The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, VII.
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Rvolution franaise, VII.

Author: Adolphe Thiers

Release Date: April 8, 2004 [EBook #11964]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

RVOLUTION

FRANAISE

PAR M. A. THIERS

NEUVIME DITION

TOME SEPTIME

MDCCCXXXIX




CONVENTION NATIONALE.

CHAPITRE XXVI.

CONTINUATION DE LA GUERRE SUR LE RHIN. PRISE DE NIMGUE PAR LES
FRANAIS.--POLITIQUE EXTRIEURE DE LA FRANCE. PLUSIEURS PUISSANCES
DEMANDENT A TRAITER.--DCRET D'AMNISTIE POUR LA VENDE.--CONQUTE DE LA
HOLLANDE PAR PICHEGRU. PRISE D'UTRECHT, D'AMSTERDAM ET DES PRINCIPALES
VILLES; OCCUPATION DES SEPT PROVINCES-UNIES. NOUVELLE ORGANISATION
POLITIQUE DE LA HOLLANDE.--VICTOIRES AUX PYRNES.--FIN DE LA CAMPAGNE
DE 1794.--LA PRUSSE ET PLUSIEURS AUTRES PUISSANCES COALISES DEMANDENT
LA PAIX. PREMIRES NGOCIATIONS.--TAT DE LA VENDE ET DE LA BRETAGNE.
PUISAYE EN ANGLETERRE. MESURES DE HOCHE POUR LA PACIFICATION DE LA
VENDE. NGOCIATIONS AVEC LES CHEFS VENDENS.


Les armes franaises, matresses de toute la rive gauche du Rhin, et
prtes  dboucher sur la rive droite, menaaient la Hollande et
l'Allemagne: fallait-il les porter en avant ou les faire entrer dans
leurs cantonnemens? telle tait la question qui s'offrait.

Malgr leurs triomphes, malgr leur sjour dans la riche Belgique, elles
taient dans le plus grand dnuement. Le pays qu'elles occupaient, foul
pendant trois ans par d'innombrables lgions, tait entirement puis.
Aux maux de la guerre s'taient joints ceux de l'administration
franaise, qui avait introduit  sa suite les assignats, le _maximum_ et
les rquisitions. Des municipalits provisoires, huit administrations
intermdiaires, et une administration centrale tablie  Bruxelles,
gouvernaient la contre en attendant son sort dfinitif. Quatre-vingts
millions avaient t frapps sur le clerg, les abbayes, les nobles, les
corporations. Les assignats avaient t mis en circulation force; les
prix de Lille avaient servi  dterminer le _maximum_ dans toute la
Belgique. Les denres, les marchandises utiles aux armes taient
soumises  la rquisition. Ces rglemens n'avaient pas fait cesser la
disette. Les marchands, les fermiers cachaient tout ce qu'ils
possdaient; et tout manquait  l'officier comme au soldat.

Leve en masse l'anne prcdente, quipe sur-le-champ, transporte en
hte  Hondschoote, Watignies, Landau, l'arme entire n'avait plus rien
reu de l'administration que de la poudre et des projectiles. Depuis
long-temps elle ne campait plus sous toile; elle bivouaquait sous des
branches d'arbre, malgr le commencement d'un hiver dj trs rigoureux.
Beaucoup de soldats, manquant de souliers, s'enveloppaient les pieds
avec des tresses de paille, ou se couvraient avec des nattes en place de
capotes. Les officiers, pays en assignats, voyaient leurs appointemens
se rduire quelquefois  huit ou dix francs effectifs par mois; ceux qui
recevaient quelques secours de leurs familles n'en pouvaient gure faire
usage, car tout tait requis d'avance par l'administration franaise.
Ils taient soumis au rgime du soldat, marchant  pied, portant le sac
sur le dos, mangeant le pain de munition, et vivant des hasards de la
guerre.

L'administration semblait puise par l'effort extraordinaire qu'elle
avait fait pour lever et armer douze cent mille hommes. La nouvelle
organisation du pouvoir, faible et divise, n'tait pas propre  lui
rendre le nerf et l'activit ncessaires. Ainsi tout aurait command de
faire entrer l'arme en quartiers d'hiver, et de la rcompenser de ses
victoires et de ses vertus militaires par du repos et d'abondantes
fournitures.

Cependant nous tions devant la place de Nimgue, qui, place sur le
Wahal (c'est le nom du Rhin prs de son embouchure), en commandait les
deux rives, et pouvait servir de tte de pont  l'ennemi pour dboucher
 la campagne suivante sur la rive gauche. Il tait donc important de
s'emparer de cette place avant d'hiverner; mais l'attaque en tait trs
difficile. L'arme anglaise, range sur la rive droite, y campait au
nombre de trente-huit mille hommes; un pont de bateaux lui fournissait
le moyen de communiquer avec la place et de la ravitailler. Outre ses
fortifications, Nimgue tait prcde par un camp retranch garni de
troupes. Il aurait donc fallu, pour rendre l'investissement complet,
jeter sur la rive droite une arme qui aurait eu  courir les chances du
passage et d'une bataille, et qui, en cas de dfaite, n'aurait eu aucun
moyen de retraite. On ne pouvait donc agir que par la rive gauche, et on
tait rduit  attaquer le camp retranch sans un grand espoir de
succs.

Cependant les gnraux franais taient dcids  essayer une de ces
attaques brusques et hardies qui venaient de leur ouvrir en si peu de
temps les places de Mastricht et Venloo. Les coaliss, sentant
l'importance de Nimgue, s'taient runis  Arnheim pour concerter les
moyens de la dfendre. Il avait t convenu qu'un corps autrichien, sous
les ordres du gnral Wernek, passerait  la solde anglaise, et
formerait la gauche du duc d'York pour la dfense de la Hollande. Tandis
que le duc d'York, avec ses Anglais et ses Hanovriens, resterait sur la
rive droite devant le pont de Nimgue, et renouvellerait les forces de
la place, le gnral Wernek devait tenter du ct de Wesel, fort
au-dessus de Nimgue, un mouvement singulier, que les militaires
expriments ont jug l'un des plus absurdes que la coalition ait
imagins pendant toutes ces campagnes. Ce corps, profitant d'une le que
forme le Rhin vers Buderich, devait passer sur la rive gauche, et
essayer une pointe entre l'arme de Sambre-et-Meuse et celle du Nord.
Ainsi vingt mille hommes allaient tre jets au-del d'un grand fleuve
entre deux armes victorieuses, de quatre-vingt  cent mille hommes
chacune, pour voir quel effet ils produiraient sur elles: on devait les
renforcer suivant l'vnement. On conoit que ce mouvement, excut avec
les armes coalises runies, pt devenir grand et dcisif; mais essay
avec vingt mille hommes, il n'tait qu'une tentative purile et
peut-tre dsastreuse pour le corps qui en serait charg.

Nanmoins, croyant sauver Nimgue par ces moyens, les coaliss firent
d'une part avancer le corps de Wernek vers Buderich, et de l'autre
excuter des sorties par la garnison de Nimgue. Les Franais
repoussrent les sorties, et, comme  Mastricht et Venloo, ouvrirent la
tranche  une proximit de la place encore inusite  la guerre. Un
hasard heureux acclra leurs travaux. Les deux extrmits de l'arc
qu'ils dcrivaient autour de Nimgue aboutissaient au Wahal; ils
essayaient de tirer de ces extrmits sur le pont. Quelques-uns de leurs
projectiles atteignirent plusieurs pontons, et mirent en pril les
communications de la garnison avec l'arme anglaise. Les Anglais, qui
taient dans la place, surpris de cet vnement imprvu, rtablirent les
pontons, et se htrent de rejoindre le gros de leur arme sur l'autre
rive, abandonnant  elle-mme la garnison, compose de trois mille
Hollandais. A peine les rpublicains se furent-ils aperus de
l'vacuation, qu'ils redoublrent le feu. Le gouverneur, pouvant, fit
part au prince d'Orange de sa position, et obtint la permission de se
retirer ds qu'il jugerait le pril assez grand. A peine eut-il reu
cette autorisation, qu'il repassa le Wahal de sa personne. Le dsordre
se mit dans la garnison; une partie rendit les armes; une autre, ayant
voulu se sauver sur un pont volant, fut arrte par les Franais, qui
couprent les cbles, et vint chouer dans une le o elle fut faite
prisonnire.

Le 18 brumaire (8 novembre), les Franais entrrent dans Nimgue, et se
trouvrent matres de cette place importante, grce  leur tmrit et 
la terreur qu'inspiraient leurs armes. Pendant ce temps, les
Autrichiens, commands par Wernek, avaient essay de dboucher de Wesel;
mais l'imptueux Vandamme, fondant sur eux au moment o ils mettaient
le pied au-del du Rhin, les avait rejets sur la rive droite, et ils
taient fort heureux de n'avoir pas obtenu plus de succs, car ils
auraient couru la chance d'tre dtruits, s'ils se fussent avancs
davantage.

Le moment tait enfin arriv d'entrer dans les cantonnemens, puisqu'on
tait matre de tous les points importans sur le Rhin. Sans doute,
conqurir la Hollande, s'assurer ainsi la navigation de trois grands
fleuves, l'Escaut, la Meuse et le Rhin; priver l'Angleterre de sa plus
puissante alliance maritime, menacer l'Allemagne sur ses flancs,
interrompre les communications de nos ennemis du continent avec ceux de
l'Ocan, ou du moins les obliger  faire le long circuit de Hambourg;
nous ouvrir enfin la plus riche contre du monde, et la plus dsirable
pour nous dans l'tat o se trouvait notre commerce, tait un but digne
d'exciter l'ambition de notre gouvernement et de nos armes; mais
comment oser tenter cette conqute de la Hollande, presque impossible en
tout temps, mais surtout inexcutable dans la saison des pluies? Situe
 l'embouchure de plusieurs fleuves, la Hollande ne consiste qu'en
quelques lambeaux de terre jets entre les eaux de ces fleuves et celles
de l'Ocan. Son sol, partout infrieur au lit de eaux, est sans cesse
menac par la mer, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, et coup en outre par
de petits bras dtachs des fleuves, et par une multitude de canaux
artificiels. Ces bas-fonds si menacs sont couverts de jardins, de
villes manufacturires et d'arsenaux. A chaque pas que veut y faire une
arme, elle trouve ou de grands fleuves, dont les rives sont des digues
leves et charges de canons, ou des bras de rivires et des canaux,
tous dfendus par l'art des fortifications, ou enfin des places qui sont
les plus fortes de l'Europe. Ces grandes manoeuvres, qui souvent
dconcertent la dfense mthodique en rendant les siges inutiles, sont
donc impossibles au milieu d'un pays coup et dfendu par des lignes
innombrables. Si une arme parvient cependant  vaincre tant d'obstacles
et  s'avancer en Hollande, ses habitans, par un acte d'hrosme dont
ils donnrent l'exemple sous Louis XIV, n'ont qu' percer leurs digues,
et peuvent engloutir avec leur pays l'arme assez tmraire pour y
pntrer. Il leur reste leurs vaisseaux, avec lesquels ils peuvent,
comme les Athniens, s'enfuir avec leurs principales dpouilles, et
attendre des temps meilleurs, ou aller dans les Indes habiter un vaste
empire qui leur appartient. Toutes ces difficults deviennent bien plus
grandes encore dans la saison des inondations, et une alliance maritime
telle que celle de l'Angleterre les rend insurmontables.

Il est vrai que l'esprit d'indpendance qui travaillait les Hollandais
 cette poque, leur haine du stathoudrat, leur aversion contre
l'Angleterre et la Prusse, la connaissance qu'ils avaient de leurs
intrts vritables, leurs ressentimens de la rvolution si
malheureusement touffe en 1787, donnaient la certitude aux armes
franaises d'tre vivement dsires. On devait croire que les Hollandais
s'opposeraient  ce qu'on pert les digues, et qu'on ruint le pays
pour une cause qu'ils dtestaient. Mais l'arme du prince d'Orange,
celle du duc d'York les comprimaient encore, et runies, elles
suffisaient pour empcher le passage des innombrables lignes qu'il
fallait emporter en leur prsence. Si donc une surprise tait tmraire
du temps de Dumouriez, elle tait presque folle  la fin de 1794.

Nanmoins le comit de salut public, excit par les rfugis hollandais,
songeait srieusement  pousser une pointe au-del du Wahal. Pichegru,
presque aussi maltrait que ses soldats, qui taient couverts de gale et
de vermine, tait all  Bruxelles se faire gurir d'une maladie
cutane. Moreau et Rgnier l'avaient remplac: tous deux conseillaient
le repos et les quartiers d'hiver. Le gnral hollandais Daendels,
rfugi hollandais, militaire intrpide, proposait avec instance une
premire tentative sur l'le de Bommel, sauf  ne pas poursuivre si
cette attaque ne russissait pas. La Meuse et le Wahal, coulant
paralllement vers la mer, se joignent un moment fort au-dessous de
Nimgue, se sparent de nouveau, et se runissent encore  Wondrichem,
un peu au-dessus de Gorcum. Le terrain compris entre leurs deux bras
forme ce qu'on appelle l'le de Bommel. Malgr l'avis de Moreau et
Rgnier, une attaque fut tente sur cette le par trois points
diffrens: elle ne russit pas, et fut abandonne sur-le-champ avec une
grande bonne foi, surtout de la part de Daendels, qui s'empressa d'en
avouer l'impossibilit ds qu'il l'eut reconnue.

Alors, c'est--dire vers le milieu de frimaire (commencement de
dcembre), on donna  l'arme les quartiers d'hiver dont elle avait tant
besoin, et on tablit une partie des cantonnemens autour de Breda pour
en former le blocus. Cette place et celle de Grave ne s'taient pas
rendues, mais le dfaut de communications pendant la dure de l'hiver
devait certainement les obliger  se rendre.

C'est dans cette position que l'arme croyait voir s'achever la saison;
et certes, elle avait assez fait pour tre fire de sa gloire et de ses
services. Mais un hasard presque miraculeux lui rservait de nouvelles
destines: le froid, dj trs vif, augmenta bientt au point de faire
esprer que peut-tre les grands fleuves seraient gels. Pichegru quitta
Bruxelles, et n'acheva pas de se faire gurir, afin d'tre prt 
saisir l'occasion de nouvelles conqutes, si la saison la lui offrait.
En effet, l'hiver devint bientt plus rude, et s'annona comme le plus
rigoureux du sicle. Dj la Meuse et le Wahal charriaient et leurs
bords taient pris. Le 3 nivse (23 dcembre), la Meuse fut entirement
gele, et de manire  pouvoir porter du canon. Le gnral Walmoden, 
qui le duc d'York avait laiss le commandement en partant pour
l'Angleterre, et qu'il avait condamn ainsi  n'essuyer que des
dsastres, se vit dans la position la plus difficile. La Meuse tant
glace, son front se trouvait dcouvert; et le Wahal charriant, menaant
mme d'emporter tous les ponts, sa retraite tait compromise. Bientt
mme il apprit que le pont d'Arnheim venait d'tre emport; il se hta
de faire filer sur ses derrires ses bagages et sa grosse cavalerie, et
lui-mme dirigea sa retraite sur Deventer, vers les bords de l'Yssel.
Pichegru, profitant de l'occasion que lui offrait la fortune de
surmonter des obstacles ordinairement invincibles, se prpara  franchir
la Meuse sur la glace. Il se disposa  la passer sur trois points, et 
s'emparer de l'le de Bommel, tandis que la division qui bloquait Breda
attaquerait les lignes qui entouraient cette place. Ces braves Franais,
exposs presque sans vtemens au plus rude hiver du sicle, marchant
avec des souliers auxquels il ne restait que l'empeigne, sortirent
aussitt de leurs quartiers, et renoncrent gaiement au repos dont ils
commenaient  peine  jouir. Le 8 nivse (28 dcembre), par un froid de
dix-sept degrs, ils se prsentrent sur trois points,  Crvecoeur,
Empel et le fort Saint-Andr; ils franchirent la glace avec leur
artillerie, surprirent les Hollandais, presque engourdis par le froid,
et les dfirent compltement. Tandis qu'ils s'emparaient de l'le de
Bommel, celle de leurs divisions qui assigeait Breda en attaqua les
lignes, et les emporta. Les Hollandais, assaillis sur tous les points,
se retirrent en dsordre, les uns vers le quartier-gnral du prince
d'Orange, qui s'tait toujours tenu  Gorcum, les autres  Thiel. Dans
le dsordre de leur retraite, ils ne songrent pas mme  dfendre les
passages du Wahal, qui n'tait pas entirement gel. Pichegru, matre de
l'le de Bommel, dans laquelle il avait pntr en passant sur les
glaces de la Meuse, franchit le Wahal sur diffrens points, mais n'osa
pas s'aventurer au-del du fleuve, la glace n'tant pas assez forte pour
porter du canon. Dans cette situation, le sort de la Hollande tait
dsespr si la gele continuait, et tout annonait que le froid
durerait. Le prince d'Orange avec ses Hollandais dcourags  Gorcum,
Walmoden avec ses Anglais en pleine retraite sur Deventer, ne pouvaient
tenir contre un vainqueur formidable, qui leur tait de beaucoup
suprieur en forces, et qui venait d'enfoncer le centre de leur ligne.
La situation politique n'tait pas moins alarmante que la situation
militaire. Les Hollandais, pleins d'esprance et de joie en voyant
s'approcher les Franais, commenaient  s'agiter. Le parti orangiste
tait de beaucoup trop faible pour imposer au parti rpublicain. Partout
les ennemis de la puissance stathoudrienne lui reprochaient d'avoir
aboli les liberts du pays, d'avoir enferm ou banni les meilleurs et
les plus gnreux patriotes, d'avoir surtout sacrifi la Hollande 
l'Angleterre, en l'entranant dans une alliance contraire  tous ses
intrts commerciaux et maritimes. Ils se runissaient secrtement en
comits rvolutionnaires, prts  se soulever au premier signal, 
destituer les autorits, et  en nommer d'autres. La province de Frise,
dont les tats taient assembls, osa dclarer qu'elle voulait se
sparer du stathouder; les citoyens d'Amsterdam firent une ptition aux
autorits de la province, dans laquelle ils dclaraient qu'ils taient
prts  s'opposer  tout prparatif de dfense, et qu'ils ne
souffriraient jamais surtout qu'on voult percer les digues. Dans cette
situation dsespre, le stathouder songea  ngocier, et adressa des
envoys au quartier-gnral de Pichegru, pour demander une trve, et
offrir pour conditions de paix la neutralit et une indemnit des frais
de la guerre. Le gnral franais et les reprsentans refusrent la
trve; et, quant aux offres de paix, en rfrrent aussitt au comit de
salut public. Dj l'Espagne, menace par Dugommier, que nous avons
laiss descendant des Pyrnes, et par Moncey, qui, matre du Guipuscoa,
s'avanait sur Pampelune, avait fait des propositions d'accommodement.
Les reprsentans envoys en Vende, pour examiner si une pacification
tait possible, avaient rpondu affirmativement et demand un dcret
d'amnistie. Quelque secret que soit un gouvernement, toujours les
ngociations de ce genre transpirent: elles transpirent mme avec des
ministres absolus, inamovibles; comment seraient-elles restes secrtes
avec des comits renouvels par quart tous les mois? On savait dans le
public que la Hollande, l'Espagne, faisaient des propositions; on
ajoutait que la Prusse, revenue de ses illusions, et reconnaissant la
faute qu'elle avait faite de s'allier  la maison d'Autriche, demandait
 traiter; on savait par tous les journaux de l'Europe qu' la dite de
Ratisbonne plusieurs tats de l'Empire, fatigus d'une guerre qui les
touchait peu, avaient demand l'ouverture d'une ngociation: tout
disposait donc les esprits  la paix; et de mme qu'ils taient revenus
des ides de terreur rvolutionnaire  des sentimens de clmence, ils
passaient maintenant des ides de guerre  celles d'une rconciliation
gnrale avec l'Europe. On recueillait les moindres circonstances pour
en tirer des conjectures. Les malheureux enfans de Louis XVI, privs de
tous leurs parens, et spars l'un de l'autre dans la prison du Temple,
avaient vu leur sort un peu amlior depuis le 9 thermidor. Le
cordonnier Simon, gardien du jeune prince, avait pri comme complice de
Robespierre. On lui avait substitu trois gardiens, dont un seul
changeait chaque jour, et qui montraient au jeune prince plus
d'humanit. On tirait de ces changemens oprs au Temple de vastes
consquences. Le travail projet sur les moyens de retirer les assignats
donnait lieu aussi  de grandes conjectures. Les royalistes, qui se
montraient dj, et dont le nombre s'augmentait de ces incertains qui
abandonnent toujours un parti qui commence  faiblir, disaient avec
malice qu'on allait faire la paix. Ne pouvant plus dire aux
rpublicains: Vos armes seront battues, ce qui avait t rpt trop
souvent sans succs, et ce qui devenait trop niais, ils leur disaient:
On va les arrter dans la victoire; la paix est signe; on n'aura pas le
Rhin; la condition de la paix sera le rtablissement de Louis XVII sur
le trne, la rentre des migrs, l'abolition des assignats, la
restitution des biens nationaux. On conoit combien de tels bruits
devaient irriter les patriotes. Ceux-ci, dj effrays des poursuites
diriges contre eux, voyaient avec dsespoir le but qu'ils avaient
poursuivi avec tant d'effort, compromis par le gouvernement. A quoi
destinez-vous le jeune Capet? disaient-ils; qu'allez-vous faire des
assignats? Nos armes n'auront-elles vers tant de sang que pour tre
arrtes au milieu de leurs victoires? n'auront-elles pas la
satisfaction de donner  leur patrie la ligne du Rhin et des Alpes?
L'Europe a voulu dmembrer la France; la juste reprsaille de la France
victorieuse sur l'Europe doit tre de conqurir les provinces qui
compltent son sol. Que va-t-on faire pour la Vende? Va-t-on pardonner
aux rebelles quand on immole les patriotes? Il vaudrait mieux, s'cria
un membre de la Montagne dans un transport d'indignation, tre Charette
que dput  la convention.

On conoit combien tous ces sujets de division, joints  ceux que la
politique intrieure fournissait dj, devaient agiter les esprits. Le
comit de salut public, se voyant press entre les deux partis, se crut
oblig de s'expliquer: il vint dclarer  deux reprises diffrentes, une
premire fois par l'organe de Carnot, une autre fois par celui de Merlin
(de Douai), que les armes avaient reu ordre de poursuivre leurs
triomphes, et de n'entendre les propositions de paix qu'au milieu des
capitales ennemies.

Les propositions de la Hollande lui parurent en effet trop tardives
pour tre acceptes, et il ne crut pas devoir consentir  ngocier 
l'instant o on allait tre matre du pays. Abattre la puissance
stathoudrienne, relever la rpublique hollandaise, lui sembla digne de
la rpublique franaise. On s'exposa,  la vrit,  voir toutes les
colonies de la Hollande et mme une partie de sa marine, devenir la
proie des Anglais, qui dclareraient s'en emparer au nom du stathouder;
mais les considrations politiques devaient l'emporter. La France ne
pouvait pas ne pas abattre le stathoudrat; cette conqute de la
Hollande ajoutait au merveilleux de ses victoires, intimidait davantage
l'Europe, compromettait surtout les flancs de la Prusse, obligeait cette
puissance  traiter sur-le-champ, et par-dessus tout rassurait les
patriotes franais. En consquence Pichegru eut ordre de ne plus
s'arrter. La Prusse, l'Empire, n'avaient encore fait aucune ouverture,
et on n'eut rien  leur rpondre. Quant  l'Espagne, qui promettait de
reconnatre la rpublique et de lui payer des indemnits,  condition
qu'on ferait vers les Pyrnes un petit tat  Louis XVII, elle fut
coute avec mpris et indignation, et ordre fut donn aux deux gnraux
franais de s'avancer sans relche. Quant  la Vende, un dcret
d'amnistie fut rendu: il portait que tous les rebelles, sans distinction
de grade, qui poseraient les armes dans l'intervalle d'un mois, ne
seraient pas poursuivis pour le fait de leur insurrection.

Le gnral Canclaux, destitu  cause de sa modration, fut replac  la
tte de l'arme dite de l'Ouest, qui comprenait la Vende. Le jeune
Hoche, qui avait dj le commandement de l'arme des ctes de Brest,
reut en outre celui de l'arme des ctes de Cherbourg: personne n'tait
plus capable que ces deux gnraux de pacifier le pays, par le mlange
de la prudence et de l'nergie.

Pichegru, qui avait reu ordre de poursuivre sa marche victorieuse,
attendait que la surface du Wahal ft entirement prise. Notre arme
longeait le fleuve; elle tait rpandue sur ses bords vers Millingen,
Nimgue, et tout le long de l'le de Bommel, dont nous tions matres.
Walmoden, voyant que Pichegru, vers Bommel, n'avait laiss que quelques
avant-postes sur la rive droite, les replia, et commena un mouvement
offensif. Il proposait au prince d'Orange de se joindre  lui, pour
former de leurs deux armes runies une masse imposante, qui pt arrter
par une bataille l'ennemi qu'on ne pouvait plus contenir maintenant par
la ligne des fleuves. Le prince d'Orange, tenant  ne pas dcouvrir la
route d'Amsterdam, ne voulut jamais quitter Gorcum. Walmoden songea  se
placer sur la ligne de retraite, qu'il avait trace d'avance du Wahal 
l Linge, de la Linge au Leck, du Leck  l'Yssel, par Thiel, Arnheim et
Deventer.

Tandis que les rpublicains attendaient la gele avec la plus vive
impatience, la place de Grave, dfendue avec un courage hroque par le
commandant Debons, se rendit presque rduite en cendres. C'tait la
principale des places que les Hollandais possdaient au-del de la
Meuse, et la seule qui n'et pas cd  l'ascendant de nos armes. Les
Franais y entrrent le 9 nivse (29 dcembre). Enfin, le 19 nivse (8
janvier 1795), le Wahal se trouva solidement gel. La division Souham le
franchit vers Bommel; la brigade Dewinther, dtache du corps de
Macdonald, le traversa vers Thiel. A Nimgue et au-dessus, le passage
n'tait pas aussi facile, parce que le Wahal n'tait pas entirement
pris. Nanmoins le 21 (10), la droite des Franais le passa au-dessus de
Nimgue, et Macdonald, appuy par elle, passa  Nimgue mme dans des
bateaux. En voyant ce mouvement gnral, l'arme de Walmoden se retira.
Une bataille seule aurait pu la sauver; mais dans l'tat de division et
de dcouragement o se trouvaient les coaliss, une bataille n'aurait
peut-tre amen qu'un dsastre. Walmoden excuta un changement de front
en arrire, en se portant sur la ligne de l'Yssel, afin de gagner le
Hanovre par les provinces de la terre ferme. Conformment au plan de
retraite qu'il s'tait trac, il abandonna ainsi les provinces
d'Utrecht et de la Gueldre aux Franais. Le prince d'Orange resta vers
la mer, c'est--dire  Gorcum. N'esprant plus rien, il abandonna son
arme, se prsenta aux tats runis  La Haye, leur dclara qu'il avait
essay tout ce qui tait en son pouvoir pour la dfense du pays, et
qu'il ne lui restait plus rien  faire. Il engagea les reprsentans  ne
pas rsister davantage au vainqueur, pour ne pas amener de plus grands
malheurs. Il s'embarqua aussitt aprs pour l'Angleterre.

Ds cet instant, les vainqueurs n'avaient plus qu' se rpandre comme un
torrent dans toute la Hollande. Le 28 nivse (17 janvier), la brigade
Salm entra  Utrecht, et le gnral Vandamme  Arnheim. Les tats de
Hollande dcidrent qu'on ne rsisterait plus aux Franais, et que des
commissaires iraient leur ouvrir les places dont ils croiraient avoir
besoin pour leur sret. De toutes parts, les comits secrets qui
s'taient forms manifestaient leur existence, chassaient les autorits
tablies, et en nommaient spontanment de nouvelles. Les Franais
taient reus  bras ouverts et comme des librateurs: on leur apportait
les vivres, les vtemens dont ils manquaient. A Amsterdam, o ils
n'taient pas entrs encore, et o on les attendait avec impatience, la
plus grande fermentation rgnait: La bourgeoisie, irrite contre les
orangistes, voulait que la garnison sortt de la ville, que la rgence
se dmt de son autorit, et qu'on rendit leurs armes aux citoyens.
Pichegru, qui approchait, envoya un aide-de-camp pour engager les
autorits municipales  maintenir le calme et  empcher les dsordres.
Le 1er pluvise enfin (20 janvier), Pichegru, accompagn des
reprsentans Lacoste, Bellegarde et Joubert, fit son entre dans
Amsterdam. Les habitans accoururent  sa rencontre, portant en triomphe
les patriotes perscuts et criant, _vive la rpublique franaise! vive
Pichegru! vive la libert!!!_ Ils admiraient ces braves gens, qui, 
moiti nus, venaient de braver un pareil hiver et de remporter tant de
victoires. Les soldats franais donnrent dans cette occasion le plus
bel exemple d'ordre et de discipline. Privs de vivres et de vtemens,
exposs  la glace et  la neige, au milieu de l'une des plus riches
capitales de l'Europe, ils attendirent pendant plusieurs heures, autour
de leurs armes ranges en faisceaux, que les magistrats eussent pourvu 
leurs besoins et  leurs logemens. Tandis que les rpublicains entraient
d'un ct, les orangistes et les migrs franais fuyaient de l'autre.
La mer tait couverte d'embarcations charges de fugitifs et de
dpouilles de toute espce.

Le mme jour, 1er pluvise, la division Bonnaud, qui venait la veille de
s'emparer de Gertruydemberg, traversa le Biesbos gel, et entra dans la
ville de Dordrecht, o elle trouva six cents pices de canon, dix mille
fusils, et des magasins de vivres et des munitions pour une arme de
trente mille hommes. Cette division traversa ensuite Rotterdam pour
entrer  La Haye, o sigeaient les tats. Ainsi, la droite vers
l'Yssel, le centre vers Amsterdam, la gauche vers La Haye, prenaient
successivement possession de toutes les provinces. Le merveilleux
lui-mme vint s'ajouter  cette opration de guerre dj si
extraordinaire. Une partie de la flotte hollandaise mouillait prs du
Texel. Pichegru, qui ne voulait pas qu'elle et le temps de se dtacher
des glaces et de faire voile vers l'Angleterre, envoya des divisions de
cavalerie et plusieurs batteries d'artillerie lgre vers la
Nord-Hollande. Le Zuyderze tait gel: nos escadrons traversrent au
galop ces plaines de glace, et l'on vit des hussards et des artilleurs 
cheval sommer comme une place forte ces vaisseaux devenus immobiles. Les
vaisseaux hollandais se rendirent  ces assaillans d'une espce si
nouvelle.

A la gauche, il ne restait plus qu' s'emparer de la province de
Zlande, qui se compose des les places  l'embouchure de l'Escaut et
de la Meuse; et  la droite, des provinces de l'Over-Yssel, Drenthe,
Frise et Groningue, qui joignent la Hollande au Hanovre. La province de
Zlande, forte de sa position inaccessible, proposa une capitulation un
peu fire, par laquelle elle demandait  ne pas recevoir de garnison
dans ses principales places,  ne pas tre soumise  des contributions,
 ne pas recevoir d'assignats,  conserver ses vaisseaux et ses
proprits publiques et particulires, en un mot  ne subir aucun des
inconvniens de la guerre. Elle demandait aussi pour les migrs
franais la facult de se retirer sains et saufs. Les reprsentans
acceptrent quelques-uns des articles de la capitulation, ne prirent
aucun engagement quant aux autres, disant qu'il fallait en rfrer au
comit de salut public; et sans plus d'explications, ils entrrent dans
la province, fort contens d'viter les dangers d'une attaque de vive
force, et de conserver les escadres, qui auraient pu tre livres 
l'Angleterre. Tandis que ces choses se passaient  la gauche, la droite
franchissant l'Yssel, chassait les Anglais devant elle, et les rejetait
jusqu'au-del de l'Ems. Les provinces de Frise, de Drenthe et de
Groningue, se trouvrent ainsi conquises, et les sept Provinces-Unies
soumises aux armes victorieuses de la rpublique.

Cette conqute, due  la saison,  la constance admirable de nos
soldats,  leur heureux temprament pour rsister  toutes les
souffrances, beaucoup plus qu' l'habilet de nos gnraux, excita en
Europe un tonnement ml de terreur, et en France un enthousiasme
extraordinaire. Carnot, ayant dirig les oprations des armes pendant
la campagne des Pays-Bas, tait le premier et vritable auteur des
succs. Pichegru, et surtout Jourdan, l'avaient second  merveille
pendant cette suite sanglante de combats. Mais depuis qu'on avait pass
de la Belgique en Hollande, tout tait d aux soldats et  la saison.
Nanmoins Pichegru, gnral de l'arme, eut toute la gloire de cette
conqute merveilleuse, et son nom, port sur les ailes de la renomme,
circula dans toute l'Europe comme celui du premier gnral franais.

Ce n'tait pas tout d'avoir conquis la Hollande, il fallait s'y conduire
avec prudence et politique. D'abord il importait de ne pas fouler le
pays, pour ne point indisposer les habitans. Aprs ce soin, il restait 
imprimer  la Hollande une direction politique, et on allait se trouver
entre deux opinions contraires. Les uns voulaient qu'on rendt cette
conqute utile  la libert, en rvolutionnant la Hollande; les autres
voulaient qu'on n'afficht pas un trop grand esprit de proslytisme,
afin de ne pas alarmer de nouveau l'Europe prte  se rconcilier avec
la France.

Le premier soin des reprsentans fut de publier une proclamation, dans
laquelle ils dclaraient qu'ils respecteraient toutes les proprits
particulires, except cependant celles du stathouder; que ce dernier
tant le seul ennemi de la rpublique franaise, ses proprits taient
dues aux vainqueurs en ddommagement des frais de la guerre; que les
Franais entraient en amis de la nation batave, non point pour lui
imposer ni un culte, ni une forme de gouvernement quelconques, mais pour
l'affranchir de ses oppresseurs, et lui rendre les moyens d'exprimer son
voeu. Cette proclamation, suivie de vritables effets, produisit
l'impression la plus favorable. Partout les autorits furent renouveles
sous l'influence franaise. On exclut des tats quelques membres qui n'y
avaient t introduits que par l'influence stathoudrienne; on choisit
pour prsident Petter Paulus, ministre de la marine avant le
renversement du parti rpublicain en 1787, homme distingu et trs
attach  son pays. Cette assemble abolit le stathoudrat  perptuit,
et proclama la souverainet du peuple. Elle vint en informer les
reprsentans, et leur faire hommage en quelque sorte de sa rsolution.
Elle se mit  travailler ensuite  une constitution, et confia  une
administration provisoire les affaires du pays. Sur les quatre-vingts ou
quatre-vingt-dix vaisseaux composant la marine militaire de Hollande,
cinquante taient demeurs dans les ports et furent conservs  la
rpublique batave; les autres avaient ts saisis par les Anglais.
L'arme hollandaise, dissoute depuis le dpart du prince d'Orange, dut
se rorganiser sur un nouveau pied, et sous les ordres du gnral
Daendels. Quant  la fameuse banque d'Amsterdam, le mystre de sa caisse
fut enfin dvoil. Avait-elle continu  tre banque de dpt, ou bien
tait-elle devenue banque, d'escompte en prtant, soit  la compagnie
des Indes, soit au gouvernement, soit aux provinces? Telle tait la
question qu'on s'adressait depuis long-temps, et qui diminuait
singulirement le crdit de cette banque clbre. Il fut constat
qu'elle avait prt pour huit  dix millions de florins environ sur les
obligations de la compagnie des Indes, de la chambre des emprunts, de la
province de Frise et de la ville d'Amsterdam. C'tait l une violation
de ses statuts. On prtendit que, du reste, il n'y avait pas de dficit,
parce que ces obligations reprsentaient des valeurs certaines. Mais il
fallait que la compagnie, la chambre des emprunts, le gouvernement,
pussent payer, pour que les obligations acceptes par la banque ne
donnassent pas lieu  dficit.

Cependant, tandis que les Hollandais songeaient  rgler l'tat de leur
pays, il fallait pourvoir aux besoins de l'arme franaise, qui manquait
de tout. Les reprsentant firent en draps, en souliers, en vtemens de
toute espce, en vivres et munitions, une rquisition au gouvernement
provisoire,  laquelle il se chargea de satisfaire. Cette rquisition,
sans tre excessive, tait suffisante pour quiper l'arme et la
nourrir. Le gouvernement hollandais invita les villes  fournir chacune
leur part de cette rquisition, leur disant avec raison qu'il fallait se
hter de satisfaire un vainqueur gnreux, qui demandait au lieu de
prendre, et qui n'exigeait tout juste que ce que rclamaient ses
besoins. Les villes montrrent le plus grand empressement, et les objets
mis en rquisition furent fournis exactement. On fit ensuite un
arrangement pour la circulation des assignats. Les soldats ne recevant
leur solde qu'en papier, il fallait que ce papier et cours de monnaie
pour qu'ils pussent payer ce qu'ils prenaient. Le gouvernement
hollandais rendit une dcision  cet gard. Les boutiquiers et les
petits marchands taient obligs de recevoir les assignats de la main
des soldats franais, au taux de neuf sous pour franc; ils ne pouvaient
vendre pour plus de dix francs au mme soldat; ils devaient ensuite, 
la fin de chaque semaine, se prsenter aux municipalits, qui retiraient
les assignats au taux d'aprs lequel ils avaient t reus. Grce  ces
divers arrangemens, l'arme, qui avait souffert si long-temps, se trouva
enfin dans l'abondance, et commena  goter le fruit de ses victoires.

Nos triomphes si surprenans en Hollande n'taient pas moins clatans en
Espagne. L, grce au climat, les oprations avaient pu continuer.
Dugommier, quittant les Hautes-Pyrnes, s'tait port en prsence de la
ligne ennemie, et avait attaqu sur trois points la longue chane des
positions prises par le gnral La Union. Le brave Dugommier fut tu
d'un boulet de canon  l'attaque du centre. La gauche n'avait pas t
heureuse; mais sa droite, grce  la bravoure et  l'nergie d'Augereau,
avait obtenu une victoire complte. Le commandement avait t donn 
Prignon, qui recommena l'attaque le 30 brumaire (20 novembre), et
remporta un succs dcisif. L'ennemi avait fui en dsordre, et nous
avait laiss le camp retranch de Figuires. La terreur mme s'emparant
des Espagnols, le commandant de Figuires nous avait ouvert la place le
9 frimaire, et nous tions entrs ainsi dans l'une des premires
forteresses de l'Europe. Telle tait notre position en Catalogne. Vers
les Pyrnes occidentales, nous avions pris Fontarabie, Saint-Sbastien,
Tolosa, et nous occupions toute la province de Guipuscoa. Moncey, qui
remplaait le gnral Muller, avait franchi les montagnes, et s'tait
port jusqu'aux portes de Pampelune. Cependant, croyant sa position trop
hasarde, il tait revenu sur ses pas, et, appuy sur des positions plus
sres, il attendait le retour de la belle saison pour pntrer dans les
Castilles. L'hiver donc n'avait pu arrter le cours de cette immortelle
campagne, et elle venait de s'achever, au milieu de la saison des neiges
et des frimas, en pluvise, c'est--dire en janvier et fvrier. Si la
belle campagne de 93 nous avait sauvs de l'invasion par le dblocus de
Dunkerque, de Maubeuge et de Landau, celle de 94 venait de nous ouvrir
la carrire des conqutes, en nous donnant la Belgique, la Hollande, les
pays compris entre Meuse et Rhin, le Palatinat, la ligne des grandes
Alpes, la ligne des Pyrnes, et plusieurs places en Catalogne et en
Biscaye. Plus tard on verra de plus grandes merveilles encore; mais ces
deux campagnes resteront dans l'histoire comme les plus nationales, les
plus lgitimes et les plus honorables pour la France.

La coalition ne pouvait rsister  tant et de si rudes secousses. Le
cabinet anglais, qui, par les fautes du duc d'York, n'avait perdu que
les tats de ses allis; qui, sous prtexte de les rendre au stathouder,
venait de gagner quarante ou cinquante vaisseaux, et qui allait
s'emparer sous le mme prtexte des colonies hollandaises; le cabinet
anglais pouvait n'tre pas press de terminer la guerre; il tremblait au
contraire de la voir finir par la dissolution de la coalition; mais la
Prusse, qui apercevait les Franais sur les bords du Rhin et de l'Ems,
et qui voyait le torrent prt  se dborder sur elle, la Prusse n'hsita
plus; elle envoya sur-le-champ au quartier-gnral de Pichegru un
commissaire pour stipuler une trve, et promettre d'ouvrir immdiatement
des ngociations de paix. Le lieu choisi pour ces ngociations fut Ble,
o la rpublique franaise avait un agent qui s'tait attir une grande
considration auprs des Suisses, par ses lumires et sa modration. Le
prtexte employ pour choisir ce lieu fut qu'on pourrait y traiter avec
plus de secret et de repos qu' Paris mme, o fermentaient encore trop
de passions, et o se croisaient une multitude d'intrigues trangres;
mais ce n'tait point l le motif vritable. Tout en faisant des avances
de paix  cette rpublique qu'on s'tait promis d'anantir par une seule
marche militaire, on voulait dissimuler l'aveu d'une dfaite, et on
aimait mieux venir chercher la paix en pays neutre qu'au milieu de
Paris. Le comit de salut public, moins altier que son prdcesseur, et
sentant la ncessit de dtacher la Prusse de la coalition, consentit 
revtir son agent  Ble de pouvoirs suffisans pour traiter. La Prusse
envoya le baron de Goltz, et les pouvoirs furent changs  Ble le 3
pluvise an III (22 janvier 1795).

L'Empire avait tout autant d'envie de se retirer de la coalition que la
Prusse. La plupart de ses membres, incapables de fournir le quintuple
contingent et les subsides vots sous l'influence de l'Autriche,
s'taient laiss inutilement presser, pendant toute la campagne, de
tenir leurs engagemens. Except ceux qui avaient leurs tats compromis
au-del du Rhin, et qui voyaient bien que la rpublique ne les leur
rendrait pas,  moins d'y tre force, tous dsiraient la paix. La
Bavire, la Sude pour le duch de Holstein, l'lecteur de Mayence, et
plusieurs autres tats, avaient dit qu'il tait temps de mettre fin _par
une paix acceptable  une guerre ruineuse_; que l'empire germanique
n'avait eu pour but que le maintien des stipulations de 1648, et n'avait
pris fait et cause que pour ceux de ses tats voisins de l'Alsace et de
la Lorraine; qu'il songeait  sa conservation et non  son
agrandissement; que jamais _son intention n'avait t ni pu tre de se
mler du gouvernement intrieur de la France_; que cette dclaration
pacifique devait tre faite au plus tt, pour mettre un terme aux maux
qui affligeaient l'humanit; que la Sude, garante des stipulations de
1648, et heureusement reste neutre au milieu de cette guerre
universelle, pourrait se charger de la mdiation. La majorit des votes
avait accueilli cette proposition. L'lecteur de Trves, priv de ses
tats, l'envoy imprial pour la Bohme et l'Autriche, avaient dclar
seuls que sans doute il fallait rechercher la paix, mais qu'elle n'tait
gure possible avec un pays sans gouvernement. Enfin, le 25 dcembre, la
dite avait publi provisoirement un _conclusum_ tendant  la paix,
sauf  dcider ensuite par qui la proposition serait faite. Le sens du
_conclusum_ tait que, tout en faisant les prparatifs d'une nouvelle
campagne, on n'en devait pas moins faire des ouvertures de paix; que
sans doute la France, touche des maux de l'humanit, convaincue qu'on
ne voulait pas se mler de ses affaires intrieures, consentirait  des
conditions honorables pour les deux partis.

Ainsi, quiconque avait commis des fautes songeait  les rparer, s'il en
tait temps encore. L'Autriche, quoique puise par ses efforts, avait
trop perdu en perdant les Pays-Bas, pour songer  poser les armes.
L'Espagne aurait voulu se retirer; mais, engage dans les intrigues
anglaises, et retenue par une fausse honte dans la cause de l'migration
franaise, elle n'osait pas encore demander la paix.

Le dcouragement qui s'emparait des ennemis extrieurs de la rpublique
gagnait aussi ses ennemis intrieurs. Les Vendens, diviss, puiss,
n'taient pas loigns de la paix; pour les dcider, il n'y avait qu'
la leur proposer adroitement, et la leur faire esprer sincre. Les
forces de Stofflet, Sapinaud et Charette, taient singulirement
rduites. Ce n'tait plus que par contrainte qu'ils faisaient marcher
leurs paysans. Ceux-ci, fatigus de carnage, et surtout ruins par les
dvastations, auraient volontiers abandonn cette horrible guerre. Il
ne restait d'entirement dvous aux chefs que quelques hommes d'un
temprament tout  fait militaire, des contrebandiers, des dserteurs,
des braconniers, pour lesquels les combats et le pillage taient devenus
un besoin, et qui se seraient ennuys des travaux agricoles; mais
ceux-l taient peu nombreux; ils composaient la troupe d'lite,
constamment runie, mais trs insuffisante pour soutenir les efforts
rpublicains. Ce n'tait qu'avec la plus grande peine qu'on pouvait, les
jours d'expdition, arracher les paysans  leurs champs. Ainsi les trois
chefs vendens n'avaient presque plus de forces. Malheureusement pour
eux, ils n'taient pas mme unis. On a vu que Stofflet, Sapinaud et
Charette, avaient fait  Jalais des conventions qui n'taient qu'un
ajournement de leurs rivalits. Bientt Stofflet, inspir par
l'ambitieux abb Bernier, avait voulu organiser son arme  part, et se
donner des finances, une administration, tout ce qui constitue enfin une
puissance rgulire; et, dans ce but, il voulait fabriquer un
papier-monnaie. Charette, jaloux de Stofflet, s'tait vivement oppos 
ses desseins. Second de Sapinaud, dont il disposait, il avait somm
Stofflet de renoncer  son projet, et de comparatre devant le conseil
commun institu par les conventions de Jalais. Stofflet refusa de
rpondre. Sur son refus, Charette dclara les conventions de Jalais
annules. C'tait en quelque sorte le dpouiller de son commandement,
car c'tait  Jalais qu'ils s'taient rciproquement reconnu leurs
titres. La brouille tait donc complte, et ne leur permettait pas de
remdier  l'puisement par le bon accord. Quoique les agens royalistes
de Paris eussent mission de lier correspondance avec Charette, et de lui
faire arriver les lettres du rgent, rien n'tait encore parvenu  ce
chef.

La division de Scpeaux, entre la Loire et la Vilaine, prsentait le
mme spectacle. En Bretagne, il est vrai, l'nergie tait moins
relche: une longue guerre n'avait point puis les habitans. La
chouannerie tait un brigandage lucratif, qui ne fatiguait nullement
ceux qui s'y livraient, et d'ailleurs un chef unique, et d'une
persvrance sans gale, tait l pour ranimer l'ardeur prte 
s'teindre. Mais ce chef, qui, comme on l'a vu, n'attendait pour partir
que d'avoir achev l'organisation de la Bretagne, venait de se rendre 
Londres, afin d'entrer en communication avec le cabinet anglais et les
princes franais. Puisaye avait laiss, pour le remplacer auprs du
comit central, en qualit de major-gnral, un sieur Desotteux, se
disant baron de Cormatin. Les migrs, si abondans dans les cours de
l'Europe, taient fort rares en Vende, en Bretagne, partout o l'on
faisait cette pnible guerre civile. Ils affectaient un grand mpris
pour ce genre de service, et appelaient cela _chouanner_. Par cette
raison, les sujets manquaient, et Puisaye avait pris cet aventurier qui
venait de se parer du titre de baron de Cormatin, parce que sa femme
avait hrit en Bourgogne d'une petite baronnie de ce nom. Il avait t
tour  tour chaud rvolutionnaire, officier de Bouill, puis chevalier
du poignard, et enfin il avait migr, cherchant partout un rle.
C'tait un nergumne, parlant et gesticulant avec une grande vivacit,
et capable des plus subits changemens. Tel est l'homme que Puisaye, sans
le connatre assez, laissa en Bretagne.

Puisaye avait eu soin d'organiser une correspondance par les les de
Jersey; mais son absence se prolongeait, souvent ses lettres
n'arrivaient pas; Cormatin n'tait nullement capable de suppler  sa
prsence, et de ranimer les courages; les chefs s'impatientaient o se
dcourageaient, et ils voyaient les haines, calmes par la clmence de
la convention, se relcher autour d'eux, et les lmens de la guerre
civile se dissoudre. La prsence d'un gnral comme Hoche tait peu
propre  les encourager; de sorte que la Bretagne, quoique moins puise
que la Vende, tait tout aussi dispose  recevoir une paix adroitement
offerte.

Canclaux et Hoche taient tous deux fort capables de la faire russir.
On a dj vu agir Canclaux dans la premire guerre de la Vende: il
avait laiss dans le pays une grande rputation de modration et
d'habilet. L'arme qu'on lui donnait  commander tait considrablement
affaiblie par les renforts continuels envoys aux Pyrnes et sur le
Rhin, et, de plus, entirement dsorganise par un si long sjour dans
les mmes lieux. Par le dsordre ordinaire des guerres civiles,
l'indiscipline l'avait gagne, et il s'en tait suivi le pillage, la
dbauche, l'ivrognerie, les maladies. C'tait la seconde rechute de
cette arme depuis le commencement de cette guerre funeste. Sur
quarante-six mille hommes dont elle se composait, quinze ou dix-huit
taient dans les hpitaux; les trente mille restant taient mal arms et
la moiti gardait les places: ainsi quinze mille tout au plus taient
disponibles. Canclaux se fit donner vingt mille hommes, dont quatorze
mille pris  l'arme de Brest, et six  celle de Cherbourg. Avec ce
renfort il doubla tous les postes, fit reprendre le camp de Sorinires
prs de Nantes, rcemment enlev par Charette, et se porta en forces sur
le Layon, qui formait la ligne dfensive de Stofflet dans le Haut-Anjou.
Aprs avoir pris cette attitude imposante, il rpandit en quantit les
dcrets et la proclamation de la convention, et envoya des missaires
dans tout le pays.

Hoche, habitu  la grande guerre, dou de qualits suprieures pour la
faire, se voyait avec dsespoir condamn  une guerre civile sans
gnrosit, sans combinaisons, sans gloire. Il avait d'abord demand son
remplacement; mais il s'tait rsign bientt  servir son pays dans un
poste dsagrable et trop obscur pour ses talens. Il allait tre
rcompens de cette rsignation en trouvant, sur le thtre mme qu'il
voulait quitter, l'occasion de dployer les qualits d'un homme d'tat
autant que celles d'un gnral. Son arme tait entirement affaiblie
par les renforts envoys  Canclaux; il avait  peine quarante mille
hommes mal organiss pour garder un pays coup, montagneux, bois, et
plus de trois cent cinquante lieues de ctes depuis Cherbourg jusqu'
Brest. On lui promit douze mille hommes tirs du Nord. Il demandait
surtout des soldats habitus  la discipline, et il se mit aussitt 
corriger les siens des habitudes contractes dans la guerre civile. Il
faut, disait-il, ne mettre en tte de nos colonnes que des hommes
disciplins, qui puissent se montrer aussi vaillans que modrs, et tre
des mdiateurs autant que des soldats. Il les avait forms en une
multitude de petits camps, et il leur recommandait de se rpandre par
troupes de quarante et cinquante, de chercher  acqurir la connaissance
des lieux, de s'habituer  cette guerre de surprises, de lutter
d'artifice avec les chouans, de parler aux paysans, de se lier avec eux,
de les rassurer, de s'attirer leur amiti et mme leur concours. Ne
perdons jamais de vue, crivait-il  ses officiers, que la politique
doit avoir beaucoup de part  cette guerre. Employons tour  tour
l'humanit, la vertu, la probit, la force, la ruse, et toujours la
dignit qui convient  des rpublicains. En peu de temps il avait donn
 cette arme un autre aspect et une autre attitude; l'ordre
indispensable  la pacification y tait revenu. C'est lui qui, mlant
envers ses soldats l'indulgence  la svrit, crivait ces paroles
charmantes  l'un de ses lieutenans qui se plaignait trop amrement de
quelques excs d'ivrognerie. Eh! mon ami, si les soldats taient
philosophes, ils ne se battraient pas!... Corrigeons cependant les
ivrognes, si l'ivresse les fait manquer  leur devoir. Il avait conu
les ides les plus justes sur le pays, et sur la manire de le pacifier.
Il faut des prtres  ces paysans, crivait-il, laissons-les-leur,
puisqu'ils en veulent. Beaucoup ont souffert, et soupirent aprs leur
retour  la vie agricole; qu'on leur donne quelques secours pour rparer
leurs fermes. Quant  ceux qui ont pris l'habitude de la guerre, les
rejeter dans leur pays est impossible, ils le troubleraient de leur
oisivet et de leur inquitude. Il faut en former des lgions et les
enrler dans les armes de la rpublique. Ils feront d'excellens soldats
d'avant-garde; et leur haine de la coalition, qui ne les a pas secourus,
nous garantit leur fidlit. D'ailleurs que leur importe la cause? il
leur faut la guerre. Souvenez-vous, ajoutait-il, des bandes de
Duguesclin allant dtrner Pierre-le-Cruel, et du rgiment lev par
Villars dans les Cvennes. Tel tait le jeune gnral appel  pacifier
ces malheureuses contres.

Les dcrets de la convention rpandus  profusion en Vende et en
Bretagne, l'largissement des suspects, soit  Nantes, soit  Rennes, la
grce accorde  madame de Bonchamp, qui fut sauve par un dcret de la
mort prononce contre elle, l'annulation de toutes les condamnations non
excutes, la libert accorde  l'exercice des cultes, la dfense de
dvaster les glises, l'largissement des prtres, la punition de
Carrier et de ses complices, commencrent  produire l'effet qu'on en
attendait dans les deux pays, et disposrent les esprits  profiter de
l'amnistie commune promise aux chefs et aux soldats. Les haines
s'apaisaient, et le courage avec elles. Les reprsentans en mission 
Nantes eurent des entrevues avec la soeur de Charette, et lui firent
parvenir, par son intermdiaire, le dcret de la convention. Il tait
dans ce moment rduit aux abois. Quoique dou d'une opinitret sans
pareille, il ne pouvait pas se passer d'esprance, et il n'en voyait
luire d'aucun ct. La cour de Vrone, o il jouissait de tant
d'admiration, comme on l'a vu plus haut, ne faisait cependant rien pour
lui. Le rgent venait de lui crire une lettre dans laquelle il le
nommait lieutenant-gnral, et l'appelait le second fondateur de la
monarchie. Mais, confie aux agens de Paris, cette lettre, qui aurait pu
du moins alimenter sa vanit, ne lui tait pas encore parvenue. Il
avait, pour la premire fois, demand des secours  l'Angleterre, et
envoy son jeune aide-de-camp, La Roberie,  Londres; mais il n'en avait
pas de nouvelles. Ainsi pas un mot de rcompense ou d'encouragement, ni
de ces princes auxquels il se dvouait, ni de ces puissances dont il
secondait la politique. Il consentit donc  une entrevue avec Canclaux
et les reprsentans du peuple.

A Rennes, le rapprochement dsir fut encore amen par la soeur de l'un
des chefs. Le nomm Botidoux, l'un des principaux chouans du Morbihan,
avait appris que sa soeur, qui tait  Rennes, venait d'tre enferme 
cause de lui. On l'engagea  s'y rendre pour obtenir son largissement.
Le reprsentant Boursault lui rendit sa soeur, le combla de caresses, le
rassura sur l'intention du gouvernement, et parvint  le convaincre de
la sincrit du dcret d'amnistie. Botidoux s'engagea  crire au nomm
Bois-Hardi, jeune chouan intrpide, qui commandait la division des
Ctes-du-Nord, et qui passait pour le plus redoutable des rvolts.
Quelles sont vos esprances? lui crivit-il. Les armes rpublicaines
sont matresses du Rhin. La Prusse demande la paix. Vous ne pouvez
compter sur la parole de l'Angleterre; vous ne pouvez compter sur des
chefs qui ne vous crivent que d'outre-mer, ou qui vous ont abandonn
sous prtexte d'aller chercher des secours; vous ne pouvez plus faire
qu'une guerre d'assassinats. Bois-Hardi, embarrass de cette lettre, et
ne pouvant quitter les Ctes-du-Nord, o des hostilits encore assez
actives exigeaient sa prsence, engagea le comit central  se rendre
auprs de lui, pour rpondre  Botidoux. Le comit,  la tte duquel se
trouvait Cormatin, comme major-gnral de Puisaye, se rendit auprs de
Bois-Hardi. Il y avait dans l'arme rpublicaine un jeune gnral,
hardi, brave, plein d'esprit naturel, et surtout de cette finesse qu'on
dit tre particulire  la profession qu'il avait autrefois exerce,
celle de _maquignon_: c'tait le gnral Humbert. Il tait, dit
Puisaye, du nombre de ceux qui n'ont que trop prouv qu'une anne de
pratique  la guerre supple avantageusement  tous les apprentissages
d'esplanade. Il crivit une lettre dont le style et l'orthographe
furent dnoncs au comit de salut public, mais qui tait telle qu'il le
fallait pour toucher Bois-Hardi et Cormatin. Il y eut une entrevue.
Bois-Hardi montra la facilit d'un jeune militaire courageux, point
haineux, et se battant par caractre plutt que par fanatisme; toutefois
il ne s'engagea  rien, et laissa faire Cormatin. Ce dernier, avec son
inconsquence habituelle, tout flatt d'tre appel  traiter avec les
gnraux de la puissante rpublique franaise, accueillit toutes les
ouvertures de Humbert, et demanda  tre mis en rapport avec les
gnraux Hoche et Canclaux, et avec les reprsentans. Des entrevues
furent convenues, le jour et le lieu fixs. Le comit central fit des
reproches  Cormatin pour s'tre trop avanc. Celui-ci, joignant la
duplicit  l'inconsquence, assura le comit qu'il ne voulait pas
trahir sa cause; qu'en acceptant une entrevue, il voulait observer de
prs les ennemis communs, juger leurs forces et leurs dispositions. Il
donna surtout deux raisons importantes selon lui: premirement, on
n'avait jamais vu Charette, on ne s'tait jamais concert avec lui; en
demandant  le voir sous prtexte de rendre la ngociation commune  la
Vende comme  la Bretagne, il pourrait l'entretenir des projets de
Puisaye, et l'engager  y concourir. Secondement, Puisaye, compagnon
d'enfance de Canclaux, lui avait crit une lettre capable de le toucher,
et renfermant les offres les plus brillantes pour le gagner  la
monarchie. Sous prtexte d'une entrevue, Cormatin lui remettrait la
lettre, et achverait l'ouvrage de Puisaye. Affectant ainsi le rle de
diplomate habile auprs de ses collgues, Cormatin obtint l'autorisation
d'aller entamer une ngociation simule avec les rpublicains, pour se
concerter avec Charette et sduire Canclaux. Il crivit  Puisaye dans
ce sens, et partit, la tte pleine des ides les plus contraires; tantt
fier de tromper les rpublicains, de comploter sous leurs yeux, de leur
enlever un gnral; tantt enorgueilli d'tre le mdiateur des insurgs
auprs des reprsentans de la rpublique, et prt, dans cette agitation
d'ides,  tre dupe en voulant faire des dupes. Il vit Hoche; il lui
demanda d'abord une trve provisoire, et exigea ensuite la facult de
visiter tous les chefs de chouans l'un aprs l'autre, pour leur inspirer
des vues pacifiques, de voir Canclaux, et surtout Charette, pour se
concerter avec ce dernier, disant que les Bretons ne pouvaient se
sparer des Vendens. Hoche et les reprsentans lui accordrent ce qu'il
demandait; mais ils lui donnrent Humbert pour l'accompagner et assister
 toutes les entrevues. Cormatin, au comble de ses voeux, crivait au
comit central et  Puisaye que ses artifices russissaient, que les
rpublicains taient ses dupes, qu'il allait raffermir les chouans,
donner le mot  Charette, l'engager seulement  temporiser en attendant
la grande expdition, et enfin sduire Canclaux. Il se mit ainsi 
parcourir la Bretagne, voyant partout les chefs, les tonnant par des
paroles de paix et par cette trve singulire. Tous ne comprenaient pas
ses finesses, et se relchaient de leur courage. La cessation des
hostilits faisait aimer le repos et la paix, et, sans qu'il s'en
doutt, Cormatin avanait la pacification. Lui-mme commenait  y tre
port; et, tandis qu'il voulait duper les rpublicains, c'taient les
rpublicains qui, sans le vouloir, le trompaient lui-mme. Pendant ce
temps, on avait fix avec Charette le jour et le lieu de l'entrevue.
C'tait prs de Nantes. Cormatin devait s'y rendre, et l devaient
commencer les ngociations. Cormatin, tous les jours plus embarrass des
engagemens qu'il prenait avec les rpublicains, commenait  crire plus
rarement au comit central, et le comit, voyant la tournure qu'allaient
prendre les choses, crivait  Puisaye en nivse: Htez-vous d'arriver.
Les courages sont branls; les rpublicains sduisent les chefs. Il
faut venir, ne ft-ce qu'avec douze mille hommes, avec de l'argent, des
prtres et des migrs. Arrivez avant la fin de janvier (pluvise).
Ainsi, tandis que l'migration et les puissances fondaient tant
d'esprances sur Charette et sur la Bretagne, une ngociation allait
pacifier ces deux contres. En pluvise (janvier-fvrier), la
rpublique traitait donc  Ble avec l'une des principales puissances,
et  Nantes avec les royalistes, qui l'avaient jusqu'ici combattue et
mconnue.




CHAPITRE XXVII.


ROUVERTURE DES SALONS, DES SPECTACLES, DES RUNIONS SAVANTES;
TABLISSEMENT DES COLES PRIMAIRES, NORMALE, DE DROIT ET DE MDECINE;
DCRETS RELATIFS AU COMMERCE, A L'INDUSTRIE, A L'ADMINISTRATION DE LA
JUSTICE ET DES CULTES.--DISETTE DES SUBSISTANCES DANS L'HIVER DE L'AN
III.--DESTRUCTION DES BUSTES DE MARAT.--ABOLITION DU _maximum_ ET DES
RQUISITIONS.--SYSTMES DIVERS SUR LES MOYENS DE RETIRER LES
ASSIGNATS.--AUGMENTATION DE LA DISETTE A PARIS.--RINTGRATION DES
DPUTS GIRONDINS.--SCNES TUMULTUEUSES A L'OCCASION DE LA DISETTE;
AGITATION DES RVOLUTIONNAIRES; INSURRECTION DU 12 GERMINAL; DTAILS DE
CETTE JOURNE.--DPORTATION DE BARRRE, BILLAUD-VARENNES ET
COLLOT-D'HERBOIS.--ARRESTATION DE PLUSIEURS DPUTS
MONTAGNARDS.--TROUBLES DANS LES VILLES.--DSARMEMENT DES PATRIOTES.


Les jacobins taient disperss, les principaux agens ou chefs du
gouvernement rvolutionnaire poursuivis, Carrier mis  mort, plusieurs
autres dputs recherchs pour leurs missions; enfin Billaud-Varennes,
Collot-d'Herbois, Barrre et Vadier taient mis en tat de prvention,
et destins  tre traduits bientt devant le tribunal de leurs
collgues. Mais tandis que la France cherchait ainsi  se venger des
hommes qui avaient exig d'elle des efforts douloureux, et l'avaient
condamne  un rgime terrible, elle revenait avec passion aux
plaisirs, aux douceurs des arts et de la civilisation, dont ces hommes
la privrent un instant. Nous avons dj vu avec quelle ardeur on se
prparait  jouir de cet hiver, avec quel got singulier et nouveau les
femmes avaient cherch  se parer, avec quel empressement on se rendait
aux concerts de la rue Feydeau. Maintenant tous les spectacles taient
rouverts. Les acteurs de la Comdie Franaise taient sortis de prison:
Larive, Saint-Prix, Mol, Dazincourt, Saint-Phal, mesdemoiselles Contat,
Devienne, avaient reparu sur la scne. On se portait aux spectacles avec
fureur. On y applaudissait tous les passages qui pouvaient faire
allusion  la terreur; on y chantait l'air du _Rveil du peuple_; on y
proscrivait la _Marseillaise_. Dans les loges paraissaient les beauts
du temps, femmes ou amies des thermidoriens; dans le parterre, la
jeunesse dore de Frron semblait narguer par ses plaisirs, par sa
parure et par son got, ces terroristes sanguinaires, grossiers, qui,
disait-on, avaient voulu chasser toute civilisation. Les bals taient
suivis avec le mme empressement. On en vit un o il n'tait personne
qui n'et perdu des parens dans la rvolution: on l'appela le bal _des
victimes_. Les lieux publics consacrs aux arts taient aussi rouverts.
La convention, qui avec toutes les passions a eu toutes les grandes
ides, avait ordonn la formation d'un muse, o l'on runissait aux
tableaux que possdait dj la France ceux que nous procurait la
conqute. Dj on y avait transport ceux de l'cole flamande conquis en
Belgique. Le Lyce, o La Harpe avait clbr tout rcemment la
philosophie et la libert en bonnet rouge, le Lyce, ferm pendant la
terreur, venait d'tre rendu au public, grce aux bienfaits de la
convention, qui avait fait une partie des frais de l'tablissement, et
qui avait distribu quelques centaines de cartes aux jeunes gens de
chaque section. L, on entendait La Harpe dclamer contre l'anarchie, la
terreur, l'avilissement de la langue, le _philosophisme_, et tout ce
qu'il avait vant autrefois, avant que cette libert, qu'il clbrait
sans la connatre, et effray sa petite me. La convention avait
accord des pensions  presque tous les gens de lettres,  tous les
savans, sans aucune distinction d'opinions. Elle venait de dcrter les
coles primaires, o le peuple devait apprendre les lmens de la langue
parle et crite, les rgles du calcul, les principes de l'arpentage, et
quelques notions pratiques sur les principaux phnomnes de la nature;
les coles centrales, destines aux classes plus leves, et o la
jeunesse devait apprendre les mathmatiques, la physique, la chimie,
l'histoire naturelle, l'hygine, les arts et mtiers, les arts du
dessin, les belles-lettres, les langues anciennes, les langues vivantes
les plus appropries aux localits, la grammaire gnrale, la logique et
l'analyse, l'histoire, l'conomie politique, les lmens de lgislation,
le tout dans l'ordre le mieux appropri au dveloppement de l'esprit;
l'cole normale, o devaient se former, sous les savans et les
littrateurs les plus clbres, de jeunes professeurs, qui ensuite
iraient rpandre dans toute la France l'instruction puise au foyer des
lumires; enfin les coles spciales de mdecine, de droit, d'art
vtrinaire. Outre ce vaste systme d'ducation destin  rpandre, 
propager cette civilisation qu'on accusait si injustement la rvolution
d'avoir bannie; la convention vota des encouragemens pour des travaux de
toute espce. L'tablissement de diverses manufactures venait d'tre
ordonn. On avait donn aux Suisses expatris pour cause de troubles,
des domaines nationaux  Besanon, afin d'y former une manufacture
d'horlogerie. La convention avait demand en outre  ses comits des
projets de canaux, des plans de banque, et un systme d'avances pour
certaines provinces ruines par la guerre. Elle avait adouci quelques
lois qui pouvaient nuire  l'agriculture et au commerce. Une foule de
cultivateurs et d'ouvriers avaient quitt l'Alsace, lorsqu'elle fut
vacue par Wurmser, Lyon pendant le sige, et tout le Midi depuis les
rigueurs exerces contre le fdralisme. Elle les distingua des
migrs, et rendit une loi par laquelle les laboureurs, les ouvriers
sortis de France depuis le 1er mai 1798, et disposs  y rentrer avant
le 1er germinal, ne seraient pas considrs comme migrs. La loi des
suspects, dont on demandait le rapport, fut maintenue; mais elle n'tait
plus redoutable qu'aux patriotes, qui taient devenus les suspects du
jour. Le tribunal rvolutionnaire venait d'tre entirement recompos,
et ramen  la forme des tribunaux criminels ordinaires: il y avait
juges, jurs et dfenseurs. On ne pouvait plus juger sur pices crites
et sans entendre les tmoins. La loi qui permettait la mise hors des
dbats, et qui avait t rendue contre Danton, tait rapporte. Les
administrations de district devaient cesser d'tre permanentes, except
dans les villes au-dessus de cinquante mille ames. Enfin le grand
intrt du culte tait rgl par une loi nouvelle. Cette loi rappelait
qu'en vertu de la dclaration des droits, tous les cultes taient
libres; mais elle dclarait que l'tat n'en salariait plus aucun, et
n'en permettait plus la clbration publique. Chaque secte pouvait
construire, louer des difices, et se livrer aux pratiques de son culte
dans l'intrieur de ces difices. Enfin, pour remplacer les anciennes
crmonies de la religion catholique, et celles de la _Raison_, la
convention venait de faire un plan de ftes dcadaires. Elle avait
combin la danse, la musique et les exhortations morales, de manire 
rendre profitables les plaisirs du peuple, et  produire sur son
imagination des impressions  la fois utiles et agrables. Ainsi,
distraite du soin pressant de se dfendre, la rvolution dpouillait ses
formes violentes, et revenait  sa mission vritable, celle de favoriser
les arts, l'industrie, les lumires et la civilisation.

Mais tandis qu'on voyait les lois cruelles disparatre, les hautes
classes se recomposer et se livrer aux plaisirs, les classes infrieures
souffraient d'une affreuse disette, et d'un froid presque inconnu dans
nos climats. Cet hiver de l'an III, qui nous avait permis de traverser 
pied sec les fleuves et les bras de mer de la Hollande, nous faisait
payer cher cette conqute, en condamnant le peuple des villes et des
campagnes  de rudes souffrances. C'tait sans contredit le plus
rigoureux du sicle: il surpassait encore celui qui prcda l'ouverture
des tats-gnraux en 1789. Les subsistances manquaient par diffrentes
causes. La principale tait l'insuffisance de la rcolte. Quoiqu'elle se
ft annonce trs belle, la scheresse, puis les brouillards, avaient
tromp toutes les esprances. Le battage avait t nglig, comme dans
les annes prcdentes, soit par le dfaut de bras, soit par la mauvaise
volont des fermiers. Les assignats baissant tous les jours, et tant
tombs rcemment au dixime de leur valeur, le _maximum_ tait devenu
plus oppressif, et la rpugnance  y obir, les efforts pour s'y
soustraire plus grands. Les fermiers faisaient partout de fausses
dclarations, et taient aids dans leurs mensonges par les
municipalits qui venaient, comme on sait, d'tre renouveles. Composes
presque toutes d'hommes modrs, elles secondaient volontiers la
dsobissance aux lois rvolutionnaires; enfin tous les ressorts de
l'autorit tant relchs, et le gouvernement ayant cess de faire peur,
les rquisitions pour l'approvisionnement des armes et des grandes
communes n'taient plus obies. Ainsi, le systme extraordinaire des
approvisionnemens, destin  suppler au commerce, se trouvait
dsorganis bien avant que le commerce et repris son mouvement naturel.
La disette devait tre plus sensible encore dans les grandes communes,
toujours plus difficiles  approvisionner. Paris tait menac d'une
famine plus cruelle qu'aucune de celles dont on avait eu peur dans le
cours de la rvolution. Aux causes gnrales se runissaient des causes
toutes particulires. Par la suppression de la commune conspiratrice du
9 thermidor, le soin d'alimenter Paris avait t transmis de la commune
 la commission de commerce et d'approvisionnement: il tait rsult de
ce changement une interruption dans les services. Les ordres avaient
t donns fort tard, et avec une prcipitation dangereuse. Les moyens
de transport manquaient; tous les chevaux, comme on l'a vu, avaient t
crevs, et outre la difficult de runir des quantits suffisantes de
bl, il y avait encore celle de le transporter  Paris. Les lenteurs,
les pillages sur les routes, tous les accidens ordinaires des disettes,
djouaient les efforts de la commission. A la disette des subsistances
se joignait celle des bois de chauffage et du charbon. Le canal de
Briare avait t dessch pendant tout l't. Les charbons de terre
n'tant pas arrivs, les usines avaient consum tout le charbon de bois.
Les coupes de bois avaient t tardivement ordonnes, et les
entrepreneurs de flottage, vexs par les autorits locales, taient
entirement dcourags. Les charbons, le bois manquaient donc, et, par
cet affreux hiver, cette disette de combustible tait aussi funeste que
celle des grains.

Ainsi, une souffrance cruelle dans les basses classes contrastait avec
les plaisirs nouveaux auxquels se livraient les classes leves. Les
rvolutionnaires, irrits contre le gouvernement, suivaient l'exemple de
tous les partis battus, et se servaient des maux publics comme d'autant
d'argumens contre les chefs actuels de l'tat. Ils contribuaient mme 
augmenter ces maux, en contrariant les ordres de l'administration.
N'envoyez pas vos bls  Paris, disaient-ils aux fermiers; le
gouvernement est contre-rvolutionnaire, il fait rentrer les migrs, il
ne veut pas mettre en vigueur la constitution, il laisse pourrir les
grains dans les magasins de la commission de commerce; il veut affamer
le peuple pour l'obliger  se jeter dans les bras de la royaut. Ils
engageaient ainsi les possesseurs de grains  les garder. Ils quittaient
leurs communes pour se rendre dans les grandes villes o ils taient
inconnus, et hors de la porte de ceux qu'ils avaient perscuts. L,
ils rpandaient le trouble. A Marseille, ils venaient de faire de
nouvelles violences aux reprsentans, qu'ils avaient obligs  suspendre
les procdures commences contre les prtendus complices de la terreur.
Il avait fallu mettre la ville en tat de sige. C'est  Paris surtout
qu'ils s'amassaient en grand nombre, et qu'ils taient plus turbulens.
Ils revenaient toujours au mme sujet, la souffrance du peuple, et la
mettaient en comparaison avec le luxe des nouveaux meneurs de la
convention. Madame Tallien tait la femme du jour qu'ils accusaient le
plus, car  toutes les poques on en avait accus une: c'tait la
perfide enchanteresse  laquelle ils reprochaient, comme autrefois 
madame Rolland, et plus anciennement  Marie-Antoinette, tous les maux
du peuple. Son nom, prononc plusieurs fois  la convention, avait paru
ne pas mouvoir Tallien. Enfin, il prit un jour la parole pour la
venger de tant d'outrages; il la prsenta comme un modle de dvouement
et de courage, comme une des victimes que Robespierre avait destines 
l'chafaud, et il dclara qu'elle tait devenue son pouse. Barras,
Legendre, Frron, se joignirent  lui, ils s'crirent qu'il tait temps
enfin de s'expliquer; ils changrent des injures avec la Montagne, et
la convention se vit oblige, comme  l'ordinaire, de mettre fin  la
discussion par l'ordre du jour. Une autre fois, Duhem dit au dput
Clausel, membre du comit de sret gnrale, qu'il l'assassinerait. Le
tumulte fut pouvantable, et l'ordre du jour vint encore terminer cette
nouvelle scne.

L'infatigable Duhem dcouvrit un crit intitul _le Spectateur de la
Rvolution_, dans lequel se trouvait un dialogue sur les deux
gouvernemens monarchique et rpublicain. Ce dialogue donnait une
prfrence vidente au gouvernement monarchique, et engageait, mme
d'une manire assez ouverte, le peuple franais  y revenir. Duhem
dnona cet crit avec indignation, comme l'un des symptmes de la
conspiration royaliste. La convention, faisant droit  cette
rclamation, envoya l'auteur au tribunal rvolutionnaire; mais Duhem
s'tant permis de dire que le royalisme et l'aristocratie triomphaient,
elle l'envoya lui-mme pour trois jours  l'Abbaye, comme ayant insult
l'assemble. Ces scnes avaient mu tout Paris. Dans les sections on
voulait faire des adresses sur ce qui venait d'arriver, et on se battait
pour la rdaction, chacun voulant que ces adresses fussent crites dans
son sens. Jamais la rvolution n'avait prsent un spectacle aussi
agit. Jadis les jacobins, tout-puissans, n'avaient trouv aucune
rsistance capable de produire une vritable lutte. Ils avaient tout
chass devant eux, et taient demeurs vainqueurs; vainqueurs bruyans et
colres, mais uniques. Aujourd'hui un parti puissant venait de s'lever;
et quoiqu'il ft moins violent, il supplait par la masse  la violence,
et pouvait lutter  chance gale. On fit des adresses en tous sens.
Quelques jacobins, runis dans les cafs, vers les quartiers populeux de
Saint-Denis, du Temple, de Saint-Antoine, tinrent des propos comme ils
avaient coutume d'en tenir. Ils menacrent d'aller attaquer au
Palais-Royal, aux spectacles,  la convention mme, les nouveaux
conspirateurs. De leur ct, les jeunes gens faisaient un bruit
pouvantable dans le parterre des thtres. Ils se promirent de faire un
outrage sensible aux jacobins. Le buste de Marat tait dans tous les
lieux publics, et particulirement dans les salles de spectacle. Au
thtre Feydeau, des jeunes gens s'lancrent au balcon, et, montant sur
les paules les uns des autres, renversrent le buste du saint, le
brisrent, et le remplacrent aussitt par celui de Rousseau. La police
fit de vains efforts pour empcher cette scne. Des applaudissemens
universels couvrirent l'action de ces jeunes gens. Des couronnes furent
jetes sur le thtre pour en couronner le buste de Rousseau; des vers,
prpars pour cette circonstance, furent dbits; on cria: _A bas les
terroristes!  bas Marat!  bas ce monstre sanguinaire qui demandait
trois cent mille ttes! Vive l'auteur d'mile, du Contrat social, de la
Nouvelle Hlose!_ Cette scne se rpta le lendemain dans les
spectacles et dans tous les lieux publics. On se prcipita dans les
halles, on barbouilla de sang le buste de Marat, et on le prcipita
ensuite dans la boue. Des enfans firent dans le quartier Montmartre une
procession, et aprs avoir port un buste de Marat jusqu'au bord d'un
gout, l'y prcipitrent. L'opinion se pronona avec une violence
extrme; la haine et le dgot de Marat taient dans tous les coeurs,
mme chez la plupart des montagnards; car aucun d'eux n'avait pu suivre
dans ses carts la pense de ce maniaque audacieux. Mais le nom de Marat
tant consacr, le poignard de Corday lui ayant valu une espce de
culte, on craignait de toucher  ses autels comme  ceux de la libert
elle-mme. On a vu que pendant les dernires sans-culottides,
c'est--dire quatre mois auparavant, il avait t mis au Panthon  la
place de Mirabeau. Les comits s'empressrent d'accueillir ce signal, et
proposrent  la convention de dcrter qu'aucun individu ne pourrait
tre port au Panthon avant un dlai de vingt ans, et que le buste ou
portrait d'aucun citoyen ne pourrait tre expos dans les lieux publics.
On ajouta que tout dcret contraire tait rapport. En consquence
Marat, introduit au Panthon, en fut chass seulement aprs quatre mois.
Telle est l'instabilit des rvolutions! on dcerne, on retire
l'immortalit; et l'impopularit menace les chefs de parti au-del mme
de la mort! Ds cet instant commena la longue infamie qui a poursuivi
Marat, et qu'il a partage avec Robespierre. Tous deux, diviniss
nagure par le fanatisme, jugs aujourd'hui par la douleur, furent vous
 une longue excration.

Les jacobins, irrits de cet outrage fait  une des plus grandes
renommes rvolutionnaires, s'assemblrent au faubourg Saint-Antoine, et
jurrent de venger la mmoire de Marat. Ils prirent son buste, le
portrent en triomphe dans tous les quartiers qu'ils dominaient, et,
arms jusqu'aux dents, menacrent d'gorger quiconque viendrait troubler
cette fte sinistre. Les jeunes gens avaient envie de fondre sur ce
cortge; ils s'encourageaient  l'attaquer, et une bataille s'en serait
suivie infailliblement, si les comits n'avaient fait fermer le club
des Quinze-Vingts, dfendu les processions de ce genre, et dispers les
attroupemens. A la sance du 20 nivse (9 janvier), les bustes de Marat
et de Lepelletier furent enlevs de la convention, ainsi que les deux
belles peintures dans lesquelles David les avait reprsents mourans.
Les tribunes, qui taient partages, firent clater des cris contraires:
les unes applaudirent, les autres poussrent d'affreux murmures. Dans
ces dernires se trouvaient de ces femmes qu'on appelait _furies de
guillotine_: on les fit sortir. L'assemble applaudit, et la Montagne,
morne et silencieuse, en voyant enlever ces clbres tableaux, crut voir
s'anantir la rvolution et la rpublique.

La convention venait d'enlever aux deux partis une occasion d'en venir
aux mains; mais la lutte n'tait retarde que de quelques jours. Les
ressentimens taient si profonds, et les souffrances du peuple si
grandes, qu'on devait s'attendre  quelqu'une de ces scnes violentes
qui avaient ensanglant la rvolution. Dans l'incertitude de ce qui
allait arriver, on discutait toutes les questions que faisait natre la
situation commerciale et financire du pays; questions malheureuses,
qu'on prenait et reprenait  chaque instant, pour les traiter et les
rsoudre d'une manire diffrente, suivant les changemens qu'avaient
subis les ides.

Deux mois auparavant on avait modifi le _maximum_, en rendant le prix
des grains variable suivant les localits; on avait modifi les
rquisitions, en les rendant spciales, limites, rgulires, et on
avait ajourn les questions relatives au squestre, au numraire et aux
assignats. Aujourd'hui tout mnagement pour les crations
rvolutionnaires avait disparu. Ce n'tait plus une simple modification
qu'on demandait, c'tait l'abolition mme du systme d'urgence tabli
pendant la terreur. Les adversaires de ce systme donnaient
d'excellentes raisons. Tout n'tant pas maxim, disaient-ils, le
_maximum_ tait absurde et inique. Le fermier payant 30 francs un soc
qu'il payait jadis 50 sous, 700 francs un domestique qu'il payait 100,
et 10 francs le journalier qu'il payait 50 sous, ne pourrait jamais
donner ses denres au mme prix qu'autrefois. Les matires premires
apportes de l'tranger ayant t affranchies rcemment du _maximum_,
pour rendre quelque activit au commerce, il tait absurde de les y
soumettre ouvres; car elles seraient payes huit ou dix fois moins qu'
l'tat brut. Ces exemples n'taient pas les seuls: on en pouvait citer
mille du mme genre. Le _maximum_ exposant ainsi le marchand, le
manufacturier, le fermier,  des pertes invitables, ils ne voudraient
jamais le subir; les uns abandonneraient les boutiques ou la
fabrication, les autres enfouiraient leur bl ou le feraient consommer
dans les basses-cours, parce qu'ils trouveraient plus d'avantages 
vendre de la volaille ou des cochons engraisss. De manire ou d'autre,
il fallait si on voulait que les marchs fussent approvisionns, que les
prix fussent libres; car jamais personne ne voudrait travailler pour
perdre. Du reste, ajoutaient les adversaires du systme rvolutionnaire,
le _maximum_ n'avait jamais t excut; ceux qui voulaient trouver 
acheter se rsignaient  payer d'aprs le prix rel, et non d'aprs le
prix lgal. Toute la question se rduisait donc  ces mots: payer cher
ou n'avoir rien. Vainement voudrait-on suppler  l'activit spontane
de l'industrie et du commerce par les rquisitions, c'est--dire par
l'action du gouvernement. Un gouvernement commerant tait une
monstruosit ridicule. Cette commission des approvisionnemens, qui
faisait tant de bruit de ses oprations, sait-on ce qu'elle avait
apport en France de bl tranger? De quoi nourrir la France pendant
cinq jours. Il fallait donc en revenir  l'activit individuelle,
c'est--dire au commerce libre, et ne s'en fier qu' lui. Lorsque le
_maximum_ serait supprim, et que le ngociant pourrait retrouver le
prix du fret, des assurances, de l'intrt de ses capitaux, et son
juste bnfice, il ferait venir des denres de tous les points du globe.
Les grandes communes surtout, qui n'taient pas comme celle de Paris
approvisionnes aux frais de l'tat, ne pouvaient recourir qu'au
commerce, et seraient affames si on ne lui rendait sa libert.

En principe ces raisonnemens taient justes; il n'en tait pas moins
vrai que la transition du commerce forc au commerce libre devait tre
dangereuse dans un moment d'aussi grande crise. En attendant que la
libert des prix et rveill l'industrie individuelle, et approvisionn
les marchs, le renchrissement de toutes choses allait tre
extraordinaire. C'tait un inconvnient trs passager pour toutes les
marchandises qui n'taient pas de premire ncessit, ce n'tait qu'une
interruption momentane jusqu' l'poque o la concurrence ferait tomber
les prix; mais pour les subsistances qui n'admettent pas d'interruption,
comment se ferait la transition? En attendant que la facult de vendre
les bls  prix libre et fait expdier des vaisseaux en Crime, en
Pologne, en Afrique, en Amrique, et oblig par la concurrence les
fermiers  livrer leurs grains, comment vivrait le peuple des villes
sans _maximum_ et sans rquisitions? Encore valait-il mieux du mauvais
pain, produit avec les pnibles efforts de l'administration, avec
d'incroyables tiraillemens, que la disette absolue. Sans doute, il
fallait sortir de ce systme forc le plus tt possible, mais avec de
grands mnagemens, et sans un sot emportement.

Quant aux reproches de M. Boissy-d'Anglas  la commission des
approvisionnemens, ils taient aussi injustes que ridicules. Ses
importations, disait-il, n'auraient pu nourrir la France que pendant
cinq jours. D'abord on niait le calcul; mais peu importait. Ce n'est
jamais que le peu qui manque  un pays, autrement il serait impossible
d'y suppler; mais n'tait-ce pas un service immense que d'avoir fourni
ce peu? Se figure-t-on le dsespoir d'une contre prive de pain pendant
cinq jours? Encore si cette privation et t galement rpartie, elle
aurait pu n'tre pas mortelle; mais tandis que les campagnes auraient
regorg de bl, on aurait vu les grandes villes, et surtout la capitale,
en manquer, non pas seulement pendant cinq jours, mais pendant dix,
vingt, cinquante, et un bouleversement s'ensuivre. Du reste, la
commission de commerce et des approvisionnemens, dirige par Lindet, ne
s'tait pas borne seulement  tirer des denres du dehors, mais elle
avait encore fait transporter les grains, les fourrages, les
marchandises qui existaient en France, des campagnes aux frontires ou
dans les grandes communes; et le commerce, effray par la guerre et les
fureurs politiques, n'aurait jamais fait cela spontanment. Il avait
fallu y suppler par la volont du gouvernement, et cette volont,
nergique, extraordinaire, mritait la reconnaissance et l'admiration de
la France, malgr les cris de ces petits hommes qui, pendant les dangers
de la patrie, n'avaient su que se cacher.

La question fut rsolue d'assaut en quelque sorte. On abolit le
_maximum_ et les rquisitions d'entranement, comme on avait rappel les
soixante-treize, comme on avait dcrt Billaud, Collot et Barrre.
Cependant on laissa subsister quelques restes du systme des
rquisitions. Celles qui avaient pour but d'approvisionner les grandes
communes devaient avoir leur effet encore un mois. Le gouvernement
conservait le droit de prhension, c'est--dire la facult de prendre
les denres d'autorit, en les payant au prix des marchs. La fameuse
commission perdit une partie de son titre; elle ne s'appela plus
commission de commerce et des approvisionnemens, mais seulement
commission des approvisionnemens. Ses cinq directeurs furent rduits 
trois; ses dix mille employs  quelques centaines. Le systme de
l'entreprise fut avec raison substitu  celui de la rgie; et, en
passant, on s'leva contre Pache, pour sa cration du comit des
marchs. Les charrois furent donns  des entrepreneurs. La manufacture
d'armes de Paris, qui avait rendu des services coteux, mais immenses,
fut dissoute. On le pouvait alors sans inconvnient. La fabrication des
armes fut remise  l'entreprise. Les ouvriers, qui voyaient bien qu'ils
allaient tre moins pays, poussrent quelques murmures; excits mme
par les jacobins, ils menaaient d'un mouvement; mais ils furent
contenus, et renvoys dans leurs communes.

La question du squestre, ajourne prcdemment, parce qu'on craignait,
en rtablissant la circulation des valeurs, de fournir des alimens 
l'migration, et de faire renatre l'agiotage sur le papier tranger,
cette question fut reprise, et cette fois rsolue  l'avantage de la
libert du commerce. Le squestre fut lev; on restitua aussi aux
ngocians trangers les valeurs squestres, au risque de ne pas obtenir
la mme restitution en faveur des Franais. Enfin la libre circulation
du numraire fut rtablie aprs une vive discussion. On l'avait
interdite autrefois pour empcher les migrs d'emporter le numraire de
la France; on la permit de nouveau sur le motif que, les moyens de
retour nous manquant, Lyon ne pouvant plus fournir 60 millions
manufacturs, Nmes 20, Sedan 10, le commerce serait impossible si on ne
permettait pas de payer en matires d'or ou d'argent les achats faits 
l'extrieur. D'ailleurs on pensa que le numraire tant enfoui, et ne
voulant pas sortir,  cause du papier-monnaie, la facult de payer 
l'tranger les objets d'importation l'engagerait  se montrer, et lui
rendrait son mouvement. On prit, en outre, des prcautions assez
puriles pour l'empcher d'aller alimenter les migrs. Quiconque
faisait sortir une valeur mtallique tait tenu de faire rentrer une
valeur gale en marchandises.

Enfin on s'occupa de la difficile question des assignats. Il y en avait
 peu prs 7 milliards 5 ou 600 millions en circulation relle; il en
restait dans les caisses 5 ou 600 millions; la somme fabrique s'levait
donc  8 milliards. Le gage restant en biens de premire et seconde
origine, tels que bois, terres, chteaux, htels, maisons, mobilier,
s'levait  plus de 15 milliards, d'aprs l'valuation actuelle en
assignats. Le gage tait donc bien suffisant. Cependant l'assignat
perdait les neuf diximes ou les onze douzimes de sa valeur, suivant la
nature des objets contre lesquels on l'changeait. Ainsi l'tat qui
recevait l'impt en assignats, le rentier, le fonctionnaire public, le
propritaire de maisons ou de terres, le crancier d'un capital, tous
ceux enfin qui recevaient ou leurs appointemens, ou leurs revenus, ou
leurs salaires, ou leurs remboursemens en papier, faisaient des pertes
toujours plus normes; le dsordre qui en rsultait devenait chaque jour
plus grand. Cambon proposa d'augmenter les appointemens des
fonctionnaires publics et le revenu des rentiers. Aprs avoir combattu
sa proposition, on se vit oblig de l'adopter pour les fonctionnaires
publics, qui ne pouvaient plus vivre. Mais c'tait l un bien faible
palliatif pour un mal immense; c'tait soulager une classe sur mille.
Pour les soulager toutes, il fallait rtablir le juste rapport des
valeurs; mais comment y parvenir?

On aimait  faire encore les rves de l'anne prcdente; on recherchait
la cause de la dprciation des assignats, et les moyens de les relever.
D'abord, tout en avouant que leur grande quantit tait une cause
d'avilissement, on cherchait aussi  prouver qu'elle n'tait pas la plus
grande, pour se disculper de l'excessive mission. En preuve, on disait
qu'au moment de la dfection de Dumouriez, du soulvement de la Vende,
et de la prise de Valenciennes, les assignats, circulant en quantit
beaucoup moindre qu'aprs le dblocus de Dunkerque, de Maubeuge et de
Landau, perdaient nanmoins davantage; ce qui tait vrai, et ce qui
prouvait que les dfaites et les victoires influaient sur le cours du
papier-monnaie; vrit sans doute incontestable. Mais aujourd'hui,
ventse an III (mars 1795), la victoire tait complte sur tous les
points, la confiance dans les ventes tait tablie, les biens nationaux
taient devenus l'objet d'une espce d'agiotage, une foule de
spculateurs achetaient pour profiter sur les reventes ou sur la
division, et cependant le discrdit des assignats tait quatre ou cinq
fois plus grand que l'anne prcdente. La quantit des missions tait
donc la cause vritable de la dprciation du papier, et sa rentre le
seul moyen de relever sa valeur.

Le seul moyen de le faire rentrer, c'tait de vendre les biens; mais
quel tait le moyen de les vendre? Questions ternelles, qu'on se
proposait chaque anne. La cause qui avait empch d'acheter les biens,
les annes prcdentes, c'tait la rpugnance, le prjug, surtout le
dfaut de confiance dans la solidit des acquisitions. Aujourd'hui c'en
tait une autre. Qu'on se figure comment se font les acquisitions
d'immeubles, dans le cours ordinaire des choses. Le commerant, le
manufacturier, l'agriculteur, le capitaliste, avec des produits ou des
revenus lentement accumuls, achtent la terre de l'individu qui s'est
appauvri, ou qui vend pour changer sa proprit contre une autre. Une
terre s'change ainsi toujours ou contre une autre, ou contre des
capitaux mobiliers accumuls par le travail. L'acheteur de la terre
vient se reposer sur son sein; le vendeur va faire valoir les capitaux
mobiliers qu'il en reoit en paiement, et succder au rle laborieux de
celui qui les exploitait. Tel est le roulement insensible de la
proprit immobilire. Mais qu'on se figure tout un tiers du territoire,
compos de proprits somptueuses et peu divises, de parcs, de
chteaux, d'htels, mis en vente tout  la fois, dans le moment mme o
les propritaires et les commerans, les capitalistes les plus riches
taient disperss, et on comprendra si le paiement en tait possible. Ce
n'taient pas quelques bourgeois ou fermiers chapps  la proscription
qui pouvaient faire cette acquisition, et surtout la payer. On dira sans
doute que la masse des assignats en circulation tait suffisante pour
solder les biens; mais cette masse tait illusoire, si chaque porteur
d'assignats tait oblig d'en employer huit ou dix fois davantage pour
se procurer les mmes objets qu'autrefois.

La difficult consistait donc  fournir aux acqureurs non pas la
volont d'acheter, mais la facult de payer. Aussi tous les moyens
proposs portaient-ils sur une base fausse, car ils supposaient tous
cette facult. Ces moyens taient ou forcs ou volontaires. Les premiers
consistaient dans la dmontisation et l'emprunt forc. La
dmontisation changeait le papier de monnaie en simple dlgation sur
les biens. Elle tait tyrannique; car, lorsqu'elle atteignait l'assignat
dans les mains de l'ouvrier ou de l'individu qui avait tout juste de
quoi vivre, elle changeait le morceau de pain en terre, et affamait le
porteur de cet assignat. Le seul bruit, en effet, qu'on dmontiserait
certaine partie du papier les avait fait baisser rapidement, et on fut
oblig de dcrter qu'on ne dmontiserait pas. L'emprunt forc n'tait
pas moins tyrannique; il consistait aussi  changer forcment l'assignat
de monnaie en valeur sur les terres. La seule diffrence, c'est que
l'emprunt forc portait sur les classes leves et riches, et n'oprait
la conversion que pour elles; mais elles avaient tant souffert, qu'il
tait bien difficile de leur faire acheter des biens-fonds, sans les
mettre dans de cruels embarras. D'ailleurs, depuis la raction, elles
commenaient  se dfendre contre tout retour aux moyens
rvolutionnaires.

Il ne restait donc plus que les moyens volontaires. On en proposa de
toute espce. Cambon imagina une loterie: elle devait se composer de
quatre millions de lots, de 1000 francs chaque; ce qui faisait une mise
de quatre milliards de la part du public. L'tat ajoutait 391 millions,
qui servaient  faire de gros lots, de manire qu'il y avait quatre lots
de 500,000 fr., trente-six de 250,000, trois cent soixante de 100,000.
Les moins heureux retrouvaient leurs lots primitifs de 1,000 francs;
mais les uns et les autres, au lieu d'avoir des assignats, n'avaient
qu'un bon sur les biens nationaux, rapportant trois pour cent d'intrt.
Ainsi, on supposait que l'appt d'un lot considrable ferait rechercher
ce placement en bons sur les biens nationaux, et que quatre milliards
d'assignats quitteraient ainsi la qualit de monnaie, pour prendre celle
de contrats sur les terres, moyennant une prime de 391 millions. C'est
supposer toujours qu'on pouvait faire ce placement. Thirion conseilla un
autre moyen, celui d'une tontine. Mais ce moyen, bon pour mnager un
petit capital d'conomie  quelques survivans, tait beaucoup trop lent
et trop insuffisant par rapport  la masse norme des assignats.
Johannot proposa une espce de banque territoriale, dans laquelle on
dposerait des assignats, pour avoir des bons rapportant trois pour cent
d'intrt, bons qu'on changerait  volont pour des assignats. C'tait
toujours le mme plan de changer le papier-monnaie en simples valeurs en
terres. Ici, la seule diffrence consistait  laisser  ces valeurs la
facult de reprendre la forme de monnaie circulante. Il est vident que
la vritable difficult n'tait pas vaincue. Tous les moyens imagins
pour retirer le papier et le relever taient donc illusoires; il fallait
s'avancer encore long-temps dans cette carrire, mettant des assignats,
qui baisseraient davantage: au terme il y avait une solution force.
Malheureusement, on ne sait jamais prvoir les sacrifices ncessaires,
et en diminuer l'tendue en les faisant d'avance. Cette prvoyance et
ce courage ont toujours manqu aux nations dans les crises financires.

A ces prtendus moyens de retirer les assignats s'enjoignaient d'autres,
heureusement plus rels, mais fort insuffisans. Le mobilier des migrs,
assez facile  vendre, s'levait  200 millions. Les transactions 
l'amiable, pour les intrts des migrs dans les socits de commerce,
pouvaient produire 100 millions; la part dans leurs hritages, 500
millions. Mais, dans le premier cas, on retirait des capitaux au
commerce; dans le second, on devait percevoir une partie des valeurs en
terres. On comptait offrir une prime  ceux qui achveraient leurs
paiemens pour les biens dj acquis, et on esprait faire rentrer ainsi
800 millions. On allait mettre enfin en loterie les grandes maisons
sises  Paris, et non loues. C'tait un milliard encore. Dans le cas
d'un plein succs, tout ce que nous venons d'numrer aurait pu faire
rentrer deux milliards 600 millions; cependant on et t fort heureux
de retirer 1500 millions sur le tout; d'ailleurs, cette somme allait
ressortir par une autre voie. On venait de dcrter une mesure fort sage
et fort humaine: c'tait la liquidation des cranciers des migrs. On
avait rsolu d'abord de faire une liquidation individuelle pour chaque
migr. Comme beaucoup d'entre eux taient insolvables, la rpublique
n'aurait pay leur passif que jusqu' concurrence de l'actif. Mais
cette liquidation individuelle prsentait des longueurs interminables;
il fallait ouvrir un compte  chaque migr, y porter ses biens-fonds,
son mobilier, balancer le tout avec ses dettes; et les malheureux
cranciers, presque tous domestiques, ouvriers, marchands, auraient
attendu vingt et trente ans leur paiement. Cambon fit dcider que les
cranciers des migrs deviendraient cranciers de l'tat, et seraient
pays sur-le-champ, except ceux dont les dbiteurs taient notoirement
insolvables. La rpublique pouvait perdre ainsi quelques millions; mais
elle soulageait des maux trs grands, et faisait un bien immense. Le
rvolutionnaire Cambon tait l'auteur de cette ide si humaine.

Mais, tandis qu'on discutait ces questions si malheureuses, on tait
ramen sans cesse  des soins encore plus pressans, la subsistance de
Paris, qui allait manquer tout  fait. On tait  la fin de ventse
(milieu de mars). L'abolition du _maximum_ n'avait pas encore pu ranimer
le commerce, et les grains n'arrivaient pas. Une foule de dputs
rpandus autour de Paris, faisaient des rquisitions qui n'taient pas
obies. Quoiqu'elles fussent autorises encore pour l'approvisionnement
des grandes communes, et qu'on les payt au prix des marchs, les
fermiers disaient qu'elles taient abolies, et ne voulaient pas obir.
Mais ce n'tait pas l le plus grand obstacle. Les rivires, les canaux
taient entirement gels; pas un bateau ne pouvait arriver. Les routes,
couvertes de glaces, taient impraticables; il fallait, pour rendre le
roulage possible, les sabler vingt lieues  la ronde. Pendant le trajet,
les charrettes taient pilles par le peuple affam, dont les jacobins
excitaient le courroux en disant que le gouvernement tait
contre-rvolutionnaire, qu'il laissait pourrir les grains  Paris, et
qu'il voulait rtablir la royaut. Pendant que les arrivages
diminuaient, la consommation augmentait, comme il arrive toujours en
pareil cas. La peur de manquer faisait que chacun s'approvisionnait pour
plusieurs jours. On dlivrait, comme autrefois, le pain sur la
prsentation des cartes; mais chacun exagrait ses besoins. Pour
favoriser leurs laitires, leurs blanchisseuses, ou des gens de la
campagne qui leur apportaient des lgumes et de la volaille, les
habitans de Paris leur donnaient du pain, qui tait prfr  l'argent,
vu la disette qui affligeait les environs autant que Paris mme. Les
boulangers revendaient mme de la pte aux gens de la campagne, et, de
quinze cents sacs, la consommation s'tait ainsi leve  dix-neuf
cents. L'abolition du _maximum_ avait fait monter le prix de tous les
comestibles  un taux extraordinaire; pour les faire baisser, le
gouvernement avait dpos chez les charcutiers, les piciers, les
boutiquiers, des vivres et des marchandises, afin de les donner  bas
prix, et de ramener un peu le bon march. Mais les dpositaires
abusaient du dpt, et vendaient plus cher qu'on n'tait convenu avec
eux.

Les comits taient chaque jour dans les plus grandes alarmes, et
attendaient avec une vive anxit les dix-neuf cents sacs de farine
devenus indispensables. Boissy-d'Anglas, charg des subsistances, venait
faire sans cesse de nouveaux rapports, pour tranquilliser le public, et
tcher de lui procurer une scurit que le gouvernement n'avait pas
lui-mme. Dans cette situation, on se prodiguait les injures d'usage.
Voil, disait la Montagne, l'effet de l'abolition du _maximum!_--Voil,
rpondait le ct droit, l'effet invitable de vos mesures
rvolutionnaires! Chacun alors proposait comme remde l'accomplissement
des voeux de son parti, et demandait les mesures souvent les plus
trangres au pnible sujet dont il s'agissait. Punissez tous les
coupables, disait le ct droit, rparez toutes les injustices, rvisez
toutes les lois tyranniques; rapportez la loi des suspects.--Non,
rpondaient les montagnards: renouvelez vos comits de gouvernement,
rendez-leur l'nergie rvolutionnaire, cessez de poursuivre les
meilleurs patriotes et de relever l'aristocratie. Tels taient les
moyens proposs pour le soulagement de la misre publique.

Ce sont toujours de pareils momens que les partis choisissent pour en
venir aux mains, et pour faire triompher leurs dsirs. Le rapport tant
attendu sur Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrre et Vadier, fut
prsent  l'assemble. La commission des vingt-un conclut 
l'accusation, et demanda l'arrestation provisoire: l'arrestation fut
vote sur-le-champ  une immense majorit. Il fut dcrt que les quatre
membres inculps seraient entendus par l'assemble, et qu'une discussion
solennelle serait ouverte sur la proposition de les mettre en
accusation. A peine cette dcision tait-elle rendue, qu'on proposa de
rintgrer dans le sein de l'assemble les dputs proscrits, que deux
mois auparavant on avait dchargs de toute poursuite, mais auxquels on
avait interdit le retour au milieu de leurs collgues. Sieys, qui avait
gard un silence de cinq annes, qui depuis les premiers mois de
l'assemble constituante s'tait cach au centre pour faire oublier sa
rputation et son gnie, et auquel la dictature avait pardonn comme 
un caractre insociable, incapable de conspirer, cessant d'tre
dangereux ds qu'il cessait d'crire, Sieys sortit de sa longue
nullit, et dit que, puisque le rgne des lois paraissait revenir, il
allait reprendre la parole. Tant que l'outrage fait  la reprsentation
nationale n'tait pas rpar, le rgne des lois, suivant lui, n'tait
pas rtabli. Toute votre histoire, dit-il  la convention, se partage
en deux poques: depuis le 21 septembre, jour de votre runion, jusqu'au
31 mai, oppression de la convention par le peuple gar; depuis le 31
mai jusqu'aujourd'hui, oppression du peuple par la convention
tyrannise. Ds ce jour vous prouverez que vous tes devenus libres en
rappelant vos collgues. Une pareille mesure ne peut pas mme tre
discute; elle est de plein droit. Les montagnards se soulevrent 
cette manire de raisonner. Tout ce que vous avez fait est donc nul!
s'cria Cambon. Ces immenses travaux, cette multitude de lois, tous ces
dcrets qui composent le gouvernement actuel sont donc nuls! et le salut
de la France, opr par votre courage et vos efforts, tout cela est
nul! Sieys dit qu'on l'avait mal compris. On dcida nanmoins la
rintgration des dputs qui avaient chapp  l'chafaud. Ces fameux
proscrits Isnard, Henri Larivire, Louvet, Larvellire-Lpeaux, Doulcet
de Pontecoulant rentrrent au milieu des applaudissemens. Pourquoi,
s'cria Chnier, ne s'est-il pas trouv de caverne assez profonde pour
soustraire aux bourreaux l'loquence de Vergniaud et le gnie de
Condorcet!

Les montagnards furent indigns. Plusieurs thermidoriens mme,
pouvants de voir rentrer dans l'assemble les chefs d'une faction qui
avait oppos au systme rvolutionnaire une rsistance si dangereuse,
retournrent  la Montagne. Thuriot, ce thermidorien si ennemi de
Robespierre, qui avait t soustrait par miracle au sort de Philippeau;
Lesage-Senault, esprit sage, mais ennemi prononc de toute
contre-rvolution; Lecointre enfin, l'adversaire si opinitre de
Billaud, Collot et Barrre, Lecointre qui avait t dclar calomniateur
cinq mois auparavant, pour avoir dnonc les sept membres restans des
anciens comits, vinrent se replacer au ct gauche. Vous ne savez pas
ce que vous faites, dit Thuriot  ses collgues; ces hommes ne vous le
pardonneront jamais. Lecointre proposa une distinction. Rappelez,
dit-il, les dputs proscrits, mais examinez quels sont ceux qui ont
pris les armes contre leur patrie en soulevant les dpartemens, et
ceux-l ne les rappelez pas au milieu de vous. Tous, en effet, avaient
pris les armes. Louvet n'hsita pas  en convenir, et proposa de
dclarer que les dpartemens qui s'taient soulevs en juin 93 avaient
bien mrit de la patrie. Ici Tallien se leva, effray de la hardiesse
des girondins, et repoussa les deux propositions de Lecointre et de
Louvet. Elles furent toutes deux mises au nant. Tandis qu'on venait de
rintgrer les girondins proscrits, on dfra  l'examen du comit de
sret gnrale, Pache, Bouchotte et Garat.

De telles rsolutions n'taient pas faites pour calmer les esprits. La
disette croissante obligea enfin de prendre une mesure qu'on diffrait
depuis plusieurs jours, et qui devait porter l'irritation au comble,
c'tait de mettre les habitans de Paris  la ration. Boissy-d'Anglas se
prsenta  l'assemble le 25 ventse (16 mars), et proposa pour viter
les gaspillages et pour assurer  chacun une part suffisante de
subsistances, de rduire chaque individu  une certaine quantit de
pain. Le nombre d'individus composant chaque famille devait tre indiqu
sur la carte, et il ne devait plus tre accord chaque jour qu'une livre
de pain par tte. A cette condition, on pouvait promettre que la ville
ne manquerait pas de subsistances. Le montagnard Romme proposa de porter
la ration des ouvriers  une livre et demie. Les hautes classes, dit-il,
avaient les moyens de se procurer de la viande, du riz, des lgumes;
mais le bas peuple pouvant tout au plus acheter le pain, devait en avoir
davantage. On admit la proposition de Romme, et les thermidoriens
regrettrent de ne l'avoir pas faite eux-mmes, pour se donner l'appui
du peuple et le retirer  la Montagne.

A peine ce dcret tait-il rendu, qu'il excita une extrme fermentation
dans les quartiers populeux de Paris. Les rvolutionnaires s'efforcrent
d'en aggraver l'effet, et n'appelrent plus Boissy-d'Anglas que
_Boissy-famine_. Le surlendemain 27 ventse (18 mars), jour o, pour la
premire fois, le dcret fut mis  excution, il s'leva un grand
tumulte dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Il avait t
distribu aux six cent trente-six mille habitans de la capitale dix-huit
cent quatre-vingt-dix-sept sacs de farine. Trois cent vingt-quatre mille
citoyens avaient reu la demi-livre de plus, destine aux ouvriers
travaillant de leurs mains. Nanmoins il parut si nouveau au peuple des
faubourgs d'tre rduit  la ration, qu'il en murmura. Quelques femmes,
habitues des clubs, et toujours promptes  se soulever, s'ameutrent
dans la section de l'Observatoire. Les agitateurs ordinaires de la
section se joignirent  elles. Ils voulaient aller faire une ptition 
la convention; mais il fallait pour cela une assemble de toute la
section, et il n'tait permis de se runir que le dcadi. Nanmoins on
entoura le comit civil, et on lui demanda avec menaces les clefs de la
salle des sances, et sur son refus on exigea qu'il dtacht un de ses
membres pour accompagner le rassemblement jusqu' la convention. Le
comit y consentit, et donna un de ses membres pour rgulariser le
mouvement et empcher des dsordres. La mme chose se passait au mme
instant dans la section du Finistre. Un rassemblement s'y tait form,
et il vint se runir  celui de l'Observatoire. Les deux se
confondirent, et marchrent ensemble vers la convention. L'un des
meneurs se chargea de porter la parole, et fut introduit avec quelques
ptitionnaires  la barre. Le reste du rassemblement demeura aux portes,
faisant un bruit affreux. Le pain nous manque, dit l'orateur de la
dputation; nous sommes prts  regretter tous les sacrifices que nous
avons faits pour la rvolution. A ces mots l'assemble, remplie
d'indignation, l'interrompit brusquement, et une foule de membres se
levrent pour rprimer l'inconvenance de ce langage. Du pain! du pain!
s'crirent les ptitionnaires en frappant sur la barre. A cette
insolente rponse, l'assemble voulait qu'on les fit sortir de la salle.
Pourtant le calme se rtablit, l'orateur acheva sa harangue, et dit que
jusqu' ce qu'on et satisfait aux besoins du peuple, ils ne crieraient
que _Vive la rpublique!_ Le prsident Thibaudeau rpondit avec fermet
 ce discours sditieux, et sans inviter les ptitionnaires  la sance,
les renvoya  leurs travaux. Le comit de sret gnrale, qui avait
dj runi quelques bataillons des sections, fit dgager les portes de
l'assemble, et dispersa le rassemblement.

Cette scne produisit une grande impression sur les esprits. Les
menaces journalires des jacobins rpandus dans les sections des
faubourgs; leurs placards incendiaires o ils annonaient une
insurrection sous huit jours, si les patriotes n'taient pas dchargs
de toute poursuite, et si la constitution de 93 n'tait pas mise en
vigueur; leurs conciliabules presque publics tenus dans les cafs des
faubourgs; enfin ce dernier essai d'un mouvement, rvlrent  la
convention l'intention d'un nouveau 31 mai. Le ct droit, les girondins
rentrs, les thermidoriens, tous galement menacs, songrent  prendre
des mesures pour prvenir une nouvelle attaque contre la reprsentation
nationale. Sieys, qui venait de reparatre sur la scne et d'entrer au
comit de salut public, proposa aux comits runis une espce de loi
martiale, destine  prvenir de nouvelles violences contre la
convention. Ce projet de loi dclarait sditieux tout rassemblement o
l'on proposerait d'attaquer les proprits publiques ou particulires,
de rtablir la royaut, de renverser la rpublique et la constitution de
93, de se rendre au Temple ou  la convention, etc. Tout membre d'un
pareil rassemblement tait passible de la dportation. Si, aprs trois
sommations des magistrats, le rassemblement ne se dissipait pas, la
force devait tre employe; toutes les sections voisines, en attendant
la runion de la force publique, devaient envoyer leurs propres
bataillons. L'insulte faite  un reprsentant du peuple tait punie de
la dportation; l'outrage avec violence, de la peine de mort. Une seule
cloche devait rester dans Paris, et tre place au pavillon de l'Unit.
Si un rassemblement marchait sur la convention, cette cloche devait
sonner le tocsin sur-le-champ. A ce signal, toutes les sections taient
tenues de se runir, et de marcher au secours de la reprsentation
nationale. Si la convention tait dissoute ou gne dans sa libert, il
tait enjoint  tous les membres qui pourraient s'chapper, de partir
sur-le-champ de Paris, et de se rendre  Chlons-sur-Marne. Tous les
supplans, tous les dputs en cong et en mission avaient ordre de se
runir  eux. Les gnraux devaient aussitt leur envoyer des troupes de
la frontire, et la nouvelle convention forme  Chlons, seule
dpositaire de l'autorit lgitime, devait marcher sur Paris, dlivrer
la portion opprime de la reprsentation nationale, et punir les auteurs
de l'attentat.

Les comits accueillirent ce projet avec empressement. Sieys fut charg
d'en faire le rapport, et de le prsenter le plus tt possible 
l'assemble. Les rvolutionnaires, de leur ct, enhardis par le dernier
mouvement, trouvant dans la disette une occasion des plus favorables,
voyant le danger crotre pour leur parti, et le moment fatal
s'approcher pour Billaud, Collot, Barrre et Vadier, s'agitrent avec
plus de violence, et songrent srieusement  combiner une sdition. Le
club lectoral et la socit populaire des Quinze-Vingts avaient t
dissous. Les rvolutionnaires, privs de ce lieu de refuge, s'taient
rpandus dans les assembles de section, qui se tenaient tous les
dcadis: ils occupaient les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau,
les quartiers du Temple et de la Cit. Ils se voyaient dans les cafs
placs au centre de ces diffrens quartiers; ils projetaient un
mouvement, mais sans avoir ni un plan ni des chefs bien avous. Il se
trouvait parmi eux plusieurs hommes compromis, ou dans les comits
rvolutionnaires, ou dans diffrentes fonctions, qui avaient beaucoup
d'influence sur la multitude; mais aucun d'eux n'avait une supriorit
dcide. Ils se balanaient les uns les autres, s'entendaient assez mal,
et n'avaient surtout aucune communication avec les dputs de la
Montagne.

Les anciens meneurs populaires, toujours allis soit  Danton, soit 
Robespierre, aux chefs du gouvernement, leur avaient servi
d'intermdiaires pour donner le mot d'ordre  la populace. Mais les uns
et les autres avaient pri. Les nouveaux meneurs taient trangers aux
nouveaux chefs de la Montagne: ils n'avaient de commun avec eux que
leurs dangers et leur attachement  la mme cause. D'ailleurs les
dputs montagnards, rests en minorit dans les assembles, et accuss
sans cesse de conspirer pour recouvrer le pouvoir, comme il arrive 
tous les partis battus, taient rduits  se justifier chaque jour, et
obligs de protester qu'ils ne conspiraient pas. Le rsultat ordinaire
d'une telle position est d'inspirer le dsir de voir conspirer les
autres et la rpugnance  conspirer soi-mme. Aussi les montagnards
disaient chaque jour: _Le peuple se soulvera; il faut qu'il se
soulve_; mais ils n'auraient pas os se concerter avec lui pour amener
ce soulvement. On citait bien des propos imprudens de Duhem et de
Maribon-Montaut dans un caf; l'un et l'autre avaient assez peu de
rserve et de mesure pour les avoir profrs. On rptait des
dclamations de Lonard Bourdon  la socit sectionnaire de la rue du
Vert-Bois: elles taient vraisemblables de sa part; mais aucun d'eux ne
correspondait avec les patriotes. Quant  Billaud, Collot, Barrre, plus
intresss que d'autres  un mouvement, ils craignaient, en y prenant
part, d'aggraver leur position, dj fort prilleuse.

Les patriotes marchaient donc tout seuls, sans beaucoup d'ensemble,
comme il arrive toujours lorsqu'il n'y a plus de chefs assez marquans.
Ils couraient les uns chez les autres, se donnaient le mot de rue 
rue, de quartier  quartier, et s'avertissaient que telle ou telle
section allait faire une ptition ou essayer un mouvement. Au
commencement d'une rvolution, lorsqu'un parti est  son dbut, qu'il a
tous ses chefs, que le succs et la nouveaut entranent les masses  sa
suite, qu'il dconcerte ses adversaires par l'audace de ses attaques, il
supple  l'ensemble,  l'ordre, par l'entranement: au contraire,
lorsqu'il est une fois rduit  se dfendre, qu'il est priv
d'impulsion, connu de ses adversaires, il aurait plus que jamais besoin
de la discipline. Mais cette discipline, presque toujours impossible, le
devient tout  fait lorsque les chefs influens ont disparu. Telle tait
la position du parti patriote en ventse an III (fin mars): ce n'tait
plus le torrent du 14 juillet, des 5 et 6 octobre, du 10 aot, du 31
mai; c'tait la runion de quelques hommes aguerris par de longues
discordes, srieusement compromis, pleins d'nergie et d'opinitret,
mais plus capables de combattre avec dsespoir que de vaincre.

Suivant l'ancienne coutume de faire prcder tout mouvement par une
ptition imprieuse et pourtant mesure, les sections de Montreuil et
des Quinze-Vingts, compromises dans le faubourg Antoine, en rdigrent
une analogue  toutes celles qui avaient t faites avant les grandes
insurrections. Il fut convenu qu'elle serait prsente le 1er germinal
(21 mars). C'tait ce jour mme que les comits avaient rsolu de
proposer la loi de grande police, imagine par Sieys. Outre la
dputation qui devait prsenter la ptition, une runion de patriotes
avait eu soin de se rendre vers les Tuileries; ils y taient accourus en
foule, et, comme de coutume, ils formaient des groupes nombreux dont le
cri tait: _Vive la convention! vive les jacobins!  bas les
aristocrates!_ Les jeunes gens  cheveux retrousss,  collet noir,
avaient dbord aussi du Palais-Royal aux Tuileries, et formaient des
groupes opposs criant: _Vive la convention!  bas les terroristes!_ Les
ptitionnaires furent introduits  la barre: le langage de leur ptition
tait extrmement mesur. Ils rappelrent les souffrances du peuple,
sans y mettre aucune amertume; ils combattirent les accusations diriges
contre les patriotes, sans rcriminer contre leurs adversaires. Ils
firent remarquer seulement que, dans ces accusations, on mconnaissait
et les services passs des patriotes, et la position dans laquelle ils
s'taient trouvs; ils avourent, du reste, que des excs avaient t
commis, mais en ajoutant que les partis, quels qu'ils fussent, taient
composs par des hommes, et non par des dieux. Les sections des
Quinze-Vingts et de Montreuil, dirent-ils, ne viennent donc vous
demander pour mesures gnrales ni dportation, ni effusion de sang
contre tel ou tel parti, moyens qui confondent la simple erreur avec le
crime; elles ne voient dans les Franais que des frres, diversement
organiss, il est vrai, mais tous membres de la mme famille. Elles
viennent vous demander d'user d'un moyen qui est dans vos mains, et qui
est le seul efficace pour terminer nos temptes politiques: c'est la
constitution de 93. Organisez ds aujourd'hui cette constitution
populaire, que le peuple franais a accepte et jur de dfendre. Elle
conciliera tous les intrts, calmera tous les esprits, et vous conduira
au terme de vos travaux.

Cette proposition insidieuse renfermait tout ce que les rvolutionnaires
dsiraient dans le moment. Ils pensaient, en effet, que la constitution,
en expulsant la convention, ramnerait  la lgislature, au pouvoir
excutif et aux administrations municipales, leurs chefs et eux-mmes.
C'tait l une erreur grave; mais ils l'espraient ainsi, et ils
pensaient que, sans noncer des voeux dangereux, tels que
l'largissement des patriotes, la suspension de toutes les procdures,
la formation d'une nouvelle commune  Paris, ils en trouveraient
l'accomplissement dans la seule mise en vigueur de la constitution. Si
la convention se refusait  leur demande, si elle ne s'expliquait pas
nettement, et ne fixait pas une poque prochaine, elle avouait qu'elle
ne voulait pas la constitution de 93. Le prsident Thibaudeau leur fit
une rponse trs ferme, qui finissait par ces mots aussi svres que peu
flatteurs: La convention n'a jamais attribu les ptitions insidieuses
qui lui ont t faites aux robustes et sincres dfenseurs de la libert
qu'a produits le faubourg Antoine. A peine le prsident avait-il
achev, que le dput Chasles se hte de monter  la tribune, pour
demander que la dclaration des droits soit expose dans la salle de la
convention, comme le veut l'un des articles de la constitution. Tallien
le remplace  la tribune. Je demande, dit-il,  ces hommes qui se
montrent aujourd'hui dfenseurs si ardens de la constitution,  ceux qui
semblent avoir adopt le mot de ralliement d'une secte qui s'leva  la
fin de la constituante, _la constitution, rien que la constitution_; je
leur demande si ce ne sont pas eux qui l'ont renferme dans une bote?
Des applaudissemens d'une part, des murmures, des cris de l'autre,
interrompent Tallien; il reprend au milieu du tumulte: Rien,
continua-t-il, ne m'empchera de dire mon opinion lorsque je suis au
milieu des reprsentans du peuple. Nous voulons tous la constitution
avec un gouvernement ferme, avec le gouvernement qu'elle prescrit; et il
ne faut pas que quelques membres fassent croire au peuple qu'il est dans
cette assemble des membres qui ne veulent pas la constitution. Il faut
aujourd'hui mme prendre des mesures pour les empcher de calomnier la
majorit respectable et pure de la convention. Oui! oui! s'crie-t-on
de toutes parts. Cette constitution, ajoute Tallien, qu'ils ont fait
suivre, non pas des lois qui devaient la complter et en rendre
l'excution possible, mais du gouvernement rvolutionnaire, cette
constitution, il faut la faire marcher et lui donner la vie. Mais nous
n'aurons pas l'imprudence de vouloir l'excuter sans lois organiques,
afin de la livrer incomplte et sans dfense  tous les ennemis de la
rpublique. C'est pourquoi je demande qu'il soit fait incessamment un
rapport sur les moyens d'excuter la constitution, et qu'il soit
dcrt, ds  prsent, qu'il n'y aura aucun intermdiaire entre le
gouvernement actuel et le gouvernement dfinitif. Tallien descend de la
tribune au milieu des marques universelles de satisfaction de
l'assemble, que sa rponse venait de tirer d'embarras. La confection
des lois organiques tait un prtexte heureux pour diffrer la
promulgation de la constitution, et pour fournir un moyen de la
modifier. C'tait l'occasion d'une nouvelle rvision, comme celle que
l'on fit subir  la constitution de 91. Le dput Miaulle, montagnard
assez modr, approuve l'avis de Tallien, et admet, comme lui, qu'il ne
faut pas prcipiter l'excution de la constitution; mais il soutient
qu'il n'y a aucun inconvnient  lui donner de la publicit, et il
demande qu'elle soit grave sur des tables de marbre, et expose dans
les lieux publics. Thibaudeau, effray d'une telle publicit donne 
une constitution faite dans un moment de dlire dmagogique, cde le
fauteuil  Clausel, et monte  la tribune. Lgislateurs, s'crie-t-il,
nous ne devons pas ressembler  ces prtres de l'antiquit, qui avaient
deux manires de s'exprimer, l'une secrte, l'autre ostensible. Il faut
avoir le courage de dire ce que nous pensons sur cette constitution; et
dt-elle me frapper de mort, comme elle en a frapp, l'anne dernire,
ceux qui ont voulu faire des observations contre elle, je parlerai.
Aprs une longue interruption, produite par des applaudissemens,
Thibaudeau soutient hardiment qu'il y aurait du danger  publier une
constitution qui, certainement, n'est pas connue de ceux qui la vantent
si fort. Une constitution dmocratique, dit-il, n'est pas celle o le
peuple exerce lui-mme tous les pouvoirs.... Non! non! s'crient une
foule de voix.... C'est, reprend Thibaudeau, celle o, par une sage
distribution de tous les pouvoirs, le peuple jouit de la libert, de
l'galit et du repos. Or, je ne vois pas cela dans une constitution
qui,  ct de la reprsentation nationale, placerait une commune
usurpatrice ou des jacobins factieux; qui ne donnerait pas  la
reprsentation nationale la direction de la force arme dans le lieu o
elle sige, et la priverait ainsi des moyens de se dfendre et de
maintenir sa dignit; qui accorderait  une fraction du peuple le droit
d'insurrection partielle, et la facult de bouleverser l'tat. Vainement
on nous dit qu'une loi organique corrigera tous ces inconvniens. Une
simple loi peut tre change par la lgislature, et des dispositions
aussi importantes que celles qui seront renfermes dans ces lois
organiques doivent tre immuables comme la constitution elle-mme.
D'ailleurs, les lois organiques ne se font pas en quinze jours, mme en
un mois; et, en attendant, je demande qu'il ne soit donn aucune
publicit  la constitution, qu'une grande vigueur soit imprime au
gouvernement, et que, s'il le faut mme, de nouvelles attributions
soient donnes au comit de salut public. Thibaudeau descend de la
tribune au milieu des applaudissemens dcerns  la hardiesse de sa
dclaration. On propose aussitt de fermer la discussion; le prsident
met la clture aux voix, et l'assemble presque entire se lve pour la
prononcer. Les montagnards irrits disent qu'on n'a pas eu le temps
d'entendre les paroles du prsident, qu'on ne sait ce qui a t propos:
on ne les coute pas; et on passe outre. Legendre demande alors la
formation d'une commission de onze membres, pour s'occuper sans relche
des lois organiques dont la constitution doit tre accompagne. Cette
ide est aussitt adopte. Les comits annoncent dans ce moment qu'ils
ont un rapport important  faire, et Sieys monte  la tribune pour
prsenter sa loi de grande police.

Pendant que ces diffrentes scnes se passaient dans l'intrieur de
l'assemble, le plus grand tumulte rgnait au dehors. Les patriotes du
faubourg, qui n'avaient pas pu entrer dans la salle, taient rpandus
sur le Carrousel et dans le jardin des Tuileries; ils attendaient avec
impatience, et en poussant leurs cris accoutums, que le rsultat de la
dmarche tente auprs de la convention ft connu. Quelques-uns d'entre
eux, descendus des tribunes, taient venus rapporter aux autres ce qui
se passait, et, leur faisant un rcit infidle, ils avaient dit que les
ptitionnaires avaient t maltraits. Alors le tumulte s'tait augment
parmi eux; les uns taient accourus vers les faubourgs, pour annoncer
que leurs envoys taient maltraits  la convention; les autres avaient
parcouru le jardin, repoussant devant eux les jeunes gens qu'ils
rencontraient; ils en avaient mme saisi trois, et les avaient jets
dans le grand bassin des Tuileries. Le comit de sret gnrale, en
voyant ces dsordres, avait fait battre le rappel pour convoquer les
sections voisines. Cependant le danger tait pressant; il fallait du
temps pour que les sections fussent convoques et runies. Le comit
tait entour d'une foule de jeunes gens, accourus au nombre de mille ou
douze cents, arms de cannes, et disposs  fondre sur les groupes de
patriotes, qui n'avaient pas encore rencontr de rsistance. Il accepte
leur secours, et les autorise  faire la police du jardin. Ils se
prcipitent alors sur les groupes o l'on criait _vive les jacobins!_
les dispersent aprs une mle assez longue, en refoulent mme une
partie vers la salle de la convention. Quelques-uns des patriotes
remontent dans les tribunes, et y rpandent, par leur arrive
prcipite, une espce de trouble. Dans ce moment, Sieys achevait son
rapport sur la loi de grande police. On demandait l'ajournement, et on
s'criait  la Montagne: C'est une loi de sang! c'est la loi martiale!
on veut faire partir la convention de Paris. A ces cris se mle le
bruit des fugitifs arrivant du jardin. Il se manifeste alors une grande
agitation. Les royalistes assassinent les patriotes! s'crie une voix.
On entend du tumulte aux portes; le prsident se couvre. Une grande
majorit de l'assemble dit que le danger prvu par la loi de Sieys se
ralise, qu'il faut la voter sur-le-champ. Aux voix! aux voix!
s'crie-t-on. On met la loi aux voix, et elle est aussitt adopte par
l'immense majorit, au bruit des plus vifs applaudissemens. Les membres
de l'extrmit gauche refusent de prendre part  la dlibration. Enfin
le calme se rtablit peu  peu, et on commence  pouvoir entendre les
orateurs. On a tromp la convention! s'crie Duhem. Clausel, qui
entre, vient, dit-il, rassurer l'assemble. Nous n'avons pas besoin
d'tre rassurs, rpondent plusieurs voix. Clausel continue, et dit que
les bons citoyens sont venus faire un rempart de leurs corps  la
reprsentation nationale. On applaudit. C'est toi, lui dit Ruamps, qui
as provoqu ces rassemblemens pour faire passer une loi atroce. Clausel
veut rpliquer, mais il ne peut se faire entendre. On attaque alors la
loi qui venait d'tre vote avec tant de prcipitation. La loi est
rendue, dit le prsident; on n'y peut plus revenir.--On conspire ici
avec le dehors, dit Tallien; n'importe, il faut rouvrir la discussion
sur le projet, et prouver que la convention sait dlibrer mme au
milieu des gorgeurs. On adopte la proposition de Tallien, et on remet
le projet de Sieys en dlibration. La discussion s'engage alors avec
plus de calme. Tandis qu'on dlibre dans l'intrieur de la salle, la
tranquillit se rtablit au dehors. Les jeunes gens, victorieux des
jacobins, demandent  se prsenter  l'assemble; ils sont introduits
par dputation, et viennent protester de leurs intentions patriotiques
et de leur dvouement  la reprsentation nationale. Ils se retirent
aprs avoir t vivement applaudis. La convention, persistant  discuter
la loi de police sans dsemparer, la vote article par article, et se
spare enfin  dix heures du soir.

Cette journe laissa les deux partis convaincus de l'approche d'un grand
vnement. Les patriotes, repousss par la clture dans la convention,
battus  coups de canne dans le jardin des Tuileries, vinrent porter
leur colre dans les faubourgs, et y exciter le peuple  un mouvement.
L'assemble vit bien qu'elle allait tre attaque, et songea  faire
usage de la loi tutlaire qu'elle venait de rendre.

Le lendemain devait amener une discussion tout aussi grave que celle du
jour: en effet, Billaud, Collot, Barrre et Vadier, devaient tre
entendus pour la premire fois devant la convention. Une foule de
patriotes et de femmes taient accourus de bonne heure pour remplir les
tribunes. Les jeunes gens, plus prompts, les avaient devancs, et
avaient empch les femmes d'entrer. Ils les avaient congdies assez
rudement, et il en tait rsult quelques rixes autour de la salle.
Cependant de nombreuses patrouilles, rpandues aux environs, avaient
maintenu la tranquillit publique; les tribunes s'taient remplies sans
beaucoup de trouble, et depuis huit heures du matin jusqu' midi, le
temps avait t employ  chanter des airs patriotiques. D'un ct on
chantait _le Rveil du peuple_, de l'autre _la Marseillaise_, en
attendant que les dputs vinssent prendre leurs places. Enfin le
prsident se plaa au fauteuil, au milieu des cris de _Vive la
convention!, vive la rpublique!_ Les prvenus vinrent s'asseoir  la
barre, et on attendit la discussion avec le plus grand silence.

Robert Lindet demanda aussitt la parole pour une motion d'ordre. On se
doutait que cet homme irrprochable, que l'on n'avait pas os accuser
avec les autres membres du comit de salut public, allait dfendre ses
anciens collgues. Il tait beau  lui de le faire, car il tait encore
plus tranger que Carnot et Prieur (de la Cte-d'Or) aux mesures
politiques de l'ancien comit de salut public. Il n'avait accept le
soin des approvisionnemens et des transports qu' la condition de rester
tranger  toutes les oprations de ses collgues, de ne jamais
dlibrer avec eux, et d'occuper mme avec ses bureaux un autre local.
Il avait refus la solidarit avant le danger; le danger arriv, il
venait la rclamer gnreusement. On pensait bien que Carnot et Prieur
(de la Cte-d'Or) allaient suivre cet exemple: aussi plusieurs voix de
la droite s'levrent  la fois pour s'opposer  ce que Robert Lindet
ft entendu.--La parole est aux prvenus, s'crie-t-on; ils doivent la
prendre avant leurs accusateurs et leurs dfenseurs. Hier, dit Bourdon
(de l'Oise) on a tram un complot pour sauver les accuss; les bons
citoyens l'ont djou. Aujourd'hui on a recours  d'autres moyens, on
rveille les scrupules d'hommes honntes, que l'accusation a spars de
leurs collgues; on veut les engager  s'associer aux coupables pour
retarder la justice par de nouveaux obstacles. Robert Lindet rpondit
que c'tait tout le gouvernement qu'on voulait juger, qu'il en avait t
membre, que par consquent il ne devait pas consentir  tre spar de
ses collgues, et qu'il demandait sa part de responsabilit. On ose
difficilement rsister  un acte de courage et de gnrosit. Robert
Lindet obtint la parole; il retraa fort longuement les immenses travaux
du comit de salut public; il prouva son activit, sa prvoyance, ses
minens services, et fit sentir que l'excitation de zle produite par la
lutte avait seule caus les excs reprochs  certains membres de ce
gouvernement. Ce discours, de six heures, ne fut pas entendu sans
beaucoup d'interruptions. Des ingrats, oubliant dj les services des
hommes aujourd'hui accuss, trouvaient que cette numration tait
longue; quelques membres mme eurent l'indcence de dire qu'il fallait
imprimer ce discours aux frais de Lindet, parce qu'il coterait trop 
la rpublique. Les girondins se soulevrent en entendant parler de
l'insurrection fdraliste, et des maux qu'elle avait causs. Chaque
parti trouva  se plaindre. Enfin on s'ajourna au lendemain, en se
promettant de ne plus souffrir de ces longues dpositions en faveur des
accuss. Cependant Carnot et Prieur (de la Cte-d'Or) voulaient tre
entendus  leur tour; ils voulaient, comme Lindet, prter un secours
gnreux  leurs collgues, et se justifier en mme temps d'une foule
d'accusations qui ne pouvaient porter sur Billaud, Collot et Barrre,
sans les atteindre eux-mmes. Les signatures de Carnot et de Prieur (de
la Cte-d'Or) se trouvaient en effet sur les ordres les plus reprochs
aux accuss. Carnot, dont la rputation tait immense, dont on disait en
France et en Europe qu'il avait _organis la victoire_, dont les luttes
courageuses avec Saint-Just et Robespierre taient connues, Carnot ne
pouvait tre cout qu'avec gard et une sorte de respect. Il obtint la
parole. Il m'appartient  moi, dit-il, de justifier le comit de salut
public, moi qui osai le premier attaquer en face Robespierre et
Saint-Just; et il aurait pu ajouter: Moi qui osai les attaquer, lorsque
vous respectiez leurs moindres ordres, et que vous dcrtiez  leur gr
tous les supplices qu'ils vous demandaient. Il expliqua d'abord comment
sa signature et celle de ses collgues les plus trangers aux actes
politiques du comit se trouvaient nanmoins au bas des ordres les plus
sanguinaires. Accabls, dit-il, de soins immenses, ayant jusqu' trois
et quatre cents affaires  rgler par jour, n'ayant pas souvent le temps
d'aller manger, nous tions convenus de nous prter les signatures. Nous
signions une multitude de pices sans les lire. Je signais des mises en
accusation, et mes collgues signaient des ordres de mouvement, des
plans d'attaque, sans que ni les uns ni les autres nous eussions le
temps de nous expliquer. La ncessit de cette oeuvre immense avait
exig cette dictature individuelle, qu'on s'tait rciproquement
accorde  chacun. Jamais, sans cela, le travail n'et t achev.
L'ordre d'arrter l'un de mes meilleurs employs  la guerre, ordre pour
lequel j'attaquai Saint-Just et Robespierre, et les dnonai comme des
usurpateurs, cet ordre, je l'avais sign sans le savoir. Ainsi notre
signature ne prouve rien, et ne peut nullement devenir la preuve de
notre participation aux actes reprochs  l'ancien gouvernement. Carnot
s'attacha ensuite  justifier ses collgues accuss. Tout en convenant,
sans le dire expressment, qu'ils avaient fait partie des hommes
passionns et violens du comit, il assura qu'ils s'taient levs des
premiers contre le triumvirat, et que l'indomptable caractre de
Billaud-Varennes avait t le plus grand obstacle que Robespierre et
rencontr sur ses pas. Prieur (de la Cte-d'Or), qui, dans la
fabrication des munitions et des armes, avait rendu d'aussi grands
services que Carnot, et qui avait donn les mmes signatures, et de la
mme manire, rpta la dclaration de Carnot, et demanda, comme lui et
Lindet,  partager la responsabilit qui pesait sur les accuss.

Ici la convention se trouvait replonge dans les embarras d'une
discussion dj entame plusieurs fois, et qui n'avait jamais abouti
qu' une affreuse confusion. Cet exemple, donn par trois hommes
jouissant d'une considration universelle, et venant se dclarer
solidaires de l'ancien gouvernement, cet exemple n'tait-il pas un
avertissement pour elle? Ne signifiait-il pas que tout le monde avait
t plus ou moins complice des anciens comits, et qu'elle devait
elle-mme venir demander des fers, comme Lindet, Carnot et Prieur? En
effet, elle n'avait elle-mme attaqu la tyrannie qu'aprs les trois
hommes qu'elle voulait punir aujourd'hui comme ses complices; et, quant
 leurs passions, elle les avait toutes partages; elle tait mme plus
coupable qu'eux si elle ne les avait pas ressenties, car elle en avait
sanctionn tous les excs.

Aussi la discussion devint-elle, pendant les journes des 4, 5 et 6
germinal[1], une mle pouvantable. A chaque instant le nom d'un
nouveau membre se trouvait compromis; il demandait  se justifier, il
rcriminait  son tour, et on se jetait, de part et d'autre, dans des
discussions aussi longues que dangereuses. On dcrta alors que les
accuss et les membres de la commission auraient seuls la parole pour
discuter les faits, article par article, et il fut dfendu  tout dput
de chercher  se justifier si son nom tait prononc. On eut beau rendre
ce dcret,  chaque instant la discussion redevint gnrale, et il n'y
eut pas un acte qu'on ne se rejett les uns aux autres avec une affreuse
violence. L'motion qui existait depuis les jours prcdens ne fit que
s'accrotre; il n'y avait qu'un mot dans les faubourgs: il faut se
porter  la convention pour demander du pain, la constitution de 93 et
la libert des patriotes. Par malheur, la quantit de farine ncessaire
pour fournir les dix-huit cents sacs n'tant pas arrive  Paris dans la
journe du 6, on ne distribua, dans la matine du 7, que la moiti de la
ration, en promettant pour la fin du jour l'autre moiti. Les femmes de
la section des Gravilliers, quartier du Temple, refusrent la
demi-ration qu'on voulait leur donner, et s'assemblrent en tumulte
dans la rue du Vert-Bois. Quelques-unes, qui avaient le mot,
s'efforcrent de former un rassemblement, et, entranant avec elles
toutes les femmes qu'elles rencontraient, marchrent vers la convention.
Pendant qu'elles prenaient cette route, les meneurs coururent chez le
prsident de la section, s'emparrent violemment de sa sonnette et des
clefs de la salle des sances, et allrent former une assemble
illgale. Ils nommrent un prsident, composrent un bureau, et lurent 
plusieurs reprises l'article de la dclaration des droits, qui
proclamait l'insurrection comme un droit et un devoir. Les femmes,
pendant ce temps, avaient continu leur marche vers la convention, et
faisaient un grand bruit  ses portes. Elles voulaient tre introduites
en masse: on n'en laissa entrer que vingt. L'une d'elles prit hardiment
la parole, et se plaignit de ce qu'elles n'avaient reu qu'une
demi-livre de pain. Le prsident ayant voulu leur rpondre, elles
crirent: Du pain! du pain! Elles interrompirent, par les mmes cris,
les explications que Boissy-d'Anglas voulait donner sur la distribution
du matin. Enfin on les fit sortir, et on reprit la discussion sur les
accuss. Le comit de sret gnrale fit ramener ces femmes par des
patrouilles, et envoya l'un de ses membres pour dissoudre l'assemble
illgalement forme dans la section des Gravilliers. Ceux qui la
composaient refusrent d'abord d'accder aux invitations du
reprsentant envoy vers eux; mais en voyant la force, ils se
dissiprent. Dans la nuit, les principaux instigateurs furent arrts et
conduits en prison.

[1] 24, 25 et 26 mars.

C'tait la troisime tentative du mouvement: le 27 ventse on s'tait
agit  cause de la ration, le 1er germinal  cause de la ptition des
Quinze-Vingts, et le 7  cause d'une distribution de pain insuffisante.
On craignit un mouvement gnral pour le dcadi, jour d'oisivet et
d'assemble dans les sections. Pour prvenir les dangers d'une runion
de nuit, il fut dcid que les assembles de section se tiendraient de
une heure  quatre. Ce n'tait l qu'une mesure fort insignifiante, et
qui ne pouvait prvenir le combat. On sentait bien que la cause
principale de ces soulvemens tait l'accusation porte contre les
anciens membres du comit de salut public et l'incarcration des
patriotes. Beaucoup de dputs voulaient renoncer  des poursuites qui,
fussent-elles justes, taient certainement dangereuses. Rouzet imagina
un moyen qui dispensait de rendre un jugement sur les accuss, et qui en
mme temps sauvait leur tte: c'tait l'ostracisme. Quand un citoyen
aurait fait de son nom un sujet de discorde, il proposait de le bannir
pour un temps. Sa proposition ne fut pas coute. Merlin (de
Thionville), thermidorien ardent et citoyen intrpide, commena
lui-mme  penser qu'il vaudrait peut-tre mieux viter la lutte. Il
proposa donc de convoquer les assembles primaires, de mettre
sur-le-champ la constitution en vigueur, et de renvoyer le jugement des
prvenus  la prochaine lgislature. Merlin (de Douai) appuya fortement
cet avis. Guyton-Morveau en ouvrit un plus ferme. La procdure que nous
faisons, dit-il, est un scandale: o faudra-t-il s'arrter, si on
poursuit tous ceux qui ont fait des motions plus sanguinaires que celles
qu'on reproche aux prvenus? On ne sait, en vrit, si nous achevons ou
si nous recommenons la rvolution. On fut justement pouvant de
l'ide d'abandonner, dans un moment pareil, l'autorit  une nouvelle
assemble; on ne voulait pas non plus donner  la France une
constitution aussi absurde que celle de 93; on dclara donc qu'il n'y
avait pas lieu  dlibrer sur la proposition des deux Merlin. Quant 
la procdure commence, trop de vengeances en souhaitaient la
continuation, pour qu'elle ft abandonne; seulement on dcida que
l'assemble, afin de pouvoir vaquer  ses autres soins, ne s'occuperait
de l'audition des prvenus que tous les jours impairs.

Une telle dcision n'tait pas faite pour calmer les patriotes. Le jour
de dcadi[2] fut employ  s'exciter rciproquement. Les assembles de
section furent trs tumultueuses; cependant le mouvement redout n'eut
pas lieu. Dans la section des Quinze-Vingts on fit une nouvelle
ptition, plus hardie que la premire, et qu'on devait prsenter le
lendemain. Elle fut lue, en effet,  la barre de la convention.
Pourquoi, disait-elle, Paris est-il sans municipalit? pourquoi les
socits populaires sont-elles fermes? que sont devenues nos moissons?
pourquoi les assignats sont-ils tous les jours plus avilis? pourquoi les
jeunes gens du Palais-Royal peuvent-ils seuls s'assembler? pourquoi les
patriotes se trouvent-ils seuls dans les prisons? Le peuple enfin veut
tre libre. Il sait que, lorsqu'il est opprim, l'insurrection est le
premier de ses devoirs. La ptition fut coute au milieu des murmures
d'une grande partie de l'assemble, et des applaudissemens de la
Montagne. Le prsident Pelet (de la Lozre) reut trs rudement les
ptitionnaires et les congdia. La seule satisfaction accorde fut
d'envoyer aux sections la liste des patriotes dtenus, pour qu'elles
pussent juger s'il y en avait qui mritassent d'tre rclams.

[2] 10 germinal.

Le reste de la journe du 11 se passa en agitations dans les faubourgs.
On se dit de tous cts qu'il fallait le lendemain se rendre  la
convention, pour lui demander de nouveau tout ce qu'on n'avait pas pu
obtenir encore. Cet avis fut transmis de bouche en bouche dans tous les
quartiers occups par les patriotes. Les meneurs de chaque section, sans
avoir un but bien dtermin, voulaient exciter un rassemblement
universel, et pousser vers la convention la masse entire du peuple. Le
lendemain, en effet, 12 germinal (1er avril), des femmes, des enfans se
soulevrent dans la section de la Cit, et se runirent aux portes des
boulangers, empchant ceux qui s'y trouvaient d'accepter la ration, et
tchant d'entraner tout le monde vers les Tuileries. Les meneurs
rpandirent en mme temps toutes sortes de bruits; ils dirent que la
convention allait partir pour Chlons, et abandonner le peuple de Paris
 sa misre; qu'on avait dsarm dans la nuit la section des
Gravilliers; que les jeunes gens taient rassembls au nombre de trente
mille au Champ-de-Mars, et qu'avec leur secours on allait dsarmer les
sections patriotes. Ils forcrent les autorits de la section de la Cit
de donner ses tambours; ils s'en emparrent, et se mirent  battre la
gnrale dans toutes les rues. L'incendie s'tendit avec rapidit: la
population du Temple et du faubourg Saint-Antoine se leva, et, suivant
les quais et le boulevart, se porta vers les Tuileries. Des femmes, des
enfans, des hommes ivres, composaient ce rassemblement formidable; ces
derniers taient arms de btons, et portaient ces mots crits sur
leurs chapeaux: _Du pain et la constitution de 93._

Dans ce moment la convention coutait un rapport de Boissy-d'Anglas sur
les divers systmes adopts en matire de subsistances. Elle n'avait
auprs d'elle que sa garde ordinaire; le rassemblement tait parvenu
jusqu' ses portes; il inondait le Carrousel, les Tuileries, et
obstruait toutes les avenues, de manire que les nombreuses patrouilles
rpandues dans Paris ne pouvaient venir au secours de la reprsentation
nationale. La foule s'introduit dans le salon de la Libert, qui
prcdait la salle des sances, et veut pntrer jusqu'au sein mme de
l'assemble. Les huissiers et la garde font effort pour l'arrter; des
hommes, arms de btons, se prcipitent, dispersent tout ce qui veut
rsister, se ruent contre les portes, les enfoncent, et dbordent enfin,
comme un torrent, dans le milieu de l'assemble, en poussant des cris,
en agitant leurs chapeaux, et en soulevant un nuage de poussire. _Du
pain! du pain! la constitution de 93!_ tels sont les mots vocifrs par
cette foule aveugle. Les dputs ne quittent point leurs siges, et
montrent un calme imposant. Tout  coup l'un d'eux se lve, et crie:
_Vive la rpublique!_ Tous l'imitent, et la foule pousse aussi le mme
cri, mais elle ajoute: _Du pain! la constitution de 93!_ Les membres
seuls du ct gauche font clater quelques applaudissemens, et ne
semblent pas attrists de voir la populace au milieu d'eux. Cette
multitude,  laquelle, on n'avait trac aucun plan, dont les meneurs ne
voulaient se servir que pour intimider la convention, se rpand parmi
les dputs, va s'asseoir  ct d'eux, mais sans oser se permettre
aucune violence  leur gard. Legendre veut prendre la parole. Si
jamais, dit-il, la malveillance.... On ne le laisse pas continuer. A
bas!  bas! s'crie la multitude, nous n'avons pas de pain. Merlin (de
Thionville), toujours aussi courageux qu' Mayence ou dans la Vende,
quitte sa place, descend au milieu de la populace, parle  plusieurs de
ces hommes, les embrasse, en est embrass, et les engage  respecter la
convention.... A ta place! lui crient quelques montagnards.--Ma place,
rpond Merlin, est au milieu du peuple. Ces hommes viennent de m'assurer
qu'ils n'ont aucune mauvaise intention; qu'ils ne veulent point imposer
 la convention par leur nombre; que, loin de l, ils la dfendront, et
qu'ils ne sont ici que pour lui faire connatre l'urgence de leurs
besoins.--Oui, oui, s'crie-t-on encore dans la foule, nous voulons du
pain.

Dans ce moment, on entend des cris dans le salon de la Libert: c'est un
nouveau flot populaire qui dborde sur le premier: c'est une seconde
irruption d'hommes, de femmes et d'enfans, criant tous  la fois: Du
pain! du pain!... Legendre veut recommencer ce qu'il allait dire; on
l'interrompt encore en criant: A bas!

Les montagnards sentaient bien que, dans cet tat, la convention,
opprime, avilie, touffe, ne pouvait ni couter, ni parler, ni
dlibrer, et que le but mme de l'insurrection tait manqu, puisque
les dcrets dsirs ne pouvaient tre rendus. Gaston et Duroi, tous deux
sigeant  gauche, se lvent, et se plaignent de l'tat o l'on a rduit
l'assemble. Gaston s'approche du peuple: Mes amis, dit-il, vous voulez
du pain, la libert des patriotes et la constitution; mais pour cela il
faut dlibrer, et on ne le peut pas si vous restez ici. Le bruit
empche que Gaston soit entendu. Andr Dumont, qui a remplac le
prsident au fauteuil, veut en vain donner les mmes raisons  la foule;
il n'est pas cout. Le montagnard Huguet parvient seul  faire entendre
quelques mots: Le peuple qui est ici, dit-il, n'est pas en
insurrection; il vient demander une chose juste: c'est l'largissement
des patriotes. Peuple, n'abandonne pas tes droits. Dans ce moment, un
homme monte  la barre, en traversant la foule qui s'ouvre devant lui;
c'est le nomm Vanec, qui commandait la section de la Cit  l'poque du
31 mai. Reprsentans, dit-il, vous voyez devant vous les hommes du 14
juillet, du 10 aot, et encore du 31 mai.... Ici les tribunes, la
populace et la Montagne applaudissent  outrance. Ces hommes, continue
Vanec, ont jur de vivre libres ou de mourir. Vos divisions dchirent la
patrie, elle ne doit plus souffrir de vos haines. Rendez la libert aux
patriotes, et le pain au peuple. Faites-nous justice de l'arme de
Frron, et de ces messieurs  btons. Et toi, Montagne sainte, ajoute
l'orateur en se tournant vers les bancs de gauche, toi qui as tant
combattu pour la rpublique, les hommes du 14 juillet, du 10 aot et du
31 mai te rclament dans ce moment et de crise; tu les trouveras
toujours prts  te soutenir, toujours prts  verser leur sang pour la
patrie! Des cris, des applaudissemens accompagnent les dernires
paroles de Vanec. Une voix de l'assemble semble s'lever contre lui,
mais on la distingue  peine. On demande que celui qui a quelque chose 
dire contre Vanec se fasse entendre. Oui, oui, s'crie Duhem, qu'il le
dise tout haut. Les orateurs de plusieurs sections se succdent  la
barre, et, en termes plus mesurs, demandent les mmes choses que celle
de la Cit. Le prsident Dumont rpond avec fermet que la convention
s'occupera des voeux et des besoins du peuple aussitt qu'elle pourra
reprendre ses travaux. Qu'elle le fasse tout de suite, rpondent
plusieurs voix; nous avons besoin de pain. Le tumulte dure ainsi
pendant plusieurs heures. Le prsident est en butte  des
interpellations de toute espce. Le royalisme est au fauteuil, lui dit
Choudieu.--Nos ennemis excitent l'orage, rpond Dumont, ils ignorent que
la foudre va tomber sur leurs ttes.--Oui, rplique Ruamps, la foudre
c'est votre jeunesse du Palais-Royal.--Du pain! du pain! rptent des
femmes en furie.

Cependant on entend sonner le tocsin du Pavillon de l'Unit. Les
comits, en effet, excutant la loi de grande police, faisaient runir
les sections. Plusieurs avaient pris les armes, et marchaient sur la
convention. Les montagnards sentaient bien qu'il fallait se hter de
convertir en dcrets les voeux des patriotes; mais pour cela il tait
ncessaire de dgager un peu l'assemble, et de la laisser respirer.
Prsident, s'crie Duhem, engage donc les bons citoyens  sortir, pour
que nous puissions dlibrer. Il s'adresse aussi au peuple. Le tocsin
a sonn, lui dit-il, la gnrale a battu dans les sections; si vous ne
nous laissez pas dlibrer, la patrie est perdue. Choudieu veut prendre
une femme par le bras pour la faire sortir: Nous sommes chez nous, lui
rpond-elle avec colre. Choudieu interpelle le prsident, et lui dit
que, s'il ne sait pas remplir son devoir, et faire vacuer la salle, il
n'a qu' cder la place  un autre. Il parle, de nouveau  la foule: On
vous tend un pige, lui dit-il; retirez-vous, pour que nous puissions
accomplir vos voeux. Le peuple, voyant les marques d'impatience donnes
par toute la Montagne, se dispose  se retirer. L'exemple donn, on le
suit peu  peu; la grande affluence diminue dans l'intrieur de la
salle, et commence aussi  diminuer au dehors. Les groupes de jeunes
gens n'auraient rien pu aujourd'hui contre ce peuple immense; mais les
bataillons nombreux des sections fidles  la convention arrivaient dj
de toutes parts, et la multitude se retirait devant eux. Vers le soir,
l'intrieur et l'extrieur de la salle se trouvent dgags, et la
tranquillit est rtablie dans la convention.

A peine l'assemble est-elle dlivre, que l'on demande la continuation
du rapport de Boissy-d'Anglas, qui avait t interrompu par l'irruption
de la populace. L'assemble n'tait pas encore bien rassure, et voulait
prouver que, devenue libre, son premier soin tait de s'occuper des
subsistances du peuple. A la suite de son rapport, Boissy propose de
prendre dans les sections de Paris une force arme pour protger aux
environs l'arrivage des grains. Le dcret est rendu. Prieur (de la
Marne) propose de commencer la distribution du pain par les ouvriers;
cette proposition est encore adopte. La soire tait dj fort avance;
une force considrable tait runie autour de la convention. Quelques
factieux, qui rsistaient encore, s'taient runis les uns dans la
section des Quinze-Vingts, les autres dans celle de la Cit. Ces
derniers s'taient empars de l'glise de Notre-Dame, et s'y taient
pour ainsi dire retranchs. Nanmoins on n'avait plus aucune crainte, et
l'assemble pouvait punir les attentats du jour.

Isabeau se prsente au nom des comits, rapporte les vnemens de la
journe, la manire dont les rassemblemens s'taient forms, la
direction qu'ils avaient reue, et les mesures que les comits avaient
prises pour les dissiper, conformment  la loi du 1er germinal. Il
rapporte que le dput Auguis, charg de parcourir diffrens quartiers
de Paris, a t arrt par les factieux, et bless; que Pnire, envoy
pour le dgager, a t atteint d'un coup de feu. A ce rcit, on pousse
des cris d'indignation; on demande vengeance. Isabeau propose, 1 de
dclarer qu'en ce jour la libert des sances de la convention a t
viole; 2 de charger les comits d'instruire contre les auteurs de cet
attentat. A cette proposition, les montagnards, voyant quel avantage on
va tirer contre eux d'une tentative manque, poussent des murmures. Les
trois quarts de l'assemble se lvent en demandant  aller aux voix. On
dit de tout ct que c'est un 20 juin contre la reprsentation
nationale, qu'aujourd'hui on a envahi la salle de l'assemble, comme on
envahit au 20 juin le palais du roi, et que, si la convention ne svit,
on prparera bientt contre elle un 10 aot. Sergent, dput de la
Montagne, veut imputer ce mouvement aux feuillans, aux Lameth, aux
Duport, qui, de Londres, tchent, dit-il, de pousser les patriotes  des
excs imprudens. On lui rpond qu'il divague. Thibaudeau, qui, pendant
cette scne, s'tait retir de l'assemble, indign qu'il tait de
l'attentat commis contre elle, s'lance  la tribune. Elle est l,
dit-il en montrant le ct gauche, la minorit qui conspire. Je dclare
que je me suis absent pendant quatre heures, parce que je ne voyais
plus ici la reprsentation nationale. J'y reviens maintenant, et
j'appuie le projet de dcret. Le temps de la faiblesse est pass: c'est
la faiblesse de la reprsentation nationale qui l'a toujours compromise,
et qui a encourag une faction criminelle. Le salut de la patrie est
aujourd'hui dans vos mains: vous la perdrez si vous tes faibles. On
adopte le dcret au milieu des applaudissemens; et ces accs de colre
et de vengeance, qui se rveillent au souvenir des dangers qu'on a
courus, commencent  clater de toutes parts. Andr Dumont, qui avait
occup le fauteuil au milieu de cette scne orageuse, s'lance  la
tribune; il se plaint des menaces, des insultes dont il a t l'objet;
il rappelle que Chasles et Choudieu, en le montrant au peuple, ont dit
que le royalisme tait au fauteuil; que Foussedoire avait propos la
veille, dans un groupe, de dsarmer la garde nationale. Foussedoire lui
donne un dmenti; une foule de dputs assurent cependant l'avoir
entendu. Au reste, reprend Dumont, je mprise tous ces ennemis qui ont
voulu diriger les poignards contre moi; ce sont les chefs qu'il faut
frapper. On a voulu sauver aujourd'hui les Billaud, les Collot, les
Barrre; je ne vous proposerai pas de les envoyer  la mort, car ils ne
sont pas jugs, et le temps des assassinats est pass, mais de les
bannir du territoire qu'ils infectent et agitent par des sditions. Je
vous propose pour cette nuit mme la dportation des quatre prvenus
dont vous agitez la cause depuis plusieurs jours. Cette proposition est
accueillie par de vifs applaudissemens. Les membres de la Montagne
demandent l'appel nominal, et plusieurs d'entre eux vont au bureau en
signer la demande. C'est le dernier effort, dit Bourdon, d'une minorit
dont la trahison est confondue. Je vous propose, en outre, l'arrestation
de Choudieu, Chasles et Foussedoire. Les deux propositions sont
dcrtes. On termine ainsi par la dportation le long procs de
Billaud, Collot, Barrre et Vadier. Choudieu, Chasles et Foussedoire,
sont frapps d'arrestation. On ne se borne pas l; on rappelle que
Huguet a pris la parole pendant l'envahissement de la salle, et s'est
cri: _Peuple! n'oublie pas tes droits!_ que Lonard Bourdon prsidait
la socit populaire de la rue du Vert-Bois, et qu'il a pouss 
l'insurrection par ses dclamations continuelles; que Duhem a encourag
ouvertement les rvolts pendant l'irruption de la populace; que les
jours prcdens il a t vu au caf Payen,  la section des Invalides,
buvant avec les principaux chefs des terroristes, et les encourageant 
l'insurrection; en consquence on dcrte d'arrestation Huguet, Lonard
Bourdon et Duhem. Beaucoup d'autres sont encore dnoncs; dans le nombre
se trouve Amar, le membre le plus abhorr de l'ancien comit de sret
gnrale, et rput le plus dangereux des montagnards. La convention
fait encore arrter ce dernier. Pour loigner de Paris ces prtendus
chefs de la conspiration, on demande qu'ils soient dtenus au chteau de
Ham. La proposition est dcrte, et il est dcid en outre qu'ils y
seront traduits sur-le-champ. On propose ensuite de dclarer la capitale
en tat de sige, en attendant que le danger soit entirement pass. Le
gnral Pichegru tait dans ce moment  Paris, et dans tout l'clat de
sa gloire. On le nomme gnral de la force arme pendant tout le temps
que durera le pril; on lui adjoint les dputs Barras et Merlin (de
Thionville). Il tait six heures du matin, 13 germinal (2 avril);
l'assemble, accable de fatigue, se spare, se confiant dans les
mesures qu'elle a prises.

Les comits se mirent en mesure de faire excuter sans retard les
dcrets qui venaient d'tre rendus. Le matin mme on enferma dans des
voitures les quatre dports, quoique l'un d'eux, Barrre, ft
extrmement malade, et on les achemina sur la route d'Orlans, pour les
envoyer  Brest. On mit la mme promptitude  faire partir les sept
dputs condamns  tre dtenus au chteau de Ham. Les voitures
devaient traverser les Champs-Elyses; les patriotes le savaient, et une
foule d'entre eux s'taient ports sur leur passage pour les arrter.
Quand les voitures arrivrent prcdes par la gendarmerie, un nombreux
rassemblement se forma autour d'elles. Les uns disaient que c'tait la
convention qui se retirait  Chlons, emportant les fonds de la
trsorerie; les autres disaient au contraire que c'taient les dputs
patriotes injustement enlevs du sein de la convention, et qu'on n'avait
pas le droit d'arracher  leurs fonctions. On dispersa la gendarmerie,
et on conduisit les voitures au comit civil de la section des
Champs-Elyses. Dans le mme instant un autre rassemblement fondit sur
le poste qui gardait la barrire de l'toile, s'empara des canons et les
braqua sur l'avenue. Le chef de la gendarmerie voulut en vain
parlementer avec les sditieux; il fut assailli et oblig de s'enfuir.
Il courut au Gros-Caillou demander des secours; mais les canonniers de
la section menacrent de faire feu sur lui s'il ne se retirait. Dans ce
moment, arrivaient plusieurs bataillons des sections et quelques
centaines de jeunes gens commands par Pichegru, et tout fiers de
marcher sous les ordres d'un gnral aussi clbre. Les insurgs
tirrent deux coups de canon, et firent une fusillade assez vive.
Raffet, qui ce jour-l commandait les sections, reut un coup de feu 
bout portant; Pichegru lui-mme courut de grands dangers, et fut deux
fois couch en joue. Cependant sa prsence, et l'assurance qu'il
communiqua  ceux qu'il commandait, dcidrent le succs. Les insurgs
furent mis en fuite, et les voitures partirent sans obstacle.

Il restait  dissiper le rassemblement de la section des Quinze-Vingts,
auquel s'tait runi celui qui s'tait form  l'glise Notre-Dame. L,
les factieux s'taient rigs en assemble permanente, et dlibraient
une nouvelle insurrection. Pichegru s'y rendit, fit vacuer la salle de
la section, et acheva de rtablir la tranquillit publique.

Le lendemain il se prsenta  la convention et lui dclara que les
dcrets taient excuts. Des applaudissemens unanimes accueillirent le
conqurant de la Hollande, qui venait, par sa prsence  Paris, de
rendre un nouveau service. Le vainqueur des tyrans, lui rpondit le
prsident, ne pouvait manquer de triompher des factieux. Il reut
l'accolade fraternelle, les honneurs de la sance, et resta expos,
pendant plusieurs heures, aux regards de l'assemble et du public, qui
se fixaient de toutes parts sur lui seul. On ne recherchait pas la cause
de ses conqutes, on ne faisait pas dans ses exploits la part des
accidens heureux; on tait frapp des rsultats, et on admirait une
aussi brillante carrire.

Cette audacieuse tentative des jacobins, qu'on ne pouvait mieux
caractriser qu'en l'appelant un 20 juin, excita contre eux un
redoublement d'irritation, et provoqua de nouvelles mesures rpressives.
Une enqute svre fut ordonne pour dcouvrir tous les fils de la
conspiration qu'on attribuait faussement aux membres de la Montagne.
Ceux-ci taient sans communication avec les agitateurs populaires, et
leurs relations avec eux se bornaient  quelques rencontres de caf, 
quelques encouragemens en paroles; nanmoins le comit de sret
gnrale fut charg de faire un rapport.

On supposait la conspiration d'autant plus tendue qu'il y avait eu
aussi des mouvemens dans tous les pays baigns par le Rhne et la
Mditerrane,  Lyon, Avignon, Marseille et Toulon. Dj on avait
dnonc les patriotes comme quittant les communes o ils s'taient
signals par des excs, et se runissant en armes dans les principales
villes, soit pour y fuir les regards de leurs concitoyens, soit pour se
rallier  leurs pareils et y faire corps avec eux. On prtendait qu'ils
parcouraient les bords du Rhne, qu'ils circulaient en bandes nombreuses
dans les environs d'Avignon, de Nmes, d'Arles, dans les plaines de la
Crau, et qu'ils y commettaient des brigandages contre les habitans
rputs royalistes. On leur imputait la mort d'un riche particulier,
magistrat  Avignon, qu'on avait assassin et dpouill. A Marseille,
ils taient  peine contenus par la prsence des reprsentans et par les
mesures qu'on avait prises en mettant la ville en tat de sige. A
Toulon, ils s'taient runis en grand nombre, et y formaient un
rassemblement de plusieurs mille individus,  peu prs comme avaient
fait les fdralistes  l'arrive du gnral Carteaux. Ils y dominaient
la ville par leur runion avec les employs de la marine, qui presque
tous avaient t choisis par Robespierre le jeune aprs la reprise de la
place. Ils avaient beaucoup de partisans dans les ouvriers de l'arsenal,
dont le nombre s'levait  plus de douze mille; et tous ces hommes
runis taient capables des plus grands excs. Dans ce moment
l'escadre, entirement rpare, tait prte  mettre  la voile; le
reprsentant Letourneur se trouvait  bord de l'amiral; des troupes de
dbarquement avaient t mises sur les vaisseaux, et on disait
l'expdition destine pour la Corse. Les rvolutionnaires, profitant du
moment o il ne restait dans la place qu'une faible garnison peu sre,
et dans laquelle ils comptaient beaucoup de partisans, avaient form un
soulvement, et, dans les bras mme des trois reprsentans Mariette,
Ritter et Cambon, avaient gorg sept prisonniers prvenus d'migration.
Dans les derniers jours de ventse (mars), ils renouvelrent les mmes
dsordres. Vingt prisonniers, faits sur une frgate ennemie, taient
dans l'un des forts; ils soutenaient que c'taient des migrs, et qu'on
voulait leur faire grce. Ils soulevrent les douze mille ouvriers de
l'arsenal, entourrent les reprsentans, faillirent les gorger, et
furent heureusement contenus par un bataillon qui fut mis  terre par
l'escadre.

Ces faits, concidant avec ceux de Paris, ajoutrent aux craintes du
gouvernement, et redoublrent sa svrit. Dj il avait t enjoint 
tous les membres des administrations municipales, des comits
rvolutionnaires, des commissions populaires ou militaires,  tous les
employs enfin destitus depuis le 9 thermidor, de quitter les villes
o ils s'taient rendus, et de rentrer dans leurs communes respectives.
Un dcret plus svre encore fut port contre eux. Ils s'taient empars
des armes distribues dans les momens de danger; on dcrta que tous
ceux qui taient connus en France pour avoir contribu  la vaste
tyrannie abolie le 9 thermidor, seraient dsarms. C'tait  chaque
assemble municipale, ou  chaque assemble de section, qu'appartenait
la dsignation des complices de cette tyrannie, et le soin de les
dsarmer. On conoit  quelles poursuites dangereuses allait les exposer
ce dcret, dans un moment o ils venaient d'exciter une haine si
violente.

On ne s'en tint pas l: on voulut leur enlever les prtendus chefs
qu'ils avaient sur les bancs de la Montagne. Quoique les trois
principaux eussent t condamns  la dportation, que sept autres,
savoir: Choudieu, Chasles, Foussedoire, Lonard Bourdon, Huguet, Duhem
et Amar, eussent t envoys au chteau de Ham, on crut qu'il en restait
encore d'aussi redoutables. Cambon, le dictateur des finances, et
l'adversaire inexorable des thermidoriens, auxquels il ne pardonnait pas
d'avoir os attaquer sa probit, parut au moins incommode; on le supposa
mme dangereux. On prtendit que le matin du 12 il avait dit aux commis
de la trsorerie: Vous tes ici trois cents, et en cas de pril vous
pourrez rsister; paroles qu'il tait capable d'avoir profres, et
qui prouvaient sa conformit de sentimens, mais non sa complicit avec
les jacobins. Thuriot, autrefois thermidorien, mais redevenu montagnard
depuis la rentre des soixante-treize et des vingt-deux, et dput trs
influent, fut aussi considr comme chef de la faction. On rangea dans
la mme catgorie Crassous, qui avait t l'un des soutiens les plus
nergiques des jacobins; Lesage-Senault, qui avait contribu  faire
fermer leur club, mais qui depuis s'tait effray de la raction;
Lecointre (de Versailles), adversaire dclar de Billaud, Collot et
Barrre, et revenu  la Montagne depuis la rentre des girondins;
Maignet, l'incendiaire du Midi; Hentz, le terrible proconsul de la
Vende; Levasseur (de la Sarthe), l'un de ceux qui avaient contribu 
la mort de Philippeau; et Granet (de Marseille), accus d'tre
l'instigateur des rvolutionnaires du Midi. C'est Tallien qui les
dsigna, et qui, aprs en avoir fait le choix  la tribune mme de
l'assemble, demanda qu'ils fussent arrts comme leurs sept collgues,
et envoys  Ham avec eux. Le voeu de Tallien fut accompli, et ils
furent condamns  subir cette dtention.

Ainsi ce mouvement des patriotes leur valut d'tre poursuivis, dsarms
dans toute la France, renvoys dans leurs communes, et de perdre une
vingtaine de montagnards, dont les uns furent dports et les autres
renferms. Chaque mouvement d'un parti qui n'est pas assez fort pour
vaincre ne fait que hter sa perte.

Aprs avoir frapp les individus, les thermidoriens attaqurent les
choses: la commission des sept, charge de faire un rapport sur les lois
organiques de la constitution, dclara, sans aucune retenue, que la
constitution tait si gnrale, qu'elle tait  refaire. On nomma alors
une commission de onze membres, pour prsenter un nouveau plan.
Malheureusement les victoires de leurs adversaires, loin de faire
rentrer les rvolutionnaires dans l'ordre, allaient les exciter
davantage, et provoquer de leur part de nouveaux et dangereux efforts.




CHAPITRE XXVIII.


CONTINUATION DES NGOCIATIONS DE BLE.--TRAIT DE PAIX AVEC LA
HOLLANDE.--CONDITIONS DE CE TRAIT.--AUTRE TRAIT DE PAIX AVEC LA
PRUSSE.--POLITIQUE DE L'AUTRICHE ET DES AUTRES TATS DE L'EMPIRE.--PAIX
AVEC LA TOSCANE.--NGOCIATIONS AVEC LA VENDE ET LA
BRETAGNE.--SOUMISSION DE CHARETTE ET AUTRES CHEFS.--STOFFLET CONTINUE LA
GUERRE.--POLITIQUE DE HOCHE POUR LA PACIFICATION DE L'OUEST.--INTRIGUES
DES AGENS ROYALISTES.--PAIX SIMULE DES CHEFS INSURGS DANS LA
BRETAGNE.--PREMIRE PACIFICATION DE LA VENDE.--TAT DE L'AUTRICHE ET DE
L'ANGLETERRE; PLANS DE PITT, DISCUSSIONS DU PARLEMENT
ANGLAIS.--PRPARATIFS DE LA COALITION POUR UNE NOUVELLE CAMPAGNE.

Pendant ces tristes vnemens, les ngociations commences  Ble
avaient t interrompues un moment par la mort du baron de Goltz.
Aussitt les bruits les plus fcheux se rpandirent. Un jour on disait:
Les puissances ne traiteront jamais avec une rpublique sans cesse
menace par les factions; elles la laisseront prir dans les convulsions
de l'anarchie, sans la combattre et sans la reconnatre. Un autre jour
on prtendait tout le contraire: La paix, disait-on, est faite avec
l'Espagne, les armes franaises n'iront pas plus loin; on traite avec
l'Angleterre, on traite avec la Russie, mais aux dpens de la Sude et
du Danemark, qui vont tre sacrifis  l'ambition de Pitt et de
Catherine, et qui seront ainsi rcompenss de leur amiti pour la
France. On voit que la malveillance, diverse dans ses dires, imaginait
toujours le contraire de ce qui convenait  la rpublique; elle
supposait des ruptures o l'on dsirait la paix, et la paix o l'on
dsirait des victoires. Une autre fois enfin elle tcha de faire croire
que toute paix tait  jamais impossible, et qu'il y avait  ce sujet
une protestation dpose au comit de salut public par la majorit des
membres de la convention. C'tait une nouvelle saillie de Duhem qui
avait donn lieu  ce bruit. Il prtendait que c'tait une duperie de
traiter avec une seule puissance, et qu'il ne fallait accorder la paix 
aucune, tant qu'elles ne viendraient pas la demander toutes ensemble. Il
avait dpos une note sur ce sujet au comit de salut public, et c'est
l ce qui fit supposer une prtendue protestation.

Les patriotes, de leur ct, rpandaient des bruits non moins fcheux.
Ils disaient que la Prusse tranait les ngociations en longueur, pour
faire comprendre la Hollande dans un trait commun avec elle, pour la
conserver ainsi sous son influence, et sauver le stathoudrat. Ils se
plaignaient de ce que le sort de cette rpublique restait si long-temps
incertain, de ce que les Franais n'y jouissaient d'aucun des avantages
de la conqute, de ce que les assignats n'y taient reus qu' moiti
prix et seulement des soldats, de ce que les ngocians hollandais
avaient crit aux ngocians belges et franais qu'ils taient prts 
rentrer en affaires avec eux, mais  condition d'tre pays d'avance et
en valeurs mtalliques; de ce que les Hollandais avaient laiss partir
le stathouder emportant tout ce qu'il avait voulu, et envoy  Londres
ou transport sur les vaisseaux de la compagnie des Indes une partie de
leurs richesses. Beaucoup de difficults s'taient leves en effet en
Hollande, soit  cause des conditions de la paix, soit  cause de
l'exaltation du parti patriote. Le comit de salut public y avait
dpch deux de ses membres, capables par leur influence de terminer
tous les diffrends. Dans l'intrt de la ngociation, il avait demand
 la convention la facult de ne dsigner ni leur nom ni l'objet de leur
mission. L'assemble y avait consenti, et ils taient partis
sur-le-champ.

Il tait naturel que de si grands vnemens, que de si hauts intrts
excitassent des esprances, des craintes et des dires si contraires.
Mais, malgr toutes ces rumeurs, les confrences continuaient avec
succs; le comte de Hardenberg avait remplac  Ble le baron de Goltz,
et les conditions allaient tre arrtes de part et d'autre.

A peine ces ngociations avaient-elles t entames que l'empire des
faits s'tait fait sentir, et avait exig des modifications aux pouvoirs
du comit de salut public. Un gouvernement tout ouvert, qui ne pourrait
rien cacher, rien dcider par lui-mme, rien faire sans une dlibration
publique, serait incapable de ngocier un trait avec aucune puissance,
mme la plus franche. Il faut, pour traiter, signer des suspensions
d'armes, neutraliser des territoires; il faut surtout du secret, car une
puissance ngocie quelquefois long-temps avant qu'il lui convienne de
l'avouer; ce n'est pas tout: il y a souvent des articles qui doivent
demeurer ignors. Si une puissance promet, par exemple, d'unir ses
forces  celles d'une autre; si elle stipule ou la jonction d'une arme
ou celle d'une escadre, ou un concours quelconque de moyens, ce secret
devient de la plus grande importance. Comment le comit de salut public,
renouvel par quart chaque mois, oblig de rendre compte de tout, et
n'ayant plus la vigueur et la hardiesse de l'ancien comit qui savait
tout prendre sur lui-mme, comment aurait-il pu ngocier, surtout avec
des puissances honteuses de leurs fautes, n'avouant qu'avec peine leur
dfaite, et tenant toutes, ou  laisser des conditions caches ou  ne
publier leur transaction que lorsqu'elle serait signe? La ncessit o
il s'tait trouv d'envoyer deux de ses membres en Hollande, sans faire
connatre ni leur nom, ni leur mission, tait une premire preuve du
besoin de secret dans les oprations diplomatiques. Il prsenta en
consquence un dcret qui lui attribuait les pouvoirs indispensablement
ncessaires pour traiter, et qui fut la cause de nouvelles rumeurs.

C'est un spectacle curieux, pour la thorie des gouvernemens, que celui
d'une dmocratie, surmontant son indiscrte curiosit, sa dfiance 
l'gard du pouvoir, et subjugue par la ncessit, accordant  quelques
individus la facult de stipuler mme des conditions secrtes. C'est ce
que fit la convention nationale. Elle confra au comit de salut public
le pouvoir de stipuler mme des armistices, de neutraliser des
territoires, de ngocier des traits, d'en arrter les conditions, de
les rdiger, de les signer mme, et elle ne se rserva que ce qui lui
appartenait vritablement, c'est--dire la ratification. Elle fit plus:
elle autorisa le comit  signer des articles secrets, sous la seule
condition que ces articles ne contiendraient rien de drogatoire aux
articles patens, et seraient publis ds que l'intrt du secret
n'existerait plus. Muni de ces pouvoirs, le comit poursuivit et
conduisit  terme les ngociations commences avec diffrentes
puissances.

La paix avec la Hollande fut enfin signe sous l'influence de Rewbell,
et surtout de Sieys, qui taient les deux membres du comit rcemment
envoys en Hollande. Les patriotes hollandais firent au clbre auteur
de la premire dclaration des droits un accueil brillant, et eurent
pour lui une dfrence qui termina bien des difficults. Les conditions
de la paix, signe  La Haye le 27 floral an III (16 mai), furent les
suivantes: La rpublique franaise reconnaissait la rpublique des
Provinces-Unies comme puissance libre et indpendante, lui garantissait
son indpendance et l'abolition du stathoudrat. Il y avait entre les
deux rpubliques alliance offensive et dfensive pendant toute la dure
de la guerre actuelle. Cette alliance offensive et dfensive devait tre
perptuelle entre les deux rpubliques dans tous les cas de guerre
contre l'Angleterre. Celle des Provinces-Unies mettait actuellement  la
disposition de la France douze vaisseaux de ligne et dix-huit frgates,
qui devaient tre employs principalement dans les mers d'Allemagne, du
Nord et de la Baltique. Elle donnait en outre pour auxiliaire  la
France la moiti de son arme de terre, qui,  la vrit, tait rduite
 presque rien, et devait tre rorganise en entier. Quant aux
dmarcations de territoire, elles taient fixes comme il suit: la
France gardait toute la Flandre hollandaise, de manire qu'elle
compltait ainsi son territoire du ct de la mer, et l'tendait
jusqu'aux bouches des fleuves; du ct de la Meuse et du Rhin, elle
avait la possession de Venloo et Mastricht, et tous les pays compris
au midi de Venloo, de l'un et de l'autre ct de la Meuse. Ainsi la
rpublique renonait sur ce point  s'tendre jusqu'au Rhin, ce qui
tait raisonnable. De ce ct, en effet, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, se
mlent tellement, qu'il n'y a plus de limite claire. Lequel de ces bras
d'eau doit-il tre considr comme le Rhin? on ne le sait, et tout est
convention  cet gard. D'ailleurs, de ce ct aucune hostilit ne
menace la France que celle de la Hollande, hostilit fort peu
redoutable, et qui n'exige pas la protection d'une grande limite. Enfin,
le territoire indiqu par la nature  la Hollande, consistant dans les
terrains d'alluvions transports  l'embouchure des fleuves, il aurait
fallu que la France, pour s'tendre jusqu' l'un des principaux cours
d'eau, s'empart des trois quarts au moins de ces terrains, et rduist
presque  rien la rpublique qu'elle venait d'affranchir. Le Rhin ne
devient limite pour la France,  l'gard de l'Allemagne, qu'aux environs
de Wesel, et la possession des deux rives de la Meuse, au sud de Venloo,
laissait cette question intacte. De plus, la rpublique franaise se
rservait la facult, en cas de guerre du ct du Rhin ou de la Zlande,
de mettre garnison dans les places de Grave, Bois-le-Duc et
Berg-op-Zoom. Le port de Flessingue demeurait commun. Ainsi toutes les
prcautions taient prises. La navigation du Rhin, de la Meuse, de
l'Escaut, du Hondt et de toutes leurs branches, tait  jamais dclare
libre. Outre ces avantages, une indemnit de 100 millions de florins
tait paye par la Hollande. Pour ddommager cette dernire de ses
sacrifices, la France lui promettait,  la pacification gnrale, des
indemnits de territoire, prises sur les pays conquis, et dans le site
le plus convenable  la bonne dmarcation des limites rciproques.

Ce trait reposait sur les bases les plus raisonnables; le vainqueur s'y
montrait aussi gnreux qu'habile. Vainement a-t-on dit qu'en attachant
la Hollande  son alliance, la France l'exposait  perdre la moiti de
ses vaisseaux dtenus dans les ports de l'Angleterre, et surtout ses
colonies livres sans dfense  l'ambition de Pitt. La Hollande, laisse
neutre, n'aurait ni recouvr ses vaisseaux, ni conserv ses colonies, et
Pitt aurait trouv encore le prtexte de s'en emparer pour le compte du
stathouder. La conservation seule du stathoudrat, sans sauver d'une
manire certaine ni les vaisseaux, ni les colonies hollandaises, aurait
du moins t tout prtexte  l'ambition anglaise; mais le maintien du
stathoudrat, avec les principes politiques de la France, avec les
promesses faites aux patriotes bataves, avec l'esprit qui les animait,
avec les esprances qu'ils avaient conues en nous ouvrant leurs
portes, tait-il possible, convenable, honorable mme?

Les conditions avec la Prusse taient plus faciles  rgler.
Bischoffverder venait d'tre enferm. Le roi de Prusse, dlivr des
mystiques, avait conu une ambition toute nouvelle. Il ne parlait plus
de sauver les principes de l'ordre gnral; il voulait maintenant se
faire le mdiateur de la pacification universelle. Le trait fut sign
avec lui  Ble, le 16 germinal (5 avril 1795). Il fut convenu d'abord
qu'il y aurait paix, amiti et bonne intelligence entre sa majest le
roi de Prusse et la rpublique franaise; que les troupes de cette
dernire abandonneraient la partie des tats prussiens qu'elles
occupaient sur la rive droite du Rhin; qu'elles continueraient  occuper
les provinces prussiennes situes sur la rive gauche, et que le sort
dfinitif de ces provinces ne serait fix qu' la pacification gnrale.
Il tait bien vident, d'aprs cette dernire condition, que la
rpublique, sans s'expliquer encore positivement, songeait  se donner
la limite du Rhin, mais que, jusqu' de nouvelles victoires sur les
armes de l'Empire et sur l'Autriche, elle ajournait la solution des
difficults que cette grande dtermination devait faire natre. Alors
seulement elle pourrait ou vincer les uns, ou donner des indemnits aux
autres. La rpublique franaise s'engageait  recevoir la mdiation du
roi de Prusse pour sa rconciliation avec les princes et les tats de
l'empire germanique; elle s'engageait mme pendant trois mois  ne pas
traiter en ennemis ceux de ces princes de la rive droite en faveur de
qui sa majest prussienne s'intresserait. C'tait le moyen assur
d'amener tout l'Empire  demander la paix par l'intermdiaire de la
Prusse.

En effet, aussitt que ce trait fut sign, le cabinet de Berlin fit
solennellement annoncer sa dtermination  l'Empire, et les motifs qui
l'avaient dirig. Il dclara  la dite qu'il offrait ses bons offices 
l'Empire s'il dsirait la paix, et, si la majorit des tats la
refusait,  ceux d'entre eux qui seraient obligs de traiter isolment
pour leur sret personnelle. De son ct, l'Autriche adressa des
rflexions trs amres  la dite; elle dit qu'elle dsirait la paix
autant que personne, mais qu'elle la croyait impossible; qu'elle
choisirait le moment convenable pour en traiter, et que les tats de
l'Empire trouveraient beaucoup plus d'avantages  se confier  l'antique
foi autrichienne qu' des puissances parjures qui avaient manqu  tous
leurs engagemens. La dite, pour paratre se prparer  la guerre, tout
en demandant la paix, dcrta pour cette campagne le quintuple
contingent, et stipula que les tats qui ne pourraient fournir des
soldats auraient la facult de s'en dispenser en donnant 240 florins
par homme. En mme temps elle dcida que l'Autriche, venant de se lier
avec l'Angleterre pour la continuation de la guerre, ne pouvait tre
mdiatrice de la paix, et rsolut de confier cette mdiation  la
Prusse. Il ne resta plus  dterminer que la forme et la composition de
la dputation.

Malgr ce vif dsir de traiter, l'Empire ne le pouvait gure en masse;
car il devait exiger, pour ses membres dpouills de leurs tats, des
restitutions que la France n'aurait pu faire sans renoncer  la ligne du
Rhin. Mais il tait vident que, dans cette impossibilit de traiter
collectivement, chaque prince se jetterait dans les bras de la Prusse,
et ferait, par cet intermdiaire, sa paix particulire.

Ainsi, la rpublique commenait  dsarmer ses ennemis, et  les forcer
 la paix. Il n'y avait de bien rsolus  la guerre que ceux qui avaient
fait de grandes pertes, et qui n'espraient pas recouvrer par des
ngociations ce qu'ils venaient de perdre par les armes. Telles devaient
tre les dispositions des princes de la rive gauche du Rhin dpouills
de leurs tats, de l'Autriche prive des Pays-Bas, du Pimont vinc de
la Savoie et de Nice. Ceux, au contraire, qui avaient eu le bon esprit
de garder la neutralit, s'applaudissaient chaque jour, et de leur
sagesse, et des avantages qu'elle leur valait. La Sude et le Danemark
allaient envoyer des ambassadeurs auprs de la convention. La Suisse,
qui tait devenue l'entrept du commerce du continent, persistait dans
ses sages intentions, et adressait, par l'organe de M. Ochs,  l'envoy
Barthlemy ces belles paroles: Il faut une Suisse  la France, et une
France  la Suisse. Il est, en effet, permis de supposer que, sans la
confdration helvtique, les dbris des anciens royaumes de Lorraine,
de Bourgogne et d'Arles, n'eussent point t runis  la domination
franaise; et il est difficile de croire que, sans la puissante
diversion et l'intervention dcide de la France, on ne ft pas enfin
parvenu  touffer la libert helvtique dans son berceau. La
neutralit de la Suisse venait en effet de rendre un service minent 
la France, et avait contribu  la sauver. A ces penses M. Ochs en
ajoutait d'autres non moins leves. On admirera peut-tre un jour,
disait-il, ce sentiment de justice naturelle qui, nous faisant abhorrer
toute influence trangre dans le choix de nos formes de gouvernement,
nous interdisait par-l mme de nous riger en juges du mode
d'administration publique choisi par nos voisins. Nos pres n'ont
censur ni les grands feudataires de l'empire germanique pour avoir
raval la puissance impriale, ni l'autorit royale de France pour avoir
comprim les grands feudataires. Ils ont vu successivement les
tats-gnraux reprsenter la nation franaise; les Richelieu, les
Mazarin se saisir du pouvoir absolu; Louis XIV dployer  lui seul la
puissance entire de la nation; et les parlemens prtendre partager, au
nom du peuple, l'autorit publique; mais jamais on ne les entendit,
d'une voix tmraire, s'arroger le droit de rappeler le gouvernement
franais  telle ou telle priode de son histoire. Le bonheur de la
France fut leur voeu, son unit leur espoir, l'intgrit de son
territoire leur appui.

Ces principes si levs et si justes taient la critique svre de la
politique de l'Europe, et les rsultats que la Suisse en recueillait
taient une assez frappante dmonstration de leur sagesse. L'Autriche,
jalouse de son commerce, voulait le gner par un cordon; mais la Suisse
rclama auprs du Wurtemberg et des tats voisins, et obtint justice.

Les puissances italiennes souhaitaient la paix, celles du moins que leur
imprudence pouvait exposer un jour  de fcheux rsultats. Le Pimont,
quoique puis, avait assez perdu pour dsirer encore de recourir aux
armes. Mais la Toscane, entrane malgr elle  sortir de sa neutralit,
par l'ambassadeur anglais qui, la menaant d'une escadre, ne lui avait
donn que douze heures pour se dcider, la Toscane tait impatiente de
revenir  son rle, surtout depuis que les Franais taient aux portes
de Gnes. En consquence, le grand-duc avait ouvert une ngociation qui
venait de se terminer par un trait le plus ais de tous  conclure. La
bonne intelligence et l'amiti taient rtablies entre les deux tats;
et le grand-duc restituait  la rpublique les bls qui, dans ses ports,
avaient t enlevs aux Franais au moment de la dclaration de guerre.
Mme avant la ngociation, il avait fait cette restitution de son propre
mouvement. Ce trait, avantageux  la France pour le commerce du Midi,
et surtout pour celui des grains, fut conclu le 21 pluvise (9 fvrier).

Venise, qui avait rappel son envoy de France, annona qu'elle allait
en dsigner un autre, et le faire partir pour Paris. Le pape, de son
ct, regrettait les outrages faits aux Franais.

La cour de Naples, gare par les passions d'une reine insense et les
intrigues de l'Angleterre, tait loin de songer  ngocier, et faisait
de ridicules promesses de secours  la coalition.

L'Espagne avait toujours besoin de la paix, et semblait attendre d'y
tre force par de nouveaux checs.

Une ngociation, non moins importante peut-tre  cause de l'effet moral
qu'elle devait produire, tait celle qu'on avait entame  Nantes avec
les provinces insurges. On a vu comment les chefs de la Vende,
diviss entre eux, presque abandonns de leurs paysans, suivis  peine
de quelques guerroyeurs dtermins, presss de toutes parts par les
gnraux rpublicains, rduits  choisir entre une amnistie ou une
destruction complte, avaient t amens  traiter de la paix; on a vu
comment Charette avait accept une entrevue prs de Nantes; comment le
prtendu baron de Cormatin, major-gnral de Puisaye, s'tait prsent
pour tre le mdiateur de la Bretagne; comment il voyageait avec
Humbert, balanc entre le dsir de tromper les rpublicains, de se
concerter avec Charette, de sduire Canclaux, et l'ambition d'tre le
pacificateur de ces clbres contres. Le rendez-vous commun tait 
Nantes; les entrevues devaient commencer au chteau de la Jaunaye,  une
lieue de cette ville, le 24 pluvise (12 fvrier).

Cormatin, arriv  Nantes, avait voulu faire parvenir  Canclaux la
lettre de Puisaye; mais cet homme, qui voulait tromper les rpublicains,
ne sut pas mme leur soustraire la connaissance de cette lettre si
dangereuse. Elle fut connue et publie, et lui oblig de dclarer que la
lettre tait suppose, qu'il n'en tait point le porteur, et qu'il
venait sincrement ngocier la paix. Il se trouva par-l plus engag que
jamais. Ce rle de diplomate habile, trompant les rpublicains, donnant
le mot  Charette, et sduisant Canclaux, lui chappait; il ne lui
restait plus que celui de pacificateur. Il vit Charette, et le trouva
rduit, par sa position,  traiter momentanment avec l'ennemi. Ds cet
instant, Cormatin n'hsita plus  travailler  la paix. Il fut convenu
que cette paix serait simule, et qu'en attendant l'excution des
promesses de l'Angleterre, on paratrait se soumettre  la rpublique.
Pour le moment, on songea  obtenir les meilleures conditions possibles.
Cormatin et Charette, ds que les confrences furent ouvertes, remirent
une note dans laquelle ils demandaient la libert des cultes, des
pensions alimentaires pour tous les ecclsiastiques de la Vende,
l'exemption de service militaire et d'impt pendant dix ans, afin de
rparer les maux de la guerre, des indemnits pour toutes les
dvastations, l'acquittement des engagemens contracts par les chefs
pour les besoins de leurs armes, le rtablissement des anciennes
divisions territoriales du pays et de son ancien mode d'administration,
la formation de gardes territoriales sous les ordres des gnraux
actuels, l'loignement de toutes les armes rpublicaines, l'exclusion
de tous les habitans de la Vende qui taient sortis du pays comme
patriotes, et dont les royalistes avaient pris les biens, enfin une
amnistie commune aux migrs comme aux Vendens. De pareilles demandes
taient absurdes, et ne pouvaient tre admises. Les reprsentans
accordrent la libert des cultes, des indemnits pour ceux dont les
chaumires avaient t dvastes, l'exemption de service pour les jeunes
gens de la prsente rquisition, afin de repeupler les campagnes, la
formation des gardes territoriales, sous les ordres des administrations,
au nombre de deux mille hommes seulement; l'acquittement des bons signs
par les gnraux, jusqu' la concurrence de deux millions. Mais ils
refusrent le rtablissement des anciennes divisions territoriales et
des anciennes administrations, l'exemption d'impt pendant dix ans,
l'loignement des armes rpublicaines, l'amnistie pour les migrs, et
ils exigrent la rentre dans leurs biens des Vendens patriotes. Ils
stipulrent, de plus, que toutes ces concessions seraient renfermes,
non dans un trait, mais dans des arrts rendus par les reprsentans en
mission; et que, de leur ct, les gnraux vendens signeraient une
dclaration par laquelle ils reconnatraient la rpublique, et
promettraient de se soumettre  ses lois. Une dernire confrence fut
fixe pour le 29 pluvise (17 fvrier), car la trve finissait le 30.

On demanda, avant de conclure la paix, que Stofflet ft appel  ces
confrences. Plusieurs officiers royalistes le dsiraient, parce qu'ils
pensaient qu'on ne devait pas traiter sans lui; les reprsentans le
souhaitaient aussi, parce qu'ils auraient voulu comprendre dans une mme
transaction toute la Vende. Stofflet tait dans ce moment dirig par
l'ambitieux abb Bernier, lequel tait peu dispos  une paix qui allait
le priver de toute son influence; d'ailleurs Stofflet n'aimait pas 
jouer le second rle, et il voyait avec humeur toute cette ngociation
commence et conduite sans lui. Cependant il consentit  se rendre aux
confrences; il vint  la Jaunaye avec un grand nombre de ses officiers.

Le tumulte fut grand, les partisans de la paix et ceux de la guerre
taient fort chauffs les uns contre les autres. Les premiers se
groupaient autour de Charette; ils allguaient que ceux qui voulaient
continuer la guerre taient ceux-l mme qui n'allaient jamais au
combat; que le pays tait ruin et rduit aux abois; que les puissances
n'avaient rien fait, et probablement ne feraient rien pour eux; ils se
disaient aussi tout bas  l'oreille, qu'il fallait du reste attendre,
gagner du temps au moyen d'une paix simule, et que, si l'Angleterre
tenait jamais ses promesses, on serait tout prt  se lever. Les
partisans de la guerre disaient, au contraire, qu'on ne leur offrait la
paix que pour les dsarmer, violer ensuite toutes les promesses et les
immoler impunment; que poser les armes un instant, c'tait amollir les
courages, et rendre impossible toute insurrection  venir; que puisque
la rpublique traitait, c'tait une preuve qu'elle-mme tait rduite 
la dernire extrmit; qu'il suffisait d'attendre, et de dployer encore
un peu de constance, pour voir arriver le moment o l'on pourrait tenter
de grandes choses avec le secours des puissances; qu'il tait indigne de
chevaliers franais de signer un trait avec l'intention secrte de ne
pas l'excuter, et que du reste on n'avait pas le droit de reconnatre
la rpublique, car c'tait mconnatre les droits des princes pour
lesquels on s'tait battu si long-temps. Il y eut plusieurs confrences
fort animes, et dans lesquelles on montra de part et d'autre beaucoup
d'irritation. Un moment mme il y eut des menaces fort vives de la part
des partisans de Charette aux partisans de Stofflet, et on faillit en
venir aux mains. Cormatin n'tait pas le moins ardent des partisans de
la paix; sa faconde, son agitation de corps et d'esprit, sa qualit de
reprsentant de l'arme de Bretagne, avaient attir sur lui l'attention.
Malheureusement pour lui, il tait suivi du nomm Solilhac, que le
comit central de la Bretagne lui avait donn pour l'accompagner.
Solilhac, tonn de voir Cormatin jouer un rle si diffrent de celui
dont on l'avait charg, lui fit remarquer qu'il s'loignait de ses
instructions, et qu'on ne l'avait pas envoy pour traiter de la paix.
Cormatin fut fort embarrass; Stofflet et les partisans de la guerre
triomphrent, en apprenant que la Bretagne songeait plutt  se mnager
un dlai et  se concerter avec la Vende qu' se soumettre; ils
dclarrent que jamais ils ne poseraient les armes, puisque la Bretagne
tait dcide  les soutenir.

Le 29 pluvise au matin (17 fvrier), le conseil de l'arme de l'Anjou
se runit dans une salle particulire du chteau de la Jaunaye, pour
prendre une dtermination dfinitive. Les chefs de division de Stofflet
tirrent leurs sabres, et jurrent _de couper le cou_ au premier qui
parlerait de paix; ils dcidrent entre eux la guerre. Charette,
Sapinaud et leurs officiers dcidrent la paix dans une autre salle. A
midi on devait se runir sous une tente leve dans la plaine, avec les
reprsentans du peuple. Stofflet, n'osant leur dclarer en face la
dtermination qu'il avait prise, leur envoya dire qu'il n'acceptait pas
leurs propositions. Les reprsentans laissrent  une distance convenue
le dtachement qui les accompagnait, et se rendirent sous la tente.
Charette laissa ses Vendens  la mme distance, et ne vint au
rendez-vous qu'avec ses principaux officiers. Pendant ce temps on vit
Stofflet monter  cheval, avec quelques forcens qui l'accompagnaient,
et partir au galop en agitant son chapeau, et criant _vive le roi!_ Sous
la tente o Charette et Sapinaud confraient avec les reprsentans, on
n'avait plus  discuter, car l'ultimatum des reprsentans tait accept
d'avance. On signa rciproquement les dclarations convenues. Charette,
Sapinaud, Cormatin et les autres officiers signrent leur soumission aux
lois de la rpublique; les reprsentans donnrent les arrts contenant
les conditions accordes aux chefs vendens. La plus grande politesse
rgna de part et d'autre, et tout sembla faire esprer une
rconciliation sincre.

Les reprsentans, qui voulaient donner un grand clat  la soumission de
Charette, lui prparrent  Nantes une rception magnifique. La joie la
plus vive rgnait dans cette ville toute patriote. On se flattait de
toucher enfin au terme de cette affreuse guerre civile; on
s'applaudissait de voir un homme aussi distingu que Charette rentrer
dans le sein de la rpublique, et peut-tre consacrer son pe  la
servir. Le jour dsign pour son entre solennelle, la garde nationale
et l'arme de l'Ouest furent mises sous les armes. Tous les habitans,
pleins de joie et de curiosit, accouraient pour voir et pour fter ce
chef clbre. On le reut aux cris de _vive la rpublique! vive
Charette!_ Il avait son costume de gnral venden, et portait la
cocarde tricolore. Charette tait dur, dfiant, rus, intrpide; tout
cela se retrouvait dans ses traits et dans sa personne. Une taille
moyenne, un oeil petit et vif, un nez relev  la tartare, une large
bouche, lui donnaient l'expression la plus singulire et la plus
convenable  son caractre. En accourant au devant de lui, chacun
chercha  deviner ses sentimens. Les royalistes crurent voir l'embarras
et le remords sur son visage. Les rpublicains le trouvrent joyeux et
presque enivr de son triomphe. Il devait l'tre, malgr l'embarras de
sa position; car ses ennemis lui procuraient la plus belle et la
premire rcompense qu'il et encore reue de ses exploits.

 peine cette paix fut-elle signe, qu'on songea  rduire Stofflet, et
 faire accepter aux chouans les conditions accordes  Charette.
Celui-ci parut sincre dans ses tmoignages; il rpandit des
proclamations dans le pays, pour faire rentrer tout le monde dans le
devoir. Les habitans furent extrmement joyeux de cette paix. Les hommes
tout  fait vous  la guerre furent organiss en gardes territoriales,
et on en laissa le commandement  Charette pour faire la police de la
contre. C'tait l'ide de Hoche, qu'on dfigura pour satisfaire les
chefs vendens, qui, ayant  la fois des arrire-penses et des
dfiances, voulaient conserver sous leurs ordres les hommes les plus
aguerris. Charette promit mme son secours contre Stofflet, si celui-ci,
press dans la Haute-Vende, venait se replier sur le Marais.

Aussitt le gnral Canclaux fut envoy  la poursuite de Stofflet. Ne
laissant qu'un corps d'observation autour du pays de Charette, il porta
la plus grande partie de ses troupes sur le Layon. Stofflet, voulant
imposer par un coup d'clat, fit une tentative sur Chalonne, qui fut
vivement repousse et se retira sur Saint-Florent. Il dclara Charette
tratre  la cause de la royaut, et fit prononcer contre lui une
sentence de mort. Les reprsentans, qui savaient qu'une pareille guerre
devait se terminer, non seulement en employant les armes, mais en
desintressant les ambitieux, en donnant des secours aux hommes sans
ressources, avaient aussi rpandu l'argent. Le comit de salut public
leur avait ouvert un crdit sur ses fonds secrets. Ils donnrent 60,000
francs en numraire et 365,000 en assignats  divers officiers de
Stofflet. Son major-gnral Trotouin reut 100,000 fr., dont moiti en
argent, moiti en assignats, et se dtacha de lui. Il crivit une lettre
adresse aux officiers de l'arme d'Anjou, pour les engager  la paix,
en leur donnant les raisons les plus capables de les branler.

Tandis qu'on employait ces moyens sur l'arme d'Anjou, les reprsentans
pacificateurs de la Vende s'taient rendus en Bretagne, pour amener les
chouans  une semblable transaction. Cormatin les avait suivis; il tait
maintenant tout  fait engag dans le systme de la paix; et il avait
l'ambition de faire,  Rennes, l'entre triomphale que Charette avait
faite  Nantes. Malgr la trve, beaucoup d'actes de brigandage avaient
t commis par les chouans. Ceux-ci n'tant pour la plupart que des
bandits sans attachement  aucune cause, se souciant fort peu des vues
politiques qui engageaient leurs chefs  signer une suspension d'armes,
ne prenaient aucun soin de l'observer, et ne songeaient qu' butiner.
Quelques reprsentans, voyant la conduite des Bretons, commenaient  se
dfier de leurs intentions, et pensaient dj qu'il fallait renoncer 
la paix. Boursault tait le plus prononc dans ce sens. Le reprsentant
Bollet, au contraire, zl pacificateur, croyait que, malgr quelques
actes d'hostilit, un accommodement tait possible, et qu'il ne fallait
employer que la douceur. Hoche, courant de cantonnemens en cantonnemens,
 des distances de quatre-vingts lieues, n'ayant jamais aucun moment de
repos, plac entre les reprsentans qui voulaient la guerre et ceux qui
voulaient la paix, entre les jacobins des villes, qui l'accusaient de
faiblesse et de trahison, et les royalistes, qui l'accusaient de
barbarie, Hoche tait abreuv de dgots sans se refroidir nanmoins
dans son zle. Vous me souhaitez encore une campagne des Vosges,
crivait-il  un de ses amis; comment voulez-vous faire une pareille
campagne contre des chouans, et presque sans arme? Ce jeune capitaine
voyait ses talens consums dans une guerre ingrate, tandis que des
gnraux, tous infrieurs  lui, s'immortalisaient en Hollande, sur le
Rhin,  la tte des plus belles armes de la rpublique. Cependant il
continuait sa tche avec ardeur et une profonde connaissance des hommes
et de sa situation. On a vu qu'il avait dj donn les conseils les plus
sages, par exemple, d'indemniser les insurgs rests paysans, et
d'enrler ceux que la guerre avait faits soldats. Une plus grande
habitude du pays lui avait fait dcouvrir les vritables moyens d'en
apaiser les habitans, et de les rattacher  la rpublique. Il faut,
disait-il, continuer de traiter avec les chefs des chouans; leur bonne
foi est fort douteuse, mais il faut en avoir avec eux. On gagnera, ainsi
par la confiance ceux qui ne demandent qu' tre rassurs. Il faudra
gagner par des grades ceux qui sont ambitieux; par de l'argent ceux qui
ont des besoins; on les divisera ainsi entre eux, et on chargera de la
police ceux dont on sera sr, en leur confiant les gardes territoriales,
dont on vient de souffrir l'institution. Du reste, il faudra distribuer
vingt-cinq mille hommes en plusieurs camps, pour surveiller tout le
pays; placer autour des ctes un service de chaloupes canonnires qui
seront dans un mouvement continuel; faire transporter les arsenaux, les
armes et les munitions, des villes ouvertes, dans les forts et les
places dfendues. Quant aux habitans, il faudra se servir auprs d'eux
des prtres, et donner quelques secours aux plus indigens. Si l'on
parvient  rpandre la confiance par le moyen des prtres, la
chouannerie tombera sur-le-champ.--Rpandez, crivait il  ses
officiers-gnraux, le 27 ventse, rpandez la loi salutaire que la
convention vient de rendre sur la libert des cultes; prchez vous-mmes
la tolrance religieuse. Les prtres, certains qu'on ne les troublera
plus dans l'exercice de leur ministre, deviendront vos amis, ne ft-ce
que pour tre tranquilles. Leur caractre les porte  la paix;
voyez-les, dites-leur que la continuation de la guerre les exposera 
tre chagrins, non par les rpublicains, qui respectent les opinions
religieuses, mais par les chouans, qui ne reconnaissent ni Dieu ni loi,
et veulent dominer et piller sans cesse. Il en est parmi eux de pauvres,
et en gnral ils sont trs intresss; ne ngligez pas de leur offrir
quelques secours, mais sans ostentation, et avec toute la dlicatesse
dont vous tes capables. Par eux vous connatrez toutes les manoeuvres
de leur parti, et vous obtiendrez qu'ils retiennent leurs paysans dans
leurs campagnes, et les empchent de se battre. Vous sentez qu'il faut,
pour parvenir  ce but, la douceur, l'amnit, la franchise. Engagez
quelques officiers et soldats  assister respectueusement 
quelques-unes de leurs crmonies, mais en ayant soin de ne jamais les
troubler. La patrie attend de vous le plus grand dvouement; tous les
moyens sont bons pour la servir, lorsqu'ils s'accordent avec les lois,
l'honneur et la dignit rpublicaine. Hoche ajoutait  ces avis celui
de ne rien prendre dans le pays pour la nourriture des armes, pendant
quelque temps au moins. Quant aux projets des Anglais, il voulait pour
les prvenir, qu'on s'empart de Jersey et de Guernesey, et qu'on
tablt une chouannerie en Angleterre pour les occuper chez eux. Il
songeait aussi  l'Irlande; mais il crivait qu'il s'en expliquerait
verbalement avec le comit de salut public.

Ces moyens choisis avec un grand sens, et employs en plus d'un endroit
avec beaucoup d'adresse, avaient dj parfaitement russi. La Bretagne
tait tout  fait divise; tous les chouans qui s'taient montrs 
Rennes avaient t caresss, pays, rassurs, et dcids  dposer les
armes. Les autres, plus opinitres, comptant sur Stofflet et sur
Puisaye, voulaient persister  faire la guerre. Cormatin continuait de
courir des uns aux autres pour les amener  La Prvalaye, et les engager
 traiter. Malgr l'ardeur que cet aventurier montrait  pacifier le
pays, Hoche, qui avait entrevu son caractre et sa vanit, se dfiait de
lui, et se doutait qu'il manquerait de parole aux rpublicains comme il
avait fait aux royalistes. Il l'observait avec grande attention pour
s'assurer s'il travaillait sincrement et sans arrire-pense  l'oeuvre
d'une rconciliation.

De singulires intrigues vinrent se combiner avec toutes ces
circonstances, pour amener la pacification tant dsire par les
rpublicains. On a vu prcdemment Puisaye  Londres, tchant de faire
concourir le cabinet anglais  ses projets; on a vu les trois princes
franais sur le continent, l'un attendant un rle  Arnheim, l'autre se
battant sur le Rhin; le troisime, en sa qualit de rgent,
correspondant de Vrone avec tous les cabinets, et entretenant une
agence secrte  Paris. Puisaye avait conduit ses projets en homme aussi
actif qu'habile. Sans passer par l'intermdiaire du vieux duc
d'Harcourt, inutile ambassadeur du rgent  Londres, il s'adressa
directement aux ministres anglais. Pitt, invisible d'ordinaire pour
cette migration qui pullulait dans les rues de Londres, et l'assigeait
de projets et de demandes de secours, accueillit sur-le-champ
l'organisateur de la Bretagne, l'aboucha avec le ministre de la guerre
Vindham, qui tait un ardent ami de la monarchie et voulait la maintenir
ou la rtablir partout. Les projets de Puisaye, mrement examins,
furent adopts en entier. L'Angleterre promit une arme, une escadre, de
l'argent, des armes, des munitions immenses, pour descendre sur les
ctes de France; mais on exigea de Puisaye le secret  l'gard de ses
compatriotes, et surtout du vieux duc d'Harcourt, envoy du rgent.
Puisaye ne demandait pas mieux que de tout faire  lui seul; il fut
impntrable pour le duc d'Harcourt, pour tous les autres agens des
princes  Londres, et surtout pour les agens de Paris, qui
correspondaient avec le secrtaire mme du duc d'Harcourt. Puisaye
crivit seulement au comte d'Artois pour lui demander des pouvoirs
extraordinaires, et lui offrir de venir se mettre  la tte de
l'expdition. Le prince envoya les pouvoirs, et promit de venir
commander de sa personne. Bientt les projets de Puisaye furent
souponns, malgr ses efforts pour les cacher. Tous les migrs
repousss par Pitt, et conduits par Puisaye, furent unanimes. Puisaye,
suivant eux, tait un intrigant vendu au perfide Pitt, et mditant des
projets fort suspects. Cette opinion, rpandue  Londres, s'tablit
bientt  Vrone chez les conseillers du rgent. Dj, dans cette petite
cour, l'on se dfiait beaucoup de l'Angleterre depuis l'affaire de
Toulon; on concevait surtout des inquitudes ds qu'elle voulait se
servir de l'un des princes. Cette fois on ne manqua pas de demander
avec une espce d'anxit ce qu'elle voulait faire de M. le comte
d'Artois, pourquoi le nom de Monsieur n'tait pas compris dans ses
projets, si elle croyait pouvoir se passer de lui, etc. Les agens de
Paris, qui tenaient leur mission du rgent, et partageaient ses ides
sur l'Angleterre, n'ayant pu obtenir aucune communication de Puisaye,
rptrent les mmes propos sur l'entreprise qui se prparait  Londres.
Un autre motif les engageait surtout  la dsapprouver. Le rgent
songeait  recourir  l'Espagne, et voulait s'y faire transporter, pour
tre plus voisin de la Vende et de Charette, qui tait son hros. De
leur ct, les agens de Paris s'taient mis en rapport avec un missaire
de l'Espagne, qui les avait engags  se servir de cette puissance, et
leur avait promis qu'elle ferait pour Monsieur et pour Charette ce que
l'Angleterre projetait pour le comte d'Artois et pour Puisaye. Mais il
fallait attendre qu'on pt transporter Monsieur des Alpes aux Pyrnes,
par la Mditerrane, et prparer une expdition considrable. Les
intrigans de Paris taient donc tout  fait ports pour l'Espagne. Ils
prtendaient qu'elle effarouchait moins les Franais que l'Angleterre,
parce qu'elle avait des intrts moins opposs; que d'ailleurs elle
avait dj gagn Tallien, par sa femme, fille du banquier espagnol
Cabarrus; ils osaient mme dire qu'on tait sr de Hoche, tant
l'imposture leur cotait peu pour donner de l'importance  leurs
projets! Mais l'Espagne, ses vaisseaux, ses troupes, n'taient rien
suivant eux au prix des beaux plans qu'ils prtendaient nouer dans
l'intrieur. Placs au sein de la capitale, ils voyaient se manifester
un mouvement d'indignation prononc contre le systme rvolutionnaire.
Il fallait, disaient-ils, exciter ce mouvement, et tcher de le faire
tourner au profit du royalisme; mais pour cela les royalistes devaient
se montrer le moins redoutables possible, car la Montagne se fortifiait
de toutes les craints qu'inspirait la contre-rvolution. Il suffirait
d'une victoire de Charette, d'une descente des migrs en Bretagne, pour
rendre au parti rvolutionnaire la force qu'il avait perdue, et
dpopulariser les thermidoriens dont on avait besoin. Charette venait de
faire la paix; mais il fallait qu'il se tnt prt  reprendre les armes;
il fallait que l'Anjou, que la Bretagne, parussent ainsi se soumettre
pour un temps; que pendant ce temps on sduist les chefs du
gouvernement et les gnraux, qu'on laisst les armes passer le Rhin,
et s'engager en Allemagne, puis, que tout  coup on surprt la
convention endormie, et qu'on proclamt la royaut dans la Vende, dans
la Bretagne,  Paris mme. Une expdition de l'Espagne, portant le
rgent, et concourant avec ces mouvemens simultans, pourrait alors
dcider la victoire de la royaut. Quant  l'Angleterre, on ne devait
lui demander que son argent (car il en fallait  ces messieurs), et la
tromper ensuite. Ainsi, chacun des mille agens employs pour la
contre-rvolution rvait  sa manire, imaginant des moyens suivant sa
position, et voulait tre le restaurateur principal de la monarchie. Le
mensonge, l'intrigue, taient les seules ressources de la plupart, et
l'argent leur principale prtention.

Avec de telles ides, l'agence de Paris, du genre de celle que Puisaye
prparait en Angleterre, devait chercher  carter pour le moment toute
entreprise,  pacifier les provinces insurges, et  y faire signer une
paix simule. A la faveur de la trve accorde aux chouans, Lematre,
Brottier et Laville-Heurnois venaient de se mnager des communications
avec les provinces insurges. Le rgent les avait chargs de faire
parvenir des lettres  Charette; ils les confirent  un ancien officier
de marine, Duverne de Presle, priv de son tat et cherchant un emploi.
Ils lui donnrent en mme temps la commission de contribuer  la
pacification, en conseillant aux insurgs de temporiser, d'attendre des
secours de l'Espagne, et un mouvement de l'intrieur. Cet envoy se
rendit  Rennes, d'o il fit parvenir les lettres du rgent  Charette,
et conseilla ensuite  tout le monde une soumission momentane. D'autres
encore furent chargs du mme soin par les agens de Paris, et bientt
les ides de paix, dj trs rpandues en Bretagne, se propagrent
encore davantage. On dit partout qu'il fallait poser les armes, que
l'Angleterre trompait les royalistes; que l'on devait tout attendre de
la convention, qu'elle allait rtablir elle-mme la monarchie, et que,
dans le trait sign avec Charette, se trouvaient des articles secrets
portant la condition de reconnatre bientt pour roi le jeune orphelin
du Temple, Louis XVII. Cormatin, dont la position tait devenue fort
embarrassante, qui avait manqu aux ordres de Puisaye et du comit
central, trouva, dans le systme des agens de Paris, une excuse et un
encouragement pour sa conduite. Il parat mme qu'on lui fit esprer le
commandement de la Bretagne  la place de Puisaye. A force de soin il
parvint  runir les principaux chouans  La Prvalaye, et les
confrences commencrent.

Dans cet intervalle, MM. de Tintniac et de La Roberie venaient d'tre
envoys de Londres par Puisaye, le premier pour apporter aux chouans de
la poudre, de l'argent, et la nouvelle d'une prochaine expdition, le
second pour faire parvenir  son oncle Charette l'invitation de se tenir
prt  seconder la descente en Bretagne, et enfin tous deux pour faire
rompre les ngociations. Ils avaient cherch  dbarquer avec quelques
migrs vers les ctes du nord; les chouans avertis, tant accourus 
leur rencontre, avaient eu un engagement avec les rpublicains, et
avaient t battus. MM. de La Roberie et de Tintniac s'taient sauvs
par miracle; mais la trve tait compromise, et Hoche, qui commenait 
se mfier des chouans, qui souponnait la bonne foi de Cormatin, voulait
le faire arrter. Cormatin protesta de sa bonne foi auprs des
reprsentans, et obtint que la trve ne serait pas rompue. Les
confrences continurent  La Prvalaye. Un agent de Stofflet vint y
prendre part. Stofflet, battu, poursuivi, rduit  l'extrmit, priv de
toutes ses ressources par la dcouverte du petit arsenal qu'il avait
dans un bois, demandait enfin  tre admis  traiter, et venait
d'envoyer un reprsentant  La Prvalaye. C'tait le gnral Beauvais.
Les confrences furent extrmement vives, comme elles l'avaient t  la
Jaunaye. Le gnral Beauvais y soutint encore le systme de la guerre,
malgr la triste position du chef qui l'envoyait, et prtendit que
Cormatin, ayant sign la paix de la Jaunaye, et reconnu la rpublique,
avait perdu le commandement dont Puisaye l'avait revtu, et ne pouvait
plus dlibrer. M. de Tintniac, parvenu malgr tous les dangers au lieu
des confrences, voulut les rompre au nom de Puisaye, et retourner
aussitt  Londres; mais Cormatin et les partisans de la paix l'en
empchrent. Cormatin dcida enfin la majorit  une transaction, en
lui donnant pour raison qu'on gagnerait du temps par une soumission
apparente, et qu'on endormirait la surveillance des rpublicains. Les
conditions taient les mmes que celles accordes  Charette: libert
des cultes, indemnits  ceux dont les proprits avaient t dvastes,
exemption de la rquisition, institution des gardes territoriales. Il y
avait une condition de plus dans le trait actuel: c'tait un million et
demi pour les principaux chefs, dont Cormatin devait avoir sa part. Pour
ne pas cesser un instant, dit le gnral Beauvais, de faire acte de
mauvaise foi, Cormatin, au moment de signer, mit le sabre  la main,
jura de reprendre les armes  la premire occasion, et recommanda 
chacun de conserver jusqu' nouvel ordre l'organisation tablie, et le
respect d  tous les chefs.

Les chefs royalistes se transportrent ensuite  La Mabilaye,  une
lieue de Rennes, pour signer le trait dans une runion solennelle avec
les reprsentans. Beaucoup d'entre eux ne voulaient pas s'y rendre; mais
Cormatin les y entrana. La runion eut lieu avec les mmes formalits
qu' la Jaunaye. Les chouans avaient demand que Hoche ne s'y trouvt
pas,  cause de son extrme dfiance: on y consentit. Le 1er floral (20
avril), les reprsentans donnrent les mmes arrts qu' la Jaunaye, et
les chouans signrent une dclaration par laquelle ils reconnaissaient
la rpublique et se soumettaient  ses lois.

Le lendemain, Cormatin fit son entre  Rennes, comme Charette  Nantes.
Le mouvement qu'il s'tait donn, l'importance qu'il s'tait arroge, le
faisaient considrer comme le chef des royalistes bretons. On lui
attribuait tout, et les exploits de cette foule de chouans inconnus, qui
avaient mystrieusement parcouru la Bretagne, et cette paix qu'on
dsirait depuis si long-temps. Il reut une espce de triomphe. Applaudi
par les habitans, caress par les femmes, pourvu d'une forte somme
d'assignats, il recueillait tous les profits et tous les honneurs de la
guerre, comme s'il l'avait long-temps soutenue. Il n'tait cependant
dbarqu en Bretagne que pour jouer ce singulier rle. Nanmoins il
n'osait plus crire  Puisaye; il ne se hasardait pas  sortir de
Rennes, ni  s'enfoncer dans le pays, de peur d'y tre fusill par les
mcontens. Les principaux chefs retournrent dans leurs divisions,
crivirent  Puisaye qu'on les avait tromps, qu'il n'avait qu' venir,
et qu'au premier signal ils se lveraient pour voler  sa rencontre.
Quelques jours aprs, Stofflet, se voyant abandonn, signa la paix 
Saint-Florent, aux mmes conditions.

Tandis que les deux Vendes et la Bretagne se soumettaient, Charette
venait enfin de recevoir pour la premire fois une lettre du rgent;
elle tait date du 1er fvrier. Ce prince l'appelait le second
fondateur de la monarchie, lui parlait de sa reconnaissance, de son
admiration, de son dsir de le rejoindre, et le nommait
lieutenant-gnral. Ces tmoignages arrivaient un peu tard. Charette,
tout mu, rpondit aussitt au rgent que la lettre dont il venait
d'tre honor transportait son me de joie; que son dvouement et sa
fidlit seraient toujours les mmes; que la ncessit seule l'avait
oblig de cder, mais que sa soumission n'tait qu'apparente; que,
_lorsque les parties seraient mieux lies_, il reprendrait les armes, et
serait prt  mourir sous les yeux de son prince, et pour la plus belle
des causes.

Telle fut cette premire pacification des provinces insurges. Comme
l'avait devin Hoche, elle n'tait qu'apparente; mais, comme il l'avait
senti aussi, on pouvait la rendre funeste aux chefs vendens, en
habituant le pays au repos, aux lois de la rpublique, et en calmant ou
occupant d'une autre manire cette ardeur de combattre qui animait
quelques hommes. Malgr les assurances de Charette au rgent, et des
chouans  Puisaye, toute ardeur devait s'teindre dans les ames aprs
quelques mois de calme. Ces menes n'taient plus que des actes de
mauvaise foi, excusables sans doute dans l'aveuglement des guerres
civiles, mais qui tent  ceux qui se les permettent le droit de se
plaindre des svrits de leurs adversaires. Les reprsentans et les
gnraux rpublicains mirent le plus grand scrupule  faire excuter les
conditions accordes. Il est sans doute inutile de montrer l'absurdit
du bruit rpandu alors, et mme rpt depuis, que les traits signs
renfermaient des articles secrets, portant la promesse de mettre Louis
XVII sur le trne; comme si des reprsentans avaient pu tre assez fous
pour prendre de tels engagemens! comme s'il et t possible qu'on
voulut sacrifier  quelques partisans une rpublique qu'on persistait 
maintenir contre toute l'Europe! Du reste, aucun des chefs, en crivant
aux princes ou aux divers agens royalistes, n'a jamais os avancer une
telle absurdit. Charette mis plus tard en jugement pour avoir viol les
conditions faites avec lui, n'osa pas non plus faire valoir cette excuse
puissante de la non-excution d'un article secret. Puisaye, dans ses
mmoires, a jug l'assertion aussi niaise que fausse; et on ne la
rappellerait point ici, si elle n'avait t reproduite dans une foule de
Mmoires.

Cette paix n'avait pas seulement pour rsultat d'amener le dsarmement
de la contre; concourant avec celle de la Prusse, de la Hollande et de
la Toscane, et avec les intentions manifestes par plusieurs autres
tats, elle eut encore l'avantage de produire un effet moral trs grand.
On vit la rpublique reconnue  la fois par ses ennemis du dedans et du
dehors, par la coalition et par le parti royaliste lui-mme.

Il ne restait plus, parmi les ennemis dcids de la France, que
l'Autriche et l'Angleterre. La Russie tait trop loigne pour tre
dangereuse; l'Empire tait prt  se dsunir, et incapable de soutenir
la guerre; le Pimont tait puis; l'Espagne, partageant peu les
chimriques esprances des intrigans royalistes, soupirait aprs la
paix; et la colre de la cour de Naples tait aussi impuissante que
ridicule. Pitt, malgr les triomphes inouis de la rpublique franaise,
malgr une campagne sans exemple dans les annales de la guerre, n'tait
point branl; et sa ferme intelligence avait compris que tant de
victoires, funestes au continent, n'taient nullement dommageables pour
l'Angleterre. Le stathouder, les princes d'Allemagne, l'Autriche, le
Pimont, l'Espagne, avaient perdu  cette guerre une partie de leurs
tats; mais l'Angleterre avait acquis sur les mers une supriorit
incontestable; elle dominait la Mditerrane et l'Ocan; elle avait
saisi une moiti des flottes hollandaises; elle forait la marine de
l'Espagne  s'puiser contre celle de la France; elle travaillait 
s'emparer de nos colonies, elle allait occuper toutes celles des
Hollandais, et assurer  jamais son empire dans l'Inde. Il lui fallait
pour cela encore quelque temps de guerre et d'aberrations politiques
chez les puissances du continent. Il lui importait donc d'exciter les
hostilits en donnant des secours  l'Autriche, en rveillant le zle de
l'Espagne, en prparant de nouveaux dsordres dans les provinces
mridionales de la France. Tant pis pour les puissances belligrantes,
si elles taient battues dans une nouvelle campagne: l'Angleterre
n'avait rien  craindre; elle continuait ses progrs sur les mers, dans
l'Inde et l'Amrique. Si, au contraire, les puissances taient
victorieuses, elle y gagnait de replacer dans les mains de l'Autriche
les Pays-Bas qu'elle craignait surtout de voir dans les mains de la
France. Tels taient les calculs meurtriers, mais profonds, du ministre
anglais.

Malgr les pertes que l'Angleterre avait essuyes, soit par les prises,
soit par les dfaites du duc d'York, soit par les dpenses normes
qu'elle avait faites pour fournir de l'argent  la Prusse et au Pimont,
elle possdait encore des ressources plus grandes que ne le croyaient et
les Anglais et Pitt lui-mme. Il est vrai qu'elle se plaignait amrement
des prises nombreuses, de la disette et de la chert de tous les objets
de consommation. Les navires de commerce anglais, ayant seuls continu 
circuler sur les mers, taient naturellement plus exposs  tre pris
par les corsaires que ceux des autres nations. Les assurances, qui
taient devenues alors un grand objet de spculation, les rendaient
tmraires, et souvent ils n'attendaient pas d'tre convoys: c'est l
ce qui procurait tant d'avantages  nos corsaires. Quant  la disette,
elle tait gnrale dans toute l'Europe. Sur le Rhin, autour de
Francfort, le boisseau de seigle cotait 15 florins. L'norme
consommation des armes, la multitude des bras enlevs  l'agriculture,
les dsordres de la malheureuse Pologne, qui n'avait presque pas fourni
de grains cette anne, avaient amen cette disette extraordinaire.
D'ailleurs les transports par la Baltique en Angleterre taient devenus
presque impossibles, depuis que les Franais taient matres de la
Hollande. C'est dans le Nouveau-Monde que l'Europe avait t oblige
d'aller s'approvisionner; elle vivait en ce moment de la surabondance
des produits de ces terres vierges que les Amricains du nord venaient
de livrer  l'agriculture. Mais les transports taient coteux, et le
prix du pain tait mont en Angleterre  un taux excessif. Celui de la
viande n'tait pas moins lev. Les laines d'Espagne n'arrivaient plus
depuis que les Franais occupaient les ports de la Biscaye, et la
fabrication des draps allait tre interrompue. Aussi, pendant qu'elle
tait en travail de sa grandeur future, l'Angleterre souffrait
cruellement. Les ouvriers se rvoltaient dans toutes les villes
manufacturires, le peuple demandait la paix  grands cris, et il
arrivait au parlement des ptitions couvertes de milliers de signatures,
implorant la fin de cette guerre dsastreuse. L'Irlande, agite pour
des concessions qu'on venait de lui retirer, allait ajouter de nouveaux
embarras  ceux dont le gouvernement tait dj charg.

A travers ces circonstances pnibles, Pitt voyait des motifs et des
moyens de continuer la guerre. D'abord elle flattait les passions de sa
cour, elle flattait mme celles du peuple anglais, qui avait contre la
France un fonds de haine qu'on pouvait toujours ranimer au milieu des
plus cruelles souffrances. Ensuite, malgr les pertes du commerce,
pertes qui prouvaient d'ailleurs que les Anglais continuaient seuls 
parcourir les mers, Pitt voyait ce commerce augment, depuis deux ans,
de la jouissance exclusive de tous les dbouchs de l'Inde et de
l'Amrique. Il avait reconnu que les exportations s'taient
singulirement accrues depuis le commencement de la guerre; et il
pouvait entrevoir dj l'avenir de sa nation. Il trouvait, dans les
emprunts, des ressources dont la fcondit l'tonnait lui-mme. Les
fonds ne baissaient pas; la perte de la Hollande les avait peu affects,
parce que, l'vnement tant prvu, une norme quantit de capitaux
s'tait porte d'Amsterdam  Londres. Le commerce hollandais, quoique
patriote, se dfiait nanmoins des vnemens, et avait cherch  mettre
ses richesses en sret, en les transportant en Angleterre. Pitt avait
parl d'un nouvel emprunt considrable, et, malgr la guerre, il avait
vu les offres se multiplier. L'exprience a prouv depuis, que la
guerre, interdisant les spculations commerciales, et ne permettant plus
que les spculations sur les fonds publics, facilite les emprunts, loin
de les rendre plus difficiles. Cela doit arriver encore plus
naturellement dans un pays qui, n'ayant pas de frontires, ne voit
jamais dans la guerre une question d'existence, mais seulement une
question de commerce et de dbouchs. Pitt rsolut donc, au moyen des
riches capitaux de sa nation, de fournir des fonds  l'Autriche,
d'augmenter sa marine, de rorganiser son arme de terre pour la porter
dans l'Inde ou l'Amrique, et de donner aux insurgs franais des
secours considrables. Il fit avec l'Autriche un trait de subsides,
semblable  celui qu'il avait fait l'anne prcdente avec la Prusse.
Cette puissance avait des soldats, et elle promettait de tenir au moins
deux cent mille hommes effectifs sur pied; mais elle manquait d'argent;
elle ne pouvait plus ouvrir d'emprunts ni en Suisse, ni  Francfort, ni
en Hollande. L'Angleterre s'engagea, non pas  lui fournir des fonds,
mais  garantir l'emprunt qu'elle allait ouvrir  Londres. Garantir les
dettes d'une puissance comme l'Autriche, c'tait presque s'engager  les
payer; mais l'opration, sous cette forme, tait plus aise  justifier
devant le parlement. L'emprunt tait de 4 millions 600,000 livres
sterling (115 millions de francs), l'intrt  5 pour 100. Pitt ouvrit
en mme temps un emprunt de 18 millions sterling pour le compte de
l'Angleterre,  4 pour 100. L'empressement des capitalistes fut extrme,
et comme l'emprunt autrichien tait garanti par le gouvernement anglais,
et qu'il portait un plus haut intrt, ils exigrent que, pour deux
tiers pris dans l'emprunt anglais, on leur donnt un tiers dans
l'emprunt autrichien. Pitt, aprs s'tre ainsi assur de l'Autriche,
chercha  rveiller le zle de l'Espagne, mais il le trouva teint. Il
prit  sa solde les rgimens migrs de Cond, et il dit  Puisaye que,
la pacification de la Vende diminuant la confiance qu'inspiraient les
provinces insurges, il lui donnerait une escadre, le matriel d'une
arme, et les migrs enrgiments, mais point de soldats anglais; et
que si, comme on l'crivait de Bretagne, les dispositions des royalistes
n'taient pas changes, et si l'expdition russissait, il tcherait de
la rendre dcisive, en y envoyant une arme. Il rsolut ensuite de
porter sa marine de quatre-vingt mille marins  cent mille. Il imagina
pour cela une espce de conscription. Chaque vaisseau marchand tait
tenu de fournir un matelot par sept hommes d'quipage: c'tait une dette
que le commerce devait acquitter pour la protection qu'il recevait de la
marine militaire. L'agriculture et l'industrie manufacturire devaient
galement des secours  la marine, qui leur assurait des dbouchs; en
consquence chaque paroisse tait oblige de fournir aussi un matelot.
Pitt s'assura ainsi le moyen de donner  la marine anglaise un
dveloppement extraordinaire. Les vaisseaux anglais taient trs
infrieurs pour la construction aux vaisseaux franais; mais l'immense
supriorit du nombre, l'excellence des quipages, et l'habilet des
officiers de mer, ne rendaient pas la rivalit possible.

Avec tous ces moyens runis, Pitt se prsenta au parlement. L'opposition
tait augmente cette anne de vingt membres  peu prs. Les partisans
de la paix et de la rvolution franaise taient plus anims que jamais,
et ils avaient des faits puissans  opposer au ministre. Le langage que
Pitt prta  la couronne, et qu'il tint lui-mme pendant cette session,
l'une des plus mmorables du parlement anglais par l'importance des
questions et par l'loquence de Fox et de Sheridan, fut infiniment
adroit. Il convint que la France avait obtenu des triomphes inouis; mais
ces triomphes, loin de dcourager ses ennemis, disait-il, devaient au
contraire leur donner plus d'opinitret et de constance. C'tait
toujours  l'Angleterre que la France en voulait; c'tait sa
constitution, sa prosprit qu'elle cherchait  dtruire; il tait  la
fois peu prudent et peu honorable de cder devant une haine aussi
redoutable. Dans le moment surtout, dposer les armes serait, disait-il,
une faiblesse dsastreuse. La France, n'ayant plus que l'Autriche et
l'Empire  combattre, les accablerait; fidle alors  sa haine, elle
reviendrait, libre de ses ennemis du continent, se jeter sur
l'Angleterre, qui seule dsormais dans cette lutte aurait  soutenir un
choc terrible. On devait donc profiter du moment o plusieurs puissances
luttaient encore, pour attaquer de concert l'ennemi commun, pour faire
rentrer la France dans ses limites, pour lui enlever les Pays-Bas et la
Hollande, pour refouler dans son sein et ses armes, et son commerce, et
ses principes funestes. Du reste, il ne fallait plus qu'un effort, un
seul pour l'accabler. Elle avait vaincu, sans doute, mais en s'puisant,
en employant des moyens barbares, qui s'taient uss par leur violence
mme. Le _maximum_, les _rquisitions_, les _assignats_, la terreur,
s'taient uss dans les mains des chefs de la France. Tous ces chefs
taient tombs pour avoir voulu vaincre  ce prix. Ainsi, ajoutait-il,
encore une campagne, et l'Europe, l'Angleterre, taient venges et
prserves d'une rvolution sanglante. D'ailleurs, quand mme on ne
voudrait pas se rendre  ces raisons d'honneur, de sret, de politique,
et faire la paix, cette paix ne serait pas plus possible. Les dmagogues
franais la repousseraient avec cet orgueil froce qu'ils avaient
montr, mme avant d'tre victorieux. Et pour traiter avec eux, o les
trouverait-on? o chercher le gouvernement,  travers ces factions
sanglantes, se poussant les unes les autres au pouvoir, et en
disparaissant aussi vite qu'elles y taient arrives? Comment esprer
des conditions solides en stipulant avec ces dpositaires si fugitifs
d'une autorit toujours dispute? Il tait donc peu honorable,
imprudent, impossible, de ngocier. L'Angleterre avait encore d'immenses
ressources; ses exportations taient singulirement augmentes; son
commerce essuyait des prises qui prouvaient sa hardiesse et son
activit; sa marine devenait formidable, et ses riches capitaux venaient
s'offrir d'eux-mmes en abondance au gouvernement, pour continuer cette
guerre _juste et ncessaire_.

C'tait l le nom que Pitt avait donn  cette guerre ds l'origine, et
qu'il affectait de lui conserver. On voit qu'au milieu de ces raisons de
tribune, il ne pouvait pas donner les vritables, qu'il ne pouvait pas
dire  travers quelles voies machiavliques il voulait conduire
l'Angleterre au plus haut point de puissance. On n'avoue pas  la face
du monde une telle ambition.

Aussi l'opposition rpondait-elle victorieusement. On ne nous demandait,
disaient Fox et Sheridan, qu'une campagne,  la session dernire; on
avait dj plusieurs places fortes; on devait en partir au printemps
pour anantir la France. Cependant voyez quels rsultats! Les Franais
ont conquis la Flandre, la Hollande, toute la rive gauche du Rhin,
except Mayence, une partie du Pimont, la plus grande partie de la
Catalogne, toute la Navarre. Qu'on cherche une semblable campagne dans
les annales de l'Europe! On convient qu'ils ont pris quelques places,
montrez-nous donc une guerre o autant de places aient t emportes en
une seule campagne! Si les Franais, luttant contre l'Europe entire,
ont eu de pareils succs, quels avantages n'auront-ils pas contre
l'Autriche et l'Angleterre presque seules? car les autres puissances, ou
ne peuvent plus nous seconder, ou viennent de traiter. On dit qu'ils
sont puiss, que les assignats, leur seule ressource, ont perdu toute
leur valeur, que leur gouvernement aujourd'hui a cess d'avoir son
ancienne nergie. Mais les Amricains avaient vu leur papier-monnaie
tomber  quatre-vingt-dix pour cent de perte, et ils n'ont pas succomb.
Mais ce gouvernement, quand il tait nergique, on nous le disait
barbare; aujourd'hui qu'il est devenu humain et modr, on le trouve
sans force. On nous parle de nos ressources, de nos riches capitaux;
mais le peuple prit de misre et ne peut payer ni la viande ni le pain;
il demande la paix  grands cris. Ces richesses merveilleuses qu'on
semble crer par enchantement sont-elles relles? Cre-t-on des trsors
avec du papier? Tous ces systmes de finance cachent quelque affreuse
erreur, quelque vide immense qui apparatra tout  coup. Nous allons
donnant nos richesses aux puissances de l'Europe: dj nous les avons
prodigues au Pimont,  la Prusse; nous allons encore les livrer 
l'Autriche. Qui nous garantit que cette puissance sera plus fidle  ses
engagemens que la Prusse? Qui nous garantit qu'elle ne sera point
parjure  ses promesses, et ne traitera pas aprs avoir reu notre or?
Nous excitons une guerre civile infme; nous armons des Franais contre
leur patrie, et cependant,  notre honte, ces Franais, reconnaissant
leur erreur et la sagesse de leur nouveau gouvernement, viennent de
mettre bas les armes. Irons-nous rallumer les cendres teintes de la
Vende, pour y rveiller un affreux incendie? On nous parle des
principes barbares de la France; ces principes ont-ils rien de plus
antisocial que notre conduite  l'gard des provinces insurges? Tous
les moyens de la guerre sont donc ou douteux ou coupables ... La paix,
dit-on, est impossible; la France hait l'Angleterre; mais quand la
violence des Franais contre nous s'est-elle dclare? N'est-ce pas
lorsque nous avons montr la coupable intention de leur ravir leur
libert, d'intervenir dans le choix de leur gouvernement, d'exciter la
guerre civile chez eux? La paix, dit-on, rpandrait la contagion de
leurs principes. Mais la Suisse, la Sude, le Danemark, les tats-Unis,
sont en paix avec eux; leur constitution est-elle dtruite? La paix,
ajoute-t-on encore, est impossible avec un gouvernement chancelant et
toujours renouvel. Mais la Prusse, la Toscane, ont trouv avec qui
traiter; la Suisse, la Sude, le Danemark, les tats-Unis, savent avec
qui s'entendre dans leurs rapports avec la France, et nous ne pourrions
pas ngocier avec elle! Il fallait donc qu'on nous dt en commenant la
guerre, que nous ne ferions pas la paix avant qu'une certaine forme de
gouvernement ft rtablie chez nos ennemis, avant que la rpublique ft
abolie chez eux, avant qu'ils eussent subi les institutions qu'il nous
plaisait de leur donner.

A travers ce choc de raison et d'loquence, Pitt, poursuivant sa marche,
sans jamais donner ses vritables motifs, obtint ce qu'il voulut:
emprunts, conscription maritime, suspension de l'_habeas corpus_. Avec
ses trsors, sa marine, les 200 mille hommes de l'Autriche, et le
courage dsespr des insurgs franais, il rsolut de faire cette anne
une nouvelle campagne, certain de dominer au moins sur les mers, si la
victoire sur le continent restait  la nation enthousiaste qu'il
combattait.

Ces ngociations, ces conflits d'opinions en Europe, ces prparatifs de
guerre, prouvent de quelle importance notre patrie tait alors dans le
monde. A cette poque on vit arriver tous  la fois les ambassadeurs de
Sude, de Danemark, de Hollande, de Prusse, de Toscane, de Venise et
d'Amrique. A leur arrive  Paris, ils allaient visiter le prsident de
la convention, qu'ils trouvaient log quelquefois  un troisime ou
quatrime tage, et dont l'accueil simple et poli avait remplac les
anciennes rceptions de cour. Ils taient ensuite introduits dans cette
salle fameuse, o sigeait sur de simples banquettes, et dans le costume
le plus modeste, cette assemble qui, par sa puissance et la grandeur de
ses passions, ne paraissait plus ridicule, mais terrible. Ils avaient un
fauteuil vis--vis celui du prsident; ils parlaient assis; le prsident
leur rpondait de mme, en les appelant par les titres contenus dans
leurs pouvoirs. Il leur donnait ensuite l'accolade fraternelle, et les
proclamait reprsentans de la puissance qui les envoyait. Ils pouvaient,
dans une tribune rserve, assister  ces discussions orageuses, qui
inspiraient autant de curiosit que d'effroi aux trangers. Tel tait le
crmonial employ  l'gard des ambassadeurs des puissances. La
simplicit convenait  une rpublique recevant sans faste, mais avec
dcence et avec gards, les envoys des rois vaincus par elle. Le nom
de Franais tait beau alors, il tait ennobli par les plus belles
victoires et les plus pures de toutes, celles qu'un peuple remporte pour
dfendre son existence et sa libert.




CHAPITRE XXIX.


REDOUBLEMENT DE HAINE ET DE VIOLENCE DES PARTIS APRS LE 12
GERMINAL.--CONSPIRATION NOUVELLE DES PATRIOTES.--MASSACRE DANS LES
PRISONS, A LYON, PAR LES RACTEURS.--DCRETS NOUVEAUX CONTRE LES MIGRS
ET SUR L'EXERCICE DU CULTE.--MODIFICATION DANS LES ATTRIBUTIONS DES
COMITS.--QUESTIONS FINANCIRES.--BAISSE CROISSANTE DU
PAPIER-MONNAIE.--AGIOTAGE.--DIVERS PROJETS ET DISCUSSIONS SUR LA
RDUCTION DES ASSIGNATS.--MESURE IMPORTANTE DCRTE POUR FACILITER LA
VENTE DES BIENS NATIONAUX.--INSURRECTION DES RVOLUTIONNAIRES DU 1er
PRAIRIAL AN III.--ENVAHISSEMENT DE LA CONVENTION.--ASSASSINAT DU
REPRSENTANT FRAUD.--PRINCIPAUX VNEMENS DE CETTE JOURNE ET DES JOURS
SUIVANS.--SUITE DE LA JOURNE DE PRAIRIAL.--ARRESTATION DE DIVERS
MEMBRES DES ANCIENS COMITS, CONDAMNATION ET SUPPLICE DES REPRSENTANS
ROMME, GOUJON, DUQUESNOY, DUROI, SOUBRANY, BOURBOTTE ET AUTRES,
COMPROMIS DANS L'INSURRECTION.--DSARMEMENT DES PATRIOTES ET DESTRUCTION
DE CE PARTI.--NOUVELLES DISCUSSIONS SUR LA VENTE DES BIENS
NATIONAUX.--CHELLE DE RDUCTION ADOPTE POUR LES ASSIGNATS.

Les vnemens de germinal avaient eu pour les deux partis qui divisaient
la France la consquence ordinaire d'une action incertaine: ces deux
partis en taient devenus plus violens et plus acharns  se dtruire.
Dans tout le Midi, et particulirement  Avignon, Marseille et Toulon,
les rvolutionnaires, plus menaans et plus audacieux que jamais,
chappant  tous les efforts qu'on faisait pour les dsarmer ou les
ramener dans leurs communes, continuaient  demander la libert des
patriotes, la mort de tous les migrs rentrs, et la constitution de
93. Ils correspondaient avec les partisans qu'ils avaient dans toutes
les provinces; ils les appelaient  eux, et les engageaient  se runir
sur deux points principaux, Toulon, pour le Midi, Paris pour le Nord.
Quand ils seraient assez en force  Toulon, ils soulveraient,
disaient-ils, les dpartemens, et s'avanceraient pour se joindre  leurs
frres du Nord. C'tait absolument le projet des fdralistes en 93.

Leurs adversaires, soit royalistes, soit girondins, taient aussi
devenus plus hardis depuis que le gouvernement, attaqu en germinal,
avait donn le signal des perscutions. Matres des administrations, ils
faisaient un terrible usage des dcrets rendus contre les patriotes. Ils
les enfermaient comme complices de Robespierre, ou comme ayant mani les
deniers publics sans en avoir rendu compte; ils les dsarmaient comme
ayant particip  la tyrannie abolie le 9 thermidor, ou bien enfin ils
les pourchassaient de lieu en lieu comme ayant quitt leurs communes.
C'tait dans le Midi surtout que les hostilits contre ces malheureux
patriotes taient le plus actives, car la violence provoque toujours une
violence gale. Dans le dpartement du Rhne, la raction se prparait
terrible. Les royalistes, obligs de fuir la cruelle nergie de 93,
revenaient  travers la Suisse, passaient la frontire, rentraient dans
Lyon avec de faux passeports, y parlaient du roi, de la religion, de la
prosprit passe, et se servaient du souvenir des mitraillades pour
ramener  la monarchie une cit toute rpublicaine. Ainsi, les
royalistes s'appuyaient  Lyon comme les patriotes  Toulon. On disait
Prcy revenu et cach dans la ville, dont il avait, par sa vaillance,
caus tous les malheurs. Une foule d'migrs, accourus  Ble,  Berne,
 Lausanne, se montraient plus prsomptueux que jamais. Ils parlaient de
leur rentre prochaine, ils disaient que leurs amis gouvernaient; que
bientt on allait remettre sur le trne le fils de Louis XVI, les
rappeler eux-mmes, et leur rendre leurs biens; que du reste, except
quelques terroristes et quelques chefs militaires qu'il faudrait punir,
tout le monde contribuerait avec empressement  cette restauration. A
Lausanne, o toute la jeunesse tait enthousiaste de la rvolution
franaise, on les molestait et on les forait  se taire. Ailleurs on
les laissait dire; on ddaignait leurs vanteries, auxquelles on tait
assez habitu depuis six ans; mais on se mfiait de quelques-uns d'entre
eux, qui taient pensionns par la police autrichienne pour pier dans
les auberges les propos imprudens des voyageurs. C'est encore de ce
ct, c'est--dire vers Lyon, que s'taient formes des compagnies qui,
sous les noms de _compagnies du Soleil_, et _compagnies de Jsus_,
devaient parcourir les campagnes, ou pntrer dans les villes, et
gorger les patriotes retirs dans leurs terres ou dtenus dans les
prisons. Les prtres dports rentraient aussi par cette frontire, et
s'taient dj rpandus dans toutes les provinces de l'Est; ils
dclaraient nul tout ce qu'avaient fait les prtres asserments; ils
rebaptisaient les enfans, remariaient les poux, et inspiraient au
peuple la haine et le mpris du gouvernement. Ils avaient soin cependant
de se tenir prs de la frontire, afin de la repasser au premier signal.
Ceux qui n'avaient pas t frapps de dportation, et qui jouissaient en
France d'une pension alimentaire, et de la permission d'exercer leur
culte, n'abusaient pas moins que les prtres dports de la tolrance du
gouvernement. Mcontens de dire la messe dans des maisons ou loues ou
prtes, ils ameutaient le peuple, et le portaient  s'emparer des
glises, qui taient devenues la proprit des communes. Une foule de
scnes fcheuses avaient eu lieu pour ce sujet, et il avait fallu
employer la force pour faire respecter les dcrets. A Paris, les
journalistes vendus au royalisme, et pousss par Lematre, crivaient
avec plus de hardiesse que jamais contre la rvolution, et prchaient
presque ouvertement la monarchie. L'auteur du _Spectateur_, Lacroix,
avait t acquitt des poursuites diriges contre lui, et depuis, la
tourbe des libellistes ne craignait plus le tribunal rvolutionnaire.

Ainsi, les deux partis taient en prsence, tout prts  un engagement
dcisif. Les rvolutionnaires, rsolus  porter le coup dont le 12
germinal n'avait t que la menace, conspiraient ouvertement. Ils
tramaient des complots dans chaque quartier, depuis qu'ils avaient perdu
les chefs principaux, qui seuls mditaient des desseins pour tout le
parti. Il se forma une runion chez un nomm Lagrelet, rue de Bretagne:
on y agitait le projet d'exciter plusieurs rassemblemens,  la tte
desquels on mettrait Cambon, Maribon-Montaut et Thuriot; de diriger les
uns sur les prisons pour dlivrer les patriotes, les autres sur les
comits pour les enlever, d'autres, enfin sur la convention pour lui
arracher des dcrets. Une fois matres de la convention, les
conspirateurs voulaient lui faire rintgrer les dputs dtenus,
annuler la condamnation porte contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois
et Barrre; exclure les soixante-treize, et proclamer sur-le-champ la
constitution de 93. Tout tait dj prpar, jusqu'aux pinces pour
ouvrir les prisons, aux cartes de ralliement pour reconnatre les
conjurs,  une pice d'toffe pour pendre  la fentre de la maison
d'o partiraient tous les ordres. On saisit une lettre cache dans un
pain, et adresse  un prisonnier, dans laquelle on lui disait: Le jour
o vous recevrez des oeufs moiti blancs moiti rouges, vous vous
tiendrez prts. Le jour fix tait le 1er floral. L'un des conjurs
trahit le secret, et livra les dtails du projet au comit de sret
gnrale. Ce comit fit arrter aussitt tous les chefs dsigns, ce qui
malheureusement ne dsorganisait pas les projets des patriotes; car tout
le monde tait chef aujourd'hui chez eux, et on conspirait en mille
endroits  la fois. Rovre, digne autrefois du nom de terroriste sous
l'ancien comit de salut public, et aujourd'hui forcen racteur, vint
faire sur ce complot un rapport  la convention, et chargea beaucoup les
dputs qui devaient tre mis  la tte des rassemblemens. Ces dputs
taient trangers au complot, et on avait dispos de leurs noms  leur
insu, parce qu'on en avait besoin, et que l'on comptait sur leurs
dispositions. Dj condamns par un dcret  tre dtenus  Ham, ils
n'avaient pas obi, et s'taient soustraits  leur condamnation. Rovre
fit dcider par l'assemble que, s'ils ne se constituaient pas
prisonniers sur-le-champ, ils seraient dports par le fait seul de leur
dsobissance. Ce projet avort indiquait assez un prochain vnement.

Ds que les journaux eurent fait connatre ce nouveau complot des
patriotes, une grande agitation se manifesta  Lyon, et il y eut contre
eux un redoublement de fureur. On jugeait dans ce moment  Lyon un
fameux dnonciateur terroriste, poursuivi en vertu du dcret rendu
contre les complices de Robespierre. Les journaux venaient d'arriver et
de faire connatre le rapport de Rovre sur le complot du 29 germinal.
Les Lyonnais commencrent  s'agiter; la plupart avaient  dplorer ou
la ruine de leur fortune ou la mort de leurs parens. Ils s'ameutrent
autour de la salle du tribunal. Le reprsentant Boisset monta  cheval;
on l'entoura, et chacun se mit  lui numrer ses griefs contre l'homme
en jugement. Les promoteurs de dsordre, les membres des compagnies du
Soleil et de Jsus profitrent de cette motion, fomentrent le tumulte,
se portrent aux prisons, les envahirent, et gorgrent soixante-dix ou
quatre-vingts prisonniers, rputs terroristes, et jetrent leurs
cadavres dans le Rhne. La garde nationale fit quelques efforts pour
empcher ce massacre, mais ne montra peut-tre pas le zle qu'elle et
dploy si moins de ressentimens l'avaient anime contre les victimes de
cette journe.

Ainsi,  peine le complot jacobin du 29 germinal avait t connu, que
les contre-rvolutionnaires y avaient rpondu par le massacre du 5
floral (24 avril)  Lyon. Les rpublicains sincres, tout en blmant
les projets des terroristes, furent cependant alarms de ceux des
contre-rvolutionnaires. Jusqu'ici ils n'avaient t occups qu'
empcher une nouvelle terreur, et ne s'taient point effrays du
royalisme: le royalisme, en effet, paraissait si loign aprs les
excutions du tribunal rvolutionnaire et les victoires de nos armes!
Mais quand ils le virent, chass en quelque sorte de la Vende, rentrer
par Lyon, former des compagnies d'assassins, pousser des prtres
perturbateurs jusqu'au milieu de la France, et dicter  Paris mme des
crits tout pleins des fureurs de l'migration, ils se ravisrent, et
crurent qu'aux mesures rigoureuses prises contre les suppts de la
terreur, il fallait en ajouter d'autres contre les partisans de la
royaut. D'abord, pour laisser sans prtexte ceux qui avaient souffert
des excs commis, et qui en exigeaient la vengeance, ils firent
enjoindre aux tribunaux de mettre plus d'activit  poursuivre les
individus prvenus de dilapidations, d'abus d'autorit, d'actes
oppressifs. Ils cherchrent ensuite les mesures les plus capables de
rprimer les royalistes. Chnier, connu par ses talens littraires et
ses opinions franchement rpublicaines, fut charg d'un rapport sur ce
sujet. Il traa un tableau nergique de la France, des deux partis qui
s'en disputaient l'empire, et surtout des menes ourdies par
l'migration et le clerg, et il proposa de faire traduire sur-le-champ
tout migr rentr devant les tribunaux, pour lui appliquer la loi; de
considrer comme migr tout dport qui, tant rentr en France, y
serait encore dans un mois; de punir de six mois de prison quiconque
violerait la loi sur les cultes et voudrait s'emparer de force des
glises; de condamner au bannissement tout crivain qui provoquerait 
l'avilissement de la reprsentation nationale ou au retour de la
royaut; enfin, d'obliger toutes les autorits charges du dsarmement
des terroristes, de donner les motifs de dsarmement. Toutes ces mesures
furent accueillies, except deux qui suscitrent quelques observations.
Thibaudeau trouva imprudent de punir de six mois de prison les
infracteurs de la loi sur les cultes; il dit avec raison que les glises
n'taient bonnes qu' un seul usage, celui des crmonies religieuses;
que le peuple, assez dvot pour assister  la messe dans des runions
particulires, se verrait toujours priv avec un violent regret des
difices o elle tait clbre autrefois; qu'en dclarant le
gouvernement tranger pour jamais aux frais de tous les cultes, on
aurait pu rendre les glises aux catholiques, pour viter des plaintes,
des meutes, et peut-tre une Vende gnrale. Les observations de
Thibaudeau ne furent pas accueillies; car en rendant les glises aux
catholiques, mme  la charge par eux de les entretenir, on craignait
de rendre  l'ancien clerg des pompes qui taient une partie de sa
puissance. Tallien, qui tait devenu journaliste avec Frron, et qui,
soit par cette raison, soit par une affectation de justice, voulait
protger l'indpendance de la presse, s'opposa au bannissement des
crivains. Il soutint que la disposition tait arbitraire, et laissait
une latitude trop grande aux svrits contre la presse. Il avait
raison; mais, dans cet tat de guerre ouverte avec le royalisme, il
importait peut-tre que la convention se dclart fortement contre ces
libellistes, qui s'empressaient de ramener sitt la France aux ides
monarchiques. Louvet, ce girondin si fougueux, dont les mfiances
avaient fait tant de mal  son parti, mais qui tait un des hommes les
plus sincres de l'assemble, se hta de rpondre  Tallien, et conjura
tous les amis de la rpublique d'oublier leurs dissidences et leurs
griefs rciproques, et de s'unir contre l'ennemi le plus ancien, le seul
vritable qu'ils eussent tous, c'est--dire la royaut. Le tmoignage de
Louvet en faveur des mesures violentes tait le moins suspect de tous,
car il avait brav la plus cruelle proscription pour combattre le
systme des moyens rvolutionnaires. Toute l'assemble applaudit  sa
noble et franche dclaration, vota l'impression et l'envoi de son
discours  toute France, et adopta l'article,  la grande confusion de
Tallien, qui avait si mal pris le moment pour soutenir une maxime juste
et vraie.

Ainsi, tandis que la convention avait ordonn la poursuite, le
dsarmement des patriotes, et leur retour dans leurs communes, elle
venait en mme temps de renouveler les lois contre les migrs et les
prtres dports, d'instituer des peines contre l'ouverture des glises
et contre les pamphlets royalistes; mais des lois pnales sont de
faibles garanties contre des partis prts  fondre l'un sur l'autre. Le
dput Thibaudeau pensa que l'organisation des comits de gouvernement
depuis le 9 thermidor tait trop faible et trop relche. Cette
organisation, tablie au moment o la dictature venait d'tre renverse,
n'avait t imagine que dans la peur d'une nouvelle tyrannie. Aussi 
une tension excessive de tous les ressorts avait succd un relchement
extrme. On avait restitu  chaque comit son influence particulire,
pour dtruire l'influence trop dominante du comit de salut public, et
il tait rsult de cet tat de choses des tiraillemens, des lenteurs,
et un affaiblissement complet du gouvernement. En effet, si des troubles
survenaient dans un dpartement, la hirarchie voulait qu'on crivt au
comit de sret gnrale; celui-ci appelait le comit de salut public,
et dans certains cas celui de lgislation; il fallait attendre que ces
comits fussent complets pour se runir, et ensuite qu'ils eussent le
temps de confrer. Les runions devenaient ainsi presque impossibles, et
trop nombreuses pour agir. Fallait-il envoyer seulement vingt hommes de
garde, le comit de sret gnrale, charg de la police, tait oblig
de s'adresser au comit militaire. On sentait maintenant quel tort on
avait eu de s'effrayer si fort de la tyrannie de l'ancien comit de
salut public, et de se prcautionner contre un danger dsormais
chimrique. Un gouvernement ainsi organis ne pouvait que
trs-faiblement rsister aux factions, et ne leur opposer qu'une
autorit impuissante. Le dput Thibaudeau proposa donc une
simplification du gouvernement; il demanda que les attributions de tous
les comits fussent rduites  la simple proposition des lois, et que
les mesures d'excution appartinssent exclusivement au comit de salut
public; que celui-ci runt la police  ses autres fonctions; que par
consquent le comit de sret gnrale ft aboli; qu'enfin le comit de
salut public, charg ainsi de tout le gouvernement, ft port 
vingt-quatre membres pour suffire  l'tendue de sa nouvelle tche. Les
poltrons de l'assemble, toujours prompts  s'armer contre les dangers
impossibles, se rcrirent contre ce projet, et dirent qu'il renouvelait
l'ancienne dictature. La carrire ouverte aux esprits, chacun fit sa
proposition. Ceux qui avaient la manie de revenir aux voies
constitutionnelles,  la division des pouvoirs, proposrent de crer un
pouvoir excutif hors de l'assemble, pour sparer l'excution de la loi
de son vote; d'autres imaginrent de prendre les membres de ce pouvoir
dans l'assemble mme, mais de leur interdire, pendant la dure de leurs
fonctions, le vote lgislatif. Aprs de longues divagations, l'assemble
sentit que, n'ayant plus que deux ou trois mois  exister, c'est--dire
 peine le temps ncessaire pour achever la constitution, il tait
ridicule de perdre ses momens  faire une constitution provisoire, et
surtout de renoncer  la dictature dans un instant o on avait plus
besoin de force que jamais. En consquence on rejeta toutes les
propositions tendantes  la division des pouvoirs; mais on avait trop
peur du projet de Thibaudeau pour l'adopter: on se contenta de dgager
un peu plus la marche des comits. On dcida qu'ils seraient rduits 
la simple proposition des lois; que le comit de salut public aurait
seul les mesures d'excution, mais que la police resterait au comit de
sret gnrale; que les runions de comits n'auraient lieu que par
envoi de commissaires; et enfin, pour se garantir toujours davantage de
ce redoutable comit de salut public qui faisait tant de peur, on dcida
qu'il serait priv de l'initiative des lois, et qu'il ne pourrait
jamais faire de propositions tendantes  procder contre un dput.

Pendant qu'on prenait ces moyens pour rendre un peu d'nergie au
gouvernement, on continuait  s'occuper des questions financires, dont
la discussion avait t interrompue par les vnemens du mois de
germinal. L'abolition du _maximum_, des rquisitions, du squestre, de
tout l'appareil des moyens forcs, en rendant les choses  leur
mouvement naturel, avait rendu encore plus rapide la chute des
assignats. Les ventes n'tant plus forces, les prix tant redevenus
libres, les marchandises avaient renchri d'une manire extraordinaire,
et par consquent l'assignat avait baiss  proportion. Les
communications au dehors tant rtablies, l'assignat tait entr de
nouveau en comparaison avec les valeurs trangres, et son infriorit
s'tait rapidement manifeste par la baisse toujours croissante du
change. Ainsi la chute du papier-monnaie tait complte sous tous les
rapports, et, suivant la loi ordinaire des vitesses, la rapidit de
cette chute s'augmentait de sa rapidit mme. Tout changement trop
brusque dans les valeurs amne les spculations hasardeuses,
c'est--dire l'agiotage; et comme ce changement n'a jamais lieu que par
l'effet d'un dsordre ou politique ou financier, que par consquent la
production souffre, que l'industrie et le commerce sont ralentis, ce
genre de spculations est presque le seul qui reste; alors, au lieu de
fabriquer ou de transporter de nouvelles marchandises, on se hte de
spculer sur les variations de prix de celles qui existent. Au lieu de
produire, on parie sur ce qui est produit. L'agiotage, qui tait devenu
si grand aux mois d'avril, mai et juin 1793, lorsque la dfection de
Dumouriez, le soulvement de la Vende et la coalition fdraliste
dterminrent une baisse si considrable dans les assignats, venait de
reparatre plus actif que jamais en germinal, floral et prairial an III
(avril et mai 95). Ainsi, aux horreurs de la disette se joignait le
scandale d'un jeu effrn, qui contribuait encore  augmenter le
renchrissement des marchandises et la dprciation du papier. Le
procd des joueurs tait le mme qu'en 93, le mme qu'il est toujours.
Ils achetaient des marchandises qui, haussant par rapport  l'assignat
avec une rapidit singulire, augmentaient de prix dans leurs mains, et
leur procuraient en peu d'instans des profits considrables. Tous les
voeux et tous les efforts tendaient ainsi  la chute du papier. Il y
avait des objets qui taient vendus et revendus des milliers de fois,
sans changer de place. On spculait mme, suivant l'usage, sur ce qu'on
n'avait pas. On achetait une marchandise d'un vendeur qui ne la
possdait point, mais qui devait la livrer  un terme fixe: au terme
chu, le vendeur ne la livrait pas, mais il payait la diffrence du prix
d'achat au prix du jour, si la marchandise avait hauss; il recevait
cette diffrence si la marchandise avait baiss. C'est au Palais-Royal,
dj si coupable aux yeux du peuple comme renfermant la jeunesse dore,
que se rassemblaient les agioteurs. On ne pouvait le traverser sans tre
poursuivi par des marchands qui portaient  la main des toffes, des
tabatires d'or, des vases d'argent, de riches quincailleries. C'est au
caf de Chartres que se runissaient tous les spculateurs sur les
matires mtalliques. Quoique l'or et l'argent ne fussent plus
considrs comme marchandise, et que depuis 93 il y et dfense, sous
des peines trs-svres, de les vendre contre des assignats, le commerce
ne s'en faisait pas moins d'une manire presque ouverte. Le louis se
vendait 160 livres en papier, et dans l'espace d'une heure on le faisait
varier de 160  200, et mme 210 livres.

Ainsi une disette affreuse de pain, un manque absolu de moyens de
chauffage par un froid qui tait rigoureux encore au milieu du
printemps, un renchrissement excessif de toutes les marchandises,
l'impossibilit d'y atteindre avec un papier qui perdait tous les jours;
au milieu de ces maux un agiotage effrn, acclrant la dprciation
des assignats par ses spculations, et donnant le spectacle d'un jeu
scandaleux, et quelquefois de fortunes subites  ct de la misre
gnrale, tel tait le vaste sujet de griefs offert aux patriotes pour
soulever le peuple. Il importait, et pour soulager les malheurs publics,
et pour empcher un soulvement, de faire disparatre de tels griefs;
mais c'tait l l'ternelle difficult.

Le moyen jug indispensable, comme on l'a vu, tait de relever les
assignats en les retirant; mais pour les retirer il fallait vendre les
biens, et on ne voulait pas s'apercevoir du vritable obstacle, la
difficult de fournir aux acqureurs la facult de payer un tiers du
territoire. On avait rejet les moyens violens, c'est--dire la
dmontisation et l'emprunt forc; on hsitait entre les deux moyens
volontaires, c'est--dire, entre une loterie et une banque. La
proscription de Cambon dcida la prfrence en faveur du projet
Johannot, qui avait propos la banque. Mais en attendant qu'on pt faire
russir ce moyen chimrique, qui, mme en russissant, ne pouvait jamais
ramener les assignats au pair de l'argent, le plus grand mal, celui
d'une diffrence entre la valeur nominale et la valeur relle, existait
toujours. Ainsi le crancier de l'tat ou des particuliers recevait
l'assignat au pair, et ne pouvait le placer que pour un dixime tout au
plus. Les propritaires qui avaient afferm leurs terres ne recevaient
que le dixime du fermage. On avait vu des fermiers acquitter le prix de
leur bail avec un sac de bl, un cochon engraiss, ou un cheval. Le
trsor surtout faisait une perte qui contribuait  la ruine des
finances, et par suite, du papier lui-mme. Il recevait du contribuable
l'assignat  sa valeur nominale, et touchait par mois une cinquantaine
de millions, qui en valaient cinq tout au plus. Pour suppler  ce
dficit, et pour couvrir les dpenses extraordinaires de la guerre, il
tait oblig d'mettre jusqu' huit cents millions d'assignats par mois,
 cause de leur grande dprciation. La premire chose  faire en
attendant l'effet des prtendues mesures qui devaient les retirer et les
relever, c'tait de rtablir le rapport entre leur valeur nominale et
leur valeur relle, de manire que la rpublique, le crancier de
l'tat, le propritaire des terres, les capitalistes, tous les individus
enfin pays en papier, ne fussent pas ruins. Johannot proposa de
revenir aux mtaux pour mesure des valeurs. On devait constater, jour
par jour, le taux des assignats par rapport  l'or ou  l'argent, et ne
les plus recevoir qu' ce taux. Celui auquel il tait d 1,000 francs
recevait 10,000 francs en assignats, si les assignats ne valaient plus
que le dixime des mtaux. L'impt, les fermages, les revenus de toute
espce, la proprit des biens nationaux, seraient pays en argent ou
en assignats au cours. On s'opposa  ce choix de l'argent pour terme
commun de toutes les valeurs, d'abord par une ancienne haine pour les
mtaux, qu'on accusait d'avoir tu le papier, ensuite parce que les
Anglais en ayant beaucoup, pourraient, disait-on, les faire varier 
leur gr, et seraient ainsi matres du cours des assignats. Ces raisons
taient fort misrables; mais elles dcidrent la convention  rejeter
les mtaux pour mesure des valeurs. Alors Jean-Bon-Saint-Andr proposa
d'adopter le bl, qui tait chez tous les peuples la valeur essentielle
 laquelle toutes les autres devaient se rapporter. Ainsi, on
calculerait la quantit de bl que pouvait procurer la somme due, 
l'poque o la transaction avait eu lieu, et on paierait en assignats la
valeur suffisante pour acheter aujourd'hui la mme quantit de bl.
Ainsi, celui qui devait ou une rente, ou un fermage, ou une contribution
de 1,000 francs  une poque o 1,000 francs reprsentaient cent
quintaux de bl, donnerait la valeur actuelle de cent quintaux de bl en
assignats. Mais on fit une objection. Les malheurs de la guerre et les
pertes de l'agriculture avaient fait hausser considrablement le bl par
rapport  toutes les autres denres ou marchandises, il valait quatre
fois davantage. Il aurait d, d'aprs le cours actuel des assignats, ne
coter que dix fois le prix de 1790, c'est--dire 100 fr. le quintal;
et il en cotait cependant 400. Celui qui devait 1,000 francs en 1790,
devrait aujourd'hui 10,000 francs d'assignats en payant d'aprs le taux
de l'argent, et 40,000 francs en payant d'aprs le taux du bl; il
donnerait ainsi une valeur quatre fois trop grande. On ne savait donc
pas quelle mesure adopter pour les valeurs. Le dput Raffron proposa, 
partir du 30 du mois, de faire baisser les assignats d'un pour cent par
jour. On se rcria sur-le-champ que c'tait une banqueroute, comme si ce
n'en tait pas une que de rduire les assignats au cours de l'argent ou
du bl, c'est--dire de leur faire perdre tout  coup quatre-vingt-dix
pour cent. Bourdon, qui parlait sans cesse de finances sans les
entendre, fit dcrter qu'on refuserait d'couter toute proposition
tendante  la banqueroute.

Cependant la rduction de l'assignat au cours avait un inconvnient des
plus graves. Si dans tous les paiemens, soit de l'impt, soit des
fermages, soit des crances chues, soit des biens nationaux, on ne
prenait plus l'assignat qu'aux taux o il descendait chaque jour, la
baisse n'avait plus de terme, car plus rien ne l'arrtait. Dans l'tat
actuel, en effet, l'assignat pouvant servir encore par sa valeur
nominale au paiement de l'impt, des fermages, de toutes les sommes
chues, avait un emploi qui donnait encore une certaine ralit  sa
valeur; mais si partout il n'tait reu qu'au taux du jour, il devait
baisser indfiniment et sans mesure. L'assignat mis aujourd'hui pour
1,000 fr. pouvait ne plus valoir le lendemain que 100 francs, qu'un
franc, qu'un centime; il ne ruinerait plus personne, il est vrai, ni les
particuliers ni l'tat; car tous ne le prendraient que pour ce qu'il
vaudrait; mais sa valeur, n'tant force nulle part, allait s'abmer
sur-le-champ. Il n'y avait pas de raison pour qu'un milliard nominal ne
tombt pas  un franc rel, et alors la ressource du papier-monnaie,
indispensable encore au gouvernement, allait lui manquer tout  fait.

Dubois-Cranc, trouvant tous ces projets dangereux, s'opposa  la
rduction des assignats au cours, et ngligeant les souffrances de ceux
qui taient ruins par le paiement en papier, proposa seulement d'exiger
l'impt foncier en nature. L'tat pouvait s'assurer ainsi le moyen de
nourrir les armes et les grandes communes, et s'viter une mission de
3  4 milliards de papier, qu'il dpensait pour se procurer des denres.
Ce projet, qui parut sduisant d'abord, fut cart ensuite aprs un mr
examen: il fallut en chercher un autre.

Mais dans l'intervalle, le mal s'accroissait chaque jour; des rvoltes
clataient de toutes parts  cause de la disette des subsistances et du
bois de chauffage; on voyait au Palais-Royal du pain mis en vente  22
francs la livre; des mariniers,  l'un des passages de la Seine, avaient
voulu faire payer jusqu' 40 mille francs un service qui se payait
autrefois cent francs. Une espce de dsespoir s'empara des esprits; on
se rcria qu'il fallait sortir de cet tat, et trouver des mesures 
tout prix. Dans cette situation cruelle, Bourdon (de l'Oise), financier
fort ignorant, qui traitait toutes ces questions en nergumne, trouva,
sans doute par hasard, le seul moyen convenable pour sortir d'embarras.
Rduire les assignats au cours tait difficile, comme on a vu, car on ne
savait s'il fallait prendre l'argent ou le bl pour mesure, et
d'ailleurs c'tait leur enlever sur-le-champ toute valeur, et les
exposer  une dprciation sans terme. Les relever en les absorbant
tait tout aussi difficile, car il fallait vendre les biens, et le
placement d'une aussi grande quantit de proprits immobilires tait
presque impossible.

Cependant il y avait un moyen de vendre les biens, c'tait de les mettre
 la porte des acheteurs, en n'exigeant d'eux que la valeur qu'on
pouvait en donner dans l'tat de la fortune publique. Les biens se
vendaient actuellement aux enchres; il en rsultait que les offres se
proportionnaient  la dprciation du papier, et qu'il fallait donner en
assignats cinq  six fois le prix de 1790. Ce n'tait encore, il est
vrai, que la moiti de la valeur des terres  cette poque; mais c'tait
encore beaucoup trop pour aujourd'hui, car la terre ne valait en ralit
pas la moiti, pas le quart de ce qu'elle avait valu en 1790. Il n'y a
rien d'absolu dans la valeur. En Amrique, dans les vastes continens,
les terres valent peu, parce que leur masse est de beaucoup suprieure 
celle des capitaux mobiliers. Il en tait pour ainsi dire de mme en
France en 1795. Il fallait donc ne pas s'en tenir  la valeur fictive de
1790, mais  celle que l'on pouvait en trouver en 1795, car une chose ne
vaut rellement que ce qu'elle peut tre paye.

En consquence, Bourdon (de l'Oise) proposa d'adjuger les biens, sans
enchres et par simple procs-verbal,  celui qui en offrirait trois
fois en assignats l'estimation de 1790. Entre deux concurrens, la
prfrence devait tre accorde  celui qui s'tait prsent le premier.
Ainsi un bien estim 100,000 francs, en 1790, devait tre pay 300,000
francs en assignats. Les assignats tant tombs au quinzime de leur
valeur, 300,000 francs ne reprsentaient en ralit que 20,000 francs
effectifs; on payait donc avec 20,000 francs un bien qui, en 1790, en
valait 100,000. Ce n'tait pas perdre les quatre cinquimes, puisque
vritablement il tait impossible d'obtenir plus. D'ailleurs le
sacrifice et-il t rel, on ne devait pas hsiter, car les avantages
taient immenses.

D'abord on vitait l'inconvnient de la rduction au cours, qui
dtruisait le papier. On a vu, en effet, que l'assignat rduit au cours
dans le paiement de toutes choses, mme des biens, n'avait plus de
valeur fixe nulle part, et qu'il tombait dans le nant. Mais en lui
conservant la facult de payer les biens, il avait une valeur fixe, car
il reprsentait une certaine quantit de terre; pouvant toujours la
procurer, il en aurait toujours la valeur, et ne prirait pas plus
qu'elle. On vitait donc l'anantissement du papier. Mais il y a mieux:
il est constant, et ce qui arriva deux mois aprs le prouva, que tous
les biens auraient pu tre achets sur-le-champ,  la condition de les
payer trois fois la valeur de 1790. Tous les assignats ou presque tous
auraient donc pu rentrer; ceux qui seraient rests dehors auraient
recouvr leur valeur; l'tat aurait pu en mettre encore, et faire un
nouvel usage de cette ressource. Il est vrai qu'en n'exigeant que trois
fois l'estimation de 1790, il tait oblig de donner bien plus de terre
pour retirer la masse circulante du papier; mais il devait lui en rester
encore pour suffire  de nouveaux besoins extraordinaires. D'ailleurs,
l'impt, rduit maintenant  rien parce qu'il tait pay en assignats
avilis, recouvrait sa valeur si l'assignat tait ou absorb ou relev.
Les biens, livrs sur-le-champ  l'industrie individuelle, allaient
commencer  produire pour les particuliers et pour le trsor; enfin, la
plus pouvantable catastrophe tait finie, car le juste rapport des
valeurs se trouvait rtabli.

Le projet de Bourdon (de l'Oise) fut adopt, et on se prpara
sur-le-champ  le mettre  excution; mais l'orage form depuis
long-temps, et dont le 12 germinal n'avait t qu'un avant-coureur,
tait devenu plus menaant que jamais; il tait arrt sur l'horizon, et
allait clater. Les deux partis aux prises agissaient chacun  leur
manire. Les contre-rvolutionnaires, dominant dans certaines sections,
faisaient rdiger des ptitions contre les mesures dont Chnier avait
t le rapporteur, et particulirement contre la disposition qui
punissait du bannissement l'abus que les royalistes faisaient de la
presse. De leur ct les patriotes, rduits aux abois, mditaient un
projet dsespr. Le supplice de Fouquier-Tinville, condamn avec
plusieurs jurs du tribunal rvolutionnaire, pour la manire dont il
avait exerc ses fonctions, avait pouss leur irritation au comble.
Quoique dcouverts dans leur projet du 29 germinal, et djous rcemment
dans une seconde tentative qu'ils firent pour mettre toutes les
sections en permanence, sous le prtexte de la disette, ils n'en
conspiraient pas moins dans les diffrens quartiers populeux. Ils
avaient fini par former un comit central d'insurrection, qui rsidait
entre les quartiers Saint-Denis et Montmartre, dans la rue Mauconseil.
Il tait compos d'anciens membres des comits rvolutionnaires, et de
divers individus de la mme espce, presque tous inconnus hors de leur
quartier. Le plan d'insurrection tait suffisamment indiqu par tous les
vnemens du mme genre: mettre les femmes en avant, les faire suivre
par un rassemblement immense, entourer la convention d'une telle
multitude qu'elle ne pt tre secourue, l'obliger de rejeter les
soixante-treize, de rappeler Billaud, Collot et Barrre, d'largir les
dputs dtenus  Ham, et tous les patriotes renferms, de mettre la
constitution de 93 en vigueur, et de donner une nouvelle commune 
Paris, de recourir de nouveau  tous les moyens rvolutionnaires, au
_maximum_, aux rquisitions, etc..., tel tait le plan des patriotes.
Ils le rdigrent en un manifeste compos de onze articles, et publi
_au nom du peuple souverain rentr dans ses droits_. Ils le firent
imprimer le 30 floral au soir (19 mai), et rpandre dans Paris. Il
tait enjoint aux habitans de la capitale de se rendre en masse  la
convention, en portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain et la
constitution de 93_. Toute la nuit du 30 floral au 1er prairial (20
mai) se passa en agitations, en cris, en menaces. Les femmes couraient
les rues en disant qu'il fallait marcher le lendemain sur la convention,
qu'elle n'avait tu Robespierre que pour se mettre  sa place, qu'elle
affamait le peuple, protgeait les marchands qui suaient le sang du
pauvre, et envoyait  la mort tous les patriotes. Elles s'encourageaient
 marcher les premires, parce que, disaient-elles, la force arme
n'oserait pas tirer sur des femmes.

Ds le lendemain[3], en effet,  la pointe du jour, le tumulte tait
gnral dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, dans le
quartier du Temple, dans les rues Saint-Denis, Saint-Martin, et surtout
dans la Cit. Les patriotes faisaient retentir toutes les cloches dont
ils pouvaient disposer, ils battaient la gnrale, et tiraient le canon.
Dans le mme instant le tocsin sonnait au pavillon de l'Unit, par ordre
du comit de sret gnrale, et les sections se runissaient; mais
celles qui se trouvaient dans le complot s'taient formes de grand
matin, et marchaient dj en armes, bien avant que les autres eussent
t averties. Le rassemblement, grossissant toujours s'avanait peu 
peu vers les Tuileries. Une foule de femmes, mles  des hommes ivres,
et criant: _Du pain et la constitution de 93!_ des troupes de bandits
arms de piques, de sabres et d'armes de toute espce, des flots de la
plus vile populace, enfin quelques bataillons des sections rgulirement
arms, formaient ce rassemblement, et marchaient sans ordre vers le but
indiqu  tous, la convention. Vers les dix heures, ils taient arrivs
aux Tuileries, ils assigeaient la salle de l'assemble, et en fermaient
toutes les issues.

[3] 1er prairial an III (mercredi 20 mai).

Les dputs, accourus en toute hte, taient  leur poste. Les membres
de la Montagne, qui taient sans communication avec cet obscur comit
d'insurrection, n'avaient pas t avertis, et, comme leurs collgues, ne
connaissaient le mouvement que par les cris de la populace et les
retentissemens du tocsin. Ils taient mme en dfiance, craignant que le
comit de sret gnrale n'et tendu un pige aux patriotes, et ne les
et soulevs pour avoir occasion de svir contre eux. L'assemble 
peine runie, le dput Isambeau vint lui lire le manifeste de
l'insurrection. Les tribunes, occupes de grand matin par les patriotes,
retentirent aussitt de bruyans applaudissemens. En voyant la convention
ainsi entoure, un membre s'cria qu'elle saurait mourir  son poste.
Aussitt tous les dputs se levrent en rptant: _Oui! oui!_ Une
tribune, mieux compose que les autres, applaudit cette dclaration.
Dans ce moment, on entendait crotre le bruit, on entendait gronder les
flots de la populace; les dputs se succdaient  la tribune, et
prsentaient diffrentes rflexions. Tout  coup on voit fondre un
essaim de femmes dans les tribunes; elles s'y prcipitent en foulant aux
pieds ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ Le
prsident Vernier se couvre, et leur commande le silence; mais elles
continuent  crier: _Du pain! du pain!_ Les unes montrent le poing 
l'assemble, les autres rient de sa dtresse. Une foule de membres se
lvent pour prendre la parole: ils ne peuvent se faire entendre. Ils
demandent que le prsident fasse respecter la convention; le prsident
ne peut y russir. Andr Dumont, qui avait prsid avec fermet le 12
germinal, succde  Vernier, et occupe le fauteuil. Le tumulte continue;
les cris _du pain! du pain!_ sont rpts par les femmes qui ont fait
irruption dans les tribunes. Andr Dumont dclare qu'il va les faire
sortir: on le couvre de hues d'un ct, d'applaudissemens de l'autre.
Dans ce moment, on entend des coups violens donns dans la porte qui est
 la gauche du bureau, et le bruit d'une multitude qui fait effort pour
l'enfoncer. Les ais de la porte crient, et des pltras tombent. Le
prsident, dans cette situation prilleuse, s'adresse  un gnral qui
s'tait prsent  la barre avec une troupe de jeunes gens, pour faire,
au nom de la section de Bon-Conseil, une ptition fort sage: Gnral,
lui dit-il, je vous somme de veiller sur la reprsentation nationale, et
je vous nomme commandant provisoire de la force arme. L'assemble
confirme cette nomination par ses applaudissemens. Le gnral dclare
qu'il mourra  son poste, et sort pour se rendre au lieu du combat. Dans
ce moment, le bruit qui se faisait  l'une des portes cesse; un peu de
calme se rtablit. Andr Dumont, s'adressant aux tribunes, enjoint 
tous les bons citoyens qui les occupent d'en sortir, et dclare qu'on va
employer la force pour les faire vacuer. Beaucoup de citoyens sortent;
mais les femmes restent, en poussant les mmes cris. Quelques instans
aprs, le gnral, charg par le prsident de veiller sur la convention,
rentre avec une escorte de fusiliers et plusieurs jeunes gens qui
s'taient munis de fouets de poste. Ils escaladent les tribunes, et en
font sortir les femmes en les chassant  coups de fouet. Elles fuient en
poussant des cris pouvantables, et aux grands applaudissemens d'une
partie des assistans.

A peine les tribunes sont-elles vacues, que le bruit  la porte de
gauche redouble. La foule est revenue  la charge; elle attaque de
nouveau la porte, qui cde  la violence, clate et se brise. Les
membres de la convention se retirent sur les bancs suprieurs; la
gendarmerie forme une haie autour d'eux pour les protger. Aussitt des
citoyens arms des sections accourent dans la salle par la porte de
droite, pour chasser la populace. Ils la refoulent d'abord, et
s'emparent de quelques femmes; mais ils sont bientt ramens  leur tour
par la populace victorieuse. Heureusement la section de Grenelle,
accourue la premire au secours de la convention, arrive dans ce moment,
et vient fournir un utile renfort. Le dput Auguis est  sa tte, le
sabre  la main. En avant! s'crie-t-il.... On se serre, on avance, on
croise les baonnettes, et on repousse sans blessures la multitude des
assaillans qui cde  la vue du fer. On saisit par le collet l'un des
rvolts, on le trane au pied du bureau, on le fouille, et on lui
trouve les poches pleines de pain. Il tait deux heures. Un peu de calme
se rtablit dans l'assemble; on dclare que la section de Grenelle a
bien mrit de la patrie. Tous les ambassadeurs des puissances s'taient
rendus  la tribune qui leur tait rserve, et assistaient  cette
scne, comme pour partager en quelque sorte les dangers de la
convention. On dcrte qu'il sera fait mention au bulletin de leur
courageux dvouement.

Cependant la foule augmentait autour de la salle. A peine deux ou trois
sections avaient-elles eu le temps d'accourir, et de se jeter dans le
Palais-National; mais elles ne pouvaient rsister  la masse toujours
croissante des assaillans. D'autres venaient d'arriver; mais elles ne
pouvaient pntrer dans l'intrieur; elles taient sans communication
avec les comits; elles n'avaient pas d'ordre, et ne savaient quel usage
faire de leurs armes. En cet instant la foule fait un nouvel effort sur
le salon de la Libert, et pntre jusqu' la porte brise. Les cris
_aux armes!_ se renouvellent; la force arme qui se trouvait dans
l'intrieur de la salle accourt vers la porte menace; le prsident se
couvre, l'assemble demeure calme. Alors des deux cts on se joint; le
combat s'engage devant la porte mme; les dfenseurs de la convention
croisent la baonnette; de leur ct les assaillans font feu, et les
balles viennent frapper les murs de la salle. Les dputs se lvent en
criant: _Vive la rpublique!_ De nouveaux dtachemens accourent,
traversent de droite  gauche, et viennent soutenir l'attaque. Les coups
de feu redoublent: on charge, on se mle, on sabre. Mais une foule
immense, place derrire les assaillans, les pousse, les porte malgr
eux sur les baonnettes, renverse tous les obstacles qu'on lui oppose,
et fait irruption dans l'assemble. Un jeune dput, plein de courage et
de dvouement, Fraud, rcemment arriv de l'arme du Rhin, et courant
depuis quinze jours autour de Paris pour hter l'arrivage des
subsistances, vole au-devant de la foule, et la conjure de ne pas
pntrer plus avant. Tuez-moi, s'crie-t-il en dcouvrant sa poitrine;
vous n'entrerez qu'aprs avoir pass sur mon corps. En effet, il se
couche  terre pour essayer de les arrter; mais ces furieux, sans
l'couter, passent sur son corps et courent vers le bureau. Il tait
trois heures. Des femmes ivres, des hommes arms de sabres, de piques,
de fusils, portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain, la
constitution de 93_, remplissent la salle; les uns vont occuper les
banquettes infrieures, abandonnes par les dputs, les autres
remplissent le parquet, quelques-uns se placent devant le bureau, ou
montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil du
prsident. Un jeune officier des sections, nomm Mally, plac sur les
degrs du bureau, arrache  l'un de ces hommes l'criteau qu'il portait
sur son chapeau. On tire aussitt sur lui, et il tombe bless de
plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baonnettes, toutes
les piques se dirigent sur le prsident; on enferme sa tte dans une
haie de fer. C'est Boissy-d'Anglas, qui a succd  Andr Dumont; il
demeure immobile et calme. Fraud, qui s'tait relev, accourt au pied
de la tribune, s'arrache les cheveux, se frappe la poitrine de douleur,
et, en voyant le danger du prsident, s'lance pour aller le couvrir de
son corps. L'un des hommes  piques veut le retenir par l'habit; un
officier, pour dgager Fraud, assne un coup de poing  l'homme qui le
retenait; ce dernier rpond au coup de poing par un coup de pistolet qui
atteint Fraud  l'paule. L'infortun jeune homme tombe, on l'entrane,
on le foule aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et on livre son
cadavre  la populace.

Boissy-d'Anglas demeure calme et impassible au milieu de cette
pouvantable scne; les baonnettes et les piques environnent encore sa
tte. Alors commence une scne de confusion impossible  dcrire. Chacun
veut parler, et crie en vain pour se faire entendre. Les tambours
battent pour rtablir le silence; mais la foule, s'amusant de ce chaos,
vocifre, frappe des pieds, trpigne de plaisir en voyant l'tat auquel
est rduite cette assemble souveraine. Ce n'est point ainsi que s'tait
fait le 31 mai, lorsque le parti rvolutionnaire, ayant  sa tte la
commune, l'tat-major des sections, et un grand nombre de dputs, pour
recevoir et donner le mot d'ordre, entoura la convention d'une foule
muette et arme, et, l'enfermant sans l'envahir, lui fit rendre, avec
une dignit apparente, les dcrets qu'il dsirait obtenir. Ici, pas
moyen de se faire entendre, ni d'arracher au moins la sanction apparente
des voeux des patriotes. Un canonnier, entour de fusiliers, monte  la
tribune pour lire le plan d'insurrection. La lecture est  chaque
instant interrompue par des cris, des injures, et par le roulement du
tambour. Un homme veut prendre la parole, et s'adresser  la multitude.
Mes amis, dit-il, nous sommes tous ici pour la mme cause. Le danger
presse, il faut des dcrets: laissez vos reprsentans les rendre. A
bas!  bas! lui crie-t-on pour toute rponse. Le dput Rhul, vieillard
d'un aspect vnrable, et montagnard zl, veut dire quelques mots de sa
place, pour essayer d'obtenir du silence, mais on l'interrompt par de
nouvelles vocifrations. Romme, homme austre, tranger 
l'insurrection, comme toute la Montagne, mais dsirant que les mesures
demandes par le peuple fussent adoptes, et voyant avec peine que cette
pouvantable confusion allait tre sans rsultat comme celle du 12
germinal, Romme demande la parole; Duroi la demande aussi pour le mme
motif: ni l'un ni l'autre ne peuvent l'obtenir. Le tumulte recommence,
et dure encore plus d'une heure. Pendant cette scne on apporte une tte
au bout d'une baonnette: on la regarde avec effroi, on ne peut la
reconnatre. Les uns disent que c'est celle de Frron, d'autres disent
que c'est celle de Fraud. C'tait celle de Fraud, en effet, que des
brigands avaient coupe, et qu'ils avaient place au bout d'une
baonnette. Ils la promnent dans la salle, au milieu des hurlemens de
la multitude. La fureur contre le prsident Boissy-d'Anglas recommence;
il est de nouveau en pril; on entoure sa tte de baonnettes, on le
couche en joue de tous cts, mille morts le menacent.

Il tait dj sept heures du soir; on tremblait dans l'assemble, on
craignait que cette foule, o se trouvaient des sclrats, ne se portt
aux dernires extrmits, et n'gorget les reprsentans du peuple, au
milieu de l'obscurit de la nuit. Plusieurs membres du centre
engageaient certains montagnards  parler pour exhorter la multitude 
se dissiper. Vernier essaie de dire aux rvolts qu'il est tard, qu'ils
doivent songer  se retirer, qu'ils vont exposer le peuple  manquer de
pain, en troublant les arrivages. C'est de la tactique, rpond la
foule; il y a trois mois que vous nous dites cela. Alors plusieurs voix
s'lvent successivement du sein de la multitude: celle-ci demande la
libert des patriotes et des dputs arrts; celle-l, la constitution
de 93; une troisime, l'arrestation de tous les migrs; une foule
d'autres, la permanence des sections, le rtablissement de la commune,
un commandant de la force arme parisienne, des visites domiciliaires
pour rechercher les subsistances caches, les assignats au pair, etc.
L'un de ces hommes, qui parvient  se faire entendre quelques instans,
veut qu'on nomme sur-le-champ le commandant de la force arme
parisienne, et qu'on choisisse Soubrany. Enfin, un dernier, ne sachant
que demander, s'crie: _L'arrestation des coquins et des lches!_ et,
pendant une demi-heure, il rpte par intervalles: _L'arrestation des
coquins et des lches!_

L'un des meneurs, sentant enfin la ncessit de dcider quelque chose,
propose de faire descendre les dputs des hautes banquettes, o ils
sont placs, pour les runir au milieu de la salle et les faire
dlibrer. Aussitt on adopte la proposition, on les pousse hors de
leurs siges, on les fait descendre, on les parque, comme un troupeau,
dans l'espace qui spare la tribune des banquettes infrieures. Des
hommes les entourent, et les enferment en faisant la chane avec leurs
piques. Vernier remplace au fauteuil Boissy-d'Anglas, accabl de
fatigues aprs six heures d'une prsidence aussi prilleuse. Il est neuf
heures. Une espce de dlibration s'organise; on convient que le peuple
restera couvert, et que les dputs seuls lveront leurs chapeaux en
signe d'approbation ou d'improbation. Les montagnards commencent 
esprer qu'on pourra rendre les dcrets, et se disposent  prendre la
parole. Romme, qui l'avait dj prise une fois, demande qu'on ordonne
par un dcret l'largissement des patriotes. Duroi dit que, depuis le 9
thermidor, les ennemis de la patrie ont exerc une raction funeste;
que les dputs arrts au 12 germinal l'ont t illgalement, et qu'il
faut prononcer leur rappel. On oblige le prsident  mettre ces
diffrentes propositions aux voix; on lve les chapeaux, on crie:
_Adopt, adopt_, au milieu d'un bruit pouvantable, sans qu'on puisse
distinguer si les dputs ont rellement donn leur vote. Goujon succde
 Romme et Duroi, et dit qu'il faut assurer l'excution des dcrets; que
les comits ne paraissent point, qu'il importe de savoir ce qu'ils font,
qu'il faut les appeler pour leur demander compte de leurs oprations, et
les remplacer par une commission extraordinaire. C'tait l en effet
qu'tait le pril de la journe. Si les comits taient rests libres
d'agir, ils pouvaient venir dlivrer la convention de ses oppresseurs.
Albitte an trouve que l'on ne met pas assez d'ordre dans la
dlibration, que le bureau n'est pas form, qu'il en faut former un. On
le compose aussitt. Bourbotte demande l'arrestation des journalistes.
Une voix inconnue s'lve, et dit que, pour prouver que les patriotes ne
sont pas des cannibales, il faut abolir la peine de mort. Oui, oui,
s'crie-t-on, except pour les migrs et les fabricateurs de faux
assignats. On adopte cette proposition dans la mme forme que les
prcdentes. Duquesnoy revient  la proposition de Goujon, redemande la
suspension des comits et la nomination d'une commission extraordinaire
de quatre membres. On dsigne sur-le-champ Bourbotte, Prieur (de la
Marne), Duroi et Duquesnoy lui-mme. Ces quatre dputs acceptent les
fonctions qui leur sont confies. Quelque prilleuses qu'elles soient,
ils sauront, disent-ils, les remplir, et mourir  leur poste. Ils
sortent pour se rendre auprs des comits, et s'emparer de tous les
pouvoirs. C'tait l le difficile, et toute la journe dpendait du
rsultat de cette opration.

Il tait neuf heures; ni le comit insurrecteur, ni les comits du
gouvernement ne paraissaient avoir agi pendant cette longue et terrible
journe. Tout ce qu'avait su faire le comit insurrecteur, c'tait de
lancer le peuple sur la convention; mais, comme nous l'avons dit, des
chefs obscurs, tels qu'il en reste aux derniers jours d'un parti,
n'ayant  leur disposition ni la commune, ni l'tat-major des sections,
ni un commandant de la force arme, ni des dputs, n'avaient pu diriger
l'insurrection avec la mesure et la vigueur qui pouvaient la faire
russir. Ils avaient lanc des furieux, qui avaient commis des excs
affreux, mais qui n'avaient rien fait de ce qu'il fallait faire. Aucun
dtachement ne fut envoy pour suspendre et paralyser les comits, pour
ouvrir les prisons, et dlivrer les hommes nergiques dont le secours
et t si prcieux. On s'tait empar seulement de l'arsenal, que la
gendarmerie des tribunaux, toute compose de la milice de
Fouquier-Tinville, livra aux premiers venus. Pendant ce temps, au
contraire, les comits du gouvernement, entours et dfendus par la
jeunesse dore, avaient employ tous leurs efforts  runir les
sections. Ce n'tait pas facile avec le tumulte qui rgnait, avec
l'effroi qui s'tait empar de beaucoup d'entre elles, et la mauvaise
volont que manifestaient mme quelques-unes. D'abord ils en avaient
runi deux ou trois, dont l'effort, comme on l'a vu, avait t repouss
par les assaillans. Ils taient parvenus ensuite  en convoquer un plus
grand nombre, grce au zle de la section Lepelletier, autrefois des
Filles-Saint-Thomas, et ils se disposaient vers la nuit  saisir le
moment o le peuple, fatigu, commencerait  devenir moins nombreux,
pour fondre sur les rvolts et dlivrer la convention. Prvoyant bien
que, pendant cette longue oppression, on lui aurait arrach les dcrets
qu'elle ne voulait pas rendre, ils avaient pris un arrt par lequel ils
ne reconnaissaient pas pour authentiques les dcrets rendus pendant
cette journe. Ces dispositions faites, Legendre, Auguis, Chnier,
Delecloi, Bergoeng et Kervlgan s'taient rendus  la tte de forts
dtachemens, auprs de la convention. Arrivs l, ils taient convenus
de laisser les portes ouvertes, afin que le peuple, press d'un ct,
pt sortir de l'autre. Legendre et Delecloi s'taient chargs ensuite
de pntrer dans la salle, de monter  la tribune au milieu de tous les
dangers, et de sommer les rvolts de se retirer. S'ils ne cdent pas,
dirent-ils  leurs collgues, chargez, et ne craignez rien pour nous.
Dussions-nous prir dans la mle, avancez toujours.

Legendre et Delecloi pntrrent en effet dans la salle,  l'instant o
les quatre dputs nomms pour former la commission extraordinaire
allaient sortir. Legendre monte  la tribune,  travers les insultes et
les coups, et prend la parole au milieu des hues: J'invite
l'assemble, dit-il,  rester ferme, et les citoyens qui sont ici 
sortir.--A bas!  bas! s'crie-t-on. Legendre et Delecloi sont obligs
de se retirer. Duquesnoy s'adresse alors  ses collgues de la
commission extraordinaire, et les engage  le suivre, afin de suspendre
les comits qui, comme on le voit, dit-il, sont contraires aux
oprations de l'assemble. Soubrany les invite aussi  se hter. Ils
sortent alors tous les quatre, mais ils rencontrent le dtachement  la
tte duquel marchent les reprsentans Legendre, Kervlgan et Auguis, et
le commandant de la garde nationale, Raffet. Prieur (de la Marne)
demande  Raffet s'il a reu du prsident l'ordre d'entrer. Je ne te
dois aucun compte, lui rpond Raffet, et il avance. On somme alors la
multitude de se retirer; le prsident l'y invite au nom de la loi: elle
rpond par des hues. Aussitt on baisse les baonnettes, et on entre;
la foule dsarme cde, mais des hommes arms qui s'y trouvaient mls
rsistent un moment; ils sont repousss, et fuient en criant: A nous
sans-culottes! Une partie des patriotes revient  ce cri, et charge
avec violence le dtachement qui avait pntr. Ils ont un instant
l'avantage; le dput Kervlgan est bless  la main; les montagnards
Bourbotte, Peyssard, Gaston, crient victoire. Mais le pas de charge
retentit dans la salle extrieure; un renfort considrable arrive, fond
de nouveau sur les insurgs, les repousse, les sabre, les poursuit 
coups de baonnettes. Ils fuient, se pressent aux portes, ou escaladent
les tribunes et se sauvent par les fentres. La salle est enfin vacue:
il tait minuit.

La convention, dlivre des assaillans qui ont port la violence et la
mort dans son sein, met quelques instans  se remettre. Le calme se
rtablit enfin. Il est donc vrai, s'crie un membre, que cette
assemble, berceau de la rpublique, a manqu encore une fois d'en
devenir le tombeau! Heureusement le crime des conspirateurs est encore
avort. Mais, reprsentans, vous ne sriez pas dignes de la nation, si
vous ne la vengiez d'une manire clatante. On applaudit de toutes
parts, et, comme au 12 germinal, la nuit est employe  punir les
attentats du jour; mais des faits autrement graves appellent des mesures
bien autrement svres. Le premier soin est de rapporter les dcrets
proposs et rendus par les rvolts. Rapporter n'est pas le mot, dit-on
 Legendre qui avait fait cette proposition. La convention n'a pas vot,
n'a pas pu voter, tandis qu'on gorgeait l'un de ses membres. Tout ce
qui a t fait n'est pas  elle, mais aux brigands qui l'opprimaient, et
 quelques reprsentans coupables qui s'taient rendus leurs complices.
On dclare donc tout ce qui s'est fait comme non avenu. Les secrtaires
brlent les minutes des dcrets ports par les sditieux. On cherche
ensuite des yeux les dputs qui ont pris la parole pendant cette sance
terrible; on les montre au doigt, on les interpelle avec vhmence. Il
n'y a plus, s'crie Thibaudeau, il n'y a plus d'espoir de conciliation
entre nous et une minorit factieuse. Puisque le glaive est tir, il
faut la combattre, et profiter des circonstances pour ramener  jamais
la paix et la scurit dans le sein de cette assemble. Je demande que
vous dcrtiez sur-le-champ l'arrestation de ces dputs qui, trahissant
tous leurs devoirs, ont voulu raliser les voeux de la rvolte, et les
ont rdigs en lois. Je demande que les comits proposent sur-le-champ
les mesures les plus svres contre ces mandataires infidles  leur
patrie et  leurs sermens.

Alors on les dsigne: c'est Rhul, Romme et Duroi, qui ont demand du
silence pour faire ouvrir la dlibration; c'est Albitte, qui a fait
nommer un bureau; c'est Goujon et Duquesnoy, qui ont demand la
suspension des comits, et la formation d'une commission extraordinaire
de quatre membres; c'est Bourbotte et Prieur (de la Marne), qui ont
accept, avec Duroi et Duquesnoy, d'tre les membres de cette
commission; c'est Soubrany, que les rebelles ont nomm commandant de
l'arme parisienne; c'est Peyssard, qui a cri victoire pendant
l'action. Duroi, Goujon, veulent parler: on les en empche, on les
traite d'assassins, on les dcrte sur-le-champ, et on demande qu'ils ne
puissent pas s'enfuir, comme la plupart de ceux qui ont t dcrts le
12 germinal. Le prsident les fait entourer par la gendarmerie, et
conduire  la barre. On cherche Romme, qui tarde  se montrer; Bourdon
le signale du doigt; il est tran  la barre avec ses collgues. Les
vengeances ne s'arrtent pas l; on veut atteindre encore tous les
montagnards qui se sont signals par des missions extraordinaires dans
les dpartemens. Je demande, s'crie une voix, l'arrestation de
Lecarpentier, bourreau de la Manche.... De Pinet an, s'crie une autre
voix, bourreau des habitans de la Biscaye.... De Borie, s'crie une
troisime, dvastateur du Midi, et de Fayau, l'un des exterminateurs de
la Vende. Ces propositions sont dcrtes aux cris de _vive la
convention! vive la rpublique!_ Il ne faut plus de demi-mesures, dit
Tallien. Le but du mouvement d'aujourd'hui tait de rtablir les
jacobins et surtout la commune; il faut dtruire ce qui en reste; il
faut arrter et Pache et Bouchotte. Ce n'est l que le prlude des
mesures que le comit vous proposera. Vengeance, citoyens, vengeance
contre les assassins de leurs collgues et de la reprsentation
nationale! Profitons de la maladresse de ces hommes qui se croient les
gaux de ceux qui ont abattu le trne, et cherchent  rivaliser avec
eux; de ces hommes qui veulent faire des rvolutions, et ne savent faire
que des rvoltes. Profitons de leur maladresse, htons-nous de les
frapper et de mettre ainsi un terme  la rvolution. On applaudit, on
adopte la proposition de Tallien. Dans cet entranement de la vengeance,
des voix dnoncent Robert Lindet, que ses vertus et ses services ont
jusqu'ici protg contre les fureurs de la raction. Lehardi demande
l'arrestation de _ce monstre_; mais tant de voix contraires se font
entendre pour vanter la douceur de Lindet, pour rappeler qu'il a sauv
des communes et des dpartemens entiers, que l'ordre du jour est adopt.
Aprs ces mesures, on ordonne de nouveau le dsarmement des terroristes;
on dcrte que le quintidi prochain (dimanche 24 mai), les sections
s'assembleront et procderont sur-le-champ _au dsarmement des
assassins, des buveurs de sang, des voleurs et des agens de la tyrannie
qui prcda le 9 thermidor_; on les autorise mme  faire arrter ceux
qu'elles croiront devoir traduire devant les tribunaux. On dcide en
mme temps que, jusqu' nouvel ordre, les femmes ne seront plus admises
dans les tribunes. Il tait trois heures du matin. Les comits faisant
annoncer que tout est tranquille dans Paris, on suspend la sance
jusqu' dix heures.

Telle avait t cette rvolte du 1er prairial. Aucune journe de la
rvolution n'avait prsent un spectacle si terrible. Si, au 31 mai et
au 9 thermidor, des canons furent braqus sur la convention, cependant
le lieu de ses sances n'avait pas encore t envahi, ensanglant par un
combat, travers par les balles, et souill par l'assassinat d'un
reprsentant du peuple. Les rvolutionnaires, cette fois, avaient agi
avec la maladresse et la violence d'un parti battu depuis longtemps,
sans complices dans le gouvernement dont il est exclu, priv de ses
chefs, et dirig par des hommes obscurs, compromis et dsesprs. Sans
savoir se servir de la Montagne, sans l'avertir mme du mouvement, ils
avaient compromis et expos  l'chafaud des dputs intgres, trangers
aux excs de la terreur, attachs aux patriotes par effroi de la
raction, et n'ayant pris la parole que pour empcher de plus grands
malheurs, et pour hter l'accomplissement de quelques voeux qu'ils
partageaient.

Cependant les rvolts, voyant le sort qui les attendait tous, et
habitus d'ailleurs aux luttes rvolutionnaires, n'taient pas gens  se
disperser tout d'un coup. Ils se runirent le lendemain  la commune,
s'y proclamrent en insurrection permanente, et tchrent de rassembler
autour d'eux les sections qui leur taient dvoues. Cependant, pensant
que la commune n'tait pas un bon poste, quoiqu'elle ft place entre le
quartier du Temple et la Cit, ils prfrrent tablir le centre de
l'insurrection dans le faubourg Saint-Antoine. Ils s'y transportrent
dans le milieu du jour, et se prparrent  renouveler la tentative de
la veille. Cette fois, ils tchrent d'agir avec plus d'ordre et de
mesure. Ils firent partir trois bataillons parfaitement arms et
organiss: c'taient ceux des sections des Quinze-Vingts, de Montreuil
et de Popincourt, tous trois composs d'ouvriers robustes, et dirigs
par des chefs intrpides. Ces bataillons s'avancrent seuls, sans le
concours de peuple qui les accompagnait la veille, rencontrrent des
sections fidles  la convention, mais qui n'taient pas en force pour
les arrter, et vinrent, dans l'aprs-midi, se ranger avec leurs canons
devant le Palais-National. Aussitt les sections Lepelletier, la
Butte-des-Moulins et autres se placrent en face pour protger la
convention. Cependant si le combat venait  s'engager, il tait douteux,
d'aprs l'tat des choses, que la victoire restt aux dfenseurs de la
reprsentation nationale. Par surcrot de malheur, les canonniers, qui
dans toutes les sections taient des ouvriers et de chauds
rvolutionnaires, abandonnrent les sections ranges devant le palais,
et allrent se joindre avec leurs pices aux canonniers de Popincourt,
de Montreuil et des Quinze-Vingts. Le cri _aux armes!_ se fit entendre,
on chargea les fusils de part et d'autre, et tout sembla se prparer
pour un combat sanglant. Le roulement sourd des canons retentit jusque
dans l'assemble. Beaucoup de membres se levrent pour parler.
Reprsentans, s'crie Legendre, soyez calmes et demeurez  votre poste.
La nature nous a tous condamns  mort: un peu plus tt, un peu plus
tard, peu importe. De bons citoyens sont prts  vous dfendre. En
attendant, la plus belle motion est de garder le silence. L'assemble
se replaa tout entire sur ses siges, et montra ce calme imposant
qu'elle avait dploy au 9 thermidor, et tant d'autres fois dans le
cours de son orageuse session. Pendant ce temps, les deux troupes
opposes taient en prsence, dans l'attitude la plus menaante. Avant
d'en venir aux mains, quelques individus s'crirent qu'il tait affreux
 de bons citoyens de s'gorger les uns les autres, qu'il fallait au
moins s'expliquer et essayer de s'entendre. On sortit des rangs, on
exposa ses griefs. Des membres des comits, qui taient prsens,
s'introduisirent dans les bataillons des sections ennemies, leur
parlrent; et voyant qu'on pouvait obtenir beaucoup par les moyens de
conciliation, ils firent demander  l'assemble douze de ses membres,
pour venir fraterniser. L'assemble, qui voyait une espce de faiblesse
dans cette dmarche, tait peu dispose  y consentir; cependant on lui
dit que ses comits la croyaient utile pour empcher l'effusion du sang.
Les douze membres furent envoys et se prsentrent aux trois sections.
Bientt on rompit les rangs de part et d'autre; on se mla. L'homme peu
cultiv et d'une classe infrieure est toujours sensible aux
dmonstrations amicales de l'homme que son costume, son langage, ses
manires, placent au-dessus de lui. Les soldats des trois bataillons
ennemis furent touchs, et dclarrent qu'ils ne voulaient ni verser le
sang de leurs concitoyens, ni manquer aux gards dus  la convention
nationale. Cependant les meneurs insistrent pour faire entendre leur
ptition. Le gnral Dubois, commandant la cavalerie des sections, et
les douze reprsentans envoys pour fraterniser, consentirent 
introduire  la barre une dputation des trois bataillons.

Ils la prsentrent en effet, et demandrent la parole pour les
ptitionnaires. Quelques dputs voulaient la leur refuser; on la leur
accorda cependant. Nous sommes chargs de vous demander, dit l'orateur
de la troupe, la constitution de 93 et la libert des patriotes. A ces
mots, les tribunes se mirent  huer, et  crier:  bas les jacobins! Le
prsident imposa silence aux interrupteurs. L'orateur continua, et dit
que les citoyens runis devant la convention taient prts  se retirer
dans le sein de leurs familles, mais qu'ils mourraient plutt que
d'abandonner leur poste, si les rclamations du peuple n'taient pas
coutes. Le prsident rpondit avec fermet aux ptitionnaires, que la
convention venait de rendre un dcret sur les subsistances, et qu'il
allait le leur lire. Il le lut en effet; il ajouta ensuite qu'elle
examinerait leurs propositions, et jugerait dans sa sagesse ce qu'elle
devait dcider. Il les invita ensuite aux honneurs de la sance.

Pendant ce temps, les trois sections ennemies taient toujours
confondues avec les autres. On leur dit que leurs ptitionnaires
venaient d'tre reus, que leurs propositions seraient examines, qu'il
fallait attendre la dcision de la convention. Il tait onze heures;
les trois bataillons se voyaient entours de l'immense majorit des
habitans de la capitale; l'heure d'ailleurs tait fort avance, surtout
pour des ouvriers, et ils prirent le parti de se retirer dans leurs
faubourgs.

Cette seconde tentative n'avait donc pas mieux russi aux patriotes; ils
n'en restrent pas moins rassembls dans les faubourgs, conservant leur
attitude hostile, et ne se dsistant point encore des demandes qu'ils
avaient faites. La convention, ds le 3 au matin, rendit plusieurs
dcrets que rclamait la circonstance. Pour mettre plus d'unit et
d'nergie dans l'emploi de ces moyens, elle donna la direction de la
force arme  trois reprsentans, Gilet, Aubry et Delmas, et les
autorisa  employer la voie des armes pour assurer la tranquillit
publique; elle punit de six mois de prison quiconque battrait le tambour
sans ordre, et de mort quiconque battrait la gnrale sans y tre
autoris par les reprsentans du peuple. Elle ordonna la formation d'une
commission militaire, pour juger et faire excuter sur-le-champ tous les
prisonniers faits aux rebelles pendant la journe du 1er prairial. Elle
convertit en dcret d'accusation le dcret d'arrestation rendu contre
Duquesnoy, Duroi, Bourbotte, Prieur (de la Marne), Romme, Soubrany,
Goujon, Albitte an, Peyssard, Lecarpentier (de la Manche), Pinet an,
Borie et Fayau. Elle rendit la mme dcision  l'gard des dputs
arrts les 12 et 16 germinal, et enjoignit  ses comits de lui
prsenter un rapport sur le tribunal qui devrait juger les uns et les
autres.

Les trois reprsentans se htrent de runir  Paris les troupes qui
taient rpandues dans les environs pour protger l'arrivage des grains;
ils firent rester sous les armes les sections dvoues  la convention,
et s'entourrent des nombreux jeunes gens qui n'avaient pas quitt les
comits pendant toute l'insurrection. La commission militaire entra en
exercice le jour mme; le premier individu qu'elle jugea fut l'assassin
de Fraud, qui avait t arrt la veille; elle le condamna  mort, et
ordonna son excution pour l'aprs-midi mme du 3. On conduisit en effet
le condamn  l'chafaud: mais les patriotes taient avertis;
quelques-uns des plus dtermins s'taient runis autour du lieu du
supplice, ils fondirent sur l'chafaud, dispersrent la gendarmerie,
dlivrrent le patient, et le conduisirent dans le faubourg. Ds la nuit
mme, ils appelrent  eux tous les patriotes qui taient dans Paris, et
se prparrent  se retrancher dans le faubourg Saint-Antoine. Ils se
mirent sous les armes, braqurent leurs canons sur la place de la
Bastille, et attendirent ainsi les consquences de cette action
audacieuse.

Aussitt que cet vnement fut connu de la convention, elle dcrta que
le faubourg Antoine serait somm de remettre le condamn, de rendre ses
armes et ses canons, et, qu'en cas de refus, il serait aussitt
bombard. Dans ce moment, en effet, les forces qui taient runies
permettaient  la convention de prendre un langage plus imprieux. Les
trois reprsentans taient parvenus  rassembler trois ou quatre mille
hommes de troupes de ligne; ils avaient plus de vingt mille hommes des
sections armes,  qui la crainte de voir renatre la terreur donnait
beaucoup de courage, et enfin la troupe dvoue des jeunes gens.
Sur-le-champ ils confirent au gnral Menou le commandement de ces
forces runies, et se prparrent  marcher sur le faubourg. Ce jour
mme, 4 prairial (23 mai), tandis que les reprsentans s'avanaient, la
jeunesse dore avait voulu faire une bravade, et s'tait porte la
premire vers la rue Saint-Antoine. Mille ou douze cents individus
composaient cette troupe tmraire. Les patriotes les laissrent
s'engager sans leur opposer de rsistance, et les envelopprent ensuite
de toutes parts. Bientt ces jeunes gens virent sur leurs derrires les
redoutables bataillons du faubourg, ils aperurent aux fentres une
multitude de femmes irrites, prtes  faire pleuvoir sur eux une grle
de pierres, et ils crurent qu'ils allaient payer cher leur imprudente
bravade. Heureusement pour eux, la force arme s'approchait; d'ailleurs
les habitans du faubourg ne voulurent pas les gorger; ils les
laissrent sortir de leur quartier, aprs en avoir chti quelques-uns.
Dans ce moment, le gnral Menou s'avana avec vingt mille hommes; il
fit occuper toutes les issues du faubourg, et surtout celles qui
communiquaient avec les sections patriotes. Il fit braquer les canons et
sommer les rvolts. Une dputation se prsenta, et vint recevoir son
ultimatum, qui consistait  exiger la remise des armes et de l'assassin
de Fraud. Les manufacturiers et tous les gens paisibles et riches du
faubourg, craignant un bombardement, s'empressrent d'user de leur
influence sur la population, et dcidrent les trois sections  rendre
leurs armes. En effet, celles de Popincourt, des Quinze-Vingts et de
Montreuil remirent leurs canons, et promirent de chercher le coupable,
qui avait t enlev. Le gnral Menou revint triomphant avec les canons
du faubourg, et ds cet instant la convention n'eut plus rien  craindre
du parti patriote. Abattu pour toujours, il ne figure plus dsormais que
pour essuyer des vengeances.

La commission militaire commena sur-le-champ  juger tous les
prisonniers qu'on avait pu saisir; elle condamna  mort des gendarmes
qui s'taient rangs avec les rebelles, des ouvriers, des marchands,
membres des comits rvolutionnaires, saisis en flagrant dlit le 1er
prairial. Dans toutes les sections, le dsarmement des patriotes et
l'arrestation des individus les plus signals commencrent; et, comme un
jour ne suffisait pas pour cette opration, la permanence fut accorde
aux sections pour la continuer.

Mais ce n'tait pas seulement  Paris que le dsespoir des patriotes
faisait explosion. Il clatait dans le Midi par des vnemens non moins
malheureux. On les a vus rfugis  Toulon au nombre de sept  huit
mille, entourer plusieurs fois les reprsentans, leur arracher des
prisonniers accuss d'migration, et tcher d'entraner dans leur
rvolte les ouvriers de l'arsenal, la garnison et les quipages des
vaisseaux. L'escadre tait prte  mettre  la voile, et ils voulaient
l'en empcher. Les quipages des vaisseaux arrivs de Brest, et runis 
la division de Toulon pour l'expdition qu'on mditait, leur taient
tout  fait opposs; mais ils pouvaient compter sur les marins
appartenant au port de Toulon. Ils choisirent pour agir  peu prs les
mmes poques que les patriotes de Paris. Le reprsentant Charbonnier,
qui avait demand un cong, tait accus de les diriger secrtement. Ils
s'insurgrent le 25 floral (14 mai), marchrent sur la commune de
Soulis, s'emparrent de quinze migrs prisonniers, revinrent
triomphans  Toulon, et consentirent cependant  les rendre aux
reprsentans. Mais, les jours suivans, ils se rvoltrent de nouveau,
soulevrent les ouvriers de l'arsenal, s'emparrent des armes qu'il
renfermait, et entourrent le reprsentant Brunel, pour lui faire
ordonner l'largissement des patriotes. Le reprsentant Nion, qui tait
sur la flotte, accourut; mais la sdition tait victorieuse. Les deux
reprsentans furent obligs de signer l'ordre d'largissement. Brunel,
dsespr d'avoir cd, se brla la cervelle; Nion se rfugia sur la
flotte. Alors les rvolts songrent  marcher sur Marseille, pour
soulever, disaient-ils, tout le Midi. Mais les reprsentans en mission 
Marseille firent placer une compagnie d'artillerie sur la route, et
prirent toutes les prcautions pour empcher l'excution de leurs
projets. Le 1er prairial ils taient matres dans Toulon, sans pouvoir,
il est vrai, s'tendre plus loin, et tchaient de gagner les quipages
de l'escadre, dont une partie rsistait, tandis que l'autre, toute
compose de marins provenaux, paraissait dcide  se runir  eux.

Le rapport de ces vnemens fut fait  la convention le 8 prairial; il
ne pouvait manquer de provoquer un nouveau dchanement contre les
montagnards et les patriotes. On dit que les vnemens de Toulon et de
Paris taient concerts; on accusa les dputs montagnards d'en tre les
organisateurs secrets, et on se livra contre eux  de nouvelles
fureurs. Sur-le-champ on ordonna l'arrestation de Charbonnier, Escudier,
Ricord et Salicetti, accuss tous quatre d'agiter le Midi. Les dputs
mis en accusation le 1er prairial, et dont les juges n'taient pas
encore choisis, furent en butte  un nouveau redoublement de svrit.
Sans aucun gard pour leur qualit de reprsentans du peuple, on les
dfra  la commission militaire charge de juger les fauteurs et
complices de l'insurrection du 1er prairial. Il n'y eut d'except que le
vieux Rhul, dont plusieurs membres attestrent la sagesse et les vertus.
On envoya au tribunal d'Eure-et-Loir l'ex-maire Pache, son gendre
Audouin, l'ancien ministre Bouchotte, ses adjoints Daubigny et
Hassenfratz; enfin les trois agens principaux de la police de
Robespierre, Hron, Marchand et Clmence. Il semblait que la dportation
prononce contre Billaud, Collot et Barrre, et acquis force de chose
juge; point du tout. Dans ces jours de rigueur on trouva la peine trop
douce: on dcida qu'il fallait les juger de nouveau et les envoyer
devant le tribunal de la Charente-Infrieure, pour leur faire subir la
mort, destine  tous les chefs de la rvolution. Jusqu'ici les membres
restans des anciens comits paraissaient pardonns; les clatans
services de Carnot, de Robert Lindet et de Prieur (de la Cte-d'Or),
avaient sembl les protger contre leurs ennemis: ils furent dnoncs
avec une affreuse violence par le girondin Henri Larivire. Robert
Lindet, quoique dfendu par une foule de membres qui connaissaient et
son mrite et ses services, fut nanmoins frapp d'arrestation. Carnot a
_organis la victoire_, s'crirent une foule de voix; les racteurs
furieux n'osrent pas dcrter le vainqueur de la coalition. On ne dit
rien sur Prieur (de la Cte-d'Or). Quant aux membres de l'ancien comit
de sret gnrale, qui n'taient pas encore arrts, ils le furent
tous. David, que son gnie avait fait absoudre, fut arrt avec Jagot,
lie Lacoste, Lavicomterie, Dubarran et Bernard (de Saintes). On ne fit
d'exception que pour Louis (du Bas-Rhin), dont l'humanit tait trop
connue. Enfin le rapport dj ordonn contre tous ceux qui avaient
rempli des missions, et qu'on appelait les proconsuls, fut demand
sur-le-champ. On commena  procder contre d'Artigoyte, Mallarm,
Javognes, Sergent, Monestier, Lejeune, Allard, Lacoste et Baudot. On se
prparait  passer successivement en revue tous ceux qui avaient t
chargs de missions quelconques. Ainsi aucun des chefs de ce
gouvernement qui avait sauv la France n'tait pardonn: membres des
comits, dputs en mission, subissaient la loi commune. On pargnait le
seul Carnot, que l'estime des armes commandait de mnager; mais on
frappait Lindet, citoyen tout aussi utile et plus gnreux, mais que
des victoires ne protgeaient pas contre la lchet des racteurs.

Certes, il n'tait pas besoin de tels sacrifices pour satisfaire les
mnes du jeune Fraud; il suffisait des honneurs touchans rendus  sa
mmoire. La convention dcrta pour lui une sance funbre. La salle fut
dcore en noir; tous les reprsentans s'y rendirent en grand costume et
en deuil. Une musique douce et lugubre ouvrit la sance; Louvet pronona
ensuite l'loge du jeune reprsentant, si dvou, si courageux, si tt
enlev  son pays. Un monument fut vot pour immortaliser son hrosme.
On profita de cette occasion pour ordonner une fte commmorative en
l'honneur des girondins. Rien n'tait plus juste. Des victimes aussi
illustres, quoiqu'elles eussent compromis leur pays, mritaient des
hommages; mais il suffisait de jeter des fleurs sur leurs tombes, il n'y
fallait pas du sang. Cependant on en rpandit des flots; car aucun
parti, mme celui qui prend l'humanit pour devise, n'est sage dans sa
vengeance. Il semblait en effet que, non contente de ses pertes, la
convention voult elle-mme y en ajouter de nouvelles. Les dputs
accuss, traduits d'abord au chteau du Taureau pour prvenir toute
tentative en leur faveur, furent amens  Paris, et leur procs instruit
avec la plus grande activit. Le vieux Rhul, qu'on avait seul except du
dcret d'accusation, ne voulait pas de ce pardon; il croyait la libert
perdue, et il se donna la mort d'un coup de poignard. mus par tant de
scnes funbres, Louvet, Legendre, Frron, demandrent le renvoi  leurs
juges naturels des dputs traduits devant la commission; mais Rvre,
ancien terroriste, devenu royaliste fougueux, Bourdon (de l'Oise),
implacable comme un homme qui avait eu peur, insistrent pour le dcret,
et le firent maintenir.

Les dputs furent traduits devant la commission le 29 prairial (17
juin). Malgr les recherches les plus soigneuses, on n'avait dcouvert
aucun fait qui prouvt leur connivence secrte avec les rvolts. Il
tait difficile en effet qu'on en dcouvrt, car ils ignoraient le
mouvement; ils ne se connaissaient mme pas les uns les autres;
Bourbotte seul connaissait Goujon, pour l'avoir rencontr dans une
mission aux armes. Il tait prouv seulement que, l'insurrection
accomplie, ils avaient voulu faire lgaliser quelques-uns des voeux du
peuple. Ils furent nanmoins condamns, car une commission militaire, 
laquelle un gouvernement envoie des accuss importans, ne sait jamais
les lui renvoyer absous. Il n'y eut d'acquitt que Forestier. On l'avait
joint aux condamns, quoiqu'il n'et pas fait une seule motion pendant
la fameuse sance. Peyssard, qui avait seulement pouss un cri pendant
le combat, fut condamn  la dportation. Romme, Goujon, Duquesnoy,
Duroi, Bourbotte, Soubrany, furent condamnes  mort. Romme tait un
homme simple et austre; Goujon tait jeune, beau, et dou de qualits
heureuses; Bourbotte, aussi jeune que Goujon, joignait  un rare courage
l'ducation la plus soigne; Soubrany tait un ancien noble, sincrement
dvou  la cause de la rvolution. A l'instant o on leur pronona leur
arrt, ils remirent au greffier des lettres, des cachets et des
portraits destins  leurs familles. On les fit retirer ensuite pour les
dposer dans une salle particulire avant de les conduire  l'chafaud.
Ils s'taient promis de n'y pas arriver. Il ne leur restait qu'un
couteau et une paire de ciseaux, qu'ils avaient cachs dans la doublure
de leurs vtemens. En descendant l'escalier, Romme se frappe le premier,
et craignant de se manquer, se frappe plusieurs fois encore, au coeur,
au cou, au visage. Il transmet le couteau  Goujon, qui, d'une main
assure, se porte un coup mortel, et tombe sans vie. Des mains de
Goujon, l'arme libratrice passe  celles de Duquesnoy, Duroi, Bourbotte
et Soubrany. Malheureusement Duroi, Bourbotte, Soubrany, ne russissent
pas  se porter des atteintes mortelles; ils sont trans tout sanglans
 l'chafaud. Soubrany, noy dans son sang, conservait nanmoins, malgr
ses douleurs, le calme et l'attitude fire qu'on avait toujours
remarqus en lui. Duroi tait dsespr de s'tre manqu: Jouissez,
s'criait-il, jouissez de votre triomphe, messieurs les royalistes.
Bourbotte avait conserv toute la srnit de la jeunesse; il parlait
avec une imperturbable tranquillit au peuple. A l'instant o il allait
recevoir le coup fatal, on s'aperut que le couteau n'avait pas t
remont; il fallut disposer l'instrument: il employa ce temps  profrer
encore quelques paroles. Il assurait que nul ne mourait plus dvou 
son pays, plus attach  son bonheur et  sa libert. Il y avait peu de
spectateurs  cette excution: le temps du fanatisme politique tait
pass; on ne tuait plus avec cette fureur qui autrefois rendait
insensible. Tous les coeurs furent soulevs en apprenant les dtails de
ce supplice, et les thermidoriens en recueillirent une honte mrite.
Ainsi, dans cette longue succession d'ides contraires, toutes eurent
leurs victimes; les ides mme de clmence, d'humanit, de
rconciliation, eurent leurs holocaustes; car, dans les rvolutions,
aucune ne peut rester pure de sang humain.

Le parti montagnard se trouvait ainsi entirement dtruit. Les patriotes
venaient d'tre vaincus  Toulon. Aprs un combat assez sanglant, livr
sur la route de Marseille, ils avaient t obligs de rendre les armes,
et de livrer la place sur laquelle ils espraient s'appuyer pour
soulever la France. Ils n'taient donc plus un obstacle, et, comme
d'usage, leur chute amena encore celle de quelques institutions
rvolutionnaires. Le clbre tribunal, presque rduit, depuis la loi du
8 nivse,  un tribunal ordinaire, fut dfinitivement aboli. Tous les
accuss furent rendus aux tribunaux criminels jugeant d'aprs la
procdure de 1791; les conspirateurs seuls devaient tre jugs d'aprs
la procdure du 8 nivse, et sans recours en cassation. Le mot
rvolutionnaire, appliqu aux institutions et aux tablissemens, fut
supprim. Les gardes nationales furent rorganises sur l'ancien pied;
les ouvriers, les domestiques, les citoyens peu aiss, le peuple enfin,
en furent exclus; et le soin de la tranquillit publique se trouva ainsi
confi de nouveau  la classe qui avait le plus d'intrt  la
maintenir. A Paris, la garde nationale, organise par bataillons, par
brigades, et commande alternativement par chaque chef de brigade, fut
mise sous les ordres du comit militaire. Enfin la concession la plus
dsire par les catholiques, la restitution des glises, leur fut
accorde; on les leur rendit,  la charge par eux de les entretenir 
leurs frais. Du reste, cette mesure, quoiqu'elle ft un rsultat de la
raction, tait appuye par les esprits les plus sages. On la regardait
comme propre  calmer les catholiques, qui ne croiraient pas avoir
recouvr la libert du culte tant qu'ils n'auraient pas leurs anciens
difices pour en clbrer les crmonies.

Les discussions de finance, interrompues par les vnemens de prairial,
taient toujours les plus urgentes et les plus pnibles. L'assemble y
tait revenue aussitt que le calme avait t rtabli; elle avait de
nouveau dcrt qu'il n'y aurait qu'un seul pain, afin d'ter au peuple
l'occasion d'accuser le luxe des riches; elle avait ordonn des
recensemens de grains, pour assurer le superflu de chaque dpartement 
l'approvisionnement des armes et des grandes communes; enfin elle avait
rapport le dcret qui permettait le libre commerce de l'or et de
l'argent. Ainsi l'urgence des circonstances l'avait ramene 
quelques-unes de ces mesures rvolutionnaires contre lesquelles on tait
si fort dchan. L'agiotage avait t port au dernier degr de fureur.
Il n'y avait plus de boulangers, de bouchers, d'piciers en titre; tout
le monde achetait et revendait du pain, de la viande, des pices, des
huiles, etc. Les greniers et les caves taient remplis de marchandises
et de comestibles, sur lesquels tout le monde spculait. On vendait, au
Palais-Royal, du pain blanc  25 ou 30 francs la livre. Les regrattiers
se prcipitaient sur les marchs, et achetaient les fruits et les
lgumes qu'apportaient les gens de la campagne, pour les faire renchrir
sur-le-champ. On allait acheter d'avance les rcoltes en vert et pendant
par racine, ou les troupeaux de bestiaux, pour spculer ensuite sur
l'augmentation des prix. La convention dfendit aux marchands
regrattiers de se prsenter dans les marchs avant une certaine heure.
Elle fut oblige de dcrter que les bouchers patents pourraient seuls
acheter des bestiaux; que les rcoltes ne pourraient tre achetes avant
la moisson. Ainsi tout tait boulevers; tous les individus, mme les
plus trangers aux spculations de commerce, taient  l'afft de chaque
variation de l'assignat pour faire subir la perte  autrui, et
recueillir eux-mmes la plus-value d'une denre ou d'une marchandise.

On a vu qu'entre les deux projets de rduire l'assignat au cours, ou de
percevoir l'impt en nature, la convention avait prfr celui qui
consistait  vendre les biens sans enchres, et trois fois la valeur de
1790. C'tait, comme on a dit, le seul moyen de les vendre, car
l'enchre faisait toujours monter les biens  proportion de la baisse de
l'assignat, c'est--dire  un prix auquel le public ne pouvait pas
atteindre. Aussitt la loi rendue, la quantit des soumissions fut
extraordinaire. Ds qu'on sut qu'il suffisait de se prsenter le premier
pour ne payer les biens que trois fois la valeur de 1790, en assignats,
on accourut de toutes parts. Pour certains biens on vit jusqu'
plusieurs centaines de soumissions;  Charenton, il en fut fait trois
cent soixante pour un domaine provenant des Pres de la Merci; il en
fut fait jusqu' cinq cents pour un autre. On encombrait les htels des
districts. De simples commis, des gens sans fortune, mais dans les mains
desquels se trouvaient momentanment des sommes d'assignats, couraient
soumissionner les biens. Comme ils n'taient tenus de payer sur-le-champ
qu'un sixime, et le reste dans plusieurs mois, ils achetaient avec des
sommes minimes des biens considrables, pour les revendre avec bnfice
 ceux qui s'taient moins hts. Grce  cet empressement, des domaines
que les administrateurs ne savaient pas tre devenus proprits
nationales, taient signals comme tels. Le plan de Bourdon (de l'Oise)
avait donc un plein succs, et on pouvait esprer que bientt une grande
partie des biens serait vendue, et que les assignats seraient ou retirs
ou relevs. Il est vrai que la rpublique faisait, sur ces ventes, des
pertes qui,  les calculer numriquement, taient considrables.
L'estimation de 1790, fonde sur le revenu apparent, tait souvent
inexacte, car les biens du clerg et tous ceux de l'ordre de Malte
taient lous  trs bas prix; les fermiers payaient le surplus du prix
en pots-de-vin, qui s'levaient souvent  quatre fois le prix du bail.
Une terre afferme ostensiblement 1,000 francs en rapportait en ralit
4,000; d'aprs l'estimation de 1790, cette terre tait porte  25,000
francs de valeur, elle devait tre paye 75,000 fr. en assignats, qui ne
valaient en ralit que 7,500 fr. A Honfleur, des magasins  sel, dont
la construction avait cot plus de 400,000 livres, allaient se vendre
en ralit 22,500 livres. D'aprs ce calcul, la perte tait grande; mais
il fallait s'y rsigner, sauf  la rendre moindre en exigeant quatre ou
cinq fois la valeur de 1790, au lieu de trois fois seulement.

Rewbell et une foule de dputs ne comprirent pas cela; ils ne virent
que la perte apparente. Ils prtendirent qu'on gaspillait les trsors de
la rpublique, et qu'on la privait de ses ressources. Il s'leva des
cris de toutes parts. Ceux qui n'entendaient pas la question, et ceux
qui voyaient disparatre avec peine les biens des migrs, se
coalisrent pour faire suspendre le dcret. Balland et Bourdon (de
l'Oise) le dfendirent avec chaleur; ils ne surent pas donner la raison
essentielle, c'est qu'il ne fallait pas demander des biens plus que les
acheteurs n'en pouvaient donner, mais ils dirent, ce qui tait vrai, que
la perte numrique n'tait pas aussi grande qu'elle le paraissait en
effet; que 75,000 francs en assignats ne valaient que 7,500 francs en
numraire, mais que le numraire avait deux fois plus de valeur
qu'autrefois, et que 7,500 francs reprsentaient certainement 15 ou
20,000 francs de 1790; ils dirent que la perte actuelle tait balance
par l'avantage qu'on avait de terminer sur-le-champ cette catastrophe
financire, de retirer ou de relever les assignats, de faire cesser
l'agiotage sur les marchandises en appelant le papier sur les terres, de
livrer immdiatement la masse des biens nationaux  l'industrie
individuelle, et enfin d'ter toute esprance aux migrs.

On suspendit nanmoins le dcret. On ordonna aux administrations de
continuer  recevoir les soumissions, pour que tous les biens nationaux
fussent ainsi dnoncs par l'intrt individuel, et que l'on pt en
dresser un tat plus exact. Quelques jours aprs, on rapporta
tout--fait le dcret, et on dcida que les biens continueraient  tre
vendus aux enchres.

Ainsi, aprs avoir entrevu le moyen de faire, cesser la crise, on
l'abandonna, et on retomba dans l'pouvantable dtresse d'o on aurait
pu sortir. Cependant, puisqu'on ne faisait rien pour relever les
assignats, on ne pouvait pas rester dans l'affreux mensonge de la valeur
nominale, qui ruinait la rpublique et les particuliers pays en papier.
Il fallait revenir  la proposition, dj faite, de rduire les
assignats. On avait rejet la proposition de les rduire au cours de
l'argent, parce que les Anglais, disait-on, regorgeant de numraire,
seraient matres du cours; on n'avait pas voulu les rduire au cours du
bl, parce que le prix des grains avait considrablement augment; on
avait refus de prendre le temps pour chelle, et de rduire chaque mois
le papier d'une certaine valeur, parce que c'tait, disait-on, le
dmontiser et faire banqueroute. Toutes ces raisons taient frivoles;
car, soit qu'on choist l'argent, le bl, ou le temps, pour dterminer
la rduction du papier, on le dmontisait galement. La banqueroute ne
consistait pas  rduire la valeur de l'assignat entre particuliers, car
cette rduction avait dj eu lieu de fait, et la reconnatre, ce
n'tait qu'empcher les vols; la banqueroute eut consist plutt dans le
rtablissement de la vente des biens aux enchres. Ce que la rpublique
avait promis, en effet, ce n'tait pas que les assignats valussent telle
ou telle somme entre particuliers (cela ne dpendait pas d'elle), mais
qu'ils procurassent telle quantit de biens; or, en tablissant
l'enchre, l'assignat ne procurait plus une certaine quantit de biens;
il devenait impuissant  l'gard des biens comme  l'gard des denres;
il subissait la mme baisse par l'effet de la concurrence.

On chercha une autre mesure que l'argent, le bl ou le temps, pour
rduire l'assignat; on choisit la quantit des missions. Il est vrai,
en principe, que l'augmentation du numraire en circulation fait
augmenter proportionnellement le prix de tous les objets. Or, si un
objet avait valu un franc, lorsqu'il y avait deux milliards de
numraire en circulation, il devait valoir deux francs lorsqu'il y avait
quatre milliards de numraire, trois lorsqu'il y en avait six, quatre
lorsqu'il y en avait huit, cinq lorsqu'il y en avait dix. En supposant
que la circulation actuelle des assignats s'levt  dix milliards, il
fallait payer aujourd'hui cinq fois plus que lorsqu'il n'y avait que 2
milliards. On tablit une chelle de proportion,  partir de l'poque o
il n'y avait que 2 milliards d'assignats en circulation, et on dcida
que, dans tout paiement fait en assignats, on ajouterait un quart en sus
par chaque 500 millions ajouts  la circulation. Ainsi, une somme de
2,000 francs stipule lorsqu'il y avait 2 milliards en circulation,
serait paye, lorsqu'il y en avait 2 milliards 500 millions, 2,500
francs; lorsqu'il y en avait 3 milliards, elle serait paye 3,000
francs; aujourd'hui enfin qu'il y en avait 10 milliards, elle devrait
tre paye 10,000 francs.

Ceux qui regardaient la dmontisation comme une banqueroute n'auraient
pas d tre rassurs par cette mesure, car, au lieu de dmontiser dans
la proportion de l'argent, du bl ou du temps, on dmontisait dans
celle des missions, ce qui revenait au mme,  un inconvnient prs qui
se trouvait de plus ici. Grce  la nouvelle chelle, chaque mission
allait diminuer d'une quantit certaine et connue la valeur de
l'assignat. En mettant 500 millions, l'tat allait enlever au porteur
de l'assignat un quart, un cinquime, un sixime, etc., de ce qu'il
possdait.

Cependant cette chelle, qui avait ses inconvniens aussi bien que
toutes les autres rductions au cours de l'argent ou du bl, aurait d
tre au moins applique  toutes les transactions; mais on ne l'osa pas:
on l'appliqua d'abord  l'impt et  son arrir. On promit de
l'appliquer aux fonctionnaires publics, quand le nombre en aurait t
rduit, et aux rentiers de l'tat, quand les premires rentres de
l'impt, d'aprs la nouvelle chelle, permettraient de les payer sur le
mme pied. On n'osa pas faire profiter de l'chelle les cranciers de
toute espce, les propritaires de maisons de ville ou de campagne, les
propritaires d'usines, etc. Il n'y eut de favoriss que les
propritaires de fonds territoriaux. Les fermiers, faisant sur les
denres des profits excessifs, et ne payant, au moyen des assignats, que
le dixime ou le douzime du prix de leur bail, furent contraints
d'acquitter leur fermage d'aprs l'chelle nouvelle. Ils devaient
fournir une quantit d'assignats proportionne  la quantit mise
depuis le moment o leur bail avait t pass.

Telles furent les mesures par lesquelles on essaya de diminuer
l'agiotage, et de faire cesser le dsordre des valeurs. Elles
consistrent, comme on voit,  dfendre aux spculateurs de devancer
les consommateurs dans l'achat des comestibles et des denres, et 
proportionner les paiemens en assignats  la quantit de papier en
circulation.

La clture des Jacobins en brumaire avait commenc la ruine des
patriotes, l'vnement du 12 germinal l'avait avance, mais celui de
prairial l'acheva. La masse des citoyens qui leur taient opposs, non
par royalisme, mais par crainte d'une nouvelle terreur, taient plus
dchans que jamais, et les poursuivaient avec la dernire rigueur. On
enfermait, on dsarmait tous les hommes qui avaient servi chaudement la
rvolution. On exerait,  leur gard, des actes aussi arbitraires
qu'envers les anciens suspects. Les prisons se remplissaient comme avant
le 9 thermidor, mais elles se remplissaient de rvolutionnaires. Le
nombre des dtenus ne s'levait pas, comme alors,  prs de cent mille
individus, mais  vingt ou vingt-cinq mille. Les royalistes
triomphaient. Le dsarmement ou l'emprisonnement des patriotes, le
supplice des dputs montagnards, la procdure commence contre une
foule d'autres, la suppression du tribunal rvolutionnaire, la
restitution des glises au culte catholique, la recomposition des gardes
nationales, taient autant de mesures qui les remplissaient de joie et
d'esprance. Ils se flattaient que bientt ils obligeraient la
rvolution  se dtruire elle-mme, et qu'on verrait la rpublique
enfermer ou mettre  mort tous les hommes qui l'avaient fonde. Pour
acclrer ce mouvement, ils intriguaient dans les sections, ils les
excitaient contre les rvolutionnaires, et les portaient aux derniers
excs. Une foule d'migrs rentraient, ou avec de faux passeports, ou
sous prtexte de demander leur radiation. Les administrations locales,
renouveles depuis le 9 thermidor, et remplies d'hommes ou faibles ou
ennemis de la rpublique, se prtaient  tous les mensonges officieux
qu'on exigeait d'elles; tout ce qui tendait  adoucir le sort de ce
qu'on appelait les victimes de la terreur leur semblait permis, et elles
fournissaient ainsi  une foule d'ennemis de leur pays le moyen d'y
rentrer pour le dchirer. A Lyon et dans tout le Midi, les agens
royalistes continuaient  reparatre secrtement; les compagnies de
Jsus et du Soleil avaient commis de nouveaux massacres. Dix mille
fusils, destins  l'arme des Alpes, avaient t inutilement distribus
 la garde nationale de Lyon; elle ne s'en tait pas servie, et avait
laiss gorger, le 25 prairial (13 juin), une foule de patriotes. La
Sane et le Rhne avaient de nouveau roul des cadavres. A Nmes,
Avignon, Marseille, les mmes massacres eurent lieu. Dans cette dernire
ville on s'tait port au fort Saint-Jean, et on y avait renouvel les
horreurs de septembre contre les prisonniers.

Le parti dominant de la convention, compos des thermidoriens et des
girondins, tout en se dfendant contre les rvolutionnaires, suivait de
l'oeil les royalistes, et sentait la ncessit de les comprimer. Il fit
dcrter sur-le-champ que la ville de Lyon serait dsarme par un
dtachement de l'arme des Alpes, et que les autorits, qui avaient
laiss massacrer les patriotes, seraient destitues. Il fut enjoint en
mme temps aux comits civils des sections, de rviser les listes de
dtention, et d'ordonner l'largissement de ceux qui taient enferms
sans des motifs suffisans. Aussitt les sections, excites par les
intrigans royalistes, se soulevrent; elles vinrent adresser des
ptitions menaantes  la convention, et dirent que le comit de sret
gnrale largissait les terroristes, et leur rendait des armes. Les
sections de Lepelletier et du Thtre-Franais (Odon), toujours les
plus ardentes contre les rvolutionnaires, demandrent si on voulait
relever la faction abattue, et si c'tait pour faire oublier le
terrorisme qu'on venait parler de royalisme  la France.

A ces ptitions, souvent peu respectueuses, les intresss au dsordre
ajoutaient les bruits les plus capables d'agiter les esprits. C'tait
Toulon qui avait t livr aux Anglais; c'taient le prince de Cond et
les Autrichiens qui allaient entrer par la Franche-Comt, tandis que les
Anglais pntreraient par l'Ouest; c'tait Pichegru qui tait mort;
c'taient les subsistances qui allaient manquer parce qu'on voulait les
rendre au commerce libre; c'tait enfin une runion des comits qui,
effrays des dangers publics, avaient dlibr de rtablir le rgime de
la terreur. Les journaux vous au royalisme excitaient, fomentaient tous
ces bruits; et, au milieu de cette agitation gnrale, on pouvait dire
vritablement que le rgne de l'anarchie tait venu. Les thermidoriens
et les contre-rvolutionnaires se trompaient quand ils appelaient
anarchie le rgime qui avait prcd le 9 thermidor: ce rgime avait t
une dictature pouvantable; mais l'anarchie avait commenc depuis que
deux factions,  peu prs gales en forces, se combattaient sans que le
gouvernement ft assez fort pour les vaincre.




CHAPITRE XXX.


SITUATION DES ARMES AU NORD ET SUR LE RHIN, AUX ALPES ET AUX PYRNES
VERS LE MILIEU DE L'AN III.--PREMIERS PROJETS DE TRAHISON DE
PICHEGRU.--TAT DE LA VENDE ET DE LA BRETAGNE.--INTRIGUES ET PLANS DES
ROYALISTES.--RENOUVELLEMENT DES HOSTILITS SUR QUELQUES POINTS DES PAYS
PACIFIS.--EXPDITION DE QUIBERON.--DESTRUCTION DE L'ARME ROYALISTE PAR
HOCHE.--CAUSE DU PEU DE SUCCS DE CETTE TENTATIVE.--PAIX AVEC
L'ESPAGNE.--PASSAGE DU RHIN PAR LES ARMES FRANAISES.

La situation des armes avait peu chang, et quoique une moiti de la
belle saison ft coule, il ne s'tait pass aucun vnement important.
Moreau avait reu le commandement de l'arme du Nord, campe en
Hollande; Jourdan, celui de l'arme de Sambre-et-Meuse, place sur le
Rhin, vers Cologne; Pichegru, celui de l'arme du Rhin, cantonne depuis
Mayence jusqu' Strasbourg. Les troupes taient dans une pnurie qui
n'avait fait que s'augmenter par le relchement de tous les ressorts du
gouvernement, et par la ruine du papier-monnaie. Jourdan n'avait pas un
quipage de pont pour passer le Rhin, ni un cheval pour traner son
artillerie et ses bagages. Klber, devant Mayence, n'avait pas le quart
du matriel ncessaire pour assiger cette place. Les soldats
dsertaient tous  l'intrieur. La plupart croyaient avoir assez fait
pour la rpublique, en portant ses drapeaux victorieux jusqu'au Rhin. Le
gouvernement ne savait pas les nourrir; il ne savait ni occuper ni
rchauffer leur ardeur par de grandes oprations. Il n'osait pas ramener
par la force ceux qui dsertaient leurs drapeaux. On savait que les
jeunes gens de la premire rquisition, rentrs dans l'intrieur,
n'taient ni recherchs ni punis;  Paris mme ils taient dans la
faveur des comits, dont ils formaient souvent la milice volontaire.
Aussi le nombre des dsertions tait considrable; les armes avaient
perdu le quart de leur effectif, et on sentait partout ce relchement
gnral qui dtache le soldat du service, mcontente les chefs, et met
leur fidlit en pril. Le dput Aubry, charg, au comit de salut
public, du personnel de l'arme, y avait opr une vritable raction
contre tous les officiers patriotes, en faveur de ceux qui n'avaient pas
servi dans les deux grandes annes de 93 et 94.

Si les Autrichiens n'avaient pas t si dmoraliss, c'et t le moment
pour eux de se venger de leurs revers; mais ils se rorganisaient
lentement au-del du Rhin, et ils n'osaient rien faire pour empcher
les deux seules oprations tentes par les armes franaises, le sige
de Luxembourg et celui de Mayence. Ces deux places taient les seuls
points que la coalition conservt sur la rive gauche du Rhin. La chute
de Luxembourg achevait la conqute des Pays-Bas, et la rendait
dfinitive; celle de Mayence privait les impriaux d'une tte de pont,
qui leur permettait toujours de franchir le Rhin en sret. Luxembourg,
bloqu pendant tout l'hiver et le printemps, se rendit par famine, le 6
messidor (24 juin). Mayence ne pouvait tomber que par un sige, mais le
matriel manquait; il fallait investir la place sur les deux rives, et,
pour cela, il tait ncessaire que Jourdan ou Pichegru franchissent le
Rhin; opration difficile en prsence des Autrichiens, et impossible
sans des quipages de pont. Ainsi, nos armes, quoique victorieuses,
taient arrtes par le Rhin, qu'elles ne pouvaient traverser faute de
moyens, et se ressentaient, comme toutes les parties du gouvernement, de
la faiblesse de l'administration actuelle.

Sur la frontire des Alpes, notre situation tait moins satisfaisante
encore. Sur le Rhin, du moins, nous avions fait l'importante conqute du
Luxembourg; tandis que du ct de la frontire d'Italie nous avions
recul. Kellermann commandait les deux armes des Alpes; elles taient
dans le mme tat de pnurie que toutes les autres; et, outre la
dsertion, elles avaient encore t affaiblies par divers dtachemens.
Le gouvernement avait imagin un coup de main ridicule sur Rome. Voulant
venger l'assassinat de Basseville, il avait mis dix mille hommes sur
l'escadre de Toulon, rpare entirement par les soins de l'ancien
comit de salut public; il voulait les envoyer  l'embouchure du Tibre,
pour aller frapper une contribution sur la cit papale, et revenir
promptement ensuite sur leurs vaisseaux. Heureusement un combat naval
livr contre lord Hotam, aprs lequel les deux escadres s'taient
retires galement maltraites, empcha l'excution de ce projet. On
rendit  l'arme d'Italie la division qu'on en avait tire; mais il
fallait en mme temps envoyer un corps  Toulon, pour combattre les
terroristes, un autre  Lyon, pour dsarmer la garde nationale, qui
avait laiss gorger les patriotes. De cette manire, les deux armes
des Alpes se trouvaient prives d'une partie de leurs forces en prsence
des Pimontais et des Autrichiens, renforcs de dix mille hommes venus
du Tyrol. Le gnral Devins, profitant du moment o Kellermann venait de
dtacher une de ses divisions sur Toulon, avait attaqu sa droite vers
Gnes. Kellermann, ne pouvant rsister  un effort suprieur, avait t
oblig de se replier. Occupant toujours avec son centre le col de Tende,
sur les Alpes, il avait cess de s'tendre par sa droite jusqu' Gnes,
et avait pris position derrire la ligne de Borghetto. On devait
craindre de ne pouvoir bientt plus communiquer avec Gnes, dont le
commerce des grains allait rencontrer de grands obstacles ds que la
rivire du Ponant serait occupe par l'ennemi.

En Espagne, rien de dcisif n'avait t excut. Notre arme des
Pyrnes orientales occupait toujours la Catalogne jusqu'aux bords de la
Fluvia. D'inutiles combats avaient t livrs sur les bords de cette
rivire, sans pouvoir prendre position au-del. Aux Pyrnes
occidentales, Moncey organisait son arme dvore de maladies, pour
rentrer dans le Guipuscoa et s'avancer en Navarre.

Quoique nos armes n'eussent rien perdu, except en Italie, qu'elles
eussent mme conquis l'une des premires places de l'Europe, elles
taient, comme on voit, mal administres, faiblement conduites, et se
ressentaient de l'anarchie gnrale qui rgnait dans toutes les parties
de l'administration.

C'tait donc un moment favorable, non pour les vaincre, car le pril
leur et rendu leur nergie, mais pour faire des tentatives sur leur
fidlit, et pour essayer des projets de contre-rvolution. On a vu les
royalistes et les cabinets trangers concerter diverses entreprises sur
les provinces insurges; on a vu Puisaye et l'Angleterre s'occuper d'un
plan de descente en Bretagne; l'agence de Paris et l'Espagne projeter
une expdition dans la Vende. L'migration songeait en mme temps 
pntrer en France par un autre point. Elle voulait nous attaquer par
l'Est, tandis que les expditions tentes par l'Espagne et l'Angleterre
s'effectueraient dans l'Ouest. Le prince de Cond avait son
quartier-gnral sur le Rhin, o il commandait un corps de deux mille
cinq cents fantassins et de quinze cents cavaliers. Il devait tre
ordonn  tous les migrs courant sur le continent de se runir  lui,
sous peine de n'tre pas soufferts par les puissances sur leur
territoire; son corps se trouverait ainsi augment de tous les migrs
rests inutiles; et laissant les Autrichiens occups sur le Rhin 
contenir les armes rpublicaines, il tcherait de pntrer par la
Franche-Comt, et de marcher sur Paris, tandis que le comte d'Artois,
avec les insurgs de l'Ouest, s'en approcherait de son ct. Si on ne
russissait pas, on avait l'espoir d'obtenir au moins une capitulation
comme celle des Vendens; on avait les mmes raisons pour la demander.
Nous sommes, diraient les migrs qui auraient concouru  cette
expdition, des Franais qui avons eu recours  la guerre civile, mais
en France, et sans mler des trangers dans nos rangs. C'tait mme,
disaient les partisans de ce projet, le seul moyen pour les migrs de
rentrer en France, soit par la contre-rvolution, soit par une
amnistie.

Le gouvernement anglais, qui avait pris le corps de Cond  sa solde, et
qui dsirait fort une diversion vers l'Est, tandis qu'il oprerait par
l'Ouest, insistait pour que le prince de Cond ft une tentative,
n'importe laquelle. Il lui faisait promettre, par son ambassadeur en
Suisse, Wickam, des secours en argent, et les moyens ncessaires pour
former de nouveaux rgimens. Le prince intrpide ne demandait pas mieux
que d'avoir une entreprise  tenter; il tait tout  fait incapable de
diriger une affaire, ou une bataille, mais il tait prt  marcher tte
baisse sur le danger, ds qu'on le lui aurait indiqu.

On lui suggra l'ide de faire une tentative de sduction auprs de
Pichegru, qui commandait l'arme du Rhin. Le terrible comit de salut
public n'effrayait plus les gnraux, et n'avait plus l'oeil ouvert et
la main leve sur eux: la rpublique, payant ses officiers en assignats,
leur donnait  peine de quoi satisfaire  leurs besoins les plus
pressans: les dsordres levs dans son sein mettaient son existence en
doute, et alarmaient les ambitieux qui craignaient de perdre par sa
chute les hautes dignits qu'ils avaient acquises. On savait que
Pichegru aimait les femmes et la dbauche; que les 4,000 francs qu'il
recevait par mois, en assignats, valant  peine 200 francs sur la
frontire, ne pouvaient lui suffire, et qu'il tait dgot de servir un
gouvernement chancelant. On se souvenait qu'en germinal il avait prt
main-forte contre les patriotes, aux Champs-Elyses. Toutes ces
circonstances firent penser que Pichegru serait peut-tre accessible 
des offres brillantes. En consquence, le prince s'adressa pour
l'excution de ce projet  M. de Montgaillard, et celui-ci  un libraire
de Neuchtel, M. Fauche-Borel, qui, sujet d'une rpublique sage et
heureuse, allait se faire le serviteur obscur d'une dynastie sous
laquelle il n'tait pas n. Ce M. Fauche-Borel se rendit  Altkirch, o
tait le quartier-gnral de Pichegru. Aprs l'avoir suivi dans
plusieurs revues, il finit par attirer son attention  force de
s'attacher  ses pas; enfin il osa l'aborder dans un corridor: il lui
parla d'abord d'un manuscrit qu'il voulait lui ddier, et Pichegru ayant
en quelque sorte provoqu ses confidences, il finit par s'expliquer.
Pichegru lui demanda une lettre du prince de Cond lui-mme, pour savoir
 qui il avait affaire. Fauche-Borel retourna auprs de M. de
Montgaillard, celui-ci auprs du prince. Il fallut passer une nuit
entire pour faire crire au prince une lettre de huit lignes. Tantt il
ne voulait pas qualifier Pichegru de gnral, car il craignait de
reconnatre la rpublique; tantt il ne voulait pas mettre ses armes
sur l'enveloppe. Enfin la lettre crite, Fauche-Borel retourna auprs de
Pichegru, qui, ayant vu l'criture du prince, entra aussitt en
pourparlers. On lui offrait, pour lui, le grade de marchal, le
gouvernement de l'Alsace, un million en argent, le chteau et le parc de
Chambord en proprit, avec douze pices de canon prises sur les
Autrichiens, une pension de 200,000 francs de rente, rversible  sa
femme et  ses enfans. On lui offrait, pour son arme, la conservation
de tous les grades, une pension pour les commandans de place qui se
rendraient, et l'exemption d'impt, pendant quinze ans, pour les villes
qui ouvriraient leurs portes. Mais on demandait que Pichegru arbort le
drapeau blanc, qu'il livrt la place d'Huningue au prince de Cond, et
qu'il marcht avec lui sur Paris. Pichegru tait trop fin pour
accueillir de pareilles propositions. Il ne voulait pas livrer Huningue
et arborer le drapeau blanc dans son arme: c'tait beaucoup trop
s'engager et se compromettre. Il demandait qu'on lui laisst passer le
Rhin avec un corps d'lite; l il promettait d'arborer le drapeau blanc;
de prendre avec lui le corps de Cond, et de marcher ensuite sur Paris.
On ne voit pas ce que son projet pouvait y gagner; car il tait aussi
difficile de sduire l'arme au-del qu'en-de du Rhin; mais il ne
courait pas le danger de livrer une place, d'tre surpris en la
livrant, et de n'avoir aucune excuse  donner  sa trahison. Au
contraire, en se transportant au-del du Rhin, il tait encore matre de
ne pas consommer la trahison, s'il ne s'entendait pas avec le prince et
les Autrichiens; ou, s'il tait dcouvert trop tt, il pouvait profiter
du passage obtenu pour excuter les oprations que lui commandait son
gouvernement, et dire ensuite qu'il n'avait cout les propositions de
l'ennemi que pour en profiter contre lui. Dans l'un et l'autre cas, il
se rservait le moyen de trahir ou la rpublique ou le prince avec
lequel il traitait. Fauche-Borel retourna auprs de ceux qui
l'envoyaient; mais on le renvoya de nouveau pour qu'il insistt sur les
mmes propositions; il alla et revint ainsi plusieurs fois, sans pouvoir
terminer le diffrend, qui consistait toujours en ce que le prince
voulait obtenir Huningue, et Pichegru le passage du Rhin. Ni l'un ni
l'autre ne voulait faire l'avance d'un si grand avantage. Le motif qui
empchait surtout le prince de consentir  ce qu'on lui demandait,
c'tait la ncessit de recourir aux Autrichiens pour obtenir
l'autorisation de livrer le passage; il dsirait agir sans leur
concours, et avoir  lui seul l'honneur de la contre-rvolution.
Cependant il parat qu'il fut oblig d'en rfrer au conseil aulique; et
dans cet intervalle, Pichegru, surveill par les reprsentans, fut
oblig de suspendre ses correspondances et sa trahison.

Pendant que ceci se passait  l'arme, les agens de l'intrieur,
Lematre, Brottier, Despomelles, Laville-Heurnois, Duverne de Presle et
autres, continuaient leurs intrigues. Le jeune prince, fils de Louis
XVI, tait mort d'une tumeur au genou, provenant d'un vice scrofuleux.
Les agens royalistes avaient dit qu'il tait mort empoisonn, et
s'taient empresss de rechercher les ouvrages sur le crmonial du
sacre, pour les envoyer  Vrone. Le rgent tait devenu roi pour eux,
et s'appelait Louis XVIII. Le comte d'Artois tait devenu Monsieur.

La pacification n'avait t qu'apparente dans les pays insurgs. Les
habitans, qui commenaient  jouir d'un peu de repos et de scurit,
taient, il est vrai, disposs  demeurer en paix, mais les chefs et les
hommes aguerris qui les entouraient n'attendaient que l'occasion de
reprendre les armes. Charette, ayant  sa disposition ces gardes
territoriales ou s'taient runis tous ceux qui avaient le got dcid
de la guerre, ne songeait, sous prtexte de faire la police du pays,
qu' prparer un noyau d'arme pour rentrer en campagne. Il ne quittait
plus son camp de Belleville, et y recevait continuellement les envoys
royalistes. L'agence de Paris lui avait fait parvenir une lettre de
Vrone, en rponse  la lettre o il cherchait  excuser la
pacification. Le prtendant le dispensait d'excuses, lui continuait sa
confiance et sa faveur, le nommait lieutenant-gnral, et lui annonait
les prochains secours de l'Espagne. Les agens de Paris, enchrissant sur
les expressions du prince, flattaient l'ambition de Charette de la plus
grande perspective: ils lui promettaient le commandement de tous les
pays royalistes, et une expdition considrable qui devait partir des
ports de l'Espagne, apporter des secours et les princes franais. Quant
 celle qui se prparait en Angleterre, ils paraissaient n'y pas croire.
Les Anglais, disaient-ils, avaient toujours promis et toujours tromp;
il fallait du reste se servir de leurs moyens si on pouvait, mais s'en
servir dans un tout autre but que celui qu'ils se proposaient; il
fallait faire aborder en Vende les secours destins  la Bretagne, et
soumettre cette contre  Charette, qui avait seul la confiance du roi
actuel. De telles ides devaient flatter  la fois et l'ambition de
Charette, et sa haine contre Stofflet, et sa jalousie contre
l'importance rcente de Puisaye, et son ressentiment contre
l'Angleterre, qu'il accusait de n'avoir jamais rien fait pour lui.

Quant  Stofflet, il avait moins de disposition que Charette  reprendre
les armes, quoiqu'il et montr beaucoup plus de rpugnance  les
dposer. Son pays tait plus sensible que les autres aux avantages de la
paix, et montrait un grand loignement pour la guerre. Lui-mme tait
profondment bless des prfrences donnes  Charette. Il avait tout
autant mrit ce grade de lieutenant-gnral qu'on donnait  son rival,
et il tait fort dgot par l'injustice dont il se croyait l'objet.

La Bretagne, organise comme auparavant, tait toute dispose  un
soulvement. Les chefs de chouans avaient obtenu, comme les chefs
vendens, l'organisation de leurs meilleurs soldats en compagnies
rgulires, sous le prtexte d'assurer la police du pays. Chacun des
chefs s'tait form une compagnie de chasseurs, portant l'habit et le
pantalon verts, le gilet rouge, et compose des chouans les plus
intrpides. Cormatin, continuant son rle, se donnait une importance
ridicule. Il avait tabli  La Prvalaye ce qu'il appelait son
quartier-gnral; il envoyait publiquement des ordres, dats de ce
quartier,  tous les chefs de chouans; il se transportait de divisions
en divisions pour organiser les compagnies de chasseurs; il affectait de
rprimer les infractions  la trve, quand il y en avait de commises, et
semblait tre vritablement le gouverneur de la Bretagne. Il venait
souvent  Rennes avec son uniforme de chouan, qui tait devenu  la
mode: l, il recueillait dans les cercles les tmoignages de la
considration des habitans et les caresses des femmes, qui croyaient
voir en lui un personnage important et le chef du parti royaliste.

Secrtement, il continuait de disposer les chouans  la guerre, et de
correspondre avec les agens royalistes. Son rle,  l'gard de Puisaye,
tait embarrassant; il lui avait dsobi, il avait tromp sa confiance,
et ds lors il ne lui tait rest d'autre ressource que de se jeter dans
les bras des agens de Paris, qui lui faisaient esprer le commandement
de la Bretagne, et l'avaient mis dans leurs projets avec l'Espagne.
Cette puissance promettait 1,500,000 francs par mois,  condition qu'on
agirait sans l'Angleterre. Rien ne convenait mieux  Cormatin qu'un plan
qui le ferait rompre avec l'Angleterre et Puisaye. Deux autres
officiers, que Puisaye avait envoys de Londres en Bretagne, MM. de la
Vieuville et Dandign, taient entrs aussi dans le systme des agens de
Paris et s'taient persuad que l'Angleterre voulait tromper, comme 
Toulon, se servir des royalistes pour avoir un port, faire combattre des
Franais contre des Franais, mais ne donner aucun secours rel, capable
de relever le parti des princes et d'assurer leur triomphe. Tandis
qu'une partie des chefs bretons abondait dans ces ides, ceux du
Morbihan, du Finistre, des Ctes-du-Nord, lis depuis long-temps 
Puisaye, habitus  servir sous lui, organiss par ses soins, et
trangers aux intrigans de Paris, lui taient demeurs attachs,
appelaient Cormatin un tratre, et crivaient  Londres qu'ils taient
prts  reprendre les armes. Ils faisaient des prparatifs, achetaient
des munitions et de l'toffe pour se faire des collets noirs,
embauchaient les soldats rpublicains, et les entranaient  dserter.
Ils y russissaient, parce que, matres du pays, ils avaient des
subsistances en abondance, et que les soldats rpublicains, mal nourris
et n'ayant que des assignats pour suppler  la ration, taient obligs
pour vivre d'abandonner leurs drapeaux. D'ailleurs, on avait eu
l'imprudence de laisser beaucoup de Bretons dans les rgimens qui
servaient contre les pays royalistes, et il tait tout naturel qu'ils se
missent dans les rangs de leurs compatriotes.

Hoche, toujours vigilant, observait avec attention l'tat du pays; il
voyait les patriotes poursuivis sous le prtexte de la loi du
dsarmement, les royalistes pleins de jactance, les subsistances
resserres par les fermiers, les routes peu sres, les voitures
publiques obliges de partir en convois pour se faire escorter, les
chouans formant des conciliabules secrets, des communications se
renouvelant frquemment avec les les Jersey, et il avait crit au
comit et aux reprsentans que la pacification tait une insigne
duperie, que la rpublique tait joue, que tout annonait une reprise
d'armes prochaine. Il avait employ le temps  former des colonnes
mobiles, et  les distribuer dans tout le pays, pour y assurer la
tranquillit, et fondre sur le premier rassemblement qui se formerait.
Mais le nombre de ses troupes tait insuffisant pour la surface de la
contre et l'immense tendue des ctes.  chaque instant la crainte d'un
mouvement dans une partie du pays, ou l'apparition des flottes anglaises
sur les ctes, exigeait la prsence de ses colonnes, et les puisait en
courses continuelles. Pour suffire  un pareil service, il fallait de sa
part et de celle de l'arme une rsignation plus mritoire cent fois que
le courage de braver la mort. Malheureusement ses soldats se
ddommageaient de leurs fatigues par des excs; il en tait dsol, et
il avait autant de peine  les rprimer qu' surveiller l'ennemi.

Bientt il eut occasion de saisir Cormatin en flagrant dlit. On
intercepta des dpches de lui  divers chefs de chouans, et on acquit
la preuve matrielle de ses secrtes menes. Instruit qu'il devait se
trouver un jour de foire  Rennes avec une foule de chouans dguiss, et
craignant qu'il ne voult faire une tentative sur l'arsenal, Hoche le
fit arrter le 6 prairial au soir, et mit ainsi un terme  son rle.
Les diffrens chefs se recrirent aussitt, et se plaignirent de ce
qu'on violait la trve. Hoche fit imprimer en rponse les lettres de
Cormatin, et l'envoya avec ses complices dans les prisons de Cherbourg;
en mme temps il tint toutes ses colonnes prtes  fondre sur les
premiers rebelles qui se montreraient. Dans le Morbihan, le chevalier
Desilz, s'tant soulev, fut attaqu aussitt par le gnral Josnet, qui
lui dtruisit trois cents hommes, et le mit en droute complte; ce chef
prit dans l'action. Dans les Ctes-du-Nord, Bois-Hardi se souleva
aussi; son corps fut dispers, lui-mme fut pris et tu. Les soldats,
furieux contre la mauvaise foi de ce jeune chef, qui tait le plus
redoutable du pays, lui couprent la tte et la portrent au bout d'une
baonnette. Hoche, indign de ce dfaut de gnrosit, crivit la lettre
la plus noble  ses soldats, et fit rechercher les coupables pour les
punir. Cette destruction si prompte des deux chefs qui avaient voulu se
soulever en imposa aux autres, ils restrent immobiles, attendant avec
impatience l'arrive de cette expdition qu'on leur annonait depuis si
long-temps. Leur cri tait: _Vive le roi, l'Angleterre et Bonchamps!_

Dans ce moment, de grands prparatifs se faisaient  Londres. Puisaye
s'tait parfaitement entendu avec les ministres anglais. On ne lui
accordait plus tout ce qu'on lui avait promis d'abord, parce que la
pacification diminuait la confiance; mais on lui accordait les rgimens
migrs, et un matriel considrable pour tenter le dbarquement; on lui
promettait de plus toutes les ressources de la monarchie, si
l'expdition avait un commencement de succs. L'intrt seul de
l'Angleterre devait faire croire  ces promesses; car, chasse du
continent depuis la conqute de la Hollande, elle recouvrait un champ de
bataille, elle transportait ce champ de bataille au coeur mme de la
France, et composait ses armes avec des Franais. Voici les moyens
qu'on donnait  Puisaye. Les rgimens migrs du continent taient,
depuis la campagne prsente, passs au service de l'Angleterre; ceux qui
formaient le corps de Cond devaient, comme on l'a vu, rester sur le
Rhin; les autres, qui n'taient plus que des dbris, devaient
s'embarquer aux bouches de l'Elbe, et se transporter en Bretagne. Outre
ces anciens rgimens qui portaient la cocarde noire, et qui taient fort
dgots du service infructueux et meurtrier auquel ils avaient t
employs par les puissances, l'Angleterre avait consenti  former neuf
rgimens nouveaux qui seraient  sa solde, mais qui porteraient la
cocarde blanche, afin que leur destination part plus franaise. La
difficult consistait  les recruter; car si dans le premier moment de
ferveur les migrs avaient consenti  servir comme soldats, ils ne le
voulaient plus aujourd'hui. On songea  prendre sur le continent des
dserteurs ou des prisonniers franais. Des dserteurs, on n'en trouva
pas, car le vainqueur ne dserte pas au vaincu: on se replia sur les
prisonniers franais. Le comte d'Hervilly ayant trouv  Londres des
rfugis toulonnais qui avaient form un rgiment, les enrla dans le
sien, et parvint ainsi  le porter  onze ou douze cents hommes,
c'est--dire  plus des deux tiers du complet. Le comte d'Hector composa
le sien de marins qui avaient migr, et le porta  six cents hommes. Le
comte du Dresnay trouva dans les prisons des Bretons enrls malgr eux
lors de la premire rquisition, et faits prisonniers pendant la guerre:
il en recueillit quatre ou cinq cents. Mais ce fut l tout ce qu'on put
runir de Franais pour servir dans ces rgimens  cocarde blanche.
Ainsi, sur les neuf, trois seulement taient forms, dont un aux deux
tiers du complet, et deux au tiers seulement. Il y avait encore 
Londres le lieutenant-colonel Rothalier, qui commandait quatre cents
canonniers toulonnais. On en forma un rgiment d'artillerie: on y
joignit quelques ingnieurs franais, dont on composa un corps du gnie.
Quant  la foule des migrs, qui ne voulaient plus servir que dans
leurs anciens grades, et qui ne trouvaient pas de soldats pour se
composer des rgimens, on rsolut d'en former des cadres qu'on
remplirait en Bretagne avec les insurgs. L, les hommes ne manquant
pas, et les officiers instruits tant rares, ils devaient trouver leur
emploi naturel. On les envoya  Jersey pour les y organiser et les tenir
prts  suivre la descente. En mme temps qu'il se formait des troupes,
Puisaye cherchait  se donner des finances. L'Angleterre lui promit
d'abord du numraire en assez grande quantit; mais il voulut se
procurer des assignats. En consquence, il se fit autoriser par les
princes  en fabriquer trois milliards de faux; il y employa les
ecclsiastiques oisifs qui n'taient pas bons  porter l'pe. L'vque
de Lyon, jugeant cette mesure autrement que ne faisaient Puisaye et les
princes, dfendit aux ecclsiastiques d'y prendre part. Puisaye eut
recours alors  d'autres employs, et fabriqua la somme qu'il avait le
projet d'emporter. Il voulait aussi un vque qui remplt le rle du
lgat de pape auprs des pays catholiques. Il se souvenait qu'un
intrigant, le prtendu vque d'Agra, en se donnant ce titre usurp dans
la premire Vende, avait eu sur l'esprit des paysans une influence
extraordinaire; il prit en consquence avec lui l'vque de Dol, qui
avait une commission de Rome. Il se fit donner ensuite par le comte
d'Artois les pouvoirs ncessaires pour commander l'expdition et nommer
 tous les grades en attendant son arrive. Le ministre anglais, de
son ct, lui confia la direction de l'expdition; mais, se dfiant de
sa tmrit et de son extrme ardeur  toucher terre, il chargea le
comte d'Hervilly de commander les rgimens migrs jusqu'au moment o la
descente serait opre.

Toutes les dispositions tant faites, on embarqua sur une escadre le
rgiment d'Hervilly, les deux rgimens d'Hector et du Dresnay, portant
tous la cocarde blanche, les quatre cents artilleurs toulonnais,
commands par Rothalier, et un rgiment migr d'ancienne formation,
celui de La Chtre, connu sous le nom de Loyal-migrant, et rduit, par
la guerre sur le continent,  quatre cents hommes. On rservait ce
valeureux reste pour les actions dcisives. On plaa sur cette escadre
des vivres pour une arme de six mille hommes pendant trois mois, cent
chevaux de selle et de trait, dix-sept mille uniformes complets
d'infanterie, quatre mille de cavalerie, vingt-sept mille fusils, dix
pices de campagne, six cents barils de poudre. On donna  Puisaye dix
mille louis en or et des lettres de crdit sur l'Angleterre, pour
ajouter  ses faux assignats des moyens de finance plus assurs.
L'escadre qui portait cette expdition se composait de trois vaisseaux
de ligne de 74 canons, de deux frgates de 44, de quatre vaisseaux de 30
 36, de plusieurs chaloupes canonnires et vaisseaux de transport.
Elle tait commande par le commodore Waren, l'un des officiers les plus
distingus et les plus braves de la marine anglaise. C'tait la premire
division. Il tait convenu qu'aussitt aprs son dpart, une autre
division navale irait prendre  Jersey les migrs organiss en cadres;
qu'elle croiserait quelque temps devant Saint-Malo, o Puisaye avait
pratiqu des intelligences et que des tratres avaient promis de lui
livrer; et qu'aprs cette croisire, si Saint-Malo n'tait pas livr,
elle viendrait rejoindre Puisaye et lui amener les cadres. En mme temps
des vaisseaux de transport devaient aller  l'embouchure de l'Elbe
prendre les rgimens migrs  cocarde noire, pour les transporter
auprs de Puisaye. On pensait que ces divers dtachemens arriveraient
presque en mme temps que lui. Si tout ce qu'il avait dit se ralisait,
si le dbarquement s'oprait sans difficult, si une partie de la
Bretagne accourait au-devant de lui, s'il pouvait prendre une position
solide sur les ctes de France, soit qu'on lui livrt Saint-Malo,
Lorient, le Port-Louis, ou un port quelconque, alors une nouvelle
expdition, portant une arme anglaise, de nouveaux secours en matriel,
et le comte d'Artois, devait sur-le-champ mettre  la voile. Lord Moira
tait parti en effet pour aller chercher le prince sur le continent.

Il n'y avait qu'un reproche  faire  ces dispositions, c'tait de
diviser l'expdition en plusieurs dtachemens, mais surtout de ne pas
mettre le prince franais  la tte du premier.

L'expdition mit  la voile vers la fin de prairial (mi-juin). Puisaye
emmenait avec lui l'vque de Dol, un clerg nombreux, et quarante
gentilshommes portant tous un nom illustre, et servant comme simples
volontaires. Le point de dbarquement tait un mystre, except pour
Puisaye, le commodore Waren, et MM. de Tintniac et d'Allgre, que
Puisaye avait expdis pour annoncer son arrive.

Aprs avoir longuement dlibr, on avait prfr le Sud de la Bretagne
au nord, et on s'tait dcid pour la baie de Quiberon, qui tait une
des meilleures et des plus sres du continent, et que les Anglais
connaissaient  merveille, parce qu'ils y avaient mouill trs
long-temps. Tandis que l'expdition faisait voile, Sidney Smith, lord
Cornwalis, faisaient des menaces sur toutes les ctes, pour tromper les
armes rpublicaines sur le vritable point de dbarquement; et lord
Bridport, avec l'escadre qui tait en station aux les d'Ouessant,
protgeait le convoi. La marine franaise de l'Ocan tait peu
redoutable depuis la malheureuse croisire du dernier hiver, pendant
laquelle la flotte de Brest avait horriblement souffert du mauvais
temps. Cependant Villaret-Joyeuse avait reu ordre de sortir avec neuf
vaisseaux de ligne mouills  Brest, pour aller rallier une division
bloque  Belle-Isle. Il partit, et, aprs avoir ralli cette division,
et donn la chasse  quelques vaisseaux anglais, il revenait vers Brest,
lorqu'il essuya un coup de vent qui dispersa son escadre. Il perdit du
temps  la runir de nouveau, et, dans cet intervalle, il rencontra
l'expdition destine pour les ctes de France. Il tait suprieur en
nombre, et il pouvait l'enlever tout entire; mais le Commodore Waren,
apercevant le danger, se couvrit de toutes ses voiles, et plaa son
convoi au loin, de manire  figurer une seconde ligne; en mme temps il
envoya deux cotres  la recherche de la grande escadre de lord Bridport.
Villaret, ne croyant pas pouvoir combattre avec avantage, reprit sa
marche sur Brest, suivant les instructions qu'il avait reues. Mais lord
Bridport arriva dans cet instant, et attaqua aussitt la flotte
rpublicaine. C'tait le 5 messidor (23 juin). Villaret, voulant se
former sur _l'Alexandre_, qui tait un mauvais marcheur, perdit un temps
irrparable  manoeuvrer. La confusion se mit dans sa ligne: il perdit
trois vaisseaux, _l'Alexandre, le Formidable_ et _le Tigre_, et, sans
pouvoir regagner Brest, fut oblig de se jeter dans Lorient.

L'expdition ayant ainsi signal son dbut par une victoire navale, fit
voile vers la baie de Quiberon. Une division de l'escadre alla sommer
la garnison de Belle-Isle, au nom du roi de France; mais elle ne reut
du gnral Boucret qu'une rponse nergique et des coups de canon. Le
convoi vint mouiller dans la baie mme de Quiberon, le 7 messidor (25
juin). Puisaye, d'aprs les renseignemens qu'il s'tait procurs, savait
qu'il y avait peu de troupes sur la cte; il voulait, dans son ardeur,
descendre sur-le-champ  terre. Le comte d'Hervilly, qui tait brave,
capable de bien discipliner un rgiment, mais incapable de bien diriger
une opration, et surtout fort chatouilleux en fait d'autorit et de
devoir, dit qu'il commandait les troupes, qu'il rpondait de leur salut
au gouvernement anglais, et qu'il ne les hasarderait pas sur une cte
ennemie et inconnue, avant d'avoir fait une reconnaissance. Il perdit un
jour entier  promener une lunette sur la cte; et, quoiqu'il n'et pas
aperu un soldat, il refusa cependant de mettre les troupes  terre.
Puisaye et le commodore Waren ayant dcid la descente, d'Hervilly y
consentit enfin, et, le 9 messidor (27 juin), ces Franais imprudens et
aveugles descendirent pleins de joie sur cette terre o ils apportaient
la guerre civile, et o ils devaient trouver un si triste sort.

La baie dans laquelle ils avaient abord est forme, d'un ct, par le
rivage de la Bretagne, de l'autre par une presqu'le, large de prs
d'une lieue, et longue de deux: c'est la fameuse presqu'le de Quiberon.
Elle se joint  la terre par une langue de sable troite, longue d'une
lieue, et nomme la Falaise. Le fort Penthivre, plac entre la
presqu'le et la Falaise, dfend l'approche du ct de la terre. Il y
avait dans ce fort sept cents hommes de garnison. La baie, forme par
cette presqu'le et la cte, offre aux vaisseaux l'une des rades les
plus sres et les mieux abrites du continent.

L'expdition avait dbarqu dans le fond de la baie, au village de
Carnac. A l'instant o elle arrivait, divers chefs, Dubois-Berthelot,
d'Allgre, George Cadoudal, Mercier, avertis par Tintniac, accoururent
avec leurs troupes, dispersrent quelques dtachemens qui gardaient la
cte, les replirent dans l'intrieur, et se rendirent au rivage. Ils
amenaient quatre ou cinq mille hommes aguerris, mais mal arms, mal
vtus, n'allant point en rang, et ressemblant plutt  des pillards qu'
des soldats. A ces chouans s'taient runis les paysans du voisinage,
criant _vive le roi!_ et apportant des oeufs, des volailles, des vivres
de toute espce,  cette arme libratrice qui venait leur rendre leur
prince et leur religion. Puisaye, plein de joie  cet aspect, comptait
dj que toute la Bretagne allait s'insurger. Les migrs qui
l'accompagnaient prouvaient d'autres impressions. Ayant vcu dans les
cours, ou servi dans les plus belles armes de l'Europe, ils voyaient
avec dgot, et avec peu de confiance, les soldats qu'on allait leur
donner  commander. Dj les railleries, les plaintes commenaient 
circuler. On apporta des caisses de fusils et d'habits; les chouans
fondirent dessus; des sergens du rgiment d'Hervilly voulurent rtablir
l'ordre; une rixe s'engagea, et, sans Puisaye, elle aurait pu avoir des
suites funestes. Ces premires circonstances taient peu propres 
tablir la confiance entre les insurgs et les troupes rgulires, qui,
venant d'Angleterre et appartenant  cette puissance, taient  ce titre
un peu suspectes aux chouans. Cependant on arma les bandes qui
arrivaient, et dont le nombre s'leva  dix mille hommes en deux jours.
On leur livra des habits rouges et des fusils, et Puisaye voulut ensuite
leur donner des chefs. Il manquait d'officiers, car les quarante
gentilshommes volontaires qui l'avaient suivi taient fort insuffisans;
il n'avait pas encore les cadres  sa disposition, car, suivant le plan
convenu, ils croisaient encore devant Saint-Malo; il voulait donc
prendre quelques officiers dans les rgimens, o ils taient en grand
nombre, les distribuer parmi les chouans, marcher ensuite rapidement sur
Vannes et sur Rennes, ne pas donner le temps aux rpublicains de se
reconnatre, soulever toute la contre, et venir prendre position
derrire l'importante ligne de Mayenne. L, matre de quarante lieues de
pays, ayant soulev toute la population, Puisaye pensait qu'il serait
temps d'organiser les troupes irrgulires. D'Hervilly, brave, mais
vtilleux, mthodiste, et mprisant ces chouans irrguliers, refusa ces
officiers. Au lieu de les donner aux chouans, il voulait choisir parmi
ceux-ci des hommes pour complter les rgimens, et puis, s'avancer en
faisant des reconnaissances et en choisissant des positions. Ce n'tait
pas l le plan de Puisaye. Il essaya de se servir de son autorit;
d'Hervilly la nia, en disant que le commandement des troupes rgulires
lui appartenait, qu'il rpondait de leur salut au gouvernement anglais,
et qu'il ne devait pas les compromettre. Puisaye lui reprsenta qu'il
n'avait ce commandement que pendant la traverse, mais qu'arriv sur le
sol de la Bretagne, lui, Puisaye, tait le chef suprme, et le matre
des oprations. Il envoya sur-le-champ un cotre  Londres, pour faire
expliquer les pouvoirs; et, en attendant, il conjura d'Hervilly de ne
pas faire manquer l'entreprise par des divisions funestes. D'Hervilly
tait brave et plein de bonne foi, mais il tait peu propre  la guerre
civile, et il avait une rpugnance prononce pour ces insurgs
dguenills. Tous les migrs, du reste, pensaient avec lui qu'ils
n'taient pas faits pour _chouanner_; que Puisaye les compromettait en
les amenant en Bretagne; que c'tait en Vende qu'il aurait fallu
descendre, et que l ils auraient trouv l'illustre Charette, et sans
doute d'autres soldats.

Plusieurs jours s'taient perdus en dmls de ce genre. On distribua
les chouans en trois corps, pour leur faire prendre des positions
avances, de manire  occuper les routes de Lorient  Hennebon et 
Aurai. Tintniac, avec un corps de deux mille cinq cents chouans, fut
plac  gauche  Landevant; Dubois-Berthelot,  droite vers Aurai, avec
une force  peu prs gale. Le comte de Vauban, l'un des quarante
gentilshommes volontaires qui avaient suivi Puisaye, et l'un de ceux que
leur rputation, leur mrite, plaaient au premier rang, fut charg
d'occuper une position centrale  Mendon, avec quatre mille chouans, de
manire  pouvoir secourir Tintniac ou Dubois-Berthelot. Il avait le
commandement de toute cette ligne, dfendue par neuf  dix mille hommes,
et avance  quatre ou cinq lieues dans l'intrieur. Les chouans, qui se
virent placs l, demandrent aussitt pourquoi on ne mettait pas des
troupes de ligne avec eux; ils comptaient beaucoup plus sur ces troupes
que sur eux-mmes; ils taient venus pour se ranger autour d'elles, les
suivre, les appuyer, mais ils comptaient qu'elles s'avanceraient les
premires pour recevoir le redoutable choc des rpublicains. Vauban
demanda seulement quatre cents hommes, soit pour rsister, en cas de
besoin,  une premire attaque, soit pour rassurer ses chouans, leur
donner l'exemple, et leur prouver qu'on ne voulait pas les exposer
seuls. D'Hervilly refusa d'abord, puis fit attendre, et enfin envoya ce
dtachement.

On tait dbarqu depuis cinq jours, et on ne s'tait avanc qu' trois
ou quatre lieues dans les terres. Puisaye tait fort mcontent;
cependant il dvorait ces contrarits, esprant vaincre les lenteurs et
les obstacles que lui opposaient ses compagnons d'armes. Pensant qu'
tout vnement il fallait s'assurer un point d'appui, il proposa 
d'Hervilly de s'emparer de la presqu'le, en surprenant le fort
Penthivre. Une fois matres de ce fort, qui fermait la presqu'le du
ct de la terre, appuys des deux cts par les escadres anglaises, ils
avaient une position inexpugnable; et cette presqu'le, large d'une
lieue, longue de deux, devenait alors un pied  terre aussi sr et plus
commode que celui de Saint-Malo, Brest ou Lorient. Les Anglais
pourraient y dposer tout ce qu'ils avaient promis en hommes et en
munitions. Cette mesure de sret tait de nature  plaire  d'Hervilly;
il y consentit, mais il voulait une attaque rgulire sur le fort
Penthivre. Puisaye ne l'couta pas, et projeta une attaque de vive
force; le commodore Waren, plein de zle, offrit de la seconder de tous
les feux de son escadre. On commena  canonner, le 1er juillet (13
messidor), et on fixa l'attaque dcisive pour le 3 (15 messidor).
Pendant qu'on en faisait les prparatifs, Puisaye envoya des missaires
par toute la Bretagne, afin d'aller rveiller Scpeaux, Charette,
Stofflet, et tous les chefs des provinces insurges.

La nouvelle du dbarquement s'tait rpandue avec une singulire
rapidit; elle parcourut en deux jours toute la Bretagne, et en quelques
jours toute la France. Les royalistes pleins de joie, les
rvolutionnaires de courroux, croyaient voir dj les migrs  Paris.
La convention envoya sur-le-champ deux commissaires extraordinaires
auprs de Hoche; elle fit choix de Blad et de Tallien. La prsence de ce
dernier sur le point menac devait prouver que les thermidoriens taient
aussi opposs au royalisme qu' la terreur. Hoche, plein de calme et
d'nergie, crivit sur-le-champ au comit de salut public, pour le
rassurer. Du calme, lui dit-il, de l'activit, des vivres dont nous
manquons, et les douze mille hommes que vous m'avez promis depuis si
long-temps. Aussitt il donna des ordres  son chef d'tat-major; il
fit placer le gnral Chabot entre Brest et Lorient, avec un corps de
quatre mille hommes, pour voler au secours de celui de ces deux ports
qui serait menac: Veillez surtout, lui dit-il, veillez sur Brest; au
besoin, enfermez-vous dans la place, et dfendez-vous jusqu' la mort.
Il crivit  Aubert-Dubayet, qui commandait les ctes de Cherbourg, de
faire filer des troupes sur le nord de la Bretagne, afin de garder
Saint-Malo et la cte. Pour garantir le midi, il pria Canclaux, qui
veillait toujours sur Charette et Stofflet, de lui envoyer par Nantes et
Vannes le gnral Lemoine avec des secours. Il fit ensuite rassembler
toutes ses troupes sur Rennes, Plormel et Vannes, et les chelonna sur
ces trois points pour garder ses derrires. Enfin il s'avana lui-mme
sur Aurai avec tout ce qu'il put runir sous sa main. Le 14 messidor (2
juillet), il tait dj de sa personne  Aurai, avec trois  quatre
mille hommes.

La Bretagne tait ainsi enveloppe tout entire. Ici devaient se
dissiper les illusions que la premire insurrection de la Vende avait
fait natre. Parce qu'en 93 les paysans de la Vende, ne rencontrant
devant eux que des gardes nationales composes de bourgeois qui ne
savaient pas manier un fusil, avaient pu s'emparer de tout le Poitou et
de l'Anjou, et former ensuite dans leurs ravins et leurs bruyres un
tablissement difficile  dtruire, on s'imagina que la Bretagne se
soulverait au premier signal de l'Angleterre. Mais les Bretons taient
loin d'avoir l'ardeur des premiers Vendens; quelques bandits
seulement, sous le nom de chouans, taient fortement rsolus  la
guerre, ou, pour mieux dire, au pillage; et de plus, un jeune capitaine,
dont la vivacit galait le gnie, disposant de troupes aguerries,
contenait toute une population d'une main ferme et assure. La Bretagne
pouvait-elle se soulever au milieu de pareilles circonstances,  moins
que l'arme qui venait la soutenir ne s'avant rapidement, au lieu de
ttonner sur le rivage de l'Ocan?

Ce n'tait pas tout: une partie des chouans qui taient sous l'influence
des agens royalistes de Paris, attendaient pour se runir  Puisaye
qu'un prince part avec lui. Le cri de ces agens et de tous ceux qui
partageaient leurs intrigues fut que l'expdition tait insuffisante et
fallacieuse, et que l'Angleterre venait en Bretagne rpter les
vnemens de Toulon. On ne disait plus qu'elle voulait donner la
couronne au comte d'Artois, puisqu'il n'y tait pas, mais au duc d'York;
on crivit qu'il ne fallait pas seconder l'expdition, mais l'obliger 
se rembarquer pour aller descendre auprs de Charette. Celui-ci ne
demandait pas mieux. Il rpondit aux instances des agens de Puisaye,
qu'il avait envoy M. de Scpeaux  Paris, pour rclamer l'excution
d'un des articles de son trait; qu'il lui fallait donc attendre le
retour de cet officier pour ne pas l'exposer  tre arrt en reprenant
les armes. Quant  Stofflet, qui tait bien mieux dispos pour Puisaye,
il fit rpondre que si on lui assurait le grade de lieutenant-gnral,
il allait marcher sur-le-champ, et faire une diversion sur les derrires
des rpublicains.

Ainsi tout se runissait contre Puisaye, et des vues opposes aux
siennes chez les royalistes de l'intrieur, et des jalousies entre les
chefs vendens, et enfin un adversaire habile, disposant de forces bien
organises, et suffisantes pour contenir ce que les Bretons avaient de
zle royaliste.

C'tait le 15 messidor (3 juillet) que Puisaye avait rsolu d'attaquer
le fort Penthivre. Les soldats qui le gardaient manquaient de pain
depuis trois jours. Menacs d'un assaut de vive force, foudroys par le
feu des vaisseaux, mal commands, ils se rendirent, et livrrent le fort
 Puisaye. Mais dans ce mme moment, Hoche, tabli  Aurai, faisait
attaquer tous les postes avancs des chouans, pour rtablir la
communication d'Aurai  Hennebon et Lorient. Il avait ordonn une
attaque simultane sur Landevant et vers le poste d'Aurai. Les chouans
de Tintniac, vigoureusement abords par les rpublicains, ne tinrent
pas contre des troupes de ligne. Vauban, qui tait plac
intermdiairement  Mendon, accourut avec une partie de sa rserve au
secours de Tintniac; mais il trouva la bande de celui-ci disperse, et
celle qu'il amenait se rompit en voyant la droute; il fut oblig de
s'enfuir, et de traverser mme  la nage deux petits bras de mer, pour
venir rejoindre le reste de ses chouans  Mendon. A sa droite,
Dubois-Berthelot avait t repouss: il voyait ainsi les rpublicains
s'avancer  sa droite et  sa gauche, et il allait se trouver en flche
au milieu d'eux. C'est dans ce moment que les quatre cents hommes de
ligne qu'il avait demands lui auraient t d'une grande utilit pour
soutenir ses chouans et les ramener au combat; mais d'Hervilly venait de
les rappeler pour l'attaque du fort. Cependant il rendit un peu de
courage  ses soldats, et les dcida  profiter de l'occasion pour
tomber sur les derrires des rpublicains, qui s'engageaient trs avant
 la poursuite des fuyards. Il se rejeta alors sur sa gauche, et fondit
sur un village o les rpublicains venaient d'entrer en courant aprs
les chouans. Ils ne s'attendaient pas  cette brusque attaque, et furent
obligs de se replier. Vauban se reporta ensuite vers sa position de
Mendon; mais il s'y trouva seul, tout avait fui autour de lui, et il fut
oblig de se retirer aussi, mais avec ordre, et aprs un acte de vigueur
qui avait modr la rapidit de l'ennemi.

Les chouans taient indigns d'avoir t exposs seuls aux coups des
rpublicains; ils se plaignaient amrement de ce qu'on leur avait
enlev les quatre cents hommes de ligne. Puisaye en fit des reproches 
d'Hervilly; celui-ci rpondit qu'il les avait rappels pour l'attaque du
fort. Ces plaintes rciproques ne rparrent rien, et on resta de part
et d'autre fort irrit. Cependant on tait matre du Fort Penthivre.
Puisaye fit dbarquer dans la presqu'le tout le matriel envoy par les
Anglais; il y fixa son quartier-gnral, y transporta toutes les
troupes, et rsolut de s'y tablir solidement. Il donna des ordres aux
ingnieurs pour perfectionner la dfense du fort, et y ajouter des
travaux avancs. On y arbora le drapeau blanc  ct du drapeau anglais,
en signe d'alliance entre les rois de France et d'Angleterre. Enfin on
dcida que chaque rgiment fournirait  la garnison un dtachement
proportionn  sa force. D'Hervilly, qui tait fort jaloux de complter
le sien, et de le complter avec de bonnes troupes, proposa aux
rpublicains qu'on avait fait prisonniers de passer  son service, et de
former un troisime bataillon dans son rgiment. L'argent, les vivres
dont ils avaient manqu, la rpugnance  rester prisonniers, l'esprance
de pouvoir repasser bientt du ct de Hoche, les dcidrent, et ils
furent enrls dans le corps de d'Hervilly.

Puisaye, qui songeait toujours  marcher en avant, et qui ne s'tait
arrt  prendre la presqu'le que pour s'assurer une position sur les
ctes, parla vivement  d'Hervilly, lui donna les meilleures raisons
pour l'engager  seconder ses vues, le menaa mme de demander son
remplacement s'il persistait  s'y refuser. D'Hervilly parut un moment
se prter  ses projets. Les chouans, selon Puisaye, n'avaient besoin
que d'tre soutenus pour dployer de la bravoure; il fallait distribuer
les troupes de ligne sur leur front et sur leurs derrires, les placer
ainsi au milieu, et avec douze ou treize mille hommes, dont trois mille
 peu prs de ligne, on pourrait passer sur le corps de Hoche, qui
n'avait gure plus de cinq  six mille hommes dans le moment. D'Hervilly
consentit  ce plan. Dans cet instant, Vauban, qui sentait sa position
trs hasarde, ayant perdu celle qu'il occupait d'abord, demandait des
ordres et des secours. D'Hervilly lui envoya un ordre rdig de la
manire la plus pdantesque, dans lequel il lui enjoignait de se replier
sur Carnac, et lui prescrivait des mouvemens tels qu'on n'aurait pu les
faire excuter par les troupes les plus manoeuvrires de l'Europe.

Le 5 juillet (17 messidor), Puisaye sortit de la presqu'le pour passer
une revue des chouans, et d'Hervilly en sortit aussi avec son rgiment,
pour se prparer  excuter le projet, form la veille, de marcher en
avant. Puisaye ne trouva que la tristesse, le dcouragement et l'humeur
chez ces hommes qui, quelques jours auparavant, taient pleins
d'enthousiasme. Ils disaient qu'on voulait les exposer seuls, et les
sacrifier aux troupes de ligne. Puisaye les apaisa le mieux qu'il put,
et tcha de leur rendre quelque courage. D'Hervilly, de son ct, en
voyant ces soldats vtus de rouge, et qui portaient si maladroitement
l'uniforme et le fusil  baonnette, dit qu'il n'y avait rien  faire
avec de pareilles troupes, et fit rentrer son rgiment. Puisaye le
rencontra dans cet instant, et lui demanda si c'tait ainsi qu'il
excutait le plan convenu. D'Hervilly rpondit que jamais il ne se
hasarderait  marcher avec de pareils soldats; qu'il n'y avait plus qu'
se rembarquer ou  s'enfermer dans la presqu'le, pour y attendre de
nouveaux ordres de Londres; ce qui, dans sa pense, signifiait l'ordre
de descendre en Vende.

Le lendemain, 6 juillet (18 messidor), Vauban fut secrtement averti
qu'il serait attaqu sur toute sa ligne par les rpublicains. Il se
voyait dans une situation des plus dangereuses. Sa gauche s'appuyait 
un poste dit de Sainte-Barbe, qui communiquait avec la presqu'le; mais
son centre et sa droite longeaient la cte de Carnac, et n'avaient que
la mer pour retraite. Ainsi, s'il tait vivement attaqu, sa droite et
son centre pouvaient tre jets  la mer; sa gauche seule se sauvait par
Sainte-Barbe  Quiberon. Ses chouans, dcourags, taient incapables de
tenir; il n'avait donc d'autre parti  prendre que de replier son centre
et sa droite sur sa gauche, et de filer par la Falaise dans la
presqu'le. Mais il s'enfermait alors dans cette langue de terre sans
pouvoir en sortir; car le poste de Sainte-Barbe, qu'on abandonnait, sans
dfense du ct de la terre, tait inexpugnable du ct de la Falaise,
et la dominait tout entire. Ainsi, ce projet de retraite n'tait rien
moins que la dtermination de se renfermer dans la presqu'le de
Quiberon. Vauban demanda donc des secours pour n'tre pas rduit  se
retirer. D'Hervilly lui envoya un nouvel ordre, rdig dans tout
l'appareil du style militaire, et contenant l'injonction de tenir 
Carnac jusqu' la dernire extrmit. Puisaye somma aussitt d'Hervilly
d'envoyer des troupes; ce qu'il promit.

Le lendemain 7 juillet (19 messidor),  la pointe du jour, les
rpublicains s'avancent en colonnes profondes, et viennent attaquer les
dix mille chouans sur toute la ligne. Ceux-ci regardent sur la Falaise
et ne voient pas arriver les troupes rgulires. Alors ils entrent en
fureur contre les migrs qui ne viennent pas  leur secours. Le jeune
George Cadoudal, dont les soldats refusent de se battre, les supplie de
ne pas se dbander; mais ils ne veulent pas l'entendre. George, furieux
 son tour, s'crie que ces sclrats d'Anglais et d'migrs ne sont
venus que pour perdre la Bretagne, et que la mer aurait d les anantir
avant de les transporter sur la cte. Vauban ordonne alors  sa droite
et  son centre de se replier sur sa gauche, pour les sauver par la
Falaise dans la presqu'le. Les chouans s'y prcipitent aveuglment; la
plupart sont suivis de leurs familles, qui fuient la vengeance des
rpublicains. Des femmes, des enfans, des vieillards, emportant leurs
dpouilles, et mls  plusieurs mille chouans en habit rouge, couvrent
cette langue de sable troite et longue, baigne des deux cts par les
flots, et dj laboure par les balles et les boulets. Vauban,
s'entourant alors de tous les chefs, s'efforce de runir les hommes les
plus braves, les engage  ne pas se perdre par une fuite prcipite, et
les conjure, pour leur salut et pour leur honneur, de faire une retraite
en bon ordre. Ils feront rougir, leur dit-il, cette troupe de ligne qui
les laisse seuls exposs  tout le pril. Peu  peu il les rassure, et
les dcide  tourner la face  l'ennemi,  supporter son feu et  y
rpondre. Alors, grce  la fermet des chefs, la retraite commence  se
faire avec calme; on dispute le terrain pied  pied. Cependant on n'est
pas sr encore de rsister  une charge vigoureuse, et de n'tre pas
jet dans la mer; mais heureusement le brave commodore Waren,
s'embossant avec ses vaisseaux et ses chaloupes canonnires, vient
foudroyer les rpublicains des deux cts de la Falaise, et les empche
pour ce jour-l de pousser plus loin leurs avantages.

Les fugitifs se pressent pour entrer dans le fort, mais on leur en
dispute un moment l'entre; ils se prcipitent alors sur les palissades,
les arrachent, et fondent ple-mle dans la presqu'le. Dans cet
instant, d'Hervilly arrivait enfin avec son rgiment; Vauban le
rencontre, et dans un mouvement de colre, lui dit qu'il lui demandera
compte de sa conduite devant un conseil de guerre. Les chouans se
rpandent dans l'tendue de la presqu'le, o se trouvaient plusieurs
villages et quelques hameaux. Tous les logemens taient pris par les
rgimens; il s'engage des rixes; enfin les chouans se couchent  terre;
on leur donne une demi-ration de riz, qu'ils mangent en nature, n'ayant
rien pour la faire cuire.

Ainsi cette expdition, qui devait bientt porter le drapeau des
Bourbons et des Anglais jusqu'aux bords de la Mayenne, tait maintenant
resserre dans cette presqu'le, longue de deux lieues. On avait douze
ou quinze mille bouches de plus  nourrir, et on n'avait  leur donner
ni logement, ni bois  brler, ni ustensiles pour prparer leurs
alimens. Cette presqu'le, dfendue par un fort  son extrmit, borde
des deux cts par les escadres anglaises, pouvait opposer une
rsistance invincible; mais elle devenait tout  coup trs faible par
le dfaut de vivres. On n'en avait apport, en effet, que pour nourrir
six mille hommes pendant trois mois, et on en avait dix-huit ou vingt
mille  faire vivre. Sortir de cette position par une attaque subite sur
Sainte-Barbe, n'tait gure possible; car les rpublicains, pleins
d'ardeur, retranchaient ce poste de manire  le rendre inexpugnable du
ct de la presqu'le. Tandis que la confusion, les haines et
l'abattement rgnaient dans cet informe rassemblement de chouans et
d'migrs, dans le camp de Hoche, au contraire, soldats et officiers
travaillaient avec zle  lever des retranchemens. Je voyais, dit
Puisaye, les officiers eux-mmes, en chemise, et distingus seulement
par leur hausse-col, manier la pioche, et hter les travaux de leurs
soldats.

Cependant Puisaye dcida pour la nuit mme une sortie, afin
d'interrompre les travaux; mais l'obscurit, le canon de l'ennemi,
jetrent la confusion dans les rangs; il fallut rentrer. Les chouans,
dsesprs, se plaignaient d'avoir t tromps; ils regrettaient leur
ancien genre de guerre, et demandaient qu'on les rendt  leurs forts.
Ils mouraient de faim. D'Hervilly, pour les forcer  s'enrler dans les
rgimens, avait ordonn qu'on ne distribut que demi-ration aux troupes
irrgulires: ils se rvoltrent. Puisaye,  l'insu duquel l'ordre
avait t rendu, le fit rvoquer, et la ration entire fut accorde.

Ce qui distinguait Puisaye, outre son esprit, c'tait une persvrance 
toute preuve; il ne se dcouragea pas. Il eut l'ide de choisir l'lite
des chouans; de les dbarquer en deux troupes, pour parcourir le pays
sur les derrires de Hoche, pour soulever les chefs dont on n'avait pas
de nouvelles, et les porter en masse sur le camp de Sainte-Barbe, de
manire  le prendre  revers, tandis que les troupes de la presqu'le
l'attaqueraient de front. Il se dlivrait ainsi de six  huit mille
bouches, les employait utilement, rveillait le zle singulirement
amorti des chefs bretons, et prparait une attaque sur les derrires du
camp de Sainte-Barbe. Le projet arrt, il fit le meilleur choix
possible dans les chouans, en donna quatre mille  Tintniac, avec trois
intrpides chefs, George, Mercier et d'Allgre, et trois mille  MM.
Jean-Jean et Lantivy. Tintniac devait tre dbarqu  Sarzeau, prs de
l'embouchure de la Vilaine; Jean-Jean et Lantivy, prs de Quimper. Tous
deux devaient, aprs un circuit assez long, se runir  Baud le 14
juillet (26 messidor), et marcher, le 16 au matin, sur les derrires du
camp de Sainte-Barbe. A l'instant o ils allaient partir, les chefs des
chouans vinrent trouver Puisaye, et supplier leur ancien chef de partir
avec eux, lui disant que ces tratres d'Anglais allaient le perdre: il
n'tait pas possible que Puisaye acceptt. Ils partirent, et furent
dbarqus heureusement. Puisaye crivit aussitt  Londres, pour dire
que tout pouvait tre rpar, mais qu'il fallait sur-le-champ envoyer
des vivres, des munitions, des troupes, et le prince franais.

Pendant que ces vnemens se passaient dans la presqu'le, Hoche avait
dj runi de huit  dix mille hommes  Sainte-Barbe. Aubert-Dubayet lui
faisait arriver, des ctes de Cherbourg, des troupes pour garder le nord
de la Bretagne; Canclaux lui avait envoy de Nantes un renfort
considrable, sous les ordres du gnral Lemoine. Les reprsentans
avaient djou toutes les menes qui tendaient  livrer Lorient et
Saint-Malo. Les affaires des rpublicains s'amlioraient donc chaque
jour. Pendant ce temps, Lematre et Brothier, par leurs intrigues,
contribuaient encore de toutes leurs forces  contrarier l'expdition.
Ils avaient crit sur-le-champ en Bretagne pour la dsapprouver.
L'expdition, suivant eux, avait un but dangereux, puisque le prince n'y
tait pas, et personne ne devait la seconder. En consquence, des agens
s'taient rpandus, et avaient signifi l'ordre, au nom du roi, de ne
faire aucun mouvement; ils avaient averti Charette de persister dans son
inaction. D'aprs leur ancien systme de profiter des secours de
l'Angleterre et de la tromper, ils avaient improvis sur les lieux
mmes un plan. Mls dans l'intrigue qui devait livrer Saint-Malo 
Puisaye, ils voulaient appeler dans cette place les cadres migrs qui
croisaient sur la flotte anglaise, et prendre possession du port, au nom
de Louis XVIII, tandis que Puisaye agissait  Quiberon, peut-tre,
disaient-ils, pour le duc d'York. L'intrigue de Saint-Malo ayant manqu,
ils se replirent sur Saint-Brieuc, retinrent devant cette cte
l'escadre qui portait les cadres migrs, et envoyrent sur-le-champ des
missaires  Tintniac et  Lantivy, qu'ils savaient dbarqus, pour
leur enjoindre de se porter sur Saint-Brieuc. Leur but tait ainsi de
former dans le nord de la Bretagne une contre-expdition, plus sre,
suivant eux, que celle de Puisaye dans le midi.

Tintniac avait dbarqu heureusement, et aprs avoir enlev plusieurs
postes rpublicains, tait arriv  Elven. L il trouva l'injonction, au
nom du roi, de se rendre  Cotlogon, afin d'y recevoir de nouveaux
ordres. Il objecta en vain la commission de Puisaye, la ncessit de ne
pas faire manquer son plan, en s'loignant du lieu marqu. Cependant il
cda, esprant, au moyen d'une marche force, se retrouver sur les
derrires de Sainte-Barbe le 16. Jean-Jean et Lantivy, dbarqus aussi
heureusement, se disposaient  marcher vers Baud, lorsqu'ils trouvrent
de leur ct l'ordre de marcher sur Saint-Brieuc.

Dans cet intervalle, Hoche, inquit sur ses derrires, fut oblig de
faire de nouveaux dtachemens pour arrter les bandes dont il avait
appris la marche; mais il laissa dans Sainte-Barbe une force suffisante
pour rsister  une attaque de vive force. Il tait fort inquit par
les chaloupes canonnires anglaises, qui foudroyaient ses troupes ds
qu'elles paraissaient sur la Falaise, et ne comptait gure que sur la
famine pour rduire les migrs.

Puisaye, de son ct, se prparait  la journe du 16 (28 messidor). Le
15, une nouvelle division navale arriva dans la baie; c'tait celle qui
tait alle chercher aux bouches de l'Elbe les rgimens migrs passs 
la solde de l'Angleterre, et connus sous le nom de rgimens  cocarde
noire. Elle apportait les lgions de Salm, Damas, Bon et Prigord,
rduites en tout  onze cents hommes par les pertes de la campagne, et
commandes par un officier distingu, M. de Sombreuil. Cette escadre
apportait de nouveaux secours en vivres et munitions; elle annonait
trois mille Anglais amens par lord Graham, et la prochaine arrive du
comte d'Artois avec des forces plus considrables. Une lettre du
ministre anglais disait  Puisaye que les cadres taient retenus sur
la cte du nord par les agens royalistes de l'intrieur, qui voulaient,
disaient-ils, lui livrer un port. Une autre dpche, arrive en mme
temps, terminait le diffrend lev entre d'Hervilly et Puisaye, donnait
 ce dernier le commandement absolu de l'expdition, et lui confrait,
de plus, le titre de lieutenant-gnral au service de l'Angleterre.

Puisaye, libre de commander, prpara tout pour la journe du lendemain.
Il aurait bien voulu diffrer l'attaque projete, pour donner  la
division de Sombreuil le temps de dbarquer; mais, tout tant fix pour
le 16, et ce jour ayant t indiqu  Tintniac, il ne pouvait pas
retarder. Le 15 au soir, il ordonna  Vauban d'aller dbarquer  Carnac
avec douze cents chouans, pour faire une diversion sur l'extrmit du
camp de Sainte-Barbe, et pour se lier aux chouans qui allaient
l'attaquer par derrire. Les bateaux furent prpars fort tard, et
Vauban ne put s'embarquer que dans le milieu de la nuit. Il avait ordre
de tirer une fuse s'il parvenait  dbarquer, et d'en tirer une seconde
s'il ne russissait pas  tenir le rivage.

Le 16 juillet (28 messidor),  la pointe du jour, Puisaye sortit de la
presqu'le avec tout ce qu'il avait de troupes. Il marchait en colonnes.
Le brave rgiment de Loyal-migrant tait en tte avec les artilleurs de
Rothalier; sur la droite s'avanaient les rgimens de Royal-Marine et
de du Dresnay, avec six cents chouans commands par le duc de Levis. Le
rgiment d'Hervilly, et mille chouans commands par le chevalier de
Saint-Pierre, occupaient la gauche. Ces corps runis formaient  peu
prs quatre mille hommes. Tandis qu'ils s'avanaient sur la Falaise, ils
aperurent une premire fuse lance par le comte de Vauban; ils n'en
virent pas une seconde, et ils crurent que Vauban avait russi. Ils
continurent leur marche; on entendit alors comme un bruit lointain de
mousqueterie: C'est Tintniac, s'crie Puisaye; en avant! Alors on
sonne la charge, et on marche sur les retranchemens des rpublicains.
L'avant-garde de Hoche, commande par Humbert, tait place devant les
hauteurs de Sainte-Barbe. A l'approche de l'ennemi, elle se replie, et
rentre dans les lignes. Les assaillans s'avancent pleins de joie, tout 
coup un corps de cavalerie qui tait rest dploy fait un mouvement, et
dmasque des batteries formidables. Un feu de mousqueterie et
d'artillerie accueille les migrs; la mitraille, les boulets et les
obus pleuvent sur eux. A la droite, les rgimens de Royal-Marine et de
du Dresnay perdent des rangs entiers sans s'branler; le duc de Levis
est bless grivement  la tte de ses chouans;  gauche, le rgiment
d'Hervilly s'avance bravement sous le feu. Cependant cette fusillade
qu'on avait cru entendre sur les derrires et sur les cts a cess de
retentir. Tintniac ni Vauban n'ont donc pas attaqu, et il n'y a pas
d'espoir d'enlever le camp. Dans ce moment, l'arme rpublicaine,
infanterie et cavalerie, sort de ses retranchemens; Puisaye, voyant
qu'il n'y a plus qu' se faire gorger, prescrit  d'Hervilly de donner
 droite l'ordre de la retraite, tandis que lui-mme la fera excuter 
gauche. Dans ce moment, d'Hervilly, qui bravait le feu avec le plus
grand courage, reoit un biscaen au milieu de la poitrine. Il charge un
aide-de-camp de porter l'ordre de la retraite; l'aide-de-camp est
emport par un boulet de canon: n'tant pas avertis, le rgiment de
d'Hervilly et les mille chouans du chevalier de Saint-Pierre continuent
de s'avancer sous ce feu pouvantable. Tandis qu'on sonne la retraite 
gauche, on sonne la charge  droite. La confusion et le carnage sont
pouvantables. Alors la cavalerie rpublicaine fond sur l'arme migre,
et la ramne en dsordre sur la Falaise. Les canons de Rothalier,
engags dans le sable, sont enlevs. Aprs avoir fait des prodiges de
courage, toute l'arme fuit vers le fort Penthivre; les rpublicains la
poursuivent en toute hte, et vont entrer dans le fort avec elle; mais
un secours inespr la soustrait  la poursuite des vainqueurs. Vauban,
qui devait tre  Carnac, est  l'extrmit de la Falaise avec ses
chouans; le commodore Waren est avec lui. Tous deux, monts sur les
chaloupes canonnires, et dirigeant sur la Falaise un feu violent,
arrtent les rpublicains et sauvent encore une fois la malheureuse
arme de Quiberon.

Ainsi Tintniac n'avait pas paru; Vauban, dbarqu trop tard, n'avait pu
surprendre les rpublicains, avait t ensuite mal second par ses
chouans, qui trempaient leurs fusils dans l'eau pour ne pas se battre,
et s'tait repli prs du fort; sa seconde fuse, lance en plein jour,
n'avait pas t aperue; et c'est ainsi que Puisaye, tromp dans toutes
ses combinaisons, venait d'essuyer cette dsastreuse dfaite. Tous les
rgimens avaient fait d'affreuses pertes: celui de Royal-Marine, sur
soixante-douze officiers, en avait perdu cinquante-trois; les autres
avaient fait des pertes  proportion.

Il faut convenir que Puisaye avait mis beaucoup de prcipitation 
attaquer le camp. Quatre mille hommes allant en attaquer dix mille
solidement retranchs, devaient s'assurer, d'une manire certaine, que
toutes les attaques prpares sur les derrires et sur les flancs
taient prtes  s'effectuer. Il ne suffisait pas d'un rendez-vous donn
 des corps qui avaient tant d'obstacles  vaincre, pour croire qu'ils
seraient arrivs au point et  l'heure indiqus; il fallait convenir
d'un signal, d'un moyen quelconque de s'assurer de l'excution du plan.
En cela, Puisaye, quoique tromp par le bruit d'une mousqueterie
lointaine, n'avait pas agi avec assez de prcaution. Du reste, il avait
pay de sa personne, et suffisamment rpondu  ceux qui affectaient de
suspecter sa bravoure parce qu'ils ne pouvaient pas nier son esprit.

Il est facile de comprendre pourquoi Tintniac n'avait point paru. Il
avait trouv  Elven l'ordre de se rendre  Cotlogon; il avait cd 
cet ordre trange, dans l'espoir de regagner le temps perdu par une
marche forc. A Cotlogon, il avait trouv des femmes charges de lui
transmettre l'ordre de marcher sur Saint-Brieuc. C'taient les agens
opposs  Puisaye, qui, usant du nom du roi, au nom duquel ils parlaient
toujours, voulaient faire concourir les corps dtachs par Puisaye  la
contre-expdition qu'ils mditaient sur Saint-Malo ou sur Saint-Brieuc.
Tandis que l'on confrait sur cet ordre, le chteau de Cotlogon tait
attaqu par les dtachemens que Hoche avait lancs  la poursuite de
Tintniac; celui-ci tait accouru, et tait tomb mort, frapp d'une
balle au front. Son successeur au commandement avait consenti  marcher
sur Saint-Brieuc. De leur ct, MM. de Lantivy et Jean-Jean, dbarqus
aux environs de Quimper, avaient trouv des ordres semblables; les chefs
s'taient diviss, et, voyant ce conflit d'ordres et de projets, leurs
soldats, dj mcontens, s'taient disperss. C'est ainsi qu'aucun des
corps envoys par Puisaye, pour faire diversion, n'tait arriv au
rendez-vous. L'agence de Paris, avec ses projets, avait aussi priv
Puisaye des cadres qu'elle retenait sur la cte du nord, des deux
dtachemens qu'elle avait empchs de se rendre  Baud le 14, et enfin
du concours de tous les chefs auxquels elle avait signifi l'ordre de ne
faire aucun mouvement.

Renferm dans Quiberon, Puisaye n'avait donc plus aucun espoir d'en
sortir pour marcher en avant; il ne lui restait qu' se rembarquer,
avant d'y tre forc par la famine, pour aller essayer une descente plus
heureuse sur une autre partie de la cte, c'est--dire en Vende. La
plupart des migrs ne demandaient pas mieux; le nom de Charette leur
faisait esprer en Vende un grand gnral  la tte d'une belle arme.
Ils taient charms d'ailleurs de voir la contre-rvolution opre par
tout autre que Puisaye.

Pendant ce temps, Hoche examinait cette presqu'le, et cherchait le
moyen d'y pntrer. Elle tait dfendue en tte par le fort Penthivre,
et sur les bords par les escadres anglaises. Il ne fallait pas songer 
y dbarquer dans des bateaux; prendre le fort au moyen d'un sige
rgulier tait tout aussi impossible, car on ne pouvait y arriver que
par la Falaise, toujours balaye par le feu des chaloupes canonnires.
Les rpublicains, en effet, n'y pouvaient pas faire une reconnaissance
sans tre mitraills. Il n'y avait qu'une surprise de nuit ou la famine
qui pussent donner la presqu'le  Hoche. Une circonstance le dtermina
 tenter une surprise, quelque prilleuse qu'elle ft. Les prisonniers,
qu'on avait enrls presque malgr eux dans les rgimens migrs,
auraient pu tre retenus tout au plus par le succs; mais leur intrt
le plus pressant,  dfaut de patriotisme, les engageait  passer du
ct d'un ennemi victorieux, qui allait les traiter comme dserteurs
s'il les prenait les armes  la main. Ils se rendaient en foule au camp
de Hoche, pendant la nuit, disant qu'ils ne s'taient enrls que pour
sortir des prisons, ou pour n'y pas tre envoys. Ils lui indiqurent un
moyen de pntrer dans la presqu'le. Un rocher tait plac  la gauche
du fort Penthivre; on pouvait, en entrant dans l'eau jusqu' la
poitrine, faire le circuit de ce rocher; on trouvait ensuite un sentier
qui conduisait au sommet du fort. Les transfuges avaient assur, au nom
de leurs camarades composant la garnison, qu'ils aideraient  en ouvrir
les portes.

Hoche n'hsita pas malgr le danger d'une pareille tentative. Il forma
son plan d'aprs les indications qu'il avait obtenues, et rsolut de
s'emparer de la presqu'le, pour enlever toute l'expdition avant
qu'elle et le temps de remonter sur ses vaisseaux. Le 20 juillet au
soir (2 thermidor), le ciel tait sombre; Puisaye et Vauban avaient
ordonn des patrouilles pour se garantir d'une attaque nocturne. Avec
un temps pareil, dirent-ils aux officiers, faites-vous tirer des coups
de fusil par les sentinelles ennemies. Tout leur paraissant tranquille,
ils allrent se coucher en pleine scurit.

Les prparatifs taient faits dans le camp rpublicain. A peu prs vers
minuit, Hoche s'branle avec son arme. Le ciel tait charg de nuages;
un vent trs-violent soulevait les vagues et couvrait de sourds
mugissemens le bruit des armes et des soldats. Hoche dispose ses troupes
en colonnes sur la Falaise; il donne ensuite trois cents grenadiers 
l'adjudant-gnral Mnage, jeune rpublicain d'un courage hroque. Il
lui ordonne de filer  sa droite, d'entrer dans l'eau avec ses
grenadiers, de tourner le rocher sur lequel s'appuient les murs, de
gravir le sentier, et de tcher de s'introduire ainsi dans le fort. Ces
dispositions faites, on marche dans le plus grand silence; des
patrouilles auxquelles on avait donn des uniformes rouges enlevs sur
les morts dans la journe du 16, et ayant le mot d'ordre, trompent les
sentinelles avances. On approche sans tre reconnu. Mnage entre dans
la mer avec ses trois cents grenadiers; le bruit du vent couvre celui
qu'ils font en agitant les eaux. Quelques-uns tombent et se relvent,
d'autres sont engloutis dans les abmes. Enfin, de rochers en rochers,
ils arrivent  la suite de leur intrpide chef, et parviennent  gravir
le sentier qui conduit au fort. Pendant ce temps, Hoche est arriv
jusque sous les murs avec ses colonnes. Mais tout  coup les sentinelles
reconnaissent une des fausses patrouilles; elles aperoivent dans
l'obscurit une ombre longue et mouvante; sur-le-champ elles font feu;
l'alarme est donne. Les canonniers toulonnais accourent  leurs pices,
et font pleuvoir la mitraille sur les troupes de Hoche; le dsordre s'y
met, elles se confondent, et sont prtes  s'enfuir. Mais dans ce moment
Mnage arrive au sommet du fort; les soldats complices des assaillans
accourent sur les crneaux, prsentent la crosse de leurs fusils aux
rpublicains, et les introduisent. Tous ensemble fondent alors sur le
reste de la garnison, gorgent ceux qui rsistent, et arborent aussitt
le pavillon tricolore. Hoche, au milieu du dsordre que les batteries
ennemies ont jet dans ses colonnes, ne s'branle pas un instant; il
court  chaque chef, le ramne  son poste, fait rentrer chacun  son
rang, et rallie son arme sous cette pouvantable pluie de feu.
L'obscurit commenant  devenir moins paisse, il aperoit le pavillon
rpublicain sur le sommet du fort: Quoi? dit-il  ses soldats, vous
reculerez lorsque dj vos camarades ont plac leur drapeau sur les murs
ennemis! Il les entrane sur les ouvrages avancs o campaient une
partie des chouans; on y pntre de toutes parts, et on se rend enfin
matre du fort.

Dans ce moment, Vauban, Puisaye, veills par le feu, accouraient au
lieu du dsastre; mais il n'tait plus temps. Ils voient fuir ple-mle
les chouans, les officiers abandonns par leurs soldats, et les restes
de la garnison demeurs fidles. Hoche ne s'arrte pas  la prise du
fort; il rallie une partie de ses colonnes, et s'avance dans la
presqu'le avant que l'arme d'expdition puisse se rembarquer. Puisaye,
Vauban, tous les chefs, se retirent vers l'intrieur, o restaient
encore le rgiment d'Hervilly, les dbris des rgimens de du Dresnay, de
Royal-Marine, de Loyal-migrant, et la lgion de Sombreuil, dbarque
depuis deux jours, et forte de onze cents hommes. En prenant une bonne
position, et il y en avait plus d'une dans la presqu'le, en l'occupant
avec les trois mille hommes de troupes rgles qu'on avait encore, on
pouvait donner  l'escadre le temps de recueillir les malheureux
migrs. Le feu des chaloupes canonnires aurait protg l'embarquement;
mais le dsordre rgnait dans les esprits; les chouans se prcipitaient
dans la mer avec leurs familles, pour entrer dans quelques bateaux de
pcheurs qui taient sur la rive, et gagner l'escadre que le mauvais
temps tenait fort loigne. Les troupes, parpilles dans la presqu'le,
couraient a et l, ne sachant o se rallier. D'Hervilly, capable de
dfendre vigoureusement une position, et connaissant trs bien les
lieux, tait mortellement bless; Sombreuil, qui lui avait succd, ne
connaissait pas le terrain, ne savait o s'appuyer, o se retirer, et,
quoique brave, paraissait, dans cette circonstance, avoir perdu la
prsence d'esprit ncessaire. Puisaye, arriv auprs de Sombreuil, lui
indique une position. Sombreuil lui demande s'il a envoy  l'escadre
pour la faire approcher; Puisaye rpond qu'il a envoy un pilote habile
et dvou; mais le temps est mauvais, le pilote n'arrive pas assez vite
au gr des malheureux menacs d'tre jets  la mer. Les colonnes
rpublicaines approchent; Sombreuil insiste de nouveau. L'escadre
est-elle avertie? demande-t-il  Puisaye. Ce dernier accepte alors la
commission de voler  bord pour faire approcher le commodore, commission
qu'il convenait mieux de donner  un autre, car il devait tre le
dernier  se tirer du pril. Une raison le dcida, la ncessit
d'enlever sa correspondance, qui aurait compromis toute la Bretagne si
elle tait tombe dans les mains des rpublicains. Il tait sans doute
aussi pressant de la sauver que de sauver l'arme elle-mme; mais
Puisaye pouvait la faire porter  bord sans y aller lui-mme. Il part,
et arrive au bord du commodore en mme temps que le pilote qu'il avait
envoy. L'loignement, l'obscurit, le mauvais temps, avaient empch
qu'on pt, de l'escadre, apercevoir le dsastre. Le brave amiral Waren,
qui pendant l'expdition avait second les migrs de tous ses moyens,
fait force de voiles, arrive enfin avec ses vaisseaux  la porte du
canon,  l'instant o Hoche,  la tte de sept cents grenadiers,
pressait la lgion de Sombreuil, et allait lui faire perdre terre. Quel
spectacle prsentait en cet instant cette cte malheureuse! La mer
agite permettait  peine aux embarcations d'approcher du rivage; une
multitude de chouans, de soldats fugitifs, entraient dans l'eau jusqu'
la hauteur du cou pour joindre les embarcations, et se noyaient pour y
arriver plus tt; un millier de malheureux migrs, placs entre la mer
et les baonnettes des rpublicains, taient rduits  se jeter ou dans
les flots ou sur le fer ennemi, et souffraient autant du feu de
l'escadre anglaise que les rpublicains eux-mmes. Quelques embarcations
taient arrives, mais sur un autre point. De ce ct, il n'y avait
qu'une golette qui faisait un feu pouvantable, et qui suspendit un
instant la marche des rpublicains. Quelques grenadiers crirent,
dit-on, aux migrs: Rendez-vous, on ne vous fera rien. Ce mot courut
de rangs en rangs. Sombreuil voulut s'approcher pour parlementer avec le
gnral Humbert; mais le feu empchait de s'avancer. Aussitt un
officier migr se jeta  la nage pour aller faire cesser le feu. Hoche
ne voulait pas une capitulation; il connaissait trop bien les lois
contre les migrs pour oser s'engager, et il tait incapable de
promettre ce qu'il ne pouvait pas tenir. Il a assur, dans une lettre
publie dans toute l'Europe, qu'il n'entendit aucune des promesses
attribues au gnral Humbert, et qu'il ne les aurait pas autorises.
Quelques-uns de ses soldats purent crier: _Rendez-vous!_ mais il
n'offrit rien, ne promit rien. Il s'avana, et les migrs, n'ayant plus
d'autre ressource que de se rendre ou de se faire tuer, eurent l'espoir
qu'on les traiterait peut-tre comme les Vendens. Ils mirent bas les
armes. Aucune capitulation, mme verbale, n'eut lieu avec Hoche. Vauban,
qui tait prsent, avoue qu'il n'y eut aucune convention faite, et il
conseilla mme  Sombreuil de ne pas se rendre sur la vague esprance
qu'inspiraient les cris de quelques soldats.

Beaucoup d'migrs se percrent de leurs pes; d'autres se jetrent
dans les flots pour rejoindre les embarcations. Le commodore Waren fit
tous ses efforts pour vaincre les obstacles que prsentait la mer, et
pour sauver le plus grand nombre possible de ces malheureux. Il y en
avait une foule qui, en voyant approcher les chaloupes, taient entrs
dans l'eau jusqu'au cou; du rivage on tirait sur leurs ttes.
Quelquefois ils s'lanaient sur ces chaloupes dj surcharges, et ceux
qui taient dedans, craignant d'tre submergs, leur coupaient les mains
 coups de sabre.

Il faut quitter ces scnes d'horreur, o des malheurs affreux
punissaient de grandes fautes. Plus d'une cause avait contribu 
empcher le succs de cette expdition. D'abord, on avait trop prsum
de la Bretagne. Un peuple vraiment dispos  s'insurger clate, comme
firent les Vendens en mai 1793, va chercher des chefs, les supplie, les
force de se mettre  sa tte, mais n'attend pas qu'on l'organise, ne
souffre pas deux ans d'oppression pour se soulever quand l'oppression
est finie. Serait-il dans les meilleures dispositions, un surveillant
comme Hoche l'empcherait de les manifester. Il y avait donc beaucoup
d'illusions dans Puisaye. Cependant on aurait pu tirer parti de ce
peuple, et trouver dans son sein beaucoup d'hommes disposs  combattre,
si une expdition considrable s'tait avance jusqu' Rennes, et et
chass devant elle l'arme qui comprimait le pays. Pour cela, il aurait
fallu que les chefs des insurgs fussent d'accord avec Puisaye, Puisaye
avec l'agence de Paris; que les instructions les plus contraires ne
fussent pas envoyes aux chefs des chouans; que les uns ne reussent pas
l'ordre de demeurer immobiles, que les autres ne fussent pas dirigs sur
des points opposs  ceux que dsignait Puisaye; que les migrs
comprissent mieux la guerre qu'ils allaient faire, et mprisassent un
peu moins ces paysans qui se dvouaient  leur cause; il aurait fallu
que les Anglais se mfiassent moins de Puisaye, ne lui adjoignissent pas
un second chef, lui eussent donn  la fois tous les moyens qu'ils lui
destinaient, et tent cette expdition avec toutes leurs forces runies;
il fallait surtout un grand prince  la tte de l'expdition; il ne le
fallait pas mme grand, il fallait seulement qu'il ft le premier 
mettre le pied sur le rivage. A son aspect, tous les obstacles
s'vanouissaient. Cette division des chefs vendens entre eux, des chefs
vendens avec le chef breton, du chef breton avec les agens de Paris,
des chouans avec les migrs, de l'Espagne avec l'Angleterre, cette
division de tous les lmens de l'entreprise cessait  l'instant mme. A
l'aspect du prince, tout l'enthousiasme de la contre se rveillait,
tout le monde se soumettait  ses ordres, et concourait  l'entreprise.
Hoche pouvait tre envelopp, et, malgr ses talens et sa vigueur, il
et t oblig de reculer devant une influence toute-puissante dans ces
pays. Sans doute il restait derrire lui ces vaillantes armes qui
avaient vaincu l'Europe; mais l'Autriche pouvait les occuper sur le
Rhin, et les empcher de faire de grands dtachemens; le gouvernement
n'avait plus l'nergie du grand comit, et la rvolution et couru de
grands prils. Dpossde vingt ans plus tt, ses bienfaits n'auraient
pas eu le temps de se consolider; des efforts inous, des victoires
immortelles, des torrens de sang, tout restait sans fruit pour la
France; ou si du moins il n'tait pas donn  une poigne de fugitifs de
soumettre  leur joug une brave nation, ils auraient mis sa rgnration
en pril, et quant  eux, ils n'auraient pas perdu leur cause sans la
dfendre, et ils auraient honor leur prtention par leur nergie.

Tout fut imput  Puisaye et  l'Angleterre par les brouillons qui
composaient le parti royaliste. Puisaye tait,  les entendre, un
tratre vendu  Pitt pour renouveler les scnes de Toulon. Cependant il
tait constant que Puisaye avait fait ce qu'il avait pu. Il tait
absurde de supposer que l'Angleterre ne voult pas russir; ses propres
prcautions  l'gard de Puisaye, le choix qu'elle fit elle-mme de
d'Hervilly pour empcher que les corps migrs ne fussent trop
compromis, et enfin le zle que le commodore Waren mit  sauver les
malheureux rests dans la presqu'le, prouvent que, malgr son gnie
politique, elle n'avait pas mdit le crime hideux et lche qu'on lui
attribuait. Justice  tous, mme aux implacables ennemis de notre
rvolution et de notre patrie!

Le commodore Waren alla dbarquer  l'le d'Houat les malheureux restes
de l'expdition; il attendit l de nouveaux ordres de Londres et
l'arrive du comte d'Artois, qui tait abord du _Lord Moira_, pour
savoir ce qu'il faudrait faire. Le dsespoir rgnait dans cette petite
le: les migrs, les chouans dans la plus grande misre, et atteints
d'une maladie contagieuse, se livraient aux rcriminations, et
accusaient amrement Puisaye. Le dsespoir tait bien plus grand encore
 Aurai et  Vannes, o avaient t transports les mille migrs pris
les armes  la main. Hoche, aprs les avoir vaincus, s'tait soustrait 
ce spectacle douloureux, pour courir  la poursuite de la bande de
Tintniac, appele l'arme rouge. Le sort des prisonniers ne le
regardait plus: que pouvait-il pour eux? Les lois existaient, il ne
pouvait les annuler. Il en rfra au comit de salut public et 
Tallien. Tallien partit sur-le-champ, et arriva  Paris la veille de
l'anniversaire du 9 thermidor. Le lendemain on clbrait, suivant le
nouveau mode adopt, une fte dans le sein mme de l'assemble, en
commmoration de la chute de Robespierre. Tous les reprsentans
sigeaient en costume; un nombreux orchestre excutait des airs
patriotiques; des choeurs chantaient les hymnes de Chnier. Courtois lut
un rapport sur la journe du 9 thermidor. Tallien lut ensuite un autre
rapport sur l'affaire de Quiberon. On remarqua chez lui l'intention de
se procurer un double triomphe; nanmoins on applaudit vivement ses
services de l'anne dernire et ceux qu'il venait de rendre dans le
moment. Sa prsence, en effet, n'avait pas t inutile  Hoche. Il y
eut, le mme jour, un banquet chez Tallien; les principaux girondins s'y
taient runis aux thermidoriens; Louvet, Lanjuinais y assistaient.
Lanjuinais porta un toast au 9 thermidor, et aux dputs courageux qui
avaient abattu la tyrannie; Tallien en porta un second aux
soixante-treize, aux vingt-deux, aux dputs victimes de la terreur;
Louvet ajouta ces mots: _Et  leur union intime avec les hommes du 9
thermidor._

Ils avaient grand besoin, en effet, de se runir pour combattre, 
efforts communs, les adversaires de toute espce soulevs contre la
rpublique. La joie fut grande, surtout en songeant au danger qu'on
aurait couru si l'expdition de l'Ouest avait pu concourir avec celle
que le prince de Cond avait prpare vers l'Est.

Il fallait dcider du sort des prisonniers. Beaucoup de sollicitations
furent adresses aux comits; mais, dans la situation prsente, les
sauver tait impossible. Les rpublicains disaient que le gouvernement
voulait rappeler les migrs, leur rendre leurs biens, et consquemment
rtablir la royaut; les royalistes, toujours prsomptueux, soutenaient
la mme chose; ils disaient que leurs amis gouvernaient, et ils
devenaient d'autant plus audacieux qu'ils espraient davantage.
Tmoigner la moindre indulgence dans cette occasion, c'tait justifier
les craintes des uns, les folles esprances des autres; c'tait mettre
les rpublicains au dsespoir, et encourager les royalistes aux plus
hardies tentatives. Le comit de salut public ordonna l'application des
lois, et certes il n'y avait pas de montagnards dans son sein; mais il
sentait l'impossibilit de faire autrement. Une commission, runie 
Vannes, fut charge de distinguer les prisonniers enrls malgr eux des
vritables migrs. Ces derniers furent fusills. Les soldats en firent
chapper le plus qu'ils purent. Beaucoup de braves gens prirent; mais
ils ne devaient pas tre tonns de leur sort, aprs avoir port la
guerre dans leur pays, et avoir t pris les armes  la main. Moins
menace par des ennemis de toute espce, et surtout par leurs propres
complices, la rpublique aurait pu leur faire grce: elle ne le pouvait
pas dans les circonstances prsentes. M. de Sombreuil, quoique brave
officier, cda au moment de la mort  un mouvement peu digne de son
courage. Il crivit une lettre au commodore Waren, o il accusait
Puisaye avec la violence du dsespoir. Il chargea Hoche de la faire
parvenir au commodore. Quoiqu'elle renfermt une assertion fausse,
Hoche, respectant la volont d'un mourant, l'adressa au commodore; mais
il rpondit par une lettre  l'assertion de Sombreuil, et la dmentit:
J'tais, dit-il,  la tte des sept cents grenadiers de Humbert, et
j'assure qu'il n'a t fait aucune capitulation. Tous les contemporains
auxquels le caractre du jeune gnral a t connu l'ont jug incapable
de mentir. Des tmoins oculaires confirment d'ailleurs son assertion. La
lettre de Sombreuil nuisit singulirement  l'migration et  Puisaye,
et on l'a trouve mme si peu honorable pour la mmoire de son auteur,
qu'on a prtendu que c'taient les rpublicains qui l'avaient suppose;
imputation tout  fait digne des misrables contes qu'on faisait chez
les migrs.

Pendant que le parti royaliste venait d'essuyer  Quiberon un si rude
chec, il s'en prparait un autre pour lui en Espagne. Moncey tait
rentr de nouveau dans la Biscaye, avait pris Bilbao et Vittoria, et
serrait de prs Pampelune. Le favori qui gouvernait la cour, aprs
n'avoir pas voulu d'abord d'une ouverture de paix faite par le
gouvernement au commencement de la campagne, parce qu'il n'en fut pas
l'intermdiaire, se dcida  ngocier, et envoya  Ble le chevalier
d'Yriarte. La paix fut signe  Ble avec l'envoy de la rpublique,
Barthlemy, le 24 messidor (12 juillet), au moment mme des dsastres de
Quiberon. Les conditions taient la restitution de toutes les conqutes
que la France avait faites sur l'Espagne, et en quivalent la cession en
notre faveur de la partie espagnole de Saint-Domingue. La France faisait
ici de grandes concessions pour un avantage bien illusoire, car
Saint-Domingue n'tait dj plus  personne; mais ces concessions
taient dictes par la plus sage politique. La France ne pouvait rien
dsirer au del des Pyrnes; elle n'avait aucun intrt  affaiblir
l'Espagne: elle aurait d, au contraire, s'il et t possible, rendre 
cette puissance les forces qu'elle avait perdues dans une entreprise 
contresens des intrts des deux nations.

Cette paix fut accueillie avec la joie la plus vive par tout ce qui
aimait la France et la rpublique. C'tait encore une puissance dtache
de la coalition, c'tait un Bourbon qui reconnaissait la rpublique, et
c'taient deux armes disponibles  transporter sur les Alpes, dans
l'Ouest et sur le Rhin. Les royalistes furent au dsespoir. Les agens de
Paris surtout craignaient qu'on ne divulgut leurs intrigues, ils
redoutaient une communication de leurs lettres crites en Espagne.
L'Angleterre y aurait vu tout ce qu'ils disaient d'elle; et, quoique
cette puissance ft hautement dcrie pour l'affaire de Quiberon,
c'tait la seule dsormais qui pt donner de l'argent: il fallait la
mnager, sauf  la tromper ensuite, si c'tait possible[4].

Un autre succs non moins important fut remport par les armes de
Jourdan et de Pichegru. Aprs bien des lenteurs, il avait t enfin
dcid qu'on passerait le Rhin. Les armes franaise et autrichienne se
trouvaient en prsence sur les deux rives du fleuve, depuis Ble jusqu'
Dusseldorf. La position dfensive des Autrichiens devenait excellente
sur le Rhin. Les forteresses de Dusseldorf et d'Ehrenbreitstein
couvraient leur droite; Mayence, Manheim, Philisbourg leur centre et
leur gauche; le Necker et le Mein, prenant leur source non loin du
Danube, et coulant presque paralllement vers le Rhin, formaient deux
importantes lignes de communication entre les tats hrditaires,
apportaient les subsistances en quantit, et couvraient les deux flancs
de l'arme qui voudrait agir concentriquement vers Mayence. Le plan 
suivre sur ce champ de bataille est le mme pour les Autrichiens et pour
les Franais: les uns et les autres (de l'avis d'un grand capitaine et
d'un clbre critique) doivent tendre  agir concentriquement entre le
Mein et le Necker. Les armes franaises de Jourdan et de Pichegru
auraient d s'efforcer de passer le Rhin vers Mayence,  peu de distance
l'une de l'autre, se runir ensuite dans la valle du Mein, sparer
Clerfayt de Wurmser, et remonter entre le Necker et le Mein, en tchant
de battre alternativement les deux gnraux autrichiens. De mme les
gnraux autrichiens devaient chercher  se concentrer pour dboucher
par Mayence sur la rive gauche, et tomber ou sur Jourdan ou sur
Pichegru. S'ils taient prvenus, si le Rhin tait pass sur un point,
ils devaient se concentrer entre le Necker et le Mein, empcher la
runion des deux armes franaises, et profiter d'un moment pour tomber
sur l'une ou sur l'autre. Les gnraux autrichiens avaient tout
l'avantage pour prendre l'initiative, car ils occupaient Mayence et
pouvaient dboucher, quand il leur plairait, sur la rive gauche.

[4] Le tome V de Puisaye contient la preuve de tout cela.

Les Franais prirent l'initiative. Aprs bien des lenteurs, les barques
hollandaises taient enfin arrives  la hauteur de Dusseldorf, et
Jourdan se prpara  franchir le Rhin. Le 20 fructidor (6 septembre), il
passa  Eichelcamp, Dusseldorf et Neuwied, par une manoeuvre trs
hardie; il s'avana par la route de Dusseldorf  Francfort, entre la
ligne de la neutralit prussienne et le Rhin, et arriva vers la Lahn le
quatrime jour complmentaire (20 septembre). Au mme instant, Pichegru
avait ordre d'essayer le passage sur le Haut-Rhin, et de sommer
Manheim. Cette ville florissante, menace d'un bombardement, se rendit
contre toute attente le quatrime jour complmentaire (20 septembre).
Ds cet instant tous les avantages taient pour les Franais. Pichegru,
bas sur Manheim, devait y attirer toute son arme, et se joindre 
Jourdan dans la valle du Mein. On pouvait alors sparer les deux
gnraux autrichiens, et agir concentriquement entre le Mein et le
Necker. Il importait surtout de tirer Jourdan de sa position entre la
ligne de neutralit et le Rhin, car son arme, n'ayant pas les moyens de
transport ncessaires pour ses vivres, et ne pouvant traiter le pays en
ennemi, allait bientt manquer du ncessaire si elle ne marchait pas en
avant.

Ainsi, dans ce moment, tout tait succs pour la rpublique. Paix avec
l'Espagne, destruction de l'expdition faite par l'Angleterre sur les
ctes de Bretagne, passage du Rhin, et offensive heureuse en Allemagne,
elle avait tous les avantages  la fois. C'tait  ses gnraux et  son
gouvernement  profiter de tant d'vnemens heureux.




CHAPITRE XXXI.

MENES DU PARTI ROYALISTE DANS LES SECTIONS.--RENTRE DES MIGRS,
PERSCUTION DES PATRIOTES.--CONSTITUTION DIRECTORIALE, DITE DE L'AN III,
ET DCRETS DES 5 ET 13 FRUCTIDOR.--ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION ET DES
DCRETS PAR LES ASSEMBLES PRIMAIRES DE LA FRANCE.--RVOLTE DES SECTIONS
DE PARIS CONTRE LES DCRETS DE FRUCTIDOR ET CONTRE LA CONVENTION.
JOURNE DU 13 VENDMIAIRE. DFAITE DES SECTIONS INSURGES.--CLTURE DE
LA CONVENTION NATIONALE.


Battu sur les frontires, et abandonn par la cour d'Espagne, sur
laquelle il comptait le plus, le parti royaliste fut rduit  intriguer
dans l'intrieur; et il faut convenir que, dans le moment, Paris offrait
un champ vaste  ses intrigues. L'oeuvre de la constitution avanait; le
moment o la convention dposerait ses pouvoirs, o la France se
runirait pour lire de nouveaux reprsentans, o une assemble toute
neuve remplacerait celle qui avait rgn si long-temps, tait plus
favorable qu'aucun autre aux menes contre-rvolutionnaires.

Les passions les plus vives fermentaient dans les sections de Paris. On
n'y tait pas royaliste, mais on servait le royalisme sans s'en douter.
On s'tait attach  combattre les terroristes; on s'tait anim par la
lutte, on voulait perscuter aussi, et on s'irritait contre la
convention, qui ne voulait pas laisser pousser la perscution trop loin.
On tait toujours prt  se souvenir que la terreur tait sortie de son
sein; on lui demandait une constitution et des lois, et la fin de sa
longue dictature. La plupart des hommes qui rclamaient tout cela ne
songeaient gure aux Bourbons. C'tait le riche tiers-tat de 89,
c'taient des ngocians, des marchands, des propritaires, des avocats,
des crivains, qui voulaient enfin l'tablissement des lois et la
jouissance de leurs droits; c'taient des jeunes gens sincrement
rpublicains, mais aveugls par leur ardeur contre le systme
rvolutionnaire; c'taient beaucoup d'ambitieux, crivains de journaux
ou orateurs de sections, qui, pour prendre aussi leur place, dsiraient
que la convention se retirt devant eux; les royalistes se cachaient
derrire cette masse. On comptait parmi ceux-ci quelques migrs,
quelques prtres rentrs, quelques cratures de l'ancienne cour, qui
avaient perdu des places, et beaucoup d'indiffrens et de poltrons qui
redoutaient une libert orageuse. Ces derniers n'allaient pas dans les
sections; mais les premiers y taient assidus, et employaient tous les
moyens pour les agiter. L'instruction donne par les agens royalistes 
leurs affids tait de prendre le langage des sectionnaires, de rclamer
les mmes choses, de demander comme eux la punition des terroristes,
l'achvement de la constitution, le procs des dputs montagnards; mais
 demander tout cela avec plus de violence, de manire  compromettre
les sections avec la convention, et  provoquer de nouveaux mouvemens;
car tout mouvement tait une chance, et pouvait du moins dgoter d'une
rpublique si tumultueuse.

De telles menes n'taient heureusement possibles qu' Paris, car c'est
toujours la ville de France la plus agite; c'est celle o l'on discute
le plus chaudement sur les intrts publics, o l'on a le got et la
prtention d'influer sur le gouvernement, et o commence toujours
l'opposition. Except Lyon, Marseille et Toulon, o l'on s'gorgeait, le
reste de la France prenait  ces agitations politiques infiniment moins
de part que les sections de Paris.

A tout ce qu'ils disaient ou faisaient dire dans les sections, les
intrigans au service du royalisme ajoutaient des pamphlets et des
articles de journaux. Ils mentaient ensuite selon leur usage, se
donnaient une importance qu'ils n'avaient pas, et crivaient 
l'tranger qu'ils avaient sduit les principaux chefs du gouvernement.
C'est avec ces mensonges qu'ils se procuraient de l'argent, et qu'ils
venaient d'obtenir quelques mille livres sterling de l'Angleterre. Il
est constant nanmoins que, s'ils n'avaient gagn ni Tallien, ni Hoche,
comme ils le disaient, ils avaient russi pourtant auprs de quelques
conventionnels, deux ou trois, peut-tre. On nommait Rovre et Saladin,
deux fougueux rvolutionnaires, devenus maintenant de fougueux
racteurs. On croit aussi qu'ils avaient touch, par des moyens plus
dlicats, quelques-uns de ces dputs d'opinion moyenne, qui se
sentaient quelque penchant pour une monarchie reprsentative,
c'est--dire pour un Bourbon, soi-disant li par des lois  l'anglaise.
A Pichegru, on avait offert un chteau, des canons et de l'argent; 
quelques lgislateurs ou membres des comits, on avait pu dire: La
France est trop grande pour tre rpublique; elle serait bien plus
heureuse avec un roi, des ministres responsables, des pairs hrditaires
et des dputs. Cette ide, sans tre suggre, devait naturellement
venir  plus d'un personnage, surtout  ceux qui taient propres 
remplir les fonctions de dputs ou de pairs hrditaires. On regardait
alors comme royalistes secrets MM. Lanjuinais et Boissy-d'Anglas, Henri
Larivire, Lesage (d'Eure-et-Loir).

On voit que les moyens de l'agence n'taient pas trs-puissans; mais ils
suffisaient pour troubler la tranquillit publique, pour inquiter les
esprits, pour rappeler surtout  la mmoire des Franais, ces Bourbons,
les seuls ennemis qu'eut encore la rpublique, et que ses armes
n'eussent pu vaincre, car on ne dtruit pas les souvenirs avec des
baonnettes.

Parmi les soixante-treize, il y avait plus d'un monarchien; mais en
gnral ils taient rpublicains; les girondins l'taient tous, ou
presque tous. Cependant les journaux de la contre-rvolution les
louaient avec affectation, et avaient ainsi russi  les rendre suspects
aux thermidoriens. Pour se dfendre de ces loges, les soixante-treize
et les vingt-deux protestaient de leur attachement  la rpublique; car
personne alors n'et os parler froidement de cette rpublique. Quelle
affreuse contradiction, en effet, si on ne l'et pas aime, que d'avoir
sacrifi tant de trsors, tant de sang  son tablissement! que d'avoir
immol des milliers de Franais soit dans la guerre civile, soit dans la
guerre trangre! Il fallait donc bien l'aimer, ou du moins le dire!
Cependant, malgr ces protestations, les thermidoriens taient en
dfiance; ils ne comptaient que sur M. Daunou, dont on connaissait la
probit et les principes svres, et sur Louvet, dont l'me ardente
tait reste rpublicaine. Celui-ci, en effet, aprs avoir perdu tant
d'illustres amis, couru tant de dangers, ne comprenait pas que ce pt
tre en vain; il ne comprenait pas que tant de belles vies eussent t
dtruites pour aboutir  la royaut; il s'tait tout  fait rattach aux
thermidoriens. Les thermidoriens se rattachaient eux-mmes de jour en
jour aux montagnards,  cette masse de rpublicains inbranlables, dont
ils avaient sacrifi un assez grand nombre.

Ils voulaient provoquer d'abord des mesures contre la rentre des
migrs, qui continuaient de reparatre en foule, les uns avec de faux
passeports et sous des noms supposs, les autres sous le prtexte de
venir demander leur radiation. Presque tous prsentaient de faux
certificats de rsidence, disaient n'tre pas sortis de France, et
s'tre seulement cachs, ou n'avoir t poursuivis qu' l'occasion des
vnemens du 31 mai. Sous le prtexte de solliciter auprs du comit de
sret gnrale, ils remplissaient Paris, et quelques-uns contribuaient
aux agitations des sections. Parmi les personnages les plus marquans
rentrs  Paris, tait madame de Stal, qui venait de reparatre en
France  la suite de son mari, ambassadeur de Sude. Elle avait ouvert
son salon, o elle satisfaisait le besoin de dployer ses facults
brillantes. Une rpublique tait loin de dplaire  la hardiesse de son
esprit, mais elle ne l'et accepte qu' condition d'y voir briller ses
amis proscrits,  condition de n'y plus voir ces rvolutionnaires qui
passaient sans doute pour des hommes nergiques, mais grossiers et
dpourvus d'esprit. On voulait bien en effet recevoir de leurs mains la
rpublique sauve, mais en les excluant bien vite de la tribune et du
gouvernement. Des trangers de distinction, tous les ambassadeurs des
puissances, les gens de lettres les plus renomms par leur esprit, se
runissaient chez madame de Stal. Ce n'tait plus le salon de madame
Tallien, c'tait le sien qui maintenant attirait toute l'attention, et
on pouvait mesurer par l le changement que la socit franaise avait
subi depuis six mois. On disait que madame de Stal intercdait pour des
migrs; on prtendait qu'elle voulait faire rappeler Narbonne, Jaucourt
et plusieurs autres. Legendre la dnona formellement  la tribune. On
se plaignit dans les journaux, de l'influence que voulaient exercer les
coteries formes autour des ambassadeurs trangers, enfin on demanda la
suspension des radiations. Les thermidoriens firent dcrter de plus,
que tout migr rentr pour demander sa radiation, serait tenu de
retourner dans sa commune, et d'y attendre la dcision du comit de
sret gnrale[5]. On esprait, par ce moyen, dlivrer la capitale
d'une foule d'intrigans qui contribuaient  l'agiter.

[5] Dcret du 18 aot.

Les thermidoriens voulaient en mme temps arrter les perscutions dont
les patriotes taient l'objet; ils avaient fait largir par le comit de
sret gnrale, Pache, Bourbotte, le fameux Hron, et un grand nombre
d'autres. Il faut convenir qu'ils auraient pu mieux choisir que ce
dernier pour rendre justice aux patriotes. Des sections avaient dj
fait des ptitions, comme on l'a vu, au sujet de ces largissemens;
elles en firent de nouvelles. Les comits rpondirent qu'il faudrait
enfin juger les patriotes renferms, et ne pas les dtenir plus
long-temps s'ils taient innocens. Proposer leur jugement, c'tait
proposer leur largissement, car leurs dlits taient pour la plupart de
ces dlits politiques, insaisissables de leur nature. Except quelques
membres des comits rvolutionnaires, signals par des excs atroces, la
plupart ne pouvaient tre lgalement condamns. Plusieurs sections
vinrent demander qu'on leur accordt quelques jours de permanence, pour
motiver l'arrestation et le dsarmement de ceux qu'elles avaient
enferms; elles dirent que dans le premier moment elles n'avaient pu ni
rechercher les preuves, ni donner des motifs; mais elles offraient de
les fournir. On n'couta pas ces propositions, qui cachaient le dsir de
s'assembler et d'obtenir la permanence; et on demanda aux comits un
projet pour mettre en jugement les patriotes dtenus.

Une violente dispute s'leva sur ce projet. Les uns voulaient envoyer
les patriotes par devant les tribunaux des dpartemens; les autres, se
dfiant des passions locales, s'opposaient  ce mode de jugement, et
voulaient qu'on choist dans la convention une commission de douze
membres, pour faire le triage des dtenus, pour largir ceux contre
lesquels ne s'levaient pas des charges suffisantes, et traduire les
autres devant les tribunaux criminels. Ils disaient que cette
commission, trangre aux haines qui fermentaient dans les dpartemens,
ferait meilleure justice, et ne confondrait pas les patriotes compromis
par l'ardeur de leur zle, avec les hommes coupables qui avaient pris
part aux cruauts de la tyrannie dcemvirale. Tous les ennemis
opinitres des patriotes se soulevrent  l'ide de cette commission,
qui allait agir comme le comit de sret gnrale renouvel aprs le 9
thermidor, c'est--dire largir en masse. Ils demandrent comment cette
commission de douze membres pourrait juger vingt ou vingt-cinq mille
affaires. On rpondit tout simplement qu'elle ferait comme le comit de
sret gnrale, qui en avait jug quatre-vingt ou cent mille, lors de
l'ouverture des prisons. Mais c'tait justement de cette manire de
juger qu'on ne voulait pas. Aprs plusieurs jours de dbats, entremls
de ptitions plus hardies les unes que les autres, on dcida enfin que
les patriotes seraient jugs par les tribunaux des dpartemens, et on
renvoya le dcret aux comits pour en modifier certaines dispositions
secondaires. Il fallut consentir aussi  la continuation du rapport sur
les dputs compromis dans leurs missions. On dcrta d'arrestation[6]
Lequinio, Lanot, Lefiot, Dupin, B, Piorry, Maxieu, Chaudron-Rousseau,
Laplanche, Fouch; et on commena le procs de Lebon. Dans cet instant,
la convention avait autant de ses membres en prison qu'au temps de la
terreur. Ainsi les partisans de la clmence n'avaient rien  regretter,
et avaient rendu le mal pour le mal.

La constitution avait t prsente par la commission des onze; elle fut
discute pendant les trois mois de messidor, thermidor et fructidor an
III, et fut successivement dcrte avec peu de changemens. Ses auteurs
taient Lesage, Daunou, Boissy-d'Anglas, Creuz-Latouche, Berlier,
Louvet, Larvellire-Lpeaux, Lanjuinais, Durand-Maillane, Baudin (des
Ardennes) et Thibaudeau. Sieys n'avait pas voulu faire partie de cette
commission; car en fait de constitution, il tait encore plus absolu
que sur tout le reste. Les constitutions taient l'objet des rflexions
de toute sa vie; elles taient sa vocation particulire. Il en avait une
toute prte dans sa tte; et il n'tait pas homme  en faire le
sacrifice. Il vint la proposer en son nom et sans l'intermdiaire de la
commission. L'assemble, par gard pour son gnie, voulut bien
l'couter, mais n'adopta pas son projet. On la verra reparatre plus
tard, et il sera temps alors de faire connatre cette conception,
remarquable dans l'histoire de l'esprit humain. Celle qui fut adopte
tait analogue aux progrs qu'avaient faits les esprits. En 91, on tait
 la fois si novice et si bienveillant, qu'on n'avait pas pu concevoir
l'existence d'un corps aristocratique contrlant les volonts de la
reprsentation nationale, et on avait cependant admis, conserv avec
respect, et presque avec amour, le pouvoir royal. Pourtant, en y
rflchissant mieux, on aurait vu qu'un corps aristocratique est de tous
les pays, et mme qu'il convient plus particulirement aux rpubliques;
qu'un grand tat se passe trs-bien d'un roi, mais jamais d'un snat. En
1795, on venait de voir  quels dsordres est expose une assemble
unique, on consentit  l'tablissement d'un corps lgislatif partag en
deux assembles. On tait alors moins irrit contre l'aristocratie que
contre la royaut, parce qu'en effet on redoutait davantage la dernire.
Aussi mit-on plus de soin  s'en dfendre dans la composition d'un
pouvoir excutif. Il y avait dans la commission un parti monarchique,
compos de Lesage, Lanjuinais, Durand-Maillane et Boissy-d'Anglas. Ce
parti proposait un prsident; on n'en voulut pas. Peut-tre un jour,
dit Louvet, on vous nommerait un Bourbon. Baudin (des Ardennes) et
Daunou proposaient deux consuls; d'autres en demandaient trois. On
prfra cinq directeurs dlibrant  la majorit. On ne donna  ce
pouvoir excutif aucun des attributs essentiels de la royaut, comme
l'inviolabilit, la sanction des lois, le pouvoir judiciaire, le droit
de paix et de guerre. Il avait la simple inviolabilit des dputs, la
promulgation et l'excution des lois, la direction, mais non le vote de
la guerre, la ngociation, mais non la ratification des traits.

[6] Dcrets des 8 et 9 aot.

Telles furent les bases sur lesquelles reposa la constitution
directoriale. En consquence on dcrta:

Un conseil, dit _des Cinq-Cents_, compos de cinq cents membres, gs de
trente ans au moins, ayant seuls la proposition des lois, se renouvelant
par tiers tous les ans;

Un conseil, dit _des Anciens_, compos de deux cent cinquante membres,
gs de quarante ans au moins, tous ou veufs ou maris, ayant la
sanction des lois, se renouvelant aussi par tiers;

Enfin un directoire excutif, compos de cinq membres, dlibrant  la
majorit, se renouvelant tous les ans par cinquime, ayant des ministres
responsables, promulgant les lois et les faisant excuter, ayant la
disposition des forces de terre et de mer, les relations extrieures, la
facult de repousser les premires hostilits, mais ne pouvant faire la
guerre sans le consentement du corps lgislatif; ngociant les traits
et les soumettant  la ratification du corps lgislatif, sauf les
articles secrets qu'il avait la facult de stipuler s'ils n'taient pas
destructifs des articles patens.

Tous ces pouvoirs taient nomms de la manire suivante:

Tous les citoyens gs de vingt-un ans se runissaient de droit en
assemble primaire tous les premiers du mois de prairial, et nommaient
des assembles lectorales. Ces assembles lectorales se runissaient
tous les 20 de prairial, et nommaient les deux conseils. Les deux
conseils nommaient le directoire. On avait pens que le pouvoir
excutif, tant nomm par le pouvoir lgislatif, en serait plus
dpendant; on fut dtermin aussi par une raison tire des
circonstances. La rpublique n'tant pas encore dans les habitudes de la
France, et tant plutt une opinion des hommes clairs ou compromis
dans la rvolution qu'un sentiment gnral, on ne voulut pas confier la
composition du pouvoir excutif aux masses. On pensait donc que, dans
les premires annes surtout, les auteurs de la rvolution, devant
dominer naturellement dans le corps lgislatif, choisiraient des
directeurs capables de dfendre leur ouvrage.

Le pouvoir judiciaire fut confi  des juges lectifs. On institua des
juges de paix. On tablit un tribunal civil par dpartement, jugeant en
premire instance les causes du dpartement, et en appel celles des
dpartemens voisins. On ajouta une cour criminelle compose de cinq
membres et d'un jury.

On n'admit point d'assembles communales, mais des administrations
municipales et dpartementales composes de trois ou cinq membres et
davantage, suivant la population; elles devaient tre formes par la
voie d'lection. L'exprience fit adopter des dispositions accessoires
et d'une grande importance. Ainsi le corps lgislatif dsignait lui-mme
sa rsidence, et pouvait se transporter dans la commune qu'il lui
plaisait de choisir. Aucune loi ne pouvait tre discute sans trois
lectures pralables,  moins qu'elle ne ft qualifie de mesure
d'urgence, et reconnue telle par le conseil des anciens. C'tait un
moyen de prvenir ces rsolutions si rapides et si tt rapportes, que
la convention avait prises si souvent. Enfin, toute socit se
qualifiant de populaire, tenant des sances publiques, ayant un bureau,
des tribunes, des affiliations, tait interdite. La presse tait
entirement libre. Les migrs taient expulss  jamais du territoire
de la rpublique; les biens nationaux irrvocablement acquis aux
acheteurs. Tous les cultes furent dclars libres, quoique non reconnus,
ni salaris par l'tat.

Telle fut la constitution par laquelle on esprait maintenir la France
en rpublique. Il se prsentait une question importante: la
constituante, par ostentation de dsintressement, s'tait exclue du
corps lgislatif qui la remplaa; la convention ferait-elle de mme? Il
faut en convenir, une pareille dtermination et t une grande
imprudence. Chez un peuple mobile, qui, aprs avoir vcu quatorze
sicles sous la monarchie, l'avait renverse dans un moment
d'enthousiasme, la rpublique n'tait pas tellement dans les moeurs,
qu'on pt en abandonner l'tablissement au seul cours des choses. La
rvolution ne pouvait tre bien dfendue que par ses auteurs. La
convention tait compose en grande partie de constituants et de membres
de la lgislative; elle runissait les hommes qui avaient aboli
l'ancienne constitution fodale le 14 juillet et le 4 aot 1789, qui
avaient renvers le trne au 10 aot, qui avaient, le 21 janvier,
immol le chef de la dynastie des Bourbons, et qui, pendant trois ans,
avaient fait contre l'Europe des efforts inouis pour soutenir leur
ouvrage; eux seuls taient capables de bien dfendre la rvolution,
consacre dans la constitution directoriale. Aussi, ne se targuant pas
d'un vain dsintressement, ils dcrtrent, le 5 fructidor (22 aot),
que le nouveau corps lgislatif se composerait des deux tiers de la
convention, et qu'il ne serait nomm qu'un nouveau tiers. La question
tait de savoir si la convention dsignerait elle-mme les deux tiers 
conserver, ou si elle laisserait ce soin aux assembles lectorales.
Aprs une dispute pouvantable, il fut convenu, le 13 fructidor (30
aot), que les assembles lectorales seraient charges de ce choix. On
dcida que les assembles primaires se runiraient le 20 fructidor (6
septembre) pour accepter la constitution et les deux dcrets des 5 et 13
fructidor. On dcrta, en outre, qu'aprs avoir mis leur vote sur la
constitution et les dcrets, les assembles primaires se runiraient de
nouveau, et feraient actuellement, c'est--dire en l'an III (1795), les
lections du 1er prairial de l'anne suivante. La convention annonait
par l qu'elle allait dposer la dictature, et mettre la constitution en
activit. Elle dcrta aussi que les armes, quoique prives
ordinairement du droit de dlibrer, se runiraient cependant sur le
champ de bataille qu'elles occuperaient dans le moment, pour voter la
constitution. Il fallait, disait-on, que ceux qui devaient la dfendre
pussent la consentir. C'tait intresser les armes  la rvolution par
leur vote mme.

A peine ces rsolutions furent-elles prises, que les ennemis si nombreux
et si divers de la convention s'en montrrent dsols. Peu importait la
constitution  la plupart d'entre eux. Toute constitution leur
convenait, pourvu qu'elle donnt lieu  un renouvellement gnral de
tous les membres du gouvernement. Les royalistes voulaient ce
renouvellement pour amener du trouble, pour runir le plus grand nombre
possible d'hommes de leur choix, et pour se servir de la rpublique mme
au profit de la royaut; ils le voulaient surtout pour carter les
conventionnels, si intresss  combattre la contre-rvolution, et pour
appeler des hommes nouveaux, inexpriments, non compromis, et plus
aiss  sduire. Beaucoup de gens de lettres, d'crivains, d'hommes
inconnus, empresss de s'lancer dans la carrire politique, non par
esprit de contre-rvolution, mais par ambition personnelle, dsiraient
aussi ce renouvellement complet, pour avoir un plus grand nombre de
places  occuper. Les uns et les autres se rpandirent dans les
sections, et les excitrent contre les dcrets. La convention,
disaient-ils, voulait se perptuer au pouvoir; elle parlait des droits
du peuple, et cependant elle en ajournait indfiniment l'exercice; elle
lui commandait ses choix, elle ne lui permettait pas de prfrer les
hommes qui taient rests purs de crimes; elle voulait conserver
forcment une majorit compose d'hommes qui avaient couvert la France
d'chafauds. Ainsi, ajoutaient-ils, la nouvelle lgislature ne serait
pas purge de tous les terroristes; ainsi la France ne serait pas
entirement rassure sur son avenir, et n'aurait pas la certitude de ne
jamais voir renatre un rgime affreux. Ces dclamations agissaient sur
un grand nombre d'esprits: toute la bourgeoisie des sections, qui
voulait bien les nouvelles institutions telles qu'on les lui donnait,
mais qui avait une peur excessive du retour de la terreur; des hommes
sincres, mais irrflchis, qui rvaient une rpublique sans tache, et
qui souhaitaient placer au pouvoir une gnration nouvelle et pure; des
jeunes gens, pris de ces mmes chimres, beaucoup d'imaginations avides
de nouveaut, voyaient avec le plus vif regret la convention se
perptuer ainsi pendant deux ou trois ans. La cohue des journalistes se
souleva. Une foule d'hommes, qui avaient rang dans la littrature, ou
qui avaient figur dans les anciennes assembles, parurent aux tribunes
des sections. MM. Suard, Morellet, Lacretelle jeune, Five, Vaublaric,
Pastoret, Dupont de Nemours, Quatremre de Quincy, Delalot, le fougueux
converti La Harpe, le gnral Miranda, chapp des prisons o l'avait
fait enfermer sa conduite  Nerwinde, l'espagnol Marchenna, soustrait 
la proscription de ses amis les girondins, le chef de l'agence royaliste
Lematre, se signalrent par des pamphlets ou des discours vhmens dans
les sections: le dchanement fut universel.

Le plan  suivre tait tout simple, c'tait d'accepter la constitution
et de rejeter les dcrets. C'est ce qu'on proposa de faire  Paris, et
ce qu'on engagea toutes les sections de la France  faire aussi. Mais
les intrigans qui agitaient les sections, et qui voulaient pousser
l'opposition jusqu' l'insurrection, dsiraient un plan plus tendu. Ils
voulaient que les assembles primaires, aprs avoir accept la
constitution et rejet les dcrets des 5 et 13 fructidor, se
constituassent en permanence; qu'elles dclarassent les pouvoirs de la
convention expirs, et les assembles lectorales libres de choisir
leurs dputs partout o il leur plairait de les prendre; enfin,
qu'elles ne consentissent  se sparer qu'aprs l'installation du
nouveau corps lgislatif. Les agens de Lematre firent parvenir ce plan
dans les environs de Paris; ils crivirent en Normandie, o l'on
intriguait beaucoup pour le rgime de 91; en Bretagne, dans la Gironde,
partout o ils avaient des relations. L'une de leurs lettres fut
saisie, et publie  la tribune. La convention vit sans effroi les
prparatifs qu'on faisait contre elle, et attendit avec calme la
dcision des assembles primaires de toute la France, certaine que la
majorit se prononcerait en sa faveur. Cependant, souponnant
l'intention d'une nouvelle journe, elle fit avancer quelques troupes,
et les runit dans le camp des Sablons, sous Paris.

La section Lepelletier, autrefois Saint-Thomas, ne pouvait manquer de se
distinguer ici; elle vint, avec celles du Mail, de la Butte-des-Moulins,
des Champs-Elyses, du Thtre-Franais (l'Odon), adresser des
ptitions  l'assemble. Elles s'accordaient toutes  demander si les
Parisiens avaient dmrit, si on se dfiait d'eux, puisqu'on appelait
des troupes; elles se plaignaient de la prtendue violence faite  leurs
choix, et se servaient de ces expressions insolentes: Mritez nos
choix, et ne les commandez pas. La convention rpondit d'une manire
ferme  toutes ces adresses, et se borna  dire qu'elle attendait avec
respect la manifestation de la volont nationale, qu'elle s'y
soumettrait ds qu'elle serait connue, et qu'elle obligerait tout le
monde  s'y soumettre.

Ce qu'on voulait surtout, c'tait tablir un point central pour
communiquer avec toutes les sections, pour leur donner une impulsion
commune, et pour organiser ainsi la rvolte. On avait eu assez
d'exemples sous les yeux, pour savoir que c'tait l le premier besoin.
La section Lepelletier s'institua centre; elle avait droit  cet
honneur, car elle avait toujours t la plus ardente. Elle commena par
publier un acte de garantie aussi maladroit qu'inutile. Les pouvoirs du
corps constituant, disait-elle, cessaient en prsence du peuple
souverain; les assembles primaires reprsentaient le peuple souverain;
elles avaient le droit d'exprimer une opinion quelconque sur la
constitution et sur les dcrets; elles taient sous la sauvegarde les
unes des autres; elles se devaient la garantie rciproque de leur
indpendance. Personne ne niait cela, sauf une modification qu'il
fallait ajouter  ces maximes; c'est que le corps constituant conservait
ses pouvoirs jusqu' ce que la dcision de la majorit ft connue. Du
reste, ces vaines gnralits n'taient qu'un moyen pour arriver  une
autre mesure. La section Lepelletier proposa aux quarante-huit sections
de Paris de dsigner chacune un commissaire, pour exprimer les sentimens
des citoyens de la capitale sur la constitution et les dcrets. Ici
commenait l'infraction aux lois; car il tait dfendu aux assembles
primaires de communiquer entre elles, de s'envoyer des commissaires ou
des adresses. La convention cassa l'arrt, et dclara qu'elle
considrerait son excution comme un attentat  la sret publique.

Les sections n'tant pas encore assez enhardies cdrent, et se mirent 
recueillir les votes sur la constitution et les dcrets. Elles
commencrent par chasser, sans aucune forme lgale, les patriotes qui
venaient voter dans leur sein. Dans les unes, on les mit tout simplement
 la porte de la salle; dans les autres, on leur signifia, par des
placards, qu'ils eussent  rester chez eux, car s'ils paraissaient  la
section on les en chasserait ignominieusement. Les individus privs
ainsi d'exercer leurs droits taient fort nombreux; ils accoururent  la
convention pour rclamer contre la violence qui leur tait faite. La
convention dsapprouva la conduite des sections, mais refusa
d'intervenir, pour ne point paratre recruter des votes, et pour que
l'abus mme prouvt la libert de la dlibration. Les patriotes,
chasss de leurs sections, s'taient rfugis dans les tribunes de la
convention; ils les occupaient en grand nombre, et tous les jours ils
demandaient aux comits de leur rendre leurs armes, assurant qu'ils
taient prts  les employer  la dfense de la rpublique.

Toutes les sections de Paris, except celle des Quinze-Vingts,
acceptrent la constitution, et rejetrent les dcrets. Il n'en fut
point de mme dans le reste de la France. L'opposition, comme il arrive
toujours, tait moins ardente dans les provinces que dans la capitale.
Les royalistes, les intrigans, les ambitieux, qui avaient intrt 
presser le renouvellement du corps lgislatif et du gouvernement,
n'taient nombreux qu' Paris; aussi, dans les provinces, les assembles
furent-elles calmes, quoique parfaitement libres; elles adoptrent la
constitution  la presque unanimit, et les dcrets  une grande
majorit. Quant aux armes, elles reurent la constitution avec
enthousiasme dans la Bretagne et la Vende, aux Alpes et sur le Rhin.
Les camps, changs en assembles primaires, retentirent d'acclamations.
Ils taient pleins d'hommes dvous  la rvolution, et qui lui taient
attachs par les sacrifices mmes qu'ils avaient faits pour elle. Ce
dchanement qu'on montrait  Paris contre le gouvernement
rvolutionnaire tait tout  fait inconnu dans les armes. Les
rquisitionnaires de 1793, dont elles taient remplies, conservaient le
plus grand souvenir de ce fameux comit, qui les avait bien mieux
conduits et nourris que le nouveau gouvernement. Arrachs  la vie
prive, habitus  braver les fatigues et la mort, nourris de gloire et
d'illusions, ils avaient encore cet enthousiasme qui, dans l'intrieur
de la France, commenait  se dissiper; ils taient fiers de se dire
soldats d'une rpublique dfendue par eux contre tous les rois de
l'Europe, et qui, en quelque sorte, tait leur ouvrage. Ils juraient
avec sincrit de ne pas la laisser prir. L'arme de Sambre-et-Meuse,
que commandait Jourdan, partageait les nobles sentimens de son brave
chef. C'tait elle qui avait vaincu  Watignies et dbloqu Maubeuge;
c'tait elle qui avait vaincu  Fleurus et donn la Belgique  la
France; c'tait elle enfin, qui, par les victoires de l'Ourthe et de la
Ror, venait de lui assurer la ligne du Rhin. Cette arme, qui avait le
mieux mrit de la rpublique, lui tait aussi le plus attache. Elle
venait de passer le Rhin; elle s'arrta sur le champ de bataille, et on
vit soixante mille hommes accepter  la fois la nouvelle constitution
rpublicaine.

Ces nouvelles, arrivant successivement  Paris, rjouissaient la
convention et attristaient fort les sectionnaires. Chaque jour, ils
venaient prsenter des adresses, o ils dclaraient le vote de leur
assemble, et annonaient avec une joie insultante que la constitution
tait accepte et les dcrets rejets. Les patriotes amasss dans les
tribunes murmuraient; mais dans le mme instant on lisait des
procs-verbaux envoys des dpartemens, qui, presque tous, annonaient
l'acceptation et de la constitution et des dcrets. Alors les patriotes
clataient en applaudissemens furibonds, et narguaient de leurs clats
de joie les ptitionnaires des sections assis  la barre. Les derniers
jours de fructidor se passrent en scnes de ce genre. Enfin le 1er
vendmiaire de l'an IV (23 septembre 1795), le rsultat gnral des
votes fut proclam.

La constitution tait accepte  la presque unanimit des votans, et les
dcrets  une immense majorit. Quelques mille voix cependant s'taient
prononces contre les dcrets, et a et l quelques-unes avaient os
demander un roi: c'tait une preuve suffisante que la plus parfaite
libert avait rgn dans les assembles primaires. Ce mme jour, la
constitution et les dcrets furent solennellement dclars par la
convention lois de l'tat. Cette dclaration fut suivie
d'applaudissemens prolongs. La convention dcrta ensuite que les
assembles primaires qui n'avaient pas encore nomm leurs lecteurs,
devraient achever cette nomination avant le 10 vendmiaire (2 octobre);
que les assembles lectorales se formeraient le 20, et devraient finir
leurs oprations au plus tard le 29 (21 octobre); qu'enfin le nouveau
corps lgislatif se runirait le 15 brumaire (6 novembre).

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour les sectionnaires. Ils avaient
espr jusqu'au dernier moment que la France donnerait un vote semblable
 celui de Paris, et qu'ils seraient dlivrs de ce qu'ils appelaient
les deux tiers; mais le dernier dcret ne leur permettait plus aucun
espoir. Affectant de ne pas croire  une loyale supputation des votes,
ils envoyrent des commissaires au comit des dcrets, pour vrifier les
procs-verbaux. Cette injurieuse dmarche ne fut point mal accueillie.
On consentit  leur montrer les procs-verbaux et  leur laisser faire
le compte des votes; ils le trouvrent exact. Ds lors ils n'eurent plus
mme cette malheureuse objection d'une erreur de calcul ou d'un
mensonge; il ne leur resta plus que l'insurrection. Mais c'tait un
parti violent, et il n'tait pas ais de s'y rsoudre. Les ambitieux qui
dsiraient loigner les hommes de la rvolution, pour prendre leur place
dans le gouvernement rpublicain; les jeunes gens qui voulaient taler
leur courage, et qui avaient mme servi pour la plupart; les royalistes
enfin qui n'avaient d'autre ressource qu'une attaque de vive force,
pouvaient s'exposer volontiers  la chance d'un combat; mais cette masse
d'hommes paisibles, entrans  figurer dans les sections par peur des
terroristes plutt que par courage politique, n'taient pas faciles 
dcider. D'abord l'insurrection ne convenait pas  leurs principes;
comment, en effet, des ennemis de l'anarchie pouvaient-ils attaquer le
pouvoir tabli et reconnu? Les partis, il est vrai, craignent peu les
contradictions: mais comment des bourgeois, qui n'taient jamais sortis
de leurs comptoirs ou de leurs maisons, oseraient-ils attaquer des
troupes de ligne, armes de canons? Cependant les intrigans royalistes,
les ambitieux, se jetrent dans les sections, parlrent d'intrt public
et d'honneur; ils dirent qu'il n'y avait pas de sret  tre gouvern
encore par des conventionnels; qu'on resterait toujours expos au
terrorisme, que du reste il tait honteux de reculer et de se laisser
soumettre. On s'adressa  la vanit. Les jeunes gens qui revenaient des
armes firent grand bruit, entranrent les timides, les empchrent de
manifester leurs craintes, et tout se prpara pour un coup d'clat. Des
groupes de jeunes gens parcouraient les rues en criant: _A bas les deux
tiers!_ Lorsque les soldats de la convention voulaient les disperser et
les empcher de profrer des cris sditieux, ils ripostaient  coups de
fusil. Il y eut diffrentes meutes, le plusieurs coups de feu au milieu
mme du Palais-Royal.

Lematre et ses collgues, voyant le succs de leurs projets, avaient
fait venir  Paris plusieurs chefs de chouans et un certain nombre
d'migrs; ils les tenaient cachs, et n'attendaient que le premier
signal pour les faire paratre. Ils avaient russi  provoquer des
mouvemens  Orlans,  Chartres,  Dreux,  Verneuil et  Nonancourt. A
Chartres, un reprsentant, Letellier, n'ayant pu empcher une meute,
s'tait brl la cervelle. Quoique ces mouvemens eussent t rprims,
un succs  Paris pouvait entraner un mouvement gnral. Rien ne fut
oubli pour le fomenter, et bientt le succs des conspirateurs parut
complet.

Le projet de l'insurrection n'tait pas encore rsolu; mais les honntes
bourgeois de Paris se laissaient peu  peu entraner par des jeunes gens
et des intrigans. Bientt ils allaient, de bravades en bravades, se
trouver engags irrvocablement. La section Lepelletier tait toujours
la plus agite. Ce qu'il fallait, avant de songer  aucune tentative,
c'tait, comme nous l'avons dit, tablir une direction centrale. On en
cherchait depuis longtemps le moyen. On pensa que l'assemble des
lecteurs, nomme par toutes les assembles primaires de Paris, pourrait
devenir cette autorit centrale; mais, d'aprs le dernier dcret, cette
assemble ne devait pas se runir avant le 20; et on ne voulait pas
attendre aussi longtemps. La section Lepelletier imagina alors un
arrt, fond sur un motif assez singulier. La constitution,
disait-elle, ne mettait que vingt jours d'intervalle entre la runion
des assembles primaires et celle des assembles lectorales. Les
assembles primaires s'taient runies cette fois le 20 fructidor, les
assembles lectorales devaient donc se runir le 10 vendmiaire. La
convention n'avait fix cette runion que pour le 20; mais c'tait
videmment pour retarder encore la mise en activit de la constitution
et le partage du pouvoir avec le nouveau tiers. En consquence, pour
sauvegarder les droits de citoyens, la section Lepelletier arrtait que
les lecteurs dj nomms se runiraient sur-le-champ; elle communiqua
l'arrt aux autres sections pour le leur faire approuver. Il le fut par
plusieurs d'entre elles. La runion fut fixe pour le 11, au
Thtre-Franais (salle de l'Odon).

Le 11 vendmiaire (3 octobre), une partie des lecteurs se rassembla
dans la salle du thtre, sous la protection de quelques bataillons de
la garde nationale. Une multitude de curieux accoururent sur la place de
l'Odon, et formrent bientt un rassemblement considrable. Les comits
de sret gnrale et de salut public, les trois reprsentans qui depuis
le 4 prairial avaient conserv la direction de la force arme, taient
toujours runis dans les occasions importantes. Ils coururent  la
convention lui dnoncer cette premire dmarche, qui dnotait videmment
un projet d'insurrection. La convention tait assemble pour clbrer
une fte funbre dans la salle de ses sances, en l'honneur des
malheureux girondins. On voulait remettre la fte; Tallien s'y opposa;
il dit qu'il ne serait pas digne de l'assemble de l'interrompre, et
qu'elle devait vaquer  ses travaux accoutums, au milieu de tous les
prils. On rendit un dcret portant l'ordre de se sparer,  toute
runion d'lecteurs, forme ou d'une manire illgale, ou avant le
terme prescrit, ou pour un objet tranger  ses fonctions lectorales.
Pour ouvrir une issue  ceux qui auraient envie de reculer, on ajouta au
dcret que tous ceux qui, entrans  des dmarches illgales,
rentreraient immdiatement dans le devoir, seraient exempts de
poursuites. Sur-le-champ des officiers de police, escorts seulement de
six dragons, furent envoys sur la place de l'Odon pour faire la
proclamation du dcret. Les comits voulaient autant que possible viter
l'emploi de la force. La foule s'tait augmente  l'Odon, surtout vers
la nuit. L'intrieur du thtre tait mal clair; une multitude de
sectionnaires occupaient les loges; ceux qui prenaient une part active 
l'vnement se promenaient sur le thtre avec agitation. On n'osait
rien dlibrer, rien dcider. En apprenant l'arrive des officiers de
police chargs de lire le dcret, on courut sur la place de l'Odon.
Dj la foule les avait entours; on se prcipita sur eux, on teignit
les torches qu'ils portaient, et on obligea les dragons  s'enfuir. On
rentra alors dans la salle du thtre, en s'applaudissant de ce succs;
on fit des discours, on se promit avec serment de rsister  la
tyrannie; mais aucune mesure ne fut prise pour appuyer la dmarche
dcisive qu'on venait de faire. La nuit s'avanait: beaucoup de curieux
et de sectionnaires se retiraient; la salle commena  se dgarnir, et
finit par tre abandonne tout  fait  l'approche de la force arme,
qui arriva bientt. En effet, les comits avaient ordonn au gnral
Menou, nomm, depuis le 4 prairial, gnral de l'arme de l'intrieur,
de faire avancer une colonne du camp des Sablons. La colonne arriva avec
deux pices de canon, et ne trouva plus personne ni sur la place, ni
dans la salle de l'Odon.

Cette scne, quoique sans rsultat, causa nanmoins une grande motion.
Les sectionnaires venaient d'essayer leurs forces, et avaient pris
quelque courage, comme il arrive toujours aprs une premire incartade.
La convention et ses partisans avaient vu avec effroi les vnemens de
cette journe, et, plus prompts  croire aux rsolutions de leurs
adversaires, que leurs adversaires  les former, ils n'avaient plus
dout de l'insurrection. Les patriotes, mcontens de la convention, qui
les avait si rudement traits, mais pleins de leur ardeur accoutume,
sentirent qu'il fallait immoler leurs ressentimens  leur cause; et,
dans la nuit mme, ils accoururent en foule auprs des comits pour
offrir leurs bras et demander des armes. Les uns taient sortis la
veille des prisons, les autres venaient d'tre exclus des assembles
primaires: tous avaient les plus grands motifs de zle. A eux se
joignaient une foule d'officiers, rays des rles de l'arme par le
racteur Aubry. Les thermidoriens, dominant toujours dans les comits,
et entirement revenus  la Montagne, n'hsitrent pas  accueillir les
offres des patriotes, et leur avis fut appuy par plus d'un girondin.
Louvet, dans des runions qui avaient lieu chez un ami commun des
girondins et des thermidoriens, avait dj propos de rarmer les
faubourgs, de rouvrir mme les jacobins, sauf  les fermer ensuite si
cela devenait encore ncessaire. On n'hsita donc pas  dlivrer des
armes  tous les citoyens qui se prsentrent; on leur donna pour
officiers les militaires qui taient  Paris sans emploi. Le vieux et
brave gnral Berruyer fut charg de les commander. Cet armement se fit
dans la matine mme du 12. Le bruit s'en rpandit sur-le-champ dans
tous les quartiers. Ce fut un excellent prtexte pour les agitateurs des
sections, qui cherchaient  compromettre les paisibles citoyens de
Paris. La convention voulait, disaient-ils, recommencer la terreur; elle
venait de rarmer les terroristes; elle allait les lancer sur les
honntes gens; les proprits, les personnes, n'taient plus en sret;
il fallait courir aux armes pour se dfendre. En effet, les sections de
Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
Thtre-Franais, du Luxembourg, de la rue Poissonnire, de Brutus, du
Temple, se dclarrent en rbellion, firent battre la gnrale dans
leurs quartiers, et enjoignirent  tous les citoyens de la garde
nationale de se rendre  leurs bataillons, pour veiller  la sret
publique, menace par les terroristes. La section Lepelletier se
constitua aussitt en permanence, et devint le centre de toutes les
intrigues contre-rvolutionnaires. Les tambours et les proclamateurs des
sections se rpandirent dans Paris avec une singulire audace, et
donnrent le signal du soulvement. Les citoyens, ainsi excits par les
bruits qu'on rpandait, se rendirent en armes  leurs sections, prts 
cder  toutes les suggestions d'une jeunesse imprudente et d'une
faction perfide.

La convention se dclara aussitt en permanence, et somma ses comits de
veiller  la sret publique et  l'excution de ses dcrets. Elle
rapporta la loi qui ordonnait le dsarmement des patriotes, et lgalisa
ainsi les mesures prises par ses comits; mais elle fit en mme temps
une proclamation pour calmer les habitans de Paris, et pour les rassurer
sur les intentions et le patriotisme des hommes auxquels on venait de
rendre leurs armes.

Les comits, voyant que la section Lepelletier devenait le foyer de
toutes les intrigues, et serait peut-tre bientt le quartier-gnral
des rebelles, arrtrent que la section serait entoure et dsarme le
jour mme. Menou reut de nouveau l'ordre de quitter les Sablons avec
un corps de troupes et des canons. Ce gnral Menou, bon officier,
citoyen doux et modr, avait eu pendant la rvolution l'existence la
plus pnible et la plus agite. Charg de combattre dans la Vende, il
avait t en butte  toutes les vexations du parti Ronsin. Traduit 
Paris, menac d'un jugement, il n'avait d la vie qu'au 9 thermidor.
Nomm gnral de l'arme de l'intrieur au 4 prairial, et charg de
marcher sur les faubourgs, il avait eu alors  combattre des hommes qui
taient ses ennemis naturels, qui taient d'ailleurs poursuivis par
l'opinion, qui enfin, dans leur nergie, mnageaient trop peu la vie des
autres pour qu'on se fit scrupule de sacrifier la leur; mais aujourd'hui
c'tait la brillante population de la capitale, c'tait la jeunesse des
meilleures familles, c'tait la classe enfin qui faisait l'opinion,
qu'il lui fallait mitrailler si elle persistait dans son imprudence. Il
tait donc dans une cruelle perplexit, comme il arrive toujours 
l'homme faible, qui ne sait ni renoncer  sa place, ni se rsoudre  une
commission rigoureuse. Il fit marcher ses colonnes fort tard; il laissa
les sections proclamer tout ce qu'elles voulurent pendant la journe du
12; il se mit ensuite  parlementer secrtement avec quelques-uns de
leurs chefs, au lieu d'agir; il dclara mme aux trois reprsentans
chargs de diriger la force arme, qu'il ne voulait pas avoir sous ses
ordres le bataillon des patriotes. Les reprsentans lui rpondirent que
ce bataillon tait sous les ordres du gnral Berruyer seul. Ils le
pressrent d'agir, sans dnoncer encore aux deux comits ses hsitations
et sa mollesse. Ils virent d'ailleurs la mme rpugnance chez plus d'un
officier, et entre autres chez les deux gnraux de brigade Despierre et
Debar, qui, prtextant une maladie, ne se trouvaient pas  leur poste.
Enfin, vers la nuit, Menou s'avana avec le reprsentant Laporte sur la
section Lepelletier. Elle sigeait au couvent des Filles-Saint-Thomas,
qui a t remplac depuis par le bel difice de la Bourse. On s'y
rendait par la rue Vivienne. Menou entassa son infanterie, sa cavalerie,
ses canons, dans cette rue, et se mit dans une position o il aurait
combattu avec peine, envelopp par la multitude des sectionnaires qui
fermaient toutes les issues, et qui remplissaient les fentres des
maisons. Menou fit rouler ses canons jusqu' la porte du couvent, et
entra avec le reprsentant Laporte et un bataillon dans la salle mme de
la section. Les membres de la section, au lieu d'tre forms en
assemble dlibrante, taient arms, rangs en ligne, ayant leur
prsident en tte: c'tait M. Delalot. Le gnral et le reprsentant les
sommrent de rendre leurs armes; ils s'y refusrent. Le prsident
Delalot, voyant l'hsitation avec laquelle on faisait cette sommation,
y rpondit avec chaleur, parla aux soldats de Menou avec -propos et
prsence d'esprit, et dclara qu'il faudrait en venir aux dernires
extrmits pour arracher les armes  la section. Combattre dans cet
espace troit, ou se retirer pour foudroyer la salle  coups de canon,
tait une alternative douloureuse. Cependant, si Menou et parl avec
fermet, et braqu son artillerie, il est douteux que la rsolution des
sectionnaires se ft maintenue jusqu'au bout. Menou et Laporte aimrent
mieux une capitulation; ils promirent de faire retirer les troupes
conventionnelles,  condition que la section se sparerait sur-le-champ;
elle promit ou feignit de le promettre. Une partie du bataillon dfila
comme pour se retirer. Menou, de son ct, sortit avec sa troupe, et fit
rebrousser chemin  ses colonnes qui eurent peine  traverser la foule
amasse dans les quartiers environnans. Tandis qu'il avait la faiblesse
de cder devant la fermet de la section Lepelletier, celle-ci tait
rentre dans le lieu de ses sances, et, fire d'avoir rsist,
s'enhardissait davantage dans sa rbellion. Le bruit se rpandit
sur-le-champ que les dcrets n'taient pas excuts, que l'insurrection
restait victorieuse; que les troupes revenaient sans avoir fait
triompher l'autorit de la convention. Une foule de tmoins de cette
scne coururent aux tribunes de l'assemble, qui tait en permanence,
avertirent les dputs, et on entendit crier de tous cts: _Nous sommes
trahis! nous sommes trahis!  la barre le gnral Menou!_ On somma les
comits de venir donner des explications.

Dans ce moment, les comits, avertis de ce qui venait de se passer,
taient dans la plus grande agitation. On voulait arrter Menou, et le
juger sur-le-champ. Cependant cela ne remdiait  rien; il fallait
suppler  ce qu'il n'avait pas fait. Mais quarante membres, discutant
des mesures d'excution, taient peu propres  s'entendre et  agir avec
la vigueur et la prcision ncessaires. Trois reprsentans, chargs de
diriger la force arme, n'taient pas non plus une autorit assez
nergique. On songea  nommer un chef comme dans toutes les occasions
dcisives; et dans cet instant, qui rappelait tous les dangers de
thermidor, on songea au dput Barras, qui, en sa qualit de gnral de
brigade, avait reu le commandement dans cette journe fameuse, et s'en
tait acquitt avec toute l'nergie dsirable. Le dput Barras avait
une grande taille, une voix forte; il ne pouvait pas faire de longs
discours, mais il excellait  improviser quelques phrases nergiques et
vhmentes, qui donnaient de lui l'ide d'un homme rsolu et dvou. On
le nomma gnral de l'arme de l'intrieur, et on lui donna comme
adjoints les trois reprsentans chargs avant lui de diriger la force
arme. Une circonstance rendait ce choix fort heureux. Barras avait
auprs de lui un officier trs capable de commander, et il n'aurait pas
eu la petitesse d'esprit de vouloir carter un homme plus habile que
lui. Tous les dputs, envoys en mission  l'arme d'Italie,
connaissaient le jeune officier d'artillerie qui avait dcid la prise
de Toulon, et fait tomber Saorgio et les lignes de la Roya. Ce jeune
officier, devenu gnral de brigade, avait t destitu par Aubry, et se
trouvait  Paris en non-activit, rduit presque  l'indigence. Il avait
t introduit chez madame Tallien, qui l'accueillit avec sa bont
accoutume, et qui mme sollicitait pour lui. Sa taille tait grle et
peu leve, ses joues caves et livides; mais ses beaux traits, ses yeux
fixes et perans, son langage ferme et original, attiraient l'attention.
Souvent il parlait d'un thtre de guerre dcisif, o la rpublique
trouverait des victoires et la paix: c'tait l'Italie. Il y revenait
constamment. Aussi, lorsque les lignes de l'Apennin furent perdues sous
Kellermann, on l'appela au comit pour lui demander son avis. On lui
confia ds lors la rdaction des dpches, et il demeura attach  la
direction des oprations militaires. Barras songea  lui le 12
vendmiaire dans la nuit; il le demanda pour commandant en second, ce
qui fut accord.

Les deux choix, soumis  la convention dans la nuit mme, furent
approuvs sur-le-champ. Barras confia le soin des dispositions
militaires au jeune gnral, qui  l'instant se chargea de tout, et se
mit  donner des ordres avec une extrme activit. La gnrale avait
continu de battre dans tous les quartiers. Des missaires taient alls
de tous cts vanter la rsistance et le succs de la section
Lepelletier, exagrer ses dangers, persuader que ces dangers taient
communs  toutes les sections, les piquer d'honneur, les exciter  galer
les grenadiers du quartier Saint-Thomas. On tait accouru de toutes
parts, et un comit central et militaire s'tait form enfin dans la
section Lepelletier, sous la prsidence du journaliste Richer-Serizy. Le
projet d'une insurrection tait arrt: les bataillons se formaient,
tous les hommes irrsolus taient entrans, et la bourgeoisie tout
entire de Paris, gare par un faux point d'honneur, allait jouer un
rle qui convenait peu  ses habitudes et  ses intrts.

Il n'tait plus temps de songer  marcher sur la section Lepelletier
pour touffer l'insurrection dans sa naissance. La convention avait
environ cinq mille hommes de troupes de ligne. Si toutes les sections
dployaient le mme zle, elles pouvaient runir quarante mille hommes,
bien arms et bien organiss; et ce n'tait pas avec cinq mille hommes
que la convention pouvait marcher contre quarante mille,  travers les
rues d'une grande capitale. On pouvait tout au plus esprer de dfendre
la convention, et d'en faire un camp bien retranch. C'est  quoi songea
le gnral Bonaparte. Les sections taient sans canons; elles les
avaient toutes dposs lors du 4 prairial; et les plus ardentes
aujourd'hui furent alors les premires  donner cet exemple, pour
assurer le dsarmement du faubourg Saint-Antoine. C'tait un grand
avantage pour la convention. Le parc entier se trouvait au camp des
Sablons. Bonaparte ordonna sur-le-champ au chef d'escadron Murat d'aller
le chercher  la tte de trois cents chevaux. Ce chef d'escadron arriva
au moment mme o un bataillon de la section Lepelletier venait pour
s'emparer du parc; il devana ce bataillon, fit atteler les pices, et
les amena aux Tuileries. Bonaparte s'occupa ensuite d'armer toutes les
issues. Il avait cinq mille soldats de ligne, une troupe de patriotes
qui, depuis la veille, s'tait leve  environ quinze cents, quelques
gendarmes des tribunaux, dsarms en prairial et rarms dans cette
occasion, enfin la lgion de police et quelques invalides, le tout
faisant  peu prs huit mille hommes. Il distribua son artillerie et ses
troupes dans des rues cul-de-sac Dauphin, l'chelle, Rohan,
Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, Pont-Royal, Pont-Louis XVI, sur les places
Louis XV et Vendme, sur tous les points enfin o la convention tait
accessible. Il plaa son corps de cavalerie et une partie de son
infanterie en rserve au Carrousel et dans le jardin des Tuileries. Il
ordonna que tous les vivres qui taient dans Paris fussent transports
aux Tuileries, qu'il y ft tabli un dpt de munitions et une ambulance
pour les blesss; il envoya un dtachement s'emparer du dpt de Meudon,
et en occuper les hauteurs, pour s'y retirer avec la convention en cas
d'chec; il fit intercepter la route de Saint-Germain, pour empcher
qu'on n'ament des canons aux rvolts, et transporter des caisses
d'armes au faubourg Saint-Antoine, pour armer la section des
Quinze-Vingts, qui avait seule vot pour les dcrets, et dont Frron
tait all rveiller le zle. Ces dispositions taient acheves dans la
matine du 13. Ordre fut donn aux troupes rpublicaines d'attendre
l'agression et de ne pas la provoquer.

Dans cet intervalle de temps, le comit d'insurrection tabli  la
section Lepelletier avait fait aussi ses dispositions. Il avait mis les
comits de gouvernement hors la loi, et cr une espce de tribunal pour
juger ceux qui rsisteraient  la souverainet des sections. Plusieurs
gnraux taient venus lui offrir leurs services: un Venden connu sous
le nom de comte de Maulevrier, et un jeune migr, appel Lafond,
sortirent de leur retraite pour diriger le mouvement. Les gnraux
Duhoux et Danican, qui avaient command les armes rpublicaines en
Vende, s'taient joints  eux. Danican tait un esprit inquiet, plus
propre  dclamer dans un club qu' commander une arme; il avait t
ami de Hoche, qui le gourmandait souvent pour ses inconsquences.
Destitu, il tait  Paris, fort mcontent du gouvernement, et prt 
entrer dans les plus mauvais projets; il fut fait gnral en chef des
sections. Le parti tant pris de se battre, tous les citoyens se
trouvant engags malgr eux, on forma une espce de plan. Les sections
du faubourg Saint-Germain, sous les ordres du comte de Maulevrier,
devaient partir de l'Odon pour attaquer les Tuileries par les ponts;
les sections de la rive droite devaient attaquer par la rue Saint-Honor
et par toutes les rues transversales qui aboutissent de la rue
Saint-Honor aux Tuileries. Un dtachement, sous les ordres du jeune
Lafond, devait s'emparer du Pont-Neuf, afin de mettre en communication
les deux divisions de l'arme sectionnaire. On plaa en tte des
colonnes les jeunes gens qui avaient servi dans les armes, et qui
taient les plus capables de braver le feu. Sur les quarante mille
hommes de la garde nationale, vingt ou vingt-sept mille hommes au plus
taient prsens sous les armes. Il y avait une manoeuvre beaucoup plus
sre que celle de se prsenter en colonnes profondes au feu des
batteries; c'tait de faire des barricades dans les rues, d'enfermer
ainsi l'assemble et ses troupes dans les Tuileries, de s'emparer des
maisons environnantes, de diriger de l un feu meurtrier, de tuer un 
un les dfenseurs de la convention, et de les rduire bientt ainsi par
la faim et les balles. Mais les sectionnaires ne songeaient qu' un coup
de main, et croyaient, par une seule charge, arriver jusqu'au palais et
s'en faire ouvrir les portes.

Dans la matine mme, la section Poissonnire arrta les chevaux de
l'artillerie et les armes, diriges vers la section des Quinze-Vingts;
celle du Mont-Blanc enleva les subsistances destines aux Tuileries; un
dtachement de la section Lepelletier s'empara de la trsorerie. Le
jeune Lafond,  la tte de plusieurs compagnies, se porta vers le
Pont-Neuf, tandis que d'autres bataillons venaient par la rue Dauphine.
Le gnral Carteaux tait charg de garder ce pont avec quatre cents
hommes et quatre pices de canon. Ne voulant pas engager le combat, il
se retira sur le quai du Louvre. Les bataillons des sections vinrent
partout se ranger  quelques pas des postes de la convention, et assez
prs pour s'entretenir avec les sentinelles.

Les troupes de la convention auraient eu un grand avantage  prendre
l'initiative, et probablement, en faisant une attaque brusque, elles
auraient mis le dsordre parmi les assaillans; mais il avait t
recommand aux gnraux d'attendre l'agression. En consquence, malgr
les actes d'hostilit dj commis, malgr l'enlvement des chevaux de
l'artillerie, malgr la saisie des subsistances destines  la
convention, et des armes envoyes aux Quinze-Vingts, malgr la mort d'un
hussard d'ordonnance, tu dans la rue Saint-Honor, on persista encore 
ne pas attaquer.

La matine s'tait coule en prparatifs de la part des sections, en
attente de la part de l'arme conventionnelle, lorsque Danican, avant de
commencer le combat, crut devoir envoyer un parlementaire aux comits
pour leur offrir des conditions. Barras et Bonaparte parcouraient les
postes, lorsque le parlementaire leur fut amen les yeux bands, comme
dans une place de guerre. Ils le firent conduire devant les comits. Le
parlementaire s'exprima d'une manire fort menaante, et offrit la paix,
 condition qu'on dsarmerait les patriotes, et que les dcrets des 5 et
13 fructidor seraient rapports. De telles conditions n'taient pas
acceptables, et d'ailleurs il n'y en avait point  couter. Cependant
les comits, tout en dlibrant de ne pas rpondre, rsolurent de nommer
vingt-quatre dputs pour aller fraterniser avec les sections, moyen qui
avait souvent russi, car la parole touche beaucoup lorsqu'on est prt
 en venir aux mains, et on se prte volontiers  un arrangement qui
dispense de s'gorger. Cependant Danican, ne recevant pas de rponse,
ordonna l'attaque. On entendit des coups de feu; Bonaparte fit apporter
huit cents fusils et gibernes dans une des salles de la convention, pour
en armer les reprsentans eux-mmes, qui serviraient, en cas de besoin,
comme un corps de rserve. Cette prcaution fit sentir toute l'tendue
du pril. Chaque dput courut prendre sa place, et, suivant l'usage
dans les momens de danger, l'assemble attendit dans le plus profond
silence le rsultat de ce combat, le premier combat en rgle qu'elle et
encore livr contre les factions rvoltes.

Il tait quatre heures et demie; Bonaparte, accompagn de Barras, monte
 cheval dans la cour des Tuileries, et court au poste du cul-de-sac
Dauphin, faisant face  l'glise Saint-Roch. Les bataillons
sectionnaires remplissaient la rue Saint-Honor, et venaient aboutir
jusqu' l'entre du cul-de-sac. Un de leurs meilleurs bataillons s'tait
post sur les degrs de l'glise Saint-Roch, et il tait plac l d'une
manire avantageuse pour tirailler sur les canonnire conventionnels.
Bonaparte, qui savait apprcier la puissance des premiers coups, fait
sur-le-champ avancer ses pices, et ordonne une premire dcharge. Les
sectionnaires rpondent par un feu de mousqueterie trs-vif; mais
Bonaparte, les couvrant de mitraille, les oblige  se replier sur les
degrs de l'glise Saint-Roch; il dbouche sur-le-champ dans la rue
Saint-Honor, et lance sur l'glise mme une troupe de patriotes qui se
battaient  ses cts avec la plus grande valeur, et qui avaient de
cruelles injures  venger. Les sectionnaires, aprs une vive rsistance,
sont dlogs. Bonaparte, tournant aussitt ses pices  droite et 
gauche, fait tirer dans toute la longueur de la rue Saint-Honor. Les
assaillans fuient aussitt de toutes parts, et se retirent dans le plus
grand dsordre. Bonaparte laisse alors  un officier le soin de
continuer le feu et d'achever la dfaite; il remonte vers le Carrousel,
et court aux autres postes. Partout il fait tirer  mitraille, et voit
partout fuir ces malheureux sectionnaires imprudemment exposs en
colonnes profondes aux effets de l'artillerie. Les sectionnaires,
quoique ayant en tte de leurs colonnes des hommes fort braves, fuient
en toute hte vers le quartier-gnral des Filles-Saint-Thomas. Danican
et les chefs reconnaissent alors la faute qu'ils ont faite en marchant
sur les pices, au lieu de se barricader et de se loger dans les maisons
voisines des Tuileries. Cependant ils ne perdent pas courage, et se
dcident  un nouvel effort. Ils imaginent de se joindre aux colonnes
qui viennent du faubourg Saint-Germain, pour faire une attaque commune
sur les ponts. En effet, ils rallient six  huit mille hommes, les
dirigent vers le Pont-Neuf, o tait post Lafond avec sa troupe, et se
runissent aux bataillons venant de la rue Dauphine, sous le
commandement du comte Maulevrier. Tous ensemble s'avancent en colonne
serre, du Pont-Neuf sur le Pont-Royal, en suivant le quai Voltaire.
Bonaparte, prsent partout o le danger l'exige, est accouru sur les
lieux. Il place plusieurs batteries sur le quai des Tuileries, qui est
parallle au quai Voltaire; il fait avancer les canons placs  la tte
du Pont-Royal, et les fait pointer de manire  enfiler le quai par
lequel arrivent les assaillans. Ces mesures prises, il laisse approcher
les sectionnaires; puis tout--coup il ordonne le feu. La mitraille part
du pont, et prend les sectionnaires de front; elle part en mme temps du
quai des Tuileries, et les prend en charpe; elle porte la terreur et la
mort dans leurs rangs. Le jeune Lafond, plein de bravoure, rallie autour
de lui ses hommes les plus fermes, et marche de nouveau sur le pont,
pour s'emparer des pices. Un feu redoubl emporte sa colonne. Il veut
en vain la ramener une dernire fois, elle fuit et se disperse sous les
coups d'une artillerie bien dirige.

A six heures, le combat, commenc  quatre heures et demie, tait
achev. Bonaparte alors, qui avait mis une impitoyable nergie dans
l'action, et qui avait tir sur la population de la capitale comme sur
des bataillons autrichiens, ordonne de charger les canons  poudre, pour
achever de chasser la rvolte devant lui. Quelques sectionnaires
s'taient retranchs  la place Vendme, dans l'glise Saint-Roch et
dans le Palais-Royal; il fait dboucher ses troupes par toutes les
issues de la rue Saint-Honor, et dtache un corps qui, partant de la
place Louis XV, traverse la rue Royale et longe les boulevarts. Il
balaie ainsi la place Vendme, dgage l'glise Saint-Roch, investit le
Palais-Royal, et le bloque pour viter un combat de nuit.

Le lendemain matin, quelques coups de fusil suffirent pour faire vacuer
le Palais-Royal et la section Lepelletier, o les rebelles avaient form
le projet de se retrancher. Bonaparte fit enlever quelques barricades
formes prs de la barrire des Sergens, et arrter un dtachement qui
venait de Saint-Germain amener des canons aux sectionnaires. La
tranquillit fut entirement rtablie dans la journe du 14. Les morts
furent enlevs sur-le-champ pour faire disparatre toutes les traces de
ce combat. Il y avait eu, de part et d'autre, trois  quatre cents morts
ou blesss.

Cette victoire causa une grande joie  tous les amis sincres de la
rpublique, qui n'avaient pu s'empcher de reconnatre dans ce mouvement
l'influence du royalisme; elle rendit  la convention menace,
c'est--dire  la rvolution et  ses auteurs, l'autorit dont ils
avaient besoin pour l'tablissement des institutions nouvelles.
Cependant l'avis unanime fut de ne point user svrement de la victoire.
Un reproche tait tout prt contre la convention; on allait dire qu'elle
n'avait combattu qu'au profit du terrorisme, et pour le rtablir. Il
importait qu'on ne pt pas lui imputer le projet de verser du sang.
D'ailleurs les sectionnaires prouvaient qu'ils taient de mdiocres
conspirateurs, et qu'ils taient loin d'avoir l'nergie des patriotes;
ils s'taient hts de rentrer dans leurs maisons, satisfaits d'en tre
quittes  si bon march, et tout fiers d'avoir brav un instant ces
canons qui avaient si souvent rompu les lignes de Brunswick et de
Cobourg. Pourvu qu'on les laisst s'applaudir chez eux de leur courage,
ils n'taient plus gure dangereux. En consquence, la convention se
contenta de destituer l'tat-major de la garde nationale, de dissoudre
les compagnies de grenadiers et de chasseurs, qui taient les mieux
organises et qui renfermaient presque tous les jeunes gens 
cadenettes, de mettre  l'avenir la garde nationale sous les ordres du
gnral commandant l'arme de l'intrieur, d'ordonner le dsarmement de
la section Lepelletier et de celle du Thtre-Franais, et de former
trois commissions pour juger les chefs de la rbellion, qui, du reste,
avaient presque tous disparu.

Les compagnies de grenadiers et de chasseurs se laissrent dissoudre;
les deux sections Lepelletier et du Thtre-Franais remirent leurs
armes sans rsistance; chacun se soumit. Les comits, entrant dans ces
vues de clmence, laissrent s'vader tous les coupables, ou souffrirent
qu'ils restassent dans Paris, o ils se cachaient  peine. Les
commissions ne prononcrent que des jugemens par contumace. Un seul des
chefs fut arrt: c'tait le jeune Lafond. Il avait inspir quelque
intrt par son courage; on voulait le sauver, mais il s'obstina 
dclarer sa qualit d'migr,  avouer sa rbellion, et on ne put lui
faire grce. La tolrance fut telle, que l'un des membres de la
commission forme  la section Lepelletier, M. de Castellane,
rencontrant la nuit une patrouille qui lui criait _qui vive!_ rpondit:
_Castellane, contumace!_ Les suites du 13 vendmiaire ne furent donc
point sanglantes, et la capitale n'en fut nullement attriste. Les
coupables se retiraient ou se promenaient librement, et les salons
n'taient occups que du rcit des exploits qu'ils osaient avouer. Sans
punir ceux qui l'avaient attaque, la convention se contentait de
rcompenser ceux qui l'avaient dfendue; elle dclara qu'ils avaient
bien mrit de la patrie; elle leur vota des secours, et fit un accueil
brillant  Barras et  Bonaparte. Barras, dj clbre depuis le 9
thermidor, le devint beaucoup plus encore par la journe de vendmiaire;
on lui attribua le salut de la convention. Cependant il ne craignit pas
de faire part d'une portion de sa gloire  son jeune lieutenant. C'est
le gnral Bonaparte, dit-il, dont les dispositions promptes et savantes
ont sauv cette enceinte. On applaudit ces paroles. Le commandement de
l'arme de l'intrieur fut confirm  Barras, et le commandement en
second  Bonaparte.

Les intrigans royalistes prouvrent un singulier mcompte en voyant
l'issue de l'insurrection du 13. Ils se htrent d'crire  Vrone
qu'ils avaient t tromps par tout le monde; que l'argent avait manqu;
que _l o il fallait de l'or, on avait  peine du vieux linge; que les
dputs monarchiens, ceux desquels ils avaient des promesses, les
avaient tromps, et avaient jou un jeu infme_; que _c'tait une race
jacobinaire_  laquelle il ne fallait pas se fier; que malheureusement
on n'avait pas assez _compromis_ et _engag_ ceux qui voulaient servir
la cause; que _les royalistes de Paris  collet noir,  collet vert et 
cadenettes, qui talaient leurs fanfaronnades aux foyers des spectacles,
taient alls, au premier coup de fusil, se cacher sous le lit des
femmes qui les souffraient_.

Lematre, leur chef, venait d'tre arrt avec d'autres instigateurs de
la section Lepelletier. On avait saisi chez lui une quantit de papiers:
les royalistes craignaient que ces papiers ne trahissent le secret du
complot, et surtout que Lematre ne parlt lui-mme. Cependant ils ne
perdirent pas courage; leurs affids continurent d'agir auprs des
sectionnaires. L'espce d'impunit dont ceux-ci jouissaient les avait
enhardis. Puisque la convention, quoique victorieuse, n'osait pas les
frapper, elle reconnaissait donc que l'opinion tait pour eux; elle
n'tait donc pas sre de la justice de sa cause, puisqu'elle hsitait.
Quoique vaincus, ils taient plus fiers et plus hauts qu'elle, et ils
reparurent dans les assembles lectorales, pour y faire des lections
conformes  leurs voeux. Les assembles devaient se former le 20
vendmiaire, et durer jusqu'au 30; le nouveau corps lgislatif devait
tre runi le 5 brumaire. A Paris, les agens royalistes firent nommer le
conventionnel Saladin, qu'ils avaient dj gagn. Dans quelques
dpartemens, ils provoqurent des rixes; on vit des assembles
lectorales faire scission, et se partager en deux.

Ces menes, ce retour de hardiesse contriburent  irriter beaucoup les
patriotes qui avaient vu, dans la journe du 13, se raliser tous leurs
pronostics; ils taient fiers  la fois d'avoir devin juste, et d'avoir
vaincu par leur courage le danger qu'ils avaient si bien prvu. Ils
voulaient que la victoire ne ft pas inutile pour eux, qu'elle ament
des svrits contre leurs adversaires, et des rparations pour leurs
amis dtenus dans les prisons; ils firent des ptitions, dans lesquelles
ils demandaient l'largissement des dtenus, la destitution des
officiers nomms par Aubry, le rtablissement dans leurs grades de ceux
qui avaient t destitus, le jugement des dputs enferms, et leur
rintgration sur les listes lectorales, s'ils taient innocens. La
Montagne, appuye par les tribunes toutes remplies de patriotes,
applaudissait  ces demandes, et rclamait avec nergie leur adoption.
Tallien, qui s'tait rapproch d'elle, et qui tait le chef civil du
parti dominant, comme Barras en tait le chef militaire, Tallien tchait
de la contenir; il fit carter la dernire demande relative  la
rintgration sur les listes des dputs dtenus, comme contraire aux
dcrets des 5 et 13 fructidor. Ces dcrets, en effet, dclaraient
inligibles les dputs actuellement suspendus de leurs fonctions.
Cependant la Montagne n'tait pas plus facile  contenir que les
sectionnaires; et les derniers jours de cette assemble, qui n'avait
plus qu'une dcade  siger, semblaient ne pouvoir pas se passer sans
orage.

Les nouvelles des frontires contribuaient aussi  augmenter
l'agitation, en excitant les dfiances des patriotes et les esprances
inextinguibles des royalistes. On a vu que Jourdan avait pass le Rhin 
Dusseldorf, et s'tait avanc sur la Sieg; que Pichegru tait entr dans
Manheim, et avait jet une division au-del du Rhin. Des vnemens aussi
heureux n'avaient inspir aucune grande pense  ce Pichegru tant vant,
et il avait prouv ici ou sa perfidie ou son incapacit. D'aprs les
analogies ordinaires, c'est  son incapacit qu'il faudrait attribuer
ses fautes; car, mme avec le dsir de trahir, on ne refuse jamais
l'occasion de grandes victoires; elles servent toujours  se mettre 
plus haut prix. Cependant des contemporains dignes de foi ont pens
qu'il fallait attribuer ses fausses manoeuvres  sa trahison; il est
ainsi le seul gnral connu dans l'histoire qui se soit fait battre
volontairement. Ce n'est pas un corps seulement qu'il devait jeter
au-del de Manheim, mais toute son arme, pour s'emparer d'Heidelberg,
qui est le point essentiel o se croisent les routes pour aller du
Haut-Rhin dans les valles du Necker et du Mein. C'tait s'emparer ainsi
du point par lequel Wurmser aurait pu se joindre  Clerfayt; c'tait
sparer pour jamais ces deux gnraux; c'tait s'assurer la position par
laquelle on pouvait se joindre  Jourdan, et former avec lui une masse
qui aurait accabl successivement Clerfayt et Wurmser. Clerfayt, sentant
le danger, quitta les bords du Mein pour courir  Heidelberg; mais son
lieutenant Kwasdanovich, aid de Wurmser, tait parvenu  dloger
d'Heidelberg la division que Pichegru y avait laisse. Pichegru tait
renferm dans Manheim; et Clerfayt, ne craignant plus pour ses
communications avec Wurmser, avait march aussitt sur Jourdan.
Celui-ci, serr entre le Rhin et la ligne de neutralit, ne pouvant pas
y vivre comme en pays ennemi, et n'ayant aucun service organis pour
tirer ses ressources des Pays-Bas, se trouvait, ds qu'il ne pouvait ni
marcher en avant, ni se runir  Pichegru, dans une position des plus
critiques. Clerfayt d'ailleurs, ne respectant pas la neutralit, s'tait
plac de manire  tourner sa gauche et  le jeter dans le Rhin. Jourdan
ne pouvait donc pas tenir l. Il fut rsolu par les reprsentans, et de
l'avis de tous les gnraux, qu'il se replierait sur Mayence pour en
faire le blocus sur la rive droite. Mais cette position ne valait pas
mieux que la prcdente; elle le laissait dans la mme pnurie; elle
l'exposait aux coups de Clerfayt dans une situation dsavantageuse; elle
le mettait dans le cas de perdre sa route vers Dusseldorf; en
consquence on finit par dcider qu'il battrait en retraite pour
regagner le Bas-Rhin, ce qu'il fit en bon ordre, et sans tre inquit
par Clerfayt, qui, nourrissant un grand projet, revint sur le Mein pour
s'approcher de Mayence.

A cette nouvelle de la marche rtrograde de l'arme de Sambre-et-Meuse,
se joignaient des bruits fcheux sur l'arme d'Italie. Schrer y tait
arriv avec deux belles divisions des Pyrnes orientales, devenues
disponibles par la paix avec l'Espagne: nanmoins on disait que ce
gnral ne se croyait pas sr de sa position, et qu'il demandait en
matriel et en approvisionnemens des secours qu'on ne pouvait lui
fournir, et sans lesquels il menaait de faire un mouvement rtrograde.
Enfin on parlait d'une seconde expdition anglaise qui portait le comte
d'Artois et de nouvelles troupes de dbarquement.

Ces nouvelles, qui sans doute n'avaient rien de menaant pour
l'existence de la rpublique, qui tait toujours matresse du cours du
Rhin, qui avait deux armes de plus  envoyer, l'une en Italie, l'autre
en Vende, qui venait d'apprendre par l'vnement de Quiberon  compter
sur Hoche, et  ne pas craindre les expditions des migrs; ces
nouvelles n'en contriburent pas moins  rveiller les royalistes
terrifis par vendmiaire, et  irriter les patriotes peu satisfaits de
la manire dont on avait us de la victoire. La dcouverte de la
correspondance de Lematre produisit surtout le plus fcheux effet. On
y vit tout entier le complot que l'on souponnait depuis long-temps; on
y acquit la certitude de l'existence d'une agence secrte
tablie  Paris, communiquant avec Vrone, avec la Vende, avec
toutes les provinces de la France, y excitant des mouvemens
contre-rvolutionnaires, et ayant des intelligences avec plusieurs
membres de la convention et des comits. La vanterie mme de ces
misrables agens, qui se flattaient d'avoir gagn tantt des gnraux,
tantt des dputs, qui disaient avoir eu des liaisons avec les
monarchiens et les thermidoriens, contribua  exciter davantage les
soupons, et  les faire planer sur la tte des dputs du ct droit.

Dj on dsignait Rovre et Saladin, et on s'tait procur contre eux
des preuves convaincantes. Ce dernier avait publi une brochure contre
les dcrets des 5 et 13 fructidor, et venait d'en tre rcompens par
les suffrages des lecteurs parisiens. On signalait encore comme
complices secrets de l'agence royaliste, Lesage (d'Eure-et-Loir), La
Rivire, Boissy-d'Anglas et Lanjuinais. Leur silence dans les journes
des 11, 12 et 13 vendmiaire les avait fort compromis. Les journaux
contre-rvolutionnaires, en les louant avec affectation, contribuaient 
les compromettre davantage encore. Ces mmes journaux, qui louaient si
fort les soixante-treize, accablaient d'outrages les thermidoriens. Il
tait difficile qu'une rupture ne s'ensuivt pas. Les soixante-treize et
les thermidoriens continuaient toujours de se runir chez un ami commun,
mais il y avait entre eux de l'humeur et peu de confiance. Vers les
derniers jours de la session, on parla, dans cette runion, des
nouvelles lections, des intrigues du royalisme pour les corrompre, et
du silence de Boissy, Lanjuinais, La Rivire et Lesage, pendant les
scnes de vendmiaire. Legendre, avec sa ptulance ordinaire, reprocha
ce silence aux quatre dputs qui taient prsents. Ceux-ci essayrent
de se justifier. Lanjuinais laissa chapper le mot fort trange de
_massacre du 13 vendmiaire_, et prouva ainsi ou un grand dsordre
d'ides ou des sentimens bien peu rpublicains. Tallien,  ce mot, entra
dans une violente colre, et voulut sortir, en disant qu'il ne pouvait
pas rester plus long-temps avec des royalistes, et qu'il allait les
dnoncer  la convention. On l'entoura, on le calma, et on tcha de
pallier le mot de Lanjuinais. Nanmoins on se spara tout--fait
brouill.

Cependant l'agitation allait croissant dans Paris, les mfiances
s'augmentaient de toutes parts, les soupons de royalisme s'tendaient
sur tout le monde. Tallien demanda que la convention se formt en comit
secret, et il dnona formellement Lesage, La Rivire, Boissy-d'Anglas
et Lanjuinais. Ses preuves n'taient pas suffisantes, elles ne
reposaient que sur des inductions plus ou moins probables, et
l'accusation ne fut point appuye. Louvet quoique attach aux
thermidoriens, n'appuya pas cependant l'accusation contre les quatre
dputs, qui taient ses amis; mais il accusa Rovre et Saladin, et
peignit  grands traits leur conduite. Il retraa leurs variations du
plus fougueux terrorisme au plus fougueux royalisme, et fit dcrter
leur arrestation. On arrta aussi Lhomond, compromis par Lematre, et
Aubry, auteur de la raction militaire.

Les adversaires de Tallien demandrent en reprsaille la publication
d'une lettre du prtendant au duc d'Harcourt, o, parlant de ce qu'on
lui mandait de Paris, il disait: _Je ne puis croire que Tallien soit un
royaliste de la bonne espce_. On doit se souvenir que les agens de
Paris se flattaient d'avoir gagn Tallien et Hoche. Leurs vanteries
habituelles, et leurs calomnies  l'gard de Hoche, suffisent pour
justifier Tallien. Cette lettre fit peu d'effet, car Tallien, depuis
Quiberon, et depuis sa conduite en vendmiaire, loin de passer pour
royaliste, tait considr comme un terroriste sanguinaire. Ainsi, des
hommes qui auraient d s'entendre pour sauver  efforts communs une
rvolution qui tait leur ouvrage, se dfiaient les uns des autres, et
se laissaient compromettre, sinon gagner par le royalisme. Grce aux
calomnies des royalistes, les derniers jours de cette illustre assemble
finissaient comme ils avaient commenc, dans le trouble et les orages.

Tallien demanda enfin la nomination d'une commission de cinq membres,
charge de proposer des mesures efficaces pour sauver la rvolution
pendant la transition d'un gouvernement  l'autre. La convention nomma
Tallien, Dubois-Cranc, Florent Guyot, Roux (de la Marne), et Pons (de
Verdun). Le but de cette commission tait de prvenir les manoeuvres des
royalistes dans les lections, et de rassurer les rpublicains sur la
composition du nouveau gouvernement. La Montagne, pleine d'ardeur, et
s'imaginant que cette commission allait raliser tous ses voeux, crut un
instant et rpandit le bruit qu'on allait annuler toutes les lections,
et suspendre pour quelque temps encore la mise en activit de la
constitution. Elle s'tait persuad, en effet, que le moment n'tait pas
venu d'abandonner la rpublique  elle-mme, que les royalistes
n'taient pas assez abattus, et qu'il fallait continuer quelque temps
encore le gouvernement rvolutionnaire pour les abattre. Les
contre-rvolutionnaires affectrent de rpandre les mmes bruits. Le
dput Thibaudeau, qui jusque-l n'avait march ni avec la Montagne, ni
avec les thermidoriens, ni avec les monarchiens, mais qui avait paru
nanmoins un rpublicain sincre, et sur lequel trente-deux dpartemens
venaient de fixer leur choix, car on avait l'avantage en le nommant de
ne se dclarer pour aucun parti, le dput Thibaudeau ne devait pas
naturellement se dfier de l'tat des esprits autant que les
thermidoriens. Il croyait que Tallien et son parti calomniaient la
nation en voulant prendre tant de prcautions contre elle; il supposa
mme que Tallien avait des projets personnels, qu'il voulait se placer 
la tte de la Montagne, et se donner une dictature, sous le prtexte de
prserver la rpublique des royalistes. Il dnona d'une manire
virulente et amre ce prtendu projet de dictature, et fit contre
Tallien une sortie imprvue, dont tous les rpublicains furent surpris,
car ils n'en comprenaient pas le motif. Cette sortie mme compromit
Thibaudeau dans l'esprit des plus dfians, et lui fit supposer des
intentions qu'il n'avait pas. Quoiqu'il rappelt qu'il tait rgicide,
on savait bien par les lettres saisies[7], que la mort de Louis XVI
pouvait tre rachete par de grands services rendus  ses hritiers, et
cette qualit ne paraissait plus une garantie complte. Aussi, quoique
ferme rpublicain, sa sortie contre Tallien lui nuisit dans l'esprit des
patriotes, et lui valut de la part des royalistes, des loges
extraordinaires. On l'appela _Barre-de-fer_.

[7] _Moniteur_ de l'an IV, pag. 150, lettre de d'Entraigues  Lematre,
date du 10 octobre 1795.

La convention passa  l'ordre du jour, et attendit le rapport de Tallien
au nom de la commission des cinq. Le rsultat des travaux de cette
commission fut un projet de dcret qui contenait les mesures suivantes:

Exclusion de toutes fonctions civiles, municipales, lgislatives,
judiciaires et militaires, des migrs et parens d'migrs, jusqu' la
paix gnrale;

Permission de quitter la France, en emportant leurs biens,  tous ceux
qui ne voudraient pas vivre sous les lois de la rpublique;

Destitution de tous les officiers qui n'avaient pas servi pendant le
rgime rvolutionnaire, c'est--dire depuis le 10 aot, et qui avaient
t remplacs depuis le 15 germinal, c'est--dire depuis le travail
d'Aubry.

Ces dispositions furent adoptes.

La convention dcrta ensuite d'une manire solennelle la runion de la
Belgique  la France, et sa division en dpartemens. Enfin le 4
brumaire, au moment de se sparer, elle voulut terminer par un grand
acte de clmence sa longue et orageuse carrire. Elle dcrta que la
peine de mort serait abolie dans la rpublique franaise,  dater de la
paix gnrale; elle changea le nom de la place de la _Rvolution_ en
celui de place de la _Concorde_; enfin elle pronona une amnistie pour
tous les faits relatifs  la rvolution, except pour la rvolte du 13
vendmiaire. C'tait mettre en libert les hommes de tous les partis,
except Lematre, qui tait le seul des conspirateurs de vendmiaire
contre lequel il existt des preuves suffisantes. La dportation
prononce contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrre, qui
avait t rvoque pour les faire juger de nouveau, c'est--dire pour
les faire condamner  mort, fut confirme. Barrre, qui seul n'tait pas
encore embarqu, dut l'tre. Toutes les prisons durent s'ouvrir. Il
tait deux heures et demie, 4 brumaire an IV (26 octobre 1795); le
prsident de la convention pronona ces mots: La convention nationale
dclare que sa mission est remplie, et que sa session est termine. Les
cris mille fois rpts de _Vive la rpublique!_ accompagnrent ces
dernires paroles.

Ainsi se termina la longue et mmorable session de la convention
nationale. L'assemble constituante avait eu l'ancienne organisation
fodale  dtruire, et une organisation nouvelle  fonder: l'assemble
lgislative avait eu cette organisation  essayer, en prsence du roi
laiss dans la constitution. Aprs un essai de quelques mois, elle
reconnut et dclara l'incompatibilit du roi avec les institutions
nouvelles, et sa complicit avec l'Europe conjure; elle suspendit le
roi et la constitution, et se dmit. La convention trouva donc un roi
dtrn, une constitution annule, la guerre dclare  l'Europe, et
pour toute ressource, une administration entirement dtruite, un papier
monnaie discrdit, de vieux cadres de rgimens uss et vids. Ainsi, ce
n'tait point la libert qu'elle avait  proclamer en prsence d'un
trne affaibli et mpris, c'tait la libert qu'elle avait  dfendre
contre l'Europe entire, et cette tche tait bien autre! Sans
s'pouvanter un instant, elle proclama la rpublique  la face des
armes ennemies; puis elle immola le roi pour se fermer toute retraite;
elle s'empara ensuite de tous les pouvoirs, et se constitua en
dictature. Des voix s'levrent dans son sein, qui parlaient d'humanit
quand elle ne voulait entendre parler que d'nergie, elle les touffa.
Bientt cette dictature qu'elle s'tait arroge sur la France par le
besoin de la conservation commune, douze membres se l'arrogrent sur
elle, par la mme raison et par le mme besoin. Des Alpes  la mer, des
Pyrnes au Rhin, ces douze dictateurs s'emparrent de tout, hommes et
choses, et commencrent avec les nations de l'Europe la lutte la plus
terrible et la plus grande dont l'histoire fasse mention. Pour rester
directeurs suprmes de cette oeuvre immense, ils immolrent
alternativement tous les partis; et, suivant la condition humaine, ils
eurent les excs de leurs qualits. Ces qualits taient la force et
l'nergie, l'excs fut la cruaut. Ils versrent des torrens de sang,
jusqu' ce que, devenus inutiles par la victoire, et odieux par l'abus
de la force, ils succombrent. La convention reprit alors pour elle la
dictature, et commena peu  peu  relcher les ressorts de son
administration terrible. Rassure par la victoire, elle couta
l'humanit, et se livra  son esprit de rgnration. Tout ce qu'il y a
de bon et de grand, elle le souhaita, et l'essaya pendant une anne;
mais les partis, crass sous une autorit impitoyable, renaquirent sous
une autorit clmente. Deux factions, dans lesquelles se confondaient,
sous des nuances infinies, les amis et les ennemis de la rvolution,
l'attaqurent tour  tour. Elle vainquit les uns en germinal et
prairial, les autres en vendmiaire, et jusqu'au dernier jour se montra
hroque au milieu des dangers. Elle rdigea enfin une constitution
rpublicaine, et, aprs trois ans de lutte avec l'Europe, avec les
factions, avec elle-mme, sanglante et mutile, elle se dmit, et
transmit la France au directoire.

Son souvenir est demeur terrible; mais pour elle il n'y a qu'un fait 
allguer, un seul, et tous les reproches tombent devant ce fait immense:
elle nous a sauvs de l'invasion trangre! Les prcdentes assembles
lui avaient lgu la France compromise, elle lgua la France sauve au
directoire et  l'empire. Si en 1793 l'migration ft rentre en France,
il ne restait pas trace des oeuvres de la constituante et des bienfaits
de la rvolution; au lieu de ces admirables institutions civiles, de ces
magnifiques exploits qui signalrent la constituante, la convention, le
directoire, le consulat et l'empire, nous avions l'anarchie sanglante et
basse que nous voyons aujourd'hui au-del des Pyrnes. En repoussant
l'invasion des rois conjurs contre notre rpublique, la convention a
assur  la rvolution une action non interrompue de trente annes sur
le sol de la France, et a donn  ses oeuvres le temps de se consolider,
et d'acqurir cette force qui leur fait braver l'impuissante colre des
ennemis de l'humanit.

Aux hommes qui s'appellent avec orgueil patriotes de 89, la convention
pourra toujours dire: Vous aviez provoqu la lutte, c'est moi qui l'ai
soutenue et termine.

FIN DU TOME SEPTIME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SEPTIME.


CHAPITRE XXVI.

Continuation de la guerre sur le Rhin. Prise de Nimgue par les
Franais.--Politique extrieure de la France. Plusieurs puissances
demandent  traiter.--Dcrets d'amnistie pour la Vende.--Conqute de la
Hollande par Pichegru. Prise d'Utrecht, d'Amsterdam et des principales
villes; occupation des sept Provinces-Unies. Nouvelle organisation
politique de la Hollande.--Victoires aux Pyrnes.--Fin de la campagne
de 1794.--La Prusse et plusieurs autres puissances coalises demandent
la paix. Premires ngociations.--tat de la Vende et de la Bretagne.
Puisaye en Angleterre.--Mesures de Hoche pour la pacification de la
Vende. Ngociations avec les chefs vendens.


CHAPITRE XXVII.

Rouverture des salons, des spectacles, des runions savantes;
tablissement des coles primaires, normale, de droit et de mdecine;
dcrets relatifs au commerce,  l'industrie,  l'administration de la
justice et des cultes.--Disette des subsistances dans l'hiver de l'an
III.--Destruction des bustes de Marat.--Abolition du _maximum_ et des
rquisitions.--Systmes divers sur les moyens de retirer les
assignats.--Augmentation de la disette  Paris.--Rintgration des
dputs girondins.--Scnes tumultueuses  l'occasion de la disette;
agitation des rvolutionnaires; insurrection du 12 germinal; dtails de
cette journe.--Dportation de Barrre, Billaud-Varennes et
Collot-d'Herbois.--Arrestation de plusieurs dputs
montagnards--Troubles dans les villes.--Dsarmement des patriotes


CHAPITRE XXVIII.

Continuation des ngociations de Ble.--Trait de paix avec la
Hollande.--Condition de ce trait.--Autre trait de paix avec la
Prusse.--Politique de l'Autriche et des autres tats de l'Empire.--Paix
avec la Toscane.--Ngociations avec la Vende et la
Bretagne.--Soumission de Charette et autres chefs.--Stofflet continue la
guerre.--Politique de Hoche pour la pacification de l'ouest.--Intrigues
des agens royalistes.--Paix simule des chefs insurgs dans la Bretagne.
Premire pacification de la Vende.--tat de l'Autriche et de
l'Angleterre; plans de Pitt, discussions du parlement
anglais.--Prparatifs de la coalition pour une nouvelle campagne


CHAPITRE XXIX.

Redoublement de haine et de violence des partis aprs le 12
germinal.--Conspiration nouvelle des patriotes.--Massacre dans les
prisons,  Lyon, par les racteurs.--Dcrets nouveaux contre les migrs
et sur l'exercice du culte. Modifications dans les attributions des
comits.--Questions financires. Baisse croissante du papier-monnaie.
Agiotage. Divers projets et discussions sur la rduction des assignats.
Mesure importante dcrte pour faciliter la vente des biens
nationaux.--Insurrection des rvolutionnaires du 1er prairial an III.
Envahissement de la convention. Assassinat du reprsentant Fraud.
Principaux vnemens de cette journe et des jours suivans.--Suites de
la journe de prairial. Arrestation de divers membres des anciens
comits. Condamnation et supplice des rprsentans Romme, Goujon,
Duquesnoy, Duroi, Soubrany, Bourbotte, et autres compromis dans
l'insurrection.--Dsarmement des patriotes et destruction de ce
parti.--Nouvelles discussions sur la vente des biens nationaux. Echelle
de rduction adopte pour les assignats


CHAPITRE XXX.

Situation des armes au nord et sur le Rhin, aux Alpes et aux Pyrnes
vers le milieu de l'an III.--Premiers projets de trahison de
Pichegru.--Etat de la Vende et de la Bretagne. Intrigues et plans des
royalistes. Renouvellement des hostilits sur quelques points des pays
pacifis.--Expdition de Quiberon. Destruction de l'arme royaliste par
Hoche. Cause du peu de succs de cette tentative.--Paix avec
l'Espagne.--Passage du Rhin par les armes franaises


CHAPITRE XXXI.

Menes du parti royaliste dans les sections.--Rentre des migrs.
Perscutions des patriotes.--Constitution directoriale, dite de l'an
III, et dcrets des 5 et 13 fructidor.--Acceptation de la constitution
et des dcrets par les assembles primaires de la France.--Rvolte des
sections de Paris contre les dcrets de fructidor et contre la
convention. Journe du 13 vendmiaire; dfaite des sections
insurges.--Clture de la convention nationale



FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise,
VII., by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RVOLUTION FRANAISE, VII. ***

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