The Project Gutenberg EBook of Quinze Jours en Egypte, by Fernand Neuray

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Quinze Jours en Egypte

Author: Fernand Neuray

Release Date: February 1, 2004 [EBook #10906]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUINZE JOURS EN EGYPTE ***




Produced by Joris Van Dael, Wilelmina Malliere and PG Distributed
Proofreaders





FERNAND NEURAY

_Quinze Jours en Egypte_

Bruxelles

1908




"Mon _itineraire_ est la course d'un homme qui va vers le ciel, la
terre et l'eau, et qui revient a ses foyers avec quelques images
nouvelles dans la tete et quelques sentiments de plus dans le
coeur."

CHATEAUBRIAND, Preface de la troisieme edition de l'_Itineraire de
Paris a Jerusalem_.

"L'Egypte m'a paru le plus beau pays de la terre; j'aime jusqu'aux
deserts qui le bordent et qui ouvrent a l'imagination le champ de
l'immensite."

CHATEAUBRIAND, _Itineraire_.




_Au commencement de decembre 1907, les fondateurs de la nouvelle
Heliopolis, qui s'elevera bientot, a une dizaine de kilometres de la
capitale de l'Egypte, dans un jardin verdoyant cree, comme par un
coup de baguette magique, en plein desert, inviterent quelques
journalistes a aller voir leur ville sortir de terre. L'auteur de ce
petit livre etait de cette caravane. Il a passe quinze jours en
Egypte. Ses impressions de voyage, trop rapides, helas! ont ete
publiees, en janvier et en fevrier 1908, dans le XXe Siecle. Il se
hasarde aujourd'hui a reunir ces articles. Son livre aura
certainement un merite, dans lequel, il est vrai, l'auteur n'est
pour rien: on y verra, d'apres des photographies prises sur place,
quelques-uns des monuments les plus celebres de l'antiquite
egyptienne, dont le grand public ne connait guere que le nom.

Ces photographies sont, pour la plupart, l'oeuvre personnelle de M.
Jean Capart, conservateur adjoint du Musee du Cinquantenaire de
Bruxelles. M. Capart les a rapportees des missions scientifiques
qu'il a remplies en Egypte pour le compte du gouvernement belge,
avec un eclat qui lui a valu, dans le monde des egyptologues, une
enviable renommee. Il a bien voulu mettre ses beaux cliches a notre
disposition; M. le docteur Mathien nous en a prete obligeamment
quelques autres. Nous prions ces Messieurs de trouver ici
l'expression de notre gratitude._




DE BRUXELLES AU CAIRE


Depuis le mois de decembre 1907, la route de Bruxelles au Caire est
raccourcie de deux jours. Cinq jours au lieu de sept. On peut meme
la faire en quatre jours et demi. Mais il faut que les vents et la
mer s'y pretent. Plusieurs de nos confreres n'ont quitte Bruxelles
que le vendredi 6 decembre, a midi, pour arriver a Marseille le
samedi 7, vers neuf heures du matin, un peu avant le depart de
l'_Heliopolis_. Le 10, a six heures du soir, le navire entrait,
prudemment, lentement, dans le port d'Alexandrie, dont l'acces est
difficile aux colosses de douze mille tonnes. Les gens presses ont
encore pu gagner le Caire le jour meme, vers minuit, soit dix heures
en Europe. En tout donc, juste quatre jours et demi. Or il en
fallait cinq jusqu'a present, par les bateaux les plus rapides, pour
faire la traversee entre Marseille et Alexandrie! Il n'en faut plus
que dix desormais, au maximum, grace a l'_Heliopolis_, pour le
voyage de Bruxelles au Caire, aller et retour. Dix jours au lieu de
quatorze, sur une route aussi frequentee! Car il y a plus de six
cents Belges etablis en Egypte, et quatre cent cinquante millions de
capitaux belges engages dans des entreprises egyptiennes.

L'_Heliopolis_ etait le premier des deux steamers qu'une nouvelle
compagnie de navigation avait mis en circulation, l'hiver passe,
entre Marseille et Alexandrie. Si la nationalite suivait la
paternite, cette compagnie eut ete belge; car elle devait la
naissance et la vie a l'initiative de quelques-uns de nos plus
entreprenants capitalistes. Elle etait anglaise cependant, de nom et
de fait, bien qu'une notable partie de son capital eut ete souscrite
en France et qu'il y eut des Francais et des Belges dans son conseil
d'administration.

Ses deux navires avaient ete construits en Angleterre. Pas un clou
qui n'eut ete fabrique et cloue a Greenock ou a Londres. Tout le
personnel etait Anglais. Un artiste parisien avait dessine, dans de
purs styles francais, le salon, le restaurant et le fumoir,
veritables merveilles de gout et d'elegance. Mais l'Angleterre
annexa son oeuvre comme une simple republique sud-africaine. Dans
les prospectus de la compagnie, le style Louis XVI fut baptise
"Reine Anne" et le Louis XIV "Roi Georges".

A bord de l'_Heliopolis_, le dimanche meme etait anglais, du moins
jusqu'a midi. A dix heures, service divin. Dans le grand salon, le
capitaine, entoure des officiers, lit des versets de la Bible;
l'assistance repond en choeur; puis les "fideles" chantent des
cantiques, avec accompagnement de piano et de bugle. La ceremonie,
froide et seche, n'est pourtant pas denuee de caractere. Sur toutes
les mers du monde, au meme moment, a bord des innombrables navires
qui promenent le commerce, la force et le pavillon de l'Angleterre,
le meme Dieu est officiellement invoque, dans la meme langue et dans
le meme appareil, au nom de la nation. En Belgique, quand le
gouvernement pourvut d'un aumonier notre premier navire-ecole, la
presse liberale se dechaina. Au nom de la liberte de conscience,
naturellement. Heureuse Angleterre, ou cette espece de fanatisme est
encore inconnue ...

L'energie francaise sommeillait, probablement, pendant que les
Belges faisaient le plan de la nouvelle ligne et que les Anglais lui
imposaient leur marque. "Sur notre mer: entre Marseille, notre grand
port, et l'Egypte, que la France ouvrit a l'Europe, ce sont des
etrangers qui creent, a notre barbe et au detriment des compagnies
francaises, des voies plus confortables et plus rapides" me disait,
sur le pont de l'_Heliopolis_, un de nos plus distingues confreres
parisiens. Et il ajoutait melancoliquement: "C'est un sujet
d'affligeantes reflexions, je vous assure."

L'_Heliopolis_ est un gracieux colosse de douze mille tonnes--nos
malles congolaises en jaugent sept mille a peine! Cent
quatre-vingt-cinq metres sur vingt, sept ponts, vingt noeuds a
l'heure. Il bondit sur la mer comme un levrier geant. On y pourrait
loger facilement plus de mille passagers. Il a coute sept millions
de francs. A Marseille, il etonnait la Cannebiere elle-meme. "Les
autres bateaux, a cote de l'_Heliopolis_, semblent des
bateaux-mouches" nous disait le cocher qui nous vehiculait, sous une
pluie battante, a travers les rues boueuses d'un Marseille sans
soleil et sans joie, vers les bassins de l'Estaque.

Nous avons leve l'ancre, le samedi 7, a deux heures de l'apres-midi,
quatre heures trop tard, a cause de l'affluence inattendue des
passagers, par un beau ciel. Plus un seul nuage; une mer verte et
sans ride. Les collines roses et les maisons blanches rayonnaient
dans la chaude lumiere. Nous etions une vingtaine de journalistes a
bord, Francais et Belges, invites a aller voir une autre Heliopolis,
qui s'acheve en ce moment aux portes du Caire, sur la lisiere de
l'immense desert d'Arabie, a deux pas des ruines de l'antique
capitale religieuse de l'Egypte, cette Heliopolis ou l'on dit que
Platon alla chercher la sagesse et dont les idoles se seraient
ecroulees, d'apres une tradition, quand la Sainte Famille approcha
de ses murailles.

L'Academie francaise et le Palais Bourbon avaient laisse partir M.
Maurice Barres. Cet immortel justement celebre est l'homme le plus
simple du monde. Il est fin et sympathique; pas l'ombre d'une pose;
il n'a parle qu'une fois en public, au dessert d'un diner de
journalistes; son eloquence est simple, elegante et forte. L'accent
lorrain--c'est l'accent de Virton attenue--ne l'a pas quitte tout a
fait; il prononce "vin" et "plein" en appuyant sur les finales,
comme les gens du pays gaumais. M. Joseph Galtier, du _Temps_, M.
Maurice Muret, du _Journal des Debats_, confreres aimables et tres
distingues; MM. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics;
Leon Parsons, attache au Cabinet du ministre Briand; Paul Adam,
Jules Huret _(Figaro)_, Verdier _(Eclair)_, Casella _(Auto)_ et
l'editeur Pierre Laffitte; je crois que j'ai cite tous nos
confreres francais. Nous etions treize Belges: Maurice des Ombiaux,
Jean d'Ardenne, Julius Hoste, de Borchgrave, de Laveleye, Ansel,
Garnir, Kaiser, Quadvlieg, Raquez, Rossel, Rotiers et votre
serviteur. L'aimable M. Cornet guidait notre caravane.

Manifestement, les vents et la mer ont craint d'avoir une mauvaise
presse. Pendant que les tempetes se dechainaient sur les mers
occidentales, l'_Heliopolis_ voguait gentiment sur un lac tranquille
et tout bleu. Et le soleil avait conspire en notre faveur avec les
vents et la mer. Au moment ou nous entrions dans la rade
d'Alexandrie, peuplee de navires au repos et comme plantee de mats
rassembles en bosquets, il commencait de descendre dans les flots.
Spectacle "a souhait pour le plaisir des yeux"! Devant nous, la
ligne courbe des maisons carrees s'etendait, s'etirait comme un
immense serpent blanc. Nous distinguions des terrasses parmi des
bouquets de palmiers. A l'Occident, d'enormes bandes de feu
brulaient, aux confins de l'horizon, dans un ciel opalin. La beaute
des nuits orientales se revelait, a nos yeux enchantes.

Qu'on me reproche, si l'on veut, de decouvrir l'Egypte. Je me risque
a dire un mot du plaisir que nous avons goute, les plus blases aussi
bien que les enthousiastes, en traversant le Delta, par une
radieuse matinee, dans le rapide qui nous emportait vers le Caire.
La plaine a l'aspect d'un vaste jardin cultive et tout vert. Le ciel
est bleu turquoise, sans un nuage. Une ardente lumiere caresse le
panache des sycomores et la chevelure fremissante des palmiers. La
jeune verdure brille de son plus pur eclat. Le long du chemin de
fer, les villages rassemblent leurs masures carrees, faites de terre
sechee, rebarbatives et sales. Des pigeons, ramasses en boule, se
reposent sur le seuil des colombiers, domes minuscules arrondis sur
la toiture plate des maisons.

On sait que le Delta est le pays du monde ou la population est la
plus dense: plus de trois cents habitants par kilometre carre. Les
villages se succedent a de courts intervalles. Sur tous les
chemins--etroites bandes de terre durcie qui longent les champs de
coton ou de trefle--circulent, en groupes, des fellahs et des
fellahines. C'est un continuel defile de scenes chatoyantes. Des
laboureurs vetus de longues robes flottantes, blanches, jaunes ou
bleues, dirigent des boeufs, poilus comme des boeufs sauvages,
atteles deux par deux a des charrues identiques aux charrues d'il y
a cinq mille ans, que nous verrons bientot gravees sur les parois
des tombeaux. Voici un grand gaillard drape dans une robe bleu
ciel, agitee et gonflee par la brise. Il arpente majestueusement son
champ, les mains croisees sur le dos, pendant que deux femmes
accroupies remuent la terre labouree. Des femmes cheminent, par
groupes, emmaillotees de noir--on dirait des religieuses de chez
nous, sauf la guimpe--la figure voilee, depuis le nez jusqu'au
menton, par une bande d'etoffe noire. Voici un vieux paysan sur son
ane charge de deux sacs en equilibre, robe jaune et turban blanc,
barbe grise de saint Joseph. Un peu plus loin, quatre dromadaires, a
la file, suivent le chamelier de leur pas solennel, leur grand corps
secoue comme un vaisseau sur la mer.

A toutes les gares, cohue bariolee et bourdonnante: robes et turbans
de toutes les couleurs, fez rouges; paysannes escortees de
marmaille; "dames" en robe de soie, voilees de transparente
mousseline blanche, un parasol a la main, affairees et precieuses;
gentlemen en redingote; tetes fines d'Egyptiens: grosses levres,
yeux allonges; arabes, negres, soudanais, figures de cuivre, d'ebene
ou de bronze, figures de patriarches et de prophetes. Revons-nous ou
sommes-nous au spectacle? Qu'on attende encore un peu avant de
baisser le rideau ...

Fellah n'est pas un nom de race, mais seulement de profession.
Fellah signifie paysan. Le paysan de la vallee du Nil descend de la
race egyptienne primitive. Nous verrons ses ancetres sur les parois
du tombeau de Ti, architecte a Memphis sous une des premieres
dynasties, qui dort au seuil du desert lybique, pres des pyramides
de Saqqarah, depuis pres de six mille ans.

Des restes de couleur sont encore accroches aux figures en relief,
dont le temps a respecte l'elegant dessin et le groupement
harmonieux. Des femmes soutiennent, de leurs bras arrondis, des
corbeilles posees sur leurs tetes. Des paysans fauchent et battent
le ble. Memes visages, memes instruments agricoles que ceux de
l'Egypte actuelle.

Ces petits anes, robustes, elegants et fins, qui trottinent pour
notre amusement dans la plaine du Delta, le long des canaux ou
bombent des voiles blanches, nous les reverrons aussi dans les
tombeaux de Saqqarah, ou ils defilent, depuis six mille ans, devant
l'effigie du maitre, grand proprietaire ou fonctionnaire de la Cour.
Nous les monterons dans la Haute Egypte, quand nous galoperons a
travers la plaine, peuplee de travailleurs et couverte de moissons,
vers les ruines et les tombeaux de la vallee des Rois. Ce n'est pas
une des moindres merveilles de ce pays merveilleux que cette
identite de la race et de la vie d'a present avec la race et la vie
ressuscitee apres soixante siecles.

Race admirable, puisqu'elle a resiste au corrosif de l'Islam. On
sait que les Arabes convertirent de force, au VIIe siecle de notre
ere, les paysans egyptiens, chretiens depuis le deuxieme. Ils sont
beaux, laborieux, prolifiques et sales. Vraisemblablement, l'Egypte
aura, dans un demi-siecle, vingt millions d'habitants. Le coton de
la Basse Egypte est hors prix: cinquante francs le cantar (45
kilogrammes) en 1895; cent francs ou a peu pres, l'annee derniere.
Les fellahs s'enrichissent. Il y a quelques semaines, un vieux
paysan paya 500,000 francs, rubis sur l'ongle, a une societe belge,
des terres qu'il venait d'acquerir. A le juger sur sa mine, sa
crasse et ses haillons, on lui aurait donne l'aumone! La crise
financiere, qui a fait tant de ravages dans les grandes villes,
parmi les colonies europeennes surtout, n'a pas atteint les ruraux.
Dans toute l'Egypte, la valeur et le loyer de la terre augmentent
tous les jours. Il faut sans cesse de nouvelles terres cultivables a
une population qui ne cesse de s'accroitre.

Il n'y a pas au monde de cultivateur plus laborieux, plus passionne
que le fellah. Une longue et etroite bande de terre fertile serree
entre deux deserts: voila l'Egypte. Le Nil coule au milieu. Jamais
de pluie. Chaque ete, le flot debordant etend sur le sol l'eau du
fleuve et le limon qu'elle apporte. Ou s'arrete l'inondation
commence, de chaque cote, l'aride desolation du desert. Le labeur du
fellah fait fructifier admirablement ce present annuel du vieux
fleuve. Des que l'eau commence a se retirer, les champs, du matin au
soir, sont peuples de travailleurs, qui pataugent, jambes nues, meme
au plus chaud des jours deja brulants, dans la boue limoneuse. Dans
la Haute Egypte, quand nous verrons de pres leurs villages, leur
salete, leur vermine et les beaux enfants devores par les mouches
sur le seuil des masures, nous songerons aux paysans de l'Ardenne ou
de la Lorraine, tels que les ont faits douze siecles de
christianisme, race fiere, heureuse et libre sous un ciel souvent
hostile et sur un sol ingrat ...

C'est le jeudi 12 decembre qu'on nous mena voir la nouvelle
Heliopolis. De l'Ezbekieh, nous avons mis, en autobus, une vingtaine
de minutes. Le chemin de fer electrique devorera la route en un
quart d'heure.




LA NOUVELLE HELIOPOLIS


La nouvelle ville s'elevera a l'est de la capitale de l'Egypte. Les
deux mille cinq cents hectares que les premieres constructions
doivent couvrir ont ete decoupes dans le desert arabique, dont les
vagues sablonneuses fuient, a perte de vue, vers Suez et la mer
Rouge. Trois mille travailleurs, hommes et femmes, remuent depuis
quinze mois les pierres et le mortier. Cent cinquante villas sont en
construction; plusieurs sont presque achevees. Le Palace Hotel,
edifice grandiose et charmant, long de cent quatre-vingt-cinq
metres, sera termine dans un an. Il coutera, tout meuble, cinq
millions. Ce sont les plans d'un jeune architecte belge, M. Ernest
Jaspar, qui ont triomphe au concours. Ses terrasses etagees
domineront un admirable spectacle: le desert, infini et rose, ou
l'on voit courir, en meme temps que les nuages au ciel, de grandes
taches d'ombre; les maisons blanches et les palmiers de Matarieh;
puis, a l'Ouest, Le Caire, inonde de lumiere, herisse de coupoles
et de minarets; le ruban argente du Nil; enfin, flamboyant dans
l'azur, l'enorme triangle de la grande Pyramide.

Trois avenues, larges de quarante metres, traverseront la ville.
Quarante-deux kilometres de conduites d'eau sont acheves. Des
milliers d'arbrisseaux, serres les uns contre les autres, et
proteges par des capuchons contre le vent du desert, grandissent
dans le limon humide d'une vaste pepiniere. Ils sont destines a
border les avenues et a peupler les jardins. M. le baron Empain et
S.E. Boghos Pacha Nubar se font construire a Heliopolis chacun une
villa somptueuse[1].

Cinq mille hectares sont reserves, plus avant dans le desert, pour
l'extension de la cite nouvelle, qui doit comprendre, d'apres le
plan des fondateurs, trois agglomerations distinctes et successives,
reliees entre elles par des avenues verdoyantes et des voies de
communication rapide. La Societe d'Heliopolis a recu option, par
contrat, sur cinq mille hectares, en sus des deux mille cinq cents
de la premiere oasis, au prix de cinquante-cinq francs l'hectare
environ. Trois voies ferrees seront etablies entre la premiere oasis
et le Caire: un chemin de fer et deux tramways electriques. L'un de
ceux-ci, pose et equipe, est pret pour l'exploitation. Il fera
arret, en cours de route, a plusieurs stations. Ce sera la voie de
banlieue, qui prendra et conduira des voyageurs a tous les villages
echelonnes le long du chemin[2]. L'autre tramway est
particulierement destine aux fonctionnaires que la Societe s'est
engagee a loger moyennant un prix convenu avec le gouvernement
egyptien. Quant au chemin de fer electrique, il courra, sans arret,
du Caire a Heliopolis. Ce sera le train express. Le trajet durera
quinze minutes: tout juste ce qu'il faut, a Bruxelles, pour aller du
Nord au Midi.

Telle est, en raccourci, l'entreprise qui a seduit des hommes
d'affaires de premier ordre: Belges, Anglais, Francais et Egyptiens.
Comme toutes les grandes choses, elle a des detracteurs. Mais
personne ne peut contester son originalite ni son caractere
grandiose. C'est une magnifique partie a jouer. On comprend qu'elle
passionne tant et de si puissants capitaines de la finance. Si elle
reussit, ils auront attache leur nom a une des plus belles choses
qui se pourront voir, d'ici a une dizaine d'annees, dans un des plus
beaux pays du monde.

La rarete des habitations et la cherte des loyers la provoquaient
depuis longtemps. On a vu le prix des terrains a batir monter, au
Caire, en cinq ans, de 1901 a 1906, a des sommets vertigineux, de
quinze a quinze cents francs le metre carre en de certains endroits.
Il a degringole depuis lors. L'exces meme de la speculation a amene
une crise immobiliere, encore aggravee, dans la suite, par le
contre-coup de la crise monetaire qui acheve en ce moment son tour
du monde. Mais les loyers des maisons et des appartements habitables
par les Europeens n'en restent pas moins tres chers. A quinze
minutes du jardin de l'Ezbekieh, un Belge de mes amis occupe un
rez-de-chaussee et un etage: dix pieces en tout; loyer: onze mille
francs! Dans le centre de la ville, une chambre garnie se paie deux
cents francs par mois. Dans les quartiers excentriques, au dela de
la gare par exemple, on demande cent vingt-cinq francs par mois
pour un modeste appartement de quatre ou cinq pieces. Les
proprietaires sont intraitables. La demande continue d'ailleurs de
depasser l'offre. La crise financiere a arrete, en meme temps que la
speculation sur les terrains, l'essor de la batisse. Tout le monde
est mal loge; tout le monde paie horriblement cher des logements
mediocres. "Quand je pense que nous aurions a Bruxelles, pour
dix-huit cents francs, une jolie maison en plein quartier Nord-Est,
la nostalgie des premiers temps de mon sejour ici me reprend et
m'oppresse", nous disait une charmante femme, a qui le courage ne
manque pas cependant.

Il s'agira pour la Societe d'Heliopolis de vendre assez de terrains,
de louer assez de villas et d'appartements pour remunerer le capital
engage. Grosse affaire, evidemment, et de longue haleine. Les
sceptiques branlent la tete. Mais les raisons de croire et d'esperer
ne manquent pas.

Deux societes, l'une belge, l'autre francaise, font construire
quarante des villas auxquelles on met en ce moment la derniere main.
Elles se sont constituees dans ce but. Elles ont achete pour cela,
l'une soixante, l'autre quarante feddans (le feddan vaut
quarante-deux ares) a la Societe d'Heliopolis. C'est quatre cents
fonctionnaires egyptiens que la Societe s'est engagee a loger dans
les conditions que je disais tout a l'heure. Une caserne--il parait
que c'est l'Ecole militaire--eleve sa facade banale le long de la
route carrossable, totalement terminee, qui relie Heliopolis au
Caire. On construit une autre route entre la ville nouvelle et le
palais de Koubbeh, residence du Khedive, dont les jardins et les
terrasses semblent toutes proches dans la trompeuse transparence de
l'air pur. Il parait que la temperature, a Heliopolis, est, toute
l'annee, moins elevee de deux degres qu'au Caire, ou le thermometre
enregistre parfois, l'ete, c'est-a-dire du mois de mars au mois de
decembre, quarante-trois degres a l'ombre. Quelle fournaise pour les
occidentaux! Enfin, le gouvernement khedivial aurait decide la
construction prochaine, au Caire, d'un reseau d'egouts[3]. Car cette
ville de plus d'un million d'habitants n'a pas d'egouts. Quand il
pleut, phenomene tres rare, qu'on voit cinq ou six fois chaque
annee, certains quartiers sont transformes, pour plusieurs heures,
en lacs sales et profonds. Il faut se resigner a s'enfermer chez
soi; on trompe l'impatience et l'ennui en regardant le niveau de ces
petites mers interieures diminuer lentement. Quand le Caire aura un
reseau d'egouts, peut-etre que le typhus, favorise aujourd'hui par
la salete des quartiers indigenes et le mepris de la plebe
egyptienne pour les regles de la plus elementaire hygiene, cedera
tout a fait la place. Ce qui est certain, c'est que d'innombrables
maisons s'ecrouleront des les premiers coups de pioche dans le
sous-sol de la vieille ville, batie depuis douze siecles. La cherte
des loyers n'en diminuera pas, bien au contraire.

Heliopolis n'est donc ni une fantaisie aventureuse ni une
eblouissante chimere. C'est une entreprise hardie, mais raisonnable,
logique et fondee sur un besoin reel. Aux portes d'une vieille cite
orientale, ou des milliers de riches: fonctionnaires, gens de negoce
ou de finance, etouffent, l'ete, c'est-a-dire huit mois au moins sur
douze, retenus pres du bureau ou de la banque par la tache
quotidienne, on batit dans la verdure une ville de plaisance,
salubre, confortable, parfaitement moderne. Voila, en quelques mots,
toute l'affaire. Imaginez Ostende a vingt minutes de Bruxelles ou de
Paris.

La visite de la ville naissante s'est terminee, cela va de soi, par
un dejeuner. Le conseil d'administration avait invite une centaine
de convives. S.E. Boghos Pacha Nubar presidait. Au champagne, M.
Paul Adam a celebre, dans un discours lyrique, le caractere
grandiose, mediterraneen et prometheen de la nouvelle Heliopolis. M.
Pierre Baudin a exalte l'oeuvre accomplie par la France en Egypte
aux temps du Premier Consul et de Ferdinand de Lesseps. On allait
lever le camp sans que personne eut dit un mot de la Belgique et des
Belges, quand M. Leon Carton de Wiart s'est leve.

Notre tres distingue compatriote est proche parent du depute de
Bruxelles et du secretaire du Roi. Il occupe au Caire une situation
enviee. Peu d'avocats, en Egypte, pourraient soutenir, a n'importe
quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le
plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots precis,
denues de toute emphase, il a rappele que la nouvelle Heliopolis est
une entreprise belge, nee de l'initiative d'un Belge et soutenue,
pour une grande part, par le capital belge, a qui le courage, voire
l'audace n'a jamais fait defaut: les Egyptiens sont payes pour le
savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu,
on le portait en triomphe.

Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient reunis, au
Caire, sans concert prealable, dans la salle basse d'un cafe ou l'on
debite une petillante biere blonde. C'est M. l'ingenieur Pecher, le
jeune et distingue directeur des Oasis, qui nous avait menes la.
Georges Garnir, qui en etait, a ecrit que ce fut le meilleur moment
de la journee. Personne ne le dementira. Les neuf provinces etaient
representees. Avons-nous ri! Veritable apres-midi d'etudiants. Les
passants s'arretaient pour nous regarder rire. Somme de haranguer
l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa
tete de guerrier boer, s'est execute avec entrain, en brandissant sa
chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque "damne
fransquillon". M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est
secretaire d'une importante societe belge, lui a donne la replique
en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont
alles aussi de leur petit discours. Chacun disait a sa facon, meme
ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette a
l'emotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du
monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous
si vous voulez. C'etait tres bon.

Je suis retourne a Heliopolis la veille de Noel, tout seul, non pour
revoir pousser la ville nouvelle, mais pour flaner sur les ruines de
l'ancienne. Les Arabes ont acheve de la detruire, et Memphis avec
elle, quand ils ont bati, avec les pierres de ces deux celebres
capitales, mortes depuis plusieurs siecles, mais encore debout au
temps de leur invasion, les premiers palais et les premieres
mosquees du Caire. Les villas de Matarieh s'elevent parmi les
palmiers, les mimosas et les roses sur ses temples et ses monuments
ensevelis. Les Jesuites francais, qui possedent au Caire un college
florissant, ont leur maison de campagne a Matarieh. M. Jean Capart
m'avait donne un mot pour le bon Pere Jullien. En me guidant sur le
clocher de la chapelle, j'ai trouve tout de suite le chemin. Le Pere
Jullien m'attendait. Il m'a fait les honneurs de son jardin, de sa
chapelle et de ses ruines. L'aimable homme, et l'admirable jardin!
La vieillesse ennemie n'a su courber sa haute taille. Il a
quatre-vingts ans, bon pied, bon oeil, et une ouie de vingt ans. Il
m'a mene voir l'obelisque--le seul qui soit reste debout de tous
ceux de la Basse et de la Moyenne Egypte; il date de 2760 avant
notre ere--les soubassements d'un temple, les restes du mur
d'enceinte, le parc d'autruches. Une heure et demie a baudet, et par
une chaleur!... J'ai lu, dans une interessante brochure qu'il a
publiee sur "l'Arbre de la Vierge", que les obelisques romains des
places Vaticane, Saint-Jean de Latran, du Peuple et Monte-Citorio
ont ete enleves d'Heliopolis sous les empereurs.

La chapelle est charmante. On y voit une touchante inscription
latine exprimant, avec une breve eloquence, la tristesse des
religieux exiles qui attendent avec une foi inebranlable, dans le
travail et le combat, l'heure ou ils pourront rentrer dans leur
patrie.

Quant au jardin, une pure merveille. Le Pere Jullien en est tres
fier. Si vous voulez gagner son coeur, admirez tout haut ses
bambous, ses palmiers, ses roses et les pommes d'or de ses
mandariniers. "C'est un homme distingue", me disait de lui, au
Caire, une personnalite appreciee pour son intelligence et son
jugement. Je l'ai bien vu tout de suite. Cet homme tres distingue
est, par surcroit, un jardinier de premier ordre. C'est lui qui a
dessine et plante l'adorable jardin ou j'ai passe, le 24 decembre
1907, une heure delicieuse, au milieu de beaux arbres inconnus,
fremissants et tout verts, en songeant a la desolation et au froid
de nos hivers. Cette merveille a pousse en vingt ans. Il y a vingt
ans, le sable du desert tourbillonnait ici. L'eau du Nil et le Pere
Jullien ont fait pousser dans le desert ce paradis terrestre. L'eau
du Nil, dans toute l'Egypte, don magnifique du vieux fleuve, opere
tous les jours de ces miracles. Le Pere Jullien l'amena pres de ses
plantations. Au bout de quelques annees, le jardin fut plein de
promesses. Les bambous, hauts de vingt metres, croissent d'un
noeud--plus de dix centimetres!--par jour. "Il y a six mois, me
disait le Pere Jullien, j'embrassais facilement, de mes deux bras
arrondis, ce jeune acacia. Essayez donc aujourd'hui." Le tronc a
grossi d'au moins vingt centimetres.

Matarieh a rang de lieu saint secondaire. L'Arbre de la Vierge y est
venere depuis les premiers temps de l'Eglise egyptienne. Un vieux
tronc rabougri, rejeton de l'arbre primitif, qui mourut en 1694,
pousse encore des rameaux verdoyants. C'est un sycomore. Vainqueur
de quatre-vingt mille Turcs a Heliopolis, Kleber y grava son nom de
la pointe de son epee. La tradition remonte au Ve siecle suivant
laquelle la Sainte Famille, ayant gagne l'Egypte apres la fureur
d'Herode, se serait reposee a son ombre. Une source aurait jailli,
tout pres, pour rafraichir l'Enfant. On montre encore la source.

Un peu plus loin, un vieux fellah, robe blanche et turban jaune,
surveille deux boeufs qui tournent comme les chevaux de nos
campagnards au manege. Contemplons une _sakieh_ en travail. Une
longue piece de bois est attachee au flanc de chaque animal,
joignant, de son autre extremite, une grande roue enfoncee
verticalement dans un puits et armee de vases en terre. Ces vases
vont puiser l'eau qui tombe, a l'orifice du puits, dans, une rigole
ou elle bondit en chantant. Ainsi est captee la fertilite du Nil,
seigneur et providence de l'Egypte.

FOOTNOTES:

[Note 1: D'apres le rapport officiel qui vient d'etre publie,
par notre Ministre au Caire, sur la situation de l'Egypte,
trente-six villas, vingt-trois magasins et plusieurs maisons de
rapport ont ete construits depuis le printemps de 1907.]

[Note 2: Cette ligne a ete ouverte a l'exploitation dans le
courant de 1908. "L'affluence des voyageurs est telle, dans
l'apres-midi, qu'une partie d'entre eux seulement peut etre
transportee", dit le rapport du Ministre de Belgique au Caire.]

[Note 3: D'apres le rapport de notre Ministre au Caire, les
contrats seront signes a la fin de l'annee courante.]




L'EGYPTE ET L'ANGLETERRE

On reparle dans les journaux--dans les journaux anglais et francais
tout au moins--du "mouvement nationaliste egyptien". A peine
rentre en France, M. Maurice Barres a ete invite par un journaliste
a dire ce qu'il en pensait. Le gouvernement anglais vient
d'autoriser le gouvernement egyptien a mettre en liberte plusieurs
fellahs detenus, depuis a peu pres deux ans, dans une des dures
prisons de la-bas, pour avoir participe a l'echauffouree qui couta
la vie a un officier anglais. Ce gentleman, en compagnie de quelques
camarades, fusillait, pres d'un village du Delta, les pigeons qui
couraient dans les champs laboures. Le fellah aime beaucoup ses
pigeons. Pas de maison, dans les villages, qui n'ait son colombier.
Les officiers anglais avaient fait bonne chasse. L'un d'eux, par
surcroit, avait blesse, de quelques plombs egares, une vieille femme
et un enfant. Les paysans s'ameuterent et fondirent, en bande, sur
les chasseurs, qui passerent tout de suite a l'etat de gibier.
Entoures, menaces, frappes, ils purent s'echapper neanmoins, grace a
la vitesse de leurs jambes. L'un d'eux mourut d'avoir couru trop
longtemps et trop vite. Les coupables--c'est-a-dire, naturellement,
les fellahs!--furent severement punis. On en pendit quatre,
prealablement fustiges. Plusieurs autres furent condamnes aux
travaux forces; l'Angleterre vient de leur rendre la liberte. Ses
journaux ne tarissent pas sur la magnanimite de cette action. Telle
est, en raccourci, et sauf erreur sur les details, la celebre
affaire de Denchawai. On ne pourrait choisir une plus "actuelle"
entree en matiere pour un article sur l'Egypte d'aujourd'hui.

Joanne, Baedeker ou Larousse vous diront que l'Egypte, hellenisee,
apres la mort d'Alexandre le Grand, et gouvernee, jusqu'a la mort de
Cleopatre, par de successives dynasties ptolemaiques, devint
province romaine, puis suivit la loi de l'empire byzantin, qui se la
laissa prendre, au VIIe siecle, par les Arabes, supplantes
eux-memes, au XVIe, par les Turcs. Napoleon, vainqueur des Mameluks;
des Turcs et des Anglais, l'aurait surement donnee a la France si la
decrepitude du Directoire mourant ne l'avait rappele a Paris.
Mohammed-Ali, sous Louis-Philippe, la rendit independante, en fait,
du sultan de Constantinople, qui n'en est plus depuis lors que le
souverain nominal. Depuis les victoires de ce grand homme d'Etat,
l'Egypte a une dynastie hereditaire. Le khedive n'est tenu,
vis-a-vis de Constantinople, qu'au tribut et a l'hommage.


Mais le veritable souverain de l'Egypte d'aujourd'hui, c'est
l'Angleterre. Elle est censee surveiller, controler au nom de
l'Europe le gouvernement egyptien. En fait, elle gouverne et elle
regne, sans avoir de compte a rendre a personne, ni aux puissances,
ni aux indigenes. Le khedive, vassal du Grand Turc, est le pupille
de l'Angleterre. Les folies et les prodigalites du khedive Ismail,
sous le regne duquel Ferdinand de Lesseps perca l'isthme de Suez,
amenerent les puissances a intervenir dans l'administration de
l'Egypte. Les tribunaux et la Caisse de la Dette ont encore un
personnel international. Il y a moins de trente ans, la France,
admirablement servie par ses religieux, et dont la langue etait
parlee partout, occupait encore, a tous les points de vue, le
premier rang. Elle controlait officiellement, au nom de l'Europe, de
compte a demi avec l'Angleterre, le gouvernement egyptien. Egale en
droit de sa rivale seculaire, elle avait, en fait, le pas sur elle.
Comment elle perdit cette enviable primaute? Le fait est encore dans
toutes les memoires. En 1882, au lendemain de la revolte d'Arabi
pacha et du massacre d'Alexandrie, ou plusieurs residents etrangers
furent assassines par la populace, une intrigue victorieuse de M.
Clemenceau l'empecha de participer a la repression necessaire.
L'Angleterre, ayant ete seule a la peine, recueillit tout le profit
de son effort. L'accord anglo-francais, qui valut a la France, il y
a quelques annees, le redoutable cadeau du Maroc, abolit ce qui
pouvait lui rester de droits traditionnels.

Son influence, depuis lors, n'a cesse de decroitre. En depit de
l'entente cordiale, le gouvernement anglo-egyptien pensionne, des
qu'il le peut, quelquefois avant l'age, les fonctionnaires francais,
remplaces incontinent par des anglais. Ses commercants ne brillent
pas en general par l'initiative. Les notres sont plus connus, plus
laborieux, plus estimes et reussissent davantage. Il lui reste, il
est vrai, ses missionnaires, Jesuites et Freres des ecoles
chretiennes, ses savants et ses journalistes.

De ceux-ci, j'aime mieux ne pas dire grand'chose. Ils nous ont
gentiment invites a diner. Puis, ce n'est peut-etre pas leur faute
si les journaux egyptiens de langue francaise ont, au Caire, une si
deplorable reputation. Quelques-uns de ces journaux sont rediges en
francais de Saint-Domingue ou de Haiti. Un au moins, asservi a une
loge meprisee, honore le clerge et la foi catholiques des plus
basses injures. Avant de le lire, je croyais que les orateurs de nos
congres de Libre Pensee etaient sans rivaux dans ce genre. Je
croyais leur pompon sans egal. Mais il a fallu se rendre a
l'evidence, jamais ils ne parleront dans ce style des "sbires de
l'Inquisition" et des "esclaves de Rome". Dans quelques autres, on
fait un plus frequent emploi de l'escopette que de la plume. "Payez,
et vous serez consideres ..." Ce ne sont pas ces vengeurs qui
rendront jamais l'Egypte a la France.

Les egyptologues francais sont incomparables. De son ancienne
parure, il ne lui reste que ces joyaux, mais ils sont en or fin.
Mariette, mort a la tache, commenca, avec d'autres, la glorieuse
lignee. M. Maspero jouit aujourd'hui d'une autorite universelle. Ce
sont les savants francais qui ont ressuscite l'Egypte des Pharaons,
deblaye les temples, decouvert et decrit les tombeaux. Ses
missionnaires la serviraient, sinon avec plus d'ardeur, peut-etre
plus efficacement encore si ses gouvernants ne s'ingeniaient
aujourd'hui a les contrarier, a les humilier, voire a les diffamer.
Mais qu'elle y prenne garde. La langue francaise perd du terrain au
profit de l'anglais. Nos aniers, a Luxor, parlaient couramment
l'anglais. Ils ne savaient pas un mot de francais, pas un seul. De
meme le drogman Abd-El-Rahim, beau et grave bedouin de vingt-cinq
ans, doux, poli, musulman de la stricte observance, qui nous guida,
cinq jours durant, a travers les ruelles du vieux Caire "non pour
gagner de l'argent, disait-il, mais pour le plaisir de servir de
braves gens comme vous, des amis de M. Jean Capart". Il a tout de
meme fini par accepter nos piastres ...

Bref, l'Egypte appartient, en fait, et en depit de toutes les
fictions diplomatiques, a l'Angleterre. Le representant de
l'Angleterre a le titre de "consul general de Sa Majeste
Britannique", rien de plus. En realite, qu'il s'appelle lord Cromer
ou sir Gorst, il est le veritable maitre du pays. Vous savez que
l'Egypte n'a pas de Parlement. L'executif, ministres et khedive sont
dans sa main. Aucune depense ne peut se decider, aucune nomination
se faire sans son autorisation. Lord Cromer, qui vient de prendre sa
retraite, s'appliquait, dans les premiers temps de son regne, a ne
pas faire sentir le mors. L'imperatif ne lui etait pas familier. Il
insinuait, il conseillait, il guidait; il n'ordonnait jamais.
L'Angleterre ne temoignera jamais assez de gratitude a cet homme
d'Etat, eminent entre tous, ouvrier de la premiere heure, dont le
genie fit de l'Egypte, terre sans maitre, proie convoitee par plus
d'une puissance et sur laquelle les droits de la France etaient
primordiaux, une province anglaise. Son gouvernement l'a comble
d'honneurs. On n'en raconte pas moins, la-bas, qu'il partit, non
point volontairement, mais en disgrace. J'ai entendu dire que
l'habitude du pouvoir avait use, a la longue, sa courtoisie et
developpe ses tendances despotiques. Gonfle, aigri, remarie sur le
tard, confiant dans sa force, il finit par perdre cette habilete et
ce tact souverains auxquels il avait du, pour une bonne part, ses
premiers succes et la rapidite de sa fortune. Imperieux, cassant,
coupant, il humiliait, par plaisir pur ou par caprice, les
personnalites les plus "considerables". J'ai entendu dire aussi que
lord Cromer manifesta tout haut, et plus d'une fois, qu'il
desapprouvait la campagne menee en Angleterre contre l'Etat du Congo
par les missionnaires baptistes. Mais l'un n'empeche pas l'autre,
evidemment.

La tache de son successeur, M. Gorst, venant apres un politique
d'aussi grande envergure, est malaisee. On lui fait credit. On
l'attend a l'oeuvre. Je l'ai vu, le samedi 21 decembre, a la fete du
Tapis Sacre. Fete coloree, pittoresque, regal de choix pour nos yeux
d'Occidentaux. Il faudrait, pour la decrire, du temps et des
pinceaux. Mais, helas!

Ce jour-la, le Tapis Sacre prenait, a dos de chameau, le chemin de
La Mecque. Il est destine a orner le tombeau de Mahomet. Le Caire en
envoie un tous les quatre ou cinq ans. Il part en grande pompe,
apres une ceremonie officielle, a la fois religieuse, civile et
militaire. Le khedive la preside, l'armee y participe, on y voit la
gravite des imans et l'hysterie des derviches; cinquante mille
badauds s'assemblent sur l'esplanade ou le cortege se deroule. Robes
de toutes les couleurs, rouge ecarlate et rouge brun des fez, femmes
voilees; fantassins en khaki, "chasseurs" en tunique bleue,
baudriers blancs et oriflammes des lanciers, artillerie de montagne,
les canons attaches sur le dos des mulets; mendiants, camelots et
porteurs d'eau; ciel du plus magnifique azur; couleurs melees et
chatoyantes: vous voyez d'ici le tableau. Autour de notre voiture,
des dames de harems, en voiture aussi, tout en noir, et voilees de
mousseline blanche, babillent et font des graces. Celle-ci, qui
porte un domino rose sous son manteau, nous regarde en souriant.
Elle a les yeux tres jeunes. Julius Hoste croit fermement que c'est
pour lui qu'ils sourient ... Dix heures juste. L'escorte du khedive
accourt au grand galop. Son Altesse--trente-trois ans, tres bel
homme--est a dix pas de nous. Pas un vivat, pas un cri. Les musiques
militaires recommencent a jouer; le canon tonne; le tapis s'avance,
etale sur une pyramide portee par un dromadaire, lequel est suivi de
sept autres, tous magnifiquement harnaches. Sur leur dos, des hommes
et des enfants, assis a l'orientale, jouent de la flute ou frappent,
en cadence, sur des tambourins.

C'est dans ce cadre que m'est apparu M. Gorst, consul general
d'Angleterre et souverain veritable du pays. Il etait en redingote
grise et coiffe d'un haut de forme gris clair. Nous avons, Dieu
merci, des chefs de bureau plus elegants et des chefs de division
plus pompeux!... Pas d'escorte militaire, pas le moindre tralala. M.
Gorst etait venu en voiture. Il s'est tout de suite perdu dans
l'entourage du khedive, parmi les tuniques eclatantes et les habits
dores. A cote de lui, reluisait un magnifique pacha, argent et or,
qui represente ou qui a represente le Sultan. "Tout ce qui brille
n'est pas or": le pacha et M. Gorst murmuraient peut-etre, au meme
instant, le vieux proverbe, mais non pas, assurement, avec le meme
accent ...

Le khedive, l'Angleterre et M. Gorst regnent sur un peuple de douze
millions d'individus, appartenant a des races et a des religions
diverses. Les purs Egyptiens, descendants de la race qui peuplait la
vallee du Nil sous les Pharaons, forment la majorite. On les
reconnait tout de suite a leur crane legerement allonge, a l'ovale
un peu large de leur visage, a leurs yeux tres ouverts et tres
fendus. Dans les villages de la Basse et de la Haute Egypte, on ne
voit guere d'autres types. Mais dix autres races, dans les bourgades
et dans les villes, se perpetuent sans se confondre: Arabes, Turcs,
Juifs, Armeniens, Syriens, Grecs d'Orient, Europeens de toutes les
nations.

On compte douze ou treize cent mille Coptes orthodoxes. Prenez garde
que copte n'est pas un nom de race. Les Coptes aussi sont des
Egyptiens authentiques. C'est la minorite chretienne. En depit de la
conquete arabe, des sommations, des violences, des sanglantes
persecutions du vainqueur et de la conversion a l'Islam de la
plupart de leurs concitoyens, ils ont garde la foi de l'Egypte du
VIIe siecle, baptisee au IIe par saint Marc et ses disciples, puis
gagnee aux heresies d'Eutyches et de Nestorius. Un patriarche, qui
est aussi le chef de l'Eglise d'Abyssinie et qui reside au Caire,
est elu par leurs moines, nombreux encore dans la Haute Egypte. La
veritable langue copte n'est rien autre que l'egyptien primitif,
additionne de mots grecs et latins, et ecrit en caracteres grecs.
Elle n'est plus courante. C'est une langue morte. Elle est encore
usitee dans la liturgie, mais un grand nombre de pretres ne la
comprennent plus. C'est l'arabe qui est aujourd'hui la langue de la
population egyptienne. A cote des orthodoxes, et sortis de leurs
rangs, on peut denombrer environ cent mille coptes catholiques.

Les catholiques egyptiens se partagent entre plusieurs rites,
notamment le latin, le maronite, le grec, le copte. La plupart des
Syriens, tres nombreux dans la Basse Egypte, sont catholiques. Les
Armeniens et les Grecs appartiennent presque tous a l'eglise
schismatique. On voit que, dans cette mosaique de races et de
religions, aucune couleur, aucune nuance ne manque.

Ce peuple, le plus ancien du monde, et qui forme un assemblage
unique au monde de races, de civilisations, de religions melees ou
superposees, comment supporte-t-il la domination et la main de
l'Angleterre? Y a-t-il une "ame egyptienne"? Si elle existe,
a-t-elle des regrets, des desirs, des esperances? J'ai pris des
informations sur tout cela, et a bonne source. Je raconterai ce
qu'on m'a dit, ni plus ni moins.

Les Anglais sont craints, respectes meme; mais on ne les aime pas:
telle est, a l'endroit des maitres actuels de l'Egypte, l'opinion
generale des milieux europeens et de l'elite indigene. Ils ont
retabli l'ordre en Egypte, et ils le maintiennent. Si le paysan est
delivre de la sequelle des beys et des pachas qui l'exploitaient, au
gre de leurs besoins ou de leurs appetits, a la facon dont les
mandarins exploitent les paysans chinois, c'est aux Anglais qu'il le
doit. Avant l'occupation, l'impot etait arbitraire. Le khedive
demandait autant a tel district; pachas et beys faisaient rentrer la
somme, majoree d'un "honnete" benefice. Ces abus ne sont plus qu'un
souvenir.

La securite regne, avec l'ordre, dans tout le pays. Toutes les rues,
toutes les ruelles du Caire, a toutes les heures du jour et de la
nuit, sont parfaitement sures. La police egyptienne, commandee par
des officiers anglais, ne badine pas avec les delinquants. Les
"chawichs"--c'est le nom des policemen--ont la main legere et le
nerf de boeuf prompt. Ils apaisent souvent les disputes dont on les
fait juges en distribuant autant de coups de pied aux demandeurs
qu'aux defendeurs. Gare aux badauds qui n'obtemperent pas assez vite
au commandement de circuler. La police du Caire leur inculque
l'obeissance et le respect--je l'ai vu--a coups de pied et a coups
de baton. Des agents montes, Anglais ou Ecossais, geants superbes,
tunique rouge et casquette plate, renforcent et surveillent la
police ordinaire. Des qu'on voit poindre leur silhouette, le soir,
dans les quartiers populaires, et qu'on entend le sabot de leurs
chevaux, betes imposantes et pleines de feu, les bons se rassurent
et les mechants tremblent ... Le respect et la crainte chevauchent,
en croupe, avec eux.

C'est encore a l'Angleterre qu'il faut attribuer la prosperite du
pays. Personne ne le conteste. Personne ne peut refuser son
admiration a l'oeuvre accomplie, en moins de trente ans, par les
Anglais, avec, en fait de force materielle, une armee d'occupation
de 3,000 hommes.

Ils ne sont pas aimes cependant. On pretend que c'est leur faute. On
dit qu'ils n'ont pas su se faire aimer et qu'ils ne se sont jamais
soucies de l'etre. Pourvu que l'indigene obeisse aux reglements,
acquitte l'impot, se resigne au service militaire, le reste ne leur
importe guere. Meme les gens qui rendent hommage a leurs qualites et
a leur oeuvre d'assainissement s'elevent avec amertume contre leur
indifference et leur durete. Des hommes distingues, intelligents et
calmes ont tenu devant moi ces propos-ci: "L'occupation anglaise,
nous le savons bien, est un mal necessaire; sans l'occupation
europeenne, l'Egypte retomberait dans l'anarchie, peut-etre dans la
barbarie. Entre toutes les occupations possibles, c'est encore
l'anglaise que nous preferons; l'allemande serait plus tracassiere,
plus ostentatoire, plus insolente; elle ferait sonner ses eperons;
et quand nous voyons l'impuissance, en matiere coloniale, de la
legerete francaise, nous ne regrettons pas que la France se soit
retiree d'ici. Nous commencons neanmoins a trouver les Anglais
insupportables: leur morgue, qui semble augmenter tous les jours,
nous rend leur joug odieux; cette race a le despotisme hautain. Ce
qu'ils pourraient obtenir par la douceur, rien qu'en le demandant,
ils l'exigent brutalement; ils ordonnent pour le plaisir d'etre
imperatifs, toujours, partout, dans tous les domaines; il ne leur
suffit pas d'etre les maitres, il faut qu'ils nous fassent sentir
qu'ils le sont; nous les detestons principalement pour cela ..."

Bref, la main de fer sans le gant de velours.

Ce sentiment est commun a la plupart des Egyptiens qui constituent,
de par leur naissance, leur fortune, leur intelligence et leur
culture, l'elite du pays. Mais ce n'est, jusqu'a present du moins,
qu'un sentiment. Ce qu'on appelle en Europe le "mouvement
nationaliste egyptien" n'est qu'une agitation de surface,
desordonnee et vaine. J'ai rencontre des hommes qui croient
fermement a l'emancipation de leur pays et qui travaillent en
silence a en hater l'avenement. Ces aspirations et cette foi ne sont
pourtant rien autre chose qu'un ferment, dont le sort et l'action
sont incertains et precaires. On chercherait vainement l'ombre d'un
programme precis et d'un parti organise, d'une organisation
comparable a celle des nationalistes irlandais par exemple.

Mustapha Kamel Pacha s'intitule, il est vrai, chef du parti
nationaliste egyptien.[4] Ce jeune musulman passe pour intelligent,
actif et remuant. Il dirige, au Caire, un journal arabe. Il voyage
souvent en Europe, l'ete surtout. Il ecrit quelquefois dans le
_Figaro_. Ses amis et lui reclament pour l'Egypte l'autonomie
immediate et le regime parlementaire. Ils attaquent ouvertement et
aprement la domination anglaise. Assurement, ils font beaucoup de
bruit. Font-ils beaucoup de besogne? Les gens a qui j'ai pose la
question m'ont repondu par un sourire. Le parti de Mustapha Kamel
n'est d'ailleurs pas le seul parti nationaliste egyptien. On en
compte au moins six autres, chacun muni d'un journal, et ils sont
tous en guerre perpetuelle. Les journaux nationalistes egyptiens
preparent l'emancipation de leur pays en se disputant et en
s'invectivant. Ce n'est pas tres prestigieux. On m'a meme assure que
lord Cromer lui-meme avait fonde et soutenu de ses subsides, au
debut de son regne, une feuille nationaliste et antianglaise. La
redaction fulminait tous les jours contre le despotisme britannique.
Perfide, infame, scelerate Albion ... Emballees dans ces tirades
patriotiques, les idees du vice-roi devaient circuler sans encombre
dans le peuple sans mefiance, et s'insinuer petit a petit dans
l'opinion. Mais la comedie fut tout de suite devoilee. Et le journal
mourut. Quelle perte pour l'Art!...

J'ai eu l'occasion de causer assez longuement avec des Coptes,
journalistes, fonctionnaires, hommes de commerce ou de finance. Mon
sentiment, tout bien pese, est que la racine du vrai nationalisme
egyptien est de ce cote-la. Encore une fois, je le donne pour ce
qu'il vaut. C'est le sentiment d'un journaliste qui a regarde,
observe, interroge, pendant quinze jours, autant qu'il a pu,
c'est-a-dire trop peu, beaucoup trop peu, et qui est totalement
denue de passion et de parti pris.

Les Coptes sont chretiens, a la fois heretiques et schismatiques:
c'est-a-dire, n'en deplaise aux braves gens qui m'ont fait, la-bas,
un si charmant accueil, affliges de deux infirmites qui
contrarieront probablement l'emancipation de leur peuple et de leur
pays. Ils passent pour etre ruses, astucieux, tres "ficelles" en
affaires. Sous le joug pendant des siecles, sous le dur joug
musulman; hais, tracasses, persecutes, parias dans leur patrie, la
ruse fut longtemps, contre la brutalite de l'oppresseur, leur unique
bouclier. "Une race ne se depouille pas en un jour d'une habitude
seculaire", me disait en souriant, a ce propos, un jeune copte. Il y
a, au Caire, deux ou trois journaux coptes, rediges et imprimes en
arabe. J'y ai rencontre des hommes aimables, intelligents, resolus,
parlant tous le francais et qui aiment passionnement leur pays. Leur
patriotisme n'a rien de commun avec le nationalisme tapageur dont je
parlais tout a l'heure. Dans leurs journaux, je n'ai pas vu
d'agressions contre l'Angleterre. Tous ceux avec qui j'ai pu
causer, soit sur la terrasse du _Shephard's_, ou nous etions assis
comme au spectacle, toutes les scenes colorees de la vie orientale
defilant sous nos yeux, soit dans les cafes arabes, en fumant le
narghile, ou les feuilles odorantes gresillaient sous les charbons
ardents--tous les Coptes avec qui j'ai cause de l'avenir de l'Egypte
attendent son affranchissement de leur force grandissante et de la
sagesse future de l'Angleterre "qui finira bien par comprendre,
disent-ils, quand nous serons assez forts pour le lui faire
comprendre, son veritable interet, le notre, et par les mettre
d'accord".

Ils ajoutaient: "Nous sommes un peu plus d'un million sur douze
millions d'Egyptiens; au point de vue de la culture intellectuelle,
nous l'emportons, et de beaucoup, sur la majorite musulmane; nous
possedons la moitie de la fortune publique; si nous etions seulement
trois millions, l'Angleterre pourrait s'en remettre a nous du soin
de gouverner le pays, d'y maintenir l'ordre et d'y developper la
civilisation. Car il faudra que l'Angleterre, un jour ou l'autre,
desserre les liens de l'Egypte. Ceux qui revent d'une separation
absolue sont des fous. Quant a nous, nous ne l'esperons ni ne la
souhaitons. Ceux qui parlent au peuple, a mots couverts, de revolte
et d'insurrection, sont des criminels. Nous croyons, nous, que son
interet commandera un jour a l'Angleterre d'accorder a l'Egypte ce
qu'elle a accorde au Canada. Une telle autonomie suffirait a notre
dignite; elle assurerait le progres de notre nation; et la route des
Indes anglaises serait aussi bien gardee qu'aujourd'hui." Telles
sont les esperances des Coptes, parmi lesquels on citerait
facilement des hommes capables de soutenir la comparaison, pour
l'intelligence et la culture, avec les plus brillantes
individualites de nos classes dirigeantes. D'aucuns acceptent d'un
coeur tranquille l'eventualite de travailler, toute leur vie,
silencieusement et sans gloire, a preparer l'emancipation de
l'Egypte, resignes, s'il le faut, a ne la voir jamais, dans
l'espoir, suffisant pour entretenir leur flamme, que leurs enfants
recueilleront le fruit de leur labeur.

Malheureusement, le schisme et l'heresie, sans qu'ils s'en rendent
bien compte, les privent d'un levier dont ils ne soupconnent meme
pas la puissance. Douze cent mille autochtones catholiques, avec de
vrais pretres, de vrais eveques, de vrais moines, instruits,
disciplines et chastes: il n'y a guere de chaines qui tiendraient
longtemps contre cette force. L'affranchissement de l'Orient en
general et de l'Egypte en particulier est avant tout une question
religieuse. Il faudrait qu'une vague de christianisme balayat au
prealable, de cette terre merveilleuse, la lepre, le chancre de
l'islam. Or, la foi de l'heresie et du schisme est privee de toute
vertu conquerante. C'est un mince filet detourne du grand fleuve et
incapable de deborder hors de son lit etroit. Le christianisme
inonde notre Occident comme le Nil sa vallee. De ses sources
innombrables et bouillonnantes, coule un flot qui ne tarit jamais.
Il entretient perpetuellement la charite, la chastete, la liberte. A
peine reste-t-il en Egypte quelques oasis chretiennes, les unes
verdoyantes, les autres a demi dessechees, toutes perdues dans
l'immense desert ...

En lisant que la religion de Mahomet est la lepre et le chancre de
l'Egypte, M. Homais va crier au scandale. Je l'entends d'ici:
"Toutes les religions sont respectables, ainsi que toutes les
croyances sinceres; et la saine morale n'est pas l'apanage exclusif
de la religion de Jesus-Christ" ...

Certainement, Homais, toutes les croyances sont respectables. Quand
je regardais, au Caire, dans la cour d'une maison arabe ou
sautillaient deux corneilles mantelees, un vieux domestique en
priere, agenouille sur les dalles, les yeux tournes vers La Mecque
et insensible a tous les bruits de la rue; quand mon ami
Abd-El-Rahim, que je vous recommande, si vous allez au Caire, pour
sa probite et sa discretion, me disait: "Des que j'aurai economise
mille francs, j'irai en pelerinage a La Mecque", je n'avais pas
envie de rire. Un domestique qui croit en Dieu et qui le prie me
parait superieur a un bourgeois qui se refuse a voir le Createur a
travers les etoiles, ce bourgeois fut-il diplome, conseiller
communal ou representant du peuple. Mais il ne s'agit pas de cela.
La race egyptienne est une des plus belles du monde. La race arabe
aussi. Force, courage, probite: rien ne leur manque de ce qui
constitue la matiere premiere d'un grand peuple. Leur decheance
pourtant est seculaire et parait sans remede. Sans le joug et le
baton de l'Angleterre, elles tomberaient dans un pire esclavage.
Leurs qualites memes et leurs vertus ne servent qu'a rendre leur
abaissement plus visible et plus triste. Pourquoi? Tous les hommes
que j'ai interroges, catholiques ou libres penseurs, m'ont fait la
meme reponse: l'islam a condamne ces admirables races a la
sensualite et au fatalisme; voila la source de leur abaissement.

--Ah oui! la polygamie, ricanera M. Homais, s'il est sur que Mme
Homais ne peut l'entendre. He, he! il resterait a prouver qu'elle
n'est pas le signe et l'effet d'une civilisation superieure a la
notre ...

--Aux yeux des individus pour qui l'esclavage de la femme, extirpe
par le christianisme, est le dernier mot de la civilisation
veritable, la question ne fait pas de doute en effet ...

"Comment voulez-vous que les jeunes gens d'ici aient le respect de
la femme, me disait, en me racontant, a charge d'adolescents bien
nes, des faits de basse et crapuleuse debauche, un de mes amis du
Caire, quand ils ont vu leur mere, dans la maison paternelle, tenir
le rang d'une servante, tout au plus d'une intendante?" La polygamie
pourtant n'est pas ce qu'il y a de pire. C'est une forme inferieure
de la famille; ce n'est pas la manifestation la plus basse de la
sensualite. Elle n'existe plus guere que dans la moyenne bourgeoisie
et dans le peuple. Abd-El-Rahim, a vingt-cinq ans, a quatre enfants
de sa premiere femme. Il en prendra une deuxieme au printemps. Mes
piastres l'y aideront sans doute. Son pelerinage a La Mecque sera
encore retarde. Mais a cela pres. "Plus on a de femmes, me
confiait-il, mieux cela vaut." Les paysans et les riches citadins
rompent de plus en plus avec cette tradition venerable, mais
couteuse. Quand un fellah est fatigue de sa femme, il la repudie et
il en prend une autre. Dans les villes, les riches commencent a
trouver la debauche plus commode et moins cher. Vous voyez d'ici la
condition de la femme!

Pour le musulman, la mere, la soeur, l'epouse, au sens occidental du
mot, n'existent pas. Ce charme et cette douceur lui sont totalement
inconnus. La femme est la femme, rien de plus. L'amour, la vie a
deux, le compagnonnage, pour toute l'existence, de l'esprit et du
coeur: l'idee que nous nous faisons de ces grandes choses trouve son
cerveau refractaire. La chastete, la domination de l'instinct dans
un but superieur, evidente racine de la fleur de notre civilisation:
ces mots n'ont pas de sens pour lui. Les musulmans, a ce point de
vue, sont des brutes: il n'y a pas d'autre mot. De leur decrepitude
precoce et des maladies qui les rongent, on ne pourrait rien dire
sans froisser le lecteur. Je doute donc que Mme Homais ratifie le
jugement de son epoux sur la polygamie. Et je prie M. Homais de me
dire ce que la religion de Mahomet a invente ou prescrit pour
refrener la sensualite orientale. Il y avait une civilisation arabe
avant Mahomet, une civilisation chretienne: un savant orientaliste
belge, le Pere Lammens, que j'ai eu le plaisir de voir au Caire,
mettra prochainement en lumiere, dans un ouvrage qu'il acheve en ce
moment, ce fait generalement ignore. Mahomet et ses successeurs la
detruisirent par la force. Leur religion sensuelle, a elle seule,
n'en serait pas venue a bout. Malgre la complicite de la luxure, il
leur fallut du temps. Son magnifique crepuscule dura plus de trois
siecles. On a pris longtemps pour l'eclat de l'Islam a son aurore,
les dernieres lueurs de l'Arabie chretienne.

Quant au fatalisme, source de l'immobilite de ce peuple, emprisonne
dans les prejuges les plus stupides, je me bornerai, par crainte
d'allonger indefiniment ce chapitre, a citer un seul fait. Tout le
monde connait, de nom tout au moins, la celebre mosquee d'El-Azhar,
derniere universite musulmane et cerveau de l'Islam. Pour cinquante
centimes, ou a peu pres, le premier venu peut la visiter a l'aise,
comme d'ailleurs toutes les mosquees du Caire. Si je ne me trompe,
les portiers d'hotels delivrent des tickets d'entree. Sur le seuil,
deux Arabes,--le concierge et le sacristain?--vous chaussent les
babouches obligatoires. Pour attacher les cordons, ils
s'agenouillent devant "l'infidele". Si cette genuflexion les fait
souffrir, ils n'en laissent rien paraitre. Et ils acceptent
gracieusement le pourboire ... On arrive a El-Azhar par des ruelles
pleines d'ombre. Tout a coup, le seuil franchi, la grande cour
inondee de chaude lumiere deploie dans le cadre elegant de ses
arcades le spectacle d'un peuple d'etudiants vetus de couleurs
vives. La plupart, assis sur les talons, un livre sur les genoux,
marmottent le texte d'une lecon, le corps agite par un balancement
continuel. D'autres dorment sous les arcades, la tete posee sur un
bras arrondi. Ils sont la pres de neuf mille, venus de tous les
points du monde mahometan, du Maroc, du Soudan et des Indes. Un
negre racontait a notre guide, en rangeant des hardes dans un coffre
vermoulu, son voyage a travers le Sahara, pendant des jours et des
jours ... El-Azhar, qui est riche--on sait que la mainmorte existe
toujours en Egypte--nourrit gratuitement les plus pauvres. Un
certain nombre n'ont pas d'autre logis que la Mosquee. Celle-ci est
a la fois le seminaire et l'ecole de droit de l'Islam. Les pretres
et les magistrats du monde musulman se recrutent dans son sein. Eh
bien, on ne leur enseigne que le Koran et des commentaires du Koran.
Ce qui est ecrit est ecrit. Rien n'importe en ce monde que la loi du
Prophete ... "Je fus un jour presente au grand cheik, me racontait
un Belge etabli au Caire. L'idee me vint de demander a quel titre
ce personnage devait cette fonction eminente. On me repondit: c'est
parce que le commentaire qu'il fait du livre sacre est textuellement
identique au commentaire enseigne, dans nos grandes ecoles, il y a
six cents ans ..." Tout commentaire serait superflu, c'est le cas
de le dire ... Le fatalisme condamne a une incurable paralysie cette
race intelligente, endormie par l'Islam, comme les chevaliers
legendaires dans les jardins des magiciennes, momie vivante, et qui
ne se reveille, de temps en temps, que pour une explosion de
fanatisme.

El-Azhar est un des foyers les plus actifs du fanatisme musulman.
Celui-ci n'est pas un mal endemique. Il sevit, de temps a autre, a
la facon d'une epidemie. Le musulman egyptien n'a pas le temperament
fanatique. Si la haine du chretien couve encore dans la populace, et
si les observateurs attentifs n'ecartent pas l'eventualite de
nouvelles explosions, c'est que les "predicants" formes a El-Azhar
s'emploient a persuader au peuple que les chretiens sont les ennemis
de sa foi. Dans la Haute Egypte, des imans prechent aux fellahs
d'enfouir leur argent plutot que de rien acheter aux "infideles". Un
de nos compatriotes est servi depuis quinze ans par un vieux
domestique, prevenant et devoue. "Il se ferait hacher pour moi, me
disait-il; regardez sa bonne tete de chien fidele; pourtant, qu'un
fanatique le persuade, demain, que je suis l'ennemi de sa religion,
et il me tuera sans balancer." C'est le meme qui m'avait dit, la
veille: "Je connais intimement plusieurs musulmans de distinction;
quelques-uns sont mes amis; je me flatte de leur avoir rendu
certains services, et qui ne sont pas mediocres; ils me font des
politesses, ils me comblent de cadeaux; n'empeche qu'il y aura
toujours entre nous, je le sens, je le vois, par le fait des
religions differentes, une barriere infranchissable; il n'y a pas de
libres penseurs parmi eux; ils sont tous, au fond, croyants, meme
ceux qui ne pratiquent pas."

... Pourtant, si les puissances voulaient, me disait un eminent
religieux, nous finirions bien par extirper ce chancre, par
eteindre, par affaiblir tout au moins ce foyer de luxure et de
haine. On croit communement qu'il est impossible de convertir les
musulmans au christianisme. Quelle erreur! Nous en convertissons
tous les jours, qui font de fervents, d'admirables chretiens, et
prets a tous les sacrifices. Seulement, il faut qu'ils s'expatrient
ou qu'ils se cachent. Sitot leur conversion connue, leur famille les
retranche de son sein. Et leurs coreligionnaires les abreuvent
d'insultes, sans que l'autorite intervienne jamais. Voila pourquoi
les conversions sont si rares. L'Angleterre, si dure, si impitoyable
pour les moindres peccadilles, laisse malmener nos convertis. Elle a
peur des pretres musulmans, de leur fanatisme, de leurs
predications. C'est cette peur qui fait leur force a eux. Ah! si
l'Angleterre voulait! Encore n'est-elle pas aussi aveugle que la
France qui, en Algerie, contrarie systematiquement la conversion des
indigenes. La Republique peut recueillir aujourd'hui les fruits de
cette intelligente politique!... Sans aller aussi loin, l'Angleterre
n'en paralyse pas moins la seule force qui puisse dompter le
fanatisme musulman et rendre l'Egypte a la civilisation.

Le 25 decembre, dans l'eglise du college ou les Peres Jesuites,
investis de la confiance de plusieurs centaines de familles,
instruisent pele-mele des enfants catholiques, schismatiques, juifs
et musulmans, j'ai assiste a la messe de minuit.

Des l'introit, l'eglise etait remplie. Presque autant d'hommes que
de femmes; le recueillement, jusqu'a la fin de l'office, ne s'est
pas relache un seul instant; plusieurs centaines de communions. Sur
tous les autels, en gros bouquets, des fleurs orientales au parfum
penetrant. "Noel, Noel, voici ton Redempteur" chantaient au jube un
choeur d'hommes et d'enfants. Jamais le bienfait de la Redemption ne
m'avait paru aussi lumineux, ni aussi grand. L'esclavage dont le
monde est rachete depuis la nuit de Bethleem est ici visible a tous
les yeux. Il faut avoir vu l'abjection des peuples sans bapteme pour
gouter pleinement la douceur et la joie de Noel. Beaucoup, dans
notre Occident catholique, jouissent des fruits du christianisme
sans connaitre ou sans aimer l'arbre precieux qui les donne. Il est
vraisemblable qu'ils retrouveraient la memoire ou qu'ils
apprendraient la reconnaissance au spectacle du monde musulman.

FOOTNOTES:

[Note 4: Mustapha Kamel est mort, a la fleur de l'age, au
commencement de l'annee 1908.]




LES BELGES EN EGYPTE

On vient de fonder, au Caire, une "Union belge". Elle est nee le
jour de notre arrivee, c'est-a-dire le 11 decembre. Nous avons
assiste au bapteme. On a entendu la detonation de plusieurs
bouchons. Ce n'etait pas pour de la petite biere, je vous assure.
President d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique;
president, M. Florent Lambert; secretaire, M. Emile Emsheimer.
Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien depute de Gand,
magistrat eminent et universellement respecte; le baron Forgeur, les
ingenieurs De Bruycker, Pecher et De Rycker, les avocats Squilbin et
Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite
fete a dure jusqu'a minuit. La plus franche cordialite n'a cesse de
regner, naturellement.

Nos compatriotes etablis en Egypte y font respecter et aimer notre
pays. La qualite de Belge, la-bas, est maintenant un titre d'estime.
Les Belges ont la reputation de gens actifs, laborieux et serieux.
Surtout serieux; avec cela, sans morgue, et tres ronds en affaires.
La plupart reussissent fort bien, mais le succes ne leur fait pas
tourner la tete. Ni arrogants, ni hautains[5].

J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombrage de beaux arbres,
d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siecle. Si
j'ecrivais ce que je pense de l'elevation de son intelligence et de
l'etendue de son savoir, on pourrait le reconnaitre, et il m'en
voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allee bordee de
cypres, il me disait: "J'ai vu naitre et grandir, en Orient, le
renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y
etait presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualite
de Francais, que j'avais sollicite de pouvoir prendre afin de forcer
ainsi certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient
restees fermees; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus
necessaire, loin de la; l'estime et la sympathie, en Egypte,
accueillent les Belges partout.

" Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre
congolaise commenca, je m'en souviens, de mettre la Belgique en
vedette, de faire connaitre en Orient notre nom et notre valeur. Je
ne suis pas grand clerc, vous le savez, en matiere commerciale; la
litterature arabe m'est plus familiere que la cote de la Bourse. Je
sais neanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des
affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier
ordre, pericliter, faute de publicite, faute de reclame, et puis
perir. Eh bien! la conquete et la colonisation du Congo ont ete en
Orient, pour les Belges, pour les entreprises belges, une
indispensable, une merveilleuse reclame. Ah! nos ingenieurs, nos
commercants, nos hommes d'affaires en ont admirablement profite.
Dans la route ainsi ouverte, ils se sont precipites avec cette
ardeur temperee qui est la caracteristique de notre race. Ils ont
conquis une place honorable dans cette course enfievree, ou ils
s'etaient engages les avant-derniers, un peu avant les Allemands, et
ou ils furent contraries par la jalousie, l'inimitie meme de
certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur
frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez a quel point la
politique de Leopold II et notre gloire congolaise ont servi, en
Orient et particulierement en Egypte, nos industriels et nos
negociants."

Plusieurs des societes belges constituees en Egypte s'occupent
exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes
florissantes. Elles achetent, a bas prix, des terres de qualite
inferieure, ameliorees ensuite par l'irrigation et les engrais, puis
louees ou revendues aux indigenes. Le fellah est rive au vieux sol
que sa race cultive depuis plus de soixante siecles. Les produits de
son agriculture, particulierement le coton et la canne a sucre, se
vendent de mieux en mieux. La demande depasse toujours l'offre. Les
terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou
l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque annee: plus de cent
livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan
contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'etonnant des lors
que les "affaires agricoles" aient resiste a la crise qui a
paralyse, au Caire et a Alexandrie, plusieurs societes financieres
ou industrielles en pleine croissance.

Cette crise a eclate a la fin du mois d'avril 1907. Elle est nee de
l'exces de la speculation sur les terrains a batir et sur les
valeurs boursieres. Puis elle a ete aggravee par le "resserrement"
monetaire qui, apres la debacle de New-York, s'est manifeste sur
toutes les "places" du monde. Au Caire, elle a ete effroyable. Le
plus fort est passe. Les ruines se relevent. On assure que, dans un
an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont
encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins
d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires
reduits a trois mille francs de rente. On a nomme devant moi un
officier superieur, un Anglais, oblige, a la veille de prendre sa
retraite, de solliciter un commandement sur une frontiere lointaine,
afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise
au prix de ce tres dur exil, ses creanciers. Les Grecs, si avises
pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et speculateurs
effrenes, ont paye plus que personne leur tribut a la fievre.
L'important marche du coton d'Alexandrie leur a ete ravi, et il
semble bien que ce soit pour toujours. Ils en etaient les
regulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites
leur ont fait perdre ce sceptre, tout de suite ramasse par les
Allemands, qui font, depuis une dizaine d'annees, leur trouee en
Egypte, a la stupefaction et a l'indignation des Anglais. A quelque
chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les
Anglais font patte de velours aux Belges, en butte, de leur part, a
mille petites tracasseries au lendemain des "histoires" de l'enclave
de Lado.

L'avenir de l'Egypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans
l'eau limoneuse du Nil, fidele, genereux et fecond, qui transforme
en un jardin verdoyant, chaque annee, par la vertu d'une inondation
aussi reguliere que le cours des saisons, cette longue et etroite
vallee ou l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en
retenant les eaux et en regularisant les crues, a recule, a droite
et a gauche, les anciennes limites du debordement annuel, et
augmente de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Egypte
agricole. Il est decide qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le
domaine du Nil s'en accroitra encore. Ah! les Belges qui ont fonde
ou developpe les societes agricoles en Egypte seront bien payes de
leurs peines! Dans un pays si lointain, si peu connu et ou l'argent
se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans
d'avance, la bonne veine, la veine qu'il suffit de creuser avec
perseverance pour trouver le succes et la fortune: c'etait aussi
difficile, et plus hasardeux, que de dechiffrer une enigme du
Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu cette audace et ce bonheur.

J'ai demande a plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux:
"Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?" Quelques-uns ont
repondu: "Un consul belge" sans vouloir autrement expliquer cette
enigme--encore une! Il a fallu, pour la debrouiller, aller aux
informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de
carriere au Caire; notre consul est un Syrien naturalise Belge,
homme considerable d'ailleurs et tres riche. Malheureusement, il ne
sait pas un traitre mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le
chancelier, ni l'avocat du consulat, egalement Syriens. Or, les
ouvriers flamands commencent a emigrer en Egypte. Il y a quelques
mois, un Flamand fut inculpe de vol. L'Egypte etant soumise, comme
la Turquie, au regime des "capitulations", les consuls ont qualite
de juge d'instruction vis-a-vis de leurs nationaux. Notre consul
instruisit contre cet accuse. Celui-ci se defendit comme il put, en
mauvais francais, donc tres mal. Il y avait au dossier des pieces
en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot.
L'inculpe paya cher cette ignorance. Sa detention preventive dura
deux fois plus longtemps que de raison.

Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se
repetera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauseabondes,
agreables pourtant a la paresse de la plebe locale, offrent peu
d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il
vous plait, M. le ministre des Affaires etrangeres, aux Belges du
Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues
nationales.

D'autres m'ont dit: "Souhaitez-nous des cochers qui connaissent la
ville." J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman
m'invite a une tasse de the. Il me donne son adresse: rue Zakhi
Pacha, 3. Le portier de l'hotel choisit entre vingt cochers un
gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermes. En route.
Course d'un quart d'heure; arret devant un hotel precede d'un
jardin; c'est la, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un
cocher du Caire ne sait un mot de francais ni d'anglais. Moi, je
sais trois mots d'arabe: "arbaghi" qui signifie cocher, "karakol":
police, et "malesh" c'est-a-dire--traduction un peu libre
--fichez-moi la paix.--Eh non, ce n'est pas la; le numero 31
est imprime au-dessus de la grille. Suis-je seulement dans la
rue?--L'indigene discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots
d'eloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune elegant,
souliers vernis et gants glaces, qui se hate vers une reunion
mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habille doit savoir
au moins une langue de chretien.--Monsieur!--Monsieur?--Venez a mon
secours.--Volontiers.--Suis-je dans la rue Zakhi Pacha?--Du tout;
c'est a un quart d'heure d'ici, il faut tourner a gauche; vous etes
devant l'hotel de Zakhi pacha; ce n'est pas la meme chose ..." Je
m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il
mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je n'avais qu'a rentrer
a l'hotel.

La nuit de Noel, un autre, au lieu de me conduire a l'eglise des
Jesuites, me mene hors de la ville. Tout d'un coup, il arrete ses
chevaux. Ou est l'eglise? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y
arriverai pas; le plus sur est d'aller me coucher. Tous les cochers
du Caire connaissent l'hotel Shephard's. Je lui crie donc:
"Shephard's" et il fait demi-tour. Attends une minute. Voila, sur le
trottoir, un monsieur et une dame qui ont l'air bien honnetes.
--Monsieur, parlez-vous francais?--No.--Speak english?--Yes.
--Ce couple, anglais et catholique, se rendait a la messe de
minuit, dans mon eglise meme. J'ai tout de meme donne un pourboire
a l'animal ...

Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et
que les cochers du Caire apprennent un peu de francais, fut-ce du
francais belge ...

FOOTNOTES:

[Note 5: Voici les chiffres du commerce special de la Belgique
avec l'Egypte: nous vendons a l'Egypte (chiffres de 1906) pour
46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.]

[Note 6: De recentes nouvelles semblent dementir ces esperances.
Il parait que la crue du Nil a ete insuffisante cette annee et que
le coton de la derniere recolte a ete attaque par les vers. La vache
maigre de 1907 n'aurait donc pas ete seule de son espece. Pourvu que
le troupeau n'ait pas plus de deux tetes!...]




LES SPECTACLES DU CAIRE


Tachons de noter brievement les spectacles du Caire, leur couleur et
leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes
sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir.
Puis regardez; c'est gratis, et la scene change a tout moment.

L'hotel est situe en plein quartier moderne. C'est un des centres du
Caire europeen. Dans la rue, la melee des fiacres qui se suivent et
se croisent, tous atteles de deux chevaux ardents, dure du matin au
soir. Des flaneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs.
Toutes les races de l'Orient: Egyptiens, Bedouins, negres, maigres
Hindous, Circassiens somptueux, defilent comme dans une feerie.

Un etranger descend l'escalier de l'hotel et entre bravement dans la
cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnes l'assaillent et
l'assourdissent. "Moi drogman, moi bon drogman, Mousie le comte;
achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches,
Mousie le pacha." S'il ecarte tout de suite cette racaille, il est
sauve. S'il s'arrete seulement une minute, s'il parlemente, s'il se
laisse tenter par l'eclat d'une breloque ou la couleur d'une
antiquite fabriquee l'avant-veille, c'est un homme a la mer. Il
mettra dix minutes a se tirer de leurs mains, a moins que le chawich
qui fait faction devant l'hotel ne vienne a son secours et ne mette
en fuite, a coups de baton, ces pittoresques mais redoutables
gagne-petit.

Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires a la file, chacun
portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence,
selon le rythme de leur pas allonge. C'est un mariage indigene. Une
troupe de musiciens joue des airs de fete sur des modes mineurs.
Tons eleves, sons aigus: vraie musique a porter le diable en terre.
Six, huit, dix enfants, empiles dans un ou deux fiacres, rient aux
eclats en se donnant des bourrades: c'est la progeniture des
premieres epouses.

Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de
charlatan de chez nous, la caisse surmontee d'un ange aux ailes
eployees, file comme une fleche; sur le siege, a cote du cocher,
qui fume une cigarette, un pretre orthodoxe, barbe d'ebene et
barrette d'avocat; le cortege des parents et des amis, derriere,
suit au grand galop.

Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap,
gagne le cimetiere tel quel, etendu sur une civiere soutenue par
quatre porteurs; derriere lui, et ranges sur deux files, parents et
amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophete.

Dans une "quarante chevaux", deux dames d'un riche harem, costume
tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade
quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rebarbatif,
assis a cote du chauffeur. Devant une elegante berline, deux
coureurs, habilles de soie voyante, veste et larges culottes, une
longue et flexible baguette a la main, fendent la foule, qui se
range a leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue,
un enfant a califourchon sur l'epaule. Un bataillon de soldats
indigenes, musique en tete, se hate vers la plaine d'exercice. Voici
un charmeur de serpents, debraille et loqueteux. Les badauds font
cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandouliere, il
extrait deux viperes, une salamandre, un scorpion; il les pose
doucement sur le trottoir, et la representation commence. Les
viperes se dressent en sifflant, la salamandre sautille, le scorpion
s'etire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du
geste, excite sa menagerie. La scene dure trois minutes. Sur un mot
du chawich, l'homme a rengaine ses betes, et les pieces de nickel
tombent, de la terrasse, dans son bonnet crasseux. Nous goutons un
vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique.

Pour voir les indigenes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille
ville et sa plebe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux
grandes et banales batisses du quartier europeen et gagner la
"Mouski", artere principale du quartier indigene, canal autour
duquel s'embrouille un reseau de mille ruelles etroites. Les
voitures y fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot presse
et plein de remous d'une foule coloree et bruyante. Elles n'ecrasent
personne cependant. Il est vrai que les cochers n'epargnent pas les
discours. "Passant, prends garde a ton flanc, tu vas rouler sous les
roues de ma voiture ... Jeune fille, fais attention; tu es peut-etre
fiancee; si mes chevaux t'ecrasaient, quel malheur, quelle
desolation"!... Tout cela en arabe, naturellement. Les interjections
des cochers bruxellois sont moins douces a l'oreille ...

Aux carrefours, la cohue defie toute description. Chevaux
galopants; haquets charges de briques; longues et plates charrettes
ou se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilees, silencieuses,
des enfants dans les bras; anes charges de fardeaux; mendiants,
camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mele,
bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq
minutes, a un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser
cette mer.

Les ruelles, a droite et a gauche, sont a peine plus larges que
notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans
guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'etre perdu. Si l'on avait
le temps, on s'arreterait des heures pres de chaque corps de metier.
Chacun a son quartier special, comme dans nos villes au moyen age.
Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui
cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils
fabriquent des tentes. Manifestement, ils ne sont pas presses.
L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de
chemin.

C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du
plaisir a flaner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois
jours a la ville indigene. Marchons droit aux bazars, entre des
maisons lepreuses dont les facades, toutes de guingois, se
cogneraient a la hauteur de l'etage si on les poussait un peu. Une
toile tendue brise, au-dessus de nos tetes, les ardeurs du soleil.
On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de
paves; le sol est dur et lisse comme l'asphalte de nos boulevards.
On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus
d'une porte cintree, le lacis degrade de gracieuses arabesques.

Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes,
ou si peu: de rares fantomes noirs, pieds nus dans des sandales,
glissent dans la penombre, un bel enfant a califourchon sur
l'epaule. A l'etal des bouchers, de grosses mouches, par milliers,
leurs pattes plantees dans les quartiers de viande, font bombance;
personne ne les chasse. A quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive
arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons,
ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de
canne a sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des
mouches, qui leur devorent le visage et les yeux. Nous ne nous
etonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles.

Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-baillement
d'une porte vermoulue, se repand un choeur de trainantes
lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de
chanteuses, et qui se repondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillee
funeraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes
juives qui chantent les prieres de la veille du sabbat. L'echo de
leur melopee nous poursuit jusque dans les bazars.

Gare a nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les
tire-laine qui guettent l'etranger a tous les carrefours de la ville
indigene. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues
connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous
a votre guide, meme si vous le soupconnez de toucher le denier a
Dieu sur chacune de vos empietes. Vous ne serez vole qu'une seule
fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous detourne, en clignant de l'oeil,
des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance.

Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi.
Maints fabricants autrichiens ou allemands y ecoulent leurs cuivres
dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus
cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne.
Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs,
leur authenticite. A cote de ces attrape-nigauds, d'admirables
specimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines,
ciselures de Damas, emaux persans, tapis de laine et de soie, a
quatre mille francs piece--et qui les valent,--nous retiennent et
nous charment, des heures durant, par l'eclat et l'harmonie des
couleurs ou l'originalite du dessin.

La chaleur du jour commence a s'apaiser; la flamme des lanternes
tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les
murailles; notre promenade s'acheve dans un decor fantastique et
lugubre. "Maudite soit votre religion", marmotte, entre ses dents,
un loqueteux qui nous croise. C'est la supreme injure. Partons avant
la nuit; allons revoir les lumieres et l'animation de l'Ezbekieh.

La Mouski mene aux tombeaux des Khalifes, ou j'ai ete deux fois, de
jour d'abord, pour jouir pleinement de la beaute de Quait bai,
charmante mosquee du XVIe siecle, vrai bijou de pierre dentelee,
chef-d'oeuvre de hardiesse et de grace. Le minaret monte comme une
fleche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'equilibre. Le
plafond, en bois sculpte et peint, flatte et caresse les yeux. Une
douce lumiere tombe des petites fenetres. Impossible de rever, pour
les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discretes
et plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide a
chausser les babouches, un vieil indigene offre sa tete au rasoir
d'un barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche,
tournoient dans l'azur. La nappe rose du desert fuit a cent pas de
nous.

Nous y sommes retournes le soir, bien que l'endroit passe pour etre
peu sur. Julius en etait. J'entends encore l'explosion de sa joie.
Au sortir de la Mouski illuminee et bruyante, la voiture venait
d'entrer dans le silence et l'ombre de la necropole abandonnee. "Nom
d'un ... chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!" Quelle
nuit, quel clair de lune! Un globe d'or pali brulait dans une mer de
vieil argent. Caresses de doux rayons, les minarets et les coupoles
projetaient des ombres demesurees sur la blancheur du sable. Les
ombres sont moins noires et la clarte moins blanche dans nos plus
belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'emotion et de
plaisir.

Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se
coucher derriere les Pyramides. La nuit tombait. A nos pieds, la
ville immense, enveloppee d'ombre, trouait les tenebres naissantes.
Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse doree de la Grande
Pyramide semblait flotter dans une buee violette; le Nil charriait
un paquet d'or en fusion.

Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnes tous, a la
fin, vers le quatorzieme jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul
des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les
jeux du soleil d'ete dans nos hetres et nos chenes, le cuivre et les
opales de notre automne. Aujourd'hui, je les evoque et je les
regrette. Un savant professeur a beau crier que le cholera accourt
vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'annee prochaine. L'annee
prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les
vagues roses du desert, la grace des mosquees et les voiles blanches
qui courent sur le Nil, bombees par le vent du soir, comme autant de
grands oiseaux, ce n'est pas sa prediction qui m'arretera.




THEBES


Du Caire a Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les
maisons carrees s'elevent sur la rive droite du Nil, pres des ruines
de Thebes, on compte, a vol d'oiseau, environ six cent cinquante
kilometres: a peu pres la distance de Paris a Marseille. Les
touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est tres
amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train.
On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express.
Juste le temps de diner et de bavarder en fumant un cigare, puis de
dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout a
fait confortables. On se leve au petit jour, quand l'aurore tire
doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'eveiller, le long
de la voie ferree, les villages indigenes. Les champs s'animent, le
soleil monte; les collines qui courent, a droite et a gauche, au
seuil des deux deserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les
scenes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures
et demie: on arrive a Louqsor.

Nous y avons passe cinq jours, et c'est trop peu. Les ruines de
Thebes, de la Thebes aux cent portes, sont eparpillees sur une
surface immense. Le monde antique ne connut guere de plus grande
ville, ni de plus somptueuse. Quand les rois de Thebes regnaient sur
toute l'Egypte, l'Egypte regnait sur cent peuples, sujets ou
tributaires. Quand elle commenca de decliner, la splendeur de Thebes
durait depuis vingt et un siecles. C'est entre le XXXIIe et le XIe
siecle avant Jesus-Christ que la ville fut au sommet de sa gloire.
Il est certain qu'elle existait des le XLIe. A Karnac, sous les
ruines du grand temple d'Amon, dieu de la ville et de l'empire, on a
trouve des vestiges: silex et poteries--je les ai vus--d'une Thebes
prehistorique, anterieure donc au XLVe siecle. Additionnez, faites
le compte, descendez au fond du gouffre. Il y a plus de 6,500 ans
que des hommes vivent, aiment, se querellent et meurent, sous la
voute ardente de ce ciel sans nuages, dans ce cadre immuable et
charmant. Mesuree a cette echelle, l'histoire de notre Occident fait
vraiment pietre figure. Moise tira Israel de la servitude egyptienne
dans la moitie du XIVe siecle avant notre ere. Entre les premiers
temps de Thebes et l'instant ou nous sommes, l'Exode occuperait donc
le milieu de la chaine. Trente-trois siecles de chaque cote. Plus de
six mille cinq cents ans! Ces pauvres petites minutes, finies
aussitot que commencees et qui meurent si vite sur le cadran de la
montre, ce sont elles qui ont comble, en tombant une a une, cet
abime, infime portion du Temps, abime sans fin ...

Memphis est de beaucoup plus ancienne. La vieille capitale des
premieres dynasties etait peuplee, florissante et celebre des le
XLIIe siecle avant Jesus-Christ: le fait est sur. Thebes n'etait
alors qu'une bourgade naissante. Mais, sauf la necropole, qui se
developpe, le long du desert de Lybie, sur un ruban de plus de
trente kilometres, et deux colosses mutiles etendus sur le sable, il
ne reste rien de Memphis. Rien: ni un obelisque, ni une colonne; a
peine, ca et la, un informe amoncellement de pierres degradees qui
marquent l'emplacement d'un palais ou d'un temple. Pendant des
siecles, les ruines de Memphis furent exploitees, comme une
carriere, pour batir et rebatir le Caire, dont les Arabes vainqueurs
avaient fait, a trois ou quatre lieues de la ville morte, la
capitale de leur empire egyptien. Victimes des invasions, des
assauts, des tremblements de terre et du temps, qui finit par
achever, dans toutes les villes dechues, les ravages des hommes, les
monuments de Thebes, heureusement eloignes de toutes les grandes
villes de l'Egypte moderne, ont echappe a un pillage aussi
systematique et aussi continu. Leurs ruines dressent encore dans la
pure et eclatante lumiere le squelette colossal d'une architecture
de geants.

Il y a moins de trente ans, elles etaient ensevelies sous le sable
et les constructions parasitaires. A force de patience et de
travail, les savants, presque tous Francais, du service des
antiquites egyptiennes, les ont ressuscitees. Elles sont vivantes
aujourd'hui. Leurs pylones, leurs portiques, leurs statues enormes
et souriantes donnent la mesure de Thebes a son zenith. Roses dans
la douce lumiere du matin; dorees et flamboyantes dans la gloire des
midis; enveloppees, au crepuscule, comme d'une poussiere violette;
peuplees d'ombres immenses sous la clarte de la lune: il faut leur
donner plusieurs jours si l'on veut avoir une idee de leur
changeante figure et des aspects divers de leur beaute. Plaignons le
voyageur qui les traverse en courant!...

Le fleuve separait la ville des vivants, batie sur la rive droite,
de la cite des morts. Des edifices de la premiere, il ne reste que
les temples de Louqsor et de Karnak, les plus imposantes reliques
de toute l'Egypte ancienne. Sur la rive gauche, a trois quarts de
lieue du Nil, au milieu des champs cultives, sur une ligne parallele
au fleuve et longue de cinq kilometres, s'espacent les debris d'une
multitude d'edifices. L'enceinte du plus grand de ceux qui
subsistent encore formait un rectangle de deux kilometres et demi
sur neuf cent vingt-sept metres. Dans un autre, monument funeraire
de Ramses II, la statue en granit du souverain, dont les debris
remplissent toute une cour, mesurait, en hauteur, un peu plus de
dix-sept metres; et l'on a calcule qu'elle devait peser plus d'un
million de kilogrammes. Sur cette terre ou passe aujourd'hui la
charrue, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte une ruine.
Pres des colosses dits de Memnon, qui commandaient l'entree d'un
edifice dont il ne reste plus d'autre trace--statues royales, hautes
de dix-huit metres environ, degradees et formidables encore--un
buffle, quand nous mettons pied a terre, traine un soc identique aux
charrues d'il y a six mille ans, un enfant nu a califourchon sur le
dos.

La vallee des Rois et la vallee des Reines s'ouvrent un peu plus
loin, dans les gorges d'une montagne qui est le type parfait de
l'aridite et de la desolation. On part a huit heures du matin.
Girgis Morgan, notre drogman, attend sur le seuil de l'hotel.
Baedeker recommande ce brave homme. Je me permets de joindre ma
modeste voix a ce trombone illustre. Girgis Morgan nous a proteges,
tout le temps de notre sejour, contre la rascaille enturbannee qui
assaille le voyageur a chaque pas. Sans lui, Julius payait dix
francs un oiseau momifie, puant et laid, qu'il a fini par avoir pour
cinq piastres: 1 fr. 25. Il parle couramment, outre l'arabe, le
francais, l'anglais et l'italien. Ce sont les Peres Franciscains de
Louqsor qui l'ont muni de ce bagage, dont il retire, en hiver, un
bon profit. Il a une tete d'Egyptien de l'Ancien Empire. Serieux,
discret, point bavard, il connait parfaitement son metier. Avec
cela, quoique heretique, fervent chretien. Apres une chevauchee de
quatre heures dans la vallee des Rois, par vingt-cinq degres de
chaleur, il fit maigre, par respect pour l'abstinence de l'Avent,
dans la cantine installee par l'agence Cook au milieu du desert. Le
roastbeef et le jambon etaient pourtant de premiere qualite. Et le
vin du Rhin aussi ...

On part donc a huit heures. Les anes nous attendent de l'autre cote
du fleuve. Des nuees de vautours tourbillonnent dans l'air pur. Les
collines, en face de nous, baignent dans une vapeur rose. Notre
barque approche de la rive. Les robes des aniers et les housses,
noires, jaunes et rouges des baudets, composent un ravissant
tableau. "C'est joli, joli! fait a cote de nous un touriste
ecossais; quel delicieux Fromentin! Comme c'est heureux que ce
peuple ait garde ses coutumes seculaires." Je pense en dedans de
moi: "Heureux pour nous, sir; mais pour eux, cela n'est pas si sur."

Houp! en selle. Le premier moment est un peu dur. Les baudets
prennent le trot. Leurs sabots, sur le chemin de terre battue, font
un bruit de castagnettes. Les aniers courent derriere, un pan de
leur tunique entre les dents.--Doucement, vilaine bete, la selle
tourne, et nous allons longer un ravin, va doucement.--Mais les anes
de Louqsor n'entendent pas le francais. Heureusement, l'anier a vu
le peril. Il crie a pleins poumons: "Ouch! Ramses II, Ouch!"
Ramses II, c'est le nom du bourricot, _Ouch_ veut dire doucement.
Ramses II a regne sur Thebes, sur l'Egypte, sur cent peuples divers;
il a bati des temples, fonde des villes, peuple de son effigie tous
les monuments d'un des plus puissants empires que le monde ait
connus; il est mort a cent ans. Et un ane, aujourd'hui, se
reconnait a son nom, qui fit trembler l'Orient ... Soyez donc
deputes!...

C'est dans cet equipage que nous avons visite, en deux jours, les
ruines de la rive gauche, ainsi que les tombeaux de la vallee des
Rois et de la vallee des Reines.

La route monte dans une gorge etroite, entre deux murailles de
rochers nus. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas un oiseau: le
desert est plus anime, moins morne et moins tragique. Il fait chaud,
chaud ... Le guide declare vingt-cinq degres. Ramses II commence a
renacler. Allons, un peu de courage. Nous ne sommes pas au bout.
Tout a l'heure, sur le coup de midi, il faudra gravir, a pied, les
baudets menes en laisse derriere nous, la pente raide de cet eperon,
deja embrase par la lumiere ardente, et dont le sommet semble
grandir a chaque pas que nous faisons. Si nous voulons voir
Deir-el-Bahari aujourd'hui, il n'y a pas d'autre chemin, a moins de
faire un detour et de perdre ainsi deux heures. Un peu de courage.
L'entree de la premiere tombe royale baille a quelques pas de nous.

Nous avons visite douze tombeaux, les plus grands, les plus beaux,
les plus celebres. Des millions de morts dorment dans les flancs de
la montagne, qui servait de cimetiere aux Thebains. On fourrait les
gens du commun, momifies au plus bas prix, dans les fentes des
rochers. Les gens de qualite se faisaient construire des caveaux.
Pour les rois, les reines et les princes du sang, ce n'etait pas
trop de palais souterrains. Nous voici chez Amenophis II, roi de la
XVIIIe dynastie, mort en 1600, ou a peu pres, avant Jesus-Christ. La
derniere demeure de Sa Majeste est maintenant eclairee a la lumiere
electrique. On entre par un couloir large de trois ou quatre metres,
en pente rapide, sur lequel s'embranchent, a droite et a gauche, des
salles funeraires supportees par des piliers. Toutes les parois sont
couvertes de fresques. Dieux a tete de chacal, de vautour ou de
chouette; le roi, la reine, leurs ancetres, leurs enfants, leurs
serviteurs; personnages agenouilles devant les dieux; corteges
religieux escortant la barque sacree; serpents deroules et
sifflants, vautours aux ailes eployees: des centaines d'images,
souriantes, grotesques ou terribles se melent dans des processions
fantastiques. M. Jean Capart dit que c'est le "Baedeker" de l'enfer
egyptien.

Les couleurs, simples et franches, ont garde leur eclat. On dirait
que les decorateurs viennent de finir leur tache. Le dessin, ferme,
vigoureux, mais conventionnel et monotone, ne manque pas de
noblesse. Dans les figures, dessinees de profil, l'oeil regarde en
face. Il est rare que l'artiste ait travaille la muraille meme.
Presque toujours, c'est dans un enduit de platre applique sur le mur
qu'il a grave, en relief, ses personnages, livres ensuite au
peintre. Le plafond: etoiles d'or sur fond bleu, figure la voute du
ciel. Tout cela fait un ensemble anime et impressionnant. Le tableau
a grande allure. Quelle somme de labeur il represente, on peut
facilement l'imaginer en songeant a ceci: le sarcophage repose a
trois cents metres de profondeur; couloir, salles et caveau sont
creuses dans le roc.

Un dernier escalier, et, dans une espece de basse fosse encadree
d'un treillis, apparait le seigneur de ceans. Le sarcophage,
magnifiquement decore, est ouvert: une plaque de verre remplace le
couvercle, vole par les pillards du desert. Le voila, entoure de
bandelettes, et tel qu'il fut enseveli il y a trois mille cinq cents
ans, apres que les embaumeurs eurent assure son corps contre la
corruption. La figure, longue et osseuse, offre un contour precis.
De longues meches descendent sur les tempes; la bouche entr'ouverte
laisse voir de fortes dents; une chauve-souris volete, eperdue,
au-dessus du cercueil. Du bout de la canne, en allongeant le bras,
nous pourrions la toucher. Il y a pourtant trente-cinq siecles entre
nous. Trente-cinq siecles! Et ce n'est qu'une goutte d'eau dans
l'ocean infini ...

L'histoire de la ville et de l'empire est extraite, lambeau par
lambeau, de la necropole thebaine. Les deux vallees n'ont pas livre,
loin de la, tous leurs secrets. Bien que la plupart des tombes,
decouvertes des le moyen age, par l'avidite des Arabes, aient ete
pillees, depuis lors, plusieurs fois, on a enrichi de leurs
depouilles tous les grands musees du monde, a commencer par cet
admirable Musee du Caire, bonde de momies royales, de sarcophages
aux effigies colorees ou revetues d'or fin, de statues, de bijoux,
des plus precieux objets du mobilier entasse dans les demeures des
morts.

On y voit, hauts comme de grands joujoux, des esclaves, hommes et
femmes, qui petrissent le pain, ciselent des metaux, font leur
office de domestiques ou d'ouvriers; et des bataillons de soldats,
infanterie legere ou hoplites, qui defilaient comme a la parade pour
l'orgueil et la joie du souverain defunt. Les heures passent comme
l'eclair au milieu de ces merveilles. Ne vous etonnez pas qu'on ait
vide de leurs richesses, pour ranger et etiqueter celles-ci comme
des cadavres dans une morgue, les palais souterrains des rois de
l'ancienne Egypte. Certainement, elles perdent a etre vues hors de
leurs cadres. Mais il faut bien compter avec les pirates du desert,
organises en bandes, aventureux, hardis, et soudoyes par des
industriels qui s'enrichissent en revendant a prix d'or, aux musees
et aux collectionneurs, les rois, les reines et les dieux egyptiens,
toutes les curiosites des tombes et des temples. Tous les tombeaux
ont des gardiens armes. Amenophis II fut neanmoins vole, une nuit, a
la barbe de sa garnison, surprise et garrottee; vole de sa barque
sacree et du couvercle de son sarcophage. Des chevaux et des
chameaux attendaient sur le seuil. Avant le lever du jour, les
voleurs avaient mis plusieurs lieues de desert entre eux et les
"chawichs". Quelle joie, pour l'amateur qui inspira ce raid et en
paya les frais, de se rappeler cette aventure en contemplant son
butin! Il parait qu'un grand nombre de gentlemen anglais et
americains donneraient, pour l'eprouver, plusieurs annees de leur
vie. Entre nous, je donnerais la barque et le sarcophage
d'Amenophis--mais ne le dites jamais a Capart--pour avoir ecrit, sur
l'Egypte souterraine, ce morceau-ci, qui est de Paul de
Saint-Victor:

"L'Egypte n'est que la facade d'un sepulcre immense; ses pyramides
sont des mausolees, ses montagnes des ruches de tombeaux; le terrain
sonne creux dans ses plaines, epiderme de vie drape sur un charnier
gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-meme
en cimetiere; elle s'est dediee, en quelque sorte, a la Mort.

"J'ai vu, dans le cimetiere de Nuremberg, une tombe plus grande a
mon sens que tous les hypogees de l'Egypte, avec les colosses qui
les gardent et les panegyriques en lettres de dix coudees graves sur
leurs parois. C'est une simple dalle sur laquelle est ecrit ce seul
mot: _Resurgam!_ "Je me releverai!" Cri sublime pousse par une
pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en
poussiere, mais qui affirme plus haut l'immortalite que les
pyramides, les sarcophages et les momies indelebiles de l'antique
Egypte."




LOUQSOR ET KARNAK


Le mot "colossal" revient toujours a l'esprit quand on pense aux
temples de l'ancienne Egypte. Les monuments de la Grece et de Rome
sont des pygmees en comparaison de ces geants. On mettrait le
Colisee dans un petit coin de Karnak. "Batissons une tour qui
s'eleve jusqu'aux cieux", se disaient les constructeurs de Babel,
soucieux uniquement d'etonner, par un monument demesure, la
posterite et le ciel meme. Il semble que les constructeurs egyptiens
n'aient pas eu d'autre ideal.

Voila quarante siecles que leurs temples souffrent des injures du
temps et de la fureur des hommes. Ceux de Thebes furent ravages et
pilles, au VIIe siecle avant notre ere, par les Assyriens, au VIe
par les Perses. Ptolemee Latyre, vers 114, detruisit la ville de
fond en comble. On montre encore, a Karnak, dans le temple d'Amon,
quelques-uns des boulets de pierre lances par ses machines. Le
tremblement de terre de l'an 27 avant Jesus-Christ, qui fit tant de
ruines en Orient, cribla les edifices thebains de blessures
mortelles. Quand le christianisme vainqueur eut transforme en
chapelles les sanctuaires d'Amon, les effigies des dieux disparurent
sous un epais badigeon. Apres les edits de Theodose, des milliers de
statues perirent sous le marteau, l'empereur voulant donner le coup
de grace, en detruisant les idoles, aux cultes monstrueux et impurs
du paganisme agonisant. Des lors, c'en est fait, et pour toujours,
de la splendeur, de la vie meme de Thebes. Les chacals roderent sans
crainte dans la ville, depeuplee et croulante. Dans la solitude et
le silence, ses pierres vont tomber une a une, comme, dans nos
forets occidentales, les branches dessechees des arbres morts. Les
arbustes et les fleurs continueront de degrader les ruines en
achevant, d'une verdoyante parure, leur touchante et melancolique
beaute.

Louqsor est une des "curiosites" de l'univers. Il suffit de
s'abandonner un moment a l'imagination pour animer et faire vivre ce
magnifique squelette. En 1883, il etait encombre de petites maisons
arabes. Une mosquee, construite dans l'enceinte, sur le sol exhausse
par les apports seculaires, domine encore le grand pylone. Il y a
vingt-cinq ans, les colonnes plongeaient dans un lit de terre epais
de six metres au moins, quand M. Maspero entreprit de rendre a
l'edifice, dans la mesure du possible, sa forme et son aspect. Elles
defilent aujourd'hui, face au Nil, toutes droites, et hautes de
dix-huit metres, comme un bataillon de geants ranges pour une revue.
L'edifice developpait, du nord au sud, un rectangle long de cinq
cents metres environ. Un seul obelisque, sur le seuil du pylone qui
commandait l'entree, dresse encore son aiguille de granit rose;
l'autre, donne a la France par Mehemet Ali, s'ennuie depuis trois
quarts de siecle sous le ciel parisien, au milieu de la place de la
Concorde. Des statues echappees aux massacres: rois, princes,
princesses et reines, en granit blanc ou noir, colosses de quinze,
vingt, vingt-cinq metres, font sentinelle a l'entree des vastes
cours encore jonchees de debris. Tout cela pourtant nous paraitra
modeste, tout a l'heure, quand M. Georges Legrain nous fera les
honneurs de Karnak: a peu pres comme une grande eglise de province
aupres de Saint-Pierre de Rome.

Le grand temple de Karnak, consacre a Amon, etait le centre d'une
veritable ville forte dont l'enceinte, encore visible, enfermait,
dans un quadrilatere d'au moins quatre kilometres, plusieurs autres
sanctuaires, une demeure royale, des maisons pour les pretres, les
fonctionnaires, et tous les petits metiers qui vivaient de l'immense
ruche. Entre Karnak et Louqsor courait une avenue bordee, a droite
et a gauche, de cinq cents sphinx accroupis. La route existe encore.
C'est un chemin bien entretenu et tres propre, qui enjambe, sur des
ponceaux, des rigoles ou croupit l'eau du Nil. Les sphinx n'ont pas
tous disparu. Sur le seuil de Karnak, il en reste plusieurs, tetes
pacifiques de beliers, corps muscles de lions au repos.

Quatre kilometres: les deux tiers de l'enceinte de Bruxelles! Une
longue file de debris gigantesques se deroule tout a coup devant nos
yeux. On dirait une ville saccagee par le canon ou un tremblement de
terre. Deux obelisques roses, des colonnes plus hautes que nos plus
beaux peupliers, la masse trapue de pylones creneles emergent d'un
ocean de decombres. Une robe de broussailles vertes s'etend, ca et
la, sur les pierres amoncelees. Des bouquets de palmiers se
balancent paresseusement dans l'air pur. On ne trouve pas de mots
pour rendre comme il faudrait la noble tristesse de ce tableau.

M. Legrain, qui dirige depuis douze ans les fouilles et les travaux
de Karnak, va nous faire les honneurs de son domaine. Je dirai tout
a l'heure un mot de ses decouvertes. Il ne trouva, en arrivant,
qu'une espece de carriere abandonnee et chaotique: huit metres de
terre sur toute la surface; plus de trace des avenues. Il a fini par
deterrer le gigantesque squelette. Grace a ses heureux efforts, on
peut se faire une idee de la colossale majeste de Karnak.

Six pylones, epaisses masses de pierres en forme de pyramide
quadrangulaire tronquee, s'espacaient, separes par des cours, depuis
le seuil jusqu'au sanctuaire du Grand Temple, coeur de toute la
ville, et qui formait un rectangle de mille metres environ sur cent
vingt, largeur du pylone principal. Au dela de la premiere cour
s'alignaient, en rangs serres, sur trois nefs, pour composer une
formidable et tenebreuse foret, les cent trente-quatre colonnes de
la salle hypostyle. Quinze metres les moins hautes, celles des
bas-cotes; vingt-trois metres les autres, qui supportaient la nef
centrale. Sur les chapiteaux de celles-ci, qui ont quinze metres de
tour, cinquante personnes pourraient s'asseoir a l'aise. Nulle part
mieux qu'ici l'Egypte ancienne ne donne sa mesure.

Toute devastee qu'elle est, la foret fait encore grande figure.
Apres les ouragans, les assauts et les sacs, deux mille ans
d'abandon n'ont pu venir a bout de ses geants. La moitie environ
restent debout, dores par l'ardente lumiere, griffes d'hieroglyphes
et revetus, du haut en bas de leurs enormes troncs, de reliefs jadis
enlumines. Au sommet, sous l'abri des chapiteaux, des bribes de
couleurs vives achevent de s'effacer. M. Legrain travaille
passionnement a replanter les colonnes deracinees. Il faut chercher
patiemment les morceaux, un a un, dans le fouillis des decombres,
puis les classer et les reunir d'apres les inscriptions. Quand
l'oeuvre du savant est finie, quand tous les debris d'une meme
colonne se trouvent rassembles, la besogne des macons commence. M.
Legrain commande a trois cents ouvriers, hommes et enfants, recrutes
parmi les fellahs du voisinage. Voila une colonne qui s'eleve sous
l'effort d'une equipe. Un terrassement, qui monte en meme temps
qu'elle, fait fonction de plan incline; deux rails sont poses
dessus; les blocs, ranges sur un chariot, avancent peniblement, au
gre d'une trentaine de moricauds atteles par une longue corde. Quand
la colonne sera achevee, on detruira le terrassement. Et de meme
pour chacune. Ainsi besognaient deja, il y a quatre mille ans, sous
le baton de leurs chefs d'escouade, les ancetres de cette plebe en
guenilles, les innombrables esclaves qui batirent, par le seul
effort de leurs muscles serviles, pour realiser le reve fantastique
des Pharaons, les temples et les palais de Karnak. Memes pierres
tendres et dorees, memes outils rudimentaires, memes procedes
simplistes. La meme tache, apres quatre mille ans, recommence sous
le meme ciel. Une seule difference: les manoeuvres de M. Legrain
touchent dix sous par jour. Meme pour ces pauvres diables, il y a un
"fait nouveau" dans le monde.

Derriere la foret de l'hypostyle regne encore le chaos. Ou se
deployait jadis, entre deux rangees de statues colossales, la
majeste de la Grande Avenue, un chemin etroit se faufile a present,
entre des blocs postes pour arreter, a droite et a gauche,
l'incessante invasion des decombres. Du peuple de granit qui
remplissait les cours, quelques rares survivants mutiles, corps sans
tete, bustes sans bras, continuent dans le silence et l'effrayante
desolation des ruines leur faction seculaire. Par des blessures
beantes, les moellons des pylones eventres s'ecroulent dans les
cours. Nous heurtons du pied, dans le pele-mele des debris, de
charmants visages de souriantes princesses ou des torses de dieux
tailles a la mesure de leurs temples.

M. Legrain se prodigue pour nous. Pendant qu'il parle, en nous
guidant a travers les eboulis, tout le plan de la ville sacree se
debrouille a nos yeux. L'aimable homme nous raconte, avec une verve
petillante, ses bonnes fortunes et ses deboires. Il a retrouve la
redoutable deesse Hathor. Il va nous montrer une fresque eclatante
de fraicheur decouverte par hasard dans l'epaisseur d'un mur. Un
Pharaon y trone environne de dieux. Le successeur, probablement,
voulut detourner vers sa personne les hommages que cet honneur
attirait au souverain destitue ou defunt. On mura, sur son ordre, le
tableau seditieux. Benits soient cet _in pace_ et ce roi lunatique!
Les figures, toutes intactes, semblent etre peintes de la veille. On
peut enfin se representer la decoration interieure et la couleur de
Karnak ...

M. Legrain s'arrete soudain de parler. Il voit bien que nous ne
l'ecoutons plus. "Le charme agit" nous dit-il en souriant. Charme
etrange, amalgame bizarre de sensations inconnues et de sentiments
contradictoires. C'est d'abord l'ahurissement de Gulliver tombe dans
sa peuplade de geants. Nos yeux d'Occidentaux se trouvent depayses.
Jamais nous ne nous habituerons a cette "colossalite" monotone. On
se sent l'ame ecrasee par une grandeur qui echappe a ses prises.
Puis on goute malgre tout le plaisir un peu "snob" d'errer, sous un
ciel eclatant, parmi les reliques d'un des plus prestigieux
monuments du vieux monde. Puis la majeste de l'ensemble force
l'admiration. En aucun lieu de la terre, les masses de pierres
assemblees par l'orgueil ou le genie de l'homme ne parlerent un
aussi formidable langage. L'effort de ces batisseurs ne fut jamais
depasse. Et voila ce qu'il en reste! _Ad quid?_ A quoi bon? Ces
palais et ces temples titanesques, les voila saccages comme, au
moment de la maree, les constructions des enfants sur le sable.
Puissance des rois, audace des architectes, fier ou gracieux genie
des artistes, labeur accablant des esclaves: jeux puerils que tout
cela. Tout cela n'a paru sur la terre, un moment, que pour
interesser M. Legrain et amuser quelques touristes ...

Retournons flaner, avant la nuit, dans les allees profondes de la
salle hypostyle. Tout a l'heure, dans le premier emoi, saisis et
stupefaits en presence de ces geants de pierre, nous n'avions d'yeux
que pour leur masse enorme et l'effet grandiose de leur alignement.
M. Legrain va faire revivre pour nous le cortege, maintenant efface
et confus, des dieux et des rois graves sur leurs futs millenaires.
Des dieux a tete de chacal, d'ibis ou de chouette entourent le
grand dieu de Thebes a figure d'homme; le Priape egyptien etale
impudemment sa sereine impudeur. Un peu plus loin, sur la face d'un
pylone, des processions de barques sacrees deroulent leurs theories;
un roi vainqueur fait massacrer des prisonniers de guerre, troupeau
tremblant agenouille sous le glaive.

Le soir tombe; une chape d'ombre violette descend du ciel, ou le
soleil decline. Depechons-nous de monter sur le grand pylone. Voici
l'heure de la plus belle scene. A l'ouest, le soleil gagne la chaine
lybique; le Nil charrie du feu; de grands nuages carmin incendient
les confins de l'horizon. De l'autre cote, les ruines entrent dans
la nuit. Les obelisques semblent tomber, comme d'immenses
stalactites, de la voute, maintenant sombre, ou s'allument les
etoiles; ca et la, au-dessus d'un pylone ou du bonnet de pierre
d'une effigie souriante, flotte, embrasee par des rayons de pourpre
sanglante, la chevelure d'un palmier; la lune monte; les ombres des
colonnes s'allongent sur la blancheur du sable ... Ce spectacle nous
hantera toute la vie.

Nous sommes revenus a Karnak dans la soiree, mais tard, apres dix
heures, surs d'eviter alors l'exuberante gaite des touristes qu'on
rencontre helas! en bandes, par les beaux clairs de lune, dans la
magnifique solitude des ruines endormies. Quel magicien a pu, en si
peu de temps et dans le meme cadre, faire un autre tableau? Elargie,
sans limites, infinie, la ville baigne dans une lumiere tres douce,
et toute bleue. Dans l'hypostyle, parmi les ombres immenses, les
gardiens de nuit glissent comme des fantomes-nains. Entre les
colonnes blanches, dans les avenues maintenant pleines de tenebres,
les rayons de la lune sement des feux follets. Un moment, l'envie
nous prend de nous perdre dans les ruines, puis de nous laisser
enfermer jusqu'au matin. Mais nos aniers, sous l'acacia dont
l'ombre, devant la maison du directeur des fouilles, etend un cercle
noir, nous appellent a grands cris. On entend souffler les chevaux
d'une ronde de police. Deja minuit?... Le trot de nos baudets
eveille le village arabe. Sur les plates-formes des maisons, des
chiens hurlent en choeur. Le vent du soir gemit dans les palmiers;
des chansons de rameurs se repondent sur le Nil. Nous rentrons a
l'hotel par des ruelles qui serpentent entre des jardins, dans le
doux parfum des mimosas.

Je ne sais comment m'acquitter envers M. Georges Legrain. Si je
parle encore de lui, il m'en voudra. Je ne peux pourtant pas dire,
pour lui etre agreable, que c'est le Grand Turc qui a deterre et
reconstitue plus de dix mille statues a Karnak! Non, ce n'est pas le
Grand Turc, ni le Khedive. C'est un ancien eleve de l'ecole des
Beaux-Arts de Paris, exuberant, spirituel, et qu'on prendrait, sur
sa mine, pour un artiste ou un officier en bourgeois: cela depend
des moments. Il aime les ruines de Karnak comme la prunelle de ses
yeux. Il ne les quitte pas de toute l'annee. Il a plante sa tente,
qui est une petite maison blanche, sur le seuil du Grand Temple. Sa
famille, c'est-a-dire Mme Legrain et deux enfants, y passe l'hiver
avec lui. Mais l'ete, la place n'est plus tenable. Quarante-cinq
degres, jamais de pluie, et plus un souffle de vent, sauf les
souffles brulants qui accourent du desert. Mme Legrain et les
enfants emigrent alors au Caire, parfois en France. Et M. Legrain ne
bouge plus de sa maison. Karnak est change en fournaise. Tous les
touristes ont deserte Louqsor. On ne voit plus une ame dans les
ruines. C'est le moment pour M. Legrain d'ecrire ses livres. Il en a
deja ecrit pas mal, et qui comptent. On peut dire qu'il a sue
dessus!... Les plus belles des statues decouvertes: mille en pierre
et cent septante en bronze, trouveraient acheteurs a mille francs
celles-ci--mille francs piece, bien entendu--et dix mille francs
celles-la. Faites le compte. Toutes les trouvailles etant la
propriete du gouvernement egyptien, qui alloue un credit annuel de
dix mille francs aux fouilles de Karnak, l'affaire n'est vraiment
pas mauvaise. On connait des mines d'or qui rapportent moins
d'argent ... Une seule cachette, creusee, probablement, pendant le
siege de Ptolemee Latyre, qui voulait exproprier Amon-Ra, suzerain
et proprietaire de la moitie du royaume, pour partager ses
depouilles entre les dieux et les pretres de toute l'Egypte--le vol
a ... la tire, dirait M. Legrain--a donne des milliers d'objets tres
precieux. Il faut que le directeur des fouilles sache defendre ces
tresors par la force. Une nuit, on lui vola douze statues, dans sa
maison meme. Il reconnut les voleurs aux ecorchures qu'ils s'etaient
faites en se faufilant dans la breche. C'etaient des gens de son
personnel, qui operaient pour le compte des industriels dont j'ai
raconte les exploits. Les malheureux ont attrape cinq ans de travaux
forces. Pour ce prix-la, en Europe, on pourra bientot tuer pere et
mere.




TIMIDES REFLEXIONS D'UN PROFANE SUR L'ART EGYPTIEN


Je ne sais plus comment cela s'est fait: a un moment donne, en
flanant dans ces ruines, les plus grandioses du monde, le souvenir
du Parthenon et du Forum s'est leve dans ma memoire. Mais j'ai tout
de suite chasse ce rodeur, qui m'invitait a des comparaisons
dangereuses pour mon plaisir. Il ne faut pas penser, en face de
cette architecture de geants, aux temples grecs ou aux eglises
gothiques. Un temple grec et une eglise gothique sont, dans des
langues differentes, de clairs et harmonieux poemes. Leurs lignes se
developpent et se melent au commandement d'une idee tout de suite
intelligible, pour produire l'harmonie et la grace. Tout y est a sa
place, et subordonne au but. Les moindres details font leur partie
dans le concert. Un artiste disait un jour devant moi: "une eglise
gothique, c'est un syllogisme de pierre." "Symphonie" ne serait
peut-etre pas moins juste: une symphonie plus chaude et plus
vibrante que la symphonie grecque, mais aussi pure. Tandis que ces
colosses serres les uns contre les autres font penser a la troupe de
musiciens americains qui se produisit, il y a cinq ou six ans, a
l'Alhambra! Je me souviens qu'un confrere ecrivit sur leurs exploits
un bien joli article. Pour le nombre des executants, la grosseur, la
variete et la sonorite des instruments, on ne verra jamais mieux. Il
parait que leur vacarme, aux Etats-Unis, est appele musique par bon
nombre de gens. Mais en Europe, non; pas encore. Les temples de
l'ancienne Egypte m'ont rappele cette enormite musicale. Quant au
frisson sacre qui vous saisit, a Rome, pres du tombeau d'une
antiquite si maternelle, si proche de nous, et dont les plus
indifferents ont encore la saveur sur les levres, ne demandez rien
de pareil a l'Egypte. Du moins n'ai-je rien eprouve de semblable,
la-bas, a cette emotion. Des amis m'ont querelle a ce propos. L'un
d'eux m'a gourmande: "Vous ne comprenez pas, vous ne connaissez pas
l'architecture egyptienne; vous n'etiez pas prepare a la comprendre,
tandis que votre education, a la fois humaniste et catholique, vous
dispose a admirer le gothique et le grec." Il y aurait a repondre.
Mais ce n'est pas le moment de disputer sur l'absolu et le relatif
dans l'Art. Quoi qu'il en soit, les ruines de l'ancienne Egypte
interessent; elles n'emeuvent pas, du moins par la beaute et
l'harmonie des lignes. Elles constituent un incomparable musee, mais
nous n'y retrouvons pas, comme dans les ruines romaines, un berceau
de famille. Elles nous depassent, elles nous excedent, elles sont
trop lointaines et trop peu a notre mesure. Voila mon impression,
que je donne en toute sincerite.

Faites attention que ce n'est pas un jugement, pas meme une opinion.
Juger l'architecture egyptienne sur le squelette d'une demi-douzaine
de temples, remanies, transformes, defigures sans doute, et plus
d'une fois, au cours de vingt ou trente siecles, par la fantaisie
des architectes, les exigences de l'opinion ou le caprice des rois:
quelle folie! Imaginez qu'on veuille juger l'architecture gothique,
dans mille ou deux mille ans, sur les ruines confondues de notre
Palais de la Nation, de Sainte-Gudule, et du Palais de Justice!

Il y a une vingtaine d'annees, on soupconnait a peine la sculpture
egyptienne, la vraie, celle de la belle epoque, celle des premieres
dynasties, dont les oeuvres, au point de vue de l'expression, du
sens du pittoresque et de la vie, peuvent soutenir la comparaison
avec les oeuvres les plus vivantes de nos XIIIe, XIVe et XVe
siecles. Mais depuis lors, grace surtout aux fouilles de Karnak,
quelle revelation!

Au Musee du Caire, ou l'on compte plus de cinquante mille
"documents" concernant l'art egyptien, il faut commencer la
promenade par la grande salle du rez-de-chaussee. On trouve tout de
suite Kephren, Ranofir, et le Maire de village, qui datent, je
crois, de la Ve dynastie. On leur donne tout le temps qu'on peut, et
on revient les contempler, un instant encore, au moment de partir. A
ces masques vigoureux et vivants, comme d'ailleurs a cent autres
statues de la meme epoque, il ne manque vraiment que la parole,
selon le mot des bonnes gens. Par la verite, la grace et la
noblesse, ces chefs-d'oeuvre sont aussi eloignes des magots
impassibles et stereotypes des epoques decadentes que le beau Dieu
d'Amiens des "machines" de Saint-Sulpice par exemple.

Et les bijoux, les merveilleux bijoux enfermes, comme de vrais
tresors qu'ils sont, dans des especes de coffres-forts vitres que
surveillent des hommes de police: colliers, pectoraux, bracelets et
diademes, en pierreries chatoyantes et or fin, ciseles il y a six
mille ans pour la joie des reines et des princesses du Moyen Empire
et ensevelis avec elles, au seuil du desert, dans la Cite des morts!
Quels sujets d'inspiration, au point de vue de l'harmonieuse
simplicite de l'ensemble et de l'execution des details, pour nos
artistes d'aujourd'hui!

Est-il deraisonnable de supposer que les grands architectes ne
firent pas defaut a une epoque si feconde en sculpteurs et en
orfevres de premier ordre? Qui sait ce que nous reservent les
fouilles de l'avenir? Qui sait si l'on ne decouvrira pas un jour des
debris ou des plans d'edifices qui nous reveleront une architecture
egyptienne encore inconnue, aussi rationnelle, aussi simple, aussi
veritablement belle que la statuaire des premieres dynasties? Nous
connaissons, par les fresques des tombeaux, des plans de maisons
particulieres. Un jardin regne autour de l'edifice, environne
d'arbres et de verdure comme un cottage anglais. Deux etages: un
balcon au premier, une terrasse au deuxieme. Rien de plus simple, de
plus riant, de plus heureux. Non, il n'est pas deraisonnable
d'esperer que l'architecture egyptienne, au point de vue de la
mesure et du gout, sera rehabilitee un jour.

Quant a la civilisation et a la religion de l'Egypte ancienne, ce
qu'on en sait est mince. J'ai admire, un dimanche matin, dans la
section egyptienne du Musee du Cinquantenaire, un monsieur barbu,
guinde et solennel, qui expliquait l'histoire et la resurrection
d'Osiris a une demi-douzaine de bourgeois endimanches, messieurs et
dames. "La science nous apprend ceci, les plus recentes decouvertes
nous ont eclaire sur cela ..." Impossible de rendre avec des mots
l'assurance du bonhomme, qui sentait le magister a vingt pas, le
magister d'extension universitaire. Il termina sa lecon par un
parallele entre la legende d'Osiris et la legende de Christ "de ce
philosophe Christ, disait-il, proclame dieu par les eveques trois
siecles apres sa mort"!...

Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les specialistes en
egyptologie sont un peu moins tranchants. "Nous ne savons rien ou si
peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idees
se modifient tous les jours."

L'Egypte ancienne s'etend sur plus de quarante siecles. La Grece et
Rome elle-meme font figure de collines en comparaison de cet
Himalaya. Combien de races se sont succede, depuis les premieres
dynasties jusqu'a l'epoque romaine, dans la vallee du Nil! Combien
de religions et de civilisations melees et confondues! Que
d'elements disparates dans leurs residus!

Voila un siecle a peine que les debris des monuments egyptiens
commencent a sortir de terre. Les memes travaux, executes au meme
endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le meme instant, des
"documents" appartenant aux epoques les plus differentes: statues
des premieres dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des
derniers empires thebains. Qu'un geologue essaie donc de reconnaitre
et de determiner les couches d'un terrain bouleverse de fond en
comble par un cataclysme souterrain qui les aurait melangees toutes!
Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pele-mele, en
Belgique et en France, sans connaitre un traitre mot de l'histoire
de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques,
de basiliques romaines, d'eglises gothiques, d'hotels de ville
Renaissance, de facades Louis XV! Que de tatonnements, dans un tel
labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur!

Telle est exactement la position des egyptologues d'aujourd'hui.
Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mene dans une
impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils
recommencent a chercher dans le noir. Tous les systemes generaux se
sont successivement evanouis. Les vrais savants se contentent
d'exhumer des materiaux, de les etudier, puis de les classer s'il y
a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siecle,
peut-etre deux. Apres quoi, de la multitude des hypotheses qui
auront ete imaginees, surgira peut-etre une faible lueur, prelude et
aurore du plein jour. Un petit contingent de specialistes explore
lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnee a
soulever le Sahara!

Le cadre de la vie egyptienne, depuis des milliers d'annees, n'a pas
change: meme ciel d'incorruptible azur; meme flot limoneux du meme
fleuve; meme rose tendre des montagnes. Il ne faut qu'un leger
effort a l'imagination la plus pauvre pour evoquer les spectacles de
la vie thebaine par exemple. Du haut du pylone de Karnak, M.
Kaekebroeck lui-meme verrait surgir des processions de pretres, des
parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie
triomphale, et le Pharaon troner parmi ses gardes, ses eunuques et
ses chasse-mouches. Mais l'ame de la vieille Egypte est encore, pour
nous, un livre ferme. Sur sa sensibilite, sa facon de concevoir
l'enigme du monde, sur sa vie interieure, nous n'avons que des
lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement,
dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idees morales et
la sensibilite artistique. De l'ame farouche de la petite nation
juive, qui ne batit qu'un seul temple, duquel il n'est pas reste
pierre sur pierre, les fremissements sont venus jusqu'a nous. Rien
de pareil pour l'ame de l'ancienne Egypte. Il faut se contenter d'y
epeler peniblement quelques mots.

Il est certain que la civilisation egyptienne est une des plus
imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art,
religion, droit, legislation, force guerriere et conquerante: rien
ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'eclat et la
duree. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant a
son origine, le probleme n'est pas pres d'etre resolu. La
civilisation egyptienne est-elle fille ou mere de la civilisation
chaldeenne? M. Legrain et M. de Morgan, a Karnak, nous disaient
qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si
elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus
ancien et encore inconnu.




LE DERNIER JOUR


Par une radieuse matinee qui rappelait la pimpante allegresse de
notre mois de mai, nous sommes alles voir la necropole de Saqqarah.
On enfourche les anes a la gare de Bedrechein, ou arrive du Caire,
en une petite heure, un lent train de banlieue. Julius trone sur
l'unique siege d'un _sandcar_, haute et legere voiture aux essieux
evases: le conducteur trotte a cote du cheval. Un troupeau de
moutons noirs s'affole devant notre cortege; sur la berge d'un
canal, des pecheurs vident leurs nasses; la moisson naissante
deploie un tapis d'emeraude sur le limon de la plaine. Derriere le
mince rideau de la "foret des palmiers" fuit l'ocean moutonne du
desert. O futaies de nos grands bois, ruisselantes de fleches d'or
et pleines de chansons! Pas un oiseau. Entre les troncs nus et
clairsemes, qui dressent dans la lumiere crue la dentelure de leurs
panaches, trois cavaliers pourraient passer de front. Nous piquons
droit sur une pyramide dont les degres escaladent l'azur. Ici fut
Memphis. Des vagues de poussiere roulent sur sa necropole, vieille
de six mille ans.

Dans un livre loue par la critique allemande et dont M. Maspero
parlait l'autre jour avec tendresse, M. Capart a decrit _Une rue de
tombeaux a Saqqarah_. Une rue! Et il y en a des milliers. C'est
Pompei elevee a la cinquantieme puissance. Pendant quarante siecles,
on y batit pour les morts des maisons meublees, pourvues et decorees
comme pour l'agrement et l'usage des vivants. L'immense ville
souterraine deroule a l'infini l'echeveau de ses avenues bordees de
demeures funeraires; l'Egypte des premieres dynasties y etale les
scenes rustiques de sa vie pastorale. Les pyramides ont pousse a la
surface, comme des montagnes projetees vers le ciel par une eruption
volcanique. Elles jalonnent en ligne droite, sur une file de trente
lieues, la frontiere du desert. Ce sont des tombes aussi, des tombes
royales, posterieures aux tombes souterraines, dont notre Musee du
Cinquantenaire, grace a la generosite de M. le baron Empain, possede
un interessant specimen.

Entre les pyramides de Saqqarah et celles de Gizeh, les plus
grandes de toute l'Egypte, trois lieues de desert. Souleves par un
aigre vent du Nord, d'aveuglants tourbillons etendaient sur la route
une molle croute sablonneuse qui se brisait sous la foulee de nos
montures. Quatre heures penibles. La "terre promise", au loin, se
montrait a nos yeux. Nous nous guidions sur le triangle de Cheops,
pose comme un joujou a la limite de l'horizon et qui grandissait
insensiblement devant nous d'une lente et solennelle ascension.
Chephren, Mycerinus, et six autres, qui ont l'air de jeunes faons
disperses autour d'une girafe, composent avec Cheops, dont l'arete
mesure deux cent dix-sept metres, le groupe de Gizeh. Le Sphinx, un
peu en avant, sa fiere tete songeuse tournee vers l'Orient, fait
sentinelle pres des ruines de son temple.

Deux mers viennent mourir au pied de leurs assises formidables: la
mer blonde et sans cesse agitee des sables infinis, et la mer riante
des vertes cultures ou la route du Caire enfonce un blanc sillon.
Sans la canaille dont les savants assauts, combines comme les
manoeuvres d'une armee en bataille, ne laissent pas un moment de
repit, on entendrait sans doute le langage de ces geants
indestructibles qui ont vu defiler, depuis quatre mille ans, au
milieu de hordes en armes, tant de maitres de l'Egypte et du monde.
Mais il y a trop de bedouins, trop de camelots, trop de chameliers,
d'aniers, de baudets et de chameaux; et ils font trop de bruit. Vous
echappez a une escouade par un adroit detour; six autres, un peu
plus loin, vous guettent en embuscade. Il y a trop de touristes
aussi. Voila toute une famille en proie au photographe. Car il y a
un photographe aux Pyramides, avec licence des autorites et
monopole, probablement. Monsieur, Madame et Mesdemoiselles, a cheval
sur de vieux bourricots, se composent, conseilles par "l'artiste",
des attitudes heroiques.--Appuyez un peu plus a droite, Monsieur;
veuillez pencher la tete, s'il vous plait, Madame ... Sauvons-nous;
il me semble que le Sphinx va eclater de rire. Heureusement, le
soleil couchant fit flamber pour nous, comme des torches d'or, les
sommets des enormes triangles.

Un vaste et melancolique cimetiere pare des couleurs vives d'un
immuable ete: voila l'Egypte. Une inexprimable tristesse nait de la
splendeur de ces ossements, _qui ne se releveront jamais_. La fete
eternelle de l'azur n'eclaire qu'un tombeau. Nos ruines, a nous, ne
sont qu'un accident: un arbre abattu dans une foret vivante.
Celles-ci sont mortes, et c'est pour toujours. Le desert m'a paru
l'image de l'Egypte ancienne. Il ne faut qu'un souffle du vent pour
y effacer la trace des caravanes. Betes chargees de richesses,
hommes charges de soucis et d'espoirs: leur route se reconnait, ca
et la, a un lambeau de tente emportee par le simoun ou a la carcasse
d'un chameau mort. De meme les quatre mille ans des Pharaons et
leurs monuments gigantesques: quelques murs degrades et croulants
qui flottent comme des epaves sur un ocean de ruines.

L'Egypte actuelle oppose sa repoussante decrepitude a cette froide
mais attirante majeste. Ce n'est pas un mort; c'est un cadavre, et
il sent. Moins et pire qu'un cadavre: un corps qui se decompose tout
vif, lentement, sans en mourir, sous l'action d'une lepre ou d'un
chancre incurables. Plusieurs empiriques s'acharnent sur le patient,
qui n'echapperait au baton de l'Angleterre que pour tomber dans un
pire esclavage. Mais le Sauveur est tenu a l'ecart. On peut
cependant defier les Jeunes Turcs, non moins decrepits que les
Vieux, l'onguent constitutionnel et le vitriol d'une presse qui se
croit libre parce qu'elle est enragee, d'operer jamais, a eux seuls,
la restauration necessaire. "Le christianisme, disait Gerbet, est
une grande aumone faite a une grande misere". La misere ici reunit
tous les signes de la plus basse abjection. Et le miserable est
mieux garde contre l'aumone que les captives du serail contre la
curiosite.





End of Project Gutenberg's Quinze Jours en Egypte, by Fernand Neuray

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUINZE JOURS EN EGYPTE ***

***** This file should be named 10906.txt or 10906.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/0/9/0/10906/

Produced by Joris Van Dael, Wilelmina Malliere and PG Distributed
Proofreaders


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


