The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Sgur

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Title: Pauvre Blaise

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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COMTESSE DE SGUR NE ROSTOPCHINE


PAUVRE BLAISE



A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR

_Cher enfant, voici un excellent garon, sage et pieux comme toi, qui
te demande une place dans ta bibliothque. Tu ne repousseras pas sa
prire et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
vertus et de ta grand'mre._

COMTESSE DE SGUR, ne ROSTOPCHINE.

Paris, 1861.



PAUVRE BLAISE




I

LES NOUVEAUX MAITRES


Blaise tait assis sur un banc, le menton appuy dans sa main gauche.
Il rflchissait si profondment qu'il ne pensait pas  mordre dans
une tartine de pain et de lait caill que sa mre lui avait donne
pour son djeuner.

A quoi penses-tu, mon garon? lui dit sa mre. Tu laisses couler 
terre ton lait caill, et ton pain ne sera plus bon.

BLAISE

Je pensais aux nouveaux matres qui vont arriver, maman, et je cherche
 deviner s'ils sont bons ou mauvais.

MADAME ANFRY

Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des matres que
personne de chez nous ne connat?

BLAISE

On ne les connat pas ici, mais les garons d'curie qui sont arrivs
hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.

MADAME ANFRY

Comment sais-tu cela?

BLAISE

Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais 
arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
son poney et sa petite voiture prts  tre attels; ils avaient l'air
d'avoir peur de lui.

MADAME ANFRY

Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mchant et que les matres sont
mauvais?

BLAISE

Quand de grands garons comme ces gens d'curie ont peur d'un petit
garon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.

MADAME ANFRY

Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?

BLAISE

Ah! voil! C'est qu'il va se plaindre, et que son pre et sa mre
l'coutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
que c'est mchant.

MADAME ANFRY

Et qu'est-ce que a te fait,  toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
n'as pas  te mler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
ne va pas te fourrer au chteau comme tu faisais toujours du temps de
M. Jacques.

BLAISE

Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voil un bon et aimable comme on
n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
une petite friandise  me donner: une poire, un gteau, des cerises,
des joujoux; et puis, il tait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
Je ne me consolerai jamais de son dpart.

Et Blaise se mit  pleurer.

MADAME ANFRY

Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
Puisque son pre a vendu aux nouveaux matres, c'est une affaire
faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
pleurer...

Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
forte qui appelait:

Hol! le concierge! Personne ici?

Mme Anfry accourut; un domestique  cheval et en livre tait  la
grille ferme.

C'est vous qui tes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.

--Oui, Monsieur, rpondit Mme Anfry en saluant.

--Tout est-il en tat au chteau?

--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les matres,
rpondit timidement Mme Anfry.

--C'est bon, c'est bon, reprit le domestique en fouettant son cheval.

Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
galopait vers le chteau.

Il n'est gure poli, celui-l, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
mme parler plus honntement. Blaise, mon garon, continua-t-elle plus
haut, cours au chteau et prviens ton pre que les nouveaux matres
arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir  la
grille.

--O le trouverai-je, maman? dit Blaise.

--Dans les chambres du chteau, qu'il arrange et nettoie depuis ce
matin; va, mon garon, va vite.

Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, o il trouva
cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effar.

Halte-l, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
pas. Qui demandes-tu?

--Je cherche mon pre, Monsieur, pour recevoir les matres, rpondit
Blaise. Maman m'a dit qu'il tait au chteau.

Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
par le bras:

LE DOMESTIQUE

Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pre n'est
pas au chteau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
chercher ailleurs.

BLAISE

Mais pourtant maman m'a dit...

LE DOMESTIQUE

Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
t'poussetterai les paules du manche de mon plumeau.

Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
tristement  la grille, o l'attendait sa mre.

Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
n'tait pas au chteau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.

--Je crains que tu n'aies devin juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
Anfry en soupirant. On dit: _tels matres, tels valets_. Les valets ne
sont pas bons, il se pourrait que les matres ne le fussent pas non
plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
pre n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit tre  sa
grille.

BLAISE

Voulez-vous que je retourne au chteau, maman? Je le trouverai
peut-tre aux curies.

MADAME ANFRY

Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
les matres qui arrivent.

Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffl et
suant, juste au moment o un nuage de poussire annonait l'approche
de la voiture de poste.

Anfry se plaa, le chapeau  la main, d'un ct de la grille; Mme
Anfry se rangea avec Blaise de l'autre ct: la berline attele de
quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
du chteau. Elle passa si rapidement que Blaise eut  peine le temps
d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
garon et une petite fille sur le devant. Ils passrent sans rpondre
aux rvrences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
fille seule salua.

Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardrent
d'un air chagrin; ils fermrent lentement la grille, rentrrent sans
mot dire dans leur maison et s'assirent prs d'une table sur laquelle
tait prpar leur frugal dner. Blaise vint les rejoindre et, de mme
que ses parents, se plaa silencieusement prs de la table.

Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
nouveaux matres?

--Mauvais, rpondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
rpta-t-il en soupirant.

MADAME ANFRY

Blaise craint que les matres ne soient gure meilleurs.

ANFRY

Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
sont plus. Blaise, mon garon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
va pas au chteau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
possible.

BLAISE

C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'tait bien
diffrent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
reverrai peut-tre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
d'aimer des gens qui vous quittent.

Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.

ANFRY

Allons, Blaise, du courage, mon garon! Qui sait? tu le reverras
peut-tre plus tt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
tcherait de me placer dans son autre terre, o il va habiter.

BLAISE

Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
matres.

ANFRY

Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
terre est une terre de famille, qui ne doit jamais tre vendue; tandis
que celle-ci tait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
habiter deux terres  la fois. Est-ce vrai?

--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
dner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
durs?

Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
mangea de bon apptit, car,  onze ans, on pleure et on mange tout 
la fois.

Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
verrous  la grille, le concierge fit sa tourne pour voir si tout
tait bien ferm, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
dormaient dj profondment.



II

PREMIERE VISITE AU CHATEAU


M. le comte demande le concierge, dit d'une voix imprieuse un des
domestiques du chteau.

C'tait de grand matin. Mme Anfry faisait son mnage, Blaise nettoyait
la vaisselle, et Anfry tait all scier du bois pour les fourneaux de
la cuisine et de la lingerie.

Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.

Votre mobilier ne fait pas honneur  vos anciens matres, dit le
valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
vite changer tout cela.

--Qu'est-ce que vous trouvez  mon mobilier qui parle contre les
anciens matres? rpondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
quelque chose? Tout n'est-il pas en bon tat? C'tait de bons matres,
ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
Dieu.

LE DOMESTIQUE

Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mlait d'un concierge et de son
mobilier.

MADAME ANFRY

Le bon Dieu se mle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
chez moi, entendez-vous bien!

LE DOMESTIQUE

Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
je ne le vois pas ici.

MADAME ANFRY

Il est au chteau  scier du bois; allez le chercher l-bas, vous lui
ferez la commission.

LE DOMESTIQUE

Si vous y envoyiez votre garon, cela me donnerait le temps d'aller
faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafs.

MADAME ANFRY.

Mon garon n'a que faire au chteau; on lui a dit hier qu'on n'y
entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
il n'ira pas.

LE DOMESTIQUE.

Vous tes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
pourrait bien chercher  vous remplacer et  vous faire partir.

MADAME ANFRY

Comme vous voudrez. Si les matres sont comme les valets, je ne tiens
pas  y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
pas de travail ni de place, mon mari et moi.

Le domestique vit qu'il n'y avait rien  gagner en continuant la
conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
l'avenue du chteau. Il trouva le concierge au bcher, comme le lui
avait dit Mme Anfry.

M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.

--Je ne suis gure en toilette pour me prsenter chez M. le comte,
rpondit Anfry.

--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous tes,
reprit le domestique d'un ton bourru.

--C'est vrai, se borna  rpondre Anfry.

Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussire de
ses pieds, et se dirigea vers le chteau.

O allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
l'escalier.

--M. le comte m'a fait demander.

--Est-ce bien sr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vtu
pour paratre devant M. le comte.

--Qu' cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.

Et Anfry se mit  redescendre l'escalier qu'il avait mont  moiti.

Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demand,
c'est qu'il veut vous voir.

--Alors, gardez vos rflexions pour vous, dit Anfry en remontant
l'escalier.

Il arriva  la porte du comte de Trnilly et frappa discrtement.

Entrez! lui cria-t-on.

Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq  trente-six ans, d'assez
belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
salua; le comte rpondit par un lger signe de tte.

Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.

ANFRY

Un seul, monsieur le comte.

LE COMTE

Garon ou fille?

ANFRY

Garon.

LE COMTE

Quel ge?

ANFRY

Onze ans.

LE COMTE

Envoyez-le au chteau.

ANFRY

Pour quel service, Monsieur le comte?

LE COMTE

Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.

ANFRY

Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garon
de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
faut tout dire, je n'aimerais pas  le mettre en contact avec vos
gens.

LE COMTE

Et pourquoi, s'il vous plat? Le fils de mon concierge est-il trop
grand seigneur pour se trouver avec mes gens?

ANFRY

Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
pour eux; ils l'ont chass hier, ils le chasseraient bien encore.

--Je voudrais bien voir cela, s'cria le comte avec colre, quand ce
serait par mon ordre qu'il viendrait ici.

ANFRY

Enfin, Monsieur le comte, mon garon pourrait voir et entendre des
choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
autant qu'il reste  la maison et qu'il n'entre pas au chteau.

Le comte fut tonn de cette rsistance. Il regarda attentivement
le concierge et parut frapp de l'air dcid, mais franc, ouvert et
honnte, qui donnait  toute sa personne quelque chose qui commandait
le respect. Il hsita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
doux:

C'tait pour mon fils que je vous demandais le vtre; mais peut-tre
avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garon, il
ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
main un geste d'adieu. Quel est votre nom?

--Anfry, Monsieur le comte,  votre service, quand il vous plaira.

Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrt dans le vestibule
par des domestiques, curieux de savoir ce que leur matre avait pu
vouloir  un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
chteau; Anfry leur rpondit brivement, sans s'arrter, et rentra
chez lui.

Blaise tait devant la grille; il poussetait et nettoyait quand son
pre rentra.

As-tu vu le garon de M. le comte? lui demanda Anfry.

BLAISE

Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
d'aller voir M. Jules.

ANFRY

Tu n'y as pas t, j'espre bien?

BLAISE

Non, papa, vous me l'aviez dfendu; d'ailleurs, je n'ai gure envie
de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
tre bon.

--Tu pourrais avoir raison; travaille, va  l'cole, ce sera mieux
pour toi que courailler et paresser toute la journe. En attendant, va
me chercher ma serpe que j'ai laisse au bcher; il y a des branches
qui avancent sur la grille et qui gnent pour l'ouvrir. Je veux les
couper.

Blaise, toujours prompt  obir, partit en courant; il entra au bcher
et y trouva Jules de Trnilly, qui essayait de couper des rognures de
bois avec la serpe, qu'il avait ramasse.

Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.

JULES

Elle n'est pas  toi, je ne te la rendrai pas.

BLAISE

Pardon, Monsieur, elle est  papa; il m'a envoy pour la chercher.

JULES

Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.

BLAISE

Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.

JULES

Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.

Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait  la
refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
mit en colre et menaa de la lancer  la tte de Blaise. Il fit, en
effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et  la peau;
Jules se mit  crier; Michel, le garon d'curie, accourut et
s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune matre.

Comment vous tes-vous bless, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.

JULES, _criant_

C'est ce mchant garon qui m'a fait mal. Il m'a coup avec la serpe.

MICHEL, _avec rudesse_

Mchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
va  ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
mal.

JULES

Tu diras, Michel, qu'il m'a donn un coup de serpe.

MICHEL

Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.

JULES

C'est gal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.

MICHEL

Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
je dirai comme vous me l'ordonnez.

Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chteau.

Le pauvre Blaise tait rest immobile, stupfait. Enfin il ramassa la
serpe et se dit:

Faut-il que ce garon soit mchant! Je vais vite tout raconter 
papa, pour qu'il connaisse la vrit et qu'il sache bien que ce n'est
pas moi qui l'ai bless.

Il courut vers la grille; son pre l'attendait avec impatience.

Tu y as mis du temps, mon garon, dit-il en recevant la serpe.
Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?

Blaise, tout essouffl, raconta  son pre ce qui s'tait pass; il
avait  peine termin son rcit, que M. de Trnilly parut en haut de
l'avenue, marchant d'un pas prcipit vers la grille.

Anfry! cria-t-il avec colre, amenez-moi ce petit drle, qui s'est
cach dans la maison quand il m'a aperu.

Anfry marcha seul vers M. de Trnilly.

Monsieur le comte, dit-il le chapeau  la main, je crois savoir ce
qui vous amne ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
qui est arriv.

M. DE TRNILLY

Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
a faite votre garon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
coupable?

ANFRY

Ce n'est pas mon garon, c'est le vtre qui se l'est faite lui-mme.

M. DE TRNILLY

Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
coup pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
jours.

ANFRY

Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colre.

Alors Anfry raconta  M. de Trnilly ce que venait de lui apprendre
Blaise.

Faites-le venir, dit M. de Trnilly, je veux l'entendre raconter 
lui-mme.

Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrire un rideau.

ANFRY

Allons, Blaisot, viens parler  M. le comte; il veut que tu lui
racontes ce qui s'est pass avec M. Jules.

BLAISE

Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colre; il va me battre.

ANFRY

Te battre! Sois tranquille, mon garon, je suis l, moi; s'il fait
mine de te toucher, je t'emmne et nous quitterons la maison,
seulement le temps d'emporter nos effets.

Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pre, qui
l'emmena devant M. de Trnilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
Trnilly le regardait avec colre.

Raconte-moi comment mon fils a reu sa blessure, dit-il enfin avec
duret.

BLAISE

Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoy chercher,
Monsieur; j'ai insist, il s'est fch, il a voulu m'en donner un
coup; la serpe est lourde, elle est retombe malgr lui et l'a bless
au pied.

M. DE TRNILLY

Tu mens! je te dis que tu mens!

BLAISE, _vivement_

Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais bless M.
Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandt.

L'honnte indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
Trnilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
se disant  mi-voix:

C'est singulier! Il a l'air franc et honnte; mais pourquoi Jules
aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
C'est ce que je vais tcher de me faire expliquer...

Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui rpta la dfense
d'aller au chteau sans ncessit.



III

LA RPARATION ET LA RECHUTE


Huit jours aprs, Blaise tait dans le jardin avec son pre; ils
bchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
de Trnilly se fit entendre; il appelait Anfry.

Me voici, Monsieur le comte, rpondit Anfry; et il courut vers le
comte, qui tenait Jules par la main.

Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses  votre
garon pour ce qui s'est pass la semaine dernire: votre garon avait
raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est bless lui-mme, il l'a
avou, et il est bien fch d'avoir accus  tort votre garon; de
peur d'tre grond pour avoir touch la serpe, il a fait un mensonge
et une mchancet, mal conseill par Michel, que j'ai renvoy de mon
service et qui est retourn dans son pays; Jules ne recommencera pas,
il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
toi-mme.

Jules alla  pas lents dans le potager o travaillait Blaise; il tait
honteux des excuses que son pre lui avait ordonn de faire, et il ne
savait de quelle manire commencer. Il restait immobile et silencieux
devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.

Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
enfin.

--Rien, rpondit Jules.

--Mais puisque vous tes venu ici prs de moi, Monsieur Jules, c'est
que vous avez besoin de moi.

--Non, rpondit Jules.

BLAISE

Alors je vais me remettre  bcher, sauf votre respect, Monsieur
Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.

JULES, _avec embarras_

Blaise!

BLAISE

Monsieur Jules.

JULES, _trs embarrass_

Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.

BLAISE, _avec surprise_

A moi, pardon! et de quoi donc?

JULES

Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?

BLAISE

Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
pas bien sr, Monsieur Jules, et je suis bien fch que vous ayez pris
la peine de faire des excuses. C'est juste,  la vrit, mais cela
cote, et je vous en remercie.

Jules, enchant de se trouver dbarrass de cette tche pnible,
releva la tte, qu'il avait tenue baisse, et, regardant la bonne
figure rjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
chteau.

BLAISE

Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a dfendu d'y
aller.

JULES

Pourquoi donc?

BLAISE

Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer 
fainanter, mais  l'aider par mon travail.

JULES

Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander  papa.

Jules courut  M. de Trnilly et lui demanda la permission d'emmener
Blaise.

LE COMTE

Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
Blaise, qui me semble tre un bon et brave garon.

JULES

C'est que son pre veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
au chteau.

LE COMTE

Son pre a raison, mais il lui donnera bien un cong pour terminer
votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'aprs-midi,
Anfry; nous vous le renverrons ce soir.

ANFRY

Je n'ai rien  refuser  Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gne
pas. Je vais l'amener tout  l'heure, quand il sera nettoy et qu'il
aura chang de vtements.


LE COMTE

Pourquoi faire, changer de vtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
pas fte aujourd'hui.

ANFRY

C'est fte pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premire
fois qu'il est admis prs de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.

Et il alla au jardin, o Blaise bchait toujours.

Blaisot, va te dbarbouiller les mains et le visage, et donner un
coup de peigne  tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
avec lui au chteau.

Blaise rougit, moiti de peur et moiti de plaisir, et courut se
dbarbouiller au baquet. Quand il fut lav, peign, il alla rejoindre
Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
devant; Blaise suivait; il n'tait pas  son aise, il n'osait parler,
et il aurait voulu pouvoir retourner  sa bche et  son jardin. En
arrivant au perron, ils trouvrent la comtesse avec sa fille qui les
attendaient.

Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avanant vers eux. Je suis
bien aise de le connatre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
petit, ajouta-t-elle, Hlne ne te mangera pas, et Jules sera content
de jouer avec un garon de son ge.

--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas  mon
aise.

--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant  bcher et  arranger
notre jardin, Blaise, dit Hlne avec un sourire aimable. Venez avec
moi, Jules et Blaise, et mettons-nous  l'ouvrage.

Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
vers un petit jardin que M. de Trnilly leur avait fait arranger prs
du chteau.

Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.

HLNE

C'est prcisment pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
aider.

BLAISE

Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des lgumes?

--Des fleurs! s'cria Hlne; j'aime tant les fleurs!

--Des lgumes! s'cria Jules! les fleurs m'ennuient.

HLNE

Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.

JULES

Des lgumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des lgumes, et
si tu mets des fleurs; je les arracherai.

HLNE.

Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te cder.

BLAISE.

Pourquoi faut-il que vous cdiez, Mademoiselle?

HLNE

Pour ne pas tre battue par lui et gronde par papa, qui croit tout ce
que Jules lui dit.

JULES

Allons, vite  l'ouvrage! Bchez, ratissez, pendant que je vais
chercher des graines au jardin.

Blaise avait envie de rsister  Jules et de soutenir Hlne; mais il
n'osa pas, et, prenant une bche, il se mit  l'ouvrage avec une telle
ardeur que le jardin fut retourn en moins d'une demi-heure; Hlne
l'aidait, mais moins vivement.

Jules revint avec un sac plein de graines de toute espce de lgumes.

Voil, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des pinards...

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, tout cela doit tre sem sur couche et repiqu
quand c'est lev.

JULES

Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
jardin.

BLAISE

Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
longtemps.

JULES

C'est gal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.

Hlne ne disait rien; elle tait habitue aux caprices de son frre;
sa bont et sa douceur la portaient  toujours lui cder pour viter
les disputes. Blaise hochait la tte, mais se taisait, voyant Hlne
consentir de bonne grce  sacrifier les fleurs qu'elle avait
dsires. Avec sa bche il fit des tranes de petites rigoles, dans
lesquelles Jules semait la graine.

BLAISE

Qu'avez-vous sem par ici, Monsieur Jules?

JULES

Je n'en sais rien; j'ai tout ml.

HLNE

Mais comment sauras-tu o sont les radis, les choux-fleurs, les
carottes, et le reste?

JULES

Je les reconnatrai bien en les mangeant.

HLNE

Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
trouverons-nous?

JULES

Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.

BLAISE

Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'tes pas raisonnable; ce ne sera pas
un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.

JULES, _frappant du pied_

Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
mettrai pas.

Hlne tait rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut piti
et lui dit:

Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.

HLNE

Merci, Blaise, tu es bien bon.

JULES

Et moi! je suis donc mauvais, moi?

HLNE

Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est trs bon.

JULES, _avec colre_

Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
le dises.

HLNE

Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...

JULES, _de mme_

Mais quoi?

HLNE

Mais... Blaise est trs bien.

Jules se mit  crier,  taper des pieds; il courut pour battre Hlne;
elle se sauva; il s'lana sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
lestement de ct. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
bonne d'Hlne accourut.

Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?

JULES, _pleurant_

Blaise est mchant; il veut arracher mes lgumes pour mettre des
fleurs; ils disent que je suis mchant; c'est lui qui est mchant, il
veut arracher mes lgumes.

LA BONNE

Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
ses lgumes, Blaise?

BLAISE

Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-mme qui se contrarie.

LA BONNE

C'est cela! toujours la mme chanson! C'est M. Jules qui se fait
pleurer lui-mme, n'est-ce pas?

Blaise voulut rpondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
promettant bien de refuser  l'avenir toute invitation du chteau.



IV

LE CHAT-FANTOME


Blaise tait courageux; il n'avait pas peur de l'obscurit, et, quand
il faisait beau, il aimait  se promener tout seul, le soir, dans les
prairies traverses par un joli ruisseau.

Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?

D'abord il tait seul, il allait o il voulait; ensuite, en suivant le
chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue range de fours 
pltre creuss dans la montagne qui borde les prs et la grande route.
Ces fours taient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
d'tincelles; les hommes occups  enfourner du bois dans ces brasiers
lui semblaient tre des diables au milieu des flammes de l'enfer.
Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'tait pas si facile 
effrayer; il s'arrtait et regardait avec bonheur ces feux allums,
ces longues tranes d'tincelles, ces hommes arms de fourches
attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivire jusqu'au moulin,
dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
longeant les fours  chaux.

Quelques jours aprs sa premire visite au chteau, Blaise se
prparait  faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.

Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
seul, je m'ennuie.

--Merci, Monsieur Jules, rpondit Blaise, je vais me promener dans
la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
encore quelque histoire qui me fasse gronder!

JULES

Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai trs bon, je ne dirai rien
du tout  personne.

BLAISE

Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.

JULES

Alors j'irai avec toi.

BLAISE

Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
Jules.

JULES

Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.

Blaise, ne pouvant empcher Jules de l'accompagner, se dcida  le
laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchant de sortir du
jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuy d'avoir Jules pour compagnon.

La lune commenait  se lever et  clairer le sentier. Les fours
taient tous allums; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
Blaise le rassurrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
les hommes travaillant  entretenir le feu. Ils arrivrent ainsi au
moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
il en avait l'habitude; deux normes dogues accoururent en aboyant ds
qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux ranges de dents
formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne rpondit;
il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
obtenir passage; les chiens s'lancrent sur la grille et cherchrent
 mordre la main, que Blaise retira promptement.

Comment revenir sans passer par le mme chemin? Il y en avait bien un
autre, mais Blaise n'aimait pas  le prendre, parce qu'il longeait le
cimetire du village; le grand-pre, la grand'mre de Blaise y taient
enterrs, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.

BLAISE

Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
gardent le passage; ils nous dvoreraient si nous entrions dans la
cour.

JULES

C'est ennuyeux de revenir par le mme chemin; je voudrais passer prs
des fours  chaux.

BLAISE

Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.

JULES

Pourquoi? Y a-t-il du danger?

BLAISE

Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.

JULES

Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?

BLAISE

Ce serait de traverser le cimetire; nous nous retrouverons sur la
grande route, juste  l'endroit o commencent les fours.

JULES

Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.

BLAISE

Marchons un peu lestement pour tre plus tt arrivs.

Ils prirent le chemin du cimetire, situ derrire le moulin. Ils
marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixs sur le mur et
sur la porte du cimetire, Jules sentait battre son coeur; ses grands
yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrta et
poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
cimetire et dsigna l'objet qui le terrifiait.

Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
vit une grande forme blanche, un fantme qui s'levait lentement
au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tte et le haut de
son corps eurent dpass le mur. Jules cria; le fantme tourna vers
lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
n'tait pas trop rassur et restait immobile comme le fantme; il
rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
fantme ne bougea pas.

Ce n'est pas un mchant fantme, Monsieur Jules, car s'il avait t
un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
cas, je vais lui jeter une pierre.

Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aigu et la lana de
toute sa force et avec une grande adresse  la tte du fantme, qui
poussa une espce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
mur, en dehors du cimetire; il se roula par terre en continuant ses
cris. Blaise crut reconnatre des miaulements de chat, et voulut
courir  lui pour s'en assurer; mais Jules, ple et tremblant, le
tenait par sa blouse et l'empchait d'avancer.

BLAISE

Lchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.

JULES

Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
j'ai peur du fantme.

BLAISE

C'est prcisment ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantme,
je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
seul.

JULES

Non, non, je ne veux pas y aller.

--Alors, faites comme vous voudrez, dit Blaise, et, donnant une
secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
la forme blanche tendue par terre.

Jules aimait mieux encore approcher du fantme avec Blaise que de
rester seul; il courut aprs lui et le rejoignit au moment o Blaise,
s'tant baiss, poussa un cri en faisant un saut en arrire; il
s'tait senti gratign. Jules se trouvait tout prs de lui; le saut
de Blaise le fit trbucher, et il alla tomber sur le fantme qui,
poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut  son comble;
il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
lever, la force lui manqua, et il resta  terre priv de sentiment.

Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas  Jules, et
il examina la forme tendue devant lui; la lune venant il sortir de
derrire un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
extraordinaire. C'tait lui qui avait grimp sur le mur du cimetire;
la demi-obscurit l'avait fait paratre encore plus gros et plus
blanc, et avait donn  sa tte et  son corps l'apparence d'une tte
et d'paules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
avait un oeil hors de la tte et un ct du crne bris; ses
convulsions avaient cess; il ne remuait plus.

Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lanant ma pierre;
je vais demander aux ouvriers des fours  pltre  qui appartient cet
animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?

Et, se retournant vers Jules, il l'aperut tendu par terre, ple et
sans mouvement.

Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laiss venir
avec moi; ces enfants de chteau, c'est poltron comme tout; je
vous demande un peu, l! Y avait-il de quoi s'vanouir, s'effrayer
seulement?

Le pauvre Blaise tait bien embarrass: il lui soufflait sur la
figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
tte; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperut le chat blanc
tendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'loigner.

N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
chat, que j'ai tu d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
veng sur votre joue et sur ma main.

Jules, un peu rassur, se leva lentement et saisit la main de Blaise
pour s'loigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
fantme, et qui lui avait occasionn une si grande frayeur.

Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
mort, pour que je le fasse reconnatre par quelqu'un. Un beau chat,
ajouta-t-il en le ramassant.

JULES

Par o allons-nous donc passer pour aller  la route?

BLAISE

Par le cimetire, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.

JULES

Je ne veux point passer par le cimetire..., non, non..., je ne le
veux pas, j'ai trop peur.

BLAISE

De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
notre fantme n'en est pas un? Ce n'tait qu'un chat.

JULES

Je veux retourner par le chemin de la rivire, par lequel nous sommes
venus.

BLAISE

Et les fours  chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
plus joli de la promenade.

JULES

Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
tout le monde.

BLAISE

Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
tout de mme, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
mon chat sans demander  qui il appartient.

Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours  chaux, suivit
Jules, qui marchait trs vite pour rentrer  la maison le plus tt
possible. A cent pas de l'avenue du chteau ils rencontrrent Hlne
et sa bonne, qui les cherchaient de tous cts.

HLNE

O as-tu t, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
tais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arriv quelque
accident; il est trs tard, nous devrions tre couchs depuis
longtemps; allons, mon frre, rentrons vite, tu vas tre grond.

JULES

Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmen bien loin; il m'a
men dans des chemins dangereux, j'ai manqu d'tre mang par des
chiens normes, et puis j'ai manqu d'tre trangl par les fantmes
du cimetire!

HLNE

Qu'est-ce que tu dis? Les fantmes du cimetire! Tu sais bien qu'il
n'y a pas de fantmes.

BLAISE

Ne l'coutez pas, Mademoiselle; en fait de fantmes, nous n'avons
vu qu'un gros chat blanc mont sur le mur du cimetire. Je l'ai
malheureusement tu d'un coup de pierre. Et quant  emmener M. Jules,
c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
mieux aim qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empcher de
m'accompagner.

HLNE

Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
c'est trs mal; ne rpte pas  maman ce que tu m'as dit, parce que tu
ferais injustement gronder le pauvre Blaise.

BLAISE

Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
de moi, pourvu qu'il dise la vrit.

Hlne ne rpondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
souvent, et elle craignait qu'il ne ft gronder le pauvre Blaise,
qu'elle savait innocent.

Mme de Trnilly tait descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
de Jules, dont elle tait inquite; en le voyant revenir avec sa
soeur, elle alla  eux et demanda avec inquitude ce qui l'avait
retenu si longtemps.

JULES

Maman, c'est Blaise qui m'a emmen bien loin; j'avais trs peur, mais
il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetire.

LA COMTESSE

Au cimetire! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc  ton habit? Le dos
est plein de poussire, comme si tu t'tais roul par terre. Serais-tu
tomb? T'es-tu fait mal?

JULES

C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.

LA COMTESSE

Pourquoi a-t-il tu ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
Il est donc mchant, ce Blaise?

JULES

Oui, maman, il est trs mchant et il ment souvent ou plutt toujours.

--Maman, reprit Hlne avec indignation, Blaise est trs bon et ne
ment pas. C'est Jules qui ment et qui est mchant. Blaise m'a dit que
Jules avait voulu absolument le suivre  la promenade, et il a tu ce
chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantme: mais il ne voulait pas
le tuer, et il en est trs fch.

LA COMTESSE

Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un tranger
pour accuser ton frre?

HLNE

Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.

LA COMTESSE

Hlne, toi qui prtends tre pieuse, sois plus charitable et plus
indulgente pour ton frre. Montons au salon; je tcherai demain de
savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
mrite.

Jules et mieux aim que sa mre ne parlt plus de cette affaire; mais
Hlne, qui avait piti du pauvre Blaise calomni, fut au contraire
satisfaite de la promesse de sa mre. En allant se coucher, elle
reprocha  Jules sa mchante conduite; il rpondit, comme  son
ordinaire, par des injures et des coups de pied.

Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
l'innocence de Blaise et de la mchancet de Jules; mais la crainte de
rabaisser son fils en donnant raison  un petit paysan l'empcha de
punir Jules comme il le mritait.



V

UN MALHEUR


Un jour, Blaise bchait et arrosait le jardin d'Hlne, lorsqu'ils
entendirent des cris perants qui provenaient d'une maison place de
l'autre ct du chemin, et habite par une pauvre femme et ses cinq
enfants. Blaise jeta sa bche et courut vers la maison d'o partaient
les cris; Hlne l'avait suivi; ils arrivrent au moment o la pauvre
femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garon de deux ans,
qu'elle avait laiss jouer dans un verger au milieu duquel tait la
maison. Dans un coin du verger elle avait creus une petite mare pour
y laver le linge de son plus jeune enfant, g de trois mois. Elle
tait rentre pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
cette courte absence, celui de deux ans tait tomb dans la mare; il
n'avait pas pu en sortir et il avait t noy. La mre poussait des
cris perants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mre,
qui se dbattait en convulsions; les autres avaient ramass l'enfant,
le dshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
de tout son corps. Blaise courut  toutes jambes chercher un mdecin.
Hlne, quoique saisie et tremblante, aidait  essuyer l'enfant et 
l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le mdecin, aider
 rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
elle courut les prvenir du malheur qui tait arriv. Deux habitants
du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux diffrents remdes qui
pouvaient tre utiles, et entrrent chez la pauvre femme. Pendant que
Mme Renou cherchait  consoler et  encourager la malheureuse mre, M.
Renou fit tendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usits en de pareils
accidents, mais sans succs: l'enfant tait sans vie et glac. Quand
son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta  genoux devant le
corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
voulait pas s'en dtacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
vanouissement pour la dshabiller, la coucher dans son lit et porter
l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hlne n'avait
pas t inutile pendant cette scne de dsolation: elle berait et
soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hlne finit par le
calmer et l'endormir.

Quand tout fut fini pour l'enfant noy et qu'on l'eut pos sur un lit,
envelopp de couvertures, le mdecin arriva.

Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?

--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-tre 
employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
tchez de rappeler cet enfant  la vie.

Le mdecin dcouvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
aprs un examen de quelques minutes, il se releva.

L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
son coeur.

--Mais n'y aurait-il pas quelque remde qui pourrait le ranimer?

--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez dj fait: soufflez
de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
sinapismes, tchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.

En disant ces mots, jetant  la mre dsole un regard de compassion,
il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, dsole
de cet arrt du mdecin et de son prompt dpart, s'cria:

Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noys aprs deux
heures de soins; nous n'avons pas russi jusqu' prsent, mais nous
serons peut-tre plus heureux en continuant.

Mme Renou, aide des voisins charitables qui n'avaient cess de donner
tous leurs soins  la mre et  l'enfant, recommena ce qui avait
t vainement essay depuis une heure. La pauvre mre reprit quelque
espoir en voyant continuer les secours que l'arrive du mdecin avait
interrompus.

Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
rchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon rsultat. Quand Mme
Renou vit l'inutilit de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
des linges qui devaient tre son linceul, et elle le le laissa sur le
lit de la chambre o il avait t transport.

Mon enfant, mon cher enfant! s'cria la mre en voyant revenir Mme
Renou, vous l'avez abandonn.

--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, o il prie
pour vous et pour ses frres et soeurs.

--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mre en
sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux,  dix pas
de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais t moins dsole de le voir
mourir dans son lit.

--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant tait mort dans son lit,
c'et t par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
pendant plusieurs jours; c'et t plus terrible encore; le bon Dieu
vous a pargn cette douleur.

Pendant longtemps encore, Mme Renou resta prs de la pauvre femme sans
pouvoir calmer son dsespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
des plus efficaces.

Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'tes pas raisonnable;
puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empcher.

--A quoi vous sert de vous dsoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.

--Soyez raisonnable, dit la troisime, et voyez donc qu'il vous reste
encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.

--Et le pauvre innocent qui, en se rveillant, aura besoin de votre
lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
vous le faites!

--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
voyez Mme Dsir qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
sien.

En effet, Mme Dsir Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
demeurait tout prs, et qui avait un enfant au maillot, tait accourue
 la premire nouvelle du malheur arriv  Marie. Elle avait aid avec
bont et intelligence Mme Renou dans les soins donns  l'enfant noy;
au rveil du petit, qu'Hlne avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
sien; elle ne le reporta que plusieurs heures aprs, lorsque la mre,
revenant un peu  elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
ce dernier petit, le seul qui pt tre prs d'elle; les autres taient
 l'cole ou dans une ferme, o on les employait  garder des dindes
et des oies.

Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
insensiblement. Mme Renou et Hlne allrent tous les jours et
plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
douleur et pourvoir  ses besoins et  ceux de sa famille. Hlne
s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
vtements pars, mettait de l'ordre dans le mnage, pendant que Mme
Renou causait avec Marie et cherchait  lui donner la rsignation
d'une pieuse chrtienne soumise aux volonts de Dieu.

Jules profitait des absences plus frquentes d'Hlne pour multiplier
ses sottises, dont le pauvre Blaise tait toujours l'innocente
victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.



VI

VENGEANCE D'UN LPHANT


Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
grand de tous les animaux crs par le bon Dieu, et, malgr sa grande
taille, le plus doux, le plus obissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tte, deux
sous.

L'homme qui parlait ainsi tait entr dans la cour du chteau avec
son lphant, un des plus gros de son espce et, comme le disait son
matre, un des plus doux. En un instant une douzaine de ttes se
firent voir aux fentres, entre autres celle de Jules; il accourut
aussitt pour voir l'animal de plus prs; Hlne et sa mre le
suivirent bientt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
la cour assez de monde pour donner une reprsentation du savoir-faire
de l'lphant, le matre passa une sbile devant toutes les personnes
prsentes, et chacun y dposa son offrande. La sbile se trouvant
suffisamment remplie, le matre fit dployer  l'lphant tous ses
talents. Il lui fit lancer une norme boule et la recevoir au bout de
sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; dboucher une bouteille de
vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en rpandre une goutte,
en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
pouvaient  peine soulever, et que l'lphant enleva avec la mme
facilit qu'un enfant aurait mise  manier une noix; et il lui fit
excuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
excitaient l'admiration de tous les spectateurs.

Quand la reprsentation fut termine, le matre s'approcha de M. de
Trnilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
granges. M. de Trnilly y consentit,  la grande joie des enfants, qui
comptaient bien revoir l'lphant dans son appartement et lui apporter
 manger.

Que donnez-vous  dner  votre lphant? demanda Jules au matre.

--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
avec des choux et des carottes.

--O sont vos boulettes? demanda Jules.

--Je vais les apprter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.

--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'lphant, et
nous regarderons comment il les mange.

--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
le matre d'cole qui m'a command des modles d'criture pour les
enfants qui commencent.

--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!

--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.

--Papa, papa, dit Jules  M. de Trnilly, dites  Blaise de venir
jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
travail.

--Va jouer, Blaise, dit M. de Trnilly, tu travailleras un autre jour.

--Mais, Monsieur le comte...

--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trnilly avec quelque
impatience: il est bon d'aimer  travailler, mais il faut aussi savoir
jouer; chaque chose en son temps.

Blaise n'osa pas rpliquer et suivit  contre-coeur et  pas lents
Jules qui courait  la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
de l'lphant.

Blaise, Blaise, dpche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
boulettes de l'lphant.

Blaise ne se dpchait pas: quand il arriva, les boulettes taient 
moiti faites; c'taient des boules, grosses comme des melons; dans
chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
livre de beurre et deux livres de pain; tout cela tait ml, ptri et
roul. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
faisait cuire deux normes paniers de choux, de carottes, de navets,
de pommes de terre, avec une forte poigne de sel et une livre de
beurre.

Cet lphant doit coter cher  nourrir, dit Blaise, il mange  un
seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours  papa, maman et moi.

JULES

Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
pour vivre, je suppose.

BLAISE

De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
nous en avons de reste pour le lendemain.

--Pas possible! s'cria Jules avec tonnement. Moi, je ne mange que de
la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?

BLAISE

Du fromage, un oeuf dur, des lgumes, avec du pain, bien entendu.
Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.

JULES

Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
du tout.

BLAISE

Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
voyez, voil qu'on porte  manger  l'lphant; approchons pour le
voir avaler ses boulettes.

Jules courut  la grange; il voulut entrer.

N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
l'lphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
pourrait vous faire du mal.

--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
quand il mange.

--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
est sous la fentre; vous verrez trs bien dans la grange sans courir
aucun danger.

Jules grimpa sur le banc; la fentre de la grange tait ouverte; il
vit parfaitement l'lphant saisir les boules avec sa trompe et les
porter  sa bouche; de mme pour la soupe; sa trompe lui servait de
cuillre et de fourchette.

Quand il eut fini son repas, il tourna la tte vers Jules et Blaise,
qui restaient  la fentre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
demander quelque chose.

On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramasses devant
notre porte; je vais voir s'il les aime.

Et Blaise prsenta une pomme  la trompe de l'lphant; l'animal la
flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisime
eurent le mme succs; quand toutes les six furent manges et qu'il
continua  allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
sa poche une longue pingle avec laquelle il embrochait les pauvres
papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
la trompe de l'lphant. Celui-ci parut irrit; il secoua sa trompe
et sa tte, leva les jambes l'une aprs l'autre comme s'il faisait le
mouvement d'craser quelque chose; mais il se calma promptement et
allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.

Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
deux mains vides et en lui caressant la trompe.

--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'cria
Jules. Tiens, tiens, tiens.

Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'pingle sur sa trompe
allonge.

Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
norme cuvier, plein d'eau qu'on y avait verse pour le faire boire.

Il boit! il boit! s'cria Jules. Dieu, quelle quantit d'eau il
avale!

Quand l'lphant eut presque vid le cuvier, il se retourna vers la
fentre o taient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
vers Jules et lui lana un jet d'eau avec une telle force, que Jules
fut jet de dessus le banc o il tait mont. La trompe de l'lphant
le poursuivit  terre et continua  l'inonder de telle faon, qu'il ne
pouvait ni crier ni se relever.

Le bon Blaise, effray des mouvements convulsifs de Jules, et ne
sachant comment faire finir la vengeance de l'lphant, s'lana vers
le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:

Oh! lphant, mon cher lphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
touffer.

Ds que l'lphant vit que Blaise, qui s'tait jet devant Jules,
allait tre inond, il arrta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
reversa l'eau qui y tait encore dans le cuvier d'o il l'avait tire.

Blaise aida Jules  se relever;  peine fut-il debout, qu'il repoussa
Blaise avec colre en criant:

C'est ta faute, mchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
ce banc; c'est toi qui as attir l'lphant en lui donnant de vilaines
pommes, que tu nous a voles probablement. Va-t'en; je le dirai 
papa.

--Comment, Monsieur Jules, rpondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
j'ai donn mes pommes  l'lphant pour lui faire plaisir; et les
pommes taient bien  moi, elles sont tombes d'un pommier qui est 
papa.

Jules continuait  crier et  repousser  coups de pied et  coups de
poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider  marcher avec ses habits
ruisselants d'eau.

Toute la maison tait accourue aux cris de Jules: quand Hlne le vit
tremp des pieds  la tte, elle eut peur et crut  un accident.

Non, c'est la faute de ce mchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.

HLNE

Comment, Blaise, tu as jet Jules dans l'eau?

BLAISE

Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.

HLNE

Qu'est-ce qui l'a mouill ainsi?

BLAISE

C'est l'lphant, Mademoiselle, qui lui a crach de l'eau  la figure.

HLNE

Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait tre
drle, car ce n'est certainement pas dangereux.

BLAISE

Ma foi, Mademoiselle, l'lphant tait bien en colre tout de mme,
et si je ne m'tais pas jet devant M. Jules, l'eau aurait fini par
l'touffer, car il ne pouvait pas respirer.

HLNE

Pourquoi l'lphant tait-il en colre et pourquoi ne t'a-t-il pas
jet de l'eau comme  Jules?

Blaise raconta  Hlne ce qui tait arriv, et Hlne lui promit de
le redire  sa maman, pour qu'elle ne crt pas les mensonges de Jules.

A peine Hlne avait-elle quitt Blaise, qui s'en retournait
tristement  la maison, qu'elle rencontra son pre qui avait l'air
irrit.

LE COMTE

Sais-tu o est Blaise, Hlne? Je cherche ce petit drle pour lui
tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mchancets.

HLNE

Et qu'a-t-il donc fait, papa?

LE COMTE

Il a manqu faire tuer Jules par l'lphant en le forant  monter
sur une fentre d'o il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
garnement s'est mis  exciter l'lphant; quand celui-ci a t bien en
colre, Blaise s'est sauv bravement; le pauvre Jules, qui tait
pris sur cette fentre, a t jet par terre par l'lphant, qui
lui lanait  la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
trompe.

HLNE

Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
de me raconter comment la chose s'est passe, et il n'a aucun tort.

Et Hlne raconta  son pre ce que venait de lui dire le pauvre
Blaise. M. de Trnilly fut trs embarrass, car, cette fois encore,
l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Aprs quelques
instants de rflexion, il dit:

Je trouve pourtant singulier, Hlne, que, chaque fois que Jules sort
avec Blaise, il lui arrive quelque fcheuse aventure; et quand il sort
seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.

HLNE

C'est vrai, papa, et pourtant je suis sre que Blaise n'a aucun tort
et que Jules invente.

LE COMTE

Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
Jules  jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois tre un
vaurien.



VII

LA MARE AUX SANGSUES


Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
M. de Trnilly venait de lui donner un ne, et il avait besoin de
quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.

Papa, dit-il  son pre, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
jouer avec moi?

LE COMTE

Tu sais, Jules, que je n'aime pas  te voir sortir avec Blaise; il
t'arrive chaque fois une aventure dsagrable.

JULES

Papa, c'est que je voudrais monter  ne, et j'ai besoin de lui pour
m'accompagner.

LE COMTE

Tu as mont  ne tous ces jours-ci et tu t'es bien pass de Blaise.

JULES

Oui, papa, parce que je suis rest dans le parc, mais je voudrais
aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.

LE COMTE

Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'coute pas et ne
souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.

--Oh! papa, soyez tranquille, dit Jules en s'lanant hors de la
chambre pour courir chez Blaise.

Il arriva tout essouffl chez Anfry.

O est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.

--Blaise n'y est pas, Monsieur, rpondit Anfry d'un ton sec.

JULES

O est-il? je veux l'avoir tout de suite.

ANFRY

Il est dans les champs, Monsieur,  arracher des pommes de terre.

JULES

Allez le chercher.

ANFRY

Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage press.

JULES

Alors je vais dire  papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.

ANFRY

Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
je fais mon devoir.

JULES

De quel ct est Blaise?

ANFRY

Du ct de la mare aux sangsues?

JULES

Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?

Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.

Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra  la
maison, fit seller son ne, et partit comme pour se promener dans le
parc. Mais il sortit par une petite barrire et fit galoper son ne du
ct de la mare aux sangsues; la route tait pierreuse, mauvaise et
assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
prs d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
travaillait avec ardeur  arracher les pommes de terre de son pre; il
les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
qu'il plaait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ne.

Blaise! Blaise! cria Jules.

Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans rpondre.

Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
t'appelle?

BLAISE

Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
pas  vous rpondre.

JULES

Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.

BLAISE

Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage press.

JULES

Pour m'accompagner dans ma promenade  ne. Maman ne veut pas que
j'aille seul dans les champs.

BLAISE

Alors pourquoi y tes-vous venu? Et puisque vous tes venu seul, vous
pouvez bien vous en retourner de mme.

JULES

Tu es un mchant, un grossier, un impertinent, je le dirai  papa.

BLAISE

Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premire fois
que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empcher;
d'ailleurs, le bon Dieu est l pour me protger.

JULES

Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
laisserai monter mon ne.

BLAISE

Est-ce que j'ai besoin de votre ne, moi? J'ai deux jambes qui valent
mieux que les quatre de votre ne.

--Imbcile! insolent! lui cria Jules en s'en allant.

Blaise reprit son ouvrage en riant de la colre de Jules, et Jules
reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
avait dsobi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
dire que Blaise l'et accompagn en partant, puisque les domestiques
l'avaient vu sortir seul.

Voyons, se dit-il, cette mare o il y a des sangsues; je voudrais
bien en voir quelques-unes.

Il approcha tout prs de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
vit pas une seule. La pente qui y descendait tait douce; il fit
entrer son ne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
du clapotement produit par les jambes de l'ne et qu'elles se
montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
son ne, jusqu' ce qu'il et de l'eau  mi-jambes; il commena alors
 voir des btes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
autour de l'ne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait 
les regarder et  les voir accourir de tous cts, lorsque l'ne se
mit  sauter,  ruer; Jules perdit l'quilibre, tomba dans l'eau, et
l'ne sortit de la mare et se dirigea vers le chteau en courant de
toutes ses forces.

Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit o tait tomb Jules;
il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqres au visage;
il crut que c'tait une gupe et y porta la main pour la chasser; sa
main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
piqres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une 
la main, et vit avec effroi que c'tait une sangsue qui s'y tait
attache; il en tait de mme  la figure. Jules poussa des cris
perants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut  son aide; en le
voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'taient
poses sur ses vtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
mains, au visage.

Dshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
votre pantalon.

Jules, tremblant de peur, n'aurait pu dfaire ses vtements sans le
secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
pantalon et sur la veste. Aprs avoir bien exprim l'eau des vtements
mouills, il se dshabilla lui-mme, passa  Jules sa chemise sche,
sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revtit lui-mme la chemise
glace et le pantalon tremp de Jules.

BLAISE

Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
grossirement, mais vous tes du moins dans des vtements secs et
chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
bien vite.

JULES

Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
piquent.

BLAISE

Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.

JULES

C'est ta faute, aussi. Tu m'as laiss aller seul, au lieu de venir
avec moi.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, vous tiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
de terre  rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
jeter dans la mare aux sangsues.

JULES

Si tu tais avec moi, tu m'aurais empch de tomber.

BLAISE

Et comment vous en aurais-je empch? Vous ne m'auriez pas cout.

JULES

Non; mais quand l'ne s'est mis  sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.

BLAISE

Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
sangsues aux jambes? Grand merci!

JULES

Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piques! Moi, je
n'aurais pas eu de morsures au visage et  la main.

BLAISE

Ah bien! Monsieur Jules, voil le merci que vous me donnez pour vous
avoir empch d'avoir encore une quinzaine de sangsues aprs vous,
et pour vous avoir donn des habits secs en place des vtres qui me
glacent le corps!

JULES

Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
pantalon rapic, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
gnent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
de chemise si fine et un si joli pantalon!

--Ah bien! reprenons chacun le ntre, dit Blaise en s'arrtant,
indign de tant d'gosme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez.

--Non, je ne veux pas! s'cria Jules, qui craignait de grelotter dans
ses beaux habits mouills. Je me dshabillerai  la maison.

Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
infliger cette punition  Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
mit  marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
cris de Jules qui suivait de loin en tranant ses sabots et criant:

Attends-moi, attends-moi, mchant goste! Voleur, rends-moi mes
habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
lui raconter!

Blaise rentra chez son pre par une petite porte du parc, pendant
que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues taient
tombes en route, et le sang qui coulait des piqres lui inondait le
visage.

Son pre tait  la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
tat.

LE COMTE

Qu'as-tu, Jules, mon garon? Tu es bless?

JULES

C'est Blaise, papa; c'est sa faute.

LE COMTE

Encore ce petit misrable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel tat tu es!

Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, o la
bonne Hlne lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqres de sangsues.

Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'cria M. de Trnilly
tonn.

--C'est Blaise, qui m'a fait aller  la mare aux sangsues, qui m'a
jet dedans aprs y avoir fait entrer le pauvre ne, et qui m'a forc
de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
ses habits de dimanche.

--Nous verrons bien cela, dit M. de Trnilly, profondment irrit. Je
l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
par son pre.

Un domestique frappa  la porte.

Entrez, dit la bonne.

--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.

--Tes habits! dit avec quelque motion M. de Trnilly. Tu disais,
Jules, que Blaise voulait les garder!

JULES, _avec embarras_

C'est son papa qui l'aura forc  les rendre, probablement. Il aura eu
peur de vous; j'avais dit  Blaise que je vous raconterais tout.

--Dites  Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre, dit M. de
Trnilly au domestique.

Le domestique sortit.

La bonne avait arrt le sang avec de la poudre de colophane et avait
rhabill Jules. Son pre voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
trouver en prsence d'Anfry, et il demanda  rester sur son lit.

Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
m'a racont l'accident qui lui est arriv, et je craignais qu'il ne
ft indispos.

--Sans tre malade, il n'est pas bien, rpondit M. de Trnilly; mais
je m'tonne que votre fils ait os vous parler d'un accident dont il a
t la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
de Jules.

ANFRY

Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
rien fait qui puisse mriter des reproches; au contraire, c'est lui
qui est venu au secours de M. Jules.

LE COMTE

Joli secours, en vrit, que de le pousser dans une mare pleine de
sangsues!

ANFRY

Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
puisqu'il n'tait pas avec lui?

LE COMTE

Pas avec lui! Voil qui est fort, quand l'change des habits prouve
clairement qu'ils taient ensemble.

ANFRY

Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donn ses
vtements  M. Jules, qui grelottait dans les siens tout tremps,
lorsque, l'entendant crier, il est venu  son secours; mais ils
taient si peu ensemble, que M. Jules a t du ct de la mare aux
sangsues pour le chercher.

M. DE TRNILLY

C'est votre vaurien de fils qui vous a cont cela, et vous le croyez,
en pre faible que vous tes?

ANFRY, _avec motion_

Pardon, Monsieur le comte, vous tes le matre et je suis le
serviteur, et je ne puis rpondre comme je le ferais  mon gal, pour
justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
 Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
fausses que M. Jules  portes contre lui.

M. DE TRNILLY, _avec colre_

C'est--dire que Jules a menti?...

ANFRY, _avec calme_

Je le crains, Monsieur le comte.

M. DE TRNILLY, _avec ironie et une colre contenue_

C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
Monsieur Anfry, que vous a racont M. Blaise pour vous donner une si
pauvre opinion de la sincrit de mon fils?

ANFRY, _avec calme et fermet_

Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.

Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'tait pass, sans oublier la
visite que lui avait faite Jules  la recherche de Blaise et le dpart
de Jules tout seul, mont sur son ne.

Le rcit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trnilly, qui
commena lui-mme  douter de la vrit du rcit de Jules, mais sans
pouvoir admettre chez son fils une pareille fausset.

C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
vrit; je reparlerai  Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
crois et comme il l'a dj t plus d'une fois vis--vis de mon fils,
j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
vigoureusement.

ANFRY

Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
s'tait rendu coupable de mchancet, de calomnie, de mensonge. Si je
voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
honnte, et je n'ai pas  rougir de lui.

En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pre.

M. de Trnilly retourna prs de Jules, le questionna de nouveau et lui
redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
chez Anfry et son dpart en l'absence de Blaise, avoua ces deux
circonstances, qu'il n'avait pas os rvler, dit-il, de peur d'tre
grond pour avoir t seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
trouv Blaise  l'endroit indiqu par Anfry, tout s'tait pass comme
il l'avait d'abord racont.

M. de Trnilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
les aveux tardifs de Jules quelque chose qui branlait sa confiance
pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
fausset et de mchancet dans son fils bien-aim. Dans le doute, il
n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
pouvant lui donner raison.



VIII

LES FLEURS


Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reu la dfense expresse de
jouer avec Blaise, que les gens du chteau regardaient d'un air de
mfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
venait faire une commission au chteau; on refusait schement ses
offres de service. Hlne tait la seule qui lui dit un bonjour amical
en passant devant la grille. M. de Trnilly le repoussait durement
quand Blaise, toujours obligeant, se prcipitait pour lui ouvrir la
porte.

Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
favorite et solitaire le long de la petite rivire longeant les fours
 chaux. Arriv l, il s'asseyait et il pleurait.

Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
rvolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
vouloir  personne, pas mme  M. Jules, qui me fait tant de mal...
Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'tre si mauvais; il doit
toujours craindre que la vrit ne se sache!... Pauvre garon! je vais
bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est l
o j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru mchant et
menteur.

Consol par ces rflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
tait triste malgr lui, et il songeait au temps heureux o il avait
le bon petit Jacques pour matre et pour ami.

Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
Hlne,  laquelle il faisait sans cesse des mchancets, et qui
aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mre.

Deux mois au moins aprs sa dernire aventure avec Blaise, Jules
demanda un jour si instamment  son pre de faire venir Blaise pour
l'aider  bcher son jardin, que M. de Trnilly y consentit. Jules
n'osa pas aller le chercher lui-mme, car il avait peur d'Anfry, mais
il dit  un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
Trnilly et de l'amener dans le petit jardin.

Blaise fut trs surpris d'tre demand par M. le comte; son pre lui
dit qu'il devait obir, et malgr sa rpugnance il se dirigea vers
le jardin de Jules et d'Hlne, o il croyait trouver le comte. En
apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut  lui et
l'entrana vers un carr de lgumes en lui disant:

Papa te fait dire d'arracher ces lgumes, de bcher tout cela et d'y
planter des fleurs du potager.

--Je n'ai pas apport ma bche, dit Blaise.

--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hlne, dit Jules avec
joie et empressement, car il s'tait attendu  un refus, sentant bien
que Blaise devait se trouver gravement offens.

Le pauvre Blaise, ne voulant pas dsobir  un ordre qu'on lui donnait
de la part de M. de Trnilly, prit la bche sans mot dire et commena
son travail.

JULES

Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si dispos
 causer.

BLAISE

Je ne le suis plus, Monsieur.

--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
cause du silence et du srieux de Blaise.

BLAISE

Depuis que vous m'avez calomni, Monsieur Jules; mais je ne vous en
veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
je n'aime pas  me trouver seul avec vous.

--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.

--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
par rapport  papa et  maman, et puis...

Blaise se tut.

Achve, dit Jules; et puis quoi encore?

--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport  vous, parce que vous
offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
bon Dieu et prendre la rsolution de ne plus jamais l'offenser.

Jules rougit; il sentait la gnrosit des sentiments de Blaise et la
vrit de ses paroles; mais son orgueil se rvolta.

JULES

Je te prie de ne pas te donner tant de peine  mon sujet et de ne pas
faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-mme.

BLAISE

Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
bon Dieu vous couterait, et vous vous corrigeriez.

JULES

Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
remplir le carr.

BLAISE

Quelles fleurs faudra-t-il demander?

JULES

Des hortensias, des dahlias, des graniums, des reines-marguerites,
des penses.

BLAISE

Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
cas, je ferai de mon mieux.

Blaise partit et ne tarda pas  revenir avec une brouette pleine de
toutes sortes de fleurs.

Il n'y a pas de penses, dit Jules; va me chercher des penses.

Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
penses.

JULES

Eh bien, je t'avais ordonn d'apporter des penses! Quelles horreurs
m'apportes-tu l?


BLAISE

Le jardinier n'a plus de penses. Monsieur Jules; elles sont passes;
mais il vous a envoy en place les plus belles fleurs de son jardin.
Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
quand vous n'en voudrez plus.

--Voil comme je les soignerai, s'cria Jules en se jetant sur les
fleurs, les pitinant et les brisant avec colre.

BLAISE

Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
papa lui a bien recommandes!

JULES

a m'est gal; et qu'est-ce que a te fait,  toi? Le jardinier n'a
pas le droit de me refuser les fleurs que mon pre paye, et qui sont 
moi.

BLAISE

Oh! quant  moi, Monsieur Jules, a m'est gal. Comme vous dites,
c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est diffrent;
c'est lui qui en est charg et c'est lui qui va tre grond.

JULES

Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
lui qui te les a donnes, et c'est toi qui les as demandes et
emportes.

BLAISE

Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obir que je les
ai demandes, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
la peine de les brouetter et de dcharger la brouette.

JULES

Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
pis pour toi.

BLAISE

Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez command de
vous apporter ces fleurs.

JULES

Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.

BLAISE

Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
tant de mchancet.

JULES

Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des penses?
Entends-tu? des penses! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apport
ces autres fleurs, je me suis fch et j'ai tout cras.

BLAISE

Quant  cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
fleurs vous plairaient plus que les penses que vous demandiez.

JULES

Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.

BLAISE

Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'tat o elles sont, crases
et brises.

JULES

Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
donne; fais-en ce que tu voudras.

Et il tourna le dos au pauvre Blaise constern.

Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
qui les ai crases en route.

J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
peut-tre que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
qu'il y a de mieux  faire pour pargner une gronderie  ce pauvre
homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est mchant, en
vrit!

Tout en se parlant  lui-mme, Blaise ramassait les fleurs, les
enveloppait de terre humide, et les replaait dans sa brouette. Il les
amena prs de son jardin, o travaillait son pre.

Papa, dit-il, voici de l'ouvrage press que je vous apporte; des
fleurs  remettre en tat, si c'est possible.

--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
que leur est-il arriv? comme les voil brises et abmes!

--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
de M. Jules, que je voudrais djouer.

Et Blaise raconta  son pre ce qui s'tait pass.

Je crois, mon garon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
fleurs; il et mieux valu les laisser pourrir l-bas.

--Papa, c'est que, d'aprs ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
que le pauvre jardinier ne ft grond. M. de Trnilly ne regarde pas
souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
mettre en bon tat et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
le jardinier ne serait pas grond.

--Je veux bien, mon garon, mais j'ai ide que cette affaire tournera
mal pour nous. Enfin le bon Dieu est l. Il faut faire pour le mieux
et laisser aller les choses.

Anfry et Blaise prparrent des trous profonds dans le meilleur
terrain de leur jardin; ils y placrent les fleurs avec prcaution,
aprs avoir envelopp les tiges brises de bouse de vache. Anfry les
arrosa et en laissa ensuite le soin  Blaise.

Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
Blaise rsolut de les porter au jardinier dans la soire.

Ce mme jour, M. de Trnilly alla visiter son jardin de fleurs,
accompagn du jardinier.

LE COMTE

O donc avez-vous mis les dernires fleurs que j'avais fait venir de
Paris? Je ne les vois nulle part.

LE JARDINIER

Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai donnes  M. Jules
pour son jardin.

LE COMTE

Pourquoi les avez-vous donnes? Et comment vous tes-vous permis de
donner  un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir  grands
frais?

LE JARDINIER

Monsieur le comte, j'avais peur de fcher M. Jules, qui m'a envoy
deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.

LE COMTE

C'est une trs mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
j'achte des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.

Le jardinier partit immdiatement et revint tout penaud dire  M. de
Trnilly que les fleurs taient disparues, qu'il n'y en avait plus
trace. M. de Trnilly, fort mcontent, envoya chercher Jules. Quand il
le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
fleurs que le jardinier lui avait envoyes il y avait trois jours.

JULES

Je les ai plantes dans mon jardin, papa, elles y sont.

LE JARDINIER

Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.

JULES

Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des penses,
que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.

LE JARDINIER

Mais, Monsieur Jules, c'est moi-mme qui ai charg la brouette de
Blaise.

LE COMTE

Comment, encore Blaise! Mais c'est un dmon, que ce garon! Je ne sais
en vrit d'o cela vient, mais, partout o il est, il y a du mal de
fait.

LE JARDINIER

C'est pourtant un bon et honnte garon, Monsieur le comte; je le
connais depuis qu'il est n, et personne n'a jamais eu  se plaindre
de lui.

--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trnilly avec hauteur, et ce n'est
pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?

JULES

Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
rapportes au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.

M. de Trnilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
et sortit prcipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
rellement os prendre les fleurs; il y entra au moment o Anfry
et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
brouette.

Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
dit M. de Trnilly, s'avanant vers Blaise avec colre.

--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaant respectueusement,
mais rsolument devant Blaise, pour le mettre  l'abri du premier
mouvement de colre de M. de Trnilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
polisson. Monsieur le comte a encore une fois t induit en erreur.

--Erreur, quand la preuve est l sous mes yeux? dit le comte,
frmissant de colre.

ANFRY

Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la libert de vous
demander ce que vous supposez!

LE COMTE

Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
fleurs sont  moi, voles par votre fils, qui vous a fait je ne sais
quel conte pour expliquer leur possession.

ANFRY

Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent  lui, Monsieur le comte,
et la preuve c'est que les voil prtes  tre places sur cette
brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
ramasses lorsqu'elles venaient d'tre brises et pitines par M.
Jules, et il me les a apportes pour les mettre en bon tat et
les rendre  votre jardinier avant que vous vous soyez aperu de
l'accident arriv  ces fleurs. Voil toute la vrit, Monsieur le
comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
vous verrez encore la place des brisures.

M. de Trnilly tait fort embarrass de son accusation prcipite;
il entrevit quelque chose de dfavorable  Jules, et, ne voulant pas
approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
alla aussi vite qu'il tait venu.

Merci, papa, de m'avoir bien dfendu, dit Blaise; sans vous il
m'aurait battu avec sa canne.

--S'il t'avait touch, j'aurais  l'heure mme quitt son service,
rpondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
s'amuser avec toi, et le pre...; enfin je ne ferai pas de vieux os
ici.

Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.



IX

LES POULETS


Maman, dit un jour Hlne, j'ai trouv dans un buisson quatre oeufs
de poule; la fermire dit que ce sont les poules Crve-Coeur qui
perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
mangerons ce soir, Jules et moi.

--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
ferais mieux, Hlne, de les faire couver, rpondit Mme de Trnilly.

--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter  la
ferme pour les faire couver.

Hlne courut porter ses oeufs  la ferme, mais elle fut dsappointe
en apprenant par la fermire que dans le moment il n'y avait pas une
poule qui voult couver.

Mais, ajouta la fermire, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien clore
vos oeufs; on n'a qu' les lui faire voir, elle se mettra  couver
sur-le-champ.

Hlne remercia et courut chez Anfry.

Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
de vouloir bien faire couver  votre poule. J'espre que cela ne vous
drangera pas.

--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
matin  couver, et je n'ai pas d'oeufs  lui donner. Si vous voulez
venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.

Hlne suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut 
l'appel de sa matresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
panier  couver; la poule sauta dans le panier, tendit ses ailes et
commena sa besogne de la meilleure grce du monde.

Hlne tait enchante et remercia Mme Anfry.

Combien de jours faut-il pour faire clore les oeufs? demanda-t-elle.

--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
comment se comporte la couveuse?

--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitis  Blaise.

Hlne retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
d'orge et d'avoine. Elle avait pri sa mre de ne parler de rien
 Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa vritable
raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jout quelque
mauvais tour, en crasant les oeufs ou en empchant la poule de
couver.

Le vingt et unime jour, Blaise, qui attendait toujours Hlne  la
porte, lui annona que deux poulets taient clos. Hlne courut  la
cabane o couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
venir manger les grains d'orge que la poule leur crasait avec son bec
avant de les leur laisser manger.

Les poussins taient fort jolis; ils taient noirs, avec une huppe
noire et blanche.

Demain, Mademoiselle, les deux autres cloront bien sr, dit Blaise.

HLNE

Et quand ils seront tous clos, est-ce que je ne pourrai pas les
emporter chez moi?

BLAISE

Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mre jusqu' ce
qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.

HLNE

Combien de temps faudra-t-il attendre?

BLAISE

Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.

HLNE

C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu' la
maison...

Hlne n'acheva pas.

BLAISE

Est-ce que vous n'avez pas, un endroit o vous puissiez les loger pour
la nuit, Mademoiselle?

HLNE

Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...

Hlne s'arrta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pense, ne
la questionna plus; il lui dit seulement: Ils seront mieux ici que
partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
maman et moi, pour vous tre agrables, car nous ne pourrons jamais
oublier que vous seule avez toujours cru  mes paroles et  mon
innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
n'oublierai pas votre bont, Mademoiselle.

HLNE

Ce n'est pas de la bont, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
justice. J'aurais voulu que tout le monde penst comme moi  ton
gard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frre qui a
donn mauvaise opinion de toi.

BLAISE

Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?

HLNE

Moi, je crois que tu es le plus honnte, le meilleur, le plus
obligeant et aimable garon qu'il soit possible de voir, et je crois
que Jules t'a indignement calomni.

Un clair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.

BLAISE

Merci, ma bonne et chre demoiselle. Le bon Dieu me rcompense de
n'avoir pas murmur contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
jours de vous bnir et de rendre M. Jules semblable  vous.

HLNE

Comment, mon pauvre Blaise, tu as la gnrosit de prier pour Jules,
qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!

BLAISE

Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son me.

HLNE

Excellent Blaise! Je dirai  papa et  maman tout ce que tu viens de
me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincrit.

BLAISE

Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
 prsent. Depuis que je vais au catchisme pour ma premire communion
l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des mchants, et
cela me console de souffrir un peu.

Hlne tendit la main  Blaise, qui la remercia encore avec
reconnaissance et affection; elle retourna lentement  la maison. En
rentrant, elle raconta  son pre et  sa mre ce que Blaise lui avait
dit, et elle fit part de son impression  l'gard de Blaise.

Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garon, et je serais
bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments  son
gard.

--Il faudrait pour cela, ma chre Hlne, dit M. de Trnilly avec
froideur, que nous pensassions bien mal de ton frre, qui dit juste
le contraire de Blaise, et qui serait d'aprs toi un menteur, un
calomniateur, un mchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
Blaise que de mon fils.

HLNE, _avec feu_

Cela dpend de quel ct est la vrit, papa; si pourtant Blaise est
innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
commettez.

--Tu oublies que tu parles  ton pre, Hlne, dit Mme de Trnilly
avec svrit.

HLNE

Je n'avais pas l'intention de manquer de respect  papa, mais je suis
si peine de voir mon frre si mal agir, et le pauvre Blaise tant
souffrir!...

M. DE TRNILLY

Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
pas.

HLNE

Je l'ai pourtant souvent trouv tout en larmes, pendant qu'il
travaillait et qu'il tait tout seul, et il cherchait  me le cacher
et  sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demand pourquoi
il pleurait; il m'a rpondu que c'tait parce qu'il ne pouvait
rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il tait
un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
se promener avec lui.

--Il n'a que ce qu'il mrite, dit schement M. de Trnilly.

Hlne ne rpondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
son pre en continuant  dfendre Blaise, et elle se retira dans sa
chambre pour travailler seule comme d'habitude.

Les poulets devenaient grands et forts; Hlne avait dcid avec
Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
dans la cour du chteau, o ils coucheraient dans une niche de chien
qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
arranger la niche en poulailler. Par une fatalit malheureuse, Jules
rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
mettre dans leur nouvelle demeure.

JULES

Qu'est-ce que tu as dans ton panier?

BLAISE

C'est une commission, Monsieur Jules.

JULES

Montre-moi ce que c'est.

BLAISE

Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis press.

JULES

Qu'est-ce qui te presse tant?

BLAISE

Maman m'attend pour djeuner, Monsieur.

JULES

Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voil tout.

Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
craignait que Jules ne leur ft mal ou ne les ft chapper; il voulut
donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
chercha  le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
il allait le dgager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
le plus faible, ramassa une poigne de sable et la lui jeta dans les
yeux. La douleur fit lcher prise  Blaise; Jules saisit le panier et
l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, prs d'une mare, pour
examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
voyant les poulets qui y taient renferms!

Ce voleur de Blaise, s'cria-t-il, voil pourquoi il ne voulait
pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
poulets qu'il a vols dans notre basse-cour, et qu'il portait  son
voleur de pre pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
mes poulets, mauvais garon! Tiens, viens chercher ton djeuner.

En disant ces mots, le mchant Jules tira les poulets du panier les
uns aprs les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres btes se
dbattirent quelques instants, puis restrent immobiles, les ailes
tendues, flottant sur l'eau.

Jules fut enchant de son succs et retourna tranquillement  la
maison. Il entra chez son pre.

Papa, dit-il, vous devriez dfendre  Blaise de mettre les pieds dans
notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachs
dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
poulailler.

M. DE TRNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
poulets ni poulailler.

JULES

C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
arrachs.

M. DE TRNILLY

Qu'en as-tu fait?

Jules ne s'attendait pas  cette question; il devint rouge et
embarrass, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noy les pauvres
btes.

Pourquoi ne rponds-tu pas? dit M. de Trnilly en l'examinant avec
surprise. Est-ce que tu les a rendus  Blaise, par hasard?

--Oui, papa, balbutia Jules.

M. DE TRNILLY

Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'o il tenait ces
poulets, et les apporter  la fermire, s'ils sont  elle. Et Blaise
les a-t-il emports?

Jules commenait  craindre qu'on ne trouvt les poulets dans l'eau;
il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:

Non papa, il..., il... les a jets dans la mare.

M. DE TRNILLY

Mais la tte lui tourne,  ce mauvais garnement; o est-il?

JULES

Je ne sais pas; je crois qu'il est all  l'cole.

Jules savait bien que Blaise n'allait plus  l'cole, mais il croyait
empcher par l son pre de questionner lui-mme Blaise et Anfry.

Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveugl par le sable, ne pouvait
quitter la place o il tait tomb; et  force pourtant de frotter
ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint  les tenir
entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu' ce que tout le sable
ft parti. Il pensa alors  se mettre  la recherche de Jules et de
son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hlne, qui allait
voir si son petit poulailler tait prt  recevoir ses chers poulets
Crve-Coeur.

Hlne s'arrta stupfaite  la vue des yeux rouges et bouffis de
Blaise.

Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
as-tu pleur?

--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jet
dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
m'a vu aveugl, il m'a arrach le panier dans lequel j'apportais vos
poulets, et comme il s'est sauv avec, je crains qu'il ne leur soit
arriv malheur.

--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'cria Hlne. Oh! Blaise,
mon cher Blaise, aide-moi  les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
pas tus ou lchs dans le parc! Mes pauvres poulets!

Hlne et Blaise se mirent  courir de tous cts; en cherchant dans
les massifs, Blaise trouva son panier vide.

Mademoiselle Hlne, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.

--C'est que Jules les a lchs ou tus, dit Hlne; pour le coup, papa
ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
petits Crve-Coeur.

A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
son pre.

Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
jolis Crve-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
arrach et s'est sauv avec.

M. DE TRNILLY

Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
avait pris  la ferme. Mais si ce sont tes Crve-Coeur qu'apportait
Blaise, pourquoi les a-t-il laiss prendre  Jules? Il n'est gure
probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laiss
enlever son panier sans le dfendre.

HLNE

Aussi a-t-il voulu empcher Jules de les prendre; mais Jules lui a
jet du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lch le panier.

M. DE TRNILLY

C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
Blaise avait jet les poulets dans la mare.

HLNE

C'est impossible, papa. Blaise a soign mes poulets depuis qu'ils
sont clos; il leur avait prpar un poulailler dans une des vieilles
niches  chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.

M. DE TRNILLY

Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.

HLNE

Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
que Jules a t assez mchant pour les jeter  la mare?

La pauvre Hlne, sans attendre la rponse de son pre, courut du ct
de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
mare, elle le vit tchant, avec une longue perche, d'attirer  lui
quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitt qu'il
aperut Hlne, il lui cria:

Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider  faire revivre les pauvres
poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retir trois;
je cherche  atteindre le quatrime. Le voici, je crois... Non, il a
encore coul sous ma perche... Tenez, le voil! Je l'ai, pour cette
fois. Et, se baissant, il saisit le quatrime Crve-Coeur, qu'il
avait rapproch du bord avec sa perche.

Hlne pleurait prs de ses pauvres poulets, couchs  terre sans
mouvement, le bec ouvert, les ailes tendues, les yeux entr'ouverts.
Blaise les porta sur l'herbe, les scha le mieux qu'il put, avec de
la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hlne; mais il eut beau les
frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restrent
sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hlne et Blaise se
relevrent.

Que ferons-nous de ces pauvres petites btes? dit Blaise. Des poulets
si jeunes, ce n'est pas bon  manger; d'ailleurs, a fait mal au coeur
de manger des btes qu'on a soignes.

--Il faut les enterrer, dit tristement Hlne; ne les laissons pas
ici; les chats les dvoreraient.

--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
 un mdecin qu'on faisait revenir des noys en les couvrant de cendre
tide; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout prs:
plongeons-les dedans jusqu' demain; en tout cas, cela ne leur fera
pas de mal, et peut-tre... qui sait,... la cendre tide, en les
rchauffant, les ranimera-t-elle.

--Essayons, dit Hlne; il sera toujours temps de les enterrer
demain.

Hlne et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portrent  la
buanderie, o ils trouvrent effectivement un tonneau de cendre; on
venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
Hlne y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu' la
tte, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermrent ensuite
la buanderie et s'en allrent chacun chez eux, Hlne fort triste de
la mort de ses jolis Crve-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
d'Hlne, tous deux peins de la mchancet de Jules. Quand Hlne
revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
peu d'inquitude, pour savoir ce qu'avait dit son pre.

Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
encore fait une mchancet au pauvre Blaise.

--Moi, une mchancet? rpondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
fait, Hlne? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
sont passes.

HLNE

Je sais trs bien que tu as noy mes pauvres poulets, que tu les as
arrachs  Blaise aprs lui avoir jet du sable dans les yeux, et que
tu as cont des mensonges  papa.

JULES

Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
vol des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent  toi; j'ai voulu
les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jets dans
la mare.

--Menteur! s'cria Hlne avec indignation. C'est abominable de mentir
avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien rserver tes mensonges
pour papa, qui a la bont de te croire; quant  moi, tu sais que je te
connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

JULES, _avec colre_

Mchante! vilaine! J'irai dire  papa que tu me dis cinquante sottises
pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
chasser avec son vilain pre.

HLNE

Tu en es bien capable; rien ne m'tonnera de ta part. C'est bien
triste pour moi d'avoir un si mchant frre.

Hlne lui tourna le dos et se mit  table pour crire. Jules resta un
instant indcis s'il resterait chez Hlne pour la contrarier, ou s'il
irait se plaindre  son pre; il finit par quitter la chambre, et il
se dirigea vers le cabinet de M. de Trnilly, qui tait alors occup 
lire.

Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
prtendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
qu'elle voudrait bien l'avoir pour frre, et qu'elle serait enchante
si vous me chassiez pour me mettre au collge.

--Hlne est une sotte, rpondit M. de Trnilly; elle est entiche
de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irrite d'avoir
perdu ses poulets.

--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a vol ses poulets.
Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reoive des injures, parce que
son Blaise a menti?

--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mle pas
de l'ducation de ta soeur; va te plaindre  ta mre, si tu veux, et
laisse-moi finir un travail trs srieux qui doit tre termin cette
semaine. Va, Jules, va, mon garon.

Jules sortit  moiti content: il avait espr faire gronder sa soeur,
et il n'avait pas russi. Il ne voulait pas aller se plaindre  sa
mre; elle n'tait pas toujours dispose  le croire et  l'approuver,
comme M. de Trnilly, qui tait aveugl par sa tendresse pour son
fils. Quant  Hlne, il n'avait aucune crainte qu'elle le dnont,
parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il rsolut
donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
d'Hlne.

Le lendemain, aprs le djeuner, Hlne demanda  sa mre la
permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
l'aider. Mme de Trnilly y consentit,  la condition que Blaise ne
mettrait pas les pieds au chteau ni dans le jardin de Jules. Hlne
le promit et ajouta en souriant que la dfense serait probablement
trs bien reue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
il venait chercher les poulets pour leur prparer une fosse.

Tu viens m'aider  enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
Blaise? Ne passons pas devant le chteau, pour que Jules ne te voie
pas et ne vienne pas nous rejoindre.

--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
fch de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frre, mais
je n'ai jamais rencontr de garon aussi mchant pour moi que l'est M.
Jules... Mais nous voici arrivs; allons prendre nos pauvres morts.

Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
rpta immdiatement Hlne, entre avec lui. Les poulets qu'on avait
cru morts taient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
cendre, et ouvrant le bec pour demander  manger.

C'est la cendre! s'cria Blaise. Le mdecin avait raison.

--C'est videmment la cendre, rpta Hlne. Quel bonheur de revoir
mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne ide tu as eue, mon bon
Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
enterrs de suite. Va vite leur chercher  manger. Je vais pendant ce
temps les porter  leur poulailler, o tu me trouveras.

--Irai-je  la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
lait?

--Non, non, ne va pas  la cuisine. Maman a dfendu que tu entres au
chteau.

--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
premire communion, en supportant ces affronts avec courage et
douceur... Je vais demander  maman ce qu'il nous faut pour les
poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.

Hlne resta prs de ses poulets; elle aussi tait triste, car elle
sentait combien tait injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
Blaise, et elle s'affligeait que ce ft son frre qui et fait tout ce
mal.

Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'loigner. Le bon Dieu
fera sans doute connatre son innocence; mais en attendant il souffre
et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
mauvais! L'anne prochaine il doit faire sa premire communion;
comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnat pas ses torts?...

Hlne eut le temps de rflchir, car Blaise ne revint qu'au bout
d'une demi-heure.

Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pte faite par maman.
J'ai t longtemps, car il a fallu la prparer, puis revenir pas trop
vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
poulets vont se rgaler.

Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
affams se prcipitrent dessus et picotrent jusqu' ce qu'il n'en
restt miette.

Blaise conseilla  Hlne de tenir ses poulets enferms pendant
deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer  leur nouvelle
demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
forts. Jules s'en informait avec intrt de temps en temps; Hlne
lui en sut gr et crut que c'tait un commencement de repentir et
d'amlioration. Un jour que Mme de Trnilly prparait le dner, Jules
lui dit:

Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hlne? Le cuisinier en
ferait volontiers une fricasse.

--Manger mes poulets! s'cria Hlne effraye, j'espre bien, maman,
que vous n'y avez pas song, et que c'est une invention de Jules.

--Je croyais, comme Jules, que tu les levais pour les manger, Hlne,
dit Mme de Trnilly.

--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pense de les manger. Je veux
garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
et moi qui les avons leves, puis sauves de la mort.

JULES

Que tu es bte! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a d tre
bien attrap quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dner il
aurait encore  les soigner!

Hlne ouvrit la bouche pour rpondre vertement, mais elle se contint,
et, jetant sur son frre un regard qui le fit rougir, elle se contenta
de dire:

Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
opinion que j'en ai et l'amiti que j'ai pour lui. Je la lui doit en
compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
le calomnie en ma prsence, sans prendre sa dfense et sans dire les
choses comme je les sais.

Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
borna  dire, en levant les paules:

Que tu es sotte! et quitta la chambre.

Mme de Trnilly avait fini de commander au cuisinier le djeuner et le
dner; elle ne fit pas attention  la fin de la discussion d'Hlne et
de Jules, et reprit sa lecture interrompue.

Il ne fut plus question des poulets. Hlne les avait transports chez
Mme Anfry, de peur que Jules n'et la fantaisie de les attraper et de
les faire manger. A l'automne, les poulets taient devenus des poules
qui se mirent  pondre; au printemps elles couvrent leurs oeufs et
eurent  leur tour des poulets  conduire. Hlne finit par en faire
cadeau  Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
 autre, faisait manger  Hlne un des poulets de ses poules. Ils
taient toujours tendres et gras, et chacun en apprciait la qualit.



X

LE RETOUR DE JULES


A l'approche de l'hiver, M. de Trnilly tait parti pour Paris avec
toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchants de se
retrouver seuls; l'hiver se passa plus agrablement pour Blaise, dont
chacun commenait  reconnatre la pit, la bont et l'honntet.
Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'cole; mais
il prfrait travailler  la maison avec son pre et sa mre. Ils
causaient souvent de leurs anciens matres, mais jamais ils ne
faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien  en
dire, et Blaise avait demand  ses parents de n'en pas parler plutt
que d'en dire du mal.

Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
pourrais peut-tre pas m'empcher de leur en vouloir de leur
injustice, surtout  M. Jules, et je me sentirais de la colre, de la
haine peut-tre. Et comment pourrais-je faire ma premire communion
et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur  ceux qui
m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonn  ses bourreaux; il
a mme pri pour eux. Je veux tcher de faire comme lui.

--C'est bien, ce que tu dis l, mon Blaisot, lui dit son pre en
l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mre... C'est qu'il ne
nous est pas facile de pardonner  ceux qui ont fait du mal  notre
enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un mchant, un...

--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
parlez que de Mlle Hlne, qui a t si bonne pour moi.

--Ah oui! celle-l est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
parler; pas de danger de dire une mchancet.

Une lettre, dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une 
Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:

Tenez le chteau prt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
fils lundi prochain. Soignez particulirement la chambre de Jules, qui
est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.

Comte de TRNILLY.

Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai gure de
temps pour tout prparer. Il faut nous y mettre tous ds aujourd'hui.

--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
Mlle Hlne; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?

--Et o veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
fille n'est-elle pas prs de sa mre! Au surplus, nous le verrons bien
quand ils seront arrivs.

Elle monta au chteau avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
termin le lundi dans la journe.

Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
particulirement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frott, essuy,
comme les autres; je ne peux pas faire mieux.

--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
fleurs, qui le rendront plus gai.

En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
de fleurs sur les croises, sur la commode. Blaise avait fait de son
mieux, et il avait russi.

Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
n'attendirent pas longtemps l'arrive du comte. Comme l'anne d'avant,
un courrier  cheval l'annona; la grille fut ouverte et la voiture
roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trnilly dans le fond; prs
de lui tait Jules, ple et maigre. La comtesse et Hlne n'y taient
pas. Blaise avait dj su par des gens qui avaient prcd M. de
Trnilly qu'Hlne tait au couvent pour renouveler sa premire
communion, et que sa mre ne la ramnerait que dans le courant de
juillet, deux mois plus tard. M. de Trnilly avait l'air encore plus
sombre et plus svre que l'anne prcdente.

Ils n'apportent pas avec eux la gaiet, dit Anfry  sa femme en
refermant la grille.

--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour dsennuyer M.
Jules, rpondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
refuser.

--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
oubli ce qu'ils en disaient?...

Mme Anfry avait bien devin; ds le lendemain, un domestique vint
demander Blaise au chteau.

Blaise est sorti, rpondit schement Anfry.

LE DOMESTIQUE

O est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommand
de le ramener avec moi.

ANFRY

Il est au catchisme; il n'en reviendra que pour dner.

LE DOMESTIQUE

Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sr, et M. Jules va tre
plus maussade que d'habitude.

ANFRY

Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oubli le mal qu'il en
disait l'anne dernire.

LE DOMESTIQUE

L'anne dernire n'est pas l'anne qui court; on a chang d'ides
depuis, et M. Jules ne rve plus que Blaise. Mlle Hlne a racont
bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parl de la pit
de Blaise et de ses bons sentiments pour sa premire communion, que
Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.

ANFRY

Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
que chacun restt chez soi.

LE DOMESTIQUE

Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire  M. le
comte que Blaise est sorti.

Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contraris de
cette lubie de Jules.

Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on tait venu le demander
au chteau, le pauvre garon eut peur et supplia son pre de le
laisser aller aux champs tout de suite aprs son dner.

Mais o iras-tu, mon pauvre Blaisot?

--J'irai travailler aux champs avec les garons de ferme, papa; le
fermier m'a tout justement demand si je ne voulais pas venir en
journe chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garon
maintenant; je puis bien travailler comme un autre.

--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
j'aperois enfilant l'avenue; bien sr, c'est encore pour toi.

Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
derrire pour ne pas tre vu du domestique. Il courut  toutes jambes
 la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches  mener
 l'herbe et  garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
cinq minutes aprs que Blaise en tait parti.

Eh, bien, o est donc votre garon? dit-il en regardant de tous
cts. N'est-il pas encore revenu dner? M. le comte l'envoie
chercher.

--Blaise est venu dner, et il est reparti pour aller travailler  la
ferme, o il est retenu pour l't, dit Anfry d'un air satisfait et
lgrement moqueur.

LE DOMESTIQUE

Pourquoi l'avez-vous laiss partir, puisque je vous avais prvenu que
M. le comte le demandait?

ANFRY

Il est d'ge  travailler, et il faut qu'il s'habitue  gagner sa vie.
Je n'ai pas de quoi le garder  fainanter comme les enfants de M. le
comte.

LE DOMESTIQUE

Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
en aurez les claboussures bien certainement.

ANFRY

A la volont de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
mrite pas.

Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
alla  son jardin; tout en bchant, il souriait en se disant:

Blaisot a eu une bonne ide tout de mme! C'est qu'il n'est pas bte,
ce garon!

Mais M. de Trnilly ne se dcourageait pas si facilement; il voyait
bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
que le travail  la ferme n'tait qu'un prtexte. Cette rsistance
l'irritait sans le surprendre. D'aprs ce que lui avait racont Hlne
pour la justification du pauvre Blaise, il avait conu de l'estime
pour lui, et il commenait  croire que Jules avait pu tre tromp par
les apparences et s'tre mpris sur les intentions de Blaise. Jules,
de son ct, qui ne pouvait s'empcher de reconnatre la bont et la
complaisance de Blaise, parlait souvent du dsir qu'il avait de le
revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trnilly admirait
la gnrosit de son fils, qui oubliait les mfaits de Blaise, et il
se promettait de satisfaire son dsir ds qu'ils seraient de retour 
la campagne. La maladie que fit Jules  la suite d'une chute de cheval
dans une partie de cerises  Montmorency hta ce retour. Jules demanda
Blaise ds son arrive, et il fut trs contrari de devoir attendre au
lendemain.

Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise tait au
catchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu' midi. Mais quand il vit
une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
en serait de mme tous les jours, il se mit  pleurer amrement. Son
pre lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
et ne cessait de demander Blaise. M. de Trnilly, qui l'aimait avec
une faiblesse qu'il n'avait jamais montre que pour ce fils indigne de
sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dgager Blaise de son
travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
calma d'aprs cette assurance, et resta tranquillement tendu dans son
fauteuil. M. de Trnilly se rendit prcipitamment  la maison d'Anfry:
mais Anfry tait sorti pour faire des fagots dans le bois.

De plus en plus contrari, mais contenant son humeur, M. de Trnilly
alla  la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il tait dans les
prs  garder les vaches.

Allez le chercher, dit M. de Trnilly; remplacez-le par quelqu'un,
j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.

Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermire, non sans
quelque crainte; l'air sombre et mcontent du comte la terrifiait;
aussi ne tarda-t-elle pas  s'esquiver, sous un lger prtexte; elle
prvint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre  la place de
Blaise.

Les enfants de la ferme, dont le plus g avait huit ans et le plus
jeune quatre, se gardrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
crainte fit bientt place  la curiosit; l'an, Robert, alla tout
doucement regarder  la fentre pour voir comment tait la figure
peu aimable de M. le comte. Il recommanda  ses frres de l'attendre
dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes aprs il revint et leur dit
 voix basse:

Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air mchant tout  fait. Il a lev
les yeux, je me suis sauv bien vite.

--Je vais y aller voir  mon tour, dit Franois; il doit tre
effrayant.

--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
il te battrait.

Franois partit aussitt et revint comme son frre, mais bien plus
effray.

Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
vu; il s'est lev et a regard  la fentre comme s'il voulait sauter
au travers; je me suis sauv; j'ai eu bien peur.

--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
de voir ses yeux qui brillent!

--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
suite.

Alcine partit enchant, quoique son coeur battt de frayeur. Il marcha
sur la pointe des pieds en approchant de la fentre et chercha  voir,
mais il tait trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
sur le rebord de la fentre et y russit aprs beaucoup d'efforts. Le
bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
dirigea vers la fentre au moment o Alcine parvenait  y monter. Le
pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver  lui ce
terrible croquemitaine dont ses grands frres avaient eu peur. Le
comte, voyant l'enfant tout prt  dgringoler, ouvrit prcipitamment
la fentre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
c'tait pour le dvorer, et il se mit  crier plus fort en appelant
ses frres  son secours.

Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
Franois, au secours!

Le comte, tonn de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
au moment o les frres, bravant le danger, accouraient, arms, l'un
d'une fourche, l'autre d'un rteau. Ils ouvrirent prcipitamment la
porte et s'lancrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas  cette
attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
fourche et le rteau qui cherchaient  l'embrocher et  l'assommer,
pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
Franois, voyant leur frre en sret, fondirent une dernire fois
sur le comte, toujours arm de sa chaise; la fourche et le rteau
restrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant dsarm,
entrana son frre qui se trouvait galement sans armes, et tous deux
se prcipitrent hors de la chambre avec autant d'agilit qu'ils y
taient entrs. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
avait caus cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
maison, visita les btiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
enfants taient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
rejoindre leur mre, qui revenait avec Blaise; ils lui racontrent
que le comte tait si mchant et si furieux qu'il avait voulu manger
Alcine.

Il l'aurait mang, maman, si Robert et moi nous n'tions arrivs avec
une fourche et un rteau...

--Une fourche, un rteau! contre M. le comte! s'cria la mre
effraye. Jsus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?

ROBERT

Il le tenait dj par terre, maman; il ouvrait une bouche norme, et
il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!

FRANOIS

Et des yeux qui semblaient brler ce qu'ils regardaient!

ALCINE

Et des grandes mains normes qui me serraient d'une force!...

LA FERMIRE

Jsus! misricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-l?...
Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, aprs
ce qui s'est pass.

ROBERT

Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.

LA FERMIRE

Mais c'est par rapport  vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
eu peur sans cela.

FRANOIS

Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous ft du mal.

LA FERMIRE

Hlas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demand;
va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
nous retrouveras dans la grange.

Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
seul, mais il n'osa pas dsobir aux ordres du comte et de la fermire
et il se dirigea vers la ferme sans trop hter le pas... Il arriva
jusqu' la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y tait plus.

Il est parti, il est parti! cria Blaise  la fermire et aux enfants;
vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.

A peine avait-il achev ces paroles qu'il aperut  dix pas de lui le
comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
joyeux appel  la famille du fermier.

Ah ! dit-il en fronant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
des marmots que j'empche de tomber du haut de la fentre croit que je
vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un rteau
comme si j'tais une bte froce. Et voil que toi, Blaise, tu
appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
Qu'est-ce que tout cela veut dire?

--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrass, les enfants ont eu
peur de vous dranger, et..., et...

LE COMTE, _avec colre et ironie_

Et c'est pour ne pas me dranger qu'ils ont voulu m'assommer?

BLAISE

Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu dfendre leur
petit frre.

LE COMTE

Dfendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
imbcile criait sans savoir pourquoi.

BLAISE

Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...

LE COMTE

Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
contre un homme  coups de fourche, surtout quand cet homme est le
matre de la maison. Mais o est la mre? Amne-la-moi avec ses
enfants.

Blaise, enchant d'tre dbarrass d'une conversation aussi peu
agrable, courut  la recherche de la fermire, qu'il trouva blottie
dans un coin de la grange, entoure des enfants, qui osaient  peine
respirer.

BLAISE

Madame Franois, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.

LA FERMIRE

Jsus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
puisqu'il l'ordonne.

Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mre en
s'accrochant  son tablier; elle entra dans la salle, tranant ses
enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvrent en face du
redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
les bras croiss et tenant une canne  la main. La fermire salua,
balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlt.

Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brve; comment
avez-vous os me menacer de vos fourches?

ROBERT

J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
fonc sur vous pour le dgager.

FRANOIS

Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
mcontent.

LE COMTE, _ la fermire_

Vous leur donnez de jolies ides sur mon compte; je vous fais
compliment de votre succs. Vous pouvez dire  votre mari qu'il n'a
pas besoin de se dranger pour venir signer la continuation de son
bail. Je vous renvoie  Nol. Et quant  ces mauvais garnements, je
leur apprendrai  me respecter.

Et dgageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
Chacun son tour; voici pour la fourche, voil pour le rteau!

Les pauvres enfants se sauvrent en criant; la mre les suivit en
murmurant et en se flicitant d'avoir  quitter sous peu un si mauvais
matre.

M. de Trnilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
Blaise hsita un moment, mais il n'osa pas rsister et suivit
silencieusement, la tte baisse.



XI

LE CERF-VOLANT


Aprs quelques minutes de marche, M. de Trnilly se retourna, et,
voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empcher de sourire et
de lui demander s'il croyait aussi devoir tre dvor.

Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.

Ecoute, Blaise, dit M. de Trnilly, tu sais sans doute que mon pauvre
Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?

Blaise ne rpondit pas; le comte reprit:

Je sais que tu as fait l'anne dernire quelques sottises, mais je
veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifests
depuis, d'aprs ce que m'a dit Hlne. Je dsire que tu viennes tous
les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour tre son
compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus  la ferme.
Acceptes-tu?

--Monsieur le comte, rpondit Blaise en balbutiant, je suis fch...
Je ne peux pas... Papa dsire que je travaille, que je gagne...

--Oh! quant  ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
donnerai le double de ce que tu reois  la ferme.

--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
pourrais pas entrer au chteau avec l'opinion que vous avez de moi. Je
n'ai pas mrit les reproches que vous m'adressiez l'anne dernire,
et je ne puis vous promettre de faire autrement cette anne. M. Jules
ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
possible que je reste prs de lui dans les sentiments que je lui
connais.

LE COMTE

Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
pass, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientt arrivs;
viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.

Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se rsigna pour ce jour-l,
se proposant bien de demander  son pre de refuser toutes les
propositions du comte.

Ils entrrent chez Jules, qui attendait le retour de son pre avec une
vive impatience.

Eh bien, papa, Blaise vient-il?

--Le voici, mon garon; j'ai eu de la peine  le trouver. Tu vois,
Blaise, que Jules t'attendait.

--Bonjour, Blaise, s'cria Jules; nous allons bien nous amuser.
Fais-moi un cerf-volant, que j'enlverai lorsque je pourrai sortir.

BLAISE

Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fch de vous savoir malade.

JULES

Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
couleurs.

BLAISE

Mais je ne sais  qui demander tout cela, Monsieur Jules.

JULES

Au cuisinier, au valet de chambre.

BLAISE

Jamais je n'oserai; ils ne m'couteront pas.

JULES

Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu' leur dire: C'est M. Jules
qui m'envoie, et tu verras s'ils t'enverront promener.

Blaise alla  l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre clatrent de rire.

Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
cerfs-volants  Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
bien de l'honneur, en vrit!--Servez donc Monsieur, camarades!
dpchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est press!

--Tenez, Monsieur Blaise, voil du papier, dit un des domestiques en
lui tournant autour de la tte un papier sale et huileux.

--Monsieur Blaise, voil de la colle, dit un autre en lui versant sur
la tte une tasse d'eau sale.

--Monsieur Blaise voici des couleurs, dit un troisime en lui
remplissant de cirage le visage et les mains.

Le pauvre Blaise parvint  s'arracher d'entre les mains de ces
domestiques mchants et grossiers. Il ne crut pas convenable
de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
dbarbouiller et changer de vtements. Son pre et sa mre furent
effrays de le voir revenir mouill, noirci; mais il les rassura
en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
mauvais traitements dont il leur rendit compte.

Et quant  cela, papa, dit-il, j'en dois tre heureux, puisque
Notre-Seigneur s'est laiss bien autrement humilier pour me sauver.

ANFRY

Cela n'empche pas, mon pauvre garon, que tu ne retourneras plus dans
cette maison de malheur.

BLAISE

Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps 
faire sa commission.

ANFRY

Il t'arrivera encore des dsagrments prs de M. Jules, mon garon,
crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
pourquoi je t'empche d'y retourner.

BLAISE

Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
renverrait peut-tre.

ANFRY

Les renvoyer! pour des mchancets qu'ils t'ont faites  toi, pauvre
Blaise?

BLAISE

Pas  cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
Jules, qui se sera sans doute impatient.

ANFRY

Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais tait pour M.
Jules?

BLAISE

Ils ne m'en ont pas laiss le temps; aux premires paroles j'ai perdu
la tte, et je n'ai plus pens  m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
mme de ma faute l-dedans. C'et t un peu sot si j'avais rellement
demand  ces messieurs de me servir comme si j'tais leur matre.

ANFRY

Tu es toujours prt  t'accuser, mon Blaisot,  excuser les autres.
C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.

BLAISE

Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tcherai de ne pas
rester trop longtemps.

Blaise, qui tait nettoy et rhabill, courut au chteau et rentra
chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
colre d'avoir attendu si longtemps.

JULES

D'o viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais command?
Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
changeasses d'habits? C'tait bien la peine de me faire attendre mon
cerf-volant depuis une heure!

BLAISE

Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'tais sali dans
l'antichambre, et je ne pouvais me prsenter plein de cirage devant
vous.

JULES

Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
un cerf-volant! Et o sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
la ficelle?

BLAISE

Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.

--On n'a pas voulu te les donner! s'cria Jules, rouge de colre. On
n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
ferai tous chasser.

BLAISE

Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
la mienne, parce que je n'ai pas pens  dire que c'tait pour vous.

JULES

Imbcile! Tu as t demander pour toi? Comme si tu avais droit 
quelque chose ici? Retourne vite  l'antichambre et rapporte tout ce
qu'il faut.

BLAISE, _avec embarras_

Monsieur Jules, si cela vous tait gal, j'irais chercher un des
domestiques et vous lui expliqueriez vous-mme ce que vous voulez.

JULES

Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire  un garon bte et entt
comme toi! Je suis fatigu de te rpter la mme chose.

Blaise ne rpondit pas; l'excellent garon n'avait pas voulu faire
gronder les domestiques, dont il avait tant  se plaindre depuis un
an, et, malgr sa rpugnance, il retourna  l'antichambre rpter sa
demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'tait pour M. Jules.

Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours  la
cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
prcipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantt demander de quoi
faire un cerf-volant, est-ce que c'tait pour M. Jules?

BLAISE

Oui, Monsieur, c'tait pour M. Jules.

LE DOMESTIQUE

Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voil dans de beaux
draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiff, arros et
peint son messager.

BLAISE

Je n'ai rien dit  M. Jules, Monsieur.

LE DOMESTIQUE

Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?

BLAISE

Non, Monsieur, pas du tout.

LE DOMESTIQUE

Comment as-tu expliqu ton absence et ton changement d'habits?

BLAISE

J'ai dit que je m'tais tach de cirage et que je ne rapportais pas de
quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oubli de dire que c'tait
pour M. Jules.

LE DOMESTIQUE

Eh bien, tu es un brave garon tout de mme; il faut avouer que tu
n'as pas de mchancet. J'ai eu une belle peur! La place est
bonne; non pas que les matres soient bons; ils sont au contraire
dtestables, mais ils payent bien et ne regardent  rien; on se fait
de beaux bnfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
puisque tu es si bon garon, nous te rgalerons quelquefois d'une
bouteille de vin, de liqueur, de caf, de gteaux, d'une moiti de
volaille, de toutes sortes de choses.

Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
emportant les objets qu'on s'tait empress d'apporter.

Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
posant le tout sur une table.

JULES

Pourquoi restes-tu l  ne rien faire? Commence donc.

BLAISE

Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser  le faire
vous-mme.

JULES

Moi-mme? Tu crois que je vais m'abmer les mains  couper des btons
d'osier, me salir les doigts  coller des papiers, me fatiguer et
m'ennuyer  arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
t'ai fait venir; je m'amuserai  te regarder faire.

Blaise ne fut pas content du ton mprisant de Jules et il eut un
instant la pense de le laisser l et de s'en aller.

Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
c'est certain; je dois faire les volonts des matres et souffrir les
humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est goste et dur; tant
mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.

Tout en faisant ces rflexions, il dployait les feuilles de papier,
et prparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
grande heure  faire ses prparatifs,  coller les feuilles et  les
fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
qu'il n'y eut plus qu' faire la queue et  peindre le cerf-volant,
Blaise dit  Jules:

Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser  peindre des figures sur
le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
ne saurais pas peindre.

Jules ne rpondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
s'tait endormi.

Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
j'aurai fait de mon mieux.

Et Blaise se mit  l'ouvrage, cherchant  figurer des hommes et des
animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune ide de peinture ni de
dessin, c'tait donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
l'air de moutons; ses vaches ressemblaient  des chats, ses oiseaux
pouvaient tre pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
maisons, ses montagnes pour des niches  chiens, etc. Mais Blaise,
dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
et attendait avec impatience le rveil de Jules pour les lui faire
admirer. Enfin Jules se rveilla, tendit les bras en billant et
appela Blaise.

BLAISE

Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout  fait
beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
belles peintures.

JULES

Qu'est-ce que ces horreurs-l? Qui a peint ces affreuses figures?

--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
que c'tait bien et joli.

--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
cerf-volant.

Blaise le lui remit avec quelque inquitude. Quand Jules le tint entre
ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
queue en pices. Le pauvre Blaise poussa un cri de dsolation.

Hlas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
L'ouvrage de trois heures?

--Ne voil-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tche de faire
mieux.

--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout  fait
impossible.

--Paresseux! imbcile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
cerf-volant.

Blaise tait tomb sur une chaise; il continuait  sangloter, la tte
cache dans ses mains; sa patience et sa rsignation taient vaincues
par la duret et l'gosme de Jules; la tristesse de son coeur,
longtemps comprime, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.

Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le mchant Jules; va-t'en chez toi, et
reviens demain de bonne heure.

Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
et sortit prcipitamment. Il courut jusqu' un petit bois contre
lequel tait adoss sa maison; l il s'assit au pied d'un arbre et
pleura quelque temps encore.

Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si mchant pour
moi? J'ai beau m'efforcer  lui faire plaisir, il tourne tout contre
moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bont,
de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volont soit faite
et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi tes-vous parti?
j'tais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
en schant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
pour ressembler  Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du foss et je vais
reprendre ma gaiet. C'est que M. Jules a raison! Il est trs vrai que
je suis un imbcile. S'il a bris ce cerf-volant, ne voil-t-il pas
un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'tait pas
joli tout de mme, se dit-il en souriant; les peintures taient toutes
drles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
clair maintenant; j'ai t tout bonnement vex de n'avoir pas t
admir; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
demanderai pardon au bon Dieu.

Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
chantant  la maison.

A la bonne heure, dit Anfry; voil notre Blaisot qui rentre gaiement.
Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garon?

MADAME ANFRY

Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
pleur;... mais oui,... bien sr, tu as pleur!

BLAISE, _riant_

C'est vrai, maman, j'ai pleur; mais cette fois, c'est ma faute; je
suis un nigaud et un orgueilleux.

ANFRY

Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.

BLAISE

Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.

Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'tait pass, supprimant
seulement les pithtes injurieuses de Jules.

Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
pendant son rcit. Quand il eut fini, il l'attira  lui et l'embrassa
 plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
de ses joues.

Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
comprends tout,... mme ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
gnrosits aux dpens de leurs matres, ils se rendent coupables de
vol; ne nous faisons jamais leurs complices.

BLAISE

Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas mme un morceau
de sucre ou de gteau.

ANFRY

Tu feras bien, Blaisot; sois honnte dans les petites choses, tu le
seras dans les grandes.



XII

L'ACCENT DE VRIT


Le lendemain, sans attendre qu'on vnt le chercher, Blaise alla
au chteau et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
veille, le reurent avec amiti, en reconnaissance de sa discrtion.
Pendant qu'on rassemblait les objets ncessaires, le valet de chambre
qui la veille avait promis tant de choses  Blaise lui demanda s'il
avait djeun.

Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mang
avant de partir.

LE VALET DE CHAMBRE

Qu'as-tu mang?

BLAISE

Du pain et des radis, Monsieur.

LE VALET DE CHAMBRE

Pauvre djeuner, mon garon; je vais t'en donner un meilleur: une
bonne tasse de caf au lait avec une tartine de pain et de beurre.

BLAISE

Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
pas.

LE VALET DE CHAMBRE

Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.

BLAISE

Non, Monsieur, en vrit, je n'y goterai seulement pas.

LE VALET DE CHAMBRE

Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?

BLAISE

Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.

--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaant
devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin, ajouta-t-il
en mettant  ct un verre de frontignan.

Au moment o il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
bien connu; c'tait celle du comte; en une seconde le valet de
chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
bouteille de frontignan et les biscuits.

Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
tonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
le frontignan et les biscuits devant lui.

Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
Saint Blaise enrl dans les voleurs? Belle conduite, en vrit! Tu ne
manques pas de front ni de hardiesse, mon garon. Venir jusqu'ici pour
voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est trs
bien! trs bien!

--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
yeux. Je n'ai touch  rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
sorti ce vin et ces biscuits!

LE COMTE

Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?

BLAISE

Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
ma parole, ce n'est pas moi non plus.

LE COMTE

Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
armoires ouvertes, cette bouteille pose devant toi, et ce verre plein
plac pour tre bu?

BLAISE

Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant  M. Jules, qui
m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
et je vous supplie de me croire.

--Ce garon-l est incomprhensible, dit le comte  mi-voix; il vous
domine malgr vous: me voici dispos et oblig  le croire, malgr
ma raison et l'vidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
t'attend, ajouta-t-il  haute voix.

BLAISE

Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
rester dans votre maison et surtout prs de votre fils.

--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trnilly avec vivacit,
aprs un instant d'hsitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
autrement, et que malgr moi je t'estime.

--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
bonheur. Que le bon Dieu vous rcompense en votre fils de la bonne
parole que vous avez dite! Merci.

Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trnilly mu
et surpris de l'impression que ce garon produisait sur lui et de
l'autorit qu'exerait sa parole.

Comment, te voil, Blaise! s'cria Jules en le voyant entrer. Je
croyais que tu ne viendrais pas.

BLAISE

Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas  rparer ma sottise
d'hier et  vous refaire un autre cerf-volant?

JULES

C'est que tu tais parti en pleurant; je croyais que tu serais fch
de ce que je t'avais dit.

BLAISE

Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai t..., pas
fch,... mais... contrari, pein, et que j'ai pleur encore
longtemps aprs vous avoir quitt; j'ai pourtant fini par comprendre
que j'tais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prt 
vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...

--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.

--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
faut convenir que c'tait bien laid ce que j'avais fait, et que vous
avez eu raison de le dchirer.

--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
touch malgr lui de l'humilit et de la bont de Blaise; on aurait pu
l'arranger, le couvrir, le repeindre.

--Ah bien! ne pensons plus  ce qu'on aurait pu faire du dfunt et
commenons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
cela ira plus vite.

--Je veux bien, dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.

Blaise commena  ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
prparait le papier; il le fit d'assez bonne grce, et avant une heure
le cerf-volant fut termin; il ne restait plus  faire que la queue,
et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
Blaise les trouva admirables, malgr leur dfaut de couleurs et de
formes. Jules, trs flatt de l'admiration de Blaise, devint de plus
en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprtrent
 sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.

JULES

Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.

BLAISE

Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
tranait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.

Jules avait pos le cerf-volant sur la chemine, il le prit  deux
mains et fit quelques pas pour faire traner la queue et la rouler
 son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperut pas
qu'elle tait accroche  un des candlabres de la chemine; il sentit
de la rsistance, tira fort; la queue se rompit, et le candlabre
roula  terre avec fracas: bougies, bobches et bronze, tout tait
bris.

L, mon Dieu! s'cria Blaise en courant au candlabre; tout est
cass! quel dommage! que c'est malheureux!

JULES

Qu'est-ce que a fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
pleurer pour un mchant candlabre.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?

JULES

Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
qu'il grondera, et il aura bien raison.

--Moi! dit Blaise stupfait.

JULES

Certainement, toi. N'est-ce pas bte d'avoir fait une queue si longue
et si entortille qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
faire le savant et montrer ton habilet, il n'y aurait pas eu de
queue, et le candlabre ne serait pas cass.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
Et si vous y aviez regard, vous auriez tir plus doucement et vous
n'auriez rien cass.

--L! c'est ma faute maintenant! s'cria Jules avec colre et tapant
du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
toi-mme tout  l'heure que tu tais sot et orgueilleux! c'est trs
vrai.

BLAISE

Hier j'ai t sot et orgueilleux, c'est la vrit, Monsieur Jules;
mais je ne crois pas l'avoir t aujourd'hui.

JULES

Tu crois toujours tre parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
es dsagrable et insupportable.

BLAISE

Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
Ce n'est pas moi qui le demande, bien sr; je n'y ai pas dj tant
d'agrment?

JULES

Qu'est-ce que tu veux dire par l? Que je suis mchant, que je te
rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
colre et qui m'ennuies avec tes airs btes.

BLAISE

Qu' cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
revenir, puisque je ne vous suis point utile.

--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi, dit
Jules en mettant en pices le cerf-volant et le jetant  la tte de
Blaise.

Puis, se laissant aller  sa colre, il se roula sur son canap en
criant et en injuriant Blaise. M. de Trnilly entra prcipitamment
dans la chambre de Jules et fut effray de le voir dans cet tat,
qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candlabre bris et les
dbris du cerf-volant, que Blaise cherchait  rassembler, mais il ne
fut occup que de Jules et lui demanda avec inquitude ce qu'il avait.

Jules fut quelques instants sans rpondre; il balbutia enfin:

C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.

--Encore! dit M. de Trnilly avec svrit. Qu'est-il arriv? Parle,
Blaise.

Au moment o Blaise ouvrait la bouche pour rpondre, Jules s'empressa
de prendre la parole:

C'est Blaise qui a voulu faire voir son habilet: il a fait une si
longue queue au cerf-volant qu'elle a accroch le candlabre, qui
s'est cass. Et voil  prsent qu'il se fche, qu'il ne veut pas
arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
reviendra plus jamais, parce que je suis un mchant, un insupportable.
Il m'a abm hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
tout, puis il se fche encore!

LE COMTE

Blaise, ce que tu fais est trs mal; si tu recommences, je te ferai
fouetter par mes gens.

BLAISE

Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
crois mriter aucune punition. Et quant  me faire fouetter par vos
gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
faire.

LE COMTE

C'est ce que nous verrons, petit drle.

JULES

Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
aujourd'hui je ne veux pas.

LE COMTE

Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
insolence, et j'aime  croire qu'il ne recommencera pas.

--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
mon coeur, et  vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
tes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez  savoir la
vrit, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonns,
sincrement pardonns.

Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte ft
revenu de sa stupfaction.

Aprs le dpart de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
souvent Jules, dont l'attitude embarrasse et l'air craintif
indiquaient une mauvaise conscience.

Jules, dit enfin le comte en s'asseyant prs de lui; Jules, je t'en
conjure, dis-moi la vrit. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
est innocent et si tu l'as calomni par un premier mouvement d'humeur
et de dpit. Dis-moi la vrit; quelque chose me dit que Blaise a
raison et que tu me trompes.

Jules avait t fort embarrass aux premires paroles de son pre; car
lui-mme commenait  avoir parfois des remords de son injustice et
de sa cruaut envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
confiance du comte, de ne plus tre cru dans l'avenir, arrta l'aveu
prt  lui chapper, et il dit d'une voix basse et hsitante:

En vrit, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
portier, un paysan.

--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
donne une estime, une confiance qui augmentent  chaque dml que
j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose  nous pardonner 
toi et  moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
est-ce oui ou non?

--... Oui, rpondit enfin Jules en baissant la tte et les yeux.

Quand Jules releva la tte, son pre tait parti. Inquiet, effray, il
alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
domestique.

O est papa? dit-il; est-il sorti?

--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
l'avenue du ct d'Anfry.

L'inquitude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il tait all faire chez
Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.

Ce vilain Blaise lui aura racont tout ce qui s'est pass, se dit
Jules, et papa va tre furieux contre moi. Il est impossible que
Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai t un peu mchant pour lui, et
il sera enchant de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
je ne sais pas pourquoi,... c'est--dire je sais bien pourquoi... Il
est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
air si honnte,... et vritablement il est bon,... le pauvre garon!
Comme je l'ai trait hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
t orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
Blaise!

Pendant que Jules faisait ces rflexions, M. de Trnilly marchait 
pas prcipits vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
rouges, l'air triste, qui tait en train de raconter  son pre la
cause de son nouveau chagrin. M. de Trnilly marcha droit vers Blaise,
 la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
viter le contact du comte. Il fut trs surpris quand il vit le comte
lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix mue:

Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
t'en remercie; tu es un brave et honnte garon, je te l'ai dit ce
matin; je t'estime et je te crois. Reviens au chteau sans crainte,
quand tu voudras et partout o tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
et bientt, j'espre. Bonsoir, Anfry; je vous flicite d'avoir un fils
pareil.

--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
faites.

Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garon, tremblant
et mu, se permit de presser  son tour la main qui pressait la
sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
comte, mu lui-mme, se dgagea aprs une dernire treinte, et sortit
sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
parti, Anfry s'cria:

Eh bien, il a du bon, tout de mme! C'est beau d'tre venu lui-mme
et tout de suite reconnatre ses torts. C'est le bon Dieu qui
rcompense ta patience et ton humilit, mon Blaisot.

--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est tonnant le plaisir que m'a
fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
qu'il me serrait  la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
si svre, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!

Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur tait plein de
reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
se souvenait plus des svrits du comte, des mchancets et des
calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
reues, et qu'il attribuait  un aveu complet de Jules. Il se rveilla
donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse tait remplace par un
sourire radieux: son pre et sa mre, heureux de cette transformation,
l'embrassrent avec tendresse; le pre lui demanda s'il irait au
chteau.

Oui, papa, ds que j'aurai djeun; il me tarde de revoir M. le comte
et de remercier M. Jules de sa franchise.



XIII

LE REMORDS


Blaise se dirigea vers le chteau quand il crut Jules lev, habill
et prt  le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'tait
pourtant l'heure o ils taient tous occups  faire les appartements.
En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
poussa la porte, entra et vit M. de Trnilly assis prs du lit de
Jules, qui paraissait en proie  une fivre violente, et qui parlait
avec une vivacit tenant du dlire.

Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
Chassez Hlne; Blaise lui a tout racont. Ne dites rien  papa... Je
vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
suis sr qu'il m'a pardonn,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.

Et Jules retomba dans les bras de son pre dsol; il ne dit plus
rien; il tournait la tte de tous cts.

J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
c'est lui qui me dchire le cerveau... Ae, ae! qu'est-ce qu'il veut?
il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
lui,... que je dise tout  papa,  tout le monde... Non, c'est
impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
honte!... Je ne peux pas.

Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait 
la porte, tremblant, effray, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
s'en aller. M. de Trnilly attendait avec impatience le mdecin qu'il
avait envoy chercher.

La veille, quand il tait rentr de chez Anfry, il n'avait rien dit 
Jules, dont l'inquitude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
svre et proccup de son pre.

Blaise a-t-il parl  papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?

Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son pre,
pour la premire fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:

Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, rflchis  ta
conduite et repens-toi.

Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si svre?
Je vais tre trs malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
Hlne et pour tout le monde, svre  faire trembler. Ce mchant
Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voil-t-il pas un grand
malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
n'est pas son pre! il aurait peut-tre chass les Anfry, voil
tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
peur! Je m'ennuie tant, dj! Ce sera bien pis!

Aprs avoir pass une partie de la nuit dans cette cruelle inquitude,
Jules,  peine rtabli de sa maladie, fut pris de la fivre et du
dlire. Quand la bonne d'Hlne vint le lendemain ouvrir ses volets
et lui apporter ce qui lui tait ncessaire pour sa toilette, elle
le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
immdiatement chercher le meilleur mdecin de la ville voisine, et
s'tablit prs de son fils sans savoir quels soins, quels remdes lui
donner. Les paroles incohrentes de Jules lui dcouvrirent la cause
de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
ne savait quel moyen employer pour la dcharger du poids qui
l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
ne possdait son affection. Dans sa dtresse, le malheureux comte se
retourna comme pour chercher du secours; il aperut Blaise, toujours
immobile, debout  la porte; les domestiques taient tous sortis.

Blaise, mon ami, dit  mi-voix M. de Trnilly, c'est Dieu qui
t'envoie. Viens m'aider  gurir le cerveau malade de mon pauvre
Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
pardonnes. Dieu te venge en m'clairant.

Le comte tendit la main  Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
l'attirant, le serra contre son coeur.

Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlve pas
mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts  moi,
qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse rparer le mal
qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
prier.

Et le comte tomba  genoux prs du lit de Jules, dont les frquents
gmissements, les paroles entrecoupes lui brisaient le coeur.

Blaise, lui aussi, se mit  genoux, prs du comte; il pria et
pleura; sa prire fervente et gnreuse obtint du bon Dieu un lger
adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
Jules dormait d'un sommeil assez calme.

Le comte le regarda avec esprance et bonheur; il releva Blaise,
toujours agenouill prs du lit de Jules, lui serra les mains dans les
siennes et lui dit  voix basse:

Reste prs de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
s'veille, viens me chercher.

Jules dormit prs d'une heure; le comte tait revenu s'tablir prs
de son lit, gardant Blaise prs de lui. Le mdecin n'arrivait pas;
le comte ne savait que faire pour dgager la tte si videmment
embarrasse. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trnilly
tait reste  Paris pour le renouvellement de la premire communion
d'Hlne.

Jules s'veilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son pre et Blaise
sans les reconnatre.

Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
Blaise;... quand je lui aurai parl, ma tte brlera moins;... c'est
si lourd dans ma tte... Tout ce que je veux dire pse tantt dans ma
tte, tantt dans mon coeur.

--Monsieur Jules, je suis prs de vous, dit Blaise en s'approchant
timidement.

--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.

--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.

--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me dteste... Tu sais bien tout
ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'tait pas vrai... Tout, tout
tait faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
noys... Tu sais bien les habits mouills? c'est lui qui m'a donn les
siens; c'est lui qui m'a tir de l'eau; c'est lui qui a toujours t
bon et moi toujours mchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
ai tout bris; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai t mchant, si mchant!...
Blaise a t si bon que cela m'a remu le coeur,... mais pas assez,...
non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
pardonn?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonn!... Papa a t
mchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
ma tte!... Blaise! je veux Blaise!

Le pauvre comte tait dans un tat dplorable. Chaque parole tait
pour lui une affreuse rvlation de sa propre faiblesse, de sa propre
injustice et de la mchancet de son fils. La tte cache dans les
mains, il sanglotait  faire piti; ses larmes se faisaient jour 
travers ses doigts crisps, et venaient retomber sur la tte de Blaise
 genoux prs de lui.

Mon Dieu, disait Blaise en lui-mme, consolez ce pauvre M. le comte;
mon Dieu, vous tes si bon! pardonnez  ce pauvre M. Jules, donnez-lui
le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le dsole, mais le
repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
afin qu'il puisse dcharger son coeur en avouant les fautes qui
l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
pardon  vous, bon et misricordieux Jsus, le pardon de son pauvre
pre qu'il a gravement tromp et offens. Pour moi, mon bon Dieu, vous
savez que je lui ai pardonn depuis bien longtemps, ds que l'offense
tait commise. Mais vous, mon Dieu, notre pre  tous, pardonnez-lui,
il se repent.

Cette prire de ce pieux et noble coeur ne devait pas tre repousse.
Dieu l'accueillit dans sa misricorde, et Jules devait tre sauv; sa
gurison devait tre complte, comme on le verra, mais elle se fit
attendre; le pre devait expier par ses angoisses les torts de sa
faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules ft longue et cruelle.

Quand le mdecin arriva, il dclara, aprs un examen prolong et
intelligent, que Jules tait atteint d'une fivre crbrale. Aprs
avoir entendu quelques phrases qui dcelaient une conscience trouble,
il recommanda que le malade ne ft soign que par les deux personnes
qui proccupaient constamment son imagination frappe, afin qu'au
premier retour de raison il ne vt que ces deux personnes, et qu'il ne
pt pas craindre d'avoir t entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
de frquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafrachissantes, de
l'air dans la chambre, dite absolue, une demi-obscurit et pas de
bruit.

La journe fut terrible; d'un accablement semblable  la mort, Jules
passait  une agitation et  un flot de paroles accusatrices; il
apprit ainsi  son malheureux pre toute la noirceur de son me. Le
repentir que Jules tmoignait de plus en plus adoucissait un peu le
coup terrible port  son amour et  son amour-propre de pre. Plus il
dcouvrait l'iniquit de Jules, plus il aimait et admirait la charit,
la bont si chrtienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
pardon pour Jules et pour lui-mme. Blaise baisait les mains du comte,
l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
la prire du coeur, la vraie prire du chrtien. Quand il ne pouvait
calmer le dsespoir du comte, il se mettait  genoux prs de lui et
disait tout haut les prires les plus touchantes, qui finissaient
toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'esprance.

L'tat de Jules tait le mme depuis six jours: tantt de
l'amlioration, tantt une reprise de dlire et de fivre. Le septime
jour, aprs un sommeil de trois heures, dont avaient profit le comte
et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'veilla et
appela Blaise comme de coutume.

Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
prenant sa main.

JULES

Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai t mchant pour toi! Comment
peux-tu me pardonner?

BLAISE

Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
vous ai pardonn depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
pardonn  tous ceux qui l'ont offens? Ne devons-nous pas tous faire
de mme? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
parlerons de cela plus tard.

JULES

Je suis si faible; j'ai t bien malade, il me semble?

BLAISE

Oui, mais vous tes mieux. Buvez un peu et dormez encore.

Jules but de l'orangeade.

C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester prs de
moi! J'ai t si mchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
me brlait la tte et le coeur!

--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.

Le comte, heureux de ce retour de Jules  la raison, ne pouvant
matriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tte et dit 
Blaise:

Blaise, ne dis pas  papa que je t'ai parl; ne le laisse pas venir;
si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.

BLAISE

Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
devez pas en avoir peur.

JULES

Mais la honte, Blaise, la honte?

BLAISE

Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
ainsi tchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.

Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'me de Jules la premire
pense de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.

Jules reut les paroles de Blaise avec quelque surprise mle de
satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout rparer; mais,
trop faible pour rflchir srieusement, il se laissa aller au sommeil
et dormit encore deux bonnes heures.

M. de Trnilly osait  peine remuer, tant il avait peur de troubler le
repos de Jules; il dsirait dire quelques mots  Blaise, et il n'osait
parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
arriva jusqu' lui sur la pointe des pieds; quand il fut  la porte
du comte, celui-ci l'attira doucement  lui, le serra vivement dans
ses bras et lui dit bas  l'oreille:

Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
c'est toi qui as chang mon coeur, que tu es son frre, mon second
enfant.

--Je lui dirai combien vous tes bon, Monsieur le comte, rpondit
Blaise tout bas.

LE COMTE

Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
plus peur de moi. Ah! cette pense me tue.

BLAISE

J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
ayez confiance, vous en serez rcompens.

Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tte dans ses mains, il
rflchit  la pit de Blaise et aux vertus vritablement admirables
de cet enfant.

Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
pauvre enfant de portier a les sentiments levs d'un prince, la
science d'un savant, la gnrosit, la charit d'un saint. Quand il
me parle, il m'meut; quand il me console, ses paroles pntrent mon
coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquitudes ni
mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
autorit sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
catchisme, parce qu'il va faire sa premire communion, parce qu'il
est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
qu'est-il auprs de cet enfant? Un malheureux pcheur, un misrable
comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu prs de lui, et je
m'amliorerai avec lui, et notre matre  tous deux sera ce pauvre
enfant calomni, outrag, maltrait par nous... J'aime cet enfant;
je l'aime  l'gal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
modle et mon guide.

Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'tait
rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaa prs du lit de
Jules, et contempla avec une pnible motion son visage contract et
agit.

Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
pardonnez-moi de l'avoir si mal lev. Que je sois seul puni, et que
mon fils soit pargn!

Le comte resta longtemps prs de Jules, suivant avec anxit ses
moindres mouvements, prt  se cacher  son premier rveil. Jules
dormit longtemps encore; videmment il tait mieux. Il s'veilla
enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
de dessus son fauteuil. Le comte s'tait retir et cach derrire le
rideau du lit.

Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rv sans doute,
ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous cts... Je croyais
qu'il tait l... J'ai eu peur, bien peur.

BLAISE

Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder aprs vous avoir vu
si malade?

JULES

Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
la vrit! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.

BLAISE

Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous tiez si mal,
que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
vous avez fait; vous avez tout racont; votre papa pleurait, vous
embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.

--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.

BLAISE

Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
nous deux qui approchions de vous.

JULES

Et papa sait tout! Comme il doit me mpriser!

--Jules, mon enfant chri, s'cria le comte, incapable de rsister
plus longtemps au dsir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
moi, qui ne t'ai jamais parl du bon Dieu et qui t'ai donn un si
triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton pre qui a
besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!

Jules, tonn, attendri, ne pouvait parler, mais il rpondait 
l'treinte passionne de son pre en le couvrant de larmes. Le comte
eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs taient un baume
pour l'me malade de Jules; ces larmes le soulageaient.

Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son pre, qui
cherchait  s'loigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
de n'avoir plus rien  vous cacher, de savoir que vous connaissez la
vrit, toute la vrit! Pauvre Blaise!

--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais  l'avenir nous l'aimerons tant,
nous tcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est  lui que je dois
le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
donn des sentiments de repentir; il t'a touch par sa patience, sa
charit, sa gnrosit, son admirable humilit.

--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
souriant.

--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchant de ce sourire, le
premier qu'il et vu sur les lvres de Jules depuis plusieurs
semaines. Et  prsent que tu es tranquille sur mes sentiments  ton
gard, tche de te reposer, tu es faible, bien faible encore.

--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
mieux.

--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
une petite tasse de bouillon de poule.

Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules  la porte; il courut
annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.

Pendant son absence, Jules prit la main de son pre, la baisa 
plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hsitation:

Papa,... papa, Blaise est mon frre.

--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
devancer ma pense.

Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidit. A
partir de ce moment la convalescence s'tablit et marcha rapidement.
M. de Trnilly continua  veiller prs de Jules, mais il ne voulut pas
souffrir que Blaise continut de nuit le rle de garde-malade. Il le
renvoya coucher ce mme soir chez son pre. Blaise avait rellement
besoin de repos; il avait  peine sommeill pendant les sept jours
du danger de Jules; la nuit comme le jour, il tait avec le comte,
toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
toujours refus; il se bornait  y courir matin et soir pour
donner des nouvelles de Jules. pour se dbarbouiller et changer de
vtements.--Blaise raconta  ses parents tout ce qui s'tait pass ce
jour-l; il s'tendit avec bonheur dans son lit, aprs avoir remerci
le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas  s'endormir et ne se
rveilla que le lendemain au grand jour.



XIV

LES DOMESTIQUES


Les parents de Blaise avaient dj achev de djeuner quand il entra
dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son pre le
rassura en lui disant que ce sommeil avait t ncessaire pour le
reposer de tant de jours et de nuits passs dans l'inquitude et les
veilles. Blaise se dpcha de djeuner et courut au chteau pour
reprendre son poste prs de Jules. La nuit avait t excellente, et le
sommeil de Jules n'avait t interrompu que deux fois, par le besoin
de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le mdecin, qui
sortait d'auprs de lui, avait permis des soupes, et Jules tait en
train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trnilly alla  lui
et l'embrassa avec tendresse,  la grande surprise du domestique qui
avait apport la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
augmenta l'tonnement du domestique.

Eh bien, mes amis, dit-il  ses camarades en rentrant  l'office,
voil du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
et qui lui sourit!

--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
Du nouveau, comme tu dis, Adrien.

--Vont-ils tre fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
devenir insolent!

--C'est qu'il faudra le saluer bien bas  son passage!

--Et le servir comme un matre! comme M. Jules!

--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas l-dessus,
moi, du mme avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
manire pour cela. Il est bon et honnte, cet enfant.

--Honnte et bon! laisse donc! Tu as dj oubli toutes ses histoires
de l'anne dernire.

--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vrit, eh bien, entre nous, je
n'ai jamais beaucoup cru  ces histoires. Nous connaissons bien M.
Jules et de quoi il est capable.

--Il est certain qu'il est mauvais et mchant, que c'en est rpugnant.

--Et M. le comte! Il n'est pas dj si bon non plus. Est-il
orgueilleux!

--Et svre! et dur! et dsagrable! et exigeant!

--Et voil ce qui m'tonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
aurait-il embrass le petit du concierge?

--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
c'est qu'il l'a fait. Attention  nous et soyons polis et mme
aimables pour ce nouveau favori.

--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait,  ce gamin.

--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouill de cirage le jour du
cerf-volant.

--Tiens, et toi, tu lui as vers de l'eau sale plein la tte.

--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
prudents  l'avenir. De la politesse, des gards.

--D'abord, moi je lui donnerai du caf tant qu'il en voudra.

--Et moi des liqueurs!

--Et moi des sucreries!

--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai  emporter chaque jour
_les restes_ du dner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.

--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drles vos restes. L'autre jour un gigot
entier  la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gteau pas seulement
entam  la bouchre. Ce matin, une livre de beurre  la voisine.

--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
bien port, l'autre jour, un panier de vin au village!

--Tiens, je crois bien, c'tait pour faire honneur au repas que
donnait l'picier.

La sonnette qui se fit entendre mit fin  cette conversation intime;
un des domestiques se prcipita pour rpondre  l'appel.

Monsieur le comte  sonn? dit-il en ouvrant avec prcaution la porte
de Jules.

--Oui, apportez-moi  djeuner pour deux! Blaise djeune avec moi.

--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.

Cinq minutes aprs, le domestique apportait une petite table avec
deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
fruits.

LE COMTE

Allons, Blaise, mettons-nous  table, c'est la premire fois que je
mangerai avec apptit depuis la maladie de mon pauvre Jules.

BLAISE

Monsieur le comte est bien bon: je viens de djeuner, je n'ai pas
faim.

LE COMTE

Qu'as-tu mang  ton djeuner?

BLAISE

Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.

LE COMTE

Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un djeuner cela, aprs toutes
les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passes?

--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien repos cette nuit; il n'y
parat plus.

--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
besoin de vous, je sonnerai.

--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
accept et reu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
la main sur la tte et sur la joue de Blaise.

--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
mme plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
air pensif, je sais que votre coeur dborde de reconnaissance pour les
soins que j'ai donns  M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
me le tmoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
Habillez-moi de neuf pour la premire communion, dans un mois. Cela me
fera un grand plaisir et  papa aussi, car c'est cher pour des gens
comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacit. Quant
 la volaille, vraiment je n'ai pas faim.

--Bon et brave garon, dit M. de Trnilly attendri; oui, tu as bien
devin avec ton excellent coeur le besoin que j'prouve de t'exprimer
ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil 
celui de Jules.

BLAISE

Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vtir comme le
matre; je serais moi-mme mal  l'aise. Non, laissez-moi faire;
laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?

LE COMTE

Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.

BLAISE

Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
vous fchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
tu es trop ambitieux.

LE COMTE

Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
mon enfant, dis.

BLAISE

Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
vous embrasser non pas du bout des lvres, mais l... comme je
l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...

--Viens, mon cher enfant, viens, dit le comte en ouvrant les bras
pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
comte  plusieurs reprises.

Jules avait regard et cout avec attendrissement, il voulut  son
tour embrasser Blaise comme un frre, un ami.

Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?

--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
camarade d'tudes et de jeux.

--C'est impossible, cela, dit Blaise avec rsolution, impossible. J'ai
un pre moi aussi, et une mre; je suis leur seul enfant; je dois
rester prs d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
seraient loin de moi. Je serais spar d'eux non seulement de fait,
mais d'habitudes, d'ducation, de vtements et de manires. Je ne
serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
je vous respecte, je voudrais passer ma vie  vous servir et  vous
tmoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
suivre  Paris, jamais!

Le comte considrait avec motion la belle figure de Blaise anime par
les sentiments qu'il exprimait avec nergie et noblesse.

Cet enfant est au-dessus de son ge, pensa-t-il; mais il a raison,
toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
humili.

Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
 l'heure pour tes habits.

Le comte avait fini son djeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mang.

Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant  l'office: une nouvelle
merveille! M. Blaise a refus l'invitation de M. le comte, il n'a pas
djeun; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas t
touchs.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garon de concierge, ce mangeur de
pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gteaux! On ne
pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
m'a refus il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sr. Et 
propos de ce vin, comment s'en est-il tir avec M. le comte? nous ne
l'avons jamais su.

--Mais c'est  partir de ce jour qu'il a t si bien avec M. le
comte, qu'on lui a permis d'aider  soigner M. Jules, et qu'il s'est
introduit dans le chteau pour n'en plus sortir.

--Ah oui! un garon comme cela, quand il s'est implant prs d'un
homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; a
n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
l'invite  djeuner!

--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laiss embrasser!
on aurait dit qu'il voulait rendre  M. le comte son gros baiser! Pour
un rien, il lui aurait saut au cou.

--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gr, que
M. Jules en a fait autant, qu'il va tre le matre  la maison et que
nous n'avons qu' bien nous tenir et  tcher de nous en faire un ami.
Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
toucher.

--Bah! bah! a ne va pas durer longtemps; tout a n'est pas franc du
collier; l'anne dernire il fait cinquante infamies, et cette anne
le voil un sage! un saint! Nous allons voir d'ici  peu quelque tour
de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
nous dcouvrons pas trop.

Comme ils allaient se sparer pour retourner  leur ouvrage, Blaise
parut  la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allt au village
chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.

Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
apporterai un cent.

--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.

--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.

--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
les payer.

--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! rpondit le
domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.

--Mais non, ce ne serait pas honnte; M. Jules me gronderait, et il
aurait raison.

--M. Jules ne le saura pas, nigaud.

--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.

--Est-il innocent, celui-l? On ne les portera pas sur le compte de
M. Jules; si le cent a cot trois francs, on mettra: demi-cent de
billes, trois francs. Voil comme les tiennes seront payes par les
siennes.

--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
vol. Je ne prterai jamais les mains  une friponnerie, quelque petite
qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
je serais malheureux et mprisable.

--Voyez-vous ce bel excs de vertu qui prend  monsieur Blaise! Tu as
oubli tes friponneries de l'anne dernire.

--Je n'ai pas commis de friponneries, rpondit Blaise avec calme et
dignit. Le bon Dieu m'a toujours protg contre le mal.

--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies  la fin. Ce que je
te disais tait pour rire; tu l'as pris au srieux comme un nigaud.

--Tant mieux pour vous, Monsieur, dit Blaise en se retirant.

Il n'y a rien  faire de ce garon-l, dirent les domestiques au bout
de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
demande. Nous nous compromettrions.



XV

L'AVEU PUBLIC


La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
gaiet qui l'avait abandonn depuis longtemps; souvent il causait avec
son pre de sa vie passe, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
trouvait pas avoir suffisamment rpar ses torts envers Blaise; il
semblait mditer un projet qu'il ne voulait dcouvrir  personne.

Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hlne pour
achever ma rparation  Blaise: ce sera une bonne manire de me
prparer  la premire communion que nous devons faire ensemble.

LE COMTE

Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
pauvre Jules? Blaise semble tre parfaitement heureux.

JULES

Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
parl, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
hommes et envers lui-mme; il m'a expliqu sur les motifs de sa
conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le cur,
qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
vous aussi, cher papa, vous tes tout chang. Depuis que vous couchez
dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le cur; c'est tout cela
qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
penses que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.

LE COMTE

Non, mon ami. C'est trs naturel. Comme je te l'ai dit le jour o je
me suis montr pour la premire fois prs de ton lit de mourant, c'est
moi qui tais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'clairer; ta maladie,
en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
envers ta pauvre me, que je perdais par ma faiblesse et par mon
irrligion. Dieu m'a touch par l'intermdiaire de Blaise, et tu as
fait comme ton pre, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
changement.

Le pre et le fils s'embrassrent avec tendresse; Blaise arriva peu de
temps aprs; il continuait  passer tout son aprs-midi avec Jules et
le comte.

Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commenait  faire
d'assez longues promenades dans la campagne; on s'tonnait au village
de voir que Blaise l'accompagnait toujours et tait trait amicalement
par le comte.

Mme de Trnilly tait attendu trs prochainement avec Hlne; ni l'une
ni l'autre n'avaient su ni la gravit de la maladie de Jules, ni le
retour de Blaise dans le chteau, ni le changement du comte et de
Jules. Hlne avait renouvel sa premire communion avec une grande
pit et avait ardemment pri pour la conversion de son pre et de
Jules. On s'apprtait au chteau  les recevoir avec une affection
inaccoutume. Le jour de l'arrive tant fix, Jules demanda  son
pre de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrive
de la comtesse et d'Hlne; son pre lui avait vainement demand
quelle tait son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
compris Anfry, sa femme et Blaise.

Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la rception de maman et
d'Hlne; vous serez tous contents, j'en suis sr.

Le jour arriva, Jules avait pri Blaise de ne venir qu' la
convocation gnrale.

Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te ngliger et de
ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
seulement les premires heures de l'arrive de maman et d'Hlne.
Aprs tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.

BLAISE

Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
n'est plus comme avant. Je rpondrais de vous comme de moi-mme.

JULES

Hlne sera tonne et contente de notre amiti.

BLAISE

Elle est bonne, Mlle Hlne! Que de fois elle m'a consol quand elle
me voyait pleurer!

JULES

Pauvre Blaise, tu pleurais donc?

BLAISE

Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.

--Pauvre Blaise! rpta Jules. C'est moi seul qui tais cause de tout
le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus dcid que
jamais.

BLAISE

Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me parat
drle de penser que j'avais si peur de lui. A prsent, si je ne
craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre  l'touffer.

JULES

Mon bon Blaise, comme je t'aime!

BLAISE

Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
comme mon frre en Dieu.

JULES

En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
fait notre premire communion ensemble, rien ne pourra plus nous
sparer.

BLAISE

Quand mme nous serions spars sur la terre, Monsieur Jules, nous
serons runis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.

Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrrent ainsi au
chteau; l Jules dit adieu  son ami, qui attendit avec impatience la
convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.

L'heure approchait; M. de Trnilly et Jules attendaient, en se
promenant devant le chteau, l'arrive de Mme de Trnilly et d'Hlne.
La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrta devant le perron.
Hlne sauta  terre avec la lgret de son ge, pendant que sa mre
descendait plus posment. M. de Trnilly reut sa fille dans ses bras
et l'embrassa avec une effusion qui surprit agrablement Hlne, peu
habitue aux tmoignages d'affection de son pre; elle le regarda
avec tonnement; M. de Trnilly s'en aperut et l'embrassa encore en
souriant.

Je suis heureux de te revoir, mon enfant, aprs la sainte crmonie 
laquelle je n'ai pu malheureusement assister.

La surprise d'Hlne redoubla, mais elle s'effora de n'en rien
tmoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait dj dit
bonjour  sa mre. Ce fut bien un autre tonnement quand elle vit
Jules se jeter  son cou et l'embrasser  plusieurs reprises en disant
des paroles affectueuses.

Ma bonne Hlne! ma chre soeur! ton retour manquait  ma joie. Je
suis si content de te revoir! Je t'aime bien,  prsent que je sais
mieux t'apprcier.

HLNE

Comme tu es chang, mon pauvre Jules! Tu as donc t plus malade que
nous ne le pensions?

JULES

Oui, j'ai t bien malade, Hlne! bien malade du corps et de
l'me. Mais je suis guri maintenant, grce  Dieu... et  Blaise,
ajouta-t-il en lui-mme.

Hlne dit bonjour aux domestiques rassembls; ses yeux semblaient
chercher quelqu'un; elle se hasarda  demander timidement:

O est Blaise? J'ai beau regarder de tous cts, je ne le vois pas
parmi les gens de la maison.

--Tu le verras ce soir; il doit venir aprs dner.

--Ah! il vient donc au chteau, maintenant?

--Oui, quelquefois, dit Jules en souriant.

Ce sourire attira l'attention d'Hlne; ce n'tait pas le sourire
moqueur et mchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
n'avait jamais vu  son frre. Elle remarqua alors combien Jules tait
embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
physionomie.

Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
tout autre.

--La maladie change, rpondit Jules avec gravit.

--Et puis,... et puis... tu vas bientt faire ta premire communion,
dit Hlne avec hsitation.

JULES

Oui, Hlne, et tu m'aideras  la faire dignement; je compte pour cela
sur toi, ma chre soeur, et aussi sur un ami que je te prsenterai ce
soir.

HLNE

Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?

JULES

Non, rien n'est chang dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
s'est fait le changement.

HLNE

Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
maintenant!

Pendant que le frre et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
d'Hlne, M. de Trnilly avait emmen sa femme et lui racontait la
terrible maladie de Jules, les pnibles rvlations qui en avaient t
la consquence, le changement qui s'tait opr dans l'me de Jules
et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
Blaise, la bont, la pit admirable de cet enfant, et l'impression
que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.

Mme de Trnilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
sembla mcontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
et se montra incrdule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.

Le chagrin et l'inquitude, dit-elle, ont dispos votre coeur 
l'attendrissement et  la crdulit; le petit bonhomme, qui n'est
pas bte, en a profit pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
maison. J'espre que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
reprendra sa place.

LE COMTE

Vous m'affligez beaucoup, ma chre, par cette froideur et cette
injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et mme d'user de son
ascendant sur moi et sur Jules, a refus les offres avantageuses que
nous lui avons faites, et se tient dans une rserve dont peu d'hommes
faits eussent t capables.

LA COMTESSE

Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connatre les
offres que vous lui avez faites, je prsume qu'elles taient de nature
 ne pas tre agres par moi.

LE COMTE

Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
me peinez profondment, combien vous blessez tous mes sentiments
paternels!

LA COMTESSE

Vos sentiments paternels vous ont toujours port  gter vos enfants,
surtout Jules, que vous avez rendu odieux.

LE COMTE

En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu mchant et odieux;
Blaise l'a rendu bon et aimable.

LA COMTESSE

En vrit! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
me dbitez donc pas de semblables sornettes.

--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mrit! dit le comte avec un
geste de dsolation en quittant la chambre.

La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
servt le dner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
tait habituel.

Le dner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
et inquita les enfants. Le repas fini, Jules demanda  son pre
l'excution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit aprs lui
avoir dit  l'oreille:

Sois prudent, mon Jules; mnage ta mre.

Peu de minutes aprs, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
maison entrrent  la suite du comte, qui avait Blaise  ses cts. La
comtesse et Hlne n'taient pas revenues de leur tonnement, lorsque
Jules, ple et mu, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'motion:

Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
pour rparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...

--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grce! interrompit Blaise d'un
air suppliant.

--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
devant Hlne, devant tous, combien je les ai mchamment, indignement
tromps sur ton compte; j'ai tourn contre toi toutes tes bonnes
actions; je t'ai toujours calomni, injuri! Tu m'as toujours
noblement et gnreusement pardonn. Au lieu de te justifier en
m'accusant, tu t'es laiss perdre de rputation dans la maison et dans
le pays. Hlne est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
pris parti pour toi, c'est--dire pour la vrit, pour la bont, pour
la runion de toutes les vertus. Je dsire que dans tout le pays on
sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise  tous que je suis
aussi vil, aussi mprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offenses par mes
exigences, mes insolences, mes mchancets, je demande pardon  genoux
de toute ma vie passe. Je veux qu'on sache que c'est  Blaise que je
dois ma conversion; sa vertu m'a touch, ses conseils ont excit mon
repentir, son exemple m'a donn l'horreur de moi-mme.

Jules s'tait effectivement mis  genoux en prononant ces dernires
phrases: Blaise se prcipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
dans ses bras et l'embrassa  plusieurs reprises: tous les domestiques
pleuraient, et le comte, qui s'tait contenu jusque-l, ne put
comprimer plus longtemps son motion; il s'approcha de Jules et de
Blaise, les prit tous deux dans ses bras:

Mon noble Jules! disait-il  travers ses sanglots, quel courage! Le
bon Dieu te rcompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est  toi que je
dois cette douce joie!

Les domestiques demandrent la permission de serrer la main de leur
jeune matre. Jules courut  eux et leur prit les mains  tous avec
effusion. Il tait heureux, il se sentait le coeur lger.

Sa mre n'avait encore rien dit. Aux premires paroles de Jules,
elle s'tait sentie courrouce contre ce qu'elle trouvait tre une
humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
de son fils, l'accent sincre de ses paroles la touchrent, mais sans
la disposer  approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
mcontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
retenant Hlne, qui avait voulu se prcipiter dans les bras de son
frre et qui pleurait  chaudes larmes.

Les domestiques sortirent en jetant  Jules des regards d'affectueuse
admiration, ils ne parlrent pas d'autre chose toute la soire;
plusieurs d'entre eux furent assez profondment touchs pour changer
compltement de vie et pour devenir d'honntes et fidles serviteurs.

Quand le comte et Jules restrent en famille avec Blaise, que Jules
avait retenu, Hlne s'lana vers son frre, qu'elle embrassa avec
effusion, puis se tournant vers le comte:

Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a t la cause
premire de tout ce bien?

--Certainement, ma fille, ma chre Hlne; embrasse-le; il doit tre
pour toi un second frre.

Blaise se laissa timidement embrasser par Hlne, dont il baisa la
main avec tendresse.

La comtesse s'tait leve avec colre, et, s'approchant d'Hlne, elle
la retira violemment en disant:

Vous oubliez, Hlne, que c'est un fils de portier que vous vous
permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scne
ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hlne, suivez-moi, et
laissez votre pre et votre frre faire leur ami et leur confident de
ce garon sans ducation.

Le comte regardait sa femme avec douleur et piti.

Julie, lui dit-il, malheur  l'ingrat et  l'orgueilleux!

--Malheur aux intrigants et aux sots! rpondit-elle en quittant la
chambre et entranant Hlne.

Le comte retomba sur un fauteuil, le visage cach dans ses mains. La
duret orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
reproch de la scheresse et du manque de coeur; mais, sec et goste
lui-mme, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour o tout tait
chang en lui.

Il prvoyait les luttes de tous les jours, les scnes; les reproches
qui devaient  l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
si pur qu'il avait got entre Jules et Blaise depuis environ un mois
tait pass pour ne plus revenir; son fils et lui-mme seraient privs
de la socit de Blaise, dont la pit leur tait si utile, dont la
gaiet, l'affection, la complaisance leur taient si agrables.

La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
destin  rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.

Il rflchissait avec une peine profonde  cette situation inattendue,
quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en mme temps que ses
mains taient effleures par les lvres de Blaise; les pauvres enfants
pleuraient, car ils prvoyaient une sparation; Blaise sentait qu'il
redeviendrait _pauvre Blaise_.

JULES

Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et o pourrai-je
passer mes aprs-midi avec Blaise et avec vous?

LE COMTE

Cher enfant, il faudra cder quelque chose  ta mre jusqu' ce
qu'elle ajoute foi  ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
profit; je veux dire aux excellentes qualits, aux vertus de Blaise
et  la reconnaissance que nous lui devons.

BLAISE

Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
aprs ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
de mon ct...

JULES

Non, non! moi, je n'ai fait que rparer; toi, tu as pardonn et tu
t'es dvou avant la rparation.

LE COMTE

Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais tre: nous souffrirons
toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
souvent privs de ta prsence, ensuite en te sachant mconnu par celle
qui devrait t'apprcier mieux que tout autre.

BLAISE

Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
qui arrive est peut-tre pour notre bien  tous. Et d'abord n'est-ce
pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
rcompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer  nous
aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mrite d'accepter
avec rsignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
tendresse de mon coeur; mais je me rsignerais  ne plus jamais vous
voir si c'tait la volont du bon Dieu! Hlas! peut-tre ne vous
embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!

--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
enfant, dit le comte en le serrant contre son coeur.

Blaise usa largement de la permission; mais la soire tait avance;
il tait temps de se sparer. Blaise dit un dernier adieu  Jules et
au comte et se retira en sanglotant.

Papa, dit Jules, vous continuerez  coucher dans ma chambre, que je
vous aie toujours prs de moi?

--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta sant habituelles,
je coucherai prs de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout  fait
bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
Jules; celui-l sera moins pnible que celui auquel nous allons tre
condamns en nous privant de Blaise.

--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.

--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
ami. Mais viens dire adieu  ta mre et  la pauvre Hlne, et allons
ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
nous avons bien  remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reu cette consolation.
Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
mre, afin de lui faire voir que la pit ouvre le coeur au lieu de le
resserrer.



XVI

L'OBISSANCE


Jules avait t reu schement par sa mre quand il alla lui dire
bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.

J'espre, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de thtre
dont tu m'as gratifie ce soir. Quant  ton nouvel ami, qui n'est pas
une socit convenable pour toi, je te prie d'aller ds demain lui
signifier que je lui dfends de mettre les pieds chez moi, chez
Hlne, chez toi. Si ton pre veut le recevoir, je ne puis l'en
empcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'tablir chez moi
ni chez mes enfants.

--Je vous obirai, maman, rpondit Jules avec tristesse, mais ce que
vous m'ordonnez m'est fort pnible et m'enlve une grande consolation.

LA COMTESSE

Depuis quand as-tu besoin de consolation?

JULES

Depuis que j'ai senti combien j'avais t mauvais et combien j'avais
offens le bon Dieu.

LA COMTESSE, _souriant_

A merveille, mon ami! vous voil maintenant devenus bien dvots, ton
pre et toi! On ne parle plus que pour prcher. Mais je te prie de
me faire grce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
arrive au point de vous comprendre.

--Oh! maman! s'cria involontairement Hlne.

LA COMTESSE

Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
supporte pas tes remontrances. Pense comme ton pre et ton frre, prie
avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatigue.

Jules et Hlne se retirrent dans leur appartement; leurs chambres se
touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
les attendait.

LE COMTE

Eh bien, mes enfants, votre mre est-elle revenue sur sa premire
impression? A-t-elle enfin compris la beaut et la noblesse de ton
aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
dans notre amlioration?

JULES

Je crois que non, papa; maman a parl comme au salon; la pauvre Hlne
a mme t gronde pour avoir dit un: Oh! maman! trop expressif.

--Pauvre Hlne! dit le comte en lui passant la main sur la tte 
plusieurs reprises. Pauvre Hlne. rpta-t-il d'un air triste et
pensif, tu as d souffrir tous ces temps-ci.

HLNE

Papa, j'tais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
compagnes taient si bonnes aussi! J'tais heureuse l-bas.

LE COMTE

Et ici?

HLNE

Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dpendra de vous et de
Jules.

LE COMTE

Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
fait; tu dois voir le changement qui s'est opr en moi. Ma vieille
humeur, mon ancienne svrit, ma constante froideur ont disparu. Tu
n'auras plus peur de moi, je pense?

--Oh non! non, papa, dit Hlne en se jetant dans ses bras; je vous
aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.

JULES

Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa  prsent comme s'il
tait son vrai pre.

--Blaise embrasse papa? dit Hlne en riant. Oh! que c'est drle! Je
voudrais voir cela.

LE COMTE

Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.

HLNE

Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
Blaise ost embrasser papa!

JULES

Tu le comprendras, Hlne, quand je t'aurai racont ce que nous devons
 Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a t un
vritable ami.

LE COMTE

A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois tre
fatigue du voyage, mon Hlne, et toi, mon ami, de toute ta soire.

JULES

Oui, papa, je me sens fatigu; je ne serai pas fch de me coucher.

HLNE

Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
papa, bonne nuit et  demain.

LE COMTE

A demain, ma fille! que le bon Dieu te bnisse! Adieu, Jules; adieu
Hlne.

Puis on se dit bonsoir et l'on se spara.

Quand Jules fut seul avec son pre, il alla  lui, l'enlaa tendrement
dans ses bras et lui dit:

Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
change comme il nous a changs... Je puis bien vous dire cela, papa,
n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
m'empcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'tre
comme elle a t ce soir.

Le comte ne rpondit pas, mais les larmes qui roulrent dans ses yeux
firent voir  Jules que son pre pensait comme lui.

Prions, dit seulement le comte; et il se mit  genoux prs de son
fils.

Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquite de
ne pas avoir vu son mari depuis le mcontentement qu'il lui avait
tmoign, et l'ayant inutilement cherch dans sa chambre et dans celle
d'Hlne, entra chez Jules et resta immobile  la vue de son mari
 genoux prs de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; aprs
quelque hsitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
pensive dans sa chambre.

Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
altr leur raison... Je ferai venir mon mdecin un de ces jours et
je les ferai soigner... Hlne aussi tourne  la bizarrerie. Ne me
parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
empcher de la voir, mais c'est impossible!... Un pre et un frre!...
Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la premire communion de
Jules; je ne puis m'en aller avant.

Et la comtesse se coucha avec la rsolution de prendre patience, de
laisser faire jusqu'aprs la premire communion, et ensuite d'enlever
Hlne  cette influence qu'elle croyait fcheuse.

Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
entrrent chez Anfry.

C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
Il aurait d penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
pas venir chez nous.

Mais Blaise n'y tait pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
jardin.

LE COMTE

O est Blaise? Serait-il dj sorti?

ANFRY

Il y a longtemps, monsieur le comte.

LE COMTE

O est-il all?

ANFRY

A l'glise, monsieur le comte. Il a pass une triste nuit, et il a t
chercher sa consolation prs du bon Dieu; c'est assez son habitude,
vous savez.

LE COMTE

Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
force et de consolations.

Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'glise, qui se trouvait prs
de l. Ils y entrrent sans bruit, s'agenouillrent dans un banc et
aperurent Blaise  genoux sur la dalle, la tte dans les mains et
paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
mouvement qui indiqut qu'il avait termin sa fervente prire, mais
Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tte et dit 
mi-voix: Oui, mon Dieu, mon bon Jsus, mon cher Sauveur, j'obirai;
je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus  les voir qu' de rares
intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la rserve
d'un serviteur vis--vis de ses matres. Mon Dieu, protgez-les, ces
matres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
mon Dieu,  les clairer,  les diriger vers le bien. Et cette bonne
Mlle Hlne! qu'elle me remplace prs d'eux! Mon Dieu, changez le
coeur de Mme la comtesse; encore une me  sauver, mon bon Jsus! cela
vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.

Blaise se prosterna  terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
aller, il aperut le comte et ses enfants. Son visage s'claira; il
fut sur le point de courir  eux, mais le respect pour la maison de
Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'tait lev en mme
temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
Ce ne fut qu'aprs tre sorti de l'glise que Blaise, poussant un cri
de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte,  la grande
satisfaction d'Hlne, qui les regardait en riant.

HLNE

Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?

BLAISE

Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hlne. Peur? Peut-on
avoir peur de ceux qu'on aime tant?

--Je te remercie de ta prire, mon cher enfant, lui dit le comte en
lui serrant les mains.

--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parl tout
haut?

LE COMTE

Pas tout  fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.

BLAISE

Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
de ce qui pourrait dplaire  Mme la comtesse; non seulement je ne
chercherai pas  voir souvent M. Jules et Mlle Hlne, mais encore je
les viterai, je les fuirai, s'il le faut...

JULES

Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?

BLAISE

Si vous saviez ce qu'il m'en cote, cher monsieur Jules! De grce,
je vous le demande avec instance, n'branlez pas ma rsolution;
aidez-moi, au contraire,  la tenir. Mais voici la pense que m'a
suggre le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
n'est pas oblig d'obir  Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
le matre. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
vous amnerez quelquefois M. Jules et Mlle Hlne, n'est-ce pas?
Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
penses, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hlne.

--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pense est
bonne, et je la mettrai  excution; je viendrai te voir souvent, trs
souvent, et j'amnerai parfois mes prisonniers,  moins qu'ils ne
m'chappent en route.

JULES

Oh! moi, je m'chapperai bien sr, mais ce sera pour courir au-devant
de Blaise.

LE COMTE

Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi  deux ou trois
heures.

BLAISE

C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
aurai pas vus, je vous esprerai pour le lendemain.

LE COMTE

Et je crois que tu ne seras pas souvent tromp dans ton attente, mon
ami.



XVII

LA CORRESPONDANCE


Une lettre pour M. Blaise, dit un jour le facteur en prsentant 
Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.

Anfry prit la lettre et la remit  Blaise, qui s'empressa de la
dcacheter, tout surpris d'en recevoir une.

C'est de M. Jacques, s'cria-t-il en regardant la signature.

--Ah! voyons donc! Que te dit-il?

Blaise lut tout haut:

Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quitts
que tu m'as peut-tre oubli; mais moi, je pense souvent  toi et
je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'crivais si mal et si
lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres;  prsent, j'ai
neuf ans, je travaille beaucoup et je commence  devenir savant. Il
est arriv une chose trs drle chez un monsieur qui demeure prs de
chez nous: sa maison a brl (ce n'est pas cela qui est drle,
comme tu penses); aprs l'incendie, toutes les souris sont devenues
blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantit;
avant, elles taient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
pas le croire; alors M. Roussel a attrap des souris avec un petit
chien qui est trs habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
toutes les souris attrapes taient rellement blanches.--Je m'amuse
assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
comme toi; ce qui est singulier et trs dsagrable, c'est qu'ils sont
tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue 
toujours dire la vrit, comme tu me l'a conseill, et tout le monde
me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta premire communion, et
quel jour ce sera, pour que je pense  toi et que je prie pour toi
ce jour-l. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
enfants du monsieur qui a achet notre chteau sont bons pour toi,
s'ils t'aiment. On a dit  papa l'autre jour que le monsieur lui-mme
tait mchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est mchant; il te ferait du
mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent  moi, comme je
pense souvent  toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.

Ton ami, JACQUES DE BERNE.

Quelle bonne lettre! s'cria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
M. Jacques! S'il m'avait interrog l'anne dernire sur ce qu'il me
demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais t bien
embarrass de rpondre; mais aujourd'hui... c'est diffrent!... Il y a
une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me parat drle, comme il
le dit lui-mme, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
changer la couleur des souris.

ANFRY

C'est pourtant trs possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
 ton grand-pre, qui a t soldat sous l'empereur Napolon Ier, que,
lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentr dans les
maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
couraient au travers taient blanches comme des lapins blancs.

BLAISE

C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
animaux.

ANFRY

Vas-tu rpondre  M. Jacques?

BLAISE

Oui, papa, aujourd'hui mme, je n'ai plus  esprer de visite de M. le
comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.

ANFRY

Tu lui diras que nous lui prsentons bien nos respects et nos amitis.

BLAISE

Je n'y manquerai point, papa.

Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit  Jacques
la rponse suivante:

Mon cher Monsieur Jacques,

J'ai t bien heureux et bien surpris de votre chre et aimable
lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
pens  vous, et j'ai plus d'une fois pleur en y songeant. Je me suis
consol par la pense que c'tait la volont du bon Dieu que nous
fussions spars, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
premire communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
pense de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez 
Notre-Seigneur de me rendre semblable  lui, de me donner du courage
dans les temps de tristesse, de la force pour rsister  la joie, afin
que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dvouer aux autres;
priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
que je n'oublie jamais les bienfaits que je reois. On a tromp votre
papa en lui disant que le comte de Trnilly tait mchant; il est bon
comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il tait mon pre. Son
fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hlne.
M. Jules et moi, nous ferons notre premire communion dans trois
semaines, le 8 septembre, fte de la sainte Vierge. M. le comte et
Mlle Hlne nous ont promis de communier avec nous ce jour-l, ce qui
vous prouve combien ils sont rellement bons et pieux. Je suis trs
heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
remercient bien de votre bon souvenir, et vous prsentent leurs
respects et leurs amitis. Quant  moi, Monsieur Jacques, je sais bien
que ma position me dfend de vous embrasser, mais je puis me permettre
de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
plus dvoue.

Votre humble et obissant serviteur,

BLAISE ANFRY.

A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
domestique entra chez Anfry.

Mme la comtesse demande Blaise.

--Moi? Mme la comtesse me demande? rpta Blaise fort tonn.

--Oui, oui, et tout de suite encore. Allez me chercher Blaise,
m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.

--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquitude. Vas-y, mon
Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
ce qui se sera pass, car je ne suis pas tranquille.

--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
quand mme il m'arriverait des choses pnibles, le bon Dieu n'est-il
pas l pour me protger, me secourir, et ne dois-je pas tre heureux
de me conformer  sa volont? Au revoir, papa; je resterai le moins
que je pourrai.

Blaise partit gaiement et se dpcha d'arriver pour tre plus
vite revenu. On le fit entrer immdiatement chez la comtesse, qui
l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
signe de tte, renvoya le domestique, s'assit et dit  Blaise, d'un
air froid et hautain:

Je sais que tu as profit de mon absence pour t'emparer de l'esprit
de mon mari et de mon fils; tu as russi on ne peut mieux; je ne vois
que des visages allongs les jours o ils ne peuvent prtexter une
promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise ft toujours prs d'eux.
Je sais que ma fille est entrane par son pre et par son frre 
faire comme eux. Cet tat de choses me contrarie et ne peut durer. Je
t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
loyaut pour esprer tre obie en t'interdisant toute dmarche qui
pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
ta vie  lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
m'en proccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amiti
de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
veux obir  la dfense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
je te ferai donner une bonne ducation, et je t'assurerai une rente
qui te mettra  l'abri de la pauvret. Acceptes-tu?

--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la dfense que vous me
faites, quelque chagrin que j'en prouve; je prierai M. le comte
de vouloir bien m'aider  suivre vos ordres. Quant  la pension, 
l'ducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
mon pain comme a fait mon pre, et, avec l'aide du bon Dieu,
j'arriverai  la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
ma conscience. Je puis affirmer  madame la comtesse qu'elle se trompe
en pensant que j'ai intrigu pour gagner l'amiti de M. le comte et
de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
sais comment, car je sens combien je suis loin de mriter les bonts
de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hlne. Le bon Dieu a men
tout cela. Peut-tre m'a-t-il donn tant d'amour pour eux afin de
m'prouver et me donner le mrite du sacrifice au moment de ma
premire communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.

En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait russi jusque-l 
conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lvres.
Honteux de prolonger une scne dont la comtesse pouvait s'irriter,
Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
 la hte, il s'avana vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
dernier regard sur la comtesse, qui s'tait leve et qui avait fait un
pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrter, elle
reprit son air hautain et fit un geste imprieux qui termina sa
visite.

Le pauvre garon vita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait 
l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
premires marches, qu'il se heurta contre M. de Trnilly, que les
larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empch d'apercevoir.

O vas-tu donc si prcipitamment, mon ami, et comment es-tu rentr au
chteau? lui dit M. de Trnilly en le retenant.

Blaise ne rpondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
donnant un libre cours  ses sanglots.

Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
comte avec inquitude. Que t'arrive-t-il de fcheux? Dis-le moi; parle
sans crainte.

--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, rpondit
Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
j'ai t pris par surprise... et je me suis laiss aller;... mais je
vais tcher d'tre plus raisonnable,... plus rsign.

--Rsign!  quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?

--Mme la comtesse m'a dfendu de voir M. Jules et Mlle Hlne, et
j'ai promis de lui obir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
m'affliger.

--Encore! dit le comte avec colre. Toujours cette haine contre ce
noble et gnreux enfant!

Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
Blaise de ses deux mains.

Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
prendre pour pargner  toi et  Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
forcer la volont de ma femme; je ne puis conseiller  mes enfants de
dsobir  leur mre. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
ainsi que toi,  cette volont imprieuse et draisonnable.

--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous  ce qui nous vient par la
permission du bon Dieu. C'est bien, bien pnible, il est vrai; je sais
que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
moi-mme, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette sparation?
Peut-tre le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hlne  lui obir: notre soumission
l'adoucira et changera ses ides  mon gard. Pensez donc qu'elle me
croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-tre que je ne
corrompe M. Jules et Mlle Hlne; une mre, vous savez, Monsieur
le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus 
plaindre qu' blmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
promettez-moi que vous m'aiderez  tenir ma promesse, et que vous
n'amnerez plus M. Jules et Mlle Hlne sans le consentement de Mme la
comtesse... Voyons, trs cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
bien qu'il vous en cote, d'abord par amiti pour M. Jules et pour
moi; et puis... parce qu'il en cote toujours de cder, surtout 
une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cdant
qu'en rsistant.

--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... cder,
c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais 
toi-mme, tu souffriras.

--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
Monsieur le comte,... car... vous continuerez  me visiter et  me
donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
Hlne, toujours si bonne pour moi.

--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
pourrais t'aimer davantage.

Le comte embrassa une dernire fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
fort triste, mais un peu consol par les paroles affectueuses du
comte.

Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.

--Rien de bon, papa, rpondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.

--Encore les yeux rouges, mon pauvre garon! Ces satans gens te
feront mourir de peine!

--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforant de sourire. Il n'y
a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
rflexion, on se rsigne...

ANFRY

Tu passeras donc ta vie  te rsigner, mon pauvre Blaise?

BLAISE

Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
ramne toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant  souffrir; le
bon Dieu est l qui vous aide et qui vous console si bien!

ANFRY

Et pourtant tu as pleur!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.

BLAISE

Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
fait une petite visite au bon Dieu dans son glise.

Blaise raconta  son pre la cause de son nouveau chagrin, en
attnuant avec sa bont accoutume les paroles dures et injurieuses
de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colre; il connaissait
assez la comtesse pour deviner ce que la charit de Blaise lui
cachait. Quand le rcit fut fini, il serra Blaise dans ses bras 
plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
chercher prs du bon Dieu sa consolation accoutume contre les
chagrins qu'il supportait avec une fermet au-dessus de son ge.



XVIII

LA COMTESSE DE TRNILLY


La comtesse tait reste debout au milieu de sa chambre, surprise et
trouble des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
domine malgr elle, et de l'explosion de chagrin qui avait termin
ses paroles.

Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
et il ne l'accepte pas... Il a mme rejet mes propositions avec une
certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus leve...
Je commence pourtant  comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
et sur mes enfants... En vrit, j'ai moi-mme t presque convaincue,
presque attendrie... Me serais-je trompe? serait-il vraiment le beau
et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
de portier... C'est absurde!...

La comtesse resta longtemps pensive et indcise, elle se rsolut enfin
 laisser aller les choses,  observer Blaise et ses enfants, et 
agir en consquence.

Si ce garon ment  la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche 
voir mes enfants  mon insu, je n'aurai aucune piti pour lui: je le
chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidle  sa parole, s'il
accepte avec loyaut et rsignation le chagrin que je lui impose,
dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai  faire.

Et la comtesse, secouant la tte, chercha  ne plus penser  Blaise.
Elle prit un livre et se mit  lire, sans pouvoir toutefois chasser de
son esprit l'image de Blaise indign, mais calme, puis sanglotant et
dsol.

Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'vitaient jadis.
Ils le trouvrent triste et pensif; tous deux se jetrent  son cou en
lui demandant la cause de sa tristesse.

C'est encore un sacrifice  faire, mes pauvres enfants, dit le comte
en les embrassant avec tendresse; votre maman a dfendu  Blaise de
vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garon a promis
d'obir; il m'a demand de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
je le lui ai promis, quelque pnible et douloureuse que me soit
cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
communiquant cette rsolution si pnible. Je suis certain que ni toi,
ma bonne Hlne, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez  le
faire manquer  sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
en l'obligeant  repousser les occasions de rapprochement que vous lui
offririez.

--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'crirent Hlne et Jules, les yeux
pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forant  nous fuir.
Nous viterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons mme
rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de rpondre ou
le chagrin de ne pas rpondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
effort m'est pnible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai 
lui,  nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
de cette sparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
maman peut tre si injuste pour cet excellent garon. Elle devrait
l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...

LE COMTE

Jules, Jules, respecte ta mre, mon enfant; conforme-toi  ses ordres
sans les juger, sans les blmer. Souviens-toi que nous-mmes nous
avons partag ses prventions; qu'il y a peu de semaines encore je
dfendais  Blaise l'entre du chteau; que c'est ta maladie qui a
tout chang, et que, sans tes aveux, le pauvre garon souffrirait
encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.

JULES

Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes mchancets,
de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estim et
respect, parce que je l'ai connu ds le commencement; mais je
l'ai perdu de rputation par jalousie et par la malveillance que
j'prouvais contre tous ceux qui taient bons. La pauvre Hlne sait
ce que j'tais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sr
que ce sont les prires de mon cher Blaise qui ont chang mon coeur...
et le vtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son pre. N'est-il
pas vrai, papa, que nous sommes bien changs?


LE COMTE

Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
mre, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
pour nous.

Quelques instants aprs, le comte et les enfants entrrent au salon,
o ils trouvrent la comtesse qui les attendait pour entrer en mme
temps qu'eux dans la salle  manger. Elle regarda attentivement les
enfants, baissa les yeux en considrant leurs yeux rouges et leurs
visages attrists; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
devant sa physionomie svre et pensive.

Allons dner, dit-elle en se levant; j'ai hte d'avoir fini.

--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
que nous sommes exacts  l'heure comme d'habitude.

--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je dsire voir le dner
fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.

--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.

LA COMTESSE

Non, pas souffrante, mais ennuye, excde de ce petit Blaise, qui
vous a tous ensorcels, et qui est cause de vos mines allonges et
attristes.

LE COMTE

En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?

--En quoi? vous demandez en quoi! s'cria la comtesse avec chaleur.
N'est-ce pas depuis que je lui ai dfendu de venir au chteau que vous
tes tous trois comme des mes en peine?

--Ou des nes en plaine, comme le disait une dame de votre
connaissance, interrompit le comte en riant.

LA COMTESSE

Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empcheront pas de dire que
Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
je vois trs bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
parce que ce petit bonhomme a t se plaindre  vous de la dfense que
je lui ai faite de voir mes enfants, dfense que je maintiendrai et
que je saurai faire respecter.

--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, rpondit le comte avec calme,
car Hlne et Jules sont trs dcids...

--A me dsobir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
vivacit.

--A vous obir, rpondit le comte avec froideur, et  aider Blaise,
par leur obissance,  excuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il
m'a donn connaissance, comme c'tait son devoir de le faire. Il n'a
port aucune plainte contre vous; il a pleur parce qu'il souffrait,
mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
souffrance.

La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle  manger.
Le dner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois  engager
la conversation; elle fut aimable et prvenante, contrairement  son
habitude, cherchant  gayer Hlne et Jules, et  drider son mari.

Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle  son mari en
rentrant au salon; vous l'aviez perdu  mon retour; j'espre que vous
ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.

--Hlne et Jules ne me craignent plus, rpondit le comte en serrant
ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est chang en moi, et
que mon air svre que je regrette et que je me reproche, n'est plus
que le symptme extrieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
me comprendrez un jour, je l'espre, ma chre Julie, et vous serez
alors, comme moi, triste du pass et heureuse du prsent.

La comtesse rpondit lgrement au serrement de main du comte; elle
rougit encore, rflchit quelques instants, et, se tournant vers
Jules, elle lui dit avec effort:

Jules... je suis fche du chagrin que je te cause; si j'avais de
Blaise l'opinion qu'en a ton pre, je n'aurais jamais dfendu son
intimit avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
ajouta-t-elle par rflexion; mais... c'est pour toi, pour Hlne...
que je crains..., que je crois..., que je veux viter...

La comtesse s'arrta, ne sachant comment achever et craignant d'en
avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
enfants la regardaient avec des visages pleins d'esprance.

Je maintiens ma dfense, dit-elle avec plus de dcision, jusqu' ce
que j'aie prouv l'obissance de Blaise.

Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
trouble et gne; Hlne prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
savoir ce qu'elle avait lu; sa pense tait toute au bon mouvement
qu'elle avait repouss et au regret de ne pas l'avoir cout.



XIX

L'ENTORSE


Le lendemain et les jours suivants, le comte alla trs exactement
passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intresser, mais il ne
nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.

Un jour, Blaise, ayant mis le pied  faux sur une pierre, tomba
et ressentit une violente douleur  la cheville. Il se releva
difficilement avec l'aide du comte, et retourna  grand'peine chez
lui, soutenu et presque port par le comte. Mme Anfry s'empressa de
lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut oblige de couper pour
le retirer, tant le pied tait enfl.

Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
mdecin? demanda le comte avec anxit.

--Je ne suis pas embarrasse du traitement, monsieur le comte, et je
ne veux pas de votre mdecin. Dans trois jours il n'y paratra pas.

LE COMTE

Quel remde allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
en voulant le gurir sans mdecin.

MADAME ANFRY

Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remde
Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.

LE COMTE

Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
besoin.

MADAME ANFRY

Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
ncessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mche; voil tout.

--C'est facile, en effet, rpondit le comte en riant. Dieu veuille que
mon pauvre Blaise s'en trouve soulag, car il souffre beaucoup!

BLAISE

Moins depuis que je suis couch, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
ne vous en tourmentez pas.

LE COMTE

Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
de ton accident  Hlne et  Jules, qui en seront bien fchs.

BLAISE

Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
savez que je pense bien souvent  eux. Jamais l'obissance ne m'a t
si pnible, ajouta-t-il avec un soupir.

LE COMTE

Elle n'en est que plus mritoire, mon ami; tu en auras certainement la
rcompense.

Le comte partit, aprs lui avoir serr la main. Quand il se fut
loign, Blaise appela sa mre.

Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherch 
dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiter; mais je crains
d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied dmis.

MADAME ANFRY

Dmis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton pre pour qu'il aille
chercher le mdecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit  M. le comte? Il
aurait envoy un cabriolet pour chercher le mdecin; nous l'aurions
dj.

BLAISE

Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
serait tourment, et il aurait attrist M. Jules et Mlle Hlne.

MADAME ANFRY

Tu penses toujours aux autres et jamais  toi; c'est trop, mon
Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
jardin, va vite chercher le mdecin pour notre garon; il croit avoir
le pied dmis; il n'a pas voulu le dire  M. le comte, pour ne pas le
chagriner, et il souffre l'impossible.

Anfry jeta sa bche, courut  Blaise, examina son pied et sortit
prcipitamment pour aller chez le mdecin. Il le trouva heureusement
chez lui et l'emmena voir son fils.

Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgr
l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied tait
dmis; il fallait le remettre.

L'opration sera trs douloureuse, mon pauvre garon, dit-il 
Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
ce ne sera pas long.

--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
vous pouvez commencer quand vous voudrez.

Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.

Anfry tait ple comme un mort; il eut  peine la force d'excuter
l'ordre du mdecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
qu'on tirait le pied pour le mettre en place.

Blaise ne poussa pas un cri; un gmissement lui chappa au moment de
la plus vive douleur.

C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
opration sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
vanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plat, pour bassiner
les tempes et le front.

Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
une chaise; l'motion avait t trop vive.

Tiens! vous ne valez gure mieux que votre garon, reprit M.
Taillefort. O trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
passant.

Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
bouteille.

O est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.

--Me voici, Monsieur, rpondit Mme Anfry, qui s'tait rfugie dans un
cabinet pour ne pas tre tmoin des souffrances de son fils. Elle en
sortit ple et le visage baign de larmes.

--Une serviette, s'il vous plat, ou un mouchoir pour maintenir le
cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
front et les tempes avec du vinaigre.

Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
de vinaigre le visage dcolor de Blaise. Il ne tarda pas  reprendre
connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
de lui pour rappeler ses souvenirs.

L! c'est fait et parfait, dit le mdecin; du repos, du calme, peu de
nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.

--Huit jours! s'cria Blaise effray. Huit jours sans marcher! Et ma
retraite de premire communion qui commence dans huit jours!

--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
vous pourrez essayer de vous traner jusqu' l'glise. Et dans quinze
jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garon:
sans quoi la fivre s'en mlera.

Et M. Taillefort salua et s'en alla.

Le pauvre Blaise tait retomb sur son oreiller et rptait tout
pas: Mon Dieu! que votre volont soit faite et non la mienne! Cinq
minutes aprs, il avait repris son calme et sa gaiet.

Ne vous affligez pas, maman, dit-il  sa mre qui pleurait; je
souffre bien moins qu'avant l'opration; et, comme dit M. Taillefort,
dans huit jours je serai sur pied.

--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
n'en dplaise  ce monsieur; je vais t'enlever cette salet de
cataplasme qu'il t'as mis l, et je le remplacerai par le cataplasme
Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guri, je t'en
rponds.

--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
inquitude.

--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guri notre
garon.

Et Mme Anfry se mit en devoir de prparer le cataplasme de son, de
chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
nommer.

Blaise s'endormit ds que sa mre lui eut appliqu son remde
Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
aprs le dner savoir des nouvelles du malade.

Ah! il dort! dit-il  mi-voix en jetant un regard sur le lit o
dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
Pauvre enfant! ajouta-t-il aprs l'avoir regard attentivement; comme
il est ple!

MADAME ANFRY

Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez t parti, il nous
a avou qu'il souffrait horriblement, et il a demand le mdecin pour
lui remettre le pied.

LE COMTE, _avec inquitude_

Un mdecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refus le mdecin, et
il m'avait dit qu'il souffrait moins.

MADAME ANFRY

C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
a cach sa souffrance. Son pied tait bien rellement dmis. M.
Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garon n'a pas mme sourcill
pendant l'opration; seulement il a perdu connaissance aprs. C'est
pourquoi il est si ple.

LE COMTE, _d'une voix mue_

Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-mme, et quel courage! Il le puise
dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission  toutes les
volonts du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!

Le comte resta quelques minutes silencieux prs du lit de Blaise.
Avant de le quitter, il effleura de ses lvres son front ple, bnit
l'enfant dans son sommeil, et recommanda  Anfry de lui faire savoir,
au rveil de Blaise, comment il se trouvait.



XX

L'EPREUVE


Le comte entra au salon, o il trouva la comtesse et les enfants;
il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opration. Hlne et
Jules se dsolaient et ne pouvaient s'empcher d'exprimer le vif dsir
de le soigner et de le distraire pendant sa rclusion, et leur amer
chagrin de ne pouvoir satisfaire  ce voeu de leur coeur.

La comtesse n'avait rien dit; la tte baisse sur son ouvrage, elle
avait sembl impassible au rcit de son mari et aux lamentations de
ses enfants.

Hlne, dit-elle en relevant la tte, prends du papier, une plume et
de l'encre pour crire une lettre sous ma dicte.

Quoique Hlne ne ft gure en train de faire la correspondance de sa
mre, elle obit sans hsiter.

HLNE

Je suis prte, maman.

LA COMTESSE, _dictant_

Mon cher Blaise...

Hlne relve la tte vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
comte regarde sa femme avec surprise.

LA COMTESSE

As-tu crit: Mon cher Blaise?

HLNE

Non, maman; j'ai t surprise...

LA COMTESSE, _avec calme_

Ecris et n'interromps pas, si tu peux.

Mon cher Blaise, papa nous a racont ton accident et ton courage;
Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
ne rsistons plus au dsir de te voir...

Hlne quitte encore sa plume et regarde sa mre d'un air bahi; Jules
reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrmement
surpris et non moins intrigu, ne quitte pas sa femme des yeux.

LA COMTESSE

Continue, Hlne: ... que nous ne rsistons plus au dsir de te voir,
et que demain...

Deux cris de joie s'chappent des lvres de Jules et d'Hlne; le
comte se lve.

LA COMTESSE, _toujours avec calme_

...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
demain des livres, des couleurs, des images  peindre, et tout ce qui
pourra t'amuser.

La plume tomba des mains d'Hlne stupfaite; le comte s'approcha de
la comtesse, lui prit la main et lui dit avec motion:

Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
remercie; mais vous proposez aux enfants une action dloyale, et vous
leur faites jouer prs du pauvre Blaise le rle du dmon tentateur.

LA COMTESSE

Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas srieux. Je compte bien
que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.

LE COMTE, _d'un air de reproche_

Alors pourquoi leur donner, ainsi qu' Blaise, le crve-coeur de la
proposer? C'est un jeu cruel, Julie.

LA COMTESSE

Ce n'est pas un jeu, c'est une preuve. Je veux voir si Blaise est
rellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
des enfants, je serai bien branle dans mon opinion; s'il accepte,
j'aurai eu raison.

LE COMTE

Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
et noble caractre pour esprer qu'il sortira victorieux du pige que
vous lui tendez.

LA COMTESSE

Nous verrons bien. Signe la lettre, Hlne.

HLNE

Oh! maman! de grce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
dire oui.

JULES

Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des preuves que
lui amenait ma mchancet, il a toujours agi noblement et bien.


LA COMTESSE

Alors signe, Hlne... Signe donc, rpta-t-elle d'un ton
d'impatience, voyant l'hsitation d'Hlne. Demain matin, de bonne
heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
dit-elle en s'adressant  son mari, de ne pas contrarier mon preuve,
qui est dans l'intrt de Blaise; puisque vous tes tous si srs de
lui.

--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je rpte que
votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
ce pauvre enfant.

La comtesse prit la lettre des mains d'Hlne, la cacheta et ordonna
 sa fille de la remettre  un domestique, avec recommandation de la
porter  Blaise le lendemain de bonne heure.

Hlne excuta l'ordre de sa mre et reprit tristement son ouvrage;
Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le rveil de son fils, qui
dormait encore paisiblement.

La soire tait avance; peu de temps aprs le comte avertit les
enfants que l'heure du repos tait arrive; il se retira avec eux,
laissant sa femme  ses rflexions.

Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
et se disposait  aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
lettre que la comtesse avait fait crire la veille par Hlne; une
autre feuille tait de l'criture de Blaise; il lut ce qui suit:

Cher Monsieur le comte,

Je reois  l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
ci-joint; je suis reconnaissant de l'amiti que me tmoignent Mlle
Hlne et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
cher Monsieur le comte, d'empcher la visite qu'ils veulent me faire
en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoy.
Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
remercier d'une affection dont je suis si profondment touch, et que
je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer  ma
parole, pour ne pas enfreindre la dfense de Mme la comtesse? Mon bon
Monsieur le comte, venez  mon secours; en cela comme en tout, soyez
mon guide, mon protecteur, mon bon matre. Ne les laissez pas croire
 de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
Monsieur le comte, puis-je honntement, loyalement recevoir leur
visite, connaissant la dfense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
donner du courage, venez me tendre votre main chrie pour que je la
couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
bat pour vous et les vtres d'un amour si profond, si dvou et si
respectueux.

Votre tout dvou et trs humble serviteur,

BLAISE ANFRY.

P.-S.--Je n'ai parl de la lettre ni  papa ni  maman, parce qu'ils
pourraient dsapprouver Mlle Hlne de l'avoir crite, et j'aurais du
chagrin de l'entendre blmer.

Le coeur du comte battit avec violence  la lecture de cette lettre;
l'admiration, la tendresse se mlaient  l'irritation que lui causait
l'preuve cruelle que la comtesse avait inflige au pauvre Blaise: les
larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
lui et avec lui. Quoiqu'il ft press d'aller le consoler et le
rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire  Hlne et  Jules
la noble et belle rponse de leur ami.

J'en tais sr! s'cria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
papa, et ne craignez pour lui aucune preuve; il en sortira toujours
avec honneur et gloire.

--Excellent Blaise, dit Hlne, quel chagrin de ne pas le voir!

--Esprons que votre maman finira par tre touche de tant de vertu
et de qualits attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
produire la premire communion de Jules!

En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.

Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
les sentiments de cet admirable enfant.

La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une motion
sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
long de sa joue et venir se mler aux traces des larmes du pauvre
Blaise.

Le comte se pencha vers elle et posa ses lvres sur l'oeil qui avait
laiss chapper cette larme.

Pauvre garon! dit la comtesse en se laissant aller  son motion;
pauvre garon! Comme j'ai t injuste envers lui!

LE COMTE

Vous avez fait comme moi, ma chre Julie; nous avons tous t mchants
pour lui  l'exception d'Hlne, qui a toujours pris sa dfense et qui
a su dmler la vrit au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
dchir. A notre tour, maintenant, de rparer le mal que vous avez
fait.

LA COMTESSE

Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
redit?

LE COMTE

Il est toujours facile de reconnatre un tort ou une erreur, Julie. Il
n'y a de difficile que le premier moment.

LA COMTESSE

Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
rflchir, de me dcider.

LE COMTE

Prenez tout le temps que vous voudrez, chre amie, mais n'oubliez pas
que vous avez plant des pines dans le coeur de Blaise et dans ceux
de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et gurir les plaies
que vous avez faites.

LA COMTESSE

C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?

LE COMTE

Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de misricorde que vous venez
d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
dans votre retour de justice; il ne vous fera pas dfaut.

--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'cria la comtesse
en se jetant au cou de son mari.

LE COMTE

Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
pas prier quand Jules a t si malade; Blaise a t mon matre; par
lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
consolation que donne la prire. Julie, chre Julie, je serai  mon
tour votre matre, si vous le voulez.

LA COMTESSE

Oui, oui, mon matre, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
chang, amolli; je commence  comprendre et  aimer votre changement,
celui de Jules,  respecter les vertus d'Hlne, et  admirer celles
du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?

LE COMTE

J'y allais quand j'ai reu sa lettre, que je tenais  vous faire lire.

LA COMTESSE

Merci, mon ami, merci. Dites  ce pauvre garon que je...; non, non,
ne dites rien; je lui dirai moi-mme; mais pas encore, pas encore...
Je veux seulement lui envoyer les enfants; prvenez-le que, vu son
accident, je lve la dfense et que je lui laisse voir mes enfants.
Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
dise moi-mme.

Le comte ne rpondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
l'embrassant  plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
voir leur cher Blaise.

--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
enfants.

JULES

Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
nouveau, de bon?

LE COMTE

Vous verrez. Allez dire bonjour  votre maman.

HLNE

Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
elle trop tt.

LE COMTE, _riant_

Sont-ils entts, ces nigauds-l! Puisque je vous dis d'y aller vite,
vite; c'est que...

JULES

C'est que quoi, papa?

--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
je bnis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
remercier le bon Dieu de tout notre coeur! s'cria le comte
en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
redoublement de tendresse.

Le comte s'chappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
explosion si joyeuse, qui ne lui tait plus habituelle depuis le
retour de la comtesse.

Allons chez maman, dit Hlne; peut-tre nous expliquera-t-elle l'air
radieux de papa.

JULES

N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
devant maman: j'ai toujours peur d'tre grond.

HLNE

C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
se trouver change comme papa et toi, nous serions si heureux!

JULES

Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vt souvent Blaise, qu'elle
coutt Blaise, qu'elle aimt Blaise! Malheureusement elle le
dteste.

Tout en causant, ils taient arrivs  la porte de leur maman. A leur
grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
les embrassa  plusieurs reprises avec vivacit.

Hlne et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie mue,
votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...

A cette pithte de _pauvre_ Blaise, Hlne et Jules coutrent avec
anxit.

LA COMTESSE, _continuant_

J'en ai t trs touche; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
 aller le voir...

--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'crirent les enfants avec
transport.

--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
expliquerez que c'est sa rponse  la lettre que j'ai fait crire par
Hlne qui a amen ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
intimit avec lui.

--Merci, merci, maman! s'crirent encore Hlne et Jules en se jetant
 son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
nous donnez  nous et  notre pauvre Blaise!

--Pauvres enfants! vous me faisiez piti depuis quelque temps dj.
Plusieurs, fois j'ai t sur le point de lever ma dfense, mais je
n'tais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
cher malade.

Les enfants embrassrent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
Jules entra le premier, se prcipita dans la chambre en criant:

Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hlne et moi.

Le comte tait prs du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
dit, lui trouvant un peu de fivre, et craignant qu'une motion
nouvelle ne redoublt son agitation. Aux premiers mots de Jules,
Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de dtresse, il lui
dit:

Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!

LE COMTE

Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, aprs la lecture de ta
lettre, t'envoie elle-mme ses enfants.

BLAISE

Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
Dieu, je vous remercie!

Hlne avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
tous deux lui racontrent, lui expliqurent le changement survenu dans
le sentiment de la comtesse. Blaise tait aussi heureux que le comte
et ses enfants. Le bonheur l'empchait de sentir la douleur de son
pied et l'agitation de la fivre. Le comte dut user d'autorit pour
emmener Hlne et Jules; il craignit que la fivre n'augmentt par
l'motion que lui donnait la prsence de ses amis; il promit  Blaise
de les ramener dans l'aprs-midi, et lui recommanda, en le quittant,
de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures;  son
rveil, la fivre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlev
presque entirement la douleur de son pied: il se livra donc sans
rserve  la joie qui inondait son coeur.

Peu de temps aprs son rveil, un domestique vint apporter  Blaise la
lettre suivante, en demandant la rponse:

Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
procds, la vertu que tu as dploye dans les vnements rcents, que
j'ai provoqus et que je regrette, ont entirement chang l'opinion
que je m'tais forme de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
mchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
bon, patient, gnreux, dsintress et dvou. Tu as dj reu les
excuses de mon mari et de mon fils; reois encore les miennes, et
pardonne-moi la peine que je t'ai cause et que je me reproche
vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peine
d'ajouter une contrarit  toutes celles que je t'ai causes. Je
t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bnis des soins que tu as
donns  Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
croire intresss. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable 
mon mari,  mes enfants et  toi-mme.

Comtesse DE TRNILLY.

Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait d beaucoup
coter  l'orgueil de la comtesse, porta ses lvres sur la signature,
demanda  son pre une plume et du papier, et fit la rponse suivante:

Madame la comtesse,

Votre bont m'a combl de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoque
sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
joyeux; je vous unis dj dans mon coeur  mon cher M. le comte. 
Mlle Hlne et  M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
d'avoir bien voulu donner  vos enfants la permission de venir me
voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fivre et
m'empche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
votre bont, Madame la comtesse.

Veuillez croire  la sincre reconnaissance et au profond respect de
votre trs humble et obissant serviteur,

BLAISE ANFRY.

Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter  la
comtesse, qui tait dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
attendant avec impatience la rponse, qu'ils n'avaient pas de peine 
deviner.

JULES

Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?

--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
qu'il me demande d'attendre son rtablissement.

HLNE

Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
procurer?

LA COMTESSE

La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hlne, le chagrin que je
lui ai fait, et tous mes ddains, et les humiliations que je lui ai
fait subir.

LE COMTE

Il a tout pardonn, tout oubli, j'en suis certain.

C'est une si belle nature, si gnreuse, si sincrement chrtienne!

JULES

Voici la rponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.

La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
lettre, l'ouvrit prcipitamment. Aprs l'avoir lue, elle la prsenta 
son mari.

Gnreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
humble dans son triomphe. Il semble qu'il reoive un bienfait, et que
la reconnaissance doive venir de lui.

--Belle et noble me, en vrit, dit le comte en passant la lettre aux
enfants. Toujours le mme, jamais de rancune; le coeur toujours plein
de charit et de tendresse... Quel beau modle  suivre!

--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hte
d'embrasser ce pauvre garon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
veut pas.

Le comte donna le bras  sa femme, aprs l'avoir tendrement embrasse,
et tous se dirigrent vers la demeure de Blaise, o ils ne tardrent
pas  arriver.

Nous voici au grand complet, mon cher enfant, dit le comte d'un air
joyeux en entrant.

Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser  plusieurs
reprises.

Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomni et
outrag; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.

--Oh! Madame la comtesse! de grce! ne dites pas cela! Non, non, je
vous en prie, ne le rptez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
s'apprtait  parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
srieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
bont. Et que deviendrait ma premire communion sans esprit
d'humilit? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous tes
bonne! vous m'avez rendu si heureux!

LA COMTESSE

Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
 te donner. Comme je te l'ai crit, prie Dieu pour que mes yeux
s'ouvrent tout  fait  ce qui est bon et chrtien.

--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.

--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien 
oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernire plaie.

--Et j'espre ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
souriant.

--Dis-nous donc quelque chose, s'cria Jules en saisissant la tte de
Blaise et la tournant de son ct; tu n'en as que pour papa et pour
maman, et nous sommes l comme les dindons gars qui cherchent un
regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.

--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hlne; j'tais occup
avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
savez que le gnral passe avant les officiers.

HLNE, _riant_

Et o sont les soldats?

BLAISE

C'est moi qui suis le soldat, prt  excuter vos commandements.

LE COMTE

Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
croix.

BLAISE

Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais dserter et qui a bien ses
douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hlne?

Hlne ne rpondit que par un signe de tte et un sourire; elle ne
voulut pas dire devant sa mre qu'elle avait souffert de sa froideur,
de sa svrit passe; mais la comtesse la devina, et, l'attirant 
elle, l'embrassa et lui dit:

Je tcherai  l'avenir de t'pargner les croix, ma pauvre enfant.
Mais  quand la premire communion? M. le cur a-t-il fix le jour?

JULES

Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
habits que papa a promis  Blaise.

LE COMTE

Ils sont dj commands d'aprs les indications de Blaise; les tiens
aussi, Jules.

JULES

Qu'est-ce que tu as demand pour toi, Blaise?

BLAISE

Des choses superbes, pour faire honneur  M. le comte: une redingote
en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
solides et une cravate blanche.

JULES

Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?

BLAISE

Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.

HLNE

Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la premire
communion?

BLAISE

Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donn M. le cur, et qui est
bni par le pape, m'a-t-il dit.

HLNE

Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
C'est un si beau et si bon livre!

LA COMTESSE

Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trsorier; tu
puiseras dans ma caisse.

LE COMTE

Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothque, qui lui fera
passer le temps dans les longues soires d'hiver.

BLAISE

Que vous tes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je dsirais.
J'aime tant  lire! M. le cur me prte quelques livres, mais il n'en
a gure qui soient  ma porte.

LE COMTE

Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
plaisir de satisfaire ce got si sage et si utile.

BLAISE

Vous avez dj t si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence  mes dsirs.

LE COMTE

Tu auras tes livres pour ta premire communion, mon pauvre garon. Je
suis content d'avoir si bien trouv.

Le comte et la comtesse restrent quelque temps encore prs de Blaise;
ils se retirrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hlne et
Jules obtinrent sans peine de rester prs de leur cher malade. Hlne
lui proposa de faire une lecture intressante, ce qu'il accepta avec
reconnaissance.

Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
bonheur qu'il lui avait envoy dans cette journe. Il causa longuement
avec son pre et sa mre, dna avec apptit et passa une nuit
tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur  son pied,
il demanda  se lever; sa mre enleva le cataplasme et vit avec
plaisir que l'enflure tait disparue; elle lui banda le pied avant
de le lui laisser poser  terre. Quand Blaise fut lev, il essaya de
s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si lgre, qu'il voulut
faire quelques pas, appuy sur le bras de son pre. Cet essai lui
ayant russi, il demanda  rester lev; et  partir de ce jour la
gurison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
put aller  l'glise avec les autres enfants de la premire communion,
et la suivre jusqu' la fin.

Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
repas. Aids du comte et d'Hlne, ils avaient arrang dans la chambre
de Jules une petite chapelle orne d'images, de flambeaux, d'un
crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prires
qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondment le coeur du comte
et d'Hlne, qui avaient demand d'y assister.

La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient t
apports, de sorte qu'il n'y avait plus qu' prparer leurs coeurs 
recevoir avec humilit et amour le corps de leur divin Sauveur.



XXI

LE GRAND JOUR


Le soleil brillait de tout son clat, les cloches du village taient
en branle depuis le matin; le village lui-mme semblait tre une
fourmilire en pleine activit; on allait, on courait dans les rues;
on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider  tout;
d'une maison  l'autre on se prtait secours pour la toilette et pour
le repas qui devait suivre la sainte crmonie. Le chteau tait
calme; le comte n'avait voulu aucun dploiement de luxe; tous devaient
aller  pied  l'glise. Jules avait demand  se placer prs de
Blaise; Hlne devait rester prs de son pre et de sa mre. Jules se
tenait avec son pre dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
heures prcises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
mettant  genoux devant lui et malgr lui, il lui dit:

Monsieur le comte, je viens vous demander votre bndiction; je vous
la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amiti dont vous
voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
pre vnr et chri; bnissez-moi, cher Monsieur le comte, bnissez
le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dvou, le plus
respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
Dieu pour votre bonheur ternel.

--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
bras, reois la bndiction d'un chrtien que tu as ramen au bon
Dieu, d'un pre dont tu as sauv le fils unique et bien-aim. Je te
la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
d'une affection toute paternelle, de veiller  ton bien-tre,  ton
bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frre, plus que jamais
ton frre en Dieu, aujourd'hui que tu recevras  ses cts le
Seigneur, qui est notre pre  tous.

Jules se prcipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
amiti fidle et un constant souvenir devant le bon Dieu.

Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en prsentant  Blaise un beau
_Paroissien_, reli en beau maroquin noir, dor sur tranches et avec
un fermoir en or.

--Il n'est pas  moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
petite _Journe du chrtien_  moiti use.

--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.

--Oh! merci, Monsieur le comte, rpondit Blaise rouge et les yeux
brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
livre donn par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
vtres.

--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
recevez une dernire bndiction.

Et le comte, mettant les mains sur leurs ttes, les bnit tous deux;
puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna  chacun un
baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laisse
tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
pour l'glise.

Elle se trouvait dj plus qu' moiti pleine; la comtesse et Hlne
taient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
aprs avoir men Jules et Blaise chez le cur, o se runissaient tous
les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
fille. L'glise ne tarda pas  se remplir, et on entendit le son
lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
processionnellement. Ils entrrent deux  deux, le cur en tte; Jules
et Blaise le suivaient immdiatement. Aprs le dfil des dix-huit
garons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
tait assigne. M. le cur alla  la sacristie revtir des habits
sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
divin commena d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
la premire communion; ensuite vint la premire partie de la messe,
puis l'instruction ou sermon, que M. le cur eut le bon esprit de
ne pas prolonger au del d'un quart d'heure; puis enfin la dernire
partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
Blaise furent trs recueillis pendant toute la crmonie. Au moment
de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:

Une dernire fois, pardonne-moi, mon frre.

Blaise rpondit avec simplicit et douceur:

Je te pardonne, mon frre, et je te bnis.

Peu de minutes aprs, ils avaient reu, tous deux appuys l'un sur
l'autre, le Dieu de misricorde et de paix, le Dieu consolateur.

Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, mut tous les coeurs.
Il y eut dans l'glise un mouvement gnral de surprise lorsque, aprs
la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hlne
quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.

Le comte communie, disait-on tout bas.

--La comtesse aussi. Et Mlle Hlne aussi.

--Comme ils ont l'air mu!

--Le comte est tout chang, dit-on.

--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
changs.

--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
amends.

--C'est le petit Anfry qui a demand au comte de garder la fermire
Franoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
ils sont bien contents.

--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.

Quand la messe fut finie et que l'glise fut  peu prs vide, il y
resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
songeaient pas au temps qui s'coulait.

Le cur, au moment de quitter l'glise, vint s'agenouiller une
dernire fois devant l'autel; il vit les deux enfants  genoux sur la
dalle, les mains jointes, les yeux ferms, l'air si recueilli qu'il
s'arrta pour les contempler.

Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prire
 genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
une prire continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
bon Dieu.

Jules et Blaise se relevrent en silence et suivirent le cur, qui
se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premires paroles de
flicitation du cur, le comte releva son visage baign de larmes, et,
voyant l'inquitude qui se peignait sur le visage du bon prtre:

Les larmes que je rpands, dit-il en se levant et marchant prs du
cur, sont le trop-plein d'un coeur inond de joie et de bonheur.
C'est  Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente  mesure
que j'avance dans la voie o il m'a fait entrer.

LE CUR

Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
suis  mme d'apprcier la grandeur de ses vertus et la beaut de
ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vrit cet enfant a la
sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.

LE COMTE

C'est bien vrai. Dans le temps o j'avais conu de lui une si mauvaise
et si injuste opinion, j'ai prouv la puissance de sa parole, de son
accent, de son regard mme. Ma femme a ressenti la mme impression
chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutt que justifier sa
conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.

Tout en causant, ils taient sortis de l'glise. Hlne suivait d'un
peu loin avec Jules et Blaise; ils taient silencieux, mais leurs
visages rayonnaient de bonheur.

Le cur prit cong du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
contemplaient avec tendresse.

De quel bonheur j'ai manqu me priver, mon ami, dit la comtesse en
essuyant ses yeux encore humides.

--Et quelle vie diffrente et heureuse nous allons mener; ma chre
Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
avions tous les lments du bonheur, et nous ne savions pas en user;
nos coeurs dormaient en nous, et nous vgtions misrablement.

LA COMTESSE, _avec gaiet_

Mais les voil bien veills, maintenant, mon ami; ne laissons pas
revenir le sommeil.

LE COMTE

Je rponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera  l'avenir tout au
bon Dieu,  toi, Julie, et  nos enfants.

En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
un va-et-vient des domestiques du chteau. Blaise en fut touch.

C'est bien bon  eux, dit-il, de penser  fliciter mes parents pour
ma premire communion; je ne les croyais pas si attentifs.

Arrivs au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
dresse dans la salle. Le couvert tait trs simple; c'tait la
vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossire, des
assiettes en faence, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
des couverts en fer tam, des salires en faence bleue, des chaises
de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
demi-pauvret. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
la table des plats qu'ils apportaient du chteau.

BLAISE

Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?

LE COMTE, _souriant_

Parce que nous nous sommes invits  dner chez tes parents, mon cher
enfant; nous avons pens, ta mre et moi, qu'un jour de premire
communion on doit avoir la force de supporter des contrarits, et
nous vous imposons celle de dner avec nous, chez toi, Blaise.

--Quel bonheur! quel bonheur! s'crirent les trois enfants en perdant
toute leur gravit et en sautant autour de la table.

--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
vous embrasse de toutes mes forces.

Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
comte tait heureux du succs de son invention.

Mettons-nous  table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.

--Et moi donc! s'crirent tout d'une voix les trois enfants.

Anfry et sa femme se tenaient  l'cart, n'osant pas approcher de la
table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
riant:

Anfry, je suis chez vous; c'est  vous  me donner le bras pour me
mener  ma place,  votre droite.

Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
l'entrana  la place d'honneur et se mit  sa droite.

Le comte riant de la bonne pense de sa femme, fit comme elle et
enleva Mme Anfry, qui s'tait colle contre le mur, fort embarrasse
de sa personne. Il lui donna le bras, l'entrana vers la table, et, la
plaant en face d'Anfry, il se mit aussi  sa droite, Hlne prit le
bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commena.

Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperurent
pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inond de sueur,
et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette reste
pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmont la
timidit.

Blaise s'aperut bien vite du trouble de son pre, et, se penchant
vers Hlne, il lui dit tout bas: Mademoiselle Hlne, mon pauvre
papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
suis sr.

Hlne, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
malheureux. Se penchant  son tour vers l'oreille de son pre, elle
lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
avec un redoublement de timidit.

Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
repas de premire communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
timidit, pas de fausse honte; nous sommes tous frres, aujourd'hui
plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
vais vous donner du courage.

Et le comte, se levant, prit une bouteille de madre, la dboucha
lui-mme et en versa un verre  Anfry et  Mme Anfry; aprs en avoir
offert  sa femme et en avoir vers un peu  chacun des enfants, il
emplit son verre, et, le portant  ses lvres:

A la sant de Blaise et de Jules! s'cria-t-il.

--A la sant de M. le comte! s'cria Anfry, se levant  son tour.

--A la sant d'Anfry et de Mme Anfry! s'cria Jules.

--A la sant de M. le cur! dit Blaise en dernier.

--Bien dit, mon garon, dit le comte. Buvons  la sant du bon cur,
auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
vous voil plus  l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout  fait, et
continuons notre dner sagement et comme des gens qui conservent dans
leur coeur le souvenir des premires heures de la matine.

Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlrent beaucoup de
leurs impressions avant et aprs la sainte communion. La comtesse et
le comte les coutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
dvelopps par les enfants un saint et heureux avenir.

Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils coutaient  peine, tant
ils taient impressionns de l'excellence des mets et de la bont
des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras tait
entirement dissip, ils se sentaient heureux et honors. Mme Anfry
ruminait dans sa tte la position honorable qu'allait lui faire dans
le pays ce repas donn par elle, chez elle,  ses matres. Dans son
extase intrieure, elle se figurait avoir rgal le comte et la
comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'tait qu'un
juste payement de la peine que lui avait donne l'organisation du
repas.

Le dner fini, le comte et la comtesse allrent s'asseoir sur un banc
devant la maison, aprs avoir donn ordre  leurs gens de laisser aux
Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.

Les enfants examinrent avec intrt la bibliothque que le comte
avait donne  Blaise, en tte de laquelle figure avec honneur un
superbe volume de l'_Imitation de Jsus-Christ_, donn par Hlne.
Aprs avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
dit  Blaise:

Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit prsent; le
voici; accepte-le comme la preuve d'une amiti qui durera aussi
longtemps que moi.

En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chane d'or avec
un petit crucifix et une mdaille en or de la sainte Vierge.

C'est bni par un saint prlat qui est devenu subitement aveugle, et
qui donne  tous l'exemple d'une rsignation si calme et si douce,
qu'on se sent touch rien qu'en le voyant.

--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'tait donn par vous et bni
par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espre que le
crucifix me fera souvenir de ce que je dois  mon Dieu, et l'image de
la bonne Vierge me donnera le dsir d'aimer mon divin Sauveur comme
elle l'a aim en ce monde et comme elle l'aime dans l'ternit.

Blaise baisa son crucifix, sa mdaille, et, les cachant dans son sein,
il dit  Jules:

Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
croix et devant cette mdaille.

Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
prsentant  Blaise une petite bote, lui dit en le baisant au front:

Je ne puis tre la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
voici un trs petit objet, mais qui te sera agrable et utile, je n'en
doute pas.

Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite bote
qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
joie qu'il ne chercha pas  dissimuler, une belle montre en or avec sa
chane.

Il poussa un cri joyeux et partit comme une flche pour faire partager
son bonheur  son pre et  sa mre.

Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donn Mme la comtesse.

Anfry et sa femme manqurent de rpter le cri de Blaise  la vue de
la montre et de la chane. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
quelques minutes qu'ils pensrent  aller remercier la comtesse de son
beau cadeau.

Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'cria Blaise,
tant j'tais content. Vite que j'y coure.

--Tu n'auras pas loin  aller, mon garon, dit le comte, qui l'avait
rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en ft aperu; fais ton
remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
qui le reut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.

--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous tes trop
bons,... trop bons, en vrit... Je ne sais comment exprimer mon
bonheur et ma reconnaissance.

Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
comte. Il se sentait si mu de tant de bonts, qu'il eut de la peine 
contenir l'lan de sa reconnaissance.

Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous tes
trop bons,... tous,... tous... Je ne mrite pas... Que le bon Dieu
vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
Dieu m'exaucera. Il est si bon!

Le comte chercha  calmer l'motion de Blaise; quand il y fut parvenu,
il rappela aux enfants que l'heure des vpres approchait.

Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
cratures, c'est plus que je ne puis supporter.

--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
souffert; et rcompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
envoyes. Tu le remercieras  l'glise, et nous joindrons nos
remerciements aux tiens.

Ils s'acheminrent tous vers le village, qui avait conserv son air de
fte; les cloches sonnaient  grande vole; de tous cts on voyait
des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'glise. Chacun
saluait le comte et la comtesse  leur passage. L'office du soir se
termina par la bndiction du Saint Sacrement, et cette belle et
heureuse journe laissa des impressions chrtiennes et salutaires dans
plus d'un coeur rebelle jusque-l  l'appel du bon Dieu.



XXII

CONCLUSION


Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
comte: la vie qu'on menait au chteau tait calme et heureuse; le
service de Dieu n'y fut jamais nglig, non plus que le service des
pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
fortune du comte passait tout entire  secourir les misres de ses
semblables; il les considrait comme des frres appels  partager les
richesses qu'il tenait de la bont de Dieu. Quand Blaise devint grand,
il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
le respect qu'il devait  ses matres, qui taient en mme temps ses
meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hlne fut, en
grandissant, le modle des jeunes personnes.

Blaise reut plusieurs lettres de son ancien matre. Jacques lui
proposa avec l'autorisation de son pre, de venir prendre la direction
de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais  quitter ses parents,
qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
les ans, passer quelques jours prs de Jacques, qui le voyait toujours
avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
Un jour, Jacques exprima  Blaise le dsir d'unir les deux familles
par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
rencontre souvent dans le monde,  Paris. Il lui dit que toute sa
famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait dj exprim le
mme dsir  Blaise; Jeanne tait charmante et digne, sous tous les
rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
Trnilly.

Blaise,  son retour, rapporta au comte et  Jules les paroles qu'il
avait entendues. Le comte et Jules les reurent avec joie, et cette
union, dsire par les deux familles, ne tarda pas  s'accomplir.

Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au chteau de
Trnilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
son ancien ami Blaise; tous deux taient devenus des hommes, des
chrtiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
tait entour. C'tait lui qui tait l'arbitre de tous les dmls du
pays; ce que M. Blaise avait dcid tait religieusement excut.
On le citait comme exemple  tous les jeunes gens du village et des
environs; on recherchait son amiti, et on se sentait fier de son
approbation.

Blaise lui-mme se maria,  l'ge de vingt-huit ans; il pousa la
petite nice du cur, qui lui apporta trente mille francs, dot
considrable pour sa condition; elle avait t demande par des jeunes
gens bien plus riches et plus levs en condition que Blaise, mais
elle les avait refuss, rptant toujours  son oncle qu'elle
n'pouserait que Blaise, dont les vertus et les qualits aimables
avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
la dot de Blaise, et la comtesse des prsents de noce et de
l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoute
 une jolie maison au bout du village, tout prs du chteau. La
comtesse meubla la maison et donna  la marie toutes ses belles
toilettes des ftes et dimanches.

Le repas de noce fut donn par le comte dans son chteau.

Hlne, qui avait inspir une grande estime et une vive affection 
un frre an de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
consentit avec plaisir  devenir la compagne de sa vie. Ils vcurent
fort heureux pendant plusieurs annes, aprs lesquelles Hlne eut la
douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle rsolut de se
consacrer entirement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
de charit. Elle tablit une salle d'asile et une cole diriges
par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
entires, aide et accompagne par ses parents.

C'est ainsi que vcut toute cette famille chrtienne, heureuse et
unie, aime et estime de tous.





TABLE DES MATIRES


CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES

CHAPITRE II.--PREMIRE VISITE AU CHATEAU

CHAPITRE III.--LA RPARATION ET LA RECHUTE

CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME

CHAPITRE V.--UN MALHEUR

CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN LPHANT

CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES

CHAPITRE VIII.--LES FLEURS

CHAPITRE IX.--LES POULETS

CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES

CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT

CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VRIT

CHAPITRE XIII.--LE REMORDS

CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES

CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC

CHAPITRE XVI.--L'OBISSANCE

CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE

CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRNILLY

CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE

CHAPITRE XX.--L'PREUVE

CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR

CHAPITRE XXII.--CONCLUSION





End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Sgur

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