The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur

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Title: Pauvre Blaise

Author: Comtesse de Segur

Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***




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COMTESSE DE SEGUR NEE ROSTOPCHINE


PAUVRE BLAISE



A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR

_Cher enfant, voici un excellent garcon, sage et pieux comme toi, qui
te demande une place dans ta bibliotheque. Tu ne repousseras pas sa
priere et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
vertus et de ta grand'mere._

COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE.

Paris, 1861.



PAUVRE BLAISE




I

LES NOUVEAUX MAITRES


Blaise etait assis sur un banc, le menton appuye dans sa main gauche.
Il reflechissait si profondement qu'il ne pensait pas a mordre dans
une tartine de pain et de lait caille que sa mere lui avait donnee
pour son dejeuner.

"A quoi penses-tu, mon garcon? lui dit sa mere. Tu laisses couler a
terre ton lait caille, et ton pain ne sera plus bon.

BLAISE

Je pensais aux nouveaux maitres qui vont arriver, maman, et je cherche
a deviner s'ils sont bons ou mauvais.

MADAME ANFRY

Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maitres que
personne de chez nous ne connait?

BLAISE

On ne les connait pas ici, mais les garcons d'ecurie qui sont arrives
hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.

MADAME ANFRY

Comment sais-tu cela?

BLAISE

Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais a
arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
son poney et sa petite voiture prets a etre atteles; ils avaient l'air
d'avoir peur de lui.

MADAME ANFRY

Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mechant et que les maitres sont
mauvais?

BLAISE

Quand de grands garcons comme ces gens d'ecurie ont peur d'un petit
garcon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.

MADAME ANFRY

Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?

BLAISE

Ah! voila! C'est qu'il va se plaindre, et que son pere et sa mere
l'ecoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
que c'est mechant.

MADAME ANFRY

Et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
n'as pas a te meler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
ne va pas te fourrer au chateau comme tu faisais toujours du temps de
M. Jacques.

BLAISE

Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voila un bon et aimable comme on
n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
une petite friandise a me donner: une poire, un gateau, des cerises,
des joujoux; et puis, il etait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
Je ne me consolerai jamais de son depart."

Et Blaise se mit a pleurer.

MADAME ANFRY

Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
Puisque son pere a vendu aux nouveaux maitres, c'est une affaire
faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
pleurer..."

Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
forte qui appelait:

"Hola! le concierge! Personne ici?"

Mme Anfry accourut; un domestique a cheval et en livree etait a la
grille fermee.

"C'est vous qui etes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.

--Oui, Monsieur, repondit Mme Anfry en saluant.

--Tout est-il en etat au chateau?

--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maitres,
repondit timidement Mme Anfry.

--C'est bon, c'est bon", reprit le domestique en fouettant son cheval.

Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
galopait vers le chateau.

"Il n'est guere poli, celui-la, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
meme parler plus honnetement. Blaise, mon garcon, continua-t-elle plus
haut, cours au chateau et previens ton pere que les nouveaux maitres
arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir a la
grille.

--Ou le trouverai-je, maman? dit Blaise.

--Dans les chambres du chateau, qu'il arrange et nettoie depuis ce
matin; va, mon garcon, va vite."

Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, ou il trouva
cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effare.

"Halte-la, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
pas. Qui demandes-tu?

--Je cherche mon pere, Monsieur, pour recevoir les maitres, repondit
Blaise. Maman m'a dit qu'il etait au chateau."

Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
par le bras:

LE DOMESTIQUE

Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pere n'est
pas au chateau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
chercher ailleurs.

BLAISE

Mais pourtant maman m'a dit...

LE DOMESTIQUE

Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
t'epoussetterai les epaules du manche de mon plumeau."

Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
tristement a la grille, ou l'attendait sa mere.

"Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
n'etait pas au chateau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.

--Je crains que tu n'aies devine juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
Anfry en soupirant. On dit: _tels maitres, tels valets_. Les valets ne
sont pas bons, il se pourrait que les maitres ne le fussent pas non
plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
pere n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit etre a sa
grille.

BLAISE

Voulez-vous que je retourne au chateau, maman? Je le trouverai
peut-etre aux ecuries.

MADAME ANFRY

Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
les maitres qui arrivent."

Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffle et
suant, juste au moment ou un nuage de poussiere annoncait l'approche
de la voiture de poste.

Anfry se placa, le chapeau a la main, d'un cote de la grille; Mme
Anfry se rangea avec Blaise de l'autre cote: la berline attelee de
quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
du chateau. Elle passa si rapidement que Blaise eut a peine le temps
d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
garcon et une petite fille sur le devant. Ils passerent sans repondre
aux reverences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
fille seule salua.

Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regarderent
d'un air chagrin; ils fermerent lentement la grille, rentrerent sans
mot dire dans leur maison et s'assirent pres d'une table sur laquelle
etait prepare leur frugal diner. Blaise vint les rejoindre et, de meme
que ses parents, se placa silencieusement pres de la table.

"Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
nouveaux maitres?

--Mauvais, repondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
repeta-t-il en soupirant.

MADAME ANFRY

Blaise craint que les maitres ne soient guere meilleurs.

ANFRY

Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
sont plus. Blaise, mon garcon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
va pas au chateau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
possible.

BLAISE

C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'etait bien
different; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
reverrai peut-etre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
d'aimer des gens qui vous quittent."

Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.

ANFRY

Allons, Blaise, du courage, mon garcon! Qui sait? tu le reverras
peut-etre plus tot que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
tacherait de me placer dans son autre terre, ou il va habiter.

BLAISE

Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
maitres.

ANFRY

Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
terre est une terre de famille, qui ne doit jamais etre vendue; tandis
que celle-ci etait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
habiter deux terres a la fois. Est-ce vrai?

--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
diner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
durs?"

Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
mangea de bon appetit, car, a onze ans, on pleure et on mange tout a
la fois.

Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
verrous a la grille, le concierge fit sa tournee pour voir si tout
etait bien ferme, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
dormaient deja profondement.



II

PREMIERE VISITE AU CHATEAU


"M. le comte demande le concierge", dit d'une voix imperieuse un des
domestiques du chateau.

C'etait de grand matin. Mme Anfry faisait son menage, Blaise nettoyait
la vaisselle, et Anfry etait alle scier du bois pour les fourneaux de
la cuisine et de la lingerie.

Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.

"Votre mobilier ne fait pas honneur a vos anciens maitres, dit le
valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
vite changer tout cela.

--Qu'est-ce que vous trouvez a mon mobilier qui parle contre les
anciens maitres? repondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
quelque chose? Tout n'est-il pas en bon etat? C'etait de bons maitres,
ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
Dieu.

LE DOMESTIQUE

Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se melait d'un concierge et de son
mobilier.

MADAME ANFRY

Le bon Dieu se mele de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
chez moi, entendez-vous bien!

LE DOMESTIQUE

Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
je ne le vois pas ici.

MADAME ANFRY

Il est au chateau a scier du bois; allez le chercher la-bas, vous lui
ferez la commission.

LE DOMESTIQUE

Si vous y envoyiez votre garcon, cela me donnerait le temps d'aller
faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafes.

MADAME ANFRY.

Mon garcon n'a que faire au chateau; on lui a dit hier qu'on n'y
entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
il n'ira pas.

LE DOMESTIQUE.

Vous etes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
pourrait bien chercher a vous remplacer et a vous faire partir.

MADAME ANFRY

Comme vous voudrez. Si les maitres sont comme les valets, je ne tiens
pas a y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
pas de travail ni de place, mon mari et moi."

Le domestique vit qu'il n'y avait rien a gagner en continuant la
conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
l'avenue du chateau. Il trouva le concierge au bucher, comme le lui
avait dit Mme Anfry.

"M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.

--Je ne suis guere en toilette pour me presenter chez M. le comte,
repondit Anfry.

--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous etes,
reprit le domestique d'un ton bourru.

--C'est vrai", se borna a repondre Anfry.

Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussiere de
ses pieds, et se dirigea vers le chateau.

"Ou allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
l'escalier.

--M. le comte m'a fait demander.

--Est-ce bien sur?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vetu
pour paraitre devant M. le comte.

--Qu'a cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller."

Et Anfry se mit a redescendre l'escalier qu'il avait monte a moitie.

"Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demande,
c'est qu'il veut vous voir.

--Alors, gardez vos reflexions pour vous", dit Anfry en remontant
l'escalier.

Il arriva a la porte du comte de Trenilly et frappa discretement.

"Entrez!" lui cria-t-on.

Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq a trente-six ans, d'assez
belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
salua; le comte repondit par un leger signe de tete.

"Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.

ANFRY

Un seul, monsieur le comte.

LE COMTE

Garcon ou fille?

ANFRY

Garcon.

LE COMTE

Quel age?

ANFRY

Onze ans.

LE COMTE

Envoyez-le au chateau.

ANFRY

Pour quel service, Monsieur le comte?

LE COMTE

Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.

ANFRY

Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garcon
de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
faut tout dire, je n'aimerais pas a le mettre en contact avec vos
gens.

LE COMTE

Et pourquoi, s'il vous plait? Le fils de mon concierge est-il trop
grand seigneur pour se trouver avec mes gens?

ANFRY

Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
pour eux; ils l'ont chasse hier, ils le chasseraient bien encore.

--Je voudrais bien voir cela, s'ecria le comte avec colere, quand ce
serait par mon ordre qu'il viendrait ici.

ANFRY

Enfin, Monsieur le comte, mon garcon pourrait voir et entendre des
choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
autant qu'il reste a la maison et qu'il n'entre pas au chateau."

Le comte fut etonne de cette resistance. Il regarda attentivement
le concierge et parut frappe de l'air decide, mais franc, ouvert et
honnete, qui donnait a toute sa personne quelque chose qui commandait
le respect. Il hesita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
doux:

"C'etait pour mon fils que je vous demandais le votre; mais peut-etre
avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garcon, il
ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
main un geste d'adieu. Quel est votre nom?

--Anfry, Monsieur le comte, a votre service, quand il vous plaira."

Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrete dans le vestibule
par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maitre avait pu
vouloir a un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
chateau; Anfry leur repondit brievement, sans s'arreter, et rentra
chez lui.

Blaise etait devant la grille; il epoussetait et nettoyait quand son
pere rentra.

"As-tu vu le garcon de M. le comte? lui demanda Anfry.

BLAISE

Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
d'aller voir M. Jules.

ANFRY

Tu n'y as pas ete, j'espere bien?

BLAISE

Non, papa, vous me l'aviez defendu; d'ailleurs, je n'ai guere envie
de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
etre bon.

--Tu pourrais avoir raison; travaille, va a l'ecole, ce sera mieux
pour toi que courailler et paresser toute la journee. En attendant, va
me chercher ma serpe que j'ai laissee au bucher; il y a des branches
qui avancent sur la grille et qui genent pour l'ouvrir. Je veux les
couper."

Blaise, toujours prompt a obeir, partit en courant; il entra au bucher
et y trouva Jules de Trenilly, qui essayait de couper des rognures de
bois avec la serpe, qu'il avait ramassee.

"Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.

JULES

Elle n'est pas a toi, je ne te la rendrai pas.

BLAISE

Pardon, Monsieur, elle est a papa; il m'a envoye pour la chercher.

JULES

Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.

BLAISE

Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.

JULES

Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies."

Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait a la
refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
mit en colere et menaca de la lancer a la tete de Blaise. Il fit, en
effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et a la peau;
Jules se mit a crier; Michel, le garcon d'ecurie, accourut et
s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maitre.

"Comment vous etes-vous blesse, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.

JULES, _criant_

C'est ce mechant garcon qui m'a fait mal. Il m'a coupe avec la serpe.

MICHEL, _avec rudesse_

Mechant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
va a ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
mal.

JULES

Tu diras, Michel, qu'il m'a donne un coup de serpe.

MICHEL

Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.

JULES

C'est egal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.

MICHEL

Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
je dirai comme vous me l'ordonnez."

Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chateau.

Le pauvre Blaise etait reste immobile, stupefait. Enfin il ramassa la
serpe et se dit:

"Faut-il que ce garcon soit mechant! Je vais vite tout raconter a
papa, pour qu'il connaisse la verite et qu'il sache bien que ce n'est
pas moi qui l'ai blesse."

Il courut vers la grille; son pere l'attendait avec impatience.

"Tu y as mis du temps, mon garcon, dit-il en recevant la serpe.
Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?"

Blaise, tout essouffle, raconta a son pere ce qui s'etait passe; il
avait a peine termine son recit, que M. de Trenilly parut en haut de
l'avenue, marchant d'un pas precipite vers la grille.

"Anfry! cria-t-il avec colere, amenez-moi ce petit drole, qui s'est
cache dans la maison quand il m'a apercu."

Anfry marcha seul vers M. de Trenilly.

"Monsieur le comte, dit-il le chapeau a la main, je crois savoir ce
qui vous amene ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
qui est arrive.

M. DE TRENILLY

Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
a faite votre garcon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
coupable?

ANFRY

Ce n'est pas mon garcon, c'est le votre qui se l'est faite lui-meme.

M. DE TRENILLY

Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
coupe pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
jours.

ANFRY

Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colere."

Alors Anfry raconta a M. de Trenilly ce que venait de lui apprendre
Blaise.

"Faites-le venir, dit M. de Trenilly, je veux l'entendre raconter a
lui-meme."

Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derriere un rideau.

ANFRY

Allons, Blaisot, viens parler a M. le comte; il veut que tu lui
racontes ce qui s'est passe avec M. Jules.

BLAISE

Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colere; il va me battre.

ANFRY

Te battre! Sois tranquille, mon garcon, je suis la, moi; s'il fait
mine de te toucher, je t'emmene et nous quitterons la maison,
seulement le temps d'emporter nos effets."

Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pere, qui
l'emmena devant M. de Trenilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
Trenilly le regardait avec colere.

"Raconte-moi comment mon fils a recu sa blessure, dit-il enfin avec
durete.

BLAISE

Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoye chercher,
Monsieur; j'ai insiste, il s'est fache, il a voulu m'en donner un
coup; la serpe est lourde, elle est retombee malgre lui et l'a blesse
au pied.

M. DE TRENILLY

Tu mens! je te dis que tu mens!

BLAISE, _vivement_

Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blesse M.
Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandat."

L'honnete indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
Trenilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
se disant a mi-voix:

"C'est singulier! Il a l'air franc et honnete; mais pourquoi Jules
aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
C'est ce que je vais tacher de me faire expliquer..."

Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui repeta la defense
d'aller au chateau sans necessite.



III

LA REPARATION ET LA RECHUTE


Huit jours apres, Blaise etait dans le jardin avec son pere; ils
bechaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
de Trenilly se fit entendre; il appelait Anfry.

"Me voici, Monsieur le comte", repondit Anfry; et il courut vers le
comte, qui tenait Jules par la main.

"Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses a votre
garcon pour ce qui s'est passe la semaine derniere: votre garcon avait
raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blesse lui-meme, il l'a
avoue, et il est bien fache d'avoir accuse a tort votre garcon; de
peur d'etre gronde pour avoir touche la serpe, il a fait un mensonge
et une mechancete, mal conseille par Michel, que j'ai renvoye de mon
service et qui est retourne dans son pays; Jules ne recommencera pas,
il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
toi-meme."

Jules alla a pas lents dans le potager ou travaillait Blaise; il etait
honteux des excuses que son pere lui avait ordonne de faire, et il ne
savait de quelle maniere commencer. Il restait immobile et silencieux
devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.

"Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
enfin.

--Rien, repondit Jules.

--Mais puisque vous etes venu ici pres de moi, Monsieur Jules, c'est
que vous avez besoin de moi.

--Non, repondit Jules.

BLAISE

Alors je vais me remettre a becher, sauf votre respect, Monsieur
Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.

JULES, _avec embarras_

Blaise!

BLAISE

Monsieur Jules.

JULES, _tres embarrasse_

Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.

BLAISE, _avec surprise_

A moi, pardon! et de quoi donc?

JULES

Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?

BLAISE

Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
pas bien sur, Monsieur Jules, et je suis bien fache que vous ayez pris
la peine de faire des excuses. C'est juste, a la verite, mais cela
coute, et je vous en remercie."

Jules, enchante de se trouver debarrasse de cette tache penible,
releva la tete, qu'il avait tenue baissee, et, regardant la bonne
figure rejouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
chateau.

BLAISE

Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a defendu d'y
aller.

JULES

Pourquoi donc?

BLAISE

Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer a
faineanter, mais a l'aider par mon travail.

JULES

Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander a papa."

Jules courut a M. de Trenilly et lui demanda la permission d'emmener
Blaise.

LE COMTE

Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
Blaise, qui me semble etre un bon et brave garcon.

JULES

C'est que son pere veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
au chateau.

LE COMTE

Son pere a raison, mais il lui donnera bien un conge pour terminer
votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'apres-midi,
Anfry; nous vous le renverrons ce soir.

ANFRY

Je n'ai rien a refuser a Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gene
pas. Je vais l'amener tout a l'heure, quand il sera nettoye et qu'il
aura change de vetements.


LE COMTE

Pourquoi faire, changer de vetements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
pas fete aujourd'hui.

ANFRY

C'est fete pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premiere
fois qu'il est admis pres de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse."

Et il alla au jardin, ou Blaise bechait toujours.

"Blaisot, va te debarbouiller les mains et le visage, et donner un
coup de peigne a tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
avec lui au chateau."

Blaise rougit, moitie de peur et moitie de plaisir, et courut se
debarbouiller au baquet. Quand il fut lave, peigne, il alla rejoindre
Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
devant; Blaise suivait; il n'etait pas a son aise, il n'osait parler,
et il aurait voulu pouvoir retourner a sa beche et a son jardin. En
arrivant au perron, ils trouverent la comtesse avec sa fille qui les
attendaient.

"Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avancant vers eux. Je suis
bien aise de le connaitre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
petit, ajouta-t-elle, Helene ne te mangera pas, et Jules sera content
de jouer avec un garcon de son age.

--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas a mon
aise.

--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant a becher et a arranger
notre jardin, Blaise, dit Helene avec un sourire aimable. Venez avec
moi, Jules et Blaise, et mettons-nous a l'ouvrage."

Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
vers un petit jardin que M. de Trenilly leur avait fait arranger pres
du chateau.

"Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.

HELENE

C'est precisement pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
aider.

BLAISE

Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des legumes?

--Des fleurs! s'ecria Helene; j'aime tant les fleurs!

--Des legumes! s'ecria Jules! les fleurs m'ennuient.

HELENE

Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.

JULES

Des legumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des legumes, et
si tu mets des fleurs; je les arracherai.

HELENE.

Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te ceder.

BLAISE.

Pourquoi faut-il que vous cediez, Mademoiselle?

HELENE

Pour ne pas etre battue par lui et grondee par papa, qui croit tout ce
que Jules lui dit.

JULES

Allons, vite a l'ouvrage! Bechez, ratissez, pendant que je vais
chercher des graines au jardin."

Blaise avait envie de resister a Jules et de soutenir Helene; mais il
n'osa pas, et, prenant une beche, il se mit a l'ouvrage avec une telle
ardeur que le jardin fut retourne en moins d'une demi-heure; Helene
l'aidait, mais moins vivement.

Jules revint avec un sac plein de graines de toute espece de legumes.

"Voila, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des epinards...

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, tout cela doit etre seme sur couche et repique
quand c'est leve.

JULES

Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
jardin.

BLAISE

Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
longtemps.

JULES

C'est egal, je veux les semer; j'aime mieux attendre."

Helene ne disait rien; elle etait habituee aux caprices de son frere;
sa bonte et sa douceur la portaient a toujours lui ceder pour eviter
les disputes. Blaise hochait la tete, mais se taisait, voyant Helene
consentir de bonne grace a sacrifier les fleurs qu'elle avait
desirees. Avec sa beche il fit des trainees de petites rigoles, dans
lesquelles Jules semait la graine.

BLAISE

Qu'avez-vous seme par ici, Monsieur Jules?

JULES

Je n'en sais rien; j'ai tout mele.

HELENE

Mais comment sauras-tu ou sont les radis, les choux-fleurs, les
carottes, et le reste?

JULES

Je les reconnaitrai bien en les mangeant.

HELENE

Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
trouverons-nous?

JULES

Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.

BLAISE

Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'etes pas raisonnable; ce ne sera pas
un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.

JULES, _frappant du pied_

Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
mettrai pas."

Helene etait rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitie
et lui dit:

"Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.

HELENE

Merci, Blaise, tu es bien bon.

JULES

Et moi! je suis donc mauvais, moi?

HELENE

Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est tres bon.

JULES, _avec colere_

Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
le dises.

HELENE

Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...

JULES, _de meme_

Mais quoi?

HELENE

Mais... Blaise est tres bien."

Jules se mit a crier, a taper des pieds; il courut pour battre Helene;
elle se sauva; il s'elanca sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
lestement de cote. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
bonne d'Helene accourut.

"Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?

JULES, _pleurant_

Blaise est mechant; il veut arracher mes legumes pour mettre des
fleurs; ils disent que je suis mechant; c'est lui qui est mechant, il
veut arracher mes legumes.

LA BONNE

Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
ses legumes, Blaise?

BLAISE

Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-meme qui se contrarie.

LA BONNE

C'est cela! toujours la meme chanson! C'est M. Jules qui se fait
pleurer lui-meme, n'est-ce pas?"

Blaise voulut repondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
promettant bien de refuser a l'avenir toute invitation du chateau.



IV

LE CHAT-FANTOME


Blaise etait courageux; il n'avait pas peur de l'obscurite, et, quand
il faisait beau, il aimait a se promener tout seul, le soir, dans les
prairies traversees par un joli ruisseau.

Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?

D'abord il etait seul, il allait ou il voulait; ensuite, en suivant le
chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangee de fours a
platre creuses dans la montagne qui borde les pres et la grande route.
Ces fours etaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
d'etincelles; les hommes occupes a enfourner du bois dans ces brasiers
lui semblaient etre des diables au milieu des flammes de l'enfer.
Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'etait pas si facile a
effrayer; il s'arretait et regardait avec bonheur ces feux allumes,
ces longues trainees d'etincelles, ces hommes armes de fourches
attisant le feu. Il suivait tout doucement la riviere jusqu'au moulin,
dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
longeant les fours a chaux.

Quelques jours apres sa premiere visite au chateau, Blaise se
preparait a faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.

"Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
seul, je m'ennuie.

--Merci, Monsieur Jules, repondit Blaise, je vais me promener dans
la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
encore quelque histoire qui me fasse gronder!

JULES

Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai tres bon, je ne dirai rien
du tout a personne.

BLAISE

Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.

JULES

Alors j'irai avec toi.

BLAISE

Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
Jules.

JULES

Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai."

Blaise, ne pouvant empecher Jules de l'accompagner, se decida a le
laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchante de sortir du
jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuye d'avoir Jules pour compagnon.

La lune commencait a se lever et a eclairer le sentier. Les fours
etaient tous allumes; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
Blaise le rassurerent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
les hommes travaillant a entretenir le feu. Ils arriverent ainsi au
moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
il en avait l'habitude; deux enormes dogues accoururent en aboyant des
qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangees de dents
formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne repondit;
il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
obtenir passage; les chiens s'elancerent sur la grille et chercherent
a mordre la main, que Blaise retira promptement.

Comment revenir sans passer par le meme chemin? Il y en avait bien un
autre, mais Blaise n'aimait pas a le prendre, parce qu'il longeait le
cimetiere du village; le grand-pere, la grand'mere de Blaise y etaient
enterres, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.

BLAISE

Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
gardent le passage; ils nous devoreraient si nous entrions dans la
cour.

JULES

C'est ennuyeux de revenir par le meme chemin; je voudrais passer pres
des fours a chaux.

BLAISE

Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.

JULES

Pourquoi? Y a-t-il du danger?

BLAISE

Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.

JULES

Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?

BLAISE

Ce serait de traverser le cimetiere; nous nous retrouverons sur la
grande route, juste a l'endroit ou commencent les fours.

JULES

Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.

BLAISE

Marchons un peu lestement pour etre plus tot arrives."

Ils prirent le chemin du cimetiere, situe derriere le moulin. Ils
marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixes sur le mur et
sur la porte du cimetiere, Jules sentait battre son coeur; ses grands
yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arreta et
poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
cimetiere et designa l'objet qui le terrifiait.

Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
vit une grande forme blanche, un fantome qui s'elevait lentement
au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tete et le haut de
son corps eurent depasse le mur. Jules cria; le fantome tourna vers
lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
n'etait pas trop rassure et restait immobile comme le fantome; il
rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
fantome ne bougea pas.

"Ce n'est pas un mechant fantome, Monsieur Jules, car s'il avait ete
un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
cas, je vais lui jeter une pierre."

Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aigue et la lanca de
toute sa force et avec une grande adresse a la tete du fantome, qui
poussa une espece de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
mur, en dehors du cimetiere; il se roula par terre en continuant ses
cris. Blaise crut reconnaitre des miaulements de chat, et voulut
courir a lui pour s'en assurer; mais Jules, pale et tremblant, le
tenait par sa blouse et l'empechait d'avancer.

BLAISE

Lachez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.

JULES

Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
j'ai peur du fantome.

BLAISE

C'est precisement ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantome,
je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
seul.

JULES

Non, non, je ne veux pas y aller.

--Alors, faites comme vous voudrez", dit Blaise, et, donnant une
secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
la forme blanche etendue par terre.

Jules aimait mieux encore approcher du fantome avec Blaise que de
rester seul; il courut apres lui et le rejoignit au moment ou Blaise,
s'etant baisse, poussa un cri en faisant un saut en arriere; il
s'etait senti egratigne. Jules se trouvait tout pres de lui; le saut
de Blaise le fit trebucher, et il alla tomber sur le fantome qui,
poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut a son comble;
il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
lever, la force lui manqua, et il resta a terre prive de sentiment.

Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas a Jules, et
il examina la forme etendue devant lui; la lune venant il sortir de
derriere un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
extraordinaire. C'etait lui qui avait grimpe sur le mur du cimetiere;
la demi-obscurite l'avait fait paraitre encore plus gros et plus
blanc, et avait donne a sa tete et a son corps l'apparence d'une tete
et d'epaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
avait un oeil hors de la tete et un cote du crane brise; ses
convulsions avaient cesse; il ne remuait plus.

"Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lancant ma pierre;
je vais demander aux ouvriers des fours a platre a qui appartient cet
animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?"

Et, se retournant vers Jules, il l'apercut etendu par terre, pale et
sans mouvement.

"Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laisse venir
avec moi; ces enfants de chateau, c'est poltron comme tout; je
vous demande un peu, la! Y avait-il de quoi s'evanouir, s'effrayer
seulement?"

Le pauvre Blaise etait bien embarrasse: il lui soufflait sur la
figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
tete; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, apercut le chat blanc
etendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'eloigner.

"N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
chat, que j'ai tue d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
venge sur votre joue et sur ma main."

Jules, un peu rassure, se leva lentement et saisit la main de Blaise
pour s'eloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
fantome, et qui lui avait occasionne une si grande frayeur.

"Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
mort, pour que je le fasse reconnaitre par quelqu'un. Un beau chat,
ajouta-t-il en le ramassant.

JULES

Par ou allons-nous donc passer pour aller a la route?

BLAISE

Par le cimetiere, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.

JULES

Je ne veux point passer par le cimetiere..., non, non..., je ne le
veux pas, j'ai trop peur.

BLAISE

De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
notre fantome n'en est pas un? Ce n'etait qu'un chat.

JULES

Je veux retourner par le chemin de la riviere, par lequel nous sommes
venus.

BLAISE

Et les fours a chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
plus joli de la promenade.

JULES

Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
tout le monde.

BLAISE

Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
tout de meme, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
mon chat sans demander a qui il appartient."

Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours a chaux, suivit
Jules, qui marchait tres vite pour rentrer a la maison le plus tot
possible. A cent pas de l'avenue du chateau ils rencontrerent Helene
et sa bonne, qui les cherchaient de tous cotes.

HELENE

Ou as-tu ete, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
etais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrive quelque
accident; il est tres tard, nous devrions etre couches depuis
longtemps; allons, mon frere, rentrons vite, tu vas etre gronde.

JULES

Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; il m'a
mene dans des chemins dangereux, j'ai manque d'etre mange par des
chiens enormes, et puis j'ai manque d'etre etrangle par les fantomes
du cimetiere!

HELENE

Qu'est-ce que tu dis? Les fantomes du cimetiere! Tu sais bien qu'il
n'y a pas de fantomes.

BLAISE

Ne l'ecoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantomes, nous n'avons
vu qu'un gros chat blanc monte sur le mur du cimetiere. Je l'ai
malheureusement tue d'un coup de pierre. Et quant a emmener M. Jules,
c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
mieux aime qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empecher de
m'accompagner.

HELENE

Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
c'est tres mal; ne repete pas a maman ce que tu m'as dit, parce que tu
ferais injustement gronder le pauvre Blaise.

BLAISE

Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
de moi, pourvu qu'il dise la verite."

Helene ne repondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
souvent, et elle craignait qu'il ne fit gronder le pauvre Blaise,
qu'elle savait innocent.

Mme de Trenilly etait descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
de Jules, dont elle etait inquiete; en le voyant revenir avec sa
soeur, elle alla a eux et demanda avec inquietude ce qui l'avait
retenu si longtemps.

JULES

Maman, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; j'avais tres peur, mais
il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetiere.

LA COMTESSE

Au cimetiere! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc a ton habit? Le dos
est plein de poussiere, comme si tu t'etais roule par terre. Serais-tu
tombe? T'es-tu fait mal?

JULES

C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.

LA COMTESSE

Pourquoi a-t-il tue ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
Il est donc mechant, ce Blaise?

JULES

Oui, maman, il est tres mechant et il ment souvent ou plutot toujours.

--Maman, reprit Helene avec indignation, Blaise est tres bon et ne
ment pas. C'est Jules qui ment et qui est mechant. Blaise m'a dit que
Jules avait voulu absolument le suivre a la promenade, et il a tue ce
chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantome: mais il ne voulait pas
le tuer, et il en est tres fache.

LA COMTESSE

Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un etranger
pour accuser ton frere?

HELENE

Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.

LA COMTESSE

Helene, toi qui pretends etre pieuse, sois plus charitable et plus
indulgente pour ton frere. Montons au salon; je tacherai demain de
savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
merite."

Jules eut mieux aime que sa mere ne parlat plus de cette affaire; mais
Helene, qui avait pitie du pauvre Blaise calomnie, fut au contraire
satisfaite de la promesse de sa mere. En allant se coucher, elle
reprocha a Jules sa mechante conduite; il repondit, comme a son
ordinaire, par des injures et des coups de pied.

Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
l'innocence de Blaise et de la mechancete de Jules; mais la crainte de
rabaisser son fils en donnant raison a un petit paysan l'empecha de
punir Jules comme il le meritait.



V

UN MALHEUR


Un jour, Blaise bechait et arrosait le jardin d'Helene, lorsqu'ils
entendirent des cris percants qui provenaient d'une maison placee de
l'autre cote du chemin, et habitee par une pauvre femme et ses cinq
enfants. Blaise jeta sa beche et courut vers la maison d'ou partaient
les cris; Helene l'avait suivi; ils arriverent au moment ou la pauvre
femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garcon de deux ans,
qu'elle avait laisse jouer dans un verger au milieu duquel etait la
maison. Dans un coin du verger elle avait creuse une petite mare pour
y laver le linge de son plus jeune enfant, age de trois mois. Elle
etait rentree pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
cette courte absence, celui de deux ans etait tombe dans la mare; il
n'avait pas pu en sortir et il avait ete noye. La mere poussait des
cris percants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mere,
qui se debattait en convulsions; les autres avaient ramasse l'enfant,
le deshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
de tout son corps. Blaise courut a toutes jambes chercher un medecin.
Helene, quoique saisie et tremblante, aidait a essuyer l'enfant et a
l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le medecin, aider
a rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
elle courut les prevenir du malheur qui etait arrive. Deux habitants
du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux differents remedes qui
pouvaient etre utiles, et entrerent chez la pauvre femme. Pendant que
Mme Renou cherchait a consoler et a encourager la malheureuse mere, M.
Renou fit etendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usites en de pareils
accidents, mais sans succes: l'enfant etait sans vie et glace. Quand
son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta a genoux devant le
corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
voulait pas s'en detacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
evanouissement pour la deshabiller, la coucher dans son lit et porter
l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Helene n'avait
pas ete inutile pendant cette scene de desolation: elle bercait et
soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
et qui criait pitoyablement dans son berceau. Helene finit par le
calmer et l'endormir.

Quand tout fut fini pour l'enfant noye et qu'on l'eut pose sur un lit,
enveloppe de couvertures, le medecin arriva.

"Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?

--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-etre a
employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
tachez de rappeler cet enfant a la vie."

Le medecin decouvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
apres un examen de quelques minutes, il se releva.

"L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
son coeur.

--Mais n'y aurait-il pas quelque remede qui pourrait le ranimer?

--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez deja fait: soufflez
de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
sinapismes, tachez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute."

En disant ces mots, jetant a la mere desolee un regard de compassion,
il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, desolee
de cet arret du medecin et de son prompt depart, s'ecria:

"Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyes apres deux
heures de soins; nous n'avons pas reussi jusqu'a present, mais nous
serons peut-etre plus heureux en continuant."

Mme Renou, aidee des voisins charitables qui n'avaient cesse de donner
tous leurs soins a la mere et a l'enfant, recommenca ce qui avait
ete vainement essaye depuis une heure. La pauvre mere reprit quelque
espoir en voyant continuer les secours que l'arrivee du medecin avait
interrompus.

Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
rechauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon resultat. Quand Mme
Renou vit l'inutilite de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
des linges qui devaient etre son linceul, et elle le le laissa sur le
lit de la chambre ou il avait ete transporte.

"Mon enfant, mon cher enfant! s'ecria la mere en voyant revenir Mme
Renou, vous l'avez abandonne.

--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, ou il prie
pour vous et pour ses freres et soeurs.

--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mere en
sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, a dix pas
de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais ete moins desolee de le voir
mourir dans son lit.

--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant etait mort dans son lit,
c'eut ete par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
pendant plusieurs jours; c'eut ete plus terrible encore; le bon Dieu
vous a epargne cette douleur."

Pendant longtemps encore, Mme Renou resta pres de la pauvre femme sans
pouvoir calmer son desespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
des plus efficaces.

"Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'etes pas raisonnable;
puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empecher.

--A quoi vous sert de vous desoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.

--Soyez raisonnable, dit la troisieme, et voyez donc qu'il vous reste
encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.

--Et le pauvre innocent qui, en se reveillant, aura besoin de votre
lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
vous le faites!

--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
voyez Mme Desire qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
sien."

En effet, Mme Desire Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
demeurait tout pres, et qui avait un enfant au maillot, etait accourue
a la premiere nouvelle du malheur arrive a Marie. Elle avait aide avec
bonte et intelligence Mme Renou dans les soins donnes a l'enfant noye;
au reveil du petit, qu'Helene avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
sien; elle ne le reporta que plusieurs heures apres, lorsque la mere,
revenant un peu a elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
ce dernier petit, le seul qui put etre pres d'elle; les autres etaient
a l'ecole ou dans une ferme, ou on les employait a garder des dindes
et des oies.

Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
insensiblement. Mme Renou et Helene allerent tous les jours et
plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
douleur et pourvoir a ses besoins et a ceux de sa famille. Helene
s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
vetements epars, mettait de l'ordre dans le menage, pendant que Mme
Renou causait avec Marie et cherchait a lui donner la resignation
d'une pieuse chretienne soumise aux volontes de Dieu.

Jules profitait des absences plus frequentes d'Helene pour multiplier
ses sottises, dont le pauvre Blaise etait toujours l'innocente
victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.



VI

VENGEANCE D'UN ELEPHANT


"Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
grand de tous les animaux crees par le bon Dieu, et, malgre sa grande
taille, le plus doux, le plus obeissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tete, deux
sous."

L'homme qui parlait ainsi etait entre dans la cour du chateau avec
son elephant, un des plus gros de son espece et, comme le disait son
maitre, un des plus doux. En un instant une douzaine de tetes se
firent voir aux fenetres, entre autres celle de Jules; il accourut
aussitot pour voir l'animal de plus pres; Helene et sa mere le
suivirent bientot, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
la cour assez de monde pour donner une representation du savoir-faire
de l'elephant, le maitre passa une sebile devant toutes les personnes
presentes, et chacun y deposa son offrande. La sebile se trouvant
suffisamment remplie, le maitre fit deployer a l'elephant tous ses
talents. Il lui fit lancer une enorme boule et la recevoir au bout de
sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; deboucher une bouteille de
vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en repandre une goutte,
en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
pouvaient a peine soulever, et que l'elephant enleva avec la meme
facilite qu'un enfant aurait mise a manier une noix; et il lui fit
executer beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
excitaient l'admiration de tous les spectateurs.

Quand la representation fut terminee, le maitre s'approcha de M. de
Trenilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
granges. M. de Trenilly y consentit, a la grande joie des enfants, qui
comptaient bien revoir l'elephant dans son appartement et lui apporter
a manger.

"Que donnez-vous a diner a votre elephant? demanda Jules au maitre.

--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
avec des choux et des carottes.

--Ou sont vos boulettes? demanda Jules.

--Je vais les appreter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.

--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'elephant, et
nous regarderons comment il les mange.

--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
le maitre d'ecole qui m'a commande des modeles d'ecriture pour les
enfants qui commencent.

--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!

--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.

--Papa, papa, dit Jules a M. de Trenilly, dites a Blaise de venir
jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
travail.

--Va jouer, Blaise, dit M. de Trenilly, tu travailleras un autre jour.

--Mais, Monsieur le comte...

--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trenilly avec quelque
impatience: il est bon d'aimer a travailler, mais il faut aussi savoir
jouer; chaque chose en son temps."

Blaise n'osa pas repliquer et suivit a contre-coeur et a pas lents
Jules qui courait a la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
de l'elephant.

"Blaise, Blaise, depeche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
boulettes de l'elephant."

Blaise ne se depechait pas: quand il arriva, les boulettes etaient a
moitie faites; c'etaient des boules, grosses comme des melons; dans
chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
livre de beurre et deux livres de pain; tout cela etait mele, petri et
roule. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
faisait cuire deux enormes paniers de choux, de carottes, de navets,
de pommes de terre, avec une forte poignee de sel et une livre de
beurre.

"Cet elephant doit couter cher a nourrir, dit Blaise, il mange a un
seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours a papa, maman et moi.

JULES

Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
pour vivre, je suppose.

BLAISE

De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
nous en avons de reste pour le lendemain.

--Pas possible! s'ecria Jules avec etonnement. Moi, je ne mange que de
la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?

BLAISE

Du fromage, un oeuf dur, des legumes, avec du pain, bien entendu.
Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.

JULES

Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
du tout.

BLAISE

Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
voyez, voila qu'on porte a manger a l'elephant; approchons pour le
voir avaler ses boulettes."

Jules courut a la grange; il voulut entrer.

"N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
l'elephant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
pourrait vous faire du mal.

--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
quand il mange.

--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
est sous la fenetre; vous verrez tres bien dans la grange sans courir
aucun danger."

Jules grimpa sur le banc; la fenetre de la grange etait ouverte; il
vit parfaitement l'elephant saisir les boules avec sa trompe et les
porter a sa bouche; de meme pour la soupe; sa trompe lui servait de
cuillere et de fourchette.

Quand il eut fini son repas, il tourna la tete vers Jules et Blaise,
qui restaient a la fenetre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
demander quelque chose.

"On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassees devant
notre porte; je vais voir s'il les aime."

Et Blaise presenta une pomme a la trompe de l'elephant; l'animal la
flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisieme
eurent le meme succes; quand toutes les six furent mangees et qu'il
continua a allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
sa poche une longue epingle avec laquelle il embrochait les pauvres
papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
la trompe de l'elephant. Celui-ci parut irrite; il secoua sa trompe
et sa tete, leva les jambes l'une apres l'autre comme s'il faisait le
mouvement d'ecraser quelque chose; mais il se calma promptement et
allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.

"Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
deux mains vides et en lui caressant la trompe.

--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'ecria
Jules. Tiens, tiens, tiens."

Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'epingle sur sa trompe
allongee.

Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
enorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versee pour le faire boire.

"Il boit! il boit! s'ecria Jules. Dieu, quelle quantite d'eau il
avale!"

Quand l'elephant eut presque vide le cuvier, il se retourna vers la
fenetre ou etaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
vers Jules et lui lanca un jet d'eau avec une telle force, que Jules
fut jete de dessus le banc ou il etait monte. La trompe de l'elephant
le poursuivit a terre et continua a l'inonder de telle facon, qu'il ne
pouvait ni crier ni se relever.

Le bon Blaise, effraye des mouvements convulsifs de Jules, et ne
sachant comment faire finir la vengeance de l'elephant, s'elanca vers
le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:

"Oh! elephant, mon cher elephant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
etouffer."

Des que l'elephant vit que Blaise, qui s'etait jete devant Jules,
allait etre inonde, il arreta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
reversa l'eau qui y etait encore dans le cuvier d'ou il l'avait tiree.

Blaise aida Jules a se relever; a peine fut-il debout, qu'il repoussa
Blaise avec colere en criant:

"C'est ta faute, mechant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
ce banc; c'est toi qui as attire l'elephant en lui donnant de vilaines
pommes, que tu nous a volees probablement. Va-t'en; je le dirai a
papa.

--Comment, Monsieur Jules, repondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
j'ai donne mes pommes a l'elephant pour lui faire plaisir; et les
pommes etaient bien a moi, elles sont tombees d'un pommier qui est a
papa."

Jules continuait a crier et a repousser a coups de pied et a coups de
poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider a marcher avec ses habits
ruisselants d'eau.

Toute la maison etait accourue aux cris de Jules: quand Helene le vit
trempe des pieds a la tete, elle eut peur et crut a un accident.

"Non, c'est la faute de ce mechant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.

HELENE

Comment, Blaise, tu as jete Jules dans l'eau?

BLAISE

Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.

HELENE

Qu'est-ce qui l'a mouille ainsi?

BLAISE

C'est l'elephant, Mademoiselle, qui lui a crache de l'eau a la figure.

HELENE

Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait etre
drole, car ce n'est certainement pas dangereux.

BLAISE

Ma foi, Mademoiselle, l'elephant etait bien en colere tout de meme,
et si je ne m'etais pas jete devant M. Jules, l'eau aurait fini par
l'etouffer, car il ne pouvait pas respirer.

HELENE

Pourquoi l'elephant etait-il en colere et pourquoi ne t'a-t-il pas
jete de l'eau comme a Jules?"

Blaise raconta a Helene ce qui etait arrive, et Helene lui promit de
le redire a sa maman, pour qu'elle ne crut pas les mensonges de Jules.

A peine Helene avait-elle quitte Blaise, qui s'en retournait
tristement a la maison, qu'elle rencontra son pere qui avait l'air
irrite.

LE COMTE

Sais-tu ou est Blaise, Helene? Je cherche ce petit drole pour lui
tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mechancetes.

HELENE

Et qu'a-t-il donc fait, papa?

LE COMTE

Il a manque faire tuer Jules par l'elephant en le forcant a monter
sur une fenetre d'ou il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
garnement s'est mis a exciter l'elephant; quand celui-ci a ete bien en
colere, Blaise s'est sauve bravement; le pauvre Jules, qui etait
pris sur cette fenetre, a ete jete par terre par l'elephant, qui
lui lancait a la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
trompe.

HELENE

Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
de me raconter comment la chose s'est passee, et il n'a aucun tort."

Et Helene raconta a son pere ce que venait de lui dire le pauvre
Blaise. M. de Trenilly fut tres embarrasse, car, cette fois encore,
l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Apres quelques
instants de reflexion, il dit:

"Je trouve pourtant singulier, Helene, que, chaque fois que Jules sort
avec Blaise, il lui arrive quelque facheuse aventure; et quand il sort
seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.

HELENE

C'est vrai, papa, et pourtant je suis sure que Blaise n'a aucun tort
et que Jules invente.

LE COMTE

Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
Jules a jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois etre un
vaurien."



VII

LA MARE AUX SANGSUES


Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
M. de Trenilly venait de lui donner un ane, et il avait besoin de
quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.

"Papa, dit-il a son pere, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
jouer avec moi?

LE COMTE

Tu sais, Jules, que je n'aime pas a te voir sortir avec Blaise; il
t'arrive chaque fois une aventure desagreable.

JULES

Papa, c'est que je voudrais monter a ane, et j'ai besoin de lui pour
m'accompagner.

LE COMTE

Tu as monte a ane tous ces jours-ci et tu t'es bien passe de Blaise.

JULES

Oui, papa, parce que je suis reste dans le parc, mais je voudrais
aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.

LE COMTE

Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'ecoute pas et ne
souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.

--Oh! papa, soyez tranquille", dit Jules en s'elancant hors de la
chambre pour courir chez Blaise.

Il arriva tout essouffle chez Anfry.

"Ou est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.

--Blaise n'y est pas, Monsieur, repondit Anfry d'un ton sec.

JULES

Ou est-il? je veux l'avoir tout de suite.

ANFRY

Il est dans les champs, Monsieur, a arracher des pommes de terre.

JULES

Allez le chercher.

ANFRY

Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage presse.

JULES

Alors je vais dire a papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.

ANFRY

Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
je fais mon devoir.

JULES

De quel cote est Blaise?

ANFRY

Du cote de la mare aux sangsues?

JULES

Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?

Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement."

Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra a la
maison, fit seller son ane, et partit comme pour se promener dans le
parc. Mais il sortit par une petite barriere et fit galoper son ane du
cote de la mare aux sangsues; la route etait pierreuse, mauvaise et
assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
pres d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
travaillait avec ardeur a arracher les pommes de terre de son pere; il
les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
qu'il placait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ane.

"Blaise! Blaise!" cria Jules.

Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans repondre.

"Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
t'appelle?

BLAISE

Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
pas a vous repondre.

JULES

Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.

BLAISE

Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage presse.

JULES

Pour m'accompagner dans ma promenade a ane. Maman ne veut pas que
j'aille seul dans les champs.

BLAISE

Alors pourquoi y etes-vous venu? Et puisque vous etes venu seul, vous
pouvez bien vous en retourner de meme.

JULES

Tu es un mechant, un grossier, un impertinent, je le dirai a papa.

BLAISE

Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premiere fois
que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empecher;
d'ailleurs, le bon Dieu est la pour me proteger.

JULES

Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
laisserai monter mon ane.

BLAISE

Est-ce que j'ai besoin de votre ane, moi? J'ai deux jambes qui valent
mieux que les quatre de votre ane.

--Imbecile! insolent!" lui cria Jules en s'en allant.

Blaise reprit son ouvrage en riant de la colere de Jules, et Jules
reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
avait desobei en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
dire que Blaise l'eut accompagne en partant, puisque les domestiques
l'avaient vu sortir seul.

"Voyons, se dit-il, cette mare ou il y a des sangsues; je voudrais
bien en voir quelques-unes."

Il approcha tout pres de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
vit pas une seule. La pente qui y descendait etait douce; il fit
entrer son ane dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
du clapotement produit par les jambes de l'ane et qu'elles se
montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
son ane, jusqu'a ce qu'il eut de l'eau a mi-jambes; il commenca alors
a voir des betes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
autour de l'ane, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait a
les regarder et a les voir accourir de tous cotes, lorsque l'ane se
mit a sauter, a ruer; Jules perdit l'equilibre, tomba dans l'eau, et
l'ane sortit de la mare et se dirigea vers le chateau en courant de
toutes ses forces.

Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit ou etait tombe Jules;
il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqures au visage;
il crut que c'etait une guepe et y porta la main pour la chasser; sa
main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
piqures devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une a
la main, et vit avec effroi que c'etait une sangsue qui s'y etait
attachee; il en etait de meme a la figure. Jules poussa des cris
percants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut a son aide; en le
voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'etaient
posees sur ses vetements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
mains, au visage.

"Deshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
votre pantalon."

Jules, tremblant de peur, n'aurait pu defaire ses vetements sans le
secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
pantalon et sur la veste. Apres avoir bien exprime l'eau des vetements
mouilles, il se deshabilla lui-meme, passa a Jules sa chemise seche,
sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revetit lui-meme la chemise
glacee et le pantalon trempe de Jules.

BLAISE

Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
grossierement, mais vous etes du moins dans des vetements secs et
chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
bien vite.

JULES

Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
piquent.

BLAISE

Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.

JULES

C'est ta faute, aussi. Tu m'as laisse aller seul, au lieu de venir
avec moi.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, vous etiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
de terre a rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
jeter dans la mare aux sangsues.

JULES

Si tu etais avec moi, tu m'aurais empeche de tomber.

BLAISE

Et comment vous en aurais-je empeche? Vous ne m'auriez pas ecoute.

JULES

Non; mais quand l'ane s'est mis a sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.

BLAISE

Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
sangsues aux jambes? Grand merci!

JULES

Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquees! Moi, je
n'aurais pas eu de morsures au visage et a la main.

BLAISE

Ah bien! Monsieur Jules, voila le merci que vous me donnez pour vous
avoir empeche d'avoir encore une quinzaine de sangsues apres vous,
et pour vous avoir donne des habits secs en place des votres qui me
glacent le corps!

JULES

Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
pantalon rapiece, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
genent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
de chemise si fine et un si joli pantalon!

--Ah bien! reprenons chacun le notre, dit Blaise en s'arretant,
indigne de tant d'egoisme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez.

--Non, je ne veux pas! s'ecria Jules, qui craignait de grelotter dans
ses beaux habits mouilles. Je me deshabillerai a la maison."

Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
infliger cette punition a Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
mit a marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
cris de Jules qui suivait de loin en trainant ses sabots et criant:

"Attends-moi, attends-moi, mechant egoiste! Voleur, rends-moi mes
habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
lui raconter!"

Blaise rentra chez son pere par une petite porte du parc, pendant
que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues etaient
tombees en route, et le sang qui coulait des piqures lui inondait le
visage.

Son pere etait a la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
etat.

LE COMTE

Qu'as-tu, Jules, mon garcon? Tu es blesse?

JULES

C'est Blaise, papa; c'est sa faute.

LE COMTE

Encore ce petit miserable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel etat tu es!

Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, ou la
bonne Helene lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqures de sangsues.

"Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'ecria M. de Trenilly
etonne.

--C'est Blaise, qui m'a fait aller a la mare aux sangsues, qui m'a
jete dedans apres y avoir fait entrer le pauvre ane, et qui m'a force
de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
ses habits de dimanche.

--Nous verrons bien cela, dit M. de Trenilly, profondement irrite. Je
l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
par son pere."

Un domestique frappa a la porte.

"Entrez, dit la bonne.

--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.

--Tes habits! dit avec quelque emotion M. de Trenilly. Tu disais,
Jules, que Blaise voulait les garder!

JULES, _avec embarras_

C'est son papa qui l'aura force a les rendre, probablement. Il aura eu
peur de vous; j'avais dit a Blaise que je vous raconterais tout.

--Dites a Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre", dit M. de
Trenilly au domestique.

Le domestique sortit.

La bonne avait arrete le sang avec de la poudre de colophane et avait
rhabille Jules. Son pere voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
trouver en presence d'Anfry, et il demanda a rester sur son lit.

"Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
m'a raconte l'accident qui lui est arrive, et je craignais qu'il ne
fut indispose.

--Sans etre malade, il n'est pas bien, repondit M. de Trenilly; mais
je m'etonne que votre fils ait ose vous parler d'un accident dont il a
ete la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
de Jules.

ANFRY

Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
rien fait qui puisse meriter des reproches; au contraire, c'est lui
qui est venu au secours de M. Jules.

LE COMTE

Joli secours, en verite, que de le pousser dans une mare pleine de
sangsues!

ANFRY

Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
puisqu'il n'etait pas avec lui?

LE COMTE

Pas avec lui! Voila qui est fort, quand l'echange des habits prouve
clairement qu'ils etaient ensemble.

ANFRY

Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donne ses
vetements a M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempes,
lorsque, l'entendant crier, il est venu a son secours; mais ils
etaient si peu ensemble, que M. Jules a ete du cote de la mare aux
sangsues pour le chercher.

M. DE TRENILLY

C'est votre vaurien de fils qui vous a conte cela, et vous le croyez,
en pere faible que vous etes?

ANFRY, _avec emotion_

Pardon, Monsieur le comte, vous etes le maitre et je suis le
serviteur, et je ne puis repondre comme je le ferais a mon egal, pour
justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
a Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
fausses que M. Jules a portees contre lui.

M. DE TRENILLY, _avec colere_

C'est-a-dire que Jules a menti?...

ANFRY, _avec calme_

Je le crains, Monsieur le comte.

M. DE TRENILLY, _avec ironie et une colere contenue_

C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
Monsieur Anfry, que vous a raconte M. Blaise pour vous donner une si
pauvre opinion de la sincerite de mon fils?

ANFRY, _avec calme et fermete_

Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long."

Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'etait passe, sans oublier la
visite que lui avait faite Jules a la recherche de Blaise et le depart
de Jules tout seul, monte sur son ane.

Le recit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trenilly, qui
commenca lui-meme a douter de la verite du recit de Jules, mais sans
pouvoir admettre chez son fils une pareille faussete.

"C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
verite; je reparlerai a Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
crois et comme il l'a deja ete plus d'une fois vis-a-vis de mon fils,
j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
vigoureusement.

ANFRY

Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
s'etait rendu coupable de mechancete, de calomnie, de mensonge. Si je
voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
honnete, et je n'ai pas a rougir de lui."

En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pere.

M. de Trenilly retourna pres de Jules, le questionna de nouveau et lui
redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
chez Anfry et son depart en l'absence de Blaise, avoua ces deux
circonstances, qu'il n'avait pas ose reveler, dit-il, de peur d'etre
gronde pour avoir ete seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
trouve Blaise a l'endroit indique par Anfry, tout s'etait passe comme
il l'avait d'abord raconte.

M. de Trenilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ebranlait sa confiance
pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
faussete et de mechancete dans son fils bien-aime. Dans le doute, il
n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
pouvant lui donner raison.



VIII

LES FLEURS


Quelque temps se passa ainsi; Jules avait recu la defense expresse de
jouer avec Blaise, que les gens du chateau regardaient d'un air de
mefiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
venait faire une commission au chateau; on refusait sechement ses
offres de service. Helene etait la seule qui lui dit un bonjour amical
en passant devant la grille. M. de Trenilly le repoussait durement
quand Blaise, toujours obligeant, se precipitait pour lui ouvrir la
porte.

Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
favorite et solitaire le long de la petite riviere longeant les fours
a chaux. Arrive la, il s'asseyait et il pleurait.

"Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
revolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
vouloir a personne, pas meme a M. Jules, qui me fait tant de mal...
Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'etre si mauvais; il doit
toujours craindre que la verite ne se sache!... Pauvre garcon! je vais
bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est la
ou j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru mechant et
menteur.

Console par ces reflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
etait triste malgre lui, et il songeait au temps heureux ou il avait
le bon petit Jacques pour maitre et pour ami.

Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
Helene, a laquelle il faisait sans cesse des mechancetes, et qui
aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mere.

Deux mois au moins apres sa derniere aventure avec Blaise, Jules
demanda un jour si instamment a son pere de faire venir Blaise pour
l'aider a becher son jardin, que M. de Trenilly y consentit. Jules
n'osa pas aller le chercher lui-meme, car il avait peur d'Anfry, mais
il dit a un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
Trenilly et de l'amener dans le petit jardin.

Blaise fut tres surpris d'etre demande par M. le comte; son pere lui
dit qu'il devait obeir, et malgre sa repugnance il se dirigea vers
le jardin de Jules et d'Helene, ou il croyait trouver le comte. En
apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut a lui et
l'entraina vers un carre de legumes en lui disant:

"Papa te fait dire d'arracher ces legumes, de becher tout cela et d'y
planter des fleurs du potager.

--Je n'ai pas apporte ma beche, dit Blaise.

--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Helene", dit Jules avec
joie et empressement, car il s'etait attendu a un refus, sentant bien
que Blaise devait se trouver gravement offense.

Le pauvre Blaise, ne voulant pas desobeir a un ordre qu'on lui donnait
de la part de M. de Trenilly, prit la beche sans mot dire et commenca
son travail.

JULES

Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si dispose
a causer.

BLAISE

Je ne le suis plus, Monsieur.

--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
cause du silence et du serieux de Blaise.

BLAISE

Depuis que vous m'avez calomnie, Monsieur Jules; mais je ne vous en
veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
je n'aime pas a me trouver seul avec vous.

--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.

--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
par rapport a papa et a maman, et puis..."

Blaise se tut.

"Acheve, dit Jules; et puis quoi encore?

--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport a vous, parce que vous
offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
bon Dieu et prendre la resolution de ne plus jamais l'offenser."

Jules rougit; il sentait la generosite des sentiments de Blaise et la
verite de ses paroles; mais son orgueil se revolta.

JULES

Je te prie de ne pas te donner tant de peine a mon sujet et de ne pas
faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-meme.

BLAISE

Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
bon Dieu vous ecouterait, et vous vous corrigeriez.

JULES

Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
remplir le carre.

BLAISE

Quelles fleurs faudra-t-il demander?

JULES

Des hortensias, des dahlias, des geraniums, des reines-marguerites,
des pensees.

BLAISE

Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
cas, je ferai de mon mieux."

Blaise partit et ne tarda pas a revenir avec une brouette pleine de
toutes sortes de fleurs.

"Il n'y a pas de pensees, dit Jules; va me chercher des pensees."

Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
pensees.

JULES

Eh bien, je t'avais ordonne d'apporter des pensees! Quelles horreurs
m'apportes-tu la?


BLAISE

Le jardinier n'a plus de pensees. Monsieur Jules; elles sont passees;
mais il vous a envoye en place les plus belles fleurs de son jardin.
Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
quand vous n'en voudrez plus.

--Voila comme je les soignerai, s'ecria Jules en se jetant sur les
fleurs, les pietinant et les brisant avec colere.

BLAISE

Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
papa lui a bien recommandees!

JULES

Ca m'est egal; et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Le jardinier n'a
pas le droit de me refuser les fleurs que mon pere paye, et qui sont a
moi.

BLAISE

Oh! quant a moi, Monsieur Jules, ca m'est egal. Comme vous dites,
c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est different;
c'est lui qui en est charge et c'est lui qui va etre gronde.

JULES

Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
lui qui te les a donnees, et c'est toi qui les as demandees et
emportees.

BLAISE

Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obeir que je les
ai demandees, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
la peine de les brouetter et de decharger la brouette.

JULES

Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
pis pour toi.

BLAISE

Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commande de
vous apporter ces fleurs.

JULES

Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.

BLAISE

Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
tant de mechancete.

JULES

Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensees?
Entends-tu? des pensees! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporte
ces autres fleurs, je me suis fache et j'ai tout ecrase.

BLAISE

Quant a cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
fleurs vous plairaient plus que les pensees que vous demandiez.

JULES

Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.

BLAISE

Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'etat ou elles sont, ecrasees
et brisees.

JULES

Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
donne; fais-en ce que tu voudras.

Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterne.

"Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
qui les ai ecrasees en route.

J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
peut-etre que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
qu'il y a de mieux a faire pour epargner une gronderie a ce pauvre
homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est mechant, en
verite!"

Tout en se parlant a lui-meme, Blaise ramassait les fleurs, les
enveloppait de terre humide, et les replacait dans sa brouette. Il les
amena pres de son jardin, ou travaillait son pere.

"Papa, dit-il, voici de l'ouvrage presse que je vous apporte; des
fleurs a remettre en etat, si c'est possible.

--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
que leur est-il arrive? comme les voila brisees et abimees!

--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
de M. Jules, que je voudrais dejouer."

Et Blaise raconta a son pere ce qui s'etait passe.

"Je crois, mon garcon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
fleurs; il eut mieux valu les laisser pourrir la-bas.

--Papa, c'est que, d'apres ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
que le pauvre jardinier ne fut gronde. M. de Trenilly ne regarde pas
souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
mettre en bon etat et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
le jardinier ne serait pas gronde.

--Je veux bien, mon garcon, mais j'ai idee que cette affaire tournera
mal pour nous. Enfin le bon Dieu est la. Il faut faire pour le mieux
et laisser aller les choses."

Anfry et Blaise preparerent des trous profonds dans le meilleur
terrain de leur jardin; ils y placerent les fleurs avec precaution,
apres avoir enveloppe les tiges brisees de bouse de vache. Anfry les
arrosa et en laissa ensuite le soin a Blaise.

Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
Blaise resolut de les porter au jardinier dans la soiree.

Ce meme jour, M. de Trenilly alla visiter son jardin de fleurs,
accompagne du jardinier.

LE COMTE

Ou donc avez-vous mis les dernieres fleurs que j'avais fait venir de
Paris? Je ne les vois nulle part.

LE JARDINIER

Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai donnees a M. Jules
pour son jardin.

LE COMTE

Pourquoi les avez-vous donnees? Et comment vous etes-vous permis de
donner a un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir a grands
frais?

LE JARDINIER

Monsieur le comte, j'avais peur de facher M. Jules, qui m'a envoye
deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.

LE COMTE

C'est une tres mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
j'achete des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends."

Le jardinier partit immediatement et revint tout penaud dire a M. de
Trenilly que les fleurs etaient disparues, qu'il n'y en avait plus
trace. M. de Trenilly, fort mecontent, envoya chercher Jules. Quand il
le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
fleurs que le jardinier lui avait envoyees il y avait trois jours.

JULES

Je les ai plantees dans mon jardin, papa, elles y sont.

LE JARDINIER

Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.

JULES

Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensees,
que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.

LE JARDINIER

Mais, Monsieur Jules, c'est moi-meme qui ai charge la brouette de
Blaise.

LE COMTE

Comment, encore Blaise! Mais c'est un demon, que ce garcon! Je ne sais
en verite d'ou cela vient, mais, partout ou il est, il y a du mal de
fait.

LE JARDINIER

C'est pourtant un bon et honnete garcon, Monsieur le comte; je le
connais depuis qu'il est ne, et personne n'a jamais eu a se plaindre
de lui.

--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trenilly avec hauteur, et ce n'est
pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?

JULES

Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
rapportees au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin."

M. de Trenilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
et sortit precipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
reellement ose prendre les fleurs; il y entra au moment ou Anfry
et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
brouette.

"Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
dit M. de Trenilly, s'avancant vers Blaise avec colere.

--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se placant respectueusement,
mais resolument devant Blaise, pour le mettre a l'abri du premier
mouvement de colere de M. de Trenilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
polisson. Monsieur le comte a encore une fois ete induit en erreur.

--Erreur, quand la preuve est la sous mes yeux? dit le comte,
fremissant de colere.

ANFRY

Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberte de vous
demander ce que vous supposez!

LE COMTE

Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
fleurs sont a moi, volees par votre fils, qui vous a fait je ne sais
quel conte pour expliquer leur possession.

ANFRY

Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent a lui, Monsieur le comte,
et la preuve c'est que les voila pretes a etre placees sur cette
brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
ramassees lorsqu'elles venaient d'etre brisees et pietinees par M.
Jules, et il me les a apportees pour les mettre en bon etat et
les rendre a votre jardinier avant que vous vous soyez apercu de
l'accident arrive a ces fleurs. Voila toute la verite, Monsieur le
comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
vous verrez encore la place des brisures."

M. de Trenilly etait fort embarrasse de son accusation precipitee;
il entrevit quelque chose de defavorable a Jules, et, ne voulant pas
approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
alla aussi vite qu'il etait venu.

"Merci, papa, de m'avoir bien defendu, dit Blaise; sans vous il
m'aurait battu avec sa canne.

--S'il t'avait touche, j'aurais a l'heure meme quitte son service,
repondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
s'amuser avec toi, et le pere...; enfin je ne ferai pas de vieux os
ici."

Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.



IX

LES POULETS


"Maman, dit un jour Helene, j'ai trouve dans un buisson quatre oeufs
de poule; la fermiere dit que ce sont les poules Creve-Coeur qui
perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
mangerons ce soir, Jules et moi.

--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
ferais mieux, Helene, de les faire couver, repondit Mme de Trenilly.

--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter a la
ferme pour les faire couver."

Helene courut porter ses oeufs a la ferme, mais elle fut desappointee
en apprenant par la fermiere que dans le moment il n'y avait pas une
poule qui voulut couver.

"Mais, ajouta la fermiere, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien eclore
vos oeufs; on n'a qu'a les lui faire voir, elle se mettra a couver
sur-le-champ."

Helene remercia et courut chez Anfry.

"Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
de vouloir bien faire couver a votre poule. J'espere que cela ne vous
derangera pas.

--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
matin a couver, et je n'ai pas d'oeufs a lui donner. Si vous voulez
venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer."

Helene suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut a
l'appel de sa maitresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
panier a couver; la poule sauta dans le panier, etendit ses ailes et
commenca sa besogne de la meilleure grace du monde.

Helene etait enchantee et remercia Mme Anfry.

"Combien de jours faut-il pour faire eclore les oeufs? demanda-t-elle.

--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
comment se comporte la couveuse?

--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amities a Blaise."

Helene retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
d'orge et d'avoine. Elle avait prie sa mere de ne parler de rien
a Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa veritable
raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouat quelque
mauvais tour, en ecrasant les oeufs ou en empechant la poule de
couver.

Le vingt et unieme jour, Blaise, qui attendait toujours Helene a la
porte, lui annonca que deux poulets etaient eclos. Helene courut a la
cabane ou couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
venir manger les grains d'orge que la poule leur ecrasait avec son bec
avant de les leur laisser manger.

Les poussins etaient fort jolis; ils etaient noirs, avec une huppe
noire et blanche.

"Demain, Mademoiselle, les deux autres ecloront bien sur, dit Blaise.

HELENE

Et quand ils seront tous eclos, est-ce que je ne pourrai pas les
emporter chez moi?

BLAISE

Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mere jusqu'a ce
qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.

HELENE

Combien de temps faudra-t-il attendre?

BLAISE

Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.

HELENE

C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'a la
maison..."

Helene n'acheva pas.

BLAISE

Est-ce que vous n'avez pas, un endroit ou vous puissiez les loger pour
la nuit, Mademoiselle?

HELENE

Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules..."

Helene s'arreta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensee, ne
la questionna plus; il lui dit seulement: "Ils seront mieux ici que
partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
maman et moi, pour vous etre agreables, car nous ne pourrons jamais
oublier que vous seule avez toujours cru a mes paroles et a mon
innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
n'oublierai pas votre bonte, Mademoiselle.

HELENE

Ce n'est pas de la bonte, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
justice. J'aurais voulu que tout le monde pensat comme moi a ton
egard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frere qui a
donne mauvaise opinion de toi.

BLAISE

Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?

HELENE

Moi, je crois que tu es le plus honnete, le meilleur, le plus
obligeant et aimable garcon qu'il soit possible de voir, et je crois
que Jules t'a indignement calomnie."

Un eclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.

BLAISE

Merci, ma bonne et chere demoiselle. Le bon Dieu me recompense de
n'avoir pas murmure contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
jours de vous benir et de rendre M. Jules semblable a vous.

HELENE

Comment, mon pauvre Blaise, tu as la generosite de prier pour Jules,
qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!

BLAISE

Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son ame.

HELENE

Excellent Blaise! Je dirai a papa et a maman tout ce que tu viens de
me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincerite.

BLAISE

Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
a present. Depuis que je vais au catechisme pour ma premiere communion
l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des mechants, et
cela me console de souffrir un peu."

Helene tendit la main a Blaise, qui la remercia encore avec
reconnaissance et affection; elle retourna lentement a la maison. En
rentrant, elle raconta a son pere et a sa mere ce que Blaise lui avait
dit, et elle fit part de son impression a l'egard de Blaise.

"Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garcon, et je serais
bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments a son
egard.

--Il faudrait pour cela, ma chere Helene, dit M. de Trenilly avec
froideur, que nous pensassions bien mal de ton frere, qui dit juste
le contraire de Blaise, et qui serait d'apres toi un menteur, un
calomniateur, un mechant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
Blaise que de mon fils.

HELENE, _avec feu_

Cela depend de quel cote est la verite, papa; si pourtant Blaise est
innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
commettez.

--Tu oublies que tu parles a ton pere, Helene, dit Mme de Trenilly
avec severite.

HELENE

Je n'avais pas l'intention de manquer de respect a papa, mais je suis
si peinee de voir mon frere si mal agir, et le pauvre Blaise tant
souffrir!...

M. DE TRENILLY

Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
pas.

HELENE

Je l'ai pourtant souvent trouve tout en larmes, pendant qu'il
travaillait et qu'il etait tout seul, et il cherchait a me le cacher
et a sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demande pourquoi
il pleurait; il m'a repondu que c'etait parce qu'il ne pouvait
rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il etait
un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
se promener avec lui.

--Il n'a que ce qu'il merite", dit sechement M. de Trenilly.

Helene ne repondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
son pere en continuant a defendre Blaise, et elle se retira dans sa
chambre pour travailler seule comme d'habitude.

Les poulets devenaient grands et forts; Helene avait decide avec
Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
dans la cour du chateau, ou ils coucheraient dans une niche de chien
qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
arranger la niche en poulailler. Par une fatalite malheureuse, Jules
rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
mettre dans leur nouvelle demeure.

JULES

Qu'est-ce que tu as dans ton panier?

BLAISE

C'est une commission, Monsieur Jules.

JULES

Montre-moi ce que c'est.

BLAISE

Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis presse.

JULES

Qu'est-ce qui te presse tant?

BLAISE

Maman m'attend pour dejeuner, Monsieur.

JULES

Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voila tout.

Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
craignait que Jules ne leur fit mal ou ne les fit echapper; il voulut
donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
chercha a le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
il allait le degager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
le plus faible, ramassa une poignee de sable et la lui jeta dans les
yeux. La douleur fit lacher prise a Blaise; Jules saisit le panier et
l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, pres d'une mare, pour
examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
voyant les poulets qui y etaient renfermes!"

"Ce voleur de Blaise, s'ecria-t-il, voila pourquoi il ne voulait
pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
poulets qu'il a voles dans notre basse-cour, et qu'il portait a son
voleur de pere pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
mes poulets, mauvais garcon! Tiens, viens chercher ton dejeuner."

En disant ces mots, le mechant Jules tira les poulets du panier les
uns apres les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres betes se
debattirent quelques instants, puis resterent immobiles, les ailes
etendues, flottant sur l'eau.

Jules fut enchante de son succes et retourna tranquillement a la
maison. Il entra chez son pere.

"Papa, dit-il, vous devriez defendre a Blaise de mettre les pieds dans
notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien caches
dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
poulailler.

M. DE TRENILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
poulets ni poulailler.

JULES

C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
arraches.

M. DE TRENILLY

Qu'en as-tu fait?"

Jules ne s'attendait pas a cette question; il devint rouge et
embarrasse, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noye les pauvres
betes.

"Pourquoi ne reponds-tu pas? dit M. de Trenilly en l'examinant avec
surprise. Est-ce que tu les a rendus a Blaise, par hasard?

--Oui, papa, balbutia Jules.

M. DE TRENILLY

Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'ou il tenait ces
poulets, et les apporter a la fermiere, s'ils sont a elle. Et Blaise
les a-t-il emportes?"

Jules commencait a craindre qu'on ne trouvat les poulets dans l'eau;
il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:

"Non papa, il..., il... les a jetes dans la mare.

M. DE TRENILLY

Mais la tete lui tourne, a ce mauvais garnement; ou est-il?

JULES

Je ne sais pas; je crois qu'il est alle a l'ecole."

Jules savait bien que Blaise n'allait plus a l'ecole, mais il croyait
empecher par la son pere de questionner lui-meme Blaise et Anfry.

Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveugle par le sable, ne pouvait
quitter la place ou il etait tombe; et a force pourtant de frotter
ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint a les tenir
entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'a ce que tout le sable
fut parti. Il pensa alors a se mettre a la recherche de Jules et de
son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Helene, qui allait
voir si son petit poulailler etait pret a recevoir ses chers poulets
Creve-Coeur.

Helene s'arreta stupefaite a la vue des yeux rouges et bouffis de
Blaise.

"Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
as-tu pleure?

--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jete
dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
m'a vu aveugle, il m'a arrache le panier dans lequel j'apportais vos
poulets, et comme il s'est sauve avec, je crains qu'il ne leur soit
arrive malheur.

--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'ecria Helene. Oh! Blaise,
mon cher Blaise, aide-moi a les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
pas tues ou laches dans le parc! Mes pauvres poulets!"

Helene et Blaise se mirent a courir de tous cotes; en cherchant dans
les massifs, Blaise trouva son panier vide.

"Mademoiselle Helene, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.

--C'est que Jules les a laches ou tues, dit Helene; pour le coup, papa
ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
petits Creve-Coeur."

A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
son pere.

"Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
jolis Creve-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
arrache et s'est sauve avec.

M. DE TRENILLY

Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
avait pris a la ferme. Mais si ce sont tes Creve-Coeur qu'apportait
Blaise, pourquoi les a-t-il laisse prendre a Jules? Il n'est guere
probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laisse
enlever son panier sans le defendre.

HELENE

Aussi a-t-il voulu empecher Jules de les prendre; mais Jules lui a
jete du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lache le panier.

M. DE TRENILLY

C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
Blaise avait jete les poulets dans la mare.

HELENE

C'est impossible, papa. Blaise a soigne mes poulets depuis qu'ils
sont eclos; il leur avait prepare un poulailler dans une des vieilles
niches a chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.

M. DE TRENILLY

Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.

HELENE

Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
que Jules a ete assez mechant pour les jeter a la mare?

La pauvre Helene, sans attendre la reponse de son pere, courut du cote
de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
mare, elle le vit tachant, avec une longue perche, d'attirer a lui
quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitot qu'il
apercut Helene, il lui cria:

"Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider a faire revivre les pauvres
poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retire trois;
je cherche a atteindre le quatrieme. Le voici, je crois... Non, il a
encore coule sous ma perche... Tenez, le voila! Je l'ai, pour cette
fois." Et, se baissant, il saisit le quatrieme Creve-Coeur, qu'il
avait rapproche du bord avec sa perche.

Helene pleurait pres de ses pauvres poulets, couches a terre sans
mouvement, le bec ouvert, les ailes etendues, les yeux entr'ouverts.
Blaise les porta sur l'herbe, les secha le mieux qu'il put, avec de
la mousse, avec son mouchoir et celui d'Helene; mais il eut beau les
frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets resterent
sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Helene et Blaise se
releverent.

"Que ferons-nous de ces pauvres petites betes? dit Blaise. Des poulets
si jeunes, ce n'est pas bon a manger; d'ailleurs, ca fait mal au coeur
de manger des betes qu'on a soignees.

--Il faut les enterrer, dit tristement Helene; ne les laissons pas
ici; les chats les devoreraient.

--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
a un medecin qu'on faisait revenir des noyes en les couvrant de cendre
tiede; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout pres:
plongeons-les dedans jusqu'a demain; en tout cas, cela ne leur fera
pas de mal, et peut-etre... qui sait,... la cendre tiede, en les
rechauffant, les ranimera-t-elle.

--Essayons, dit Helene; il sera toujours temps de les enterrer
demain."

Helene et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les porterent a la
buanderie, ou ils trouverent effectivement un tonneau de cendre; on
venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
Helene y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'a la
tete, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermerent ensuite
la buanderie et s'en allerent chacun chez eux, Helene fort triste de
la mort de ses jolis Creve-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
d'Helene, tous deux peines de la mechancete de Jules. Quand Helene
revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
peu d'inquietude, pour savoir ce qu'avait dit son pere.

"Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
encore fait une mechancete au pauvre Blaise.

--Moi, une mechancete? repondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
fait, Helene? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
sont passees.

HELENE

Je sais tres bien que tu as noye mes pauvres poulets, que tu les as
arraches a Blaise apres lui avoir jete du sable dans les yeux, et que
tu as conte des mensonges a papa.

JULES

Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
vole des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent a toi; j'ai voulu
les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetes dans
la mare.

--Menteur! s'ecria Helene avec indignation. C'est abominable de mentir
avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien reserver tes mensonges
pour papa, qui a la bonte de te croire; quant a moi, tu sais que je te
connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

JULES, _avec colere_

Mechante! vilaine! J'irai dire a papa que tu me dis cinquante sottises
pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
chasser avec son vilain pere.

HELENE

Tu en es bien capable; rien ne m'etonnera de ta part. C'est bien
triste pour moi d'avoir un si mechant frere."

Helene lui tourna le dos et se mit a table pour ecrire. Jules resta un
instant indecis s'il resterait chez Helene pour la contrarier, ou s'il
irait se plaindre a son pere; il finit par quitter la chambre, et il
se dirigea vers le cabinet de M. de Trenilly, qui etait alors occupe a
lire.

"Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
pretendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
qu'elle voudrait bien l'avoir pour frere, et qu'elle serait enchantee
si vous me chassiez pour me mettre au college.

--Helene est une sotte, repondit M. de Trenilly; elle est entichee
de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritee d'avoir
perdu ses poulets.

--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a vole ses poulets.
Pourquoi faut-il que ce soit moi qui recoive des injures, parce que
son Blaise a menti?

--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mele pas
de l'education de ta soeur; va te plaindre a ta mere, si tu veux, et
laisse-moi finir un travail tres serieux qui doit etre termine cette
semaine. Va, Jules, va, mon garcon."

Jules sortit a moitie content: il avait espere faire gronder sa soeur,
et il n'avait pas reussi. Il ne voulait pas aller se plaindre a sa
mere; elle n'etait pas toujours disposee a le croire et a l'approuver,
comme M. de Trenilly, qui etait aveugle par sa tendresse pour son
fils. Quant a Helene, il n'avait aucune crainte qu'elle le denoncat,
parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il resolut
donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
d'Helene.

Le lendemain, apres le dejeuner, Helene demanda a sa mere la
permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
l'aider. Mme de Trenilly y consentit, a la condition que Blaise ne
mettrait pas les pieds au chateau ni dans le jardin de Jules. Helene
le promit et ajouta en souriant que la defense serait probablement
tres bien recue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
il venait chercher les poulets pour leur preparer une fosse.

"Tu viens m'aider a enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
Blaise? Ne passons pas devant le chateau, pour que Jules ne te voie
pas et ne vienne pas nous rejoindre.

--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
fache de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frere, mais
je n'ai jamais rencontre de garcon aussi mechant pour moi que l'est M.
Jules... Mais nous voici arrives; allons prendre nos pauvres morts."

Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
repeta immediatement Helene, entree avec lui. Les poulets qu'on avait
cru morts etaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
cendre, et ouvrant le bec pour demander a manger.

"C'est la cendre! s'ecria Blaise. Le medecin avait raison.

--C'est evidemment la cendre, repeta Helene. Quel bonheur de revoir
mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idee tu as eue, mon bon
Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
enterres de suite. Va vite leur chercher a manger. Je vais pendant ce
temps les porter a leur poulailler, ou tu me trouveras.

--Irai-je a la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
lait?

--Non, non, ne va pas a la cuisine. Maman a defendu que tu entres au
chateau.

--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
premiere communion, en supportant ces affronts avec courage et
douceur... Je vais demander a maman ce qu'il nous faut pour les
poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue."

Helene resta pres de ses poulets; elle aussi etait triste, car elle
sentait combien etait injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
Blaise, et elle s'affligeait que ce fut son frere qui eut fait tout ce
mal.

"Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'eloigner. Le bon Dieu
fera sans doute connaitre son innocence; mais en attendant il souffre
et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
mauvais! L'annee prochaine il doit faire sa premiere communion;
comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnait pas ses torts?..."

Helene eut le temps de reflechir, car Blaise ne revint qu'au bout
d'une demi-heure.

"Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une patee faite par maman.
J'ai ete longtemps, car il a fallu la preparer, puis revenir pas trop
vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
poulets vont se regaler."

Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
affames se precipiterent dessus et picoterent jusqu'a ce qu'il n'en
restat miette.

Blaise conseilla a Helene de tenir ses poulets enfermes pendant
deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer a leur nouvelle
demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
forts. Jules s'en informait avec interet de temps en temps; Helene
lui en sut gre et crut que c'etait un commencement de repentir et
d'amelioration. Un jour que Mme de Trenilly preparait le diner, Jules
lui dit:

"Quand donc mangerons-nous les poulets d'Helene? Le cuisinier en
ferait volontiers une fricassee.

--Manger mes poulets! s'ecria Helene effrayee, j'espere bien, maman,
que vous n'y avez pas songe, et que c'est une invention de Jules.

--Je croyais, comme Jules, que tu les elevais pour les manger, Helene,
dit Mme de Trenilly.

--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensee de les manger. Je veux
garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
et moi qui les avons elevees, puis sauvees de la mort.

JULES

Que tu es bete! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a du etre
bien attrape quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son diner il
aurait encore a les soigner!"

Helene ouvrit la bouche pour repondre vertement, mais elle se contint,
et, jetant sur son frere un regard qui le fit rougir, elle se contenta
de dire:

"Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
opinion que j'en ai et l'amitie que j'ai pour lui. Je la lui doit en
compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
le calomnie en ma presence, sans prendre sa defense et sans dire les
choses comme je les sais."

Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
borna a dire, en levant les epaules:

"Que tu es sotte!" et quitta la chambre.

Mme de Trenilly avait fini de commander au cuisinier le dejeuner et le
diner; elle ne fit pas attention a la fin de la discussion d'Helene et
de Jules, et reprit sa lecture interrompue.

Il ne fut plus question des poulets. Helene les avait transportes chez
Mme Anfry, de peur que Jules n'eut la fantaisie de les attraper et de
les faire manger. A l'automne, les poulets etaient devenus des poules
qui se mirent a pondre; au printemps elles couverent leurs oeufs et
eurent a leur tour des poulets a conduire. Helene finit par en faire
cadeau a Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
a autre, faisait manger a Helene un des poulets de ses poules. Ils
etaient toujours tendres et gras, et chacun en appreciait la qualite.



X

LE RETOUR DE JULES


A l'approche de l'hiver, M. de Trenilly etait parti pour Paris avec
toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantes de se
retrouver seuls; l'hiver se passa plus agreablement pour Blaise, dont
chacun commencait a reconnaitre la piete, la bonte et l'honnetete.
Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'ecole; mais
il preferait travailler a la maison avec son pere et sa mere. Ils
causaient souvent de leurs anciens maitres, mais jamais ils ne
faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien a en
dire, et Blaise avait demande a ses parents de n'en pas parler plutot
que d'en dire du mal.

"Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
pourrais peut-etre pas m'empecher de leur en vouloir de leur
injustice, surtout a M. Jules, et je me sentirais de la colere, de la
haine peut-etre. Et comment pourrais-je faire ma premiere communion
et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur a ceux qui
m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonne a ses bourreaux; il
a meme prie pour eux. Je veux tacher de faire comme lui.

--C'est bien, ce que tu dis la, mon Blaisot, lui dit son pere en
l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mere... C'est qu'il ne
nous est pas facile de pardonner a ceux qui ont fait du mal a notre
enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un mechant, un...

--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
parlez que de Mlle Helene, qui a ete si bonne pour moi.

--Ah oui! celle-la est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
parler; pas de danger de dire une mechancete."

"Une lettre", dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une a
Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:

"Tenez le chateau pret pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
fils lundi prochain. Soignez particulierement la chambre de Jules, qui
est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.

"Comte de TRENILLY."

"Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guere de
temps pour tout preparer. Il faut nous y mettre tous des aujourd'hui.

--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
Mlle Helene; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?

--Et ou veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
fille n'est-elle pas pres de sa mere! Au surplus, nous le verrons bien
quand ils seront arrives."

Elle monta au chateau avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
termine le lundi dans la journee.

"Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
particulierement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotte, essuye,
comme les autres; je ne peux pas faire mieux.

--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
fleurs, qui le rendront plus gai."

En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
de fleurs sur les croisees, sur la commode. Blaise avait fait de son
mieux, et il avait reussi.

Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
n'attendirent pas longtemps l'arrivee du comte. Comme l'annee d'avant,
un courrier a cheval l'annonca; la grille fut ouverte et la voiture
roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trenilly dans le fond; pres
de lui etait Jules, pale et maigre. La comtesse et Helene n'y etaient
pas. Blaise avait deja su par des gens qui avaient precede M. de
Trenilly qu'Helene etait au couvent pour renouveler sa premiere
communion, et que sa mere ne la ramenerait que dans le courant de
juillet, deux mois plus tard. M. de Trenilly avait l'air encore plus
sombre et plus severe que l'annee precedente.

"Ils n'apportent pas avec eux la gaiete, dit Anfry a sa femme en
refermant la grille.

--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour desennuyer M.
Jules, repondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
refuser.

--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
oublie ce qu'ils en disaient?..."

Mme Anfry avait bien devine; des le lendemain, un domestique vint
demander Blaise au chateau.

"Blaise est sorti, repondit sechement Anfry.

LE DOMESTIQUE

Ou est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommande
de le ramener avec moi.

ANFRY

Il est au catechisme; il n'en reviendra que pour diner.

LE DOMESTIQUE

Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sur, et M. Jules va etre
plus maussade que d'habitude.

ANFRY

Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublie le mal qu'il en
disait l'annee derniere.

LE DOMESTIQUE

L'annee derniere n'est pas l'annee qui court; on a change d'idees
depuis, et M. Jules ne reve plus que Blaise. Mlle Helene a raconte
bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parle de la piete
de Blaise et de ses bons sentiments pour sa premiere communion, que
Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.

ANFRY

Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
que chacun restat chez soi.

LE DOMESTIQUE

Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire a M. le
comte que Blaise est sorti."

Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contraries de
cette lubie de Jules.

Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on etait venu le demander
au chateau, le pauvre garcon eut peur et supplia son pere de le
laisser aller aux champs tout de suite apres son diner.

"Mais ou iras-tu, mon pauvre Blaisot?

--J'irai travailler aux champs avec les garcons de ferme, papa; le
fermier m'a tout justement demande si je ne voulais pas venir en
journee chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garcon
maintenant; je puis bien travailler comme un autre.

--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
j'apercois enfilant l'avenue; bien sur, c'est encore pour toi."

Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
derriere pour ne pas etre vu du domestique. Il courut a toutes jambes
a la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches a mener
a l'herbe et a garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
cinq minutes apres que Blaise en etait parti.

"Eh, bien, ou est donc votre garcon? dit-il en regardant de tous
cotes. N'est-il pas encore revenu diner? M. le comte l'envoie
chercher.

--Blaise est venu diner, et il est reparti pour aller travailler a la
ferme, ou il est retenu pour l'ete, dit Anfry d'un air satisfait et
legerement moqueur.

LE DOMESTIQUE

Pourquoi l'avez-vous laisse partir, puisque je vous avais prevenu que
M. le comte le demandait?

ANFRY

Il est d'age a travailler, et il faut qu'il s'habitue a gagner sa vie.
Je n'ai pas de quoi le garder a faineanter comme les enfants de M. le
comte.

LE DOMESTIQUE

Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
en aurez les eclaboussures bien certainement.

ANFRY

A la volonte de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
merite pas."

Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
alla a son jardin; tout en bechant, il souriait en se disant:

"Blaisot a eu une bonne idee tout de meme! C'est qu'il n'est pas bete,
ce garcon!"

Mais M. de Trenilly ne se decourageait pas si facilement; il voyait
bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
que le travail a la ferme n'etait qu'un pretexte. Cette resistance
l'irritait sans le surprendre. D'apres ce que lui avait raconte Helene
pour la justification du pauvre Blaise, il avait concu de l'estime
pour lui, et il commencait a croire que Jules avait pu etre trompe par
les apparences et s'etre mepris sur les intentions de Blaise. Jules,
de son cote, qui ne pouvait s'empecher de reconnaitre la bonte et la
complaisance de Blaise, parlait souvent du desir qu'il avait de le
revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trenilly admirait
la generosite de son fils, qui oubliait les mefaits de Blaise, et il
se promettait de satisfaire son desir des qu'ils seraient de retour a
la campagne. La maladie que fit Jules a la suite d'une chute de cheval
dans une partie de cerises a Montmorency hata ce retour. Jules demanda
Blaise des son arrivee, et il fut tres contrarie de devoir attendre au
lendemain.

Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise etait au
catechisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'a midi. Mais quand il vit
une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
en serait de meme tous les jours, il se mit a pleurer amerement. Son
pere lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
et ne cessait de demander Blaise. M. de Trenilly, qui l'aimait avec
une faiblesse qu'il n'avait jamais montree que pour ce fils indigne de
sa tendresse, lui promit de faire en sorte de degager Blaise de son
travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
calma d'apres cette assurance, et resta tranquillement etendu dans son
fauteuil. M. de Trenilly se rendit precipitamment a la maison d'Anfry:
mais Anfry etait sorti pour faire des fagots dans le bois.

De plus en plus contrarie, mais contenant son humeur, M. de Trenilly
alla a la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il etait dans les
pres a garder les vaches.

"Allez le chercher, dit M. de Trenilly; remplacez-le par quelqu'un,
j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici."

Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermiere, non sans
quelque crainte; l'air sombre et mecontent du comte la terrifiait;
aussi ne tarda-t-elle pas a s'esquiver, sous un leger pretexte; elle
prevint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre a la place de
Blaise.

Les enfants de la ferme, dont le plus age avait huit ans et le plus
jeune quatre, se garderent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
crainte fit bientot place a la curiosite; l'aine, Robert, alla tout
doucement regarder a la fenetre pour voir comment etait la figure
peu aimable de M. le comte. Il recommanda a ses freres de l'attendre
dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes apres il revint et leur dit
a voix basse:

"Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air mechant tout a fait. Il a leve
les yeux, je me suis sauve bien vite.

--Je vais y aller voir a mon tour, dit Francois; il doit etre
effrayant.

--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
il te battrait."

Francois partit aussitot et revint comme son frere, mais bien plus
effraye.

"Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
vu; il s'est leve et a regarde a la fenetre comme s'il voulait sauter
au travers; je me suis sauve; j'ai eu bien peur.

--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
de voir ses yeux qui brillent!

--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
suite."

Alcine partit enchante, quoique son coeur battit de frayeur. Il marcha
sur la pointe des pieds en approchant de la fenetre et chercha a voir,
mais il etait trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
sur le rebord de la fenetre et y reussit apres beaucoup d'efforts. Le
bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
dirigea vers la fenetre au moment ou Alcine parvenait a y monter. Le
pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver a lui ce
terrible croquemitaine dont ses grands freres avaient eu peur. Le
comte, voyant l'enfant tout pret a degringoler, ouvrit precipitamment
la fenetre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
c'etait pour le devorer, et il se mit a crier plus fort en appelant
ses freres a son secours.

"Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
Francois, au secours!"

Le comte, etonne de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
au moment ou les freres, bravant le danger, accouraient, armes, l'un
d'une fourche, l'autre d'un rateau. Ils ouvrirent precipitamment la
porte et s'elancerent sur le comte, qui, ne s'attendant pas a cette
attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
fourche et le rateau qui cherchaient a l'embrocher et a l'assommer,
pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
Francois, voyant leur frere en surete, fondirent une derniere fois
sur le comte, toujours arme de sa chaise; la fourche et le rateau
resterent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant desarme,
entraina son frere qui se trouvait egalement sans armes, et tous deux
se precipiterent hors de la chambre avec autant d'agilite qu'ils y
etaient entres. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
avait cause cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
maison, visita les batiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
enfants etaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
rejoindre leur mere, qui revenait avec Blaise; ils lui raconterent
que le comte etait si mechant et si furieux qu'il avait voulu manger
Alcine.

"Il l'aurait mange, maman, si Robert et moi nous n'etions arrives avec
une fourche et un rateau...

--Une fourche, un rateau! contre M. le comte! s'ecria la mere
effrayee. Jesus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?

ROBERT

Il le tenait deja par terre, maman; il ouvrait une bouche enorme, et
il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!

FRANCOIS

Et des yeux qui semblaient bruler ce qu'ils regardaient!

ALCINE

Et des grandes mains enormes qui me serraient d'une force!...

LA FERMIERE

Jesus! misericorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-la?...
Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, apres
ce qui s'est passe.

ROBERT

Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.

LA FERMIERE

Mais c'est par rapport a vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
eu peur sans cela.

FRANCOIS

Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fit du mal.

LA FERMIERE

Helas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demande;
va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
nous retrouveras dans la grange."

Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
seul, mais il n'osa pas desobeir aux ordres du comte et de la fermiere
et il se dirigea vers la ferme sans trop hater le pas... Il arriva
jusqu'a la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y etait plus.

"Il est parti, il est parti! cria Blaise a la fermiere et aux enfants;
vous pouvez venir, il n'y a plus de danger."

A peine avait-il acheve ces paroles qu'il apercut a dix pas de lui le
comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
joyeux appel a la famille du fermier.

"Ah ca! dit-il en froncant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
des marmots que j'empeche de tomber du haut de la fenetre croit que je
vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un rateau
comme si j'etais une bete feroce. Et voila que toi, Blaise, tu
appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
Qu'est-ce que tout cela veut dire?

--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrasse, les enfants ont eu
peur de vous deranger, et..., et...

LE COMTE, _avec colere et ironie_

Et c'est pour ne pas me deranger qu'ils ont voulu m'assommer?

BLAISE

Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu defendre leur
petit frere.

LE COMTE

Defendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
imbecile criait sans savoir pourquoi.

BLAISE

Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...

LE COMTE

Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
contre un homme a coups de fourche, surtout quand cet homme est le
maitre de la maison. Mais ou est la mere? Amene-la-moi avec ses
enfants."

Blaise, enchante d'etre debarrasse d'une conversation aussi peu
agreable, courut a la recherche de la fermiere, qu'il trouva blottie
dans un coin de la grange, entouree des enfants, qui osaient a peine
respirer.

BLAISE

Madame Francois, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.

LA FERMIERE

Jesus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
puisqu'il l'ordonne."

Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mere en
s'accrochant a son tablier; elle entra dans la salle, trainant ses
enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouverent en face du
redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
les bras croises et tenant une canne a la main. La fermiere salua,
balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlat.

"Approchez, polissons! dit le comte d'une voix breve; comment
avez-vous ose me menacer de vos fourches?

ROBERT

J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
fonce sur vous pour le degager.

FRANCOIS

Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
mecontent.

LE COMTE, _a la fermiere_

Vous leur donnez de jolies idees sur mon compte; je vous fais
compliment de votre succes. Vous pouvez dire a votre mari qu'il n'a
pas besoin de se deranger pour venir signer la continuation de son
bail. Je vous renvoie a Noel. Et quant a ces mauvais garnements, je
leur apprendrai a me respecter."

Et degageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
"Chacun son tour; voici pour la fourche, voila pour le rateau!"

Les pauvres enfants se sauverent en criant; la mere les suivit en
murmurant et en se felicitant d'avoir a quitter sous peu un si mauvais
maitre.

M. de Trenilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
Blaise hesita un moment, mais il n'osa pas resister et suivit
silencieusement, la tete baissee.



XI

LE CERF-VOLANT


Apres quelques minutes de marche, M. de Trenilly se retourna, et,
voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empecher de sourire et
de lui demander s'il croyait aussi devoir etre devore.

Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.

"Ecoute, Blaise, dit M. de Trenilly, tu sais sans doute que mon pauvre
Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?"

Blaise ne repondit pas; le comte reprit:

"Je sais que tu as fait l'annee derniere quelques sottises, mais je
veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestes
depuis, d'apres ce que m'a dit Helene. Je desire que tu viennes tous
les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour etre son
compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus a la ferme.
Acceptes-tu?

--Monsieur le comte, repondit Blaise en balbutiant, je suis fache...
Je ne peux pas... Papa desire que je travaille, que je gagne...

--Oh! quant a ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
donnerai le double de ce que tu recois a la ferme.

--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
pourrais pas entrer au chateau avec l'opinion que vous avez de moi. Je
n'ai pas merite les reproches que vous m'adressiez l'annee derniere,
et je ne puis vous promettre de faire autrement cette annee. M. Jules
ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
possible que je reste pres de lui dans les sentiments que je lui
connais.

LE COMTE

Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
passe, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientot arrives;
viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir."

Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se resigna pour ce jour-la,
se proposant bien de demander a son pere de refuser toutes les
propositions du comte.

Ils entrerent chez Jules, qui attendait le retour de son pere avec une
vive impatience.

"Eh bien, papa, Blaise vient-il?

--Le voici, mon garcon; j'ai eu de la peine a le trouver. Tu vois,
Blaise, que Jules t'attendait.

--Bonjour, Blaise, s'ecria Jules; nous allons bien nous amuser.
Fais-moi un cerf-volant, que j'enleverai lorsque je pourrai sortir.

BLAISE

Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fache de vous savoir malade.

JULES

Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
couleurs.

BLAISE

Mais je ne sais a qui demander tout cela, Monsieur Jules.

JULES

Au cuisinier, au valet de chambre.

BLAISE

Jamais je n'oserai; ils ne m'ecouteront pas.

JULES

Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'a leur dire: "C'est M. Jules
qui m'envoie", et tu verras s'ils t'enverront promener."

Blaise alla a l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre eclaterent de rire.

"Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
cerfs-volants a Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
bien de l'honneur, en verite!--Servez donc Monsieur, camarades!
depechez-vous! Monsieur attend, Monsieur est presse!

--Tenez, Monsieur Blaise, voila du papier, dit un des domestiques en
lui tournant autour de la tete un papier sale et huileux.

--Monsieur Blaise, voila de la colle, dit un autre en lui versant sur
la tete une tasse d'eau sale.

--Monsieur Blaise voici des couleurs", dit un troisieme en lui
remplissant de cirage le visage et les mains.

Le pauvre Blaise parvint a s'arracher d'entre les mains de ces
domestiques mechants et grossiers. Il ne crut pas convenable
de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
debarbouiller et changer de vetements. Son pere et sa mere furent
effrayes de le voir revenir mouille, noirci; mais il les rassura
en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
mauvais traitements dont il leur rendit compte.

"Et quant a cela, papa, dit-il, j'en dois etre heureux, puisque
Notre-Seigneur s'est laisse bien autrement humilier pour me sauver.

ANFRY

Cela n'empeche pas, mon pauvre garcon, que tu ne retourneras plus dans
cette maison de malheur.

BLAISE

Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps a
faire sa commission.

ANFRY

Il t'arrivera encore des desagrements pres de M. Jules, mon garcon,
crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
pourquoi je t'empeche d'y retourner.

BLAISE

Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
renverrait peut-etre.

ANFRY

Les renvoyer! pour des mechancetes qu'ils t'ont faites a toi, pauvre
Blaise?

BLAISE

Pas a cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
Jules, qui se sera sans doute impatiente.

ANFRY

Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais etait pour M.
Jules?

BLAISE

Ils ne m'en ont pas laisse le temps; aux premieres paroles j'ai perdu
la tete, et je n'ai plus pense a m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
meme de ma faute la-dedans. C'eut ete un peu sot si j'avais reellement
demande a ces messieurs de me servir comme si j'etais leur maitre.

ANFRY

Tu es toujours pret a t'accuser, mon Blaisot, a excuser les autres.
C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.

BLAISE

Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tacherai de ne pas
rester trop longtemps."

Blaise, qui etait nettoye et rhabille, courut au chateau et rentra
chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
colere d'avoir attendu si longtemps.

JULES

D'ou viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commande?
Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
changeasses d'habits? C'etait bien la peine de me faire attendre mon
cerf-volant depuis une heure!

BLAISE

Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'etais sali dans
l'antichambre, et je ne pouvais me presenter plein de cirage devant
vous.

JULES

Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
un cerf-volant! Et ou sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
la ficelle?

BLAISE

Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.

--On n'a pas voulu te les donner! s'ecria Jules, rouge de colere. On
n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
ferai tous chasser.

BLAISE

Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
la mienne, parce que je n'ai pas pense a dire que c'etait pour vous.

JULES

Imbecile! Tu as ete demander pour toi? Comme si tu avais droit a
quelque chose ici? Retourne vite a l'antichambre et rapporte tout ce
qu'il faut.

BLAISE, _avec embarras_

Monsieur Jules, si cela vous etait egal, j'irais chercher un des
domestiques et vous lui expliqueriez vous-meme ce que vous voulez.

JULES

Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire a un garcon bete et entete
comme toi! Je suis fatigue de te repeter la meme chose."

Blaise ne repondit pas; l'excellent garcon n'avait pas voulu faire
gronder les domestiques, dont il avait tant a se plaindre depuis un
an, et, malgre sa repugnance, il retourna a l'antichambre repeter sa
demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'etait pour M. Jules.

"Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours a la
cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
precipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantot demander de quoi
faire un cerf-volant, est-ce que c'etait pour M. Jules?

BLAISE

Oui, Monsieur, c'etait pour M. Jules.

LE DOMESTIQUE

Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voila dans de beaux
draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffe, arrose et
peint son messager.

BLAISE

Je n'ai rien dit a M. Jules, Monsieur.

LE DOMESTIQUE

Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?

BLAISE

Non, Monsieur, pas du tout.

LE DOMESTIQUE

Comment as-tu explique ton absence et ton changement d'habits?

BLAISE

J'ai dit que je m'etais tache de cirage et que je ne rapportais pas de
quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublie de dire que c'etait
pour M. Jules.

LE DOMESTIQUE

Eh bien, tu es un brave garcon tout de meme; il faut avouer que tu
n'as pas de mechancete. J'ai eu une belle peur! La place est
bonne; non pas que les maitres soient bons; ils sont au contraire
detestables, mais ils payent bien et ne regardent a rien; on se fait
de beaux benefices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
puisque tu es si bon garcon, nous te regalerons quelquefois d'une
bouteille de vin, de liqueur, de cafe, de gateaux, d'une moitie de
volaille, de toutes sortes de choses."

Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
emportant les objets qu'on s'etait empresse d'apporter.

"Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
posant le tout sur une table.

JULES

Pourquoi restes-tu la a ne rien faire? Commence donc.

BLAISE

Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser a le faire
vous-meme.

JULES

Moi-meme? Tu crois que je vais m'abimer les mains a couper des batons
d'osier, me salir les doigts a coller des papiers, me fatiguer et
m'ennuyer a arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
t'ai fait venir; je m'amuserai a te regarder faire."

Blaise ne fut pas content du ton meprisant de Jules et il eut un
instant la pensee de le laisser la et de s'en aller.

"Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
c'est certain; je dois faire les volontes des maitres et souffrir les
humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est egoiste et dur; tant
mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience."

Tout en faisant ces reflexions, il deployait les feuilles de papier,
et preparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
grande heure a faire ses preparatifs, a coller les feuilles et a les
fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
qu'il n'y eut plus qu'a faire la queue et a peindre le cerf-volant,
Blaise dit a Jules:

"Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser a peindre des figures sur
le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
ne saurais pas peindre."

Jules ne repondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
s'etait endormi.

"Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
j'aurai fait de mon mieux."

Et Blaise se mit a l'ouvrage, cherchant a figurer des hommes et des
animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idee de peinture ni de
dessin, c'etait donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
l'air de moutons; ses vaches ressemblaient a des chats, ses oiseaux
pouvaient etre pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
maisons, ses montagnes pour des niches a chiens, etc. Mais Blaise,
dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
et attendait avec impatience le reveil de Jules pour les lui faire
admirer. Enfin Jules se reveilla, etendit les bras en baillant et
appela Blaise.

BLAISE

Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout a fait
beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
belles peintures.

JULES

Qu'est-ce que ces horreurs-la? Qui a peint ces affreuses figures?

--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
que c'etait bien et joli.

--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
cerf-volant."

Blaise le lui remit avec quelque inquietude. Quand Jules le tint entre
ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
queue en pieces. Le pauvre Blaise poussa un cri de desolation.

"Helas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
L'ouvrage de trois heures?

--Ne voila-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tache de faire
mieux.

--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout a fait
impossible.

--Paresseux! imbecile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
cerf-volant."

Blaise etait tombe sur une chaise; il continuait a sangloter, la tete
cachee dans ses mains; sa patience et sa resignation etaient vaincues
par la durete et l'egoisme de Jules; la tristesse de son coeur,
longtemps comprimee, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.

"Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le mechant Jules; va-t'en chez toi, et
reviens demain de bonne heure."

Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
et sortit precipitamment. Il courut jusqu'a un petit bois contre
lequel etait adosse sa maison; la il s'assit au pied d'un arbre et
pleura quelque temps encore.

"Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si mechant pour
moi? J'ai beau m'efforcer a lui faire plaisir, il tourne tout contre
moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonte,
de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonte soit faite
et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi etes-vous parti?
j'etais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
en sechant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
pour ressembler a Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fosse et je vais
reprendre ma gaiete. C'est que M. Jules a raison! Il est tres vrai que
je suis un imbecile. S'il a brise ce cerf-volant, ne voila-t-il pas
un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'etait pas
joli tout de meme, se dit-il en souriant; les peintures etaient toutes
droles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
clair maintenant; j'ai ete tout bonnement vexe de n'avoir pas ete
admire; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
demanderai pardon au bon Dieu."

Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
chantant a la maison.

"A la bonne heure, dit Anfry; voila notre Blaisot qui rentre gaiement.
Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garcon?

MADAME ANFRY

Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
pleure;... mais oui,... bien sur, tu as pleure!

BLAISE, _riant_

C'est vrai, maman, j'ai pleure; mais cette fois, c'est ma faute; je
suis un nigaud et un orgueilleux.

ANFRY

Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.

BLAISE

Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez."

Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'etait passe, supprimant
seulement les epithetes injurieuses de Jules.

Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
pendant son recit. Quand il eut fini, il l'attira a lui et l'embrassa
a plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
de ses joues.

"Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
comprends tout,... meme ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
generosites aux depens de leurs maitres, ils se rendent coupables de
vol; ne nous faisons jamais leurs complices.

BLAISE

Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas meme un morceau
de sucre ou de gateau.

ANFRY

Tu feras bien, Blaisot; sois honnete dans les petites choses, tu le
seras dans les grandes."



XII

L'ACCENT DE VERITE


Le lendemain, sans attendre qu'on vint le chercher, Blaise alla
au chateau et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
veille, le recurent avec amitie, en reconnaissance de sa discretion.
Pendant qu'on rassemblait les objets necessaires, le valet de chambre
qui la veille avait promis tant de choses a Blaise lui demanda s'il
avait dejeune.

"Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mange
avant de partir.

LE VALET DE CHAMBRE

Qu'as-tu mange?

BLAISE

Du pain et des radis, Monsieur.

LE VALET DE CHAMBRE

Pauvre dejeuner, mon garcon; je vais t'en donner un meilleur: une
bonne tasse de cafe au lait avec une tartine de pain et de beurre.

BLAISE

Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
pas.

LE VALET DE CHAMBRE

Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.

BLAISE

Non, Monsieur, en verite, je n'y gouterai seulement pas.

LE VALET DE CHAMBRE

Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?

BLAISE

Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.

--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en placant
devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin", ajouta-t-il
en mettant a cote un verre de frontignan.

Au moment ou il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
bien connu; c'etait celle du comte; en une seconde le valet de
chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
bouteille de frontignan et les biscuits.

Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
etonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
le frontignan et les biscuits devant lui.

"Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
Saint Blaise enrole dans les voleurs? Belle conduite, en verite! Tu ne
manques pas de front ni de hardiesse, mon garcon. Venir jusqu'ici pour
voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est tres
bien! tres bien!

--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
yeux. Je n'ai touche a rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
sorti ce vin et ces biscuits!

LE COMTE

Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?

BLAISE

Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
ma parole, ce n'est pas moi non plus.

LE COMTE

Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
armoires ouvertes, cette bouteille posee devant toi, et ce verre plein
place pour etre bu?

BLAISE

Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant a M. Jules, qui
m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
et je vous supplie de me croire.

--Ce garcon-la est incomprehensible, dit le comte a mi-voix; il vous
domine malgre vous: me voici dispose et oblige a le croire, malgre
ma raison et l'evidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
t'attend, ajouta-t-il a haute voix.

BLAISE

Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
rester dans votre maison et surtout pres de votre fils.

--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trenilly avec vivacite,
apres un instant d'hesitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
autrement, et que malgre moi je t'estime.

--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
bonheur. Que le bon Dieu vous recompense en votre fils de la bonne
parole que vous avez dite! Merci."

Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trenilly emu
et surpris de l'impression que ce garcon produisait sur lui et de
l'autorite qu'exercait sa parole.

"Comment, te voila, Blaise! s'ecria Jules en le voyant entrer. Je
croyais que tu ne viendrais pas."

BLAISE

Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas a reparer ma sottise
d'hier et a vous refaire un autre cerf-volant?

JULES

C'est que tu etais parti en pleurant; je croyais que tu serais fache
de ce que je t'avais dit.

BLAISE

Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai ete..., pas
fache,... mais... contrarie, peine, et que j'ai pleure encore
longtemps apres vous avoir quitte; j'ai pourtant fini par comprendre
que j'etais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici pret a
vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...

--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.

--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
faut convenir que c'etait bien laid ce que j'avais fait, et que vous
avez eu raison de le dechirer.

--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
touche malgre lui de l'humilite et de la bonte de Blaise; on aurait pu
l'arranger, le couvrir, le repeindre.

--Ah bien! ne pensons plus a ce qu'on aurait pu faire du defunt et
commencons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
cela ira plus vite.

--Je veux bien", dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.

Blaise commenca a ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
preparait le papier; il le fit d'assez bonne grace, et avant une heure
le cerf-volant fut termine; il ne restait plus a faire que la queue,
et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
Blaise les trouva admirables, malgre leur defaut de couleurs et de
formes. Jules, tres flatte de l'admiration de Blaise, devint de plus
en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'appreterent
a sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.

JULES

Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.

BLAISE

Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
trainait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser."

Jules avait pose le cerf-volant sur la cheminee, il le prit a deux
mains et fit quelques pas pour faire trainer la queue et la rouler
a son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'apercut pas
qu'elle etait accrochee a un des candelabres de la cheminee; il sentit
de la resistance, tira fort; la queue se rompit, et le candelabre
roula a terre avec fracas: bougies, bobeches et bronze, tout etait
brise.

"La, mon Dieu! s'ecria Blaise en courant au candelabre; tout est
casse! quel dommage! que c'est malheureux!

JULES

Qu'est-ce que ca fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
pleurer pour un mechant candelabre.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?

JULES

Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
qu'il grondera, et il aura bien raison.

--Moi! dit Blaise stupefait.

JULES

Certainement, toi. N'est-ce pas bete d'avoir fait une queue si longue
et si entortillee qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
faire le savant et montrer ton habilete, il n'y aurait pas eu de
queue, et le candelabre ne serait pas casse.

BLAISE

Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
Et si vous y aviez regarde, vous auriez tire plus doucement et vous
n'auriez rien casse.

--La! c'est ma faute maintenant! s'ecria Jules avec colere et tapant
du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
toi-meme tout a l'heure que tu etais sot et orgueilleux! c'est tres
vrai.

BLAISE

Hier j'ai ete sot et orgueilleux, c'est la verite, Monsieur Jules;
mais je ne crois pas l'avoir ete aujourd'hui.

JULES

Tu crois toujours etre parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
es desagreable et insupportable.

BLAISE

Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
Ce n'est pas moi qui le demande, bien sur; je n'y ai pas deja tant
d'agrement?

JULES

Qu'est-ce que tu veux dire par la? Que je suis mechant, que je te
rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
colere et qui m'ennuies avec tes airs betes.

BLAISE

Qu'a cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
revenir, puisque je ne vous suis point utile.

--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi", dit
Jules en mettant en pieces le cerf-volant et le jetant a la tete de
Blaise.

Puis, se laissant aller a sa colere, il se roula sur son canape en
criant et en injuriant Blaise. M. de Trenilly entra precipitamment
dans la chambre de Jules et fut effraye de le voir dans cet etat,
qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candelabre brise et les
debris du cerf-volant, que Blaise cherchait a rassembler, mais il ne
fut occupe que de Jules et lui demanda avec inquietude ce qu'il avait.

Jules fut quelques instants sans repondre; il balbutia enfin:

"C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.

--Encore! dit M. de Trenilly avec severite. Qu'est-il arrive? Parle,
Blaise."

Au moment ou Blaise ouvrait la bouche pour repondre, Jules s'empressa
de prendre la parole:

"C'est Blaise qui a voulu faire voir son habilete: il a fait une si
longue queue au cerf-volant qu'elle a accroche le candelabre, qui
s'est casse. Et voila a present qu'il se fache, qu'il ne veut pas
arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
reviendra plus jamais, parce que je suis un mechant, un insupportable.
Il m'a abime hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
tout, puis il se fache encore!

LE COMTE

Blaise, ce que tu fais est tres mal; si tu recommences, je te ferai
fouetter par mes gens.

BLAISE

Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
crois meriter aucune punition. Et quant a me faire fouetter par vos
gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
faire.

LE COMTE

C'est ce que nous verrons, petit drole.

JULES

Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
aujourd'hui je ne veux pas.

LE COMTE

Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
insolence, et j'aime a croire qu'il ne recommencera pas.

--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
mon coeur, et a vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
etes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez a savoir la
verite, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnes,
sincerement pardonnes."

Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fut
revenu de sa stupefaction.

Apres le depart de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
souvent Jules, dont l'attitude embarrassee et l'air craintif
indiquaient une mauvaise conscience.

"Jules, dit enfin le comte en s'asseyant pres de lui; Jules, je t'en
conjure, dis-moi la verite. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
est innocent et si tu l'as calomnie par un premier mouvement d'humeur
et de depit. Dis-moi la verite; quelque chose me dit que Blaise a
raison et que tu me trompes."

Jules avait ete fort embarrasse aux premieres paroles de son pere; car
lui-meme commencait a avoir parfois des remords de son injustice et
de sa cruaute envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
confiance du comte, de ne plus etre cru dans l'avenir, arreta l'aveu
pret a lui echapper, et il dit d'une voix basse et hesitante:

"En verite, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
portier, un paysan.

--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
donne une estime, une confiance qui augmentent a chaque demele que
j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose a nous pardonner a
toi et a moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
est-ce oui ou non?

--... Oui", repondit enfin Jules en baissant la tete et les yeux.

Quand Jules releva la tete, son pere etait parti. Inquiet, effraye, il
alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
domestique.

"Ou est papa? dit-il; est-il sorti?

--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
l'avenue du cote d'Anfry."

L'inquietude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il etait alle faire chez
Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.

"Ce vilain Blaise lui aura raconte tout ce qui s'est passe, se dit
Jules, et papa va etre furieux contre moi. Il est impossible que
Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai ete un peu mechant pour lui, et
il sera enchante de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
je ne sais pas pourquoi,... c'est-a-dire je sais bien pourquoi... Il
est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
air si honnete,... et veritablement il est bon,... le pauvre garcon!
Comme je l'ai traite hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
ete orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
Blaise!"

Pendant que Jules faisait ces reflexions, M. de Trenilly marchait a
pas precipites vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
rouges, l'air triste, qui etait en train de raconter a son pere la
cause de son nouveau chagrin. M. de Trenilly marcha droit vers Blaise,
a la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
eviter le contact du comte. Il fut tres surpris quand il vit le comte
lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix emue:

"Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
t'en remercie; tu es un brave et honnete garcon, je te l'ai dit ce
matin; je t'estime et je te crois. Reviens au chateau sans crainte,
quand tu voudras et partout ou tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
et bientot, j'espere. Bonsoir, Anfry; je vous felicite d'avoir un fils
pareil.

--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
faites."

Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garcon, tremblant
et emu, se permit de presser a son tour la main qui pressait la
sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
comte, emu lui-meme, se degagea apres une derniere etreinte, et sortit
sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
parti, Anfry s'ecria:

"Eh bien, il a du bon, tout de meme! C'est beau d'etre venu lui-meme
et tout de suite reconnaitre ses torts. C'est le bon Dieu qui
recompense ta patience et ton humilite, mon Blaisot.

--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est etonnant le plaisir que m'a
fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
qu'il me serrait a la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
si severe, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!"

Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur etait plein de
reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
se souvenait plus des severites du comte, des mechancetes et des
calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
recues, et qu'il attribuait a un aveu complet de Jules. Il se reveilla
donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse etait remplacee par un
sourire radieux: son pere et sa mere, heureux de cette transformation,
l'embrasserent avec tendresse; le pere lui demanda s'il irait au
chateau.

"Oui, papa, des que j'aurai dejeune; il me tarde de revoir M. le comte
et de remercier M. Jules de sa franchise."



XIII

LE REMORDS


Blaise se dirigea vers le chateau quand il crut Jules leve, habille
et pret a le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'etait
pourtant l'heure ou ils etaient tous occupes a faire les appartements.
En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
poussa la porte, entra et vit M. de Trenilly assis pres du lit de
Jules, qui paraissait en proie a une fievre violente, et qui parlait
avec une vivacite tenant du delire.

"Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
Chassez Helene; Blaise lui a tout raconte. Ne dites rien a papa... Je
vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
suis sur qu'il m'a pardonne,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti."

Et Jules retomba dans les bras de son pere desole; il ne dit plus
rien; il tournait la tete de tous cotes.

"J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
c'est lui qui me dechire le cerveau... Aie, aie! qu'est-ce qu'il veut?
il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
lui,... que je dise tout a papa, a tout le monde... Non, c'est
impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
honte!... Je ne peux pas."

Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait a
la porte, tremblant, effraye, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
s'en aller. M. de Trenilly attendait avec impatience le medecin qu'il
avait envoye chercher.

La veille, quand il etait rentre de chez Anfry, il n'avait rien dit a
Jules, dont l'inquietude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
severe et preoccupe de son pere.

"Blaise a-t-il parle a papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?"

Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son pere,
pour la premiere fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:

"Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, reflechis a ta
conduite et repens-toi."

"Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si severe?
Je vais etre tres malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
Helene et pour tout le monde, severe a faire trembler. Ce mechant
Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voila-t-il pas un grand
malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
n'est pas son pere! il aurait peut-etre chasse les Anfry, voila
tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
peur! Je m'ennuie tant, deja! Ce sera bien pis!"

Apres avoir passe une partie de la nuit dans cette cruelle inquietude,
Jules, a peine retabli de sa maladie, fut pris de la fievre et du
delire. Quand la bonne d'Helene vint le lendemain ouvrir ses volets
et lui apporter ce qui lui etait necessaire pour sa toilette, elle
le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
immediatement chercher le meilleur medecin de la ville voisine, et
s'etablit pres de son fils sans savoir quels soins, quels remedes lui
donner. Les paroles incoherentes de Jules lui decouvrirent la cause
de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
ne savait quel moyen employer pour la decharger du poids qui
l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
ne possedait son affection. Dans sa detresse, le malheureux comte se
retourna comme pour chercher du secours; il apercut Blaise, toujours
immobile, debout a la porte; les domestiques etaient tous sortis.

"Blaise, mon ami, dit a mi-voix M. de Trenilly, c'est Dieu qui
t'envoie. Viens m'aider a guerir le cerveau malade de mon pauvre
Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
pardonnes. Dieu te venge en m'eclairant."

Le comte tendit la main a Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
l'attirant, le serra contre son coeur.

"Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enleve pas
mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts a moi,
qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse reparer le mal
qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
prier."

Et le comte tomba a genoux pres du lit de Jules, dont les frequents
gemissements, les paroles entrecoupees lui brisaient le coeur.

Blaise, lui aussi, se mit a genoux, pres du comte; il pria et
pleura; sa priere fervente et genereuse obtint du bon Dieu un leger
adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
Jules dormait d'un sommeil assez calme.

Le comte le regarda avec esperance et bonheur; il releva Blaise,
toujours agenouille pres du lit de Jules, lui serra les mains dans les
siennes et lui dit a voix basse:

"Reste pres de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
s'eveille, viens me chercher."

Jules dormit pres d'une heure; le comte etait revenu s'etablir pres
de son lit, gardant Blaise pres de lui. Le medecin n'arrivait pas;
le comte ne savait que faire pour degager la tete si evidemment
embarrassee. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trenilly
etait restee a Paris pour le renouvellement de la premiere communion
d'Helene.

Jules s'eveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son pere et Blaise
sans les reconnaitre.

"Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
Blaise;... quand je lui aurai parle, ma tete brulera moins;... c'est
si lourd dans ma tete... Tout ce que je veux dire pese tantot dans ma
tete, tantot dans mon coeur.

--Monsieur Jules, je suis pres de vous, dit Blaise en s'approchant
timidement.

--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.

--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.

--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me deteste... Tu sais bien tout
ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'etait pas vrai... Tout, tout
etait faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
noyes... Tu sais bien les habits mouilles? c'est lui qui m'a donne les
siens; c'est lui qui m'a tire de l'eau; c'est lui qui a toujours ete
bon et moi toujours mechant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
ai tout brise; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai ete mechant, si mechant!...
Blaise a ete si bon que cela m'a remue le coeur,... mais pas assez,...
non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
pardonne?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonne!... Papa a ete
mechant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
ma tete!... Blaise! je veux Blaise!"

Le pauvre comte etait dans un etat deplorable. Chaque parole etait
pour lui une affreuse revelation de sa propre faiblesse, de sa propre
injustice et de la mechancete de son fils. La tete cachee dans les
mains, il sanglotait a faire pitie; ses larmes se faisaient jour a
travers ses doigts crispes, et venaient retomber sur la tete de Blaise
a genoux pres de lui.

"Mon Dieu, disait Blaise en lui-meme, consolez ce pauvre M. le comte;
mon Dieu, vous etes si bon! pardonnez a ce pauvre M. Jules, donnez-lui
le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le desole, mais le
repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
afin qu'il puisse decharger son coeur en avouant les fautes qui
l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
pardon a vous, bon et misericordieux Jesus, le pardon de son pauvre
pere qu'il a gravement trompe et offense. Pour moi, mon bon Dieu, vous
savez que je lui ai pardonne depuis bien longtemps, des que l'offense
etait commise. Mais vous, mon Dieu, notre pere a tous, pardonnez-lui,
il se repent."

Cette priere de ce pieux et noble coeur ne devait pas etre repoussee.
Dieu l'accueillit dans sa misericorde, et Jules devait etre sauve; sa
guerison devait etre complete, comme on le verra, mais elle se fit
attendre; le pere devait expier par ses angoisses les torts de sa
faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fut longue et cruelle.

Quand le medecin arriva, il declara, apres un examen prolonge et
intelligent, que Jules etait atteint d'une fievre cerebrale. Apres
avoir entendu quelques phrases qui decelaient une conscience troublee,
il recommanda que le malade ne fut soigne que par les deux personnes
qui preoccupaient constamment son imagination frappee, afin qu'au
premier retour de raison il ne vit que ces deux personnes, et qu'il ne
put pas craindre d'avoir ete entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
de frequentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraichissantes, de
l'air dans la chambre, diete absolue, une demi-obscurite et pas de
bruit.

La journee fut terrible; d'un accablement semblable a la mort, Jules
passait a une agitation et a un flot de paroles accusatrices; il
apprit ainsi a son malheureux pere toute la noirceur de son ame. Le
repentir que Jules temoignait de plus en plus adoucissait un peu le
coup terrible porte a son amour et a son amour-propre de pere. Plus il
decouvrait l'iniquite de Jules, plus il aimait et admirait la charite,
la bonte si chretienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
pardon pour Jules et pour lui-meme. Blaise baisait les mains du comte,
l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
la priere du coeur, la vraie priere du chretien. Quand il ne pouvait
calmer le desespoir du comte, il se mettait a genoux pres de lui et
disait tout haut les prieres les plus touchantes, qui finissaient
toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'esperance.

L'etat de Jules etait le meme depuis six jours: tantot de
l'amelioration, tantot une reprise de delire et de fievre. Le septieme
jour, apres un sommeil de trois heures, dont avaient profite le comte
et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'eveilla et
appela Blaise comme de coutume.

"Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
prenant sa main.

JULES

Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai ete mechant pour toi! Comment
peux-tu me pardonner?

BLAISE

Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
vous ai pardonne depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
pardonne a tous ceux qui l'ont offense? Ne devons-nous pas tous faire
de meme? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
parlerons de cela plus tard.

JULES

Je suis si faible; j'ai ete bien malade, il me semble?

BLAISE

Oui, mais vous etes mieux. Buvez un peu et dormez encore."

Jules but de l'orangeade.

"C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester pres de
moi! J'ai ete si mechant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
me brulait la tete et le coeur!

--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal."

Le comte, heureux de ce retour de Jules a la raison, ne pouvant
maitriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tete et dit a
Blaise:

"Blaise, ne dis pas a papa que je t'ai parle; ne le laisse pas venir;
si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.

BLAISE

Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
devez pas en avoir peur.

JULES

Mais la honte, Blaise, la honte?

BLAISE

Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
ainsi tachez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard."

Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'ame de Jules la premiere
pensee de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.

Jules recut les paroles de Blaise avec quelque surprise melee de
satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout reparer; mais,
trop faible pour reflechir serieusement, il se laissa aller au sommeil
et dormit encore deux bonnes heures.

M. de Trenilly osait a peine remuer, tant il avait peur de troubler le
repos de Jules; il desirait dire quelques mots a Blaise, et il n'osait
parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
arriva jusqu'a lui sur la pointe des pieds; quand il fut a la portee
du comte, celui-ci l'attira doucement a lui, le serra vivement dans
ses bras et lui dit bas a l'oreille:

"Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
c'est toi qui as change mon coeur, que tu es son frere, mon second
enfant.

--Je lui dirai combien vous etes bon, Monsieur le comte, repondit
Blaise tout bas.

LE COMTE

Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
plus peur de moi. Ah! cette pensee me tue.

BLAISE

J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
ayez confiance, vous en serez recompense."

Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tete dans ses mains, il
reflechit a la piete de Blaise et aux vertus veritablement admirables
de cet enfant.

"Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
pauvre enfant de portier a les sentiments eleves d'un prince, la
science d'un savant, la generosite, la charite d'un saint. Quand il
me parle, il m'emeut; quand il me console, ses paroles penetrent mon
coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquietudes ni
mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
autorite sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
catechisme, parce qu'il va faire sa premiere communion, parce qu'il
est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
qu'est-il aupres de cet enfant? Un malheureux pecheur, un miserable
comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu pres de lui, et je
m'ameliorerai avec lui, et notre maitre a tous deux sera ce pauvre
enfant calomnie, outrage, maltraite par nous... J'aime cet enfant;
je l'aime a l'egal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
modele et mon guide."

Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'etait
rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se placa pres du lit de
Jules, et contempla avec une penible emotion son visage contracte et
agite.

"Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
pardonnez-moi de l'avoir si mal eleve. Que je sois seul puni, et que
mon fils soit epargne!"

Le comte resta longtemps pres de Jules, suivant avec anxiete ses
moindres mouvements, pret a se cacher a son premier reveil. Jules
dormit longtemps encore; evidemment il etait mieux. Il s'eveilla
enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
de dessus son fauteuil. Le comte s'etait retire et cache derriere le
rideau du lit.

"Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai reve sans doute,
ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous cotes... Je croyais
qu'il etait la... J'ai eu peur, bien peur.

BLAISE

Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder apres vous avoir vu
si malade?

JULES

Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
la verite! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.

BLAISE

Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous etiez si mal,
que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
vous avez fait; vous avez tout raconte; votre papa pleurait, vous
embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.

--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.

BLAISE

Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
nous deux qui approchions de vous.

JULES

Et papa sait tout! Comme il doit me mepriser!

--Jules, mon enfant cheri, s'ecria le comte, incapable de resister
plus longtemps au desir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
moi, qui ne t'ai jamais parle du bon Dieu et qui t'ai donne un si
triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton pere qui a
besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!"

Jules, etonne, attendri, ne pouvait parler, mais il repondait a
l'etreinte passionnee de son pere en le couvrant de larmes. Le comte
eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs etaient un baume
pour l'ame malade de Jules; ces larmes le soulageaient.

"Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son pere, qui
cherchait a s'eloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
de n'avoir plus rien a vous cacher, de savoir que vous connaissez la
verite, toute la verite! Pauvre Blaise!

--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais a l'avenir nous l'aimerons tant,
nous tacherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est a lui que je dois
le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
donne des sentiments de repentir; il t'a touche par sa patience, sa
charite, sa generosite, son admirable humilite.

--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
souriant.

--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchante de ce sourire, le
premier qu'il eut vu sur les levres de Jules depuis plusieurs
semaines. Et a present que tu es tranquille sur mes sentiments a ton
egard, tache de te reposer, tu es faible, bien faible encore.

--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
mieux.

--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
une petite tasse de bouillon de poule."

Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules a la porte; il courut
annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.

Pendant son absence, Jules prit la main de son pere, la baisa a
plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hesitation:

"Papa,... papa, Blaise est mon frere.

--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
devancer ma pensee."

Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidite. A
partir de ce moment la convalescence s'etablit et marcha rapidement.
M. de Trenilly continua a veiller pres de Jules, mais il ne voulut pas
souffrir que Blaise continuat de nuit le role de garde-malade. Il le
renvoya coucher ce meme soir chez son pere. Blaise avait reellement
besoin de repos; il avait a peine sommeille pendant les sept jours
du danger de Jules; la nuit comme le jour, il etait avec le comte,
toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
toujours refuse; il se bornait a y courir matin et soir pour
donner des nouvelles de Jules. pour se debarbouiller et changer de
vetements.--Blaise raconta a ses parents tout ce qui s'etait passe ce
jour-la; il s'etendit avec bonheur dans son lit, apres avoir remercie
le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas a s'endormir et ne se
reveilla que le lendemain au grand jour.



XIV

LES DOMESTIQUES


Les parents de Blaise avaient deja acheve de dejeuner quand il entra
dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son pere le
rassura en lui disant que ce sommeil avait ete necessaire pour le
reposer de tant de jours et de nuits passes dans l'inquietude et les
veilles. Blaise se depecha de dejeuner et courut au chateau pour
reprendre son poste pres de Jules. La nuit avait ete excellente, et le
sommeil de Jules n'avait ete interrompu que deux fois, par le besoin
de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le medecin, qui
sortait d'aupres de lui, avait permis des soupes, et Jules etait en
train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trenilly alla a lui
et l'embrassa avec tendresse, a la grande surprise du domestique qui
avait apporte la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
augmenta l'etonnement du domestique.

"Eh bien, mes amis, dit-il a ses camarades en rentrant a l'office,
voila du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
et qui lui sourit!

--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
Du nouveau, comme tu dis, Adrien.

--Vont-ils etre fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
devenir insolent!

--C'est qu'il faudra le saluer bien bas a son passage!

--Et le servir comme un maitre! comme M. Jules!

--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas la-dessus,
moi, du meme avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
maniere pour cela. Il est bon et honnete, cet enfant.

--Honnete et bon! laisse donc! Tu as deja oublie toutes ses histoires
de l'annee derniere.

--Ma foi, mes amis, pour vous dire la verite, eh bien, entre nous, je
n'ai jamais beaucoup cru a ces histoires. Nous connaissons bien M.
Jules et de quoi il est capable.

--Il est certain qu'il est mauvais et mechant, que c'en est repugnant.

--Et M. le comte! Il n'est pas deja si bon non plus. Est-il
orgueilleux!

--Et severe! et dur! et desagreable! et exigeant!

--Et voila ce qui m'etonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
aurait-il embrasse le petit du concierge?

--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
c'est qu'il l'a fait. Attention a nous et soyons polis et meme
aimables pour ce nouveau favori.

--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, a ce gamin.

--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouille de cirage le jour du
cerf-volant.

--Tiens, et toi, tu lui as verse de l'eau sale plein la tete.

--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
prudents a l'avenir. De la politesse, des egards.

--D'abord, moi je lui donnerai du cafe tant qu'il en voudra.

--Et moi des liqueurs!

--Et moi des sucreries!

--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai a emporter chaque jour
_les restes_ du diner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.

--Ha! ha! ha! Oui, ils sont droles vos restes. L'autre jour un gigot
entier a la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gateau pas seulement
entame a la bouchere. Ce matin, une livre de beurre a la voisine.

--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
bien porte, l'autre jour, un panier de vin au village!

--Tiens, je crois bien, c'etait pour faire honneur au repas que
donnait l'epicier."

La sonnette qui se fit entendre mit fin a cette conversation intime;
un des domestiques se precipita pour repondre a l'appel.

"Monsieur le comte a sonne? dit-il en ouvrant avec precaution la porte
de Jules.

--Oui, apportez-moi a dejeuner pour deux! Blaise dejeune avec moi.

--Oui, Monsieur le comte; tout de suite."

Cinq minutes apres, le domestique apportait une petite table avec
deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
fruits.

LE COMTE

Allons, Blaise, mettons-nous a table, c'est la premiere fois que je
mangerai avec appetit depuis la maladie de mon pauvre Jules.

BLAISE

Monsieur le comte est bien bon: je viens de dejeuner, je n'ai pas
faim.

LE COMTE

Qu'as-tu mange a ton dejeuner?

BLAISE

Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.

LE COMTE

Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un dejeuner cela, apres toutes
les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passees?

--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien repose cette nuit; il n'y
parait plus.

--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
besoin de vous, je sonnerai.

--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
accepte et recu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
la main sur la tete et sur la joue de Blaise.

--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
meme plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
air pensif, je sais que votre coeur deborde de reconnaissance pour les
soins que j'ai donnes a M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
me le temoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
Habillez-moi de neuf pour la premiere communion, dans un mois. Cela me
fera un grand plaisir et a papa aussi, car c'est cher pour des gens
comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacite. Quant
a la volaille, vraiment je n'ai pas faim.

--Bon et brave garcon, dit M. de Trenilly attendri; oui, tu as bien
devine avec ton excellent coeur le besoin que j'eprouve de t'exprimer
ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil a
celui de Jules.

BLAISE

Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vetir comme le
maitre; je serais moi-meme mal a l'aise. Non, laissez-moi faire;
laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?

LE COMTE

Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.

BLAISE

Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
vous fachez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
tu es trop ambitieux.

LE COMTE

Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
mon enfant, dis.

BLAISE

Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
vous embrasser non pas du bout des levres, mais la... comme je
l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...

--Viens, mon cher enfant, viens", dit le comte en ouvrant les bras
pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
comte a plusieurs reprises.

Jules avait regarde et ecoute avec attendrissement, il voulut a son
tour embrasser Blaise comme un frere, un ami.

"Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?

--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
camarade d'etudes et de jeux.

--C'est impossible, cela, dit Blaise avec resolution, impossible. J'ai
un pere moi aussi, et une mere; je suis leur seul enfant; je dois
rester pres d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
seraient loin de moi. Je serais separe d'eux non seulement de fait,
mais d'habitudes, d'education, de vetements et de manieres. Je ne
serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
je vous respecte, je voudrais passer ma vie a vous servir et a vous
temoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
suivre a Paris, jamais!"

Le comte considerait avec emotion la belle figure de Blaise animee par
les sentiments qu'il exprimait avec energie et noblesse.

"Cet enfant est au-dessus de son age, pensa-t-il; mais il a raison,
toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
humilie.

"Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
a l'heure pour tes habits."

Le comte avait fini son dejeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mange.

"Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant a l'office: une nouvelle
merveille! M. Blaise a refuse l'invitation de M. le comte, il n'a pas
dejeune; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas ete
touches.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garcon de concierge, ce mangeur de
pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gateaux! On ne
pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
m'a refuse il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sur. Et a
propos de ce vin, comment s'en est-il tire avec M. le comte? nous ne
l'avons jamais su.

--Mais c'est a partir de ce jour qu'il a ete si bien avec M. le
comte, qu'on lui a permis d'aider a soigner M. Jules, et qu'il s'est
introduit dans le chateau pour n'en plus sortir.

--Ah oui! un garcon comme cela, quand il s'est implante pres d'un
homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ca
n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
l'invite a dejeuner!

--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laisse embrasser!
on aurait dit qu'il voulait rendre a M. le comte son gros baiser! Pour
un rien, il lui aurait saute au cou.

--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gre, que
M. Jules en a fait autant, qu'il va etre le maitre a la maison et que
nous n'avons qu'a bien nous tenir et a tacher de nous en faire un ami.
Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
toucher.

--Bah! bah! ca ne va pas durer longtemps; tout ca n'est pas franc du
collier; l'annee derniere il fait cinquante infamies, et cette annee
le voila un sage! un saint! Nous allons voir d'ici a peu quelque tour
de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
nous decouvrons pas trop."

Comme ils allaient se separer pour retourner a leur ouvrage, Blaise
parut a la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allat au village
chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.

"Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
apporterai un cent.

--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.

--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.

--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
les payer.

--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! repondit le
domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.

--Mais non, ce ne serait pas honnete; M. Jules me gronderait, et il
aurait raison.

--M. Jules ne le saura pas, nigaud.

--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.

--Est-il innocent, celui-la? On ne les portera pas sur le compte de
M. Jules; si le cent a coute trois francs, on mettra: demi-cent de
billes, trois francs. Voila comme les tiennes seront payees par les
siennes.

--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
vol. Je ne preterai jamais les mains a une friponnerie, quelque petite
qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
je serais malheureux et meprisable.

--Voyez-vous ce bel exces de vertu qui prend a monsieur Blaise! Tu as
oublie tes friponneries de l'annee derniere.

--Je n'ai pas commis de friponneries, repondit Blaise avec calme et
dignite. Le bon Dieu m'a toujours protege contre le mal.

--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies a la fin. Ce que je
te disais etait pour rire; tu l'as pris au serieux comme un nigaud.

--Tant mieux pour vous, Monsieur", dit Blaise en se retirant.

"Il n'y a rien a faire de ce garcon-la, dirent les domestiques au bout
de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
demande. Nous nous compromettrions."



XV

L'AVEU PUBLIC


La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
gaiete qui l'avait abandonne depuis longtemps; souvent il causait avec
son pere de sa vie passee, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
trouvait pas avoir suffisamment repare ses torts envers Blaise; il
semblait mediter un projet qu'il ne voulait decouvrir a personne.

"Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Helene pour
achever ma reparation a Blaise: ce sera une bonne maniere de me
preparer a la premiere communion que nous devons faire ensemble.

LE COMTE

Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
pauvre Jules? Blaise semble etre parfaitement heureux.

JULES

Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
parle, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
hommes et envers lui-meme; il m'a explique sur les motifs de sa
conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le cure,
qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
vous aussi, cher papa, vous etes tout change. Depuis que vous couchez
dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le cure; c'est tout cela
qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
pensees que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.

LE COMTE

Non, mon ami. C'est tres naturel. Comme je te l'ai dit le jour ou je
me suis montre pour la premiere fois pres de ton lit de mourant, c'est
moi qui etais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'eclairer; ta maladie,
en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
envers ta pauvre ame, que je perdais par ma faiblesse et par mon
irreligion. Dieu m'a touche par l'intermediaire de Blaise, et tu as
fait comme ton pere, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
changement.

Le pere et le fils s'embrasserent avec tendresse; Blaise arriva peu de
temps apres; il continuait a passer tout son apres-midi avec Jules et
le comte.

Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commencait a faire
d'assez longues promenades dans la campagne; on s'etonnait au village
de voir que Blaise l'accompagnait toujours et etait traite amicalement
par le comte.

Mme de Trenilly etait attendu tres prochainement avec Helene; ni l'une
ni l'autre n'avaient su ni la gravite de la maladie de Jules, ni le
retour de Blaise dans le chateau, ni le changement du comte et de
Jules. Helene avait renouvele sa premiere communion avec une grande
piete et avait ardemment prie pour la conversion de son pere et de
Jules. On s'appretait au chateau a les recevoir avec une affection
inaccoutumee. Le jour de l'arrivee etant fixe, Jules demanda a son
pere de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivee
de la comtesse et d'Helene; son pere lui avait vainement demande
quelle etait son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
compris Anfry, sa femme et Blaise.

"Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la reception de maman et
d'Helene; vous serez tous contents, j'en suis sur."

Le jour arriva, Jules avait prie Blaise de ne venir qu'a la
convocation generale.

"Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te negliger et de
ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
seulement les premieres heures de l'arrivee de maman et d'Helene.
Apres tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.

BLAISE

Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
n'est plus comme avant. Je repondrais de vous comme de moi-meme.

JULES

Helene sera etonnee et contente de notre amitie.

BLAISE

Elle est bonne, Mlle Helene! Que de fois elle m'a console quand elle
me voyait pleurer!

JULES

Pauvre Blaise, tu pleurais donc?

BLAISE

Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.

--Pauvre Blaise! repeta Jules. C'est moi seul qui etais cause de tout
le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus decide que
jamais.

BLAISE

Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me parait
drole de penser que j'avais si peur de lui. A present, si je ne
craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre a l'etouffer.

JULES

Mon bon Blaise, comme je t'aime!

BLAISE

Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
comme mon frere en Dieu.

JULES

En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
fait notre premiere communion ensemble, rien ne pourra plus nous
separer.

BLAISE

Quand meme nous serions separes sur la terre, Monsieur Jules, nous
serons reunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel."

Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrerent ainsi au
chateau; la Jules dit adieu a son ami, qui attendit avec impatience la
convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.

L'heure approchait; M. de Trenilly et Jules attendaient, en se
promenant devant le chateau, l'arrivee de Mme de Trenilly et d'Helene.
La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arreta devant le perron.
Helene sauta a terre avec la legerete de son age, pendant que sa mere
descendait plus posement. M. de Trenilly recut sa fille dans ses bras
et l'embrassa avec une effusion qui surprit agreablement Helene, peu
habituee aux temoignages d'affection de son pere; elle le regarda
avec etonnement; M. de Trenilly s'en apercut et l'embrassa encore en
souriant.

"Je suis heureux de te revoir, mon enfant, apres la sainte ceremonie a
laquelle je n'ai pu malheureusement assister."

La surprise d'Helene redoubla, mais elle s'efforca de n'en rien
temoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait deja dit
bonjour a sa mere. Ce fut bien un autre etonnement quand elle vit
Jules se jeter a son cou et l'embrasser a plusieurs reprises en disant
des paroles affectueuses.

"Ma bonne Helene! ma chere soeur! ton retour manquait a ma joie. Je
suis si content de te revoir! Je t'aime bien, a present que je sais
mieux t'apprecier.

HELENE

Comme tu es change, mon pauvre Jules! Tu as donc ete plus malade que
nous ne le pensions?

JULES

Oui, j'ai ete bien malade, Helene! bien malade du corps et de
l'ame. Mais je suis gueri maintenant, grace a Dieu... et a Blaise",
ajouta-t-il en lui-meme.

Helene dit bonjour aux domestiques rassembles; ses yeux semblaient
chercher quelqu'un; elle se hasarda a demander timidement:

"Ou est Blaise? J'ai beau regarder de tous cotes, je ne le vois pas
parmi les gens de la maison.

--Tu le verras ce soir; il doit venir apres diner.

--Ah! il vient donc au chateau, maintenant?

--Oui, quelquefois", dit Jules en souriant.

Ce sourire attira l'attention d'Helene; ce n'etait pas le sourire
moqueur et mechant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
n'avait jamais vu a son frere. Elle remarqua alors combien Jules etait
embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
physionomie.

"Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
tout autre.

--La maladie change, repondit Jules avec gravite.

--Et puis,... et puis... tu vas bientot faire ta premiere communion,
dit Helene avec hesitation.

JULES

Oui, Helene, et tu m'aideras a la faire dignement; je compte pour cela
sur toi, ma chere soeur, et aussi sur un ami que je te presenterai ce
soir.

HELENE

Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?

JULES

Non, rien n'est change dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
s'est fait le changement.

HELENE

Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
maintenant!"

Pendant que le frere et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
d'Helene, M. de Trenilly avait emmene sa femme et lui racontait la
terrible maladie de Jules, les penibles revelations qui en avaient ete
la consequence, le changement qui s'etait opere dans l'ame de Jules
et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
Blaise, la bonte, la piete admirable de cet enfant, et l'impression
que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.

Mme de Trenilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
sembla mecontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
et se montra incredule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.

"Le chagrin et l'inquietude, dit-elle, ont dispose votre coeur a
l'attendrissement et a la credulite; le petit bonhomme, qui n'est
pas bete, en a profite pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
maison. J'espere que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
reprendra sa place.

LE COMTE

Vous m'affligez beaucoup, ma chere, par cette froideur et cette
injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et meme d'user de son
ascendant sur moi et sur Jules, a refuse les offres avantageuses que
nous lui avons faites, et se tient dans une reserve dont peu d'hommes
faits eussent ete capables.

LA COMTESSE

Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaitre les
offres que vous lui avez faites, je presume qu'elles etaient de nature
a ne pas etre agreees par moi.

LE COMTE

Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
me peinez profondement, combien vous blessez tous mes sentiments
paternels!

LA COMTESSE

Vos sentiments paternels vous ont toujours porte a gater vos enfants,
surtout Jules, que vous avez rendu odieux.

LE COMTE

En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu mechant et odieux;
Blaise l'a rendu bon et aimable.

LA COMTESSE

En verite! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
me debitez donc pas de semblables sornettes.

--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai merite!" dit le comte avec un
geste de desolation en quittant la chambre.

La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
servit le diner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
etait habituel.

Le diner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
et inquieta les enfants. Le repas fini, Jules demanda a son pere
l'execution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit apres lui
avoir dit a l'oreille:

"Sois prudent, mon Jules; menage ta mere."

Peu de minutes apres, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
maison entrerent a la suite du comte, qui avait Blaise a ses cotes. La
comtesse et Helene n'etaient pas revenues de leur etonnement, lorsque
Jules, pale et emu, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'emotion:

"Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
pour reparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...

--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grace! interrompit Blaise d'un
air suppliant.

--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
devant Helene, devant tous, combien je les ai mechamment, indignement
trompes sur ton compte; j'ai tourne contre toi toutes tes bonnes
actions; je t'ai toujours calomnie, injurie! Tu m'as toujours
noblement et genereusement pardonne. Au lieu de te justifier en
m'accusant, tu t'es laisse perdre de reputation dans la maison et dans
le pays. Helene est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
pris parti pour toi, c'est-a-dire pour la verite, pour la bonte, pour
la reunion de toutes les vertus. Je desire que dans tout le pays on
sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise a tous que je suis
aussi vil, aussi meprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensees par mes
exigences, mes insolences, mes mechancetes, je demande pardon a genoux
de toute ma vie passee. Je veux qu'on sache que c'est a Blaise que je
dois ma conversion; sa vertu m'a touche, ses conseils ont excite mon
repentir, son exemple m'a donne l'horreur de moi-meme."

Jules s'etait effectivement mis a genoux en prononcant ces dernieres
phrases: Blaise se precipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
dans ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises: tous les domestiques
pleuraient, et le comte, qui s'etait contenu jusque-la, ne put
comprimer plus longtemps son emotion; il s'approcha de Jules et de
Blaise, les prit tous deux dans ses bras:

"Mon noble Jules! disait-il a travers ses sanglots, quel courage! Le
bon Dieu te recompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est a toi que je
dois cette douce joie!"

Les domestiques demanderent la permission de serrer la main de leur
jeune maitre. Jules courut a eux et leur prit les mains a tous avec
effusion. Il etait heureux, il se sentait le coeur leger.

Sa mere n'avait encore rien dit. Aux premieres paroles de Jules,
elle s'etait sentie courroucee contre ce qu'elle trouvait etre une
humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
de son fils, l'accent sincere de ses paroles la toucherent, mais sans
la disposer a approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
mecontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
retenant Helene, qui avait voulu se precipiter dans les bras de son
frere et qui pleurait a chaudes larmes.

Les domestiques sortirent en jetant a Jules des regards d'affectueuse
admiration, ils ne parlerent pas d'autre chose toute la soiree;
plusieurs d'entre eux furent assez profondement touches pour changer
completement de vie et pour devenir d'honnetes et fideles serviteurs.

Quand le comte et Jules resterent en famille avec Blaise, que Jules
avait retenu, Helene s'elanca vers son frere, qu'elle embrassa avec
effusion, puis se tournant vers le comte:

"Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a ete la cause
premiere de tout ce bien?

--Certainement, ma fille, ma chere Helene; embrasse-le; il doit etre
pour toi un second frere."

Blaise se laissa timidement embrasser par Helene, dont il baisa la
main avec tendresse.

La comtesse s'etait levee avec colere, et, s'approchant d'Helene, elle
la retira violemment en disant:

"Vous oubliez, Helene, que c'est un fils de portier que vous vous
permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scene
ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Helene, suivez-moi, et
laissez votre pere et votre frere faire leur ami et leur confident de
ce garcon sans education."

Le comte regardait sa femme avec douleur et pitie.

"Julie, lui dit-il, malheur a l'ingrat et a l'orgueilleux!

--Malheur aux intrigants et aux sots!" repondit-elle en quittant la
chambre et entrainant Helene.

Le comte retomba sur un fauteuil, le visage cache dans ses mains. La
durete orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
reproche de la secheresse et du manque de coeur; mais, sec et egoiste
lui-meme, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour ou tout etait
change en lui.

Il prevoyait les luttes de tous les jours, les scenes; les reproches
qui devaient a l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
si pur qu'il avait goute entre Jules et Blaise depuis environ un mois
etait passe pour ne plus revenir; son fils et lui-meme seraient prives
de la societe de Blaise, dont la piete leur etait si utile, dont la
gaiete, l'affection, la complaisance leur etaient si agreables.

La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
destine a rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.

Il reflechissait avec une peine profonde a cette situation inattendue,
quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en meme temps que ses
mains etaient effleurees par les levres de Blaise; les pauvres enfants
pleuraient, car ils prevoyaient une separation; Blaise sentait qu'il
redeviendrait _pauvre Blaise_.

JULES

Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et ou pourrai-je
passer mes apres-midi avec Blaise et avec vous?

LE COMTE

Cher enfant, il faudra ceder quelque chose a ta mere jusqu'a ce
qu'elle ajoute foi a ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
profite; je veux dire aux excellentes qualites, aux vertus de Blaise
et a la reconnaissance que nous lui devons.

BLAISE

Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
apres ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
de mon cote...

JULES

Non, non! moi, je n'ai fait que reparer; toi, tu as pardonne et tu
t'es devoue avant la reparation.

LE COMTE

Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais etre: nous souffrirons
toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
souvent prives de ta presence, ensuite en te sachant meconnu par celle
qui devrait t'apprecier mieux que tout autre.

BLAISE

Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
qui arrive est peut-etre pour notre bien a tous. Et d'abord n'est-ce
pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
recompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer a nous
aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le merite d'accepter
avec resignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
tendresse de mon coeur; mais je me resignerais a ne plus jamais vous
voir si c'etait la volonte du bon Dieu! Helas! peut-etre ne vous
embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!

--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
enfant", dit le comte en le serrant contre son coeur.

Blaise usa largement de la permission; mais la soiree etait avancee;
il etait temps de se separer. Blaise dit un dernier adieu a Jules et
au comte et se retira en sanglotant.

"Papa, dit Jules, vous continuerez a coucher dans ma chambre, que je
vous aie toujours pres de moi?

--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta sante habituelles,
je coucherai pres de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout a fait
bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
Jules; celui-la sera moins penible que celui auquel nous allons etre
condamnes en nous privant de Blaise.

--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.

--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
ami. Mais viens dire adieu a ta mere et a la pauvre Helene, et allons
ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
nous avons bien a remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir recu cette consolation.
Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
mere, afin de lui faire voir que la piete ouvre le coeur au lieu de le
resserrer."



XVI

L'OBEISSANCE


Jules avait ete recu sechement par sa mere quand il alla lui dire
bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.

"J'espere, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de theatre
dont tu m'as gratifiee ce soir. Quant a ton nouvel ami, qui n'est pas
une societe convenable pour toi, je te prie d'aller des demain lui
signifier que je lui defends de mettre les pieds chez moi, chez
Helene, chez toi. Si ton pere veut le recevoir, je ne puis l'en
empecher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'etablir chez moi
ni chez mes enfants.

--Je vous obeirai, maman, repondit Jules avec tristesse, mais ce que
vous m'ordonnez m'est fort penible et m'enleve une grande consolation.

LA COMTESSE

Depuis quand as-tu besoin de consolation?

JULES

Depuis que j'ai senti combien j'avais ete mauvais et combien j'avais
offense le bon Dieu.

LA COMTESSE, _souriant_

A merveille, mon ami! vous voila maintenant devenus bien devots, ton
pere et toi! On ne parle plus que pour precher. Mais je te prie de
me faire grace de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
arrivee au point de vous comprendre.

--Oh! maman! s'ecria involontairement Helene.

LA COMTESSE

Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
supporte pas tes remontrances. Pense comme ton pere et ton frere, prie
avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguee."

Jules et Helene se retirerent dans leur appartement; leurs chambres se
touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
les attendait.

LE COMTE

Eh bien, mes enfants, votre mere est-elle revenue sur sa premiere
impression? A-t-elle enfin compris la beaute et la noblesse de ton
aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
dans notre amelioration?

JULES

Je crois que non, papa; maman a parle comme au salon; la pauvre Helene
a meme ete grondee pour avoir dit un: "Oh! maman!" trop expressif.

--Pauvre Helene! dit le comte en lui passant la main sur la tete a
plusieurs reprises. Pauvre Helene. repeta-t-il d'un air triste et
pensif, tu as du souffrir tous ces temps-ci.

HELENE

Papa, j'etais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
compagnes etaient si bonnes aussi! J'etais heureuse la-bas.

LE COMTE

Et ici?

HELENE

Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dependra de vous et de
Jules.

LE COMTE

Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
fait; tu dois voir le changement qui s'est opere en moi. Ma vieille
humeur, mon ancienne severite, ma constante froideur ont disparu. Tu
n'auras plus peur de moi, je pense?

--Oh non! non, papa, dit Helene en se jetant dans ses bras; je vous
aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.

JULES

Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa a present comme s'il
etait son vrai pere.

--Blaise embrasse papa? dit Helene en riant. Oh! que c'est drole! Je
voudrais voir cela.

LE COMTE

Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.

HELENE

Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
Blaise osat embrasser papa!

JULES

Tu le comprendras, Helene, quand je t'aurai raconte ce que nous devons
a Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a ete un
veritable ami.

LE COMTE

A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois etre
fatiguee du voyage, mon Helene, et toi, mon ami, de toute ta soiree.

JULES

Oui, papa, je me sens fatigue; je ne serai pas fache de me coucher.

HELENE

Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
papa, bonne nuit et a demain.

LE COMTE

A demain, ma fille! que le bon Dieu te benisse! Adieu, Jules; adieu
Helene."

Puis on se dit bonsoir et l'on se separa.

Quand Jules fut seul avec son pere, il alla a lui, l'enlaca tendrement
dans ses bras et lui dit:

"Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
change comme il nous a changes... Je puis bien vous dire cela, papa,
n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
m'empecher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'etre
comme elle a ete ce soir."

Le comte ne repondit pas, mais les larmes qui roulerent dans ses yeux
firent voir a Jules que son pere pensait comme lui.

"Prions", dit seulement le comte; et il se mit a genoux pres de son
fils.

Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiete de
ne pas avoir vu son mari depuis le mecontentement qu'il lui avait
temoigne, et l'ayant inutilement cherche dans sa chambre et dans celle
d'Helene, entra chez Jules et resta immobile a la vue de son mari
a genoux pres de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; apres
quelque hesitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
pensive dans sa chambre.

"Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
altere leur raison... Je ferai venir mon medecin un de ces jours et
je les ferai soigner... Helene aussi tourne a la bizarrerie. Ne me
parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
empecher de la voir, mais c'est impossible!... Un pere et un frere!...
Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la premiere communion de
Jules; je ne puis m'en aller avant."

Et la comtesse se coucha avec la resolution de prendre patience, de
laisser faire jusqu'apres la premiere communion, et ensuite d'enlever
Helene a cette influence qu'elle croyait facheuse.

Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
entrerent chez Anfry.

"C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
Il aurait du penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
pas venir chez nous."

Mais Blaise n'y etait pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
jardin.

LE COMTE

Ou est Blaise? Serait-il deja sorti?

ANFRY

Il y a longtemps, monsieur le comte.

LE COMTE

Ou est-il alle?

ANFRY

A l'eglise, monsieur le comte. Il a passe une triste nuit, et il a ete
chercher sa consolation pres du bon Dieu; c'est assez son habitude,
vous savez.

LE COMTE

Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
force et de consolations."

Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'eglise, qui se trouvait pres
de la. Ils y entrerent sans bruit, s'agenouillerent dans un banc et
apercurent Blaise a genoux sur la dalle, la tete dans les mains et
paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
mouvement qui indiquat qu'il avait termine sa fervente priere, mais
Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tete et dit a
mi-voix: "Oui, mon Dieu, mon bon Jesus, mon cher Sauveur, j'obeirai;
je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus a les voir qu'a de rares
intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la reserve
d'un serviteur vis-a-vis de ses maitres. Mon Dieu, protegez-les, ces
maitres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
mon Dieu, a les eclairer, a les diriger vers le bien. Et cette bonne
Mlle Helene! qu'elle me remplace pres d'eux! Mon Dieu, changez le
coeur de Mme la comtesse; encore une ame a sauver, mon bon Jesus! cela
vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien."

Blaise se prosterna a terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
aller, il apercut le comte et ses enfants. Son visage s'eclaira; il
fut sur le point de courir a eux, mais le respect pour la maison de
Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'etait leve en meme
temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
Ce ne fut qu'apres etre sorti de l'eglise que Blaise, poussant un cri
de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, a la grande
satisfaction d'Helene, qui les regardait en riant.

HELENE

Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?

BLAISE

Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Helene. Peur? Peut-on
avoir peur de ceux qu'on aime tant?

--Je te remercie de ta priere, mon cher enfant, lui dit le comte en
lui serrant les mains.

--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parle tout
haut?

LE COMTE

Pas tout a fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.

BLAISE

Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
de ce qui pourrait deplaire a Mme la comtesse; non seulement je ne
chercherai pas a voir souvent M. Jules et Mlle Helene, mais encore je
les eviterai, je les fuirai, s'il le faut...

JULES

Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?

BLAISE

Si vous saviez ce qu'il m'en coute, cher monsieur Jules! De grace,
je vous le demande avec instance, n'ebranlez pas ma resolution;
aidez-moi, au contraire, a la tenir. Mais voici la pensee que m'a
suggeree le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
n'est pas oblige d'obeir a Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
le maitre. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
vous amenerez quelquefois M. Jules et Mlle Helene, n'est-ce pas?
Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
pensees, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
ni pour M. Jules, ni pour Mlle Helene.

--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensee est
bonne, et je la mettrai a execution; je viendrai te voir souvent, tres
souvent, et j'amenerai parfois mes prisonniers, a moins qu'ils ne
m'echappent en route.

JULES

Oh! moi, je m'echapperai bien sur, mais ce sera pour courir au-devant
de Blaise.

LE COMTE

Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi a deux ou trois
heures.

BLAISE

C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
aurai pas vus, je vous espererai pour le lendemain.

LE COMTE

Et je crois que tu ne seras pas souvent trompe dans ton attente, mon
ami."



XVII

LA CORRESPONDANCE


"Une lettre pour M. Blaise", dit un jour le facteur en presentant a
Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.

Anfry prit la lettre et la remit a Blaise, qui s'empressa de la
decacheter, tout surpris d'en recevoir une.

"C'est de M. Jacques, s'ecria-t-il en regardant la signature.

--Ah! voyons donc! Que te dit-il?"

Blaise lut tout haut:

"Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittes
que tu m'as peut-etre oublie; mais moi, je pense souvent a toi et
je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'ecrivais si mal et si
lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; a present, j'ai
neuf ans, je travaille beaucoup et je commence a devenir savant. Il
est arrive une chose tres drole chez un monsieur qui demeure pres de
chez nous: sa maison a brule (ce n'est pas cela qui est drole,
comme tu penses); apres l'incendie, toutes les souris sont devenues
blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantite;
avant, elles etaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
pas le croire; alors M. Roussel a attrape des souris avec un petit
chien qui est tres habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
toutes les souris attrapees etaient reellement blanches.--Je m'amuse
assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
comme toi; ce qui est singulier et tres desagreable, c'est qu'ils sont
tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue a
toujours dire la verite, comme tu me l'a conseille, et tout le monde
me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta premiere communion, et
quel jour ce sera, pour que je pense a toi et que je prie pour toi
ce jour-la. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
enfants du monsieur qui a achete notre chateau sont bons pour toi,
s'ils t'aiment. On a dit a papa l'autre jour que le monsieur lui-meme
etait mechant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est mechant; il te ferait du
mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent a moi, comme je
pense souvent a toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.

"Ton ami, JACQUES DE BERNE."

"Quelle bonne lettre! s'ecria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
M. Jacques! S'il m'avait interroge l'annee derniere sur ce qu'il me
demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais ete bien
embarrasse de repondre; mais aujourd'hui... c'est different!... Il y a
une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me parait drole, comme il
le dit lui-meme, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
changer la couleur des souris.

ANFRY

C'est pourtant tres possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
a ton grand-pere, qui a ete soldat sous l'empereur Napoleon Ier, que,
lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentre dans les
maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
couraient au travers etaient blanches comme des lapins blancs.

BLAISE

C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
animaux.

ANFRY

Vas-tu repondre a M. Jacques?

BLAISE

Oui, papa, aujourd'hui meme, je n'ai plus a esperer de visite de M. le
comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.

ANFRY

Tu lui diras que nous lui presentons bien nos respects et nos amities.

BLAISE

Je n'y manquerai point, papa."

Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit a Jacques
la reponse suivante:

"Mon cher Monsieur Jacques,

"J'ai ete bien heureux et bien surpris de votre chere et aimable
lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
pense a vous, et j'ai plus d'une fois pleure en y songeant. Je me suis
console par la pensee que c'etait la volonte du bon Dieu que nous
fussions separes, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
premiere communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
pensee de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez a
Notre-Seigneur de me rendre semblable a lui, de me donner du courage
dans les temps de tristesse, de la force pour resister a la joie, afin
que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me devouer aux autres;
priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
que je n'oublie jamais les bienfaits que je recois. On a trompe votre
papa en lui disant que le comte de Trenilly etait mechant; il est bon
comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il etait mon pere. Son
fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Helene.
M. Jules et moi, nous ferons notre premiere communion dans trois
semaines, le 8 septembre, fete de la sainte Vierge. M. le comte et
Mlle Helene nous ont promis de communier avec nous ce jour-la, ce qui
vous prouve combien ils sont reellement bons et pieux. Je suis tres
heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
remercient bien de votre bon souvenir, et vous presentent leurs
respects et leurs amities. Quant a moi, Monsieur Jacques, je sais bien
que ma position me defend de vous embrasser, mais je puis me permettre
de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
plus devouee.

"Votre humble et obeissant serviteur,

"BLAISE ANFRY."

A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
domestique entra chez Anfry.

"Mme la comtesse demande Blaise.

--Moi? Mme la comtesse me demande? repeta Blaise fort etonne.

--Oui, oui, et tout de suite encore. "Allez me chercher Blaise,
m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible."

--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquietude. Vas-y, mon
Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
ce qui se sera passe, car je ne suis pas tranquille.

--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
quand meme il m'arriverait des choses penibles, le bon Dieu n'est-il
pas la pour me proteger, me secourir, et ne dois-je pas etre heureux
de me conformer a sa volonte? Au revoir, papa; je resterai le moins
que je pourrai."

Blaise partit gaiement et se depecha d'arriver pour etre plus
vite revenu. On le fit entrer immediatement chez la comtesse, qui
l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
signe de tete, renvoya le domestique, s'assit et dit a Blaise, d'un
air froid et hautain:

"Je sais que tu as profite de mon absence pour t'emparer de l'esprit
de mon mari et de mon fils; tu as reussi on ne peut mieux; je ne vois
que des visages allonges les jours ou ils ne peuvent pretexter une
promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fut toujours pres d'eux.
Je sais que ma fille est entrainee par son pere et par son frere a
faire comme eux. Cet etat de choses me contrarie et ne peut durer. Je
t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
loyaute pour esperer etre obeie en t'interdisant toute demarche qui
pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
ta vie a lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
m'en preoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitie
de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
veux obeir a la defense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
je te ferai donner une bonne education, et je t'assurerai une rente
qui te mettra a l'abri de la pauvrete. Acceptes-tu?

--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la defense que vous me
faites, quelque chagrin que j'en eprouve; je prierai M. le comte
de vouloir bien m'aider a suivre vos ordres. Quant a la pension, a
l'education et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
mon pain comme a fait mon pere, et, avec l'aide du bon Dieu,
j'arriverai a la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
ma conscience. Je puis affirmer a madame la comtesse qu'elle se trompe
en pensant que j'ai intrigue pour gagner l'amitie de M. le comte et
de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
sais comment, car je sens combien je suis loin de meriter les bontes
de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Helene. Le bon Dieu a mene
tout cela. Peut-etre m'a-t-il donne tant d'amour pour eux afin de
m'eprouver et me donner le merite du sacrifice au moment de ma
premiere communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
ne verrai vos enfants qu'avec votre permission."

En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait reussi jusque-la a
conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses levres.
Honteux de prolonger une scene dont la comtesse pouvait s'irriter,
Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
a la hate, il s'avanca vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
dernier regard sur la comtesse, qui s'etait levee et qui avait fait un
pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arreter, elle
reprit son air hautain et fit un geste imperieux qui termina sa
visite.

Le pauvre garcon evita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait a
l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
premieres marches, qu'il se heurta contre M. de Trenilly, que les
larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empeche d'apercevoir.

"Ou vas-tu donc si precipitamment, mon ami, et comment es-tu rentre au
chateau?" lui dit M. de Trenilly en le retenant.

Blaise ne repondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
donnant un libre cours a ses sanglots.

"Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
comte avec inquietude. Que t'arrive-t-il de facheux? Dis-le moi; parle
sans crainte.

--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, repondit
Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
j'ai ete pris par surprise... et je me suis laisse aller;... mais je
vais tacher d'etre plus raisonnable,... plus resigne.

--Resigne! a quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?

--Mme la comtesse m'a defendu de voir M. Jules et Mlle Helene, et
j'ai promis de lui obeir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
m'affliger.

--Encore! dit le comte avec colere. Toujours cette haine contre ce
noble et genereux enfant!"

Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
Blaise de ses deux mains.

"Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
prendre pour epargner a toi et a Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
forcer la volonte de ma femme; je ne puis conseiller a mes enfants de
desobeir a leur mere. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
ainsi que toi, a cette volonte imperieuse et deraisonnable.

--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous a ce qui nous vient par la
permission du bon Dieu. C'est bien, bien penible, il est vrai; je sais
que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
moi-meme, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette separation?
Peut-etre le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Helene a lui obeir: notre soumission
l'adoucira et changera ses idees a mon egard. Pensez donc qu'elle me
croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-etre que je ne
corrompe M. Jules et Mlle Helene; une mere, vous savez, Monsieur
le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus a
plaindre qu'a blamer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
promettez-moi que vous m'aiderez a tenir ma promesse, et que vous
n'amenerez plus M. Jules et Mlle Helene sans le consentement de Mme la
comtesse... Voyons, tres cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
bien qu'il vous en coute, d'abord par amitie pour M. Jules et pour
moi; et puis... parce qu'il en coute toujours de ceder, surtout a
une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cedant
qu'en resistant.

--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... ceder,
c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais a
toi-meme, tu souffriras.

--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
Monsieur le comte,... car... vous continuerez a me visiter et a me
donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
Helene, toujours si bonne pour moi.

--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
pourrais t'aimer davantage."

Le comte embrassa une derniere fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
fort triste, mais un peu console par les paroles affectueuses du
comte.

"Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.

--Rien de bon, papa, repondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.

--Encore les yeux rouges, mon pauvre garcon! Ces satanes gens te
feront mourir de peine!

--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforcant de sourire. Il n'y
a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
reflexion, on se resigne...

ANFRY

Tu passeras donc ta vie a te resigner, mon pauvre Blaise?

BLAISE

Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
ramene toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant a souffrir; le
bon Dieu est la qui vous aide et qui vous console si bien!

ANFRY

Et pourtant tu as pleure!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.

BLAISE

Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
fait une petite visite au bon Dieu dans son eglise."

Blaise raconta a son pere la cause de son nouveau chagrin, en
attenuant avec sa bonte accoutumee les paroles dures et injurieuses
de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colere; il connaissait
assez la comtesse pour deviner ce que la charite de Blaise lui
cachait. Quand le recit fut fini, il serra Blaise dans ses bras a
plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
chercher pres du bon Dieu sa consolation accoutumee contre les
chagrins qu'il supportait avec une fermete au-dessus de son age.



XVIII

LA COMTESSE DE TRENILLY


La comtesse etait restee debout au milieu de sa chambre, surprise et
troublee des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
dominee malgre elle, et de l'explosion de chagrin qui avait termine
ses paroles.

"Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
et il ne l'accepte pas... Il a meme rejete mes propositions avec une
certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus elevee...
Je commence pourtant a comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
et sur mes enfants... En verite, j'ai moi-meme ete presque convaincue,
presque attendrie... Me serais-je trompee? serait-il vraiment le beau
et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
de portier... C'est absurde!..."

La comtesse resta longtemps pensive et indecise, elle se resolut enfin
a laisser aller les choses, a observer Blaise et ses enfants, et a
agir en consequence.

"Si ce garcon ment a la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche a
voir mes enfants a mon insu, je n'aurai aucune pitie pour lui: je le
chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidele a sa parole, s'il
accepte avec loyaute et resignation le chagrin que je lui impose,
dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai a faire."

Et la comtesse, secouant la tete, chercha a ne plus penser a Blaise.
Elle prit un livre et se mit a lire, sans pouvoir toutefois chasser de
son esprit l'image de Blaise indigne, mais calme, puis sanglotant et
desole.

Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'evitaient jadis.
Ils le trouverent triste et pensif; tous deux se jeterent a son cou en
lui demandant la cause de sa tristesse.

"C'est encore un sacrifice a faire, mes pauvres enfants, dit le comte
en les embrassant avec tendresse; votre maman a defendu a Blaise de
vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garcon a promis
d'obeir; il m'a demande de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
je le lui ai promis, quelque penible et douloureuse que me soit
cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
communiquant cette resolution si penible. Je suis certain que ni toi,
ma bonne Helene, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez a le
faire manquer a sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
en l'obligeant a repousser les occasions de rapprochement que vous lui
offririez.

--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'ecrierent Helene et Jules, les yeux
pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forcant a nous fuir.
Nous eviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons meme
rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de repondre ou
le chagrin de ne pas repondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
effort m'est penible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai a
lui, a nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
de cette separation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
maman peut etre si injuste pour cet excellent garcon. Elle devrait
l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...

LE COMTE

Jules, Jules, respecte ta mere, mon enfant; conforme-toi a ses ordres
sans les juger, sans les blamer. Souviens-toi que nous-memes nous
avons partage ses preventions; qu'il y a peu de semaines encore je
defendais a Blaise l'entree du chateau; que c'est ta maladie qui a
tout change, et que, sans tes aveux, le pauvre garcon souffrirait
encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.

JULES

Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes mechancetes,
de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estime et
respecte, parce que je l'ai connu des le commencement; mais je
l'ai perdu de reputation par jalousie et par la malveillance que
j'eprouvais contre tous ceux qui etaient bons. La pauvre Helene sait
ce que j'etais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sur
que ce sont les prieres de mon cher Blaise qui ont change mon coeur...
et le votre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son pere. N'est-il
pas vrai, papa, que nous sommes bien changes?


LE COMTE

Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
mere, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
pour nous."

Quelques instants apres, le comte et les enfants entrerent au salon,
ou ils trouverent la comtesse qui les attendait pour entrer en meme
temps qu'eux dans la salle a manger. Elle regarda attentivement les
enfants, baissa les yeux en considerant leurs yeux rouges et leurs
visages attristes; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
devant sa physionomie severe et pensive.

"Allons diner, dit-elle en se levant; j'ai hate d'avoir fini.

--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
que nous sommes exacts a l'heure comme d'habitude.

--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je desire voir le diner
fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.

--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.

LA COMTESSE

Non, pas souffrante, mais ennuyee, excedee de ce petit Blaise, qui
vous a tous ensorceles, et qui est cause de vos mines allongees et
attristees.

LE COMTE

En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?

--En quoi? vous demandez en quoi! s'ecria la comtesse avec chaleur.
N'est-ce pas depuis que je lui ai defendu de venir au chateau que vous
etes tous trois comme des ames en peine?

--Ou des anes en plaine, comme le disait une dame de votre
connaissance, interrompit le comte en riant.

LA COMTESSE

Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empecheront pas de dire que
Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
je vois tres bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
parce que ce petit bonhomme a ete se plaindre a vous de la defense que
je lui ai faite de voir mes enfants, defense que je maintiendrai et
que je saurai faire respecter.

--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, repondit le comte avec calme,
car Helene et Jules sont tres decides...

--A me desobeir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
vivacite.

--A vous obeir, repondit le comte avec froideur, et a aider Blaise,
par leur obeissance, a executer vos ordres, qu'il respecte, et dont il
m'a donne connaissance, comme c'etait son devoir de le faire. Il n'a
porte aucune plainte contre vous; il a pleure parce qu'il souffrait,
mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
souffrance."

La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle a manger.
Le diner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois a engager
la conversation; elle fut aimable et prevenante, contrairement a son
habitude, cherchant a egayer Helene et Jules, et a derider son mari.

"Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle a son mari en
rentrant au salon; vous l'aviez perdu a mon retour; j'espere que vous
ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.

--Helene et Jules ne me craignent plus, repondit le comte en serrant
ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est change en moi, et
que mon air severe que je regrette et que je me reproche, n'est plus
que le symptome exterieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
me comprendrez un jour, je l'espere, ma chere Julie, et vous serez
alors, comme moi, triste du passe et heureuse du present."

La comtesse repondit legerement au serrement de main du comte; elle
rougit encore, reflechit quelques instants, et, se tournant vers
Jules, elle lui dit avec effort:

"Jules... je suis fachee du chagrin que je te cause; si j'avais de
Blaise l'opinion qu'en a ton pere, je n'aurais jamais defendu son
intimite avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
ajouta-t-elle par reflexion; mais... c'est pour toi, pour Helene...
que je crains..., que je crois..., que je veux eviter..."

La comtesse s'arreta, ne sachant comment achever et craignant d'en
avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
enfants la regardaient avec des visages pleins d'esperance.

"Je maintiens ma defense, dit-elle avec plus de decision, jusqu'a ce
que j'aie eprouve l'obeissance de Blaise."

Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
troublee et genee; Helene prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
savoir ce qu'elle avait lu; sa pensee etait toute au bon mouvement
qu'elle avait repousse et au regret de ne pas l'avoir ecoute.



XIX

L'ENTORSE


Le lendemain et les jours suivants, le comte alla tres exactement
passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'interesser, mais il ne
nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.

Un jour, Blaise, ayant mis le pied a faux sur une pierre, tomba
et ressentit une violente douleur a la cheville. Il se releva
difficilement avec l'aide du comte, et retourna a grand'peine chez
lui, soutenu et presque porte par le comte. Mme Anfry s'empressa de
lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligee de couper pour
le retirer, tant le pied etait enfle.

"Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
medecin? demanda le comte avec anxiete.

--Je ne suis pas embarrassee du traitement, monsieur le comte, et je
ne veux pas de votre medecin. Dans trois jours il n'y paraitra pas.

LE COMTE

Quel remede allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
en voulant le guerir sans medecin.

MADAME ANFRY

Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remede
Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.

LE COMTE

Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
besoin.

MADAME ANFRY

Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
necessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la meche; voila tout.

--C'est facile, en effet, repondit le comte en riant. Dieu veuille que
mon pauvre Blaise s'en trouve soulage, car il souffre beaucoup!

BLAISE

Moins depuis que je suis couche, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
ne vous en tourmentez pas.

LE COMTE

Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
de ton accident a Helene et a Jules, qui en seront bien faches.

BLAISE

Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
savez que je pense bien souvent a eux. Jamais l'obeissance ne m'a ete
si penible, ajouta-t-il avec un soupir.

LE COMTE

Elle n'en est que plus meritoire, mon ami; tu en auras certainement la
recompense."

Le comte partit, apres lui avoir serre la main. Quand il se fut
eloigne, Blaise appela sa mere.

"Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherche a
dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquieter; mais je crains
d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied demis.

MADAME ANFRY

Demis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton pere pour qu'il aille
chercher le medecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit a M. le comte? Il
aurait envoye un cabriolet pour chercher le medecin; nous l'aurions
deja.

BLAISE

Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
serait tourmente, et il aurait attriste M. Jules et Mlle Helene.

MADAME ANFRY

Tu penses toujours aux autres et jamais a toi; c'est trop, mon
Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
jardin, va vite chercher le medecin pour notre garcon; il croit avoir
le pied demis; il n'a pas voulu le dire a M. le comte, pour ne pas le
chagriner, et il souffre l'impossible."

Anfry jeta sa beche, courut a Blaise, examina son pied et sortit
precipitamment pour aller chez le medecin. Il le trouva heureusement
chez lui et l'emmena voir son fils.

Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgre
l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied etait
demis; il fallait le remettre.

"L'operation sera tres douloureuse, mon pauvre garcon, dit-il a
Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
ce ne sera pas long.

--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
vous pouvez commencer quand vous voudrez."

Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.

Anfry etait pale comme un mort; il eut a peine la force d'executer
l'ordre du medecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
qu'on tirait le pied pour le mettre en place.

Blaise ne poussa pas un cri; un gemissement lui echappa au moment de
la plus vive douleur.

"C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
operation sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
evanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plait, pour bassiner
les tempes et le front."

Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
une chaise; l'emotion avait ete trop vive.

"Tiens! vous ne valez guere mieux que votre garcon, reprit M.
Taillefort. Ou trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
passant."

Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
bouteille.

"Ou est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.

--Me voici, Monsieur, repondit Mme Anfry, qui s'etait refugiee dans un
cabinet pour ne pas etre temoin des souffrances de son fils. Elle en
sortit pale et le visage baigne de larmes.

--Une serviette, s'il vous plait, ou un mouchoir pour maintenir le
cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
front et les tempes avec du vinaigre."

Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
de vinaigre le visage decolore de Blaise. Il ne tarda pas a reprendre
connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
de lui pour rappeler ses souvenirs.

"La! c'est fait et parfait, dit le medecin; du repos, du calme, peu de
nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.

--Huit jours! s'ecria Blaise effraye. Huit jours sans marcher! Et ma
retraite de premiere communion qui commence dans huit jours!

--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
vous pourrez essayer de vous trainer jusqu'a l'eglise. Et dans quinze
jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garcon:
sans quoi la fievre s'en melera."

Et M. Taillefort salua et s'en alla.

Le pauvre Blaise etait retombe sur son oreiller et repetait tout
pas: "Mon Dieu! que votre volonte soit faite et non la mienne!" Cinq
minutes apres, il avait repris son calme et sa gaiete.

"Ne vous affligez pas, maman, dit-il a sa mere qui pleurait; je
souffre bien moins qu'avant l'operation; et, comme dit M. Taillefort,
dans huit jours je serai sur pied.

--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
n'en deplaise a ce monsieur; je vais t'enlever cette salete de
cataplasme qu'il t'as mis la, et je le remplacerai par le cataplasme
Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura gueri, je t'en
reponds.

--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
inquietude.

--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura gueri notre
garcon."

Et Mme Anfry se mit en devoir de preparer le cataplasme de son, de
chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
nommer.

Blaise s'endormit des que sa mere lui eut applique son remede
Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
apres le diner savoir des nouvelles du malade.

"Ah! il dort! dit-il a mi-voix en jetant un regard sur le lit ou
dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
Pauvre enfant! ajouta-t-il apres l'avoir regarde attentivement; comme
il est pale!

MADAME ANFRY

Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez ete parti, il nous
a avoue qu'il souffrait horriblement, et il a demande le medecin pour
lui remettre le pied.

LE COMTE, _avec inquietude_

Un medecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refuse le medecin, et
il m'avait dit qu'il souffrait moins.

MADAME ANFRY

C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
a cache sa souffrance. Son pied etait bien reellement demis. M.
Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garcon n'a pas meme sourcille
pendant l'operation; seulement il a perdu connaissance apres. C'est
pourquoi il est si pale.

LE COMTE, _d'une voix emue_

Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-meme, et quel courage! Il le puise
dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission a toutes les
volontes du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!"

Le comte resta quelques minutes silencieux pres du lit de Blaise.
Avant de le quitter, il effleura de ses levres son front pale, benit
l'enfant dans son sommeil, et recommanda a Anfry de lui faire savoir,
au reveil de Blaise, comment il se trouvait.



XX

L'EPREUVE


Le comte entra au salon, ou il trouva la comtesse et les enfants;
il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
courage pour dissimuler son mal et pour subir l'operation. Helene et
Jules se desolaient et ne pouvaient s'empecher d'exprimer le vif desir
de le soigner et de le distraire pendant sa reclusion, et leur amer
chagrin de ne pouvoir satisfaire a ce voeu de leur coeur.

La comtesse n'avait rien dit; la tete baissee sur son ouvrage, elle
avait semble impassible au recit de son mari et aux lamentations de
ses enfants.

"Helene, dit-elle en relevant la tete, prends du papier, une plume et
de l'encre pour ecrire une lettre sous ma dictee."

Quoique Helene ne fut guere en train de faire la correspondance de sa
mere, elle obeit sans hesiter.

HELENE

Je suis prete, maman.

LA COMTESSE, _dictant_

"Mon cher Blaise..."

Helene releve la tete vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
comte regarde sa femme avec surprise.

LA COMTESSE

As-tu ecrit: "Mon cher Blaise"?

HELENE

Non, maman; j'ai ete surprise...

LA COMTESSE, _avec calme_

Ecris et n'interromps pas, si tu peux.

"Mon cher Blaise, papa nous a raconte ton accident et ton courage;
Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
ne resistons plus au desir de te voir..."

Helene quitte encore sa plume et regarde sa mere d'un air ebahi; Jules
reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extremement
surpris et non moins intrigue, ne quitte pas sa femme des yeux.

LA COMTESSE

Continue, Helene: "... que nous ne resistons plus au desir de te voir,
et que demain..."

Deux cris de joie s'echappent des levres de Jules et d'Helene; le
comte se leve.

LA COMTESSE, _toujours avec calme_

"...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
demain des livres, des couleurs, des images a peindre, et tout ce qui
pourra t'amuser."

La plume tomba des mains d'Helene stupefaite; le comte s'approcha de
la comtesse, lui prit la main et lui dit avec emotion:

"Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
remercie; mais vous proposez aux enfants une action deloyale, et vous
leur faites jouer pres du pauvre Blaise le role du demon tentateur.

LA COMTESSE

Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas serieux. Je compte bien
que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.

LE COMTE, _d'un air de reproche_

Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'a Blaise, le creve-coeur de la
proposer? C'est un jeu cruel, Julie.

LA COMTESSE

Ce n'est pas un jeu, c'est une epreuve. Je veux voir si Blaise est
reellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
des enfants, je serai bien ebranlee dans mon opinion; s'il accepte,
j'aurai eu raison.

LE COMTE

Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
et noble caractere pour esperer qu'il sortira victorieux du piege que
vous lui tendez.

LA COMTESSE

Nous verrons bien. Signe la lettre, Helene.

HELENE

Oh! maman! de grace, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
dire oui.

JULES

Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des epreuves que
lui amenait ma mechancete, il a toujours agi noblement et bien.


LA COMTESSE

Alors signe, Helene... Signe donc, repeta-t-elle d'un ton
d'impatience, voyant l'hesitation d'Helene. Demain matin, de bonne
heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
dit-elle en s'adressant a son mari, de ne pas contrarier mon epreuve,
qui est dans l'interet de Blaise; puisque vous etes tous si surs de
lui.

--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je repete que
votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
ce pauvre enfant."

La comtesse prit la lettre des mains d'Helene, la cacheta et ordonna
a sa fille de la remettre a un domestique, avec recommandation de la
porter a Blaise le lendemain de bonne heure.

Helene executa l'ordre de sa mere et reprit tristement son ouvrage;
Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le reveil de son fils, qui
dormait encore paisiblement.

La soiree etait avancee; peu de temps apres le comte avertit les
enfants que l'heure du repos etait arrivee; il se retira avec eux,
laissant sa femme a ses reflexions.

Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
et se disposait a aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
lettre que la comtesse avait fait ecrire la veille par Helene; une
autre feuille etait de l'ecriture de Blaise; il lut ce qui suit:

"Cher Monsieur le comte,

"Je recois a l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitie que me temoignent Mlle
Helene et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
cher Monsieur le comte, d'empecher la visite qu'ils veulent me faire
en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoye.
Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
remercier d'une affection dont je suis si profondement touche, et que
je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer a ma
parole, pour ne pas enfreindre la defense de Mme la comtesse? Mon bon
Monsieur le comte, venez a mon secours; en cela comme en tout, soyez
mon guide, mon protecteur, mon bon maitre. Ne les laissez pas croire
a de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
Monsieur le comte, puis-je honnetement, loyalement recevoir leur
visite, connaissant la defense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
donner du courage, venez me tendre votre main cherie pour que je la
couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
bat pour vous et les votres d'un amour si profond, si devoue et si
respectueux.

"Votre tout devoue et tres humble serviteur,

"BLAISE ANFRY."

"P.-S.--Je n'ai parle de la lettre ni a papa ni a maman, parce qu'ils
pourraient desapprouver Mlle Helene de l'avoir ecrite, et j'aurais du
chagrin de l'entendre blamer."

Le coeur du comte battit avec violence a la lecture de cette lettre;
l'admiration, la tendresse se melaient a l'irritation que lui causait
l'epreuve cruelle que la comtesse avait infligee au pauvre Blaise: les
larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
lui et avec lui. Quoiqu'il fut presse d'aller le consoler et le
rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire a Helene et a Jules
la noble et belle reponse de leur ami.

"J'en etais sur! s'ecria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
papa, et ne craignez pour lui aucune epreuve; il en sortira toujours
avec honneur et gloire.

--Excellent Blaise, dit Helene, quel chagrin de ne pas le voir!

--Esperons que votre maman finira par etre touchee de tant de vertu
et de qualites attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
produire la premiere communion de Jules!"

En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.

"Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
les sentiments de cet admirable enfant."

La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une emotion
sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
long de sa joue et venir se meler aux traces des larmes du pauvre
Blaise.

Le comte se pencha vers elle et posa ses levres sur l'oeil qui avait
laisse echapper cette larme.

"Pauvre garcon! dit la comtesse en se laissant aller a son emotion;
pauvre garcon! Comme j'ai ete injuste envers lui!

LE COMTE

Vous avez fait comme moi, ma chere Julie; nous avons tous ete mechants
pour lui a l'exception d'Helene, qui a toujours pris sa defense et qui
a su demeler la verite au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
dechire. A notre tour, maintenant, de reparer le mal que vous avez
fait.

LA COMTESSE

Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
redit?

LE COMTE

Il est toujours facile de reconnaitre un tort ou une erreur, Julie. Il
n'y a de difficile que le premier moment.

LA COMTESSE

Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
reflechir, de me decider.

LE COMTE

Prenez tout le temps que vous voudrez, chere amie, mais n'oubliez pas
que vous avez plante des epines dans le coeur de Blaise et dans ceux
de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guerir les plaies
que vous avez faites.

LA COMTESSE

C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?

LE COMTE

Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de misericorde que vous venez
d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
dans votre retour de justice; il ne vous fera pas defaut.

--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'ecria la comtesse
en se jetant au cou de son mari.

LE COMTE

Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
pas prier quand Jules a ete si malade; Blaise a ete mon maitre; par
lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
consolation que donne la priere. Julie, chere Julie, je serai a mon
tour votre maitre, si vous le voulez.

LA COMTESSE

Oui, oui, mon maitre, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
change, amolli; je commence a comprendre et a aimer votre changement,
celui de Jules, a respecter les vertus d'Helene, et a admirer celles
du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?

LE COMTE

J'y allais quand j'ai recu sa lettre, que je tenais a vous faire lire.

LA COMTESSE

Merci, mon ami, merci. Dites a ce pauvre garcon que je...; non, non,
ne dites rien; je lui dirai moi-meme; mais pas encore, pas encore...
Je veux seulement lui envoyer les enfants; prevenez-le que, vu son
accident, je leve la defense et que je lui laisse voir mes enfants.
Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
dise moi-meme."

Le comte ne repondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
l'embrassant a plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
voir leur cher Blaise.

--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
enfants.

JULES

Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
nouveau, de bon?

LE COMTE

Vous verrez. Allez dire bonjour a votre maman.

HELENE

Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
elle trop tot.

LE COMTE, _riant_

Sont-ils entetes, ces nigauds-la! Puisque je vous dis d'y aller vite,
vite; c'est que...

JULES

C'est que quoi, papa?

--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
je benis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
remercier le bon Dieu de tout notre coeur!" s'ecria le comte
en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
redoublement de tendresse.

Le comte s'echappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
explosion si joyeuse, qui ne lui etait plus habituelle depuis le
retour de la comtesse.

"Allons chez maman, dit Helene; peut-etre nous expliquera-t-elle l'air
radieux de papa.

JULES

N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
devant maman: j'ai toujours peur d'etre gronde.

HELENE

C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
se trouver changee comme papa et toi, nous serions si heureux!

JULES

Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vit souvent Blaise, qu'elle
ecoutat Blaise, qu'elle aimat Blaise! Malheureusement elle le
deteste."

Tout en causant, ils etaient arrives a la porte de leur maman. A leur
grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
les embrassa a plusieurs reprises avec vivacite.

"Helene et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie emue,
votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise..."

A cette epithete de _pauvre_ Blaise, Helene et Jules ecouterent avec
anxiete.

LA COMTESSE, _continuant_

J'en ai ete tres touchee; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
a aller le voir...

--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'ecrierent les enfants avec
transport.

--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
expliquerez que c'est sa reponse a la lettre que j'ai fait ecrire par
Helene qui a amene ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
intimite avec lui.

--Merci, merci, maman! s'ecrierent encore Helene et Jules en se jetant
a son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
nous donnez a nous et a notre pauvre Blaise!

--Pauvres enfants! vous me faisiez pitie depuis quelque temps deja.
Plusieurs, fois j'ai ete sur le point de lever ma defense, mais je
n'etais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
cher malade."

Les enfants embrasserent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
Jules entra le premier, se precipita dans la chambre en criant:

"Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Helene et moi."

Le comte etait pres du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
dit, lui trouvant un peu de fievre, et craignant qu'une emotion
nouvelle ne redoublat son agitation. Aux premiers mots de Jules,
Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de detresse, il lui
dit:

"Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!

LE COMTE

Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, apres la lecture de ta
lettre, t'envoie elle-meme ses enfants.

BLAISE

Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
Dieu, je vous remercie!"

Helene avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
tous deux lui raconterent, lui expliquerent le changement survenu dans
le sentiment de la comtesse. Blaise etait aussi heureux que le comte
et ses enfants. Le bonheur l'empechait de sentir la douleur de son
pied et l'agitation de la fievre. Le comte dut user d'autorite pour
emmener Helene et Jules; il craignit que la fievre n'augmentat par
l'emotion que lui donnait la presence de ses amis; il promit a Blaise
de les ramener dans l'apres-midi, et lui recommanda, en le quittant,
de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; a son
reveil, la fievre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enleve
presque entierement la douleur de son pied: il se livra donc sans
reserve a la joie qui inondait son coeur.

Peu de temps apres son reveil, un domestique vint apporter a Blaise la
lettre suivante, en demandant la reponse:

"Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
procedes, la vertu que tu as deployee dans les evenements recents, que
j'ai provoques et que je regrette, ont entierement change l'opinion
que je m'etais formee de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
mechant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
bon, patient, genereux, desinteresse et devoue. Tu as deja recu les
excuses de mon mari et de mon fils; recois encore les miennes, et
pardonne-moi la peine que je t'ai causee et que je me reproche
vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinee
d'ajouter une contrariete a toutes celles que je t'ai causees. Je
t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te benis des soins que tu as
donnes a Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
croire interesses. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable a
mon mari, a mes enfants et a toi-meme.

"Comtesse DE TRENILLY."

Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait du beaucoup
couter a l'orgueil de la comtesse, porta ses levres sur la signature,
demanda a son pere une plume et du papier, et fit la reponse suivante:

"Madame la comtesse,

"Votre bonte m'a comble de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquee
sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
joyeux; je vous unis deja dans mon coeur a mon cher M. le comte. a
Mlle Helene et a M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
d'avoir bien voulu donner a vos enfants la permission de venir me
voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fievre et
m'empeche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
votre bonte, Madame la comtesse.

"Veuillez croire a la sincere reconnaissance et au profond respect de
votre tres humble et obeissant serviteur,

"BLAISE ANFRY."

Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter a la
comtesse, qui etait dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
attendant avec impatience la reponse, qu'ils n'avaient pas de peine a
deviner.

JULES

Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?

--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
qu'il me demande d'attendre son retablissement.

HELENE

Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
procurer?

LA COMTESSE

La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Helene, le chagrin que je
lui ai fait, et tous mes dedains, et les humiliations que je lui ai
fait subir.

LE COMTE

Il a tout pardonne, tout oublie, j'en suis certain.

"C'est une si belle nature, si genereuse, si sincerement chretienne!

JULES

Voici la reponse, maman, voici Joseph qui l'apporte."

La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
lettre, l'ouvrit precipitamment. Apres l'avoir lue, elle la presenta a
son mari.

"Genereux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
humble dans son triomphe. Il semble qu'il recoive un bienfait, et que
la reconnaissance doive venir de lui.

--Belle et noble ame, en verite, dit le comte en passant la lettre aux
enfants. Toujours le meme, jamais de rancune; le coeur toujours plein
de charite et de tendresse... Quel beau modele a suivre!

--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hate
d'embrasser ce pauvre garcon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
veut pas."

Le comte donna le bras a sa femme, apres l'avoir tendrement embrassee,
et tous se dirigerent vers la demeure de Blaise, ou ils ne tarderent
pas a arriver.

"Nous voici au grand complet, mon cher enfant", dit le comte d'un air
joyeux en entrant.

Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser a plusieurs
reprises.

"Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnie et
outrage; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.

--Oh! Madame la comtesse! de grace! ne dites pas cela! Non, non, je
vous en prie, ne le repetez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
s'appretait a parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
serieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
bonte. Et que deviendrait ma premiere communion sans esprit
d'humilite? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous etes
bonne! vous m'avez rendu si heureux!

LA COMTESSE

Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
a te donner. Comme je te l'ai ecrit, prie Dieu pour que mes yeux
s'ouvrent tout a fait a ce qui est bon et chretien.

--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.

--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien a
oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma derniere plaie.

--Et j'espere ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
souriant.

--Dis-nous donc quelque chose, s'ecria Jules en saisissant la tete de
Blaise et la tournant de son cote; tu n'en as que pour papa et pour
maman, et nous sommes la comme les dindons egares qui cherchent un
regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.

--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Helene; j'etais occupe
avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
savez que le general passe avant les officiers.

HELENE, _riant_

Et ou sont les soldats?

BLAISE

C'est moi qui suis le soldat, pret a executer vos commandements.

LE COMTE

Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
croix.

BLAISE

Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais deserter et qui a bien ses
douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Helene?"

Helene ne repondit que par un signe de tete et un sourire; elle ne
voulut pas dire devant sa mere qu'elle avait souffert de sa froideur,
de sa severite passee; mais la comtesse la devina, et, l'attirant a
elle, l'embrassa et lui dit:

"Je tacherai a l'avenir de t'epargner les croix, ma pauvre enfant.
Mais a quand la premiere communion? M. le cure a-t-il fixe le jour?

JULES

Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
habits que papa a promis a Blaise.

LE COMTE

Ils sont deja commandes d'apres les indications de Blaise; les tiens
aussi, Jules.

JULES

Qu'est-ce que tu as demande pour toi, Blaise?

BLAISE

Des choses superbes, pour faire honneur a M. le comte: une redingote
en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
solides et une cravate blanche.

JULES

Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?

BLAISE

Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.

HELENE

Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la premiere
communion?

BLAISE

Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donne M. le cure, et qui est
beni par le pape, m'a-t-il dit.

HELENE

Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
C'est un si beau et si bon livre!

LA COMTESSE

Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton tresorier; tu
puiseras dans ma caisse.

LE COMTE

Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliotheque, qui lui fera
passer le temps dans les longues soirees d'hiver.

BLAISE

Que vous etes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je desirais.
J'aime tant a lire! M. le cure me prete quelques livres, mais il n'en
a guere qui soient a ma portee.

LE COMTE

Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
plaisir de satisfaire ce gout si sage et si utile.

BLAISE

Vous avez deja ete si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence a mes desirs.

LE COMTE

Tu auras tes livres pour ta premiere communion, mon pauvre garcon. Je
suis content d'avoir si bien trouve."

Le comte et la comtesse resterent quelque temps encore pres de Blaise;
ils se retirerent en lui promettant de revenir le lendemain. Helene et
Jules obtinrent sans peine de rester pres de leur cher malade. Helene
lui proposa de faire une lecture interessante, ce qu'il accepta avec
reconnaissance.

Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
bonheur qu'il lui avait envoye dans cette journee. Il causa longuement
avec son pere et sa mere, dina avec appetit et passa une nuit
tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur a son pied,
il demanda a se lever; sa mere enleva le cataplasme et vit avec
plaisir que l'enflure etait disparue; elle lui banda le pied avant
de le lui laisser poser a terre. Quand Blaise fut leve, il essaya de
s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si legere, qu'il voulut
faire quelques pas, appuye sur le bras de son pere. Cet essai lui
ayant reussi, il demanda a rester leve; et a partir de ce jour la
guerison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
put aller a l'eglise avec les autres enfants de la premiere communion,
et la suivre jusqu'a la fin.

Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
repas. Aides du comte et d'Helene, ils avaient arrange dans la chambre
de Jules une petite chapelle ornee d'images, de flambeaux, d'un
crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prieres
qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondement le coeur du comte
et d'Helene, qui avaient demande d'y assister.

La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient ete
apportes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'a preparer leurs coeurs a
recevoir avec humilite et amour le corps de leur divin Sauveur.



XXI

LE GRAND JOUR


Le soleil brillait de tout son eclat, les cloches du village etaient
en branle depuis le matin; le village lui-meme semblait etre une
fourmiliere en pleine activite; on allait, on courait dans les rues;
on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider a tout;
d'une maison a l'autre on se pretait secours pour la toilette et pour
le repas qui devait suivre la sainte ceremonie. Le chateau etait
calme; le comte n'avait voulu aucun deploiement de luxe; tous devaient
aller a pied a l'eglise. Jules avait demande a se placer pres de
Blaise; Helene devait rester pres de son pere et de sa mere. Jules se
tenait avec son pere dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
heures precises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
mettant a genoux devant lui et malgre lui, il lui dit:

"Monsieur le comte, je viens vous demander votre benediction; je vous
la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitie dont vous
voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
pere venere et cheri; benissez-moi, cher Monsieur le comte, benissez
le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus devoue, le plus
respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
Dieu pour votre bonheur eternel.

--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
bras, recois la benediction d'un chretien que tu as ramene au bon
Dieu, d'un pere dont tu as sauve le fils unique et bien-aime. Je te
la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
d'une affection toute paternelle, de veiller a ton bien-etre, a ton
bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frere, plus que jamais
ton frere en Dieu, aujourd'hui que tu recevras a ses cotes le
Seigneur, qui est notre pere a tous."

Jules se precipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
amitie fidele et un constant souvenir devant le bon Dieu.

"Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en presentant a Blaise un beau
_Paroissien_, relie en beau maroquin noir, dore sur tranches et avec
un fermoir en or.

--Il n'est pas a moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
petite _Journee du chretien_ a moitie usee.

--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.

--Oh! merci, Monsieur le comte, repondit Blaise rouge et les yeux
brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
livre donne par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
votres.

--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
recevez une derniere benediction."

Et le comte, mettant les mains sur leurs tetes, les benit tous deux;
puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna a chacun un
baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissee
tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
pour l'eglise.

Elle se trouvait deja plus qu'a moitie pleine; la comtesse et Helene
etaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
apres avoir mene Jules et Blaise chez le cure, ou se reunissaient tous
les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
fille. L'eglise ne tarda pas a se remplir, et on entendit le son
lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
processionnellement. Ils entrerent deux a deux, le cure en tete; Jules
et Blaise le suivaient immediatement. Apres le defile des dix-huit
garcons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
etait assignee. M. le cure alla a la sacristie revetir des habits
sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
divin commenca d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
la premiere communion; ensuite vint la premiere partie de la messe,
puis l'instruction ou sermon, que M. le cure eut le bon esprit de
ne pas prolonger au dela d'un quart d'heure; puis enfin la derniere
partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
Blaise furent tres recueillis pendant toute la ceremonie. Au moment
de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:

"Une derniere fois, pardonne-moi, mon frere."

Blaise repondit avec simplicite et douceur:

"Je te pardonne, mon frere, et je te benis."

Peu de minutes apres, ils avaient recu, tous deux appuyes l'un sur
l'autre, le Dieu de misericorde et de paix, le Dieu consolateur.

Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, emut tous les coeurs.
Il y eut dans l'eglise un mouvement general de surprise lorsque, apres
la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Helene
quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.

"Le comte communie, disait-on tout bas.

--La comtesse aussi. Et Mlle Helene aussi.

--Comme ils ont l'air emu!

--Le comte est tout change, dit-on.

--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
changes.

--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
amendes.

--C'est le petit Anfry qui a demande au comte de garder la fermiere
Francoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
ils sont bien contents.

--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place."

Quand la messe fut finie et que l'eglise fut a peu pres vide, il y
resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
songeaient pas au temps qui s'ecoulait.

Le cure, au moment de quitter l'eglise, vint s'agenouiller une
derniere fois devant l'autel; il vit les deux enfants a genoux sur la
dalle, les mains jointes, les yeux fermes, l'air si recueilli qu'il
s'arreta pour les contempler.

"Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue priere
a genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
une priere continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
bon Dieu."

Jules et Blaise se releverent en silence et suivirent le cure, qui
se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premieres paroles de
felicitation du cure, le comte releva son visage baigne de larmes, et,
voyant l'inquietude qui se peignait sur le visage du bon pretre:

"Les larmes que je repands, dit-il en se levant et marchant pres du
cure, sont le trop-plein d'un coeur inonde de joie et de bonheur.
C'est a Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente a mesure
que j'avance dans la voie ou il m'a fait entrer.

LE CURE

Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
suis a meme d'apprecier la grandeur de ses vertus et la beaute de
ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en verite cet enfant a la
sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.

LE COMTE

C'est bien vrai. Dans le temps ou j'avais concu de lui une si mauvaise
et si injuste opinion, j'ai eprouve la puissance de sa parole, de son
accent, de son regard meme. Ma femme a ressenti la meme impression
chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutot que justifier sa
conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu."

Tout en causant, ils etaient sortis de l'eglise. Helene suivait d'un
peu loin avec Jules et Blaise; ils etaient silencieux, mais leurs
visages rayonnaient de bonheur.

Le cure prit conge du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
contemplaient avec tendresse.

"De quel bonheur j'ai manque me priver, mon ami, dit la comtesse en
essuyant ses yeux encore humides.

--Et quelle vie differente et heureuse nous allons mener; ma chere
Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
avions tous les elements du bonheur, et nous ne savions pas en user;
nos coeurs dormaient en nous, et nous vegetions miserablement.

LA COMTESSE, _avec gaiete_

Mais les voila bien eveilles, maintenant, mon ami; ne laissons pas
revenir le sommeil.

LE COMTE

Je reponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera a l'avenir tout au
bon Dieu, a toi, Julie, et a nos enfants."

En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
un va-et-vient des domestiques du chateau. Blaise en fut touche.

"C'est bien bon a eux, dit-il, de penser a feliciter mes parents pour
ma premiere communion; je ne les croyais pas si attentifs."

Arrives au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
dressee dans la salle. Le couvert etait tres simple; c'etait la
vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossiere, des
assiettes en faience, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
des couverts en fer etame, des salieres en faience bleue, des chaises
de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
demi-pauvrete. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
la table des plats qu'ils apportaient du chateau.

BLAISE

Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?

LE COMTE, _souriant_

Parce que nous nous sommes invites a diner chez tes parents, mon cher
enfant; nous avons pense, ta mere et moi, qu'un jour de premiere
communion on doit avoir la force de supporter des contrarietes, et
nous vous imposons celle de diner avec nous, chez toi, Blaise.

--Quel bonheur! quel bonheur! s'ecrierent les trois enfants en perdant
toute leur gravite et en sautant autour de la table.

--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
vous embrasse de toutes mes forces."

Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
comte etait heureux du succes de son invention.

"Mettons-nous a table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.

--Et moi donc!" s'ecrierent tout d'une voix les trois enfants.

Anfry et sa femme se tenaient a l'ecart, n'osant pas approcher de la
table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
riant:

"Anfry, je suis chez vous; c'est a vous a me donner le bras pour me
mener a ma place, a votre droite."

Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
l'entraina a la place d'honneur et se mit a sa droite.

Le comte riant de la bonne pensee de sa femme, fit comme elle et
enleva Mme Anfry, qui s'etait collee contre le mur, fort embarrassee
de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraina vers la table, et, la
placant en face d'Anfry, il se mit aussi a sa droite, Helene prit le
bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commenca.

Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'apercurent
pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inonde de sueur,
et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restee
pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonte la
timidite.

Blaise s'apercut bien vite du trouble de son pere, et, se penchant
vers Helene, il lui dit tout bas: "Mademoiselle Helene, mon pauvre
papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
suis sur."

Helene, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
malheureux. Se penchant a son tour vers l'oreille de son pere, elle
lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
avec un redoublement de timidite.

"Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
repas de premiere communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
timidite, pas de fausse honte; nous sommes tous freres, aujourd'hui
plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
vais vous donner du courage."

Et le comte, se levant, prit une bouteille de madere, la deboucha
lui-meme et en versa un verre a Anfry et a Mme Anfry; apres en avoir
offert a sa femme et en avoir verse un peu a chacun des enfants, il
emplit son verre, et, le portant a ses levres:

"A la sante de Blaise et de Jules! s'ecria-t-il.

--A la sante de M. le comte! s'ecria Anfry, se levant a son tour.

--A la sante d'Anfry et de Mme Anfry! s'ecria Jules.

--A la sante de M. le cure! dit Blaise en dernier.

--Bien dit, mon garcon, dit le comte. Buvons a la sante du bon cure,
auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
vous voila plus a l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout a fait, et
continuons notre diner sagement et comme des gens qui conservent dans
leur coeur le souvenir des premieres heures de la matinee."

Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlerent beaucoup de
leurs impressions avant et apres la sainte communion. La comtesse et
le comte les ecoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
developpes par les enfants un saint et heureux avenir.

Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils ecoutaient a peine, tant
ils etaient impressionnes de l'excellence des mets et de la bonte
des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras etait
entierement dissipe, ils se sentaient heureux et honores. Mme Anfry
ruminait dans sa tete la position honorable qu'allait lui faire dans
le pays ce repas donne par elle, chez elle, a ses maitres. Dans son
extase interieure, elle se figurait avoir regale le comte et la
comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'etait qu'un
juste payement de la peine que lui avait donnee l'organisation du
repas.

Le diner fini, le comte et la comtesse allerent s'asseoir sur un banc
devant la maison, apres avoir donne ordre a leurs gens de laisser aux
Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.

Les enfants examinerent avec interet la bibliotheque que le comte
avait donnee a Blaise, en tete de laquelle figure avec honneur un
superbe volume de l'_Imitation de Jesus-Christ_, donne par Helene.
Apres avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
dit a Blaise:

"Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit present; le
voici; accepte-le comme la preuve d'une amitie qui durera aussi
longtemps que moi."

En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaine d'or avec
un petit crucifix et une medaille en or de la sainte Vierge.

"C'est beni par un saint prelat qui est devenu subitement aveugle, et
qui donne a tous l'exemple d'une resignation si calme et si douce,
qu'on se sent touche rien qu'en le voyant.

--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'etait donne par vous et beni
par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espere que le
crucifix me fera souvenir de ce que je dois a mon Dieu, et l'image de
la bonne Vierge me donnera le desir d'aimer mon divin Sauveur comme
elle l'a aime en ce monde et comme elle l'aime dans l'eternite."

Blaise baisa son crucifix, sa medaille, et, les cachant dans son sein,
il dit a Jules:

"Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
croix et devant cette medaille."

Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
presentant a Blaise une petite boite, lui dit en le baisant au front:

"Je ne puis etre la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
voici un tres petit objet, mais qui te sera agreable et utile, je n'en
doute pas."

Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boite
qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
joie qu'il ne chercha pas a dissimuler, une belle montre en or avec sa
chaine.

Il poussa un cri joyeux et partit comme une fleche pour faire partager
son bonheur a son pere et a sa mere.

"Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donne Mme la comtesse."

Anfry et sa femme manquerent de repeter le cri de Blaise a la vue de
la montre et de la chaine. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
quelques minutes qu'ils penserent a aller remercier la comtesse de son
beau cadeau.

"Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'ecria Blaise,
tant j'etais content. Vite que j'y coure.

--Tu n'auras pas loin a aller, mon garcon, dit le comte, qui l'avait
rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fut apercu; fais ton
remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
qui le recut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.

--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous etes trop
bons,... trop bons, en verite... Je ne sais comment exprimer mon
bonheur et ma reconnaissance."

Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
comte. Il se sentait si emu de tant de bontes, qu'il eut de la peine a
contenir l'elan de sa reconnaissance."

"Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous etes
trop bons,... tous,... tous... Je ne merite pas... Que le bon Dieu
vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
Dieu m'exaucera. Il est si bon!"

Le comte chercha a calmer l'emotion de Blaise; quand il y fut parvenu,
il rappela aux enfants que l'heure des vepres approchait.

"Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
creatures, c'est plus que je ne puis supporter.

--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
souffert; et recompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
envoyees. Tu le remercieras a l'eglise, et nous joindrons nos
remerciements aux tiens."

Ils s'acheminerent tous vers le village, qui avait conserve son air de
fete; les cloches sonnaient a grande volee; de tous cotes on voyait
des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'eglise. Chacun
saluait le comte et la comtesse a leur passage. L'office du soir se
termina par la benediction du Saint Sacrement, et cette belle et
heureuse journee laissa des impressions chretiennes et salutaires dans
plus d'un coeur rebelle jusque-la a l'appel du bon Dieu.



XXII

CONCLUSION


Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
comte: la vie qu'on menait au chateau etait calme et heureuse; le
service de Dieu n'y fut jamais neglige, non plus que le service des
pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
fortune du comte passait tout entiere a secourir les miseres de ses
semblables; il les considerait comme des freres appeles a partager les
richesses qu'il tenait de la bonte de Dieu. Quand Blaise devint grand,
il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
le respect qu'il devait a ses maitres, qui etaient en meme temps ses
meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Helene fut, en
grandissant, le modele des jeunes personnes.

Blaise recut plusieurs lettres de son ancien maitre. Jacques lui
proposa avec l'autorisation de son pere, de venir prendre la direction
de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais a quitter ses parents,
qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
les ans, passer quelques jours pres de Jacques, qui le voyait toujours
avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
Un jour, Jacques exprima a Blaise le desir d'unir les deux familles
par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
rencontree souvent dans le monde, a Paris. Il lui dit que toute sa
famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait deja exprime le
meme desir a Blaise; Jeanne etait charmante et digne, sous tous les
rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
Trenilly.

Blaise, a son retour, rapporta au comte et a Jules les paroles qu'il
avait entendues. Le comte et Jules les recurent avec joie, et cette
union, desiree par les deux familles, ne tarda pas a s'accomplir.

Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au chateau de
Trenilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
son ancien ami Blaise; tous deux etaient devenus des hommes, des
chretiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
etait entoure. C'etait lui qui etait l'arbitre de tous les demeles du
pays; ce que M. Blaise avait decide etait religieusement execute.
On le citait comme exemple a tous les jeunes gens du village et des
environs; on recherchait son amitie, et on se sentait fier de son
approbation.

Blaise lui-meme se maria, a l'age de vingt-huit ans; il epousa la
petite niece du cure, qui lui apporta trente mille francs, dot
considerable pour sa condition; elle avait ete demandee par des jeunes
gens bien plus riches et plus eleves en condition que Blaise, mais
elle les avait refuses, repetant toujours a son oncle qu'elle
n'epouserait que Blaise, dont les vertus et les qualites aimables
avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
la dot de Blaise, et la comtesse des presents de noce et de
l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutee
a une jolie maison au bout du village, tout pres du chateau. La
comtesse meubla la maison et donna a la mariee toutes ses belles
toilettes des fetes et dimanches.

Le repas de noce fut donne par le comte dans son chateau.

Helene, qui avait inspire une grande estime et une vive affection a
un frere aine de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
consentit avec plaisir a devenir la compagne de sa vie. Ils vecurent
fort heureux pendant plusieurs annees, apres lesquelles Helene eut la
douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle resolut de se
consacrer entierement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
de charite. Elle etablit une salle d'asile et une ecole dirigees
par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
entieres, aidee et accompagnee par ses parents.

C'est ainsi que vecut toute cette famille chretienne, heureuse et
unie, aimee et estimee de tous.





TABLE DES MATIERES


CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES

CHAPITRE II.--PREMIERE VISITE AU CHATEAU

CHAPITRE III.--LA REPARATION ET LA RECHUTE

CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME

CHAPITRE V.--UN MALHEUR

CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ELEPHANT

CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES

CHAPITRE VIII.--LES FLEURS

CHAPITRE IX.--LES POULETS

CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES

CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT

CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VERITE

CHAPITRE XIII.--LE REMORDS

CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES

CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC

CHAPITRE XVI.--L'OBEISSANCE

CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE

CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRENILLY

CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE

CHAPITRE XX.--L'EPREUVE

CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR

CHAPITRE XXII.--CONCLUSION





End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur

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