The Project Gutenberg EBook of La Main Gauche, by Guy de Maupassant

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Title: La Main Gauche

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 7, 2004 [EBook #11495]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN GAUCHE ***




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GUY DE MAUPASSANT

La Main Gauche

1889




ALLOUMA


I


Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algerie, va donc voir mon ancien
camarade Auballe, qui est colon la-bas.

J'avais oublie le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
guere a ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
mois je rodais a pied par toute cette region magnifique qui s'etend
d'Alger a Cherchell, Orleansville et Tiaret. Elle est en meme temps
boisee et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
forets de pins profondes en des vallees etroites ou roulent des torrents
en hiver. Des arbres enormes tombes sur le ravin servent de pont aux
Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
montagne, d'une beaute terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grace.

Mais ce qui m'a laisse au coeur les plus chers souvenirs en cette
excursion, ce sont les marches de l'apres-midi le long des chemins un
peu boises sur ces ondulations des cotes d'ou l'on domine un immense
pays onduleux et roux depuis la mer bleuatre jusqu'a la chaine
de l'Ouarsenis qui porte sur ses faites la foret de cedres de
Teniet-el-Haad.

Ce jour-la je m'egarai. Je venais de gravir un sommet, d'ou j'avais
apercu, au-dessus d'une serie de collines, la longue plaine de la
Mitidja, puis par derriere, sur la crete d'une autre chaine, dans un
lointain presque invisible, l'etrange monument qu'on nomme le Tombeau de
la Chretienne, sepulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
redescendais, allant vers le Sud, decouvrant devant moi jusqu'aux cimes
dressees sur le ciel clair, au seuil du desert, une contree bosselee,
soulevee et fauve, fauve comme si toutes ces collines etaient
recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
dos broussailleux d'un chameau.

J'allais a pas rapides, leger, comme on l'est en suivant les sentiers
tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pese, en ces courses
alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pese, ni le corps, ni le
coeur, ni les pensees, ni meme les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
ce jour-la, de tout ce qui ecrase et torture notre vie, rien que la joie
de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
brunes, pointues, accrochees au sol comme les coquilles de mer sur les
rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'ou sortait une fumee
grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour a pas
lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
soir.

Les arbousiers sur ma route se penchaient, etrangement charges de leurs
fruits de pourpre qu'ils repandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
d'arbres martyrs d'ou coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.

Le sol, autour d'eux, etait couvert de cette pluie suppliciale, et le
pied ecrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mures pour les
manger.

Tous les vallons a present se remplissaient d'une vapeur blonde qui
s'elevait lentement comme la buee des flancs d'un boeuf; et sur la
chaine des monts qui fermaient l'horizon, a la frontiere du Sahara
flamboyait un ciel de Missel. De longues trainees d'or alternaient
avec des trainees de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouee mince
sur un azur verdatre, infiniment lointain comme le reve.

Oh! que j'etais loin, que j'etais loin de toutes les choses et de toutes
les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-meme aussi,
devenu une sorte d'etre errant, sans conscience, et sans pensee, un oeil
qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route a laquelle
je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'apercus que
j'etais perdu.

L'ombre tombait sur la terre comme une averse de tenebres, et je ne
decouvrais rien devant moi que la montagne a perte de vue. Des tentes
apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
comprendre au premier Arabe rencontre la direction que je cherchais.

M'a-t-il devine? je l'ignore; mais il me repondit longtemps, et moi je
ne compris rien. J'allais, par desespoir, me, decider a passer la nuit,
roule dans un tapis, aupres du campement, quand je crus reconnaitre,
parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
Bordj-Ebbaba.

Je repetai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.

Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit a marcher, je le
suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantome
pale qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux ou je
trebuchais sans cesse.

Soudain une lumiere brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenetres exterieures.
Je frappai, des chiens hurlerent au dedans. Une voix francaise demanda:
"Qui est la!"

Je repondis:

--Est-ce ici que demeure M. Auballe?

--Oui.

On m'ouvrit, j'etais en face de M. Auballe lui-meme, un grand garcon
blond, en savates, pipe a la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.

Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous etes chez vous,
monsieur."

Un quart d'heure plus tard je dinais avidement en face de mon hote qui
continuait a fumer.

Je savais son histoire. Apres avoir mange beaucoup d'argent avec les
femmes, il avait place son reste en terres algeriennes, et plante des
vignes.

Les vignes marchaient bien; il etait heureux, et il avait en effet
l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
Parisien, ce feteur, avait pu s'accoutumer a cette vie monotone, dans
cette solitude, et je l'interrogeai.

--Depuis combien de temps etes-vous ici?

--Depuis neuf ans.

--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?

--Non, on se fait a ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
organes a qui il donne des satisfactions secretes que nous ne raisonnons
pas. L'air et le climat font la conquete de notre chair, malgre nous, et
la lumiere gaie dont il est inonde tient l'esprit clair et content, a
peu de frais. Elle entre en nous a flots, sans cesse, par les yeux, et
on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'ame.

--Mais les femmes?

--Ah!... ca manque un peu!

--Un peu seulement?

--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, meme dans les tribus,
des indigenes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.

Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garcon brun dont
l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:

--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.

Puis, a moi:

--Il comprend le francais et je vais vous conter une histoire ou il joue
un grand role.

L'homme etant parti, il commenca:

--J'etais ici depuis quatre ans environ, encore peu installe, a tous
egards, dans ce pays dont je commencais a balbutier la langue, et oblige
pour ne pas rompre tout a fait avec des passions qui m'ont ete fatales
d'ailleurs, de faire a Alger un voyage de quelques jours, de temps en
temps.

J'avais achete cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifie, a quelques
centaines de metres du campement indigene dont j'emploie les hommes a
mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
arrivant, pour mon service particulier, un grand garcon, celui que vous
venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientot extremement
devoue. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
point l'habitude, il dressa sa tente a quelques pas de la porte, afin
que je pusse l'appeler de ma fenetre.

Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les defrichements et
les plantations, je chassais un peu, j'allais diner avec les officiers
des postes voisins, ou bien ils venaient diner chez moi.

Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
raffines; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
m'arretait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
a la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me creer.

Et, un soir, en rentrant d'une tournee dans les terres, au commencement
de l'ete, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
l'appeler. Cela m'arrivait a tout moment.

Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, epais
et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
les bras croises sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
sous le jet de lumiere de la toile soulevee, m'apparut comme un des plus
parfaits echantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
lignes.

Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
chez moi.

J'aime les femmes! L'eclair de cette vision m'avait traverse et brule,
ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable a qui je dois d'etre
ici. Il faisait chaud, c'etait en juillet, et je passai presque toute la
nuit a ma fenetre, les yeux sur la tache sombre que faisait a terre la
tente de Mohammed.

Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
face, et il baissa la tete comme un homme confus, coupable. Devinait-il
ce que je savais?

Je lui demandai brusquement.

--Tu es donc marie, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:

--Non, moussie!

Je le forcais a parler francais et a me donner des lecons d'arabe, ce
qui produisait souvent une langue intermediaire des plus incoherentes.

Je repris:

--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.

Il murmura:

--Il est du Sud.

--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
sous ta tente.

Sans repondre a ma question, il reprit:

--Il est tres joli.

--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ca
une tres jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?

Il repondit avec un grand serieux:

--Oui, moussie.

J'avoue que pendant toute la journee je demeurai sous l'emotion
agressive du souvenir de cette fille arabe etendue sur un tapis rouge;
et, en rentrant, a l'heure du diner, j'eus une forte envie de traverser
de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soiree, il fit son service
comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui etait tres
jolie.

Vers neuf heures, toujours hante par ce gout de la femme, qui est tenace
comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
et pour roder un peu dans les environs du cone de toile brune a travers
laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumiere.

Puis je m'eloignai, pour n'etre pas surpris par Mohammed dans les
environs de son logis.

En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil a lui,
sous sa tente. Puis ayant tire ma clef de ma poche, je penetrai dans le
bordj ou couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
et une vieille cuisiniere cueillie a Alger.

Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
clarte sous ma porte. Je l'ouvris, et j'apercus en face de moi, assise
sur une chaise de paille a cote de la table ou brulait une bougie, une
fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillite,
paree de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
signes bleus finement tatoues sur la chair etoilaient son front, ses
joues et son menton. Ses bras, charges d'anneaux, reposaient sur ses
cuisses que recouvrait, tombant des epaules, une sorte de gebba de soie
rouge dont elle etait vetue.

En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fiere soumission.

--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.

--J'y suis parce qu'on m'a ordonne de venir.

--Qui te l'a ordonne?

--Mohammed.

--C'est bon. Assieds-toi.

Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.

La figure etait etrange, reguliere, fine et un peu bestiale, mais
mystique comme celle d'un Boudha. Les levres, fortes et colorees d'une
sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
indiquaient un leger melange de sang noir, bien que les mains et les
bras fussent d'une blancheur irreprochable.

J'hesitais sur ce que je devais faire, trouble, tente et confus. Pour
gagner du temps et me donner le loisir de la reflexion, je lui posai
d'autres questions, sur son origine, son arrivee dans ce pays et
ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne repondit qu'a celles qui
m'interessaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
etait venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
qui s'etait passe entre elle et mon serviteur.

Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle
me devina peut-etre, se dressa brusquement et levant ses deux bras
decouverts dont tous les bracelets sonores glisserent ensemble vers ses
epaules, elle croisa ses mains derriere mon cou en m'attirant avec un
air de volonte suppliante et irresistible.

Ses yeux, allumes par le desir de seduire, par ce besoin de vaincre
l'homme qui rend fascinant comme celui des felins le regard impur
des femmes, m'appelaient, m'enchainaient, m'otaient toute force de
resistance, me soulevaient d'une ardeur impetueuse. Ce fut une lutte
courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'eternelle
lutte entre les deux brutes humaines, le male et la femelle, ou le male
est toujours vaincu.

Ses mains, derriere ma tete m'attiraient d'une pression lente,
grandissante, irresistible comme une force mecanique, vers le sourire
animal de ses levres rouges ou je collai soudain les miennes en enlacant
ce corps presque nu et charge d'anneaux d'argent qui tinterent, de la
gorge aux pieds, sous mon etreinte.

Elle etait nerveuse, souple et saine comme une bete, avec des airs, des
mouvements, des graces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
trouver a ses baisers une rare saveur inconnue, etrangere a mes sens
comme un gout de fruit des tropiques.

Bientot... je dis bientot, ce fut peut-etre aux approches du matin,
je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle etait
venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
qu'elle ferait de moi.

Mais des qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:

--Si tu me chasses, ou veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
pied de ton lit.

Que pouvais-je repondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
sans doute, regardait a son tour la fenetre eclairee de ma chambre; et
des questions de toute nature, que je ne m'etais point posees dans le
trouble des premiers instants, se formulerent nettement.

--Reste ici, dis-je, nous allons causer.

Ma resolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait ete
jetee ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
maitresse esclave, cachee dans le fond de ma maison, a la facon des
femmes des harems. Le jour ou elle ne me plairait plus, il serait
toujours facile de m'en defaire d'une facon quelconque, car ces
creatures-la, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
ame.

Je lui dis:

--Je veux bien etre bon pour toi. Je te traiterai de facon a ce que tu
ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'ou tu
viens.

Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutot
une histoire, car elle dut mentir d'un bout a l'autre, comme mentent
tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.

C'est la un des signes les plus surprenants et les plus
incomprehensibles du caractere indigene: le mensonge. Ces hommes en qui
l'islamisme s'est incarne jusqu'a faire partie d'eux, jusqu'a modeler
leurs instincts, jusqu'a modifier la race entiere et a la differencier
des autres au moral autant que la couleur de la peau differencie le
negre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
peut se fier a leurs dires. Est-ce a leur religion qu'ils doivent
cela? Je l'ignore. Il faut avoir vecu parmi eux pour savoir combien
le mensonge fait partie de leur etre, de leur coeur, de leur ame, est
devenu chez eux une sorte de seconde nature, une necessite de la vie.

Elle me raconta donc qu'elle etait fille d'un caid des Ouled Sidi Cheik
et d'une femme enlevee par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
femme devait etre une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
croisement de sang arabe et de sang negre. Les negresses, on le
sait, sont fort prisees dans les harems ou elles jouent le role
d'aphrodisiaques.

Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
empourpree des levres et les fraises sombres de ses seins allonges,
pointus et souples comme si des ressorts les eussent dresses. A cela, un
regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait a
la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
lignes droites et simples comme une tete d'image indienne. Les yeux
tres ecartes augmentaient encore l'air un peu divin de cette rodeuse du
desert.

De son existence veritable, je ne sus rien de precis. Elle me la conta
par details incoherents qui semblaient surgir au hasard dans une memoire
en desordre; et elle y melait des observations delicieusement pueriles,
toute une vision du monde nomade nee dans une cervelle d'ecureuil qui a
saute de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.

Et cela etait debite avec l'air severe que garde toujours ce peuple
drape, avec des mines d'idole qui potine et une gravite un peu comique.

Quand elle eut fini, je m'apercus que je n'avais rien retenu de cette
longue histoire pleine d'evenements insignifiants, emmagasines en sa
legere cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berne tres
simplement par ce bavardage vide et serieux qui ne m'apprenait rien sur
elle ou sur aucun fait de sa vie.

Et je pensais a ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutot
qui campe au milieu de nous, dont nous commencons a parler la langue,
que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
tentes, a qui nous imposons nos lois, nos reglements et nos coutumes,
et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
n'etions pas la, uniquement occupes a le regarder depuis bientot
soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
hutte de branches et sous ce petit cone d'etoffe cloue sur la terre avec
des pieux, a vingt metres de nos portes, que nous ne savons encore ce
que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilises des
maisons mauresques d'Alger. Derriere le mur peint a la chaux de leur
demeure des villes, derriere la cloison de branches de leur gourbi, ou
derriere ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
vivent pres de nous, inconnus, mysterieux, menteurs, sournois, soumis,
souriants, impenetrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
superstitions, des ceremonies, mille usages encore ignores de nous, pas
meme soupconnes! Jamais peut-etre un peuple conquis par la force n'a
su echapper aussi completement a la domination reelle, a l'influence
morale, et a l'investigation acharnee, mais inutile du vainqueur.

Or, cette infranchissable et secrete barriere que la nature
incomprehensible a verrouillee entre les races, je la sentais soudain,
comme je ne l'avais jamais sentie, dressee entre cette fille arabe et
moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
son corps a ma caresse et moi qui l'avait possedee.

Je lui demandai y songeant pour la premiere fois:

--Comment t'appelles-tu?

Elle etait demeuree quelques instants sans parler et je la vis
tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'etais la, tout contre
elle. Alors, dans ses yeux leves sur moi, je devinai que cette minute
avait suffi pour que le sommeil tombat sur elle, un sommeil irresistible
et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
mobiles des femmes.

Elle repondit nonchalamment avec un baillement arrete dans la bouche:

--Allouma.

Je repris:

--Tu as envie de dormir?

--Oui, dit-elle.

--Eh bien! dors.

Elle s'allongea tranquillement a mon cote, etendue sur le ventre, le
front pose sur ses bras croises, et je sentis presque tout de suite que
sa fuyante pensee de sauvage s'etait eteinte dans le repos.

Moi, je me mis a rever, couche pres d'elle, cherchant a comprendre?
Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnee? Avait-il agi en serviteur
magnanime qui se sacrifie pour son maitre jusqu'a lui ceder la femme
attiree en sa tente pour lui-meme, ou bien avait-il obei a une pensee
plus complexe, plus pratique, moins genereuse en jetant dans mon lit
cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
et on ne comprend guere plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
reste de ses sentiments. Peut-etre avais-je devance, en penetrant par
hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prevoyant
domestique qui m'avait destine cette femme, son amie, sa complice, sa
maitresse aussi peut-etre.

Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguerent si bien que
tout doucement je glissai a mon tour dans un sommeil profond.

Je fus reveille par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
tous les matins pour m'eveiller. Il ouvrit la fenetre par ou un flot
de jour s'engouffrant eclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
couchee a mon cote, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle etait la,
et il avait sa gravite ordinaire, la meme allure, le meme visage. Mais
la lumiere, le mouvement, le leger bruit des pieds nus de l'homme, la
sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirerent Allouma
de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la meme indifference et s'assit.
Puis elle murmura.

--J'ai faim, aujourd'hui.

--Que veux-tu manger? demandai-je.

--Kahoua.

--Du cafe et du pain avec du beurre?

--Oui.

Mohammed, debout pres de notre couche, mes vetements sur les bras,
attendait les ordres.

--Apporte a dejeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.

Et il sortit sans que sa figure revelat le moindre etonnement ou le
moindre ennui.

Quand il fut parti, je demandai a la jeune Arabe:

--Veux-tu habiter dans ma maison?

--Oui, je le veux bien.

--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
servir.

--Tu es genereux, et je te suis reconnaissante.

--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.

--Je ferai ce que tu exigeras de moi.

Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.

Mohammed rentrait, portant un plateau avec le dejeuner. Je lui dis:

--Allouma va demeurer dans la maison. Tu etaleras des tapis dans la
chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.

--Oui, moussie.

Ce fut tout.

Une heure plus tard, ma belle Arabe etait installee dans une grande
chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
a glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
Djebel-Amour, une cigarette a la bouche, et bavardant avec la vieille
Arabe que j'avais envoye chercher, comme si elles se connaissaient
depuis des annees.



II


Pendant un mois, je fus tres heureux avec elle et je m'attachai d'une
facon bizarre a cette creature d'une autre race, qui me semblait presque
d'une autre espece, nee sur une planete voisine.

Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
primitif. Entre elles et nous, meme entre elles et leurs males naturels,
les Arabes, jamais n'eclot la petite fleur bleue des pays du Nord.
Elles sont trop pres de l'animalite humaine, elles ont un coeur trop
rudimentaire, une sensibilite trop peu affinee, pour eveiller dans
nos ames l'exaltation sentimentale qui est la poesie de l'amour. Rien
d'intellectuel, aucune ivresse de la pensee ne se mele a l'ivresse
sensuelle que provoquent en nous ces etres charmants et nuls.

Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
mais d'une facon differente, moins tenace, moins cruelle, moins
douloureuse.

Ce que j'eprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
facon precise. Je vous disais tout a l'heure que ce pays, cette Afrique
nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu a peu
la conquete de notre chair par un charme inconnaissable et sur, par la
caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
sa lumiere delicieuse, par le bien-etre discret dont elle baigne tous
nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la meme facon, par mille
attraits caches, captivants et physiques, par la seduction penetrante
non point de ses embrassements, car elle etait d'une nonchalance toute
orientale, mais de ses doux abandons.

Je la laissais absolument libre d'aller et de venir a sa guise et elle
passait au moins une apres-midi sur deux dans le campement voisin, au
milieu des femmes de mes agriculteurs indigenes. Souvent aussi, elle
demeurait durant une journee presque entiere, a se mirer dans l'armoire
a glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre ou elle
suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
marchait la tete un peu penchee en arriere, pour juger ses hanches et
ses reins, tournait, s'eloignait, se rapprochait, puis, fatiguee enfin
de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
d'elle-meme, les yeux dans ses yeux, le visage severe, l'ame noyee dans
cette contemplation.

Bientot, je m'apercus qu'elle sortait presque chaque jour apres le
dejeuner, et qu'elle disparaissait completement jusqu'au soir.

Un peu inquiet, je demandai a Mohammed s'il savait ce qu'elle
pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il repondit avec
tranquillite:

--Ne te tourmente pas, c'est bientot le Ramadan. Elle doit aller a ses
devotions.

Lui aussi semblait ravi de la presence d'Allouma dans la maison; mais
pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
me dissimuler quelque chose.

J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
agir le temps, le hasard et la vie.

Souvent, apres l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
defrichements, je faisais a pied de grandes promenades. Vous connaissez
les superbes forets de cette partie de l'Algerie, ces ravins presque
impenetrables ou les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
d'Orient etendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'a tout moment,
dans ces bois et sur ces cotes, ou on croirait que personne jamais
n'a penetre, on rencontre tout a coup le dome de neige d'une koubba
renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isole, a peine
visite de temps en temps par quelques fideles obstines, venus du douar
voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
saint.

Or, un soir, comme je rentrais, je passai aupres d'une de ces chapelles
mahometanes, et ayant jete un regard par la porte toujours ouverte, je
vis qu'une femme priait devant la relique. C'etait un tableau charmant,
cette Arabe assise par terre, dans cette chambre delabree, ou le vent
entrait a son gre et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
aiguilles seches tombees des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
absorbee tout entiere par le souci du saint; et elle parlait, a mi-voix,
elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
de Dieu toutes ses preoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
mediter, pour chercher ce qu'elle avait encore a dire, pour ne rien
oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
comme s'il lui eut repondu, comme s'il lui eut conseille une chose
qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
raisonnements.

Je m'eloignai, sans bruit, ainsi que j'etais venu, et je rentrai pour
diner.

Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
qu'elle n'avait point d'ordinaire.

--Assieds-toi la, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, a
mon cote.

Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
eloigna sa tete avec vivacite.

Je fus stupefait et je demandai:

--Eh bien, qu'y a-t-il?

--C'est Ramadan, dit-elle.

Je me mis a rire.

--Et le Marabout t'a defendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?

--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!

--Ce serait un gros peche?

--Oh oui!

--Alors tu n'as rien mange de la journee, jusqu'au coucher du soleil?

--Non, rien.

--Mais au soleil couche tu as mange?

--Oui.

--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout a fait tu ne peux pas etre plus
severe pour le reste que pour la bouche.

Elle semblait crispee, froissee, blessee et elle reprit avec une hauteur
que je ne lui connaissais pas.

--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
Ramadan, elle serait maudite pour toujours.

--Et cela va durer tout le mois.

Elle repondit avec conviction:

--Oui, tout le mois de Ramadan.

Je pris un air irrite et je lui dis:

--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.

Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:

--Oh! je te prie, ne sois pas mechant, tu verras comme je serai
gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
gaterai, mais ne sois pas mechant.

Je ne pus m'empecher de sourire tant elle etait drole et desolee, et je
l'envoyai coucher chez elle.

Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
furent frappes a ma porte, si legers que je les entendis a peine.

Je criai: "Entrez" et je vis apparaitre Allouma portant devant elle un
grand plateau charge de friandises arabes, de croquettes sucrees, frites
et sautees, de toute une patisserie bizarre de nomade.

Elle riait, montrant ses belles dents, et elle repeta:

--Nous allons faire Ramadan ensemble.

Vous savez que le jeune, commence a l'aurore et termine au crepuscule,
au moment ou l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
suivi chaque soir de petites fetes intimes ou on mange jusqu'au matin.
Il en resulte que, pour les indigenes peu scrupuleux, le Ramadan
consiste a faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
poussait plus loin la delicatesse de conscience. Elle installa son
plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
minces une petite boulette poudree, elle me la mit dans la bouche en
murmurant:

--C'est bon, mange.

Je croquai, le leger gateau qui etait excellent en effet, et je lui
demandai:

--C'est toi qui as fait ca?

--Oui, c'est moi?

--Pour moi?

--Oui, pour toi.

--Pour me faire supporter le Ramadan.

--Oui, ne sois pas mechant! Je t'en apporterai tous les jours.

Oh! le terrible mois que je passai la! un mois sucre, douceatre,
enrageant, un mois de gateries et de tentations, de coleres et d'efforts
vains contre une invincible resistance.

Puis, quand arriverent les trois jours du Beiram, je les celebrai a ma
facon et le Ramadan fut oublie.

L'ete s'ecoula, il fut tres chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
Allouma me parut preoccupee, distraite, desinteressee de tout.

Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
chambre. Je pensai qu'elle rodait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
cherchat. Elle n'etait pas rentree; j'ouvris la fenetre et je criai:

--Mohammed.

La voix de l'homme couche sous sa tente repondit:

--Oui, moussie.

--Sais-tu ou est Allouma?

--Non, moussie--pas possible--Allouma perdu?

Quelques secondes apres, mon Arabe entrait chez moi, tellement emu qu'il
ne maitrisait point son trouble. Il demanda:

--Allouma perdu?

--Mais oui, Allouma perdu.

--Pas possible?

--Cherche, lui dis-je?

Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
entra dans la chambre vide ou les vetements d'Allouma trainaient, dans
un desordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutot il
flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
resignation:

--Parti, il est parti!

Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
chercher jusqu'a ce qu'on l'eut retrouvee.

On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
toute la semaine. Aucune trace ne fut decouverte pouvant mettre sur la
piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
et mon existence deserte. Puis des idees inquietantes me passaient par
l'esprit. Je craignais qu'ont l'eut enlevee, ou assassinee peut-etre.
Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
communiquer mes apprehensions, il repondait sans varier:

--Non, parti.

Puis il ajoutait le mot arabe "r'ezale" qui veut dire "gazelle," comme
pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle etait loin.

Trois semaines se passerent et je n'esperais plus revoir jamais ma
maitresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits eclaires par la
joie, entra chez moi et me dit:

--Moussie, Allouma il est revenu.

Je sautai du lit et je demandai:

--Ou est-elle?

--N'ose pas venir! La-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
montrait par la fenetre une tache blanchatre au pied d'un olivier.

Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
qui semblait jete contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
sombres, les etoiles tatouees, la figure longue et reguliere de la
fille sauvage qui m'avait seduit. A mesure que j'avancais une colere me
soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.

Je criai de loin:

--D'ou viens-tu?

Elle ne repondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
vivait plus qu'a peine, resignee a mes violences, prete aux coups.

J'etais maintenant debout tout pres d'elle, contemplant avec stupeur les
haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
poussiere, dechiquetees, sordides.

Je repetai, la main levee comme sur un chien.

--D'ou viens-tu?

Elle murmura:

--De la-bas!

--D'ou?

--De la tribu!

--De quelle tribu?

--De la mienne.

--Pourquoi es-tu partie?

Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, a voix
basse:

--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.

Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
une bete. Je me penchai vers elle, et j'apercus, en me retournant pour
m'asseoir, Mohammed qui nous epiait, de loin.

Je repris, tres doucement:

--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?

Alors elle me conta que depuis longtemps deja elle eprouvait en son
coeur de nomade, l'irresistible envie de retourner sous les tentes,
de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tete, entre les
etoiles jaunes du ciel et les etoiles bleues de sa face, autre chose que
le mince rideau de toile usee et recousue a travers lequel on apercoit
des grains de feu quand on se reveille dans la nuit.

Elle me fit comprendre cela en termes naifs et puissants, si justes, que
je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitie d'elle, et que je
lui demandai:

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu desirais t'en aller pendant quelque
temps?

--Parce que tu n'aurais pas voulu...

--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.

--Tu n'aurais pas cru.

Voyant que je n'etais pas fache, elle riait, et elle ajouta:

--Tu vois, c'est fini, je suis retournee chez moi et me voici. Il me
fallait seulement quelques jours de la-bas. J'ai assez maintenant, c'est
fini, c'est passe, c'est gueri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
suis tres contente. Tu n'es pas mechant.

--Viens a la maison, lui dis-je.

Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
ma demeure, ou nous attendait Mohammed.

Avant d'entrer, je repris:

--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
previendras et je te le permettrai.

Elle demanda, mefiante:

--Tu promets?

--Oui, je promets.

--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: "Il faut que
j'aille la-bas" et tu me laisseras partir.

Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
de l'eau, car on n'avait pu prevenir encore la femme
d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maitresse.

Elle entra, apercut l'armoire a glace et, la figure illuminee, courut
vers elle comme on s'elance vers une mere retrouvee. Elle se regarda
quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fachee, dit au
miroir:

--Attends, j'ai des vetements de soie dans l'armoire. Je serai belle
tout a l'heure.

Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-meme.

Notre vie recommenca comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'eprouvais en
meme temps une sorte de dedain paternel.

Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
nerveuse, agitee, un peu triste. Je lui dis, un jour:

--Est-ce que tu veux retourner chez toi?

--Oui, je veux.

--Tu n'osais pas me le dire?

--Je n'osais pas.

--Va, je permets.

Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses elans
de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.

Elle revint, comme la premiere fois, au bout de trois semaines environ,
toujours deguenillee, noire de poussiere et de soleil, rassasiee de vie
nomade, de sable et de liberte. En deux ans elle retourna ainsi quatre
fois chez elle.

Je la reprenais gaiment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
petit naitre que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
trompant, mais je l'aurais tuee un peu comme on assomme, par pure
violence, un chien qui desobeit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui desobeit! Je l'aimais
en effet, un peu comme on aime un animal tres rare, chien ou cheval,
impossible a remplacer. C'etait une bete admirable, une bete sensuelle,
une bete a plaisir, qui avait un corps de femme.

Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
separaient nos ames, bien que nos coeurs, peut-etre, se fussent froles,
echauffes l'un l'autre, par moments. Elle etait quelque chose de ma
maison, de ma vie, une habitude fort agreable a laquelle je tenais et
qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
sens.

Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singuliere, ce
regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
face d'un chien.

Je lui dis, en apercevant cette figure.

--Hein? qu'y a-t-il?

--Allouma il est parti.

Je me mis a rire.

--Parti, ou ca?

--Parti tout a fait, moussie!

--Comment, parti tout a fait?

--Oui, moussie.

--Tu es fou, mon garcon?

--Non, moussie.

--Pourquoi ca parti? Comment? Voyons? Explique-toi!

Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
de ces explosions de colere arabe qui nous arretent dans les rues des
villes devant deux energumenes, dont le silence et la gravite orientales
font place brusquement aux plus extremes gesticulations et aux
vociferations les plus feroces.

Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'etait enfuie avec mon
berger.

Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un a un, des details.

Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il epiait ma maitresse
qui avait des rendez-vous, derriere les bois de cactus voisins ou dans
le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engage comme
berger par mon intendant, a la fin du mois precedent.

La nuit derniere, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
il repetait, d'un air exaspere.

--Parti, moussie, il est parti!

Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
fuite avec ce rodeur, etait entree en moi, en une seconde, absolue,
irresistible. Cela etait absurde, invraisemblable et certain en vertu de
l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.

Le coeur serre, une colere dans le sang, je cherchais a me rappeler les
traits de cet homme, et je me souvint tout a coup que je l'avais vu,
l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
troupeau, et me regardant. C'etait une sorte de grand bedouin dont la
couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
fuyant, aux jambes seches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
faux de chacal.

Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
qu'elle etait Allouma, une fille du sable. Une autre, a Paris, fille du
trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rodeur de barriere.

--C'est bon, dis-je a Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
J'ai des lettres a ecrire. Laisse-moi seul.

Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
fenetre et je me mis a respirer par grands souffles qui m'entraient
au fond de la poitrine, l'air etouffant venu du Sud, car le sirocco
soufflait.

Puis je pensai: "Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
ou lacher un homme?"

Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
doute?

Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute repugnante? Pourquoi?
Peut-etre parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
regulierement.

Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, meme
les plus fines et les plus compliquees, pourquoi elles agissent? Pas
plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
pivoter la fleche de fer, de cuivre, de tole ou de bois, de meme qu'une
influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
aux resolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
villes, des champs, des faubourgs ou du desert.

Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
pourquoi elles ont fait ceci plutot que cela; mais sur le moment elles
l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilite a surprises,
les esclaves etourdies des evenements, des milieux, des emotions, des
rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur ame et leur
chair!

M. Auballe, s'etait leve. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
souriant:

--Voila un amour dans le desert!

Je demandai.

--Si elle revenait?

Il murmura.

--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de meme.

--Et vous pardonneriez le berger?

--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
ignorer.




HAUTOT PERE ET FILS

Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
qu'occupent a present de gros cultivateurs, les chiens, attaches aux
pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient a la vue des carnassieres
portees par le garde et des gamins. Dans la grande salle a
manger-cuisine, Hautot pere, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
M. Mondaru, le notaire, cassaient une croute et buvaient un verre avant
de se mettre en chasse, car c'etait jour d'ouverture.

Hautot pere, fier de tout ce qu'il possedait, vantait d'avance le gibier
que ses invites allaient trouver sur ses terres. C'etait un grand
Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui levent sur
leurs epaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
respecte, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
jusqu'en troisieme, a son fils Hautot Cesar, afin qu'il eut de
l'instruction, et il avait arrete la ses etudes de peur qu'il devint un
monsieur indifferent a la terre.

Hautot Cesar, presque aussi haut que son pere, mais plus maigre, etait
un bon garcon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
respect et de deference pour les volontes et les opinions de Hautot
pere.

M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
rouges de minces reseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
cours tortueux des fleuves sur les cartes de geographie, demandait:

--Et du lievre--y en a-t-il, du lievre?...

Hautot pere, repondit:

--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.

--Par ou commencons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
notaire gras et pale, bedonnant aussi et sangle dans un costume de
chasse tout neuf, achete a Rouen l'autre semaine.

--Eh bien, par la, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
plaine et nous nous rabattrons dessus.

Et Hautot pere se leva. Tous l'imiterent, prirent leurs fusils dans les
coins, examinerent les batteries, taperent du pied pour s'affermir dans
leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
pousserent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.

On se mit en route vers les fonds. C'etait un petit vallon, ou plutot
une grande ondulation de terres de mauvaise qualite, demeurees incultes
pour cette raison, sillonnees de ravines, couvertes de fougeres,
excellente reserve de gibier.

Les chasseurs s'espacerent, Hautot pere tenant la droite, Hautot fils
tenant la gauche, et les deux invites au milieu. Le garde et les
porteurs de carniers suivaient. C'etait l'instant solennel ou on attend,
le premier coup de fusil, ou le coeur bat un peu, tandis que le doigt
nerveux tate a tout instant les gachettes.

Soudain, il partit, ce coup! Hautot pere avait tire. Tous s'arreterent
et virent une perdrix, se detachant d'une compagnie qui fuyait a
tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille epaisse. Le
chasseur excite se mit a courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
retenaient, et il disparut a son tour dans le fourre, a la recherche de
sa piece.

Presque aussitot, un second coup de feu retentit.

--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura deniche un lievre
la-dessous.

Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impenetrables au
regard.

Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: "Les avez-vous?"
Hautot pere ne repondit pas; alors, Cesar, se tournant vers le garde,
lui dit: "Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
attendrons".

Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
precautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:

--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrive.

Tous accoururent et plongerent dans les ronces. Hautot pere, tombe sur
le flanc, evanoui, tenait a deux mains son ventre d'ou coulait a travers
sa veste de toile dechiree par le plomb de longs filets de sang sur
l'herbe. Lachant son fusil pour saisir la perdrix morte a portee de sa
main, il avait laisse tomber l'arme dont le second coup, partant au
choc, lui avait creve les entrailles. On le tira du fosse, on le
devetit, et on vit une plaie affreuse par ou les intestins sortaient.
Alors, apres qu'on l'eut ligature tant bien que mal, on le reporta chez
lui et on attendit le medecin qu'on avait ete querir, avec un pretre.

Quand le docteur arriva, il remua la tete gravement, et se tournant vers
Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:

--Mon pauvre garcon, dit-il, ca n'a pas bonne tournure.

Mais quand le pansement fut fini, le blesse remua les doigts, ouvrit la
bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
puis parut chercher dans sa memoire, se souvenir, comprendre, et il
murmura:

--Nom d'un nom, ca y est!

Le medecin lui tenait la main.

--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ca ne sera
rien.

Hautot reprit:

--Ca y est! j'ai l'ventre creve! Je le sais bien.

Puis soudain:

--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.

Hautot fils, malgre lui, larmoyait et repetait comme un petit garcon:

--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!

Mais le pere, d'un ton plus ferme:.

--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai a te parler. Mets-toi la,
tout pres, ca sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
une minute s'il vous plait.

Tous sortirent laissant le fils en face du pere.

Des qu'ils furent seuls:

--Ecoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
puis il n'y a pas tant de mystere a ca que nous en mettons. Tu sais bien
que ta mere est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marie a dix-neuf. Pas vrai?

Le fils balbutia:

--Oui, c'est vrai.

---Donc ta mere est morte depuis sept ans, et moi je suis reste veuf. Eh
bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf a trente-sept
ans, pas vrai?

Le fils repondit:

--Oui, c'est vrai.

Le pere, haletant, tout pale et la face crispee continua:

--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante a ta mere, vu que
je lui avais promis ca. Alors... tu comprends?

--Oui, pere.

--Donc, j'ai pris une petite a Rouen, rue de l'Eperlan, 18, au
troisieme, la seconde porte--je te dis tout ca, n'oublie pas,--mais une
petite qui a ete gentille tout plein pour moi, aimante, devouee, une
vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?

--Oui, pere.

--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
de serieux qui la mettra a l'abri. Tu comprends?

--Oui, pere.

--Je te dis que c'est une brave fille, mais la, une brave, et que, sans
toi, et sans le souvenir de ta mere, et puis sans la maison ou nous
avons vecu tous trois, je l'aurais amenee ici, et puis epousee, pour
sur... ecoute... ecoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point ecrire
les choses... ces choses-la... ca nuit trop aux legitimes... et puis ca
embrouille tout... ca ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbre,
n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!

--Oui, pere.

--Ecoute encore... Ecoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
petite:--Caroline Donet, rue de l'Eperlan, 18, au troisieme, la seconde
porte, n'oublie pas.--Et puis, ecoute encore. Vas-y tout de suite quand
je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
memoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Ecoute...
En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-la elle m'attend. C'est mon jour,
depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ca,
parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-la on ne les conte
pas au public, ni au notaire, ni au cure. Ca se fait, tout le monde le
sait, mais ca ne se dit pas, sauf necessite. Alors personne d'etranger
dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
tous en un seul. Tu comprends?

--Oui, pere.

--Tu promets?

--Oui, pere.

--Tu jures?

--Oui, pere

--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.

--Non, pere.

--Tu iras toi-meme. Je veux que tu t'assures de tout.

--Oui, pere.

--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
peux pas te dire plus. C'est jure.

--Oui, pere.

--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
sur. Dis-leur qu'ils entrent.

Hautot fils embrassa son pere en gemissant, puis, toujours docile,
ouvrit la porte, et le pretre parut, en surplis blanc, portant les
saintes huiles.

Mais le moribond avait ferme les yeux, et il refusa de les rouvrir,
il refusa de repondre, il refusa de montrer, meme par un signe, qu'il
comprenait.

Il avait assez parle, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
d'ailleurs a present le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
Qu'avait-il besoin de se confesser au delegue de Dieu, puisqu'il venait
de se confesser a son fils, qui etait de la famille, lui.

Il fut administre, purifie, absous, au milieu de ses amis et de ses
serviteurs agenouilles, sans qu'un seul mouvement de son visage revelat
qu'il vivait encore.

Il mourut vers minuit, apres quatre heures de tressaillements indiquant
d'atroces souffrances.


II


Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
Rentre chez lui, apres avoir conduit son pere au cimetiere, Cesar Hautot
passa le reste du jour a pleurer. Il dormit a peine la nuit suivante
et il se sentit si triste en s'eveillant qu'il se demandait comment il
pourrait continuer a vivre.

Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obeir a la derniere volonte
paternelle, il devait se rendre a Rouen le lendemain, et voir cette
fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Eperlan, 18, au troisieme
etage, la seconde porte. Il avait repete, tout bas, comme on marmotte
une priere, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
indefiniment, sans pouvoir s'arreter ou penser a quoi que ce fut, tant
sa langue et son esprit etaient possedes par cette phrase.

Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
grand'route d'Ainville a Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
noire, sur la tete son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
culotte a sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
vent, garantit le drap de la poussiere et des taches, et qu'on ote
prestement a l'arrivee, des qu'on a saute de voiture.

Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arreta comme
toujours a l'hotel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des details sur
l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
gens, empressees parce qu'ils le savaient riche, et refuser meme leur
dejeuner, ce qui les froissa.

Ayant donc epoussete son chapeau, brosse sa redingote et essuye ses
bottines, il se mit a la recherche de la rue de l'Eperlan, sans oser
prendre de renseignements pres de personne, de crainte d'etre reconnu et
d'eveiller les soupcons.

A la fin, ne trouvant pas, il apercut un pretre, et se fiant a la
discretion professionnelle des hommes d'eglise, il s'informa aupres de
lui.

Il n'avait que cent pas a faire, c'etait justement la deuxieme rue a
droite.

Alors, il hesita. Jusqu'a ce moment, il avait obei comme une brute a la
volonte du mort. Maintenant il se sentait tout remue, confus, humilie a
l'idee de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait ete
la maitresse de son pere. Toute la morale qui git en nous, tassee au
fond de nos sentiments par des siecles d'enseignement hereditaire, tout
ce qu'il avait appris depuis le catechisme sur les creatures de mauvaise
vie, le mepris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, meme
s'il en epouse une, toute son honnetete bornee de paysan, tout cela
s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.

Mais il pensa:--"J'ai promis au pere. Faut pas y manquer." Alors il
poussa la porte entre-baillee de la maison marquee du numero 18,
decouvrit un escalier sombre, monta trois etages, apercut une porte,
puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.

Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
jeune dame tres bien habillee, brune, au teint colore, qui le regardait
avec des yeux stupefaits.

Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
attendait l'autre, ne l'invitait pas a entrer. Ils se contemplerent
ainsi pendant pres d'une demi-minute. A la fin elle demanda:

--Vous desirez, monsieur?

Il murmura:

--Je suis Hautot fils.

Elle eut un sursaut, devint pale, et balbutia comme si elle le
connaissait depuis longtemps:

--Monsieur Cesar?

--Oui.

--Et alors?

--J'ai a vous parler de la part du pere.

Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrat. Il ferma la porte
et la suivit.

Alors il apercut un petit garcon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
un chat, assis par terre devant un fourneau d'ou montait une fumee de
plats tenus au chaud.

--Asseyez-vous, disait-elle.

Il s'assit.... Elle demanda:

--Eh bien?

Il n'osait plus parler, les yeux fixes sur la table dressee au milieu de
l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
la chaise tournee dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
bouteille de vin ronge entamee et la bouteille de vin blanc intacte.
C'etait la place de son pere, dos au feu! On l'attendait. C'etait son
pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait pres de la fourchette, car la
croute etait enlevee a cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
les yeux, il apercut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
faite a Paris l'annee de l'Exposition, la meme qui etait clouee
au-dessus du lit dans la chambre a coucher d'Ainville.

La jeune femme reprit:

--Eh bien, monsieur Cesar?

Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
mains tremblantes de peur.

Alors il osa.

--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.

Elle fut si bouleversee qu'elle ne remua pas. Apres quelques instants de
silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:

--Oh! pas possible!

Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
elle se couvrit la figure en se mettant a sangloter. Alors, le petit
tourna la tete, et voyant sa mere en pleurs, hurla. Puis, comprenant
que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur Cesar, saisit
d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
sa force. Et Cesar demeurait eperdu, attendri, entre cette femme qui
pleurait son pere et cet enfant qui defendait sa mere. Il se sentait
lui-meme gagne par l'emotion, les yeux enfles par le chagrin; et, pour
reprendre contenance, il se mit a parler.

--Oui, disait-il, le malheur est arrive dimanche matin, sur les huit
heures.... Et il contait, comme si elle l'eut ecoute, n'oubliant aucun
detail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
petit tapait toujours, lui lancant a present des coups de pied dans les
chevilles.

Quand il arriva au moment ou Hautot pere avait parle d'elle, elle
entendit son nom, decouvrit sa figure et demanda:

--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ca ne
vous contrariait pas de recommencer.

Il recommenca dans les memes termes: "Le malheur est arrive dimanche
matin sur les huit heures...."

Il dit tout, longuement, avec des arrets, des points, des reflexions
venues de lui, de temps en temps. Elle l'ecoutait avidement, percevant
avec sa sensibilite nerveuse de femme toutes les peripeties qu'il
racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: "Oh mon Dieu!" parfois.
Le petit, la croyant calmee, avait cesse de battre Cesar pour prendre la
main de sa mere, et il ecoutait aussi, comme s'il eut compris.

Quand le recit fut termine, Hautot fils reprit:

--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son desir.
Ecoutez, je suis a mon aise, il m'a laisse du bien. Je ne veux pas que
vous ayez a vous plaindre....

Mais elle l'interrompit vivement.

--Oh! monsieur Cesar, monsieur Cesar, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
coupe.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
j'accepte, ecoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tete.

Alors Cesar, effare, devina, et balbutiant:

--Donc... c'est a lui... le p'tit?

--Mais oui, dit-elle.

Et Hautot fils regarda son frere avec une emotion confuse, forte et
penible.

Apres un long silence, car elle pleurait de nouveau, Cesar, tout a fait
gene, reprit:

--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
que nous parlions de ca?

Elle s'ecria:

--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
avec Emile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
mon petit. Oh! quelle misere, quelle misere, monsieur Cesar. Tenez,
asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
faisait, la-bas, toute la semaine.

Et Cesar s'assit, habitue a obeir.

Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
fourneau ou les plats mijotaient toujours, prit Emile sur ses genoux, et
elle demanda a Cesar mille choses sur son pere, des choses intimes ou
l'on voyait, ou il sentait sans raisonner qu'elle avait aime Hautot de
tout son pauvre coeur de femme.

Et, par l'enchainement naturel de ses idees, peu nombreuses, il en
revint a l'accident et se remit a le raconter avec tous les memes
details.

Quand il dit: "Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
poings", elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, Cesar se mit aussi a
pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
il se pencha vers Emile dont le front se trouvait a portee de sa bouche
et l'embrassa.

La mere, reprenant haleine, murmurait:

--Pauvre gars, le voila orphelin.

--Moi aussi, dit Cesar.

Et ils ne parlerent plus.

Mais soudain, l'instinct pratique de menagere, habituee a songer a tout,
se reveilla chez la jeune femme.

--Vous n'avez peut-etre rien pris de la matinee, monsieur Cesar?

--Non, mam'zelle.

--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.

--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.

Elle repondit:

--Malgre la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ca! Et puis
vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
je deviendrai.

Il ceda, apres quelque resistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crepitaient dans le
fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
debouchat le vin blanc.

Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouille de
sauce tout son menton.

Comme il se levait pour partir, il demanda:

--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
mam'zelle Donet?

--Si ca ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur Cesar. Comme ca
je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.

--Ca me va, jeudi prochain.

--Vous viendrez dejeuner, n'est-ce pas?

--Oh! quant a ca, je ne peux pas le promettre.

--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.

--Eh bien, soit. Midi alors.

Et il s'en alla apres avoir encore embrasse le petit Emile, et serre la
main de Mlle Donet.



III


La semaine parut longue a Cesar Hautot. Jamais il ne s'etait trouve seul
et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait a
cote de son pere, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
l'execution de ses ordres, et quand il l'avait quitte pendant quelque
temps le retrouvait au diner. Ils passaient les soirs a fumer leurs
pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
et la poignee de main qu'ils se donnaient au reveil semblait l'echange
d'une affection familiale et profonde.

Maintenant Cesar etait seul. Il errait par les labours d'automne,
s'attendant toujours a voir se dresser au bout d'une plaine la grande
silhouette gesticulante du pere. Pour tuer les heures, il entrait chez
les voisins, racontait l'accident a tous ceux qui ne l'avaient pas
entendu, le repetait quelquefois aux autres. Puis, a bout d'occupations
et de pensees, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
cette vie-la allait durer longtemps.

Souvent il songea a Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvee
comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le pere. Oui, pour
une brave fille, c'etait assurement une brave fille. Il etait resolu a
faire les choses grandement et a lui donner deux mille francs de rente
en assurant le capital a l'enfant. Il eprouvait meme un certain plaisir
a penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
elle. Et puis l'idee de ce frere, de ce petit bonhomme de cinq ans,
qui etait le fils de son pere, le tracassait, l'ennuyait un peu et
l'echauffait en meme temps. C'etait une espece de famille qu'il avait
la dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
famille qu'il pouvait prendre ou laisser a sa guise, mais qui lui
rappelait le pere.

Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporte
par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus leger, plus
repose qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.

En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
le jeudi precedent, avec cette seule difference que la croute du pain
n'etait pas otee.

Il serra la main de la jeune femme, baisa Emile sur les joues et
s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de meme. Mlle Donet
lui parut un peu maigrie, un peu palie. Elle avait du rudement pleurer.
Elle avait maintenant un air gene devant lui comme si elle eut compris
ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
malheur, et elle le traitait avec des egards excessifs, une humilite
douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
et en devouement les bontes qu'il avait pour elle. Ils dejeunerent
longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
tant d'argent. C'etait trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
vivre, elle, mais elle desirait seulement qu'Emile trouvat quelques sous
devant lui quand il serait grand. Cesar tint bon, et ajouta meme un
cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.

Comme il avait pris son cafe, elle demanda:

--Vous fumez?

--Oui... J'ai ma pipe.

Il tata sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliee! Il allait se desoler
quand elle lui offrit une pipe du pere, enfermee dans une armoire. Il
accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualite avec une
emotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Emile
a cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
sale pour la laver, quand il serait sorti.

Vers trois heures, il se leva a regret, tout ennuye a l'idee de partir.

--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
charme de vous avoir trouvee comme ca.

Elle restait devant lui, rouge, bien emue, et le regardait en songeant a
l'autre.

--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.

Il repondit simplement:

--Mais oui, mam'zelle, si ca vous fait plaisir.

--Certainement, monsieur Cesar. Alors, jeudi prochain, ca vous irait-il?

--Oui, mam'zelle Donet.

--Vous venez dejeuner, bien sur?

--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.

--C'est entendu, monsieur Cesar, jeudi prochain, midi, comme
aujourd'hui.

--Jeudi midi, mam'zelle Donet!




BOITELLE

A _Robert Pinchon_


Le pere Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la specialite des
besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait a faire nettoyer
une fosse, un fumier, un puisard, a curer un egout, un trou de fange
quelconque, c'etait lui qu'on allait chercher.

Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
de crasse, et se mettait a sa besogne en geignant sans cesse sur son
metier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
repugnant, il repondait avec resignation:

--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ca rapporte plus
qu'autre chose.

Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
etaient devenus, il disait avec un air d'indifference:

--N'en reste huit a la maison. Y en a un au service et cinq maries.

Quand on voulait savoir s'ils etaient bien maries, il reprenait avec
vivacite:

--Je les ai pas opposes. Je les ai opposes en rien. Ils ont marie comme
ils ont voulu. Faut pas opposer les gouts, ca tourne mal. Si je suis
ordureux, me, c'est que mes parents m'ont oppose dans mes gouts. Sans
ca, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.

Voici en quoi ses parents l'avaient contrarie dans ses gouts.

Il etait alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bete qu'un
autre, pas plus degourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
heures de liberte, son plus grand plaisir etait de se promener sur le
quai, ou sont reunis les marchands d'oiseaux. Tantot seul, tantot avec
un pays, il s'en allait lentement le long des cages ou les perroquets a
dos vert et a tete jaune des Amazones, les perroquets a dos gris et a
tete rouge du Senegal, les aras enormes qui ont l'air d'oiseaux cultives
en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
les perruches de toute taille, qui semblent coloriees avec un soin
minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et barioles, melant leurs
cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires decharges,
des passants et des voitures, une rumeur violente, aigue, piaillarde,
assourdissante, de foret lointaine et surnaturelle.

Boitelle s'arretait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
montrant ses dents aux kakatoes prisonniers qui saluaient de leur huppe
blanche ou jaune le rouge eclatant de sa culotte et le cuivre de son
ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
questions; et si la bete se trouvait ce jour-la disposee a repondre et
dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaiete et du
contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
que de posseder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
gout-la, ce gout de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
celui de la chasse, de la medecine ou de la pretrise. Il ne pouvait
s'empecher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
s'en revenir au quai comme s'il s'etait senti tire par une envie.

Or une fois, s'etant arrete presque en extase devant un araraca
monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
faire les reverences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
porte d'un petit cafe attenant a la boutique du marchand d'oiseaux, et
une jeune negresse, coiffee d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
vers la rue les bouchons et le sable de l'etablissement.

L'attention de Boitelle fut aussitot partagee entre l'animal et la
femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux etres il
contemplait avec le plus d'etonnement et de plaisir.

La negresse, ayant pousse dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
et demeura a son tour eblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eut
porte les armes, tandis que l'araraca continuait a s'incliner. Or le
troupier au bout de quelques instants fut gene par cette attention,
et il s'en alla a petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
retraite.

Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le cafe des
Colonies, et souvent il apercut a travers les vitres la petite bonne
a peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientot, meme, sans
s'etre jamais parle, ils se sourirent comme des connaissances; et
Boitelle se sentait le coeur remue, en voyant luire, tout a coup, entre
les levres sombres de la fille, la ligne eclatante de ses dents. Un
jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
francais comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
memorablement delicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
sa bourse.

C'etait pour lui une fete, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
de deux mois de frequentation, ils devinrent tout a fait bons amis, et
Boitelle, apres le premier etonnement de voir que les idees de cette
negresse etaient pareilles aux bonnes idees des filles du pays, qu'elle
respectait l'economie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
davantage, s'eprit d'elle au point de vouloir l'epouser.

Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
quelque argent, laisse par une marchande d'huitres, qui l'avait
recueillie quand elle fut deposee sur le quai du Havre par un capitaine
americain. Ce capitaine l'avait trouvee agee d'environ six ans, blottie
sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
apres son depart de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
de cette ecaillere apitoyee ce petit animal noir cache a son bord, il ne
savait par qui ni comment. La vendeuse d'huitres etant morte, la jeune
negresse devint bonne au cafe des Colonies.

Antoine Boitelle ajouta:

--Ca se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots a la
premiere fois que je retourne au pays.

La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
a Tourteville, pres d'Yvetot.

Il attendit la fin du repas, l'heure ou le cafe baptise d'eau-de-vie
rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
avait trouve une fille repondant si bien a ses gouts, a tous ses gouts,
qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
aussi parfaitement.

Les vieux, a ce propos, devinrent aussitot circonspects, et demanderent
des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
teint.

C'etait une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, econome, propre, de
conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-la valaient mieux que de
l'argent aux mains d'une mauvaise menagere. Elle avait quelques sous
d'ailleurs, laisses par une femme qui l'avait elevee, quelques gros
sous, presque une petite dot, quinze cents francs a la caisse d'epargne.
Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
jugement, cedaient peu a peu, quand il arriva au point delicat. Riant
d'un rire un peu contraint:

--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
brin blanche.

Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
precautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait a la race
sombre dont ils n'avaient vu d'echantillons que sur les images d'Epinal.

Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
propose une union avec le Diable.

La mere disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?

Il repondait:--Pour sur: Partout, comme t'es blanche partout, te!

Le pere reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?

Le fils repondait:--Pt'etre ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
noire a degouter. La robe a m'sieu l'cure est ben noire, et alle n'est
pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.

Le pere disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?

Et le fils, convaincu, s'ecriait:

--Pour sur!

Mais le bonhomme remuait la tete.

--Ca doit etre deplaisant?

Et le fils:

--C'est point pu deplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
temps.

La mere demandait:

--Ca ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-la?

--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.

Donc, apres beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
verraient cette fille avant de rien decider et que le garcon, dont le
service allait finir l'autre mois, l'amenerait a la maison afin qu'on
put l'examiner et decider en causant si elle n'etait pas trop foncee
pour rentrer dans la famille Boitelle.

Antoine alors annonca que le dimanche 22 mai, jour de sa liberation, il
partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.

Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
vetements les plus beaux et les plus voyants, ou dominaient le jaune, le
rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisee pour une fete
nationale.

Dans la gare, au depart du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
etait fier de donner le bras, a une personne qui commandait ainsi
l'attention. Puis, dans le wagon de troisieme classe ou elle prit place
a cote de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
compartiments voisins monterent sur leurs banquettes pour l'examiner
par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
enfant, a son aspect, se mit a crier de peur, un autre cacha sa figure
dans le tablier de sa mere.

Tout alla bien cependant jusqu'a la gare d'arrivee. Mais lorsque le
train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
a l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
theorie. Puis, s'etant penche a la portiere, il reconnut de loin son
pere qui tenait la bride du cheval attele a la carriole, et sa mere
venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.

Il descendit le premier, tendit la main a sa bonne amie, et, droit,
comme s'il escortait un general, il se dirigea vers sa famille.

La mere, en voyant venir cette dame noire et bariolee en compagnie de
son garcon, demeurait tellement stupefaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
la bouche, et le pere avait peine a maintenir le cheval que faisait
cabrer coup sur coup la locomotive ou la negresse. Mais Antoine, saisi
soudain par la joie sans melange de revoir ses vieux, se precipita, les
bras ouverts, becota la mere, becota le pere malgre l'effroi du bidet,
puis se tournant vers sa compagne que les passants ebaubis consideraient
en s'arretant, il s'expliqua.

--La v'la! J'vous avais ben dit qu'a premiere vue alle est un brin
detournante, mais sitot qu'on la connait, vrai de vrai, y a rien de plus
plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'a ne s'emeuve point.

Alors la mere Boitelle, intimidee elle-meme a perdre la raison, fit une
espece de reverence, tandis que le pere otait sa casquette en murmurant:
"J'vous la souhaite a vot' desir". Puis sans s'attarder on grimpa dans
la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
sauter en l'air a chaque cahot de la route, et les deux hommes par
devant, sur la banquette.

Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
pere fouettait le bidet, et la mere regardait de coin, en glissant des
coups d'oeil de fouine, la negresse dont le front et les pommettes
reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirees.

Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.

--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?

--Faut le temps; repondit la vieille.

Il reprit:

--Allons, raconte a la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.

C'etait une farce celebre dans la famille. Mais comme sa mere se taisait
toujours, paralysee par l'emotion, il prit lui-meme la parole et narra,
en riant beaucoup, cette memorable aventure. Le pere, qui la savait par
coeur, se derida aux premiers mots; sa femme bientot suivit l'exemple,
et la negresse elle-meme, au passage le plus drole, partit tout a coup
d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
excite fit un petit temps de galop.

La connaissance etait faite. On causa.

A peine arrives, quand tout le monde fut descendu, apres qu'il eut
conduit sa bonne amie dans la chambre pour oter sa robe qu'elle aurait
pu tacher en faisant un bon plat de sa facon destine a prendre les vieux
par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
coeur battant.

--Eh ben, queque vous dites?

Le pere se tut. La mere plus hardie declara:

--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
tournes.

--Vous vous y ferez, dit Antoine.

--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrerent et la bonne femme
fut emue en voyant la negresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
retroussee, active malgre son age.

Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
Antoine prit son pere a part.

--Eh ben, pe, queque t'en dis?

Le paysan ne se compromettait jamais.

--J'ai point d'avis. D'mande a ta me.

Alors Antoine rejoignit sa mere et la retenant en arriere.

--Eh ben, ma me, queque t'en dis?

--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!

Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
les eut pas conquis deja comme elle l'avait seduit lui-meme. Et ils s'en
allaient tous les quatre a pas lents a travers les bles, redevenus peu
a peu silencieux. Quand on longeait une cloture les fermiers
apparaissaient a la barriere, les gamins grimpaient sur les talus, tout
le monde se precipitait au chemin pour voir passer la "noire" que
le fils Boitelle avait ramenee. On apercevait au loin des gens qui
couraient a travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
annonces de phenomenes vivants. Le pere et la mere Boitelle effares de
cette curiosite semee par la campagne a leur approche, hataient le pas,
cote a cote, precedant de loin leur fils a qui sa compagne demandait ce
que les parents pensaient d'elle.

Il repondit en hesitant qu'ils n'etaient pas encore decides.

Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
les maisons en emoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
Boitelle prirent la fuite et regagnerent leur logis, tandis qu'Antoine
souleve de colere, sa bonne amie au bras, s'avancait avec majeste sous
les yeux elargis par l'ebahissement.

Il comprenait que c'etait fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
n'epouserait pas sa negresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
a pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Des qu'ils y furent
revenus, elle ota de nouveau sa robe pour aider la mere a faire
sa besogne; elle la suivit partout, a la laiterie, a l'etable,
au poulailler, prenant la plus grosse part, repetant sans cesse:
"Laissez-moi faire, madame Boitelle", si bien que le soir venu, la
vieille, touchee et inexorable, dit a son fils: "C'est une brave fille
tout de meme. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
noire!"

Et le fils Boitelle dit a sa bonne amie:

--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'eluge point. J'vas
leur y parler quand tu seras partie.

Il la conduisit donc a la gare en lui donnant encore bon espoir, et
apres l'avoir embrassee, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
s'eloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.

Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.

Et quand il avait conte cette histoire que tout le pays connaissait,
Antoine Boitelle ajoutait toujours:

--A partir de ca, j'ai eu de coeur a rien, a rien. Aucun metier ne
m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.

On lui disait:

--Vous vous etes marie pourtant.

--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a deplu pisque j'y ai fait
quatorze efants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sur, oh non!
L'autre, voyez-vous, ma negresse, alle n'avait qu'a me regarder, je me
sentais comme transporte...




L'ORDONNANCE


Le cimetiere plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les kepis
et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
aiguillettes de l'etat-major, les brandebourgs des chasseurs et des
hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
de bois sur le peuple disparu des morts.

On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'etait noyee
deux jours auparavant, en prenant un bain.

C'etait fini, le clerge etait parti, mais le colonel, soutenu par deux
officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
le coffre de bois qui cachait, decompose deja, le corps de sa jeune
femme.

C'etait presque un vieillard, un grand maigre a moustaches blanches
qui avait epouse, trois ans plus tot, la fille d'un camarade, demeuree
orpheline apres la mort de son pere, le colonel Sortis.

Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
de l'emmener. Il resistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
point couler, par heroisme, et, murmurant, tout bas: "Non, non, encore
un peu", il s'obstinait a rester la, les jambes flechissantes, au bord
de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abime ou etaient tombes son
coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.

Tout a coup le general Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
et l'entrainant presque de force: "Allons, allons, mon vieux camarade,
il ne faut pas demeurer la." Le colonel obeit alors, et rentra chez lui.

Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il apercut une lettre sur
sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
d'emotion, il avait reconnu l'ecriture de sa femme. Et la lettre portait
le timbre de la poste avec la date du jour meme. Il dechira l'enveloppe
et lut.

"PERE,

Permettez-moi de vous appeler encore pere, comme autrefois. Quand vous
recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-etre
pourrez-vous me pardonner.

Je ne veux pas chercher a vous emouvoir ni a attenuer ma faute. Je veux
dire seulement, avec toute la sincerite d'une femme qui va se tuer dans
une heure, la verite entiere et complete.

Quand vous m'avez epousee, par generosite, je me suis donnee a vous, par
reconnaissance et je vous ai aime de tout mon coeur de petite fille. Je
vous ai aime ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
j'etais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appele:
"Pere", malgre moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontane. Vrai,
vous etiez pour moi un pere, rien qu'un pere. Vous avez ri, et vous
m'avez dit: "Appelle-moi toujours comme ca, mon enfant, ca me fait
plaisir."

Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, pere--je suis
devenue amoureuse. Oh! j'ai resiste longtemps, presque deux ans, vous
lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cede, je suis devenue
coupable, je suis devenue une femme perdue.

Quant a lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
la-dessus, puisqu'ils etaient douze officiers, toujours autour de moi et
avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.

Pere, ne cherchez pas a le connaitre et ne le haissez pas, lui. Il a
fait ce que n'importe qui aurait fait a sa place, et puis, je suis sure
qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.

Mais, ecoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'ile des Becasses,
vous savez la petite ile, apres le moulin. Moi, je devais y aborder en
nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
la jusqu'au soir pour qu'on ne le vit pas partir. Je venais de le
rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous etions
perdus et j'ai pousse un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
ami!--Allez-vous-en a la nage, tout doucement, ma chere, et laissez-moi
avec cet homme.

Je suis partie, si emue que j'ai failli me noyer, et je suis rentree
chez vous, m'attendant a quelque chose d'epouvantable.

Une heure apres, Philippe me disait, a voix basse, dans le corridor du
salon ou je l'ai rencontre. "Je suis aux ordres de madame, si elle avait
quelque lettre a me donner". Alors je compris qu'il s'etait vendu, et
que mon ami l'avait achete.

Je lui ai donne des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
portait et me rapportait les reponses.

Cela a dure deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
aviez confiance en lui, vous aussi.

Or, pere, voici ce qui arriva. Un jour, dans la meme ile ou j'etais
venue a la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouve votre
ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prevenue qu'il allait nous
denoncer a vous et vous livrer des lettres gardees par lui, volees, si
je ne cedais point a ses desirs.

Oh! pere, mon pere, j'ai eu peur, une peur lache, indigne, peur de vous
surtout, de vous si bon, et trompe par moi, peur pour lui encore,--vous
l'auriez tue--pour moi aussi, peut-etre, est-ce que je sais, j'etais
affolee, eperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce miserable qui
m'aimait aussi, quelle honte!

Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tete bien plus
que vous. Et puis, quand on est tombe, on tombe toujours plus bas, plus
bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnee a cette brute.

Vous voyez, pere, que je ne cherche pas a m'excuser.

Alors, alors--alors, ce que j'aurais du prevoir est arrive--il m'a prise
et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a ete aussi mon amant,
comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel chatiment,
pere?

Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavee, j'etais trop tachee. Je
ne pouvais plus aimer, ni etre aimee; il me semblait que je salissais
tout le monde, rien qu'en donnant la main.

Tout a l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.

Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra apres ma mort,
et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetiere.

Adieu, pere, je n'ai plus rien a vous dire. Faites ce que vous voudrez,
et pardonnez-moi."

Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
sang-froid des jours de bataille lui etait revenu tout a coup.

Il sonna.

Un domestique parut.

--Envoyez-moi Philippe, dit-il.

Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.

L'homme entra presque aussitot, un grand soldat a moustaches rousses,
l'air malin, l'oeil sournois.

Le colonel le regarda tout droit.

--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.

--Mais, mon colonel...

L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.

--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.

--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.

A peine avait-il prononce ce nom, qu'une flamme lui brula les yeux, et
il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.




LE LAPIN


Maitre Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, a l'heure ordinaire,
entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
gens qui se mettaient au travail.

Rouge, mal eveille, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque ferme,
il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques a travers les hetres du
fosse et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'etable
s'envolait par la porte ouverte et se melait, dans l'air frais du matin,
a l'odeur acre de l'ecurie ou hennissaient les chevaux, la tete tournee
vers la lumiere.

Des que son pantalon fut soutenu solidement, maitre Lecacheur se mit
en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.

Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
"Mait' Cacheux, mait' Cacheux, on a vole un lapin, c'te nuit."

--Un lapin?

--Oui, mait'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage a draite.

Le fermier ouvrit tout a fait l'oeil gauche et dit simplement:

--Faut ve ca.

Et il alla voir.

La cage avait ete brisee, et le lapin etait parti.

Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
nez. Puis, apres avoir reflechi, il ordonna a la servante effaree, qui
demeurait stupide devant son maitre:

--Va queri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.

Maitre Lecacheur etait maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
commandait en maitre, vu son argent et sa position.

Des que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
demi-kilometre, le paysan rentra chez lui, pour boire son cafe et causer
de la chose avec sa femme.

Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, a genoux devant le foyer.

Il dit des la porte:

--V'la qu'on a vole un lapin, l'gros gris.

Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
regardant son mari avec des yeux desoles:

--Que qu'tu dis, Cacheux! qu'on a vole un lapin?

--L'gros gris.

--L'gros gris?

Elle soupira.

--Que misere! que qu'a pu l'vole, cu lapin.

C'etait une petite femme maigre et vive, propre, entendue a tous les
soins de l'exploitation.

Lecacheur avait son idee.

--Ca doit etre cu gars de Polyte.

La fermiere se leva brusquement, et d'une voix furieuse:

--C'est li! c'est li! faut pas en tracher d'autre. C'est li! Tu l'as
dit, Cacheux!

Sur sa maigre figure irritee, toute sa fureur paysanne, toute son
avarice, toute sa rage de femme econome contre le valet toujours
soupconne, contre la servante toujours suspectee, apparaissaient dans la
contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.

--Et que que t'as fait? demanda-t-elle.

--J'ai enveye queri les gendarmes.

Ce Polyte etait un homme de peine employe pendant quelques jours dans
la ferme et congedie par Lecacheur apres une reponse insolente. Ancien
soldat, il passait pour avoir garde de ses campagnes en Afrique des
habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
metiers. Macon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
ebrancheur, il etait surtout faineant; aussi ne le gardait-on nulle
part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
travail.

Des le premier jour de son entree a la ferme, la femme de Lecacheur
l'avait deteste; et maintenant elle etait sure que le vol avait ete
commis par lui.

Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arriverent. Le
brigadier Senateur etait tres haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
et court.

Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
voir le lieu du mefait afin de constater le bris de la cabine et de
recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentre dans la cuisine, la
maitresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un defi dans
l'oeil:

--L'prendrez-vous, c'ti-la?

Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
etait sur de le prendre si on voulait bien le lui designer. Dans le cas
contraire, il ne repondait point de le decouvrir lui-meme. Apres avoir
longtemps reflechi, il posa cette simple question:

--Le connaissez-vous, le voleur?

Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
repondit:

--Pour l'connaitre, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu voler.
Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est cu propre a rien de
Polyte.

Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le depart de ce
valet, son mauvais regard, des propos rapportes, accumulant des preuves
insignifiantes et minutieuses.

Le brigadier, qui avait ecoute avec grande attention tout en vidant son
verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifferent, se
tourna vers son gendarme:

--Faudra voir chez la femme au berque Severin, dit-il.

Le gendarme sourit et repondit par trois signes de tete.

Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
de paysanne, interrogea a son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
simple, une sorte de brute, eleve dans un parc a moutons, ayant grandi
sur les cotes au milieu de ses betes trottantes et belantes, ne
connaissant guere qu'elles au monde, avait cependant conserve au fond
de l'ame l'instinct d'epargne du paysan. Certes, il avait du cacher,
pendant des annees et des annees, dans des creux d'arbre ou des trous de
rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
soit en guerissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
des animaux (car le secret des rebouteux lui avait ete transmis par un
vieux berger qu'il avait remplace). Or, un jour, il acheta, en vente
publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
francs.

Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il epousait une
servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
gars racontaient que cette fille, le sachant aise, l'avait ete trouver
chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
conduit au mariage, peu a peu, de soir en soir.

Puis, ayant passe par la mairie et par l'eglise, elle habitait
maintenant la maison achetee par son homme, tandis qu'il continuait a
garder ses troupeaux, nuit et jour, a travers les plaines.

Et le brigadier ajouta:

--V'la trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
d'abri, ce maraudeur.

Le gendarme se permit un mot:

--Il prend la couverture au berger.

Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
colere de femme mariee contre le devergondage, s'ecria:

--C'est elle, j'en suis sure. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!

Mais le brigadier ne s'emut pas:

--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient diner chaque jour. Je
les pincerai le nez dessus.

Et le gendarme souriait, seduit par l'idee de son chef; et Lecacheur
aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
comique, les maris trompes etant toujours plaisants.

Midi venait de sonner, quand le brigadier Senateur, suivi de son homme,
frappa trois coups legers a la porte d'une petite maison isolee, plantee
au coin d'un bois, a cinq cents metres du village.

Ils s'etaient colles contre le mur afin de n'etre pas vus du dedans;
et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
repondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabite
tant il etait silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
fine, annonca qu'on remuait a l'interieur.

Alors Senateur se facha. Il n'admettait point qu'on resistat une seconde
a l'autorite et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:

--Ouvrez, au nom de la loi!

Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:

--Si vous n'obeissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.

Il n'avait point fini de parler que la porte etait ouverte, et Senateur
avait devant lui une grosse fille tres rouge, joufflue, depoitraillee,
ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
la femme du berger Severin.

Il entra.

--Je viens vous rendre visite, rapport a une petite enquete, dit-il.

Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot a
cidre, un verre a moitie plein annoncaient un repas commence. Deux
couteaux trainaient cote a cote. Et le gendarme malin cligna de l'oeil a
son chef.

--Ca sent bon, dit celui-ci.

--On jurerait du lapin saute, ajouta Lenient tres gai.

--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.

--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.

Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.

--Que lapin?

Le brigadier s'etait assis et s'essuyait le front avec serenite.

--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, la, toute seule, pour
votre diner?

--Me, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.

--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
d'extra, du beurre de noce, du beurre a poil, pour sur, c'est pas du
beurre de menage, cu beurre-la!

Le gendarme se tordait et repetait:

--Pour sur, c'est pas du beurre de menage.

Le brigadier Senateur etant farceur, toute la gendarmerie etait devenue
facetieuse.

Il reprit:

--Ous'qu'il est vot'beurre?

--Mon beurre?

--Oui, vot'beurre.

--Mais dans l'pot.

--Alors, ous'qu'il est l'pot?

--Que pot?

--L'pot a beurre, pardi!

--Le v'la.

Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
couche de beurre rance et sale.

Le brigadier le flaira et, remuant le front:

---C'est pas l'meme. Il me faut l'beurre qui sent le lapin saute.
Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garcon; me j'vas
guetter sous le lit.

Ayant donc ferme la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
mais le lit tenait au mur, n'ayant pas ete deplace depuis plus d'un
demi-siecle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
son uniforme. Un bouton venait de sauter.

--Lenient, dit-il.

--Mon brigadier?

--Viens, mon garcon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
dessous. Je me charge du buffet.

Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eut execute
l'ordre.

Lenient, court et rond, ota son kepi, se jeta sur le ventre, et collant
son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
Puis, soudain, il s'ecria:

--Je l'tiens! Je l'tiens!

Le brigadier Senateur se pencha sur son homme.

--Que que tu tiens, le lapin?

--Non, l'voleux!

--L'voleux! Amene, amene!

Les deux bras du gendarme allonges sous le lit avaient apprehende
quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chausse d'un
gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.

Le brigadier le saisit: "Hardi! hardi! tire!"

Lenient, a genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
etait rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
s'arc-boutant de la croupe a la traverse du lit.

--Hardi! hardi! tire, criait Senateur.

Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
ceda et l'homme sortit jusqu'a la tete, dont il se servit encore pour
s'accrocher a sa cachette.

La figure parut enfin, la figure furieuse et consternee de Polyte dont
les bras demeuraient etendus sous le lit.

--Tire! criait toujours le brigadier.

Alors un bruit bizarre se fit entendre; et, comme les bras s'en venaient
a la suite des epaules, les mains se montrerent a la suite des bras et,
dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
casserole elle-meme, qui contenait un lapin saute.

--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.

Et la peau du lapin, preuve accablante, derniere et terrible piece a
conviction, fut decouverte dans la paillasse.

Alors les gendarmes rentrerent en triomphe au village avec le prisonnier
et leurs trouvailles.

Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maitre Lecacheur,
en entrant a la mairie pour y conferer avec le maitre d'ecole, apprit
que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.

L'homme etait assis sur une chaise, dans un coin, son baton entre les
jambes. En apercevant le maire, il se leva, ota son bonnet, salua d'un:

--Bonjou, mait'Cacheux.

Puis demeura debout, craintif, gene.

--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.

--V'la, mait'Cacheux. C'est-i veridique qu'on a vole un lapin cheux
vous, l'aut'semaine?

--Mais oui, c'est vrai, Severin.

--Ah! ben, pour lors c'est veridique.

--Oui, mon brave.

--Que qui l'a vole, cu lapin?

--C'est Polyte Ancas, l'journalier.

--Ben, ben. C'est-i veridique itou qu'on l'a trouve sous mon lit?

--Qui ca, le lapin?

--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.

--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.

--Pour lors, c'est veridique?

--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conte c't'histoire-la?

--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'etes maire.

--Comment sur le mariage?

--Oui, rapport au drait.

--Comment rapport au droit?

--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.

--Mais, oui.

--Eh! ben, dites-me, mait'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher ave
Polyte?

--Comment, de coucher avec Polyte?

--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
coucher avec Polyte?

--Mais non, mais non, c'est pas son droit.

--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, me, a elle
et pi a li itou?

--Mais... mais... mais oui.

--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
d'z'idees, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'etaient
point dos a dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'gout d'la rigolade,
mait'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...




UN SOIR


Le _Kleber_ avait stoppe, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forets kabyles couvraient
les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, a la mer
une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
maisons blanches de la petite ville.

La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait a mon coeur joyeux,
l'odeur du desert, l'odeur du grand continent mysterieux ou l'homme du
Nord ne penetre guere. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
l'elephant et du negre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couche sous la tente
brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du desert.
J'etais ivre de lumiere, de fantaisie et d'espace.

Maintenant, apres cette derniere excursion, il faudrait partir,
retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
soucis mediocres et des poignees de mains sans nombre. Je dirais adieu
aux choses aimees, si nouvelles, a peine entrevues, tant regrettees.

Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
d'elles ou ramait un negrillon, et je fus bientot sur le quai, pres de
la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, a l'entree de la cite
kabyle, semble un ecusson de noblesse antique.

Comme je demeurais debout sur le port, a cote de ma valise, regardant
sur la rade le gros navire a l'ancre, et stupefait d'admiration devant
cette cote unique, devant ce cirque de montagnes baignees par les flots
bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'epaule.

Je me retournai et je vis un grand homme a barbe longue, coiffe d'un
chapeau de paille, vetu de flanelle blanche, debout a cote de moi, et me
devisageant de ses yeux bleus.

--N'etes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.

--C'est possible. Comment vous appelez-vous?

--Tremoulin.

--Parbleu! Tu etais mon voisin d'etudes.

--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.

Et la longue barbe se frotta sur mes joues.

Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un elan
d'amical egoisme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
jadis, et que je me sentis moi-meme tres satisfait de l'avoir ainsi
retrouve.

Tremoulin avait ete pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
meilleur de ces compagnons d'etudes que nous oublions si vite a peine
sortis du college. C'etait alors un grand corps mince, qui semblait
porter une tete trop lourde, une grosse tete ronde, pesante, inclinant
le cou tantot a droite, tantot a gauche, et ecrasant la poitrine etroite
de ce haut collegien a longues jambes.

Tres intelligent, doue d'une facilite merveilleuse, d'une rare souplesse
d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les etudes
litteraires, Tremoulin etait le grand decrocheur de prix de notre
classe.

On demeurait convaincu au college qu'il deviendrait un homme illustre,
un poete sans doute, car il faisait des vers et il etait plein d'idees
ingenieusement sentimentales. Son pere, pharmacien dans le quartier du
Pantheon, ne passait pas pour riche.

Aussitot apres le baccalaureat, je l'avais perdu de vue.

--Qu'est-ce que tu fais ici? m'ecriai-je.

Il repondit en souriant:

--Je suis colon.

--Bah! Tu plantes?

--Et je recolte.

--Quoi?

--Du raisin, dont je fais du vin.

--Et ca va?

--Ca va tres bien.

--Tant mieux, mon vieux.

--Tu allais a l'hotel?

--Mais, oui.

--Eh bien, tu iras chez moi.

--Mais!...

--C'est entendu.

Et il dit au negrillon qui surveillait nos mouvements:

--Chez moi, Ali.

Ali repondit:

--Foui, moussi.

Puis se mit a courir, ma valise sur l'epaule, ses pieds noirs battant la
poussiere.

Tremoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
enthousiasme, parut m'en aimer davantage.

Sa demeure etait une vieille maison mauresque a cour interieure, sans
fenetres sur la rue, et dominee par une terrasse qui dominait elle-meme
celles des maisons voisines, et le golfe et les forets, les montagnes,
la mer.

Je m'ecriai:

--Ah! voila ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
passer sur cette terrasse! Tu y couches?

--Oui, j'y dors pendant l'ete. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
peche?

--Quelle peche?

--La peche au flambeau.

--Mais oui, je l'adore.

--Eh bien, nous irons, apres diner. Puis nous reviendrons prendre des
sorbets sur mon toit.

Apres que je me fus baigne, il me fit visiter la ravissante ville
kabyle, une vraie cascade de maisons blanches degringolant a la mer,
puis nous rentrames comme le soir venait, et apres un exquis diner nous
descendimes vers le quai.

On ne voyait plus rien que les feux des rues et les etoiles, ces larges
etoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.

Dans un coin du port, une barque attendait Des que nous fumes dedans, un
homme dont je n'avais point distingue le visage se mit a ramer pendant
que mon ami preparait le brasier qu'il allumerait tout a l'heure. Il me
dit:

--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
moi.

--Mes compliments.

Nous avions contourne une sorte de mole et nous etions, maintenant, dans
une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
tours baties dans l'eau, et je m'apercus, tout a coup, que la mer
etait phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, a coups
reguliers, allumaient dedans, a chaque tombee, une lueur mouvante et
bizarre qui trainait ensuite au loin derriere nous, en s'eteignant. Je
regardais, penche, cette coulee de clarte pale, emiettee par les rames,
cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
qui meurt des que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
sur cette lueur, tous les trois.

Ou allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
ce remous lumineux et les etincelles d'eau projetees par les avirons. Il
faisait chaud, tres chaud. L'ombre semblait chauffee dans un four, et
mon coeur se troublait de ce voyage mysterieux avec ces deux hommes dans
cette barque silencieuse.

Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
sur cette terre demesuree, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
desert ou campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
hyenes, repondaient; et non loin de la, sans doute, quelque lion
solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.

Soudain, le rameur s'arreta. Ou etions-nous? Un petit bruit grinca pres
de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
main, portant cette flamme legere vers la grille de fer suspendue a
l'avant du bateau et chargee de bois comme un bucher flottant.

Je regardais, surpris, comme si cette vue eut ete troublante et
nouvelle, et je suivis avec emotion la petite flamme touchant au bord de
ce foyer une poignee de bruyeres seches qui se mirent a crepiter.

Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brulante, un grand feu
clair jaillit, illuminant, sous un dais de tenebres pesant sur nous, la
barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ride, coiffe
d'un mouchoir noue sur la tete, et Tremoulin, dont la barbe blonde
luisait.

--Avant! dit-il.

L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un meteore, sous
le dome d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Tremoulin, d'un
mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, eclatant
et rouge.

Je me penchai de nouveau et j'apercus le fond de la mer. A quelques
pieds sous le bateau il se deroulait lentement, a mesure que nous
passions, l'etrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
ciel, des plantes et des betes. Le brasier enfoncant jusqu'aux rochers
sa vive lumiere, nous glissions sur des forets surprenantes d'herbes
rousses, roses, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
rendait feeriques, les reculait dans un reve, dans le reve qu'eveillent
les oceans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
point, qu'on devinait plutot, mettait entre ces etranges vegetations
et nous quelque chose de troublant comme le doute de la realite, les
faisait mysterieuses comme les paysages des songes.

Quelquefois les herbes venaient jusqu'a la surface, pareilles a des
cheveux, a peine remuees par le lent passage de la barque.

Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une meduse
bleuatre et transparente, a peine visible, fleur d'azur pale, vraie
fleur de mer, laissait trainer son corps liquide dans notre leger
remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombe plus bas, tres loin,
dans un brouillard de verre epaissi. On voyait vaguement alors de gros
rochers et des varechs sombres, a peine eclaires par le brasier.

Tremoulin, debout a l'avant, le corps penche, tenant aux mains le long
trident aux pointes aigues qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bete qui
chasse.

Tout a coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
la tete fourchue de son arme, puis il la lanca comme on lance une
fleche, avec une telle promptitude qu'elle saisit a la course un grand
poisson fuyant devant nous.

Je n'avais rien vu que le geste de Tremoulin, mais je l'entendis grogner
de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarte du brasier,
j'apercus une bete qui se tordait traversee par les dents de fer.
C'etait un congre. Apres l'avoir contemple et me l'avoir montre en
le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
bateau. Le serpent de mer, le corps perce de cinq plaies, glissa, rampa,
frolant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouve entre
les membrures du bateau une flaque d'eau saumatre, il s'y blottit, s'y
roula presque mort deja.

Alors, de minute en minute, Tremoulin cueillit, avec une adresse
surprenante, avec une rapidite foudroyante, avec une surete miraculeuse,
tous les etranges vivants de l'eau salee. Je voyais tour a tour passer
au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentes, des
murenes sombres tachetees de sang, des rascasses herissees de dards, et
des seches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.

Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
de nous, dans la nuit, et je levais la tete m'efforcant de voir d'ou
venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
prolonges. Ils etaient innombrables, incessants, comme si une nuee
d'ailes eut plane sur nous, attirees sans doute par la flamme. Parfois
ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de i'eau.

Je demandai:

--Qui est-ce qui siffle ainsi?

--Mais ce sont les charbons qui tombent.

C'etait en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'eteignaient avec une
plainte douce, penetrante, bizarre, tantot un vrai gazouillement, tantot
un appel court d'emigrant qui passe. Des gouttes de resine ronflaient
comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
plongeant. On eut dit vraiment des voix d'etres, une inexprimable et
frele rumeur de vie errant dans l'ombre tout pres de nous.

Tremoulin cria soudain:

--Ah... la gueuse!

Il lanca sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
dents de la fourchette, et collee au bois, une sorte de grande loque de
chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et deroulant de longues
et molles et fortes lanieres couvertes de sucoirs autour du manche du
trident. C'etait une pieuvre.

Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
emergeant d'une sorte de poche qui ressemblait a une tumeur. Se croyant
libre, la bete allongea lentement un de ses membres dont je vis les
ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en etait fine comme un
fil, et des que cette jambe devorante se fut accrochee au banc, une
autre se souleva, se deploya pour la suivre. On sentait la-dedans, dans
ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeatre et
flasque, une irresistible force. Tremoulin avait ouvert son couteau, et
d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.

On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'echappe; et le poulpe cessa
d'avancer.

Il n'etait pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
nerveux, mais sa vigueur etait detruite, sa pompe crevee, il ne pouvait
plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.

Tremoulin, maintenant, detachait du bordage, comme pour jouer avec cet
agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une etrange
colere, il cria:

--Attends, je vas te chauffer les pieds.

D'un coup de trident il le reprit et, l'elevant de nouveau, il fit
passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.

Elles crepiterent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bete.

--Oh! ne fais pas ca, criai-je.

Il repondit avec calme:

--Bah! c'est assez bon pour elle.

Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevee et mutilee qui se traina
entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumatre, ou elle se blottit
pour mourir au milieu des poissons morts.

Et la peche continua longtemps, jusqu'a ce que le bois vint a manquer.

Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Tremoulin
precipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
nos tetes par la flamme eclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
nouveau dans ses tenebres.

Le vieux se remit a ramer, lentement, a coups reguliers. Ou etait le
port, ou etait la terre? ou etait l'entree du golfe et la large mer?
Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore pres de mes pieds, et je
souffrais dans les ongles comme si on me les eut brules aussi. Soudain,
j'apercus des lumieres; on rentrait au port.

--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.

--Non, pas du tout.

--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.

--Bien volontiers.

Au moment ou nous arrivions sur cette terrasse, j'apercus le croissant
de la lune qui se levait derriere les montagnes. Le vent chaud glissait
par souffles lents, plein d'odeurs legeres, presque imperceptibles,
comme s'il eut balaye sur son passage la saveur des jardins et des
villes de tous les pays brules du soleil.

Autour de nous, les maisons blanches aux toits carres descendaient vers
la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchees ou
debout, qui dormaient ou qui revaient sous les etoiles, des familles
entieres roulees en de longs vetements de flanelle et se reposant, dans
la nuit calme, de la chaleur du jour.

Il me sembla tout a coup que l'ame orientale entrait en moi, l'ame
poetique et legendaire des peuples simples aux pensees fleuries. J'avais
le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
prophetes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brulaient, en des
rechauds d'argent, des essences fines dont la fumee prenait des formes
de genies.

Je dis a Tremoulin:

--Tu as de la chance d'habiter ici.

Il repondit:

--C'est le hasard qui m'y a conduit.

--Le hasard?

--Oui, le hasard et le malheur.

--Tu as ete malheureux?

--Tres malheureux.

Il etait debout, devant moi, enveloppe de son burnous, et sa voix me fit
passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.

Il reprit apres un moment de silence:

--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-etre du bien d'en
parler.

--Raconte.

--Tu le veux?

--Oui.

--Voila. Tu te rappelles bien ce que j'etais au college: une maniere
de poete eleve dans une pharmacie. Je revais de faire des livres, et
j'essayai, apres mon baccalaureat. Cela ne me reussit pas. Je publiai un
volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
puis une piece de theatre qui ne fut pas jouee.

Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A cote
de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel etait pere d'une
fille. Je l'aimai. Elle etait intelligente, ayant conquis ses diplomes
d'instruction superieure, et avait un esprit vif, sautillant, tres en
harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eut donne quinze ans bien
qu'elle en eut plus de vingt-deux. C'etait une toute petite femme, fine
de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle delicate. Son nez, sa
bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie a
l'air. Pourtant elle etait vive, souple et active incroyablement. J'en
fus tres amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
Luxembourg, aupres de la fontaine de Medicis, qui demeureront assurement
les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet etat
bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensee que
pour des actes d'adoration? On devient veritablement un possede que
hante une femme, et rien n'existe plus pour nous a cote d'elle.

Nous fumes bientot fiances. Je lui communiquai mes projets d'avenir
qu'elle blama. Elle ne me croyait ni poete, ni romancier, ni auteur
dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospere, peut donner
le bonheur parfait.

Renoncant donc a composer des livres, je me resignai a en vendre, et
j'achetai, a Marseille, la Librairie Universelle, dont le proprietaire
etait mort.

J'eus la trois bonnes annees. Nous avions fait de notre magasin une
sorte de salon litteraire ou tous les lettres de la ville venaient
causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on echangeait
des idees sur les livres, sur les poetes, sur la politique surtout. Ma
femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriete dans
la ville. Quant a moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussee,
je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
discussions, et je cessais d'ecrire parfois, pour ecouter. Je m'etais
mis en secret a composer un roman--que je n'ai pas fini.

Les habitues les plus assidus etaient M. Montina, un rentier, un grand
garcon, un beau garcon, un beau du Midi, a poil noir, avec des yeux
complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commercants, MM. Faucil et
Labarregue, et le general marquis de Fleche, le chef du parti royaliste,
le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.

Les affaires marchaient bien. J'etais heureux, tres heureux.

Voila qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
par la rue Saint-Ferreol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
dont la tournure ressemblait si fort a celle de la mienne que je me
serais dit: "C'est elle!" si je ne l'avais laissee, un peu souffrante,
a la boutique une heure plus tot. Elle marchait devant moi, d'un pas
rapide, sans se retourner. Et je me mis a la suivre presque malgre moi,
surpris, inquiet.

Je me disais: "Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle ete faire dans cette maison?"

Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hatai pour la
rejoindre. M'a-t-elle senti ou devine ou reconnu a mon pas, je n'en sais
rien, mais elle se retourna brusquement. C'etait elle! En me voyant elle
rougit beaucoup et s'arreta, puis, souriant:

--Tiens, te voila?

J'avais le coeur serre.

--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?

--Ca allait mieux, j'ai ete faire une course.

--Ou donc?

--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.

Elle me regardait bien en face. Elle n'etait plus rouge, mais plutot
un peu pale. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
femmes!--semblaient pleins de verite, mais je sentis vaguement,
douloureusement, qu'ils etaient pleins de mensonge. Je restais devant
elle plus confus, plus embarrasse, plus saisi qu'elle-meme, sans oser
rien soupconner, mais sur qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
rien.

Je dis seulement:

--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.

--Oui, beaucoup mieux.

--Tu rentres?

--Mais oui.

Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa faussete. Maintenant
je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour diner, je m'accusais
d'avoir suspecte, meme une seconde, sa sincerite.

As-tu ete jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La premiere goutte de
jalousie etait tombee sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tete a tete,
apres le depart des clients et des commis, soit qu'on allat flaner
jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurat a bavarder
dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
devant elle avec un abandon sans reserve, car je l'aimais. Elle etait
une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
ses petites mains ma pauvre ame captive, confiante et fidele.

Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de detresse
avant que le soupcon se precise et grandisse, je me sentis abattu et
glace comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.

Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y etais
entre pour tacher de decouvrir quelque chose. Je n'avais rien trouve.
Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigne sur tous ses
voisins, sans que rien me jetat sur une piste. Au second habitait une
sage-femme, au troisieme une couturiere et une manicure, dans les
combles deux cochers avec leurs familles.

Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait ete si facile de me dire
qu'elle venait de chez la couturiere ou de chez la manicure. Oh! quel
desir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
qu'elle en fut prevenue et qu'elle connut mes soupcons.

Donc, elle etait entree dans cette maison et me l'avait cache. Il y
avait un mystere. Lequel? Tantot j'imaginais des raisons louables, une
bonne oeuvre dissimulee, un renseignement a chercher, je m'accusais de
la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
secrets innocents, une sorte de seconde vie interieure dont on ne doit
compte a personne? Un homme, parce qu'on lui a donne pour compagne une
jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
l'en prevenir avant ou apres? Le mot mariage veut-il dire renoncement
a toute independance, a toute liberte? Ne se pouvait-il faire qu'elle
allat chez une couturiere sans me le dire ou qu'elle secourut la famille
d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
maison, sans etre coupable, fut de nature a etre, non pas blamee, mais
critiquee par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
plus ignorees et craignait peut-etre, sinon un reproche, du moins une
discussion. Ses mains etaient fort jolies, et je finis par supposer
qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraitre dissipatrice. Elle
avait de l'ordre, de l'epargne, mille precautions de femme econome et
entendue aux affaires. En confessant cette petite depense de coquetterie
elle se serait sans doute jugee amoindrie a mes yeux. Les femmes ont
tant de subtilites et de roueries natives dans l'ame.

Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'etais jaloux. Le
soupcon me travaillait, me dechirait, me devorait. Ce n'etait pas encore
un soupcon, mais le soupcon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
affreuse, une pensee encore voilee--oui, une pensee avec un voile
dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
amant?... Songe! songe! Cela etait invraisemblable, impossible... et
pourtant?...

La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
ce grand bellatre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
je me disais: "C'est lui."

Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parle d'un livre
ensemble, discute l'aventure d'amour, trouve quelque chose qui leur
ressemblait, et de cette analogie avaient fait une realite.

Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
endurer un homme. J'avais achete des chaussures a semelles de caoutchouc
afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant a monter et
a descendre mon petit escalier en limacon pour les surprendre. Souvent,
meme, je me laissais glisser sur les mains, la tete la premiere, le long
des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
a reculons, avec des efforts et une peine infinis, apres avoir constate
que le commis etait en tiers.

Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser a rien, ni
travailler, ni m'occuper de mes affaires. Des que je sortais, des que
j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: "Il est la", et je
rentrais. Il n'y etait pas. Je repartais! Mais a peine m'etais-je
eloigne de nouveau, je pensais: "Il est venu, maintenant", et je
retournais.

Cela durait tout le long des jours.

La nuit, c'etait plus affreux encore, car je la sentais a cote de
moi, dans mon lit. Elle etait la, dormant ou feignant, de dormir!
Dormait-elle? Non, sans doute. C'etait encore un mensonge?

Je restais immobile, sur le dos, brule par la chaleur de son corps,
haletant et torture. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
lui fendre la tete, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'etais
souleve par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
ce qu'elle pense, derriere. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
dedans, de crever ces glaces de faussete.

Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
attends!...--Je lui aurais serre la gorge doucement...--Parle, avoue!...
tu ne veux pas?...,--et j'aurais serre, serre, jusqu'a la voir raler,
suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brule les doigts sur le
feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...

--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?

--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient ete grilles, par le
bout... et elle aurait parle... certes!... elle aurait parle...

Tremoulin, dresse, les poings fermes, criait. Autour de nous, sur les
toits voisins, les ombres se soulevaient, se reveillaient, ecoutaient,
troublees dans leur repos.

Et moi, emu, capte par un interet puissant, je voyais devant moi, dans
la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit etre
blond, vif et ruse. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tete de
poupee les petites idees sournoises, les folles idees empanachees, les
reves de modistes parfumees au musc s'attachant a tous les heros des
romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la detestais, je la
haissais, je lui aurais aussi brule les doigts pour qu'elle avouat.

Il reprit, d'un ton plus calme:

--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parle a
personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai cause
avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.

Eh bien, je m'etais trompe, c'etait pis que ce que j'avais cru, pis que
tout. Ecoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
absences. Chaque fois que je m'eloignais, ma femme dejeunait dehors. Je
ne te raconterai pas comment j'achetai un garcon de restaurant pour la
surprendre.

La porte de leur cabinet devait m'etre ouverte, et j'arrivai, a l'heure
convenue, avec la resolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
voyais la scene comme si elle avait deja eu lieu! J'entrais! Une petite
table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la separait de
Montina. Leur surprise etait telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tete de l'homme
la canne plombee dont j'etais arme. Assomme d'un seul coup, il
s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
ses bras vers moi, folle d'epouvante, avant de mourir a son tour. Oh!
j'etais pret, fort, resolu et content, content jusqu'a l'ivresse. L'idee
du regard eperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levee, de ses mains
tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
convulsee, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
elle! Tu me trouves feroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
souffre. Penser qu'une femme, epouse ou maitresse, qu'on aime, se donne
a un autre, se livre a lui comme a vous, et recoit ses levres comme les
votres! C'est une chose atroce, epouvantable. Quand on a connu un jour
cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'etonne qu'on ne tue pas
plus souvent, car tous ceux qui ont ete trahis, tous, ont desire tuer,
ont joui de cette mort revee, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
sur une route deserte, hantes par l'hallucination de la vengeance
satisfaite, le geste d'etrangler ou d'assommer.

Moi, j'arrivai a ce restaurant. Je demandai: "Ils sont la?" Le garcon
vendu repondit: "Oui, monsieur", me fit monter un escalier, et me
montrant une porte: "Ici!" dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
doigts eussent ete de fer. J'entrai.

J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'etait pas
Montina. C'etait le general de Fleche, le general qui avait soixante-six
ans!

Je m'attendais si bien a trouver l'autre, que je demeurai perclus
d'etonnement.

Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais ete convulse de
fureur!... Devant celui-la, devant ce vieil homme ventru, aux joues
tombantes, je fus suffoque par le degout. Elle, la petite, qui semblait
avoir quinze ans, s'etait donnee, livree a ce gros homme presque gateux,
parce qu'il etait marquis, general, l'ami et le representant des rois
detrones. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
des choses pareilles! Je n'etais plus jaloux, j'etais eperdu comme si
j'avais vu l'horreur des horreurs!

Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
cela! Quand on en rencontre un qui s'est livre de cette facon, on le
montre au doigt. L'epoux ou l'amant d'une vieille femme est plus meprise
qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
filles, dont le coeur est sale! Elles sont a tous, jeunes ou vieux, pour
des raisons meprisables et differentes, parce que c'est leur profession,
leur vocation et leur fonction. Ce sont les eternelles, inconscientes et
sereines prostituees qui livrent leur corps sans degout, parce qu'il
est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme celebre et
repugnant!...

Il vociferait comme un prophete antique, d'une voix furieuse, sous le
ciel etoile, criant, avec une rage de desespere, la honte glorifiee de
toutes les maitresses des vieux monarques, la honte respectee de toutes
les vierges qui acceptent de vieux epoux, la honte toleree de toutes les
jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.

Je les voyais, depuis la naissance du monde, evoquees, appelees par lui,
surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
belles filles a l'ame vile qui, comme les betes ignorant l'age du male,
furent dociles a des desirs seniles. Elles se levaient, servantes des
patriarches chantees par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
brune Abigail, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
ou plebeiennes, irresponsables femelles d'un maitre, chair d'esclave
soumise, eblouie ou payee!

Je demandai:

---Qu'as-tu fait?

Il repondit simplement:

--Je suis parti. Et me voici.

Alors nous restames l'un pres de l'autre, longtemps, sans parler,
revant!...

J'ai garde de ce soir-la une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
vu, senti, entendu, devine, la peche, la pieuvre aussi peut-etre, et ce
recit poignant, au milieu des fantomes blancs, sur les toits voisins,
tout semblait concourir a une emotion unique. Certaines rencontres,
certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurement,
sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantite de
secrete quintessence de vie que celle dispersee dans l'ordinaire des
jours.




LES EPINGLES


--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!

--Pourquoi dis-tu ca?

--C'est qu'elles m'ont joue un tour abominable.

--A toi?

--Oui, a moi.

--Les femmes, ou une femme?

--Deux femmes.

--Deux femmes en meme temps?

--Oui.

--Quel tour?

Les deux jeunes gens etaient assis devant un grand cafe du boulevard
et buvaient des liqueurs melangees d'eau, ces aperitifs qui ont l'air
d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boite d'aquarelle.

Ils avaient a peu pres le meme age: vingt-cinq a trente ans. L'un etait
blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-elegance des coulissiers, des
hommes qui vont a la Bourse et dans les salons, qui frequentent partout,
vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:

--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
rencontree sur la plage de Dieppe?

--Oui.

--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maitresse a Paris, une que
j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
et j'y tiens.

--A ton habitude?

--Oui, a mon habitude et a elle. Elle est mariee aussi avec un brave
homme, que j'aime beaucoup egalement, un bon garcon tres cordial, un
vrai camarade! Enfin c'est une maison ou j'avais loge ma vie.

--Eh bien?

--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-la, et je me suis
trouve veuf a Dieppe.

--Pourquoi allais-tu a Dieppe?

--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
boulevard.

--Alors?

--Alors, j'ai rencontre sur la plage la petite dont je t'ai parle.

--La femme du chef de bureau?

--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
nous avons ri et danse ensemble.

--Et le reste?

--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontres, nous nous sommes
plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait repeter pour mieux comprendre,
et elle n'y a pas mis d'obstacle.

--L'aimais-tu?

--Oui, un peu; elle est tres gentille.

--Et l'autre?

--L'autre etait a Paris! Enfin, pendant six semaines, c'a ete tres bien
et nous sommes rentres ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort a ton
egard?

--Oui, tres bien.

--Comment fais-tu?

--Je la lache.

--Mais comment t'y prends-tu pour la lacher?

--Je ne vais plus chez elle.

--Mais si elle vient chez toi?

--Je... n'y suis pas.

--Et si elle revient?

--Je lui dis que je suis indispose.

--Si elle te soigne?

--Je... je lui fais une crasse.

--Si elle l'accepte?

--J'ecris des lettres anonymes a son mari pour qu'il la surveille les
jours ou je l'attends.

--Ca c'est grave! Moi je n'ai pas de resistance. Je ne sais pas rompre.
Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
jours ou elles ont envie de diner au cabaret. Celles que j'ai espacees
ne me genent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
les distancer un peu.

--Alors...

--Alors, mon cher, la petite ministere etait tout feu, tout flamme, sans
un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi a l'improviste.
Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.

--Diable!

--Oui. Donc j'ai donne a chacune ses jours, des jours fixes pour eviter
les confusions. Lundi et samedi a l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche a
la nouvelle.

--Pourquoi cette preference?

--Ah! mon cher, elle est plus jeune.

--Ca ne te faisait que deux jours de repos par semaine.

--Ca me suffit.

--Mes compliments!

--Or, figure-toi qu'il m'est arrive l'histoire la plus ridicule du monde
et la plus embetante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
dormais sur mes deux oreilles et j'etais vraiment tres heureux quand
soudain, lundi dernier, tout craque.

J'attendais mon habitude a l'heure dite, une heure un quart, en fumant
un bon cigare.

Je revassais, tres satisfait de moi, quand je m'apercus que l'heure
etait passee. Je fus surpris car elle est tres exacte. Mais je crus a
un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait ete retenue par
une cause quelconque, une migraine peut-etre ou un importun. C'est tres
ennuyeux ces choses-la, ces attentes... inutiles, tres ennuyeux et tres
enervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
faire, j'allai chez elle.

Je la trouvai en train de lire un roman.

--Eh bien, lui dis-je?

Elle repondit tranquillement:

--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee.

--Par quoi?

--Par... des occupations.

--Mais... quelles occupations?

--Une visite tres ennuyeuse.

Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
etait tres calme, je ne m'en inquietai pas davantage.

Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.

Le mardi donc, j'etais tres... tres emu et tres amoureux en expectative,
de la petite ministere, et meme etonne qu'elle ne devancat pas l'heure
convenue. Je regardais la pendule a tout moment suivant l'aiguille avec
impatience.

Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
tenais plus en place, traversant a grandes enjambees ma chambre, collant
mon front a la fenetre et mon oreille contre la porte pour ecouter si
elle ne montait pas l'escalier.

Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!

--Eh bien? lui dis-je avec anxiete.

Elle repondit, aussi tranquillement que mon habitude:

--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai ete empechee.

--Par quoi?

--Par... des occupations.

--Mais... quelles occupations?

--Une visite ennuyeuse.

Certes, je supposai immediatement qu'elles savaient tout; mais elle
semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
soupcon, par croire a une coincidence bizarre, ne pouvant imaginer
une pareille dissimulation de sa part. Et apres une heure de causerie
amicale, coupee d'ailleurs par vingt entrees de sa petite fille, je dus
m'en aller fort embete.

Et figure-toi que le lendemain...

--C'a a ete la meme chose?

--Oui... et le lendemain encore. Et ca a dure ainsi trois semaines, sans
une explication, sans que rien me revelat cette conduite bizarre dont
cependant je soupconnais le secret.

--Elles savaient tout?

--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
l'apprendre.

--Comment l'as-tu su enfin?

--Par lettres. Elles m'ont donne, le meme jour, dans les memes termes,
mon conge definitif.

--Et?

--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
une armee d'epingles. Les epingles a cheveux, je les connais, je m'en
mefie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
sacrees petites epingles a tete noire qui nous semblent toutes
pareilles, a nous grosse betes que nous sommes, mais qu'elles
distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.

Or, il parait qu'un jour ma petite ministere avait laisse une de ces
machines revelatrices piquee dans ma tenture, pres de ma glace.

Mon habitude, du premier coup, avait apercu sur l'etoffe ce petit point
noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
laisse a la meme place une de ses epingles a elle, noire aussi, mais
d'un modele different.

Le lendemain, la ministere voulut reprendre son bien, et reconnut
aussitot la substitution; alors un soupcon lui vint, et elle en mit
deux, en les croisant.

L'habitude repondit a ce signe telegraphique par trois boules noires,
l'une sur l'autre.

Une fois ce commerce commence, elles continuerent a communiquer, sans se
rien dire, seulement pour s'epier. Puis il parait que l'habitude, plus
hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier ou
elle avait ecrit: "Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D."

Alors elles s'ecrivirent. J'etais perdu. Tu comprends que ca n'a pas
ete tout seul entre elles. Elles y allaient avec precaution, avec mille
ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
fit un coup d'audace et donna un rendez-vous a l'autre.

Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
les frais de leur entretien. Et voila!

--C'est tout.

--Oui.

--Tu ne les vois plus.

--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout a
fait.

--Et elles, se sont-elles revues?

--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.

--Tiens, tiens. Et ca ne te donne pas une idee, ca?

--Non, quoi?

--Grand serin, l'idee de leur faire repiquer des epingles doubles?




DUCHOUX


En descendant le grand escalier du cercle chauffe comme une serre par
le calorifere, le baron de Mordiane avait laisse ouverte sa fourrure;
aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermee sur lui,
eprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
et penibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
souffrir, ne lui permettait plus de manger a son gre.

Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensee de son grand
appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
cabinet ou l'eau tiedie pour la toilette du soir chantait doucement sur
le rechaud a gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glace.

Depuis quelques annees il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
solitude qui ecrase quelquefois les vieux garcons. Jadis, il etait fort,
alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
aux fetes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
a grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et meme les
diners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
l'avaient autrefois amuse.

La monotonie des soirs pareils, des memes amis retrouves au meme lieu,
au cercle, de la meme partie avec des chances et des deveines balancees,
des memes propos sur les memes choses, du meme esprit dans les memes
bouches, des memes plaisanteries sur les memes sujets, des memes
medisances sur les memes femmes, l'ecoeurait au point de lui donner, par
moments, de veritables desirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
vie reguliere et vide, si banale, si legere et si lourde en meme temps,
et il desirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
sans savoir quoi.

Certes, il ne songeait pas a se marier, car il ne se sentait pas le
courage de se condamner a la melancolie, a la servitude conjugale,
a cette odieuse existence de deux etres, qui, toujours ensemble, se
connaissaient jusqu'a ne plus dire un mot qui ne soit prevu par l'autre,
a ne plus faire un geste qui ne soit attendu, a ne plus avoir une
pensee, un desir, un jugement qui ne soient devines. Il estimait qu'une
personne ne peut etre agreable a voir encore que lorsqu'on la connait
peu, lorsqu'il reste en elle du mystere, de l'inexplore, lorsqu'elle
demeure un peu inquietante et voilee. Donc il lui aurait fallu une
famille qui n'en fut pas une, ou il aurait pu passer une partie
seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.

Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croitre en lui l'envie
irritante de le voir, de le connaitre. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoye dans
le Midi, avait ete eleve pres de Marseille, sans jamais connaitre le nom
de son pere.

Celui-ci avait paye d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
college, puis les mois de fete, puis la dot pour un mariage raisonnable.
Un notaire discret avait servi d'intermediaire sans jamais rien reveler.

Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
intelligent et bien eleve, qu'il avait epouse la fille d'un architecte
entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
beaucoup d'argent.

Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
l'etudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
refuge agreable dans cette famille?

Il avait fait grandement les choses, donne une belle dot acceptee avec
reconnaissance. Il etait donc certain de ne pas se heurter contre un
orgueil excessif; et cette pensee, ce desir, reparus tous les jours, de
partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une demangeaison.
Un bizarre attendrissement d'egoiste le sollicitait aussi, a l'idee de
cette maison riante et chaude, au bord de la mer, ou il trouverait sa
belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
annees. Il regrettait seulement d'avoir donne tant d'argent, et que
cet argent eut prospere entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
permettait plus de se presenter en bienfaiteur.

Il allait, songeant a tout cela, la tete enfoncee dans son col de
fourrure; et sa resolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
reveille, eut ouvert la porte:

--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
resterons peut-etre une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
preparatifs necessaires.

Le train roulait, longeant le Rhone sablonneux, puis traversait des
plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays ferme au loin par des
montagnes nues.

Le baron de Mordiane, reveille apres une nuit en sleeping, se regardait
avec melancolie dans la petite glace de son necessaire. Le jour cru du
Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un etat
de decrepitude ignore dans la demi-ombre des appartements parisiens.

Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupieres fripees, les
tempes, le front degarnis:

---Bigre, je ne suis pas seulement defraichi. Je suis avance.

Et son desir de repos grandit soudain, avec une vague envie, nee en lui
pour la premiere fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.

Vers une heure de l'apres-midi, il arriva, dans un landau loue a
Marseille, devant une de ces maisons de campagne meridionales si
blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles eblouissent et
font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allee et pensait:

--Bigre, c'est gentil!

Soudain, un galopin de cinq a six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
ronds.

Mordiane s'approcha:

--Bonjour, mon garcon.

Le gamin ne repondit pas.

Le baron, alors, s'etant penche, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
puis, suffoque par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
impregne, il le remit brusquement a terre en murmurant:

--Oh! c'est l'enfant du jardinier.

Et il marcha vers la demeure.

Le linge sechait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
alignees sur des ficelles superposees emplissait une fenetre entiere,
pareille aux etalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.

Le baron appela.

Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et depeignee, dont
les cheveux, par meches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champetre et de robe
de saltimbanque.

Il demanda:

--M. Duchoux est-il chez lui?

Il avait donne, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom a
l'enfant perdu afin qu'on n'ignorat point qu'il avait ete trouve sous un
chou.

La servante repeta:

--Vous demandez M. Duchouxe?

--Oui.

--Te, il est dans la salle, qui tire ses plans.

--Dites-lui que M. Merlin demande a lui parler.

Elle reprit, etonnee:

--He! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:

--Mosieu Duchouxe, une visite!

Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets a
moitie clos, il apercut indistinctement des gens et des choses qui lui
parurent malpropres.

Debout devant une table surchargee d'objets de toute sorte, un petit
homme chauve tracait des lignes sur un large papier.

Il interrompit son travail et fit deux pas.

Son gilet ouvert, sa culotte deboutonnee, les poignets de sa chemise
releves, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il etait chausse de
souliers boueux revelant qu'il avait plu quelques jours auparavant.

Il demanda, avec un fort accent meridional:

--A qui ai-je l'honneur?...

--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain a
batir.

--Ah! ah! tres bien!

Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:

--Debarrasse une chaise, Josephine.

Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait deja vieille, comme
on est vieux a vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
repetes, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretes, de
toutes les petites attentions de la toilette feminine qui immobilisent
la fraicheur et conservent, jusqu'a pres de cinquante ans, le charme et
la beaute. Un fichu sur les epaules, les cheveux noues a la diable, de
beaux cheveux epais et noirs, mais qu'on devinait peu brosses, elle
allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
un couteau, un bout de ficelle, un pot a fleurs vide et une assiette
grasse demeures sur le siege qu'elle tendit ensuite au visiteur.

Il s'assit et s'apercut alors que la table de travail de Duchoux
portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraichement
cueillies, une cuvette, une brosse a cheveux, une serviette, un revolver
et plusieurs tasses non nettoyees.

L'architecte vit ce regard et dit en souriant:

--Excusez! il y a un peu de desordre dans le salon; ca tient aux
enfants.

Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.

--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?

Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.

Mordiane demanda:

--C'est votre fils que j'ai rencontre sous les platanes?

--Oui. Oui, le second.

--Vous en avez deux?

--Trois, monsieur, un par an.

Et Duchoux semblait plein d'orgueil.

Le baron pensait: "S'ils fleurent tous le meme bouquet, leur chambre
doit etre une vraie serre."

Il reprit:

--Oui, je voudrais un joli terrain pres de la mer, sur une petite plage
deserte...

Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
plus, de terrains dans ces conditions, a tous les prix, pour tous les
gouts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
remuant sa tete chauve et ronde.

Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
melancolique et disant si tendrement: "Mon cher aime" que le souvenir
seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aime avec passion, avec
folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
mari qui etait gouverneur d'une colonie, elle s'etait sauvee, s'etait
cachee, eperdue de desespoir et de terreur, jusqu'a la naissance de
l'enfant que Mordiane avait emporte, un soir d'ete et qu'ils n'avaient
jamais revu.

Elle etait morte de la poitrine trois ans plus tard, la-bas, dans la
colonie de son mari qu'elle etait alle rejoindre. Il avait devant lui
leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
metal:

--Ce terrain-la, monsieur, c'est une occasion unique...

Et Mordiane se rappelait l'autre voix, legere comme un effleurement de
brise, murmurant:

--Mon cher aime, nous ne nous separerons jamais...

Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, devoue, en contemplant
l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
ressemblait a sa mere, pourtant...

Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
ressemblait comme un singe ressemble a l'homme; mais il etait d'elle, il
avait d'elle mille traits deformes irrecusables, irritants, revoltants.
Le baron souffrait, hante soudain par cette ressemblance horrible,
grandissant toujours, exasperante, affolante, torturante comme un
cauchemar, comme un remords!

Il balbutia:

--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?

--Mais, demain, si vous voulez.

--Oui, demain. Quelle heure?

--Une heure.

--Ca va.

L'enfant rencontre sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:

--Paire!

On ne lui repondit pas.

Mordiane etait debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
faisait fremir les jambes. Ce "Paire" l'avait frappe comme une balle.
C'etait a lui qu'il s'adressait, c'etait pour lui, ce paire a l'ail, ce
paire du Midi.

Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!

Duchoux le reconduisait.

--C'est a vous, cette maison? dit le baron.

--Oui monsieur, je l'ai achetee dernierement. Et j'en suis fier. Je suis
enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
fier. Je ne dois rien a personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
dois tout a moi-meme.

L'enfant, reste sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:

--Paire!

Mordiane, secoue de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
devant un grand danger.

--Il va me deviner, me reconnaitre, pensait-il. Il va me prendre dans
ses bras et me crier aussi: "Paire", en me donnant par le visage un
baiser parfume d'ail.

--A demain, monsieur.

--A demain, une heure.


Le landau roulait sur la route blanche.

--Cocher, a la gare!

Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
et triste des morts, qui disait: "Mon cher aime". Et l'autre sonore,
chantante, effrayante, qui criait: "Paire", comme on crie: "Arretez-le",
quand un voleur fuit dans les rues.

Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:

--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous ete malade?

--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.




LE RENDEZ-VOUS


Son chapeau sur la tete, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
serait montee dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
ne pouvant se decider a sortir, pour aller a ce rendez-vous.

Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'etait habillee ainsi,
pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change tres
mondain, pour rejoindre dans son logis de garcon le beau vicomte de
Martelet, son amant.

La pendule derriere son dos battait les secondes vivement; un livre
a moitie lu baillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
fenetres, et un fort parfum de violette, exhale par deux petits bouquets
baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminee, se melait a une
vague odeur de verveine soufflee sournoisement par la porte du cabinet
de toilette demeuree entr'ouverte.

L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
regarder le cadran, puis sourit, songeant:--"Il m'attend deja. Il va
s'enerver". Alors, elle sortit, prevint le valet de chambre qu'elle
serait rentree dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
l'escalier et s'aventura dans la rue, a pied.

On etait aux derniers jours de mai, a cette saison delicieuse ou le
printemps de la campagne semble faire le siege de Paris et le conquerir
par-dessus les toits, envahir les maisons, a travers les murs, faire
fleurir la ville, y repandre une gaiete sur la pierre des facades,
l'asphalte des trottoirs et le pave des chaussees, la baigner, la griser
de seve comme un bois qui verdit.

Madame Haggan fit quelques pas a droite avec l'intention de suivre,
comme toujours, la rue de Provence ou elle helerait un fiacre, mais la
douceur de l'air; cette emotion de l'ete qui nous entre dans la gorge en
certains jours, la penetra si brusquement, que, changeant d'idee, elle
prit la rue de la Chaussee-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurement
attiree par le desir de voir des arbres dans le square de la Trinite.
Elle pensait: "Bah! il m'attendra dix minutes de plus." Cette idee, de
nouveau, la rejouissait, et, tout en marchant a petits pas, dans la
foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
fenetre, ecouter a la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait defendu les jours de
rendez-vous, jeter sur la boite aux cigarettes des regards desesperes.

Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
peu desireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des pretextes
pour s'arreter.

Au bout de la rue, devant l'eglise, la verdure du petit square l'attira
si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
a enfants, et fit deux fois le tour de l'etroit gazon, au milieu des
nounous enrubannees, epanouies, bariolees, fleuries. Puis elle prit une
chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.

Juste a ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnee, plus
un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
encore de flanerie,--une heure! une heure volee au rendez-vous! Elle y
resterait quarante minutes a peine, et ce serait fini encore une fois.

Dieu! comme ca l'ennuyait d'aller la-bas! Ainsi qu'un patient montant
chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolerable de
tous les rendez-vous passes, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
et la pensee qu'un autre allait avoir lieu, tout a l'heure, la crispait
d'angoisse de la tete aux pieds. Non pas que ce fut bien douloureux,
douloureux comme une visite au dentiste, mais c'etait si ennuyeux, si
ennuyeux, si complique, si long, si penible que tout, tout, meme une
operation, lui aurait paru preferable. Elle y allait pourtant, tres
lentement, a tous petits pas, en s'arretant, en s'asseyant, en flanant
partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
celui-la, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tot.
Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison a donner a ce malheureux
Martelet quand il voudrait connaitre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
commence? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aime? C'etait
possible! Pas bien fort, mais un peu, voila si longtemps! Il etait bien,
recherche, elegant, galant, et representait strictement, au premier coup
d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dure trois
mois,--temps normal, lutte honorable, resistance suffisante--puis elle
avait consenti, avec quelle emotion, quelle crispation, quelle peur
horrible et charmante a ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
dans ce petit entresol de garcon, rue de Miromesnil. Son coeur?
Qu'eprouvait alors son petit coeur de femme seduite, vaincue, conquise,
en passant pour la premiere fois la porte de cette maison de cauchemar?
Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublie! On se souvient d'un
fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guere, deux ans
plus tard, d'une emotion qui s'est envolee tres vite, parce qu'elle
etait tres legere. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublie les autres,
ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausee lui
montait aux levres en prevision de ce que ce serait tout a l'heure.

Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller la, ils ne
ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'a
la facon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
terribles! Quand on songe qu'a tout moment, devant le tribunal, ils
reconnaissent, au bout de plusieurs annees, des criminels qu'ils ont
conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque a une
gare, et qu'ils ont affaire a presque autant de voyageurs qu'il y a
d'heures dans la journee, et que leur memoire est assez sure pour qu'ils
affirment: "Voila bien l'homme que j'ai charge rue des Martyrs, et
depose gare de Lyon, a minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!"
n'y a-t-il pas de quoi fremir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
femme allant a un rendez-vous, en confiant sa reputation au premier venu
de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employe, pour ce voyage
de la rue Miromesnil, au moins cent a cent vingt, en comptant un par
semaine. C'etaient autant de temoins qui pouvaient deposer contre elle
dans un moment critique.

Aussitot dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, epais
et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus deja? Oh! dans cette rue de
Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaitre tous les passants,
tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arretee, elle
sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
le seuil de sa loge. En voila un qui devait tout savoir, tout,--son
adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait ose
faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
roule! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'etre rappelee,
s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
l'escalier? d'une arrestation peut-etre? Pour arriver a la porte du
vicomte, il n'y avait guere qu'un demi-etage a monter, et il lui
paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagee dans le
vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
devant ou derriere elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
si quelqu'un descendait juste a ce moment, elle n'osait pas sonner chez
Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
montait, montait, montait! Elle aurait monte quarante etages! Puis,
quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
redescendait en courant avec l'angoisse dans l'ame de ne pas reconnaitre
l'entresol!

Il etait la, attendant dans un costume galant en velours double de soie,
tres coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
change a sa maniere de l'accueillir, mais rien, pas un geste!

Des qu'il avait referme la porte, il lui disait: "Laissez-moi baiser vos
mains, ma chere, chere amie!" Puis il la suivait dans la chambre, ou
volets clos et lumieres allumees, hiver comme ete, par chic sans doute,
il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
d'adoration. Le premier jour ca avait ete tres gentil, tres reussi, ce
mouvement-la! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
cent vingtieme fois le cinquieme acte d'une piece a succes. Il fallait
changer ses effets.

Et puis apres, oh! mon Dieu! apres! c'etait le plus dur! Non, il ne
changeait pas ses effets, le pauvre garcon! Quel bon garcon, mais
banal!...

Dieu que c'etait difficile de se deshabiller sans femme de chambre! Pour
une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
corvee! Mais s'il etait difficile de se deshabiller, se rhabiller
devenait presque impossible et enervant a crier, exasperant a gifler
le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
gauche:--"Voulez-vous que je vous aide."--L'aider! Ah oui! a quoi? De
quoi etait-il capable? Il suffisait de lui voir une epingle entre les
doigts pour le savoir.

C'est a ce moment-la peut-etre qu'elle avait commence a le prendre en
grippe. Quand il disait: "Voulez-vous que je vous aide!" Elle l'aurait
tue. Et puis etait-il possible qu'une femme ne finit point par detester
un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcee plus de cent vingt fois a
se rhabiller sans femme de chambre?

Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
aussi peu degourdis, aussi monotones. Ce n'etait pas le petit baron de
Grimbal qui aurait demande de cet air niais: "Voulez-vous que je vous
aide?" Il aurait aide, lui, si vif, si drole, si spirituel. Voila!
C'etait un diplomate; il avait couru le monde, rode partout, deshabille
et rhabille sans doute des femmes vetues suivant toutes les modes de la
terre, celui-la!...

L'horloge de l'eglise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
cadran, se mit a rire en murmurant "Oh! doit-il etre agite!" puis elle
partit d'une marche plus vive, et sortit du square.

Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez a
nez avec un monsieur qui la salua profondement.

--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
penser a lui.

--Oui, madame.

Et il s'informa de sa sante, puis, apres quelques vagues propos, il
reprit:

--Vous savez que vous etes la seule--vous permettez que je dise de
mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
collections japonaises.

--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garcon?

--Comment! comment! en voila une erreur quand il s'agit de visiter une
collection rare!

--En tout cas, elle ne peut y aller seule.

--Et pourquoi pas? mais j'en ai recu des multitudes de femmes seules,
rien que pour ma galerie! J'en recois tous les jours. Voulez-vous que
je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut etre discret
meme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
d'entrer chez un homme serieux, connu, dans une certaine situation, que
lorsqu'on y va pour une cause inavouable!

--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.

--Alors vous venez voir ma collection.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Impossible, je suis pressee.

--Allons donc. Voila une demi-heure que vous etes assise dans le square.

--Vous m'espionniez?

--Je vous regardais.

--Vrai, je suis pressee.

--Je suis sur que non. Avouez que vous n'etes pas tres pressee.

Madame Haggan se mit a rire, et avoua:

--Non... non... pas... tres...

Un fiacre passait a les toucher. Le petit baron cria: "Cocher!" et la
voiture s'arreta. Puis, ouvrant la portiere:

--Montez, madame.

--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.

--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence a nous
regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
enleve et nous arreter tous les deux, montez, je vous en prie!

Elle monta, effaree, abasourdie. Alors il s'assit aupres d'elle en
disant au cocher: "rue de Provence".

Mais soudain elle s'ecria:

--Oh! mon Dieu, j'oubliais une depeche tres pressee, voulez-vous me
conduire, d'abord, au premier bureau telegraphique?

Le fiacre s'arreta un peu plus loin, rue de Chateaudun, et elle dit au
baron:

--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
a mon mari d'inviter Martelet a diner pour demain, et j'ai oublie
completement.

Quand le baron fut revenu, sa carte bleue a la main, elle ecrivit au
crayon:

--"Mon cher ami, je suis tres souffrante; j'ai une nevralgie atroce qui
me tient au lit. Impossible sortir. Venez diner demain soir pour que je
me fasse pardonner.

"JEANNE."

Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: "Vicomte de
Martelet, 240, rue Miromesnil," puis, rendant la carte au baron:

--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
boite aux telegrammes.




LE PORT


I


Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
trois-mats carre _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
8 aout 1886, apres quatre ans de voyages. Son premier chargement depose
dans le port chinois ou il se rendait, il avait trouve sur-le-champ un
fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de la, avait pris des marchandises
pour le Bresil.

D'autres traversees, encore des avaries, des reparations, les calmes de
plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
accidents, aventures et mesaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
sa patrie ce trois-mats normand qui revenait a Marseille le ventre plein
de boites de fer-blanc contenant des conserves d'Amerique.

Au depart il avait a bord, outre le capitaine et le second, quatorze
matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
que cinq bretons et quatre normands, le breton etait mort en route,
les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient ete
remplaces par deux americains, un negre et un norvegien racole, un soir,
dans un cabaret de Singapour.

Le gros bateau, les voiles carguees, vergues en croix sur sa mature,
traine par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
doucement, passa devant le chateau d'If, puis sous tous les rochers gris
de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buee d'or, et il entra
dans le vieux port ou sont entasses, flanc contre flanc, le long des
quais, tous les navires du monde, pele-mele, grands et petits, de toute
forme et de tout greement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride ou les coques se
frolent, se frottent, semblent marinees dans un jus de flotte.

_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
goelette anglaise qui s'ecarterent pour laisser passer ce camarade;
puis, quand toutes les formalites de la douane et du port eurent ete
remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son equipage a passer
la soiree dehors.

La nuit etait venue. Marseille s'eclairait. Dans la chaleur de ce soir
d'ete, un fumet de cuisine a l'ail flottait sur la cite bruyante, pleine
de voix, de roulements, de claquements, de gaiete meridionale.

Des qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hesitation
d'etres depayses, desaccoutumes des villes, deux par deux, en
procession.

Ils se balancaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
au port, enfievres par un appetit d'amour qui avait grandi dans leurs
corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
marchaient en tete, conduits par Celestin Duclos, un grand gars fort et
malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
pied a terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
facon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si frequentes entre
matelots dans les ports. Mais quand il y etait pris il ne redoutait
personne.

Apres quelque hesitation entre toutes les rues obscures qui descendent
vers la mer comme des egouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
sorte d'haleine de bouges, Celestin se decida pour une espece de
couloir, tortueux ou brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
saillie portant des numeros enormes sur leurs verres depolis et colores.
Sous la voute etroite des entrees, des femmes en tablier, pareilles a
des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui separait la rue en deux
et coupaient la route a cette file d'hommes qui s'avancaient lentement,
en chantonnant et en ricanant, allumes deja par le voisinage de ces
prisons de prostituees.

Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derriere une seconde
porte ouverte soudain et capitonnee de cuir brun, une grosse fille
devetue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
de ses epaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
velours noir borde d'un galon d'or. Elle appelait de loin: "Venez-vous,
jolis garcons?" et parfois sortait elle-meme pour s'accrocher a l'un
d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnee a lui
comme une araignee qui traine une bete plus grosse qu'elle. L'homme,
souleve par ce contact, resistait mollement, et les autres s'arretaient
pour regarder, hesitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
de prolonger encore cette promenade appetissante. Puis, quand la femme
apres des efforts acharnes avait attire le matelot jusqu'au seuil de
son logis, ou toute la bande allait s'engouffrer derriere lui, Celestin
Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: "Entre pas la,
Marchand, c'est pas l'endroit."

L'homme alors obeissant a cette voix se degageait d'une secousse brutale
et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
de la fille exasperee, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirees par le bruit,
et lancaient avec des voix enrouees des appels pleins de promesses.
Ils allaient donc de plus en plus allumes, entre les cajoleries et les
seductions annoncees par le choeur des portieres d'amour de tout le haut
de la rue, et les maledictions ignobles lancees contre eux par le choeur
d'en bas, par le choeur meprise des filles desappointees. De temps en
temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
isoles, des employes de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
etroites, etoilees de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
ce labyrinthe de bouges, sur ces paves gras ou suintaient des eaux
putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.

Enfin Duclos se decida et s'arretant devant une maison d'assez belle
apparence, il y fit entrer tout son monde.


II


La fete fut complete! Quatre heures durant, les dix matelots se
gorgerent d'amour et de vin. Six mois de solde y passerent.

Dans la grande salle du cafe, ils etaient installes en maitres,
regardant d'un oeil malveillant les habitues ordinaires qui
s'installaient aux petites tables, dans les coins, ou une des filles
demeurees libres, vetue en gros baby ou en chanteuse de cafe-concert,
courait les servir, puis s'asseyait pres d'eux.

Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
soiree, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproche trois
tables et, apres la premiere rasade, la procession dedoublee, accrue
d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'etait reformee dans
l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
sonnerent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte etroite
qui menait aux chambres, ce long defile d'amoureux.

Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
redescendit encore.

Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
sa preferee sur les genoux, chantait ou criait, tapait a coups de poings
la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lachait en liberte la brute
humaine. Au milieu d'eux, Celestin Duclos, serrant contre lui une grande
fille aux joues rouges, a cheval sur ses jambes, la regardait avec
ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eut moins bu, il avait
encore d'autres pensees, et, plus tendre, cherchait a causer. Ses idees
le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
qu'il put se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.

Il riait, repetant:

--Pour lors, pour lors... v'la longtemps que t'es ici.

--Six mois, repondit la fille.

Il eut l'air content pour elle, comme si c'eut ete une preuve de bonne
conduite, et il reprit:

--Aimes-tu c'te vie-la?

Elle hesita, puis resignee:

--On s'y fait. C'est pas plus embetant qu'autre chose. Etre servante ou
bien rouleuse, c'est toujours des sales metiers.

Il eut l'air d'approuver encore cette verite.

--T'es pas d'ici? dit-il.

Elle fit "Non" de la tete, sans repondre.

--T'es de loin?

Elle fit "Oui" de la meme facon.

--D'ou ca?

Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:

--De Perpignan.

Il fut de nouveau tres satisfait et dit:

--Ah oui!

A son tour elle demanda:

--Toi, t'es marin?

--Oui, ma belle.

--Tu viens de loin?

--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.

--T'as fait le tour du monde, peut-etre?

--Je te crois, plutot deux fois qu'une.

De nouveau elle parut hesiter, chercher en sa tete une chose oubliee,
puis, d'une voix un peu differente, plus serieuse.

--T'as rencontre beaucoup de navires dans tes voyages?

--Je te crois, ma belle.

--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?

Il ricana:

--Pas plus tard que l'autre semaine.

Elle palit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:

--Vrai, bien vrai?

--Vrai, comme je te parle.

--Tu ments pas, au moins?

Il leva la main.

--D'vant l'bon Dieu! dit-il.

--Alors, sais-tu si Celestin Duclos est toujours dessus?

Il fut surpris, inquiet, voulut avant de repondre en savoir davantage.

--Tu l'connais?

A son tour elle devint mefiante.

--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connait.

--Une femme d'ici?

--Non, d'a cote.

--Dans la rue?

--Non, dans l'autre.

--Que femme?

--Mais, une femme donc, une femme comme moi.

--Que que l'y veut, c'te femme?

--Je sais-t'y me, queque payse?

Ils se regarderent au fond des yeux, pour s'epier, sentant, devinant que
quelque chose de grave allait surgir entre eux.

Il reprit.

--Je peux t'y la voir, c'te femme?

--Quoi que tu l'y dirais?

--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Celestin Duclos.

--Il se portait ben, au moins?

--Comme toi et moi, c'est un gars?

Elle se tut encore rassemblant ses idees, puis, avec lenteur.

--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_

--Mais, a Marseille, donc.

--Elle ne put reprimer un sursaut.

--Ben vrai?

--Ben vrai!

--Tu l'connais Duclos?

--Oui je l'connais.

Elle hesita encore, puis tout doucement.

--Ben. C'est ben!

--Que que tu l'y veux?

--Ecoute, tu y diras... non rien!

Il la regardait toujours de plus en plus gene. Enfin il voulut savoir.

--Tu l'connais itou, te?

--Non, dit-elle.

--Alors que que tu l'y veux?

Elle prit brusquement une resolution, se leva, courut au comptoir ou
tronait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
le rapportant.

--Bois ca!

--Pourquoi?

--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.

Il but docilement, essuya ses levres d'un revers de main, puis annonca.

--Ca y est, je t'ecoute.

--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
sais ce que je te dirai. Faut jurer.

Il leva la main, sournois.

--Ca, je le jure.

--Su l'bon Dieu?

--Su l'bon Dieu.

--Eh ben tu l'y diras que son pere est mort, que sa mere est morte,
que son frere est mort, tous trois en un mois, de fievre typhoide, en
janvier 1883, v'la trois ans et demi.

A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
a repondre; puis il douta et demanda.

--T'es sure?

--Je suis sure.

--Que qui te l'a dit?

Elle posa les mains sur ses epaules, et le regardant au fond des yeux.

--Tu jures de ne pas bavarder.

--Je le jure.

--Je suis sa soeur!

Il jeta ce nom, malgre lui.

--Francoise?

Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevee par une epouvante
folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
bouche.

--Oh! oh! c'est toi, Celestin?

Ils ne bougerent plus, les yeux dans les yeux.

Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
melaient au vacarme des chants.

Il la sentait sur lui, enlacee a lui, chaude et terrifiee, sa soeur!
Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'ecoutat, si bas qu'elle meme
l'entendit a peine.

--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!

Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.

--C'est-il de ma faute?

Mais, lui soudain.

--Alors ils sont morts?

--Ils sont morts.

--Le pe, la me, et le fre?

--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai reste seule, sans
rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'medecin et
l'enterrement des trois defunts, que j'ai paye avec les meubles.

J'entrai pour lors comme servante chez mait'e Cacheux, tu sais bien,
l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste a cu moment-la pisque t'es
parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
est si bete quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
m'a aussi debauchee et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
Bientot il n'est point r'venu; j'ai passe trois jours sans manger et
pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entree en maison, comme bien
d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
Evreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, ou me v'la!

Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
coulaient dans sa bouche.

Elle reprit:

--Je te croyais mort aussi, te? mon pauv'e Celestin.

Il dit:

--Je t'aurais point r'connue, me, t'etais si p'tite alors, et te v'la si
forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, te?

Elle eut un geste desespere.

--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!

Il la regardait toujours au fond des yeux, etreint par une emotion
confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, a cheval sur lui, les
mains ouvertes dans le dos de la fille, et voila qu'a force de la
regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissee au pays avec tous
ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
tete retrouvee, il se mit a l'embrasser comme on embrasse de la chair
fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
des vagues, monterent dans sa gorge pareils a des hoquets d'ivresse.

Il balbutiait:

--Te v'la, te r'voila, Francoise, ma p'tite Francoise...

Puis tout a coup il se leva, se mit a jurer d'une voix formidable en
tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutes se
briserent. Puis il fit trois pas, chancela, etendit les bras, tomba sur
la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
quatre membres, et en poussant de tels gemissements qu'ils semblaient
des rales d'agonie.

Tous ces camarades le regardaient en riant.

--Il est rien saoul, dit l'un.

--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.

Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
un lit, et les camarades, ivres eux-memes a ne pas tenir debout, le
hisserent par l'etroit escalier jusqu'a la chambre de la femme qui
l'avait recu tout a l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.




LA MORTE


Je l'avais aimee eperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
plus voir dans le monde qu'un etre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
pensee, dans le coeur qu'un desir, et dans la bouche qu'un nom: un
nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
profondeurs de l'ame, qui monte aux levres, et qu'on dit, qu'on redit,
qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une priere.

Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
la meme. Je l'avais rencontree et aimee. Voila tout. Et j'avais vecu
pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppe, lie, emprisonne
dans tout ce qui venait d'elle, d'une facon si complete que je ne savais
plus s'il faisait jour ou nuit, si j'etais mort ou vivant, sur la
vieille terre ou ailleurs.

Et voila qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouillee, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s'est-il passe. Je ne sais plus.

Des medecins venaient, ecrivaient, s'en allaient. On apportait des
remedes; une femme les lui faisait boire. Ses mains etaient chaudes, son
front brulant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
elle me repondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
oublie, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle tres bien son petit
soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: "Ah!" Je
compris, je compris!

Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un pretre qui prononca ce mot: "Votre
maitresse". Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle etait morte on
n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
fut tres bon, tres doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.

On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
Je me rappelle cependant tres bien le cercueil, le bruit des coups de
marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!

Elle fut enterree! Enterree! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
etaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
a travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
pour un voyage.

Hier, je suis rentre a Paris.

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
cette maison ou etait reste tout ce qui reste de la vie d'un etre apres
sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
ouvrir la fenetre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermee, abritee, et
qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
sauver.

Tout a coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
glace du vestibule qu'elle avait fait poser la pour se voir, des pieds a
la tete, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
bien, etait correcte et jolie, des bottines a la coiffure.

Et je m'arretai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
refletee. Si souvent, si souvent, qu'il avait du garder aussi son image.

J'etais la debout, fremissant, les yeux fixes sur le verre, sur le verre
plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entiere, possedee
autant que moi, autant que mon regard passionne. Il me sembla que
j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle etait froide! Oh! le
souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brulant, miroir vivant,
miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
hommes dont le coeur, comme une glace ou glissent et s'effacent les
reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passe devant lui,
tout ce qui s'est contemple, mire, dans son affection, dans son amour!
Comme je souffre!

Je sortis et, malgre moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
cimetiere. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
ces quelques mots: "Elle aima, fut aimee, et mourut".

Elle etait la, la-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
front sur le sol.

J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'apercus que le soir venait.
Alors un desir bizarre, fou, un desir d'amant desespere s'empara de moi.
Je voulus passer la nuit pres d'elle, derniere nuit, a pleurer sur sa
tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus ruse.
Je me levai et me mis a errer dans cette ville des disparus. J'allais,
j'allais. Comme elle est petite cette ville a cote de l'autre, celle ou
l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
quatre generations qui regardent le jour en meme temps, boivent l'eau
des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.

Et pour toutes les generations des morts, pour toute l'echelle de
l'humanite descendue jusqu'a nous, presque rien, un champ, presque rien!
La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!

Au bout du cimetiere habite, j'apercus tout a coup le cimetiere
abandonne, celui ou les vieux defunts achevent de se meler au sol, ou
les croix elles-memes pourrissent, ou l'on mettra demain les derniers
venus. Il est plein de roses libres, de cypres vigoureux et noirs, un
jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.

J'etais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
tout entier, entre ces branches grasses et sombres.

Et j'attendis, cramponne au tronc comme un naufrage sur une epave.

Quand la nuit fut noire, tres noire, je quittai mon refuge et me mis a
marcher doucement, a pas lents, a pas sourds, sur cette terre pleine de
morts.

J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
bras etendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tete elle-meme,
j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanees! Je lisais les
noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!

Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
etroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
des tombes! Toujours des tombes! A droite, a gauche, devant moi, autour
de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
pouvais plus marcher tant mes genoux flechissaient. J'entendais battre
mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
innommable! Etait-ce dans ma tete affolee, dans la nuit impenetrable, ou
sous la terre mysterieuse, sous la terre ensemencee de cadavres humains,
ce bruit? Je regardais autour de moi!

Combien de temps suis-je reste la? Je ne sais pas. J'etais paralyse par
la terreur, j'etais ivre d'epouvante, pret a hurler, pret a mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'etais
assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eut soulevee. D'un
bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
squelette nu qui, de son dos courbe la rejetait. Je voyais, je voyais
tres bien, quoique la nuit fut profonde. Sur la croix je pus lire:

"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans.
Il aimait les siens, fut honnete et bon, et mourut dans la paix du
Seigneur."

Maintenant le mort aussi lisait les choses ecrites sur son tombeau. Puis
il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigue, et se
mit a les gratter avec soin, ces choses. Il les effaca tout a fait,
lentement, regardant de ses yeux vides la place ou tout a l'heure elles
etaient gravees; et, du bout de l'os qui avait ete son index, il ecrivit
en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
d'une allumette:

"Ici repose Jacques Olivant, decede a l'age de cinquante et un ans. Il
hata par ses duretes la mort de son pere dont il desirait heriter, il
tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
il le put et mourut miserable."

Quand il eut acheve d'ecrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
je m'apercus, on me retournant, que toutes les tombes etaient ouvertes,
que tous les cadavres en etaient sortis, que tous avaient efface les
mensonges inscrits par les parents sur la pierre funeraire, pour y
retablir la verite.

Et je voyais que tous avaient ete les bourreaux de leurs proches,
haineux, deshonnetes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
envieux, qu'ils avaient vole, trompe, accompli tous les actes honteux,
tous les actes abominables, ces bons peres, ces epouses fideles, ces
fils devoues, ces jeunes filles chastes, ces commercants probes, ces
hommes et ces femmes dits irreprochables.

Ils ecrivaient tous en meme temps, sur le seuil de leur demeure
eternelle, la cruelle, terrible et sainte verite que tout le monde
ignore ou feint d'ignorer sur la terre.

Je pensai qu'_elle_ aussi avait du la tracer sur sa tombe. Et sans peur
maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sur que je la
trouverais aussitot.

Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppe du suaire.

Et sur la croix de marbre ou tout a l'heure j'avais lu:

"Elle aima, fut aimee, et mourut."

J'apercus.

"Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
pluie, et mourut."

Il parait qu'on, me ramassa, inanime, au jour levant, aupres d'une
tombe.




TABLE DES MATIERES


ALLOUMA

HAUTOT PERE ET FILS

BOITELLE

L'ORDONNANCE

LE LAPIN

UN SOIR

LES EPINGLES

DUCROUX

LE RENDEZ-VOUS

LE PORT

LA MORTE





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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
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