The Project Gutenberg eBook, Les gens de bureau, by Emile Gaboriau


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Title: Les gens de bureau

Author: Emile Gaboriau

Release Date: February 26, 2004  [eBook #11301]
[Last updated: December 5, 2014]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE BUREAU***



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LES GENS

DE

BUREAU

par

MILE GABORIAU




SEPTIEME DITION


PARIS

1877





PRFACE


Il est toujours bon de consulter les hommes spciaux.

Aussi, avant de livrer ce volume  mon imprimeur, j'ai cru devoir
soumettre le manuscrit  un de mes amis, sous-chef dans une de nos
administrations publiques.

Huit jours aprs, il me retournait mon livre avec le billet suivant:


  Je ne sais en vrit, mon cher, o vous avez puis vos
  renseignements. Vos personnages n'ont pas la moindre
  vraisemblance. Ils n'existent pas. Que vous connaissez peu les
  employs! Ce sont tous, sans exception, des hommes de mrite,
  intelligents, laborieux, actifs, fanatiques de leurs
  devoirs. Savez-vous qu'on n'ouvre pas les portes avant dix heures
  pour les empcher d'arriver trop tt? Savez-vous que le soir il
  faut leur faire violence pour les mettre dehors sur le coup
  de quatre heures? J'en connais qui ont refus  la fin du mois de
  toucher leurs appointements, parce qu'ils ne croyaient pas les avoir
  assez bien gagns. Et le mcanisme administratif, quelle singulire
  ide vous vous en faites!  Y a-t-il exemple d'une seule affaire qui
  ait tran en longueur dans n'importe quel ministre? Et quelle
  politesse dans tout le personnel, quelle urbanit parfaite, quel
  savoir-vivre!... Demandez au public.--Quant au favoritisme, chacun
  sait qu'il n'existe plus depuis les immortels principes de 89.

  Donc, puisque vous voulez un conseil, croyez-moi,
  brlez ces pages, et venez me demander ma collaboration.
  A nous deux nous ferons quelque chose de bien.


Ce conseil si dsintress m'a touch l'me. Mais je me suis souvenu
que M. Josse est toujours orfvre.

Voil pourquoi je publie ce volume.




LES GENS DE BUREAU




I


Romain Caldas, qui n'avait point eu de boules blanches  ses examens
de l'cole de droit dcouvrit un matin qu'il devait tre admirablement
propre  toutes les administrations.

En consquence, il prit une grande feuille de papier, et de sa plus
belle criture, qui n'tait pas belle, il adressa une demande
d'emplois  S. Exc. M. le Ministre de l'_quilibre National_.

Un vieux monsieur qu'il ne connaissait gure y mit une apostille dans
laquelle il dclarait que les talents du soussign Caldas devaient
tre utiliss sans retard au profit de l'tat.

En fait d'apostille, il n'y a que la premire qui cote. Romain eut
bientt la satisfaction de voir tout  l'entour de sa ptition vingt
signatures de personnes qu'il ne connaissait pas du tout.

Sa demande envoye, Caldas se mit  piocher consciencieusement les
matires de son examen.

L'administration de l'quilibre, en effet, outre qu'elle exige des
candidats aux emplois dont elle dispose le diplme de bachelier, les
astreint encore  passer un examen spcial.

Peut-tre l'administration s'est-elle aperue que tous les bacheliers
ne savent pas l'orthographe.

D'autres mobiles encore l'ont guide, lorsqu'elle a inaugur le
systme des preuves.

D'abord un vif dsir de ne pas rester au-dessous de la civilisation
chinoise, qui donne au concours le tablier du cuisinier aussi bien que
le bouton de jaspe du gnral.

Ensuite l'intention bien arrte de recruter dsormais son personnel
dans un choix de sujets hors ligne.

Enfin la gnreuse pense de dconcerter  tout jamais le npotisme et
de substituer le rgne du mrite au rgime de la faveur.

Pour cette dernire raison sans doute, on est facilement admis  subir
l'examen, pourvu que l'on soit chaudement appuy par trois ou quatre
grands personnages.

Caldas avait dj lgrement prpar les trois premiers numros du
programme qui comprend quarante-sept numros, lorsqu'il reut l'avis
de se rendre au ministre pour y subir les preuves crites et orales.

Il s'y rendit fort inquiet. Les matires sur lesquelles il fallait
rpondre sont nombreuses et varies.

On demande aux candidats: une page d'criture, un problme de
trigonomtrie, une dicte sur les difficults les plus ardues de la
langue franaise, une dissertation sur une question de statistique, et
la gographie postale de la France.

C'est dans la salle des archives que l'examen a lieu.

Lorsque Caldas y pntra, cent cinquante  deux cents concurrents l'y
avaient dj devanc; il en vint encore prs du double aprs lui.

Tout ce monde s'asseyait en silence, et des garons de bureau
donnaient  chacun une plume, une critoire et un cahier de papier
blanc.

Modestement plac prs de la porte, Caldas considrait cette
singulire assemble. Il tait venu des candidats de toutes les
paroisses: il y en avait de trs-jeunes qui n'avaient pas encore de
barbe, et de trs-vieux qui n'avaient plus de cheveux; des gens d'une
mise soigne, et des pauvres diables presque en haillons.

A un moment le silence fut troubl; les lves de la pension Labadens,
qui prpare  tous les ministres (Trente ans de succs.--On traite 
forfait), venaient de faire leur entre.

Ces jeunes lves portaient l'uniforme des lyces et empestaient la
pipe et l'absinthe.

L'un d'eux vint s'asseoir  la gauche de Caldas; dj il avait  sa
droite un vieillard sexagnaire dont les yeux s'abritaient derrire
des lunettes vertes.

--Tous ces gens-l, pensait Caldas, ont pourtant un protecteur. Ils
ont eu une signature illustre. Comment, par quels ressorts, par quels
moyens?... Quelles ont t leurs influences? Sont-ils dans la manche
d'une jolie femme, d'une chambrire, d'un perruquier ou d'un
confesseur? Ce serait, en vrit, une curieuse statistique.

Dix heures sonnrent. On ferma les portes.

Un monsieur trs-dcor, qui occupait au fond de la salle un fauteuil
plac sur une estrade, semblait prsider l'assemble.

Ce monsieur se leva et pronona  peu prs ce petit discours:

--Je ne vous cacherai pas, jeunes candidats, les horribles
difficults de cet examen; vous n'aurez cependant  rpondre qu' des
questions d'une extrme simplicit. La plus rigoureuse svrit
prsidera  la correction des compositions; les examinateurs seront
d'ailleurs aussi indulgents que possible. Rendons tous grce  Son
Excellence Monsieur le Ministre.

L'examen commena. Il y eut une question qui embarrassa bien Caldas.

C'tait un problme ainsi pos:

Dire l'influence de la statistique sur la dure moyenne de la vie des
hommes depuis dix ans.

Il s'en tira pourtant en s'inspirant fort  propos d'un passage
humanitaire de la _Case de l'oncle Tom_.

Du reste, Romain put travailler avec tranquillit. Il ne fut drang
que tous les quarts d'heure par son voisin le lycen qui lui offrait
des prises de tabac dans sa _queue de rat_, et, de temps  autre, par
le sexagnaire, qui lui demandait des conseils sur les participes.
Trois messieurs, qui copirent par-dessus son paule, ne le gnrent
aucunement.

En rentrant chez lui, Caldas se disait:

--Cet examen est une excellente chose pour les candidats; au numro de
classement qu'obtient leur mrite, ils peuvent mesurer au juste
l'influence de leurs protecteurs.




II


Les hautes influences qu'avait fait jour Caldas lui garantissaient sa
rception dans un rang honorable. Aussi n'essaya-t-il pas
d'entreprendre quoi que ce soit, et son tailleur tant venu lui
prsenter une petite facture, il lui promit de le payer le jour o il
toucherait des appointements.

Et il attendit.

Il attendit huit jours, un mois, six mois....
..............................................

Aprs quoi il prit son chapeau et se rendit au Ministre afin d'avoir
des nouvelles de son examen.

--Vous tes reu, lui dit un employ trs-complaisant auquel on
l'adressa; et sans l'criture qui vous a nui beaucoup, vous tiez reu
le premier, hors ligne; mais vous crivez si mal que vous vous tes
trouv rejet  la quatre-vingt-troisime place.

--Et quand aurai-je un emploi? demanda Caldas.

--Mais  votre tour; vous avez le numro neuf mille cent
quatre-vingt-sept.

--Ciel! s'cria Romain pouvant, j'aurai cent ans quand mon tour
viendra.

--Pardon, dit l'employ, depuis l'examen il y a eu cinq nominations.

Romain salua poliment et se retira fort difi.

Renonant  dner du budget, Caldas ne songea plus qu' djeuner de la
littrature. Ds le lendemain, il envoyait au _Bilboquet_, journal de
banque et de littrature mles, un article de haute fantaisie, qui
fit le succs du numro et lui fut pay un franc trente-cinq centimes.

Attach  poste fixe  cet organe srieux, il ne tarda pas avoir se
dvelopper devant lui les resplendissants horizons de la fortune et de
la gloire.

Un quart de vaudeville reu au thtre de Grenelle mit le sceau  sa
rputation.

De ce jour il vcut de sa plume, indpendant et fier...

       *       *       *       *       *
Il y avait dix-neuf mois que Romain mourait de faim, lorsqu'un soir
o, par hasard, il rentrait chez lui, sa portire lui remit un pli
estamp d'un timbre officiel.

Il rompit l'enveloppe d'une main fivreuse, croyant y trouver des
propositions de collaboration  l'un des _Officiels_.

Mais la lettre n'tait pas de M. A. Wittersheim, ce n'tait qu'un
imprim. Il lut:

Le chef du personnel du ministre de l'_quilibre national_ a
l'honneur d'informer M. Romain Caldas que par dcision de Son
Excellence en date du 18 janvier 1869, il a t appel  remplir les
fonctions d'employ surnumraire dans les bureaux de son
administration.

            (Sign) LE CAMPION.

--Je la trouve mauvaise, dit Caldas, qui frquentait depuis quelque
temps un assez vilain monde.

Sur cette rflexion il souffla sa bougie, et s'endormit en pensant aux
cheveux blonds de Mlle Clestine, l'ingnue de Grenelle, qui les a
rouges.

       *       *       *       *       *

--Toc, toc, toc, toc...

--Qui est l? dit Caldas, furieux d'tre veill en sursaut.

--C'est moi, Krugenstern, fit un accent souabe des plus prononcs.

--Mon Dusautoy, murmura Caldas; et il ouvrit.

Il tait joliment en colre, le pre Krugenstern, ce matin-l. Il
voulait de l'argent, il attendait son argent depuis dix-neuf mois.

--Et voil dix-neuf mois aussi que j'attends ma nomination, s'cria
Caldas, et je viens seulement de la recevoir; tenez, la voici. Mais
elle arrive trop tard... quand je n'ai plus d'habits... je vais
allumer ma pipe avec ce chiffon.

Krugenstern retint la main de l'insens. A ce mot de nomination, son
coeur de tailleur avait battu plus fort. Il avait compris que de ce
jour Caldas devenait un dbiteur srieux; sa crance allait avoir une
base; l'employ prsente une surface, et l'on peut mettre opposition 
ses appointements.

Sans mot dire, grave, contenu, M. Krugenstern tira de sa poche son
mtre et son morceau de craie, et prit mesure  Caldas, qu'il trouva
sensiblement maigri.

--Mais... que faites-vous, mon cher ami? dit Caldas inquiet.

--Che fous vais ein bartessus, ein baldot, ein bandalon et ein chilet;
fus aurez tut cela temain, temain madin, te ponne heure.

Et il sortit.

Caldas, qui avait des sentiments dlicats, comprit qu'il tait engag
d'honneur  prendre le grattoir dans la grande arme de la paperasse.

C'est ainsi qu'un tailleur allemand dtermina la vocation d'un
administrateur franais.




III


Il tait beau, il tait frais, il tait distingu.

Ah! M. Krugenstern avait bien fait les choses, mais Caldas l'avait
bien second.

Il avait des bottines vernies avances sur son compte de rdaction par
le rdacteur en chef du _Bilboquet_; il avait un chapeau de soie
presque tout neuf, rsultat intelligent du libre-change: toute sa
vieille dfroque y avait pass.

Mme il avait des gants violet-tendre; mais ces gants lui cotaient
cher. Pour eux il avait vendu  un Porcher du Gros-Caillou ses droits
d'auteur sur son quart de vaudeville.

O France! reine du monde civilis! salue  son aurore un de tes
matres futurs!

--Monsieur, dit-il en s'inclinant devant un homme en livre
marron-clair, j'ai reu la lettre que voici...

L'homme en livre lisait au coin du pole un article de M. Drolle.

A cette voix qui troublait ses dlassements intellectuels, il releva
la tte; son regard, sous ses lunettes, remonta rapidement jusqu' la
boutonnire suprieure du beau pardessus de M. Krugenstern, et comme
il n'y vit pas le plus petit bout de ruban, sans se donner la peine de
dvisager son interlocuteur, il se replongea dans sa lecture avec un
flegme imperturbable.

--Monsieur, recommena Caldas...

--L-bas, au fond de la galerie, dit l'homme avec insouciance.

Au fond de la galerie, Caldas trouva deux autres personnages, toujours
en marron-clair, qui prenaient leur caf.

Jugeant l'occurrence favorable pour glisser sa requte, le nouveau
tendit  l'un de ces messieurs sa lettre tout ouverte.

Le moka tait russi, le monsieur de bonne humeur; il invita Caldas 
s'asseoir sur une banquette, et posant mthodiquement la lettre d'avis
sous un presse-papier, continua  vaguer sans faon  ses occupations
gastronomiques.

Au bout de trois petits quarts d'heure, comme Romain se demandait s'il
ne ferait pas mieux d'aller rendre  Krugenstern les habits qu'il lui
avait confis pour faire fortune, le garon de bureau qui s'tait
montr si bienveillant pour lui reprit en hochant la tte:

--Monsieur, le chef du personnel ne reoit jamais avant deux heures.

--Diable! dit Caldas, il n'est pas encore midi.

--Oh! vous pouvez rester, vous ne nous gnez pas...

On touffait dans cette galerie, mais il gelait dehors; Caldas resta.

Cette couple d'heures ne fut pas d'ailleurs inutile  son
apprentissage administratif. Il avait eu jusqu'alors des ides tout 
fait anglaises sur la valeur du temps, l'oisivet si occupe de ces
fonctionnaires marron-clair fut une rvlation pour lui; et concluant
de leur fainantise individuelle  la fainantise universelle de la
gent bureaucratique, il caressa le doux espoir de mitiger par le
commerce des muses, pendant les heures rglementaires, l'austre
labeur de l'employ.

Un coup de sonnette retentit; le garon de bureau, qui s'tait endormi
pendant que Caldas rvait, se dressa comme m par un ressort.

--Monsieur, le chef du personnel est visible, dit-il.

Et rendant au nouveau sa lettre d'introduction, que celui-ci fourra
machinalement dans une de ses poches, il poussa une portire
capitonne en maroquin vert et l'introduisit dans une vaste pice
claire par deux fentres et coupe vers le milieu par un paravent de
couleur claire.

Caldas, qui avait l'instinct de la stratgie, eut l'heureuse
inspiration de tourner ce bastion, et derrire un vaste bureau il se
trouva face  face avec M. le chef du personnel.




IV


M. Edme Le Campion, chef du personnel au ministre de l'quilibre,
chevalier de l'ordre imprial de la Lgion d'honneur, commandeur de
l'ordre de Saint-Grgoire-le-Grand, est un homme de taille moyenne, au
front chauve,  l'oeil vacillant. Son ge est un mystre que nul n'a
pu sonder. Il n'a pas d'ge.

Napolon Ier connaissait, dit-on, par leurs noms tous les grognards de
sa vieille garde; il sait, lui, la biographie de tous les officiers,
caporaux et soldats de son corps d'arme administratif. Il n'ignore
pas plus la position intressante de Balanard, le contrleur de
l'quilibre de Loudac, charg de neuf enfants et d'une mre aveugle,
que les habitudes vicieuses de Fadart, dit _Liche--l'oeil_, jeune
surnumraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins.

Bref, le cerveau de M. Le Campion est un vritable bureau 
compartiments, divis en une infinit de casiers administratifs. Dans
les lobes de ce cerveau, chaque employ a son dossier, avec pices 
l'appui. Le tout ferme  secret.

Le secret!... mais c'est la condition mme de l'existence du chef du
personnel. Aussi, fait-il de la discrtion  outrance. On l'a
quelquefois entendu parler, jamais rpondre. Il fuit les mots prcis.
Oui et non sont rays de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger
la sibylle de Cumes. Ce n'est qu'avec les prcautions les plus
humiliantes pour son interlocuteur, qu'il ouvrira en sa prsence le
tiroir o il serre ses plumes et ses crayons; il tremble sans doute de
laisser s'vaporer le mystre de l'alchimie bureaucratique...

Cet homme impntrable est le grand ressort du ministre, un ressort
d'acier. C'est sur sa prsentation que se font toutes les nominations
et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l'avancement,
dispensateur avare;  lui s'adressent tous les voeux,  lui toutes les
prires; il est de la part du peuple employ l'objet d'un culte
analogue  celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand
saint Janvier. Le fanatisme y touche de prs  l'insulte, l'adoration
 l'outrage. Le miracle de l'avancement ou de la gratification a-t-il
eu lieu, Dieu ne fait pas fleurir assez de roses pour le saint Janvier
de l'quilibre; mais le bienheureux du personnel a-t-il fait la sourde
oreille, ce n'est plus du rez-de-chausse aux combles de la maison
qu'un formidable concert d'invectives et d'imprcations. Impassible,
il ne sait rien de cet orage.

Lorsque, du mme pas mthodique, son parapluie sous le bras, drap
dans son nuage de mystre, il traverse les corridors, la crainte et
l'espoir ferment toutes les bouches et dcouvrent toutes les ttes.

La renomme, qui grossit tout, exagre certainement l'omnipotence du
chef du personnel, et les employs de province qui, chaque anne, font
deux cents lieues pour tenir le bougeoir  son petit lever, n'auraient
peut-tre pas tort de faire cette conomie de bouts de chandelles.
Non, Le Campion n'est pas tout-puissant; non, Le Campion ne fait pas
tous les jours ce qu'il veut; il est juste, mais il n'est pas le
matre; il propose le plus mritant, et le plus protg est nomm. Il
est juste, et il fait des injustices; mais chacune de ces injustices
est comme une pine cruelle qui hrisse son oreiller et trouble la
nuit les rves de sa conscience.




V


Quels pensers agitaient l'homme intrieur dans Caldas depuis tantt
trois minutes qu'il se tenait au port d'armes, le chapeau  la main,
le coeur palpitant sous son gilet (toffe anglaise)?

Il m'en cote peu de l'avouer. Caldas ne pensait  rien. La majest
silencieuse de cette rception avait subitement cristallis les ides
du nouveau.

Le chef du personnel voulut bien enfin s'apercevoir qu'il y avait
quelqu'un l. Par habitude il cacha prcipitamment une feuille de
papier blanc et son grattoir, souleva lgrement ses lunettes et...
peut tre allait-il parler quand la peur du ridicule dliant tout 
coup la langue de Caldas:

--Monsieur, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler...

M. Le Campion, qui ne s'est jamais dmenti, ne rpondit ni oui ni
non...

Caldas continua:

--Vous avez bien voulu me convoquer par une lettre...

Et il cherchait dans toutes ses poches...

M. Le Campion avana la main.

Caldas cherchait toujours avec rage, avec frnsie, sans rien
trouver.... Il ne connaissait pas la topographie de son vtement neuf;
depuis avant-hier on portait les poches de ct sur les hanches, et
Krugenstern ne l'avait pas initi  ce dtail.

La main de M. Le Campion, toujours tendue vers lui, avait des
frmissements d'impatience; il le voyait clairement, et l'horreur de
cette situation paralysait ses moyens. Il se reprenait  fouiller dans
une poche dj explore cinq fois.

--Canaille de tailleur! pensait-il, idiot, Allemand! me pousser dans
un habit dont je ne connais pas les dpendances! De quoi ai-je l'air?
d'avoir lou une _frusque_ chez le fripier.

Enfin, abandonnant toute vergogne, il posa son chapeau  terre, et se
palpant par devant, par derrire, de droite et de gauche dans un
suprme effort, il russit  trouver la lettre fatale qu'il glissa
respectueusement dans la main toujours tendue de M. le chef du
personnel.

--Vous tes M. Romain Caldas? demanda M. Le Campion en jetant les yeux
sur cette lettre qui portait sa signature.

--Oui, Monsieur.

M. le chef du personnel toisa rapidement le nouveau: il lui prenait sa
mesure administrative. Du reste, pas un pli sur sa physionomie qui pt
indiquer s'il tait ou non satisfait de son examen. Il reprit avec
solennit:

--Vous voulez suivre, Monsieur, la carrire de l'administration; c'est
une pnible et laborieuse carrire, fconde en dceptions, et que vous
ne connaissez sans doute pas encore; mais vous avez fait votre droit,
je crois.

--Je suis licenci, dit Caldas; en outre, je crois pouvoir me rendre
utile dans l'administration... j'ai l'habitude de rdiger, j'ai publi
quelques ouvrages.

--Ah! ah! fit sur deux tons diffrents M. le chef du personnel, vous
vous occupez de littrature.

Et positivement cette fois sa figure exprima quelque chose. Ce n'tait
pas de la satisfaction.

Le nouveau s'aperut qu'il faisait fausse route.

--De littrature, dit-il d'un air dsintress, pas prcisment;
quelques travaux srieux d'conomie politique, de statistique...

M. Le Campion, reculant subitement son fauteuil, se leva et s'adossant
 la chemine:

--Notre administration, dit-il en pesant ses paroles, a l'honneur de
compter dans son sein plusieurs littrateurs franais...

Il fit une pause.

Caldas se reprenait  esprer.

--Ce sont tous, ajouta le chef du personnel, d'excrables employs.

--Oh! dit le nouveau, je ne suivrai pas leurs traces; entr dans
l'administration, je ne veux plus m'occuper que d'elle.

Le lche reniait ses dieux.

--Vous devez cela, et plus encore, reprit l'auguste fonctionnaire, 
l'minent protecteur qui vous a si vivement recommand  Son
Excellence. C'est  lui que vous avez d de voir votre demande si
rapidement accueillie; et c'est par consquent  lui aussi que vous
devez d'avoir t reu  votre examen.

Romain se demandait en lui-mme quel tait, parmi les vingt inconnus
qui avaient apostill sa ptition, le protecteur assez puissant pour
la faire aboutir en moins de deux ans.

Il se trouva que c'tait un lve en pharmacie qui venait d'tre nomm
rdacteur en chef d'une grande revue.

M. Le Campion tira un cordon de sonnette suspendu juste au-dessus de
son bureau.

L'homme marron-clair reparut.

--Conduisez monsieur, dit le chef du personnel, chez M.
Mareschal,--votre chef de division, ajouta-t-il en s'adressant au
nouveau.

Et, comme l'audience tait finie, il tourna le dos  Caldas avec cette
urbanit parfaite que lui donne l'habitude de recevoir cent vingt
visites par jour.




VI


Romain suivit le garon de bureau.

Ils longrent un grand corridor sombre, tournrent  droite,
descendirent douze marches, traversrent deux vestibules, une galerie,
remontrent un tage et demi, s'engagrent de nouveau dans un corridor
plus sombre que le premier,  la suite duquel se trouvait une grande
pice o deux messieurs en habit noir causaient  un bureau.

Caldas s'apprtait  les saluer, quand il aperut  leur cou certaine
chane d'acier en sautoir.

Ces messieurs taient deux huissiers de Son Excellence.

--Peste! il fait bon ici, se dit-il, de remuer trois fois la main
avant de la porter  son chapeau. L'habit ne fait pas le chef.

Sur cet aphorisme trouv, il perdit son guide. Le garon de M. Le
Campion avait brusquement tourn  gauche, Caldas prit  droite,
htant le pas pour rejoindre son pilote. Il marcha droit devant lui,
enfila le corridor B, descendit l'escalier 3, gagna l'aile nord, et
comme il n'avait pas eu la prcaution en passant le matin dans le
Luxembourg de ramasser des cailloux  l'instar du Petit-Poucet, il se
trouva compltement dsorient dans les parages du corridor L.

Un monsieur passa tte nue avec des paperasses sous le bras; Romain
l'aperut avec plus de joie que Colomb les premiers oiseaux qui lui
annonaient la terre, et c'est avec l'anxit du naufrag qu'il le
pria de lui indiquer le cabinet de M. Mareschal.

--Attendez, lui dit le monsieur, nous sommes ici dans le corridor L;
tout au fond  gauche vous prenez l'escalier 5, vous le descendez
jusqu'au bas; vous traversez la cour de la fontaine, le portique, la
cour des statues, et puis.... mais au fait, non, c'est inutile, vous
ne vous y retrouverez jamais.

--Au moins, Monsieur, dit Caldas, je vous en prie, enseignez-moi
comment sortir d'ici.

--Toujours devant vous et ensuite toujours  gauche, dit le monsieur
en s'loignant.

--Bien oblig, lui cria Caldas! Et il s'assit sur un coffre  bois.

--Je ne m'tonne plus, pensa-t-il, que la moiti des affaires restent
en chemin; il y a trop de dtours dans ce srail.

--Ah! vous voil, grommela derrire lui une voix de mauvaise humeur,
par o diable tes-vous pass?

Caldas reconnut le profil de son cornac.

--Vous me cherchiez? demanda-t-il.

--Moi! pas du tout, rpondit le garon; mais puisque vous voil,
suivez-moi et tchez de ne plus me perdre.

Caldas avait presque envie de prendre le pan de l'habit marron-clair,
comme les enfants prennent le pan du tablier de leur bonne; mais cette
prcaution fut inutile, et il arriva sans encombre au cabinet du chef
de division.




VII


--Monsieur Romain Caldas, fit M. Mareschal en se levant, vous nous
tiez annonc, Monsieur, et vous tes le bienvenu.

Charm de cette faon ouverte et cordiale d'accueillir son monde,
Romain se sentit tout de suite pris d'une grande sympathie pour son
chef de division.

Et vraiment M. Mareschal est l'homme le plus aimable du ministre; il
a le don si rare de parler aux petits sans les craser.

C'est le vrai signe de la force.

--Romain Caldas! continua M. Mareschal aprs avoir fait asseoir son
subordonn, eh mais! j'ai vu ce nom-l quelque part. Vous crivez dans
les journaux?

--_Non bis in idem_, pensa le nouveau qui lisait quelquefois les
feuilletons de Janin; et il rpondit avec une impudence qui
promettait:

--Je n'ai jamais fait imprimer une ligne, Monsieur.

--Ah! tant pis, dit le chef de division, nous avons ici quelques gens
de lettres, ce sont d'excellents garons, je les aime beaucoup.

--Encore une cole, se dit Romain; drle de boutique, on ne sait sur
quel pied danser. Et comme il avait soif de faire son chemin, il se
promit d'avoir toujours quelques cocardes de rechange dans sa poche.
Il reprit tout haut:

--Me voici maintenant, Monsieur, tout  votre disposition, et je puis
aujourd'hui mme, si vous voulez m'indiquer ma besogne...

--Oh! oh! fit M. Mareschal en riant avec bonhomie, le feu sacr du
premier jour, je connais a; il se refroidira.

Caldas mit la main sur son coeur, comme pour prendre le ciel  tmoin
de la sincrit de son intention.

Le chef de division continua:

--coutez, mon cher monsieur, on ne quitte pas ainsi ses occupations
(car je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en eussiez
pas), sans avoir quelques dispositions  prendre, quelques transitions
 mnager; je vous accorde huit jours de rpit. Le service n'en
souffrira pas. Rien ne presse en ce moment, et d'ici l, je trouverai
quelque occupation intelligente  la mesure de vos capacits.

--C'est  vous que j'aurai l'honneur de me reprsenter? demanda
Romain.

--Inutile, rpondit M. Mareschal, vous irez droit au bureau du
Sommier. J'aviserai de votre arrive votre futur chef, M. Ganivet, un
homme charmant, avec qui vous n'aurez que des rapports agrables. Sans
adieu, Monsieur, et  huitaine.

Romain sortit en se confondant en remercments, convaincu qu'entre son
chef de division et lui, c'en tait dsormais  la vie,  la mort.




VIII


Caldas n'avait pas de transitions  mnager.

On quitte la bohme comme une auberge mal fame, quand et comme on
peut; on part sans dire adieu  personne.

Les huit jours de rpit que lui accordait M. Mareschal furent donc
pour lui comme un cong anticip. Il en profita pour visiter quelques
amis de sa famille, de la race de ces correspondants-amateurs auxquels
les gens de province recommandent instamment leurs fils  surveiller,
comme si  Paris on avait le temps de se mler des affaires des
autres.

Du jour o Romain s'tait mis  crire dans les journaux, il avait
cess de voir ces excellents bourgeois, sachant bien qu'ils devaient
le considrer comme un homme  la mer.

En entrant dans l'administration, il revenait sur l'eau et il
s'empressait d'aller leur faire part de son sauvetage. Peut-tre
l'ide que quelqu'un d'entre eux crirait  sa famille n'tait-elle
pas trangre  sa politesse.

Partout il fut bien reu, et M. Blandureau, riche ngociant qui
professe pour la littrature l'estime qu'elle mrite, le retint 
dner.

--Vous avez pris un sage parti, jeune homme, lui dit ce commerant 
cheval sur ses principes, en quittant un mtier qui n'en est pas un.
En embrassant la carrire administrative, vous vous rattachez  la
socit; vous devenez quelque chose.

--Pardon, interrompit Romain; dans la littrature j'aurais pu devenir
quelqu'un.

--Et aprs?... continua M. Blandureau; songez donc qu'aujourd'hui vous
avez une position dans le monde. Et tenez, moi qui vous parle,
j'aimerais mieux donner ma fille en mariage  un sous-chef de
ministre qu' n'importe quel acadmicien. Ce sont les premiers de
votre tat, et ils gagnent douze cents francs par an!

--Et puis ils sont si vieux! dit Caldas.

M. Blandureau aurait sans doute ajout des choses bien plus fortes
encore, si Romain ne s'tait esquiv pour courir au thtre.

       *       *       *       *       *

Ce soir-l il y avait premire reprsentation aux Varits: toute la
presse, grande et petite, tait dans la salle. C'tait la seconde
pice d'un dbutant dont on attendait monts et merveilles.

A onze heures moins le quart, le critique Greluchet fit son apparition
au caf du thtre. Il promena son oeil flamboyant autour de la salle,
cherchant un visage ami. N'en trouvant pas, il appela le garon par
son _petit_ nom, et se fit servir une chope. Le critique Greluchet,
qu'on avait outrageusement refus au contrle, tait all tudier son
compte rendu au Casino-Cadet; parti furieux, il revenait presque gai,
ayant recueilli deux mots mchants sur la pice nouvelle  encadrer
dans son feuilleton.

Bohme incurable, depuis huit jours Greluchet avait vu la fin de sa
dernire pice de cent sous, ce qui ne l'empchait pas d'entrer dans
ce caf, se fiant, pour payer sa consommation,  la Providence qui
dj tant de fois a bien voulu acquitter ses notes.

Pour tuer le temps, il prit une feuille de thtre et se mit  tudier
la distribution de la pice.

Dj sa chope tait  moiti vide, lorsque la porte du caf
s'entrebilla discrtement, et une tte barbue apparut qui
interrogeait l'horizon des consommateurs.

Greluchet reconnut cette tte.

Ce n'tait pas le messager du Seigneur, le banquier de la
Providence...

C'tait Cahusac, le bohme qui travaille quelquefois et qui ferait de
si charmants articles, s'il prenait la peine de garder la monnaie de
sa conversation. Cahusac cause, il n'crit pas; c'est un artiste en
mots, il ptille comme un feu d'artifice; et quand l'esprit lui
manque, il se sauve par la mchancet. C'est du fiel champanis.

Greluchet ne connaissait que trop ce Rivarol de brasserie; son flanc
portait encore une plaie ouverte. Cahusac avait lanc plus d'un mot
terrible  son adresse.

Greluchet est sans rancune. Il s'ennuyait tout seul, il appela son
bourreau.

Cahusac hsita, mais il avait soif aussi, et il entra.

--Hein! cria Greluchet, est-ce assez infect?

Trois bourgeois qui jouaient aux dominos levrent la tte, et
Greluchet fut content, il faisait sensation.

--Que pouvez-vous trouver d'infect, vous? demanda Cahusac avec la
dernire insolence...

--La pice, parbleu!

--Y tiez-vous?

--J'en sors.

L'oeil impitoyable de Cahusac se fixa sur son interlocuteur, qui se
sentit si dcontenanc, qu'il fit servir une canette.

--Racontez-moi donc la pice, reprit Cahusac.

--Il n'y a pas de pice.

--Et les mots?

--Il n'y a pas de mots.

--Mais enfin, de quoi est-il question?

--Eh! de rien? toujours la mme rengaine...

--A-t-on siffl? a-t-on applaudi?

--Heu! heu!

--Bon, dit Cahusac, je suis fix.

--Sur quoi? demanda Greluchet surpris.

--Sur vous, parbleu!

Le critique eut presque envie de se fcher; mais la barbe noire de
Cahusac l'intimidait positivement.

Le mot cependant jeta du froid dans la conversation, et Cahusac se
levait dj pour prendre son chapeau, quand la sortie du thtre fit
affluer dans le caf un dernier ban de consommateurs.

Parmi eux, l'oeil de lynx de Greluchet distingua--non, devina l'ami
Romain Caldas.--La bire est paye, pensa-t-il, merci, mon Dieu! Et
se dressant sur ses maigres jambes, il hla le sauveteur. Du mme
coup, il fit apporter un moos.

Le trop confiant Romain vint s'asseoir  la table des deux bohmes.

--Quel succs! dit-il; au dnoment on nous a servi l'auteur.

Greluchet n'tait pas  la conversation; il admirait les beaux habits
de Caldas...

--Ah ! te voil vtu comme feu Gandin, dit-il avec envie; il y a
donc de l'or, au _Bilboquet_?

--Pas trop, dit Romain, mais j'ai la confiance d'un tailleur.

--Un tailleur  _tomber_, interrompit Cahusac, je demande son adresse.

--Entendons-nous; reprit Caldas; j'ai sa confiance, parce que j'ai une
place.

--Une place! firent en choeur les deux bohmes.

--Oui, mes amis, j'entre au ministre de l'quilibre.

--Paye-t-on la copie? demanda le critique.

--Cent francs par mois, rpondit Romain, pour commencer.

--Alors, mordioux! fit le critique; saisissant la balle au bond, c'est
toi qui rgleras la consommation.

--Cent francs, reprit Cahusac, mais c'est la Californie; je demande
une pioche... Voyons, qu'est-ce qu'il faut faire pour gagner tout cet
argent-l?

--Pas grand'chose, en vrit. On arrive au bureau sur les dix heures;
 cinq heures on est libre.

--a fait sept heures, observa Cahusac, c'est long!

--Y va-t-on tous les jours? demanda Greluchet.

--Dame, oui, les dimanches excepts.

--a fait vingt-six jours par mois, remarqua le critique; c'est
beaucoup.

--Je vous trouve superbes, reprit Caldas; est-ce que vous avez jamais
gagn cent francs  travailler dans vos journaux?

--D'abord nous ne travaillons pas, rpliqua Cahusac.

--Et nous sommes libres, ajouta Greluchet.

--Vous n'allez pas toujours o vous voulez, dit l'autre.

--Pas toujours, mais qu'importe?

--Il importe si bien, s'cria Cahusac, que de vos cent francs je ne
veux en aucune sorte, et ne voudrais pas mme  ce prix d'un tailleur.




IX


La fable du loup et du chien ne fit point revenir Caldas sur sa
dtermination. Il allait porter un collier, c'est vrai, mais le
blesserait-il plus que le collier de misre, dont il gardait encore
les cicatrices?

Plein de confiance en l'avenir, il crivit  son pre pour lui
annoncer son changement d'existence. Cette lettre, qui devait combler
de joie la moiti de la population de Cret (Pyrnes-Orientales),
faisait honneur aux bons sentiments de Romain, le post-scriptum
surtout, o il demandait quelque argent: un fils respectueux n'crit
jamais  ses parents sans leur demander de l'argent.

Caldas en avait un grand besoin, d'argent. M. Krugenstern, par oubli
sans doute, avait nglig de payer le loyer et la pension de son
protg. Une fausse honte avait empch Romain de lui rappeler ce
dtail important.

Bachi-bozouk littraire, Caldas dnait le plus souvent de la razzia de
l'imprvu. Il campait au bivouac de l'amiti ou de l'amour,--du crdit
quelquefois. Incorpor dans les bataillons rguliers de
l'administration, il lui fallait dsormais un _ordinaire_ et un
casernement assurs.

Voil pourquoi il avait fait traite sur l'amour paternel.

La civilisation, qui s'intresse aux ngres, n'a pas encore prohib la
traite des pres.




X


En attendant la rponse de Cret, Caldas rvait aux moyens d'enterrer
sa libert au bruit de cette musique qu'aime Marco. Aux placers vingt
fois remus de son imagination, il rclamait un peu d'or, oh! pas
beaucoup! le prix d'un souper.

Ma foi, il se paya d'audace; il alla demander de l'ouvrage au
directeur d'un grand journal. Ce directeur, qui fait profession
d'aimer la jeunesse, accueilli avec empressement l'offre de
collaboration de Caldas. Sacrifiant pour lui cinq minutes du temps
qu'il consacre  l'ducation des peuples, cet homme politique ne
craignit point de lui rvler son dernier mot sur l'vque de Rome,
et finit en lui commandant un article sur une nouvelle pte  faire
couper les rasoirs.

En vingt-quatre heures, Romain fit un pome. Le directeur du grand
journal, aprs avoir lu attentivement l'article, crut pouvoir lui
prdire un bel avenir littraire, et, sance, tenante, lui fit compter
quarante francs.

--J'aime la ligne de ce journal, pensa Caldas.

Muni de ce viatique, il s'lana dans un fiacre:

--A Grenelle, au thtre! dit-il au cocher.

Il y avait dj plus de six semaines que le coeur de Caldas avait t
incendi par la chevelure de mademoiselle Clestine. C'tait  la
descente de l'_Omnibus des Artistes_ qu'il l'avait aperue pour la
premire fois.

--Le connaissez-vous, monsieur, cet omnibus? Il a fait la fortune du
directeur de gnie qui a su appliquer ce vhicule  l'art dramatique.

Ce grand homme a rsolu pour le comdien le problme de l'ubiquit.
Avec une seule troupe, M. Mont-Saint-Jean dessert huit salles de la
banlieue, et, grce au trot rapide de ses chevaux, le mme bon fils
peut, le mme soir, retrouver sur quatre thtres aux quatres points
cardinaux la mme croix de sa mre.

Et des esprits chagrins viendront nous dire que l'art est dans le
marasme!...

--Non, monsieur, la carrosserie a fait de grands progrs.

Scarron ne donnait qu'une charrette  sa troupe ambulante.
Mont-Saint-Jean met  la disposition de ses artistes une voiture 
ressorts.

C'est gal, l'auteur du _Roman comique_ reconnatrait les siens; il
saluerait plus d'un visage aux vitres de l'omnibus.

Du reste, Mont-Saint-Jean est plus fort que lui. Son omnibus a
dix-huit places; il y fait tenir trente comdiens.

L'toile de Caldas brillait ce soir-l du plus vif clat au firmament.
Il arriva au thtre, juste comme mademoiselle Clestine, qui venait
d'tre poignarde par le duc de Buckingham, chaussait ses caoutchoucs
pour regagner la loge paternelle.

Cette ingnue avait t cruelle pour Romain: c'est en vain qu'il avait
compos pour elle des sonnets de la plus belle eau; c'est en vain
qu'il l'avait oppose dans le _Bilboquet_  mademoiselle Fix de la
Comdie-Franaise; elle avait rsist.

Elle ne rsista pas  l'offre d'un souper chez Magny. Mais en passant
devant le Grand-Cond, elle s'aperut que sa robe tait dchire.

--Ah! si vous m'aimiez rellement, soupira-t-elle en lui serrant la
main.

Caldas n'hsita point,--et pourtant il n'avait pas dn. Mademoiselle
Clestine eut une robe qui fit longtemps le dsespoir de sa bonne
amie, la forte jeune premire amoureuse. Mais le souper des
fianailles se fit chez Romain. La rtisseuse de la rue Dauphine
fournit pour trois francs un frugal menu qui fut arros d'un
petit-bleu largement baptis.

Il monta pourtant  la tte de Romain, ce cru d'Argenteuil, si bien
qu'il commit l'imprudence d'avouer  Clestine sa rcente nomination
au ministre de l'quilibre national. Des rves d'ambition se mlaient
 ses rves d'amour. Il ne cacha pas  son amante que le plus bel
avenir administratif lui tait rserv. Il se voyait dj chef de
division et lui faisait prsent d'une voiture attele de deux chevaux
gris pommels.

--Je t'aimerai toujours, lui dit l'ingnue, et je viendrai chez toi
tous les trente et un du mois.




XI


Elle avait l'habitude d'aller en voiture, la pensionnaire de
Mont-Saint-Jean.

Caldas fut hroque; il lui restait trente centimes, il offrit
l'omnibus.

Et pourtant le jour qui se levait, tait son premier jour de
servitude. Pour la premire fois il se dit:

--Allons, il faut aller  mon bureau!

Il fallait aller au bureau, en effet, sans avoir djeun, sans un sou,
sans savoir s'il dnerait le soir...

Il fut sur le point, le misrable, de regretter ses quarante francs.

Qu'en restait-il  cette heure? une vague senteur ambre dans sa
chambre de garon, une pingle noire sur sa chemine.

Un espoir survivait chez lui, et c'est avec un battement de coeur
qu'en passant devant la loge de sa portire il lui jeta ces mots:

--Avez-vous une lettre pour moi?

La portire haussa les paules avec mpris.

--C'est fini, se dit-il, je ne dois plus compter sur mon pre.

Et serrant d'un cran la boucle de son pantalon, il courut au
ministre.

M. Ganivet, son chef de bureau, l'attendait; mme il avait gard son
habit noir pour cette solennit: d'ordinaire, pour abattre de la
besogne, il se met en manche de chemise.

Caldas n'avait jamais vu un homme aussi poli que M. Ganivet: poli est
trop peu dire; son geste moelleux, sa voix de miel, l'onction de son
sourire, en font l'incarnation vivante de cette formule strotype:
J'ai l'honneur d'tre, monsieur, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur.

Mais cette urbanit perptuelle n'est aussi qu'une formule chez M.
Ganivet. Trs-orgueilleux au fond et trs-fier de sa position, s'il
condescend  tant d'amabilit pour les infrieurs, c'est qu'il a fait
son profit du mot de Gavarni: Les petits mordent.

C'est le _credo_ de sa politique. Cet ambitieux de bureau cherche son
levier dans la popularit. Si le ministre tait nomm au suffrage
universel des employs, il aurait le portefeuille.

Cet homme dconcerta Caldas par ses prvenances. Il lui roula un
fauteuil prs de la chemine et le pria de se chauffer les pieds sans
faon. Ensuite il lui tint un petit discours qui peut se rsumer
ainsi: Je vous connais, monsieur, je sais que les modestes fonctions
qui vous sont assignes ici sont bien au-dessous de vous; je rougis
presque d'avoir  vous tracer une besogne si mesquine. Des employs
comme vous, monsieur, rendent bien difficile la position d'un chef;
c'est vous qui devriez tre  ma place.

--Oh! oh! se dit Caldas, tu me fais poser, mon bonhomme.

M. Ganivet ne faisait pas poser Caldas; il lui rcitait son petit
programme, voil tout.

Le reste de l'entretien fut digne du commencement. Le chef de bureau,
du ton de l'intrt le plus profond, s'informa de tout ce qui touchait
Romain, de son pass, du prsent et de son avenir; il lui demanda des
nouvelles de sa famille, et combien son pre avait eu d'enfants. Il
termina en le flicitant d'avoir t nomm au bureau du Sommier, le
bureau le mieux compos de tout le ministre. Il lui traa un portrait
vraiment flatteur de ses collgues, gens spirituels, instruits,
aimables et de la meilleure compagnie, tous appels au plus bel
avenir. Il prit la peine de le conduire lui-mme jusqu' la porte du
bureau.

L, il lui donna une chaude poigne de main, et finit en lui demandant
sa protection.




XII


Seul, au milieu du corridor, Caldas vit avec anxit s'loigner M.
Ganivet.

L'ide de se prsenter  des collgues si remarquables l'inquitait
srieusement; il prouvait quelque chose de cette motion du jeune
pote qui, son manuscrit  la main, va frapper  la porte du
Thtre-Franais et sollicite une lecture de MM. les Socitaires. Il
cherchait un mot aimable, dgag, spirituel,  dire en entrant, un de
ces mots qui posent  tout jamais un homme.

En attendant il restait immobile devant la porte; il tudiait la
physionomie de ces panneaux derrire lesquels se trouvait l'inconnu.
Il lut, sans y rien comprendre, les nigmatiques dsignations que
voici:


                  VINGT ET UNIME DIVISION.
                        ~~~~~~~~~

  +-------------+                         +-----------+
  | SECTION 17e |        SOMMIER          | 9e BUREAU |
  +-------------+                         +-----------+
                          -----

              De la lettre A  la lettre H

      +-------------------------------------------+
      | LE PUBLIC N'EST ADMIS QUE DE 2 HEURES 1/4 |
      |             A 3 HEURES 1/2.               |
      +-------------------------------------------+

--Tout ceci ne m'apprend pas grand'chose, murmura Caldas. Bast,
entrons!

Il ouvrit la porte... et reut une pomme cuite sur l'oeil.

--Sacrrrrebleu! s'cria-t-il en portant la main au sige de la
douleur.

--Vous ne savez donc pas lire? lui cria un monsieur arm d'un balai et
perch sur une chelle; le public n'est admis que de deux heures un
quart  trois heures et demie.

Deux autres messieurs, dont l'un brandissait des pincettes, tandis que
l'autre se faisait un bouclier de son pupitre, lui crirent aussi:

--Le public n'est admis...

--Mais sapristi! je ne suis pas le public, riposta Caldas, je suis
employ dans ce bureau; M. Ganivet...

--Tiens, c'est le nouveau, dit le monsieur aux pincettes.

--Vous arrivez  propos, dit le monsieur sur l'chelle, nous sommes
accabls de besogne.

--Voici votre place, ajouta le monsieur au bouclier, en lui montrant
une table non occupe.

Et, profitant d'un moment d'inattention du monsieur aux pincettes, il
lui assna sur les reins un coup de rgle plate  assommer un boeuf.

La petite guerre recommena, sans qu'on fit davantage attention au
nouveau, qui s'assit piteusement  sa place.

La victoire ne tarda pas  se dclarer en faveur du monsieur 
l'chelle et du monsieur aux pincettes. Forc dans ses derniers
retranchements, l'homme au pupitre lcha pied et courut se rfugier
derrire Caldas pour viter la bagarre. Le nouveau se leva
brusquement; sa chaise roula  trois pas, et, du coup, il fut atteint
par les pincettes.

Ma foi, la moutarde lui monta au nez; il saisit un plumeau et se
rangea du ct de l'homme au pupitre, qui, grimp sur une table, se
dfendait courageusement.

Caldas tapait comme un sourd, et le vacarme redoublait.

Tout  coup la porte s'ouvrit; un quatrime monsieur entra.

C'tait un petit homme sec, jaune, bilieux,  l'oeil cave. Comme on
tait au lundi, il tait ras de frais.

M. Rafflard (tel tait son nom) ne se fait raser que tous les
dimanches. M. Rafflard s'enrhume facilement; c'est pourquoi il porte
des chaussons fourrs et une calotte; il y a mme une plaisanterie de
tradition  ce sujet dans le neuvime bureau: tous les ans, au 1er
janvier, les collgues de M. Rafflard lui offrent une calotte de
velours; il s'est fch la premire anne, depuis il s'est fait  ce
cadeau, peut-tre mme se fcherait-il si on ngligeait cette
prvenance.

Malheureusement on ne lui donne pas de paletot pour remplacer celui
qu'il porte  son bureau depuis l'anne du retour des cendres; ce
paletot a juste deux ans de service de moins que M. Rafflard. C'est en
1838 qu'il fut nomm surnumraire; il a mis vingt-trois ans  devenir
commis principal; on n'avanait pas vite de son temps; il croit qu'il
sera sous-chef au moment de sa retraite; mais il est le seul  le
croire. Rafflard a son bton de marchal; tout le monde sait qu'il
n'ira pas plus loin. Et s'il ne va pas plus loin, c'est simplement
parce qu'il n'a pas t plus vite.

Son peu de chance dans l'administration a aigri son humeur; il avait
le caractre difficile en entrant au ministre de l'quilibre; il est
devenu tout  fait insupportable. C'est la faute d'une gastrite,
produit de son ambition rentre.

Profondment inintelligent, il rachte son incapacit par une gravit
imperturbable. Il est fainant, mais on ne l'a jamais vu inoccup.
C'est le paresseux le plus actif et la nullit la plus solennelle de
l'quilibre.

M. Rafflard sembla fort choqu de la conduite de ses collgues.

--C'est avec de pareils enfantillages, dit-il, que vous faites le plus
grand tort  tout le bureau. Vous ne serez donc jamais srieux!

Les fonctions de commis principal, au ministre de l'quilibre, ne
comportent aucune prminence sur les autres commis ou rdacteurs. Il
est charg seulement de distribuer le travail quotidien aux
expditionnaires. Si donc un commis principal a dans un bureau quelque
influence, il ne la doit qu' sa valeur personnelle. M. Rafflard
n'avait ni l'une ni l'autre.

Trois grognements accueillirent son observation, et l'homme aux
pincettes, se glissant derrire le commis principal, lui enleva
lestement sa calotte.

--Que c'est bte, monsieur Basquin! s'cria-t-il, vous allez me faire
prendre un rhume.

--On ne lui rendra sa calotte que s'il ternue, dit l'homme 
l'chelle.

--Bravo, Nourrisson! firent les autres; ternuez mon oncle!

Mon oncle est une autre plaisanterie traditionnelle dont la lgende
se perd dans la nuit des temps.

Le commis principal ne rpondit rien. Il gagna d'un air revche le
bureau spar qu'il occupait auprs de la fentre.

--Quand il vous plaira de rendre ma calotte, continua-t-il, vous me le
direz.

--Qu'est-ce que tu payes si on te la rend? demanda l'homme au pupitre.

--Je ne paye rien; je n'ai pas douze mille livres de rente comme toi,
Grondeau. Si je les avais, je ne serais pas ici  faire ce mtier de
galrien.

A ces mots, douze mille livres de rente, Caldas laissa tomber son
plumeau; il considra avec curiosit ce quadragnaire opulent qui
rpondait au nom de Grondeau.

On rendit la calotte  M. Rafflard, qui n'en grogna que plus fort.

--On ne peut jamais travailler ici, c'est dgotant. Si vous n'avez
rien  faire, moi, j'ai de la besogne: un rapport  faire copier.

--Voil votre homme, dit Grondeau en montrant Caldas; monsieur est
notre nouveau collgue.

Galdas se leva pour prendre des mains du commis principal le rapport
en question.

--Vous n'tes pas dgot, vous, dit l'autre, un travail destin au
ministre!

--C'est donc bien difficile? demanda Romain.

--Parbleu! il faut avoir t matre d'criture.




XIII


Tout rentra dans l'ordre peu  peu; le rapport fut confi au jeune
Basquin qui possde la plus belle ronde de l'administration: Grondeau
et Nourrisson s'installrent  leur pupitre; l'un se mit  tracer un
transparent, et l'autre se plongea dans le feuilleton de la _Patrie_.

--Je voudrais cependant bien faire quelque chose, hasarda Caldas.

--J'ai l un tat de mutation, interrompit vivement Grondeau.

--Et moi un arrt, minute et ampliation, ajouta Nourrisson.

--Gardez donc votre besogne pour vous, rpliqua le commis principal.
Le chef m'a spcialement recommand monsieur, je vais lui faire
prparer des chemises.

A l'ide que la prparation des chemises allait devenir son
attribution spciale, Caldas fut saisi d'admiration. Il comprit qu'en
administration comme en industrie, la division du travail est la loi
fondamentale. L'aiguille, avant d'tre livre au commerce, a pass
dans les mains de vingt-sept ouvriers. S'il ne fallait que vingt-sept
employs pour le parachvement d'un dossier!

Romain se mit donc consciencieusement  prparer des chemises, en
attendant le jour o on le trouverait capable d'en crire les
intituls.

Comme il s'escrimait de la rgle et du couteau  papier, le garon du
bureau entra.

Une douce intimit rgnait entre ce garon et ses employs.

--Eh bien! Npomucne, cria Basquin, et les amours, et l'caillire?

(Les amours de Npomucne et de l'caillire, qui ont gay plusieurs
gnrations au bureau du Sommier, ne sont plus aujourd'hui qu'une
rengaine qui peut se traduire ainsi: quoi de neuf?).

Npomucne alla fermer soigneusement la porte qu'il avait laisse
entrebille, et revenant avec un air mystrieux:

--Vous ne savez pas, dit-il, la femme du sous-chef du bureau de
l'quilibre mdical...

--Eh bien?

--Je ne vous dis que a...

--Ah! bah!

--Et une drle d'affaire encore!... Faut-il que les femmes aient de la
malice... C'est le garon des lampes qui m'a cont la chose... Dame,
il n'est pas beau, M. Ravineux.

--Ne nous faites donc pas languir, Npomucne, dit Grondeau.

--Eh bien! voil: M'ame Ravineux, une blonde qui n'est pas pique des
vers, allez, s'en est laiss conter par M. de Gandes du secrtariat...

--De Gandes, un beau garon, et qui est riche, fit Grondeau.

--Alors, comme M'ame Ravineux demeure  Auteuil dans une maison qui
n'a pas de concierge, elle avait donn une clef au jeune homme; les
soirs o M. Ravineux dnait  Paris, M. de Gandes allait  Auteuil. Il
tait prvenu, et prvenu par le mari, ce qu'il y a de superbe...

--Comment a? demanda Basquin.

--M. Ravineux porte habituellement des cravates noires; quand il
devait manger en ville, sa femme le matin lui faisait mettre une
cravate blanche, vous comprenez.

--Pas bte, dit Grondeau; elle me plat, cette petite femme.

--Oui, mais voil le malheur: jeudi dernier, elle tait malade; M.
Ravineux s'habille, il ne trouve pas de cravate noire, il en met une
blanche. M. de Gandes voit le signal, et le soir il court  Auteuil,
ouvre la porte, monte  ttons l'escalier et tombe sur le mari. Dame,
tout se dcouvre!

--J'aurais t plus adroit, dit Grondeau.

--Qu'est-ce que vous auriez fait? il apportait un gros bouquet de
camlias... Au fait, voil deux jours que M. Ravineux n'a pas reparu,
M. de Gandes non plus. Il parat que a finira en police
correctionnelle.

--Sacredieu! interrompit M. Rafflard en tapant du poing sur sa table,
il n'y a pas moyen de travailler ici!

--Voyons, reprit le garon de bureau, qu'est-ce que je vais prendre 
ces messieurs pour leur djeuner?

Chaque employ donna ses instructions.

--Et vous, monsieur, dit Npomucne en s'adressant  Romain, ne vous
faut-il rien?

--Merci, rpondit Caldas qui mourait de faim, je n'ai pas d'apptit.

--Moi non plus malheureusement, soupira Grondeau, mais je mange tout
de mme, a m'occupe!




XIV


Au ministre de l'quilibre national, le djeuner est l'occupation la
plus srieuse de la journe.

Autrefois on accordait une heure aux employs pour djeuner au dehors.
Mais le ministre ayant reconnu l'abus de cette tolrance, dcida
qu'ils prendraient dsormais leur repas dans les bureaux. Aujourd'hui,
grce  cette mesure efficace, le djeuner n'absorbe pas beaucoup plus
du tiers des six heures rglementaires.

Il rsulte de cette mesure un autre avantage: les miasmes des
paperasses se trouvent heureusement combins avec les parfums
culinaires les plus varis.

Chaque pice rvle la nationalit gastronomique de ceux qui
l'occupent: il y a le bureau des Alsaciens qui sent la choucroute, et
le bureau des Provenaux qui sent l'ail.

L'tranger qui arrive  Paris et va visiter la mnagerie au Jardin des
Plantes, ne regarde pas  donner la pice aux gardiens pour assister
au repas des btes. De mme, pour tudier l'employ de l'quilibre, il
faut arriver  l'heure o il prend sa nourriture. A ce moment les
caractres se dessinent, les personnalits s'accusent, les situations
se rvlent.

Caldas, qui a bien voulu me servir de cornac quelquefois, m'a promen
certain jour dans le ddale de son ministre entre midi et trois
heures; car tous les employs, depuis la nouvelle mesure, ne mangent
pas au mme moment.

Mon ami m'a fait voir l'employ sobre, qui grignotte l'antique petit
pain d'un sou et se dsaltre de l'eau tide de la carafe qui mijote
sur la chemine; c'est un pre de famille gn,  moins que ce ne soit
un libertin qui nourrit un vice aux dpens de son estomac.

Il m'a montr aussi l'employ goinfre, qui engloutit et digre des
montagnes de charcuterie; l'employ gourmet, qui traite son ventre
comme un ministre, qui labore son caf, mlange d'amateur, dans une
cafetire  condensateur; l'employ que son pouse soigne,  qui l'on
apporte chaque jour une collation chaude; l'employ  la bouteille de
vin, membre du nouveau Caveau; et l'employ  la bouteille
d'eau-de-vie, hlas!...

Ce petit jeune homme a une mre qui le gte; il arrive les poches
bourres de friandises.

Cet employ conome achte chaque mois sa provision de salaisons  la
halle et vit vingt-huit jours sur un jambonneau.

Enfin Caldas m'a fait connatre un ambitieux qui fera son chemin:

C'est l'employ qui ne djeune pas.

       *       *       *       *       *




XV


Les quatre employs du bureau du Sommier, collgues de Caldas, taient
clectiques en gastronomie.

A peine le garon parti, chacun d'eux prpara sa petite batterie de
cuisine.

Grattoirs, plumes et canifs rentrrent dans les tiroirs pour faire
place aux assiettes, aux verres, aux couteaux, aux fourchettes.

Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: _Affaires
litigieuses_, un plat de fer battu et un gril.

Le commis principal tira d'une armoire la casserole o il prpare son
chocolat, et plaa devant le feu la bouilloire o il fait cuire son
oeuf mollet.

Grondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damass,
ma foi! Grondeau a un huilier, une salire, une cafetire et une cave
 liqueurs dont la clef ne le quitte jamais.

Le calligraphe Basquin rinait son verre; du djeuner il ne soigne que
les liquides.

Le garon de bureau, messager des apptits, rentra ployant sous le
poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans
un panier  trois tages la collation de Grondeau, une douzaine
d'hutres, un demi-perdreau truff, une barbue aux fines herbes, une
tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne.
L'addition montait  11 fr. 50 c.

L'expditionnaire Grondeau dpense  son djeuner les appointements
d'un sous-chef.

--Ouf! dit le garon en dposant son filet, j'ai cru que je n'en
finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garons a
vol plus de quatre-vingts bouteilles de vin  la cave. Nous lirons a
dans la _Gazette des Tribunaux_. Et puis, j'ai eu joliment de peine 
trouver des harengs saurs, allez!

--Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'cria le commis principal
d'un ton furieux.

--C'est moi, fit Nourrisson, aprs?...

--C'est vraiment intolrable, continua M. Rafflard, vous semblez
prendre plaisir  nous empester! Hier des cervelas  l'ail,
aujourd'hui des harengs.

--Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, a empoisonne la
pharmacie!

Au lieu de rpondre, le commis principal se prcipita vers sa
bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oubli son
oeuf.

--Sacr tonnerre! s'cria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est
dur!

--Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achte pour ma salade.

--Allez au diable, rpondit Rafflard en pitinant avec rage sur son
oeuf.

Npomucne tait sorti. Les employs du bureau du Sommier causaient
gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mchoires, Caldas se
sentait dfaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait
l'estomac; l'odeur des truffes de Grondeau lui donnait le vertige. Il
songeait avec effroi, en louchant du ct de ces hutres
apptissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous
les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas
ses employs chaque soir.

Le djeuner tirait  sa fin: Grondeau ouvrait sa cave  liqueurs.
Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet
de plumes  quatre francs, arracha Romain  ses sombres rflexions.

--Vous ne dites rien, collgue; acceptez donc un verre de cognac pour
vous gayer!

Caldas se sentit profondment humili; mais il ne refusa pas.

Au mme instant, le garon de bureau rentra pour remplir la carafe
vide par le seul Rafflard.

--Avec tout a, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne
savons pas encore votre nom.

--Je m'appelle Romain Caldas.

Npomucne dressa l'oreille:

--Comment dites-vous, monsieur? demanda-t-il.

Romain, un peu surpris de cette familiarit, rpta son nom.

--Eh! j'ai une lettre pour vous, j'allais la rendre au facteur.

Caldas ouvrit de grands yeux, mais il les carquilla bien davantage en
reconnaissant l'criture paternelle.

Il rompit le cachet d'une main fivreuse, et un mandat rouge tomba 
ses pieds.

Grondeau, qui sirotait un verre de chartreuse, se baissa pour
ramasser le mandat.

--Ah! ah! jeune homme! s'cria-t-il, voil pour payer votre bienvenue.
Cent vingt francs, ajouta-t-il, en recevez-vous souvent comme cela?

--Tous les mois, rpondit Romain, qui voulait se poser dans l'esprit
de ses collgues.

La lettre de M. Caldas le pre tait ainsi conue:


Mon cher Romain,

Si tu ne m'as point menti, cette lettre te parviendra, et je ne
regretterai pas l'argent que j'y joins, puisqu'il te sera utile pour
t'assurer une position. Si au contraire, comme cela malheureusement
t'est arriv quelquefois, tu avais cherch  m'en imposer cet argent
chappera  tes prodigalits.

Je t'adresse cette lettre au ministre o tu es nomm ( ce que tu me
dis), au bureau que tu me dsignes. Puisses-tu, mon fils, persvrer
dans cette voie, et renoncer  ce dgotant mtier de journaliste. La
statistique, mon fils, t'apprendra que ce mtier peuple les hpitaux
et parfois les prisons.

Adieu, ta mre t'embrasse, elle a joint vingt francs aux cent que je
m'tais propos de t'envoyer.

La ruse paternelle affligea sensiblement Caldas, mais les cent francs
taient un baume  cette blessure.

Il n'eut plus qu'une ide: sortir pour aller manger.

Mais comment faire? Il n'osait point s'ouvrir  ses collgues.
Demander conseil et t avouer qu'il dsirait passionnment toucher
ce mandat et faire souponner qu'il tait sans le sou. L'insidieuse
proposition de Grondeau lui offrit une planche de salut.

--Messieurs, reprit-il, je serais heureux de vous offrir  dner, mais
je voudrais auparavant toucher ce mandat, et je crains qu' la fin de
la sance le bureau de poste ne soit ferm.

--Parbleu! allez le toucher tout de suite, dit l'impudent Grondeau.

--Mais n'est-il pas dfendu de sortir?

--Sans doute, mais on sort tout de mme, on excute le tour du
chapeau.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Romain.

Basquin bondit de dessus sa chaise et retomba sur ses pieds au beau
milieu de la pice; il releva ses manches  la faon d'un escamoteur,
et de la voix bouffonnement emphatique d'un joueur de gobelets:

--coutez bien, jeune homme, dit-il, car je ne parle pas ici pour le
reste de l'honorable socillllit.

			  LE TOUR DU CHAPEAU

				  OU

		      L'ESCAMOTAGE DE L'EMPLOY

Il s'agit d'escamoter un employ sous l'oeil de ses suprieurs, et que
ceux-ci n'y voient que du feu! a vous parat difficile, jeune homme,
c'est l'enfance de l'art. Mais, me direz-vous: Malin, comment fais-tu
donc ce tour du chapeau? Rien n'est plus simple, plus ais, plus
commode et plus naturel. Il fait beau, vous voulez prendre l'air, un
petit verre ou une queue de billard: vous faites choix d'un collgue
sdentaire,--sdentaire, l gt toute la difficult--d'un collgue
dont la tte soit en rapport avec la vtre; vous lui empruntez son
gibus et vous filez avec. Vous avez eu soin de laisser le vtre en
vidence sur votre pupitre, avec votre mouchoir et vos gants, si vous
en usez. Pendant ce temps-l le chef peut venir, il voit votre chapeau
et vous tes bien not. Le tour du chapeau est fait, et le vtre
aussi.

       *       *       *       *       *




XVI


--Ma foi, dit Caldas, je vais excuter le tour du chapeau et courir
jusqu' la poste.

Il essaya alors le couvre-chef de ses collgues. Celui de Grondeau,
qui tait beaucoup trop grand, ne lui allait pas mal.

Basquin lui enseigna l'art de rtrcir le diamtre d'un chapeau en
insrant entre la doublure et le carton quelques feuilles d'un
magnifique papier  lettre.

Nourrisson, qui mange des harengs saurs parce qu'il est coquet, lui
offrit une brosse, un peigne et du savon qui sentait le musc.

Caldas n'accepta pas. Il tait trop press.

Au moment o il sortait, Basquin l'arrta.

--Il fait du soleil, lui dit-il, je vais vous accompagner.

La mine de Romain s'allongea  cette proposition.--Si ce diable
d'homme vient avec moi, pensait-il, adieu mon djeuner.

Il n'osa pas cependant dcliner l'offre gracieuse.

--Attendez-moi, dit Basquin, le chapeau qui me va est deux tages plus
haut,  la comptabilit. Je vais le chercher.

Grondeau profita de ce retard pour faire  Caldas quelques
recommandations suprmes.

L'opulent expditionnaire ne voyait pas sans angoisses son chapeau
aller se promener sur la tte d'autrui.

--Ayez-en bien soin, lui dit-il, ne marchez pas trop prs des maisons:
il tombe des gouttes d'eau souvent de la toiture, et si vous
rencontrez de vos connaissances, vitez de les saluer.

Basquin reparut.

--Faites comme moi, dit-il  Romain.

Et il prit  la main une des chemises que Caldas avait confectionnes
le matin.

--Pourquoi diable nous embarrassons-nous ainsi de cette feuille de
papier? demanda dans l'escalier le nouveau  son collgue.

--Mon cher, nous pouvons rencontrer quelqu'un dans les couloirs. Notre
chapeau veillerait des soupons. Ce passeport administratif fera
croire  une commission  l'extrieur.

Prcisment parce que le temps tait magnifique, beaucoup d'employs
avaient prouv la mme vellit de promenade; ils en rencontrrent un
certain nombre qui portaient gravement leur feuille de papier;
quelques-uns, les plus prudents, s'taient prcautionns d'un dossier
pour de vrai.

Le bureau de poste n'tait pas loin. Romain, lorsqu'il eut son argent
en poche, calcula que, sans faire une trop longue absence, il pouvait
inviter le calligraphe  prendre quelque chose, la monnaie de son
petit verre. Il pensait offrir une absinthe et se faire servir une
bavaroise au chocolat.

--Si nous entrions dans un caf? proposa-t-il; nous avons le temps,
n'est-ce pas?

--Si nous avons le temps! rpondit Basquin, la feuille de prsence ne
se signe que demain matin  dix heures! Je comptais bien vous proposer
une partie de billard; seulement permettez-moi de vous conduire 
notre caf habituel.

Et il le mena au

			 CAF DE L'QUILIBRE

Cet tablissement n'est pas le plus luxueux des trois ou quatre de ce
genre qui dbitent de la chicore aux environs du ministre.

Si les employs lui ont donn leur clientle, c'est que le patron a eu
l'esprit de mettre aux vitres de sa devanture des rideaux fort pais.
Un chef de division peut passer dans la rue, il n'apercevra pas ses
subordonns faisant l'cole buissonnire autour d'un billard ou devant
un tapis vert.

On a quitt en masse pour cet tablissement si discret le caf d'en
face.

Un loustic de l'administration avait rpandu le bruit que le
limonadier tait un mouchard, en relations intimes avec le ministre,
et qu'il faisait _coller_ ceux dont les notes taient en retard.

Cette excellente plaisanterie a caus le suicide d'un pre de famille,
trois faillites, et jet onze enfants  l'hpital.

Le Caf de l'quilibre fait des affaires d'or.

Lorsque Caldas y entra avec son collgue, les salles regorgeaient de
monde. Il y avait bien l cent cinquante jeunes gens, tous employs du
ministre.

L'animation tait grande; c'tait l'heure de la demi-tasse. Il y avait
des alles et des venues. A chaque instant la porte s'ouvrait et
quelque nouveau consommateur se glissait dans la salle; d'autres
s'enfuyaient sans prendre mme le temps d'essuyer leurs moustaches.

Beaucoup absorbaient leur moka ou avalaient une chope furtive debout,
la tte nue,  la hte: ceux-l n'avaient pas fait le tour du chapeau.
On reconnaissait les employs escamots  leur quitude; ces derniers
jouaient au billard ou comptaient les _cents_ d'une partie de bzigue
en trois mille.

L'entre de Basquin fut salue d'un hurrah. Comme il est toujours au
caf, il est connu de toute l'administration; mme il y avait fait de
trs-bonnes connaissances qui lui donneront plus tard un coup
d'paule. Des gens en passe de monter trs-haut ont pris de lui des
leons de carambolage; ce garon arrivera par le billard.

Ce noble jeu est d'ailleurs, par excellence, un jeu administratif; il
a donn  la France un secrtaire d'tat sous Louis XIV, M. de
Chamillard, qui n'avait pas son pareil pour _couler sur une bille_ et
pour _faire le bloc_.

Le premier mot de Basquin fut pour le garon.

--Retenez-nous un billard, cria-t-il.

Bientt la partie commena entre les collgues du Sommier. Caldas, qui
avait mang six fltes au beurre avec sa bavaroise, tait d'humeur
gnreuse et clmente. Ds les premiers coups il vit bien qu'il
pouvait rendre quinze points de trente  son adversaire: il ne voulut
pas galiser la partie, il prfra lcher son jeu pour faire  Basquin
la politesse de le laisser gagner.

Ils choqurent longtemps l'ivoire en buvant des grogs et des chopes.
Romain ne s'ennuyait pas, le caractre de Basquin lui allait assez. Il
avait oubli tout  fait l'quilibre, lorsque Grondeau apparut sur le
seuil du caf, le chapeau de Caldas  la main.

Il ne l'avait pas mis sur sa tte, parce qu'il tait trop troit.
Comme la pluie, depuis tantt trois heures, avait succd au beau
temps, l'expditionnaire avait reu quelques gouttes d'eau, et il
arrivait fort mcontent.

--En voil une fugue! cria-t-il; il fallait au moins nous prvenir,
nous serions venus avec vous: a n'est pas gentil.

Et s'adressant plus particulirement  Romain, avec un rictus
ironique:

--M. Nourrisson craignait que vous n'eussiez oubli votre si aimable
invitation, et j'ai t oblig de l'amener de force.

--Comment, dit Caldas, il est dj quatre heures! Est-ce que nous ne
remontons pas au bureau?

--Eh bien, merci, fit Basquin, vous trouvez peut-tre que nous n'avons
pas assez donn  l'administration pour ce qu'elle nous paye.

--La journe est finie, dit Nourrisson, bien finie!

--Et on ne s'est pas aperu de notre absence? demanda Romain.

--Non, le chef est venu, on lui a fait voir vos chapeaux.

--Mais j'y pense, dit Caldas  Basquin, vous n'avez pas rendu celui de
votre ami.

--Mon ami est au-dessus de a, riposta celui-ci; nous n'avons qu'une
tte  nous deux.

Grondeau s'informa de ce qu'avaient fait les deux fugitifs pendant la
journe.

Basquin rpondit qu'il avait jou au billard et qu'il avait gagn sept
parties.

--Dame, vous tes trs-fort, mon petit, dit Grondeau  Basquin qu'il
gagne toujours, vous devriez m'en rendre, je suis dupe; mais si M.
Caldas veut me faire le plaisir de jouer l'absinthe...

L'honntet de Basquin se rvolta de cette proposition.

--Vous n'avez pas de honte! cria-t-il  Grondeau.

Et se retournant vers Romain:

--Il est bien plus fort que moi, continua-t-il, n'acceptez pas.

--Qu'importe! fit Caldas.

Il joua mollement d'abord, en homme qui ne se soucie pas de gagner; au
milieu de la partie, Grondeau, enhardi par une avance de dix points,
lui dit tout  coup:

--Au lieu d'absinthe, tes-vous homme  tenir quatre bouteilles de vin
de champagne pour le dner?

--Quelle canaille! s'cria Basquin.

Caldas hsita un moment; il trouvait l'offre assez scandaleuse. Il
accepta pourtant, mais il soigna son jeu et gagna  un point de
diffrence, en n'en comptant pas trois que son adversaire lui vola.

Grondeau tait furieux d'avoir perdu. Il reconnaissait bien l,
disait-il, sa dveine ordinaire. Comme il est plein d'amour-propre, il
ne voulait pas s'avouer la supriorit de Caldas, et, convaincu qu'il
devait gagner:

--Me donnez-vous ma revanche? demanda-t-il.

--Certainement, dit Romain.

C'tait  Grondeau de commencer. Il fit onze points de suite; la
partie tait en vingt.

Au onzime carambolage qui ouvrait une srie, il fit une seconde
motion:

--Tenez, dit-il, je suis bon prince, je joue, contre votre dner, les
quatre bouteilles de vin de Champagne que j'ai perdues et toute la
consommation. Garon, une bouteille de madre et des londrs!...

--Oh! oh! pensa Caldas, c'est par trop violent. Nous allons bien voir.

Et comme la joie avait fait manquer  Grondeau son carambolage sr,
Caldas prit la queue et ne la quitta que la partie gagne.

L'expditionnaire aux douze mille livres de rente fut ananti sur le
moment. Mais, aprs rflexion, il dit tout bas  l'lgant Nourrisson:

--Je crois qu'il faut se dfier de ce jeune homme. C'est un filou.

Au moment de partir, Caldas s'informa de ce monsieur maigre qu'il
avait invit et qui djeunait de chocolat; on lui rpondit qu'il ne
dnait jamais en ville, et Grondeau ajouta que sa figure lui aurait
coup l'appetit.

Dj l'expditionnaire riche tait consol. Il est ainsi fait:
sensible  la perte comme  l'extraction d'une dent, il est aussitt
guri; il s'excute de bonne grce, et, bon convive, remarquable
fourchette, le commerce d'un bon dner lui donne presque de l'esprit.

Le dner fut excellent. On se spara  onze heures du soir,
raisonnablement gris.

En rentrant chez lui avec ses cent vingt francs intacts, Caldas
faisait des calculs.

--J'ai pourtant gagn trois francs trente-trois centimes aujourd'hui,
murmurait-il, et j'ai fait six chemises, soit cinquante-cinq centimes
et demi la chemise. C'est bien pay.

       *       *       *       *       *




XVII


Au bout de huit jours Caldas, qui commenait  se gratter  l'endroit
du collier, savait le fond du sac de ces quatre collgues.

Il ne les et pas observs, que M. Lorgelin les lui et dshabills.

Caldas avait fait connaissance de cet employ un jour qu'il avait t
charg d'aller faire des recherches au bureau voisin, qui comprend le
reste de l'alphabet depuis H jusqu' Z.

--Nous n'aimions pas beaucoup M. Lorgelin  l'quilibre, me disait
Caldas; mais nous l'estimions tous. Je dirai plus: nous le
respections, bien qu'il ne soit que commis  deux mille sept
d'appointements.

Lorgelin est un travailleur infatigable; il y a en lui l'toffe d'un
administrateur; le chef de division lui-mme, lorsqu'il se prsente
quelque question pineuse, ne ddaigne pas de prendre son avis. A tout
cela se joignent un extrieur avantageux et des moeurs inattaquables.

Cependant on dit de lui au ministre:--Lorgelin est _ras_ comme
avancement.

Pourquoi? comment? Tout le monde l'ignore, il ne le sait pas lui-mme
sans doute.

videmment il y a quelque chose dans le pass administratif de cet
homme remarquable.

Quoi?

Une bvue, une imprudence, un malentendu, moins peut-tre.

C'est un mystre que nul n'a jamais pntr, et voil vingt ans
bientt que cet homme aux talents inutiles moisit dans les emplois
subalternes. Que de nullits lui ont pass sur le dos! que
d'incapables il a vus grandir et prosprer! devenus ses chefs, ils ne
se sont plus souvenus de lui.

Il aurait donn sa dmission depuis longtemps,  la premire
injustice, ou  la dixime, s'il n'avait t trs-pauvre. Il pouvait
gagner beaucoup plus ailleurs, il le croyait; mais il n'a pas os
risquer sur la seule carte de son intelligence le pain de sa vieille
mre.

Sa mre est morte. Il est rest, il restera jusqu' la retraite.

On lui a entendu dire une fois un mot douloureux:

--On crve habituellement les yeux des chevaux qui font tourner les
manges: on a oubli de me les crever, voil tout.

Cet homme serait peut-tre le plus complet de tous ceux que j'ai
connus au ministre, ajoutait Romain, si parfois l'acrimonie ne lui
remontait  la gorge. Il a des accs de misanthropie. Alors il devient
aigre, rancunier, mchant; il s'en prend  ceux qui l'entourent; il
passe sa colre, comme on dit.

Piti ou envie, il est pre aux jeunes gens;  ces enthousiastes de la
vie, il aime  arracher les illusions gnreuses; il y prend un triste
plaisir, comme ces enfants cruels qui plument tout vifs les petits
oiseaux.

Lorgelin dit  Caldas, un jour qu'ils se trouvaient seuls:

--Vous devez prir d'ennui et de dgot dans votre bureau.

--Heu! rpondit Romain, en allongeant prodigieusement la lvre
infrieure.

--Je le conois et je vous plains. Vous tes avec de petites gens.
Qu'est-ce que Grondeau? un estomac. Et Rafflard? un estomac dtruit.
Nourrisson? un garon coiffeur; et Basquin? un... calligraphe!

--Vous tes impitoyable, rpondit Caldas en riant malgr lui.

--Impitoyable! s'cria M. Lorgelin en grinant des dents. Ah! vous ne
connaissez pas ces... Mais non, la colre m'emporte. Voyons, mon cher
ami, regardez-moi ce Grondeau, il a cent mille cus de capital. Que
fait-il ici? Rien, rien, rien!!! Il tait agent d'affaires autrefois;
la mort de son pre l'a fait riche. Alors il est entr dans
l'administration, comme les vieillards pauvres aux Petits-Mnages.
Savez-vous pourquoi il reste, pourquoi il y restera jusqu' ce qu'on
le mette dehors? Parce qu'il a peur de se ruiner. Il compte comme le
peuple, il ne dit pas:--J'ai douze mille livres de rente; il dit: J'ai
trente-cinq francs  manger par jour. Eh bien! il mange ses
trente-cinq francs de cinq heures du soir  minuit. Il aime le jeu, le
vin, la bonne chre, les filles; tous les jours que Dieu fait, ce
poussah chasse  l'ouvrire entre chien et loup. Il appelle les
malheureuses cratures que la chane d'or de son gilet fascine du
gibier. S'il les payait encore, mais il les escroque sans pudeur, il
veut tre aim pour lui-mme!... Enfin son bureau, c'est pour lui
comme un conseil de famille, a le tient. Il reoit cent vingt francs
par mois; mais l'argent est la moindre affaire; quoique avare, car il
est avare, il en donnerait autant pour rester  son pupitre, et il y
trouverait encore de l'conomie... Moi je dis, reprit M. Lorgelin avec
une explosion d'indignation, que l'on n'a pas le droit de donner  des
gens riches de ces petits emplois. Place aux pauvres!

--J'avoue, rpondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas 
coudoyer des millionnaires.

--Il n'y a pas de millionnaires prcisment, continua Lorgelin, mais
beaucoup de gens aiss: des timides qui redoutent les luttes de la
vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne
supporteraient pas l'ivresse de la libert, ternels enfants qui ne
sauraient marcher sans lisires du berceau  la tombe, enfin la tourbe
des imbciles incapables de faire autre chose que ce labeur
automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens
arrivent. L'administration aime les employs aiss.--Si je donne des
appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on
ne vive pas seulement des appointements.

--Il est positif, dit Romain, qui songeait,  ses cent francs par
mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on
gagne.

--Dites impossible, et pourtant plus de la moiti des employs
ralisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez 
ce que peut faire l'employ mari. Avez-vous pntr dans un de ces
tristes intrieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend  peine le
temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son
existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce,
donne des leons de n'importe quoi, mme de franais, reoit les
contremarques  la porte d'un thtre, ou rcle de la contrebasse dans
une guinguette de barrire. J'en sais un qui tient un bazar  treize
et vingt-cinq. La femme, de son ct, exerce une petite industrie:
elle est mercire ou entrepreneuse de confections pour un magasin.
Quand ma mre vivait, moi, j'tais correcteur d'un journal du matin;
je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux.

--Peut-tre, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes
ces misres.

--Et lequel?

--Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit
dans mon bureau, je parie qu' trois nous faisons la besogne. Qu'on en
congdie cinq, et qu'on rpartisse leurs traitements entre les autres.

M. Lorgelin se mit  rire:

--Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnumraire qui
n'ait fait ce raisonnement aprs huit jours de prsence. Je vous
engage cependant  le garder pour vous. Diminuer les traitements et
accrotre le nombre des employs, c'est l'essence mme de
l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous
des nullits, des dclasss, et des cousins des grands personnages?
C'est pour eux qu'on a cr le ministre de l'quilibre, dont le
besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez
vous, deux catgories d'employs: ceux que la prvoyance troite de la
famille y case au sortir du collge, parce qu'il faut bien qu'un jeune
homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se rvle que
vers la trentime anne, les fruits secs de toutes les carrires, les
naufrags de toutes les temptes. A votre sens, de ces deux varits
du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus
d'avantages?

--Oh! dit Romain, si j'tais entr  dix-huit ans, je serais dj
sous-chef.

--Vous seriez probablement encore expditionnaire, mon cher. On n'est
pas jeune impunment. A vingt ans vous auriez videmment donn plus
d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie  l'administration,
vous auriez fait des coles; et lorsqu' trente ans, riche
d'exprience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous
et  tout jamais clou au banc de votre galre.

Caldas ne put s'empcher de sourire de l'emphase de son collgue 
cheveux gris.

--Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de
bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas;
il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqu
en 1822 ont empch l'an dernier la nomination d'un homme de soixante
ans. Ouvrier de la dixime heure, vous avez tous les avantages: vous
ne tranez pas le boulet de votre pass et vous ne gcherez pas sans
le savoir votre avenir; vous tes vierge et fort.

Ces sombres rflexions n'attristrent point Caldas. Il n'y vit que le
pessimisme d'un homme chou.

--J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; esprons que je ferai mon
chemin.

--Que vous le fassiez ou non, rpliqua Lorgelin, vous tes un homme
perdu.

--Perdu! fit Romain.

--Oui, si vous ne trouvez en vous la force de ragir contre
l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore
ce que vous tes, vous croyez qu'on respire impunment cette
atmosphre de bureau qui stupfie comme l'opium, qu'on peut exister 
la faon des taupes, claquemur au milieu des paperasses, tant que le
soleil est  l'horizon, li  quelque besogne coeurante, et dont
souvent je vous dfierais de m'expliquer l'utilit. Libres, les autres
hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succs les
rcompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni
lutte, ni espoir; le mme rsultat attend le travailleur et le
paresseux. On confond la nullit et le mrite; o est le juge? Quoi
que vous fassiez, votre sort est crit. La vie du bureaucrate est un
programme trac  l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela
avoir son existence assure! C'est cependant cette assurance contre
les risques de la vie qui dtruit l'homme chez l'employ, qui lui te,
pice  pice, l'individualit, l'nergie, parfois l'intelligence.
L'homme libre vit, l'employ vgte. Et c'est pour cela que je vous
rpte: Ragissez contre l'administration!

--Mais qu'appelez-vous ragir? demanda Caldas.

--Agir en sens inverse de votre abrutissement.

--Que faire?

--Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine,
marchez, parlez, lisez, faites de la gymnastique, dansez, mais ne vous
cartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les
gens  la socit desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces
malheureux qui, au sortir de leurs cabanons empests, vont s'enfermer
avec leurs compagnons de chane dans un caf plus touffant encore.
Frquentez plutt des sclrats que des camarades.

--Cela tant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqu, avec des
journalistes.

--Bien! rpondit Lorgelin, trs-bien, jeune homme! C'est le
commencement de la sagesse.

       *       *       *       *       *




XVIII


Cependant Caldas, qui avait de l'ambition, se lassa vite de la
fabrication des chemises.

Il conjura M. Rafflard de vouloir bien lui confier quelque travail o
il pt davantage faire briller son intelligence.

Aprs bien des hsitations, le commis principal lui dit un jour:

--Vous sentez-vous capable d'crire l'intitul de ces chemises?

--Mais, je le pense, rpondit Caldas d'un ton suffisant.

--C'est ce que nous allons voir, dit M. Rafflard, avec un sourire
incrdule. Je vais vous donner un modle et vous expliquer ce dont il
s'agit.

Il s'agissait de reporter sur ces couvertures, de diffrentes couleurs
suivant les sries, les noms, prnoms, ge, demeures et qualits de
tous les sujets de l'Empire, contribuables ou non, car il y a cela
d'admirable dans l'quilibre, qu'il s'occupe de gens dont n'a jamais
entendu parler le percepteur de l'impt.

Tous ces noms sont collectionns sur des registres qui constituent une
bibliothque de dix mille in-folios.

On confia  Romain le tome premier de la srie des DUBOIS, qui va du
trois mille septime au trois mille quatre cent trente et unime
volume du Rpertoire gnral.

A ce moment, une difficult se prsenta.

Caldas, qui tait au ministre depuis dix-sept jours, n'avait encore
ni plume, ni critoire; il n'en avait pas eu besoin.

--Tiens, dit Basquin, il n'a pas encore reu sa fourniture de
surnumraire. Je vais lui faire un _bon_.

Et, sur une magnifique feuille de papier tellire, il crivit, en
nonant chaque article:

    6me DIVISION
    Section 17e
     --
    9e BUREAU
     Sommier
    ~~~~~~~~

        BON POUR:

	_Une rame de papier  projets, conforme au modle ci-joint:

	 Une idem de papier d'expdition;

	 Une idem de papier  lettre (Ministre);

	 Deux idem de papier  lettre ordinaire..._

--Grand Dieu! interrompit Caldas, que ferai-je de tant de papier! J'en
aurai pour toute ma vie administrative.

--Par exemple, rpondit Nourrisson, il m'en faut autant tous les mois.

--Et le feu  allumer, dit Grondeau, et les lettres  crire aux
petites dames, farceur!

--Sans compter, ajouta Nourrisson, que rien ne pose comme d'employer
pour sa correspondance les ttes de lettres du ministre.

Basquin continua:

    _... Six rgles, dont deux plates et deux gradues._

--Qu'est-ce qu'une rgle gradue? demanda Caldas.

--Oh! dit Nourrisson, c'est trs-joli, c'est en ivoire, et a cote
dix-huit francs.

--Mais  quoi a sert-il? insista Romain.

--a sert aux architectes.

_... Trois canifs; cinq grattoirs; deux paires de ciseaux; quatre
couteaux  papier; deux encriers siphodes; une bouteille d'encre
rouge; une bouteille d'encre bleue; deux petits flacons en cristal
taill._

--Deux flacons de cristal! fit Romain, pourquoi faire?

--Pour votre toilette, parbleu! rpondit Nourrisson; j'y mets ma
pommade et mes essences, c'est trs-commode.

_... Trois sbiles  poudre; un paquet de pulvrin bleu et un idem de
sciure de bois d'acajou; un essuie-plumes; six boites de plumes de
fer; six paquets de plumes d'oie; deux douzaines de porte-plumes
assortis; deux botes de pains  cacheter; deux grimaces; une pelote;
une livre d'pingles..._

--tes-vous mari? demanda Nourrisson; on en mettrait deux. _... Six
paquets de ficelle couleurs varies; deux poinons; trois
presse-papiers, dont un  sujet (bronze)..._

--Tiens, dit Grondeau, il faudra que j'en demande un aussi pour la
pendule de ma blonde.

_... Une livre de cire  cacheter, rouge, bleue, laque, verte et
noire._

--On ne sait pas ce qui peut arriver!

_... Deux cachets riches aux initiales R. C..._

--Si vous tiez noble, dit Nourrisson, nous aurions fait graver vos
armes.

_... Une grosse de crayons noirs; trois douzaines de crayons rouges;
deux de bleus; un paquet de colle  bouche; deux bouteilles de
sandaraque; six petites cuillers  prendre la poudre; une grosse
d'enveloppes assorties; une bote  compas; six tire-lignes de
rechange; un dictionnaire franais..._

--De qui le voulez-vous? demanda Basquin, s'interrompant...

--De Bescherelle, rpondit Caldas.

--Vous avez grandement raison, c'est le plus cher. Nous disons donc:
_... Un Bescherelle, un dictionnaire de droit; un dictionnaire
d'conomie politique; deux buvards de 1 mtre 25 sur 95; une
chancelire..._

--Pendant que vous y tes, interrompit Caldas, je dsirerais bien me
mettre dans mes meubles...

--a viendra, rpondit Nourrisson.

---Je crois, dit Basquin, en relisant son bon, que je n'ai rien
oubli... Ah! si, ma foi! et il ajouta:

_... Un porte-allumettes; une serviette d'avocat, chagrin violet..._

--Voulez-vous, continua-t-il, qu'on y mette votre nom en toutes
lettres?

--Oh! inutile, dit Romain, mon chiffre suffira.

--Fort bien...

_... Avec le chiffre ci-dessus, estamp  froid._

--Et vous croyez, demanda Caldas, qu'on va ma donner tout cela?

--Vous y avez droit, affirma le commis principal.

--Quoi! tout de suite?

--D'ici deux heures, rpondit Basquin, le temps d'obtenir le visa du
sous-chef, le visa du chef de bureau, le visa du chef de la section,
le visa du chef de division, le visa du directeur, le visa du chef de
matriel, le visa du chef de la comptabilit, le visa du contrleur
gnral, et enfin le visa du secrtariat...

--Mais, demanda Romain,  quoi bon tant de visas?

--Monsieur, rpondit le commis principal, on ne saurait prendre trop
de prcautions pour empcher le gaspillage.




XIX


Le reste de la journe se passa pour Caldas  ranger son magasin de
papeterie dans ses tiroirs et ses cartons. Il admirait la beaut de
tous les articles que fournit le ministre  ses employs.

--Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du
ncessaire, se disait-il en essayant ses compas et les magnifiques
rgles gradues qui cotent dix-huit francs.

Quant au papier  lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en
France.

La serviette d'avocat surtout ravit Caldas.

--Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministre, si j'avais
su qu'on donnt aux employs ce meuble magnifique.

Aussitt il vida dans l'lgant portefeuille ses poches de littrateur
bohme; il y mit toutes ses notes; ses posies fugitives, madrigaux,
bouquets  Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles  la main;
ses essais dramatiques consistant en trois titres de comdie, un
prologue de drame, et un plan de vaudeville; enfin les trente premiers
feuillets d'un roman raliste, les _Coliques de miserere_.

Mais il ne lui vint pas  l'ide d'y glisser quoi que ce ft de ses
fournitures.

Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns
prtendent que les employs de l'quilibre ne craignent point
d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur
usage priv, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux.
Jamais on n'a pratiqu de razzias de ce genre  l'quilibre, et les
employs aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de
l'administration que d'en emporter une seule feuille chez eux.

Le lendemain, arriv avant tout le monde, Caldas se hta de prparer
son travail, et, sur le coup de deux heures, il fut heureux d'inscrire
sur la premire chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement
il inscrivit:

DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris.

DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris.

DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau.

DUBOIS, Abel-Gontran-Zacharie-Apollinaire, 59 ans, paveur, Lyon.

Il commenait  inscrire le cinquime DUBOIS, dont le prnom tait
Abile, quand un ah! ah! qui exprimait tout  la fois le
dsappointement et le mpris, lui fit tourner la tte.

M. Rafflard, les bras croiss, tait derrire lui:

--Malheureux, quelle besogne faites-vous l? lui dit ce commis
principal.

Caldas tait fort satisfait de son ouvrage; il avait crit, en gros de
sa plus belle anglaise, d'une criture qui et ravi les imprimeurs du
_Bilboquet_.

Elle ne ravit pas M. Rafflard:

--J'avais bien raison de me dfier de vous, continua-t-il;
regardez-moi ces chemises, sont-elles prsentables?

--Que leur manque-t-il, s'il vous plat? demanda Caldas vex.

--Ce qui leur manque! riposta le commis principal, tout. Le nom de
famille doit tre en grosse btarde, le prnom en coule moyenne,
l'ge en lettres moules, la profession en ronde, et le domicile en
cursive.

Caldas posa sa plume avec un profond dcouragement.

---Je ne suis que bachelier s lettres et s sciences, dit-il,
licenci en droit; je ne sais pas encore toutes ces choses.

--Eh bien, il faut les apprendre, rpondit schement M. Rafflard. Vous
avez votre ducation  refaire. Dornavant, vous vous contenterez de
prparer les chemises.

Oh! comme il fut humili, le pauvre Caldas, si humili que, prenant 
part le jeune Basquin, il le conjura de vouloir bien lui donner
quelques leons de pleins et de dlis.

Mais Basquin ne donne pas de leons.

--Je ne suis pas matre d'criture, dit-il, je me suis donn le petit
talent que j'ai pour attraper quelques travaux supplmentaires qui ne
sont pas mal pays; je ne saurais pas enseigner; d'ailleurs toutes mes
soires sont consacres  _la poule_. Mais je tiens votre homme; je
vais vous conduire au pre Coquillet, le doyen des
expditionnaires-calligraphes et la plume la plus magistrale de
l'administration.

Caldas sortait, prcd de l'obligeant Basquin, lorsque, dans le
corridor, il fut arrt par M. Ganivet, son chef de bureau:

--Monsieur Caldas, dit, cet homme si poli, recevez mes compliments
sincres: nous savions dj que nous avions acquis en vous un homme de
talent, nous savons aujourd'hui que nous avons acquis en mme temps un
travailleur.

       *       *       *       *       *




XX


Le bureau de M. Coquillet est situ au troisime tage de l'aile nord,
 l'extrmit du corridor S. Ce bureau, qui dpend d'un service hors
cadres, la commission des rapports, est fort petit. Deux employs
cependant y tiennent  l'aise en se serrant.

Le collgue de M. Coquillet est un vieux commis d'ordre, fort connu 
l'quilibre, le bonhomme Cassegrain. Dbris d'un autre ge, c'est lui
qui usera au ministre la dernire manche de lustrine.

Ce vieillard croit avoir des ides; il passe une partie de ses nuits 
les rdiger sous la forme de projets dont il accable Son Excellence M.
le Ministre.

La pice o travaillent les deux vieux employs est la plus sombre du
btiment; aussi y a-t-on install le prince des calligraphes.

Le prince des calligraphes, M. Coquillet, est un vieillard
compltement idiot. Hors une belle criture, il ne voit pas de quoi
peut se vanter un homme. S'il est surpris d'une chose, c'est de ne pas
tre ministre, lui qui  main leve dessine autour de lettres d'une
admirable rectitude les plus merveilleuses arabesques. Il s'en console
cependant, et il est heureux, lorsque, dans ses six heures
rglementaires, il a couvert une page de parchemin de caractres 
faire briser ses planches  un graveur de lettres.

La placidit de ce brave homme est inaltrable; il est naf et doux;
la puret de ses moeurs lui a laiss quelque chose d'enfantin dans
l'imagination et presque sur le visage.

Coquillet est un homme de taille moyenne, ni gras ni maigre, il a la
joue rose, son gros oeil bleu-mat ne dit absolument rien; c'est bien
la fentre de son esprit. Son teint uni et clair vous dirait sa
sobrit d'anachorte. Ses cheveux jadis blonds ne sont pas encore
tout  fait gris.

Sa mise simple, mais propre, indique un homme soigneux; c'est  la
brosse qu'il use ses redingotes. S'il fait quelques frais de
coquetterie, c'est pour ses mains blanches et poteles dont il tire
vanit.

Il marche difficilement, parce qu'il souffre des pieds. Au pied gauche
surtout il a un cor qui lui cause d'intolrables douleurs quand le
temps doit changer. C'est pour cela qu' la place de ce cor il fait
faire un gousset  sa chaussure.

Coquillet parachevait une lettre majuscule, lorsque Basquin entra
suivi de Caldas.

Le vieux calligraphe aimait Basquin, un lve qui lui faisait honneur.
Aussi il l'accueillit avec joie.

--Mastro, lui dit Basquin, voici un disciple que je vous amne. Dame,
il n'est pas fort, il ne sait pas distinguer la ronde de la cursive.

Coquillet leva les yeux au ciel.

--Comment peut-on, disait ce regard, admettre de pareilles gens au
ministre de l'quilibre?

--J'avoue mon ignorance, fit Romain en s'inclinant, mais on m'a fait
esprer, monsieur, que vous voudriez bien me donner des leons.

--C'est avec plaisir, rpondit le calligraphe, d'un ton de fausse
modestie, que je mettrai  votre disposition tout mon petit savoir.

Alors, sans doute pour blouir son nouvel lve, M. Coquillet sortit
de son tiroir quelques spcimens de son talent. Vritablement c'tait
magnifique.

--Hein! comme c'est pur! dit Basquin en faisant admirer la dlicatesse
de certains dlis.

--Oui, c'est passable, rpondit le bonhomme; peut-tre arriverez-vous
 ce rsultat d'ici  quelques annes, si vous avez des dispositions
naturelles.

--Il n'en a aucune, reprit Basquin.

--Ah! dit M. Coquillet, c'est fcheux, trs-fcheux; je ne pourrai
tout au plus vous donner qu'une bonne criture de bureau, mais une
bonne criture vous est absolument ncessaire.

Et sur ce, le vieux calligraphe entreprit de dmontrer les profits
d'une belle main:

Les incapables seuls prtendent qu'une belle cursive est un signe de
btise. La mauvaise criture de Napolon Ier a fait beaucoup de tort 
la France. Des gens bien dous se sont gt volontairement la main
pour imiter l'abominable griffonnage de ce grand homme. C'est sous ce
rapport surtout que les tudes en France sont d'une choquante
infriorit. A quoi pense donc le ministre de l'instruction publique?
On peut tre reu bachelier avec une copie presque illisible. On
dforme la main des enfants  leur faire imiter des caractres
trangers, comme si on ne pouvait pas crire le grec en belle coule.
En cela nous sommes encore victimes des Anglais, qui ont dbarqu sur
nos ctes leurs abominables plumes mtalliques: la plume de fer a tu
la calligraphie.

--Elle l'a tue, continua en s'animant M. Coquillet, mais la plume
d'oie n'en restera pas moins l'outil de l'homme de talent.

--Cependant, reprit Basquin, j'ai vu faire de jolies choses avec des
plumes de fer.

--Quoi! vous aussi, vous, la gloire de mon cole! O allons-nous, mon
Dieu! o allons-nous?

Coquillet se leva sur ces paroles, et s'adressant  Caldas:

--Il faut avant tout que je voie ce dont vous tes capable;
asseyez-vous sur ma chaise, et crivez-moi quelque chose.

Caldas prit place devant le pupitre de Coquillet, qui se retira pour
causer avec Basquin dans l'embrasure de la croise.

Le sous-main du prince des calligraphes attira l'oeil de Romain. Ce
sous-main disait l'homme lui-mme; c'tait le confident indiscret,
sinon de ses penses (Coquillet ne pense pas), du moins des sensations
qui avaient travers  un moment donn le vide de son cerveau. Ce
sous-main disait les agitations de son me, ses rveries, ses
passions.

En haut, dans un angle, on apercevait une maison et un arbre excuts
au trait: ce jour-l Coquillet rvait villgiature. A ct, perdu dans
des paraphes, on y distinguait un cheval et un chien: on avait parl
chasse devant Coquillet.

Il y avait des voles d'oiseaux de paradis, et de ces ttes bouffies,
spcialit des matres d'criture; des bouts de phrases commences
indiquaient que Coquillet avait essay une plume nouvelle; ces mots:
_Monsieur le Ministre et Son Excellence_, se trouvaient rpts une
vingtaine de fois.

Au centre de ce monument curieux dans son genre, et comme la
dclaration des principes de cet aptre de l'criture, Caldas lut ces
deux versets de l'vangile du calligraphe:

              Il n'est pas donn  tout le monde
                     de savoir crire;
                   Ce don vient de Dieu


                    Soyez bni mon Dieu
                        et faites
                que je conserve longtemps
                        ma main.

Romain fut bloui, et il osa commettre une action peu louable.

On ne le regardait pas, il saisit un canif, dcoupa ces deux phrases
dans le papier du sous-main, et les fourra dans sa poche.

Je publie ce fac-simile, fort infrieur  l'original; je n'ai pas
hsit  profiter de l'abus de confiance de mon ami pour prouver au
lecteur mon grand amour de la vrit.

--Eh bien, avez-vous fini? demanda Basquin a Caldas.

--Encore un instant, rpondit celui-ci; et d'inspiration il crivit ce
quatrain, dans le got des pitaphes anticipes dont il enrichit les
colonnes du _Bilboquet_:

    Du plerin demain je prendrai les coquilles,
    Si Dieu veut m'accorder la main de Coquillet.
    _Pinxit_ rageait devant ces pages sans coquilles,
            _Pingebat_ se racoquillait.

--Voil! s'cria Romain fort satisfait, en prsentant son oeuvre  son
futur professeur; et il attendit l'effet.

Mais l'effet ne rpondit pas  son esprance. Coquillet n'y vit que
quatre lignes de grandeurs ingales et abominablement mal crites.

Basquin dcouvrit que c'taient des vers: mme il pntra la pointe
finale et essaya vainement d'en donner la clef au prince des
calligraphes.

Une seule chose l'intriguait: quels taient ces messieurs _Pinxit_ et
_Pingebat_ qu'on accusait de jalouser le talent de son matre?

--Je connais pourtant ces noms-l, murmurait-il, j'ai vu a quelque
part!... Ah! j'y suis... ce sont des artistes qui font des tableaux.

--Des tableaux! rpondit Coquillet saisissant le mot au vol; j'en ai
fait aussi, et des chefs-d'oeuvre, j'ose le dire.

--Bah! fit Caldas tonn.

--Je les ai vus, affirma Basquin, qui s'amusait du quiproquo; il a
fait les frais de cadres magnifiques; c'est le plus bel ornement de
son logis.

--Et ces tableaux sont de M. Coquillet?

--Certainement, ils sont de moi, reprit Coquillet bless au vif; j'y
ai runi un spcimen de toutes les critures connues, et je dfie
personne d'en faire autant.

--Je vous crois, rpondit Caldas; vous tes, monsieur Coquillet, le
Raphal de la calligraphie.




XXI


Cassegrain, l'homme qui envoie des projets  Son Excellence, n'avait
pas ouvert la bouche pendant la visite de Caldas au calligraphe.

Tous les penseurs sont silencieux.

Romain sorti, il prit des informations sur ce jeune homme. Elles
furent brillantes; on lui apprit qu'il tait protg par un personnage
influent, qu'il tait de premire force au billard, qu'il recevait des
mandats rouges de sa famille, enfin qu'il tait un des hommes d'tat
du _Bilboquet_.

--Un journaliste, pensa-t-il, c'est mon affaire! Je lui ferai part de
mes plans, et, puisque le ministre n'en tient pas compte, j'en
appellerai au tribunal de l'opinion publique.

En consquence, lorsque Caldas vint demander  Coquillet une premire
leon d'criture, Cassegrain l'accapara.

--J'aurais  vous parler, lui dit-il; j'ai l (il montrait d'pais
cahiers de papier) de quoi changer la face de la France; c'est
l'oeuvre de ma vie, le rsultat de trente annes de mditations. Je
vous dirai tout, vous imprimerez ces mmoires, si vous voulez: et mme
si vous l'exigez, je vous en abandonnerai toute la gloire et tout le
profit. Je ne veux, moi, que le bonheur de ma patrie.

--De quoi s'agit-il? demanda Caldas intrigu par ce dbut.

--Je vais vous livrer mon secret. Nous sommes seuls, car Coquillet ne
compte pas. Nous avons du temps devant nous, je puis parler. Mais
avant, dites-moi, aimez-vous l'administration?

--Certainement, rpondit diplomatiquement Romain, puisque j'y suis
entr.

--Ce n'est pas une raison, mais peu importe. Vous avez pris le parti
le plus sage. Il n'y a qu'une carrire dans notre pays,
l'administration. On dit que le Franais est lger, rieur, badin;
c'est faux. Le Franais est employ. L'administration mne  tout.
Elle vous fera faire un beau mariage ou vous donnera la rdaction en
chef d'un grand journal. Soyez fier d'tre employ, vous tes un des
deux cent mille souverains de la France. Il peut y avoir une royaut,
une rpublique ou un empire; en ralit c'est le bureau qui rgne.

--Il a lu M. de Cormenin, pensa Caldas.

--Maintenant, continua Cassegrain, reste  savoir pourquoi les
administrations qui gouvernent semblent infrieures  l'arme qui nous
obit en dfinitive. Vous ne vous en doutez pas, vous tes trop jeune.
Eh bien, je vais vous le dire. Tout gt dans l'uniforme. Il nous faut
un uniforme.

--Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pense revtu de l'habit vert
des acadmiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forts.

--Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit
Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un
employ? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le
distingue du bourgeois. Compltez-le. Donnez-lui un kpi, un bonnet 
poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son
importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai propos pour le ministre
de l'quilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon
de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes,
passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes
entre-croises; l'pe d'acier et le claque  plumes blanches: qu'en
dites-vous?

--Je dis que ce serait fort pittoresque.

--Vous avez trouv le mot, dit l'innovateur enchant; mais ce n'est
pas tout. J'ai l le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque
ministre  un corps d'arme. Qu'est-ce que le ministre? un marchal
de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre
alors. Partant de ce principe, l'expditionnaire est un simple soldat,
soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un
sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux
mots veulent dire la mme chose); un chef de bureau est un capitaine,
toujours administratif (capitaine, chef, mme tymologie, _caput_,
tte).

--Vous m'intressez prodigieusement, dit Caldas.

--Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua
Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai l de quoi enchaner  tout
jamais l'hydre des rvolutions. J'ai rsolu d'un seul coup le problme
jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme
l'oeuf cass de Colomb. Faites porter  chaque Franais l'uniforme de
sa profession, enrlez les citoyens, donnez une bannire  chaque
corps d'tat; vous aurez ainsi le rgiment des Boulangers et celui des
Couvreurs, le rgiment des Cordonniers, des Mdecins, des Marchands de
nouveauts, des Apothicaires et des Journalistes.

--Oh! oh! fit Romain.

--J'ai rv plus encore. A chaque Franais je donne un numro
matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des
registres de l'tat civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain;
appellations qui, soit dit en passant, n'veillent que des ides
triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou
monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est l, Monsieur, une des
invitables consquences de notre immortelle rvolution de 89; c'est
l'galit devant le chiffre.

--Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais
l'gal de celui qui a cinq francs.

--J'ai prvu l'objection, car je mets  la tte de cette France
nouvelle une administration universelle qui peroit les revenus de la
terre, de l'industrie et du travail, et qui donne  chacun tant par
mois.

--Dcidment, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin.

Et, sous un prtexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en
murmurant:

--Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous?

       *       *       *       *       *




XXII


On demandait un jour au duc d'Otrante:

--Que faut-il, Monseigneur, pour faire de la bonne administration.

--De l'exactitude, rpondit le ministre de la police, encore de
l'exactitude, toujours de l'exactitude!

L'exactitude, voil ce que demandait aussi le ministre de
l'quilibre. Malheureusement tous les employs taient inexacts; ils
sortaient bien le soir  quatre heures prcises ou mme avant; mais le
matin on ne les voyait jamais venir. Ils arrivaient, qui  dix heures
et demie, qui  onze heures, qui  midi.

Quelques-uns n'arrivaient pas du tout.

En prsence d'un tel abus, l'administration prit une mesure radicale.
Elle inventa la

            FEUILLE DE PRSENCE.

Cette feuille, qui a fait le dsespoir de Caldas et de beaucoup
d'autres, sert  constater l'arrive des employs. C'est une simple
feuille volante, enregistre et timbre au secrtariat, sur laquelle
un chacun, depuis le sous-chef jusqu'au dernier surnumraire, doit
apposer sa signature. On l'apporte  dix heures moins le quart dans
les bureaux;  dix heures sonnant elle est enleve.

Sont prsums manquants, et manquants par leur faute, ceux qui n'ont
pas sign. On relve soigneusement leurs noms sur un tat spcial
qu'on transmet  la fin du mois  la caisse du service intrieur.

Chaque absence emporte une amende de dix francs pour la premire fois,
de quinze francs pour la rcidive, et de vingt francs pour toutes les
autres.

Cette mesure prise, l'administration dormit tranquille.

Mais, hlas! il en est des abus comme de la mauvaise herbe, qu'on
coupe et qui repousse plus vite.

Qu'advint-il? Les employs de l'quilibre arrivaient avec une
exactitude exemplaire; ils signaient la feuille de prsence... et ils
allaient se promener le reste de la journe.

C'est alors qu'un secrtaire gnral ingnieux imagina la

FEUILLE DE SURPRISE.

Celle-ci vient  l'improviste,  toute heure du jour, mais surtout
quand il fait beau ou qu'il y a une revue au Champ-de-Mars. C'est
l'pe de Damocls suspendue sur la tte de tout employ qui _file_.
Le tour du chapeau n'y peut rien.

Il est vrai que le coeur maternel de l'administration semble rpugner
 ce guet-apens. On cite les annes o l'on a fait circuler une
feuille de surprise, et encore fut-ce sur la demande de chefs sournois
et pusillanimes qui ne pouvaient contenir par eux-mmes leurs
subordonns.

L'homme minent qui occupe aujourd'hui les fonctions de secrtaire
gnral de l'quilibre, lorsqu'il a l'intention de faire passer une
feuille de surprise, a toujours soin de l'annoncer la veille.

Aussi se plaint-on fort de sa svrit.

Mais qui dira les motions que donne aux employs la feuille du matin?

On peut s'en faire une ide en assistant  l'arrive du personnel.

Il faut aller s'installer un matin sous le pristyle du ministre de
l'quilibre, situ, comme chacun sait, dans le haut de la
Chausse-d'Antin. Il faut choisir au mois de janvier quelque jour de
dgel, lorsqu'il pleut  torrents et qu'on enfonce jusqu'aux genoux
dans le macadam.

Attention! voici que commence le

STEEPLE-CHASE

A LA FEUILLE DE PRSENCE

Le prix est de dix francs, non  gagner, mais  ne pas perdre.

Il est neuf heures.

Voici d'abord le bataillon des garons de bureau. Ils sont en
bourgeois; c'est dans l'intrieur seulement qu'ils revtiront leur
livre marron-clair. Ils arrivent lentement, par petits groupes; leur
extrieur trahit l'aisance; si leurs paletots ne sont pas lgants,
ils sont cossus, ce qui vaut mieux. Beaucoup portent la cravate
blanche, ce qui leur donne l'air de notaires; ils ont tous des
parapluies. Si quelques lambeaux de leur conversation parviennent
jusqu' vous, vous y distinguerez ces mots: primes, reports,
fin-courant.

Il est neuf heures et demie.

Un employ dbouche de la chausse. C'est le bon employ qui n'a pas
de montre. Il arrive une demi-heure trop tt, dans la crainte
d'arriver une minute trop tard. Vous croyez peut-tre qu'il va entrer
et faire cadeau de son temps  l'administration? Non, il aime mieux
user ses souliers  battre le pav.

Dix heures moins un quart.

Les employs srieux commencent  paratre  l'horizon. Ils vont plus
ou moins vite, suivant l'ge et en rapport inverse du grade. Un chef
de bureau ne fait pas sa lieue  l'heure. Parapluies sur toute la
ligne.

Dix heures moins cinq.

L'exactitude ne consiste pas  arriver avant l'heure, mais juste 
l'heure.

Voici l'employ exact. Ne pas confondre avec le prcdent, qui est
l'employ zl. Ces derniers venus sont srs de leur montre. La veille
au soir, ils ont constat qu'elle marchait toujours d'accord avec
l'horloge du ministre. Encore plus de parapluies.

Dix heures moins deux minutes.

Le steeple-chase prend des allures de plus en plus vives et
prcipites. Les parapluies deviennent rares. Au loin, dans toutes les
directions, apparaissent les retardataires. Ils vont au pas de course,
l'oeil fix sur l'horloge fatale, les coudes au corps, ils mnagent
leur respiration. Ils arriveront.

En voici quatre l-bas qui arriveront peut-tre. Ils sont lancs 
fond de train, rien ne les arrte, ni le ruisseau grossi ni la flaque
de boue.

Ah! celui-ci n'arrivera pas: il a heurt un commissionnaire; il y a eu
de la casse; il perd trois secondes, il est perdu!

Perdu celui l-bas que j'aperois sur l'omnibus. Il n'y avait pas de
place  l'intrieur, il s'est lanc sur l'tagre. Dix francs ou une
pleursie: il n'y avait pas  hsiter.

Il a fait coup double, perdu les dix francs et gagn la pleursie.

Rapide comme une flche, crott jusqu' l'chine, d'un bond cet autre
franchit les dix marches du pristyle, il est sauv. Merci, mon
Dieu!!!

Dix heures sonnent.

Tous ces drats qui fendaient l'air aux quatre points cardinaux
s'arrtent.

Tel le jockey distanc cesse de lutter.

Ils font volte-face et, d'un pas tranquille comme leur conscience,
s'acheminent  petites journes vers les cafs du voisinage.

Longtemps aprs l'heure encore on en voit poindre dans la brume, qui
s'arrtent aussi, ds qu'ils aperoivent le cadran officiel.

L'un, esclave de sa folie, a perdu cinq minutes  suivre--sans
espoir--un bas blanc bien tir.

L'autre a eu une explication le matin avec son pouse.

Ce dernier enfin, les pantalons retrousss jusqu'aux genoux, victime
de ses bottines vernies, a tripl son trajet  chercher les pavs
luisants o il devait poser le pied.

Tous ces vaincus vont rejoindre leurs confrres aux estaminets
d'alentour.

Caldas n'avait pas de montre, et la pendule de sa chambre garnie
s'arrtait quelquefois.

Une nuit que le thermomtre avait marqu dix-sept degrs au-dessous de
zro, elle s'arrta sur six heures du matin.

Lorsque Romain s'veilla, il faisait grand jour; mais comme l'aiguille
restait sur six heures, sa fainantise en profita pour faire un
nouveau somme.

Ce jour-l, il arriva  midi et demi au ministre.

--Nous vous avions cru malade, lui dit Basquin.

--Je me porte comme le Pont-Neuf, rpondit-il; et il raconta son
accident.

--Vous savez que vous avez encouru dix francs d'amende, dit M.
Rafflard.

--Comment cela?

--Vous n'avez pas sign la feuille, reprit Basquin; mais,
rassurez-vous, notre chef, qui est homme du monde, vous aura
certainement mis une excuse.

Caldas ouvrit de grands yeux, et Basquin lui analysa les petits moyens
mis en usage pour se soustraire  la tyrannie de la feuille de
prsence, la contre-partie des prcautions administratives.

--Car, dit Basquin, elle est ruse, l'administration, mais les
employs sont bien plus russ encore. Il y a donc deux moyens d'viter
l'amende: il y a le faux en criture publique, et la complaisance de
votre suprieur. Si vous nous aviez prvenus hier soir, j'aurais sign
pour vous ce matin.

--Oh! dit Caldas, c'est grave!

--Cela se fait dans beaucoup de bureaux, mon cher! Et je sais un chef
bien embarrass aujourd'hui. Il a fait ce mtier quinze ans lorsqu'il
tait commis, que peut-il dire maintenant?

--Je comprends, fit Romain; de l vient ce que vous appelez la
complaisance suprieure.

--Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui
ne craignent pas de pousser la longanimit jusqu' dclarer l'absent
autoris ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin...

--As-tu fini? s'cria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empche
de dormir et que tu arrives toujours  l'heure.

--M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse.

--Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je
vais droit au caf; l j'cris que je suis malade. Caldas en aurait d
faire autant.

--Pourquoi cela? demanda Romain.

--Parce que de deux choses l'une: ou vous tes excus, ou vous ne
l'tes pas. Si oui, que faites-vous ici? Si non, qu'y faites-vous
encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a rponse  tout. Le
commissionnaire cote 50 centimes, bnfice net: 9 francs 50 centimes.

--Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la prcaution
inutile, et l'administration joue toujours le rle de Bartholo.




XXIII


Le bruit s'tait bien vite rpandu dans le ministre qu'un rdacteur
du _Bilboquet_ s'tait faufil au bureau du Sommier.

Ce bureau, o l'amabilit de M. Rafflard attirait peu de monde, fut
ds lors assig. On y vit accourir tout ce que l'quilibre compte
d'embryons dramatiques et de chrysalides de journalistes.

Caldas dut renoncer  sa besogne pour donner des audiences. On lui lut
des vaudevilles, on lui lut des romans, on lui lut des pomes.

Tous ces affams de publicit lui auraient form, s'il l'avait voulu,
comme une petite cour. Il faisait un geste, on admirait; il ouvrait la
bouche, on riait d'avance; il ne s'tait jamais cru si drle.

On recherchait avec empressement les bonnes grces de cet homme
heureux qui avait un journal o dire du mal de ses camarades.

Caldas, qui tait modeste et qui n'avait aucune vocation pour l'tat
de confident littraire, fut bien vite assomm des lucubrations de
ces messieurs. Son air froid en rebuta quelques-uns; il renvoya les
autres, grce  quelques mots mchants; mais il en est deux dont il
lui fut impossible de se dbarrasser.

Ces deux obstins taient le pote Jouvard et l'aimable Sansonnet,
nouvelliste  la main par vocation.

Quoi que pt faire Romain, Sansonnet ne le lchait pas plus que son
ombre. Deux fois par jour rgulirement il venait le voir  son
bureau, et l'obsdait en lui offrant sans cesse des chopes, des
absinthes, des demi-tasses toujours refuses.

Outre que l'insidieux Sansonnet dsirait pouvoir faire parade de
l'amiti d'un _gendelettre_, il nourrissait le projet d'arriver par
Romain  connatre quelques clbrits, acteurs, actrices,
vaudevillistes; enfin et surtout, il esprait parvenir jusqu'au
_Bilboquet_ et orner de sa prose les colonnes de ce journal o il
s'tait jur d'crire, ou de mourir.

Non moins intresse et toujours pour le mme motif tait l'amiti de
Jouvard.

Ce pote, qui ne manque pas d'esprit, a eu le tort de chercher autour
de lui les sujets de ses couplets ou de ses satires. Si encore il
s'tait souvenu de ce mot profond d'un chef de l'quilibre:

--crasons les faibles!

Mais non, ce nigaud s'est attaqu  plus fort que lui; il a chansonn
son sous-chef, fait un quatrain,  imprudence! sur son chef de
division, et enfin ridiculis trois ou quatre gros bonnets par des
coq--l'ne en vers libres.

Si bien qu'il peut vivre cent ans, il sera cent ans expditionnaire.

Sa rputation est faite. Se dit-il un mot mchant, se fait-il un
mauvais calembour, tout de suite on l'en accuse. Qu'un sot sur le mur
blanc d'un corridor crive quelques injures, immdiatement on dit:

--C'est Jouvard.

Lui n'en est pas moins gai. Il rime toujours.

Caldas avait eu l'imprudente faiblesse de rire  une des chansons de
ce Juvnal bureaucratique.

Ah! comme il en fut puni!

Un beau matin, Jouvard, qui guettait l'occasion, pntra dans le
bureau du Sommier  un moment o Caldas s'y trouvait seul.

--Je me fie  votre discrtion, lui dit-il, et je viens vous lire une
posie en canif.

--Qu'est-ce que la posie en canif? demanda Romain vaguement inquiet.

--Tout simplement des vers monorimes en _if_. C'est une rminiscence
d'un genre qu'on cultivait sous la Restauration. M. Thiers, dit-on,
est l'inventeur de la posie en canif.

--Bah! dit Caldas.

--coutez, mon cher.

Et, avec une volubilit dont une crecelle donnerait une imparfaite
ide, Jouvard rcita ces vers:

          POSIE EN CANIF.

    Le voyez-vous, ce plumitif,
    Qui s'avance d'un pas massif?
    Voyez son oeil louche et furtif,
    Et son doux air de lnitif.

    Plus ple il est qu'un vomitif
    Et plus froid qu'un rcitatif.
    Son aspect rfrigratif
    Fait l'effet d'un soporatif.

    Devant ses chefs il est craintif
    Cent fois plus qu'un filou fautif
    Qu'on conduit devant le shrif
    Aprs un vol bien positif.

    Cet homme, peu rcratif,
    D'un faubourg de Caen est natif.
    Un vieux paysan processif
    Est, dit-on, son pre adoptif.
    Ce fait est trs-explicatif
    Et surtout significatif.

    Ce Normand, rien moins que naf,
    Se masque sous un air fictif;
    Sa btise n'est qu'un faux pif.
    Oui, son visage dormitif
    Ment comme une face de juif.
    Son oeil, rien moins qu'intuitif,
    Cache un esprit alerte et vif.
    Il affecte le ton plaintif,
    Mais nous connaissons son motif,
    Nous tous qui l'avons vu, pensif,
    Presser son front mditatif.

    Cet ambitieux spculatif
    Roule en son cerveau subversif
    Plus d'un projet rsolutif
    Pour lui trs-rmunratif.
    Attentif, dcisif, actif,
    Dou d'un sens pntratif,
    Il mdite un plan offensif
    Qui le fera grand, lui chtif.

    Et ce plan n'est pas vasif,
    Excessif, exagratif.
    Il est sr et facultatif,
    Et non le rve convulsif
    D'un sous-chef imaginatif.

    Ce Normand n'est pas expansif
    Ni certes communicatif,
    Encore moins dmonstratif.

    Mais, sans tre interrogatif,
    Je suis bien certain qu'un oisif,
    S'il tait insinuatif,
    Adroit, fin, interprtatif,
    Partant de son dispositif,
    Pour nous assez indicatif,
    Saurait son plan dfinitif.

    Mais laissons ce plan prsomptif.
    Lui, va vers son but effectif;
    Il va d'un pas sr, peu htif,
    Train continu, s'il est tardif,
    Sans penser modificatif;
    Nul obstacle lgislatif,
    Aucun dcret prohibitif
    N'auront d'effet corcitif.

    Rus, mais au superlatif,
    Sans heurter contre aucun rcif,
    Il saura guider son esquif
    Vers quelque port trs-lucratif.
    Matre alors, matre excutif
    Du grand corps administratif,
    Il n'aura plus l'air abusif
    Qu'il donne  son front maladif.

    Alors, pacha cumulatif,
    Incisif, acclratif,
    Vindicatif, expditif,
    Il quittera son ton passif.
    Nous qui l'avons vu subjonctif
    Nous le verrons impratif.

En achevant cette tirade que Romain avait bien essay d'interrompre
par des gestes de protestation, le pote Jouvard se laissa tomber sur
une chaise, sans force et sans haleine.

Caldas avait le mal de mer.

--Que le diable vous emporte! s'cria-t-il, avec votre posie en
canif.

--Je tiens aussi la posie en grattoir, reprit l'mule de M.
Belmontet, et il recommena avec une volubilit nouvelle:

       POSIE EN GRATTOIR.

    Venez, et je vous ferai voir
    Un flagorneur de tout pouvoir:
    Ce petit homme en habit noir,
    C'est mon chef... et mon teignoir.
    Figure en lame de rasoir,
    Il porte sa morgue en sautoir.
    Quand les dignits vont pleuvoir,
    Il est toujours sous l'arrosoir.
    S'agit-il de se bien pourvoir,
    Aucun ne se fait mieux valoir;
    Il sait manoeuvrer l'encensoir.
    Aussi l'avons-nous vu s'asseoir
    Rapidement sur le juchoir,
    Quand plus d'un, qui devrait avoir
    Sa place, fait encor trottoir...


C'est tout ce que put supporter Romain.

Il sauta  la gorge de son adversaire.

--Tais-toi, lui dit-il, misrable, je vois o tu veux en venir. C'est
la publicit du _Bilboquet_ que tu dsires.

--Oh! si vous vouliez, vous, dit Jouvard, tremblant de crainte et
d'espoir.

--Tes vers passeront dans le prochain numro, mais  une condition:
c'est que tu ne m'en liras plus jamais.

--Je le jure!

--Il y aura au moins pour six francs de copie, pensa Caldas, mais je
les ai bien gagns.




XXIV


Dans le bureau voisin, spar de celui du Sommier par une simple
cloison, Caldas, du matin au soir, entendait un bruit discordant de
querelles.

Les rcriminations et les gros mots clataient tout d'un coup comme
des bombes et rveillaient les chos somnolents de la galerie. La
dtonation des poings violemment frapps sur la table faisait
tressaillir M. Rafflard; puis c'taient des bruits de porte ouverte
avec violence, de fentre referme avec fureur.

Caldas alla aux informations, et son enqute lui rvla encore une des
petites misres de la vie administrative.

Ce bureau tapageur est celui de la Vrification.

Dans cette pice sont rivs cte  cte deux hommes aussi diffrents
de caractre, d'humeur et d'esprit que de temprament; chien et chat,
si vous voulez.

Naturellement ils en sont venus  se har de cette haine froce des
forats compagnons de chane dont le caractre ne sympathise pas.

L'un tuera l'autre, soyez-en srs, si on ne les spare,--et on ne les
sparera point.

Le premier de ces employs est lymphatique; le second est sanguin.

L'un est habituellement froid, maussade, compass; l'autre est gai,
vif, remuant; tous deux ont l'humeur ingale, mais en sens contraire.
Quand l'un est bien dispos, l'autre est dans ses mauvais quarts
d'heure, et rciproquement.

La temprature de la pice est le motif habituel des querelles.

L'employ lymphatique arrive d'ordinaire le premier, tout emmitoufl,
avec un triple tage de pardessus, un chle long pour cache-nez, un
plaid sur la poitrine, des bottes fourres et des gants de peau de
lapin.

Il a froid.

Il ajoute une bche ou deux au feu dj allum par le garon et
s'installe devant la chemine. De temps  autre il se lve pour aller
consulter un petit thermomtre plac derrire son bureau; il ne
commence  tre un peu  son aise que quand la temprature dpasse
vingt-cinq degrs.

Entre l'employ sanguin, sans cache-nez.

Il a chaud.

--On touffe ici, s'crie-t-il ds la porte, et il marche droit vers
la fentre qu'il ouvre  deux battants.

--Ah a! vous tes fou! dit le lymphatique, il y a sept degrs
au-dessous de zro.

--Allons donc! rplique le sanguin, il dgle, voyez plutt...

Et il montre son thermomtre; car il en a un, lui aussi, mais plac en
dehors de la fentre.

--Il dgle! a vous plat  dire; mais moi, je meurs de froid.

--Parbleu! vous n'tes pas un homme, vous tes un ver--soie!

--Et vous un ours blanc!

--C'est du lait d'amandes douces que vous avez dans les veines!

--Et vous, avec votre face rouge, on dirait toujours que vous avez bu!

--Monsieur Gillet!

--Eh bien, monsieur Lambrequin?

La querelle s'envenime, et le lymphatique Gillet s'lance vers la
fentre.

--Je vous dclare, s'crie-t-il, que je veux la fermer.

--Et moi, je vous affirme qu'elle restera ouverte.

Le pauvre Gillet, qui n'est pas le plus fort, retourne tristement  la
chemine qu'il emplit de bois  incendier le ministre.

--C'est dgotant, ma parole d'honneur! murmure-t-il, c'est  donner
sa dmission.

Et il rendosse successivement tous ses pardessus, tandis que
Lambrequin, qui se met en bras de chemise, lui dit d'un ton goguenard:

--Dites donc, si vous voulez ma redingote?...

Gillet prend sa revanche  chaque fois que sort Lambrequin qui ne peut
pas tenir en place.

Il ferme tout hermtiquement, et comme le bois est  discrtion, il a
vite rtabli une temprature de serre-chaude.

L'instant d'aprs, au retour de Lambrequin, la serre-chaude redevient
une glacire.

Qu'on s'tonne aprs cela du coryza chronique de l'employ Gillet!

A ces brusques variations de temprature un thermomtre ne rsiste
pas.

L'instrument de Gillet, qui oscille perptuellement entre le climat de
la Sibrie et celui du Sngal, a besoin d'tre renouvel toutes les
six semaines.

--Mais pourquoi ne change-t-on pas de pice l'un de ces deux
malheureux? demanda Romain.

--On s'en garderait bien! lui fut-il rpondu; la devise de
l'administration est celle de Louis XI: Diviser pour rgner.

Grce  cette politique habile, on brle dans ce bureau, bon an mal
an, quinze voies de bois.

Il y fait un froid de loup.




XXV


Les armes en marche ont de tout temps t suivies par des bandes
nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre
et de prosprer de la paye du soldat, si minime qu'elle soit.

Sous le feu des canons russes de Sbastopol, ces bohmes du ngoce
avaient bti toute une ville de planches et de toile cire; ils
taient  Magenta et  Solfrino; ils ont suivi nos soldats jusqu'au
Mexique.

Eh bien! le ministre de l'quilibre, comme tous les ministres, a
aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bnie de Jacob a le
privilge exclusif de cette industrie.

L'administration, certes, n'est point chiche d'articles de bureau;
elle en donne  bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours
au ministre des marchands de plumes et de crayons qui font des
affaires d'or.

Il est vrai que ces marchands sont des marchandes.

Caldas fut trs-surpris lorsque pour la premire fois il vit une jeune
et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier,  l'heure o
le public n'entre pas.

Elle tait connue des employs, qui accueillirent avec une bonne
humeur galante cette distraction en jupons.

Les grivoiseries de Grondeau l'effarouchrent peu, mais elle lui
vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expditionnaire paya
une quinzaine de francs au moins le dlicat plaisir de dbiter de
triviales gaudrioles  cette petite vertu.

Nourrisson, qui n'acheta qu'un pain de savon et un pot de pommade,
s'avisa d'tre aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis
vertement  sa place.

Basquin, qui tenait  dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de
plumes  trois becs (l'administration n'en donne pas).

Caldas lui-mme, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle,
s'aperut qu'il avait besoin d'une brosse  ongles.

Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'isralite fut sortie, il
ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espce de
ngociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte.

--Car il me parat vident, continua-t-il, que le commerce n'est pour
elles qu'un prtexte, et que ce n'est point seulement pour leurs
crayons qu'elles cherchent un acheteur.

--Il faut faire aller le commerce, dit Grondeau.

--Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais
dans les bureaux je dis, moi, qu'elles dtournent les employs de leur
travail, quand elles ne les dbauchent pas. Et enfin, qui vous dit
qu'elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre
administration?

--Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payes par les
journaux belges?

M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua 
Romain que les dispositions peu favorables du commis principal 
l'gard de la postrit fminine d'Abraham date de certain jour o il
acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui taient
en coton.

Mais il y a des marchands plus srieux et bien autrement dangereux
pour les employs; ce sont les marchands  temprament.

Pour le crancier, l'employ fut toujours le client de prdilection;
avec lui les chances de pertes sont presque nulles.

Apporte-t-il quelque mauvaise volont ou quelque ngligence 
acquitter ses dettes, l'opposition aux appointements est l qui le
remet vite dans le droit chemin.

Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils
rciter leurs boniments dans les bureaux de l'quilibre.

C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un
cahier de modles pour ceux qui dsirent des pendules. Il vend 
raison de cent sous par mois, au prix de cent cus, de belles et
bonnes montres en or de soixante francs.

Il y a le courtier en librairie, le plus mal vtu de tous, qui place
les ouvrages en souscription; il vend les livres qui ne se vendent
plus, la collection de l'_Observateur religieux_, les cent vingt
volumes de l'_Encyclopdie des cuisiniers_, et fait les abonnements au
_Moniteur des sages-femmes_. Il propose encore les ouvrages  prime,
productions remarquables qui donnent droit  un dner  deux francs au
Palais-Royal,  un gilet de flanelle, et  une entre  la salle
Valentino.

Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous
livrer, au prix que vous coterait un grand cr de Bourgogne,
d'excellent petit mcon rcolt  Argenteuil.

Ces enjleurs soufflent  l'oreille des employs besogneux la
tentation du crdit. S'il est timide, ils le rassurent par la longueur
des chances.

Lorsque, avant de faire une dpense inutile, et ce sont les plus
entranantes, le pauvre garon pse et soupse son budget, ils
l'tourdissent sur l'avenir, ils font luire  ses yeux des ressources
inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des
gratifications sur lesquelles il ne faut, hlas! gure compter.

Ces audacieux l'endoctrinent de thories tranges. Ils affirment que
le crdit pose un homme, et qu'on est considr en raison directe de
ce que l'on doit.

Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais
pour cette chane d'or qui fait si bien au gilet.

Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au dtail.
On a toujours de l'conomie  acheter en gros.

Prenez ces livres  prime; rien que la prime en reprsente la valeur,
et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!

Et l'employ se laisse sduire. Il achte sous prtexte qu'il payera 
la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus
mauvais.

On en a vu, hlas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les
oprations irrgulires qui conduisent au dficit chronique et 
l'abme.

Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de
dsordre en partie double.

Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il tait sans
argent, le dmon lui apparut sous les traits du courtier en
horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de
billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propritaire
d'une superbe montre, dont le soir mme l'administration du
Mont-de-Pit de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.

Il n'y a que le premier pas qui cote. Ravi d'avoir dcouvert ce moyen
de battre monnaie, Chabannette eut trs-souvent envie de faire des
parties fines.

Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments
d'optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout
ce qu'on lui proposa.

Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix
francs, l'un dans l'autre.

A la dixime partie fine, Chabannette s'aperut que son revenu tait
diminu des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la
pte et la niche. Il est vrai que ses appointements n'taient
hypothqus que pour trois ans.

Vivre trois ans avec six cents livres par an, tait-ce possible? A
partir de ce moment, Chabannette renona aux parties fines, mais il
fut rduit  continuer d'acheter pour vivre.

Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalit de ses revenus et
au del. Il achte avec dsespoir, il ne peut plus s'arrter sur cette
pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de
la ncessit, lui crie: Achte... et il n'a pas cinq sous dans sa
poche.

Si la dette est le signe manifeste de la prosprit d'un homme, on
peut dire que Chabannette a un bel avenir.

       *       *       *       *       *




XXVI


Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrtrent
prcisment sur cette phrase  l'article _Prisons_:

Sur cent dcs de prisonniers, soixante-quinze ont lieu dans les
trois premiers mois de la dtention. Cette premire priode constitue
le temps critique du rgime claustral. Beaucoup de tempraments n'y
rsistent pas; mais pass ce terme fatal, la vie moyenne des
pnitentiaires excde de trois ans et quatre mois la vie moyenne du
reste des habitants de la France. Cet admirable rsultat est d, on
peut le dire hardiment,  l'existence sobre et rgle du dtenu, et
l'honneur en revient  la sollicitude si claire de l'administration
suprieure.

Ce petit alina pouvanta Romain.

--videmment, se dit-il, je suis dans la priode critique. Le malaise
gnral que j'prouve, je l'attribuais  l'ennui. Je m'abusais: c'est
que je ne m'acclimate pas.

Il se regarda dans la glace, se tira la langue  lui-mme et se tta
le pouls.

--Certainement, dit-il, je n'irai pas trois mois.

Alors il se prouva qu'il tait prudent, puisqu'il avait la faiblesse
de tenir  la vie, de renoncer  la carrire administrative. Il y
perdrait cent francs par mois, c'est vrai; mais que n'y gagnerait-il
pas en revanche?

D'abord il ne s'ennuierait plus abominablement, comme il le faisait
depuis son entre au ministre.

Il pourrait tre seul quelquefois, et ne serait plus condamn  cette
ternelle cohabitation qui devient insupportable  la longue et fait
trouver hassables les gens que nous sommes le plus disposs  aimer.

N'a-t-on pas entendu dire que des marins, partis les meilleurs amis du
monde, en arrivaient, aprs six mois de navigation,  changer des
coups de couteau.

Or, Romain tait las de naviguer sur le mme bord que Grondeau, que
Rafflard, que Sansonnet et que Jouvard le pote.

Il savait bien que la pauvret l'attendait, qu'il aurait la
maldiction de sa famille. Mais il tait rsolu  tout supporter.

Il comptait d'ailleurs s'arranger une existence heureuse, gay de
petits bonheurs ngatifs; et certes au ministre, pendant un mois, il
avait fait provision pour l'avenir de ces jouissances peu coteuses.

Pourrait-il connatre le spleen dsormais aprs la besogne
affadissante  laquelle il avait t condamn?

Il lui semblait aujourd'hui qu'il et cout sans biller une
confrence de M. Frdric Morin.

Le matin il se lverait tard; en se roulant paresseusement sous ses
couvertures, il se dirait: Voici l'heure d'aller au bureau! Rafflard
patauge dans la boue, Basquin sera malade.

Dans l'aprs-midi, autres flicits.

Peut-tre ne djeunerait-il pas; mais s'il djeunait, il ne ferait pas
sa cuisine lui-mme, il mangerait au restaurant, et il ne serait pas
expos par distraction  boire son encrier.

Il irait, il viendrait; il ne serait point clou sur sa chaise, comme
un tailleur sur son tabli; il ne ferait plus,  force de rester
assis, des genouillres  son pantalon, ce qui empche un jeune homme
de se produire avantageusement dans le monde.

Enfin dans les beaux jours il vivrait au grand air, et se griserait de
soleil dans la campagne de Paris.

--Voil donc qui est dcid, conclut-il; je patiente jusqu' la fin du
mois; je touche mes appointements, et je dis  l'administration: Tu
n'auras pas mes os! Avec mes cent francs je me lance dans la haute
industrie. Heureusement je n'ai plus beaucoup  attendre. Nous sommes
le 29, et c'est aprs-demain.

LE JOUR DE L'MARGEMENT

Il n'y a que douze jours d'margement dans l'anne administrative, un
par mois.

C'est dommage. C'est le seul jour qui offre quelque agrment.

Aussi comme ils soupirent aprs, les employs de l'Equilibre! Comme
ils comptent avec impatience,  l'instar des coliers  l'approche des
vacances, les heures qui les sparent de ce fortun moment! Ds le
premier du mois, il y en a qui disent:

--Allons! dans vingt-neuf jours nous toucherons!

Toucher!... c'est la fin de l'employ sur cette terre.

Toucher!... Que les deux syllabes de ce mot sont caressantes pour
l'oreille du bureaucrate!

Aussi,  l'quilibre, ne dit-on pas: le jour de l'margement, c'est
le terme officiel; on ne dit pas: la paie, comme dans le btiment;
on ne dit pas: la solde ou le prt, comme dans l'arme. Non, comme
l'ouvrier parisien et comme la grisette, l'employ de l'quilibre dit:

        LA SAINTE TOUCHE

Oh! SAINTE TOUCHE, qu'il est doux de clbrer le jour de votre fte!
Comme il est bon de sentir dans sa poche frtiller vos mdailles!

SAINTE TOUCHE, venez  mon aide! dit le pauvre diable qui vient de
voir filer sa dernire pice de cinq francs.

SAINTE TOUCHE, secourez-moi! voici mon pantalon qui s'effrange, mes
souliers qui clatent de rire, et mon chapeau qui rougit, le tratre.

SAINTE TOUCHE, soyez-moi propice! vous savez avec quelle impatience ma
femme attend cette jolie robe de soie qui plaira tant  son cousin
Alfred, cette robe de soie qui me ramnera peut-tre un quart de lune
de miel.

SAINTE TOUCHE, coutez-nous! le propritaire s'impatiente, le
restaurateur ne veut plus faire crdit, le limonadier demande de
l'argent.

SAINTE TOUCHE, priez pour nous! les cranciers hurlent  nos chausses.

SAINTE TOUCHE, ayez piti de nous!

SAINTE TOUCHE, exaucez-nous!

Sainte Touche a entendu toutes ces voix plores qui criaient du fond
de l'abme...

Et c'est aujourd'hui le jour de sa fte.

Ds hier les employs taient plus frais, plus gais, plus dispos;
beaucoup ont parl de travailler, quelques-uns mme ont essay de se
mettre  la besogne.

Tous btissaient leurs chteaux en Espagne; ils dpensaient l'argent
de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs
petits calculs sur un coin de leur sous-main.

Ceux qui ont des dettes s'ingniaient  trouver un moyen pour ne pas
les payer. C'est  quoi on songe toujours quand on vient de recevoir
de l'argent.

Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie.

Ce matin ils sont tous arrivs  l'heure; il n'y avait pas de
retardataires; il n'y avait pas de malades.

Braves employs! ils n'ont pas de bouquets  leur boutonnire, comme
les noceux de campagne, mais leur figure est endimanche.

La bienveillance est  l'ordre du jour; l'employ lymphatique et
l'employ sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est
presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre
l'administration.

L'htel du ministre mme semble avoir chang d'aspect; la figure du
portier est moins rbarbative; les corridors sont moins sombres, les
cours moins humides, les vitres moins poussireuses.

Comme on voit bien qu'on va livrer  tous ces rongeurs une tranche du
budget! Un nuage d'or a crev au-dessus de la maison.

Tombe, tombe, manne bnie que produit le contribuable!...

Il rit, il chante, il est en fte l'htel de l'quilibre; il est en
branle comme un campanile italien pour la sainte Madone;  tous les
tages le carillon de l'or dit sa chanson.

Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont
dserts; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on
descend, on s'appelle, on crie;  la porte aboie la meute des
cranciers qui flaire la cure.

Hallali! hallali!!!

Seul peut-tre au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste.

C'est son mauvais jour.

Le voyez-vous derrire sa grille, maigre, blme; son oeil a des
paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie  la journe.

Il grogne comme le dogue  qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui
arrache son or,  lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il
n'prouvait pas une douleur  l'me de voir s'enfuir tant d'argent. Il
est plus ple ce jour-l que l'homme dont on a coup les veines et qui
voit se tarir sa vie avec son sang.

Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des
paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le
saluent, les employs! comme ils sont obsquieux! comme ils se font
doux et petits garons en allongeant la main sous le guichet troit.

Tous ne viennent pas  la caisse, pourtant. Chaque bureau dlgue un
homme de confiance, d'une probit reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni
du reu de tous ses camarades, ne manque jamais cette plaisanterie:

--Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique.

Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Caf de
l'quilibre et s'y livre  d'interminables parties de billard.

Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il
revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misrable ne reparat
qu'au moment o quatre heures vont sonner.

Un hurrah salue son entre. On oublie ses torts en entendant le bruit
pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait,
tandis qu'il tablit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or,
les indiffrents en argent, et ses victimes moiti menue monnaie et
moiti billon.

Lorsque chacun a reu ses appointements, l'homme de confiance ne
manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est tromp de cent sous  son
dsavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se
chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des dsagrments
et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent.

La pice de cent sous ne se retrouve pas.

Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie:

--Je ne souponne certes, dit-il, la dlicatesse de personne, mais 
coup sr il y a un voleur ici.




XXVII


Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se
charge d'aller toucher les moluments de ses confrres. Comme les
autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille
d'margement. Basquin l'arrta.

--Vil surnumraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent
pas  ct de nous sur cet tat. Ils vont toucher eux-mmes  la
caisse.

--Pourquoi cette humiliation? demanda Romain.

--Parce qu'ici, rpondit M. Rafflard, les surnumraires ne comptent
pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des
appointements, vous les recevrez  titre gracieux de l'administration,
qui ne vous doit rien.

--Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas
comme les autres?

--Il est vrai, dit Grondeau, que vous n'en faites pas plus que nous.

--Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le
ministre de l'quilibre est le seul qui paye les surnumraires. Allez
donc voir  la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez  la
caisse, et estimez-vous encore trop heureux.

Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il
allait goter du budget pour la premire et dernire fois, lorsque la
porte s'entre-billa et une voix flte demanda:

--Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas?

Romain fit un bond; il venait de reconnatre le timbre argentin de
Mlle Clestine.

--C'est ici, fit Grondeau en quittant sa place; veuillez donc entrer,
Madame.

L'ingnue de Grenelle ne se le fit pas dire deux fois.

Elle avait une toilette trange et singulirement tapageuse. Un
chapeau noir en tulle avec une norme ros rouge ponceau sur le ct,
une robe  trente-six volants et un burnous gris-perle tranant sur
ses talons. Tout ce luxe sentait le temple  un quart de lieue, mais
Grondeau fut fascin.

--Caldas est un sclrat, dit-il tout bas  Nourrisson, a doit tre
une femme du grand monde.

--Je le crois, rpondit-il, elle sent l'eau de lavande ambre.

--Oh! que j'ai eu de peine  vous trouver, monsieur Caldas, fit
Clestine en minaudant, j'ai cru que j'allais _remporter ma veste_.
Personne ne vous connaissait ici. Heureusement j'ai rencontr un
garon complaisant qui m'a conduite au chef du secrtariat.

--A M. Le Campion? fit Romain pouvant.

--Je crois que oui, un vieux qui a une bonne balle de pre noble avec
son paravent comme dans _Michel Perrin_. En voil un qui a _allum son
gaz_ en me voyant. Faut dire que j'avais soign mon entre comme dans
le _pre de la dbutante_; je lui ai _vendu mon piano_, et me voil.

--Au fait, pensa Caldas, que m'importe! je m'en vais demain.

Pendant ce commencement d'entretien, Grondeau, d'habitude si familier
avec les dames, tait rest debout et dcouvert.

L'argot des coulisses, que parlait Mlle Clestine, lui imposait, et il
croyait y deviner le langage des castes privilgies o il n'est pas
admis.

Mlle Clestine avait fait d'un coup d'oeil l'inventaire du bureau.
Elle reprit en tutoyant Romain, oublieuse du dcorum qu'elle avait
arbor d'abord:

--a n'est pas d'une gaiet folle, ton bocal! C'est comme dans
_Pierrot bureaucrate_. En voil des cartons verts! Qu'est-ce qu'il y a
dedans, des souris?

--Les souris et les grces y logeraient, Madame, si vous y veniez
quelquefois, soupira Grondeau.

L'ingnue de Grenelle considra un instant le gros expditionnaire, et
se penchant  l'oreille de Caldas:

--Il me va,  moi, ce petit pre; il a l'air farce, c'est comme dans
_Roger-Bontemps_. Mais ris donc un peu, tu n'as pas l'air content.
J'ai t gentille pourtant, j'espre que je suis exacte.

--Comme une lettre de change, dit Caldas.

Mlle Clestine ne releva pas cette pigramme.

--Est-ce que nous ne _jouerons pas les filles de l'air?_
continua-t-elle; d'abord je dne avec toi, j'ai fait coller une bande
sur l'affiche: _relche pour cause d'indisposition._

--Saperlotte! fit Grondeau suffoqu, une actrice!!!  mes rves!!!

--Viens-tu, Romain? insista l'ingnue.

Comme ils allaient sortir tous les deux, la porte s'ouvrit derechef et
la tte carre de M. Krugenstern apparut.

--Monsir Galtas? demanda-t-il.

Romain, qui ne voulut pas initier davantage ses collgues  sa vie
d'intrieur, jugea  propos de donner audience  son tailleur dans le
corridor.

C'est un brave homme que Krugenstern. Quand il et appris que les
appointements de son client n'taient que de cent francs par mois, il
dclara qu'il se contenterait de dix pour cent.

--Suivez-moi donc  la caisse, dit Caldas  son tailleur et  son
amie.

Ils taient  peu prs aux trois quarts de l'escalier, lorsque Romain
s'entendit hler par une voix perante.

Il se retourna et se trouva face  face avec le critique Greluchet.

--Enfin, je te repince, s'cria ce littrateur, aprs t'avoir rclam
aux quatre vents du ciel. Il y a un mois que j'arrte tous les
passants dans la rue pour leur demander ton adresse.

--Et c'est le 31 qu'on te l'a donne, observa Caldas.

--A ne te rien cler, comme on dit  la Comdie-Franaise, continua
Greluchet, ce jour m'a paru propice. Mais quelle est donc cette belle
enfant?

L'ingnue se prsenta elle-mme. Au paletot de Greluchet elle avait
flair un homme de lettres, et ses grandes manires lui donnaient une
haute ide de son influence.

--Je suis Mlle Clestine du thtre de Grenelle, rpondit-elle en
avanant la bouche en coeur.

--Nous vous aurons un engagement pour le Vaudeville, affirma le
critique.

Et comme Caldas se remettait en marche, il suivit la bande.

Au guichet de la caisse il fallut attendre quelques instants.

Quand le tour de Romain fut venu:

--Votre nom? demanda le caissier.

--Caldas, dit-il.

Le caissier ouvrit un registre.

--Surnumraire au bureau du Sommier, n'est-ce pas?

--C'est cela mme.

--Eh bien, vous me redevez dix francs.

--Comment, comment cela? demanda Caldas, qui trouvait la plaisanterie
de mauvais got.

--Oui, dix francs,--une amende du 29.

--Soit, mais il me revient quatre-vingt-dix francs sur mes
appointements.

Le caissier haussa les paules.

--Vous savez bien, reprit-il, que le premier mois de vos appointements
est vers  la caisse des retraites, vous le toucherez dans trente-six
ans.

--Est-ce srieux ce que vous dites l? balbutia Caldas frapp au
coeur.

--Ne me faites donc pas poser, rpondit le caissier en refermant
brusquement son guichet.

Alors ce fut un terrible concert d'imprcations et de plaintes.

--C'est une abomination! criait Caldas, un vol manifeste! Gardez mon
argent, je vous en fais cadeau et ne remets plus les pieds dans cette
baraque.

Mais Caldas n'tait pas le plus indigne.

Qui peindra la fureur de Greluchet le critique? Son exaspration se
mesurait  la perte qu'il faisait; et il perdait  cette dconvenue
dix francs qu'il comptait emprunter  Romain, et un bon dner qu'il
tait sr de faire avec lui.

--Il faut leur faire un procs, hurlait-il, leur envoyer des
huissiers.

Krugenstern n'tait pas satisfait, mais il semblait supporter
philosophiquement son malheur.

Mlle Clestine, si elle fit une petite moue, reprit vite sa bonne
humeur.

Elle tira Caldas par la manche.

--Console-toi, lui souffla-t-elle dans l'oreille, Mont-Saint-Jean m'a
pay ma semaine ce matin, j'ai sept francs dix sous, c'est moi qui
t'invite.

Krugenstern,  son tour, prit Caldas  part. Il le conjura de ne pas
donner sa dmission, de patienter; et comme Romain lui faisait
observer qu'il ne pourrait rester trente jours sans manger, ce
tailleur-providence lui offrit sa table et lui glissa vingt francs
dans la main pour son argent de poche.

Dsarm par tant de gnrosit, Caldas lui promit de rester dans
l'administration.

A ce moment Romain entendit des rires touffs dans le corridor, et
dans la pnombre il aperut un groupe qui se tenait les ctes.

C'taient les bons petits camarades de bureau. Ils s'taient bien
gards de lui apprendre cette retenue du premier mois, afin d'avoir
l'agrable spectacle de sa consternation; et l'vnement avait dpass
leur attente.

C'est une mystification qu' l'quilibre on rserve toujours 
l'innocence du surnumraire.

Un nouveau personnage apparut tout essouffl. C'tait l'aimable
Sansonnet.

Ce bon jeune homme, qui venait de toucher ses appointements, avait
couru au bureau de Caldas pour l'inviter  dner. Ayant su qu'il tait
avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes  son cou pour ne
pas manquer cette bonne fortune de dner avec une femme de thtre.

--Je vous emmne, dit-il  Caldas.

--Je ne puis, rpondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs,
M. Greluchet, un de nos critiques minents, et monsieur....

--Mais j'espre, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me
feront l'honneur d'accepter mon invitation.

Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dner avec tant de gens
de lettres, prit le bras du tailleur pour se rendre au restaurant.




XXVIII


On ne se rsigne pas volontiers  perdre quatre-vingt-dix francs, et
un honnte homme n'a qu'une parole, mme avec son tailleur.

Voil pourquoi le lendemain retrouva Caldas  son bureau. Mais comme
il n'avait pas encore digr l'affront de la veille, il s'tait
procur les tables de mortalit de Dparcieux afin d'tudier la
question conomique des caisses de retraite.

Ce prcieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu
 l'ge de vingt-cinq ans (et Caldas les aurait  la Saint-Jean d't)
est de quatorze ans et huit mois.

--Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons
quelque autre statisticien.

Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour  tour
l'autorit, ne s'loignent gure que de quelques mois du chiffre de
Dparcieux.

--Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand
risque d'tre flambs! Mais non, j'en aurai le coeur net, je veux
rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et
quand j'aurai ma retraite (je suis dcid  vivre trs-longtemps) pour
vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai plus vieux que
le centenaire du _Constitutionnel_, et l'on mettra ma longvit dans
les faits-divers!

Cette rsolution prise, il concentra toute son intelligence  se
donner l'air et l'esprit bureaucratiques.

Pour commencer, il apporta un vieux paletot, dfrant enfin aux
observations de M. Rafflard, qui,  plusieurs reprises, avait paru
choqu de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits
neufs.

Le vtement de travail, en effet, est aussi ncessaire  l'employ
qu'au canotier la vareuse.

Il n'est pas riche, l'employ, en gnral, et il lui faut faire des
miracles d'industrie pour n'avoir pas des chapeaux trop gras avec des
appointements si maigres.

Il est presque toujours trs-propre. A le voir dans la rue on ne
devine pas sa gne priodique. Il a chane d'or vrai ou faux au gilet,
sa chaussure est soigneusement cire, et si son couvre-chef laisse 
dsirer, c'est que les chapeliers n'ont pas imagin encore de vendre
les chapeaux soixante francs, payables  raison de deux francs par
mois.

Le pantalon seul trahit l'employ; ces plis affreux qui se font aux
genoux sont sa dsolation.

Quelques-uns ont essay de les prvenir. Pour cela, une fois embots
dans leur chaise, ils lchent leurs bretelles et retroussent leurs
pantalons jusqu' mi-jambe. Vains efforts! la genouillre parat
toujours; seulement, au lieu d'tre  sa place ordinaire, elle est
vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des
exostoses.

Cette ncessit d'une mise convenable est une des sept plaies de
l'employ de l'Equilibre. Il doit tre habill comme un monsieur, lui
qui ne gagne pas tant que l'ouvrier.

Et l'ouvrier imbcile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote!

Oblig ainsi de sacrifier au paratre, tous, au ministre, depuis le
chef de bureau jusqu'au surnumraire, ont une double garde-robe.

La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans.

Que cette dernire est horrible, grand Dieu!

C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te prsenter les
vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le
dos de plus d'un collgue de Caldas.

On ne les brosse jamais, ces fidles serviteurs.

La poussire, l'encre, les taches s'y entassent d'une anne  l'autre,
si bien qu'un gologue en friperie pourrait,  ces couches
successives, assigner, avec prcision l'ge de chacune de ces loques.

Car elles ne s'usent jamais; les vtements neufs passent, les
guenilles restent.

La plupart des gens de bureau se bornent  dposer chaque matin dans
l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pice, leur redingote,
leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent  la place forme un
singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois
lgants.

On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos.

Cependant il est un genre d'employ qui sait viter ce contraste;
c'est

L'EMPLOY COQUET.

Celui-l met sur son dos tout ce qu'il gagne, comme dit le peuple; il
a l'air d'un gandin, et dne  vingt-deux sous; il porte la raie au
milieu du front; sa barbe est soigneusement ratisse; il fait canne,
gants et lorgnon.

L'employ coquet transforme son bureau en cabinet de toilette. Son
premier soin, en arrivant, est de changer de tout,--de tout ce dont il
peut changer. Il quitte ses bottines vernies pour chausser des
savates, et par-dessus sa chemise de batiste il glisse une blouse de
flanelle.

Plus heureux est le sous-chef du bureau n 10, le d'Orsay de
l'quilibre, qui arrive en toute saison avec une fleur  la
boutonnire, rose en t, camlia en hiver. Il occupe une pice  lui
seul, et il peut  son aise, en poussant les verroux,--faire peau sale
de la tte aux pieds. Il arrive pimpant, s'enferme cinq minutes dans
son cabinet; lorsqu'il en sort, on lui donnerait un sou.

Le chef du bureau n 4 est bien heureux aussi d'avoir une pice pour
son usage particulier. C'est le ci-devant beau. Il se teint les
cheveux, se peint les veines, et russit presque  rparer des ans
l'irrparable outrage. Ses dents surtout sont un chef-d'oeuvre, et
s'il se renferme toujours dans son bureau, c'est qu'il a l'habitude,
dit-on, de les ter pour travailler. Ce qu'il y a de sr, c'est qu'il
y rend la libert  son ventre, emprisonn, hors du bureau, dans un
corset nergiquement sangl.

Cet homme bien conserv a eu jadis des succs auprs des femmes; il
en a encore moyennant une douzaine de mille francs par an. Il
roucoulait la romance dans les salons sous la Restauration; d'aucunes
assurent qu'on peut encore le faire chanter aujourd'hui.

Il affectionne les toffes de couleurs tendres, porte l'habit bleu
barbeau  boutons d'or, et l't se montre avec des pantalons de
nankin.

A ct de ces reprsentants de la fashion se place naturellement

          L'EMPLOY QUI VA DANS LE MONDE

Celui-ci fait de son bureau un petit pied--terre dans Paris o son
budget restreint ne lui permet pas d'habiter; c'est dans les environs
de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif.

Sa tenue de danseur est soigneusement plie dans une petite armoire
fermant  clef. Il y enferme galement des chemises que la
blanchisseuse vient prendre tous les huit jours.

Lorsqu'il est invit  une soire ou  un bal, il va dner sans se
presser, passe ensuite une ou deux heures au caf, et sur les huit
heures du soir regagne son bureau, o le portier,  qui il a donn le
mot et peut-tre la pice, le laisse pntrer sans difficults.

L il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne.

Les maisons o les ftes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il
prfre; il reste jusqu'au dernier cotillon, et alors regagne encore
son bureau.

Il se dshabille, revt sa dfroque de travail, allume un grand feu et
s'endort. L'arrive de ses collgues ne le rveille pas; il les a
dresss  respecter son somme.

L'employ qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est
une besogne, une tche qu'il s'impose.

Toujours un motif secret le guide.

Il chasse  l'hritire.

Il cherche des relations et recrute des protecteurs.

Il y en a qui ne vont au bal que pour tre invits ensuite  dner.

Dans tous les cas, l'employ qui va dans le monde est cher  la
matresse de maison: c'est le danseur dont les jambes sont
infatigables; une fois mont, il va toujours, pourvu qu'entre chaque
danse il ait le temps d'avaler un rafrachissement. C'est l'homme
prcieux et dvou; il fait valser des dames qui psent deux cents, et
polke avec les jeunes demoiselles de six ans.

Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et
on lui donne, lorsqu'il entre, la liste des quadrilles qu'il devra
faire danser.

Le rve de tous ces danseurs diplomates serait d'tre invits aux bals
officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'quilibre. Mais
les invitations passent bien au-dessus de leur tte.

On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an pass d'un
stratagme qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rves. Cet homme intrpide
avait d'avance revtu son costume de bal; il russit,  la sortie des
bureaux,  se glisser dans le corps de logis occup par le ministre.

L il s'enferma dans un de ces rduits o d'ordinaire on reste le
moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures  dix
heures du soir.

A ce moment les salons taient pleins, et il aurait pass inaperu
sans les manations subtiles et exotiques qu'il tranait aprs lui.

Chacun se demandait d'o venait cet homme, plus parfum qu'un couplet
de M. Clairville.

Un employ suprieur, prsent  la fte, venta ce mystre.

On sut par o avait pass l'intrus pour pntrer dans les salons.

Depuis, par ordre suprieur, on n'oublie plus de l'inviter  tous les
bals.




XXIX


Dtermin  rester  l'quilibre, Caldas en arriva vite  se poser ce
problme:

A quoi mne l'administration?

Parmi les amis qu'il s'tait faits au ministre, il avait distingu
deux fortes ttes, deux commis principaux  peu prs du mme ge,
appartenant au mme bureau, et travaillant dans la mme pice.

L'un s'appelle Bizos, et l'autre Sangdemoy.

M. Bizos est un homme de trente-quatre ans, maigre et de haute taille,
 l'air  la fois intelligent et distingu. Il est commis principal
depuis trois ans et n'a en tout que cinq ans de service.

Bizos est un dclass.

Son adolescence a t orageuse, et de toutes les entreprises qu'il a
tentes avant d'entrer dans l'administration, aucune ne lui a russi.

A dix-sept ans,  la suite de fredaines de jeune homme, il s'est
engag dans un rgiment de cuirassiers. Aprs deux ans de service, son
pre tait oblig de le faire remplacer, pour lui pargner les
dsagrments de passer devant un conseil de discipline.

Depuis, successivement, il a t associ d'une fonderie de fer,
sous-directeur d'une ferme modle, commissionnaire en marchandises, et
juge supplant au tribunal d'Oloron, dans le Barn; car il a trouv le
moyen de se faire recevoir docteur en droit, tout en courant ces
aventures.

En dernier lieu, il avait entrepris l'exploitation d'un brevet pour le
dvidage des cocons du ver  soie de l'aliante; un incendie, une
inondation et l'avant-dernire crise sur les soies le frapprent coup
sur coup et firent avorter toutes ses combinaisons.

C'est aprs ce dernier dsastre, et lorsqu'il allait avoir vingt-neuf
ans, que, dsespr, sans positions, sans fortune, il se dcida 
entrer dans l'administration.

Pour lui ce n'tait pas le port aprs le naufrage. Il comptait bien
n'y pas rester. Il voulait prendre terre, attendre les vnements, et
se remettre en mer  la premire brise favorable.

Sans doute l'occasion ne s'est pas encore prsente, puisqu'il est
toujours ancr au ministre; son avancement d'ailleurs a t rapide,
et cependant il a perdu toutes ses illusions sur la carrire
bureaucratique.

C'est le type achev de

             L'EMPLOY TANT PIS

Il n'aime pas l'administration;  tout et toujours il trouve  redire.
Lui demande-t-on comment il s'y prendrait pour faire mieux, il rpond
que quand il sera ministre, il dira son secret.

En attendant, il n'est pas une dcision qu'il ne critique. Dans chaque
mesure, dans chaque acte manant de l'autorit suprieure, il voit
autant de fautes, autant de pas de clerc.

L'administration a-t-elle eu raison, ce succs le dsole; il hausse
les paules et se remet de plus belle  la chasse des balourdises et
des inadvertances.

Mais si vraiment l'administration s'est trompe, il se frotte les
mains, il est radieux.

Il a en mdiocre estime le caractre de ses chefs, en plus mdiocre
estime encore celui de ses gaux et de ses subordonns. Il trouve les
premiers insolents et vains, les seconds plats et envieux.

Lui-mme n'est pas envieux. La russite d'un collgue ne le chagrine
aucunement. Il y a beaucoup de mpris dans cette indulgence. Il rit
des petites ambitions qui s'agitent autour de lui. Son orgueil en fait
comme un gant au milieu des nains.

Il s'est fabriqu une philosophie qui est le contraire de celle de
Pangloss: il ne voit les choses que par leur mauvais ct, et
s'attend, pour lui-mme comme pour les autres,  toutes les
dconvenues imaginables.

Il prtend qu'en entrant au ministre, il a lu au-dessus de la loge du
portier les mots que Dante crit  la porte de l'enfer: Laissez ici
toute esprance.

Il faut l'entendre argumenter  perte de vue sur ce sujet, avec son
collgue et son voisin.

              L'EMPLOY TANT MIEUX.

Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dvouement est 
toute preuve, et son admiration ne connat pas de bornes.

Depuis qu'il est au ministre, on a dj cinq ou six fois chang de
systmes, il les a tour  tour dfendus avec chaleur, et, qui plus
est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait
peut-tre un orateur, mais  coup sr ce serait un orateur du
gouvernement.

Peut-tre pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours
dfendre l'autorit.

Il croit au dogme de l'infaillibilit ministrielle.

Et ce n'est pas un jeu jou, un parti pris, il obit  la tournure de
son esprit. Il ralise le type du parfait croyant entrevu par ce
mystique docteur du moyen ge, qui s'criait, brlant de foi: _Credo
quia absurdum_.

La foi de l'employ Tant Mieux est inbranlable. Homme d'esprit, il a
pu jauger certains de ses chefs sans que son respect en ft altr. Un
suprieur incapable ne prouve pas plus  ses yeux contre l'excellence
du systme administratif, qu'un Alexandre VI sur le trne pontifical
n'branle les convictions d'un catholique.

Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut
mieux, ne s'est pas trop attrist. S'il en a souffert, il ne s'en
prend pas  ses Dieux, il s'en prend au hasard,  l'inconnu, et il
reste parfaitement convaincu que la rparation ne peut tarder  venir.
Il en est sr, et il attend.

L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employ
selon son coeur, toujours content, toujours louangeant. Faut-il une
victime, c'est lui qu'elle choisit.

Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy.

Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain.

--J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voil cinq
semaines que je suis entr ici.

--Tant pis, dit M. Bizos.

--Tant mieux, dit M. Sangdemoy.

--Vous avez peut-tre raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin
puisque j'y suis, que dois-je faire?

--Donner votre dmission tout de suite, dit M. Bizos.

--Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy.

--Pourquoi? demanda Caldas.

--Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il
faut en sortir; aujourd'hui vous le pouvez, demain il sera trop tard.
En trois mois la vie de bureau use l'nergie. On s'habitue  tout,
mme  recevoir tous les matins une vole de coups de bton. Vous
prendrez l'habitude de vous ennuyer. Regardez-moi, je vieillis ici
d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il
faudra un vnement pour me dcider  donner ma dmission. La porte
vous est encore ouverte: sortez par la porte, et n'attendez pas d'tre
oblig de sauter par la fentre.

--A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous
seriez sans doute plus mal qu'ici. Il vaut mieux tenir que courir.
Vous gagnez peu, mais c'est sr. Il faut travailler, parce que le
travail est l'artisan du succs et qu'on ne s'ennuie jamais quand on
travaille. Il faut attendre, parce que l'administration ne peut
manquer de vous rcompenser et que chaque heure qui s'coule vous
donne un droit de plus  ses faveurs. L'homme intelligent et actif
peut compter sur elle; l'avancement est pour lui seul en dfinitive,
et si l'on vous dit qu'elle voit du mme oeil le fainant et le
travailleur, n'en croyez rien; c'est un bruit que les paresseux font
courir.

--Je gote fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous tes rest
dans les gnralits, et sur ce terrain on plaide avec un gal
avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plat,  mon cas
particulier, et puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalit.

--Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs,
dans trois ans vous en gagnerez quinze cents, dans six ans dix-huit,
et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre
mille francs, c'est--dire  peu prs de quoi manger quand vous
n'aurez plus de dents. Et notez bien que je vous dore la pilule, je
vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq
fois par partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous
donc  vgter toute votre vie dans un emploi de mille cus.

--J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il
porte  faux. Si tous les appels ne sont pas lus, c'est de leur
faute. Nous sommes trois mille employs  l'quilibre: quinze cents
resteront copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce
sont les tranards et les clops; ils peuvent faire leur _mea culpa_.
Mille ne dpasseront pas les grades intermdiaires, ce sont les
ngligents et les insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'arme;
_mea culpa_ encore pour ceux-ci. Les cinq cents autres forment
l'tat-major: avec des capacits et du tact, du tact surtout, on est
toujours de ceux-l, monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez tre
commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de bureau deux ou
trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents
encore pour manger vos huit mille francs d'appointements. Arriv l,
l'avenir est  vous. Vous devenez chef de division et enfin directeur,
conseiller d'tat, etc. Tous les chefs de bureau deviennent
directeurs: c'est crit l-haut.

--Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage  vous citer pour exemple.
Vous tes un excellent employ, et aprs dix-huit ans de service vous
avez trois mille francs d'appointements.

--Je puis avoir t nglig en apparence, rpondit M. Sangdemoy, mais
un ddommagement certain m'attend. Mon avancement, pour avoir t
tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-mme, vous tes la
preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et
sans intrigue, tes arriv au mme point que moi.

--Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont  peu prs
gales, comme  la roulette; et puisque je suis ici, ma foi, j'ai
bonne envie d'y rester.

--Ah! tant mieux, s'cria M. Sangdemoy.

--Ah! tant pis, s'cria M. Bizos.

--lucidons encore la question, reprit Caldas. Considrons la chose au
point de vue de la vie prive. Un employ de l'quilibre doit-il se
marier?

--Toujours! fit M. Sangdemoy.

--Jamais! fit M. Bizos.

--Parlez, dit Romain.

--Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par
amour ou pour de l'argent. Mais les mariages d'amour ne sont permis
qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette
folie. Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas  la
tte des jeunes commis  deux mille quatre. C'est  la fleur du bel
ge de cinquante ans que vous pourrez songer  prendre femme. Si vous
vous mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que
des pommes de terre dans votre mnage. Si vous vous mariez vieux, vous
serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, poux imberbe ou barbon,
le mtier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la
journe, votre femme s'ennuie; et quand une femme s'ennuie...

--Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journe?
rpliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop d'occupation dans son
intrieur, alors mme qu'elle n'aurait pas  ses cts un enfant, ange
gardien du foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari
dserte la maison. Et d'ailleurs, o sont les hommes qui appartiennent
exclusivement  leurs femmes? Est-ce le mdecin, cet homme de
dvouement qui n'est mme pas matre de ses nuits? Est-ce l'avocat, le
juge, l'artiste? Il faut que l'employ se marie, et le plus tt est le
mieux. L'employ mari prsente plus de surface, plus de garanties;
c'est un citoyen, tandis qu'on devrait refuser ce titre au clibataire
inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel pre de
famille ne s'estime heureux de donner sa fille  un homme muni d'un
emploi sr? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'administration protge
l'employ mari et lui donne de l'avancement en raison du nombre de
ses enfants?

--Comme je veux tre directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai
beaucoup d'enfants.

--Tant mieux! fit M. Sangdemoy.

--Tant pis! fit M. Bizos.

--Mille remercments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais
les conseils qu'on demande, je serais vraiment fort embarrass.




XXX


Une occasion se prsenta pour Romain de changer de bureau: il en
profita. Un des employs du Service Extrieur tait malade, il obtint
d'tre charg de son travail.

Le chef de ce bureau passe au ministre de l'quilibre pour un homme
svre: la ponctualit est sa marotte, et c'est lui qui, en 1846,
proposa  Son Excellence d'tablir un service de voitures qui, tous
les matins, auraient t chercher les employs  leur domicile.

Ce projet allait tre adopt lorsque les marchands de soupe
s'emparrent de l'ide. L'administration des postes l'utilisa pour ses
facteurs, mais celle de l'quilibre recula devant la crainte du
ridicule.

Les employs de cet homme exact sont par lui mal nots s'ils n'ont pas
de montre. Il prtend qu'un homme sans montre est un homme incomplet.

Lui-mme est un chronomtre, et les petits boutiquiers de son quartier
rglent leurs pendules sur son passage.

Il est d'ailleurs trs-mticuleux, distribue lui-mme la besogne 
chacun, et corrige le travail de ses subordonns avec plus de soin
qu'un professeur de quatrime les devoirs de ses lves.

Ce chef de bureau daigna agrer Caldas.

--Vous allez remplacer momentanment, lui dit-il, un de nos meilleurs
employs, un homme exact, ponctuel, soigneux. C'est un travailleur
infatigable, pre  la besogne, qui en une semaine fait plus que
d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais  le
perdre. Malheureusement il est d'une complexion dlicate avec des
apparences de sant. A travailler sans relche, il a ruin son
temprament. Tchez de marcher sur ses traces.

Cet employ prcieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille
seul dans une petite pice attenant au cabinet de son chef. C'est l
que l'on installa Caldas  une table dont l'ordre symtrique disait
les habitudes du propritaire.

Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppler un
homme indispensable, prit la rsolution sinon de le dpasser, au moins
de l'galer.

--Mon garon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton
avancement au bout de tes doigts. Chaque employ de l'quilibre a son
brevet de directeur dans son critoire. Il s'agit de l'en faire
sortir.

Malheureusement il avait peu  faire pour l'instant, et Caldas dut
faire preuve d'un gnie fort inventif pour trouver  s'occuper un peu.

Il avait bien copi cinq bonnes pages en huit jours, et son activit
commenait  faire oublier au chef de bureau son employ absent,
lorsqu'il arriva un matin, cet employ.

M. Brugnolles est un grand et gros garon  la lvre paisse,  l'oeil
vif, aux cheveux crpus. Sa barbe en ventail, paisse et forte, tire
lgrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues
un peu hles. Il a le ventre dj prominent, les bras courts, la
main grosse, grasse et rouge. Il a cette dmarche des paules qui
donne en province de l'importance  un homme. Il a la parole facile,
le verbe haut, le geste libre et mme un peu casseur. Quand il cause
il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon,
tandis que l'autre joue ngligemment avec une superbe chane de montre
qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps.

En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mcontentement.

--Qui vous a mis l? demanda-t-il  Romain.

--Le chef de bureau, rpondit celui-ci; je remplace un employ malade.

--C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort
singulier qu'on se soit avis de me remplacer. Je vais claircir la
chose avec le chef.

M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songet  rpondre quoi que ce
soit. Il tait stupfi. Jamais il n'avait vu un malade si bien
portant.

Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain
cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra.

--Tout est expliqu, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de
me mnager en face de la besogne. Je me crverais si on me laissait
faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester l, j'espre que
nous serons bons amis.

--J'en suis sr, dit Caldas,  qui la physionomie de cet original
revenait.

C'tait un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une
avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affam sur un
pain de quatre livres.

Romain ne reconnaissait plus le procd de ses collgues du Sommier,
bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour
travailler longtemps, gens prudents qui conomisent la besogne afin
d'en avoir toujours sur la planche.

Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier  ses pices, sans repos
ni trve; il ne djeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait,
tout en crivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le
matin, le trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il
faisait allumer une lampe pour piocher jusqu' six heures.

Deux ou trois fois le chef de bureau tait venu, et en prsence de
tout le travail abattu il s'tait fch:

--Vous tes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous
allez encore vous rendre malade.

Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonait
l'altration de sa sant.

Cependant ils taient au mieux ensemble, et pendant une semaine, o
Romain fit tous ses efforts pour se tenir  la hauteur de son
collgue, il reut de lui les meilleurs conseils.

--Vous avez tort, cher confrre, lui disait celui-ci, de suivre les
traces de tous ces jeunes tourneaux et de ces vieux enfants avec
lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au caf de
l'quilibre.

--Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas.

--Vous y arriverez, si vous les frquentez. Dj vous allez au caf de
l'quilibre, ce qui est une faute. On va ailleurs, au boulevard,
n'importe o. Vous arriverez en retard, vous crirez que vous tes
malade, pour viter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse 
vous dcharger de travail. Bientt vous vous absenterez pendant la
sance. Qui sait? vous avez dj peut-tre fait le tour du chapeau.

--Je l'avoue, dit Romain.

--Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus
fin avec l'administration, vous pensez l'enfoncer, et vous vous
croyez bien habile. Que gagnez-vous  cela? Quelques heures d'oisivet
la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices
sont cousues de fil blanc. On les connat. Vos suprieurs, qui en ont
us avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond ils
sont furieux.

--Vous croyez que cela peut nuire?

--Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander!
Mais vous ne voyez donc pas plus loin que votre nez! Il se trouve
toujours quelque bouche indiscrte. Tout revient aux oreilles de
l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous
en garde pas moins une dent.

--Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirs par les cheveux; vous
parlez bien notre langue, vous feriez bonne figure au _Bilboquet_.

--Je ne lis que a, j'y suis abonn.

--Ciel! s'cria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose!
Laissez-moi vous admirer!

--Quoi! vous tes le clbre Caldas du _Bilboquet_, l'auteur des
_Penses d'un ferblantier_!

--J'ai cet honneur, murmura Romain.

--Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit
 rciter  Caldas une dizaine de ses nouvelles  la main. Mais au
fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois,
on ne voit plus d'articles de vous.

--C'est que depuis trois mois je suis employ de l'quilibre.

--Et c'est l ce qui vous empche... Mais, mon cher ami, vous ne
trouverez jamais un bureau plus commode que celui-ci pour faire de la
littrature.

--Oh! fit Caldas rvolt, mon temps appartient  l'administration, et
je ne voudrais pas nuire  mon avenir. Tout  l'heure vous m'avez dit
vous-mme...

--Eh! tout  l'heure je parlais  un collgue quelconque, mais
maintenant je sais  qui j'ai affaire, je puis vous ouvrir mon coeur
et vous livrer mon secret; vous tes un homme, et je compte sur votre
discrtion.

--Oh! soyez sans crainte, dit Caldas.

--Alors coutez-moi bien, je vais vous initier  la

THORIE DE LA CAROTTE.

Il y a deux espces de carotte bien distinctes: la petite, et la
grande.

On connat la premire. Les carottiers de cette catgorie sont de
vritables lycens, heureux de faire la nique  leurs professeurs.

Ils s'chappent du bureau pour courir au caf.

Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare.

Ils prtextent un mal de tte ou un mal de dents les jours de soleil,
pour avoir leur demi-journe.

Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadre de noir, pour
assister  un service funbre imaginaire, et ils ne manquent jamais
d'aller jusqu'au cimetire.

Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente.

Ils ont tous les huit jours un parent  conduire au chemin de fer.

Ils exploitent en un mot tous les menus dtails de la vie ordinaire;
ils mettent les accidents en coupe rgle. Noces, indisposition,
baptme, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile,
dmnagement, tirage au sort, enterrement, lections, accouchement,
inondation, etc., etc.; ils savent tirer parti de tout aux dpens de
l'administration.

Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins  ct
des tireurs de grande carotte.

Les premiers sont des pillards qui filoutent une  une les heures
rglementaires; les seconds sont des conqurants qui, de par leur
audace, s'assurent des mois entiers de libert.

Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose  de
plus graves dangers que la petite.

C'est une erreur.

Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe
presque toujours inaperue, et, ft-elle dcouverte, elle ne peut
valoir qu'une seule mauvaise note.

Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son pre ou sa mre 
deux cents lieues de Paris.

Il a  suivre au fond de l'Allemagne un procs dont dpend toute sa
fortune.

Il conduit en Italie une soeur poitrinaire.

Il poursuit en Valachie sa femme qui vient de se faire lever par un
boyard qui tudiait en mdecine.

Le petit carottier exploitait les accidents de l'existence; le grand
carotteur exploite les catastrophes. Les morts, les hritages, les
crimes, les procs, autant de cordes  son arc.

--Moi, continua M. Brugnolles, je n'ai qu'une corde  mon arc; mais
c'est la corde infaillible. Je suis malade.

--Maladie incurable! je m'en doutais depuis que je vous coute, dit
Caldas.

--Ne croyez pas que cela soit facile. Il ne s'agit pas de dire: Je
suis malade, je vais prendre un cong; il faut arriver  se faire
dire: Vous tes malade, prenez donc un cong! Voil pourquoi je me
tue de travail ici. Chacun sait bien que ces excs de labeur ont
dlabr ma sant. Je dois dire du reste qu'en huit jours je mets mon
service au courant pour deux mois. J'ai fini ma besogne aujourd'hui;
demain je commencerai  prouver des vertiges. Aprs-demain mon chef
me suppliera d'aller me soigner. Et c'est ainsi, mon cher, que, tout
en passant pour un excellent employ, toujours port au tableau
d'avancement, j'ai trouv le moyen de ne venir au ministre que
quarante jours par an.

--Mais que faites-vous du reste de votre temps? demanda Caldas.

--Moi, je suis voyageur de commerce.




XXXI


--Allez vous coucher, Brugnolles, allez vous coucher.

Ainsi parla le chef de bureau.

--Je crois en effet que j'ai la fivre, dit Brugnolles, qui prit son
chapeau.

Et, s'approchant de Caldas comme pour le mettre au courant de la
besogne:

--Si vous avez des commissions pour Lille, lui souffla-t-il, j'y vais
placer des vins.

Romain de nouveau se trouva seul, et de nouveau la besogne lui manqua
compltement. Il s'ennuyait srieusement dans son cabinet.

Comme il ne remplissait au Service Extrieur qu'un emploi intrimaire,
un officieux vint lui dire fort  propos que deux autres places
taient vacantes sous deux chefs diffrents.

--C'est bien, dit-il, j'y rflchirai.

Il voulait prendre des renseignements sur les chefs de ces bureaux, et
on lui fit connatre tour  tour le chef qui ne fait rien, et le chef
qui fait tout.


      LE CHEF QUI NE FAIT RIEN

Parat au bureau tous les deux ou trois jours, et c'est vers deux
heures qu'il y arrive.

Il confre alors dix minutes avec son sous-chef, qui est un homme
capable.

Ensuite, il lit son journal, fait sa correspondance particulire, et
donne quelques signatures.

Ces signatures  donner l'ennuient beaucoup.

Dans les premiers temps il lisait exactement tout ce qu'on lui
prsentait, il redoutait de parapher quelque absurdit. Il s'est
faonn depuis; il sait qu'il peut se reposer absolument sur son
sous-chef, et il signe les yeux ferms. Il signerait, comme on dit, sa
condamnation  mort.

Oh! combien il regrette que l'administration n'autorise pas l'usage
des griffes pour les chefs de bureau! Comme il serait heureux de
confier la sienne  son sous-chef!

Le chef qui ne fait rien est ordinairement gras; c'est un excellent
pre de famille; il n'a point de vice  proprement parler, sauf qu'il
s'occupe parfois de littrature ou de jardinage. C'est lui qui
trouvera la verveine noire, et il est en correspondance avec Alphonse
Karr.

Le bureau du chef qui ne fait rien marche admirablement. Ses employs
l'aiment, car ils n'ont pas affaire  lui. Son sous-chef encourage et
exploite la nonchalance de son suprieur au profit de son ambition.

On dit dans l'administration que le chef qui ne fait rien a de grandes
capacits.


      LE CHEF QUI FAIT TOUT

Arrive de bonne heure, veille tard, et emporte du travail chez lui;

Ne laisse pas crire une ligne mme  son sous-chef;

Ne supporte pas qu'un de ses employs travaille, et s'il lui en vient
un qui soit laborieux, il lui cherche des querelles d'Allemand pour
lui faire quitter le bureau.

Cet homme, qui a la manie du travail, se plat  dire que tous ceux
qui l'entourent sont des idiots; il a si peu confiance en eux qu'il
fait tout, absolument tout par lui-mme. Il rdige, copie et recopie
lui-mme, fait les projets, les minutes et les expditions.

Son sous-chef le dteste; les employs, qu'il laisse parfaitement
libres, ne savent que faire de leur temps.

On les rencontre un peu partout, except dans leur bureau. Ils
n'aiment point leur chef, et disent qu'il accapare toute la besogne
pour les empcher de se produire.

Le chef qui fait tout est maigre, soigne peu sa tenue, et porte un
parapluie en toute saison.

--Je n'irai certainement dans aucun de ces bureaux, se dit Caldas;
l'important pour moi est de rester seul, et, comme je veux faire
honneur  l'administration, je vais crire une pice pour le
Thtre-Franais.




XXXII


Romain travaillait comme un noir  son drame, et dj il ne lui
restait plus  crire que le cinquime acte, lorsqu'on annona pour le
premier juillet une rorganisation gnrale du ministre de
l'quilibre, arrte en principe depuis dix ans.

On avait encore six semaines  attendre ce grand jour, mais ds
l'instant o la dcision de l'autorit suprieure fut connue, c'en fut
fait de tout travail. A quoi bon s'occuper d'un service qu'on allait
peut-tre quitter? On comptait sur des remaniements gigantesques, sur
des promotions nombreuses, sur un avancement fabuleux. Toutes les
petites ambitions s'agitrent, et on les vit clater comme un incendie
qui couve depuis longtemps sous la cendre.

Les employs de l'quilibre, qui savent parfaitement que pour avancer
on ne doit compter que sur son mrite, se rpandirent par la ville en
qute de protecteurs. Personne dans les bureaux dserts en masse;
plus de feuille de prsence. On ne rencontrait dans les corridors que
des gentlemen en habit noir, en cravate blanche et en gants paille.
Les bureaucrates avaient quitt la livre du travail pour endosser
celle du solliciteur, mais ils ne faisaient qu'apparatre, prendre le
vent et s'enfuir.

Le ministre de l'quilibre avait un faux air de la Chambre des
notaires.

Pour cette grave circonstance, M. Brugnolles, qui faisait une tourne
sur les bords du Rhin, accourut  son poste.

--Toujours sur la brche! lui dit le chef de bureau; pour Dieu!
monsieur Brugnolles, mnagez-vous.

Caldas crut devoir faire comme tout le monde un petit brin de
toilette, et M. Krugenstern, complice de ses menes ambitieuses, lui
ayant fourni un habillement de soire, il se rendit de son pied lger
chez son protecteur, l'ancien lve en pharmacie.

Cet homme important avait quitt la direction de sa Revue pour des
fonctions indfinies qui lui donnaient une grande influence. Il tait
depuis dix-huit mois en train d'ouvrir une enqute sur une question
conomique  l'ordre du jour.

Aprs deux visites infructueuses, Romain put enfin forcer la porte de
son protecteur.

Celui-ci ne reconnut point son protg. Caldas fut oblig de se
nommer, et comme son nom n'veillait aucun souvenir, il eut
l'imprudence de rappeler  ce personnage le temps o il laborait les
ordonnances suivant la formule.

Aussitt il fut mis  la porte. Romain regagna son ministre, mditant
sur le danger qu'il y a de parler aux hommes arrivs de leurs dbuts.

Enfin, le grand jour se leva. Ds l'aurore, une arme d'ouvriers prit
possession du ministre. On pera des galeries, on en ferma d'autres;
on cra sept escaliers; on fit une salle de conseil d'une enfilade de
bureaux, et une enfilade de bureaux de la salle du conseil. Les
employs du second tage furent transports du quatrime au
rez-de-chausse, et ceux du rez-de-chausse dans les combles. Pas une
cloison ne resta debout; l o il y avait des chemines on mit des
poles, et l o il y avait des poles ou mit des chemines.

Cette rinstallation fit le plus grand honneur  l'architecte. Le
service en fut singulirement simplifi. Il est vrai que dans le
dmnagement une partie des archives fut perdue, mais on combla cette
lacune par la cration de trois cent quarante nouveaux emplois.

Caldas aussi perdit quelque chose. Il avait laiss le troisime acte
de son drame dans le tiroir de son bureau, tiroir dont il avait la
clef. Le meuble fut emport par des hommes de peine  six heures du
matin, et depuis, Romain ne l'a pas retrouv.

Cette rorganisation des services dsorganisa peut-tre un peu le
travail pendant un trimestre.

Mais telle tait la simplification qui en rsultait, que le temps
perdu fut bien vite compens.

Deux mois aprs que tout tait rentr dans l'ordre, on rencontrait
encore dans le corridor des employs qui erraient comme des mes en
peine et qui demandaient  tous ceux qu'ils rencontraient:

--Pardon, vous ne sauriez pas o est mon bureau?

       *       *       *       *       *




XXXIII


Caldas avait perdu son troisime acte; mais il fut nomm commis. Ses
appointements se trouvrent du coup presque doubls.

Il tait donc dans les satisfaits; par contre, il y avait des
mcontents, M. Rafflard, par exemple, qui venait d'tre nomm au
bureau des Affaires Prescrites, une impasse dfinitive, et Nourrisson,
qui tait rest au bureau du Sommier.

M. Bizos, promu au grade de sous-chef tait furieux; M. Sangdemoy, au
contraire, n'ayant eu aucun avancement, se frottait les mains et plus
que jamais bnissait l'administration.

Grondeau, lui aussi, tait dans les satisfaits. Cet adroit
expditionnaire avait russi  s'emparer de fonctions qu'il convoitait
depuis longtemps, c'est--dire  s'introduire dans un bureau
compltement hors cadre, le

BUREAU DES VOITURES.

Les employs de ce bureau forment une classe  part dans
l'administration. Ce sont des paresseux intelligents. L'autorit
suprieure a su tirer parti de leurs dfauts et utiliser des gens
jusqu'alors inutiles.

Dans l'intrieur du ministre, ils ne faisaient oeuvre de leurs dix
doigts. Renonant  combattre leur horreur insurmontable pour le
bureau, l'administration les emploie  l'extrieur.

Ils font les courses qui exigent la prsence d'un homme entendu et
capable; ils s'occupent des affaires litigieuses; discutent les
transactions, et enfin vitent, pour les affaires urgentes, les
lenteurs de la correspondance administrative.

Le nom de ce bureau vient de ce que l'administration autorise tous ces
employs  prendre des voitures  son compte. Leurs six heures
rglementaires se passent donc dans un coup, dont quelques-uns sont
heureux d'offrir la moiti aux petites dames qu'ils rencontrent.

D'autres voyagent, dit-on, sur l'impriale des omnibus, et ralisent
ainsi d'honntes bnfices.

Grondeau n'est pas de ceux-l. Il affirme qu'il y met du sien.

       *       *       *       *       *

Basquin n'tait ni content, ni mcontent. On l'avait fait passer,
toujours en qualit d'expditionnaire,  un bureau de cration
nouvelle, le

BUREAU DE LA CORRESPONDANCE PARTICULIRE.

Ce nouveau service est l'oeuvre et l'invention d'un sous-chef rempli
d'astuce. Depuis cinq ans il rumine ce projet, depuis trois ans il
travaille  le faire aboutir.

C'est au portier du ministre que jadis les facteurs de la poste
remettaient les lettres particulires adresses  Messieurs les
Employs.

Le portier les distribuait aux garons de bureau, lesquels les
transmettaient  leurs destinataires.

Le sous-chef rempli d'astuce vit l matire  centralisation. Il fit
remarquer que le portier empitait sur les droits de l'administration;
il rdigea un projet o il tait dmontr, clair comme le jour, que la
distribution de ces lettres ne devait pas tre dans les attributions
du concierge et nuisait  ses fonctions administratives.

Dans un second rapport, il indiqua tous les dsavantages de ce mode de
procder. Les lettres pouvaient se perdre, et dans ce cas  qui s'en
prendrait-on? Elles pouvaient arriver en retard; de qui serait-ce la
faute? O trouver une responsabilit?

En consquence il proposait une amlioration notable  cet tat de
choses, et concluait  la nomination d'un chef de service, aux
appointements de huit mille francs. En mme temps il s'offrait pour
remplir cette mission toute de dvouement.

Ce sous-chef rempli d'astuce avait de nombreuses relations; il fit
parler, agir, et ma foi,  la faveur de la rorganisation qui venait
d'tre enfin ralise, il enleva sa nomination.

C'est alors qu'il installa son bureau. Il lui fallait un tat
nominatif de tous les employs du ministre de l'quilibre, avec
l'indication du bureau auquel ils appartenaient et de la pice dans
laquelle ils travaillaient.

Pour dresser ces tats, il obtint deux expditionnaires. Il avait dj
un garon de bureau charg de porter les lettres.

Il ne s'en tint pas l. Comme il devait tre toujours au courant de
toutes les mutations, il se mit en rapport, avec le bureau du
personnel et se fit donner un commis principal, charg de tenir  jour
un registre des mutations. Le garon de bureau se trouvant
insuffisant, il en eut deux.

A la tte de ce personnel de cinq individus, il se dclara
littralement accabl de besogne; il cria, clabauda, se plaignit
amrement, et enfin se fit accorder un sous-chef.

Ce nouveau venu tait un ambitieux; il fut mcontent d'avoir peu de
chose  faire, et rsolut d'innover pour se faire valoir. Il dcida
qu'on transcrirait sur des registres spciaux l'adresse de toutes les
lettres, y compris la dsignation du timbre et du lieu d'expdition.

Ce surcrot de travail n'exigea pas moins de trois employs nouveaux,
dont deux commis et un surnumraire. Depuis lors ce bureau fonctionne
rgulirement.

Chaque anne on dresse un relev exact de ces registres, et ainsi on
se rend compte du nombre des lettres reues et on sait, ce qui n'est
pas moins important et utile, quel est l'employ dont la
correspondance est la plus tendue.

Autrefois, lorsque le portier faisait par complaisance le service de
vaguemestre, toutes les lettres arrivaient en temps utile, aucune ne
s'garait.

Aujourd'hui, on les reoit trs-exactement le surlendemain, except
celles qui se perdent en route.




XXXIV


Bonheur nuit quelquefois. Caldas nomm commis dut changer de bureau.
M. Brugnolles, qui a toujours su tirer son pingle du jeu, avait t
nomm sous-chef. Il fut remplac par cinq employs, et Romain dut
aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du
ministre o l'on travaille, le bureau de l'Alimentation.

Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables
de l'administration, s'appelle Izarn. Il est entr  l'quilibre au
sortir du collge, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a
t assez rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable,
un peu  son mrite, beaucoup  la politique raffine dont il ne s'est
jamais dparti un instant.

M. Izarn est le type achev de

L'EMPLOYE QUI SE FAIT PETIT.

A quarante ans il est encore petit garon, trs-petit garon; il feint
devant ses suprieurs une timide et respectueuse motion. Loin de
chercher  se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec
plus de soin que les autres n'en mettent  les taler. Fait-il quelque
chose de bien, de remarquable, il laisse tout l'honneur en rejaillir
sur son chef immdiat, et il pousse si loin l'habilet, que celui-ci
n'prouve aucun embarras  se parer des plumes qu'il n'a point
trempes dans l'encre.

A-t-il t commis une boulette au contraire, l'employ qui se fait
petit n'hsite pas, si tranger qu'il y soit,  en assumer la
responsabilit. Il devient le bouc missaire, tend le dos  tous les
reproches, reoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse
laver la tte.

Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur
humain. L'homme qui, ***(lacune)*** ment d'humeur, a pass sa colre
sur un innocent, prouve toujours le regret d'avoir t trop loin. Il
rpare, surtout lorsque la rparation ne lui cote rien; et le
suprieur, qui a dit  l'employ qui se fait petit des choses
dsagrables, se sent oblig de faire pour lui des choses qui lui
seront utiles.

C'est ainsi que M. Izarn est arriv  diriger le bureau de
l'Alimentation. Il y a dix-huit employs sous ses ordres, qui tous
travaillent comme des ngres. Dans son service, pas moyen de flner.
S'il n'y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est
sur le dos de ses employs, qui le trouvent taonnant.

La manire dont M. Izarn a compos ce bureau exceptionnel mrite
vraiment d'tre rapporte.

Il a procd par limination. Sur dix employs qu'on lui donnait, il
s'en trouvait toujours un qui, bien styl et exactement surveill,
faisait  peu prs son affaire; cet homme prcieux, il le gardait et
se dbarrassait des autres en faveur de ses collgues.

C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas pass moins de cent
quatre-vingts commis et expditionnaires dans le bureau de M. Izarn;
il en est rest dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est
de la force de dix employs-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils
sont l  vie.

On sait trop bien que si on venait  les perdre, on ne les
remplacerait pas. L'avancement mme de M. Izarn, qui sera chef de
division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le
droit commun. Il les lguera  son successeur.

On cite de M. Izarn, pour se dfaire des employs qui ne lui vont pas,
des traits hroques.

Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui tait le plus
paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours
il en tait positivement excd. Le nouveau venu entravait le travail,
dbauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination.
M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accord.

Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre.
Par malheur ce cancre tait bien en cour, si bien qu'il fut maintenu
envers et contre son chef de bureau.

Le pauvre chef tait au dsespoir.

N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille
petits moyens pour se dptrer de ce commis impossible. Il rpandit,
c'est un fait avr, des bruits tranges sur le malheureux; il insinua
que ce pouvait bien tre un agent secret de quelque pouvoir occulte,
esprant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collgues.

La ruse ne russit pas, et, dans son exaspration, M. Izarn alla
jusqu' lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et
sauf.

C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il tait capable. Du jour au
lendemain il changea de tactique...

Et trois mois aprs le cancre tait nomm sous-chef dans un autre
service.

       *       *       *       *       *




XXXV


--Comment sortir de cette galre? se demandait Caldas.

Et de fait il n'avait plus un instant  lui. Pour achever sa pice et
refaire le troisime acte, perdu dans le dmnagement, Romain fut
rduit  travailler le soir chez lui, sur les genoux de Mlle
Clestine, ce qui tait bien dur.

Autre malheur. Il avait plu  M. Izarn.

Caldas, qui n'avait pas acquis dans la petite presse la rputation
d'un Bndictin, se trouvait, sans faire le moindre effort,  la
hauteur des travailleurs austres du bureau de l'Alimentation. N'ayant
aucune chance de passer sous-chef, il songeait srieusement  tomber
malade.

A ce moment une grande nouvelle mit en moi tout le bureau. Un chef de
division voulait choisir un secrtaire parmi les forats de M. Izarn.
Romain se serait mis sur les rangs, sans les sages avis de M. Lorgelin
qu'il tait all consulter.

--Vous voulez donc perdre votre avenir administratif? lui dit
celui-ci.

--Mais il me semble, rpondit-il, que lorsqu'on s'approche du
soleil...

--On se grille, rpliqua M. Lorgelin. De deux choses l'une: ou vous
ferez l'affaire de votre chef de division, ou vous ne la ferez pas.

--Je ne vois pas d'autre alternative, observa Caldas.

--Si vous faites son affaire, il vous confisque  son profit, et vous
voil devenu secrtaire perptuel.

--Comme M. Villemain, mais sans les jetons.

--Si vous ne faites pas son affaire, il vous renvoie honteusement, et
vous voil not d'incapacit ou de paresse pour le restant de votre
vie.

--Je vous comprends, reprit Romain, vous me conseillez de ne pas
m'enterrer: mais je suis enterr vif dans ce maudit bureau de
l'Alimentation.

--Vous tes sous la coupe d'Izarn? fit M. Lorgelin.

--Oui.

--Et vous lui plaisez?

--J'ai ce malheur.

--Vous avez donc travaill?

--J'ai commis cette imprudence.

--Alors, c'est fini, pourquoi me demandez-vous conseil?

--C'est que je voudrais sortir  tout prix de cet touffoir, je
n'entends pas renoncer  l'avancement.

--Alors, ne faites plus rien.




XXXVI


Caldas montra bien qu'il tait un ambitieux. Il suivit strictement les
avis de Lorgelin-Mentor. Pendant quinze jours on ne le vit pas crire
une seule ligne. Il allait dans la journe faire des parties de
billard au caf de l'quilibre. M. Izarn, qui entre cent fois par jour
dans le bureau de ses subordonns, ne le trouvait jamais  sa place.

Surpris de ce changement  vue, le chef de bureau essaya d'abord de
ramener le rfractaire  de meilleurs sentiments; il lui parla
affectueusement, du ton de l'intrt le mieux senti, et humecta 
propos sa paupire de deux ou trois petites larmes qu'il a  sa
disposition. Il lui reprsenta le dsespoir de sa famille, lorsqu'elle
apprendrait que par des tourderies de jeune homme il compromettait sa
carrire. Caldas, que deux ans de bureaucratie avaient vigoureusement
tremp, ne s'attendrit point  ces larmes de crocodile. Il promit
hypocritement de s'amender, et resta huit jours sans venir.

Pendant sa maladie qui tomba bien, car le temps fut superbe, il fit
savoir adroitement  son chef qu'il crivait dans les journaux.

Lorsqu'il reparut, il trouva sa place prise. Il alla demander une
explication  M. Izarn.

--Je m'tais bien tromp sur votre compte, rpondit celui-ci; vous
tes, je le vois, de ceux qui dsertent devant l'ennemi.

--Quel ennemi? demanda Caldas.

--Le travail, puisque le travail est votre ennemi,  vous autres,
mauvais employs.

Caldas, ravi au fond de l'me, baissa la tte comme un coupable.

M. Izarn reprit:

--Vous serez enchant, j'imagine, de l'emploi qu'on vous donne; vous
passez au bureau des Duplicatas, on n'y fait absolument rien, et le
chef, M. Deslauriers, est aussi un homme de lettres, un homme
d'esprit; on joue des pices de lui sur les thtres, il vient des
actrices le voir pendant la sance. Vous serez au mieux ensemble.
Adieu, grand bien vous fasse!

--Deslauriers! se disait Romain en gagnant le bureau des Duplicatas,
Deslauriers, je n'ai jamais vu ce nom sur aucune affiche.

Ce chef de bureau, qui s'appelle Deslauriers au ministre et dans la
vie prive, signe du nom charmant de Saint-Adolphe les levers de
rideau qu'il fait reprsenter aux thtres de flons-flons.

C'est un homme de cinquante-cinq ans, rond comme une pomme,  l'oeil
vif,  la bouche souriante, et portant au bout du nez la dcoration
des membres du Caveau. Quoi qu'en dise M. Izarn, il travaille et mne
fort bien son service. Il est un peu causeur, mais ce n'est pas un
dfaut, lorsque comme lui surtout on cause bien. Il en tire vanit, et
n'est jamais plus heureux que lorsqu'il trouve un auditeur
bienveillant qui rie  ses calembours et comprenne ses mots. Sa
mmoire est un inpuisable rpertoire d'anecdotes mi-partie
administratives, mi-partie thtrales.

M. Deslauriers accueillit admirablement Romain.

--Vous tes monsieur Caldas, lui dit-il, je suis, parbleu! enchant de
faire votre connaissance. C'est vous qui, dans le _Bilboquet_, avez
parl si avantageusement du _Gondolier des Pyrnes_ dont je suis
l'auteur.

--Quoi! vous seriez Saint-Adolphe? dit Caldas abasourdi.

Saint-Adolphe s'inclina modestement.

M. Deslauriers reprit:

--J'espre qu'en entrant dans l'Administration vous ne faites pas
d'infidlits  Melpomne.

--Oh! dit Caldas, quand on veut faire son chemin...

--Eh bien, est-ce que l'un empche l'autre? La littrature et la
bureaucratie sont soeurs. Que dis-je, l'Administration est le noviciat
des grands hommes.

--Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente
flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait.

--Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous
revendiquons Dumas pre, qui est entr au Thtre-Franais par le
Palais-Royal; Ancelot, qui n'a fait qu'un saut du ministre de la
marine  l'Acadmie. Ah! ah! il aiguisait bien l'pigramme, Ancelot;
connaissez-vous celle qu'il fit  la premire reprsentation de la
_Pie Voleuse_?

--Oh! oh! fit Caldas.

--Oui, je sais, c'est un peu leste, mais c'est gai, trs-gai. Dans les
jeunes nous comptons Barrire, l'auteur des _Faux Bonshommes_, un
chapp de la Guerre. Nous aurons bientt Caldas.

--Peut-tre, rpondit Romain, j'ai en portefeuille une pice en cinq
actes que je destine aux Franais.

--Quel titre?

--_Les Oisifs_.

--Bon! toute l'Administration ira voir a. Avez-vous lu?

--Pas encore, je ne connais personne.

--Eh bien! je vous donnerai un coup d'paule. Je ne suis pas votre
chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Rgnier, et puis
j'ai dans ma manche certain personnage...

--Oh! Monsieur, comment vous remercier! s'cria Caldas enthousiasm.

--C'est bon, c'est bon! vous me remercierez le soir de la premire
reprsentation. Mais il faudra m'apporter le manuscrit. Vous en tes
content?

--Ma foi, oui; il n'y a que le troisime acte qui m'inquite. Je
l'avais crit, il tait bon, et puis voil que je le perds dans le
dmnagement. Je l'ai refait deux fois, mais il n'est pas aussi bien
venu que la premire.

M. Deslauriers hocha la tte.

--Ces dmnagements, dit-il, amnent toujours des catastrophes.

--Il faut bien s'en consoler, fit Caldas; et pour tcher d'oublier mon
malheur, je vais aller noyer mon chagrin dans des flots d'encre
administrative. Quand on a le tort d'tre homme de lettres, on a
raison de dployer tout son zle bureaucratique.

--Du zle! s'cria M. Deslauriers; comment, c'est vous, un lettr, qui
prononcez ce mot-l! Vous ne savez donc pas ce qu'a dit Talleyrand?

--Oui, rpondit Romain, je sais: Surtout pas de zle! Voil une
maxime qui a d rassurer bien des consciences de paresseux.

--Ne riez pas de ce mot profond. Il est toujours d'actualit. On peut
tre zl et paresseux. Le zle, mon cher ami, c'est la plaie de
l'Administration. C'est lui qui dnature toutes les intentions et fait
des absurdits des choses les plus raisonnables. Connaissez-vous
l'histoire des chapeaux gris?

--Est-elle dans Aristote? demanda Caldas.

--Ah! trs-joli! fit Saint-Adolphe; non, c'est une histoire presque
contemporaine. Je vais vous la conter. Mais tirez donc le verrou,
qu'on ne vienne pas nous interrompre.

Caldas obit.

--Vous devez savoir, reprit M. Deslauriers, que pendant l't de 1829,
les adversaires de la Restauration (elle en avait beaucoup)
s'avisrent de porter des chapeaux de feutre gris. C'tait, vous
comprenez, un signe de ralliement, une cocarde. Tous ces mcontents
faisaient ainsi de l'opposition et taient bien aises de vexer le
gouvernement sans danger. Ils pouvaient de la sorte se compter, et le
gouvernement de Charles X n'avait rien  dire, car, en bonne
politique, on ne peut arrter un homme parce qu'il porte un chapeau de
feutre gris.

--Mais le zle? demanda Caldas.

--Nous y voici. Le ministre de l'quilibre, qui tait  cette poque
M. le comte de... ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut inform
qu'en province, un certain nombre d'employs de son ressort portaient
cet emblme du libralisme.

--Y voyaient-ils malice?

--Peut-tre bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une
feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car
je me la rappelle:


  _Prier MM. les chefs de service des dpartements d'engager leurs
  subordonns  ne point porter de chapeaux de feutre gris._


--L'avertissement tait paternel, remarqua Caldas.

--N'est-ce pas? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son
secrtaire, un homme fort zl, et il en changea lgrement la
rdaction; il crivit:


  _MM. les chefs de service des dpartements veilleront  ce que
  leurs subordonns ne portent plus  l'avenir de chapeaux de feutre
  gris._

Romain sourit.

--L'avis du secrtaire fut transmis  un chef de division, qui tait
zl lui aussi; il crut saisir la pense intime du ministre et la
traduisit de la sorte:

  _MM. les chefs de service des dpartements feront savoir  leurs
  subordonns que, conformment aux ordres de Son Excellence, il leur
  est interdit, sous les peines les plus svres, de porter  l'avenir
  des chapeaux de feutre gris._


--J'aime assez ce _crescendo_, dit Romain.

--Ecoutez le _rinforzando_, reprit M. Deslauriers. Le directeur auquel
fut transmise cette circulaire tait zl aussi; il l'interprta de la
faon que voici:


  _MM. les chefs de service des dpartements notifieront  leurs
  subordonns que, par ordre de Son Excellence, il leur est absolument
  interdit de porter  l'avenir des chapeaux de feutre gris. Les
  contrevenants seront destitus dans les vingt-quatre heures et
  poursuivis conformment aux lois._

--Et qu'arriva-t-il? demanda Caldas.

--Peu de chose, les journes de Juillet.

--Savez-vous, reprit Romain, qu'il y a dans votre histoire le sujet
d'une comdie qu'on appellerait _le Zle?_

--Vous croyez?

--Permettez-moi de vous apporter le scnario: s'il vous convient, nous
pourrons y travailler ensemble.

--C'est entendu, mon cher ami; et quand me l'apporterez-vous, ce
scnario?

--Dans deux ou trois jours.

--A l'oeuvre alors, vite  l'oeuvre, dit le chef de bureau.

Caldas, qui causait depuis trois heures, se leva pour sortir et
s'inclina respectueusement devant son suprieur.

--Pas de crmonies entre nous, je vous en prie, mon cher
collaborateur; devant le monde vous m'appellerez monsieur Deslauriers,
mais quand nous serons seuls, tu me diras: Saint-Adolphe!




XXXVII


Le bureau des Duplicatas, o Caldas tait dsormais condamn  passer
ses journes, ressemble fort  l'tude d'un lyce. C'est une grande
salle tapisse de cartons, meuble de quelques vieilles chaises
dpailles et de tables malpropres.

Les deux fentres donnent sur une cour qui n'est pas moins large qu'un
puits; on y verrait cependant assez clair en plein midi sans l'paisse
couche de poussire gluante colle aux vitres.

De mme que dans une voiture, l'hiver, le voyageur, pour regarder une
jambe qui passe ou voir l'heure d'une horloge publique, essuie par
endroits sur les glaces la vapeur de la respiration, de mme les
employs du bureau des Duplicatas, pour observer ce qui se passe dans
la galerie voisine, pratiquent des judas dans la crasse opaque qui
recouvre la vitre, avec le bout de leurs doigts lgrement humect de
salive.

Ah! la poussire! comme la cendre du Vsuve qui a enseveli Pomp,
elle couvre de son linceul morne cette ncropole bureaucratique, et
l'araigne file le crpe de ce deuil.

D'o vient-elle, cette poussire?

Les balais des garons de bureaux sont impuissants  la combattre;
quant au plumeau mis  leur disposition, comme il leur faudrait lever
les bras, ils ne s'en sont jamais servis.

Chaque matin les employs apportent  leurs souliers un chantillon de
toutes les boues de Paris: il y a la boue noire et ftide de la rue du
Four-Saint-Germain, cette boue dont M. Bertron tire de l'huile
d'olive, et la boue crayeuse de Montmartre; il y a la boue rouge de la
rue de Rivoli et la boue verte du Pre-Lachaise.

A la chaleur du pole toutes ces ordures schent et s'miettent en
pulverin impalpable; l'atmosphre s'alourdit d'vaporations malsaines,
de miasmes dltres. Le vent, quand on ouvre la porte avec violence,
soulve des tourbillons comme le simoun dans le dsert.

La caserne empeste le cuir, le crottin et le tabac; la sacristie a
l'odeur affadissante de la cire et des cierges teints; la gargote
empoisonne le graillon, la viande et le vin; l'air nausabond de
l'hpital soulve l'estomac: eh bien! les bureaux du ministre de
l'quilibre ont aussi leur odeur _sui generis_, odeur indescriptible
et indfinissable, o se mlent et se confondent les plus horribles
exhalaisons, l'eau qui cuit sur le pole, la souris creve entre deux
dossiers, les dbris en putrfaction des repas quotidiens oublis dans
les coins; l'haleine ftide, la sueur des habits qu'on change, le cuir
des souliers qui rissolent prs du feu, enfin les effluves de toutes
les misres, de toutes les corruptions et de toutes les infirmits des
gens qui y vivent. Aux vapeurs de cet odieux alambic s'ajoute la fume
des lampes qu'on allume en plein jour, et l'on est surpris de voir une
lumire brler dans un pareil milieu.

L'tranger qui entre dans le bureau est saisi  la gorge; il est
frapp de vertige et chancelle comme le visiteur dans la grotte du
Chien; il suffoque et demande de l'air comme l'asphyxi. Mais qu'il se
garde bien d'ouvrir la fentre; les employs furieux la lui feraient
refermer: une bouffe de brise les enrhume, et ils ne peuvent plus
respirer ds qu'il y a de l'air.

Telle est la pice o travaillait Romain; on en compte quelques-unes
de ce genre dans l'Administration. Cela tient au nombre trop grand
d'employs qu'on y entasse pour les avoir tous sous la main. Ils
taient l dix qui noircissaient du papier, sans compter le commis
principal install  une table plus leve, comme un pion de collge.

Cette cohabitation force rend l'existence pouvantable; il en rsulte
des rapports dignes du Petit-Bictre.

Aussi Caldas dut renoncer  faire quoi que ce soit, il imita ses
collgues. Impossible de travailler au milieu du bruit. Si par hasard
l'un d'eux voulait se mettre  la besogne, les neuf autres
commenaient une scie, et  force de tapage lui faisaient vite poser
la plume.

Pour tuer le temps, Romain se rsigna  observer ses collgues, comme
un naturaliste observe  la loupe des helminthes. La collection tait
varie.

Le plus ennuyeux de tous tait un jeune commis rpondant au nom de
Gobin. Celui-l faisait le dsespoir de Caldas, qui ne pouvait ouvrir
son pupitre ou remuer une feuille de papier sans l'avoir sur son dos.

       *       *       *       *       *

Gobin est l'EMPLOY CURIEUX.

Cet employ est inform de tout ce qui se passe dans le ministre et
mme ailleurs. Il doit avoir  ses ordres une police secrte. Dans son
pupitre est un tat fort exact du personnel. Il y suit pas  pas les
promotions de tout l'quilibre. En marge de l'tat sont des notes 
l'encre rouge, tout ce qu'il a appris sur le compte de Pierre ou de
Paul.

On peut l'interroger avec plus de certitude que M. Le Campion, il se
fait un plaisir de rpondre.

Il sait les noms et prnoms de tous ses collgues, leur ge, le lieu
de leur naissance, la date de leur entre dans l'Administration. Il
possde aussi leur biographie.

Il recueille les dtails intimes. Il connat le chiffre de fortune de
celui-ci, le nombre des enfants de cet autre, il n'ignore pas le nom
du protecteur de ce troisime. Il peut vous renseigner sur les amours
de son sous-chef et vous conter les anecdotes scandaleuses qui
circulent sur les femmes de deux ou trois commis principaux.

Ce Gobin est l'homme le plus affair de l'quilibre.

Le matin il pratique des visites domiciliaires dans les pupitres des
camarades en retard. Pendant le djeuner il fait sa tourne dans toute
la maison.

Les garons de bureau sont ses amis; il coute aux portes, fait
biller les lettres et ramasse soigneusement tous les petits morceaux
de papier perdus.

Cet homme dangereux compte pour avancer sur les petits mystres qu'il
a su surprendre. On le redoute. C'est le chiffonnier des secrets.

       *       *       *       *       *

Un chiffonnier dans un autre genre est l'EMPLOY COLLECTIONNEUR.

Les lauriers de MM. Dusommerard et Sauvageot ont troubl les ides de
ce brave homme.

Il a entendu dire qu'une collection d'objets, de quelque nature qu'ils
soient, peut acqurir une grande valeur; depuis lors il collectionne.

Il s'est condamn  recueillir les flacons, les fioles et les pots de
pommade.

Ce bureaucrate inoffensif arrive tous les matins harass au ministre;
il a fouill avant de venir les boutiques des innombrables Auvergnats
adonns au commerce des dtritus de Paris. Il dort la moiti du jour,
rvant de pots et de fioles chimriques.

Il est dcid, lorsque sa collection atteindra le numro d'ordre
50,000,  en faire prsent  l'tat; il espre en obtenir en retour un
magnifique local au Louvre, vingt mille francs d'appointements, et le
titre de Directeur du muse des Pots de pommade.

       *       *       *       *       *

L'EMPLOY QUI FRQUENTE LES THATRES est un tre tout  fait
assommant. Sa conversation est un habit d'arlequin cousu des pices
qu'il a vu jouer; il a la spcialit des imitations, comme Brasseur.

Jadis le gnouf-gnouf de Grassot l'avait enthousiasm, il a dit mon
dieur-je! comme Lassagne, et mordious! comme M. Mlingue.

Aujourd'hui il se mouche comme Paulin Mnier dans _la Fille du
Paysan_, il ternue comme Got dans _les Effronts_, il remue les
jambes comme Dupuis dans _la Grande Duchesse_, et les bras comme
Raynard dans _les Chevaliers du Pince-nez_.

Une seule fois dans sa vie il a su citer  propos, et du Scribe
encore! C'est l'an dernier, lorsqu'on lui a refus de l'avancement.

--Sapristi! j'y avais pourtant droit. Voil cinq ans que je le
demande!

       *       *       *       *       *

L'EMPLOY MALADE est d'un voisinage plus dsagrable encore. Son
pupitre est une pharmacie, et il apporte, dit-on, dans une bouteille
certain mdicament cher aux malades de Molire.

Comme il est rellement valtudinaire, il passe pour un carottier.

       *       *       *       *       *

L'EMPLOY TIMIDE est au moins rjouissant. Celui-l a peur de tout, et
il ne met pas une virgule sans se demander srieusement si elle ne
doit pas nuire  son avenir administratif. C'est sans doute dans la
crainte de se compromettre qu'il ne fait absolument rien.

       *       *       *       *       *

L'EMPLOY FORT DE SES DROITS est l'avocat consultant du bureau; il
donne des conseils aux collgues et voudrait qu'une chambre syndicale
de commis contrebalant le pouvoir absolu du ministre.

On lui reprochait un jour de voler l'Administration en ne travaillant
pas:

--On me paye, je donne mon temps, rpondit-il firement, on n'a rien 
exiger de plus.

       *       *       *       *       *

L'EMPLOY QUI REOIT MAL LE PUBLIC est pntr de son importance. Il
traite les administrs du haut de son pupitre. C'est dans le bureau de
cet employ qu'un jour entra le ministre lui-mme; il ne le
connaissait pas, le reut trs-mal, et finit par l'envoyer promener.
Le soir mme ce bureaucrate incongru tait congdi. Malheureusement
on l'a remplac depuis, et il y a longtemps que le ministre ne s'est
promen incognito.

       *       *       *       *       *

L'EMPLOY ANCIEN SOUS-OFFICIER tient sa canne comme un sabre et se
coiffe le chapeau sur l'oreille; ne dit pas: je vais djeuner, mais
je vais manger la soupe, appelle l'heure de la sortie la retraite
et le ministre la caserne; crit suprieurement la btarde et
dbauche les autres sous prtexte d'aller boire la goutte.

C'est du reste ce qu'on appelle un bon garon. Et voici un feuillet
arrach au livre de sa dpense mensuelle:

		 JANVIER 1862.

    Chambre                              9fr.50c.

    Cordonnier et tailleur              14   00

    Blanchissage                         1   15

    Pension                             85   00

    Tabac                               20   00

    Absinthe, petits verres et autres   70   35

    Total gal                         150fr.00c.


       *       *       *       *       *

L'EMPLOY QUI A DPASS LA LIMITE D'AGE passe sa vie  lutter contre
son extrait de naissance.

L'administration, qui n'est pas encore entre dans les ides de M.
Flourens, met  la retraite les employs qui ont plus de
soixante-douze ans.

Le bureaucrate qui a franchi cette limite cherche continuellement 
rparer des ans l'irrparable outrage; il affecte, pour faire croire 
sa jeunesse, les airs d'un jouvenceau tourdi.

Il n'est sorte de ruses qu'il ne dploie.

Il y a deux ans, il s'est avis d'annoncer par une lettre imprime
qu'il pousait une demoiselle de dix-sept ans. L'invention de ce
mariage imaginaire eut un bon rsultat, chacun se dit: Ah a, mais il
n'est donc pas si vieux!

Cette anne-ci il a fait part  toute l'Administration de la naissance
d'un fils aussi fantastique que son mariage, et tout le monde de
s'crier:

Voyez-vous, le gaillard!

Il a un fils, en effet; mais ce rejeton, commis principal 
l'quilibre, a quarante-cinq ans.

Quelqu'un disait  ce fils:

--Votre pre rajeunit donc tous les ans d'une anne?

--Ne m'en parlez pas, rpondit-il; si cela continue, je serai bientt
plus vieux que lui.




XXXVIII


--Monsieur, dit le garon de bureau a Caldas, il y a une dame qui vous
demande.

D'aprs les ordres de son ami, Mlle Clestine ne pntrait plus dans
le bureau; il avait fait ce coup d'tat pour viter d'tre class
parmi les Lovelaces bureaucratiques, car l'administration de
l'quilibre est peuple de Lovelaces. Ce sont de jeunes messieurs bien
peigns et bien mis, qu'on prendrait pour des gandins, n'tait la
maudite genouillre. Ils donnent dans la journe des rendez-vous  des
dames bouriffantes de toilette qui viennent avec des petits chiens
sous le bras. Ils trouvent que a les pose.

Caldas, qui ne tenait pas  tre pos, courut au caf de l'quilibre
rejoindre l'ingnue de Grenelle.

--Cher Romain, lui dit-elle ds qu'il entra, je viens te demander un
petit service.

--Pourvu qu'il ne soit pas en argenterie, dit Caldas qui a dj
imprim dix fois le mot dans le _Bilboquet_.

--Mon ami, c'est aujourd'hui la fte de mon propritaire.

--Il s'appelle donc Huit Avril, ton propritaire?

--Juste, mais il a encore trois autres noms de baptme; il se fait
souhaiter sa fte quatre fois l'an.

--Et tiens-tu beaucoup  la lui souhaiter, sa fte?

--Oh! c'est lui qui parat tenir  la chose; il m'a fait gracieusement
avertir par un de ses amis qui est huissier.

--Bigre! et combien te faut-il?

--Il ne me manque que trente-cinq francs.

--C'est grave, dit Romain en portant la main  sa poche avec un geste
dsespr; est-ce que son ami n'attendrait pas?

--Oh! si, il attendra dix jours pour vendre mes meubles!

--C'est impossible, je ne saurais plus o reposer ma tte.
Attends-moi, je remonte ngocier un emprunt.

C'est au riche Grondeau que Caldas s'adressa:

--Vous voulez deux louis, lui dit l'opulent expditionnaire, je suis
bien gn dans ce moment-ci, j'ai mis mes boutons de diamant au clou
pour payer la diffrence de mes Nord.

--Pauvre homme! fit Caldas vex, je vous plains beaucoup.

--Oui, je suis fort  plaindre, en effet, mais je sais me sacrifier
pour mes amis, moi; j'ai trop bon coeur pour vous laisser dans
l'embarras. Asseyez-vous l, faites-moi un billet, et demain je vous
apporterai les fonds.

--Comment, un billet, vous plaisantez?

--Mon petit, voyez-vous, ce n'est pas que je me dfie, mais on ne sait
ni qui vit ni qui meurt. Si vous veniez  mourir, je pourrais attaquer
votre famille.

--Soit, je vais vous donner ma signature, mais il faut de l'argent
sance tenante.

--Oh! impossible alors, n'en parlons plus!

Et Grondeau s'loigna joyeux en marmottant entre ses dents:

--Je l'ai chapp belle!

Dans sa dsolation, Caldas songea  Basquin; il tombait mal.

--Pour qui me prenez-vous? lui dit le calligraphe vit-on jamais
employ de l'Equilibre possesseur de trente-cinq francs aprs le six
du mois! Les bureaucrates rangs sont en retard d'un mois seulement,
les autres sont en retard d'une anne.

--Il me faut de l'argent  tout prix, dit Romain.

--Achetez une montre.

--J'y ai pens, mais je n'aurais pas le temps de raliser. Le
crancier attend.

--coutez, il y a encore deux moyens: empruntez au garon de bureau
usurier, ou faites-vous faire une avance sur la caisse.

--Je ne suis pas financier, dit Caldas, lequel de ces modes d'emprunt
vaut le mieux?

--Cela dpend de la somme et des circonstances. Le garon de bureau
usurier est bon enfant; il aime les employs, et comme il est chagrin
de les voir gns, il se plat  leur avancer ses petites conomies.
On le rgle en billets  un, deux ou trois mois, ou on lui donne une
dlgation sur les appointements; vous le voyez, c'est trs-commode.

--Honnte garon de bureau! dit Caldas, fait-il payer cher ses petits
services?

--Oh! non, il demande  peine vingt pour cent par mois.

--C'est pour rien. Parlons du caissier: il fait donc des avances?

--Oui, aux gens qu'il connat, c'est pure obligeance de sa part.
Comment, vous ne le saviez pas?

--Heureusement, dit Romain.

--Eh bien! je vais vous prsenter  lui.

Le caissier refuse rarement aux employs un lger service dans le
courant du mois.

Est-il autoris par l'Administration? on n'en sait rien.

Mais on n'a pas souvent recours  lui, on prfre s'adresser au garon
de bureau usurier. Il est de fait qu'en tirant sur la caisse, on
contracte une obligation, et la reconnaissance est un fardeau lourd 
porter.

Avec le garon usurier, on a le droit de se croire parfaitement quitte
lorsqu'on a pay deux cent quarante pour cent par an.

Le caissier reut parfaitement Caldas et lui donna gracieusement ce
dont il avait besoin; le propritaire de Mlle Clestine dut tre
content.

C'est un mauvais service que rendit l Basquin  Caldas. Depuis ce
jour, celui-ci mangea ses appointements en herbe.

C'est vers le 3, d'ordinaire, qu'il commenait  demander des avances.
Mais il comptait, pour rtablir sec affaires, sur sa pice du
Thtre-Franais et sur celle qu'il faisait en collaboration avec
Saint-Adolphe.

Il tait d'ailleurs au mieux avec le caissier. Parfois il allait lui
tenir compagnie derrire sa grille et il s'amusait  regarder les
visages des gens qui venaient toucher.

C'est l qu'un jour d'margement, il vit un monsieur bien mis qui
prsenta un bon et reut en change cinq cents francs.

--Quel est ce monsieur? demanda-t-il au caissier, et pourquoi lui
donne-t-on tout cet argent?

--Comment pourquoi? c'est un de nos collgues.

--Mais je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici! Ne
vient-il donc jamais?

--Parbleu si, tous les trente ou trente et un du mois.

--Que fait-il alors? qui est-ce?

--Mon cher, murmura le caissier, c'est l'EMPLOY QUI REND DES
SERVICES.




XXXIX


_Le Zle_, comdie en quatre actes, en prose, par MM. Saint-Adolphe et
Romain Caldas, allait tre termin et prsent  M. de Chilly.

M. Deslauriers, qui n'est pas un collaborateur pour rire, avait
vigoureusement pioch. Il avait bel et bien mis pour sa part deux mots
plaisants qui n'taient pas drles du tout. De plus il avait recopi
de sa plus belle criture les deux premiers actes.

Il achevait la copie du troisime un matin, lorsque Caldas entra.

--Cher Saint-Adolphe, dit le jeune homme, nous n'en, finirons jamais,
si vous me laissez dans le bureau o je suis. Il faut absolument me
mettre ailleurs.

--Ah! si je pouvais te faire travailler dans mon propre bureau, dit
tristement Saint-Adolphe, je voudrais faire concurrence  Sardou et
devenir le marquis de Carabas du boulevard. Malheureusement c'est
impossible.

--Pourquoi? demanda Romain.

--Parce que ce n'est pas l'usage, et que l'usage est le tyran de
l'quilibre. Ah! tu ne connais pas nos bureaucrates, mon ami! l'usage
les guide comme le caniche guide l'aveugle, et ils vont en aveugles,
en effet. L'usage pour eux, c'est le transparent qu'on donne aux
enfants qui s'exercent  crire. La routine est leur foi, ils ont pour
l'innovation l'horreur qu'prouve pour l'eau la bte enrage. Avant de
faire la moindre broutille, l'employ se gratte la tte. Vous croyez
qu'il rflchit? non; il se demande: --Cela s'est-il dj fait?

Cela s'est-il fait? voil le grand mot.

Vous venez proposer quelque chose de grand, de beau, d'utile,
d'indispensable, on vous demande d'abord: --Cela s'est-il
fait?--Non.--Alors, serviteur. Vous insistez, vous prouvez qu'il fait
jour  midi au mois de juin. A quoi bon? Cela ne s'est jamais fait.
Aussi, chaque anne, dans les mmes circonstances, on voit se
reproduire les mmes boulettes. Cela s'est fait, cela se fera. Tout
est grav, strotyp, clich. Vous avez, vous, une lettre de dix
lignes  crire, vous prenez la plume; votre sous-chef arrive:

--Malheureux, que faites-vous? dit-il, il y a un prcdent.

--A quoi bon? rpondez-vous, la chose est simple comme bonjour,
j'aurai fini dans cinq minutes.

--Ce n'est pas ainsi qu'on procde, rplique le sous-chef, il y a un
prcdent, il faut le trouver.

On cherche, on fait fouiller vingt bureaux, quatre cents cartons, on
remue des dunes de poussire, on drange cinquante employs et on ne
trouve rien.

--Et que fait-on alors? demanda Caldas.

--On en revient  votre premire ide. La lettre est crite en cinq
minutes; on a perdu trois jours, mais on a sauvegard LA TRADITION
ADMINISTRATIVE.

XL


--Prenez patience, avait dit M. Deslauriers  Caldas, restez encore
quelque temps dans la pice o vous tes. Je vais m'occuper de vous et
tcher de vous bien caser.

Infortun chef de bureau!

Il ne russit pas  obtenir pour Romain la place qu'il demandait, mais
on lui en donna une  lui-mme qu'il ne demandait pas.

Il fut nomm sans avancement au bureau de la Dette. C'est 
l'administration de l'quilibre, qui est trs-pauvre, le moins charg
de tous les services. On le considre comme un cul-de-sac, et on y
fourre les chefs dont on est mcontent.

M. Deslauriers, qui se flattait d'arriver au poste de chef de
division, fut frapp au coeur de cette disgrce. Il poussa les hauts
cris, se remua, rclama. Trop tard. Le pape n'est pas seul
infaillible: Son Excellence avait sign.

Il voulut au moins savoir pourquoi on l'envoyait chez les Sarmates,
et, aprs une enqute souterraine, il apprit toute l'histoire de ce
terrible coup de Jarnac. M. Deslauriers, tandis qu'il sommeillait dans
la quitude, avait pour sous-chef un homme que l'envie empchait de
dormir. Ils avaient toujours t fort bien ensemble, car le malheureux
chef ne souponnait mme pas le caractre cauteleux de son subordonn.

Cet envieux, nomm Cluche, qui russit longtemps  se faire passer
pour un brave homme, est par excellence le SUPRIEUR SOURNOIS.

Affable et traitant en apparence son monde sur le pied de la
camaraderie, il se fait un plaisir de desservir dans l'ombre les nafs
qui ont eu l'imprudence de se fier  lui. Qu'un employ se mette dans
son tort, il l'excuse et le rassure, mais  la fin du mois il charge
son dossier d'une note accablante. Il accorde volontiers la permission
de s'absenter, et si l'on s'absente, il ne manque pas de faire un
rapport. C'est l'homme des coups de couteau dans le dos.

Ce Cluche s'ennuyait d'tre sous-chef. Il avait plusieurs fois fait
valoir ses droits  l'avancement. Il ne lui en tait rien revenu.

C'est alors qu'il jeta les yeux sur la place de M. Deslauriers. On
appelle cela  l'quilibre: _convoiter les souliers d'un mort_.
Certaines gens ne sont  l'aise que dans ces chaussures-l. Cluche
imagina une combinaison assez ingnieuse, il dressa ses batteries, et
un beau matin l'Administration s'aperut que le chef du bureau de la
Dette avait depuis onze ans dpass la limite d'ge. On s'empressa de
rparer cet oubli, et on mit l'oubli  la retraite.

L'Administration cherchait sur son Livre-Noir un chef mal not 
envoyer en disgrce, lorsqu'elle apprit  propos que Deslauriers, non
content de compromettre dans les coulisses la dignit de
l'Administration, collaborait avec ses propres employs, et ce,
pendant la sance,  verroux tirs.

--Voil l'homme  sacrifier, se dit-elle.

Le jour mme o tait signe la dportation du vaudevilliste, Cluche
arrivait juste  point pour demander sa succession. Il l'aurait
obtenue sans un de ces coups de fortune qui renversent les plans les
plus savamment conus.

Un protecteur influent qu'il avait mourut dans la nuit d'une
indigestion. L'affaire s'tait bruite dans l'intervalle, et deux
autres sous-chefs arrivrent  la cure.

Ah! l'Administration fut bien embarrasse! Les protecteurs des deux
nouveaux venus avaient juste autant de crdit l'un que l'autre. Devant
deux employs d'un mrite si parfaitement gal, on prit un moyen
terme, et un quatrime, qui n'avait rien demand et qui ne s'y
attendait gure, eut la place.

Il se trouva qu'il la mritait.

XLI


Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M.
Castelouze, le nouveau chef, tenait  faire autrement que son
prdcesseur. Ce n'est pas qu'il changet rien au fond, mais il
modifia singulirement la forme: l o on se servait de fiches, il
employa des registres, et rciproquement. Il fit plus: on crivait sur
les rpertoires les chiffres d'ordre  droite et  l'encre rouge, il
dcrta qu'on les crirait  gauche et  l'encre bleue.

Ces rformes si radicales firent crier les mauvais esprits.

En dpit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, 
l'quilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractre
de personnalit.

M. Castelouze, l'homme aux chiffres  gauche, n'est pas le premier
venu. Il a su se crer dans l'Administration la renomme d'un
spcialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des crances
douteuses, des ngociations dlicates.

C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements)
qu'il a pris l'habitude de considrer le public comme un gibier. Il
chasse, pour le compte de l'Administration, avec le dsintressement
du chien bien dress qui rapporte la perdrix dont il n'aura mme pas
les os.

Il n'est pas de Normand madr, d'avou retors qu'il ne puisse rouler
sur son terrain, et il ne s'en fait pas faute. Autrefois, aux dbuts
de sa carrire, le zle de Castelouze tait tout politique. Quand il
avait fait rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix
centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il avait dcouvert
la fraude d'un administr, il s'en rjouissait comme de titres 
l'avancement. Avec le temps, il s'est passionn, et ce qu'il en fait
maintenant n'est plus du tout dans l'intrt de son ambition ou dans
celui de l'tat, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art
pour l'art. Mais quel flair! quelle subtilit! quelle ardeur! Un rien
le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours
jusqu'au gte. Ah! qu'il est heureux quand il a lev un livre,
heureux quand il l'a forc!

Le livre, c'est le dbiteur.

Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires prsentes, il remonte
dans le pass,  dix ans, quinze ans; il remonterait au dluge, sans
la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule
dans la poussire des cartons oublis, et ce n'est jamais en vain
qu'il bat ainsi le pass. Son sens de chasseur ne le trompe jamais; il
vente des fumes insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il
dit d'un ton joyeux:--a sent la chair frache!

Et le dbiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix
ans, est tout surpris un matin de voir arriver un avertissement qui
l'engage  se prsenter dans la huitaine au bureau pour se librer.

Pour nombre d'employs qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus
que son devoir. Il outrepasse ses droits, souvent au mpris de la
justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci,
et de l'incurie de ce troisime. Il prie, il menace, il est
impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas lse, il lse
au besoin le public.

On connat bien son penchant  l'quilibre, et un chef de division,
qui comme M. Dupin cultive le calembour, disait en parlant de
Castelouze: Il a le regard _fisc_.

En ralit Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est
busqu comme le bec de l'aigle; il a la dent blanche et pointue du
carnassier; ses aptitudes morales ont modifi son physique; il a la
tte fureteuse et des allures de limier; il ne marche pas, il qute;
sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se pose, il tombe en
arrt, la tte allonge en avant, les paules inflchies, les jambes
lgrement ployes sur le jarret, les bras prts  saisir la proie.

Malgr toutes ces qualits de race, les capacits de Castelouze ne
s'lvent pas au-dessus d'un certain ordre; il a les vues bornes,
comme tous les gens qui se passionnent, et il est entt comme les
hommes  ides fixes. En dpit du mouvement qu'il se donne et des
services qu'il rend, on ne le considre pas en haut lieu comme un des
Directeurs de l'avenir.

C'est de lui que le ministre disait:

--Il bat des ailes, mais il ne vole pas.

       *       *       *       *       *

XLII


Le passe-droit dont M. Deslauriers avait t victime fit  Caldas le
plus grand tort.

Quand on est employ,  l'quilibre, on commet une faute grave si on
se lie d'amiti avec un autre employ, quel qu'il soit, suprieur ou
subalterne. Jamais on ne partage, en effet, la bonne fortune de cet
ami, si la faveur enfle ses voiles; on est toujours clabouss par sa
disgrce, s'il vient  sombrer.

Caldas apprit cette belle maxime d'un jeune commis, fils d'un garon
de bureau, qui avait t lev par son pre dans la crainte de Son
Excellence et de la hirarchie.

Ah! c'tait un bon pre, ce garon de bureau, et surtout un homme
convaincu. Du jour o son fils fut nomm commis, il le salua dans la
rue et ne lui parla plus qu'avec vnration.

La Hirarchie avec la Tradition, voil les deux pivots de l'quilibre.
Aussi l'Administration s'efforce-t-elle de multiplier entre tous les
grades les lignes de dmarcation, et c'est elle-mme autant que
l'orgueil personnel qui creuse un abme entre le suprieur et son
subordonn.

Le caractre national aussi y aide beaucoup, et le Franais, qui est
fou d'galit, est bien aise d'avoir quelqu'un  saluer avec
dfrence,  la condition d'avoir quelqu'un  regarder avec mpris.

La politesse jette une planche sur ce gouffre qui spare deux hommes
d'un grade diffrent, mais c'est une planche pourrie qui rompt au
moindre effort. Quelle que soit l'urbanit de l'un et de l'autre, dans
la rue,  table, dans un salon, vous distinguerez  coup sr le chef
de son infrieur.

La familiarit de ce dernier, quoi qu'il fasse, aura quelque chose de
courtisanesque; ce ne sera qu'une nuance, mais on pourra la saisir, et
l'intimit de l'autre aura toujours l'air d'une condescendance.

Entre les hommes, cependant, il faut un observateur pour deviner ces
sous-entendus. Mais de femmes femmes, quelle hauteur d'un ct, quelle
humilit rvolte de l'autre!

En dehors de l'quilibre, il y a tout un ministre en jupons; il y a
madame la directrice et madame la _cheffe_ de division, la _cheffe_ de
bureau et la _sous-cheffe_; le reste ne compte pas. On invite parfois
la femme du commis principal, qui ce jour-l met sur son dos trois
mois des appointements de son mari, mais c'est une exception.

Quant aux commis et aux expditionnaires, on a soin, si on les invite,
d'oublier mesdames leurs pouses.

La hirarchie fminine est toujours une puissance, et l'employ de
l'quilibre arriv par les femmes prouve que les jeunes gens qui vont
dans le monde n'ont pas tort.

Par malheur le beau sexe est mauvais juge des capacits, et les
dignitaires qu'il fait ne payent souvent que de mine. Ce n'est pas au
thtre seul que l'emploi des jeunes premiers va s'effaant de jour en
jour. Caldas, qui frquentait peu les salons administratifs, ne put
observer ces choses que de loin. Il n'esprait point arriver par les
femmes; comme il visait haut cependant, il cherchait  se rendre bien
compte de tous les rouages de l'immense machine bureaucratique. A ses
instants perdus il la dmontait, cette machine, pour son instruction
particulire,  peu prs comme on dmonte un tourne-broche.

Il y dcouvrit un mouvement trs-simple, fonctionnant
trs-rgulirement, mais surcharg et entrav par beaucoup de ressorts
inutiles et d'engrenages superflus. Peut-tre l'Administration
n'a-t-elle pu viter ces mille et une complications dans son
mcanisme. Dans les bureaux, qui vritablement sont rests les mmes
depuis Colbert, il s'est toujours trouv des hommes qui ont su
exploiter  leur profit les besoins du moment. La ncessit passe, le
bureau cr reste, et pour lui donner alors une apparence d'utilit,
on dtourne les affaires et on les y fait passer,  peu prs comme on
fertilise un champ en saignant une rivire.

Le nombre toujours croissant des services tient encore  deux causes:

A la manie qu'a la petite bourgeoisie de pousser ses enfants dans
l'Administration. Elle croit leur avoir donn un tat libral quand
elle leur a pos une plume derrire l'oreille. Le ngociant enrichi
s'imagine grandir dans son hritier quand il a russi  le faire
entrer au ministre. Ce fils ira dans le monde officiel, il sera un
personnage. Et la croix d'honneur! il est sr de l'avoir dans un temps
donn.

Les ministres assigs se dfendent comme ils peuvent, ils
multiplient les obstacles devant leurs portes. Ils font tout pour
dcourager; ils exigent des titres nouveaux; ils augmentent chaque
anne la difficult des examens. L'ardeur ne se ralentit pas.
Cependant les ministres semblent crier:

Bourgeois mesquins, gardez donc vos enfants. N'en savez-vous donc que
faire? L'agriculture manque moins de bras que de ttes. L'industrie a
besoin de renforts? le commerce va croissant tous les jours. Que me
chantez-vous donc avec votre profession librale. L'homme qui gagne
six mille francs par an dans un bon mtier est financirement plus
riche que l'employ appoint  dix mille. Je ne peux pas vous enrler
tous, il faut bien qu'aux administrateurs il reste quelques
administrs.

L'autre cause provient de l'esprit de dfiance naturel au peuple
franais. Ce gros mot de concussion est un pouvantail ruineux. Lui
qui admire la bureaucratie, voit toujours dans ses cauchemars des
employs puisant  pleines mains dans les caisses publiques, et, pour
se dlivrer de cette obsession, il a multipli le contrle  l'infini.
Il paye tous les ans quinze millions dans la crainte qu'on ne lui
prenne vingt-cinq centimes.

Aussi l'Administration franaise est la plus rgulire et la plus
honnte qu'il y ait au monde. Ce rsultat cote un peu cher, mais la
France est assez riche pour payer sa vertu.

Pour en revenir  l'Administration de l'quilibre, elle est minutieuse
et fouilleuse, chercheuse, mticuleuse, soigneuse, plucheuse,
ombrageuse, fureteuse, contrleuse, mais par-dessus tout
consciencieuse.

Elle est aussi tracassire, paperassire, crivassire, coutumire,
cartonnire, mais avant tout rgulire.

Pour obtenir la solution de la moindre affaire, il y faut vingt visas
et quarante contrles; le solliciteur est renvoy de Pilate  Caphe;
chacun reconnat qu'elle est juste, mais personne n'pouse sa cause,
tous les employs s'en lavent les mains (au figur), et sa passion
dure parfois des annes entires.

S'il se fche, ce bon solliciteur, s'il s'irrite;

--Votre affaire viendra en son temps, lui rpond-on, elle suit:

LA FILIRE ADMINISTRATIVE

Quand les maons construisent une maison, pour monter les briques ou
les moellons du sol jusqu'au dernier tage, ils dressent une chelle,
se placent sur les divers chelons et se passent les briques de mains
en mains. Les maons sont paresseux, mais les entrepreneurs sont
russ. On calcule donc les distances et l'on met juste le nombre
d'hommes ncessaire, ni trop ni trop peu, pour que les matriaux
arrivent rapidement  leur destination, avec le moins de fatigue
possible pour les travailleurs, afin qu'ils travaillent longuement.

La filire administrative, au ministre de l'quilibre, tait au dbut
quelque chose d'analogue: l'organisation du travail, divis pour
arriver  une somme de travail plus grande et plus rapide.

Mais les hommes de gnie qui ont cr l'administration de l'quilibre
comptaient sans les abus.

Chaque anne est venue ajouter un rouage inutile  la machine; la
centralisation, gant aux mille bras, a tout absorb et tout
compliqu.

Aujourd'hui la filire est un labyrinthe inextricable dont il est
difficile de sortir sans fil conducteur.

Une affaire est prsente  un bureau. Vous croyez peut-tre qu'elle
va s'y traiter? point; s'y prparer au moins? pas encore. Nous avons,
s'il vous plat, quelques petites formalits  remplir, oh! mon Dieu!
moins que rien. Il faut d'abord prendre l'avis de trente autres
bureaux. Quand on a collig ces trente avis diffrents, un grand pas
est fait. Nous entrons dans une phase nouvelle, il s'agit maintenant
de consulter les fonctionnaires spciaux, commissionns _ad hoc_.

Nouveaux dlais; autres consultations.

Des incidents sans nombre peuvent surgir; mais passons, et supposons
encore ce temps d'arrt franchi. Voici enfin le bureau saisi
rgulirement avec toutes les pices  l'appui. Il va s'occuper de
vous; mais patience, il s'en occupera quand votre tour sera venu.
Enfin il est arriv, votre tour. On traite l'affaire, on en dcide. Ce
n'est point encore fini. Le bureau propose, mais le chef dispose. Et
quand le chef a dispos, il faut encore que le chef de division
confirme, aprs quoi vous avez grande chance de voir enfin la chose
aboutir,  moins que l'autorit suprieure ne juge qu'on a fait fausse
route, auquel cas tout est  recommencer.

Caldas connut  fond la filire administrative  l'occasion d'un sien
cousin qui depuis sept ans activait au ministre de l'quilibre la
liquidation d'une indemnit.

Comme ce cousin tait press, comptant l-dessus pour manger, il
venait dans les bureaux tous les deux jours. Par bonheur il rencontra
Romain, qui en moins de cinq semaines obtint une solution.

L'argent arriva fort  propos. Le cousin tant mort de faim la veille,
il servit  le faire enterrer.

XLII


Autrefois, lorsque les chemins de fer n'avaient pas dtrn la malle
pour le transport des dpches, les matres de poste et les postillons
distinguaient quatre espces de chevaux.

D'abord le cheval emport: celui-l s'puisait en efforts, tirait
comme un diable  plein collier, aux montes, aux descentes, toujours
et partout; il rentrait  l'curie, tremp d'cume et de sueur, il
durait peu. Pour modrer son ardeur, on tapait dessus.

Ensuite le cheval quinteux: il tirait ou ne tirait pas, suivant son
caprice. Il faisait un mauvais usage. On tapait dessus.

Puis la rosse; c'tait un mauvais cheval qui ne tirait jamais, il
succombait bientt aux mauvais traitements. On tapait, on tapait
dessus.

Enfin le bon cheval: il tirait quelquefois, quand il ne pouvait faire
autrement, mais il avait toujours l'air de tirer; il allait d'un train
gal, la tte basse, regardant sournoisement le cheval quinteux qu'on
rouait de coups, et le cheval emport qui faisait toute la besogne. Il
rentrait  l'curie sans un poil mouill. Eh bien! il tait considr,
on lui donnait double ration d'avoine; il durait dix ans: on ne tapait
pas dessus.

Quatre bons chevaux attels  la malle, et la malle n'aurait pas
roul.

Cette parabole peut s'appliquer  l'administration de l'quilibre, si
ce n'est que jamais elle n'a tu employ de travail. Sa conscience 
cet gard ne lui reproche rien.

Donc,  l'quilibre, ou divise aussi les bureaucrates eu quatre
classes:

L'EMPLOY FERVENT: il a encore le beau feu de ses dbuts.

L'EMPLOY TIDE: il se soucie mdiocrement de l'Administration et le
laisse voir.

Le MAUVAIS EMPLOY: il a jet son bonnet par-dessus les moulins et ne
compte plus que comme un zro.

LE BON EMPLOY: il est, pour tout ce qui touche l'Administration, d'un
dsintressement sublime; il se soucie de la besogne comme de
Colin-Tampon, mais, comme le bon cheval du matre de poste, il a
toujours l'air de tirer; il est considr, il a l'estime de ses chefs
et, ce qui lui plat davantage, des gratifications au jour de l'an.

Caldas, depuis l'affaire Saint-Adolphe, passait pour un employ tide,
et, sans doute pour l'encourager  rentrer dans le droit chemin, on le
dsigna pour faire partie du

BUREAU DES MAUVAIS SUJETS

Le bureau des Liquidations jouit, depuis la fondation de l'quilibre,
de la plus dtestable des rputations.

Il est convenu que du matin au soir les employs y font une vie
d'enfer.

A une certaine poque ce service n'tait compos que de vieillards
tristes et laborieux; mais telle est la force du renom, que ces
pauvres diables passaient pour des diables--quatre.

Ils sont aujourd'hui remplacs par une majorit de jeunes gens qui ont
 coeur de ne point faire mentir la tradition.

Ce bureau est le salon de conversation du ministre. C'est le
rendez-vous des oisifs; on y cause, on y joue au bouchon, on y fait la
partie de piquet, on y boit de la bire toute la journe. L
s'organisent les pique-niques, se machinent les mauvaises
plaisanteries, s'laborent les charges. On y blague l'Administration 
outrance; on y parle politique avec de grands clats de voix, et
souvent on s'y prend aux cheveux.

En dpit du tapage, des conversations  douze, des visites
continuelles, des chansons en choeur, des batailles, la besogne marche
fort bien dans ce bureau, le plus charg de tout le ministre et le
seul qui ait  traiter des affaires srieuses et dlicates.

Le chef de ce bureau est le plus formaliste des hommes. Les honneurs
administratifs lui ont mont au cerveau, et il porte la tte comme un
Saint-Sacrement. C'est lui qui fait toujours faire antichambre un
quart d'heure  tous ses subordonns, surtout  son sous-chef, afin de
bien tablir la ligne de dmarcation.

Il est au plus mal avec ses employs, dont il a vainement essay de
rformer la tenue. Il vite d'entrer dans leur pice; il est vrai que
s'il y pntre quelquefois, la prsence de cet homme digne n'arrte ni
les jeux, ni les ris. Sa figure glace ne les intimide pas plus que
les mannequins dans les cerisiers n'effarouchent les oiseaux.

Le sous-chef de ce service passe sa vie  porter des paroles de paix
des employs au chef de bureau, et rciproquement; il discute les
trves et les armistices; c'est le ngociateur jur.

L'entre de Caldas dans ce bureau inaugura une recrudescence de
visites et par consquent de vacarme.

Il amena toute sa clientle, Jouvard, l'aimable Sansonnet, les
bureaucrates Tant-pis et Tant-mieux, Grondeau, Basquin qui venait
quatre fois par jour, et bien d'autres encore.

On comptait sur le rdacteur du _Bilboquet_ pour organiser des scies
dsopilantes; mais il se trouva que Romain gota modrment les
excellentes plaisanteries de ses collgues. Ils venaient de faire
mourir de chagrin un pauvre vieil employ gar parmi eux. Ils taient
en train d'en envoyer un autre  Charenton.

Le vieillard qui avait succomb aux farces de ces messieurs tait un
brave homme, isol, sans famille, qui n'avait que sa place pour vivre.

Il n'tait pas fort, et les employs, qui tous ptillent d'esprit
comme on sait, sont impitoyables pour les pauvres d'esprit.

Le pre Germinal, comme on l'appelait  l'quilibre, devint leur
souffre-douleur. On commena par de petites tracasseries, on trempait
ses plumes dans l'huile, on mettait du sable dans son critoire; on
lui attachait des queues de papier au collet de sa redingote; on
cousait les poches de son paletot.

Si parfois il s'endormait, on l'veillait en sursaut en arrosant d'eau
froide son crne dnud. Mais comme il souffrait en silence, comme il
n'osait se plaindre, on passa  des charges plus fortes.

On lui persuada que l'Administration tait dcide  supprimer son
emploi (le pauvre homme n'avait pas droit  la retraite). De ce moment
il ne vcut plus.

Comme ses tristesses et ses inquitudes n'taient pas encore assez
risibles, on s'arrangea de faon  lui faire croire qu'il avait 
l'quilibre la rputation d'un mouchard. Soixante employs au moins,
qui avaient reu le mot, tremprent dans cette excellente
bouffonnerie.

Tout d'abord on battit froid au pre Germinal; on se taisait quand il
entrait; on chuchotait en sa prsence; on affectait de le regarder
avec dfiance; on vitait sa socit. Inquiet de ces procds, le
bonhomme s'enhardit jusqu' en demander la cause  celui de tous ses
collgues qui l'effrayait le moins.

Celui-ci haussa les paules.

--Vous savez bien ce dont il s'agit, lui rpondit-il avec mpris.

--Moi, je vous jure que je ne sais rien!

--Allons donc! reprit l'impitoyable farceur, on sait que vous tes la
crature de notre chef, et on n'ignore pas que vous lui faites des
rapports sur nous.

Cette rvlation consterna Germinal. Il se voyait, lui innocent,
accus d'infamie, odieux  tous et perdu de rputation. Pendant quatre
ou cinq jours,  moiti fou de douleur, il n'osa plus reparatre au
ministre; la rprobation gnrale l'pouvantait.

Enfin, un matin, il se dcida  venir; fort de sa conscience, il
voulait se disculper.

Devant tous ses collgues, il entreprit, d'une voix mue et les yeux
pleins de larmes, de prouver l'injustice des soupons dont il tait
victime.

Son plaidoyer fut vraiment grotesque, mais ne dsarma personne. On lui
rpondit qu'on n'tait pas dupe de ses pleurnicheries.

Un des plaisants l'appela:

--Vieux Judas!

Sur ce mot il sortit au milieu des hues, rentra chez lui et se
pendit.

Ce rsultat n'a pas refroidi compltement les farceurs, et c'est
maintenant aprs M. Givrod qu'ils s'acharnent.

Monsieur Givrod, qui est aussi naf que feu Germinal, donne tte
baisse dans tous les panneaux qu'on lui tend. Voici la dernire
mystification dont il a t victime; on en rit encore  l'quilibre.

Un matin un des employs du bureau arrive avec un journal dans sa
poche. Le feuilleton de ce journal rendait compte d'un concert donn
par un clbre fltiste qui porte le mme nom qu'un chef de division
de l'quilibre.

--Messieurs, commena cet employ, vous savez que notre chef de
division est de premire force sur la flte.

--Ah bah! fit Givrod.

--Comment! vous l'ignorez, continua le farceur. Hier soir il a donn
un concert  la salle Herz et a obtenu un succs tourdissant. Lisez
ce qu'en dit M. Scudo.

Le journal passa de main en main et arriva jusqu' Givrod, qui de sa
vie n'avait t si tonn.

--Messieurs, proposa alors un camarade, en prsence d'un tel triomphe
il est, je crois, de notre devoir de complimenter notre chef de
division.

--Croyez-vous! demanda Givrod.

--Nous n'en doutons pas, s'crirent tous les autres et, dans
l'intrt de notre avancement, chacun de nous doit aller  son tour le
fliciter.

Tous sortirent en effet l'un aprs l'autre. En revenant tous
dclaraient que le chef de division avait paru extrmement sensible 
leur dmarche.

Givrod veut faire comme tout le monde. Il court au bureau du chef de
division, insiste auprs du garon pour tre admis, et a le bonheur
enfin d'y pntrer.

--Ah! Monsieur! s'crie-t-il ds le seuil, permettez-moi de joindre
mes flicitations  celles de mes collgues. Quel admirable talent
vous avez!

--Que voulez-vous dire? demande le chef surpris.

--Oh! ne vous en dfendez pas, continue Givrod d'un air fin, j'y
tais, je vous ai vu. Quelle embouchure! quel doigt!

Le chef de division tombait des nues.

--Ah! c'est plus fort que Tulou, reprend Givrod; et faisant le geste
d'un homme qui joue de la flte: Monsieur, laissez-moi vous le dire,
vous en pincez comme personne!

Le chef qui n'est pas patient, convaincu que l'infortun est ivre ou
fou, sonne et le fait mettre dehors.

Givrod revient au bureau fort piteux, et ses camarades lui prouvent
qu'il aura bless son suprieur par quelque flatterie grossire et
maladroite. Il le croit, et au prochain concert il compte bien s'y
prendre plus dlicatement.

XLIV


Le premier jour de son entre au bureau des Mauvais sujets, Caldas
trouva que ses collgues taient vraiment trop gais. Le soir, press
de sortir, il voulut prendre son chapeau, mais les bords lui restrent
 la main: on avait mis au fond un poids de dix kilos.

Caldas gota peu la charge, mais il ne dit rien.

Le lendemain, comme il entrait, un carton prpar  l'avance et rempli
de poussire lui tomba sur la tte et faillit l'borgner.

Il trouva la plaisanterie mauvaise, s'pousseta, s'essuya, mais ne dit
rien.

Dans la journe, ayant eu soif, il voulut boire un verre d'eau et
avala d'un trait une rasade d'eau bouillante.

Il fut sur le point de se mettre en colre; pourtant il ne dit rien
encore.

Au moment de partir, il ne trouva plus son paletot; tous les camarades
avaient fil sournoisement. Aprs avoir cherch une heure, il fut
rduit  regagner son domicile avec son habit de travail, une loque
immonde.

C'en tait trop, et comme il n'aime pas les disputes, il arriva de
bonne heure le jour suivant, et au premier qui entra il donna une
paire de calottes.

Le calott tait le seul qui n'et pas tremp dans la plaisanterie.
Aussi fit-il des excuses  Caldas, qui daigna s'en contenter, mais
passa ds lors pour un mauvais coucheur.

--Vous n'avez vraiment pas le mot pour rire, lui dit un de ses
collgues; on ne croirait jamais que vous rdacteur du _Bilboquet_.

Cependant cette histoire de soufflet fit beaucoup pour la gloire de
Romain et, ce qui vaut mieux, elle assura sa tranquillit. Les farces
ne s'adressrent plus  lui.

Une des grandes occupations du bureau des Liquidations, lorsque la
charge n'est pas  l'ordre du jour, c'est la politique et la
discussion des affaires publiques.

La question italienne et la politique de M. de Bismark ont t
tudies et traites  fond; on s'y intresse mme aux vnements
intrieurs; on y a discut les moyens de dfense de Troppmann, et on
ne cre pas un impt nouveau sans que des orateurs s'inscrivent pour
ou contre.

Toutes les opinions d'ailleurs, et mme toutes les nuances d'opinions,
y ont leurs reprsentants. En cherchant bien, on y trouverait quelque
adhrent des vieux partis, si jamais les vieux partis ont exist
ailleurs que dans les causeries littraires de Sainte-Beuve.

Il y a des hommes des anciens rgimes, c'est l le plus bel loge
qu'on puisse faire de l'Administration de l'quilibre, qui permet 
chacun d'avoir une opinion, pourvu que personne ne s'en aperoive.

Caldas n'a pas d'opinion, ou plutt il s'en est compos une de
fantaisie qu'il dveloppe avec beaucoup de vivacit et de profondeur;
il s'intitule philosophe-aristocrate-socialiste. Il est d'ailleurs
tolrant, et peut causer de quoi que ce soit sans devenir rouge de
colre et sans appeler son adversaire: Navet, comme a l'habitude de
le faire M. Louis Veuillot.

Aussi, au bureau des Liquidations, le prenait on volontiers pour
arbitre lorsqu'on n'tait pas d'accord, et on n'tait jamais d'accord.

La divergence des opinions de ces messieurs s'explique.

Deux se cotisent pour s'abonner au _Temps_; il y en a un qui ne lit
que la _Gazette de France_; le plus riche, reoit le _Journal des
Dbats_; un autre achte le _Sicle_; celui-ci adhre au
_Constitutionnel_, cet autre  l'_Ami de la Religion_. Un dernier n'a
d'opinion qu'une fois par semaine, et cela tient  ce que _l'lecteur
libre_ est un journal hebdomadaire.

Tous se feraient hacher menu comme chair  pt pour soutenir le dire
de leurs feuilles. Parole imprime est pour eux parole d'vangile, et
tout rdacteur est un prophte.

Il y a trois employs que la politique touche mediocrement: un qui n'y
comprend absolument rien, c'est le plus intelligent de tous, et deux
qui ont bien d'autres chats  fouetter.

Caldas avait remarqu chez l'employ qui ne comprend rien  la
politique des allures mystrieuses, il le voyait tirer de temps 
autre un petit cahier de son tiroir et y inscrire quelques notes  la
drobe. Son cahier ne le quittait pas. Chaque fois qu'il avait
occasion de sortir, ft-ce vingt fois par journe, il le mettait
ostensiblement dans sa poche en disant: Au revoir, Messieurs! Romain
intrigu rsolut de pntrer cette tnbreuse affaire, et, aprs trois
semaines de flagorneries audacieuses, l'homme mystrieux lui ouvrit
son coeur et son carnet.

Cet employ assimile le ministre  une mnagerie et il passe sa vie 
chercher des analogies entre ses camarades et les divers animaux de la
cration. Il est convaincu que si on trouvait son cahier, il serait
destitu par son chef et lapid par ses collgues. De l toutes ses
prcautions. Dans ce cahier il compare Lorgelin  un ours, Coquiller 
une hutre, Nourrisson  un perroquet, Rafflard  un hrisson, le
Cluche  un serpent  lunettes, Basquin  un ouistiti, le caissier du
Service intrieur  un boule-dogue, et Grondeau  un dindon.

Caldas, comme journaliste, y tait inscrit en qualit de camlon. Il
ne fut pas flatt du rapprochement; aussi rpondit-il  ce Van-Amburg
de la bureaucratie, qui lui demandait son avis sur ce petit travail:

--Je ne vous trouve pas Buffon!

L'un des deux employs qui ont bien d'autres chats  fouetter est
L'EMPLOY QUI NE DPENSE PAS SES APPOINTEMENTS.

Il thsaurise et place  gros intrt, probablement  la petite
semaine. C'est lui qui organise des loteries dans l'intrieur du
ministre; c'est une vieille pendule, une lampe, une montre avec la
chane en jazeron, qu'il place  un franc le billet. Il coule ainsi
des rossignols qu'il achte  vil prix.

Depuis vingt ans il est au ministre: il gagne deux mille francs
d'appointements, et, entr avec vingt-cinq francs pour toute fortune,
il possde aujourd'hui, sans avoir rien vol  personne, un capital
clair et net de plus de cinquante mille francs.

Cet employ a une matresse qui lui fait ses pantalons, et il porte
des souliers vernis en moleskine.

L'autre original est un homme bien malheureux, allez! Sa femme est
jeune, jolie et coquette, et il est jaloux...

Avant de venir au ministre le matin, il enferme, dit-on, son pouse;
mais ce n'est pas vrai, et la preuve, c'est que trois ou quatre fois
par jour il s'esquive et court jusqu' son domicile, afin de s'assurer
de la prsence relle de la dame.

Il a entendu dire (ce doit tre un conte bleu) que certains employs
ont d aux charmes de leur moiti un avancement rapide. Sa cervelle en
a t trouble, et l'anne dernire, ayant obtenu une augmentation
d'appointments de soixante-cinq francs par an, il a fait une scne
horrible  sa femme et battu froid  son chef pendant six mois.

Dans ce bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva cependant un type et
un ami.

Le type est l'employ qui a une cousine femme du monde et immensment
riche. Il est all chez elle en soire, une fois, il y a quelque
dix-huit ans; depuis, il fait chaque semaine le rcit dtaill de
cette fte mmorable.

L'ami est l'employ gentilhomme, l'hritier d'un grand nom. Il est
venu chercher au ministre un abri contre l'orage. Quels que soient
les hasards de son existence, son coeur sera toujours au-dessus de sa
fortune. On le trouve fier  l'quilibre; cela tient peut-tre  ce
qu'il est bien lev.

Au bureau des Mauvais sujets, outre qu'on boit de la bire, on fume du
matin au soir. Pipes et cigares cependant sont svrement proscrits du
ministre. De petites pancartes qu'on lit  tous les tages, le long
de tous les corridors et dans toutes les pices, l'apprennent aux
visiteurs. Ces petites pancartes sont ainsi conues:

      +---------------------------------------------+
      |  Il est expressment dfendu de fumer dans  |
      |   l'intrieur du ministre de l'quilibre   |
      +---------------------------------------------+

Cet avertissement, comme de juste, n'empche rien. On cite des chefs
incorrigibles qui se renferment pour brler un cigare. Les employs
formalistes ne manquent jamais, lorsqu'ils vont _en griller une_
dans quelque rduit inaccessible, de laisser sur leur pupitre une note
au crayon qui explique leur absence.

Mme cette note au crayon est le pendant du tour du chapeau.

En voici la teneur ordinaire:

  _Je suis au bureau 73  prendre un renseignement._

Il n'y a pas d'exemple qu'un chef soit jamais all vrifier la chose
au bureau 73. A l'quilibre, on aime mieux croire que d'aller voir.

Autre effet de la dfense expresse:

Un jour Caldas vit s'escrimer de la pipe un employ que le tabac
semblait incommoder. Il plissait  vue d'oeil...

--Vous avez tort de fumer, lui dit Romain.

--Eh! je le sais bien, rpondit l'autre; mais que voulez-vous? c'est
dfendu!

XLV


On tait au vingt-neuf dcembre. L'espoir de la gratification agitait
tous les coeurs. Comme tous ses collgues, Caldas comptait sur la
munificence de l'Administration. Mme il avait d'avance arrt
l'emploi de cet argent.

Et ce n'tait certes pas prsomption de sa part. Ses droits valaient
bien les droits des autres. L'Administration d'ailleurs ne fait point
de jaloux. En bonne mre qu'elle est, elle ouvre sa caisse pour tous
ses enfants.

Pour les bons employs, la gratification est une rcompense; pour les
mauvais, c'est un encouragement  mieux faire.

Caldas ne fut ni encourag, ni rcompens.

Le jour des trennes arriva. Romain se mla  la foule des
bureaucrates qui va chaque anne applaudir au petit discours que fait
Son Excellence Monsieur le Ministre. Il envoya quarante-trois cartes 
un nombre gal de sommits de l'Administration; et cependant il ne lui
fut pas octroy un sou.

Le pot au lait de ses esprances fut renvers.

Saint-Adolphe, chef de bureau, avait commis une faute, Caldas fut
puni. Rien n'est plus juste. Si Caldas avait fait quelque chose de
bien, Saint-Adolphe et t rcompens.

En prsence d'un dficit de cent cinquante francs, Romain songeait
trs srieusement  s'arracher les cheveux, lorsque deux agrables
surprises compensrent ce lger mcompte.

Son pre lui envoya encore un mandat rouge, et sa pice, _les Oisifs_,
fut mise en rptition au Thtre-Franais.

Il n'avait donc plus qu' attendre. Et il attendit, sans trop de
contrainte, sans presque sentir l'ennui; car il avait beau dire, beau
faire, le temps critique tait pass, il s'habituait.

Oui, il s'habituait, il prenait les allures d'une montre rgle par
Brguet: il ne retardait plus pour arriver le matin, et pour sortir il
n'tait pas trop en avance.

Il mangeait, buvait  heure fixe, et il y prenait un certain plaisir;
les miasmes du bureau ne l'horripilaient plus.

Tous les dimanches, sous prtexte de respirer l'air pur  la campagne,
il allait se promener dans la poussire  Saint-Cloud ou ailleurs.

Il avait surpris le secret de travailler sans rien faire. Il pouvait
s'occuper normment pendant six heures  crire soixante mots. Enfin,
symptme plus grave, deux ou trois fois il s'aperut qu'il souriait
aux plaisanteries de ses collgues.

Avouez-le, monsieur, il tait temps qu'une crise dcisive se produist
dans son existence.

Donc il tait en train de reconqurir la rputation de bon employ,
lorsqu'un matin son garon de bureau lui remit un petit livre qui lui
tait adress sous pli.

Sur la premire page, il aperut cette ddicace manuscrite:

_A monsieur Romain Caldas, rdacteur du_ BILBOQUET._

HOMMAGE DE L'AUTEUR.

Cette ddicace tait signe du nom d'un de ses collgues.

Il tourna le feuillet et lut:

              CATCHISME DE L'EMPLOY

                   A L'USAGE

            DU MINISTERE DE L'QUILIBRE(1)

  (1)_Petit catchisme des employs des Droits Runis_, par J. B.
     (Justin Bonraignon); Paris 1843, petit in-32, dit par Guillaume
     (_trs rare_).


Tout d'abord Caldas crut  une charge.

--Celle-ci est drle, pensa-t-il.

Mais ce n'tait pas une charge, ainsi qu'il s'en put convaincre en
poursuivant la lecture du petit livre dont voici un extrait exact:

DEMANDE:--_Qui vous a cr et mis au monde de l'Administration?_

REPONSE:--Son Excellence Monsieur le Ministre.

D.--_Comment?_

R.--Par une simple signature.

D.--_Pourquoi?_

R.--Pour toucher des appointements tous les mois, une gratification au
jour de l'an, travailler le moins possible, monter en grade s'il se
peut, et mriter ainsi une bonne retraite  la fin de mes jours.

D.--_Qu'est-ce que monsieur le ministre?_

R.--Un tre impersonnel que je ne connais pas et que probablement je
ne connatrai jamais.

D.--_Pourquoi dites-vous qu'il est impersonnel?_

R.--Parce que le ministre et le portefeuille existent indpendamment
de la personne.

D.--_Expliquez mieux votre pense?_

R.--Je reconnais pour ministre l'homme dont la signature peut me
donner de l'avancement, que ce soit Pierre ou Paul.

D.--_Pourquoi dites-vous que vous ne le connatrez probablement
jamais?_

R.--Parce que nous ne frquentons pas les mmes socits.

D.--_Quels sont vos devoirs envers monsieur le ministre?_

R.--Respect, vnration, obissance, admiration, amour sans bornes,
tant qu'il est au pouvoir; rien, quand il n'y est plus.

D.--_Pourquoi cette distinction?_

R.--Parce qu'alors je n'attends plus rien de lui et qu'il doit me
demeurer tranger.

D.--_N'avez-vous pas des devoirs  remplir envers d'autre personnes?_

R.--Je dois honorer tous mes chefs en raison de ce qu'ils peuvent
pour moi.

D.--_Comment honorez-vous vos chefs?_

R.--Je flchis le genou devant mon directeur, je salue jusqu' terre
mon chef de division, je me dcouvre et je m'incline devant mon chef
de bureau, je soulve simplement mon chapeau pour mon sous-chef, et
je le garde sur ma tte pour tout autre.

D.--_Quels sont vos devoirs vis--vis de vos infrieurs?_

R.--Exiger d'eux les hommages que je rends  mes suprieurs.

D.--_Comment devez-vous vous conduire avec le public?_

R.--Je dois tre trs-raide avec lui, afin de lui inspirer la plus
haute ide de l'Administration.

D.--_Pourquoi lui inspirer la plus haute ide de l'Administration?_

R.--Afin que le pays ne soit jamais induit en tentation de diminuer le
nombre des emplois.

D.--_ Qu'est-ce qu'un emploi?_

R.--Une grce d'tat qui permet de traverser, en paix avec sa
conscience et son estomac, cette valle de larmes qu'on appelle la
vie.

D.--_Tout le monde peut-il remplir un emploi?_

R.--Non.

D.--_Que faut-il pour cela?_

R.--Une commission.

D.--_Qu'entendez-vous par une commission?_

R.--La commission est une feuille de papier revtue du sceau officiel
qui donne le pouvoir pour faire les fonctions bureaucratiques et la
grce pour les exercer dignement.

D.--_D'o vient ce pouvoir?_

R.--De Son Excellence qui le transmet  ses Directeurs avec facult de
le communiquer aux autres.

D.--_Comment ce pouvoir se transmet-il de Son Excellence jusqu'au
dernier employ?_

R.--Ce pouvoir se transmet comme il s'est transmis en tout temps, par
une succession qui n'a point t interrompue et qui continuera dans
les bureaux jusqu' la consommation des sicles.

D.--_En quelle disposition doit-on recevoir sa commission?_

R.--Il y a quatre principales dispositions pour recevoir sa
commission.

D.--_Quelle est la premire?_

R.--La premire est d'tre en tat de grce.

D.--_Quelle est la seconde?_

R.--La seconde est d'y tre appel et de ne s'y pas ingrer de
soi-mme.

D.--_Quelle est la troisime?_

R.--La troisime est d'tre irrprochable dans son criture.

D.--_Quelle est la quatrime?_

R.--La quatrime est d'tre anim du zle de la gloire de
l'Administration.

D.--_Expliquez ce que c'est que l'Administration?_

R.--L'Administration est l'assemble des fidles employs, qui, sous
la conduite des suprieurs lgitimes, ne font qu'un mme corps dont
Son Excellence est le chef invisible.

D.--_Pourquoi dites-vous invisible?_

R.--Parce qu'il faut des mrites particuliers pour en obtenir une
audience.

D.--_Qu'entendez-vous par la gloire de l'Administration?_

R.--Sa prpondrance universelle.

D.--_Comment l'assurez-vous?_

R.--En ne permettant pas que jamais on discute ses actes avec les
faibles lumires de la raison. Elle doit tre vnre comme l'arche
sainte. Hors de l'Administration, point de salut!

       *       *       *       *       *

Le catchisme tomba des mains de Caldas.

--Voil, dit-il, un fanatique pour qui l'Administration est une
religion. Il dit tout haut ce que la France pense tout bas: c'est un
signe des temps.

XLVI


Trois mois s'coulrent pleins de prils pour Caldas, oblig  la fois
d'tre prsent  son bureau et de suivre les rptitions des _Oisifs_,
de mnager la chvre de l'Administration et le chou du
Thtre-Franais.

Comme il s'en allait en catimini sur les deux heures, au dtour d'une
galerie quelqu'un lui sauta au cou.

C'tait un ancien camarade de collge.

--Que fais-tu ici? demanda-t-il  Romain.

--Rien.

--Tu es donc employ?

--Tu l'as dit. Mais toi-mme?

--Depuis six mois, mon cher, je suis attach au cabinet du ministre.

--Je te demande ta protection, dit Caldas.

--Tout ce que tu voudras, rpondit l'attach du cabinet. Mais viens
jusqu' mon bureau me prsenter ta requte, nous causerons mieux
qu'ici; j'ai d'excellents londrs.

Romain suivit son ami et pntra dans un cabinet somptueusement
meubl, o l'on ne sentait nullement l'odeur des paperasses.

--Sais-tu que tu es admirablement log, dit-il.

--Que veux-tu? rpondit l'ami, il faut bien orner sa prison; et comme
je travaille du matin au soir....

--Tu travailles? dit Romain au comble de l'tonnement. On travaille
donc quelque part ici?

--Ah a! o crois-tu que se fait toute la besogne car enfin il se fait
de la besogne au ministre.

--En es-tu bien sr?

L'attach du cabinet haussa les paules.

--Voil bien, dit-il, les petites ides d'un employ  deux mille
francs!

--Je parie d'aprs ce que j'ai vu, rpondit Romain.

--Eh! tu n'as rien vu, mon cher. Tu n'as pas franchi l'horizon des
bureaux. Tes collgues sont des fainants, je le sais. Mais regarde un
peu au-dessus de toi. A l'quilibre, le travail srieux ne commence
qu'au chef de bureau, au sous-chef quelquefois par exception. Et plus
on monte, plus la besogne devient pre et difficile.

--Bravo! dit Caldas, est-ce pour moi que tu poses? Dis-moi tout de
suite que l'tat-major fait toute la besogne.

--Tu crois rire, tu as dit la vrit. Tous nos employs suprieurs,
dont vous jalousez les gros traitements, sont en ralit moins pays
que vous, car ils travaillent dix fois, cent fois davantage. D'abord
ils se rservent toutes les affaires vritablement importantes, et les
autres, celles qu'ils envoient aux bureaux, ils sont, les trois quarts
du temps, obligs de les refaire. Nos directeurs, nos chefs de
division veillent une nuit sur trois. Victimes de la centralisation,
tout leur passe entre les mains et ils sont responsables de tout.
Quant au Ministre, il travaille  lui seul autant que tout le
ministre.

--Tu m'pouvantes, dit Romain; alors je retire ma demande de
protection.

--Tu fais aussi bien, rpondit l'ami. O ma protection te
conduirait-elle, grand Dieu!  tre sous-chef dans sept ou huit ans;
et moi-mme aurai-je encore une influence dans six mois? Que diable
es-tu venu faire ici?

--Faire ma carrire, comme tout le monde; ne puis-je pas prtendre aux
plus hauts emplois?

--Encore une erreur, reprit l'attach du cabinet. L'Administration
mne  tout, sauf  ses hauts emplois. Celui qui veut y arriver doit
commencer par faire toute autre chose.

--Cependant il y a parmi nous des gens trs-capables et qui ont tout
ce qu'il faut pour parvenir.

--Je ne te dis pas le contraire; mais ils ne parviennent pas, et ils
ne dpassent pas une fois sur mille le grade de chef de bureau.

--A qui la faute?

--Eh! le sais-je?

--On les dcourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple
commis qui ne serait pas dplac  la tte d'une division, et tout le
monde l'avoue. Tu le connais peut-tre, un nomm Lorgelin. On dit
qu'il n'arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi.

--Je puis te le dire, moi! Lorgelin est victime d'une lettre anonyme.
C'est le poignard dont s'arment les misrables dans l'administration
de l'quilibre. Il n'y a point de position sre jusqu' ce qu'on ait
atteint les hautes rgions. Vous tes toujours  la merci d'un lche
ou d'un goujat.

--Comment peut-on accorder crance  de pareilles dnonciations! fit
Caldas. On fait une enqute, au moins.

--Eh! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l'impression reste.

--Ceci, dit Romain, est la dernire goutte d'eau. Ma dtermination est
prise. On joue demain une pice de moi aux Franais. Si je ne suis pas
outrageusement siffl, je donne ma dmission.

--Comment! la pice qu'on donne demain, _les Oisifs_, est de toi! Tu
as russi  te faire jouer  la Comdie-Franaise?

--J'en suis surpris moi-mme, mais c'est ainsi.

--Alors, mon cher garon, ne te plains jamais de l'Administration, tu
vois bien qu'elle mne  tout.

XLVII


C'tait le lendemain de la premire reprsentation des _Oisifs_, qui
avaient obtenu un immense succs.

Caldas, que l'motion avait empch de dner la veille, djeunait de
bon apptit entre mademoiselle Clestine et Saint-Adolphe. Sa modeste
chambre d'htel garni tait la salle du banquet, mais le menu avait
t fourni par Chevet.

Saint-Adolphe avait la parole:

--Savez-vous, disait-il  son collaborateur, que votre succs d'hier
soir avance diablement mes affaires. L'Odon met demain notre pice en
rptition.

--Et j'y aurai un rle? demanda mademoiselle Clestine.

--Il y en a un, reprit le galant chef de bureau, que j'ai crit exprs
pour vous. Mais revenons  la reprsentation d'hier. Tout l'quilibre
y tait, et par ma foi, j'ai lieu d'tre satisfait de nos
bureaucrates.

--Je parie, dit mademoiselle Clestine, que chacun d'eux croyait avoir
fait la pice.

--Parbleu! rpondit Saint-Adolphe, qui croyait bien avoir fait la
moiti du _Zle_. J'ai vu dans des loges un directeur et deux chefs de
division. Got a jou devant un parterre de chefs de bureau.

--Est-ce pour cela, dit Romain, que j'ai entendu deux coups de sifflet
au troisime acte?

--C'tait mon ancien sous-chef, dit Saint-Adolphe; quelle canaille!

--J'ai ide, reprit Romain, que ce doit tre l'inconnu qui a hrit de
mon tiroir et n'a pas jug  propos de me rendre mon _troisime_ acte.
Il aura trouv la seconde preuve plus faible que la premire; il a
fait preuve de got.

Mademoiselle Clestine, de sa blanche main, servit le caf aux
convives.

Caldas prit une feuille de papier et, sous la dicte de Saint-Adolphe,
il commena  crire sa dmission.

A ce moment la porte s'ouvrit, et M. Krugenstern apparut.

Il tait radieux aujourd'hui, M. Krugenstern; il avait eu un billet
pour la premire reprsentation, un billet de famille; il y avait men
sa femme et ses deux demoiselles. Il avait ri, il avait pleur, il
avait applaudi surtout.

Quelque chose de la gloire de Romain rejaillissait sur lui, et il
avait dit au foyer, dans un cercle de journalistes:

--C'dre moi gue che l'hapille!

Aussi il venait proposer  son client de lui faire douze habillements
complets.

--Ah! prenez garde, dit Romain, posant sa plume, c'est que je quitte
le ministre.

--Che fus audorise, rpondit M. Krugenstern.

La russite n'a point fait oublier  Caldas son savoir vivre. Il
reconnat encore ses amis, quand il les rencontre.

Sa dmission envoye officiellement par la poste, il se rendit au
ministre prendre cong des gens  ct desquels il avait vcu.

M. Le Campion est le dernier qu'il eut l'honneur de saluer.

Cet homme impntrable se dpartit en cette circonstance de son
mutisme habituel:

--J'ai vu votre pice, lui dit-il; elle rvle un grand talent. Vous
avez tort pourtant de quitter l'Administration; votre criture s'y
tait beaucoup amliore.

FIN.




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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL

*** END: FULL LICENSE ***
