accompagné chez madame Goëzman,
et qu’ils ne la connaissent point du tout.» A quoi tend cette phrase
isolée, absolument hors d’œuvre, et sans nul rapport aux quinze louis,
ni même à rien de ce qui la suit, sinon à se retourner en cas d’accident
et de désaveu de la part de Lejay? _Testis unus, testis nullus_, dit la
loi: ce qu’on a sans doute expliqué à madame Goëzman, mais qu’elle ne
s’est pas souvenue de placer avec _il n’y a pas de corps de délit..,
Nous avons déjà un commencement de preuve par écrit_, etc., etc.
Cette sage précaution prise à tout événement, on a grand soin de faire
écrire à Lejay, dans la déclaration, les noms, surnoms, qualités des
personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis; autant on glissera
sur le principal, autant on va s’appesantir sur les accessoires. C’est
la dame le Franc; elle est sœur du sieur de Lins, premier échevin; c’est
la demoiselle sa fille; ce sont des dames de Lyon; c’est un jeune homme
que l’on croit fils du sieur de Lins, etc., etc. Car on se flatte que
ces honnêtes gens, assignés, certifieront en temps et lieu que les deux
rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence.
Cela va bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces
quinze louis, dont il faut avoir l’air de parler, quoique bien résolu de
n’en pas dire un mot. Enfin la voici du mieux qu’on a pu: «Et si
Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux
pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un
menteur et un calomniateur, etc., etc...» Nous en voilà tirés, Dieu
merci.
Mais que ces mots, _soustrait quelque chose des rouleaux_, pour ne pas
nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés! et ceux-ci,
_pour des secrétaires ou autrement_, pour ne pas dire que madame Goëzman
a exigé quinze louis pour le secrétaire, et les a gardés pour elle,
comme cela est ingénieux! A l’égard des injures, on sent ici qu’elles ne
sont que le saut de la joie qui termine un ouvrage pénible; c’est la
bravoure de Panurge, qui se met en vigueur quand le danger est passé;
ainsi finit la déclaration, sans date, etc. _Siné Lejay_, comme nous
l’avons dit.
Et c’est ainsi qu’un magistrat se joue de la vérité pour donner le
change! c’est ainsi qu’il arme un malheureux contre une chimère, et lui
fait combattre insidieusement ce que personne n’avait dit, pour éluder
de lui faire écrire ce qu’il craignait tant de voir déclarer! et c’est
ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux
entre les mains de la malignité!
Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans cette affaire!
N’est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goëzman dissimula la
vérité, pour se prêter aux vues de son mari qui voulait m’attaquer en
corruption de juge? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Lejay
copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n’entend
ni les mots ni la force des phrases? N’est-ce pas par faiblesse que ce
pauvre conseiller d’ambassade, Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce
qu’il veut dire, et ne fait jamais ce qu’il veut faire, accorde une
misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration
mendiée? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Dairolles, qui ne veut
pas être nommé Bertrand, après avoir dit la vérité, perd tout-à-coup la
mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettre qui
ne peut faire aujourd’hui de tort qu’à lui-même? N’est-ce pas par
faiblesse que ce pauvre M. Marin..... Mais non, la chaleur m’emporte, et
j’allais faire tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des
simples. Il faut être juste[19].
D’autre part, j’entends M. Goëzman qui me dit: Pourquoi me taxez-vous de
malignité si je ne suis coupable que d’ignorance? Quand j’ai dicté à
Lejay, dans la déclaration, qu’on n’avait pas «soustrait quelque chose
des rouleaux, pour des secrétaires ou autrement», je croyais que ce
bruit de quinze louis n’était fondé que sur la fausse supposition que ma
femme les eût retranchés d’un rouleau, et je voyais que les rouleaux
avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à Lejay que
ce que je savais moi-même.
--Je vous arrête, monsieur. Avez-vous si peu de mémoire, ou me
croyez-vous si mal instruit? Vous oubliez que, quelques jours avant
l’époque de cette déclaration, M. le premier président avait envoyé
chercher Lejay, et que devant vous il l’avait interrogé sans ménagement
sur ces quinze louis, en lui disant: «Avouez-nous, monsieur Lejay, tout
ce qui s’est passé. Bertrand prétend qu’il vous a remis, dans un fiacre,
à la porte de madame Goëzman, quinze louis en argent blanc, qui ont même
été comptés dans le chapeau de votre fils alors présent, que vous êtes
monté chez madame Goëzman avec cet argent dans un sac, et qu’en
descendant vous n’aviez plus ni sac ni argent; et qu’enfin vous avez dit
à lui Bertrand, qu’elle avait pris et serré les quinze louis dans son
secrétaire. Tout cela est-il véritable?»
Vous oubliez, monsieur, que Lejay, tremblant, effrayé par votre fier
aspect, n’osa convenir de rien chez monsieur le premier président, mais
qu’à peine il pouvait parler.
Quittons la feinte, elle est inutile, et convenez enfin que c’est bien
sciemment, et non par ignorance, que, quelques jours après cet
interrogat, vous confondez, en dictant à Lejay, quinze louis d’argent
blanc gardés, avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n’ont aucun
rapport.
C’est encore par une suite d’espoir d’embrouiller les idées de plus en
plus sur les quinze louis, et de fixer l’attention du public sur les
rouleaux entiers, et non sur de l’argent blanc, qu’on a fait assigner en
témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus; on
espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux
augmenterait la persuasion que toute espèce de demande des quinze louis
n’était qu’une histoire controuvée, une infamie: d’autre part, on
comptait que le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces
_misérables quinze louis_ dans nos dépositions, l’opinion du faux bruit
se fortifierait à tel point par notre silence, que nos efforts tardifs
ne pourraient plus après la détruire.
Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez
bien: Lejay avait écrit sans faire d’explication; Marin travaillait en
dessous, et se flattait de réussir, lorsque tout-à-coup ces honnêtes
gens, sur la déposition de qui l’on avait fait un si grand fond pour
embrouiller l’histoire des quinze louis, après avoir déposé que la
montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s’avisent
d’ajouter, sans qu’on les en prie, qu’à l’égard des quinze louis on a
certifié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que, les
ayant demandés pour le secrétaire, elle n’était pas tenue d’en faire
compte au sieur de Beaumarchais.
La soie une fois rompue, toutes les perles se défilent. Marin, qui
devait réussir, me rencontre par malheur, à l’instant où il vient
endoctriner les faibles; me parle de ces _misérables quinze louis_; veut
m’engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche: je lui
prouve que c’est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les
dépositions: chacun y appuie; Lejay, qu’on voulait sacrifier, se
rétracte; et voilà toutes les peines perdues. Il n’en reste d’autre
fruit qu’une triste déclaration, qui, par malheur encore, se trouvant
attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais;
surtout si un démon d’accusé parvient un jour à en avoir connaissance,
et s’avise de la discuter aux yeux des juges et du public.
J’ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue: il
est bien avancé; les deux déclarations de Lejay sont maintenant connues;
il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à
examiner. Encore un moment, ô mes juges! vous touchez à la fin de votre
ennui, et moi à celle de mes peines. Encore un moment, lecteur, et mon
adversaire est enfin démasqué.
Que ne puis-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes
que méchans, qui me déchirez sans relâche! Sur la foi de votre inimitié,
beaucoup d’honnêtes gens me font injure, et ne m’ont jamais vu.
Mais vous, qui comblez la mesure de l’atrocité, vous qui l’avez
portée.... il faut le dire, jusqu’à faire insérer dans des gazettes
étrangères[20] qu’on s’apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu
précipitée de trois femmes, dont j’ai, dites-vous, successivement
hérité! lâches ennemis! ne savez-vous qu’injurier bassement, machiner en
secret et frapper dans les ténèbres? Montrez-vous donc une fois; ne
fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire
son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement
m’a rangé dans une classe absolument privilégiée: ils m’excuseront
d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, ou, forcé de défendre un
instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste.
Osez donc me démentir. Voici ma vie en peu de mots. Depuis quinze ans je
m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse; et
loin que mes parens s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se
font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune
avec eux, sans ostentation et sans reproche. O vous qui me calomniez
sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de
bénédictions d’une foule de bons cœurs, et vous sortirez détrompés.
Quant à mes femmes, j’en ai eu deux, et non trois comme le dit le
perfide gazetier. Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la
mort de ma première me laissa nu, dans la rigueur du terme, accablé de
dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour
éviter de plaider contre ses parens, de qui jusque là je n’avais eu qu’à
me louer. Ma seconde femme, en mourant, depuis peu d’années, a emporté
plus des trois quarts de sa fortune, consistante en usufruits et
viagers; de sorte que mon fils, s’il eût vécu, se fût trouvé beaucoup
plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant
voulez-vous savoir comment je les perdis?
Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart,
Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride
qui l’enleva, interrogez le sieur Bourdelin son médecin ordinaire, le
plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa
constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant:
«Vous êtes ruiné par cette perte: le paiement des soins que j’ai rendus
à votre femme m’est dû non par vous, mais par ses héritiers.»
Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry,
médecins; Péan, son accoucheur; Goursault, son chirurgien et son ami;
Becqueret, un des plus honnêtes pharmaciens, qui par zèle ne la quittait
ni jour ni nuit; tous mes parens et la foule d’amis qui venaient
habituellement dans ma maison, qui l’ont tous vue s’avancer lentement à
la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d’une
année de souffrance également douloureuse à l’un et à l’autre.
Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de
tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.
Interrogez Mᵉˢ Momet, le Pot-d’Auteuil, Rouen, notaires; Chevalier,
procureur; gens de lois, gens d’affaires et conciliateurs, qui tous
m’ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à
la simple équité.
Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes
calomnies, gens honnêtes! interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que
je conservasse avec soin mes femmes, si l’amour d’une plus grande
aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh! comment
celui-là serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son
bonheur constant d’être le nourricier de son respectable père, et
s’honore d’être le bienfaiteur et l’appui de tous ses collatéraux?
Et vous qui m’avez connu, vous qui m’avez suivi sans cesse! ô mes amis!
dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment
gai; aimant avec une égale passion l’étude et le plaisir; enclin à la
raillerie, mais sans amertume; et l’accueillant dans autrui contre soi
quand elle est assaisonnée; soutenant peut-être avec trop d’ardeur son
opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie
tous les gens qu’il reconnaît supérieurs; confiant sur ses intérêts
jusqu’à la négligence; actif quand il est aiguillonné, paresseux et
stagnant après l’orage; insouciant dans le bonheur; mais poussant la
constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses
plus familiers amis.
Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de
considération, qu’il me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un,
qu’il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt à lui faire
justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon
caractère, que celui que j’ai pu offenser, sans le vouloir, dise de moi
que je suis un homme malhonnête, j’y consens; mais qu’il ne dise pas que
je suis un malhonnête homme: car je jure que je le prendrai à partie, si
je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à
prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.
Comment donc arrive-t-il qu’avec une vie et des intentions toujours
honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré? qu’un homme
gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers,
se trouve en butte à mille traits envenimés? C’est le problème de ma
vie; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes
protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis qui me
poursuivent encore, et cela est dans l’ordre; que quelques essais
dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir
d’aliment à la curiosité publique, et c’est souvent un mal; que mon
profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchans, qui ne
veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence, en effet ils ne le
sont pas; qu’une vaine réputation de très-petits talens a peut-être
offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester
les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma
fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je
croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être
libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout
ce qu’il vous plaira, messieurs; mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que
j’étais un ogre? Et quand je me serais enrubanné de la tête aux pieds;
quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble,
faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire? Eh! mes chers
ennemis, vous entendez mal votre affaire; passez-moi ce léger avis: si
vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu’on puisse vous
croire.
Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés
poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat
lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, et l’appuyer sur des
déclarations comme celles que je viens d’examiner, et sur une
dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.
Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite
en général fort extraordinaire dans un magistrat: pour ses motifs, ils
m’échappent absolument.--Donnez-moi la main, je vais vous y conduire,
nous sommes sur la voie; car en matière criminelle c’est par les faits
qu’on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions
qu’il est permis d’aggraver les faits. Ainsi l’on raisonnerait fort mal,
et l’on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant, comme
mon adversaire: «Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause,
il a donné de l’argent à la femme de son juge; donc il a voulu le
corrompre.»
Nous tâcherons d’être plus conséquens. Il est bien prouvé, dirai-je, que
voilà deux déclarations extorquées à Lejay, par M. Goëzman, dont l’une
est fausse, l’autre insidieuse, et toutes deux fabriquées en
connaissance de cause: quel en est le principe? Le voici.
M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m’avait ouvert son
cabinet; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos
fâcheux pour lui qui couraient le monde. Si je l’étais ou non, ce n’est
pas ce que j’examine ici: mais comme il le croyait, il a voulu s’en
venger cruellement: pour s’en venger, il fallait commencer par s’en
plaindre: pour avoir ce droit, il fallait pouvoir les donner pour
calomnieux: pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j’eusse
fait un sacrifice d’argent: pour m’y amener, il fallait m’effrayer par
une plainte en corruption de juge: pour la former, il fallait me
dénoncer au parlement: pour me dénoncer, il importait d’avoir une
déclaration qui m’inculpât; enfin, pour l’obtenir, il était nécessaire
de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et
Lejay sur celles de ses déclarations: c’est ce qu’on a fait; et nous
voilà, vous et moi, parvenus au point d’où l’on est parti pour me
dénoncer au parlement comme _corrupteur de juge et calomniateur_.
Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est
celui-ci. S’il nie d’avoir donné de l’argent, on lui dira: vous avez
donc calomnié en répandant qu’on l’a reçu? S’il avoue les sacrifices:
vous avez donc voulu corrompre en les faisant? Ainsi enveloppé d’un
double filet, il ne pourra s’échapper de la corruption qu’en tombant
dans la calomnie, et réciproquement; et nous le tenons; et nous le
ferons punir.
Et puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfans, de ce que je
ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement, et de ce que
j’ai l’audace d’en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier
l’argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin
le plus court, celui de la vérité.
Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences, on
les mettait à prix chez vous. J’ai ouvert ma bourse; on a tendu les
mains. Les audiences ont manqué; l’argent a été rendu. Quinze louis sont
restés égarés; on s’est chamaillé; cela s’est su, parce qu’il n’y a
point de mouvement sans un peu de bruit; on en a ri, parce que la perte
de mon procès n’intéressait personne; et là-dessus vous avez fait tout
ce que je viens de prouver que vous avez fait.
Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire
juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux,
turbulent, à qui l’autorité devrait interdire, sinon le feu et
l’eau..... du moins l’encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous
faisons, vous et moi, des reproches bien contraires, à la vérité dans
des cas très-différens. L’exemple que je vous donne ici, je l’aurais
reçu de vous avec reconnaissance; et quand vous fûtes mon rapporteur, si
vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d’éplucher votre
conduite, je n’aurais pas perdu cinquante mille écus _d’après votre
avis_, et vous ne seriez pas aujourd’hui dans l’embarras de me répondre.
Que faire donc? M’arrêter parce que j’ai raison? ceci n’est pas une
affaire d’autorité; supprimer mon mémoire, parce qu’il est conséquent?
il faudrait toujours en venir à discuter ce qu’il contient, puisque nous
sommes en justice réglée; et comme dit un grave auteur: _Brûler n’est
pas répondre_; quoi donc? recourir à l’autorité pour me réduire au
silence? Allez, monsieur; je suis trop votre ennemi pour ne pas vous
conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué, j’aurais le
plaisir d’entendre dire de vous à tous les honnêtes gens: _Il a trouvé
l’adversaire meilleur à écarter qu’à combattre, et ses objections plus
faciles à étouffer qu’à résoudre_.
En attendant, passons à l’examen de votre dénonciation contre moi.
Je ne donnerai la pièce qu’en substance, parce que je n’ai pu que la
parcourir, rapidement encore, pendant que le greffier écrivait mes dires
sur vos déclarations attachées à la même liasse, que j’avais l’air
d’examiner uniquement.
Mais le sens m’en a trop frappé pour que je craigne de l’altérer en la
rapportant. La voici.
DÉNONCIATION
DE M. GOEZMAN AU PARLEMENT.
Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi.... Je
me vois forcé de dénoncer à la cour une de ces voies de séduction
que la mauvaise foi des plaideurs met en usage pour corrompre les
juges ou ceux qui les entourent, etc.
Ayant appris que le sieur Caron de Beaumarchais répandait des
bruits calomnieux sur mon compte, et voulant m’en éclaircir par
moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, que ledit Caron,
après avoir essayé de la séduire par une offre de présens
considérables, pour _parvenir à gagner mon suffrage_ dans le procès
dont j’étais rapporteur, et qu’il a perdu _d’après mon avis_, a
empoisonné dans le public le mépris et l’indignation avec lesquels
ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J’ai fait venir ensuite
l’agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces
présens, et qui, peut-être moins armé contre la séduction de ma
femme, a tout déclaré devant moi et devant d’autres personnes
respectables, etc., etc.
Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières
vertus des magistrats, _je ne me rends point l’accusateur_ du sieur
de Beaumarchais, pour qu’on ne me taxe pas d’avoir fait cette
dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment: mais si la
cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de _corrompre_
un de ses membres _pour gagner son suffrage_, et l’eût ensuite
_calomnié_, elle serait la maîtresse, etc., etc.
_Signé_ GOEZMAN.
Ainsi donc vous ne m’accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à
la cour, comme _corrupteur_ et _calomniateur_: c’était bien le moins que
pût faire un homme généreux comme vous l’êtes, mais aussi grièvement
offensé.
En vous rendant grâces de cet excès d’honnêteté, je vais procéder avec
vous d’une façon plus noble encore; car je ne vous dénoncerai ni ne vous
accuserai; et cependant vous allez voir s’il y a lieu à l’un et à
l’autre.
Quoi! monsieur, _j’ai voulu vous corrompre!_
Est-ce bien sérieusement que vous l’avez dit? Eh mais! l’intervalle de
sept personnes entre vous et moi que j’ai établi dans mon premier
mémoire, et le raisonnement qui le suit, ne vous ont donc pas convaincu
que je n’ai pu ni dû, d’aussi loin, former l’absurde projet de vous
corrompre?
_J’ai voulu gagner votre suffrage! moi!_
Ceci vaut la peine d’être examiné. Lorsque vous avez voulu savoir si
j’avais cherché à vous corrompre ou non, qui avez-vous _interrogé_?
madame Goëzman. _Voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en
interrogeant ma femme, etc._.. C’est donc uniquement sur la foi de
madame Goëzman que vous m’avez dénoncé _pour avoir voulu gagner votre
suffrage_? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez
dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu ce jour-là, de
prédilection, l’esprit aussi net que le corps, la tête aussi libre que
la démarche, a fait écrire cette phrase remarquable: «Je déclare que
Lejay ne m’a pas présenté d’argent pour gagner les suffrages de mon
mari, qu’on sait bien être incorruptible; mais qu’il SOLLICITAIT
seulement DES AUDIENCES pour le sieur de Beaumarchais.»
Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans
la dénonciation? Si elle avait sa tête à elle en disant au greffier _que
Lejay ne sollicitait que des audiences_, elle ne l’avait donc pas en
vous assurant _qu’il cherchait à vous corrompre_ en mon nom par son
canal? Mais vous êtes le mari de cette dame: eh! qui doit savoir aussi
bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles? Dans
l’hypothèse raisonnable d’un ménage aussi bien uni que le vôtre, un mari
peut-il s’y tromper? Que n’attendiez-vous quelques jours pour minuter
cette fatale dénonciation? Vous n’auriez pas compromis votre équité
devant la cour. Il est dur aujourd’hui de ne pouvoir vous sauver de la
mauvaise foi qu’en avouant une imprudence également impardonnable à
l’époux et au magistrat!
Vous dites qu’_elle a rejeté l’or avec indignation et mépris_?
Il ne vous souvient donc plus qu’il est prouvé au procès que, loin
d’avoir montré mépris ni indignation pour les rouleaux, elle est
convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit?
Cette dénonciation-là ne brille pas par l’exactitude; et cependant c’est
d’après elle que je suis décrété!
_Et Lejay vous a_, dites-vous, _certifié les mêmes choses que madame
Goëzman_?
Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant, nous avons assez
bien établi, ce me semble, que vous aviez instigué ce malheureux à
publier, à son escient et au vôtre, une horrible fausseté verbalement et
par écrit! Cependant vous êtes libre, et je suis décrété!
Ensuite _vous prétendez que je vous ai calomnié_?
Quand j’aurais dit à tout le monde ce qui s’était passé entre madame
Goëzman et Lejay, n’est-il pas prouvé maintenant que je n’aurais
calomnié personne? Mais lorsque vous m’avez dénoncé, vous ne pouviez
savoir si j’en avais parlé, puisque, aujourd’hui que l’instruction est
finie, _ce fait n’a pas même été articulé une seule fois au procès_;
ainsi, soit que j’en eusse parlé ou non, en me dénonçant comme
calomniateur, il est bien prouvé que _c’est vous qui m’avez calomnié_!
Oh! la misérable dénonciation!
Enfin, avec une ostentation de générosité qui n’en impose à personne,
vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon
accusateur, lorsque sur-le-champ vous m’accusez devant elle, en disant:
«Mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de
corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, elle serait
maîtresse, etc., etc.» Pour le corrompre! pour gagner son suffrage!
cette phrase a bien de l’attrait pour vous! je croyais vous en avoir
dégoûté. Mais qu’est-ce que je dis? votre dénonciation était faite avant
la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que, si elle
était à faire aujourd’hui, vous vous en abstiendriez: vous rougiriez au
moins d’y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon
des offenses, vous qui pour perdre un homme innocent osez lui supposer
des crimes! Avant d’être généreux, monsieur, il faut être juste.
Eh! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d’être
juste soi même (disait Cicéron, plaidant contre Verrès devant le peuple
romain)? Si vous ne réprimez pas de pareils abus, sénateurs, le puissant
ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme
s’ils étaient au-dessous, il n’y aurait plus de loi pour personne. On
verrait le pouvoir substitué au droit, l’arbitraire à la règle, ou si
l’on retenait encore un vain simulacre de justice, ce serait pour en
abuser plus sûrement à la faveur des formes. Les procès se termineraient
encore; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre, né de la
corruption, l’engendrant bientôt à son tour, on verrait l’avidité
pressurer la crainte, et l’argent tenir lieu de tous moyens; on verrait
les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées
au poids de son or: on ne compterait plus les voix, mais les
sesterces[21]: le péculat effronté siégerait sans pudeur; et la frayeur
de perdre, ou l’espoir de dépouiller, y soumettant également les bons et
les méchans, on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption
universelle, et l’état serait dissous.
Le sénat entendit l’orateur. Il condamna Verrès; et tout le peuple
applaudit. Mais Verrès n’attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma
cause? un défenseur plus éloquent: elle est juste, et semblable à celle
des Siciliens. Le parlement écoute mon plaidoyer, et les Français ont
des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.
Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verrès, vous et moi, nous
convenons tous qu’il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin,
monsieur, la conduite que Lejay, dans ses interrogatoires, assure que
vous avez tenue envers lui, depuis qu’il vous a fait ces deux
monstrueuses déclarations? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa
naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas! c’est elle qui a
touché le parlement. Aussi éclairés qu’équitables, les juges ont
reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans
ses réponses, qu’elles étaient dépouillées d’artifice, et ils l’ont
remis en liberté.
Lejay, interrogé s’il n’a pas été, depuis la seconde déclaration, chez
M. Goëzman, a répondu «que ce magistrat l’a envoyé chercher une
troisième fois; que le lendemain matin il rencontra le magistrat au coin
de la rue de l’Étoile, à pied, venant au Palais suivi d’un seul
domestique, et qu’il lui dit: «Monsieur, je venais à vos ordres;» qu’à
cela M. Goëzman, toujours marchant, répondit d’un ton amical: «Mon cher
monsieur Lejay, je vous ai envoyé chercher pour vous dire que vous soyez
sans inquiétude: _j’ai arrangé les choses_ de manière que vous ne serez
_entendu_ au procès que _comme témoin_, et non _comme accusé_;» que lui
accusé répliqua: «Monsieur, je vous suis obligé; mais je venais aussi
pour vous dire la vérité comme elle est. La vérité est que je n’ai
consenti à mentir dans les deux déclarations que pressé par les vives
sollicitations de madame, en l’assurant bien que si on me faisait aller
en justice je ne soutiendrais jamais le mensonge qu’on me faisait faire;
et qu’elle m’a toujours répondu: N’ayez pas peur; ce que nous exigeons
de vous n’est que pour faire taire cette canaille sur les quinze louis;
cela n’ira pas plus loin: et vous savez bien, monsieur, que quand M. le
premier président m’en a parlé l’autre jour devant vous, j’étais tout
tremblant, à cause de votre présence qui m’empêchait de lui dire la
vérité;» et qu’alors il remit devant les yeux de M. Goëzman les choses
telles qu’elles s’étaient passées, sur les cent louis, la montre et les
quinze louis, et telles qu’il nous les a dites dans le présent
interrogatoire: que M. Goëzman l’écoutait impatiemment, et finit par lui
dire: «J’en suis fâché pour vous, mais _il n’est plus temps_:» (il n’est
plus temps!) «vous avez fait deux déclarations, et _ma femme vous en
soutiendra le contenu jusqu’à la fin_: si vous variez, _ce sera tant pis
pour vous_.»
«Qu’en ce moment, étant arrivés au Pont-Rouge, M. Goëzman lui dit: «M.
Lejay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble:
quittez-moi ici;» et qu’ils se quittèrent. Et le bon Lejay ajoute: «Nous
parlions si haut, que le domestique a dû tout entendre; il dira bien si
je dis vrai ou non.» Comme ce seul trait peint un homme naïf! il prend à
témoin le valet de M. Goëzman! O bon Lejay!
Ceci me rappelle qu’à sa confrontation avec madame Goëzman, ne trouvant
plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées
de la dame sur les quinze louis, il lui dit avec la chaleur ingénue d’un
écolier: Si vous ne voulez pas convenir, madame, que vous avez les
quinze louis, «je suis donc un fripon, moi qui vous les ai remis?» Mais
quoiqu’il répétât cette phrase trois ou quatre fois, jamais madame
Goëzman n’eut le courage de lui répondre autre chose, sinon: «Je ne dis
pas que vous soyez un fripon; mais vous êtes une grosse bête, une
franche tête a perruque:» et grâces à l’équité de M. de Chazal, ce trait
important fut couché par écrit. Plus outré encore, il lui disait un
moment après, et toujours sur ces quinze louis: «Eh bien! madame,
prenons-nous à bras-le-corps et jetons-nous par la fenêtre, on verra
bien en bas qui de nous deux était le menteur: ou la main dans le feu,
madame, comme il vous plaira; choisissez.» Je ne sais si cela fut écrit;
il serait malheureux qu’on y eût manqué. En tout cas, je ne doute point
que M. de Chazal, commissaire-rapporteur, qui était présent, ainsi que
le greffier, ne rendent compte à la cour de l’effet qu’ont dû produire
sur lui ces circonstances, qui me paraissent à moi de la plus grande
force pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame
Goëzman n’acceptait rien, parce qu’en effet rien n’était acceptable.
Mais que le refus ici est loin d’ôter le prix à ces provocations naïves
et fougueuses!
Après avoir parlé des naïvetés du sieur Lejay, faut-il en taire une
excellente de madame Goëzman, que le rapporteur eut aussi l’équité de
faire écrire? Lejay, reprochant à la dame qu’elle était cause de tout le
mal, lui disait: «Cela ne fût pas arrivé, madame, si vous eussiez voulu
croire M. de Sartines, lorsque vous lui montrâtes devant moi la première
déclaration, et qu’en la parcourant légèrement il vous dit: A votre
place, madame, je laisserais tout cela; ce sont de mauvais propos, qui,
n’ayant pas de fondement, tomberont d’eux-mêmes.» Madame Goëzman,
entraînée par la chaleur de Lejay, répondit sans y songer: «Et vous!
bête que vous êtes! si vous aviez soutenu que cela n’était pas vrai,
comme je vous l’avais dit, nous ne serions pas ici.» Ce trait ne fut pas
plus tôt échappé, qu’elle fit tous ses efforts pour empêcher au moins
qu’on ne l’écrivît; mais Lejay le demanda avec tant d’instances, que
celles de madame Goëzman furent inutiles, et tout fut écrit exactement.
En général, la plus scrupuleuse exactitude a présidé à l’instruction de
ce procès bizarre: ce faible hommage que je rends à l’intégrité des
rapporteurs est d’autant moins équivoque de ma part, qu’on ne me
soupçonnera pas de le prodiguer légèrement et sans choix.
Finissons: la sueur me découle du front, et je suis essoufflé d’avoir
parcouru d’un trait une carrière aussi fatigante. Attaqué dans la nuit,
usant du droit d’une défense légitime, je viens de m’élancer sur celui
qui me frappait, le saisir au collet, m’y cramponner, l’entraîner malgré
sa résistance au plus prochain fanal, et ne l’abandonner au bras qui
veille à la sûreté commune, qu’après l’avoir bien reconnu et fait
connaître aux autres. Arrêtons-nous donc, et posons la plume en
attendant qu’on nous réponde. Bien remonté pour souffrir, et prêt à
recommencer, je ne dirai pas comme M. Goëzman: _Il n est plus temps_. Il
sera toujours temps pour moi.
_Il n’est plus temps!_ cette horrible phrase a ranimé mes forces. IL
N’EST PLUS TEMPS! Quoi! monsieur, il arrive un moment où _il n’est plus
temps_ de dire la vérité! un homme a signé par faiblesse pour vous une
fausse déclaration qui peut perdre à jamais plusieurs honnêtes gens; et
parce que son repentir nuirait à vos ressentimens, _il n’est plus temps_
d’en montrer! Voilà de ces idées qui font bouillir ma cervelle et me
soulèvent le crâne. _Il n’est plus temps!_ Et vous êtes magistrat! Où
sommes-nous donc, grand Dieu! Oui, je le dis, et cela est juste; il
faudrait pendre Lejay s’il eût été capable d’inventer à son
interrogatoire, _il n’est plus temps_. Mais puisque ces terribles mots
ont frappé plusieurs fois l’oreille des juges, et que Lejay, loin de
descendre au cachot, a été remis en liberté le même jour, on a donc
senti qu’il ne les avait pas inventés.--On a fait plus, on a réglé
l’affaire à l’extraordinaire.--Je vous entends, et j’en rends grâces au
parlement. Mais voilà, sans mentir, de terribles phrases attribuées à M.
Goëzman.
* * * * *
Et celle-ci: «Mon cher monsieur Lejay, soyez sans inquiétude, _j’ai
arrangé les choses_ de façon que vous ne serez entendu que _comme
témoin_ au procès, et non _comme accusé_.» Vous avez arrangé les choses,
monsieur! Dépositaire de la balance et du glaive, vous avez donc pour
l’une deux poids et deux mesures, et vous retenez l’autre ou l’enfoncez
à votre choix, de façon qu’on est témoin si l’on dit comme vous, accusé
si l’on s’en écarte, innocent ou coupable ainsi qu’il vous convient!
Pour ce trait-là: par exemple, comme il ne peut tomber dans la tête de
personne, je défie Lejay de l’inventer en cent ans. Vous nous l’avez
bien dit, madame Lejay, avec une naïveté digne du temps patriarcal, «mon
mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là.»
Félicitez-vous, certes, de ce qu’il n’a pas l’esprit d’en faire de
pareilles.
* * * * *
Et cette autre: «Vous avez fait deux déclarations; _ma femme vous en
soutiendra le contenu jusqu’à la fin_.» Non, non, Lejay, bon courage;
elle ne les soutiendra pas; ou si elle les soutient, elle se coupera,
dira noir, dira blanc, avouera tout, se rétractera, n’aura qu’une
conduite déplorable; elle et son conseil perdront la tête; heureux
encore si l’effet pouvait en être nul! Enfin, ne trouvant plus de
ressources dans leur art, ils finiront par mettre la nature au procès
pour se tirer d’affaire.
* * * * *
Et cette autre phrase: «Si vous variez, ce sera _tant pis pour vous_.»
Ne le croyez pas, bon Lejay. Écoutez l’aigle du barreau; que vous dit Mᵉ
Gerbier? «Ce que vous avez de mieux à faire, monsieur, est de revenir à
la vérité.» Si ce célèbre avocat n’a fait que son devoir en conseillant
ainsi Lejay, dans quelle classe rangerons-nous donc l’avis du magistrat?
_Si vous variez ce sera tant pis pour vous._ Quoi donc! il sera décrété?
Vous l’accablerez de votre crédit? Marin opinera pour qu’il soit
sacrifié? N’importe; il aura dit la vérité. La Gazette n’est pas
l’Évangile; et grâces au ciel M. Goëzman n’est pas le parlement.
* * * * *
Et cette autre phrase enfin qui achève le tableau: «Monsieur Lejay, il
n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble; _quittez-moi
ici_.» On saurait que vous m’avez parlé; d’après ce que vous m’avouez,
si contraire à ma dénonciation, il faudrait que j’agisse de façon ou
d’autre; QUITTEZ-MOI ICI. Si l’on pouvait soupçonner cette nouvelle
explication entre nous, cela me donnerait de nouveaux torts: _il n’est
pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble_; QUITTEZ-MOI ICI. Je
vous ai volontiers écouté dans l’île Saint-Louis, où il passe peu de
monde; mais après le Pont-Rouge, sur la route du Palais, cela tire à
conséquence pour moi, le pays est trop peuplé; QUITTEZ-MOI ICI. Lejay le
quitta. Je le quitte aussi.
CARON DE BEAUMARCHAIS.
MM. _DOÉ DE COMBAULT, DE CHAZAL_, _rapporteurs_.
D’après l’exposé de mon premier mémoire, et les preuves annoncées
dans le présent supplément, que j’ai acquises par la lecture de la
procédure lors des confrontations, je demande si la plainte rendue
contre moi est fondée, si je n’ai pas droit d’espérer une décharge
entière, et quelle voie je dois prendre pour obtenir des
dommages-intérêts contre mon dénonciateur.
_Signé_, CARON DE BEAUMARCHAIS.
ADDITION
AU
SUPPLÉMENT DU MÉMOIRE
A CONSULTER,
Servant de réponse à Madame GOEZMAN, accusée; au sieur BERTRAND
DAIROLLES, accusé; aux sieurs MARIN, gazetier de France, et
D’ARNAUD BACULARD, conseiller d’ambassade, assignés comme témoins.
Écrivez, Monsieur, que je ne me mêle ni des audiences de mon mari
ni des affaires de son cabinet, mais seulement de mon ménage,
etc...
(_Confrontation entre madame Goezman et moi._)
Eh bien! madame, il est donc décidé que je vous trouverai toujours en
contradiction? Vous ne vous mêlez, dites-vous, ni du cabinet ni des
audiences de monsieur votre mari: et sur les audiences de ce même
cabinet vous nous donnez un mémoire bien long, bien hérissé de textes
d’ordonnances, de passages latins, de citations savantes; le tout
renforcé des plus mâles injures; vous nous argumentez dans
cinquante-quatre mortelles pages, comme un docteur ès-lois, sans vous
soucier pas plus de répondre à mes mémoires que s’ils n’existaient point
ou ne traitaient pas l’affaire à fond.
Mais à qui parlé-je aujourd’hui? est-ce à madame? est-ce à monsieur? Qui
des deux a plaidé? Ce ne peut être vous, madame: vous ne vous piquez
certainement pas d’entendre un mot des choses qu’on y traite. Ce ne peut
pas être monsieur non plus: l’ouvrage serait plus conséquent; il irait
au fait; on n’y rebattrait pas des objets combattus d’avance par mon
supplément, qui était entre ses mains plus de douze jours avant la
publication de ce mémoire.
Quoi qu’il en soit, il me convient mieux, madame, de vous adresser la
parole. Indépendamment du respect et des égards qui vous sont dus
personnellement, le souvenir que je parle à une femme contiendra la
juste indignation que j’aurais peine à maîtriser autrement. Ce n’est pas
que tous ceux qui m’ont fait l’honneur d’écrire contre moi ne doivent
trouver ici le juste salaire de leurs soins obligeans. En m’éloignant le
moins possible du fond de la question, dont chacun cherche à me
distraire, je ne laisserai pas, chemin faisant, que de répondre à tout
le monde: et l’on doit me savoir gré de ma civilité.
Car tant que vous ne détruirez pas les faits articulés dans mon
supplément; tant que vous ne prouverez pas que j’ai dit faux sur les
débats de notre confrontation, sur vos aveux forcés, sur les
contradictions de vos interrogatoires; tant que vous ne laverez pas M.
Goëzman de l’infamie d’avoir suborné Lejay, d’avoir minuté la
déclaration chez lui, dans sa maison, à son bureau, avant qu’il y eût de
procédure entamée, et d’avoir fait et nié les faux remarqués dans ces
déclarations; tant que vous ne prouverez que je suis un imposteur que
par des injures, des lettres mendiées et des récriminations étrangères à
la cause, je ne suis pas tenu d’user mon temps à vous répondre.
Six mémoires à la fois contre moi! c’était assez d’un seul pour mes
forces; et je me vois accablé sous les boucliers des Samnites. Mais
c’est une plaisante ruse de guerre que de dire, comme le comte de la
Blache: Cette affaire dérangera sa fortune; il faut gagner sur le temps,
plaider longuement, surtout le consumer en menus frais, et le désoler
comme un essaim de frelons: six réponses lui coûteront dix à douze mille
francs d’impression, dans le temps que tous ses biens sont saisis, et
qu’il n’a pas dix à douze écus de libres au monde. Est-ce là votre
projet, messieurs? Il est sans doute très-bon contre moi; mais croyez
qu’il ne vaut rien pour vos défenses, et j’écrirai que vous ne vous
défendez seulement pas; et je le répéterai jusqu’au tronçon de ma
dernière plume; j’y mettrai l’encrier à sec; et quand je n’aurai plus
de papier, j’irai jusqu’à disputer vos mémoires aux chiffonnières, et
j’en griffonnerai les meilleurs endroits, qui sont les marges;
j’emploierai le crédit de mon libraire pour en obtenir de l’imprimeur;
et si je n’en trouve aucun traitable sur mes mémoires, je vendrai les
premiers pour payer les derniers.
Enfin vous n’aurez ni trêve ni repos de moi que vous n’ayez répondu
_catégoriquement_ à tous les faits graves dont je vous charge devant le
parlement et la nation, ou que vous n’ayez passé condamnation sur tous
les chefs; car de vous amuser à critiquer la légèreté de mon style, et
donner ma gaîté pour un manque de respect à nos juges, c’est se moquer
du monde: il est bien question de cela!
Lorsque Pascal, dans un siècle bien différent du nôtre, puisqu’on y
disputait encore sur des points de controverse, écrivait du ton le plus
léger, le plus piquant, d’un ton enfin où ni vous, ni le comte de la
Blache, ni M. Gaillard, ni Marin, ni Bertrand, ni Baculard, ni moi,
n’arriverons jamais; lorsque Pascal, dis-je, reprochait à ses
adversaires, du style le plus plaisant, l’étrange morale d’Escobar,
Bauni, Sanchès et Tambourin, les gens sensés l’accusèrent-ils de manquer
de respect à la religion? s’offensèrent-ils pour elle qu’il répandît à
pleines mains le sel de la gaîté sur les discussions les plus sérieuses?
Après avoir plané légèrement sur les personnes, il élevait son vol sur
les choses, et tonnait enfin à coups redoublés, quand sa pieuse
indignation avait surmonté la gaîté de son caractère.
Quant à moi, messieurs, si je ris un peu de vos défenses, parce qu’en
effet vos défenses sont très-risibles, par quelle logique me
prouverez-vous que de vous plaisanter soit manquer de respect au
parlement? Quand il m’arrive d’adresser la parole à nos juges, ne
mesuré-je pas à l’instant mon ton sur la dignité de mon sujet? Et mon
profond respect, alors, est-il au-dessous de ma parfaite confiance?
Faut-il pour vous plaire que je sois, comme Marin, toujours grave en un
sujet ridicule, et ridicule en un sujet grave? Lui! qui, au lieu de
_donner son riz à manger au serpent_, en prend la peau, s’en enveloppe,
et rampe avec autant d’aisance que s’il n’eût fait autre métier de sa
vie.
Voulez-vous que d’une voix de sacristain, comme ce grand indécis de
Bertrand, j’aille vous commenter l’_introïbo_, et prendre avec lui le
ton du psalmiste pour finir par chanter les louanges de Marin, après
avoir discerné ses intérêts de ceux du gazetier dans son épigraphe:
_Judica me, Deus, et discerne causam meam... ab homine iniquo, etc...?_
Irai-je montrer une avidité, une haine aveugle et révoltante, en
imitant le comte de la Blache, qui vous suit partout, vous, monsieur
Goëzman, vous défend dans tous les cas, vous écrit dans tous les coins,
et qu’on peut appeler à juste titre votre homme de lettres?
Serait-il bienséant que, d’un ton boursouflé, j’allasse escalader les
cieux, sonder les _profondeurs de l’enfer_, enjamber le _Tartare_, pour
finir, comme le sieur d’Arnaud, par ne savoir ce que je dis, ni ce que
je fais, ni surtout ce que je veux? Eh! messieurs, laissez mon style, et
tâchez de réformer le vôtre. Je n’ai qu’à vous imiter et me mettre à
dire, comme vous, des injures pour toutes raisons; personne ne sera lu,
et l’affaire n’en marchera pas mieux.
Il faut pourtant une fin, messieurs; car toutes vos intrigues, vos
cabales, vos criailleries, vos mémoires, vos efforts pour me rendre
odieux aux puissances, aux ministres, au parlement, au public, ne sont
pas le fond de l’affaire. Je vous vois, je vous suis dans vos marches
ténébreuses.
Je sais que vous me donnez partout pour un émissaire des mécontens,
chargé de ridiculiser le système actuel; mais cela ne prendra pas, je
vous en avertis: je sais aussi que c’est le sieur Marin qui a suggéré au
sieur Bertrand de dire que je favorisais la..., qui lui fait prêter à ma
sœur le propos que _mes mémoires serviront de suite à la_... Je sais
même que vous travaillez tous à me faire passer pour l’auteur de
la...[22]. J’indiquerais, si je voulais, le lieu où l’on s’assemble pour
conspirer ma perte, où l’on tient ce sabbat, ce tribunal de haine; je
dirais quel est le président de cette noire assemblée, quel en est
l’orateur, quels en sont les conseillers, quel en serait au besoin le
bourreau...
Allez, messieurs, entassez noirceurs sur noirceurs, dénigrez, calomniez,
déchirez. Tourmenté sous le fouet des Furies, Oreste embrassait la
statue de Minerve, et moi j’embrasse celle de Thémis; il demandait à la
sagesse d’expier ses crimes, et moi à la justice de me venger des
vôtres.
Calmons nos sens; quittons la figure, et débattons froidement, si je
puis, tous les écrits livrés à mon examen.
Pour commencer, remettons sous les yeux de mes juges un tableau succinct
de tout ce que contiennent mes mémoires, et rendons à mes défenses, par
la brièveté d’un résumé, la force que leur étendue a peut-être énervée.
Mais lorsqu’on réfléchira que je suis dénoncé sans être coupable,
décrété sans corps de délit, poursuivi à l’extraordinaire dans un procès
où j’avais droit de me rendre accusateur, on me pardonnera d’avoir
enchaîné par la multiplicité des détails la vérité furtive et toujours
prête à s’égarer dans une affaire aussi chargée d’incidens étrangers.
Dans ces mémoires j’ai dit en substance:
Désolé de ne pouvoir obtenir d’audience de mon rapporteur, j’ai dû au
seul hasard l’intervention du sieur Lejay, que je n’ai jamais vu, pour
arriver à madame Goëzman, que je n’ai jamais vue, et pénétrer enfin
jusqu’à M. Goëzman, que je n’ai fait qu’entrevoir.
Prisonnier et souffrant, deux objets seuls m’intéressaient, la promesse
des audiences et le prix qu’on y attachait; le zèle de mes amis a fait
le reste.
J’ai dit et prouvé qu’il n’y aurait pas eu moins d’absurdité à moi
d’espérer corrompre un rapporteur incorruptible, à travers sept
intermédiaires, qu’il n’y a eu de cruauté à lui de le supposer en me
dénonçant.
J’ai dit et prouvé qu’après avoir sacrifié cent louis pour obtenir une
audience, je n’avais que plus vivement recherché celui à qui je la
demandais: démarches, comme on sait, très-superflues pour qui se fût
flatté d’avoir corrompu le juge en payant sa femme.
J’ai dit et prouvé que quand j’aurais voulu le corrompre, dès qu’il
soutient être resté incorruptible, le mal n’ayant pas eu son effet,
l’intention non prouvée ne serait jamais un délit punissable dans les
tribunaux.
J’ai dit et prouvé que je n’avais eu qu’une seule et unique audience de
M. Goëzman: et je reviendrai encore sur la preuve de ce fait, qui m’est
de nouveau contesté.
J’ai dit et prouvé que madame Goëzman avait reçu cent quinze louis;
qu’elle en avait depuis rendu cent, mais en avait réservé quinze.
J’ai dit et prouvé que M. Goëzman était l’auteur des déclarations de
Lejay; qu’il avait minuté la première et dicté la seconde; enfin qu’il
avait fait un faux, puis une dénonciation calomnieuse au parlement
contre moi.
J’ai dit ensuite, sans le prouver, que mon exposé était en tout conforme
aux dépositions des témoins et interrogatoires des accusés; mais la
preuve est au procès.
Ensuite j’ai prouvé, sans avoir besoin de le dire, que le sieur Marin
avait tenu une conduite peu honnête en toute cette querelle, où il
s’était immiscé sans y être appelé; que le sieur d’Arnaud, vivement
sollicité, avait trop légèrement accordé une lettre à M. Goëzman, dont
il n’avait pas senti les conséquences alors, et qu’il a démentie
depuis.
Que me reste-t-il à faire? bien prouver ce que je n’ai fait qu’avancer;
me taire sur ce que je crois avoir bien prouvé; surtout répliquer en
bref à une foule de mémoires dont aucun ne répond aux miens.
Je commencerai par le vôtre, madame, dont j’aurai bientôt fait
l’analyse. Si j’en retranche les injures, les mots _atroce_, _infâme_,
_misérable_, _monstre_, _horrible_, etc., etc., etc., je l’aurai déjà
resserré d’une bonne douzaine de pages. En faisant évanouir par une
seule remarque cette fameuse liste de votre portière, et ces preuves
victorieuses qu’elle fournit contre moi, j’en aurai gagné au moins
encore une vingtaine d’autres; cinq ou six à passer pour l’honnête
éclaircissement des honnêtes motifs de l’honnête rapport que M. Goëzman
a fait au parlement de mon procès contre M. de la Blache, absolument
étranger à votre défense; sept ou huit autres pour votre naissance,
votre éducation, vos mœurs, et la notice de toutes les places qu’a
manquées M. Goëzman, de toutes les recommandations qui n’ont pas pu
avoir de succès pour lui; les baptêmes, les billets d’enterrement de sa
famille, les ouï-dire sur sa noblesse, etc.; neuf ou dix encore pour les
pièces justificatives, qui ne sont justificatives que de faits inutiles
à la question, ou même absolument contraires aux choses qu’il entend
prouver, etc.
Alors il nous restera quelques pages au plus sur l’affaire, et qui, loin
de résoudre mes pressantes objections, ne mériteraient pas plus de
réponse que le reste, si elles ne contenaient pas deux ou trois graves
imputations que je ne puis feindre d’oublier sans me déshonorer
entièrement, quoique la plus grave de toutes soit même étrangère à ce
procès.
Mais peut-être aussi n’est-ce pas là le grand, le véritable mémoire que
vous promettiez? Quelques gens ont pensé que M. Goëzman en ferait un
autre, où vous et lui seriez plus sérieusement défendus; car c’est se
moquer! mais que ne voulant pas perdre l’honneur que celui-ci devait
vous faire à tous deux, vous le donniez toujours en attendant, pour
tenir le public en haleine, et de peur qu’il n’en chômât, quoiqu’on
puisse le regarder, d’après mon supplément, comme un almanach de l’an
passé.
Vous entamez ce chef-d’œuvre par me reprocher l’état de mes ancêtres.
Hélas! madame, il est trop vrai que le dernier de tous réunissait à
plusieurs branches de commerce une assez grande célébrité dans l’art de
l’horlogerie. Forcé de passer condamnation sur cet article, j’avoue avec
douleur que rien ne peut me laver du juste reproche que vous me faites
d’être le fils de mon père.... Mais je m’arrête; car je le sens
derrière moi qui regarde ce que j’écris, et rit en m’embrassant.
O vous, qui me reprochez mon père, vous n’avez pas l’idée de son
généreux cœur: en vérité, horlogerie à part, je n’en vois aucun contre
qui je voulusse le troquer. Mais je connais trop bien le prix du temps,
qu’il m’apprit à mesurer, pour le perdre à relever de pareilles
fadaises. Tout le monde aussi ne peut pas dire comme M. Goëzman:
_Je suis fils d’un bailli, oui._
_Je ne suis pas Caron, non._
Cependant, avant de prendre un dernier parti sur cet objet, je me
réserve de consulter, pour savoir si je ne dois pas m’offenser de vous
voir ainsi fouiller dans les archives de ma famille, et me rappeler à
mon antique origine, qu’on avait presque oubliée. Savez-vous bien,
madame, que je prouve déjà près de vingt ans de noblesse; que cette
noblesse est bien à moi, en bon parchemin, scellé du grand sceau de cire
jaune; qu’elle n’est pas, comme celle de beaucoup de gens, incertaine et
sur parole, et que personne n’oserait me la disputer, car j’en ai la
quittance?
Quant à l’arrêt du parlement, rendu sur l’avis de M. Goëzman, madame,
usant des voies de droit ouvertes à tout citoyen, je m’étais pourvu au
conseil du roi; et mon profond respect pour la cour me tenait dans un
silence modeste sur le juste espoir que j’avais de faire adopter au
conseil les moyens de cassation que cet arrêt semblait offrir. Mais il
suffit que vous nous ayez enfin donné les véritables motifs de l’avis de
M. Goëzman, pour que tous les jurisconsultes soient actuellement
persuadés, comme moi, que le conseil me rétablira bientôt dans tous mes
droits. Mon seul regret alors sera de n’être pas renvoyé en révision de
cause devant ces mêmes juges que M. Goëzman induisit en erreur; car s’il
faut l’avouer ingénument, mes frayeurs, dans cette affaire, n’ont jamais
tombé que sur le rapporteur; avec tout autre, je crois fermement que
j’aurais gagné ma cause d’emblée.
On sait bien qu’au rapport des procès un peu chargés d’incidens, tous
les juges ne peuvent pas apporter le même degré d’attention; que tous ne
sont pas également frappés de la liaison des faits justificatifs,
surtout quand elle est coupée sans cesse par le plaidoyer d’un
rapporteur fort de poitrine, et préoccupé de tête: de sorte qu’avec
toute l’intégrité et les lumières possibles, lorsqu’un rapporteur, à la
voix de Stentor, soutient opiniâtrément son avis, il peut arriver que
les juges, fatigués d’une trop longue contention d’esprit, s’accordent
moins qu’ils ne lui cèdent, et que la pluralité des suffrages se forme
plus alors de l’ennui de disputer que d’une véritable conviction de la
bonté de l’avis qui prévaut sur tous les autres.
Voilà, madame, ce que j’avais à vous dire sur l’affectation très-cruelle
avec laquelle M. Goëzman étale en public les prétendus motifs de
l’arrêt, qui ne sont avoués par aucun de ses confrères. Selon lui, le
parlement renversant tous les principes exprès pour me nuire, au lieu
d’ordonner de faire le procès à la pièce, et de dire ensuite, s’il y
avait eu lieu, l’acte qu’on nous présente est reconnu faux, donc l’homme
doit perdre son procès, aurait ainsi raisonné: le comte de la Blache et
M. Goëzman d’après lui, nous répètent sans cesse que l’homme est
suspect; sans autre examen, il n’y a pas d’inconvénient de décider que
l’acte dont il demande l’exécution est faux.
Et c’est, monsieur, sous le manteau de madame que vous vous enveloppez
pour nous apprendre de si belles choses! Digne défenseur du comte de la
Blache, qui se rend à son tour le vôtre! Je ne suis pas si grand
jurisconsulte que vous; mais je répondrai au plus faux, au plus odieux
des argumens, par une pièce qui ne vous était pas destinée, et que je
brochai rapidement à Fontainebleau, la veille de l’admission de ma
requête, pour joindre une courte instruction sur le fond du procès aux
lumières que le rapporteur allait répandre sur le défaut de formes de
l’arrêt. Voici ce que j’osai présenter, en peu de mots, au conseil du
roi.
Deux questions embrassent entièrement le fond de l’affaire.
PREMIÈRE QUESTION.
_L’acte du premier avril 1770 est-il un arrêté de compte, une
transaction ou un simple acte préparatoire?_
SECONDE QUESTION.
_L’arrêté de compte est-il faux ou véritable?_
RÉPONSE.
L’acte du premier avril est un arrêté de compte.
Il est intitulé: _Compte définitif entre M. Duverney et de
Beaumarchais_.
Il est fait double entre les parties.
Il renferme un examen, une remise et une reconnaissance de la remise des
pièces justificatives de cet arrêté.
Il porte une discussion exacte de l’actif et du passif de chacun, et
finit par constater irrévocablement l’état réciproque des parties, en en
fixant la balance par un résultat.
Si l’acte n’eût pas été un arrêté définitif, il ne contiendrait pas une
transaction; car la transaction même ne porte que sur un des articles
fixés par l’arrêté de compte.
Aux yeux de la loi, c’est la disposition la plus générale d’un acte qui
en détermine l’essence. L’arrêté de compte est général, et la
transaction seulement partielle. Donc cet acte est un arrêté de compte;
donc c’est sous ce point de vue qu’on a dû le juger; donc la déclaration
de 1733 n’y est nullement applicable; donc l’arrêt qui l’a déclaré nul,
sans qu’il eût besoin de lettres de rescision, doit être réformé.
D’après ce qui vient d’être dit, la seconde question: _l’arrêté de
compte est-il faux ou véritable?_ n’est plus, dans l’espèce présente,
qu’un tissu d’absurdités, dont voici le tableau.
Si l’arrêté n’est pas de M. Duverney, à propos de quoi présentiez-vous
au parlement à juger si cet acte est un arrêté, une transaction, un
compte définitif, ou seulement un acte préparatoire? Pourquoi
demandiez-vous un entérinement de lettres de rescision? Il fallait
contre un acte faux vous pourvoir par la voie de l’inscription de faux.
Je vous ai provoqué de toutes les manières; vous vous en êtes bien
gardé.
Et si l’arrêté est de M. Duverney, nous voilà rentrés dans la première
question, laquelle exclut absolument la seconde.
Or, il s’agit ici de l’arrêt du parlement; la cour n’a pas pu regarder
l’acte comme faux, puisqu’on lui présentait à juger la proposition
précisément contraire; c’est à savoir _si un arrêté de compte définitif
entre majeurs doit être exécuté_?
Donc le parlement n’a pas pu le rejeter en entier, ni l’annuler, sans
qu’il fût besoin de lettres de rescision: donc l’arrêt doit être
réformé.
Mon adversaire, tournant sans cesse dans le cercle le plus vicieux,
cumulait à la fois les lettres de rescision, la voie de nullité, et le
débat des différens articles du compte.
Sur le premier article, il disait: La remise de 160,000 liv. de billets,
exprimée dans l’arrêté, n’est qu’une illusion. Il jugeait donc _faux_
l’acte par lequel M. Duverney reconnaissait les avoir reçus de moi.
Sur le quatrième article, il disait: Il y a ici un double emploi de
20,000 liv. Cette somme n’est pas entrée dans l’actif de M. Duverney,
porté à 139,000 liv. Il reconnaissait donc _véritable_ l’acte où il
relevait une erreur prétendue; car il n’y a pas de double emploi où il
n’y a pas d’acte.
Sur le cinquième article, il disait, sans aucune autre preuve que son
allégation: Le contrat de rente viagère au capital de 60,000 liv. n’a
jamais existé. Il regardait donc de nouveau comme _faux_ l’acte qui en
portait le remboursement.
Il prétendait ensuite prouver son assertion sur la nullité de cette
rente par les termes de l’acte même: n’était-ce pas avouer de nouveau
que l’acte était _véritable_?
Sur le sixième article du compte, il disait: Il n’y a jamais eu de
société entre M. Duverney et le sieur de Beaumarchais pour les bois de
Touraine. Il revenait donc à soutenir que l’acte qui la résiliait était
_faux_.
Sur le septième article, contenant une indemnité, il disait: C’est en
trompant M. Duverney qu’on se fait adjuger l’indemnité sur une affaire
qu’on lui présentait comme onéreuse, quand il est prouvé qu’elle est
très-bonne. Il regardait donc derechef l’acte comme _véritable_; car
pour abuser de l’esprit d’un acte, il faut que le fond en existe entre
les parties.
Plus loin, il disait: Payez-moi pour 56,000 liv. de contrats, car vous
les deviez à M. Duverney. L’acte qui les passe en compte était donc
_faux_, selon lui.
Plus loin encore, il disait: Je ne vous prêterai point 75,000 livres,
car selon l’acte même j’ai le droit de rentrer en société. L’acte dont
il excipait alors était donc redevenu _véritable_?
C’est ainsi que, pirouettant sur une absurdité, il trouvait l’acte
_faux_ ou _véritable_, selon qu’il convenait à ses intérêts.
N’alla-t-il pas jusqu’à dire et faire imprimer: Si je préfère de
discuter l’acte comme _véritable_, à l’attaquer comme _faux_, c’est
parce que j’y trouve plus mon profit! Il est honnête le comte de la
Blache!
Enfin, sans qu’on ait jamais pu savoir au vrai ce que mon adversaire
voulait et ne voulait pas sur cet acte, on a tranché la question d’après
l’avis de M. Goëzman, en _annulant l’arrêté de compte, sans qu’il fût
besoin de lettres de rescision_.
Était-ce décider que l’acte est _faux_? C’eût été juger ce qui n’était
pas en question; on ne s’était pas inscrit en faux; donc il faudrait
réformer l’arrêt.
Était-ce juger que l’acte est _véritable_, mais qu’il y a erreur ou dol,
double emploi, ou faux emploi? Mais dans ce cas on ne pouvait l’_annuler
sans qu’il fût besoin de lettres de rescision_. Donc, de quelque coté
qu’on l’envisage, l’arrêt du parlement ne peut se soutenir, et doit être
réformé.
Je n’ai traité dans ce court exposé que la partie du fond de mon affaire
qui a rapport à la cassation que je sollicitais; j’ai laissé de côté mon
droit incontestable, parce qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de savoir si
j’ai tort ou raison sur le fond de mes demandes, mais seulement si le
parlement a jugé, selon les lois, l’entérinement des lettres de
rescision, la seule question qui lui était soumise.
J’aurais cru, monsieur, vous faire la plus mortelle injure en osant
publier l’odieux propos qu’on vous attribuait alors. M. Goëzman,
disait-on, répond à tous ceux qui lui objectent l’irrégularité du
prononcé: «On a jugé l’homme, et non la chose.» Mais vous avait-on donné
un homme à juger? Rapporteur d’un procès civil, deviez-vous faire
acception de personnes; et parce qu’un des cliens vous semblait
accrédité, dénier la justice à l’autre? Et vous avez la confiance
aujourd’hui d’imprimer pour motifs d’un arrêt attaqué au conseil: «qu’on
décide maintenant quel homme le parlement a jugé!»
Est-elle assez justifiée l’opinion que j’avais prise et donnée de votre
partialité, quand j’avançai dans mon premier mémoire que vous aviez dit
en sortant de la chambre: «Le comte de la Blache a gagné sa cause, et
l’on a opiné du bonnet d’après mon avis?»
En parlant à Lejay, monsieur, «vous aviez arrangé les choses pour qu’il
ne fût pas entendu comme accusé.» En rapportant mon procès, vous les
avez arrangées pour que je fusse traité comme coupable.
Mais ce n’est jamais impunément qu’un magistrat s’écarte de son devoir.
Il s’élève un cri public; et s’il est un moment où les juges prononcent
sur chaque citoyen, dans tous les temps la masse des citoyens prononcent
sur chaque juge. Le jugement des premiers est légal, celui des seconds
n’est que moral; mais il est encore à décider lequel est d’un plus grand
poids pour retenir chacun dans le devoir. Tout citoyen sans doute est
soumis aux magistrats; mais quel magistrat peut se passer de l’estime
des citoyens? Dans l’ordre civil, l’action des juges sur les
particuliers et la réaction de ces derniers sur les juges, forment entre
la nation et les magistrats un équilibre de respect et d’équité qui fait
l’honneur des uns, la sûreté des autres, et le bonheur de tous.
Mais le souvenir de ce que j’ai souffert depuis ce fatal arrêt abat mes
forces et trouble ma sérénité. Changeons d’objet; j’ai besoin des unes
pour achever ces défenses, et l’autre m’est nécessaire pour soutenir
tant de malheurs.
Suit après la discussion inutile des stations inutiles que j’ai faites à
votre porte, madame; et les preuves tirées de la liste de votre
portière. Ce long article de votre mémoire semble y avoir été mis exprès
pour le tourment de qui voudra le discuter.
Mais comme il n’y a pas d’absurdité si forte qui ne trouve encore des
partisans, j’ai vu de bons et honnêtes gens émus par votre air
d’assurance, et qui, n’ayant rien compris à ce que vous avez écrit à ce
sujet, n’en vont pas moins disant partout: «La liste de la portière est
une preuve invincible;» d’autres qui, entraînés par l’autorité de
ceux-ci, répètent, sans y mieux voir: «Je crois, en effet, qu’il y a peu
de chose à répondre à cette liste;» et d’autres enfin qui, n’ayant pas
même lu votre mémoire, à force d’entendre citer cette fameuse liste, ne
laissent pas que d’aller aussi répétant, pour figurer: «Beaumarchais ne
se tirera jamais de la liste de la portière.» Et c’est ainsi que se sont
établies toutes les absurdités du monde, jetées en avant par l’audace,
répandues par l’oisiveté, adoptées par la paresse, accréditées par la
redite, fortifiées par l’enthousiasme, mais rendues au néant par le
premier penseur qui se donne la peine de les examiner.
Voyons donc celle-ci. Qu’avez-vous entendu prouver par cette liste,
madame? Que je n’étais pas venu autant de fois chez vous que je le
prétendais? Et pourquoi voulez-vous prouver que j’y suis venu moins de
fois que je ne le dis? N’est-ce pas dans la vue d’établir qu’en faisant
un sacrifice d’argent je voulais moins acheter des audiences que le
suffrage inachetable d’un rapporteur? Il faut assez d’adresse pour
démêler un écheveau que vous avez si artistement embrouillé; mais avec
un peu de patience on parvient à le remettre en bon état au dévidoir.
Enfin, n’est-ce pas là, madame, tout ce que vous avez voulu dire?
Voyons maintenant ce que vous avez dit.
Présentant aux juges sa liste d’une main, et faisant la révérence de
l’autre, madame Goëzman a dit: «Messieurs, le sieur de Beaumarchais ou
plutôt le sieur Caron (car tout me choque en lui, jusqu’au nom qu’il
porte), le sieur Caron, dis-je, vous en impose lorsqu’il prétend être
venu neuf fois chez nous pendant les quatre jours pleins que mon époux a
été son rapporteur.
«A la vérité, je ne puis savoir s’il y est venu ou non, _puisqu’il n’y
est pas entré_, et que l’ignorance d’un fait ne suffit pas pour le
combattre et l’annihiler; mais j’ai ma liste, et j’ai l’honneur de vous
observer, messieurs, que ma liste doit en être crue sur son silence;
car, par une bizarrerie qui n’existe que chez nous, _la portière a ordre
de n’écrire le nom de personne_: de sorte que si le laquais qui frappe
ne sait pas tracer le nom de son maître, ce nom reste en blanc sur la
liste; ce qui la rend du plus grand poids, comme vous voyez, contre ceux
qui prétendent être venus à l’hôtel.
«Or, messieurs, d’après ce que je vous dis, si au lieu de neuf visites
que le sieur Caron articule, ma liste n’en présentait aucune, si _ce
vilain Caron, ce monstre, ce serpent venimeux qui ronge des limes_, pour
parler comme son adversaire, le comte de la Blache; _ce misérable qu’il
faudrait marquer d’un fer chaud sur la joue_, comme dit son bienfaiteur
Marin; _cet abîme d’enfer que Jupiter a tort de ne pas foudroyer_,
suivant l’expression poétique du sieur d’Arnaud; ce mauvais riche, _qui
ne paie ni les luminaires ni les autres mémoires du sieur Bertrand_,
d’après le sieur Dairolles qui est la même personne; ce reptile
insolent, dont le nom seul déshonore une liste comme celle de ma
portière; si, dis-je, _ce vilain Caron_ n’y était pas écrit une seule
fois pendant ces quatre jours si intéressans pour lui, me
refuseriez-vous la grâce d’admettre le silence de ma liste de préférence
au témoignage du gardien sermenté d’une pareille espèce?»
Les commissaires du parlement reçoivent la liste de sa main tremblante,
et la feuillètent exactement; mais n’y trouvant pas mon nom écrit une
seule fois pendant ces terribles quatre jours où il m’avait si fort
importé de me présenter chez mon rapporteur, ils m’ordonnent de
répondre, et je dis:
Messieurs, le sieur Santerre, mon gardien, interpellé par M. de Chazal,
à sa confrontation, de déclarer si j’avais été autant de fois que je le
disais et l’avais imprimé, chez M. Goëzman, a répondu: «Monsieur dit
vingt fois, nous y avons peut-être été plus de trente; mais surtout
pendant les quatre ou cinq jours du délibéré, matin et soir, avant et
après dîner, nous n’en bougions: de ma vie je n’ai éprouvé autant
d’ennui; et rien ne peut y être comparé, si ce n’est l’impatience
immodérée de mon prisonnier.»
Mais comment une chose aussi nette peut-elle exciter tant de débats?
Uniquement parce qu’on a mal posé la question sur laquelle on dispute.
Un premier point légèrement accordé mène souvent assez loin les gens
inattentifs. Rétablissons les principes.
Dans quel cas, messieurs, cette liste pourrait-elle être justement
opposée au témoignage d’un homme public, d’un homme sermenté, chargé par
le gouvernement de me suivre partout, et de rendre compte jour par jour
de toutes mes actions et paroles, lequel me prenait tous les matins en
prison et m’y remettait tous les soirs, et qui se démantelait la
mâchoire à force de bâiller, du cruel métier que M. Goëzman et moi lui
faisions faire? Dans quel cas, dis-je, cette liste pourrait-elle être
justement opposée à son témoignage? Dans celui seulement où, me trouvant
écrit de ma main sur la liste un certain nombre de fois, je
soutiendrais, et mon gardien certifierait, que nous avons été moins de
fois à la porte, ou même que nous n’y avons pas été du tout; car alors
la liste offrant la preuve positive tant du fait que du nombre des
visites, il n’y a aucun témoignage humain qui pût détruire celui de la
liste. Mais ici, par le plus vicieux renversement d’idées, on appuie la
négation de neuf visites avérées, attestées par la déposition d’un homme
public et sermenté, sur le seul silence d’une misérable liste, que mille
choses devaient rendre suspecte, dont la première est l’ordre bizarre à
la portière _de ne jamais écrire personne_.
Est-il étonnant qu’un laquais ne sache pas écrire, et que son maître,
qui ne peut deviner qu’un portier _n’écrit personne_, reste avec
sécurité dans sa voiture, au lieu d’en sortir pour s’inscrire lui-même?
A mon égard, voici comment les choses se sont passées.
Las de descendre inutilement trente fois le jour de voiture pour écrire
mon nom et ma supplique, je fis sur la fin du procès un billet
circulaire, que mon laquais remettait à chaque porte des conseillers qui
se trouvaient absens. Cette circonstance, attestée par mon gardien, et
ajoutée à tous les caractères d’infidélité que peut présenter une liste,
doit faire rejeter avec mépris la preuve tirée contre moi du silence de
celle-ci; à moins qu’on ne suppose que, pendant ces quatre jours où je
fis des sacrifices de toute espèce pour parvenir à être introduit chez
cet invisible rapporteur, je ne me sois pas présenté à sa porte une
seule fois. La patience échappe de voir un grave magistrat se défendre
avec de tels moyens.
Et pourquoi tant d’absurdité, je vous prie? Pour amener un autre
sophisme encore plus vicieux que le premier.
Pour établir que j’ai eu l’intention de gagner le suffrage du rapporteur
en faisant le sacrifice auquel on m’a forcé, l’on ose opposer le
silence de cette liste à la déposition de la dame Lépine, de la
demoiselle de Beaumarchais, des sieurs Santerre, de la Chataigneraie, de
Miron, Bertrand, Lejay, qui tous ont attesté que jamais je n’ai
sollicité que des audiences: on l’ose opposer au récolement même de
madame Goëzman, qui pouvait seule contredire tant de témoignages, et
qui, sans le vouloir, unit son attestation à celle de tout le monde. «Je
déclare que jamais le sieur Lejay ne m’a présenté d’argent pour gagner
le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible; mais qu’il
sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais:»
attestation confirmée par un supplément imprimé de madame Goëzman, où
elle s’énonce en ces termes: «J’ai dit, j’en conviens, que le sieur
Lejay, en m’offrant des présens de la part du sieur Caron, avait masqué
ses intentions criminelles par une _demande d’audience_;» et où elle
ajoute encore, de peur qu’on ne l’oublie: «Ne voit-on pas que je ne fais
que _rapporter les discours du sieur Lejay_?»
Eh mais! madame, si les discours de Lejay furent tels que vous le dites,
comment donc espérez-vous, par le seul silence de votre liste, prouver
qu’un argent reçu par vous _pour des audiences_ des mains de Lejay, qui
l’avait reçu _pour des audiences_ de Bertrand, qui l’avait reçu _pour
des audiences_ de la dame Lépine, qui l’avait reçu _pour des audiences_
du sieur de la Chataigneraie, qui me l’avait prêté _pour des audiences_;
que cet argent, dis-je, ait été destiné par moi _pour gagner le suffrage
de M. votre mari, qu’on sait être incorruptible_?
Voilà pourtant, madame, comment vous raisonnez. Voilà comment du seul
silence d’une liste qui n’est, comme tout autre silence, qu’une
négation, une absence de bruit, d’écriture, de mouvement ou d’action, le
néant, en un mot rien du tout, vous inférez une intention, laquelle
n’est par sa nature qu’un autre être de raison, et cela pour m’inculper,
moi qui ne vous ai rien dit, que vous n’avez pas même vu, qui n’ai eu de
relation avec vous qu’à travers un monde de personnes, dont tous les
témoignages ainsi que vos aveux s’unissent en ma faveur.
Il est donc bien démontré par les dépositions des témoins, par les
interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par
votre récolement, votre supplément, tous vos raisonnemens enfin, que je
n’ai jamais désiré ni demandé autre chose de vous que des audiences; il
est bien démontré que la conséquence tirée de la liste n’est qu’une
platitude mal inventée, plus mal soutenue, encore plus mal prouvée; et
surtout il est bien démontré qu’on m’a fait perdre quatre ou six pages à
me battre à outrance et à ferrailler contre un moulin à vent
_d’intention, de corruption et de liste_ qui ne m’a été opposé que pour
faire bâiller le lecteur, embrouiller l’affaire, et me rendre, en y
répondant, aussi ennuyeux que le mémoire où l’on m’a tendu ce piége
ridicule.
A la grave autorité de cette liste, madame, vous joignez celle du billet
que le comte de la Blache vous a, dites-vous, écrit alors, _et qui lui a
suffi pour être admis chez vous_; lequel billet vous avez gardé
précieusement. O bon Lejay! réclamez vos droits, mon ami; l’on vous
pille ici: cette naïveté est de votre force! La liste du portier, le
billet du comte de la Blache en preuves! Ce n’est pas que ce
gentilhomme, descendu des Alpes exprès pour devenir à Paris un riche
légataire, ne soit bien fait pour obtenir de M. Goëzman des préférences
de toute nature.
Mais permettez, madame, n’auriez-vous pas un peu manqué de goût ici?
Pour que son billet eût quelque force, il me semble qu’il n’eût pas
fallu imprimer ensuite la lettre à ma louange qu’il vous a écrite _de
Grenoble, dont les expressions_, dites-vous, _évidemment dictées par
l’honneur révolté, sont de nouvelles preuves de l’atrocité de mes
imputations_.
Il me semble qu’il eût mieux valu présenter quelque autre preuve de mes
atrocités qu’une lettre du comte de la Blache, qui depuis dix ans fait
profession ouverte de me haïr avec passion, où on lit: _Il manquait
peut-être à sa réputation celle du calomniateur le plus atroce_ (c’est
de moi que l’auteur entend parler), _pour en faire un monstre achevé_
(qu’ils sont doux nos adversaires! lettres, mémoires, tout est fondu
dans le même creuset); _la vôtre est trop au-dessus de pareilles
atteintes pour en être alarmée_. (Une réputation alarmée des atteintes
qu’on lui porte! quelle phrase alsacienne!) _C’est le serpent qui ronge
la lime._ (Il fallait dire, c’est la lime qui ronge le serpent; il y
aurait eu deux ou trois images rassemblées, et surtout une allusion à
l’état de mon père; et cela eût été superbe; on y songera une autre
fois.) _La justice qu’on vous doit servira à purger la société d’une
espèce aussi venimeuse._ Cette lettre, madame, est d’un bout à l’autre
un échantillon de la manière dont le comte de la Blache plaidait sa
cause dans tous les cabinets des juges, pendant que j’étais en prison;
et je la crois plus propre à desservir le comte de la Blache qu’à vous
servir vous-même. _C’est dans les lois que les Beaumarchais doivent
trouver la punition de leur audace._ Oui, lorsque dans l’abus de ces
mêmes lois les la Blache trouvent le moyen de dépouiller les héritiers
directs d’un millionnaire à l’aide d’un testament, et son créancier à la
faveur d’un arrêt: car, à la fin, tant d’indignités m’arrachent à la
modération que je me suis imposée.
Et la lettre est écrite _de Grenoble_, où le comte de la Blache était
allé voir son père! _Bone Deus!_ et le comte de Tuffières aussi allait
voir le sien.
Mais pourquoi cette lettre n’est-elle pas cotée au rang d’une foule de
pièces justificatives, qui ne sont pas plus justificatives que cette
lettre? Est-ce qu’elle ne serait pas timbrée de Grenoble? Je vous
demande bien pardon, M. le comte de la Blache, M. le conseiller Goëzman,
madame, et vous aussi MM. Marin Gazetier, Bertrand d’Avignon, Baculard
d’Ambassade, et autres qui voulez tous avoir part à l’excellente œuvre
de ma perte, si je regarde à si peu de chose: mais vous êtes si adroits!
si adroits! qu’il faut bien me passer un peu de vigilance. D’ailleurs,
voyez combien de gens vous êtes après moi: gens d’épée, gens de robe,
gens de lettres, gens d’affaires, gens d’Avignon, gens de nouvelles;
cela ne finit pas. Aussi mes ennemis n’auront-ils plus rien à y voir
quand je serai sorti de cette coupelle où M. Goëzman m’a mis au creuset,
où M. Marin fournit le charbon, et où Bertrand, Baculard et autres
garçons affineurs soufflent le feu du fourneau.
Passons à l’examen de l’audience qui me fut, dit-on, accordée le samedi
3 avril au matin par M. Goëzman, et à celui des preuves sur lesquelles
on l’établit.
Premièrement, je fais ici ma déclaration publique et formelle, que je
nie cette audience à mes risques, périls et fortune. Je déclare que je
n’ai eu d’autre audience dans la maison de M. Goëzman, pendant les
quatre jours du délibéré, que celle du samedi 3, à neuf heures du soir,
en présence de Mᵉ Falconnet et du sieur Santerre, mon gardien.
Je déclare que c’est chez M. de la Calprenède, conseiller de
grand’chambre, que je montrai à M. Goëzman, avant le délibéré, l’article
de la Gazette de La Haye où je suis si maltraité: laquelle Gazette je ne
laissai point à M. Goëzman, ni en aucun autre temps, comme il le dit;
car je l’ai chez moi enliassée avec les autres pièces extrajudiciaires
relatives au même procès, soulignée aux mots importans, et avec ces
notes en marge écrites de ma main: _S’informer chez Marin où l’on peut
avoir raison de ces infamies_. Et plus bas: _Voir M. de Sartines_. Et
plus bas: _Écrire à madame de..... d’en parler à M. le duc de._.... Je
déclare que, depuis ce jour, je n’ai vu qu’une seule fois M. Goëzman, le
samedi 3 avril à neuf heures du soir, accompagné, comme je l’ai dit, de
Mᵉ Falconnet et du sieur Santerre.
On me dispensera bien, je crois, de discuter la première preuve de cette
audience de samedi matin, que M. Goëzman tire de son propre témoignage.
On me dispensera sans doute encore d’user mes forces contre la preuve
tirée d’une lettre du comte de la Blache, datée de Paris le 18
septembre, c’est-à-dire plus de cinq mois après le 3 avril, du même
style que celle _de Grenoble_, où il raconte à M. Goëzman que M. Goëzman
lui a dit, le 3 avril au matin: _Votre adversaire sort d’ici_; quoiqu’il
soit prouvé que l’adversaire du comte de la Blache n’en sortît pas; et
où il annonce que tout ce qui est écrit dans mon mémoire est _faux,
méchant, atroce, etc._, quoique le comte de la Blache, absolument
étranger à la querelle, ne puisse pas être plus instruit que le roi de
Maroc ou le bacha d’Egypte si ce que j’ai dit est faux ou vrai, doux ou
méchant, atroce ou modéré. Comme c’est sur des ouï-dires de M. Goëzman
qu’écrit le très-reconnaissant comte de la Blache, cette preuve rentre
et se fond dans la première; et jusqu’ici, comme on le voit, la vérité
n’a pas encore fait un pas.
La troisième preuve de M. Goëzman se tire d’un mémoire de moi, non daté,
que M. Goëzman a, dit-il, _heureusement conservé_ sous le titre
_d’argument en faveur de l’acte du premier avril, et réfutation du
système, etc._; lequel manuscrit n’a nul rapport à la question présente,
et ne peut servir à fixer l’époque d’aucune audience.
La quatrième est fondée sur un autre manuscrit de moi, sans date, et que
M. Goëzman _a_, dit-il, _encore heureusement conservé_, sous le titre
de _réponse à quelques objections, etc._ Et moi aussi, je dis
_heureusement_; car ce manuscrit contient une note précieuse qui le fait
tourner en preuve contre l’audience du 3 avril au matin.
Si j’ai bien lu, voilà tout, je crois.
Après avoir montré la futilité des preuves que M. Goëzman rapporte de
cette audience, je pourrais m’en tenir à ma déclaration formelle, que
l’audience est fausse et ne m’a pas été donnée, parce que c’est à celui
qui articule un fait à le bien prouver; celui qui nie n’ayant qu’à se
tenir les bras croisés jusqu’à ce qu’on lui taille de la besogne, en lui
fournissant des preuves à combattre. Cependant comme mon usage en cette
affaire est d’aller au-devant de tout, après avoir prouvé négativement
que les preuves même de M. Goëzman détruisent son édifice, je vais
prouver positivement que cette audience n’a jamais existé.
Il est prouvé au procès, par les dépositions des sieurs Lejay,
Dairolles, de la dame de Lépine, etc...., que, ce même samedi 3 avril au
matin, Bertrand et Lejay furent chez madame Goëzman porter les cent
louis; que Lejay reçut de cette dame à cette occasion la promesse
formelle que j’aurais une audience de son mari, _le soir même_.
Mémoire de Bertrand, page 12.
«J’envoyai chercher un fiacre; nous y montâmes Lejay et moi; il fit
arrêter au coin du quai Saint-Paul...... Je le vis entrer dans une
maison qu’il me dit être celle de madame Goëzman.... Il me raconta dans
la route la manière dont il avait été reçu..... J’instruisis la sœur du
sieur de Beaumarchais de tout ce que Lejay m’avait dit; je vis le soir
même le sieur de Beaumarchais, qu’on avait instruit du message du sieur
Lejay; _il se prépara à sa visite_.»
Dans mon mémoire à consulter, page 15.
«Le sieur Dairolles assura ma sœur que madame Goëzman, après avoir serré
les cent louis dans son armoire, avait _enfin_ promis l’audience _pour
le soir même_, et voici l’instruction qu’il me donna quand il me vit:
Présentez-vous _ce soir_ à la porte de M. Goëzman; _on vous dira encore
qu’il est sorti_; insistez beaucoup; demandez le laquais de madame,
remettez-lui cette lettre, qui n’est qu’une sommation polie à la dame de
vous procurer l’audience, suivant la convention faite entre elle et
Lejay.».
Et la lettre était écrite de la main du sieur Dairolles, au nom de
Lejay, comme cela est prouvé au procès.
Ajoutons à tout ceci la déposition du sieur Santerre, qui contient
qu’après des refus de porte aussi constans qu’ennuyeux, en vertu d’une
lettre dont j’étais porteur, et que je remis devant lui au laquais
blondin de madame Goëzman, le samedi 3 avril, à neuf heures du soir,
nous fûmes introduits cette seule fois chez M. Goëzman. Ajoutons celle
de Mᵉ Falconnet, avocat, qui contient absolument la même chose. Que dit
à tout cela M. Goëzman, caché sous le manteau de madame?
«De quel front le sieur Caron ose-t-il faire imprimer que, jusqu’au
samedi neuf heures du soir, la porte de son rapporteur lui avait été
obstinément fermée?» Du front d’un homme qui n’avance rien qui ne soit
bien prouvé au procès.--«Si à cette heure, qui était celle du souper, on
ne l’eût pas reçu, lui qui était déjà entré le matin, comment aurait-il
pu se plaindre?»--Comme un homme à qui l’on n’avait accordé aucune
audience le matin, et qui venait de payer celle-ci d’avance la somme de
cent louis.--«Cependant, comme il a insisté sur le fondement qu’il
n’avait qu’un mémoire manuscrit à remettre.»--Pardon, madame, il est
prouvé au procès que je suis entré avec une lettre écrite à madame
Goëzman, remise à son châtain-clair, et nullement pour remettre un
mémoire dont il ne fut pas seulement question.--«Mon mari eut la bonté
de le recevoir encore; la visite fut courte sans doute.» Raison de plus,
madame, pour être outré de n’en avoir pu obtenir d’autres, surtout quand
on les a payées si cher, et qu’elles ont porté aussi peu de fruit.--«Il
ne demandait qu’à remettre un mémoire.»--Au contraire, madame, il n’en
existait alors aucun de moi.
Le premier manuscrit indiqué sous le nº 4, dans vos pièces
justificatives, ne fut fait que d’après l’audience du samedi 3 au soir,
pendant la nuit du samedi au dimanche, et vous fut envoyé le dimanche
matin avec le précis imprimé de Mᵉ Bidaut, mon avocat, encore mouillé de
la presse; le tout accompagné d’une lettre polie pour vous, comme je
l’ai dit à mon interrogatoire, et comme il est prouvé au procès que le
sieur Bertrand me l’avait conseillé de votre part.
Le second manuscrit, sous le nº 5 de vos pièces justificatives, n’a été
composé que dans la soirée du dimanche 4 avril, sur les observations que
M. Goëzman avait faites le matin au sieur de la Chataigneraie; ce qui
détruira l’imputation qui m’est faite, que je calomnie les magistrats.
Je n’ai jamais dit _qu’aucun membre du parlement m’eût fait des
confidences_; mais j’ai dit, imprimé, consigné au greffe, que M. Goëzman
avait lu des lambeaux de son rapport au sieur de la Chataigneraie, et
lui avait même permis de me communiquer ses objections; ce que ce
dernier fit en m’annonçant l’audience promise.
Il reste donc pour constant, par les dépositions des témoins, par les
interrogatoires des accusés, par les mémoires de tout le monde, par la
procédure, par les preuves même de M. Goëzman, que la séance du samedi
matin 3 avril n’est qu’une chimère; et c’est ici le lieu de répondre au
nouveau plan de défense établi par M. Goëzman dans le supplément de
madame.
«Je n’ai été que trois jours rapporteur du procès du sieur de
Beaumarchais (vous l’avez été près de cinq); j’étais donc fort pressé;
je ne pouvais donc user mon temps à donner des audiences; et cependant,
sans compter celui que le comte de la Blache a pu me faire perdre, j’ai
donné pour le seul Beaumarchais, dans ces trois jours, quatre grandes
audiences; le vendredi 2 avril, une à Mᵉ Falconnet son avocat; le samedi
matin 3, une au sieur de Beaumarchais; le samedi au soir, une autre au
même; et le dimanche 4, une au sieur de la Chataigneraie, son ami: voilà
donc quatre audiences en trois jours. Il est donc clair qu’en donnant de
l’argent à ma femme, ce n’était pas des audiences qu’il voulait, mais
seulement de me corrompre ou gagner mon suffrage!»
De vous corrompre! _Prænobilis et consultissime_ Goëzman: on ne joindra
pas désormais à vos qualités l’adjectif _veracissimus_; vous venez de le
perdre à jamais, et j’ai bien peur qu’on n’y substitue même le
superlatif contraire.
Que diront _tous les baillifs vos ancêtres_? Que diront les princes dont
vous n’avez pas été l’envoyé? Que diront les _Pithou_, les _Mabillon_,
les _Baluze_ et les _du Cange_, qui jusqu’à présent, s’il faut vous en
croire, vous auraient avoué pour le digne héritier de leurs talens et de
leurs vertus? Mais que dira surtout le parlement de Paris, qui nous
juge aujourd’hui, en lisant ce que je réponds aux quatre audiences?
Loin d’avoir eu quatre audiences de M. Goëzman, tant par moi que par mes
amis, je déclare hautement que Mᵉ Falconnet, avocat, arrivé depuis
quelques jours d’un voyage de trois mois, donne le démenti le plus
formel à quiconque ose avancer que M. Goëzman lui a donné, le vendredi 2
avril, aucune audience chez lui pour moi, ou que cet avocat ait jamais
mis le pied chez M. Goëzman en aucun autre instant que le samedi 3 au
soir, avec le sieur Santerre et moi. Cela est-il clair?
Je déclare encore que M. de la Chataigneraie, loin d’avoir reçu, le
dimanche 4 avril, aucune audience pour moi, n’a été chez M. Goëzman que
pour essayer de m’en obtenir une, que ce rapporteur lui promit pour le
lundi matin 5 avril, et qui n’a pas été donnée, quoique M. de la
Chataigneraie, sur la foi de cette promesse, ait vainement essayé de me
servir d’introducteur. Je déclare que M. de la Chataigneraie, loin de
chercher à résoudre les objections de M. Goëzman, tira au contraire de
son silence l’occasion de solliciter ce rapporteur pour qu’il voulût
bien me les faire à moi-même.
Je déclare en outre que je consens et me soumets à toutes les peines
méritées pour celui des deux qui en impose au parlement et au public,
M. Goëzman ou moi, si l’homme sermenté qui m’accompagnait, si le sieur
Santerre n’atteste pas encore à la cour que je ne suis entré le samedi 3
avril qu’une seule fois, à neuf heures du soir, chez M. Goëzman,
accompagné de Mᵉ Falconnet et de lui.
Ainsi, loin d’avoir obtenu de ce très-peu véridique rapporteur les
quatre audiences qu’il articule, je déclare que je n’en ai reçu qu’une,
et que cette une encore, je ne l’aurais pas obtenue si je ne l’eusse
payée d’avance cent louis d’or.
Je déclare que je n’ai jamais chargé personne de faire aucun pacte avec
madame Goëzman au sujet de cet or, et que, quand on vint me dire, le
dimanche au soir 4, que madame Goëzman, en promettant une seconde
audience, avait dit: «et si je ne puis la lui faire avoir, je rendrai
tout ce que j’ai reçu;» je m’écriai devant tous mes amis, en me frappant
le front: «C’en est fait, j’ai perdu mon procès! Cette offre inopinée de
tout rendre en est le funeste présage.»
Voilà mes réponses, mes discussions, mes déclarations: et je signe
exprès mon mémoire en cet endroit, parce que j’entends que tout le
contenu de cet article tourne à ma honte, attire sur ma tête la juste
punition, l’anathème et la proscription qui m’est due, si l’information
que la cour ne me refusera pas à ce sujet y apporte le plus léger
changement; et j’en dépose un exemplaire au greffe, avec ces mots de ma
main.
CARON DE BEAUMARCHAIS.
_Ne varietur._
* * * * *
Regagnons à présent le temps perdu, madame.
Parcourant rapidement les objets auxquels vous avez vous-même donné
moins d’importance (p. 22 de votre mémoire), je vois un coup de crayon à
la marge. Il s’agit de M. de Junquières, que vous faites s’écrier à
l’occasion des propos qu’on tenait sur votre compte: _C’est une infamie
de Beaumarchais_. Pour ce Junquières-là, comme son métier est de
défendre les autres, et qu’il a bec et ongles, entre vous le débat,
messieurs: mais je vous avertis qu’il donne le plus formel et public
démenti à votre phrase; et qu’il prend à témoin de la fausseté de votre
citation M. le procureur général, devant lequel il parlait alors. A mon
égard, il est certain que je confiai dans le temps à M. de Junquières
tout ce qui s’était passé entre madame Goëzman et Lejay: je n’ai point
trouvé mauvais qu’il vous l’eût rendu: je le lui ai dit depuis: voilà le
fait dont la discussion ne vaut pas une ligne de plus.
En revanche, en voici un qui mérite attention. Votre objet ici, madame,
est d’essayer de disculper M. Goëzman d’avoir été l’instigateur, le
compositeur et l’écrivain de la minute de la première déclaration
attribuée à Lejay; c’est vous qui parlez (p. 23). «Lejay monta dans le
cabinet de M. Goëzman, se mit à son bureau;» (fort bien jusque là:) «et
comme il est fort peu lettré, quoique libraire, il pria mon mari _de lui
arranger dans la forme d’une déclaration_ les faits dont il venait de
lui rendre compte:» (Lejay a protesté dans ses interrogatoires qu’on ne
lui avait fait qu’une seule question, et qu’il n’avait répondu qu’un
mot:) «en conséquence _il fut fait_ un brouillon:» (n’oublions pas _il
fut fait_:) «il fut fait un brouillon que mon mari _corrigea_ en
plusieurs endroits:» (à moins de convenir de tout, on ne peut mieux
parler:) «et il quitta ensuite le sieur Lejay,» (il fallait le quitter
avant;) «qui écrivit et signa en ma présence la déclaration suivante,
etc.»
Ainsi vous convenez, madame, que «votre mari arrangea les faits en forme
de déclaration;» vous convenez que «votre mari corrigea le brouillon en
plusieurs endroits;» vous convenez que Lejay «écrivit ensuite du départ
de votre mari;» ce qui indique assez qu’il n’avait pas écrit avant son
départ. En tout cela il n’y a que ces mots, _il fut fait_ d’équivoques;
tout le reste marche assez bien. _Il fut fait!_ charmante tournure, pour
laisser le monde incertain si ce brouillon _fut fait_ par M. Goëzman ou
par Lejay! mais de cela seul, madame, que vous ne dites pas à pleine
bouche: Lejay se mit au bureau de mon mari, où il écrivit librement et
de son chef la déclaration, on en peut conclure hardiment que ce fut M.
Goëzman qui fit la minute. Vous n’êtes pas gens à ménager l’adversaire
quand vous croyez avoir de l’avantage sur lui. Mais comme une négation
formelle vous eût trop exposés l’un et l’autre, aujourd’hui que j’ai
prouvé par mon supplément que M. Goëzman a fait la minute, vous employez
la bonne, fine, double phrase _il fut fait_, la seule qui pût être utile
à deux fins; propre à vous servir si on la prend bien, et à ne vous pas
nuire si on la prend mal.
Si la liberté de ma critique rend mes éloges de quelque prix à mes yeux,
madame, recevez mes félicitations sur cette tournure; salut aux maîtres!
en honneur, on ne fait pas mieux que cela.
Vous transcrivez ensuite la déclaration: après quoi vous ajoutez (p.
24): «Quiconque aura sous les yeux» (c’est toujours vous qui parlez)
«l’original de cette déclaration, reconnaîtra bientôt, à la manière dont
elle est orthographiée, que le sieur Lejay n’a fait que se copier
lui-même:» pourquoi ne pas convenir tout uniment, comme il l’a déclaré à
ses interrogatoires, que vous dictiez sur la minute de votre mari
pendant qu’il écrivait? Cela explique bien mieux ses fautes
d’orthographe. «Et il m’a priée de corriger moi-même quelques mots
qu’il avait mal formés, et d’en ajouter un ou deux qu’il avait omis.»
Excellente réponse à tous les faux reprochés à M. Goëzman dans mon
supplément; grâce à son adresse, c’est madame aujourd’hui qui se charge
de l’iniquité.
Nous voilà tous deux dans le puits, dit le renard à son compagnon: tends
tes jarrets, dresse tes cornes, allonge ton corps, je grimperai
par-dessus toi; et sorti de la citerne, je t’en tirerai à mon tour.
L’animal, peu rusé, fait ce qu’on lui dit; et le renard, hors de danger,
le paie par une phrase à peu près semblable à celle de M. Goëzman dans
sa note imprimée, distribuée à ses confrères par M. le président de
Nicolaï: «Si malgré la raison que j’ai de croire ma femme innocente,
j’avais été moi-même induit en erreur, je demanderais que la justice
prononçât, et l’on verrait que l’honneur sera toujours le lien le plus
fort qui m’attache à la société, et le seul guide de ma conduite.»
Pauvre madame Goëzman! vous prenez sur votre compte un faux justement
reproché à votre mari, et, pour récompense, «cet époux qui a toujours
mérité votre respect autant que votre amour,» détachant ses intérêts des
vôtres, offre de composer à vos dépens: peu lui importe que vous restiez
dans la citerne, pourvu qu’il n’y demeure pas avec vous. Pauvre! pauvre
madame Goëzman!
Pour revenir à cette déclaration, on voit, par leur propre mémoire, que
M. Goëzman _a corrigé la minute_, et que madame _a corrigé la copie_.
Quels correcteurs! Ce devait être un bon spectacle que madame Goëzman
érigée en _magister_ de Lejay, corrigeant sa leçon d’écriture! la plume
échappe, et tombe de dégoût d’être obligé de répondre à de pareilles
défenses[23].
Suit après la seconde déclaration de Lejay: «Je déclare en outre que
jamais ni le sieur de Beaumarchais ni le sieur Bertrand, etc.»
Et moi Beaumarchais, je déclare qu’il y a sur l’original de cette
deuxième déclaration attribuée à Lejay: «Je déclare que jamais Bertrand
ni Beaumarchais, _ou_ Beaumarchais ni Bertrand, comme on voudra; mais
sans aucun mot de _sieurs_; car cela m’a singulièrement frappé, en
lisant au greffe cette déclaration.»
Je déclare encore qu’il y a à la fin _siné Lejay_, et non signé Lejay:
ce que je fis alors remarquer au rapporteur et au greffier, qui ne
purent s’empêcher de rire de ma plaisante découverte.
Suit après la lettre du sieur d’Arnaud.
_A vous donc, monsieur Baculard._
Ce serait bien ici le cas de me venger de toutes les injures dont
l’exorde de votre mémoire est rempli: mais comme elles ne s’adressent
pas directement à moi, et qu’à la rigueur je puis douter si vous me
regardez de travers, ou si vous louchez seulement en défilant votre
tirade, je veux bien ne pas me l’appliquer, et vous traiter doucement en
conséquence: car vous savez qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous montrer
tel que vous fûtes dans votre confrontation, c’est-à-dire tout à côté de
madame Goëzman, si votre embarras, et le peu d’habitude à vous déguiser,
ne vous mit pas même au-dessous: mais je suis doux, moi, et je veux bien
convenir que vous n’avez jamais senti la conséquence d’avoir accordé à
Lejay une lettre mendiée qui m’inculpait aussi gravement, sur un fait
que vous ignoriez, et qui se trouve faux aujourd’hui: je veux bien
convenir encore que vous n’avez pas senti la conséquence d’avoir
recommencé la lettre, _parce que Lejay ne trouvait pas cet écrit assez
fort_: comme si un fait, quand vous en eussiez été témoin, pouvait avoir
deux faces sous la plume de celui qui vous le rend; ou comme si votre
complaisance pour Lejay, qui agissait de son côté par complaisance pour
madame Goëzman, laquelle voulait complaire en ce point à son mari,
pouvait vous excuser sur une démarche aussi inconsidérée. Mais _j’ai
cru_, dites-vous, _que Lejay méritait toute ma confiance, et j’ai cédé à
cette conviction_. Ainsi, d’erreur en erreur, de complaisance en
complaisance, vous avez causé, sans le savoir, l’emprisonnement de
Lejay, et mon décret d’ajournement personnel: et voilà comment _le
transport qui saisit_ un pauvre homme de bien _sur l’avantage de faire
une bonne action_, le conduit souvent à en faire une très-blâmable.
Il faut ajouter ici que vous aviez alors un procès criminel important à
la Tournelle, où vous espériez quelques bons offices de la
reconnaissance de M. Goëzman; ce qui n’a pas laissé que de rendre votre
distraction un peu plus profonde.
Mais le plus curieux, que je n’entends pas encore, c’est qu’après être
convenu à votre confrontation de tous vos torts, on ait pu depuis vous
déterminer à donner un mémoire..... où, sans vous en douter, vous
complétez la conviction que vous ne sentez jamais la force de ce que
vous dites ni de ce que vous faites. J’ai donc eu raison quand j’ai dit
de vous dans mon supplément: _N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre
Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire, et ne fait
jamais ce qu’il veut faire_, etc.
Je n’en veux qu’un exemple: _Oui; j’étais à pied! et je rencontrai dans
la rue de Condé le sieur Caron, en carrosse. Dans son carrosse!_
(répétez-vous avec un gros point d’admiration.) Qui ne croirait, d’après
ce triste _oui; j’étais à pied_, et ce gros point d’admiration qui court
après mon carrosse, que vous êtes l’envie même personnifiée? Mais moi,
qui vous connais pour un bon humain, je sais bien que cette phrase,
_dans son carrosse!_ ne signifie pas que vous fussiez fâché de me voir
_dans mon carrosse_; mais seulement de ce que je ne vous voyais pas dans
le vôtre; et c’est, comme j’avais l’honneur de vous l’observer, parce
que vous ne dites jamais ce que vous voulez dire, qu’on se trompe
toujours à votre intention.
Mais consolez-vous, monsieur; ce carrosse dans lequel je courais n’était
déjà plus à moi quand vous me vîtes dedans; le comte de la Blache
l’avait fait saisir, ainsi que tous mes biens: des hommes appelés _à
hautes armes_, habit bleu, bandoulières et fusils menaçans, le gardaient
à vue chez moi, ainsi que tous mes meubles, en buvant mon vin: et pour
vous causer, malgré moi, le chagrin de me montrer à vous _dans mon
carrosse_, il avait fallu, ce jour-là même, que j’eusse celui de
demander, le chapeau dans une main, le gros écu dans l’autre,
permission de m’en servir, à ces compagnons huissiers; ce que je
faisais, ne vous déplaise, tous les matins. Et pendant que je vous parle
avec tant de tranquillité, la même détresse subsiste encore dans ma
maison.
Qu’on est injuste! on jalouse et l’on hait tel homme qu’on croit
heureux, qui donnerait souvent du retour pour être à la place du piéton
qui le déteste à cause de son carrosse. Moi, par exemple, y a-t-il rien
de si propice que ma situation actuelle pour me désoler? Mais je suis un
peu comme la cousine d’Héloïse; j’ai beau pleurer, il faut toujours que
le rire s’échappe par quelque coin. Voilà ce qui me rend doux à votre
égard. Ma philosophie est d’être, si je puis, content de moi, et de
laisser aller le reste comme il plaît à Dieu.
D’ailleurs, monsieur, votre mémoire m’oblige en un point dont vous ne
vous doutez guère: c’est qu’après avoir cité l’endroit du mien où je
raconte ce que je vous dis: «Vous êtes l’ami du sieur Lejay; je vous
invite, monsieur, par l’intérêt que vous prenez à lui, de le voir et de
l’engager à dire la vérité: c’est le seul parti qui lui reste, dans
l’embarras où il s’est plongé lui-même; les magistrats ne font point de
procès à la faiblesse; c’est la mauvaise foi seule qu’on poursuit.» Vous
ajoutez: «Le sieur Caron me tint à peu près les mêmes discours qu’il
rapporte ici.» Ce qui me suffit pour renverser je ne sais quel
échafaudage de subornation de Lejay, que la maison Goëzman a voulu
élever contre moi, dans le mémoire de madame pour monsieur; échafaudage
qui prouve seulement que cette maxime est de leur connaissance: qu’en un
cas embarrassant il vaut mieux dire des riens que de ne rien dire.
Pardon, monsieur, si je n’ai pas répondu dans un écrit, exprès pour vous
seul, à toutes les injures de votre mémoire; pardon, si, voyant que vous
m’y faites _marcher à l’éruption de ma mine_; si vous voyant _mesurer
dans mon cœur les sombres profondeurs de l’enfer_, et vous écrier: _Tu
dors, Jupiter! à quoi te sert donc ta foudre?_ j’ai répondu légèrement à
tant de bouffissures. Pardon; vous fûtes écolier, sans doute, et vous
savez qu’au ballon le mieux soufflé il ne faut qu’un coup d’épingle.
Vient ensuite la dénonciation de M. Goëzman, que j’ai analysée dans mon
supplément.
Deux remarques à y faire. La première, c’est que M. Goëzman rejette sur
la chambre des enquêtes la nécessité où il s’est trouvé de me dénoncer.
Sophiste dangereux qui déguisez tout, la chambre des enquêtes
exigeait-elle de vous la justification d’un magistrat soupçonné, ou la
dénonciation d’un innocent opprimé? La seconde, c’est que les
ménagemens que l’auteur garde envers le sieur Lejay, dont il parle en
termes si doux, si paternels: «Cette personne interposée, pénétrée de
douleur d’avoir commis une faute dont elle ne sentait pas la
conséquence; moins armée peut-être contre la séduction, etc...» Ces
ménagemens, dis-je, rentrent tout-à-fait dans les choses amicales que M.
Goëzman, allant au Palais, disait dans le même temps au sieur Lejay, et
que ce dernier rapporte dans ses interrogatoires: «Mon cher monsieur
Lejay, soyez sans inquiétude: j’ai arrangé les choses de façon que vous
ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé.» En
rapprochant ainsi diverses actions d’un homme, on parvient à pénétrer
dans les replis de son cœur; comme les géomètres, à l’aide de quelques
points correspondans, mesurent des hauteurs ou sondent des profondeurs
inaccessibles.
Une autre phrase assez curieuse à rapprocher de ces deux-ci est celle du
mémoire de madame Goëzman, page 30, où M. Goëzman la fait parler ainsi:
«Lejay fut assigné lui-même pour déposer; chose qui a paru étonnante à
bien _des personnes instruites_.... Pouvait-il être autre chose
qu’accusé? etc...» Voyez la ruse! M. et madame Goëzman, dans le cours de
ce mémoire, parlent toujours comme s’ils n’avaient pas lu mon supplément
(qui était dans leurs mains depuis dix jours quand ils ont imprimé); et
de temps en temps ils glissent des phrases adroites, des demi-réponses,
à ce que j’y ai dit; comme si de leur chef ils avaient prévenu toutes
mes objections avant de les connaître; réellement il y a du plaisir à
voir cela.
A l’égard du reproche que M. Goëzman fait à la cour de la conduite
qu’elle a tenue envers Lejay, et qui, dit-il, _a paru étonnante à bien
des personnes instruites_: la cour est bonne et sage pour juger quel cas
elle doit faire de la mercuriale de M. Goëzman. Mais la vérité est que
cette phrase n’est jetée en avant que pour éluder indirectement, par une
réflexion sévère, le reproche d’avoir dit à Lejay: «Mon cher ami, j’ai
arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin.»
Dans un autre mémoire, il dira: Comment aurais-je tenu de pareils propos
à Lejay, moi qu’on a vu blâmer publiquement la conduite modérée de la
cour à son égard! Et les gens inattentifs, qui ne se rappelleront pas
que la réflexion n’est venue que depuis le reproche, diront: Voyez la
méchanceté de ce Beaumarchais!
Je passe les neuf ou dix pages qui suivent, parce qu’elles ne
contiennent qu’un remplissage rebutant sur ma prétendue subornation de
Lejay, que j’ai vu, pour la première fois, le 8 septembre, c’est-à-dire
près de quatre mois après tous ces misérables détails de subornation.
J’en saute encore deux ou trois autres, parce que le respect que tout
Français a pour le grand Sully ferme la bouche, d’indignation de voir à
quelle comparaison lui et madame de Rosny sont ravalés dans ce mémoire.
Madame de Rosny rendit à Robin ses 8000 écus; et vous, madame, non
seulement vous gardez les quinze louis, mais vous avez l’intrépidité
d’accuser Lejay de ne vous les avoir pas remis, quoique ce fait soit
prouvé au procès jusqu’à l’évidence. Aussi, madame, on a beau vous
comparer tantôt à la femme de César, tantôt à la femme de Sully, avec de
pareils procédés, vous ne serez jamais que la femme de M. Goëzman.
Page 41. «Le sieur Caron se plaint... que la première audience que le
sieur Lejay lui avait promise lui a été accordée à une heure qui la
rendait inutile.» Pas un mot de cela. J’ai dit: «L’agent n’écrit qu’un
mot; j’en suis le porteur; la dame le reçoit; et le juge paraît. Cette
audience si long-temps courue, si vainement sollicitée, on la donne à
neuf heures, _à l’instant incommode_ où l’on va se mettre à table.»
Incommode pour vous ne veut pas dire inutile pour moi: l’incommodité de
l’heure n’est citée là que pour prouver qu’il avait fallu des motifs
_d’un grand poids_ pour vous faire ouvrir cette porte à l’heure
_incommode_ du souper.
«Mais, dites-vous, puisque la table était servie, l’on n’attendait donc
pas à cette heure-là le sieur Caron?» Et la lettre, madame! la lettre
remise au châtain-clair! vous oubliez cette lettre magique, à laquelle
la meilleure serrure ne résiste point. Les plus grands efforts n’avaient
pu jusqu’alors en ébranler le pêne; la plus simple cédule, au nom de
Lejay, fait rouler la porte à l’instant sur ses gonds: cela n’est-il pas
admirable!
Vous faites ensuite un mortel calcul des messages des sieurs Bertrand et
Lejay chez vous, samedi et dimanche. Voici ma réponse; je la crois
péremptoire: c’est qu’il m’a été compté en ces deux jours pour douze
francs de fiacres par le sieur Bertrand; et que le sieur Lejay en
réclame encore autant aujourd’hui pour les mêmes courses.
Passons à des objets plus sérieux.
_A vous, monsieur Marin._
Ce n’était donc pas assez pour vous, monsieur, de vouloir accommoder
l’affaire de M. Goëzman; il vous manquait encore de la plaider. A quoi
se réduit votre mémoire? à dire que vous n’étiez pas l’ami de M.
Goëzman, et que vous étiez le mien: voilà bien les assertions; reste à
débattre les preuves.
Vous n’étiez pas son ami! Si vous ne l’étiez pas, pourquoi donc, lorsque
je vous visitai le 2 avril, avec mon gardien le sieur Santerre, me
dîtes-vous que M. Goëzman vous devait sa fortune (car vous êtes un grand
bienfaiteur); que c’était vous seul qui l’aviez fait connaître à M. le
chevalier d’A..., lequel l’avait présenté à M. le duc d’A..., ce qui
l’avait mené à s’asseoir enfin au grand banc du Palais? Pourquoi me
dîtes-vous que sa femme venait vous voir assez souvent le matin, que
vous lui aviez donné un libraire et des débouchés pour la vente de je ne
sais quelles brochures de son mari?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi donc, quand je vous appris qu’il
était mon rapporteur, et que j’avais été en vain trois fois chez lui la
veille, me répondîtes-vous: _Oui, il est comme cela?_ Quand je vous dis
qu’on en parlait très-diversement, et que je vous demandai quel homme
c’était, pourquoi me prîtes-vous par la main, en faisant des excuses à
mon gardien, et m’emmenâtes-vous dans un cabinet intérieur, où vous
m’apprîtes tout ce qu’il y avait à m’apprendre sur l’objet de ma
consulte?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi, lorsque je vous fis sentir
combien il était important pour moi d’obtenir une ou deux audiences de
lui, me dîtes-vous: «J’arrangerai ça, je verrai ça; laissez-moi faire,
je vous ouvrirai toutes ces portes-là? etc., etc., etc.»
Dans la même journée, lorsqu’on m’eut procuré l’intervention de Lejay,
et qu’un homme de bon sens m’eut dit: Je vous conseille de vous en
tenir au libraire, qui sera sûrement moins cher que Marin, car on dit
que ce Lejay est un bon homme qui ne prend rien; je vous écrivis pour
vous prier de suspendre vos bons offices; un ami se chargea de vous
porter la lettre, et s’y prêta d’autant plus volontiers qu’il n’en
ignorait pas le contenu. Il ne vous trouva pas; il la remit à votre
valet de chambre portier: on peut assigner mon ami sur ce fait,
indépendamment des gens qui me virent écrire la lettre. Or, si vous
n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi donc fites-vous une seconde
démarche auprès de lui, postérieure à la réception de ma lettre, à moins
que, voulant absolument faire une affaire de mon procès, vous ne vous
soyez retourné, je ne sais comment, dans cette seconde visite? car
toutes les affaires ont deux faces, comme tous les agioteurs ont deux
mains.
Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, suivant votre propre
mémoire, votre entrevue des Tuileries commença-t-elle _avec une espèce
d’aigreur_ de sa part, et finit-elle par le conseil que vous lui
donnâtes de faire faire une déclaration par Lejay? Pourquoi vint-il vous
remercier le surlendemain, _chez vous_, de ce que vous appelez vous-même
_le succès de votre conseil; et vous montra-t-il la déclaration de
Lejay_?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi me fîtes-vous sur-le-champ
l’invitation la plus pressante de me rendre chez vous, par une lettre
datée du 2 juin, que je déposerai au greffe? et pourquoi, lorsque je
vous vis sur cette invitation, _voulûtes-vous m’engager à lui écrire?_
(page 3 de votre mémoire) ce que je refusai avec dédain.
S’il n’était pas votre ami, pourquoi, vous rencontrant au Palais-Royal
(car il vous rencontrait partout), après avoir dit (page 3): «Il évitait
de me voir; je l’abordai, il me fit un accueil très-froid,» la séance
finit-elle par mettre les deux indifférens dans le même carrosse, où le
glacé M. Goëzman vous lut sa dénonciation au parlement, en vous
accompagnant jusqu’à la porte de ma sœur?
S’il n’était pas votre ami, pourquoi voulûtes-vous me tromper, chez ma
sœur, devant six personnes, à l’instant où vous veniez de lire
l’outrageuse dénonciation? Pourquoi voulûtes-vous me faire croire
qu’elle était en ma faveur, _et non dirigée contre moi_, pour nous
tendre à tous un piége affreux, et nous empêcher de parler _de ces
misérables quinze louis_, sans lesquels pourtant tout le poids de votre
iniquité retombait sur ma tête?
Si vous n’étiez pas son ami, pourquoi cherchâtes-vous avec lui le sieur
Bertrand pour l’engager à faire une déposition courte et qui ne
compromît personne, espérant user en cela de l’influence naturelle de
MM. Turcarets sur leurs MM. Raffles? Pourquoi le lendemain, outré de
n’avoir pu le trouver et l’empêcher de faire une déposition étendue,
voulûtes-vous lui en faire faire une autre (car il n’y a rien de
difficile pour vous)? Pourquoi allâtes-vous dîner ce jour-là chez M. le
premier président, avec M. et madame Goëzman, et arrangeâtes-vous avec
ce dernier, qui _n’était pas votre ami_, que Bertrand irait chez lui le
soir même? Pourquoi, l’instant d’après, ne quittâtes-vous pas ce
Bertrand sans en avoir obtenu sa parole expresse de la visite que vous
veniez d’arranger? Pourquoi m’arrêtâtes-vous le jour même sur le
Pont-Neuf, et me pressâtes-vous de nous réunir pour envoyer Bertrand
_chez M. Goëzman_? Et vous ne pouvez plus contester tous ces faits qui
sont avoués dans vos mémoires, ou prouvés au procès par des témoins que
vous essayez en vain de rendre suspects. Et comme il n’y a qu’un pas de
la série des intrigues à celle des noirceurs, si vous n’étiez pas l’ami
de ce magistrat, pourquoi donc avez-vous constamment échauffé la tête de
ce pauvre Bertrand, et n’avez-vous pas eu de repos que vous ne l’ayez
amené par une dégradation d’honnêteté, sensible à tout le monde, et dont
vos entrevues étaient le thermomètre, à nier enfin que vous lui eussiez
conseillé de changer sa déposition?
Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi, sentant que les
dépositions de deux étrangers étaient de la plus grande force contre
vous, avez-vous dénigré bassement l’un des deux, le docteur Gardane, et
voulu jeter du louche sur l’honnêteté de l’autre, le sieur Deschamps de
Toulouse? Comme si les faits dont ils ont déposé n’étaient pas connus
d’autres personnes, et comme si ce Bertrand, dans un temps où il n’avait
pas encore reçu l’ordre exprès de mentir, sous peine de ne plus tripoter
vos fonds, n’avait pas été le lendemain dire à trois ou quatre
personnes: «Ils veulent me faire changer ma déposition; ils me
tourmentent à ce sujet; mais j’ai été ce matin au greffe, protester que,
loin de changer ou diminuer, je suis prêt à y ajouter de nouveau si l’on
veut m’entendre?» Comme si ces gens étaient muets ou morts, et comme si
le ministère public n’avait pas des moyens sûrs de les forcer de parler?
Si vous n’étiez pas l’ami de ce magistrat, pourquoi toutes ces
assemblées secrètes? toutes ces entrevues chez des commissaires?
Pourquoi M. Goëzman distribue-t-il les mémoires de Marin, Bertrand,
Baculard, pendant que Bertrand, Baculard et Marin colportent les siens?
Pourquoi ces lettres pitoyables de vous et de vos commis au sieur
Bertrand? Pourquoi des Juifs qui vont et viennent de chez vous chez lui,
de chez lui chez vous? Pourquoi la réponse que vous avez exigée du sieur
Bertrand, qui, toujours contraire à lui-même, ne l’a pas eu plus tôt
envoyée, et su que vous entendiez vous en servir, qu’il a été conter
partout qu’il sortait de chez vous, et vous avait dit: «Si vous êtes
assez osé pour imprimer la lettre que j’ai eu la complaisance de vous
donner, je vous brûlerai la cervelle, et à moi ensuite;» ce qui sera
constaté au procès par l’addition d’information?
Si vous n’étiez pas l’ami de M. Goëzman, pourquoi l’excellente
plaisanterie du nom _de Beaumarchais_ que j’ai pris, dites-vous, d’une
de mes femmes, et rendu à une de mes sœurs, se trouve-t-elle dans le
mémoire de madame Goëzman, lorsqu’elle était d’abord en tête du vôtre?
Vous voyez que je dis tout, monsieur Marin, et qu’il n’y a ni réticence,
ni points, ni phrases en l’air, ni ridicules ménagemens, ni plate
économie dans mon style; je suis comme Boileau,
Je ne puis rien nommer, si ce n’est par son nom;
J’appelle un chat un chat.....
et Marin _un fripier_ de mémoires, de littérature, de censure, de
nouvelles, d’affaires, de colportage, d’espionnage, d’usure, d’intrigue,
etc., etc., etc., etc. Quatre pages d’_et cætera_.
A vous à parler, mon bienfaiteur, le bienfaiteur de tout le monde, et
que tout le monde accuse de n’avoir jamais bien fait sur rien. Je viens
de montrer comment vous m’avez servi, comment je l’ai reconnu, comment
vous l’avez prouvé, comment je vous ai répondu: amenez vos témoins,
fournissez vos preuves, creusez votre mine, arrangez votre artillerie.
Je dis tout haut que je ne suis ni assez riche ni assez pauvre pour vous
avoir jamais emprunté de l’argent; cela est-il clair? m’entendez-vous?
répondez à cela.
Je vous félicite d’être _honoré de votre propre estime_, c’est une
jouissance qui ne sera troublée par aucune rivalité. Mais vous allez
trop loin en invoquant le suffrage des honnêtes gens, et même ceux de la
police.
Oseriez-vous compter sur le témoignage des inspecteurs ou officiers de
police qui vous ont éclairé dans vos voies ténébreuses?
Oseriez-vous compter sur celui des chefs qui ont été chargés de vérifier
les informations faites contre vous?
Oseriez-vous compter sur celui de Mᵉ C..... de C....., à qui ont été
renvoyés les examens de diverses plaintes sur des capitaux renforcés par
les intérêts?
Oseriez-vous compter sur celui de M. St. P., qui, depuis cinq ans, gémit
du malheur de vous avoir confié ses pouvoirs pour un arbitrage, et qui
ne cesse de demander vengeance au ministère contre vous? et l’affaire
Roussel? et l’affaire Paco? et l’affaire, etc., etc., etc., etc. Encore
quatre pages d’_et cætera_.
Et vous mettez des points dans votre style! pour vous donner l’air de me
ménager! Allons, mon bienfaiteur, que ma franchise vous encourage;
dites, dites: voilà de beaux mystères! _A présent on dit tout._ Encore
un ennemi, encore quelques mémoires, et je suis blanc comme la neige. Je
vous invite à ne me ménager sur rien. A votre tour osez me porter le
même défi.
Maintenant que nous sommes entre quatre yeux, eh bien! vous avez donc
vos petits témoins tout prêts, pour m’accuser d’avoir dit que le comte
de la Blache avait donné cinq cents louis à M. Goëzman? eh mais! vos
pieuses intentions à ce sujet sont déjà consignées au greffe par mon
récolement. Je savais votre dessein; ce pauvre Bertrand m’en avait
menacé un jour devant dix personnes, qui certifieront le fait. Un abbé,
des amis de Marin, l’avait, disait-il, chargé de m’avertir que si je
prononçais un seul mot contre lui, son projet était de me mettre à dos
le comte de la Blache, etc.... Je vous attends, mon bienfaiteur. Vos
bontés ne m’ont pas empêché de parler: vos menaces ne me réduiront pas
au silence.
Ce n’est pas que l’on ne me dise et ne m’écrive tous les jours que vous
êtes l’ennemi le plus dangereux, que vous avez un crédit étonnant pour
faire du mal, un grand pouvoir pour nuire. Je cherche en vain comment la
Gazette peut mener à tant de belles choses, car toutes ces belles choses
ne vous ont sûrement pas mené à la Gazette.
On dit aussi que vous avez juré ma perte. Si c’est faire du mal à un
homme que d’en dire beaucoup de lui, personne à la vérité n’est plus en
état de faire ce mal-là que vous.
Mais lorsqu’on vous confia la trompette de la renommée, était-ce pour
corner qu’on vous la mit à la bouche? était-ce pour ramper dans le plus
aisé de tous les genres d’écrire, qu’on vous en attacha les ailes?
Encore, ne pouvant vous livrer à toute l’âpreté de vos petites
vengeances sous les yeux d’un ministre éclairé qui vous veille de près,
vous briguez sourdement un paragraphe dans chaque gazette étrangère, où
je suis déchiré à dire d’expert. Ainsi, de brigue en brigue, et briguant
partout assidûment contre moi, vous trouvez le secret de me dénigrer
toutes les semaines, et d’ennuyer l’Europe entière de ma personne et de
mon procès.
Pour finir, mon bienfaiteur, nommez-nous donc les personnages à qui j’ai
dit, «je dois trop à Marin pour abuser encore de ses bontés.» C’est,
dites-vous, chez un grand seigneur qui m’admettait _alors_ à sa table. A
cet _alors_ insultant, voici ma réponse.
Le grand seigneur chez lequel je vous ai rencontré est M. le duc de la
Vallière, auquel depuis douze ans je suis attaché par devoir, comme
lieutenant général de sa capitainerie; par respect, c’est un homme de
qualité qui a l’esprit solide et le cœur généreux; par reconnaissance,
il m’a toujours comblé d’une bonté qu’il pouvait me refuser; par
justice, il m’a honoré d’une estime que j’ai méritée; car si l’amitié
s’accorde, l’estime s’exige, et si l’une est un don, l’autre est une
dette; il n’y a point d’_alors_ sur ces choses-là: et si, pour repousser
une injure aussi misérable, j’avais besoin d’un témoignage de probité,
d’honneur et de désintéressement, d’exactitude et de loyauté, c’est à ce
grand seigneur surtout que je m’adresserais, et dont je l’obtiendrais à
l’instant. Osez-vous en dire autant d’un seul des gens en place qui se
sont servis de vous comme on se sert à l’armée, en certains cas, de
certaines gens.... très-bien payés? Mais il est une délicatesse, une
pudeur, qu’un homme d’honneur sent mieux qu’il ne l’exprime, et qui,
depuis que je suis attaqué par des méchans, m’a fait me renfermer dans
le cercle étroit de mes plus chers amis. C’est moi qui, refusant toute
espèce d’avances ou d’invitations, ai dit à tout le monde: Je suis
accusé, je ne recevrai point à titre de grâce les témoignages publics
d’une estime qui n’est due à titre de justice; et tel qu’un noble Breton
dépose son épée, jusqu’à ce qu’un commerce utile l’ait remis en état de
s’en parer de nouveau, je ne prétends à l’estime de personne, jusqu’à ce
que j’aie prouvé à tout le monde que personne ne doit rougir de m’avoir
estimé.
C’est par une suite de cette délicatesse que, dès que j’ai été attaqué,
je n’ai pas cru devoir remplir aucune fonction de judicature ou
d’autres charges. Un homme attaqué, quand il a l’honneur d’appartenir à
un corps, doit se justifier ou se retirer. Quel magistrat oserait monter
au tribunal pendant qu’on est en suspens s’il est digne d’y siéger? de
quel front irait-il prononcer sur la fortune, l’honneur ou la vie des
autres, quand il est lui-même courbé sous le glaive de la justice; et
s’asseoir au rang des juges, quand l’attente d’un arrêt l’a presque jeté
parmi les coupables? Il faut être reconnu intact et pur, avant d’oser
paraître sous la robe ou le mortier; et l’audace de revêtir ces marques
de dignité, si révérées dans l’homme honorable, ne sert qu’à mieux faire
éclater l’avilissement d’un sujet dégradé dans l’opinion publique. Le
premier malheur sans doute est de rougir de soi; mais le second est d’en
voir rougir les autres. Je ne sais pourquoi je vous dis toutes ces
choses, que vous n’entendez seulement pas. Je me retire, moi, parce que
j’ai quelque chose à perdre.... Vous.... vous pouvez aller partout.
_A vous, monsieur Bertrand._
Avez-vous lu, monsieur, le long mémoire tout saupoudré d’_opium_ et
d’_assa fœtida_, qui court sous votre nom? Je ne vous parle point de la
diction, parce que c’est ce qui doit nous importer le moins, à vous et à
moi qui ne l’avons pas écrit: je n’ai fait que l’entre-lire, parce qu’on
y sent je ne sais quoi de fade, de saumâtre et de mariné, qui le rend
tout-à-fait désagréable au goût: mais comme il a paru sous votre nom, je
vais y répondre comme s’il était de vous; il n’est pas toujours facile,
messieurs, dans vos fournitures provençales, de distinguer la facture du
vendeur de celle qu’on présente à l’acheteur: allons au fait, je suis
pressé, car dans ce moment-ci la foule est aux mémoires. Que dit le
vôtre?
Madame Goëzman a donc toujours juré ses grands dieux qu’elle ne rendrait
pas les quinze louis? En vérité vous le dites tant de fois, qu’on serait
tenté de croire que c’est pour moi contre elle que vous écrivez; du
moins jusqu’à la vingt-sixième page, y a-t-il peu de chose qui contrarie
cette idée; et sans la fin du mémoire, sans le fond du sac, où la
marchandise étant plus avariée, le goût marin se sent davantage, en
vérité je n’aurais que des grâces à vous rendre.
Au reste, si madame Goëzman a dit tant qu’elle ne rendrait jamais _ces
misérables quinze louis_, elle les a donc reçus; car en termes de
commerce la banqueroute suppose toujours la recette, comme vous savez:
je tâche de parler à chacun sa langue familière, pour être entendu de
tout le monde. Le fait des quinze louis une fois bien avéré, et la
certitude renouvelée par vous que jamais on n’a sollicité pour moi que
des audiences auprès de madame Goëzman, le reste va tout seul.
En vingt-six mots j’ai déjà répondu aux vingt-six premières pages du
mémoire du sieur Dairolles-Bertrand ou Bertrand-Dairolles; car il
n’importe guère comment les noms s’arrangent sous ma plume, pourvu qu’on
sache de qui je veux parler.
Mais qu’ils ont donc l’épiderme chatouilleux, ces messieurs! en voici un
à qui je n’ai donné qu’un petit cinglon dans une note de mon supplément,
et à qui ce petit cinglon fait verser des flots de bile, et répondre par
quarante-quatre pages d’injures.
Le sieur Marin, comme je l’ai établi dans son article, connaissant assez
son Bertrand pour savoir que c’est un homme sans caractère, qui a peu de
suite dans les idées, toujours aux extrêmes, enthousiaste, exalté comme
un grenadier à l’assaut, ou faible comme un pleurard milicien qui voit
le premier feu; le sieur Marin, dis-je, s’était flatté qu’en l’effrayant
d’un décret certain, d’une condamnation possible, il l’empêcherait de
dire la vérité avec une extension qui pût compromettre M. et madame
Goëzman; et c’est ce que le sieur Marin avoua devant six témoins chez ma
sœur, le jour que M. Goëzman l’accompagna jusqu’à la porte, et qu’il lui
lut sa dénonciation, à peu près comme on donne une ample instruction à
son plénipotentiaire.
Il faut que Bertrand et vous ne fassiez tous, nous disait-il, que des
dépositions courtes, sans parler _de ces misérables quinze louis_; et
avant peu j’arrangerai l’affaire.
Mais comment l’arrangera-t-il, M. Marin? Personne n’ayant parlé des
quinze louis, la fausse déclaration de Lejay, qui n’en parle pas non
plus, restera dans toute sa force, et les faits y contenus n’étant
contrariés juridiquement par personne, la dénonciation faite au
parlement en acquerra un nouveau prix; et cette manœuvre était (comme
dit Panurge, ou plutôt frère Jean) le joli petit _coutelet_ avec lequel
l’ami Marin entendait _tout doucettement m’égorgiller_. Mais le soin
qu’il prit pour me décevoir sur la dénonciation qu’il prétendait être en
ma faveur, pendant que j’étais sûr du contraire, m’inspira de la
défiance; et l’horreur de lui voir conseiller de sacrifier Lejay
m’ouvrit les yeux sur le secret de sa mission.
Il n’y a rien de sacré pour ces gens-ci, me dis-je; il faut redoubler
d’attention sur leur conduite, et me trouver demain à l’entrevue des
deux compatriotes, Marin et Bertrand.
Enfin, pour ne pas rebattre ennuyeusement tout ce qu’on a lu dans
l’article _Marin_ (car ces messieurs sont tellement identifiés, que
parler à l’un c’est répondre à l’autre), tout le fond de la conduite du
sieur Dairolles est appuyé sur deux points capitaux, la mémoire parfaite
et l’oubli total.
Par exemple, il se souvient bien qu’il lui est échappé de dire beaucoup
de choses, dont il ne se souvient pas le jour de sa déposition.
Mais il se souvient bien que le sieur Marin ne lui a pas conseillé ce
jour-là de changer sa déposition.
Il ne se souvient pas des choses que le sieur Marin m’a dites, ni de
celles que je lui ai répondues dans son cabinet ce même jour;
Mais il se souvient bien qu’il y a raconté, lui, dans le plus grand
détail, ce qu’il avait dit et fait au Palais.
Il ne se souvient pas si les commis de Marin étaient ou non dans son
cabinet quand nous y dissertions;
Mais il se souvient bien que nous y restâmes seuls quand le sieur Marin
nous quitta pour se raser.
Il ne se souvient pas des choses qu’il a pu dire, en quittant le sieur
Marin l’après-midi, à la dame Lépine, à sa sœur, au docteur Gardane;
Mais il se souvient bien que Marin lui dit en propres termes, qu’il
fallait qu’il allât chez M. Goëzman; que ce dernier, sachant la vérité
de sa bouche, ferait enfermer sa femme, et dirait ensuite au parlement:
Je me suis fait justice; car il ne faut pas que la femme de César, etc.,
etc.
Il ne se souvient pas qu’il ait dit à quatre personnes chez Lejay le
lendemain: Ils veulent me faire changer ma déposition; ils me vexent à
ce sujet; pour qui me prend-on! je suis vrai dans tout ce que je dis et
fais; je persisterai, j’en ai porté ce matin l’assurance au greffe;
Mais il se souvient bien qu’il a été au Palais, ce jour-là, dire quelque
chose dont il ne se souvient plus.
Voilà certes un beau sujet pour le prix de l’académie de chirurgie en
1774. Gagner la médaille en expliquant comment la cervelle du pauvre
Bertrand a pu tout-à-coup se fendre en deux, juste par la moitié, et
produire dans sa tête une mémoire si heureuse sur certains faits, si
malheureuse sur certains autres? Comment le grand cousin Bertrand a pu
devenir tout-à-coup paralytique d’un côté de l’esprit, et d’une façon si
curieuse pour les amateurs, que la partie de sa mémoire qui charge Marin
est paralysée sans ressource, pendant que toute la partie qui le
décharge est saine, entière, et d’un brillant si cristallin, que les
plus petits détails s’y peignent comme dans un fidèle miroir?
Ce sont là, mon cher Bertrand, les petites remarques qui m’ont fait dire
dans mon supplément: «N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre
Dairolles, qui ne veut pas être nommé Bertrand, etc.?» Vous avez donné
une assez bonne explication du motif qui vous avait fait désirer de
n’être appelé que Dairolles et non Bertrand dans mon mémoire. C’était,
dites-vous, pour que nos deux noms ne fussent accolés nulle part; car,
_dis-moi qui tu hantes, etc._ Tout cela est joli, mais pas assez simple.
J’avais pensé, moi, que jouer un rôle à deux visages dans cette affaire,
sous le nom de Dairolles seulement, cela ne ferait pas de tort au
Bertrand qui signe les lettres de change, et qui doit être connu sous ce
nom dans le commerce pour un homme vrai, s’il veut conserver quelque
crédit.
Mais comment vous et Marin, qui avez de l’esprit comme quatre et du sens
commun, avez-vous pu vous tromper à cette expression de _pauvre un tel_,
qui ne se dit jamais sans qu’un geste d’épaule en fixe le vrai sens?
Quoi! vous avez cru que je parlais de vos facultés numéraires? Lorsqu’on
dit d’un homme, ce pauvre un tel, ce n’est jamais dans le sens
d’_esurientes implevit bonis, etc._, mais toujours dans celui de _beati
pauperes spiritûs_. Voilà mon cher psalmiste, ce que vous ne pouvez pas
honnêtement ignorer, vous qui parlez latin comme madame Goëzman. Mais
vous croyez peut-être que je vous trompe sur la pitié que votre mémoire
inspire; tenez, lisez avec moi.
(Page 15.) «En effet, je ne parle pas au sieur Gardane, mais à des juges
respectables qui n’ont pas de peine à supposer des sentimens honnêtes à
d’honnêtes citoyens.» Ainsi vous apportez en preuve de votre probité la
supposition que les juges doivent faire que vous êtes honnête parce
qu’ils sont respectables. Est-ce là raisonner? Je m’en rapporte. «Et ils
avoueront (les juges) de bonne foi que si le sieur Marin m’avait tenu ce
discours (de changer la déposition), j’en aurais été indigné; toute
considération aurait cessé; j’aurais consigné dans mes interrogatoires
cette proposition; et dans ma confrontation avec lui, je l’aurais
certainement interpellé sur le fait en question; or, cela n’est pas
arrivé, ce fait est donc un mensonge avéré de la part du sieur Gardane.»
Qu’est-ce que tout cela veut dire? Mettons-le en français.» Les juges
(qui ont décrété Bertrand) avoueront de bonne foi que, si Marin avait
tenu ce propos (à Bertrand son agioteur), Bertrand, indigné, l’aurait
consigné au procès (ce qui aurait nui à Marin); or Bertrand n’a pas
consigné ce fait contre Marin (qui tient la bourse de tous deux); donc
Gardane est un imposteur de l’avoir dit.» Et l’on appelle cela des
défenses! C’est de bel et bon galimatias double, où l’auteur ne s’entend
pas plus qu’il ne se fait entendre aux autres. Réellement je vous
croyais plus avancé dans la composition. Mais ceci me paraît être du
Marin tout pur.
C’est encore une chose assez curieuse que de voir comment ces messieurs
s’accordent sur les faits. Je prends au hasard le premier trait qui me
tombe sous la main; et il est d’autant plus grave, qu’il s’agit ici de
la première impression que firent sur tout le monde la colère et les
menaces de M. Goëzman; et que cette impression, qui a dirigé les
premières démarches de chacun, a dû au moins laisser d’elle un souvenir
très-net. Écoutons raconter ces messieurs. «Sitôt que je l’appris, dit
Bertrand (page 8 de ce mémoire), j’allai chez le sieur Marin, et je le
priai instamment de voir M. Goëzman, et d’engager ce magistrat à se
trouver chez lui, où je me rendrais, et tâcherais de l’engager à ne
faire aucun éclat. Sitôt que je l’appris, dit Marin (page 3 de son
mémoire), je m’efforçai de persuader au sieur Bertrand de voir M.
Goëzman, et de lui dire tout ce qu’il savait.»
Je ne vous le fais pas dire, messieurs, je vous copie fidèlement: mais
quelle volupté pour moi de montrer à la cour le doux ami Marin et le
grand cousin Bertrand, à genoux l’un devant l’autre, sur le fait le plus
important du procès! Marin, les bras étendus, _s’efforçant de persuader
à Bertrand_ (qui résistait apparemment) _de voir M. Goëzman_ POUR
L’APAISER; et Bertrand les mains jointes, _suppliant instamment Marin_
(qui sans doute n’en voulait rien faire) _de lui procurer l’occasion de
voir ce magistrat_ POUR L’APAISER.
Et pourquoi tant de maladresse, je vous prie? pour tâcher de persuader
au public que j’avais grand’peur, et que Marin et Bertrand me rendaient
à l’envi le signalé service d’intercéder pour moi auprès de M. Goëzman.
Mais cette contradiction entre les deux compatriotes jette un grand jour
sur ce qu’ils ont tant intérêt de cacher à la cour, le conseil donné par
Marin de changer la déposition. On a vu Bertrand (p. 8 de son mémoire)
prier le sieur Marin _de l’aboucher avec M. Goëzman pour l’apaiser_.
Mais voici bien autre chose (p. 10). «Le sieur Marin me conseilla
d’aller voir M. Goëzman, qui me recevrait bien; il ajouta que ce
magistrat, instruit par moi-même de tous les faits, prendrait sans doute
des moyens pour arrêter les suites de cette affaire; qu’il ne fallait
pas que l’amitié que je portais à la maison du sieur de Beaumarchais me
fît manquer aux égards qu’on devait à un magistrat honnête, intègre et
vertueux. Je rentrai chez moi; _j’étais troublé de tout ce qui se
passait_, absorbé dans mes idées; on s’aperçut de cette altération. On
me questionna beaucoup; je rendis compte de la situation de mon âme; _je
dis que j’étais occupé du conseil que le sieur Marin m’avait donné
d’aller voir ce soir M. Goëzman. Que dirai-je? Comment me recevra-t-il?
Ma déposition est faite, que résultera-t-il de cette visite?_ J’aime
mieux ne point aller chez lui.»
Ainsi donc le sieur Bertrand, si empressé de voir M. Goëzman, et qui
demandait si instamment au sieur Marin l’entrevue avec ce magistrat est
troublé, et n’ose plus se présenter chez lui sitôt qu’il a déposé: _Que
lui dirai-je? comment me recevra-t-il?_ MA DÉPOSITION EST FAITE. Mais
puisque cette déposition faite troublait le sieur Bertrand et
l’éloignait de M. Goëzman, pourquoi le sieur Marin, qui n’ignorait pas
la déposition, insistait-il à l’y envoyer? Pourquoi l’encourageait-il à
faire cette démarche? Et lorsqu’il dit (selon Bertrand) «qu’il ne
fallait pas que l’amitié qu’il portait à la maison du sieur de
Beaumarchais le fît manquer aux égards dus à un magistrat honnête,
intègre et vertueux,» ne supposait-il pas que la famille de Beaumarchais
avait suggéré la déposition du sieur Bertrand? Ne préjugeait-il pas en
faveur de M. Goëzman? N’engageait-il pas le sieur Bertrand à aller voir
ce magistrat, pour convenir des moyens qu’il y aurait à prendre, afin de
faire une déposition différente de celle que le sieur Bertrand avait
faite, et que le sieur Marin supposait _dictée par la famille de
Beaumarchais_ contre un magistrat respectable et vertueux?
Voilà donc en substance le conseil de changer la déposition donné par
Marin, et l’injure faite à la famille de Beaumarchais, constatés par les
mémoires de ces messieurs, injure que le sieur Marin, comme on le voit,
préméditait d’avance et qu’il a prodiguée depuis dans son mémoire.
Reste à jeter, monsieur Bertrand, un coup d’œil sur votre confrontation
avec le docteur Gardane, dont vous nous donnez une version à votre
manière, c’est-à-dire bonne pour ce qui vous profite, et louche sur ce
qui l’intéresse.
Vous avez là une singulière maladie! mais ce docteur dont le cerveau est
bien entier, ses deux lobes également sains, vient de présenter une
requête au parlement, afin d’obtenir une réparation d’honneur, avec
affiche de l’arrêt, pour toutes les horreurs dont vous avez voulu le
souiller: cela ne fait rien à notre affaire.
Mais ce qui y fait beaucoup est la partie de cette confrontation où ce
médecin vous reproche d’être venu pâle et l’air égaré chez la dame
Lépine un jour, devant neuf personnes, lui dire: «Mon ami, tâtez-moi le
pouls, je dois avoir la fièvre. Ah! messieurs, je viens de les prendre
les mains dans le sac: c’est une horreur, je suis perdu; vous l’êtes
aussi, M. de Beaumarchais. Je viens de dîner chez une dame avec quatre
conseillers de grand’chambre, qui, ne me connaissant pas, se sont
expliqués sans ménagement sur l’affaire, et ont fini par assurer que
l’intention du parlement était de traiter sans pitié Lejay, Bertrand et
Beaumarchais, pour avoir osé toucher à la réputation du magistrat le
plus intègre, etc.»
Je me rappelle fort bien tous ces faits, et comment vous refusâtes
obstinément de me dire le nom des quatre conseillers; comment je me mis
en colère; et comment enfin je résolus de n’avoir plus aucun commerce
avec un homme aussi faux et aussi faible.
L’anecdote du cartel intercepté, dont parle la confrontation, est
apparemment la suite de cette colère.
Mais que vouliez-vous donc dire, monsieur, en m’invitant à prendre une
épée d’or? Est-ce que vous aviez posé pour loi de ce combat que la
dépouille du vaincu resterait au vainqueur? Les gens de votre état ont
beau être en colère, ils ne perdent jamais la tête.
Mais quelle est enfin cette affreuse histoire des quatre conseillers?
Était-ce encore un piége de Marin? Car on m’en a tendu mille en trois
mois, pour m’engager à faire une fausse démarche. Était-ce un leurre ou
une vérité? Comme ce fait intéresse l’honneur de la magistrature, et
qu’il importe autant au parlement qu’à moi qu’il soit éclairci, avant de
juger l’affaire, je supplie la cour d’ordonner qu’il soit informé
scrupuleusement sur ce fait; que les neuf témoins soient entendus; que
le sieur Bertrand soit interrogé sur le nom de la dame, sur celui des
convives du dîner, sur leurs discours, etc., etc.
Dans une affaire aussi importante, un tel examen n’est pas à négliger.
Ou le sieur Bertrand est un fourbe, qui doit être puni pour avoir
calomnié quatre magistrats sur le point le plus délicat de leur devoir,
dans la seule vue de nous effrayer; ou les quatre conseillers reconnus
doivent être suppliés de vouloir bien se dispenser de juger dans une
affaire sur laquelle ils ont montré tant de partialité.
Jusqu’à ce moment nous avions tous aimé ce Bertrand, quoiqu’il soit
entaché du petit défaut d’altérer toujours la vérité; mais il y a
beaucoup de gens en qui l’habitude de mentir est plutôt un vice de
l’éducation, une faiblesse, un embarras de savoir que dire, qu’un
dessein prémédité de mal faire. Et dans le fond cela revient au même.
Une fois connus, ce n’est plus qu’une règle d’équation très-aisée, et
qui ne gêne personne. _Il a dit cela, donc c’est le contraire_; et les
choses n’en vont pas moins leur train.
Mais, pour cette aventure, elle est trop sérieuse, il n’y a pas moyen
d’y appliquer notre équation. Qui sait si l’éclaircissement de ce fait
ne nous montrera pas le nœud caché de toute l’intrigue entre Bertrand,
Marin, et consorts?
_Tel qui croyait n’avoir harponné qu’un marsouin,_
_Amène quelquefois un lourd hippopotame._ R. S. 4.
En courant une chose, on en rencontre une autre; et c’est ainsi qu’un
cénobite allemand, en cherchant le grand-œuvre dans la mixtion de divers
ingrédiens méprisables, n’y trouva pas à la vérité la poudre d’or qui
devait enrichir le genre humain, mais découvrit, chemin faisant, la
poudre à canon, qui le détruit si ingénieusement. Ce n’est pas tout
perdre; et, comme on voit, en toute affaire il est bon de chercher,
informer, scruter: aussi espéré-je que la cour voudra bien ordonner
qu’il soit informé sur le fait des quatre magistrats, avant de s’occuper
de l’examen des pièces du procès.
La fin de votre mémoire, monsieur, n’a aucun rapport à l’affaire
présente; mais il n’est pas moins juste de vous donner satisfaction sur
tous les articles.
A l’occasion d’une lettre que le sieur Marin vous a forcé de lui écrire,
et que j’ai osé prévoir n’être jamais préjudiciable qu’à vous, vous me
reprochez les services que vous avez bien voulu me rendre, et dont j’ai
toujours été très-reconnaissant: cela est dur.
Je vous dois, dites-vous, le luminaire du convoi de ma femme que vous
m’avez fourni. A la rigueur cela se peut: j’ai même quelque idée que
depuis cet affreux événement, qui a renversé ma fortune encore une fois,
l’épicier de la maison s’est plaint qu’un autre eût fait le bénéfice de
cette triste fourniture: je lui dis alors ce que je vous répète
aujourd’hui. Abîmé dans la douleur de la perte d’une femme chérie, vous
sentez que tous les détails funéraires, confiés à quelque ami, m’ont été
absolument étrangers. Mais à cette époque il a été payé chez moi pour
39 mille francs de dettes, mémoires ou fournitures; comment avez-vous
négligé de parler de la vôtre alors? Était-ce pour me rappeler un jour
au plus affreux souvenir, en me demandant, par la voie scandaleuse d’un
mémoire imprimé, 150 ou 200 livres, qui vous auraient tout aussi bien
été payées que d’autres mémoires de vous, du même temps, que je trouve
acquittés pour huile, anchois, etc.?....
Vous avez depuis été chargé par moi d’un billet de 2000 livres que j’ai
été obligé de rembourser par l’insolvabilité du vrai débiteur, et que
j’ai chez moi; s’il vous est dû des frais de poursuite, de courtage,
escompte, etc..... ou même quelque appoint, je suis bien éloigné de vous
refuser le juste salaire de vos soins en toute occasion.
Le jour qu’il a plu au roi de me rendre à ma famille, à mes affaires,
mes parens accoururent m’apporter cette bonne nouvelle en prison. On est
toujours pressé de quitter de pareils domiciles; mais le loyer, le
traiteur, le greffe, les porte-clefs, tout est hors de prix dans ces
maisons royales: je me rappelle bien que je vidai ma bourse, et que ma
sœur, pour compléter la somme et m’emmener bien vite, tira douze louis
de sa poche, et que je ne l’embrassai seulement pas pour la remercier de
ce service.
Comment donc arrive-t-il aujourd’hui que vous, qui aviez à la vérité
d’excellentes raisons pour ne pas me visiter en prison, et qui, le seul
de tous les gens de ma connaissance, n’avez jamais osé y mettre le pied,
vous vous trouviez mon créancier de douze louis que vous ne m’avez pas
prêtés pour le fait de ma sortie? Pour cet article, monsieur, comme je
l’ai remboursé à ma sœur, qui me l’avait avancé, permettez qu’il soit
rayé de votre mémoire; et puisque les bons comptes font les bons amis,
pour le petit restant que je puis vous devoir, vous avez de moi depuis
un an deux effets de cent louis chacun, dont j’ai espéré que vous
voudriez bien me procurer le paiement (en reconnaissant vos peines, bien
entendu), vous m’obligerez de m’acquitter envers vous par vos mains; ou
s’ils sont d’une trop longue rentrée, le sieur Lépine, mon beau-frère,
dont vous connaissez les talens, la fortune indépendante, le grand
commerce et le crédit, et dont vous paraissez autant révérer l’honnêteté
que j’aime sa personne, a dans ses mains un effet de quatorze mille
francs à moi, sur le roi, dont il s’est chargé de solliciter le
paiement; il voudra bien vous tenir compte de trois ou quatre cents
livres, si je vous les dois, et nous serons quittes.
A toutes les amères tirades dont votre mémoire est plein à ce sujet,
j’avais d’abord ainsi répondu:
On sait qu’il y a beaucoup de gens du sud, à Paris, dont l’unique métier
est d’obliger tout le monde. Y a-t-il un mariage dans une famille? ils
ont des gants, des cocardes et des odeurs: un repas? des olives, du
thon, du marasquin: des besoins? de l’argent et un dépôt tout prêt pour
vos effets: un voyage? des courroies, des malles, des selles et des
bottes: et puis, à propos de bottes, ils prétendent à la reconnaissance
en présentant le mémoire.
Tout considéré, j’ai eu peur que cette réponse ne vous offensât; je l’ai
retranchée pour y substituer le détail plus sérieux que vous venez de
lire, et j’espère que vous m’en saurez gré.
Mais pendant que je relève ici les erreurs d’un autre, je m’aperçois que
j’ai pensé en faire une à l’article _Marin_. «Pourquoi ces juifs (ai-je
dit) qui vont et viennent de chez vous chez lui, et de chez lui chez
vous?» J’avais soupçonné que ces juifs qui venaient chez Bertrand de la
part de Marin étaient chargés d’espionner ce que disaient ou faisaient
les honnêtes gens de la maison de ma sœur. Mais j’ai appris depuis que
ces juifs y venaient pour des affaires absolument étrangères aux
honnêtes gens de la maison de ma sœur. Je fais justice à moi comme aux
autres, et suis toujours prêt à m’accuser quand je me prends en faute ou
en erreur.
Je me rappelle encore que dans ma première chaleur, en vous lisant,
j’avais résolu, mon cher Bertrand, de répondre assez durement à votre
mémoire; mais le sieur Marin ayant émoussé d’avance la pointe de mon
plus sanglant reproche, par l’aveu qu’il fait de vous avoir donné ses
fonds à tourmenter, je n’en dirai rien; ce ne serait plus qu’une
insipide injure, et cela ne me va point: les honnêtes gens me savent gré
de vous répondre; les gens de goût me blâmeraient de vous piller.
Quant aux lettres du sieur Marin et de vous, relatées dans son mémoire
ou dans le vôtre, je ne sais lequel (eh!.... c’est beaucoup mieux que je
ne pensais; elles sont, ma foi, dans tous les deux: tant mieux, on ne
saurait trop multiplier les belles choses), permettez que je les range
pour l’importance à côté de celles du comte de la Blache, qui écrit
ainsi que vous, messieurs, très-délicatement. Toutes ces lettres étaient
réellement des ouvrages à imprimer. Mais le dégoût que vous cause comme
à moi, messieurs, une autre lettre imprimée par Marin et signée
_Mercier_, doit-elle nous empêcher de lui donner aussi un rang dans la
collection? Si elle est affreusement dictée, au moins a-t-elle quelque
mérite au fond.
On se rappelle assez qu’un des objets du sieur Marin est de prouver que
j’avais grand’peur de M. Goëzman; et sur ce fait, on n’a pas sans doute
oublié ma lettre à M. de Sartines sur M. Goëzman, imprimée page 31 de
mon mémoire à consulter; on n’a pas oublié mes réponses à M. le premier
président, ni mon dédain pour les offres de Marin d’arranger l’affaire;
on n’a pas oublié que je fus chez ce dernier le jour de la déposition de
Bertrand. Or, c’est de cette visite où je portais la défiance de
l’avenir et le mécontentement du passé, surtout un reste d’aigreur de la
scène de la veille chez ma sœur, que messieurs les témoins aux gages de
mon bienfaiteur Marin écrivent d’avance au sieur Bertrand, et lui
offrent d’affirmer avec lui que j’arrivai en étendant les bras: mais il
faut écouter ces messieurs eux-mêmes. «Je me souviens (dit l’un d’eux
parlant de moi) qu’en étendant les bras vers M. Marin, il lui avait dit,
avec une chaleur que j’ai prise pour un sentiment vrai, pour un élan du
cœur: _Ah! mon ami, je vous dois tout, l’honneur et la vie._» Et dans
cette lettre qui pétille de bêtises, le clerc du gazetier, oubliant
qu’il écrit à Bertrand, plus instruit que lui-même de toute la conduite
de Marin à mon égard, a la gaucherie d’ajouter en style de _témoin_ qui
répète sa leçon du greffe: «Il est bon de remarquer que cet aveu était
le prix des démarches faites par M. Marin pour lui sauver l’un et
l’autre.»
Témoin mon ami, je vous suis obligé de votre remarque. Il est bon de
remarquer à mon tour que cette lettre porte d’un bout à l’autre le
caractère d’un maladroit qui en instruit un autre: «Vous souvient-il,
monsieur?.... Ne vous rappelez-vous pas?.... Vous souvient-il
encore?....» et qu’elle finit par la douce invitation que fait le
maladroit à l’autre maladroit de se joindre à lui pour me dénigrer. «Il
me suffit d’avoir démasqué l’imposture; c’est un mérite que je serais
jaloux _de partager avec vous_.» Enfin, pour couronner l’œuvre, un
troisième maladroit, aux mêmes gages que les deux autres, écrit au
premier: «Si mon témoignage est nécessaire à l’appui de ces faits, je ne
m’y refuserai point.» Et voyez Marin s’extasier de son adresse, et
s’écrier: «Assurément on ne dira pas que ces lettres soient mendiées,
qu’elles soient concertées;» et pour qu’on ne puisse jamais douter que
ces lettres sont de lui, nous dire ensuite spirituellement: «Les sieurs
Mercier et Adam (_ses commis_), indignés de l’audace du sieur de
Beaumarchais, ont _eux-mêmes_ écrit également les deux lettres
suivantes.» Ces commis qui _ont écrit eux-mêmes_! Et Marin qui certifie
que c’est bien _eux-mêmes_ qui ont écrit! Lorsque le maître de la
classe, au collége, avait fait nos épîtres de bonne année, il ne
manquait jamais de certifier à tous les parens, au bas de la copie, que
c’étaient les enfans _eux-mêmes_ qui les avaient écrites; et par le mot
écrire, il entendait, comme le précepteur Marin, _composer_, _dicter_;
et les bons parens larmoyaient de plaisir de voir leurs enfans de petits
prodiges; comme vous et moi pleurons de joie de voir les défenses de M.
Goëzman et la Gazette de France en des mains aussi pures, et livrées à
des gens aussi véridiques.
Ceci me ramène tout naturellement, comme on voit, à M. Goëzman; car le
sieur Marin n’a jamais été pour moi qu’un pont-volant jeté légèrement
sur le ravin, pour atteindre l’ennemi à la rive opposée. Que si l’on
trouve par hasard un rapport intime entre la conduite du sieur Marin
envers Bertrand, et celle que tenait en même temps M. Goëzman envers
Lejay, ce ne sera pas ma faute; moins encore si, ne tirant de ma part
aucunes conséquences de tous ces rapports contre ce magistrat, le
parlement bien éclairci se trouve en état de les tirer lui-même.
Mais que de monde occupé à vous soutenir, monsieur! _Tot circa unum
caput tumultuantes deos!_ Tant d’amis qui parlent si haut pour vous,
quand vous vous défendez si mal! on voit bien qu’il vous est plus aisé
de trouver de grands défenseurs que de bonnes défenses. Cependant, en
contemplant votre édifice soutenu par madame Goëzman, les sieurs Marin,
Bertrand, Baculard et autres, on est tenté de retourner sa phrase, et de
convenir que vos défenseurs ne valent pas mieux que vos défenses; puis
comparant ce que vous écrivez vous-même avec les mémoires ou lettres de
tous ces messieurs, on est forcé de refaire encore son thème, et
d’avouer que, toutes mauvaises que sont vos défenses, elles valent
encore mieux que vos défenseurs. Quant à moi, pour ne vous laisser rien
à désirer sur mon opinion à cet égard, je vous dirai franchement qu’à
votre place, et pour mon usage, je ne voudrais pas plus de vos
défenseurs que de vos défenses.
Mais je ne confonds pas avec ces défenses les services essentiels que
vous rend publiquement M. le président de Nicolaï. Mon profond respect
pour le nom de Nicolaï, qui a toujours tenu rang distingué dans la robe
et dans l’épée, celui que je porte à tous messieurs les présidens à
mortier, surtout celui que M. le président de Nicolaï sait bien que j’ai
pour sa personne, aurait peut-être dû me faire trouver grâce à ses yeux
dans une querelle qui lui était si étrangère.
Cependant j’apprenais de tous côtés que M. le président de Nicolaï, non
content de solliciter en faveur de M. Goëzman, parlait dans le monde
très-désavantageusement de moi. Il me revenait aussi que MM. Gin et Nau
de Saint-Marc semaient, au sujet du procès auquel la plainte de M. le
procureur général avait donné lieu, les discours les plus indiscrets,
soit en montrant toute leur partialité pour M. Goëzman, soit en
m’injuriant sans aucune retenue.
Mais quoiqu’il me fût très-essentiel de prendre les voies de droit pour
écarter de pareils juges, j’eus la respectueuse délicatesse de dire, par
ma requête du mois d’août dernier, que je m’en rapportais à leur
déclaration sur la vérité des faits qui y étaient exposés. Par l’arrêt
qui intervint, la cour leur donna acte des déclarations par eux faites,
et en conséquence elle mit néant sur ma requête.
Depuis ce temps, je suis resté tranquille, quoique M. le président de
Nicolaï, non seulement ait continué à me déchirer sans ménagement, mais
encore ait ouvertement sollicité pour M. Goëzman, qu’il conduit chez
tous nos juges, et dont il distribue et fait distribuer publiquement les
mémoires chez lui. Ce n’est plus même un secret qu’il a conseillé M.
Goëzman dans cette affaire. M. Goëzman nous l’apprend dans sa note
imprimée page 6, où il s’exprime ainsi: «Ce fut d’après _le conseil_
d’un des présidens de la cour (M. de Nicolaï; il est trop généreux pour
me démentir), que j’ai exigé du sieur Lejay qu’il déclarât par
écrit..... etc.» M. le président de Nicolaï a donc conseillé M. Goëzman;
c’est par son conseil que M. Goëzman a fait faire une déclaration au
sieur Lejay. Or l’art. 6 du tit. 24 de l’ordonnance de 1667 porte que
«le juge pourra être récusé s’il a donné conseil, s’il a sollicité ou
recommandé.» M. de Nicolaï est doublement dans le cas de cet article,
puisqu’il a donné conseil, et qu’il sollicite ouvertement. D’après cela
je me suis cru en droit de profiter de la disposition de la loi, et de
donner en conséquence, le 16 décembre 1773, ma requête en récusation
contre M. de Nicolaï: et comme il m’est aussi important d’écarter ses
sollicitations que son suffrage, j’ai observé à la cour, par cette
requête, que l’article 14 de l’ordonnance de François Iᵉʳ de 1539 défend
expressément à tous présidens et conseillers de solliciter dans les
cours où ils sont officiers. Voici les termes:
«Nous défendons à tous présidens et conseillers de nos cours souveraines
de solliciter pour autrui les procès pendans ès cours où ils sont
officiers, et d’en parler aux juges directement ni indirectement, sous
peine de privation de l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an,
et d’autres plus grandes peines s’ils y retournent; dont nous voulons
être avertis, et en chargeons notre procureur général sur les peines que
dessus.»
L’ordonnance de 1667 a renouvelé la même disposition sur l’article 6 du
titre 24 des récusations. «Sans qu’ils (les présidens ou conseillers)
puissent solliciter pour autres personnes, sous peine d’être privés de
l’entrée de la cour et de leurs gages pour un an, ce qui ne pourrait
être remis ni modéré pour quelque cause ou occasion que ce soit;
chargeons nos procureurs généraux de nous en donner avis, à peine d’en
répondre par eux, chacun à leur égard, en leur nom.»
Fondé sur des textes aussi précis, j’ai conclu par ma requête à ce
qu’attendu qu’il est prouvé par écrit que M. le président de Nicolaï a
donné conseil à M. Goëzman, et qu’il est de notoriété qu’il sollicite
ouvertement et journellement pour lui, il fût ordonné qu’il serait tenu
de s’abstenir du jugement du procès, sauf à M. le procureur général à
prendre tel parti qu’il avisera conformément aux ordonnances ci-dessus
citées.
Pour présenter cette requête, il fallait qu’elle fût signée d’un avocat
titulaire; la crainte de déplaire à un président à mortier les a tous
éloignés. Forcé de m’adresser à M. le premier président pour m’en
commettre un, j’ai eu l’honneur de le voir: ce magistrat m’a donné sa
parole que M. de Nicolaï ne serait pas de mes juges; et sur cette parole
respectable j’ai consenti à ne pas user du droit que j’avais de donner
ma requête. En effet, M. le président de Nicolaï s’est abstenu de se
trouver aux chambres depuis que le rapport de ce procès est commencé.
Mais MM. Gin et Nau de Saint-Marc ont craint apparemment que je ne
manquasse de juges; malgré mes prières, ils ont constamment refusé de se
récuser.
Je me contenterai de leur rappeler ici le trait d’Auguste cité par
Suétone. Lorsque _Nonius_ fut accusé d’un crime atroce au sénat de Rome,
Auguste, qui l’aimait tendrement, voulut se lever et sortir du Capitole,
de peur de gêner les délibérations; et malgré les prières des
sénateurs, il n’y resta que très-peu de temps, _sedit per aliquot horas
in subselliis_; mais sans dire un mot, sans recommander la cause de son
ami, et sans jamais la solliciter pour lui: _tacitus ac ne laudatione
quidem judiciali data_.
Quel exemple pour MM. Gin et Nau de Saint-Marc, sans celui qu’ils ont
reçu de plusieurs de leurs confrères en cette affaire même! Mes
inquiétudes sur leurs liaisons avec M. Goëzman, et les discours qu’ils
ont tenus sur mon compte, ne devraient-ils pas être un assez puissant
motif pour les engager à s’abstenir du jugement? Je ne prononce point
sur leur conduite, je m’en plains seulement à eux-mêmes sans sortir du
respect dû à des conseillers de la cour. Mais pourquoi s’obstinent-ils à
être mes juges?
A l’égard du conseil que M. de Nicolaï a donné de faire les
déclarations, mon profond respect pour lui m’empêchera d’agiter la
grande question de savoir si l’aveu qu’on fait à la cour de ce conseil
est propre à disculper un homme, ou à en inculper deux.
Dois-je répondre au nouveau mémoire de madame Goëzman, divisé en trois
sections, sous le titre de première, seconde, et troisième _atrocité_,
où l’auteur, ne pouvant plus contester tous les faits rapportés dans mon
supplément, se réduit à les tordre, à les tourmenter pour se les rendre
moins défavorables; mais où il fait l’aveu public de la fidélité de ma
mémoire, et de mes citations, en supposant que le procès en entier m’a
été communiqué[24]? Le but de cet ouvrage est de prouver que j’ai voulu
corrompre M. Goëzman et gagner son suffrage: mais tandis que M. Goëzman
soutient que son suffrage était _ingagnable_, je soutiens, moi, que mon
procès était imperdable. Entre deux hommes aussi éloignés de se
rechercher dans aucune vue de corruption, quel autre motif pouvait
interposer de l’or, que le besoin pressant d’audiences d’une part, et le
refus constant d’en donner de l’autre?
L’obstination de mes ennemis à m’opposer un fantôme de corruption que
l’évidence des faits et la multitude des preuves ont mille fois anéanti
me force à m’arrêter encore un moment sur cette question trop rebattue.
Oui, j’ai donné de l’or pour obtenir des audiences qu’on me refusait
obstinément; et je n’ai pas fait plus de mystère de mes sacrifices que
de la fatalité qui les rendit indispensables.
Sur ce fait posons quelques principes.
Si l’on ne corrompt point un juge intègre avec de l’or, on n’arrive
point sans or à se faire écouter d’un juge corrompu.
Mais à quelles marques un particulier peut-il reconnaître dans quelle
classe est son juge? Est-ce aux bruits publics? aux avis secrets? aux
difficultés qu’on fait de l’admettre tant qu’il n’a pas employé l’or, ou
aux facilités qu’il trouve à s’introduire aussitôt que les sacrifices
sont consommés?
J’avoue qu’un plaideur peut être abusé par de faux bruits, par des avis
infidèles, se tromper même à la nature des obstacles qui lui barrent le
chemin; mais du moins en est-il sûr lorsque, forcé d’ouvrir sa bourse,
il se voit introduit à l’instant où son or est parvenu.
Quel est alors l’auteur de la corruption? quelle en est la malheureuse
victime? Dépouillé par un Algérien, un voyageur promet encore une rançon
pour échapper à l’esclavage: direz-vous qu’il a corrompu le corsaire?
C’est ainsi que les Syracusains portaient leur or à ce Verrès qu’on ne
pouvait aborder par aucune autre voie. C’est ainsi que ce visir, dont la
peau couvrit depuis le fauteuil du divan, refusait l’audience à tous les
Byzantins qui ne se faisaient pas précéder par un présent. C’est ainsi
que ce Henri Capperel, prévôt de Paris, condamné à mort pour avoir sauvé
un riche coupable et fait périr un innocent indigent, vendait la justice
aux infortunés qui la lui demandaient. C’est ainsi qu’un Hugues Guisi,
puni par le même supplice, exerçait de semblables concussions sur les
Parisiens d’alors. C’est ainsi qu’un Tardieu, de qui Boileau a célébré
l’infâme avarice, en usait avec les plaideurs de son temps. C’est ainsi
qu’un Veideau de Grammont, conseiller au parlement de Paris, auquel on
arracha la robe et qu’on bannit au commencement du siècle pour avoir
fait un faux sur un registre public, traitait les malheureux dont il
rapportait les procès. Enfin, c’est ainsi....., car tous les siècles et
tous les pays ont produit, au milieu des tribunaux les plus intègres,
des juges avares et prévaricateurs.
Mais les Siciliens, les Byzantins et toutes les autres victimes de la
cupidité des brigands que je viens de nommer, furent-ils taxés d’avoir
voulu les corrompre parce qu’ils avaient cédé à la dure nécessité de les
payer?
Il n’était réservé qu’à moi d’être accusé, pour avoir donné de l’or à un
juge, par le juge même que je n’ai pu aborder qu’au prix de cet or. Je
n’avais donc que le choix des maux avec un tel rapporteur: si je ne
payais pas, de perdre mon procès faute d’instruction; et si je payais,
d’être attaqué par lui-même en corruption.
Est-ce tout? non. Comme si ce rapporteur eût cru me trop bien traiter en
me laissant au moins choisir entre les maux qu’il offrait à mon courage,
l’or dont j’ai payé son audience est devenu dans ses mains le moyen
d’une double vexation. Il m’intente un procès au criminel pour en avoir,
dit-il, trop offert; quand je traîne avec moi le cruel soupçon qu’il
m’en fit perdre un au civil pour n’en avoir pas assez donné.
Changeons de style. Depuis que j’écris, la main me tremble toutes les
fois que je réfléchis qu’il faut ou mourir déshonoré, ou franchir les
bornes étroites que le plus profond respect avait imposées à mon
ressentiment. Il me semble voir chaque lecteur parcourant avec
inquiétude ce mémoire, et me disant: M. de Beaumarchais, vous plaisantez
vos petits adversaires, vous accablez les grands, tous les faits sous
votre plume s’éclaircissent, et votre justification s’avance à pas de
géant; mais un seul article afflige tous vos amis. Ces lettres de
protection de Mesdames, supposées pour gagner votre procès; ce désaveu
foudroyant des princesses; cette note d’un de vos mémoires supprimée par
sentence; la dénonciation que le comte de la Blache et M. Goëzman en
font contre vous à la nation; tout cela reste en arrière, et vous gardez
le silence. Ce fait, étranger à la cause, n’est pas sans doute
aujourd’hui du ressort du parlement; mais on le présente au public,
comme au seul tribunal où le déshonneur qu’on vous imprime doit vous
couvrir à jamais d’opprobre, ou retomber sur le front de vos ennemis.
Je vous entends, lecteur: je relis avec amertume les noms _d’audacieux_,
_de téméraire_, _d’imposteur_, que M. Goëzman me donne, et l’imputation
qu’il me fait _d’avoir abusé des noms les plus sacrés à l’appui de mon
intérêt et de mes vues iniques_; et mon courage renaît.
Quelque dessein que j’eusse formé d’abord de ne pas répondre à ces
affligeantes citations, j’ai réfléchi depuis qu’il valait mieux me faire
honneur de ma bonne foi en avouant publiquement mes torts, quels qu’ils
fussent, que de les laisser soupçonner plus grands, ce qui ne manquerait
pas d’arriver si je me renfermais dans un silence respectueux, que tout
le monde n’attribuerait pas à une cause aussi modeste.
En effet, si je m’étais rendu coupable d’imposture et de témérité en
publiant que Mesdames accordaient à mon affaire une protection décidée,
si j’avais eu la faiblesse de supposer qu’elles m’avaient donné par
écrit la permission d’honorer publiquement ma personne et mon procès
d’une aussi auguste protection, ne serait-on pas tenté de m’excuser
quand on saurait que le comte de la Blache, mon ennemi, par une
imposture plus odieuse encore, cherchait à me nuire chez tous nos juges,
en leur disant que Mesdames, qui m’avaient autrefois accordé leur
protection, ayant reconnu que je m’en étais rendu indigne par mille
traits déshonorans, disaient ouvertement qu’elles m’avaient chassé de
leur présence?
Sans prétendre excuser ici sur l’importance de l’occasion la faiblesse
qui m’est reprochée d’avoir abusé du nom des princesses, sans rappeler
combien il était dangereux pour moi que les propos du comte de la Blache
obtinssent créance sur l’esprit de nos juges, qu’aurais-je fait autre
chose en cette occasion que battre mon ennemi de sa propre arme, et
payer son horrible mensonge par un mensonge beaucoup moins coupable? Et
vous qui ne rapportez cette note et ce désaveu des princesses que pour
détourner, par une récrimination indiscrète et peu respectueuse,
l’attention du public un moment de dessus vous, la honte dont vous
cherchez à me couvrir vous lavera-t-elle de celle qui vous est si
justement reprochée dans une affaire à laquelle cette note et ce désaveu
sont absolument étrangers?
Mais si je n’avais pas supposé de fausses lettres pour appuyer un
mensonge; si je ne m’étais pas rendu coupable d’imposture, en publiant
que les princesses honoraient ma personne et mon procès d’une protection
particulière; si j’avais mérité seulement le reproche d’avoir donné trop
de publicité à une grâce accordée pour en faire usage auprès de mes
juges, le comte de la Blache, qui n’aurait pu l’ignorer, et qui vous
fait parler à présent, ne serait-il pas, ainsi que vous, doublement
odieux d’employer un si honteux moyen pour me déshonorer, sous l’espoir
que mon profond respect pour les princesses, dont il vous fait imprimer
le désaveu, retiendra ma plume aujourd’hui, comme il m’a fermé la bouche
depuis deux ans?
Mais si rien de tout cela n’existait; si, loin d’avoir supposé de
fausses lettres de protection pour parvenir à gagner mon procès, je
n’avais pas même commis l’indiscrétion de me vanter d’aucune protection
de Mesdames accordée à cette affaire; si, loin de _compromettre des noms
sacrés à l’appui de mon intérêt et de mes vues iniques_, je n’avais même
jamais songé à solliciter les princesses au sujet de ce procès; et si je
n’avais jamais publié verbalement ni par écrit, ni par aucune note
imprimée, que Mesdames accordaient leur protection à mon procès, de
quelle indignation les honnêtes gens ne seraient-ils pas saisis, de voir
le comte de la Blache et M. et madame Goëzman me traiter publiquement
d’audacieux, de téméraire, d’imposteur, et tenter de verser sur moi la
honte qui appartient tout entière au comte de la Blache, dans un
événement où je n’ai montré que respect, discrétion, modération et
patience!
Mon profond respect pour des personnes sacrées, la frayeur d’être accusé
de les compromettre en me justifiant, m’ont fermé la bouche depuis deux
ans, que le comte de la Blache a renouvelé sous toutes les faces
l’accusation calomnieuse à laquelle il donne aujourd’hui sous votre
plume le dernier degré d’indécence et de publicité. Mais ces
respectables princesses, dont le cœur est toujours ouvert aux malheureux
par esprit de religion, et par une bonté d’âme dont ceux qui n’ont
jamais eu le bonheur de les approcher ne peuvent se former aucune idée;
ces généreuses princesses, dont le revenu se consume à soulager les
pauvres, et dont la vie entière est un cercle de bienfaisance aussi
constante que cachée, ne s’offenseront pas qu’un homme qui les a
toujours servies avec zèle et désintéressement, qui n’a jamais démérité
auprès d’elles, repousse par le plus modeste exposé de la vérité
l’affreuse et nouvelle injure qui lui est faite en leur nom, à la face
de toute la nation.
Lorsqu’un paysan fut blessé par un cerf, on vit toute cette auguste
famille oublier l’horreur d’un tel spectacle, et ne sentir que l’intérêt
qu’il inspirait; on les vit voler à lui, l’entourer, fondre en larmes,
et retourner la bourse de tout le monde, en verser l’or dans le tablier
de sa femme éplorée, prodiguer des soins paternels à cet heureux
infortuné, lui envoyer des secours abondans, consoler sa famille, enfin
lui assurer un sort. Si le mal passager que fit un cerf à un inconnu
trouva ces princesses aussi sensibles, la rage d’un troupeau de tigres
acharnés sur un de leurs plus zélés, de leurs plus malheureux
serviteurs, n’en obtiendra pas moins de compassion; elles ne regarderont
pas comme un manque de respect qu’un homme d’honneur, lâchement accusé
d’imposture et de faux, brûle de secouer la honte d’avoir _abusé de leur
nom sacré pour servir son intérêt et ses vues iniques_; et si le hasard
fait tomber ce mémoire entre leurs mains, loin de blâmer la fermeté de
mes défenses et l’ardeur de ma justification, elles sentiront qu’au
péril de ma vie je ne pouvais rester le chef courbé sous un tel
déshonneur; et malgré les efforts que l’on fera pour empoisonner cette
action auprès d’elles, elles distingueront aisément d’une vanité
indiscrète la fierté noble et courageuse avec laquelle j’ose publier un
témoignage qui honore également leur justice et ma probité. Voici le
fait:
Pendant que le comte de la Blache me faisait injurier avec autant
d’indécence que d’éclat aux audiences des requêtes de l’hôtel, par un
avocat à qui la nature avait donné assez de talent pour qu’il eût pu se
passer d’adopter le plus aisé, mais le moins honorable des genres de
plaidoiries; mon adversaire, sentant bien que le fond du procès ne
présentait aucune ressource à son avidité, employait celle de jeter de
la défaveur sur ma personne pour tâcher d’en verser sur ma cause. En
conséquence, il allait chez tous les maîtres des requêtes, nos communs
juges, leur dire que j’étais un malhonnête homme; il leur donnait en
preuves que Mesdames, qui m’avaient autrefois honoré de leurs bontés,
ayant reconnu depuis que j’étais un sujet exécrable, m’avaient fait
chasser de leur présence, et rendaient ce témoignage de moi. Ces propos,
qui frappaient tout le monde et mettaient des nuages dans toutes les
têtes, me furent rendus par quelqu’un qui me dit: Il est de la plus
grande importance pour vous de les détruire; ils vous font un tort
affreux dans l’esprit de vos juges: il n’y aurait même pas de mal,
ajoutait-on, que vous vous fissiez étayer auprès d’eux d’une aussi
puissante protection que celle des princesses, contre un adversaire
avide, adroit et peu délicat, à qui tout est bon, pourvu qu’il vous
ruine et vous déshonore.
Je ne solliciterai, répondis-je, aucune protection pour un procès qui
n’en a pas besoin: Mesdames auraient lieu d’être très-offensées que
j’allasse me rappeler à leur souvenir aujourd’hui, pour obtenir un appui
dans une affaire où elles ignorent si j’ai tort ou raison. Mais ce dont
elles ne peuvent pas s’offenser, c’est que je les prie de m’accorder un
témoignage public que je me suis toujours comporté avec honneur tant que
j’ai eu l’avantage de les approcher. On a l’indécence de leur prêter des
discours qu’elles n’ont jamais tenus; ces discours peuvent entraîner ma
ruine, en indisposant, en égarant mes juges. Un serviteur soupçonné
montre avec joie les certificats de tous ses maîtres. Un militaire
attaqué sur sa bravoure atteste les généraux sous lesquels il a eu
l’honneur de servir: de tout inférieur à son supérieur, le certificat
mérité qu’il sollicite est de droit rigoureux. J’oserai donc non
implorer la protection des princesses, mais invoquer leur justice; et je
m’expliquerai si clairement dans ma demande, qu’elles ne puissent pas me
supposer l’intention de faire un criminel abus de leurs anciennes
bontés, ni de les solliciter en faveur d’une cause qu’elles ne
connaissent peut-être que par le compte insidieux et faux que mon
adversaire en a fait rendre autour d’elles: et j’écrivis sur-le-champ la
lettre suivante à madame la comtesse de P..., leur dame d’honneur.
Du 9 février 1772.
MADAME LA COMTESSE,
«Dans une affaire d’argent qui se plaide à Paris, et sur laquelle
mon adversaire n’a fourni que des défenses malhonnêtes, il a osé
sourdement avancer chez nos juges que Mesdames, qui m’avaient
honoré de la plus grande protection autrefois, ont depuis reconnu
que je m’en étais rendu indigne par mille traits déshonorans, et
m’ont à jamais banni de leur présence. Un mensonge aussi
outrageant, quoique portant sur un objet étranger à mon affaire,
pourrait me faire le plus grand tort dans l’esprit de mes juges.
J’ai craint que quelque ennemi caché n’eût cherché à me nuire
auprès de Mesdames. J’ai passé quatre ans à mériter leur
bienveillance, par les soins les plus assidus et les plus
désintéressés sur divers objets de leurs amusemens. Ces amusemens
ayant cessé de plaire aux princesses, je ne me suis pas rendu
importun auprès d’elles à solliciter des grâces sur lesquelles je
sais qu’elles sont toujours trop tourmentées. Aujourd’hui je
demande, pour toute récompense d’un zèle ardent qui ne finira
point, non que Madame Victoire accorde aucune protection à mon
procès, mais qu’elle daigne attester par votre plume que, tant que
j’ai été employé pour son service, elle m’a reconnu pour homme
d’honneur et incapable de rien faire qui pût m’attirer une disgrâce
aussi flétrissante que celle dont on veut me tacher. J’ai assuré
mes juges que toutes les noirceurs de mon adversaire ne
m’empêcheraient pas d’obtenir ce témoignage de la justice de
Mesdames. Je suis à leurs pieds et aux vôtres, pénétré d’avance de
la reconnaissance la plus respectueuse, avec laquelle je suis,
«MADAME LA COMTESSE, etc.
«_Signé_ CARON DE BEAUMARCHAIS.»
Y a-t-il dans tout ce qu’on vient de lire un seul mot qui tende à
demander protection et faveur pour mon procès? Y sollicité-je autre
chose qu’un témoignage de bonne conduite et d’honneur pendant que
j’avais approché des princesses? Voici la réponse que je reçus de la
dame d’honneur.
Versailles, ce 12 février 1772.
«J’ai fait part, monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui
m’a assuré _qu’elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût
nuire à votre réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre
dans ce cas-là_. Elle m’a autorisée à vous le mander. La princesse
même a ajouté qu’elle savait bien que vous aviez un procès; mais
que ces discours sur votre compte ne pourraient jamais vous faire
aucun tort dans aucun cas, et particulièrement dans un procès, et
que vous pouvez être tranquille à cet égard.
«Je suis charmée de cette occasion, etc.
«_Signé_ T. COMTESSE DE P.....»
Il n’est donc pas vrai, monsieur le comte de la Blache, que je sois
l’homme malhonnête et couvert d’opprobre que Mesdames, selon vous, ont
dit avoir chassé de leur présence à cause de mille traits déshonorans
dont il s’était rendu coupable?
Voyons maintenant si j’ai abusé de ce témoignage; voyons si j’ai voulu
m’en servir pour me rendre mes juges favorables, en leur allant dire ou
en écrivant que Mesdames m’avaient permis de m’appuyer de leur
protection auprès d’eux, et qu’elles prenaient un vif intérêt à mon
affaire.
Je ne vis aucun de mes juges, et je me contentai d’insérer, dans un
mémoire que je fis imprimer, la note dont le commencement se rapporte à
la conduite de mon adversaire connu de tout le monde, et la fin, que je
vais transcrire ici, se rapporte à la lettre que j’avais reçue de la
dame d’honneur des princesses.
«Heureusement pour ce dernier (moi), il en a été assez tôt instruit (des
propos du comte de la Blache) pour pouvoir réclamer la justice de Madame
Victoire avant le jugement du procès. Cette généreuse princesse veut
bien l’autoriser à publier que tous les discours qu’on lui fait tenir
dans l’affaire présente sont absolument faux, et qu’elle n’a jamais rien
connu qui fût capable de nuire à sa réputation, pendant tout le temps
qu’il a eu l’honneur d’être à son service.»
Eh bien! monsieur le comte; eh bien! monsieur Goëzman; eh bien! madame;
où est l’audace, la témérité, l’imposture dont vous m’accusez
publiquement? L’homme qui ose compromettre les noms les plus sacrés à
l’appui de son intérêt et de ses vues iniques, où est-il? La fin de mon
récit va le montrer à toute la France.
A l’instant où cette note paraît, le comte de la Blache, instruit par ma
note que j’avais éventé sa mine, court à Versailles; il y prévient
l’arrivée de mon mémoire. Il m’y présente comme ayant fait un usage
pernicieux pour lui de la protection que Madame Victoire avait daigné,
disait-il, m’accorder; il suppose que l’intérêt que Mesdames sont
annoncées par moi prendre à mon affaire est seul capable d’entraîner
tous les esprits, et de lui faire perdre son procès. Mesdames, qui ne se
persuadent pas qu’on puisse leur en imposer à ce point, justement
indignées de l’insolent abus que je suis accusé d’avoir fait d’un simple
témoignage accordé seulement pour m’empêcher de perdre l’honneur, et non
pour me faire gagner un procès d’argent, croient faire justice en
remettant à mon adversaire un désaveu de mon audacieuse conduite, en ces
termes:
«Nous déclarons ne prendre aucun intérêt à M. Caron de Beaumarchais
et à son affaire, et ne lui avons pas permis d’insérer dans un
mémoire imprimé et public des assurances de notre protection.»
Versailles, le 15 février 1772.
_Signé_ MARIE-ADÉLAÏDE, VICTOIRE-LOUISE,
SOPHIE-PHILIPPINE-ÉLISABETH-JUSTINE.
Mais avais-je dit que Mesdames prenaient intérêt à mon affaire? Avais-je
imprimé que les princesses m’avaient donné des assurances de leur
protection à ce sujet?
Ne m’étais-je pas contenté de dire, parlant de Madame Victoire: «Cette
généreuse princesse veut bien m’autoriser à publier que tous les
discours qu’on lui fait tenir dans l’affaire présente sont absolument
faux, et qu’elle n’a jamais rien connu qui fût capable de nuire à ma
réputation pendant tout le temps que j’ai eu l’honneur d’être à son
service?»
Avais-je pu me renfermer plus littéralement, plus respectueusement dans
le témoignage que contient la lettre de la dame d’honneur? «J’ai fait
part, monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui m’a assuré
qu’_elle n’avait jamais dit un mot à personne qui pût nuire à votre
réputation, ne sachant rien de vous qui pût la mettre dans ce cas-là_.
Elle m’a autorisée à vous le mander.»
A l’occasion d’un procès d’argent, on avait voulu me donner pour un
homme perdu d’honneur; ce que les princesses (ajoutait-on) disaient
hautement. J’avais sollicité auprès d’elles la plus simple attestation
de mon honnêteté. L’instant où je la demandais, la circonstance de mon
procès avaient rendu ce témoignage austère de la part de la princesse.
Pas un mot dont je pusse abuser pour m’en faire un titre auprès de mes
juges. De ma part, scrupuleux transcripteur de ce témoignage austère, je
ne m’étais pas permis d’y rien ajouter qui pût annoncer le plus léger
abus de la justice rigoureuse qui m’était rendue; et j’étais si
convaincu de mon exactitude à cet égard, que pour m’en faire un mérite
auprès de Mesdames, pendant que mon adversaire allait renverser mon
édifice à Versailles par un faux exposé, j’y envoyais de Paris à madame
la comtesse de P.... le mémoire et la note imprimés, et je lui écrivais
la lettre suivante en action de grâces.
Du 14 février 1772.
«MADAME LA COMTESSE,
«Je n’avais nul titre à vos bontés; cette considération augmente
infiniment le prix du service que vous m’avez rendu, et celui du
procédé obligeant qui l’accompagne.
«J’ai l’honneur de vous faire passer un de mes mémoires, dans
lequel j’ai fait l’usage respectueux que Madame Victoire a permis
de la justice qu’elle daigne me rendre, et de la lettre dont vous
m’avez honoré. Il me reste à vous prier de mettre le comble à vos
bienfaits en assurant la princesse que je suis vivement touché de
l’honorable témoignage qu’elle n’a pas refusé à un serviteur zélé,
mais devenu inutile. Il est des momens où la plus simple justice
devient une grâce éclatante, c’est lorsqu’elle arrive au secours de
l’honneur outragé. Aussitôt que le jugement de ce procès m’aura
permis de respirer, mon premier devoir sera de vous aller assurer
de la respectueuse reconnaissance avec laquelle je suis, madame la
comtesse, etc.»
Toutes les pièces justificatives du procès sont maintenant connues. En
voici les suites.
Mon adversaire, croisant mon envoi, revient de Versailles aussi vite
qu’il en était parti, fait tirer trente copies du billet des princesses,
et les porte ou les envoie le soir même à tous les juges. Je l’apprends:
je cours chez M. Dufour notre rapporteur, qui me fait les plus vifs
reproches de ma mauvaise foi. Mon adversaire avait dit partout que j’en
imposais par de fausses lettres de protection; que c’était ainsi que
j’en usais toujours: et il en faisait tirer des conséquences à perte de
vue, relativement à l’acte qui était l’objet de notre querelle. Pour
toute réponse, je montre à M. Dufour les lettres originales dont j’étais
porteur. Il reste stupéfait. Dans son étonnement, il va jusqu’à douter
de ce qu’il voit. Il confronte, il examine les écritures, et me dit
enfin: Expliquez-moi donc, monsieur, ce que veut dire le billet de
Mesdames que M. de la Blache montre partout? Je lui fais, en tremblant
d’indignation, le détail qu’on vient de lire.
En rentrant chez moi, je trouve une lettre de M. de Sartines. J’y vole:
mêmes reproches, même justification. Je suis pourtant chargé, me dit-il,
de demander au procureur général des requêtes de l’hôtel qu’il fasse
supprimer la note du mémoire; je ne puis pas ne le pas faire. Et pour
vous, je vous conseille d’aller promptement vous en expliquer avec
madame la comtesse de P.....
Pendant que les explications se faisaient à Versailles, l’affaire se
jugeait à Paris; on y supprimait ma note. Et moi, par respect, je gardai
le silence sur ce bizarre événement, qui eût pu me faire le plus grand
tort si mes juges n’avaient pas senti que tout cela n’était qu’un jeu
ténébreux de l’intrigue de mon adversaire.
On conçoit bien qu’il ne s’en tint pas là. Tout Paris fut trompé. Tout
Paris crut que j’avais supposé de fausses lettres de Mesdames, au point
que mes plus zélés défenseurs, pliant l’épaule, se bornaient à dire que
cet incident n’avait aucun rapport au fond de notre procès.
Et moi, déchiré, déshonoré publiquement par le plus perfide ennemi, mais
retenu par mon respect pour Mesdames, et par la circonspection qu’impose
un procès entamé, je dévorais mes ressentimens; je m’en pénétrais en
silence; chaque jour je les comptais par mes doigts; j’en repassais les
titres; et je le fais encore aujourd’hui, dans l’espérance que tout ceci
ne sera pas éternel.
Mon adversaire une fois connu, je laisse à penser de quelle manière il
usa depuis au parlement contre moi de ce prétendu désaveu des
princesses. J’étais alors en prison par ordre du roi, à l’occasion d’une
querelle sur laquelle l’autorité m’a depuis imposé le plus profond
silence.
Le comte de la Blache, défigurant tout, me donnait pour un homme
absolument perdu d’honneur et au-dessous du moindre égard: il citait en
preuve mon emprisonnement; il citait la note supprimée par les requêtes
de l’hôtel; il montrait à tous les conseillers du parlement le billet
des princesses; il allait jusqu’à citer les causes prétendues de mon
renvoi honteux de Versailles. Plus les imputations étaient absurdes,
moins il m’était permis de m’en justifier. Ce point de discussion était
vraiment pour moi l’arche du Seigneur: je n’osais y toucher.
Pendant ce temps, on faisait circuler les infamies dans toute l’Europe,
par le moyen de ces judicieuses gazettes dont madame Goëzman rapporte un
si doux fragment: il n’y en avait pas une où je ne fusse immolé,
diffamé. Dans le public j’étais un monstre, un serpent venimeux qui
s’était joué de tous les principes: j’avais tout empoisonné, tout
moissonné autour de moi; j’étais un enragé qu’il fallait enchaîner à son
grabat, ou plutôt étouffer entre deux matelas; ce que la justice allait
ordonner, disait-on, avant peu.
Cependant on plaidait au Palais, et le porte-voix du comte de la Blache,
pour servir la haine de mon ennemi, chargeait ses plaidoyers des plus
grossières injures, les ornait de misérables allusions sur ma captivité.
«Le sieur de Beaumarchais (disait-il), qui suivait les audiences des
requêtes de l’hôtel, n’est pas ici, messieurs.» L’avocat fut hué, son
client méprisé; mais je n’en perdis pas moins mon procès. Malgré les
lois qui n’admettent point de nullité de droit, au grand étonnement de
tous les jurisconsultes et négocians du monde, _un arrêté du compte fait
double entre majeurs_, contre lequel on n’avait jamais osé s’inscrire en
faux, sur l’avis de M. Goëzman le conseiller, en quatre jours de temps,
_est annulé sans qu’il soit besoin_, dit-on, _de lettres de rescision_;
comme si celui qui ne tient son ministère que de la loi pouvait s’élever
au-dessus d’elle; et, s’érigeant en législateur, annuler, casser
d’autorité un engagement civil et sacré.
Ce jugement n’est pas plus tôt prononcé qu’on saisit mes meubles à la
ville et à la campagne; huissiers, gardiens, recors, fusiliers,
s’emparent de mes maisons, pillent mes celliers, mes immeubles sont
saisis réellement; le feu se met dans toutes mes possessions, et pour
payer trente mille livres exigibles aux termes de ce fatal arrêt, qui
m’en fit perdre cent cinquante mille, par un misérable jeu d’huissiers
nommé _poursuites combinées_, revenus, meubles, immeubles, tout est
arrêté, l’on met sous la terrible main de justice pour plus de cent
mille écus de mes biens, on me fait en trois semaines pour trois,
quatre, cinq cents livres de frais abusifs par jour; il semble que le
bonheur de me ruiner soit le seul attrait qui anime mon adversaire; il
le pousse même si loin, qu’on lui fait craindre que son acharnement ne
devienne enfin aussi nuisible à ses intérêts qu’aux miens: on le voyait
chaque jour au Palais, suivant partout les huissiers, comme un piqueur
est à la queue des chiens, les gourmandant pour les exciter au pillage;
ses amis mêmes disaient de lui qu’il s’était fait avocat, procureur et
recors, exprès pour me tourmenter.
Outragé dans ma personne, privé de ma liberté, ayant perdu cinquante
mille écus, emprisonné, calomnié, ruiné, sans revenus libres, sans
argent, sans crédit, ma famille désolée, ma fortune au pillage, et
n’ayant pour soutien dans ma prison que ma douleur et ma misère, en deux
mois de temps, du plus agréable état dont pût jouir un particulier,
j’étais tombé dans l’abjection et le malheur; je me faisais honte et
pitié à moi-même.
Ces murs dépouillés, ces triples barreaux, ces clameurs, ces chants,
cette ivresse de l’espèce humaine dégradée, dont toutes les prisons
retentissent, et qui font frémir l’honnête homme, me frappant sans
cesse, augmentaient l’horreur de ce séjour infect; mes amis venaient
pleurer en prison auprès de moi la perte de ma fortune et de ma liberté.
La piété, la résignation même de mon vénérable père aggravaient encore
mes peines: en me disant avec onction de recourir à Dieu, seul
dispensateur des biens et des maux, il me faisait sentir plus vivement
le peu de justice et de secours que je devais désormais espérer des
hommes.
J’avais tout perdu; mais mon courage me restait. J’essuyais les larmes
de tout le monde, en disant: Mes amis, cachez-moi votre douleur; ne
détendez pas mon âme, dont l’indignation soutient encore le ressort. Si
je perds la mâle fierté qui lutte en moi contre l’humiliation; si le
découragement me saisit une fois; si je pleure avec vous, c’est alors
que je suis perdu. Eh quoi! mes amis, si le degré de lumière qui devait
éclairer mes droits a manqué à mes juges, si l’adresse de mes ennemis a
surpassé mes forces, rougirez-vous de moi parce qu’on m’a calomnié?
Dois-je périr en prison parce qu’on s’est trompé au Palais? Triste jouet
de la cupidité, de l’orgueil ou de l’erreur d’autrui, mon infortune ou
mon bonheur seront-ils enchaînés à des événemens étrangers? Je n’aurais
donc qu’une existence relative! Ah! qu’ils comblent mon infortune; mais
qu’ils ne se vantent pas d’avoir troublé ma sérénité? J’ai beaucoup
perdu pour les autres, et peu de choses pour moi; mais quand ils
m’auront bien accablé, la pitié succédant à la fureur, peut-être ils
diront un jour: Ce n’était pas une âme méprisable que celle qui sut en
tout temps se modérer, dédaigner l’outrage, affronter le péril, et
soutenir le malheur.
Mes amis se taisaient, mes sœurs pleuraient, mon père priait, et moi,
les dents serrées, les yeux fixés sur le plancher de mon horrible
prison, j’en parcourais rapidement le court espace, en recueillant mes
forces et me préparant à de nouvelles disgrâces: elles sont arrivées et
ne m’ont point étonné. Je sais les supporter: d’autres viendront après
celles-ci; je les supporterai encore, assuré que rien ne m’appartient
véritablement au monde que la pensée que je forme et le moment où j’en
jouis.
Le plus incroyable procès criminel a couronné tant d’infortunes: et
parce que M. Goëzman est un homme peu délicat, je me suis vu dénoncé par
lui comme corrupteur et calomniateur; et parce que c’est un homme peu
réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences d’une fausse déclaration, et
d’une dénonciation calomnieuse.
Vous m’avez encore dénoncé depuis, monsieur, comme un faussaire, par le
compte insidieux que vous rendez à la nation, dans votre mémoire, des
motifs de votre rapport au parlement. Vous m’avez dénoncé devant la
nation comme un faussaire et un imposteur, dans ce même mémoire, en
disant que j’avais supposé de fausses lettres de protection de Mesdames,
etc. Tous ces faits étaient étrangers à vos défenses: mais emporté par
la haine qui vous aveugle, vous n’avez pas réfléchi que si, poussant
votre adversaire à bout, vous lui donniez l’exemple de sortir du fond
de l’affaire pour examiner votre conduite, il vous écraserait à la
première parole. Eh bien! cette parole que je retenais depuis
long-temps, et que vous avez provoquée à grands cris par tant
d’horreurs, elle est enfin sortie de ma bouche.
Vous m’avez dénoncé comme faussaire; je viens de me justifier. Moi, je
vous dénonce à mon tour comme faussaire aux chambres assemblées, avec
cette différence que vous n’aviez nullement besoin de m’accuser
faussement pour vous justifier; et qu’il m’importe à moi de prouver les
faux que vous avez faits dans la déclaration de Lejay, tant par le
positif de ces déclarations que par l’analogie de votre peu de
délicatesse en d’autres circonstances.
Le défaut d’intérêt et la clandestinité sont les seuls vices qui rendent
un dénonciateur odieux. Mon honneur offensé par vous sur tous les chefs
me garantit du premier reproche; et la publicité que je donne à mon
attaque va me mettre à couvert du second.
_Dénonciation que Pierre-Augustin_ CARON DE BEAUMARCHAIS _a faite
par écrit à M. le procureur-général, contre_ M. GOEZMAN, _le
mercredi 15 décembre 1773_.
Je suis poursuivi criminellement par-devant nosseigneurs du parlement,
les chambres assemblées, sur une dénonciation que M. Goëzman a faite
contre moi en corruption de juge. J’ai donné mes défenses, et les
preuves les plus fortes de mon innocence existent dans l’instruction du
procès qui s’en est suivi: la cour décidera si M. Goëzman est aussi
fondé qu’il le présume. L’honneur est aujourd’hui pour moi le principal
objet de ce procès. Dans les défenses de mes adversaires, je suis
qualifié des plus infâmes titres; on y emploie contre moi les épithètes
les plus abominables. Mon honneur, grièvement blessé, m’autorise donc à
employer tous mes moyens pour repousser l’outrage par une défense
légitime; et je dois à mes juges de les éclairer sur le compte de mon
dénonciateur. Il me combat avec des mots; je vais y opposer des faits;
et mes juges décideront de la valeur de nos défenses.
Antoine-Pierre Dubillon et Marie-Madeleine Janson sa femme ont imploré
les bontés de M. l’archevêque de Paris, par le mémoire ci-joint (signé
d’eux, et les faits y contenus attestés au bas par madame Dufour,
maîtresse sage-femme, qui a accouché ladite femme Dubillon), dans lequel
ils le supplient de subvenir aux frais de cinq mois de nourriture qu’ils
doivent à la nourrice de Marie-Sophie leur fille, disant qu’ils n’ont
recours à la charité de ce prélat que parce que M. Goëzman, parrain de
leur fille, n’a eu aucun égard à leur situation, malgré la promesse
formelle qu’il leur avait faite de pourvoir à l’entretien de cette
enfant.
J’ai voulu savoir s’il était vrai que ce magistrat, qui refusait ses
secours à ces infortunés, eût une raison aussi forte pour devoir leur
être utile; j’ai été à la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, j’y
ai levé l’extrait baptistaire ci-joint. On sera sans doute aussi étonné
que je l’ai été moi-même d’y voir _Louis Dugravier, bourgeois de Paris,
y demeurant rue des Lions_, _paroisse Saint-Paul_, _parrain de
Marie-Sophie_. Serait-il possible que M. Goëzman, qui se pare de tant de
vertu, se fût joué du temple de Dieu, de la religion, et de l’acte le
plus sérieux, sur lequel est appuyé l’état du citoyen, en signant _Louis
Dugravier_, au lieu de _Louis Goëzman_, et y ajoutant un _faux domicile_
à un faux nom?
Je joins ici les pièces[25] justificatives, et je n’étends point mes
réflexions, pour qu’on ne taxe pas de haine et de vengeance une
dénonciation qui est pour moi un point essentiel de défense. J’ai été
moi-même injustement dénoncé, accablé d’injures les plus grossières, et
de reproches aussi mal fondés qu’étrangers au fait pour lequel on m’a
dénoncé. J’use de tous mes moyens pour me défendre. Je découvre un fait
qu’il importe à mes juges et au public de savoir. Je le dénonce à M. le
procureur-général, pour me servir, en tant que de besoin, dans le procès
intenté contre moi par devant les chambres assemblées: il en fera
l’usage que sa prudence et son exactitude connues lui dicteront. A
Paris, ce 15 décembre 1773.
CARON DE BEAUMARCHAIS.
«Je supplie mes juges de me pardonner si j’ai été obligé de leur
envoyer à tous ma requête d’atténuation sans qu’elle fût signée
d’un avocat titulaire. A l’heure que je distribue ces mémoires, je
n’ai pas encore de signature, malgré mes prières, mes efforts, et
les ordres signés et réitérés de M. le premier président. J’aime
mieux commettre une légère irrégularité, que de courir le risque
d’être jugé sans que tous mes juges aient lu ma requête
d’atténuation.»
REQUÊTE D’ATTÉNUATION POUR LE SIEUR CARON DE BEAUMARCHAIS.
A NOSSEIGNEURS DE PARLEMENT, LES CHAMBRES ASSEMBLÉES.
Supplie humblement PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS, écuyer,
conseiller secrétaire du roi, et lieutenant-général des chasses au
bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre, grande venerie et
fauconnerie de France.
Disant que M. Goëzman l’a dénoncé à la cour, comme ayant tenté de gagner
son suffrage par des présens faits à sa femme, et l’ayant ensuite
diffamé par des propos offensans et calomnieux.
Ces délits ont paru graves; la cour a ordonné qu’il en serait informé à
la requête de M. le procureur-général; l’information a été faite, elle
a été suivie de tout l’appareil de la procédure extraordinaire; le
suppliant n’en a jamais redouté la rigueur, bien persuadé qu’elle
fournirait des preuves de son innocence.
Dans ses mémoires, le suppliant a rendu un compte exact des faits; il ne
fera que retracer ici les plus essentiels.
FAIT.
Le 1ᵉʳ avril 1773, M. Goëzman fut nommé rapporteur du procès entre le
suppliant et le comte de la Blache. Le suppliant n’en fut pas plus tôt
informé, qu’il désira de voir ce magistrat et de l’entretenir de son
affaire.
Dans cette vue il se présenta jusqu’à trois fois en son hôtel, ce même
jour 1ᵉʳ avril; et n’ayant pu parvenir jusqu’à lui, il laissa chaque
fois à sa porte un billet conçu en ces termes: «Beaumarchais supplie
monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d’une audience, et de
laisser ses ordres à son portier pour le jour et l’heure.»
Le lendemain 2 avril, le suppliant se rendit encore trois fois chez M.
Goëzman, et chaque fois la portière lui disait qu’il était sorti;
cependant, dans une de ces visites, le suppliant et le sieur Santerre,
qui l’accompagnait, lui virent ouvrir les rideaux de son cabinet, au
premier, qui donne sur le quai, et regarder à travers les vitres ceux
dont le carrosse venait de s’arrêter à sa porte.
Voilà donc en deux jours six courses infructueuses.
M. Goëzman dit, dans le mémoire qu’il a distribué au nom de sa femme, et
il répète dans sa note, intitulée _Note remise par M. Goëzman à
messieurs ses confrères_, que le 2 avril il donna audience dans la
matinée à Mᵉ Falconnet, l’un des conseils du suppliant, et que le 3,
dans la matinée, il en accorda une autre au suppliant, qui lui apporta
un mémoire manuscrit.
Le suppliant ne peut trop se récrier contre cette allégation; Mᵉ
Falconnet nie absolument le premier de ces deux faits qui lui est
personnel; à l’égard du second, la fausseté en est attestée par le sieur
Santerre, garde sermenté, que le gouvernement avait alors placé auprès
du suppliant dans le temps qu’il était encore en prison. Ce garde venait
prendre le matin le suppliant au Fort-l’Évêque, et ne le quittait que
pour le reconduire au même lieu. Or le sieur Santerre certifie qu’avant
le samedi 3 avril au soir, il n’est point entré chez M. Goëzman avec le
suppliant: le fait de l’audience du matin est donc supposé.
Cependant il importait au suppliant de voir son rapporteur. Après la
dernière course du 2 avril il se rendit chez la dame de Lépine sa sœur;
il lui fit part de ses inquiétudes sur ce que M. Goëzman se faisait
celer, et lui refusait toute audience. Le sieur Bertrand Dairolles, qui
se trouva chez la dame de Lépine, dit que le sieur Lejay, libraire,
avait des habitudes chez M. Goëzman, et qu’on pourrait, par son moyen,
obtenir audience de ce magistrat. Il vit le sieur Lejay, qui de son côté
alla trouver madame Goëzman, et qui vint dire au sieur Dairolles que
l’audience serait accordée moyennant un sacrifice d’argent.
Le suppliant se récria sur la proposition, qu’il trouva malhonnête, et
sur la somme qui était exigée. Ses parens et ses amis le déterminèrent à
consentir au sacrifice; l’un d’eux courut chez lui prendre cent louis
d’or, et les remit à la sœur du suppliant, qui n’en donna d’abord que
cinquante au sieur Lejay, en lui disant que cette somme lui paraissait
bien forte pour la faveur de quelques audiences que l’on demandait. Le
lendemain 3 avril, le sieur Dairolles vint chez la dame de Lépine
prendre les cinquante autres louis. _Quand on fait un sacrifice_, lui
dit-il, _il faut le faire honnête_: il fit deux rouleaux des cent louis,
les cacheta par les deux bouts, et monta dans un carrosse de place avec
le sieur Lejay, pour aller chez madame Goëzman.
De retour, il assura que cette dame avait promis de faire accorder au
suppliant toutes les audiences dont il aurait besoin. Il remit en même
temps au suppliant une lettre pour madame Goëzman, en lui disant de se
rendre chez elle, qu’on lui dirait que M. Goëzman était sorti, mais
qu’en remettant la lettre au laquais de madame il pourrait être certain
d’être introduit chez monsieur.
Le suppliant se transporta le soir chez M. Goëzman avec Mᵉ Falconnet, et
le sieur Santerre, son garde, qui ne le quittait pas. Tout ce qu’on lui
avait prédit arriva: la lettre fut remise au laquais de madame Goëzman,
qui la rendit à sa maîtresse, et vint dire au suppliant qu’il pouvait
monter dans le cabinet du magistrat, qui allait s’y rendre par
l’escalier qui donne dans l’intérieur de l’appartement de madame.
En effet, M. Goëzman ne tarda pas à paraître dans son cabinet, le
suppliant l’y vit pour la première fois; il conféra avec lui sur son
affaire: le magistrat lui fit des objections, ou, si l’on veut, des
observations que le suppliant recueillit attentivement pour se mettre en
état d’y faire une réponse par écrit et la lui remettre.
Il rédigea en effet cette réponse, et pria le sieur Dairolles de lui
faire obtenir une seconde audience pour la présenter. Le croira-t-on? on
lui parla d’un second sacrifice pour avoir cette seconde audience; une
montre à répétition enrichie de diamans fut remise au sieur Dairolles;
celui-ci la remit au sieur Lejay, qui la porta à madame Goëzman; mais,
chose étrange! on vint dire au suppliant que cette dame demandait
quinze louis pour le secrétaire de son mari, auquel elle se chargeait de
les remettre; le suppliant fut d’autant plus surpris de la proposition,
qu’un de ses amis avait remis la veille dix louis à ce secrétaire, qui
les avait d’abord refusés; disant qu’il n’avait aucun travail à faire
sur le procès du suppliant, dont toutes les pièces étaient dans le
cabinet de M. Goëzman. Cependant, comme on persista sur les quinze
louis, le suppliant les remit en argent blanc; le tout fut porté à
madame Goëzman par le sieur Lejay, auquel elle promit l’audience pour
sept heures du soir du dimanche 4 avril.
Le suppliant se présenta à l’heure indiquée avec son mémoire chez M.
Goëzman; mais il ne put le voir, et fut obligé de laisser ce mémoire à
sa portière.
Il s’en plaignit à ceux qui avaient négocié cette audience; la réponse
de madame Goëzman fut que le suppliant pouvait se présenter le lendemain
lundi matin; et que s’il ne pouvait obtenir audience de son mari avant
le jugement du procès, tout ce qu’elle avait reçu serait rendu.
Cette réponse était d’un mauvais présage; cependant le suppliant alla le
lendemain matin chez M. Goëzman avec un de ses amis et le sieur
Santerre; la portière lui dit qu’elle avait des ordres de ne laisser
entrer personne; le suppliant persista avec d’autant plus de force, que
d’un côté les momens preassaient, puisque l’affaire devait être
rapportée l’après-midi, et que de l’autre il lui était essentiel d’avoir
une conférence avec son rapporteur, sur de nouvelles objections qu’il
avait faites la veille à l’ami dont le suppliant était accompagné.
Toutes les instances du suppliant furent inutiles. Ne pouvant se faire
ouvrir la porte de son juge, il pria la portière de lui permettre
d’écrire dans sa loge les réponses qu’il s’était flatté de faire
verbalement, et il donna six livres à un laquais pour faire parvenir ces
réponses à M. Goëzman.
Le même jour le délibéré fut rapporté sur les sept heures du soir; le
suppliant perdit sa cause.
Le même soir les deux rouleaux de louis et la montre furent rendus à la
sœur du suppliant; mais madame Goëzman garda les quinze louis qu’elle
avait exigés pour le secrétaire.
Le suppliant s’informa de ce secrétaire si ces quinze louis lui avaient
été remis; celui-ci répondit qu’on ne les lui avait pas même offerts, et
qu’il ne les aurait pas acceptés.
Le suppliant, soupçonnant le sieur Lejay, qu’il ne connaissait pas
encore, d’avoir voulu s’approprier ces quinze louis, pria le sieur
Dairolles de lui demander ce qu’ils étaient devenus.
Le sieur Lejay les demanda à madame Goëzman, qui, pour toute réponse,
dit que ces quinze louis devaient lui rester.
Cette réponse fut rapportée au suppliant; le sieur Lejay lui fit même
dire que, pour se rendre certain du fait, il pouvait en écrire à madame
Goëzman.
Le suppliant lui écrivit en effet, le 21 avril, une lettre dont il a
rapporté les termes dans son mémoire à consulter, page 27; il lui marque
en substance qu’on a rendu de sa part les deux rouleaux de louis et la
montre à répétition, mais qu’on n’a point rendu les quinze louis; qu’il
n’est pas juste qu’il les perde; que ces quinze louis n’ont pas dû
s’égarer dans ses mains, et qu’il espère qu’elle les lui fera remettre.
Madame Goëzman, feignant de ne pas entendre cette lettre, quoique
très-claire, envoya chercher le sieur Lejay, et lui dit que le suppliant
lui demandait les cent louis et la montre.
Le sieur Lejay protesta qu’il les avait rendus; il vint trouver la sœur
du suppliant, et lui fit part des plaintes de madame Goëzman. La dame de
Lépine voulut le rassurer, en lui disant que dans la lettre de son frère
il n’était question ni des cent louis ni de la montre, mais seulement
des quinze louis exigés pour le secrétaire, auquel ils n’avaient pas été
donnés: le sieur Lejay était si troublé des plaintes amères que madame
Goëzman lui avait faites, qu’il n’en voulut rien croire. Heureusement le
suppliant avait gardé copie de sa lettre; il l’envoya à sa sœur pour la
montrer au sieur Lejay, qui la porta sur-le-champ à madame Goëzman, et
qui lui fit voir, par la confrontation qu’elle fit elle-même de la copie
avec l’original, qu’il ne s’agissait, dans l’une comme dans l’autre, que
des quinze louis qu’elle s’obstina a ne pas vouloir rendre.
Comme la négociation pour obtenir des audiences de M. Goëzman s’était
faite par différentes personnes, que les cent louis et la montre avaient
été rendus devant plusieurs témoins, et que le fait des quinze louis
indûment retenus faisait du bruit, M. Goëzman, qui craignit avec raison
des reproches de sa compagnie, imagina pour s’en garantir un moyen qui
aurait répugné à toute âme un peu délicate: il envoya chercher le sieur
Lejay, et lui dicta une déclaration que cet homme faible, et peut-être
interdit par des menaces, écrivit et signa, et dont il emporta la minute
entièrement écrite de la main du magistrat. Ç’a été sur cette minute que
le commis du sieur Lejay en a fait une copie, qui a été remise à M.
Goëzman, qui l’a déposée depuis au greffe de la cour.
Muni de cette déclaration signée du sieur Lejay, M. Goëzman, dont elle
était l’ouvrage, fit une dénonciation aux chambres. Il dit dans sa note
imprimée, page 4, _qu’il y a été forcé par le vœu de la chambre des
enquêtes_; ce n’était point une dénonciation que MM. des enquêtes
exigeaient de lui, mais une justification.
Quoi qu’il en soit, il dit dans cette dénonciation qu’on avait eu la
témérité, de la part du suppliant, de faire proposer à sa femme un
présent considérable pour l’engager à _solliciter son suffrage_, et qu’à
cause de la perte du procès on avait osé empoisonner la manière même
avec laquelle cette offre honteuse avait été rejetée: il dit ensuite
qu’il a interrogé sa femme, qui est convenue des présens offerts, mais
qui lui a soutenu les avoir refusés: que ç’a été par délicatesse qu’elle
n’a point voulu compromettre la personne interposée; que cette personne,
pénétrée de douleur d’avoir commis une faute dont elle ne sentait point
les conséquences, a déclaré à lui, M. Goëzman, les circonstances qui ont
accompagné et suivi l’offre et le refus; qu’il est en état d’administrer
la preuve du délit dont se sont rendus coupables ceux qui, après avoir
tenté de séduire sa femme, ont empoisonné par des discours offensans les
refus qu’ils ont essuyés.
Tel est le contenu dans la dénonciation par laquelle M. Goëzman défère
le suppliant à la justice, comme coupable d’avoir voulu le corrompre, et
de l’avoir ensuite calomnié. M. Goëzman y dénonce aussi le sieur Lejay,
dont il avait surpris la signature au bas de la déclaration qu’il lui
avait dictée. Ainsi cette déclaration par lui suggérée est devenue dans
ses mains un instrument pour perdre le sieur Lejay lui-même. Quel
procédé de la part d’un magistrat!
Sur cette dénonciation, il a été arrêté que M. le procureur-général
rendrait plainte et ferait information. La plainte contient les mêmes
faits de la prétendue séduction mise en usage auprès de madame Goëzman,
pour _solliciter_ en faveur du suppliant le _suffrage_ de son mari, et
de la publicité qu’on avait donnée aux moyens pris pour y parvenir.
Le sieur Lejay a été entendu comme témoin. Il a déposé formellement que
la déclaration que M. Goëzman avait représentée, et qui était déposée au
greffe, n’était point son ouvrage, mais celui de M. Goëzman; que la
minute était écrite de la main de M. Goëzman; que cette minute était
restée en la possession de lui sieur Lejay pendant plusieurs jours; que
sur cette minute son commis en avait fait une copie; que M. Goëzman, peu
de temps avant sa dénonciation, lui avait retiré cette minute; qu’au
surplus, les faits contenus dans la déclaration n’étaient point
véritables, en ce que les présens offerts n’avaient eu d’autre but que
d’obtenir des audiences, et non de solliciter ni de gagner le suffrage
de M. Goëzman.
Le sieur Bertrand Dairolles a déposé aussi, dans les termes les plus
exprès, qu’il n’avait été chargé que de demander des audiences.
Madame Goëzman et plusieurs autres témoins ont aussi été entendus.
Sur le rapport fait des informations aux chambres, il est intervenu
arrêt qui a décrété le sieur Lejay de prise de corps; le sieur Bertrand
Dairolles et le suppliant d’ajournement personnel; et madame Goëzman
d’assignée pour être ouïe.
Les accusés ont été interrogés; le sieur Lejay, après son
interrogatoire, a été élargi. Le procès a été ensuite réglé à
l’extraordinaire.
Il s’agit aujourd’hui, que l’instruction est faite, de statuer sur le
fond de l’accusation.
MOYENS.
Toute la question se réduit à un seul point. Les présens offerts à
madame Goëzman ont-ils eu pour motif de gagner le suffrage de son mari,
ou seulement d’obtenir des audiences qu’il refusait, et que le suppliant
regardait comme très-nécessaires et très-importantes? Au premier cas, le
suppliant, qui aurait consenti à faire ces présens, et les agens
intermédiaires par les mains desquels ils ont été faits, pourraient être
regardés comme répréhensibles. Au second cas, il n’y a pas même de corps
de délit, parce qu’aucune loi ne défend à un plaideur de voir son juge,
et de solliciter des audiences par tous les moyens possibles.
Avant d’entrer dans la discussion des preuves que présente
l’instruction, il y a un fait capital à éclaircir. Le suppliant a
perpétuellement dit qu’il n’avait consenti aux présens qui ont été
exigés pour lui faire obtenir des audiences de M. Goëzman, que parce que
ce magistrat les lui avait persévéramment refusées. M. Goëzman dit au
contraire, dans le mémoire de sa femme, et dans sa note imprimée, que le
2 avril il donna audience à Mᵉ Falconnet, l’un des conseils du
suppliant, et que le lendemain 3 avril, dans la matinée, il en donna une
seconde au suppliant en personne. Il ajoute qu’il est faux que le
suppliant ait été jusqu’à six fois chez lui les 1ᵉʳ et 2 avril; et, pour
prouver ce fait, il cite la liste de son portier, sur laquelle, dit-il,
le nom du suppliant n’est point inscrit ces jours-là.
Le suppliant soutient au contraire qu’il a fait, les 1ᵉʳ et 2 avril, les
six courses inutiles dont il a parlé dans sa déposition et dans ses
mémoires; qu’il est faux que le 2 avril Mᵉ Falconnet ait eu audience de
M. Goëzman, et qu’il est également faux que, le 3 au matin, ce magistrat
ait donné audience au suppliant. Le fait concernant l’audience prétendue
accordée à Mᵉ Falconnet est étranger au suppliant; mais Mᵉ Falconnet le
dénie formellement; et ce qui rend très-suspecte l’allégation de M.
Goëzman sur cette audience, c’est son infidélité sur celle qu’il dit
avoir donnée, le lendemain 3 dans la matinée, au suppliant. Il est de
notoriété qu’alors le suppliant était au Fort-l’Évêque pour sa
malheureuse affaire avec M. le duc de Chaulnes, et que le ministre ne
lui avait permis de sortir pour solliciter son affaire qu’avec un garde
qui lui fut donné pour l’accompagner partout où il irait, et le
reconduire le soir en prison. Ce garde est le sieur Santerre, dont la
probité est connue, et qui a serment en justice. Si le suppliant avait
été admis, le 3 avril, dans la matinée, à l’audience de M. Goëzman, le
sieur Santerre l’y aurait accompagné, mais le sieur Santerre a déclaré
et soutient affirmativement que ni lui ni le suppliant, qu’il ne
quittait pas, n’ont point eu, le 3 avril, dans la matinée, d’audience de
M. Goëzman. Le fait de l’audience donnée le 3 avril au matin est donc de
toute fausseté; et si M. Goëzman a été capable d’en imposer sur cette
audience, comment peut-on l’en croire sur celle qu’il dit avoir accordée
la veille à Mᵉ Falconnet? _mendax in uno, mendax in omnibus_: ce sont
les expressions de la loi.
Quant à la liste du portier, il est bien étonnant qu’on ose présenter à
la justice une pièce aussi méprisable. Si le nom du suppliant ne se
trouve pas sur cette liste aux jours indiqués par M. Goëzman, c’est que,
pour mieux faire connaître à ce magistrat tout l’empressement qu’il
avait de le voir, il avait eu soin d’écrire de petits billets qu’il
laissait à sa porte, et par lesquels il demandait jour et heure pour une
audience. Présumera-t-on d’ailleurs que le suppliant, qui, suivant la
liste, avait été trois fois chez M. Goëzman lors des plaidoiries de la
cause, et dans le temps qu’il n’était point son rapporteur[26], eût
négligé de lui rendre visite après que l’affaire eut été mise à son
rapport? Enfin, ce qui tranche toute difficulté à cet égard, et ce qui
renverse les inductions qu’on s’est efforcé de tirer de la liste du
portier, c’est la déclaration de madame Goëzman dans son récolement, où
elle dit que le sieur Lejay la sollicitait pour obtenir des audiences de
son mari pour le suppliant. Si M. Goëzman eût accordé si facilement ces
audiences, le suppliant n’aurait pas eu recours à des intermédiaires, et
ces intermédiaires ne se seraient pas adressés à madame Goëzman pour les
obtenir. Le langage tenu par madame Goëzman dans son récolement dément
celui qu’on lui a fait tenir dans le mémoire distribué en son nom.
Mais, dit M. Goëzman dans le mémoire de sa femme et dans sa note, les
anciennes ordonnances interdisent aux juges toute communication avec les
parties plaidantes; le juge ne doit donc point les entendre ailleurs que
dans son auditoire.
Le suppliant ne se serait jamais attendu qu’un magistrat qui se
vante[27] de marcher sur les traces des Pithou, des Mabillon, des
Bignon, des Baluze et des du Cange, fît une application si fausse et si
déplacée de nos ordonnances. Il n’est pas vrai qu’elles interdisent aux
juges toute communication avec les parties, mais seulement des
fréquentations _dont pourront être causées vraisemblables présomptions
et suspicions de mal_; tel est leur langage. Ce ne sont donc que les
fréquentations et habitudes familières avec les parties qui sont
interdites aux juges; c’est sur ce principe que l’ordonnance de 1446,
qui est une de celles citées par M. Goëzman, défend, par l’article 6,
aux juges de boire et de manger avec les parties plaidantes devant eux:
mais il est absurde de conclure de là que le juge, et surtout celui qui
est rapporteur, doive refuser au plaideur la satisfaction de le voir et
de lui expliquer son affaire; il est plus absurde encore de dire que le
rapporteur ne doit point entendre les parties ailleurs que dans son
auditoire; il n’y a point d’auditoire pour les procès appointés et les
causes mises en délibéré; les parties, ne pouvant alors être entendues
dans l’auditoire, sont obligées d’aller trouver le juge dans sa maison
pour l’instruire. Cela s’est pratiqué de tout temps, dans tous les pays,
dans tous les tribunaux, et cela se pratique journellement dans les
causes mêmes qui se plaident à l’audience par le ministère d’avocats.
Malgré la discussion qui s’en fait dans le lieu de l’auditoire, les
juges ne refusent point aux parties la satisfaction de les recevoir chez
eux et de les entendre; le suppliant a pour garant de cette vérité une
partie des magistrats qui doivent juger le procès actuel; ils ont eu la
bonté de lui donner audience chez eux et de l’entendre lors même des
plaidoiries de sa cause, et ils lui ont accordé la même grâce dans le
temps qu’elle a été en délibéré.
Les lois romaines ne défendaient point aux juges d’entendre les parties,
mais seulement de vendre les audiences, _non visio ipsa præsidis cum
pretio...[28] ne quis præsidium munus donumve caperet_. Loi ff. _de
officio præsidis_, mais ces lois, loin d’interdire aux juges d’entendre
les parties, leur en prescrivaient l’obligation; elles voulaient que
l’oreille du juge fût ouverte aux pauvres comme aux riches: _æque aures
judicantis pauperrimis ac divitibus reserentur_.
Comment, après des textes aussi précis, M. Goëzman peut-il invoquer la
disposition des lois pour autoriser le refus par lui fait obstinément
d’accorder audience au suppliant?
Mais, dit-on, la cause ayant été amplement discutée lors des
plaidoiries, M. Goëzman n’avait pas besoin d’instructions nouvelles.
Le suppliant répond qu’il s’agissait dans la cause, non seulement de sa
fortune, mais de son honneur; que son adversaire avait fait plaider aux
audiences auxquelles, à cause de sa détention, il n’avait pu assister,
une foule de faits aussi faux qu’injurieux, et entre autres sur des
lettres écrites par le suppliant au sieur Duverney, et sur les réponses
de celui-ci, qui prouvaient que ce respectable citoyen, cet homme si
éclairé, si judicieux, avait discuté le compte et n’en avait signé
l’arrêté que dans la plus grande connaissance de cause; il importait au
suppliant de faire connaître à son rapporteur toute la noirceur des
calomnies qui avaient été débitées contre lui; il lui importait de lui
faire voir ces lettres, de les lui faire lire les unes après les autres,
de lui montrer que tout ce qu’on avait dit sur le format, sur le pli,
était un tissu d’absurdités, et même que s’il y en avait une qui fût
altérée, l’altération n’avait été faite que pendant que les pièces
avaient été dans les mains de son adversaire, par la communication qui
lui en avait été donnée de bonne foi. Le suppliant avait eu, au sujet de
ces lettres, plusieurs conférences avec M. Dufour, son rapporteur aux
requêtes de l’hôtel; il se flatte de l’avoir convaincu de leur
sincérité; il voulait, il désirait ardemment avoir aussi des conférences
avec M. Goëzman, devenu son rapporteur en la grand’chambre, pour lui
démontrer, les lettres à la main, jusqu’à quel point son adversaire en
avait abusé à l’audience; et cependant M. Goëzman lui refusait tout
entretien, tout rendez-vous.
Mais, dit-on encore, le suppliant ne s’est pas contenté de solliciter
des audiences: il a donné de l’argent, il a fait des présens pour les
obtenir, et les ordonnances le défendent expressément.
La réponse est simple et péremptoire. Ce sont les dons _corrompables_,
les traités faits avec les juges sur le fait des procès, que les lois
défendent aux parties. Mais nulle loi ne leur interdit de demander
audience aux juges, et de solliciter ces audiences quand elles leur sont
refusées. Le suppliant vient de faire voir combien il lui était
important de voir son juge, et de l’instruire sur les imputations
personnelles qui lui étaient faites; il désirait avoir un entretien avec
lui; ce désir était légitime; il serait injuste de lui en faire un
crime. Le crime ne consiste que dans l’infraction de la loi; or, quelle
est la loi qui défende aux parties de voir leurs juges et de les
solliciter? Il n’y en a aucune. Si telle loi existait, elle serait
sauvage et devrait être abolie, parce que encore une fois le juge, pour
sa propre instruction, doit voir les parties et les entendre; or, il est
prouvé que M. Goëzman avait refusé toute audience au suppliant les 1ᵉʳ
et 2 avril.
Ce refus a fait recourir à toutes les voies possibles pour se procurer
cette audience désirée, et que le suppliant regardait comme
indispensable. Le résultat de toutes les démarches qui ont été faites a
été que, sans argent, on n’aurait point d’audience. Des agens
intermédiaires ont apprécié le sacrifice d’abord à cent louis; ils ont
ensuite demandé un bijou; le suppliant n’a point vu madame Goëzman; il
n’a fait ni fait faire de pacte avec elle; il ignore personnellement si
elle a accepté l’or et le bijou, mais il sait, et les intermédiaires
savent comme lui, qu’il ne demandait que des audiences, parce que tout
son objet était d’instruire son rapporteur; ils l’ont tous déposé;
madame Goëzman l’a elle-même attesté à la justice dans son récolement:
elle l’a répété dans son supplément de mémoire. Si les intermédiaires
ont rapporté, le jour de la perte du procès, les cent louis et la
montre, ils en ont donné la raison, en déclarant que madame Goëzman
avait dit que si le suppliant ne pouvait, avant le jugement, obtenir les
audiences par elle promises, tout serait restitué. Le suppliant n’a
point été partie directe dans la négociation; on ne peut, pour lui faire
un crime, lui supposer une intention qu’il n’a jamais eue, celle de
corrompre son juge; on le peut d’autant moins, que la femme de ce juge
déclare elle-même que le suppliant ne lui avait fait demander que des
audiences. Où est donc le crime? où est même le blâme? Est-ce du côté
du suppliant, qui, contraint par une dure nécessité, a fait un sacrifice
pour obtenir une chose juste qu’il demandait? Non certes; mais il est
entièrement du côté de ceux qui ont exigé des présens, et qui ont mis un
prix exorbitant à l’audience qui a été accordée. Le juge qui fait payer
une audience au plaideur est punissable; mais le plaideur qui la paie,
parce qu’il ne peut pas l’obtenir par une autre voie, ne l’est point,
parce qu’encore une fois la demande par lui faite d’une audience est
juste, et que jamais on n’est répréhensible lorsqu’on ne fait que des
demandes justes. Malheur à ceux qui, pour les accorder, emploient de
mauvaises voies! eux seuls méritent le blâme et la punition.
Aussi rien n’égale la sévérité de nos ordonnances sur ce point.
Celle de Philippe IV, de 1302, art. 13[29], défend aux juges de rien
prendre, même s’il leur était offert.
Celle de Charles VII, du 28 octobre 1445, art. 6, fait défenses aux
présidens et conseillers de prendre et recevoir par eux, _leurs agens et
familiers_, aucun don et présent, sous quelque espèce que ce soit, de
viande, vin ou autre chose.
Une seconde ordonnance du même roi, de 1453, renouvelle la même
disposition dans les termes les plus forts, art. 118: «Voulant obvier à
_l’indignation de Dieu, et aux grandes esclandres et inconvéniens qui
pour telle iniquité ou pervertissement de justice_ aviennent souvent,
défendons et prohibons à tous nos juges et officiers, tant en notre cour
de parlement, qu’en toutes autres cours de notre royaume, que nul ne
prenne et ne reçoive, _par soi ou par autre directement ou
indirectement_, dons corrompables..... sur peine de privation de leurs
offices; et en outre voulons iceux être punis suivant l’exigence des cas
et la qualité des personnes, et tellement que ce soit exemple à tous.»
Et l’article 120 enjoint aux présidens des cours «de faire diligente
inquisition desdits cas, pour y donner provision convenable, et en faire
punition sans dissimulation ou délai, et sans faveur ou exception de
personne, sur peine d’encourir notre indignation, et d’en être punis.»
Ces règlemens, faits par les législateurs pour prévenir les abus dans
l’administration de la justice, ont été renouvelés par toutes les
ordonnances postérieures[30]. Ainsi les magistrats ne peuvent les
ignorer. Les lois ne leur défendent pas seulement de rien recevoir des
parties par eux-mêmes, mais encore par des personnes interposées, _leurs
gens ou familiers, directement ou indirectement_. Le suppliant ne va pas
jusqu’à supposer que M. Goëzman ait eu connaissance des présens exigés
par sa femme pour faire donner audience; elle est néanmoins la personne
interposée dont parlent les ordonnances, _leurs gens ou familiers_.
D’ailleurs il y a ici contre M. Goëzman la présomption de la loi qui
porte, _inter proximas personas fraus facile præsumitur_. Si la fraude
se présume facilement entre des personnes proches, combien, à plus forte
raison, doit-elle se présumer entre deux personnes étroitement unies par
un lien sacré, qui vivent ensemble dans la plus grande intimité, qui ont
la même habitation, la même table, le même lit, et qui ne doivent rien
avoir de secret l’une pour l’autre! N’est-ce pas ici le cas de dire,
_inter conjunctas personas fraus multo facilius præsumitur_? Mais,
encore une fois, le suppliant n’entend point inculper M. Goëzman; tout
son objet est de se défendre de l’accusation à laquelle sa dénonciation
a donné lieu.
Maintenant que les faits ont été discutés et les principes établis, il
ne reste plus au suppliant qu’à mettre sous les yeux de la cour les
preuves que fournit l’instruction: s’il en résulte qu’il n’a demandé et
sollicité que des audiences, l’accusation en corruption de juge,
intentée contre lui sur la dénonciation de M. Goëzman, sera démontrée
fausse et calomnieuse.
Or, que disent les témoins?
La dame Lejay a déposé que madame Goëzman avait reçu cent louis pour une
audience, et qu’elle en avait exigé et retenu quinze autres.
Le sieur Bertrand Dairolles n’a cessé de dire et de répéter dans sa
déposition et dans ses interrogatoires, que lorsqu’il s’adressa à la
dame Lejay pour l’engager à parler à M. Goëzman, il lui observa que ceux
qui s’intéressaient pour le suppliant _ne lui avaient parlé que
d’audiences_; que ses sollicitations personnelles ne s’étendaient pas
au-delà; que lorsqu’il eut fait deux rouleaux des cent louis, il les
remit au sieur Lejay, en lui disant encore _qu’on ne lui avait parlé que
d’entrevues et d’audiences_; qu’il ne se serait pas chargé de la
commission s’il y soupçonnait de la malhonnêteté.
Le sieur Lejay, par la main duquel les cent louis et la montre ont été
donnés, dit pareillement qu’il n’avait demandé autre chose à madame
Goëzman _que des audiences_ pour le suppliant.
Mais écoutons madame Goëzman elle-même; voici ce qu’elle a dit dans son
récolement, dans lequel elle a toujours persisté comme contenant vérité.
«Jamais le sieur Lejay ne m’a présenté d’argent pour gagner le suffrage
de mon mari, que l’on sait être incorruptible; mais il sollicitait
seulement des audiences auprès de moi pour le sieur de Beaumarchais.»
Deux faits sont constatés par cette déclaration, que madame Goëzman a
réitérée dans le supplément de mémoire qu’elle vient de publier. Le
premier, que _jamais_ le sieur Lejay ne lui a présenté de l’argent pour
gagner le suffrage de son mari; écartons donc ici toute idée de
corruption. Le second, que toutes les sollicitations du sieur Lejay se
sont bornées à demander des audiences pour le suppliant. Il n’était donc
question que d’audiences et non de séduction. Le suppliant n’entendait
point gêner le suffrage de M. Goëzman, mais seulement le voir, et lui
expliquer son affaire: en lui demandant une audience, le suppliant ne
lui demandait qu’un acte de justice.
Concluons donc que le suppliant n’a jamais demandé que des audiences;
que tout son objet était de voir son juge, pour l’instruire et discuter
avec lui l’arrêté de compte, les lettres et toutes les autres pièces, et
repousser à ses yeux les traits envenimés de la calomnie. Voilà le motif
qui lui a fait désirer si ardemment de voir son rapporteur, motif aussi
juste qu’honnête.
Mais ce qui n’est pas honnête, c’est tout ce qui s’est passé à
l’occasion de la déclaration du sieur Lejay. Il est prouvé au procès que
M. Goëzman est l’auteur de cette déclaration; qu’il a mandé le sieur
Lejay chez lui; qu’en sa présence il en a rédigé le projet, et qu’il la
lui a ensuite dictée sur la minute qu’il en avait dressée. Madame
Goëzman en convient elle-même dans son mémoire, page 23, en ces termes:
«Le sieur Lejay pria mon mari de lui arranger, dans la forme d’une
déclaration, les faits dont il venait de lui rendre compte; il fut en
conséquence fait un brouillon que mon mari corrigea en plusieurs
endroits.» Ce brouillon a donc été l’ouvrage de M. Goëzman et de sa
femme, qui assistait à l’opération. Mais pourquoi tant de précautions?
Pourquoi exiger du sieur Lejay un acte fabriqué dans les ténèbres?
Pourquoi du moins ne le pas laisser maître de rédiger la déclaration
d’après ses propres connaissances? Pourquoi enfin corriger en plusieurs
endroits le brouillon qui venait d’être écrit? _Nimia præcautio dolus_;
c’est encore le langage de la loi. N’est-il pas évident que M. Goëzman
n’a fabriqué cette déclaration clandestine que pour disculper sa femme,
en inculpant le suppliant par l’imputation de faits absolument faux, et
en inculpant même le sieur Lejay, qui avait eu la faiblesse de se fier à
lui? Mais qu’est-il arrivé? Sur la dénonciation de M. Goëzman aux
chambres, M. le procureur général a rendu plainte; le sieur Lejay a été
entendu comme témoin; la vérité a repris tout son empire sur cet homme
simple, mais honnête; il a déclaré sous la religion du serment les faits
tels qu’ils s’étaient passés; il a dit que les présens n’avaient été
faits que pour obtenir des audiences; que la déclaration par lui signée
chez M. Goëzman lui avait été suggérée et dictée par ce magistrat.
Décrété de prise de corps et mis au secret, il a persisté à soutenir
dans son interrogatoire les faits tels qu’il les avait déclarés dans sa
déposition; il n’a varié ni aux récolemens ni aux confrontations. Que
devient après cela la déclaration qui lui a été surprise? M. Goëzman ne
l’a fabriquée que pour perdre le suppliant; mais elle le perdra
lui-même, puisqu’elle prouve de sa part une manœuvre indigne, non
seulement de tout magistrat, mais même de tout homme à qui il reste un
peu de sentiment. N’est-ce pas en effet une perfidie de sa part de tirer
du sieur Lejay cette fatale déclaration qu’il lui a dictée, pour ensuite
le dénoncer à la justice et l’impliquer dans un procès criminel? Car
s’il y avait du crime dans les démarches faites auprès de madame
Goëzman, le sieur Lejay serait le premier coupable; M. Goëzman aurait
donc abusé de la faiblesse de cet homme simple, en lui surprenant à
titre de confiance cette déclaration, et en s’en servant ensuite contre
lui. Les expressions manquent pour caractériser un pareil procédé.
Heureusement la vérité s’est fait jour dans l’instruction
extraordinaire. Il est aujourd’hui démontré que le suppliant ni le sieur
Lejay n’ont fait aucunes tentatives pour gagner le suffrage de M.
Goëzman, mais seulement pour obtenir des audiences de lui. Demander des
audiences à son juge, les solliciter même par des présens faits à la
femme pour les obtenir du mari, quand il n’est pas possible de les avoir
autrement, n’est point un crime.
Le premier chef d’accusation détruit, le second tombe de lui-même. Il
n’est pas vrai que le suppliant ait injurié ni calomnié la personne de
M. Goëzman; il a seulement demandé à sa femme les quinze louis qu’elle a
exigés pour le secrétaire, et qu’elle a retenus indûment au lieu de les
lui remettre. Ces quinze louis ne pouvaient à aucun titre appartenir à
madame Goëzman; elle devait donc les rendre. Ce n’est pas la faute du
suppliant si la rétention de ces quinze louis a donné lieu à des lettres
qui ont été écrites, et à des propos qui ont été tenus. Un peu moins
d’avidité dans madame Goëzman aurait prévenu tous les propos qu’elle ne
doit imputer qu’à elle-même.
* * * * *
CE CONSIDÉRÉ, NOSSEIGNEURS, il vous plaise décharger le suppliant de
l’accusation intentée contre lui, ordonner que l’arrêt qui interviendra
sera imprimé et affiché, sous la réserve que fait le suppliant de tous
ses droits et actions contre M. Goëzman, comme son dénonciateur, et vous
ferez justice.
_Signé_ CARON DE BEAUMARCHAIS.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES ARTICLES CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME.
Pages.
Mémoire à consulter pour P. A. Caron de Beaumarchais. 5
Supplément au mémoire à consulter. 61
Addition au supplément du mémoire à consulter,
servant de réponse à madame Goëzman, accusée,
au sieur Bertrand Dairolles, accusé; aux sieurs
Marin, gazetier de France, et d’Arnaud Baculard,
conseiller d’ambassade, assignés comme témoins. 162
Requête d’atténuation pour le sieur Caron de Beaumarchais. 282
FIN DE LA TABLE.
NOTES:
[1] Les gazettes étrangères. Toutes les méchancetés qu’elles
contiennent se fabriquent à Paris. Celui qui va payer un paragraphe à
certain bureau de cette ville est toujours sûr d’y faire dénigrer qui
bon lui semble à juste prix. _C’était vrai alors._
[2] Le sieur Marin, auteur de la _Gazette de France_.
[3] Lorsque madame Goëzman, interrogée sur la nature de ses liaisons
avec Lejay, répond qu’elle ne le connaît point, et l’a seulement vu
venir quelquefois solliciter son mari, elle oublie qu’il existe au
portefeuille du sieur Lejay quelques billets d’elle, écrits de sa
main, par lesquels elle se reconnaît sa débitrice de plusieurs sommes,
comme 18 liv., 30 liv., etc., qui prouvent encore plus les grandes
intimités que les petits besoins. Elle oublie que dans ces grandes
intimités elle a dit, devant plusieurs témoins, «que, quand son mari
serait rapporteur, elle saurait bien plumer la poule sans la faire
crier;» expression moins noble à la vérité que celles rapportées dans
ce mémoire sur le même sujet; mais en cela plus propres à donner
une véritable idée de la liaison niée par madame Goëzman, à son
interrogatoire.
[4] M. Goëzman lui dit, entre autres choses, que M. Duverney confiait
facilement de ses blancs-seings; que lui-même en avait vu et tenu
entre ses mains; que je pouvais avoir abusé d’un de ces blancs-seings
pour y adapter un arrêté de compte. Mon ami, surpris d’une pareille
allégation, lui répondit que l’exactitude de M. Duverney avait été
trop connue pour qu’on pût le taxer d’une pareille négligence sur
sa signature; mais que, quand cette allégation aurait même quelque
vraisemblance, ce ne pouvait jamais être relativement à une signature
et une date fixe de la main de M. Duverney, apposées au bas du folio
verso d’une grande feuille de papier à la Tellière; et qu’en tout état
de cause un pareil soupçon, étant ce qu’on pouvait avancer de plus
odieux contre quelqu’un, ne devait jamais être articulé sans preuves.
M. Goëzman lui dit ensuite que l’arrêté de compte entre M. Duverney et
moi ne pouvait pas être regardé comme un acte sérieux, puisque toutes
les sommes y étaient écrites en chiffres: en effet il lui montrait
plusieurs sommes en chiffres sur la page verso de cet arrêté de compte.
Mon ami, étonné que j’eusse commis une pareille faute dans une pièce
aussi importante, était prêt à passer condamnation, lorsque, quittant
M. Goëzman, avec lequel il se promenait dans son cabinet, il vint
subitement retourner l’arrêté de compte et en examiner la première
page, dans laquelle il ne lui fut pas difficile de prouver à M.
Goëzman que les sommes écrites en chiffres sur le verso n’étaient que
relatées de pareilles sommes écrites plusieurs fois en toutes lettres
antécédemment de l’autre part.
M. Goëzman lui objecta encore que la déclaration de 1733 exigeait que
l’écriture d’un pareil acte fût approuvée de la main de celui qui
n’avait fait que le dater et le signer. Mon ami, qui ne connaissait
point les termes de cette déclaration, ne put lui répondre que l’acte
et les deux contractans étaient précisément dans le cas de l’exception
portée par cette même loi.
Il y eut encore d’autres objections aussi frivoles.
[5] Cette déclaration porte en substance que le sieur Lejay, cédant
aux sollicitations d’un de mes amis, a reçu cent louis et une montre
enrichie de diamans; qu’il a eu la faiblesse de les offrir à madame
Goëzman pour corrompre la justice de son mari; mais qu’elle a tout
rejeté _hautement et avec indignation_; que depuis la perte du procès
il a tout remis à mon ami, etc... Cette déclaration, qu’on a su depuis
avoir été minutée de la main de M. Goëzman, ne parle pas _des quinze
louis exigés de surplus, et qui sont encore entre les mains de madame
Goëzman_. Et moi, je prie le lecteur de ne les pas perdre de vue. J’ai
quelque notion que ces quinze louis influeront beaucoup sur le jugement
du procès.
[6] Je prie que l’on pardonne la liberté de ce langage à l’obligation
où je suis de citer juste.
[7] Il est bon de remarquer ici qu’en parlant au sieur Dairolles
en particulier, l’auteur de la Gazette ne se contente plus de dire
qu’il faut changer sa première déposition; il veut que Dairolles la
tourne contre moi, en déposant qu’elle lui a été suggérée par toute ma
famille. Ce trait a totalement dessillé mes yeux sur la conduite du
sieur Marin dans toute cette affaire.
[8] Si par hasard on doutait que M. Goëzman eût fait à mon ami
l’étrange objection que j’avais pu abuser d’un blanc-seing de M.
Duverney, qu’on lise l’interpellation suivante: elle est tirée de mon
interrogatoire.
«Interpellé de nous dire si l’on ne lui a pas rendu de la part de
madame Goëzman qu’il perdrait son procès, parce que son mari le
soupçonnait d’avoir rempli un blanc-seing de M. Duverney;
«A répondu que personne ne lui a rendu un propos aussi absurde qu’il
est outrageant; que la mission de M. Goëzman n’ayant pas été de se
rendre vérificateur d’écritures, mais seulement d’examiner si un acte
fait double et librement entre deux majeurs pouvait s’annuler autrement
que par lettre de rescision ou inscription de faux, seuls moyens que
la loi autorise, un si odieux soupçon, supportable au plus dans une
instruction criminelle, aurait indiqué la plus grande partialité de la
part du juge en une cause civile.»
[9] _Gazette de La Haye_, du vendredi 23 juillet 1773, numéro 88.
[10] Ma confiance en l’équité de mes juges paraîtra bien plus
courageuse encore quand on saura que, par une bizarrerie remarquable
dans tous les événemens de ma vie, à l’instant même où je suis aux
pieds du parlement pour lui demander justice contre M. Goëzman, je
suis forcé de solliciter au conseil du roi la cassation de l’arrêt du
parlement rendu sur le rapport _et d’après l’avis de M. Goëzman_, qui
m’a fait perdre cinquante mille écus! quand on saura que ma requête
est admise, et que j’ai déjà obtenu au conseil un arrêt de _soit
communiqué_. Mais c’est ainsi que des juges doivent être honorés. Si la
loi permet de se pourvoir en cassation d’arrêt, ce n’est pas que les
tribunaux soient iniques; c’est que les affaires ont deux faces, et que
les juges sont des hommes.
[11] J’attends en ce moment quatre ou cinq mémoires contre moi annoncés
dans les papiers publics. Il en a déjà paru deux, l’un du sieur
Baculard d’Arnaud, l’autre du gazetier de France. Dans ce dernier,
après quelques plaintes sur _la fausseté des calomnies et l’indécence
des outrages_ répandus dans un libelle signé, dit-on, _Beaumarchais
Malbête_, le gazetier de France entreprend de se justifier par un petit
manifeste signé Marin, qui n’est pas Malbête. M. Goëzman les distribue
tous deux; c’est chez lui que j’ai fait prendre les exemplaires que
j’en ai.
[12] Je rétablis ici le propos dans toute sa pureté. Je ne le savais
que par ouï-dire lors de mon premier mémoire. Aujourd’hui j’ai lu. Il
faut citer juste.
[13] Madame Goëzman, étant fille, s’appelait mademoiselle Jamar; mais
il n’est pas vrai qu’elle fût comédienne à Strasbourg quand M. Goëzman
l’épousa, comme le dit faussement le gazetier de La Haye, qui n’épargne
pas plus les juges que les plaideurs.
[14] Sans l’extrême importance de cette citation, j’aurais omis par
décence l’étrange moyen de madame Goëzman, et je me garderais bien de
peser sur des détails que mon respect pour les dames désavoue.
[15] Toutes ces citations sont des efforts de mémoire, et le fruit des
notes que j’ai faites en sortant de chaque confrontation où toutes les
pièces m’ont passé sous les yeux. Peut-être y a-t-il quelques légères
différences entre les paroles; mais je certifie que le sens y est
conservé avec la plus grande fidélité.
[16] Il est bon de savoir qu’aussitôt que le décret a été lancé contre
madame Goëzman, son mari a cru qu’il ne pouvait plus honnêtement
communiquer avec une femme accusée (car, comme dit le sieur Marin,
d’après ce magistrat, «il ne faut pas que la femme de César soit
soupçonnée»); et il a jugé qu’il était de sa délicatesse qu’elle fût
reléguée au couvent.
Quant au repas que _la femme de César_ va prendre chez son mari trois
ou quatre fois la semaine, ces réunions légitimes ne prouvent qu’une
tendresse conjugale supérieure aux obstacles, et qui sait tout aplanir.
Et quant aux belles phrases du récolement, elles ne sont que le fruit
d’un commerce habituel avec un savant homme, sans qu’on doive induire,
ni des visites de la femme, ni des apophtegmes du mari, qu’ils aient
eu ensemble aucune communication, arrangement, conseil, ni préparation
relativement au procès: car il ne faut pas oublier que _la femme de
César_ n’a été renfermée au couvent par son mari, à l’instant de son
décret, que pour qu’on ne pût jamais soupçonner _César_ de se concerter
avec elle.
Autre trait de délicatesse qui ne dépare pas le premier. M. et madame
Goëzman ayant lu dans mon mémoire que j’avais donné six livres à un
domestique dans une des vingt-deux stations que j’ai faites à leur
porte, ont fait monter le mari de leur portière, et lui ont dit: «Si
c’est votre femme ou vous qui avez reçu ces six livres, nous vous
ordonnons de les reporter à M. de Beaumarchais, et d’en aller exiger
une attestation que vous n’avez rien reçu. Nous ne voulons pas qu’il
se fasse de _petites_ vilenies dans notre maison.» Tel est le compte
fidèle que cet homme est venu me rendre. Touché d’un procédé si noble,
et ne voulant pas surtout en ravir l’honneur à qui il appartient, j’ai
commencé par exiger de cet homme une déclaration par écrit qu’il venait
de la part de ses maîtres. Alors ne doutant plus que mon attestation
ne fût d’une grande utilité à M. Goëzman, en ennemi généreux, la voici
telle que je l’ai donnée.
«Je déclare que le nommé le Riche, soi-disant portier de M. et de
madame Goëzman, s’est présenté chez moi, avec ordre de ses maîtres de
me rendre ce qu’il avait reçu de moi, dans le nombre de fois que j’ai
assiégé la porte de M. Goëzman lorsqu’il était mon rapporteur, ou de
me demander l’attestation qu’il n’en a rien reçu. Je la lui remets
volontiers, parce que j’ai seulement dit dans mon mémoire que j’avais
donné six francs à un domestique, etc. Comme ce fut M. de... qui les
remit, je ne pourrais pas reconnaître celui qui les a reçus, et à qui
je les laisse. Observant qu’il est bien singulier que madame Goëzman
mette une affectation puérile de délicatesse à me faire rendre _six
francs_ par un domestique à qui je ne les demande pas, elle qui en nie
_trois cent soixante_ qu’elle a exigés et reçus de Lejay, et que je
lui demande sans pouvoir les obtenir.»
A Paris, ce 1 octobre 1773.
_Signé_ CARON DE BEAUMARCHAIS.
[17] Tous les mots écrits en _italique_ dans cette déclaration figurée
sur la copie du commis sont ceux qui manquent à celle de Lejay; ce qui
sera discuté dans un moment.
[18] Le sieur Bertrand dont il s’agit ici est le même qui n’a consenti
à être désigné dans mon premier mémoire que sous le nom de Dairolles.
En répondant au sieur Marin, nous aurons occasion de nous expliquer
sur cette fantaisie du sieur Bertrand Dairolles, qui a précédé de
quelques jours le service qu’il a rendu au sieur Marin, de lui
accorder une lettre dont celui-ci espère tirer le plus grand avantage
contre moi: ce qu’il faudra voir.
[19] La réponse la plus désolante à la _déploration_ du sieur Baculard
d’Arnaud, conseiller d’ambassade, est d’y opposer sa confrontation
avec moi: j’attends pour le faire que le sieur Marin, gazetier de
France, ait publié son mémoire et la lettre qu’il s’est fait écrire
par le sieur Bertrand Dairolles, négociant marseillais, afin qu’ils
aient chacun ce qui leur est dû, dans un seul mémoire qui ne se fera
pas attendre: on peut y compter.
[20] Ces horreurs furent envoyées au gazetier de la Haye, pendant
le fort des plaidoiries du légataire de M. Duverney contre moi. On
dit que toutes ces gazettes sont soumises à l’inspection de sieur
Marin, auteur de celle de France. Puisque l’équité même d’un tel
censeur ne peut purger ces écrits de pareilles infamies, il ne
reste de ressources aux gens outragés que de déférer les méchans à
l’indignation publique.
[21] Monnaie romaine.
[22] Ces mots, ou plutôt ces points, désignent de petits pamphlets
très-piquans, très-recherchés à cette époque, et qu’on répandait
sous le nom de _la Correspondance_. Ce titre, qui ne spécifie rien,
blessait si fortement alors les yeux et les oreilles des magistrats du
nouveau parlement, que Beaumarchais se garda bien de le proférer, même
en tournant en ridicule les efforts tentés par ses ennemis pour le
faire soupçonner d’en être l’auteur, quoiqu’ils sussent bien que les
libelles et les écrits anonymes n’étaient point à son usage.
[23] Pendant qu’on imprime, j’apprends que le commis de Lejay vient
d’être confronté à madame Goëzman, et qu’entre plusieurs écritures
qu’on lui a présentées il a très-bien reconnu celle dont fut tracée
la minute de la première déclaration qu’il a copiée. Mais, au grand
étonnement de tout le monde et au mien (car j’avoue que je ne m’y
attendais presque pas), cette écriture s’est trouvée être celle de
_prænobilis et consultissimus Ludovicus Valentinus_ GOEZMAN. Et voilà
comment tout ce que je débats devient inutile, à mesure qu’on suit
l’instruction.
[24] J’ai fait vœu de répondre à tout. Dans une des gazettes de
Hollande, dont on vient de m’envoyer l’extrait, le scrupuleux
nouvelliste s’explique en ces termes, à la date du 7 décembre 1773.
«Ce n’est point sans surprise que l’auteur de cette gazette s’est vu
citer dans une note à la page 66 du supplément au mémoire à consulter
du sieur Caron de Beaumarchais, pour un fait dont il n’a jamais parlé.
_Il somme_ le sieur de Beaumarchais de désigner le numéro où il
prétend que s’est trouvée la fausse anecdote, que lui-même peut-être
eût souhaité y voir insérée. Ce plaideur inquiet, qui semble avoir
l’art funeste d’envelopper tout le monde dans ses tracasseries,
n’aurait-il pas dû craindre qu’une citation, si aisée à convaincre
elle-même de fausseté, ne fît très-mal augurer du reste des assertions
contenues dans son mémoire?»
Il est juste de donner satisfaction au gazetier, qui me fait l’honneur
de me sommer. Le trait qui paraît le blesser a été puisé dans la
Gazette de La Haye, du vendredi 23 juillet 1773, nº 88. Je le copie,
la gazette à la main.
M. de Beaumarchais a été décrété d’ajournement personnel; _Bertrand
Dairolles, Provençal, faisant toutes sortes d’affaires_, a été décrété
d’assigné pour être ouï, et Lejay décrété de prise de corps: on ne
sait point ce que tout cela deviendra. «Ce qu’il y a de très-sûr,
c’est que madame Goëzman, anciennement actrice à Strasbourg, où M. de
Goëzman l’a épousée dans le temps qu’il était au conseil supérieur de
Colmar, vient d’être enfermée dans un couvent.»
[25] L’extrait baptistaire de Marie-Sophie et le placet de Pierre
Dubillon et sa femme, père et mère de Marie-Sophie, attesté par la
dame Dufour, maîtresse sage-femme, dont le double a été présenté à M.
l’archevêque.
[26] 23, 26 et 27 mars.
[27] Page 54 du mémoire de madame Goëzman.
[28] Lois vénales, cod.
[29] Conférence du Guesnois.
[30] Article 16 de l’ordonnance de Charles VIII, de 1493. Article
36 de celle de Louis XII, de 1507. Article 35 de celle de François
Iᵉʳ, de 1535. Article 19 de l’ordonnance de Moulins, de
1556. Article 43 de celle d’Orléans, de 1560. Article 114 de celle de
Blois, de 1579.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE BEAUMARCHAIS; VOL 1 ***
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