The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant

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Title: La Main Gauche

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GUY DE MAUPASSANT

La Main Gauche

1889




ALLOUMA


I


Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algrie, va donc voir mon ancien
camarade Auballe, qui est colon l-bas.

J'avais oubli le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
gure  ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
mois je rdais  pied par toute cette rgion magnifique qui s'tend
d'Alger  Cherchell, Orlansville et Tiaret. Elle est en mme temps
boise et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
forts de pins profondes en des valles troites o roulent des torrents
en hiver. Des arbres normes tombs sur le ravin servent de pont aux
Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
montagne, d'une beaut terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grce.

Mais ce qui m'a laiss au coeur les plus chers souvenirs en cette
excursion, ce sont les marches de l'aprs-midi le long des chemins un
peu boiss sur ces ondulations des ctes d'o l'on domine un immense
pays onduleux et roux depuis la mer bleutre jusqu' la chane
de l'Ouarsenis qui porte sur ses fates la fort de cdres de
Teniet-el-Haad.

Ce jour-l je m'garai. Je venais de gravir un sommet, d'o j'avais
aperu, au-dessus d'une srie de collines, la longue plaine de la
Mitidja, puis par derrire, sur la crte d'une autre chane, dans un
lointain presque invisible, l'trange monument qu'on nomme le Tombeau de
la Chrtienne, spulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
redescendais, allant vers le Sud, dcouvrant devant moi jusqu'aux cimes
dresses sur le ciel clair, au seuil du dsert, une contre bossele,
souleve et fauve, fauve comme si toutes ces collines taient
recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
dos broussailleux d'un chameau.

J'allais  pas rapides, lger, comme on l'est en suivant les sentiers
tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pse, en ces courses
alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pse, ni le corps, ni le
coeur, ni les penses, ni mme les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
ce jour-l, de tout ce qui crase et torture notre vie, rien que la joie
de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
brunes, pointues, accroches au sol comme les coquilles de mer sur les
rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'o sortait une fume
grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour  pas
lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
soir.

Les arbousiers sur ma route se penchaient, trangement chargs de leurs
fruits de pourpre qu'ils rpandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
d'arbres martyrs d'o coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.

Le sol, autour d'eux, tait couvert de cette pluie suppliciale, et le
pied crasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mres pour les
manger.

Tous les vallons  prsent se remplissaient d'une vapeur blonde qui
s'levait lentement comme la bue des flancs d'un boeuf; et sur la
chane des monts qui fermaient l'horizon,  la frontire du Sahara
flamboyait un ciel de Missel. De longues tranes d'or alternaient
avec des tranes de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une troue mince
sur un azur verdtre, infiniment lointain comme le rve.

Oh! que j'tais loin, que j'tais loin de toutes les choses et de toutes
les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-mme aussi,
devenu une sorte d'tre errant, sans conscience, et sans pense, un oeil
qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route  laquelle
je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperus que
j'tais perdu.

L'ombre tombait sur l terre comme une averse de tnbres, et je ne
dcouvrais rien devant moi que la montagne  perte de vue. Des tentes
apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
comprendre au premier Arabe rencontr la direction que je cherchais.

M'a-t-il devin? je l'ignore; mais il me rpondit longtemps, et moi je
ne compris rien. J'allais, par dsespoir, me, dcider  passer la nuit,
roul dans un tapis, auprs du campement, quand je crus reconnatre,
parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
Bordj-Ebbaba.

Je rptai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.

Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit  marcher, je le
suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantme
ple qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux o je
trbuchais sans cesse.

Soudain une lumire brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fentres extrieures.
Je frappai, des chiens hurlrent au dedans. Une voix franaise demanda:
Qui est l!

Je rpondis:

--Est-ce ici que demeure M. Auballe?

--Oui.

On m'ouvrit, j'tais en face de M. Auballe lui-mme, un grand garon
blond, en savates, pipe  la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.

Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: Vous tes chez vous,
monsieur.

Un quart d'heure plus tard je dnais avidement en face de mon hte qui
continuait  fumer.

Je savais son histoire. Aprs avoir mang beaucoup d'argent avec les
femmes, il avait plac son reste en terres algriennes, et plant des
vignes.

Les vignes marchaient bien; il tait heureux, et il avait en effet
l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
Parisien, ce fteur, avait pu s'accoutumer  cette vie monotone, dans
cette solitude, et je l'interrogeai.

--Depuis combien de temps tes-vous ici?

--Depuis neuf ans.

--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?

--Non, on se fait  ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
organes  qui il donne des satisfactions secrtes que nous ne raisonnons
pas. L'air et le climat font la conqute de notre chair, malgr nous, et
la lumire gaie dont il est inond tient l'esprit clair et content, 
peu de frais. Elle entre en nous  flots, sans cesse, par les yeux, et
on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'me.

--Mais les femmes?

--Ah!... a manque un peu!

--Un peu seulement?

--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, mme dans les tribus,
des indignes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.

Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garon brun dont
l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:

--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.

Puis,  moi:

--Il comprend le franais et je vais vous conter une histoire o il joue
un grand rle.

L'homme tant parti, il commena:

--J'tais ici depuis quatre ans environ, encore peu install,  tous
gards, dans ce pays dont je commenais  balbutier la langue, et oblig
pour ne pas rompre tout  fait avec des passions qui m'ont t fatales
d'ailleurs, de faire  Alger un voyage de quelques jours, de temps en
temps.

J'avais achet cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifi,  quelques
centaines de mtres du campement indigne dont j'emploie les hommes 
mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
arrivant, pour mon service particulier, un grand garon, celui que vous
venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientt extrmement
dvou. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
point l'habitude, il dressa sa tente  quelques pas de la porte, afin
que je pusse l'appeler de ma fentre.

Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les dfrichements et
les plantations, je chassais un peu, j'allais dner avec les officiers
des postes voisins, ou bien ils venaient dner chez moi.

Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
raffins; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
m'arrtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
 la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me crer.

Et, un soir, en rentrant d'une tourne dans les terres, au commencement
de l't, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
l'appeler. Cela m'arrivait  tout moment.

Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, pais
et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
les bras croiss sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
sous le jet de lumire de la toile souleve, m'apparut comme un des plus
parfaits chantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
lignes.

Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
chez moi.

J'aime les femmes! L'clair de cette vision m'avait travers et brl,
ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable  qui je dois d'tre
ici. Il faisait chaud, c'tait en juillet, et je passai presque toute la
nuit  ma fentre, les yeux sur la tache sombre que faisait  terre la
tente de Mohammed.

Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
face, et il baissa la tte comme un homme confus, coupable. Devinait-il
ce que je savais?

Je lui demandai brusquement.

--Tu es donc mari, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:

--Non, moussi!

Je le forais  parler franais et  me donner des leons d'arabe, ce
qui produisait souvent une langue intermdiaire des plus incohrentes.

Je repris:

--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.

Il murmura:

--Il est du Sud.

--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
sous ta tente.

Sans rpondre  ma question, il reprit:

--Il est trs joli.

--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme a
une trs jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?

Il rpondit avec un grand srieux:

--Oui, moussi.

J'avoue que pendant toute la journe je demeurai sous l'motion
agressive du souvenir de cette fille arabe tendue sur un tapis rouge;
et, en rentrant,  l'heure du dner, j'eus une forte envie de traverser
de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soire, il fit son service
comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui tait trs
jolie.

Vers neuf heures, toujours hant par ce got de la femme, qui est tenace
comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
et pour rder un peu dans les environs du cne de toile brune  travers
laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumire.

Puis je m'loignai, pour n'tre pas surpris par Mohammed dans les
environs de son logis.

En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil  lui,
sous sa tente. Puis ayant tir ma clef de ma poche, je pntrai dans le
bordj o couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
et une vieille cuisinire cueillie  Alger.

Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
clart sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperus en face de moi, assise
sur une chaise de paille  ct de la table o brlait une bougie, une
fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillit,
pare de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
signes bleus finement tatous sur la chair toilaient son front, ses
joues et son menton. Ses bras, chargs d'anneaux, reposaient sur ses
cuisses que recouvrait, tombant des paules, une sorte de gebba de soie
rouge dont elle tait vtue.

En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fire soumission.

--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.

--J'y suis parce qu'on m'a ordonn de venir.

--Qui te l'a ordonn?

--Mohammed.

--C'est bon. Assieds-toi.

Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.

La figure tait trange, rgulire, fine et un peu bestiale, mais
mystique comme celle d'un Boudha. Les lvres, fortes et colores d'une
sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
indiquaient un lger mlange de sang noir, bien que les mains et les
bras fussent d'une blancheur irrprochable.

J'hsitais sur ce que je devais faire, troubl, tent et confus. Pour
gagner du temps et me donner le loisir de la rflexion, je lui posai
d'autres questions, sur son origine, son arrive dans ce pays et
ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne rpondit qu' celles qui
m'intressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
tait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
qui s'tait pass entre elle et mon serviteur.

Comme j'allais lui dire: Retourne sous la tente de Mohammed, elle
me devina peut-tre, se dressa brusquement et levant ses deux bras
dcouverts dont tous les bracelets sonores glissrent ensemble vers ses
paules, elle croisa ses mains derrire mon cou en m'attirant avec un
air de volont suppliante et irrsistible.

Ses yeux, allums par le dsir de sduire, par ce besoin de vaincre
l'homme qui rend fascinant comme celui des flins le regard impur
des femmes, m'appelaient, m'enchanaient, m'taient toute force de
rsistance, me soulevaient d'une ardeur imptueuse. Ce fut une lutte
courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'ternelle
lutte entre les deux brutes humaines, le mle et la femelle, o le mle
est toujours vaincu.

Ses mains, derrire ma tte m'attiraient d'une pression lente,
grandissante, irrsistible comme une force mcanique, vers le sourire
animal de ses lvres rouges o je collai soudain les miennes en enlaant
ce corps presque nu et charg d'anneaux d'argent qui tintrent, de la
gorge aux pieds, sous mon treinte.

Elle tait nerveuse, souple et saine comme une bte, avec des airs, des
mouvements, des grces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
trouver  ses baisers une rare saveur inconnue, trangre  mes sens
comme un got de fruit des tropiques.

Bientt... je dis bientt, ce fut peut-tre aux approches du matin,
je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle tait
venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
qu'elle ferait de moi.

Mais ds qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:

--Si tu me chasses, o veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
pied de ton lit.

Que pouvais-je rpondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
sans doute, regardait  son tour la fentre claire de ma chambre; et
des questions de toute nature, que je ne m'tais point poses dans le
trouble des premiers instants, se formulrent nettement.

--Reste ici, dis-je, nous allons causer.

Ma rsolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait t
jete ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
matresse esclave, cache dans le fond de ma maison,  la faon des
femmes des harems. Le jour o elle ne me plairait plus, il serait
toujours facile de m'en dfaire d'une faon quelconque, car ces
cratures-l, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
me.

Je lui dis:

--Je veux bien tre bon pour toi. Je te traiterai de faon  ce que tu
ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'o tu
viens.

Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutt
une histoire, car elle dut mentir d'un bout  l'autre, comme mentent
tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.

C'est l un des signes les plus surprenants et les plus
incomprhensibles du caractre indigne: le mensonge. Ces hommes en qui
l'islamisme s'est incarn jusqu' faire partie d'eux, jusqu' modeler
leurs instincts, jusqu' modifier la race entire et  la diffrencier
des autres au moral autant que la couleur de la peau diffrencie le
ngre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
peut se fier  leurs dires. Est-ce  leur religion qu'ils doivent
cela? Je l'ignore. Il faut avoir vcu parmi eux pour savoir combien
le mensonge fait partie de leur tre, de leur coeur, de leur me, est
devenu chez eux une sorte de seconde nature, une ncessit de la vie.

Elle me raconta donc qu'elle tait fille d'un cad des Ouled Sidi Cheik
et d'une femme enleve par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
femme devait tre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
croisement de sang arabe et de sang ngre. Les ngresses, on le
sait, sont fort prises dans les harems o elles jouent le rle
d'aphrodisiaques.

Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
empourpre des lvres et les fraises sombres de ses seins allongs,
pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresss. A cela, un
regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait 
la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
lignes droites et simples comme une tte d'image indienne. Les yeux
trs carts augmentaient encore l'air un peu divin de cette rdeuse du
dsert.

De son existence vritable, je ne sus rien de prcis. Elle me la conta
par dtails incohrents qui semblaient surgir au hasard dans une mmoire
en dsordre; et elle y mlait des observations dlicieusement puriles,
toute une vision du monde nomade ne dans une cervelle d'cureuil qui a
saut de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.

Et cela tait dbit avec l'air svre que garde toujours ce peuple
drap, avec des mines d'idole qui potine et une gravit un peu comique.

Quand elle eut fini, je m'aperus que je n'avais rien retenu de cette
longue histoire pleine d'vnements insignifiants, emmagasins en sa
lgre cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas bern trs
simplement par ce bavardage vide et srieux qui ne m'apprenait rien sur
elle ou sur aucun fait de sa vie.

Et je pensais  ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutt
qui campe au milieu de nous, dont nous commenons  parler la langue,
que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
tentes,  qui nous imposons nos lois, nos rglements et nos coutumes,
et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
n'tions pas l, uniquement occups  le regarder depuis bientt
soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
hutte de branches et sous ce petit cne d'toffe clou sur la terre avec
des pieux,  vingt mtres de nos portes, que nous ne savons encore ce
que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civiliss des
maisons mauresques d'Alger. Derrire le mur peint  la chaux de leur
demeure des villes, derrire la cloison de branches de leur gourbi, ou
derrire ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
vivent prs de nous, inconnus, mystrieux, menteurs, sournois, soumis,
souriants, impntrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
superstitions, des crmonies, mille usages encore ignors de nous, pas
mme souponns! Jamais peut-tre un peuple conquis par la force n'a
su chapper aussi compltement  la domination relle,  l'influence
morale, et  l'investigation acharne, mais inutile du vainqueur.

Or, cette infranchissable et secrte barrire que la nature
incomprhensible a verrouille entre les races, je la sentais soudain,
comme je ne l'avais jamais sentie, dresse entre cette fille arabe et
moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
son corps  ma caresse et moi qui l'avait possde.

Je lui demandai y songeant pour la premire fois:

--Comment t'appelles-tu?

Elle tait demeure quelques instants sans parler et je la vis
tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'tais l, tout contre
elle. Alors, dans ses yeux levs sur moi, je devinai que cette minute
avait suffi pour que le sommeil tombt sur elle, un sommeil irrsistible
et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
mobiles des femmes.

Elle rpondit nonchalamment avec un billement arrt dans la bouche:

--Allouma.

Je repris:

--Tu as envie de dormir?

--Oui, dit-elle.

--Eh bien! dors.

Elle s'allongea tranquillement  mon ct, tendue sur le ventre, le
front pos sur ses bras croiss, et je sentis presque tout de suite que
sa fuyante pense de sauvage s'tait teinte dans le repos.

Moi, je me mis  rver, couch prs d'elle, cherchant  comprendre?
Pourquoi Mohammed me l'avait-il donne? Avait-il agi en serviteur
magnanime qui se sacrifie pour son matre jusqu' lui cder la femme
attire en sa tente pour lui-mme, ou bien avait-il obi  une pense
plus complexe, plus pratique, moins gnreuse en jetant dans mon lit
cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
et on ne comprend gure plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
reste de ses sentiments. Peut-tre avais-je devanc, en pntrant par
hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prvoyant
domestique qui m'avait destin cette femme, son amie, sa complice, sa
matresse aussi peut-tre.

Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatigurent si bien que
tout doucement je glissai  mon tour dans un sommeil profond.

Je fus rveill par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
tous les matins pour m'veiller. Il ouvrit la fentre par o un flot
de jour s'engouffrant claira sur le lit le corps d'Allouma toujours
endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
couche  mon ct, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle tait l,
et il avait sa gravit ordinaire, la mme allure, le mme visage. Mais
la lumire, le mouvement, le lger bruit des pieds nus de l'homme, la
sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirrent Allouma
de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la mme indiffrence et s'assit.
Puis elle murmura.

--J'ai faim, aujourd'hui.

--Que veux-tu manger? demandai-je.

--Kahoua.

--Du caf et du pain avec du beurre?

--Oui.

Mohammed, debout prs de notre couche, mes vtements sur les bras,
attendait les ordres.

--Apporte  djeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.

Et il sortit sans que sa figure rvlt le moindre tonnement ou le
moindre ennui.

Quand il fut parti, je demandai  la jeune Arabe:

--Veux-tu habiter dans ma maison?

--Oui, je le veux bien.

--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
servir.

--Tu es gnreux, et je te suis reconnaissante.

--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.

--Je ferai ce que tu exigeras de moi.

Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.

Mohammed rentrait, portant un plateau avec le djeuner. Je lui dis:

--Allouma va demeurer dans la maison. Tu taleras des tapis dans la
chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.

--Oui, moussi.

Ce fut tout.

Une heure plus tard, ma belle Arabe tait installe dans une grande
chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
 glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
Djebel-Amour, une cigarette  la bouche, et bavardant avec la vieille
Arabe que j'avais envoy chercher, comme si elles se connaissaient
depuis des annes.



II


Pendant un mois, je fus trs heureux avec elle et je m'attachai d'une
faon bizarre  cette crature d'une autre race, qui me semblait presque
d'une autre espce, ne sur une plante voisine.

Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
primitif. Entre elles et nous, mme entre elles et leurs mles naturels,
les Arabes, jamais n'clt la petite fleur bleue des pays du Nord.
Elles sont trop prs de l'animalit humaine, elles ont un coeur trop
rudimentaire, une sensibilit trop peu affine, pour veiller dans
nos mes l'exaltation sentimentale qui est la posie de l'amour. Rien
d'intellectuel, aucune ivresse de la pense ne se mle  l'ivresse
sensuelle que provoquent en nous ces tres charmants et nuls.

Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
mais d'une faon diffrente, moins tenace, moins cruelle, moins
douloureuse.

Ce que j'prouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
faon prcise. Je vous disais tout  l'heure que ce pays, cette Afrique
nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu  peu
la conqute de notre chair par un charme inconnaissable et sr, par la
caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
sa lumire dlicieuse, par le bien-tre discret dont elle baigne tous
nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la mme faon, par mille
attraits cachs, captivants et physiques, par la sduction pntrante
non point de ses embrassements, car elle tait d'une nonchalance toute
orientale, mais de ses doux abandons.

Je la laissais absolument libre d'aller et de venir  sa guise et elle
passait au moins une aprs-midi sur deux dans le campement voisin, au
milieu des femmes de mes agriculteurs indignes. Souvent aussi, elle
demeurait durant une journe presque entire,  se mirer dans l'armoire
 glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre o elle
suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
marchait la tte un peu penche en arrire, pour juger ses hanches et
ses reins, tournait, s'loignait, se rapprochait, puis, fatigue enfin
de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
d'elle-mme, les yeux dans ses yeux, le visage svre, l'me noye dans
cette contemplation.

Bientt, je m'aperus qu'elle sortait presque chaque jour aprs le
djeuner, et qu'elle disparaissait compltement jusqu'au soir.

Un peu inquiet, je demandai  Mohammed s'il savait ce qu'elle
pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il rpondit avec
tranquillit:

--Ne te tourmente pas, c'est bientt le Ramadan. Elle doit aller  ses
dvotions.

Lui aussi semblait ravi de la prsence d'Allouma dans la maison; mais
pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
me dissimuler quelque chose.

J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
agir le temps, le hasard et la vie.

Souvent, aprs l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
dfrichements, je faisais  pied de grandes promenades. Vous connaissez
les superbes forts de cette partie de l'Algrie, ces ravins presque
impntrables o les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
d'Orient tendus le long des cours d'eau. Vous savez qu' tout moment,
dans ces bois et sur ces ctes, o on croirait que personne jamais
n'a pntr, on rencontre tout  coup le dme de neige d'une koubba
renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isol,  peine
visit de temps en temps par quelques fidles obstins, venus du douar
voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
saint.

Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprs d'une de ces chapelles
mahomtanes, et ayant jet un regard par la porte toujours ouverte, je
vis qu'une femme priait devant la relique. C'tait un tableau charmant,
cette Arabe assise par terre, dans cette chambre dlabre, o le vent
entrait  son gr et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
aiguilles sches tombes des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
absorbe tout entire par le souci du saint; et elle parlait,  mi-voix,
elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
de Dieu toutes ses proccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
mditer, pour chercher ce qu'elle avait encore  dire, pour ne rien
oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
comme s'il lui et rpondu, comme s'il lui et conseill une chose
qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
raisonnements.

Je m'loignai, sans bruit, ainsi que j'tais venu, et je rentrai pour
dner.

Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
qu'elle n'avait point d'ordinaire.

--Assieds-toi l, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, 
mon ct.

Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
loigna sa tte avec vivacit.

Je fus stupfait et je demandai:

--Eh bien, qu'y a-t-il?

--C'est Ramadan, dit-elle.

Je me mis  rire.

--Et le Marabout t'a dfendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?

--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!

--Ce serait un gros pch?

--Oh oui!

--Alors tu n'as rien mang de la journe, jusqu'au coucher du soleil?

--Non, rien.

--Mais au soleil couch tu as mang?

--Oui.

--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout  fait tu ne peux pas tre plus
svre pour le reste que pour la bouche.

Elle semblait crispe, froisse, blesse et elle reprit avec une hauteur
que je ne lui connaissais pas.

--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
Ramadan, elle serait maudite pour toujours.

--Et cela va durer tout le mois.

Elle rpondit avec conviction:

--Oui, tout le mois de Ramadan.

Je pris un air irrit et je lui dis:

--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.

Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:

--Oh! je te prie, ne sois pas mchant, tu verras comme je serai
gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
gterai, mais ne sois pas mchant.

Je ne pus m'empcher de sourire tant elle tait drle et dsole, et je
l'envoyai coucher chez elle.

Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
furent frapps  ma porte, si lgers que je les entendis  peine.

Je criai: Entrez et je vis apparatre Allouma portant devant elle un
grand plateau charg de friandises arabes, de croquettes sucres, frites
et sautes, de toute une ptisserie bizarre de nomade.

Elle riait, montrant ses belles dents, et elle rpta:

--Nous allons faire Ramadan ensemble.

Vous savez que le jene, commenc  l'aurore et termin au crpuscule,
au moment o l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
suivi chaque soir de petites ftes intimes o on mange jusqu'au matin.
Il en rsulte que, pour les indignes peu scrupuleux, le Ramadan
consiste  faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
poussait plus loin la dlicatesse de conscience. Elle installa son
plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
minces une petite boulette poudre, elle me la mit dans la bouche en
murmurant:

--C'est bon, mange.

Je croquai, le lger gteau qui tait excellent en effet, et je lui
demandai:

--C'est toi qui as fait a?

--Oui, c'est moi?

--Pour moi?

--Oui, pour toi.

--Pour me faire supporter le Ramadan.

--Oui, ne sois pas mchant! Je t'en apporterai tous les jours.

Oh! le terrible mois que je passai l! un mois sucr, doucetre,
enrageant, un mois de gteries et de tentations, de colres et d'efforts
vains contre une invincible rsistance.

Puis, quand arrivrent les trois jours du Beram, je les clbrai  ma
faon et le Ramadan fut oubli.

L't s'coula, il fut trs chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
Allouma me parut proccupe, distraite, dsintresse de tout.

Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
chambre. Je pensai qu'elle rdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
chercht. Elle n'tait pas rentre; j'ouvris la fentre et je criai:

--Mohammed.

La voix de l'homme couch sous sa tente rpondit:

--Oui, moussi.

--Sais-tu o est Allouma?

--Non, moussi--pas possible--Allouma perdu?

Quelques secondes aprs, mon Arabe entrait chez moi, tellement mu qu'il
ne matrisait point son trouble. Il demanda:

--Allouma perdu?

--Mais oui, Allouma perdu.

--Pas possible?

--Cherche, lui dis-je?

Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
entra dans la chambre vide o les vtements d'Allouma tranaient, dans
un dsordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutt il
flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
rsignation:

--Parti, il est parti!

Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
chercher jusqu' ce qu'on l'et retrouve.

On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
toute la semaine. Aucune trace ne fut dcouverte pouvant mettre sur la
piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
et mon existence dserte. Puis des ides inquitantes me passaient par
l'esprit. Je craignais qu'ont l'et enleve, ou assassine peut-tre.
Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
communiquer mes apprhensions, il rpondait sans varier:

--Non, parti.

Puis il ajoutait le mot arabe r'zale qui veut dire gazelle, comme
pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle tait loin.

Trois semaines se passrent et je n'esprais plus revoir jamais ma
matresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits clairs par la
joie, entra chez moi et me dit:

--Moussi, Allouma il est revenu.

Je sautai du lit et je demandai:

--O est-elle?

--N'ose pas venir! L-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
montrait par la fentre une tache blanchtre au pied d'un olivier.

Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
qui semblait jet contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
sombres, les toiles tatoues, la figure longue et rgulire de la
fille sauvage qui m'avait sduit. A mesure que j'avanais une colre me
soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.

Je criai de loin:

--D'o viens-tu?

Elle ne rpondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
vivait plus qu' peine, rsigne  mes violences, prte aux coups.

J'tais maintenant debout tout prs d'elle, contemplant avec stupeur les
haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
poussire, dchiquetes, sordides.

Je rptai, la main leve comme sur un chien.

--D'o viens-tu?

Elle murmura:

--De l-bas!

--D'o?

--De la tribu!

--De quelle tribu?

--De la mienne.

--Pourquoi es-tu partie?

Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et,  voix
basse:

--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.

Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
une bte. Je me penchai vers elle, et j'aperus, en me retournant pour
m'asseoir, Mohammed qui nous piait, de loin.

Je repris, trs doucement:

--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?

Alors elle me conta que depuis longtemps dj elle prouvait en son
coeur de nomade, l'irrsistible envie de retourner sous les tentes,
de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tte, entre les
toiles jaunes du ciel et les toiles bleues de sa face, autre chose que
le mince rideau de toile use et recousue  travers lequel on aperoit
des grains de feu quand on se rveille dans la nuit.

Elle me fit comprendre cela en termes nafs et puissants, si justes, que
je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus piti d'elle, et que je
lui demandai:

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu dsirais t'en aller pendant quelque
temps?

--Parce que tu n'aurais pas voulu...

--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.

--Tu n'aurais pas cru.

Voyant que je n'tais pas fch, elle riait, et elle ajouta:

--Tu vois, c'est fini, je suis retourne chez moi et me voici. Il me
fallait seulement quelques jours de l-bas. J'ai assez maintenant, c'est
fini, c'est pass, c'est guri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
suis trs contente. Tu n'es pas mchant.

--Viens  la maison, lui dis-je.

Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
ma demeure, o nous attendait Mohammed.

Avant d'entrer, je repris:

--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
prviendras et je te le permettrai.

Elle demanda, mfiante:

--Tu promets?

--Oui, je promets.

--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: Il faut que
j'aille l-bas et tu me laisseras partir.

Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
de l'eau, car on n'avait pu prvenir encore la femme
d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa matresse.

Elle entra, aperut l'armoire  glace et, la figure illumine, courut
vers elle comme on s'lance vers une mre retrouve. Elle se regarda
quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fche, dit au
miroir:

--Attends, j'ai des vtements de soie dans l'armoire. Je serai belle
tout  l'heure.

Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-mme.

Notre vie recommena comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'prouvais en
mme temps une sorte de ddain paternel.

Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
nerveuse, agite, un peu triste. Je lui dis, un jour:

--Est-ce que tu veux retourner chez toi?

--Oui, je veux.

--Tu n'osais pas me le dire?

--Je n'osais pas.

--Va, je permets.

Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses lans
de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.

Elle revint, comme la premire fois, au bout de trois semaines environ,
toujours dguenille, noire de poussire et de soleil, rassasie de vie
nomade, de sable et de libert. En deux ans elle retourna ainsi quatre
fois chez elle.

Je la reprenais gament, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
petit natre que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
trompant, mais je l'aurais tue un peu comme on assomme, par pure
violence, un chien qui dsobit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui dsobit! Je l'aimais
en effet, un peu comme on aime un animal trs rare, chien ou cheval,
impossible  remplacer. C'tait une bte admirable, une bte sensuelle,
une bte  plaisir, qui avait un corps de femme.

Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
sparaient nos mes, bien que nos coeurs, peut-tre, se fussent frls,
chauffs l'un l'autre, par moments. Elle tait quelque chose de ma
maison, de ma vie, une habitude fort agrable  laquelle je tenais et
qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
sens.

Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulire, ce
regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
face d'un chien.

Je lui dis, en apercevant cette figure.

--Hein? qu'y a-t-il?

--Allouma il est parti.

Je me mis  rire.

--Parti, o a?

--Parti tout  fait, moussi!

--Comment, parti tout  fait?

--Oui, moussi.

--Tu es fou, mon garon?

--Non, moussi.

--Pourquoi a parti? Comment? Voyons? Explique-toi!

Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
de ces explosions de colre arabe qui nous arrtent dans les rues des
villes devant deux nergumnes, dont le silence et la gravit orientales
font place brusquement aux plus extrmes gesticulations et aux
vocifrations les plus froces.

Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'tait enfuie avec mon
berger.

Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un  un, des dtails.

Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il piait ma matresse
qui avait des rendez-vous, derrire les bois de cactus voisins ou dans
le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engag comme
berger par mon intendant,  la fin du mois prcdent.

La nuit dernire, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
il rptait, d'un air exaspr.

--Parti, moussi, il est parti!

Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
fuite avec ce rdeur, tait entre en moi, en une seconde, absolue,
irrsistible. Cela tait absurde, invraisemblable et certain en vertu de
l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.

Le coeur serr, une colre dans le sang, je cherchais  me rappeler les
traits de cet homme, et je me souvint tout  coup que je l'avais vu,
l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
troupeau, et me regardant. C'tait une sorte de grand bdouin dont la
couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
fuyant, aux jambes sches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
faux de chacal.

Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
qu'elle tait Allouma, une fille du sable. Une autre,  Paris, fille du
trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rdeur de barrire.

--C'est bon, dis-je  Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
J'ai des lettres  crire. Laisse-moi seul.

Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
fentre et je me mis  respirer par grands souffles qui m'entraient
au fond de la poitrine, l'air touffant venu du Sud, car le sirocco
soufflait.

Puis je pensai: Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
ou lcher un homme?

Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
doute?

Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute rpugnante? Pourquoi?
Peut-tre parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
rgulirement.

Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, mme
les plus fines et les plus compliques, pourquoi elles agissent? Pas
plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
pivoter la flche de fer, de cuivre, de tle ou de bois, de mme qu'une
influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
aux rsolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
villes, des champs, des faubourgs ou du dsert.

Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
pourquoi elles ont fait ceci plutt que cela; mais sur le moment elles
l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilit  surprises,
les esclaves tourdies des vnements, des milieux, des motions, des
rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur me et leur
chair!

M. Auballe, s'tait lev. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
souriant:

--Voil un amour dans le dsert!

Je demandai.

--Si elle revenait?

Il murmura.

--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de mme.

--Et vous pardonneriez le berger?

--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
ignorer.




HAUTOT PRE ET FILS

Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
qu'occupent  prsent de gros cultivateurs, les chiens, attachs aux
pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient  la vue des carnassires
portes par le garde et des gamins. Dans la grande salle 
manger-cuisine, Hautot pre, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
M. Mondaru, le notaire, cassaient une crote et buvaient un verre avant
de se mettre en chasse, car c'tait jour d'ouverture.

Hautot pre, fier de tout ce qu'il possdait, vantait d'avance le gibier
que ses invits allaient trouver sur ses terres. C'tait un grand
Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lvent sur
leurs paules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
respect, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
jusqu'en troisime,  son fils Hautot Csar, afin qu'il et de
l'instruction, et il avait arrt l ses tudes de peur qu'il devnt un
monsieur indiffrent  la terre.

Hautot Csar, presque aussi haut que son pre, mais plus maigre, tait
un bon garon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
respect et de dfrence pour les volonts et les opinions de Hautot
pre.

M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
rouges de minces rseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
cours tortueux des fleuves sur les cartes de gographie, demandait:

--Et du livre--y en a-t-il, du livre?...

Hautot pre, rpondit:

--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.

--Par o commenons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
notaire gras et ple, bedonnant aussi et sangl dans un costume de
chasse tout neuf, achet  Rouen l'autre semaine.

--Eh bien, par l, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
plaine et nous nous rabattrons dessus.

Et Hautot pre se leva. Tous l'imitrent, prirent leurs fusils dans les
coins, examinrent les batteries, taprent du pied pour s'affermir dans
leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
poussrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.

On se mit en route vers les fonds. C'tait un petit vallon, ou plutt
une grande ondulation de terres de mauvaise qualit, demeures incultes
pour cette raison, sillonnes de ravines, couvertes de fougres,
excellente rserve de gibier.

Les chasseurs s'espacrent, Hautot pre tenant la droite, Hautot fils
tenant la gauche, et les deux invits au milieu. Le garde et les
porteurs de carniers suivaient. C'tait l'instant solennel o on attend,
le premier coup de fusil, o le coeur bat un peu, tandis que le doigt
nerveux tte  tout instant les gchettes.

Soudain, il partit, ce coup! Hautot pre avait tir. Tous s'arrtrent
et virent une perdrix, se dtachant d'une compagnie qui fuyait 
tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille paisse. Le
chasseur excit se mit  courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
retenaient, et il disparut  son tour dans le fourr,  la recherche de
sa pice.

Presque aussitt, un second coup de feu retentit.

--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura dnich un livre
l-dessous.

Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impntrables au
regard.

Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: Les avez-vous?
Hautot pre ne rpondit pas; alors, Csar, se tournant vers le garde,
lui dit: Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
attendrons.

Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
prcautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:

--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arriv.

Tous accoururent et plongrent dans les ronces. Hautot pre, tomb sur
le flanc, vanoui, tenait  deux mains son ventre d'o coulait  travers
sa veste de toile dchire par le plomb de longs filets de sang sur
l'herbe. Lchant son fusil pour saisir la perdrix morte  porte de sa
main, il avait laiss tomber l'arme dont le second coup, partant au
choc, lui avait crev les entrailles. On le tira du foss, on le
dvtit, et on vit une plaie affreuse par o les intestins sortaient.
Alors, aprs qu'on l'eut ligatur tant bien que mal, on le reporta chez
lui et on attendit le mdecin qu'on avait t qurir, avec un prtre.

Quand le docteur arriva, il remua la tte gravement, et se tournant vers
Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:

--Mon pauvre garon, dit-il, a n'a pas bonne tournure.

Mais quand le pansement fut fini, le bless remua les doigts, ouvrit la
bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
puis parut chercher dans sa mmoire, se souvenir, comprendre, et il
murmura:

--Nom d'un nom, a y est!

Le mdecin lui tenait la main.

--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, a ne sera
rien.

Hautot reprit:

--a y est! j'ai l'ventre crev! Je le sais bien.

Puis soudain:

--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.

Hautot fils, malgr lui, larmoyait et rptait comme un petit garon:

--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!

Mais le pre, d'un ton plus ferme:.

--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai  te parler. Mets-toi l,
tout prs, a sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
une minute s'il vous plat.

Tous sortirent laissant le fils en face du pre.

Ds qu'ils furent seuls:

--coute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
puis il n'y a pas tant de mystre  a que nous en mettons. Tu sais bien
que ta mre est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis mari  dix-neuf. Pas vrai?

Le fils balbutia:

--Oui, c'est vrai.

---Donc ta mre est morte depuis sept ans, et moi je suis rest veuf. Eh
bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf  trente-sept
ans, pas vrai?

Le fils rpondit:

--Oui, c'est vrai.

Le pre, haletant, tout ple et la face crispe continua:

--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante  ta mre, vu que
je lui avais promis a. Alors... tu comprends?

--Oui, pre.

--Donc, j'ai pris une petite  Rouen, rue de l'perlan, 18, au
troisime, la seconde porte--je te dis tout a, n'oublie pas,--mais une
petite qui a t gentille tout plein pour moi, aimante, dvoue, une
vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?

--Oui, pre.

--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
de srieux qui la mettra  l'abri. Tu comprends?

--Oui, pre.

--Je te dis que c'est une brave fille, mais l, une brave, et que, sans
toi, et sans le souvenir de ta mre, et puis sans la maison o nous
avons vcu tous trois, je l'aurais amene ici, et puis pouse, pour
sr... coute... coute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point crire
les choses... ces choses-l... a nuit trop aux lgitimes... et puis a
embrouille tout... a ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbr,
n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!

--Oui, pre.

--coute encore... coute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
petite:--Caroline Donet, rue de l'perlan, 18, au troisime, la seconde
porte, n'oublie pas.--Et puis, coute encore. Vas-y tout de suite quand
je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
mmoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... coute...
En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-l elle m'attend. C'est mon jour,
depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout a,
parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-l on ne les conte
pas au public, ni au notaire, ni au cur. a se fait, tout le monde le
sait, mais a ne se dit pas, sauf ncessit. Alors personne d'tranger
dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
tous en un seul. Tu comprends?

--Oui, pre.

--Tu promets?

--Oui, pre.

--Tu jures?

--Oui, pre

--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.

--Non, pre.

--Tu iras toi-mme. Je veux que tu t'assures de tout.

--Oui, pre.

--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
peux pas te dire plus. C'est jur.

--Oui, pre.

--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
sr. Dis-leur qu'ils entrent.

Hautot fils embrassa son pre en gmissant, puis, toujours docile,
ouvrit la porte, et le prtre parut, en surplis blanc, portant les
saintes huiles.

Mais le moribond avait ferm les yeux, et il refusa de les rouvrir,
il refusa de rpondre, il refusa de montrer, mme par un signe, qu'il
comprenait.

Il avait assez parl, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
d'ailleurs  prsent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
Qu'avait-il besoin de se confesser au dlgu de Dieu, puisqu'il venait
de se confesser  son fils, qui tait de la famille, lui.

Il fut administr, purifi, absous, au milieu de ses amis et de ses
serviteurs agenouills, sans qu'un seul mouvement de son visage rvlt
qu'il vivait encore.

Il mourut vers minuit, aprs quatre heures de tressaillements indiquant
d'atroces souffrances.


II


Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
Rentr chez lui, aprs avoir conduit son pre au cimetire, Csar Hautot
passa le reste du jour  pleurer. Il dormit  peine la nuit suivante
et il se sentit si triste en s'veillant qu'il se demandait comment il
pourrait continuer  vivre.

Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obir  l dernire volont
paternelle, il devait se rendre  Rouen le lendemain, et voir cette
fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'perlan, 18, au troisime
tage, la seconde porte. Il avait rpt, tout bas, comme on marmotte
une prire, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
indfiniment, sans pouvoir s'arrter ou penser  quoi que ce ft, tant
sa langue et son esprit taient possds par cette phrase.

Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
grand'route d'Ainville  Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
noire, sur la tte son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
culotte  sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
vent, garantit le drap de la poussire et des taches, et qu'on te
prestement  l'arrive, ds qu'on a saut de voiture.

Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrta comme
toujours  l'htel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des dtails sur
l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
gens, empresses parce qu'ils le savaient riche, et refuser mme leur
djeuner, ce qui les froissa.

Ayant donc pousset son chapeau, bross sa redingote et essuy ses
bottines, il se mit  la recherche de la rue de l'perlan, sans oser
prendre de renseignements prs de personne, de crainte d'tre reconnu et
d'veiller les soupons.

 la fin, ne trouvant pas, il aperut un prtre, et se fiant  la
discrtion professionnelle des hommes d'glise, il s'informa auprs de
lui.

Il n'avait que cent pas  faire, c'tait justement la deuxime rue 
droite.

Alors, il hsita. Jusqu' ce moment, il avait obi comme une brute  la
volont du mort. Maintenant il se sentait tout remu, confus, humili 
l'ide de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait t
la matresse de son pre. Toute la morale qui gt en nous, tasse au
fond de nos sentiments par des sicles d'enseignement hrditaire, tout
ce qu'il avait appris depuis le catchisme sur les cratures de mauvaise
vie, le mpris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, mme
s'il en pouse une, toute son honntet borne de paysan, tout cela
s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.

Mais il pensa:--J'ai promis au pre. Faut pas y manquer. Alors il
poussa la porte entre-bille de la maison marque du numro 18,
dcouvrit un escalier sombre, monta trois tages, aperut une porte,
puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.

Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
jeune dame trs bien habille, brune, au teint color, qui le regardait
avec des yeux stupfaits.

Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
attendait l'autre, ne l'invitait pas  entrer. Ils se contemplrent
ainsi pendant prs d'une demi-minute.  la fin elle demanda:

--Vous dsirez, monsieur?

Il murmura:

--Je suis Hautot fils.

Elle eut un sursaut, devint ple, et balbutia comme si elle le
connaissait depuis longtemps:

--Monsieur Csar?

--Oui.

--Et alors?

--J'ai  vous parler de la part du pre.

Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrt. Il ferma la porte
et la suivit.

Alors il aperut un petit garon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
un chat, assis par terre devant un fourneau d'o montait une fume de
plats tenus au chaud.

--Asseyez-vous, disait-elle.

Il s'assit.... Elle demanda:

--Eh bien?

Il n'osait plus parler, les yeux fixs sur la table dresse au milieu de
l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
la chaise tourne dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
bouteille de vin ronge entame et la bouteille de vin blanc intacte.
C'tait la place de son pre, dos au feu! On l'attendait. C'tait son
pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait prs de la fourchette, car la
crote tait enleve  cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
les yeux, il aperut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
faite  Paris l'anne de l'Exposition, la mme qui tait cloue
au-dessus du lit dans la chambre  coucher d'Ainville.

La jeune femme reprit:

--Eh bien, monsieur Csar?

Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
mains tremblantes de peur.

Alors il osa.

--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.

Elle fut si bouleverse qu'elle ne remua pas. Aprs quelques instants de
silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:

--Oh! pas possible!

Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
elle se couvrit la figure en se mettant  sangloter. Alors, le petit
tourna la tte, et voyant sa mre en pleurs, hurla. Puis, comprenant
que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur Csar, saisit
d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
sa force. Et Csar demeurait perdu, attendri, entre cette femme qui
pleurait son pre et cet enfant qui dfendait sa mre. Il se sentait
lui-mme gagn par l'motion, les yeux enfls par le chagrin; et, pour
reprendre contenance, il se mit  parler.

--Oui, disait-il, le malheur est arriv dimanche matin, sur les huit
heures.... Et il contait, comme si elle l'et cout, n'oubliant aucun
dtail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
petit tapait toujours, lui lanant  prsent des coups de pied dans les
chevilles.

Quand il arriva au moment o Hautot pre avait parl d'elle, elle
entendit son nom, dcouvrit sa figure et demanda:

--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si a ne
vous contrariait pas de recommencer.

Il recommena dans les mmes termes: Le malheur est arriv dimanche
matin sur les huit heures....

Il dit tout, longuement, avec des arrts, des points, des rflexions
venues de lui, de temps en temps. Elle l'coutait avidement, percevant
avec sa sensibilit nerveuse de femme toutes les pripties qu'il
racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: Oh mon Dieu! parfois.
Le petit, la croyant calme, avait cess de battre Csar pour prendre la
main de sa mre, et il coutait aussi, comme s'il et compris.

Quand le rcit fut termin, Hautot fils reprit:

--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son dsir.
coutez, je suis  mon aise, il m'a laiss du bien. Je ne veux pas que
vous ayez  vous plaindre....

Mais elle l'interrompit vivement.

--Oh! monsieur Csar, monsieur Csar, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
coup.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
j'accepte, coutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tte.

Alors Csar, effar, devina, et balbutiant:

--Donc... c'est  lui... le p'tit?

--Mais oui, dit-elle.

Et Hautot fils regarda son frre avec une motion confuse, forte et
pnible.

Aprs un long silence, car elle pleurait de nouveau, Csar, tout  fait
gn, reprit:

--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
que nous parlions de a?

Elle s'cria:

--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
avec mile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
mon petit. Oh! quelle misre, quelle misre, monsieur Csar. Tenez,
asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
faisait, l-bas, toute la semaine.

Et Csar s'assit, habitu  obir.

Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
fourneau o les plats mijotaient toujours, prit mile sur ses genoux, et
elle demanda  Csar mille choses sur son pre, des choses intimes o
l'on voyait, o il sentait sans raisonner qu'elle avait aim Hautot de
tout son pauvre coeur de femme.

Et, par l'enchanement naturel de ses ides, peu nombreuses, il en
revint  l'accident et se remit  le raconter avec tous les mmes
dtails.

Quand il dit: Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
poings, elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, Csar se mit aussi 
pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
il se pencha vers mile dont le front se trouvait  porte de sa bouche
et l'embrassa.

La mre, reprenant haleine, murmurait:

--Pauvre gars, le voil orphelin.

--Moi aussi, dit Csar.

Et ils ne parlrent plus.

Mais soudain, l'instinct pratique de mnagre, habitue  songer  tout,
se rveilla chez la jeune femme.

--Vous n'avez peut-tre rien pris de la matine, monsieur Csar?

--Non, mam'zelle.

--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.

--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.

Elle rpondit:

--Malgr la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas a! Et puis
vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
je deviendrai.

Il cda, aprs quelque rsistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crpitaient dans le
fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
dboucht le vin blanc.

Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouill de
sauce tout son menton.

Comme il se levait pour partir, il demanda:

--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
mam'zelle Donet?

--Si a ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur Csar. Comme a
je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.

--a me va, jeudi prochain.

--Vous viendrez djeuner, n'est-ce pas?

--Oh! quant  a, je ne peux pas le promettre.

--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.

--Eh bien, soit. Midi alors.

Et il s'en alla aprs avoir encore embrass le petit mile, et serr la
main de Mlle Donet.



III


La semaine parut longue  Csar Hautot. Jamais il ne s'tait trouv seul
et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait 
ct de son pre, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
l'excution de ses ordres, et quand il l'avait quitt pendant quelque
temps le retrouvait au dner. Ils passaient les soirs  fumer leurs
pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
et la poigne de main qu'ils se donnaient au rveil semblait l'change
d'une affection familiale et profonde.

Maintenant Csar tait seul. Il errait par les labours d'automne,
s'attendant toujours  voir se dresser au bout d'une plaine la grande
silhouette gesticulante du pre. Pour tuer les heures, il entrait chez
les voisins, racontait l'accident  tous ceux qui ne l'avaient pas
entendu, le rptait quelquefois aux autres. Puis,  bout d'occupations
et de penses, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
cette vie-l allait durer longtemps.

Souvent il songea  Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouve
comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le pre. Oui, pour
une brave fille, c'tait assurment une brave fille. Il tait rsolu 
faire les choses grandement et  lui donner deux mille francs de rente
en assurant le capital  l'enfant. Il prouvait mme un certain plaisir
 penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
elle. Et puis l'ide de ce frre, de ce petit bonhomme de cinq ans,
qui tait le fils de son pre, le tracassait, l'ennuyait un peu et
l'chauffait en mme temps. C'tait une espce de famille qu'il avait
l dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
famille qu'il pouvait prendre ou laisser  sa guise, mais qui lui
rappelait le pre.

Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emport
par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus lger, plus
repos qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.

En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
le jeudi prcdent, avec cette seule diffrence que la crote du pain
n'tait pas te.

Il serra la main de la jeune femme, baisa mile sur les joues et
s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de mme. Mlle Donet
lui parut un peu maigrie, un peu plie. Elle avait d rudement pleurer.
Elle avait maintenant un air gn devant lui comme si elle et compris
ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
malheur, et elle le traitait avec des gards excessifs, une humilit
douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
et en dvouement les bonts qu'il avait pour elle. Ils djeunrent
longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
tant d'argent. C'tait trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
vivre, elle, mais elle dsirait seulement qu'mile trouvt quelques sous
devant lui quand il serait grand. Csar tint bon, et ajouta mme un
cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.

Comme il avait pris son caf, elle demanda:

--Vous fumez?

--Oui... J'ai ma pipe.

Il tta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oublie! Il allait se dsoler
quand elle lui offrit une pipe du pre, enferme dans une armoire. Il
accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualit avec une
motion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit mile
 cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
sale pour la laver, quand il serait sorti.

Vers trois heures, il se leva  regret, tout ennuy  l'ide de partir.

--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
charm de vous avoir trouve comme a.

Elle restait devant lui, rouge, bien mue, et le regardait en songeant 
l'autre.

--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.

Il rpondit simplement:

--Mais oui, mam'zelle, si a vous fait plaisir.

--Certainement, monsieur Csar. Alors, jeudi prochain, a vous irait-il?

--Oui, mam'zelle Donet.

--Vous venez djeuner, bien sr?

--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.

--C'est entendu, monsieur Csar, jeudi prochain, midi, comme
aujourd'hui.

--Jeudi midi, mam'zelle Donet!




BOITELLE

A _Robert Pinchon_


Le pre Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spcialit des
besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait  faire nettoyer
une fosse, un fumier, un puisard,  curer un gout, un trou de fange
quelconque, c'tait lui qu'on allait chercher.

Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
de crasse, et se mettait  sa besogne en geignant sans cesse sur son
mtier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
rpugnant, il rpondait avec rsignation:

--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. a rapporte plus
qu'autre chose.

Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
taient devenus, il disait avec un air d'indiffrence:

--N'en reste huit  la maison. Y en a un au service et cinq maris.

Quand on voulait savoir s'ils taient bien maris, il reprenait avec
vivacit:

--Je les ai pas opposs. Je les ai opposs en rien. Ils ont mari comme
ils ont voulu. Faut pas opposer les gots, a tourne mal. Si je suis
ordureux, m, c'est que mes parents m'ont oppos dans mes gots. Sans
a, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.

Voici en quoi ses parents l'avaient contrari dans ses gots.

Il tait alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bte qu'un
autre, pas plus dgourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
heures de libert, son plus grand plaisir tait de se promener sur le
quai, o sont runis les marchands d'oiseaux. Tantt seul, tantt avec
un pays, il s'en allait lentement le long des cages o les perroquets 
dos vert et  tte jaune des Amazones, les perroquets  dos gris et 
tte rouge du Sngal, les aras normes qui ont l'air d'oiseaux cultivs
en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
les perruches de toute taille, qui semblent colories avec un soin
minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariols, mlant leurs
cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires dchargs,
des passants et des voitures, une rumeur violente, aigu, piaillarde,
assourdissante, de fort lointaine et surnaturelle.

Boitelle s'arrtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
montrant ses dents aux kakatos prisonniers qui saluaient de leur huppe
blanche ou jaune le rouge clatant de sa culotte et le cuivre de son
ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
questions; et si la bte se trouvait ce jour-l dispose  rpondre et
dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaiet et du
contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
que de possder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
got-l, ce got de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
celui de la chasse, de la mdecine ou de la prtrise. Il ne pouvait
s'empcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
s'en revenir au quai comme s'il s'tait senti tir par une envie.

Or une fois, s'tant arrt presque en extase devant un araraca
monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
faire les rvrences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
porte d'un petit caf attenant  la boutique du marchand d'oiseaux, et
une jeune ngresse, coiffe d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
vers la rue les bouchons et le sable de l'tablissement.

L'attention de Boitelle fut aussitt partage entre l'animal et la
femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux tres il
contemplait avec le plus d'tonnement et de plaisir.

La ngresse, ayant pouss dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
et demeura  son tour blouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui et
port les armes, tandis que l'araraca continuait  s'incliner. Or le
troupier au bout de quelques instants fut gn par cette attention,
et il s'en alla  petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
retraite.

Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le caf des
Colonies, et souvent il aperut  travers les vitres la petite bonne
 peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientt, mme, sans
s'tre jamais parl, ils se sourirent comme des connaissances; et
Boitelle se sentait le coeur remu, en voyant luire, tout  coup, entre
les lvres sombres de la fille, la ligne clatante de ses dents. Un
jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
franais comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
mmorablement dlicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
sa bourse.

C'tait pour lui une fte, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
de deux mois de frquentation, ils devinrent tout  fait bons amis, et
Boitelle, aprs le premier tonnement de voir que les ides de cette
ngresse taient pareilles aux bonnes ides des filles du pays, qu'elle
respectait l'conomie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
davantage, s'prit d'elle au point de vouloir l'pouser.

Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
quelque argent, laiss par une marchande d'hutres, qui l'avait
recueillie quand elle fut dpose sur le quai du Havre par un capitaine
amricain. Ce capitaine l'avait trouve ge d'environ six ans, blottie
sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
aprs son dpart de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
de cette caillre apitoye ce petit animal noir cach  son bord, il ne
savait par qui ni comment. La vendeuse d'hutres tant morte, la jeune
ngresse devint bonne au caf des Colonies.

Antoine Boitelle ajouta:

--a se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots  la
premire fois que je retourne au pays.

La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
 Tourteville, prs d'Yvetot.

Il attendit la fin du repas, l'heure o le caf baptis d'eau-de-vie
rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
avait trouv une fille rpondant si bien  ses gots,  tous ses gots,
qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
aussi parfaitement.

Les vieux,  ce propos, devinrent aussitt circonspects, et demandrent
des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
teint.

C'tait une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, conome, propre, de
conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-l valaient mieux que de
l'argent aux mains d'une mauvaise mnagre. Elle avait quelques sous
d'ailleurs, laisss par une femme qui l'avait leve, quelques gros
sous, presque une petite dot, quinze cents francs  la caisse d'pargne.
Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
jugement, cdaient peu  peu, quand il arriva au point dlicat. Riant
d'un rire un peu contraint:

--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
brin blanche.

Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
prcautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait  la race
sombre dont ils n'avaient vu d'chantillons que sur les images d'pinal.

Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
propos une union avec le Diable.

La mre disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?

Il rpondait:--Pour sr: Partout, comme t'es blanche partout, t!

Le pre reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?

Le fils rpondait:--Pt'tre ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
noire  dgoter. La robe  m'sieu l'cur est ben noire, et alle n'est
pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.

Le pre disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?

Et le fils, convaincu, s'criait:

--Pour sr!

Mais le bonhomme remuait la tte.

--a doit tre dplaisant?

Et le fils:

--C'est point pu dplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
temps.

La mre demandait:

--a ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-l?

--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.

Donc, aprs beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
verraient cette fille avant de rien dcider et que le garon, dont le
service allait finir l'autre mois, l'amnerait  la maison afin qu'on
pt l'examiner et dcider en causant si elle n'tait pas trop fonce
pour rentrer dans la famille Boitelle.

Antoine alors annona que le dimanche 22 mai, jour de sa libration, il
partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.

Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
vtements les plus beaux et les plus voyants, o dominaient le jaune, le
rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoise pour une fte
nationale.

Dans la gare, au dpart du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
tait fier de donner le bras,  une personne qui commandait ainsi
l'attention. Puis, dans le wagon de troisime classe o elle prit place
 ct de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
compartiments voisins montrent sur leurs banquettes pour l'examiner
par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
enfant,  son aspect, se mit  crier de peur, un autre cacha sa figure
dans le tablier de sa mre.

Tout alla bien cependant jusqu' la gare d'arrive. Mais lorsque le
train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
 l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
thorie. Puis, s'tant pench  la portire, il reconnut de loin son
pre qui tenait la bride du cheval attel  la carriole, et sa mre
venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.

Il descendit le premier, tendit la main  sa bonne amie, et, droit,
comme s'il escortait un gnral, il se dirigea vers sa famille.

La mre, en voyant venir cette dame noire et bariole en compagnie de
son garon, demeurait tellement stupfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
la bouche, et le pre avait peine  maintenir le cheval que faisait
cabrer coup sur coup la locomotive ou la ngresse. Mais Antoine, saisi
soudain par la joie sans mlange de revoir ses vieux, se prcipita, les
bras ouverts, bcota la mre, bcota le pre malgr l'effroi du bidet,
puis se tournant vers sa compagne que les passants baubis considraient
en s'arrtant, il s'expliqua.

--La v'l! J'vous avais ben dit qu' premire vue alle est un brin
dtournante, mais sitt qu'on la connat, vrai de vrai, y a rien de plus
plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu' ne s'meuve point.

Alors la mre Boitelle, intimide elle-mme  perdre la raison, fit une
espce de rvrence, tandis que le pre tait sa casquette en murmurant:
J'vous la souhaite  vot' dsir. Puis sans s'attarder on grimpa dans
la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
sauter en l'air  chaque cahot de la route, et les deux hommes par
devant, sur la banquette.

Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
pre fouettait le bidet, et la mre regardait de coin, en glissant des
coups d'oeil de fouine, la ngresse dont le front et les pommettes
reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cires.

Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.

--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?

--Faut le temps; rpondit la vieille.

Il reprit:

--Allons, raconte  la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.

C'tait une farce clbre dans la famille. Mais comme sa mre se taisait
toujours, paralyse par l'motion, il prit lui-mme la parole et narra,
en riant beaucoup, cette mmorable aventure. Le pre, qui la savait par
coeur, se drida aux premiers mots; sa femme bientt suivit l'exemple,
et la ngresse elle-mme, au passage le plus drle, partit tout  coup
d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
excit fit un petit temps de galop.

La connaissance tait faite. On causa.

A peine arrivs, quand tout le monde fut descendu, aprs qu'il eut
conduit sa bonne amie dans la chambre pour ter sa robe qu'elle aurait
pu tacher en faisant un bon plat de sa faon destin  prendre les vieux
par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
coeur battant.

--Eh ben, quque vous dites?

Le pre se tut. La mre plus hardie dclara:

--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
tourns.

--Vous vous y ferez, dit Antoine.

--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrrent et la bonne femme
fut mue en voyant la ngresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
retrousse, active malgr son ge.

Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
Antoine prit son pre  part.

--Eh ben, p, quque t'en dis?

Le paysan ne se compromettait jamais.

--J'ai point d'avis. D'mande  ta m.

Alors Antoine rejoignit sa mre et la retenant en arrire.

--Eh ben, ma m, quque t'en dis?

--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!

Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
les et pas conquis dj comme elle l'avait sduit lui-mme. Et ils s'en
allaient tous les quatre  pas lents  travers les bls, redevenus peu
 peu silencieux. Quand on longeait une clture les fermiers
apparaissaient  la barrire, les gamins grimpaient sur les talus, tout
le monde se prcipitait au chemin pour voir passer la noire que
le fils Boitelle avait ramene. On apercevait au loin des gens qui
couraient  travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
annonces de phnomnes vivants. Le pre et la mre Boitelle effars de
cette curiosit seme par la campagne  leur approche, htaient le pas,
cte  cte, prcdant de loin leur fils  qui sa compagne demandait ce
que les parents pensaient d'elle.

Il rpondit en hsitant qu'ils n'taient pas encore dcids.

Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
les maisons en moi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
Boitelle prirent la fuite et regagnrent leur logis, tandis qu'Antoine
soulev de colre, sa bonne amie au bras, s'avanait avec majest sous
les yeux largis par l'bahissement.

Il comprenait que c'tait fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
n'pouserait pas sa ngresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
 pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Ds qu'ils y furent
revenus, elle ta de nouveau sa robe pour aider la mre  faire
sa besogne; elle la suivit partout,  la laiterie,  l'table,
au poulailler, prenant la plus grosse part, rptant sans cesse:
Laissez-moi faire, madame Boitelle, si bien que le soir venu, la
vieille, touche et inexorable, dit  son fils: C'est une brave fille
tout de mme. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
noire!

Et le fils Boitelle dit  sa bonne amie:

--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'luge point. J'vas
leur y parler quand tu seras partie.

Il la conduisit donc  la gare en lui donnant encore bon espoir, et
aprs l'avoir embrasse, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
s'loigner avec des yeux bouffis par les pleurs.

Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.

Et quand il avait cont cette histoire que tout le pays connaissait,
Antoine Boitelle ajoutait toujours:

--A partir de a, j'ai eu de coeur  rien,  rien. Aucun mtier ne
m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.

On lui disait:

--Vous vous tes mari pourtant.

--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a dplu pisque j'y ai fait
quatorze fants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sr, oh non!
L'autre, voyez-vous, ma ngresse, alle n'avait qu' me regarder, je me
sentais comme transport...




L'ORDONNANCE


Le cimetire plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les kpis
et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
aiguillettes de l'tat-major, les brandebourgs des chasseurs et des
hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
de bois sur le peuple disparu des morts.

On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'tait noye
deux jours auparavant, en prenant un bain.

C'tait fini, le clerg tait parti, mais le colonel, soutenu par deux
officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
le coffre de bois qui cachait, dcompos dj, le corps de sa jeune
femme.

C'tait presque un vieillard, un grand maigre  moustaches blanches
qui avait pous, trois ans plus tt, la fille d'un camarade, demeure
orpheline aprs la mort de son pre, le colonel Sortis.

Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
de l'emmener. Il rsistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
point couler, par hrosme, et, murmurant, tout bas: Non, non, encore
un peu, il s'obstinait  rester l, les jambes flchissantes, au bord
de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abme o taient tombs son
coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.

Tout  coup le gnral Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
et l'entranant presque de force: Allons, allons, mon vieux camarade,
il ne faut pas demeurer l. Le colonel obit alors, et rentra chez lui.

Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperut une lettre sur
sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
d'motion, il avait reconnu l'criture de sa femme. Et la lettre portait
le timbre de la poste avec la date du jour mme. Il dchira l'enveloppe
et lut.

PRE,

Permettez-moi de vous appeler encore pre, comme autrefois. Quand vous
recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-tre
pourrez-vous me pardonner.

Je ne veux pas chercher  vous mouvoir ni  attnuer ma faute. Je veux
dire seulement, avec toute la sincrit d'une femme qui va se tuer dans
une heure, la vrit entire et complte.

Quand vous m'avez pouse, par gnrosit, je me suis donne  vous, par
reconnaissance et je vous ai aim de tout mon coeur de petite fille. Je
vous ai aim ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
j'tais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appel:
Pre, malgr moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontan. Vrai,
vous tiez pour moi un pre, rien qu'un pre. Vous avez ri, et vous
m'avez dit: Appelle-moi toujours comme a, mon enfant, a me fait
plaisir.

Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, pre--je suis
devenue amoureuse. Oh! j'ai rsist longtemps, presque deux ans, vous
lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cd, je suis devenue
coupable, je suis devenue une femme perdue.

Quant  lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
l-dessus, puisqu'ils taient douze officiers, toujours autour de moi et
avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.

Pre, ne cherchez pas  le connatre et ne le hassez pas, lui. Il a
fait ce que n'importe qui aurait fait  sa place, et puis, je suis sre
qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.

Mais, coutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'le des Bcasses,
vous savez la petite le, aprs le moulin. Moi, je devais y aborder en
nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
l jusqu'au soir pour qu'on ne le vt pas partir. Je venais de le
rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous tions
perdus et j'ai pouss un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
ami!--Allez-vous-en  la nage, tout doucement, ma chre, et laissez-moi
avec cet homme.

Je suis partie, si mue que j'ai failli me noyer, et je suis rentre
chez vous, m'attendant  quelque chose d'pouvantable.

Une heure aprs, Philippe me disait,  voix basse, dans le corridor du
salon o je l'ai rencontr. Je suis aux ordres de madame, si elle avait
quelque lettre  me donner. Alors je compris qu'il s'tait vendu, et
que mon ami l'avait achet.

Je lui ai donn des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
portait et me rapportait les rponses.

Cela a dur deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
aviez confiance en lui, vous aussi.

Or, pre, voici ce qui arriva. Un jour, dans la mme le o j'tais
venue  la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouv votre
ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prvenue qu'il allait nous
dnoncer  vous et vous livrer des lettres gardes par lui, voles, si
je ne cdais point  ses dsirs.

Oh! pre, mon pre, j'ai eu peur, une peur lche, indigne, peur de vous
surtout, de vous si bon, et tromp par moi, peur pour lui encore,--vous
l'auriez tu--pour moi aussi, peut-tre, est-ce que je sais, j'tais
affole, perdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misrable qui
m'aimait aussi, quelle honte!

Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tte bien plus
que vous. Et puis, quand on est tomb, on tombe toujours plus bas, plus
bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donne  cette brute.

Vous voyez, pre, que je ne cherche pas  m'excuser.

Alors, alors--alors, ce que j'aurais d prvoir est arriv--il m'a prise
et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a t aussi mon amant,
comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel chtiment,
pre?

Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
autrement que de mourir, rien ne m'aurait lave, j'tais trop tache. Je
ne pouvais plus aimer, ni tre aime; il me semblait que je salissais
tout le monde, rien qu'en donnant la main.

Tout  l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.

Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra aprs ma mort,
et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetire.

Adieu, pre, je n'ai plus rien  vous dire. Faites ce que vous voudrez,
et pardonnez-moi.

Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
sang-froid des jours de bataille lui tait revenu tout  coup.

Il sonna.

Un domestique parut.

--Envoyez-moi Philippe, dit-il.

Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.

L'homme entra presque aussitt, un grand soldat  moustaches rousses,
l'air malin, l'oeil sournois.

Le colonel le regarda tout droit.

--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.

--Mais, mon colonel...

L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.

--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.

--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.

A peine avait-il prononc ce nom, qu'une flamme lui brla les yeux, et
il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.




LE LAPIN


Matre Lecacheur apparut sur la porte de sa maison,  l'heure ordinaire,
entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
gens qui se mettaient au travail.

Rouge, mal veill, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque ferm,
il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques  travers les htres du
foss et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'table
s'envolait par la porte ouverte et se mlait, dans l'air frais du matin,
 l'odeur cre de l'curie o hennissaient les chevaux, la tte tourne
vers la lumire.

Ds que son pantalon fut soutenu solidement, matre Lecacheur se mit
en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.

Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
Mat' Cacheux, mat' Cacheux, on a vol un lapin, c'te nuit.

--Un lapin?

--Oui, mat'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage  draite.

Le fermier ouvrit tout  fait l'oeil gauche et dit simplement:

--Faut v a.

Et il alla voir.

La cage avait t brise, et le lapin tait parti.

Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
nez. Puis, aprs avoir rflchi, il ordonna  la servante effare, qui
demeurait stupide devant son matre:

--Va quri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.

Matre Lecacheur tait maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
commandait en matre, vu son argent et sa position.

Ds que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
demi-kilomtre, le paysan rentra chez lui, pour boire son caf et causer
de la chose avec sa femme.

Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche,  genoux devant le foyer.

Il dit ds la porte:

--V'l qu'on a vol un lapin, l'gros gris.

Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
regardant son mari avec des yeux dsols:

--Qu qu'tu dis, Cacheux! qu'on a vol un lapin?

--L'gros gris.

--L'gros gris?

Elle soupira.

--Qu misre! qu qu'a pu l'vl, u lapin.

C'tait une petite femme maigre et vive, propre, entendue  tous les
soins de l'exploitation.

Lecacheur avait son ide.

--a doit tre u gars de Polyte.

La fermire se leva brusquement, et d'une voix furieuse:

--C'est li! c'est li! faut pas en trcher d'autre. C'est li! Tu l'as
dit, Cacheux!

Sur sa maigre figure irrite, toute sa fureur paysanne, toute son
avarice, toute sa rage de femme conome contre le valet toujours
souponn, contre la servante toujours suspecte, apparaissaient dans la
contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.

--Et qu que t'as fait? demanda-t-elle.

--J'ai envy quri les gendarmes.

Ce Polyte tait un homme de peine employ pendant quelques jours dans
la ferme et congdi par Lecacheur aprs une rponse insolente. Ancien
soldat, il passait pour avoir gard de ses campagnes en Afrique des
habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
mtiers. Maon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
brancheur, il tait surtout fainant; aussi ne le gardait-on nulle
part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
travail.

Ds le premier jour de son entre  la ferme, la femme de Lecacheur
l'avait dtest; et maintenant elle tait sre que le vol avait t
commis par lui.

Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivrent. Le
brigadier Snateur tait trs haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
et court.

Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
voir le lieu du mfait afin de constater le bris de la cabine et de
recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentr dans la cuisine, la
matresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un dfi dans
l'oeil:

--L'prendrez-vous, c'ti-l?

Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
tait sr de le prendre si on voulait bien le lui dsigner. Dans le cas
contraire, il ne rpondait point de le dcouvrir lui-mme. Aprs avoir
longtemps rflchi, il posa cette simple question:

--Le connaissez-vous, le voleur?

Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
rpondit:

--Pour l'connatre, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vler.
Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est u propre  rien de
Polyte.

Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le dpart de ce
valet, son mauvais regard, des propos rapports, accumulant des preuves
insignifiantes et minutieuses.

Le brigadier, qui avait cout avec grande attention tout en vidant son
verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indiffrent, se
tourna vers son gendarme:

--Faudra voir chez la femme au berqu Severin, dit-il.

Le gendarme sourit et rpondit par trois signes de tte.

Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
de paysanne, interrogea  son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
simple, une sorte de brute, lev dans un parc  moutons, ayant grandi
sur les ctes au milieu de ses btes trottantes et blantes, ne
connaissant gure qu'elles au monde, avait cependant conserv au fond
de l'me l'instinct d'pargne du paysan. Certes, il avait d cacher,
pendant des annes et des annes, dans des creux d'arbre ou des trous de
rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
soit en gurissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
des animaux (car le secret des rebouteux lui avait t transmis par un
vieux berger qu'il avait remplac). Or, un jour, il acheta, en vente
publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
francs.

Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il pousait une
servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
gars racontaient que cette fille, le sachant ais, l'avait t trouver
chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
conduit au mariage, peu  peu, de soir en soir.

Puis, ayant pass par la mairie et par l'glise, elle habitait
maintenant la maison achete par son homme, tandis qu'il continuait 
garder ses troupeaux, nuit et jour,  travers les plaines.

Et le brigadier ajouta:

--V'l trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
d'abri, ce maraudeur.

Le gendarme se permit un mot:

--Il prend la couverture au berger.

Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
colre de femme marie contre le dvergondage, s'cria:

--C'est elle, j'en suis sre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!

Mais le brigadier ne s'mut pas:

--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dner chaque jour. Je
les pincerai le nez dessus.

Et le gendarme souriait, sduit par l'ide de son chef; et Lecacheur
aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
comique, les maris tromps tant toujours plaisants.

Midi venait de sonner, quand le brigadier Snateur, suivi de son homme,
frappa trois coups lgers  la porte d'une petite maison isole, plante
au coin d'un bois,  cinq cents mtres du village.

Ils s'taient colls contre le mur afin de n'tre pas vus du dedans;
et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
rpondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabit
tant il tait silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
fine, annona qu'on remuait  l'intrieur.

Alors Snateur se fcha. Il n'admettait point qu'on rsistt une seconde
 l'autorit et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:

--Ouvrez, au nom de la loi!

Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:

--Si vous n'obissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.

Il n'avait point fini de parler que la porte tait ouverte, et Snateur
avait devant lui une grosse fille trs rouge, joufflue, dpoitraille,
ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
la femme du berger Severin.

Il entra.

--Je viens vous rendre visite, rapport  une petite enqute, dit-il.

Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot 
cidre, un verre  moiti plein annonaient un repas commenc. Deux
couteaux tranaient cte  cte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil 
son chef.

--a sent bon, dit celui-ci.

--On jurerait du lapin saut, ajouta Lenient trs gai.

--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.

--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.

Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.

--Qu lapin?

Le brigadier s'tait assis et s'essuyait le front avec srnit.

--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, l, toute seule, pour
votre dner?

--M, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.

--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
d'extra, du beurre de noce, du beurre  poil, pour sr, c'est pas du
beurre de mnage, u beurre-l!

Le gendarme se tordait et rptait:

--Pour sr, c'est pas du beurre de mnage.

Le brigadier Snateur tant farceur, toute la gendarmerie tait devenue
factieuse.

Il reprit:

--Ous'qu'il est vot'beurre?

--Mon beurre?

--Oui, vot'beurre.

--Mais dans l'pot.

--Alors, ous'qu'il est l'pot?

--Qu pot?

--L'pot  beurre, pardi!

--Le v'l.

Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
couche de beurre rance et sal.

Le brigadier le flaira et, remuant le front:

---C'est pas l'mme. Il me faut l'beurre qui sent le lapin saut.
Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garon; m j'vas
guetter sous le lit.

Ayant donc ferm la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
mais le lit tenait au mur, n'ayant pas t dplac depuis plus d'un
demi-sicle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
son uniforme. Un bouton venait de sauter.

--Lenient, dit-il.

--Mon brigadier?

--Viens, mon garon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
dessous. Je me charge du buffet.

Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme et excut
l'ordre.

Lenient, court et rond, ta son kpi, se jeta sur le ventre, et collant
son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
Puis, soudain, il s'cria:

--Je l'tiens! Je l'tiens!

Le brigadier Snateur se pencha sur son homme.

--Qu que tu tiens, le lapin?

--Non, l'voleux!

--L'voleux! Amne, amne!

Les deux bras du gendarme allongs sous le lit avaient apprhend
quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chauss d'un
gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.

Le brigadier le saisit: Hardi! hardi! tire!

Lenient,  genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
tait rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
s'arc-boutant de la croupe  la traverse du lit.

--Hardi! hardi! tire, criait Snateur.

Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
cda et l'homme sortit jusqu' la tte, dont il se servit encore pour
s'accrocher  sa cachette.

La figure parut enfin, la figure furieuse et consterne de Polyte dont
les bras demeuraient tendus sous le lit.

--Tire! criait toujours le brigadier.

Alors un bruit bizarre se ft entendre; et, comme les bras s'en venaient
 la suite des paules, les mains se montrrent  la suite des bras et,
dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
casserole elle-mme, qui contenait un lapin saut.

--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.

Et la peau du lapin, preuve accablante, dernire et terrible pice 
conviction, fut dcouverte dans la paillasse.

Alors les gendarmes rentrrent en triomphe au village avec le prisonnier
et leurs trouvailles.

Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, matre Lecacheur,
en entrant  la mairie pour y confrer avec le matre d'cole, apprit
que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.

L'homme tait assis sur une chaise, dans un coin, son bton entre les
jambes. En apercevant le maire, il se leva, ta son bonnet, salua d'un:

--Bonjou, mat'Cacheux.

Puis demeura debout, craintif, gn.

--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.

--V'l, mat'Cacheux. C'est-i vridique qu'on a vol un lapin cheux
vous, l'aut'semaine?

--Mais oui, c'est vrai, Severin.

--Ah! ben, pour lors c'est vridique.

--Oui, mon brave.

--Qu qui l'a vol, u lapin?

--C'est Polyte Ancas, l'journalier.

--Ben, ben. C'est-i vridique itou qu'on l'a trouv sous mon lit?

--Qui a, le lapin?

--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.

--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.

--Pour lors, c'est vridique?

--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc cont c't'histoire-l?

--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'tes maire.

--Comment sur le mariage?

--Oui, rapport au drait.

--Comment rapport au droit?

--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.

--Mais, oui.

--Eh! ben, dites-m, mat'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher av
Polyte?

--Comment, de coucher avec Polyte?

--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
coucher avec Polyte?

--Mais non, mais non, c'est pas son droit.

--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, m,  elle
et pi  li itou?

--Mais... mais... mais oui.

--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
d'z'ides, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'taient
point dos  dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'got d'la rigolade,
mat'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...




UN SOIR


Le _Klber_ avait stopp, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forts kabyles couvraient
les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient,  la mer
une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
maisons blanches de la petite ville.

La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait  mon coeur joyeux,
l'odeur du dsert, l'odeur du grand continent mystrieux o l'homme du
Nord ne pntre gure. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
l'lphant et du ngre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couch sous la tente
brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du dsert.
J'tais ivre de lumire, de fantaisie et d'espace.

Maintenant, aprs cette dernire excursion, il faudrait partir,
retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
soucis mdiocres et des poignes de mains sans nombre. Je dirais adieu
aux choses aimes, si nouvelles,  peine entrevues, tant regrettes.

Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
d'elles o ramait un ngrillon, et je fus bientt sur le quai, prs de
la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise,  l'entre de la cit
kabyle, semble un cusson de noblesse antique.

Comme je demeurais debout sur le port,  ct de ma valise, regardant
sur la rade le gros navire  l'ancre, et stupfait d'admiration devant
cette cte unique, devant ce cirque de montagnes baignes par les flots
bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'paule.

Je me retournai et je vis un grand homme  barbe longue, coiff d'un
chapeau de paille, vtu de flanelle blanche, debout  ct de moi, et me
dvisageant de ses yeux bleus.

--N'tes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.

--C'est possible. Comment vous appelez-vous?

--Trmoulin.

--Parbleu! Tu tais mon voisin d'tudes.

--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.

Et la longue barbe se frotta sur mes joues.

Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un lan
d'amical gosme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
jadis, et que je me sentis moi-mme trs satisfait de l'avoir ainsi
retrouv.

Trmoulin avait t pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
meilleur de ces compagnons d'tudes que nous oublions si vite  peine
sortis du collge. C'tait alors un grand corps mince, qui semblait
porter une tte trop lourde, une grosse tte ronde, pesante, inclinant
le cou tantt  droite, tantt  gauche, et crasant la poitrine troite
de ce haut collgien  longues jambes.

Trs intelligent, dou d'une facilit merveilleuse, d'une rare souplesse
d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les tudes
littraires, Trmoulin tait le grand dcrocheur de prix de notre
classe.

On demeurait convaincu au collge qu'il deviendrait un homme illustre,
un pote sans doute, car il faisait des vers et il tait plein d'ides
ingnieusement sentimentales. Son pre, pharmacien dans le quartier du
Panthon, ne passait pas pour riche.

Aussitt aprs le baccalaurat, je l'avais perdu de vue.

--Qu'est-ce que tu fais ici? m'criai-je.

Il rpondit en souriant:

--Je suis colon.

--Bah! Tu plantes?

--Et je rcolte.

--Quoi?

--Du raisin, dont je fais du vin.

--Et a va?

--a va trs bien.

--Tant mieux, mon vieux.

--Tu allais  l'htel?

--Mais, oui.

--Eh bien, tu iras chez moi.

--Mais!...

--C'est entendu.

Et il dit au ngrillon qui surveillait nos mouvements:

--Chez moi, Ali.

Ali rpondit:

--Foui, moussi.

Puis se mit  courir, ma valise sur l'paule, ses pieds noirs battant la
poussire.

Trmoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
enthousiasme, parut m'en aimer davantage.

Sa demeure tait une vieille maison mauresque  cour intrieure, sans
fentres sur la rue, et domine par une terrasse qui dominait elle-mme
celles des maisons voisines, et le golfe et les forts, les montagnes,
la mer.

Je m'criai:

--Ah! voil ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
passer sur cette terrasse! Tu y couches?

--Oui, j'y dors pendant l't. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
pche?

--Quelle pche?

--La pche au flambeau.

--Mais oui, je l'adore.

--Eh bien, nous irons, aprs dner. Puis nous reviendrons prendre des
sorbets sur mon toit.

Aprs que je me fus baign, il me fit visiter la ravissante ville
kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dgringolant  la mer,
puis nous rentrmes comme le soir venait, et aprs un exquis dner nous
descendmes vers le quai.

On ne voyait plus rien que les feux des rues et les toiles, ces larges
toiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.

Dans un coin du port, une barque attendait Ds que nous fmes dedans, un
homme dont je n'avais point distingu le visage se mit  ramer pendant
que mon ami prparait le brasier qu'il allumerait tout  l'heure. Il me
dit:

--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
moi.

--Mes compliments.

Nous avions contourn une sorte de mle et nous tions, maintenant, dans
une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
tours bties dans l'eau, et je m'aperus, tout  coup, que la mer
tait phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement,  coups
rguliers, allumaient dedans,  chaque tombe, une lueur mouvante et
bizarre qui tranait ensuite au loin derrire nous, en s'teignant. Je
regardais, pench, cette coule de clart ple, miette par les rames,
cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
qui meurt ds que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
sur cette lueur, tous les trois.

O allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
ce remous lumineux et les tincelles d'eau projetes par les avirons. Il
faisait chaud, trs chaud. L'ombre semblait chauffe dans un four, et
mon coeur se troublait de ce voyage mystrieux avec ces deux hommes dans
cette barque silencieuse.

Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
sur cette terre dmesure, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
dsert o campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
hynes, rpondaient; et non loin de l, sans doute, quelque lion
solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.

Soudain, le rameur s'arrta. O tions-nous? Un petit bruit grina prs
de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
main, portant cette flamme lgre vers la grille de fer suspendue 
l'avant du bateau et charge de bois comme un bcher flottant.

Je regardais, surpris, comme si cette vue et t troublante et
nouvelle, et je suivis avec motion la petite flamme touchant au bord de
ce foyer une poigne de bruyres sches qui se mirent  crpiter.

Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brlante, un grand feu
clair jaillit, illuminant, sous un dais de tnbres pesant sur nous, la
barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et rid, coiff
d'un mouchoir nou sur la tte, et Trmoulin, dont la barbe blonde
luisait.

--Avant! dit-il.

L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un mtore, sous
le dme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trmoulin, d'un
mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, clatant
et rouge.

Je me penchai de nouveau et j'aperus le fond de la mer. A quelques
pieds sous le bateau il se droulait lentement,  mesure que nous
passions, l'trange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
ciel, des plantes et des btes. Le brasier enfonant jusqu'aux rochers
sa vive lumire, nous glissions sur des forts surprenantes d'herbes
rousses, ross, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
rendait feriques, les reculait dans un rve, dans le rve qu'veillent
les ocans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
point, qu'on devinait plutt, mettait entre ces tranges vgtations
et nous quelque chose de troublant comme le doute de la ralit, les
faisait mystrieuses comme les paysages des songes.

Quelquefois les herbes venaient jusqu' la surface, pareilles  des
cheveux,  peine remues par le lent passage de la barque.

Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une mduse
bleutre et transparente,  peine visible, fleur d'azur ple, vraie
fleur de mer, laissait traner son corps liquide dans notre lger
remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tomb plus bas, trs loin,
dans un brouillard de verre paissi. On voyait vaguement alors de gros
rochers et des varechs sombres,  peine clairs par le brasier.

Trmoulin, debout  l'avant, le corps pench, tenant aux mains le long
trident aux pointes aigus qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bte qui
chasse.

Tout  coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
la tte fourchue de son arme, puis il la lana comme on lance une
flche, avec une telle promptitude qu'elle saisit  la course un grand
poisson fuyant devant nous.

Je n'avais rien vu que le geste de Trmoulin, mais je l'entendis grogner
de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clart du brasier,
j'aperus une bte qui se tordait traverse par les dents de fer.
C'tait un congre. Aprs l'avoir contempl et me l'avoir montr en
le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
bateau. Le serpent de mer, le corps perc de cinq plaies, glissa, rampa,
frlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouv entre
les membrures du bateau une flaque d'eau saumtre, il s'y blottit, s'y
roula presque mort dj.

Alors, de minute en minute, Trmoulin cueillit, avec une adresse
surprenante, avec une rapidit foudroyante, avec une sret miraculeuse,
tous les tranges vivants de l'eau sale. Je voyais tour  tour passer
au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argents, des
murnes sombres tachetes de sang, des rascasses hrisses de dards, et
des sches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.

Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
de nous, dans la nuit, et je levais la tte m'efforant de voir d'o
venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
prolongs. Ils taient innombrables, incessants, comme si une nue
d'ailes et plan sur nous, attires sans doute par la flamme. Parfois
ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de 'eau.

Je demandai:

--Qui est-ce qui siffle ainsi?

--Mais ce sont les charbons qui tombent.

C'tait en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'teignaient avec une
plainte douce, pntrante, bizarre, tantt un vrai gazouillement, tantt
un appel court d'migrant qui passe. Des gouttes de rsine ronflaient
comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
plongeant. On et dit vraiment des voix d'tres, une inexprimable et
frle rumeur de vie errant dans l'ombre tout prs de nous.

Trmoulin cria soudain:

--Ah... la gueuse!

Il lana sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
dents de la fourchette, et colle au bois, une sorte de grande loque de
chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et droulant de longues
et molles et fortes lanires couvertes de suoirs autour du manche du
trident. C'tait une pieuvre.

Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
mergeant d'une sorte de poche qui ressemblait  une tumeur. Se croyant
libre, la bte allongea lentement un de ses membres dont je vis les
ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en tait fine comme un
fil, et ds que cette jambe dvorante se fut accroche au banc, une
autre se souleva, se dploya pour la suivre. On sentait l-dedans, dans
ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougetre et
flasque, une irrsistible force. Trmoulin avait ouvert son couteau, et
d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.

On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'chappe; et le poulpe cessa
d'avancer.

Il n'tait pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
nerveux, mais sa vigueur tait dtruite, sa pompe creve, il ne pouvait
plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.

Trmoulin, maintenant, dtachait du bordage, comme pour jouer avec cet
agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une trange
colre, il cria:

--Attends, je vas te chauffer les pieds.

D'un coup de trident il le reprit et, l'levant de nouveau, il fit
passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.

Elles crpitrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bte.

--Oh! ne fais pas a, criai-je.

Il rpondit avec calme:

--Bah! c'est assez bon pour elle.

Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre creve et mutile qui se trana
entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumtre, o elle se blottit
pour mourir au milieu des poissons morts.

Et la pche continua longtemps, jusqu' ce que le bois vint  manquer.

Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trmoulin
prcipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
nos ttes par la flamme clatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
nouveau dans ses tnbres.

Le vieux se remit  ramer, lentement,  coups rguliers. O tait le
port, o tait la terre? o tait l'entre du golfe et la large mer?
Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore prs de mes pieds, et je
souffrais dans les ongles comme si on me les et brls aussi. Soudain,
j'aperus des lumires; on rentrait au port.

--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.

--Non, pas du tout.

--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.

--Bien volontiers.

Au moment o nous arrivions sur cette terrasse, j'aperus le croissant
de la lune qui se levait derrire les montagnes. Le vent chaud glissait
par souffles lents, plein d'odeurs lgres, presque imperceptibles,
comme s'il et balay sur son passage la saveur des jardins et des
villes de tous les pays brls du soleil.

Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrs descendaient vers
la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couches ou
debout, qui dormaient ou qui rvaient sous les toiles, des familles
entires roules en de longs vtements de flanelle et se reposant, dans
la nuit calme, de la chaleur du jour.

Il me sembla tout  coup que l'me orientale entrait en moi, l'me
potique et lgendaire des peuples simples aux penses fleuries. J'avais
le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
prophtes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brlaient, en des
rchauds d'argent, des essences fines dont la fume prenait des formes
de gnies.

Je dis  Trmoulin:

--Tu as de la chance d'habiter ici.

Il rpondit:

--C'est le hasard qui m'y a conduit.

--Le hasard?

--Oui, le hasard et le malheur.

--Tu as t malheureux?

--Trs malheureux.

Il tait debout, devant moi, envelopp de son burnous, et sa voix me fit
passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.

Il reprit aprs un moment de silence:

--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-tre du bien d'en
parler.

--Raconte.

--Tu le veux?

--Oui.

--Voil. Tu te rappelles bien ce que j'tais au collge: une manire
de pote lev dans une pharmacie. Je rvais de faire des livres, et
j'essayai, aprs mon baccalaurat. Cela ne me russit pas. Je publiai un
volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
puis une pice de thtre qui ne fut pas joue.

Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A ct
de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel tait pre d'une
fille. Je l'aimai. Elle tait intelligente, ayant conquis ses diplmes
d'instruction suprieure, et avait un esprit vif, sautillant, trs en
harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui et donn quinze ans bien
qu'elle en et plus de vingt-deux. C'tait une toute petite femme, fine
de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle dlicate. Son nez, sa
bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie 
l'air. Pourtant elle tait vive, souple et active incroyablement. J'en
fus trs amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
Luxembourg, auprs de la fontaine de Mdicis, qui demeureront assurment
les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet tat
bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pense que
pour des actes d'adoration? On devient vritablement un possd que
hante une femme, et rien n'existe plus pour nous  ct d'elle.

Nous fmes bientt fiancs. Je lui communiquai mes projets d'avenir
qu'elle blma. Elle ne me croyait ni pote, ni romancier, ni auteur
dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospre, peut donner
le bonheur parfait.

Renonant donc  composer des livres, je me rsignai  en vendre, et
j'achetai,  Marseille, la Librairie Universelle, dont le propritaire
tait mort.

J'eus l trois bonnes annes. Nous avions fait de notre magasin une
sorte de salon littraire o tous les lettrs de la ville venaient
causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on changeait
des ides sur les livres, sur les potes, sur la politique surtout. Ma
femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notorit dans
la ville. Quant  moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chausse,
je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
discussions, et je cessais d'crire parfois, pour couter. Je m'tais
mis en secret  composer un roman--que je n'ai pas fini.

Les habitus les plus assidus taient M. Montina, un rentier, un grand
garon, un beau garon, un beau du Midi,  poil noir, avec des yeux
complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerants, MM. Faucil et
Labarrgue, et le gnral marquis de Flche, le chef du parti royaliste,
le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.

Les affaires marchaient bien. J'tais heureux, trs heureux.

Voil qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
par la rue Saint-Ferrol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
dont la tournure ressemblait si fort  celle de la mienne que je me
serais dit: C'est elle! si je ne l'avais laisse, un peu souffrante,
 la boutique une heure plus tt. Elle marchait devant moi, d'un pas
rapide, sans se retourner. Et je me mis  la suivre presque malgr moi,
surpris, inquiet.

Je me disais: Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle t faire dans cette maison?

Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me htai pour la
rejoindre. M'a-t-elle senti ou devin ou reconnu  mon pas, je n'en sais
rien, mais elle se retourna brusquement. C'tait elle! En me voyant elle
rougit beaucoup et s'arrta, puis, souriant:

--Tiens, te voil?

J'avais le coeur serr.

--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?

--a allait mieux, j'ai t faire une course.

--O donc?

--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.

Elle me regardait bien en face. Elle n'tait plus rouge, mais plutt
un peu ple. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
femmes!--semblaient pleins de vrit, mais je sentis vaguement,
douloureusement, qu'ils taient pleins de mensonge. Je restais devant
elle plus confus, plus embarrass, plus saisi qu'elle-mme, sans oser
rien souponner, mais sr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
rien.

Je dis seulement:

--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.

--Oui, beaucoup mieux.

--Tu rentres?

--Mais oui.

Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausset. Maintenant
je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dner, je m'accusais
d'avoir suspect, mme une seconde, sa sincrit.

As-tu t jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La premire goutte de
jalousie tait tombe sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tte  tte,
aprs le dpart des clients et des commis, soit qu'on allt flner
jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurt  bavarder
dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
devant elle avec un abandon sans rserve, car je l'aimais. Elle tait
une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
ses petites mains ma pauvre me captive, confiante et fidle.

Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de dtresse
avant que le soupon se prcise et grandisse, je me sentis abattu et
glac comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.

Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y tais
entr pour tcher de dcouvrir quelque chose. Je n'avais rien trouv.
Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseign sur tous ses
voisins, sans que rien me jett sur une piste. Au second habitait une
sage-femme, au troisime une couturire et une manicure, dans les
combles deux cochers avec leurs familles.

Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait t si facile de me dire
qu'elle venait de chez la couturire ou de chez la manicure. Oh! quel
dsir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
qu'elle en ft prvenue et qu'elle connt mes soupons.

Donc, elle tait entre dans cette maison et me l'avait cach. Il y
avait un mystre. Lequel? Tantt j'imaginais des raisons louables, une
bonne oeuvre dissimule, un renseignement  chercher, je m'accusais de
la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
secrets innocents, une sorte de seconde vie intrieure dont on ne doit
compte  personne? Un homme, parce qu'on lui a donn pour compagne une
jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
l'en prvenir avant ou aprs? Le mot mariage veut-il dire renoncement
 toute indpendance,  toute libert? Ne se pouvait-il faire qu'elle
allt chez une couturire sans me le dire ou qu'elle secourt la famille
d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
maison, sans tre coupable, ft de nature  tre, non pas blme, mais
critique par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
plus ignores et craignait peut-tre, sinon un reproche, du moins une
discussion. Ses mains taient fort jolies, et je finis par supposer
qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paratre dissipatrice. Elle
avait de l'ordre, de l'pargne, mille prcautions de femme conome et
entendue aux affaires. En confessant cette petite dpense de coquetterie
elle se serait sans doute juge amoindrie  mes yeux. Les femmes ont
tant de subtilits et de roueries natives dans l'me.

Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'tais jaloux. Le
soupon me travaillait, me dchirait, me dvorait. Ce n'tait pas encore
un soupon, mais le soupon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
affreuse, une pense encore voile--oui, une pense avec un voile
dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
amant?... Songe! songe! Cela tait invraisemblable, impossible... et
pourtant?...

La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
ce grand belltre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
je me disais: C'est lui.

Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parl d'un livre
ensemble, discut l'aventure d'amour, trouv quelque chose qui leur
ressemblait, et de cette analogie avaient fait une ralit.

Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
endurer un homme. J'avais achet des chaussures  semelles de caoutchouc
afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant  monter et
 descendre mon petit escalier en limaon pour les surprendre. Souvent,
mme, je me laissais glisser sur les mains, la tte la premire, le long
des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
 reculons, avec des efforts et une peine infinis, aprs avoir constat
que le commis tait en tiers.

Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser  rien, ni
travailler, ni m'occuper de mes affaires. Ds que je sortais, ds que
j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: Il est l, et je
rentrais. Il n'y tait pas. Je repartais! Mais  peine m'tais-je
loign de nouveau, je pensais: Il est venu, maintenant, et je
retournais.

Cela durait tout le long des jours.

La nuit, c'tait plus affreux encore, car je la sentais  ct de
moi, dans mon lit. Elle tait l, dormant ou feignant, de dormir!
Dormait-elle? Non, sans doute. C'tait encore un mensonge?

Je restais immobile, sur le dos, brl par la chaleur de son corps,
haletant et tortur. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
lui fendre la tte, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'tais
soulev par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
ce qu'elle pense, derrire. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
dedans, de crever ces glaces de fausset.

Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
attends!...--Je lui aurais serr la gorge doucement...--Parle, avoue!...
tu ne veux pas?...,--et j'aurais serr, serr, jusqu' la voir rler,
suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brl les doigts sur le
feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...

--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?

--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient t grills, par le
bout... et elle aurait parl... certes!... elle aurait parl...

Trmoulin, dress, les poings ferms, criait. Autour de nous, sur les
toits voisins, les ombres se soulevaient, se rveillaient, coutaient,
troubles dans leur repos.

Et moi, mu, capt par un intrt puissant, je voyais devant moi, dans
la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit tre
blond, vif et rus. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tte de
poupe les petites ides sournoises, les folles ides empanaches, les
rves de modistes parfumes au musc s'attachant  tous les hros des
romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la dtestais, je la
hassais, je lui aurais aussi brl les doigts pour qu'elle avout.

Il reprit, d'un ton plus calme:

--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parl 
personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai caus
avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.

Eh bien, je m'tais tromp, c'tait pis que ce que j'avais cru, pis que
tout. coute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
absences. Chaque fois que je m'loignais, ma femme djeunait dehors. Je
ne te raconterai pas comment j'achetai un garon de restaurant pour la
surprendre.

La porte de leur cabinet devait m'tre ouverte, et j'arrivai,  l'heure
convenue, avec la rsolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
voyais la scne comme si elle avait dj eu lieu! J'entrais! Une petite
table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la sparait de
Montina. Leur surprise tait telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tte de l'homme
la canne plombe dont j'tais arm. Assomm d'un seul coup, il
s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
ses bras vers moi, folle d'pouvante, avant de mourir  son tour. Oh!
j'tais prt, fort, rsolu et content, content jusqu' l'ivresse. L'ide
du regard perdu qu'elle me jetterait sous ma canne leve, de ses mains
tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
convulse, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
elle! Tu me trouves froce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
souffre. Penser qu'une femme, pouse ou matresse, qu'on aime, se donne
 un autre, se livre  lui comme  vous, et reoit ses lvres comme les
vtres! C'est une chose atroce, pouvantable. Quand on a connu un jour
cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'tonne qu'on ne tue pas
plus souvent, car tous ceux qui ont t trahis, tous, ont dsir tuer,
ont joui de cette mort rve, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
sur une route dserte, hants par l'hallucination de la vengeance
satisfaite, le geste d'trangler ou d'assommer.

Moi, j'arrivai  ce restaurant. Je demandai: Ils sont l? Le garon
vendu rpondit: Oui, monsieur, me fit monter un escalier, et me
montrant une porte: Ici! dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
doigts eussent t de fer. J'entrai.

J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'tait pas
Montina. C'tait le gnral de Flche, le gnral qui avait soixante-six
ans!

Je m'attendais si bien  trouver l'autre, que je demeurai perclus
d'tonnement.

Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais t convuls de
fureur!... Devant celui-l, devant ce vieil homme ventru, aux joues
tombantes, je fus suffoqu par le dgot. Elle, la petite, qui semblait
avoir quinze ans, s'tait donne, livre  ce gros homme presque gteux,
parce qu'il tait marquis, gnral, l'ami et le reprsentant des rois
dtrns. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
des choses pareilles! Je n'tais plus jaloux, j'tais perdu comme si
j'avais vu l'horreur des horreurs!

Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
cela! Quand on en rencontre un qui s'est livr de cette faon, on le
montre au doigt. L'poux ou l'amant d'une vieille femme est plus mpris
qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
filles, dont le coeur est sale! Elles sont  tous, jeunes ou vieux, pour
des raisons mprisables et diffrentes, parce que c'est leur profession,
leur vocation et leur fonction. Ce sont les ternelles, inconscientes et
sereines prostitues qui livrent leur corps sans dgot, parce qu'il
est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme clbre et
rpugnant!...

Il vocifrait comme un prophte antique, d'une voix furieuse, sous le
ciel toil, criant, avec une rage de dsespr, la honte glorifie de
toutes les matresses des vieux monarques, la honte respecte de toutes
les vierges qui acceptent de vieux poux, la honte tolre de toutes les
jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.

Je les voyais, depuis la naissance du monde, voques, appeles par lui,
surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
belles filles  l'me vile qui, comme les btes ignorant l'ge du mle,
furent dociles  des dsirs sniles. Elles se levaient, servantes des
patriarches chantes par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
brune Abigal, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
ou plbiennes, irresponsables femelles d'un matre, chair d'esclave
soumise, blouie ou paye!

Je demandai:

---Qu'as-tu fait?

Il rpondit simplement:

--Je suis parti. Et me voici.

Alors nous restmes l'un prs de l'autre, longtemps, sans parler,
rvant!...

J'ai gard de ce soir-l une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
vu, senti, entendu, devin, la pche, la pieuvre aussi peut-tre, et ce
rcit poignant, au milieu des fantmes blancs, sur les toits voisins,
tout semblait concourir  une motion unique. Certaines rencontres,
certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurment,
sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantit de
secrte quintessence de vie que celle disperse dans l'ordinaire des
jours.




LES PINGLES


--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!

--Pourquoi dis-tu a?

--C'est qu'elles m'ont jou un tour abominable.

--A toi?

--Oui,  moi.

--Les femmes, ou une femme?

--Deux femmes.

--Deux femmes en mme temps?

--Oui.

--Quel tour?

Les deux jeunes gens taient assis devant un grand caf du boulevard
et buvaient des liqueurs mlanges d'eau, ces apritifs qui ont l'air
d'infusions faites avec toutes les nuances d'une bote d'aquarelle.

Ils avaient  peu prs le mme ge: vingt-cinq  trente ans. L'un tait
blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-lgance des coulissiers, des
hommes qui vont  la Bourse et dans les salons, qui frquentent partout,
vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:

--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
rencontre sur la plage de Dieppe?

--Oui.

--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une matresse  Paris, une que
j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
et j'y tiens.

--A ton habitude?

--Oui,  mon habitude et  elle. Elle est marie aussi avec un brave
homme, que j'aime beaucoup galement, un bon garon trs cordial, un
vrai camarade! Enfin c'est une maison o j'avais log ma vie.

--Eh bien?

--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-l, et je me suis
trouv veuf  Dieppe.

--Pourquoi allais-tu  Dieppe?

--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
boulevard.

--Alors?

--Alors, j'ai rencontr sur la plage la petite dont je t'ai parl.

--La femme du chef de bureau?

--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
nous avons ri et dans ensemble.

--Et le reste?

--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrs, nous nous sommes
plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait rpter pour mieux comprendre,
et elle n'y a pas mis d'obstacle.

--L'aimais-tu?

--Oui, un peu; elle est trs gentille.

--Et l'autre?

--L'autre tait  Paris! Enfin, pendant six semaines, 'a t trs bien
et nous sommes rentrs ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort  ton
gard?

--Oui, trs bien.

--Comment fais-tu?

--Je la lche.

--Mais comment t'y prends-tu pour la lcher?

--Je ne vais plus chez elle.

--Mais si elle vient chez toi?

--Je... n'y suis pas.

--Et si elle revient?

--Je lui dis que je suis indispos.

--Si elle te soigne?

--Je... je lui fais une crasse.

--Si elle l'accepte?

--J'cris des lettres anonymes  son mari pour qu'il la surveille les
jours o je l'attends.

--a c'est grave! Moi je n'ai pas de rsistance. Je ne sais pas rompre.
Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
jours o elles ont envie de dner au cabaret. Celles que j'ai espaces
ne me gnent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
les distancer un peu.

--Alors...

--Alors, mon cher, la petite ministre tait tout feu, tout flamme, sans
un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi  l'improviste.
Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.

--Diable!

--Oui. Donc j'ai donn  chacune ses jours, des jours fixes pour viter
les confusions. Lundi et samedi  l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche 
la nouvelle.

--Pourquoi cette prfrence?

--Ah! mon cher, elle est plus jeune.

--a ne te faisait que deux jours de repos par semaine.

--a me suffit.

--Mes compliments!

--Or, figure-toi qu'il m'est arriv l'histoire la plus ridicule du monde
et la plus embtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
dormais sur mes deux oreilles et j'tais vraiment trs heureux quand
soudain, lundi dernier, tout craque.

J'attendais mon habitude  l'heure dite, une heure un quart, en fumant
un bon cigare.

Je rvassais, trs satisfait de moi, quand je m'aperus que l'heure
tait passe. Je fus surpris car elle est trs exacte. Mais je crus 
un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait t retenue par
une cause quelconque, une migraine peut-tre ou un importun. C'est trs
ennuyeux ces choses-l, ces attentes... inutiles, trs ennuyeux et trs
nervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
faire, j'allai chez elle.

Je la trouvai en train de lire un roman.

--Eh bien, lui dis-je?

Elle rpondit tranquillement:

--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai t empche.

--Par quoi?

--Par... des occupations.

--Mais... quelles occupations?

--Une visite trs ennuyeuse.

Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
tait trs calme, je ne m'en inquitai pas davantage.

Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.

Le mardi donc, j'tais trs... trs mu et trs amoureux en expectative,
de la petite ministre, et mme tonn qu'elle ne devant pas l'heure
convenue. Je regardais la pendule  tout moment suivant l'aiguille avec
impatience.

Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
tenais plus en place, traversant  grandes enjambes ma chambre, collant
mon front  la fentre et mon oreille contre la porte pour couter si
elle ne montait pas l'escalier.

Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!

--Eh bien? lui dis-je avec anxit.

Elle rpondit, aussi tranquillement que mon habitude:

--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai t empche.

--Par quoi?

--Par... des occupations.

--Mais... quelles occupations?

--Une visite ennuyeuse.

Certes, je supposai immdiatement qu'elles savaient tout; mais elle
semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
soupon, par croire  une concidence bizarre, ne pouvant imaginer
une pareille dissimulation de sa part. Et aprs une heure de causerie
amicale, coupe d'ailleurs par vingt entres de sa petite fille, je dus
m'en aller fort embt.

Et figure-toi que le lendemain...

--'a a t la mme chose?

--Oui... et le lendemain encore. Et a a dur ainsi trois semaines, sans
une explication, sans que rien me rvlt cette conduite bizarre dont
cependant je souponnais le secret.

--Elles savaient tout?

--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
l'apprendre.

--Comment l'as-tu su enfin?

--Par lettres. Elles m'ont donn, le mme jour, dans les mmes termes,
mon cong dfinitif.

--Et?

--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
une arme d'pingles. Les pingles  cheveux, je les connais, je m'en
mfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
sacres petites pingles  tte noire qui nous semblent toutes
pareilles,  nous grosse btes que nous sommes, mais qu'elles
distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.

Or, il parat qu'un jour ma petite ministre avait laiss une de ces
machines rvlatrices pique dans ma tenture, prs de ma glace.

Mon habitude, du premier coup, avait aperu sur l'toffe ce petit point
noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
laiss  la mme place une de ses pingles  elle, noire aussi, mais
d'un modle diffrent.

Le lendemain, la ministre voulut reprendre son bien, et reconnut
aussitt la substitution; alors un soupon lui vint, et elle en mit
deux, en les croisant.

L'habitude rpondit  ce signe tlgraphique par trois boules noires,
l'une sur l'autre.

Une fois ce commerce commenc, elles continurent  communiquer, sans se
rien dire, seulement pour s'pier. Puis il parat que l'habitude, plus
hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier o
elle avait crit: Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.

Alors elles s'crivirent. J'tais perdu. Tu comprends que a n'a pas
t tout seul entre elles. Elles y allaient avec prcaution, avec mille
ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
ft un coup d'audace et donna un rendez-vous  l'autre.

Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
les frais de leur entretien. Et voil!

--C'est tout.

--Oui.

--Tu ne les vois plus.

--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout 
fait.

--Et elles, se sont-elles revues?

--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.

--Tiens, tiens. Et a ne te donne pas une ide, a?

--Non, quoi?

--Grand serin, l'ide de leur faire repiquer des pingles doubles?




DUCHOUX


En descendant le grand escalier du cercle chauff comme une serre par
le calorifre, le baron de Mordiane avait laiss ouverte sa fourrure;
aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut referme sur lui,
prouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
et pnibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
souffrir, ne lui permettait plus de manger  son gr.

Il allait rentrer chez lui, et soudain la pense de son grand
appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
cabinet o l'eau tidie pour la toilette du soir chantait doucement sur
le rchaud  gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glac.

Depuis quelques annes il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
solitude qui crase quelquefois les vieux garons. Jadis, il tait fort,
alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
aux ftes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
 grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et mme les
dners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
l'avaient autrefois amus.

La monotonie des soirs pareils, des mmes amis retrouvs au mme lieu,
au cercle, de la mme partie avec des chances et des dveines balances,
des mmes propos sur les mmes choses, du mme esprit dans les mmes
bouches, des mmes plaisanteries sur les mmes sujets, des mmes
mdisances sur les mmes femmes, l'coeurait au point de lui donner, par
moments, de vritables dsirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
vie rgulire et vide, si banale, si lgre et si lourde en mme temps,
et il dsirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
sans savoir quoi.

Certes, il ne songeait pas  se marier, car il ne se sentait pas le
courage de se condamner  la mlancolie,  la servitude conjugale,
 cette odieuse existence de deux tres, qui, toujours ensemble, se
connaissaient jusqu' ne plus dire un mot qui ne soit prvu par l'autre,
 ne plus faire un geste qui ne soit attendu,  ne plus avoir une
pense, un dsir, un jugement qui ne soient devins. Il estimait qu'une
personne ne peut tre agrable  voir encore que lorsqu'on la connat
peu, lorsqu'il reste en elle du mystre, de l'inexplor, lorsqu'elle
demeure un peu inquitante et voile. Donc il lui aurait fallu une
famille qui n'en ft pas une, o il aurait pu passer une partie
seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.

Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant crotre en lui l'envie
irritante de le voir, de le connatre. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoy dans
le Midi, avait t lev prs de Marseille, sans jamais connatre le nom
de son pre.

Celui-ci avait pay d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
collge, puis les mois de fte, puis la dot pour un mariage raisonnable.
Un notaire discret avait servi d'intermdiaire sans jamais rien rvler.

Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
intelligent et bien lev, qu'il avait pous la fille d'un architecte
entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
beaucoup d'argent.

Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
l'tudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
refuge agrable dans cette famille?

Il avait fait grandement les choses, donn une belle dot accepte avec
reconnaissance. Il tait donc certain de ne pas se heurter contre un
orgueil excessif; et cette pense, ce dsir, reparus tous les jours, de
partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une dmangeaison.
Un bizarre attendrissement d'goste le sollicitait aussi,  l'ide de
cette maison riante et chaude, au bord de la mer, o il trouverait sa
belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
annes. Il regrettait seulement d'avoir donn tant d'argent, et que
cet argent et prospr entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
permettait plus de se prsenter en bienfaiteur.

Il allait, songeant  tout cela, la tte enfonce dans son col de
fourrure; et sa rsolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
rveill, eut ouvert la porte:

--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
resterons peut-tre une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
prparatifs ncessaires.

Le train roulait, longeant le Rhne sablonneux, puis traversait des
plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays ferm au loin par des
montagnes nues.

Le baron de Mordiane, rveill aprs une nuit en sleeping, se regardait
avec mlancolie dans la petite glace de son ncessaire. Le jour cru du
Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un tat
de dcrpitude ignor dans la demi-ombre des appartements parisiens.

Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupires fripes, les
tempes, le front dgarnis:

---Bigre, je ne suis pas seulement dfrachi. Je suis avanc.

Et son dsir de repos grandit soudain, avec une vague envie, ne en lui
pour la premire fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.

Vers une heure de l'aprs-midi, il arriva, dans un landau lou 
Marseille, devant une de ces maisons de campagne mridionales si
blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles blouissent et
font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'alle et pensait:

--Bigre, c'est gentil!

Soudain, un galopin de cinq  six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
ronds.

Mordiane s'approcha:

--Bonjour, mon garon.

Le gamin ne rpondit pas.

Le baron, alors, s'tant pench, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
puis, suffoqu par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
imprgn, il le remit brusquement  terre en murmurant:

--Oh! c'est l'enfant du jardinier.

Et il marcha vers la demeure.

Le linge schait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
alignes sur des ficelles superposes emplissait une fentre entire,
pareille aux talages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.

Le baron appela.

Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dpeigne, dont
les cheveux, par mches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champtre et de robe
de saltimbanque.

Il demanda:

--M. Duchoux est-il chez lui?

Il avait donn, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom 
l'enfant perdu afin qu'on n'ignort point qu'il avait t trouv sous un
chou.

La servante rpta:

--Vous demandez M. Duchouxe?

--Oui.

--T, il est dans la salle, qui tire ses plans.

--Dites-lui que M. Merlin demande  lui parler.

Elle reprit, tonne:

--H! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:

--Mosieu Duchouxe, une visite!

Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets 
moiti clos, il aperut indistinctement des gens et des choses qui lui
parurent malpropres.

Debout devant une table surcharge d'objets de toute sorte, un petit
homme chauve traait des lignes sur un large papier.

Il interrompit son travail et fit deux pas.

Son gilet ouvert, sa culotte dboutonne, les poignets de sa chemise
relevs, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il tait chauss de
souliers boueux rvlant qu'il avait plu quelques jours auparavant.

Il demanda, avec un fort accent mridional:

-- qui ai-je l'honneur?...

--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain 
btir.

--Ah! ah! trs bien!

Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:

--Dbarrasse une chaise, Josphine.

Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait dj vieille, comme
on est vieux  vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
rpts, de tous les petits soucis, de toutes les petites proprets, de
toutes les petites attentions de la toilette fminine qui immobilisent
la fracheur et conservent, jusqu' prs de cinquante ans, le charme et
la beaut. Un fichu sur les paules, les cheveux nous  la diable, de
beaux cheveux pais et noirs, mais qu'on devinait peu brosss, elle
allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
un couteau, un bout de ficelle, un pot  fleurs vide et une assiette
grasse demeurs sur le sige qu'elle tendit ensuite au visiteur.

Il s'assit et s'aperut alors que la table de travail de Duchoux
portait, outre les livres et les papiers, deux salades frachement
cueillies, une cuvette, une brosse  cheveux, une serviette, un revolver
et plusieurs tasses non nettoyes.

L'architecte vit ce regard et dit en souriant:

--Excusez! il y a un peu de dsordre dans le salon; a tient aux
enfants.

Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.

--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?

Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.

Mordiane demanda:

--C'est votre fils que j'ai rencontr sous les platanes?

--Oui. Oui, le second.

--Vous en avez deux?

--Trois, monsieur, un par an.

Et Duchoux semblait plein d'orgueil.

Le baron pensait: S'ils fleurent tous le mme bouquet, leur chambre
doit tre une vraie serre.

Il reprit:

--Oui, je voudrais un joli terrain prs de la mer, sur une petite plage
dserte...

Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
plus, de terrains dans ces conditions,  tous les prix, pour tous les
gots. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
remuant sa tte chauve et ronde.

Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
mlancolique et disant si tendrement: Mon cher aim que le souvenir
seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aim avec passion, avec
folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
mari qui tait gouverneur d'une colonie, elle s'tait sauve, s'tait
cache, perdue de dsespoir et de terreur, jusqu' la naissance de
l'enfant que Mordiane avait emport, un soir d't et qu'ils n'avaient
jamais revu.

Elle tait morte de la poitrine trois ans plus tard, l-bas, dans la
colonie de son mari qu'elle tait all rejoindre. Il avait devant lui
leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
mtal:

--Ce terrain-l, monsieur, c'est une occasion unique...

Et Mordiane se rappelait l'autre voix, lgre comme un effleurement de
brise, murmurant:

--Mon cher aim, nous ne nous sparerons jamais...

Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dvou, en contemplant
l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
ressemblait  sa mre, pourtant...

Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
ressemblait comme un singe ressemble  l'homme; mais il tait d'elle, il
avait d'elle mille traits dforms irrcusables, irritants, rvoltants.
Le baron souffrait, hant soudain par cette ressemblance horrible,
grandissant toujours, exasprante, affolante, torturante comme un
cauchemar, comme un remords!

Il balbutia:

--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?

--Mais, demain, si vous voulez.

--Oui, demain. Quelle heure?

--Une heure.

--a va.

L'enfant rencontr sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:

--Par!

On ne lui rpondit pas.

Mordiane tait debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
faisait frmir les jambes. Ce Par l'avait frapp comme une balle.
C'tait  lui qu'il s'adressait, c'tait pour lui, ce par  l'ail, ce
par du Midi.

Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!

Duchoux le reconduisait.

--C'est  vous, cette maison? dit le baron.

--Oui monsieur, je l'ai achete dernirement. Et j'en suis fier. Je suis
enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
fier. Je ne dois rien  personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
dois tout  moi-mme.

L'enfant, rest sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:

--Par!

Mordiane, secou de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
devant un grand danger.

--Il va me deviner, me reconnatre, pensait-il. Il va me prendre dans
ses bras et me crier aussi: Par, en me donnant par le visage un
baiser parfum d'ail.

--A demain, monsieur.

--A demain, une heure.


Le landau roulait sur la route blanche.

--Cocher,  la gare!

Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
et triste des morts, qui disait: Mon cher aim. Et l'autre sonore,
chantante, effrayante, qui criait: Par, comme on crie: Arrtez-le,
quand un voleur fuit dans les rues.

Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:

--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous t malade?

--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.




LE RENDEZ-VOUS


Son chapeau sur la tte, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
serait monte dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
ne pouvant se dcider  sortir, pour aller  ce rendez-vous.

Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'tait habille ainsi,
pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change trs
mondain, pour rejoindre dans son logis de garon le beau vicomte de
Martelet, son amant.

La pendule derrire son dos battait les secondes vivement; un livre
 moiti lu billait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
fentres, et un fort parfum de violette, exhal par deux petits bouquets
baignant en deux mignons vases de Saxe sur la chemine, se mlait  une
vague odeur de verveine souffle sournoisement par la porte du cabinet
de toilette demeure entr'ouverte.

L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
regarder le cadran, puis sourit, songeant:--Il m'attend dj. Il va
s'nerver. Alors, elle sortit, prvint le valet de chambre qu'elle
serait rentre dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
l'escalier et s'aventura dans la rue,  pied.

On tait aux derniers jours de mai,  cette saison dlicieuse o le
printemps de la campagne semble faire le sige de Paris et le conqurir
par-dessus les toits, envahir les maisons,  travers les murs, faire
fleurir la ville, y rpandre une gaiet sur la pierre des faades,
l'asphalte des trottoirs et le pav des chausses, la baigner, la griser
de sve comme un bois qui verdit.

Madame Haggan fit quelques pas  droite avec l'intention de suivre,
comme toujours, la rue de Provence o elle hlerait un fiacre, mais la
douceur de l'air; cette motion de l't qui nous entre dans la gorge en
certains jours, la pntra si brusquement, que, changeant d'ide, elle
prit la rue de la Chausse-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurment
attire par le dsir de voir des arbres dans le square de la Trinit.
Elle pensait: Bah! il m'attendra dix minutes de plus. Cette ide, de
nouveau, la rjouissait, et, tout en marchant  petits pas, dans la
foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
fentre, couter  la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait dfendu les jours de
rendez-vous, jeter sur la bote aux cigarettes des regards dsesprs.

Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
peu dsireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prtextes
pour s'arrter.

Au bout de la rue, devant l'glise, la verdure du petit square l'attira
si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
 enfants, et fit deux fois le tour de l'troit gazon, au milieu des
nounous enrubannes, panouies, barioles, fleuries. Puis elle prit une
chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.

Juste  ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagne, plus
un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
encore de flnerie,--une heure! une heure vole au rendez-vous! Elle y
resterait quarante minutes  peine, et ce serait fini encore une fois.

Dieu! comme a l'ennuyait d'aller l-bas! Ainsi qu'un patient montant
chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolrable de
tous les rendez-vous passs, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
et la pense qu'un autre allait avoir lieu, tout  l'heure, la crispait
d'angoisse de la tte aux pieds. Non pas que ce ft bien douloureux,
douloureux comme une visite au dentiste, mais c'tait si ennuyeux, si
ennuyeux, si compliqu, si long, si pnible que tout, tout, mme une
opration, lui aurait paru prfrable. Elle y allait pourtant, trs
lentement,  tous petits pas, en s'arrtant, en s'asseyant, en flnant
partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
celui-l, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tt.
Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison  donner  ce malheureux
Martelet quand il voudrait connatre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
commenc? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aim? C'tait
possible! Pas bien fort, mais un peu, voil si longtemps! Il tait bien,
recherch, lgant, galant, et reprsentait strictement, au premier coup
d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dur trois
mois,--temps normal, lutte honorable, rsistance suffisante--puis elle
avait consenti, avec quelle motion, quelle crispation, quelle peur
horrible et charmante  ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
dans ce petit entresol de garon, rue de Miromesnil. Son coeur?
Qu'prouvait alors son petit coeur de femme sduite, vaincue, conquise,
en passant pour la premire fois la porte de cette maison de cauchemar?
Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oubli! On se souvient d'un
fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient gure, deux ans
plus tard, d'une motion qui s'est envole trs vite, parce qu'elle
tait trs lgre. Oh! par exemple, elle n'avait pas oubli les autres,
ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nause lui
montait aux lvres en prvision de ce que ce serait tout  l'heure.

Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller l, ils ne
ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'
la faon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
terribles! Quand on songe qu' tout moment, devant le tribunal, ils
reconnaissent, au bout de plusieurs annes, des criminels qu'ils ont
conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque  une
gare, et qu'ils ont affaire  presque autant de voyageurs qu'il y a
d'heures dans la journe, et que leur mmoire est assez sre pour qu'ils
affirment: Voil bien l'homme que j'ai charg rue des Martyrs, et
dpos gare de Lyon,  minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!
n'y a-t-il pas de quoi frmir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
femme allant  un rendez-vous, en confiant sa rputation au premier venu
de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employ, pour ce voyage
de la rue Miromesnil, au moins cent  cent vingt, en comptant un par
semaine. C'taient autant de tmoins qui pouvaient dposer contre elle
dans un moment critique.

Aussitt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, pais
et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus dj? Oh! dans cette rue de
Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnatre tous les passants,
tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrte, elle
sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
le seuil de sa loge. En voil un qui devait tout savoir, tout,--son
adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait os
faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
roul! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'tre rappele,
s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
l'escalier? d'une arrestation peut-tre? Pour arriver  la porte du
vicomte, il n'y avait gure qu'un demi-tage  monter, et il lui
paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engage dans le
vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
devant ou derrire elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
si quelqu'un descendait juste  ce moment, elle n'osait pas sonner chez
Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
montait, montait, montait! Elle aurait mont quarante tages! Puis,
quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
redescendait en courant avec l'angoisse dans l'me de ne pas reconnatre
l'entresol!

Il tait l, attendant dans un costume galant en velours doubl de soie,
trs coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
chang  sa manire de l'accueillir, mais rien, pas un geste!

Ds qu'il avait referm la porte, il lui disait: Laissez-moi baiser vos
mains, ma chre, chre amie! Puis il la suivait dans la chambre, o
volets clos et lumires allumes, hiver comme t, par chic sans doute,
il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
d'adoration. Le premier jour a avait t trs gentil, trs russi, ce
mouvement-l! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
cent vingtime fois le cinquime acte d'une pice  succs. Il fallait
changer ses effets.

Et puis aprs, oh! mon Dieu! aprs! c'tait le plus dur! Non, il ne
changeait pas ses effets, le pauvre garon! Quel bon garon, mais
banal!...

Dieu que c'tait difficile de se dshabiller sans femme de chambre! Pour
une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
corve! Mais s'il tait difficile de se dshabiller, se rhabiller
devenait presque impossible et nervant  crier, exasprant  gifler
le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
gauche:--Voulez-vous que je vous aide.--L'aider! Ah oui!  quoi? De
quoi tait-il capable? Il suffisait de lui voir une pingle entre les
doigts pour le savoir.

C'est  ce moment-l peut-tre qu'elle avait commenc  le prendre en
grippe. Quand il disait: Voulez-vous que je vous aide! Elle l'aurait
tu. Et puis tait-il possible qu'une femme ne fint point par dtester
un homme qui, depuis deux ans, l'avait force plus de cent vingt fois 
se rhabiller sans femme de chambre?

Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
aussi peu dgourdis, aussi monotones. Ce n'tait pas le petit baron de
Grimbal qui aurait demand de cet air niais: Voulez-vous que je vous
aide? Il aurait aid, lui, si vif, si drle, si spirituel. Voil!
C'tait un diplomate; il avait couru le monde, rd partout, dshabill
et rhabill sans doute des femmes vtues suivant toutes les modes de la
terre, celui-l!...

L'horloge de l'glise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
cadran, se mit  rire en murmurant Oh! doit-il tre agit! puis elle
partit d'une marche plus vive, et sortit du square.

Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez 
nez avec un monsieur qui la salua profondment.

--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
penser  lui.

--Oui, madame.

Et il s'informa de sa sant, puis, aprs quelques vagues propos, il
reprit:

--Vous savez que vous tes la seule--vous permettez que je dise de
mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
collections japonaises.

--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garon?

--Comment! comment! en voil une erreur quand il s'agit de visiter une
collection rare!

--En tout cas, elle ne peut y aller seule.

--Et pourquoi pas? mais j'en ai reu des multitudes de femmes seules,
rien que pour ma galerie! J'en reois tous les jours. Voulez-vous que
je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut tre discret
mme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
d'entrer chez un homme srieux, connu, dans une certaine situation, que
lorsqu'on y va pour une cause inavouable!

--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.

--Alors vous venez voir ma collection.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Impossible, je suis presse.

--Allons donc. Voil une demi-heure que vous tes assise dans le square.

--Vous m'espionniez?

--Je vous regardais.

--Vrai, je suis presse.

--Je suis sr que non. Avouez que vous n'tes pas trs presse.

Madame Haggan se mit  rire, et avoua:

--Non... non... pas... trs...

Un fiacre passait  les toucher. Le petit baron cria: Cocher! et la
voiture s'arrta. Puis, ouvrant la portire:

--Montez, madame.

--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.

--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence  nous
regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
enlve et nous arrter tous les deux, montez, je vous en prie!

Elle monta, effare, abasourdie. Alors il s'assit auprs d'elle en
disant au cocher: rue de Provence.

Mais soudain elle s'cria:

--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dpche trs presse, voulez-vous me
conduire, d'abord, au premier bureau tlgraphique?

Le fiacre s'arrta un peu plus loin, rue de Chteaudun, et elle dit au
baron:

--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
 mon mari d'inviter Martelet  dner pour demain, et j'ai oubli
compltement.

Quand le baron fut revenu, sa carte bleue  la main, elle crivit au
crayon:

--Mon cher ami, je suis trs souffrante; j'ai une nvralgie atroce qui
me tient au lit. Impossible sortir. Venez dner demain soir pour que je
me fasse pardonner.

JEANNE.

Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: Vicomte de
Martelet, 240, rue Miromesnil, puis, rendant la carte au baron:

--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
bote aux tlgrammes.




LE PORT


I


Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
trois-mts carr _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
8 aot 1886, aprs quatre ans de voyages. Son premier chargement dpos
dans le port chinois o il se rendait, il avait trouv sur-le-champ un
fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de l, avait pris des marchandises
pour le Brsil.

D'autres traverses, encore des avaries, des rparations, les calmes de
plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
accidents, aventures et msaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
sa patrie ce trois-mts normand qui revenait  Marseille le ventre plein
de botes de fer-blanc contenant des conserves d'Amrique.

Au dpart il avait  bord, outre le capitaine et le second, quatorze
matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
que cinq bretons et quatre normands, le breton tait mort en route,
les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient t
remplacs par deux amricains, un ngre et un norvgien racol, un soir,
dans un cabaret de Singapour.

Le gros bateau, les voiles cargues, vergues en croix sur sa mture,
tran par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
doucement, passa devant le chteau d'If, puis sous tous les rochers gris
de la rade que le soleil couchant couvrait d'une bue d'or, et il entra
dans le vieux port o sont entasss, flanc contre flanc, le long des
quais, tous les navires du monde, ple-mle, grands et petits, de toute
forme et de tout grement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride o les coques se
frlent, se frottent, semblent marines dans un jus de flotte.

_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
golette anglaise qui s'cartrent pour laisser passer ce camarade;
puis, quand toutes les formalits de la douane et du port eurent t
remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son quipage  passer
la soire dehors.

La nuit tait venue. Marseille s'clairait. Dans la chaleur de ce soir
d't, un fumet de cuisine  l'ail flottait sur la cit bruyante, pleine
de voix, de roulements, de claquements, de gaiet mridionale.

Ds qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hsitation
d'tres dpayss, dsaccoutums des villes, deux par deux, en
procession.

Ils se balanaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
au port, enfivrs par un apptit d'amour qui avait grandi dans leurs
corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
marchaient en tte, conduits par Clestin Duclos, un grand gars fort et
malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
pied  terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
faon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si frquentes entre
matelots dans les ports. Mais quand il y tait pris il ne redoutait
personne.

Aprs quelque hsitation entre toutes les rues obscures qui descendent
vers la mer comme des gouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
sorte d'haleine de bouges, Clestin se dcida pour une espce de
couloir, tortueux o brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
saillie portant des numros normes sur leurs verres dpolis et colors.
Sous la vote troite des entres, des femmes en tablier, pareilles 
des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui sparait la rue en deux
et coupaient la route  cette file d'hommes qui s'avanaient lentement,
en chantonnant et en ricanant, allums dj par le voisinage de ces
prisons de prostitues.

Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrire une seconde
porte ouverte soudain et capitonne de cuir brun, une grosse fille
dvtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
de ses paules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
velours noir bord d'un galon d'or. Elle appelait de loin: Venez-vous,
jolis garons? et parfois sortait elle-mme pour s'accrocher  l'un
d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponne  lui
comme une araigne qui trane une bte plus grosse qu'elle. L'homme,
soulev par ce contact, rsistait mollement, et les autres s'arrtaient
pour regarder, hsitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
de prolonger encore cette promenade apptissante. Puis, quand la femme
aprs des efforts acharns avait attir le matelot jusqu'au seuil de
son logis, o toute la bande allait s'engouffrer derrire lui, Clestin
Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: Entre pas l,
Marchand, c'est pas l'endroit.

L'homme alors obissant  cette voix se dgageait d'une secousse brutale
et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
de la fille exaspre, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attires par le bruit,
et lanaient avec des voix enroues des appels pleins de promesses.
Ils allaient donc de plus en plus allums, entre les cajoleries et les
sductions annonces par le choeur des portires d'amour de tout le haut
de la rue, et les maldictions ignobles lances contre eux par le choeur
d'en bas, par le choeur mpris des filles dsappointes. De temps en
temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
isols, des employs de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
troites, toiles de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
ce labyrinthe de bouges, sur ces pavs gras o suintaient des eaux
putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.

Enfin Duclos se dcida et s'arrtant devant une maison d'assez belle
apparence, il y fit entrer tout son monde.


II


La fte fut complte! Quatre heures durant, les dix matelots se
gorgrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passrent.

Dans la grande salle du caf, ils taient installs en matres,
regardant d'un oeil malveillant les habitus ordinaires qui
s'installaient aux petites tables, dans les coins, o une des filles
demeures libres, vtue en gros baby ou en chanteuse de caf-concert,
courait les servir, puis s'asseyait prs d'eux.

Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
soire, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproch trois
tables et, aprs la premire rasade, la procession ddouble, accrue
d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'tait reforme dans
l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
sonnrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte troite
qui menait aux chambres, ce long dfil d'amoureux.

Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
redescendit encore.

Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
sa prfre sur les genoux, chantait ou criait, tapait  coups de poings
la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lchait en libert la brute
humaine. Au milieu d'eux, Clestin Duclos, serrant contre lui une grande
fille aux joues rouges,  cheval sur ses jambes, la regardait avec
ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il et moins bu, il avait
encore d'autres penses, et, plus tendre, cherchait  causer. Ses ides
le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
qu'il pt se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.

Il riait, rptant:

--Pour lors, pour lors... v'l longtemps que t'es ici.

--Six mois, rpondit la fille.

Il eut l'air content pour elle, comme si c'et t une preuve de bonne
conduite, et il reprit:

--Aimes-tu c'te vie-l?

Elle hsita, puis rsigne:

--On s'y fait. C'est pas plus embtant qu'autre chose. tre servante ou
bien rouleuse, c'est toujours des sales mtiers.

Il eut l'air d'approuver encore cette vrit.

--T'es pas d'ici? dit-il.

Elle fit Non de la tte, sans rpondre.

--T'es de loin?

Elle fit Oui de la mme faon.

--D'o a?

Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:

--De Perpignan.

Il fut de nouveau trs satisfait et dit:

--Ah oui!

A son tour elle demanda:

--Toi, t'es marin?

--Oui, ma belle.

--Tu viens de loin?

--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.

--T'as fait le tour du monde, peut-tre?

--Je te crois, plutt deux fois qu'une.

De nouveau elle parut hsiter, chercher en sa tte une chose oublie,
puis, d'une voix un peu diffrente, plus srieuse.

--T'as rencontr beaucoup de navires dans tes voyages?

--Je te crois, ma belle.

--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?

Il ricana:

--Pas plus tard que l'autre semaine.

Elle plit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:

--Vrai, bien vrai?

--Vrai, comme je te parle.

--Tu ments pas, au moins?

Il leva la main.

--D'vant l'bon Dieu! dit-il.

--Alors, sais-tu si Clestin Duclos est toujours dessus?

Il fut surpris, inquiet, voulut avant de rpondre en savoir davantage.

--Tu l'connais?

A son tour elle devint mfiante.

--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connat.

--Une femme d'ici?

--Non, d' ct.

--Dans la rue?

--Non, dans l'autre.

--Qu femme?

--Mais, une femme donc, une femme comme moi.

--Qu qu l'y veut, c'te femme?

--Je sais-t'y m, quque payse?

Ils se regardrent au fond des yeux, pour s'pier, sentant, devinant que
quelque chose de grave allait surgir entre eux.

Il reprit.

--Je peux t'y la voir, c'te femme?

--Quoi que tu l'y dirais?

--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Clestin Duclos.

--Il se portait ben, au moins?

--Comme toi et moi, c'est un gars?

Elle se tut encore rassemblant ses ides, puis, avec lenteur.

--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_

--Mais,  Marseille, donc.

--Elle ne put rprimer un sursaut.

--Ben vrai?

--Ben vrai!

--Tu l'connais Duclos?

--Oui je l'connais.

Elle hsita encore, puis tout doucement.

--Ben. C'est ben!

--Qu que tu l'y veux?

--coute, tu y diras... non rien!

Il la regardait toujours de plus en plus gn. Enfin il voulut savoir.

--Tu l'connais itou, t?

--Non, dit-elle.

--Alors qu que tu l'y veux?

Elle prit brusquement une rsolution, se leva, courut au comptoir o
trnait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
le rapportant.

--Bois a!

--Pourquoi?

--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.

Il but docilement, essuya ses lvres d'un revers de main, puis annona.

--a y est, je t'coute.

--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
sais ce que je te dirai. Faut jurer.

Il leva la main, sournois.

--a, je le jure.

--Su l'bon Dieu?

--Su l'bon Dieu.

--Eh ben tu l'y diras que son pre est mort, que sa mre est morte,
que son frre est mort, tous trois en un mois, de fivre typhode, en
janvier 1883, v'l trois ans et demi.

A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
 rpondre; puis il douta et demanda.

--T'es sre?

--Je suis sre.

--Qu qui te l'a dit?

Elle posa les mains sur ses paules, et le regardant au fond des yeux.

--Tu jures de ne pas bavarder.

--Je le jure.

--Je suis sa soeur!

Il jeta ce nom, malgr lui.

--Franoise?

Elle le contempla de nouveau fixement, puis, souleve par une pouvante
folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
bouche.

--Oh! oh! c'est toi, Clestin?

Ils ne bougrent plus, les yeux dans les yeux.

Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
mlaient au vacarme des chants.

Il la sentait sur lui, enlace  lui, chaude et terrifie, sa soeur!
Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'coutt, si bas qu'elle mme
l'entendit  peine.

--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!

Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.

--C'est-il de ma faute?

Mais, lui soudain.

--Alors ils sont morts?

--Ils sont morts.

--Le p, la m, et le fr?

--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai rest seule, sans
rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'mdecin et
l'enterrement des trois dfunts, que j'ai pay avec les meubles.

J'entrai pour lors comme servante chez mat'e Cacheux, tu sais bien,
l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste  u moment-l pisque t'es
parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
est si bte quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
m'a aussi dbauche et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
Bientt il n'est point r'venu; j'ai pass trois jours sans manger et
pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entre en maison, comme bien
d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
vreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, o me v'l!

Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
coulaient dans sa bouche.

Elle reprit:

--Je te croyais mort aussi, t? mon pauv'e Clestin.

Il dit:

--Je t'aurais point r'connue, m, t'tais si p'tite alors, et te v'l si
forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, t?

Elle eut un geste dsespr.

--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!

Il la regardait toujours au fond des yeux, treint par une motion
confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras,  cheval sur lui, les
mains ouvertes dans le dos de la fille, et voil qu' force de la
regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laisse au pays avec tous
ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
tte retrouve, il se mit  l'embrasser comme on embrasse de la chair
fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
des vagues, montrent dans sa gorge pareils  des hoquets d'ivresse.

Il balbutiait:

--Te v'l, te r'voil, Franoise, ma p'tite Franoise...

Puis tout  coup il se leva, se mit  jurer d'une voix formidable en
tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbuts se
brisrent. Puis il fit trois pas, chancela, tendit les bras, tomba sur
la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
quatre membres, et en poussant de tels gmissements qu'ils semblaient
des rles d'agonie.

Tous ces camarades le regardaient en riant.

--Il est rien saoul, dit l'un.

--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.

Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
un lit, et les camarades, ivres eux-mmes  ne pas tenir debout, le
hissrent par l'troit escalier jusqu' la chambre de la femme qui
l'avait reu tout  l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.




LA MORTE


Je l'avais aime perdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
plus voir dans le monde qu'un tre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
pense, dans le coeur qu'un dsir, et dans la bouche qu'un nom: un
nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
profondeurs de l'me, qui monte aux lvres, et qu'on dit, qu'on redit,
qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prire.

Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
la mme. Je l'avais rencontre et aime. Voil tout. Et j'avais vcu
pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
son regard, dans ses robes, dans sa parole, envelopp, li, emprisonn
dans tout ce qui venait d'elle, d'une faon si complte que je ne savais
plus s'il faisait jour ou nuit, si j'tais mort ou vivant, sur la
vieille terre ou ailleurs.

Et voil qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouille, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s'est-il pass. Je ne sais plus.

Des mdecins venaient, crivaient, s'en allaient. On apportait des
remdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains taient chaudes, son
front brlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
elle me rpondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
oubli, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle trs bien son petit
soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: Ah! Je
compris, je compris!

Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prtre qui pronona ce mot: Votre
matresse. Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle tait morte on
n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
fut trs bon, trs doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.

On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
Je me rappelle cependant trs bien le cercueil, le bruit des coups de
marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!

Elle fut enterre! Enterre! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
taient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
 travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
pour un voyage.

Hier, je suis rentr  Paris.

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
cette maison o tait rest tout ce qui reste de la vie d'un tre aprs
sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
ouvrir la fentre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enferme, abrite, et
qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
sauver.

Tout  coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
glace du vestibule qu'elle avait fait poser l pour se voir, des pieds 
la tte, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
bien, tait correcte et jolie, des bottines  la coiffure.

Et je m'arrtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
reflte. Si souvent, si souvent, qu'il avait d garder aussi son image.

J'tais l debout, frmissant, les yeux fixs sur le verre, sur le verre
plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entire, possde
autant que moi, autant que mon regard passionn. Il me sembla que
j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle tait froide! Oh! le
souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brlant, miroir vivant,
miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
hommes dont le coeur, comme une glace o glissent et s'effacent les
reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a pass devant lui,
tout ce qui s'est contempl, mir, dans son affection, dans son amour!
Comme je souffre!

Je sortis et, malgr moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
cimetire. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
ces quelques mots: Elle aima, fut aime, et mourut.

Elle tait l, l-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
front sur le sol.

J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperus que le soir venait.
Alors un dsir bizarre, fou, un dsir d'amant dsespr s'empara de moi.
Je voulus passer la nuit prs d'elle, dernire nuit,  pleurer sur sa
tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rus.
Je me levai et me mis  errer dans cette ville des disparus. J'allais,
j'allais. Comme elle est petite cette ville  ct de l'autre, celle o
l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
quatre gnrations qui regardent le jour en mme temps, boivent l'eau
des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.

Et pour toutes les gnrations des morts, pour toute l'chelle de
l'humanit descendue jusqu' nous, presque rien, un champ, presque rien!
La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!

Au bout du cimetire habit, j'aperus tout  coup le cimetire
abandonn, celui o les vieux dfunts achvent de se mler au sol, o
les croix elles-mmes pourrissent, o l'on mettra demain les derniers
venus. Il est plein de roses libres, de cyprs vigoureux et noirs, un
jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.

J'tais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
tout entier, entre ces branches grasses et sombres.

Et j'attendis, cramponn au tronc comme un naufrag sur une pave.

Quand la nuit fut noire, trs noire, je quittai mon refuge et me mis 
marcher doucement,  pas lents,  pas sourds, sur cette terre pleine de
morts.

J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
bras tendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tte elle-mme,
j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanes! Je lisais les
noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!

Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
troits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
des tombes! Toujours des tombes! A droite,  gauche, devant moi, autour
de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
pouvais plus marcher tant mes genoux flchissaient. J'entendais battre
mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
innommable! tait-ce dans ma tte affole, dans la nuit impntrable, ou
sous la terre mystrieuse, sous la terre ensemence de cadavres humains,
ce bruit? Je regardais autour de moi!

Combien de temps suis-je rest l? Je ne sais pas. J'tais paralys par
la terreur, j'tais ivre d'pouvante, prt  hurler, prt  mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'tais
assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'et souleve. D'un
bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
squelette nu qui, de son dos courb la rejetait. Je voyais, je voyais
trs bien, quoique la nuit ft profonde. Sur la croix je pus lire:

Ici repose Jacques Olivant, dcd  l'ge de cinquante et un ans.
Il aimait les siens, fut honnte et bon, et mourut dans la paix du
Seigneur.

Maintenant le mort aussi lisait les choses crites sur son tombeau. Puis
il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigu, et se
mit  les gratter avec soin, ces choses. Il les effaa tout  fait,
lentement, regardant de ses yeux vides la place o tout  l'heure elles
taient graves; et, du bout de l'os qui avait t son index, il crivit
en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
d'une allumette:

Ici repose Jacques Olivant, dcd  l'ge de cinquante et un ans. Il
hta par ses durets la mort de son pre dont il dsirait hriter, il
tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
il le put et mourut misrable.

Quand il et achev d'crire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
je m'aperus, on me retournant, que toutes les tombes taient ouvertes,
que tous les cadavres en taient sortis, que tous avaient effac les
mensonges inscrits par les parents sur la pierre funraire, pour y
rtablir la vrit.

Et je voyais que tous avaient t les bourreaux de leurs proches,
haineux, dshonntes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
envieux, qu'ils avaient vol, tromp, accompli tous les actes honteux,
tous les actes abominables, ces bons pres, ces pouses fidles, ces
fils dvous, ces jeunes filles chastes, ces commerants probes, ces
hommes et ces femmes dits irrprochables.

Ils crivaient tous en mme temps, sur le seuil de leur demeure
ternelle, la cruelle, terrible et sainte vrit que tout le monde
ignore ou feint d'ignorer sur la terre.

Je pensai qu'_elle_ aussi avait d la tracer sur sa tombe. Et sans peur
maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sr que je la
trouverais aussitt.

Je la reconnus de loin, sans voir le visage envelopp du suaire.

Et sur la croix de marbre o tout  l'heure j'avais lu:

Elle aima, fut aime, et mourut.

J'aperus.

tant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
pluie, et mourut.

Il parat qu'on, me ramassa, inanim, au jour levant, auprs d'une
tombe.




TABLE DES MATIRES


ALLOUMA

HAUTOT PRE ET FILS

BOITELLE

L'ORDONNANCE

LE LAPIN

UN SOIR

LES PINGLES

DUCROUX

LE RENDEZ-VOUS

LE PORT

LA MORTE





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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

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     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

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