The Project Gutenberg EBook of Contes  la brune, by Armand Silvestre

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Title: Contes  la brune

Author: Armand Silvestre

Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES  LA BRUNE ***




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ARMAND SILVESTRE




CONTES

A

LA BRUNE


_Illustrations de Kauffmann_




A.C.L.

_Je ddie ces contes  la trs belle qui les a inspirs. Je les
publie pour les lecteurs fidles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
qui y est profond et sincre.

La mlancolie et la gat s'y sont mles d'elles-mmes, puisque ce sont
des contes d'amour et que l'amour est,  la fois, le suprme tristesse
et la suprme joie._

ARMAND SILVESTRE.

Juillet 1888.




[Illustration]




L'HYMNE DES BRUNES

_A Catulle Mends._


Vous doutiez-vous, mon cher Mends, que vous soulveriez l'ire des
brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voil confondu dans
un mme anathme avec Maizeroy, galement convaincu de n'aimer que les
toisons dores baisant l'ivoire des paules. Or voici que les porteuses
de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoren, ont lev
vers moi leur plainte et m'adjurent d'tre leur champion contre vous.
Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
m'arrive de par del la Mditerrane, comme un alcyon dont l'aile s'est
trempe au flot sal. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, date
de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
y trouveriez certainement le sort d'Orphe qui n'eut d'autre tort
peut-tre que de trop pleurer devant la beaut farouche des Mnades, les
charmes dolents et baigns de mlancolie d'Eurydice.

Par quoi ai-je mrit d'tre ainsi choisi pour dfendre la splendeur
sombre des crinires faites de nuit et pour rpter aux chos le doux
vers Virgilien:

  Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

o est chante la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
sincrit d'un pass amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
fidle  la beaut brune, malgr quelques excursions dans les champs de
bls tout noys de soleil vivant. Je ne blasphmerai pas cependant vos
charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et 
qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel o
presque tout me fut torture. La vrit est que mes vraies douleurs et
mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
elle le secret horrible de mes dsespoirs et de mes joies, dont le pied
triomphant m'crasa le coeur, est coiffe d'un casque d'ombre; et cela
est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en clbrant ses
splendeurs cruelles.

       *       *       *       *       *

  Plus souples, plus lgres que les fils dont la nuit
  Tisse le voile obscur o son front se recle,
  Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
  Vers qui mon seul espoir dsespr s'enfuit;

  Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
  Leur magnifique clat sous ma lvre tincelle,
  Comme, dans le ciel noir o l'ombre s'amoncelle,
  Des toiles le choeur soudain s'allume et luit.

  Comme dans un linceul vivant et que soulve
  Chacun des battements o se rythme mon rve,
  Dans leur rseau divin j'ai mon coeur enferm.

  Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
  Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
  Le doux et cher fardeau de leur flot parfum.

       *       *       *       *       *

O vous qui portez le signe redoutable des dfaites innombrables de mon
coeur, Sulamites aux tempes nimbes d'bne, je dirai, puisque cela vous
amuse, l'ineffable torture o me mit la contemplation de vos grces
triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
Pactole de lait o palpitent, a et l, des parcelles de soleil; tandis
que tout est gaiet dans le printemps rose de leurs joues, l'clat
de votre peau,  vous, est comme tiss de rayons de lune, de rayons
d'argent ple o frissonnent les mystres sacrs de la nuit, et votre
pleur mate, votre pleur divine semble avoir besoin de notre sang
pour y boire les chaleurs inquites de la vie. C'est lui qu'aspire
silencieusement le baiser de vos lvres froides, tragiques amantes dont
le sourire mme cache d'invisibles morsures. Sur les paules doucement
veloutes de vos rivales semble toujours flotter une lumire d'aurore;
ce sont les clarts stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
poitrine o la transparence des chairs fait courir le rseau bleu des
veines, le rseau d'azur ple qui se perd dans le marbre. Tandis que
la beaut des blondes est comme un ternel appel au plaisir, votre
attirance,  vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je gure pour
vous moins de haine que d'amour,  vous qui m'avez tran dans les
ghennes, femmes au front lilial encadr de flottantes tnbres!

       *       *       *       *       *

Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:

  Comme le vol d'une hirondelle,
  Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
  Double, en passant, une ombre d'aile,
  Se dessinent tes noirs bandeaux.

  Leur ombre jumelle se joue
  Sur le ciel de ton front qui luit,
  Et jusqu'aux roses de ta joue,
  De sa corolle tend la nuit.

  Avant que l'hiver n'effarouche
  L'oiseau fidle, si tu veux,
  Je poserai longtemps ma bouche
  Au sombre azur de tes cheveux.

       *       *       *       *       *

Mais, au fait, si celles qui m'ont lu pour plaider contre vous, 
Maizeroy,  Catulle, taient ce que nos aeux appelaient des: brunes
piquantes! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
simples brunettes! Ah! que j'aurais t daub dans ma dfense et comme
je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris  la beaut du Diable. Je
m'en tiens encore  celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
seul dont je l'honore. Au cas o ma religion aurait t indignement
surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:

  La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
  Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
  C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
  Que celles que je sers doivent porter en elles.

  Et je leur veux aussi les grces solennelles
  Des desses d'antan sortant de leur sommeil.
  Car mon esprit paen au ciel mme pareil,
  Ne resplendit qu'au choc des beauts ternelles.

  Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
  Mes bras ne s'ouvrant bien qu' la rondeur des flancs
  Dont le marbre vivant s'largit en amphore.

  Telle est la Femme au corps par mon dsir mordu
  En qui s'incarne l'heur de mon rve perdu
  Et dont l'amour cruel sans trve me dvore!

[Illustration]




I

CONTES DE PRINTEMPS




[Illustration]




LA PREMIRE DU PRINTEMPS


  C'est la premire du Printemps
  Au thtre de la Nature,

comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique ferie des
Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la premire
du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fentre, plein
d'esprance, et la referme, aveugl par la neige. Encore un mensonge de
ce mchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
Pandore, devant que chaque anne soit finie, l'missaire quotidien de
l'administration des Postes! Voil un cadeau qui m'ennuie! D'abord
c'est le signal de tous ceux que j'aurai  faire sous le nom futile
d'trennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
le catalogue de tous les ennuis  venir. Tous les jours de terme sont
marqus l et tous les jours d'chance, toutes les nuits sans lune et
tous les jours sans gaiet! Il faut avoir t bien constamment heureux
pour aimer  prvoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants  Dieu
de nous cler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle  l'oubli,
qui peut seul consoler de vivre. Il ramne les anniversaires o l'on
pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
ceux o on voudrait que le temps arrtt sa course. C'est par dcence
que l'criture prtend que, ce fut  l'occasion d'une bataille, que
Josu lui en donna l'ordre. S'il n'tait pas le dernier des imbciles
(et nous en avons connu beaucoup d'autres aprs lui) et s'il tait
vraiment investi de ce ferique pouvoir, j'estime qu'il en a d profiter
pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre,  ma chre, le vol de
l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rve et
mon voeu inexauc. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
calendrier qui nous prend au flanc comme un peron! Et puis, j'ai encore
contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daign citer, dans
sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
celui-ci ait t un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai tabli
d'aprs les lgendes. En revanche, sainte Beuve y est nomme, car
c'tait une bien heureuse que le clbre crivain avait pour patronne,
ce qui lui donna un got immodr des femmes durant toute sa vie. Tandis
que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
province, quelle injustice on nous fait  tous deux!

       *       *       *       *       *

L'impunit dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achvent
volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge  la femme qui la
leur a procure porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouilles_,
appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxne Boyer des
_conciliantes_ (avouez que le mot tait joli et bien trouv) vivent
maintenant sous un vritable couteau de Damocls. Leur sommeil coupable
est peupl de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espre,
de celle terreur, et le dgot viendra  beaucoup de ces dames d'une
carrire qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
dcapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
salaires honteux; ils massacrent en mme temps ses domestiques et les
enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
mme occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
l'homme que la police cherche partout o il n'est pas, avec le flair de
ses fins limiers, le concierge de la maison o s'est commis le crime et
toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'tait prsent au
moment de sa fuite, il n'et pas hsit davantage  leur trancher
le chef. J'en conclus que les immeubles o ces dames loueront des
appartements deviendront dangereux  leurs voisins. Il y a l une
question de risques locatifs, au moins aussi considrable que pour
l'incendie et qui donnera  rflchir aux gens prudents. Nos aeux
taient plus sages qui ne laissaient pas divaguer, comme disent les
maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
les personnes faisant le mtier de ramener chez elles les voyageurs, les
rufians et les rdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
elles et comme clotres dans de profanes couvents o habitait la
flicit antique. _Hic habitat flicitas_. La mode de ces maisons de
retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignit
des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
raisonnables. Car il et suffi d'un peu d'imagination et de luxe
oriental pour en faire la ralisation du Paradis de Mahomet sur la
terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vides a t comme une
terre grasse et fconde pour le vice qui y a pullul. Ah! comme les
Romains et les gens d'Herculanum taient d'autres artistes et d'autres
philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protger les jours
(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer  nouveau.
Elles ne chmeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez tre
tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrs.

       *       *       *       *       *

Que l'homme s'exagre volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
moins de sa destine, s'il considrait plus souvent les sorts pires que
le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'tude de l'histoire ne
devrait nous servir qu' connatre ces exemples monstrueux de dveine,
chez certains hros, qui font dire aux gens raisonnables: Enfin! en
voil un qui tait plus malheureux que moi! Ce serait une excellente
leon de philosophie rsigne, puisqu'il est entendu que, par une sage
ordonnance de la Providence, nous sommes tous destins  souffrir plus
ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos rvoltes  la
part d'ennuis qui nous est faite.

Cette rflexion mlancolique me vient du bruit que font messieurs les
bookmakers  propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
ils viennent d'tre l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
presque tous habitent, exhaler leur colre le long du fleuve, comme
les Hbreux  Babylone ou comme les damns au bord du Styx. Le grand
gmissement entendu dans Rhama n'tait qu'une musiquette de quatre sous
auprs de la douloureuse symphonie dont ils rgalent les oreilles. A les
entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
gouvernement. C'est comme si c'tait dj fait! Ceux-ci geignent et
ceux-l clament; tous vocifrent et se dmnent. On a os toucher  un
des corps les plus respectables de l'tat moderne et secouer, dans leur
personne, les assises de la socit!... Que leur a-t-on fait pourtant,
bon Dieu! Retir tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
servait qu' ficher en terre pour faciliter leurs oprations.

On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'taient tus de
dsespoir. Eh bien, si, dans les champs lysens d'un monde meilleur,
leurs ombres toujours gmissantes rencontrent l'ombre ternellement
mlancolique d'Ablard et que le grand rudit entende le sujet de leur
plainte, quel ironique sourire sur ses lvres o le nom sacr d'Hlose
brle encore, et quel regard de ddain dans ses yeux abaisss!

       *       *       *       *       *

--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chre! C'est le Printemps!

Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dnoue, les coudes
sur les genoux et les mains ramenes vers la flamme qui fait courir,
dans leur transparence dlicate, de dlicieux petits reflets roses. Et
je vous rpte:

--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?

Alors vous fermez les yeux, sans toujours me rpondre, et j'imagine que
mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
indcis, comme une romance lointaine dont les mots chappent et dont
l'air seul parvient jusqu' vous, vague et ml dans le vent. Mais ces
mlodies inconsciemment perues ont le don d'voquer les visions et
les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
recueillir dans le rve des verdures renaissantes, des violettes bordant
les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
promenades sous le soleil tide dj, de toutes les splendeurs en
boutons dont la Nature devait tre pare aujourd'hui, si mon almanach
n'avait effrontment menti! Vous ne rvez pas tant que cela, mon me. Le
Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs o
vous aimez  vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout o vous
tes? Et ne pouvons-nous pas chanter l comme dans les bois, et chaque
jour, tant notre joie s'y renouvelle:

  C'est la premire du Printemps
  Au thtre de la Nature!

[Illustration]

[Illustration]




MIMOSAS


Comment ne pas songer qu'ils viennent de l-bas o la terreur et
l'effarement ont marqu la fin des jours de gaiet carnavalesque,
ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
promnent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
des marchandes ambulantes? Que la Nature est indiffrente  nos misres!
Tandis que la fourmillire humaine s'parpillait affole, croyant
encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
s'panouissaient dans la srnit du matin, sous cette premire
blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.

La mythologie grecque, qui savait si bien mler aux fables grandioses
les plus exquises imaginations, n'avait pas ddaign de chercher une
lgende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
dont je vous ai dit, un jour, le joli pome des lilas. L'Orient est
plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chre,
et constate l'infriorit de notre imagination  ce sujet. Ce n'est pas
assez pour moi de comparer sans cesse les lys  vos doigts et les roses
 votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'taient pleins que de
ces choses-l. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
votre main, et vos lvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
si belles que soient les fleurs, sont encore  l'humiliation de la
femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
contemples, voquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
vous qui passez des heures entires en contemplation devant un myosotis.

Voil ce que j'ai rv, moi, il y a quelques jours devant une branche de
mimosa.

       *       *       *       *       *

La Mditerrane et son bleu manteau couchs sous le ciel, par un soir
d't plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une le aujourd'hui
disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile  prciser,
puisqu'on a aim toujours,--deux amants gotant l'extase de cette heure
mystrieuse o s'ouvre le jardin des toiles. L'le est proche de la
terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
leurs mes. Vous souvient-il que nous avons souvent rv d'une thbade
pareille, o rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
banales gaiets? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel sicle
lointain ils ont vcu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit rpandue sur
la double colline de neige de ses paules; comme vous, elle a le profil
fier de la race lue, et, comme vous, je ne sais quel clat fatal de
pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
du flot qui chante, tout en poussant jusqu' leurs beaux pieds nus, son
cume pareille  des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
exile des hautes mers passent au-dessus de leurs ttes avec un doux
balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
autour d'eux, dans ce magnifique paysage srnal o leurs ombres
grandissent et bleuissent,  mesure que la lune se lve, la lune
mlancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brise.

       *       *       *       *       *

--Que la vie est douce ici, ma bien-aime! fait l'amant, rompant soudain
le silence.

Et elle lui rpondit, comme quelqu'un qui se rveille:

--La mort serait plus douce encore, car elle nous runirait pour jamais.

Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs mes s'y
mlaient, ils y mesurrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalit, par del le trpas, qui
nous dvore ne nous vient que de l'amour.

--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
tout cela pourrait disparatre que, si tu me restais, je n'y prendrais
mme pas garde.

Elle lui rpondit:

--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
amour.

Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltes, s'immatrialisait
leur pense dans un rve o s'anantissait l'univers. Ils sentaient bien
qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur tait rien ni  l'un ni 
l'autre, que tout pouvait s'crouler autour d'eux, mais non pas rompre
l'invisible chane que leurs lvres tendues dans un baiser suprme
allaient fermer.

       *       *       *       *       *

Jamais la srnit du ciel n'avait t si grande dans aucune nuit d't.
A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
en un sillon d'argent. Les toiles y posaient leurs images apaises,
comme des oiseaux lasss dont le vol s'arrte sur un arbre o ne passe
pas le vent. Non, jamais, une telle srnit du firmament n'avait
envelopp toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
un choc sous les pas. La mer souleve et hurlante. Un bouquet de feu
montant dans l'air avec un fracas pouvantable et, plus loin, par del
la rive, quelque Vsuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fume
de soufre.... Plus d'le charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhait, la mme
flamme avait ml leurs esprits pour les emporter au ciel!

Au printemps qui suivit, sur la plage o taient retombes quelques
terres de l'le disperse, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'tait le
mimosa o respire encore l'me douce et fidle de ces amants fortuns!

       *       *       *       *       *

Et pour finir moins tristement, ma chre, que par cette sombre lgende:

  Vous connaissez la fleur lgre
  Bordant le flot bleu qui s'endort?
  On dirait que, sur la fougre,
  Le soleil tombe en neige d'or.

  Comme un panache de fume
  Que le couchant teint de safran,
  Comme une poussire embaume
  Que pousse la brise en errant,

  Elle monte dans l'air humide
  O le flot roule un souffle amer,
  Et mle son parfum timide
  Aux cres senteurs de la mer.

  Elle flotte parmi l'espace
  O l'oranger tend ses bras lourds;
  L'aile du papillon qui passe
  Y met un fragile velours.

  Mimosa! presque un nom de fe!
  Quelque naade, assurment,
  S'en tant autrefois coiffe,
  Parut plus belle  son amant.

  J'aime cette fleur parfume
  Au souffle furtif et coquet,
  Pour ce qu'une main bien aime
  Un jour en portait un bouquet.

[Illustration]

[Illustration]




LE BUIS


Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
devinez si c'tait un remue-mnage. A chaque train c'tait un flot
nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spciale
d'migrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
les hautes traditions de la noblesse franaise, brave petit monde
assurment, mais d'une socit plus provinciale que la province
elle-mme. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
bourdonnement des mouches est,  ct, fort intressant. Mais quelle
providence pour les dbitants indignes qui ne vivent gure que de
l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gte-sauces se ruer
en cuisine dans les arrire-boutiques et les garons des estaminets
secouer les chaises du vent emport par leurs tabliers blancs. Les
notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
assis devant leurs portes, regardent avec une joie dbonnaire
cet lment de prosprit se rpandre autour de leurs lares. Ils
applaudissent au progrs contemporain, au sage got de ce peuple pour
les plaisirs faciles, au dveloppement des industries alimentaires; ils
se rjouissent d'tre ns dans un si beau temps o tout le monde ne
songe qu' s'amuser. Les grands cacatos de la dmocratie locale trnent
dans cet panouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
redingote: Ce beau temps-l, c'est nous qui l'avons fait! La vrit est
qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, aprs cela,
la prosprit nationale et le bien-tre croissant des classes autrefois
opprimes. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
ces gosiers arross et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas t oblig.

--C'est aujourd'hui Pques-fleuries, dit un enfant  son pre en passant
auprs de moi.

Son pre le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que a nous
fait!

       *       *       *       *       *

Eh bien! moi, a me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
Pques-fleuries! Ce fut comme une bouffe de souvenirs d'enfance qui me
monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
d'motions douces se rveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'glise
tout jonchs de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
sous cette verdure, comme cela tait quand j'avais douze ans. Des relens
d'encens et des gmissements d'orgue passrent dans l'air, et je
me complus singulirement  cette vision qui me rajeunissait et me
vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
ma mmoire, et cette musique m'tait la plus douce du monde. Quoi
d'tonnant?

Dans l'uniforme ennui des premires annes qu'emplissent de fastidieuses
tudes et de stupides exercices de mmoire, je ne me souviens pas de
meilleur repos que celui des ftes religieuses. Passer des murs froids
de l'tude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illumine de l'glise;
quitter les bouquins noircis et corns pour le missel aux enluminures
naves; entendre les mlodies sublimes du plain-chant au lieu du
nasillard discours du pion; respirer  pleins poumons le benjoin aprs
les fades parfums de la cuisine scolaire, n'tait-ce pas vraiment
quitter les ralits immondes pour les visions les plus aimables?
N'tait-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps ferm?

En ce temps-l, le jour des Rameaux tait un grand vnement dans ma
vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanit
prosterne m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
firement au retour de la grand'messe.

       *       *       *       *       *

Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
disparues. Grce  lui, la Nature tait de toutes leurs ftes. C'tait
un lment essentiellement paen de posie et de grandeur, qui
n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aeux. Cette
conscration des choses par un commerce glorieux avec la Divinit
n'tait pas pour nous montrer le nant de la Matire. J'avoue que
celle-ci m'apparat beaucoup plus infime et humilie sous le scalpel et
dans les cornues, se brisant, s'vaporant, se multipliant  l'infini,
comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
de vivre parmi tous ces gaz dcomposs. Dt un dogme indniable surgir
un jour de toute cette cuisine, je lui prfrerais encore le mensonge de
la Vrit nue s'lanant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me rpugne
horriblement, et j'aimais mieux les efforts briss de l'me humaine
vers un idal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
claire et nous rchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
avait un beau fond de panthisme dans les crmonies chrtiennes, qui
leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grce. C'tait
toujours une attache  l'ternelle vrit qui est dans le respect
mystrieux de la vie et dans l'adoration mditative du Beau dans toutes
les formes accessibles  nos sens et  notre esprit.

       *       *       *       *       *

Comme j'tais loin des promeneurs parisiens et des indignes rjouis
dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythm
par la distance et s'affaiblissant  chaque nouveau retour! C'est que
j'avais pris la pleine campagne tout en mditant et me perdant dans ces
penses, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
dclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'glise, vide alors,
mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
avec des rameaux de buis bni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
change de mon aumne, et je ne l'ai pas jet. Je l'ai mme rapport
avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chre
me, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
donnes autrefois et que j'ai toujours prcieusement gardes. C'est un
souvenir de jeunesse que je veux mler  nos souvenirs d'amour.

[Illustration]

[Illustration]




PROSE DE PQUES


Tandis que, dans mon jardin, dj, une verdure tendre suit, d'une vapeur
d'meraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
petites grappes de rubis se dgagent des feuilles ples et serres, que
les pousses nouvelles des fusains nuancent de flches jaunes leur masse
sombre, qu' terre les bordures s'maillent, paissies, piques  et l
de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
peuplier encore marqu au sceau de la dsolation hibernale. Son tronc
noir monte droit dans le ciel et se spare trs haut en brins formant
comme un fuseau dchiquet. Ces petites lignes noires et prcises
tracent, sur l'azur indcis d'avril, comme un dessin  la plume, une
faon d'arabesque extrmement dlicate. Sur un point seulement, une
touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pt comme en pose sur
leur cahier la maladresse des coliers. Au premier abord, vous croiriez
le gui sacr que nos aeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
silencieuse du matin, le rve voque volontiers l'image de Vellda la
vierge aux jambes nues, le corps agit de prophtiques frissons, et,
plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, mditant les
destins obscurs de la terre douce et fconde o s'achvent les gloires
de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
tutlaires gnies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
piti marquait d'un signe les peupliers et les chnes, patrons agrestes
des anctres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!

Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres dtails, le petit coin
de nature o je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
accroche  la nervure tourmente de l'arbre plor, dont les souffles
mauvais de la lune rousse courbent la tte flexible. J'en ai vu partir,
l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une vole de ramiers, de
ces ramiers confiants de banlieue que l'inexprience des chasseurs
dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protgera la
crainte salutaire des dommages et intrts. C'est un nid de l'autre
printemps qui est l, un nid o chuchotrent beaucoup d'angoisses
et beaucoup de tendresses, un nid abandonn, dont les feuillages
renaissants voileront bientt la mlancolie, comme les espoirs nouveaux
o s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaiet, sans que
celles-ci en demeurent moins attaches au plus solide de notre tre, au
plus vivant de nos entrailles.

       *       *       *       *       *

Par quelle association bizarre de penses, par quel caprice de
rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gte dlaiss,
flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
boutiques fastueuses o l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
qui constituait, dans notre enfance, le plus conomique des prsents.
Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
coupable d'en augmenter le prix, dcoupaient sur les plus beaux, avec la
pointe d'un canif, le portrait d'une cathdrale. Mais l'oeuf nouveau,
l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le caf
des trennes dont le petit Nol avait t l'apritif, invention des
petites dames plus que des mres de famille, joie des cocottes beaucoup
plus que tranquillit des parents. De tous les arts qui ont progress
dans le sicle, celui de demander est certainement un des mieux
partags. Ce temps a t dur pour les fois rconfortantes et les
illusions gnreuses, mais il a beaucoup fait pour la qumanderie. Il a
tu les nobles colres, mais il a perfectionn le pourboire. Le laurier
a symbolys certaines poques. La carotte servira d'emblme  celle-ci.
Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'ide de rglementer
cette mode qui me convient moins et lui te, pour moi, beaucoup de sa
posie.

Oeufs sur oeufs derrire les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
l'oeil des mammouths immenses rcemment dcouverts et qui nous prouvent
que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
recroqueville d'un monde qui s'teint. Est-ce que l'univers va finir
dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
inoues. Botes  jouets ou botes  bijoux. Plus rien de l'ancienne
lgende qui donnait un sens particulier  cette nature de prsents.

Et, malgr moi, je me dtournais de ces chapelets insupportables aux
grains ingaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
le grand peuplier de mon jardin, le nid dsert que mouillaient les
giboules, le nid que n'agitaient plus de craintifs frmissements
d'ailes. Et cette antithse prenant d'tranges proportions dans mon
esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma proccupation ridicule:

Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!

       *       *       *       *       *

Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand dsoeuvrement
de foule, je pensais aux maisons o l'on pleure aujourd'hui les absents
de la dernire guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait cot cher  faire
ainsi, mais il tait celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
du mme nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
tait l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
de servir son pays est venu  lui, il l'avait accueilli comme un ami
et il tait parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
pressentiments des mres? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
rencontr l'ternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
Est-ce l'ongle subtil des btes de proie ou la pointe d'une pique
ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglant, donnera  sa
face l'adieu de la lumire? Tandis que les clairons se taisent dans
l'loignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
prts  de nouveaux combats. Celui-l ne reverra plus le doux toit o
il avait t comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
caresses, le doux toit dont il s'tait trouv l'hte en naissant et o
les choses elles-mmes semblaient l'aimer!

Et lui donc! n'avait-il pas rv,  son tour, la demeure tranquille
o il amnerait un jour la jeune pouse toute blanche? La porte
n'tait-elle pas ouverte dj, perdue dans un chevlement de glycine,
donnant sur le jardin o les causeries seraient si douces  la clart
amie des toiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
dj la place du banc de pierre o les confidences meurent dans
l'imperceptible bruissement des mousses froisses quand s'allument doux
projets morts dans leur germe! Maison vide et rve sans asile!

Nid sans oeufs! oeufs sans nid!

       *       *       *       *       *

Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, aprs l'hiver
qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
en marchant dans la neige qui craquait dlicieusement sous vos petits
pieds, le long du bois dsol et sous un ciel froid o le soleil ple,
et las de lutter, soufflait  peine quelques vapeurs de cuivre que nous
parlions, votre bras tenant de trs prs le mien, du renouveau des
choses ftant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
toilette trs lgre et je verrais vos jolis bras sous les transparences
nacres de l'toffe. Nous nous arrterions longtemps sous ce toit
rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
lierres. Et vos baisers aprs avoir t le foyer o nos mes croisaient
leurs tincelles, seraient devenus la fracheur des sources o elles
seraient venues boire ensemble.

Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
se moquent bien de nos misres.

Et vous,--comme le temps fuit!--qui ftes ma compagne d'une nuit
seulement; d'une nuit chaste mais pleine de dsirs, dans l'emportement
du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous sparer 
l'arrive; d'une nuit trop courte o ne s'changrent que des paroles
presque banales, mais o tous deux nous sentions dj l'enlacement
dlicieux des chanes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
oubli les rves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'esprance?

Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gte. Des
bonheurs ignors nous attendent l o ne nous mnera jamais notre
chemin.

Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!

[Illustration]

[Illustration]




AU SALON


Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
les yeux dj un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet gure,  nos
Expositions annuelles, les patientes tudes. Autour de nous la foule
grouillait, et l'on et dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
ouvert sa bote mystrieuse, tant il se disait de sottises et d'hrsies
autour de nous. Les admirations coeurantes allaient aux succs faciles.
Je vous recommande le got des jeunes filles du monde en peinture. Nous
marchions, dj lasss, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce  la
critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
aujourd'hui, ce qui ne laisse  personne le temps d'apprendre. Infidle
 mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
distrait par del les cimaises, vers les sommets o s'en vont ceux qui
n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_

Tout  coup elle s'arrta net:

--Et de cinq, fit-elle.

--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'tait une occasion
dlicieuse de frler de plus prs les charmes que la possession m'a
rendu plus chers,  rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
la satit.

--Mais les ves cueillant une pomme!

Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'tait bien une
ve, en effet, qui, dans une nudit correcte, tendait son bras blanc
vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre tait
dans notre Normandie et non pas o l'on mit d'ignorants restaurateurs de
gographie. Car toutes les dcouvertes nouvelles tendent  prouver que
l'ancienne Palestine tait dans notre France. Je ne dsespre pas de
trouver  Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai dj
choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
hbreu,  l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
comme nos anctres reprsentaient les Mystres. Je figurerai Simon le
Nazaren, parce que j'ai une faon trs distingue de porter la croix,
et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
se laver les mains.

--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.

       *       *       *       *       *

Et j'ajoutai:

--Parions, madame, que si c'tait vous qui eussiez t notre
premire mre,--et vous auriez port mieux que personne le costume
traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livr
au ridicule le front de votre mari, et condamn  des maux sans nombre
votre innocente postrit?

--Pour quoi, alors?

Et elle me regardait avec un tonnement doux dans les yeux. Me
remmorant ses gots personnels, je repris:

--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi  vous-mme tout un
plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez srement
offert. J'aurais certainement refus les fraises pour vous les laisser
toutes, mais j'aurais bais la feuille parce que vos jolis doigts
l'auraient touche, et devinant peut-tre qu'elle serait bientt votre
premire jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie  chaque
perle rouge et savoureuse dcouverte par vous, dans la profondeur humide
des gazons, et que les merles s'effarouchaient  votre approche tandis
que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
aviez des gourmandises charmantes et vous traniez, comme une gamine,
 genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
naturelles.--Comme c'est bon! rptiez-vous. Et moi, j'attendais une
autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime 
partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti  coiffer
Adam du bonnet de Sganarelle et  prcipiter votre race dans les maux
infinis, dont cependant,  mon humble avis, l'amour est une suffisante
consolation. Oui, sournoise adore qui, dans ces printanires
excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
portiez rapidement votre jolie main  votre bouche, avec un grain de
corail aux doigts!

--Vous vous trompez, fit-elle.

       *       *       *       *       *

--Alors, c'et donc t pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
surpris; car vous n'avez pas non plus oubli nos belles promenades 
Montmorency, d'o vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
d'oreilles, mettant de chaque ct de votre cou deux larges gouttes
de sang? Je me souviens de vos intrpidits, madame, et j'ai gard
dlicieusement la mmoire des coups d'oeil que je glissais entre les
branches, quand vos jolis pieds poss sur quelque fourche naturelle de
l'arbre, vous cartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
silencieusement les antiennes du dsir. Tel, quand un lys dont le vent a
bris la tige penche vers le sol, son calice retourn, le bourdon tomb
de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des ptales, la
poussire embaume des tamines. Car vous tes, madame, une fleur plus
belle et plus pure que le lys et tes aussi bien mise que lui, sans
filer davantage. Vous aviez quelquefois une ide charmante et dont je
vous tais spcialement reconnaissant: celle de relever le devant de
votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'tait un agrandissement
tout  fait agrable du panorama o s'obstinait mon regard. Et c'tait
comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
jolis doigts blancs, ma belle dvote, un chapelet que vous baisiez de
temps en temps, mlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
de vos lvres. Comme vous buviez  toutes ces petites coupes de rubis!
Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux perls tout le long.
Ah! dcidment, c'est pour des cerises que vous auriez seulement ferm
sur le nez de vos petits-fils la porte immacule de l'den.

--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lvres.

       *       *       *       *       *

--J'y suis enfin! m'criai-je; vous n'eussiez cout le maudit serpent
qui nous a tous perdus et que Dieu a condamn pour cela  souffler
ternellement dans les glises, que s'il vous avait montr sur l'arbre
de la science du Bien du Mal une belle pche au duvet parfum comme
celui de votre joue. Nous allions aussi  Montreuil dans la saison, ma
charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
en levant le bras trop haut, vous glisstes le long de la muraille
ensoleille; votre jaconas,--car vous tiez mise en campagnarde avec
un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
tache noire--s'accrocha  un clou plant entre les pierres et se dchira
tout du long. Ainsi me fut rvl l'envers de la mdaille que j'avais
numismatise amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
les mdailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement bloui.
Bien vite releve et, sans mme prendre le soin de rparer votre
toilette, vous vous barbouilliez effrontment du jus luisant du fruit
vol, vous vous barbouilliez les lvres et mme un peu les joues.
Allons, j'ai devin, cette fois, et c'est pour une pche que vous nous
auriez tous condamns  payer nos contributions dans cette valle de
larmes.

--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut tre franche, c'est,
comme ve, pour une pomme que je vous aurais tous damns, en mme temps
que moi-mme. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme rsiste et
se dchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
coeur.

[Illustration]

[Illustration: TULIPES]

Derrire les vitres embues d'un marchand de fleurs, dans un panier
ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergre, enrubann et
accroch, au mpris du bon sens,  un chevalet de palissandre, un
faisceau de ces tulipes prcoces qui nous viennent de loin composait un
bouquet aux couleurs tentantes et varies. Comme humilies du dcor
que leur faisait la btise humaine, les fleurs demeuraient fermes,
pareilles aux pointes mousses de lourdes flches, lgrement inclines
sur leur tige, mais souriantes cependant de l'clat de leurs tons
orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
Tout autour s'plorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
roses anmiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
compatissamment regardes par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprt
qui faisait,  la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
beaut des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
obstine pendant le reste de ma promenade dans la nudit des
Champs-lyses sans verdure o le pas des chevaux sonnait sec sur le
sol gel, avenue de squelettes d'arbres hypnotiss dans l'air charg de
neige, mlancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
toilettes montant vers les fracheurs du bois dans la rose caresse du
soleil couchant. C'est l surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
contemples un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
arrtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif travers de
paraphes noirs, celles-l uni-colores et du ton frais des bengales,
une surtout presque blanche avec une moucheture de sang ple, toutes
pensives de ma propre pense et portant, en elles, comme moi, les
tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
qu'obsde, au coeur mme des frimas, le rve immortel de la lumire.

       *       *       *       *       *

J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des
fous tulipiers. Des botanistes m'ont montr l-bas ces varits fameuses
qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
l'importateur de la plante sacre, est encore vnr l-bas et maudit
celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
impie les magnifiques parterres. Les lgendes abondent l-bas sur cette
fleur qui y fut passionnment aime, comme une femme, avec des folies et
des dsespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
avait enfin dcouvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
qu'un jury jaloux en crasa les caeux devant lui. Voil qui prouve
qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opra, sous
l'oeil paterne des commissions budgtaires, que pour se livrer 
l'agriculture qui est moins directement protge par l'tat. Mais il y
en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
un malheureux matelot attendait patiemment son rengagement d'un riche
armateur qui ne se pressait gure, comme ont coutume de faire les gros
seigneurs vis--vis des petites gens. Seul, dans une salle o l'avait
oubli le caprice du matre, l'homme aux flancs cuirasss d'un triple
airain y sentit bientt descendre une faim abominable. Il n'avait dans
sa poche qu'un mchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
un ordre admirable, de gros oignons taient rangs. Il en prit un, le
mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mang le plus
clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
d'oignons uniques qu'il se disposait  vendre pour remettre ses bateaux
 la mer. Plusieurs varits introuvables de tulipes s'anantirent dans
ce dsastre. C'est assurment un malheur, mais quelle admirable leon
pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!

       *       *       *       *       *

Dcidment, de toutes les tulipes que j'ai admires l-bas, derrire le
vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je prfre est la blanche
qui semblait comme clabousse de pourpre vivante. Celle-l voque un
pome que je lus autrefois,  moins que je ne l'aie invent et que je
prfre encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
hros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
Et, dans leurs yeux, un scintillement d'toiles. Je crois mme me
rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volont, du moins, sinon de
par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays taient potes
quelquefois, comme notre Charles d'Orlans qui fut un des bons rimeurs
de son poque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
rythmes les plus harmonieux, les mlancolies de son me et les cruauts
de l'adore. J'ai mme traduit, sinon simplement imit sans l'avoir
connu, un de ses courts pomes dans le sonnet qui suit:

  J'ai cach dans la rose en pleurs
  Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
  Pour que la rose et l'aurore
  Les confondent avec les leurs.

  Puissent-elles,  ses couleurs,
  Apporter plus d'clat encore,
  Et puisse la main que j'adore
  La trouver belle entre les fleurs!

  Entre toutes la rose est celle
  Dont l'me jalouse recle
  Le mieux ses parfums au soleil,

  Et de qui la lvre embaume
  Garde le plus d'ombre enferme
  Sous son beau sourire vermeil!

Mais bah! l'adore se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
cueillait pour elle. Elle tait capricieuse comme toutes celles qui
sont belles. Son caprice tait l'amour de quelque fleur plus rare, plus
sauvage et que ne possdt aucun jardin. L'idal de la femme est le
plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rves
draisonnables. Il est chimrique en diable, tandis que le ntre, qui
est vivant dans sa beaut, nous induit en courage et en sacrifices
rels. Ses imaginations nous sont de vritables tortures. Un jour
qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
montra, par del un prcipice, sur le bord escarp d'un torrent qui
courait sous une toison d'cume argente, une plante trange que
surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--Voil la fleur
que je voudrais, dit-elle. Mais je vous dfends de me l'aller chercher.
Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plong dans le gouffre, en sortait
comme par un miracle, et violemment jet sur l'autre rive, mourait la
main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
dchirs aux rocs. Ces taches sacres en avaient mouchet l'immacule
blancheur; ces gouttes rouges avaient baptis la premire tulipe
pareille  celle que je prfrais dans le ridicule panier. Ma fable ne
vaut-elle pas bien celle de ce misrable Narcisse

  Dont les honteuses mains creusrent le tombeau,

comme a fort bien dit le pote Henri Cantel? C'est dcidment cette
tulipe-l que je vais acheter pour vous, ma chre me, cette tulipe
blanche o coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beaut du prince
Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous tes de tout point
pareille  celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
toiles qui mnent les bergers aux pieds des Dieux!

[Illustration]

[Illustration]




POME DE MAI


Vous ne voulez pas le croire, ma chre, mais nous sommes en Mai.
Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
parfumes? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
armure d'meraude? Mais le mien, tout prt  fleurir, me dit que le
Printemps est bien l malgr la mlancolie du ciel et la pauvret
des premires verdures. Je suis fidle aux dates comme le calendrier
lui-mme. Je vous jure que le temps est arriv d'aller cueillir des
bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses  l'oreille sous
l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
les gazons noys de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumire. Nous
n'irons donc pas sur le bord de la rivire qui chante, comme au Mai de
l'an pass qui ne nous fut,  tous deux, qu'une longue promenade dans
les bois. C'est auprs du feu flambant encore que nous voquerons la
vision des riants paysages inonds de soleil, des eaux glissant sous un
rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
soit en nous! Car tout cela n'est que le rveil des impressions qui sont
la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chre me, l'hommage du
jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
fidles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
mieux la voix caressante des fauvettes sous l'paisseur obscure des
feuilles. Le trouble o me met votre beaut sera comme le frisson que
le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutt:

       *       *       *       *       *

  A l'ombre douce de la nuit
  De tes cheveux l'ombre est pareille.
  Et la nacre des perles luit
  Aux fins contours de ton oreille.

  De lis ton front est velout:
  Sur ta bouche meurt une rose,
  Car tout rappelle, en ta beaut,
  Le teint de quelque belle chose.

  Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
  Il semble qu'en eux se confonde
  Le ton changeant qui fait divin
  Le mirage du ciel dans l'onde.

  Tous tes charmes ont leur couleur
  O mon coeur se complat sans trve....
  Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
  --La chre couleur de mon Rve!

       *       *       *       *       *

Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
avec vous les jours passs; car ils ne suffiraient plus  ma vie
d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
elle l'impatience du dsir et la puissance des joies. Les bonheurs
accumuls ont fait comme un lit de fleurs trs profond et trs lev
au bonheur que je rve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
rapproch du ciel. Je plane trs au-dessus des routes autrefois suivies
et, si douces qu'elles aient t, votre bras s'appuyant sur le mien,
je ne veux pas redescendre. L'abme qui me tente est celui d'en haut,
profond et plein d'toiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
mais pour tre plus assurs que nos mes se sont mles davantage et que
tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
dans les sentiers silencieux o nous marchions l'un prs de l'autre, o
je buvais votre souffle, ma tte penche vers votre tte, il me semble
que si nous y revenions, mes lvres n'y quitteraient plus vos lvres.
Ah! sur les gazons pleins de marguerites, o nous allions nous asseoir,
quand le soleil dclinait derrire les grands arbres teints de rouge et
d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semes, nous
les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour dcrotre ont, seuls, raison
de chercher l'oubli. Celui que votre beaut m'inspire n'est pas de
ces affections prissables. Il est en moi plus que moi-mme, toute ma
douleur comme toute ma joie.

       *       *       *       *       *

  Dans l'amour farouche o, sans trve,
  Je m'abme et dont je mourrai,
  J'ai mis l'orgueil dsespr
  D'un coeur qu'avait trahi son rve.

  Car je porte au flanc gauche un glaive
  Invisible et si bien entr
  Qu'il s'enfonce, plus acr,
  Quand ma lche main le soulve.

  S'alourdissant sous mon effort,
  Il fouille, plus avant, plus fort,
  Dans ma poitrine, jusqu' l'me,

  Et son poids grave dans ma chair
  Un nom, ton nom cruel et cher
  Qu'un jour crivit sur sa lame.

       *       *       *       *       *

Mais vous ne m'coutez pas, ma mie. Ah! femme que vous tes! Comme, au
fond de votre tre, vous tes bien plus  la Nature qu' l'Amour. Tandis
que je vous chante mes tortures et mes dlices, vos yeux se perdent vers
des lointains o ma voix ne parvient gure. Mes vers vous consolent
mal des roses absentes et votre pense est toute au regret des lilas
attards. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
de cette anne viennent tard, peut-tre dureront-elles plus longtemps,
et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!

[Illustration]

[Illustration]




CHOSES VCUES


Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre ternel sujet de
discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
prfre, et comme je vous rponds tantt: la rose! tantt: l'hliotrope!
tantt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
sombres cheveux, comme dit un vers clbre de Coppe, ou qui palpite en
haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
concluez que je n'ai aucune fixit dans les gots et vous m'accusez
trs haut d'inconstance, vous  qui je me suis li par une immortelle
tendresse.

Vous allez jusqu' me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai jur d'tre
dcent aujourd'hui. J'cris pour les acadmiciens et pour les
demoiselles.

O en tais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
aussi inattendues. Eh bien! pour clore un dbat qui a trop dur, je vous
avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
bouche, ni l'hliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser 
vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent tre demeures 
vos doigts effils; ce n'est pas non plus la pivoine dont les ptales
transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
nez latin, ni l'iris marin qui a les dlicieux balancements de votre
tte mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serres, a les
lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthmis dont l'innombrable
panouissement et la gloire constelle n'a d'gal que le faisceau fleuri
de vos grces et de vos splendeurs. La fleur que je prfre, je ne sais
pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
savante en botanique que moi;--c'est une fleur  peine, une faon de
petite herbe sauvage. Elle s'est trouve prise dans la feuille de lierre
que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
la premire fois et que vous plites en deux pour la cacher dans mon
portefeuille.

J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystrieux et inexorable
pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destine! c'est--dire: le Bonheur!
si cela vous plat, ou: l'immortelle Dtresse, s'il vous convient de me
faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
Linn ou de Jussieu!

       *       *       *       *       *

Nous en sommes  peine aux fraises, ma trs chre et trs belle aime.
Je crois mme avoir fait rouler dans votre assiette les premires que le
Midi nous ait envoyes. Vous avez dj rv de cerises et vous m'avez
signal des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le prsent, des
fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
lvres.

Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
nous garde le dveloppement des saisons, venir  son poque. Il est
imprudent de vouloir hter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
avez-vous pas trouv un, fort cruel pour moi,  me faire attendre
longtemps, longtemps, et jusqu' me dsesprer, un bonheur dont je
faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
fraises de l'amour dans le bois mystrieux des esprances. Votre beaut
m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanires qui
donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rve, je ne
sais quoi d'enchant o le dsir s'ose,  peine, aventurer.

L'ide de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
qu' effleurer votre joue. Nous avons got des joies trs douces et
trs incontestables  ces innocentes caresses: joies pour vous  me
faire souffrir, me voyant de plus en plus dompt, et joies pour moi-mme
 me perdre dans l'extase o me plongeait votre seule vue. Cela ne
pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
que la flicit plus complte qui devait suivre l'immense flicit des
tendresses sans rserve ft comme le fruit mr qui se dtache de la
branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
chairs fermes, aux durets virginales; puis l'grnement de rubis des
groseillers suivra; l'or rougira aux flancs velouts des abricots; les
raisins revtiront leurs transparences nacres; puis enfin la pche
apparatra dans les corbeilles, la pche dont le duvet imperceptible
fait penser  celui dont vos belles paules sont pares. Nous ne sommes
qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
douceur d'esprer jusqu' ce que vienne celle de se souvenir!

[Illustration]




II

CONTES D'T




[Illustration]




FTE DES FLEURS


C'est un rve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
car il y a longtemps dj que j'ai donn pour unique horizon  ma vie
mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
au-dessus de mon mur intrieurement toil de pavots, vivant l les
ftes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
et multiplie par les chos innombrables de la rivire. J'ai pris les
foules en horreur pour la tyrannie bte qu'elles imposent  la marche,
pour la curiosit banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
qui se dchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
qu'une solitude douce m'en spare, pareil  cela  l'goste qui,
voluptueusement, coute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
ttes indiffrentes des passants.

Non, vraiment, l'ide de tous les fiacres de Paris changeant, dans la
poussire d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'tait pas pour
m'arracher aux dlices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes 
tte noire  qui j'ai abandonn ma moisson de cerises. D'autant que nous
autres, horticulteurs dsintresss des parterres de banlieue, nous ne
sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
Nous avons la pit de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
arraches qu'en saignant empourpres comme d'odorantes blessures.
Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lvres souriantes,
s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rose.

Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donn pour
grandir. Car l'tat de jardinier dans le dpartement de la Seine n'est
pas une sincure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
empchs de le remplir, n'ayant pas dans l'me ce je ne sais quoi
d'ingnieusement agreste qu'a laiss dans le ntre l'admiration du doux
Virgile. Enfin ces orgies nous rvoltent, nous qui ne consentons 
cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
refleurir au corsage de la bien-aime, l o notre coeur lui-mme,
invisible, est suspendu, travers aussi par une longue pingle d'or.

       *       *       *       *       *

Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
destin  entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
n'est pas malais de s'imaginer Paris dbordant de sa ceinture, Paris
envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brls, Paris rang
en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout 
bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
des tentes o les garons s'vertuent, rafrachissant les boissons de la
sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
des orgues mcaniques; le roulement vertical des ballons captifs
initiant les populations terrestres aux dlices du mal de mer; les
mts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air travers de rares
brises; les musiques militaires lanant  pleine vole leurs

         ....Concerts riches de cuivre,
  Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
  Et qui, dans les soirs d'or o l'on se sent revivre,
  Versent quelque hrosme au coeur des citadins.

Comme l'a si bien dit Beaudelaire,  qui l'ingnieux Schrer ne devait
trouver plus tard ni gnie ni talent. Car ce Schrer merveilleux est
bien autrement comique que les avaleurs d'toupes du carrefour, et je
serais fort capable de me dranger pour l'aller voir seulement passer
dans le cocasse infini de son srieux. Car il est, en littrature, de
l'cole de Lonce en thtre et c'est sans rire qu'il dbite ses plus
amusantes bouffonneries.

Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
compagnie, je me reprsentais, comme si j'y tais moi-mme, cette tant
mirifique crmonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
de frquenter leurs portires. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
intense que, d'un geste mcanique et abandonn, je jetais d'imaginaires
gratte-culs  un tas de vieilles htares dont ma jeunesse a vu l'ge
mur.

       *       *       *       *       *

C'est alors que l'ide me vint, madame et belle lectrice, de vous
proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-mme dont ce dfil
n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
nous nous faisions conduire dans l'le qu'un chalet dcore, dans l'le
presque dserte o, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
des garons limonadiers, ventrs d'un tablier blanc comme les petites
bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'o nous
voyions seulement, dans le dcoupage des feuilles et derrire une
barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
la poussire lumineuse,  l'horizon et dans l'odeur tide des beignets,
cette thorie banale de promeneurs bariols secouant autour d'eux des
gerbes dfleuries, parpillant des ptales anonymes dans ce tohu-bohu.

N'oubliez pas que je continue  rver, madame et chre lectrice, et
n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris  regarder le petit
bout de vos souliers mordors  peine sortant des soies de votre jupe,
comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
nid. On n'a pas de raison pour se gner en songe. Une fourmi bien avise
(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le gnie de ces insectes)
vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprvu
qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gants de sude  la
partie blesse, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un dtail,
quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
interdit, posait un instant son pe flamboyante pour se moucher et
laissait s'entr'ouvrir la porte dfendue.

Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de l-bas!

       *       *       *       *       *

Et, comme la nuit descendait, prcde des rouges adieux du couchant que
clament, trop loin pour tre entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
nous ne songions pas  quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
dans le bruyant dsert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
plus paisse, coupe celle-l par les sillons d'argent de l'eau,
palmes d'cume semblant glisser  la surface des lacs comme celles des
triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
l'herbe, mais plus prs l'un de l'autre, subissant, comme tous les tres
et comme toutes les choses, cet alanguissement des dclins. Cependant
partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
brisaient, puis se renouaient, puis s'grenaient silencieusement dans
l'onde; des rosaires aux grains lumineux frmissaient sous d'invisibles
doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
opalins et les musiques se rveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
des clarts du jour. On valsait de l'autre ct, on valsait au pied
de Mtra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
secouant dans la brise enfin leve les divines harmonies de la
_Vague_ ou de l'_Esprance_. Car c'est un vrai pote que ce blanc et
mlancolique garon qui a plus crit que personne, ce qui a suffi  lui
constituer une grande rputation de paresse.

J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rve prit ici une tournure
dangereuse  vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
mensonge!... Nous nous tions si bien rapprochs que vous me mordilliez
dlicieusement les lvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
baiser la saveur en la bouche, comme disait le bon pote Ronsard, au
front couronn d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
dsir de quelque retraite  deux dans une Thbade au pied de laquelle
cette rumeur vienne mourir.

J'ai rv encore qu'en me quittant vous m'aviez donn un magnifique brin
de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
bleu, un oeil ple et doux charg de souvenir. Donc, non seulement
j'avais eu ma fte des fleurs comme les autres; mais j'en avais gard
quelque chose, la mmoire exquise de votre toilette, Madame et honore
Lectrice, et de vos jolis souliers mordors.

[Illustration]

[Illustration]




EN MESSIDOR


  Le beau pommier si fier de ses fleurs toiles,
  Neige odorante du printemps!

Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue
parfois mordre dans une pche au velours ruisselant sous vos dents
blanches, voire engloutir, avec de dlicieuses petites mines, des
fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lvres, et
mme dchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-tre tait-ce par
pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'cole des gens qui gardent
des poires pour la soif. Je prfre infiniment  celles-ci, par les
vespres altres, la fracheur des sources susurrant dans l'paisseur
humide des gazons. La vraie raison d'tre des fruits, c'est les
confitures, quand la main dlicate d'une femme y a mis son parfum.

Non? Vous n'tes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mmes,
pour leur got personnel?

Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
anne ni cerises, ni pommes, ni pches mme, mais les arbres qui les
devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
fte sous la blancheur de leur floraison printanire; tels ils vous
apparaissent comme l'parpillement d'une coiffure de marie, tels ils
resteront, en t, variant la profondeur panouie des verdures; en
automne, grenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
rouills. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
divine de l'Esprance, et ces rameaux ne se dpouilleront pas de ce
frileux et dlicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous tes si peu
gourmande, hlas!

Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
moment. Aux pchers pendent encore des ptales d'un rose tendre; les
cerisiers semblent, de loin, des arbres o, par touffes menues, le duvet
de quelque cygne cleste s'est accroch; et voici maintenant que les
pommiers s'toilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
le pote; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
s'envole, arienne et impollue, dans les souffles tides du soir!

       *       *       *       *       *

Ayant gard, par ce temps d'indiffrence, le got obstin des lgendes
paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mler, ma chre,  leur
potique mmoire. C'est ainsi que j'ai rv, cette nuit, que nous tions
Adam et ve dans leur premier sjour. Cette imagination m'tait la
plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je gotais, moi,
mille dlices sournoises et profondes  vous contempler dans le costume
lger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aim. Dt votre
pudeur souffrir de cet aveu, je vous prfrais ainsi, mme en voquant
le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une faon de porter
la nudit qui tait un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
pas mal du motet dlicat que la musique lointaine des anges dispersait,
pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Pre
temel qui nous souriait dans un coin particulirement lumineux de
l'azur. Tout m'tait gal dans cette splendeur des choses cres, tout
hormis le beau ton nacr de votre chair, le rythme divin suivant lequel
vos formes augustes sont modeles, le triomphe de vos seins tendant aux
baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches o
se brise le dsir, l'ombre de vos cheveux o s'engloutit le rve, la
blancheur liliale de vos pieds o vient s'abattre le baiser. Ah! bien
que l, sous le coeur, je sentisse encore une brlure cruelle, je ne
regrettais pas un instant la ctelette qui m'avait t vole par Dieu
pendant mon sommeil et d'o tant de charmes taient sortis! Et tandis
que, muet d'extase je m'abmais dans la dlicieuse et vhmente
contemplation de votre personne, j'coutais, ravissement nouveau, le son
de votre voix o chantait l'me elle-mme des sources et des oiseaux.
Vous vous moquiez de moi comme  l'ordinaire, mais plus affectueusement
que dans la valle de larmes o nous avons coutume de nous promener
ensemble, vous en robe tranante et moi en simple pet-en-l'air.

Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
ma chre! Plus d'ombre et plus de mystre que dans les bois mmes de
Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'o l'oeil poursuit les
promeneurs sentimentaux!

  Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.

comme a dit Chnier en parlant des coteaux d'rymanthe, trs infrieurs
cependant. Le Pre ternel, lui-mme, n'tait pas gnant. Au-dessus
de nos ttes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
s'panouissait en un grand enchevtrement de branches. C'tait le fameux
pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il tait bien plus beau qu'
l'heure de la tentation biblique: il tait tout en fleurs.

       *       *       *       *       *

Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou mme d'un
calvile, je vous crois infiniment plus accessible au prsent d'une
simple fleur que votre caprice et souhaite. L'auteur de la Gense a
mal connu la Femme. Ce n'est pas  mon apptit, mais  sa fantaisie
qu'il faut toujours frapper, comme  une porte fragile et prte 
s'ouvrir. L've de la Bible ressemble vraiment un peu trop  la
Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde mme pas le bouquet du pauvre
Siebel, mais s'prend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
son chemin. Je trouve que la femme est calomnie dans l'une et l'autre
de ces lgendes. Je ne me dfie, madame, que de celui qui vous offrira
une rose juste  l'instant o votre rve s'garait sur un rosier. Je
n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mre commune et un
simple serpent; je le trouve galement mal observ. Plus ingnieux et
plus vrai, l'art paen a choisi un cygne pour tenter Lda, le cygne
emblme, tout  la fois, de la grce et de la force, le cygne qui a des
ailes et peut emporter la pense vers de lointains azurs. Je ne vous
chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destin 
me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
dsagrable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
La premire fois que l'obligeance d'un songe me ramnera, en votre
compagnie, sous les ombrages parfums de l'den qui, sans vous, n'en
serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apport une petite branche
de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus potique que dans la fable
chrtienne, et je vous en excuserai davantage.

       *       *       *       *       *

Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
Le temps fuit et, suivant le vol des ptales roses des pchers, la neige
des cerisiers et des abricotiers se disperse dj, rien qu'au vent des
flches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se dconstelleront
bientt, leurs toiles se dtachant une  une comme les astres d'un ciel
dsol. N'attendez pas cet instant; madame, pour raliser par piti, par
simple piti, tout ce que vous pouvez du rve o je me suis tant complu,
par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
dcor o je vous vis sans voiles, durant ce rve trop court. Tout le
reste nous manque, l'orphon mlodieux des archanges s'essoufflent pour
nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
venant se coucher  nos pieds, la barbe souriante du Pre ternel
ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas ncessaire pour
dvtir votre auguste beaut. Car le vrai paradis, il est l, ma chre,
dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
l'envahissante splendeur de vos cheveux dnous et vous faisant un
manteau vivant. Et ce paradis-l est en vous, et vous seule tes l'ange
impitoyable qui en gardez l'entre contre l'affolement de mes dsirs. Il
ne dpend pas de moi de me dguiser en cygne, pour me tromper moi-mme.
Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'tes ni ve ni
Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!

[Illustration]

[Illustration]




BATEAUX ROUGES


I


Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
remuant des vieilleries o un peu de tout ce qui fut une vie est
rest, bouquins jets au rebut, bouquets autrefois baiss et qui ne me
rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'veillent plus rien
dans mon me, j'ai trouv ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
mon jouet favori, un petit bateau aux mtures brises,  la voile
dchire,  la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
dplacements et des exils,  travers la vie trouble qui fut la mienne,
pleine de sparations, de dparts plors et d'adieux? Je n'en sais rien
vraiment, moi qui ai gar mes plus beaux livres, mes objets d'art les
plus chers et qui suis comme un roc mlancolique entour d'paves et
de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
l'attendrissement que m'a caus sa dcouverte est pour me faire croire
 quelqu'une de ces fatalits douces qui, de bien loin, inattendues et
furtives, viennent nous toucher au coeur.

Ce navire en miniature, il est comme une image grave  la premire page
du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-tre  parcourir.
Il a la solennit bte des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une faon de rseau sur la
peinture caille. De petits canons en bois taient colls aux sabords
figurs par des trous noirs mal dessins par un inhabile pinceau. Ah!
que de belles heures ont vogu sur ce vaisseau en caricature! Que
d'heures douces et baignes de soleil levant comme les ptales de roses
qui s'envolent aux premiers souffles du matin!

Ce joujou qui pouvait bien avoir cot cinq francs  l'oncle gnreux
qui me l'avait donn pour mes trennes tait un objet d'envie pour tous
les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'tait
qu' mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
secrtement enfoui sous les saulaies de la petite rivire, pour y
tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise  l'eau du bateau
tait une crmonie d'une importance sans gale. Nous tions deux ou
trois  genoux pour le poser en quilibre sur les mille petites rides
d'argent qui l'allaient bercer. Il tait un peu rouleur de sa nature,
comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
fendre le flot minuscule et pourtant paisible  qui je confiais cet
_animae dimidium mex_.

On descendait de ce ct,  la rivire par une pente douce, mais sans
verdure, le sol y tant souvent foul par les sabots des lavandires et
les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle tait couleur de
terre mouille avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
contraire, qui bornait une admirable prairie, tait maille de
marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
d'un violet ple et trs doux, celles-l en forme de clochettes
qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfume d'encens du
printemps. Bien qu'attach solidement  une longue ficelle qui nous
permettait de le ramener  nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
quelquefois assez loin de la berge d'o nous suivions ses volutions,
avec l'attention d'un conseil d'amiraut. C'tait les jours o un peu de
vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
Ces lointains voyages  la dcouverte d'les formes par de hauts
bouquets de roseaux, d'archipels constitus par la floraison toile
des nnuphars, de rcifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
prils, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
qu'aucun autre, moi, le propritaire de l'embarcation, je mditais cette
chose hardie que mon btiment traverst la rivire tout entire, dans sa
largeur complte, et allt aborder dans cette faon de paradis terrestre
qui tait  l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
anthmises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
une flore agreste, exubrante, aux mille couleurs et aux mille
enchantements.

Hlas! jamais un souffle favorable  cet imprieux dsir ne poussa le
petit bateau rouge jusqu' ce rivage que mon imagination emplissait d'un
mystre charmant et ferique.

Ce petit bateau rouge est bris; il est demeur la fidle image de mon
rve!


II


Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Trs calme, elle semblait,
de la jete au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
transparences de l'meraude aux opacits azures de la turquoise,
partout traverse d'un scintillement d'tincelles. A peine quelques
vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
se divisait bien vite comme un cheveau trop lger. Jamais srnit si
grande n'avait habit le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton trs fin,
presque gris, tait bord,  l'horizon, par une large bande de brume
d'un violet ple qui mettait un reflet d'amthyste sur tout cela.

Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'loignant
pour la pche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
mouettes roses par le soleil couchant et quelques-unes pareilles  des
ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait t visible tout le jour, se
perdait dans la bue profonde et lumineuse qui bientt allait confondre
la mer et le ciel comme deux lvres dans un baiser.

Vous tiez assise  ct de moi, ma chre me, et vous rviez comme moi,
devant ce magnifique paysage. Tout  coup, le soleil, qui avait disparu,
depuis un instant, derrire le rideau de nues qui semblait un rempart
dress sur l'horizon, le pera de sa clart rouge et sans rayons. On et
dit un trou de feu bant dans le ciel, une blessure large et ronde et
pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arrach et pendu en l'air,
comme  l'tal d'un boucher. C'tait terrible et superbe  la fois. Mes
yeux cherchrent les vtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
plein d'toiles.

Cependant le nuage bless reprenait le combat et l'ombre rvolte
s'acharnait  l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
dforma soudain et ne fut bientt plus qu'une bande clatante, une
dchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose trange et
qui vous frappa autant que moi! Cette dchirure avait la forme d'un
bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensit, m'apparut comme
le vaisseau qui emporte nos rves vers l'infini, nos tendresses vers le
nant et que colore la fleur vivante et pourpre de nos veines; comme
le navire  qui nous confions plus de la moiti de notre me, nos
aspirations suprmes et nos dsirs dsesprs. En vain il tentait de
monter plus haut dans le ciel sur le dos cumeux des nues, ou de
s'enfoncer plus avant dans l'horizon, pouss par le vent amer qui
soufflait de la rive. Il demeurait immobile, riv au flot qui semblait
le porter et qu'on et dit fig autour de lui comme les flots d'une mer
de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
terre et le ciel, attach au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
tre, pensiez-vous comme moi, ma chre me. Car une grande mlancolie
tait dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
mer.

Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufrags! Soudain le
vaisseau de feu que nous emplissions du fantme de nos penses fut comme
travers par une raie d'ombre qui le spara en deux. On et dit une lame
qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
pave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
s'amincissant sous le travail destructeur des lments. Bientt deux
fils parallles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
violon.

Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
qui s'levait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
d'meraude ple et comme jonche de palmes d'argent qui claboussait la
mer o le vent du soir faisait passer de vagues tranes de lumire.

Quand le temps aura bris la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
amours vers la mme douleur et nos tendresses vers le mme adieu, vous
vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
emes ensemble de ce soleil couchant et dchir, pareil  un vaisseau de
flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!

[Illustration]

[Illustration]




AU PAYS DES RVES


Nous avions regard, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
claircie depuis l'aube, pas un entr'acte  ce long drame aquatique.
L'uniforme spectacle de la pluie se prcipitant en averses ou s'talant
en lentes ondes; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
l'impression mlancolique d'une grande ville inonde et dont tous les
toits pleurent sur tous les pavs. Ce devait tre affreux pour les
pitons qui pataugeaient dans les poudres dlayes de la circulation
dominicale, pour les chiens sans matres qu'on chassait des seuils
entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
de ce temps nfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre piti
s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous tes
meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'me de la
desse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
embaum. Ah! que vous tiez triste du sort des graniums, des clmatites
et des chvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!

Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
amlioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
anne, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera mme le
cheval  la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honntes
dames taient en train de gmir sur leurs toilettes enfouies au fond
des voitures. O vanit des futurs enivrements! En vain la mode avait
invent, pour cette journe fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vrit devait rire au fond
de son puits, la Vrit ternellement nue et que j'aimerai toujours,
rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le nant des falbalas
et l'inanit des jupes. Ce sont stupides inventions de couturires et
de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
fentres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
regard, ma chre, toute la journe l'eau rayer le ciel gris.

       *       *       *       *       *

Nos rves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
vanoui. Rien d'tonnant donc  celui que je fis et que je vais vous
conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
permettra d'tre prolixe. Car il faut un long temps  cet ocan d'ombre
pour s'tendre en flux pesant sur vos paules, et remonter en reflux
jusqu'au-dessus de votre nuque ambre. Pour tre le plus naturel du
monde, mon songe n'en est pas moins curieux et ml d'imaginations
surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Pre ternel  la
moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
ont sensiblement abus; un Jhovah ras comme un comdien, ce qui
n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de thtre sont
certainement les dieux de cette poque. S'il et t seulement en trois
personnes, j'aurais cru  un troisime frre Lyonnet. Il avait gard
d'ailleurs toute l'autorit d'un premier rle dans la comdie de la
cration, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
lui-mme quand il me dit sur un ton de protection:

--Je viens de commander un nouveau Dluge, en ayant assez de l'humanit,
mais je te sauverai.

--Vous savez, Seigneur, lui rpondis-je avec franchise, si vous ne
sauvez pas, en mme temps, ma bonne amie, je refuse ma grce. Vivre sans
elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.

--Tu es un bon Jobard, reprit le Matre du monde en riant; je te jure
qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
meures. Mais c'est peut-tre pour ta navet obstine avec les femmes
que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue  se moquer de
toi. Tu sais ce qui te reste  faire?

--Je ne m'en doute pas, Rgent des toiles.

--Rappelle-toi l'exemple de No.

--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
portefaix et que je montre mon derrire  mes fils? Et comment le
ferai-je, Dieu de bont, vous ne m'avez pas donn de postrit?

--No ne se contenta pas de cet acte de mansutude paternelle. Ne te
souviens-tu plus de l'arche?

--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
quarante jours avec mon adore et une partie de toutes les btes cres?

--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.

--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.

--Je te prviens que tu auras l'air d'un concierge qui dmnage. Mais
que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
dplorable espce  laquelle tu appartiens!

--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
domestique. Je consentirais  la rigueur  brosser les mignons souliers
de celle que j'aime; mais les miens, jamais!

--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras  ton
gr. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la socit
des lus est embtante! Ah! si je n'avais pens qu' la gaiet de mon
Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.

Et sur cette pense morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
enchifrongn des narines de M. Delaunay.

       *       *       *       *       *

L'arche tait acheve. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
que vous l'aimez. L'intrieur tait confortable avec des portires et
des tapis partout, et je vous avais mnag,  la poupe, une serre pleine
de fleurs admirables, un vritable jardin. Au moment o nous allions
nous embarquer:

--Et Franois? me demandtes-vous.

--Qui a, Franois?

--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
l'appeler Franois!

--Bon! m'criai-je; il est encore temps.

C'tait bien juste. Le dluge commenait; les cataractes du ciel
s'taient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les tres
vivants. Les monuments taient dj submergs. Un malheureux s'agitait
 la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
mouill comme un chat de gouttire. Au lieu de me remercier, comme j'y
avais droit, j'imagine, il s'cria d'un air de mauvaise humeur:

--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oubli!

Quand je lui proposai de nous aider  mettre le couvert, car j'avais une
faim horrible aprs ce gigantesque travail, et vous-mme vous m'aviez
promis de manger une aile de poulet.

--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats  fouetter. Et mon amendement sur
la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
sur les crdits de Madagascar!

L'illusion n'tait plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous
tions tombs sur un animal politique. Il confirma notre pronostic
douloureux en dvorant comme quatre, sans avoir contribu en rien  la
confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de
poulet! Nous nous dmes tout d'abord: Voil une bouche inutile! Mais
nous pensmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommena
 parler.

Car,  peine gav, il reprit son abominable et nausabond bavardage; il
nous tourdit de ses emphatiques propos; il nous rvolta de son mauvais
franais; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billeveses
progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit
dborder le vase de notre mansutude en s'asseyant lourdement, dans la
serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos
serins avec la fume de son cigare. Vous me fites un signe terrible.
J'avais mnag,  deux pas de l, une trappe pour le nettoyage de
l'arche. Je le poussai affectueusement de ce ct et je le fis basculer
tratreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en ternuant. Nous
tions dj  une hauteur si considrable, toujours soulevs par le flot
montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux toiles jalouses de
vos yeux.

       *       *       *       *       *

Mais que la vie nous devint douce, ma chre, une fois dbarrasss de
cet hte fcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des
oiseaux, nos jours s'coulaient exquis, suivis de nuits plus exquises
encore. Une seule pense nous proccupait: c'est que cela n'et qu'un
temps et que ce bienheureux dluge ne pt durer toujours. Nous tions
parvenus  une telle lvation que les astres taient obligs de retirer
leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son
derrire afin que le bout n'en ft pas mouill. Une imprudente comte,
qui voulut vous contempler de trop prs, eut la queue compltement
teinte, ce qui fit normment rire les constellations voisines. Votre
beaut fut universellement acclame par les plantes, et Jupiter composa
mme en votre honneur quelques vers qui tonnrent dans l'immensit avec
un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux
derniers, dont la rime nous parat insuffisante  nous que la science
de mon matre Banville a pervertis. Mais  ces hauteurs sidrales les
assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est
bien moins difficile:

  Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
  Durant l'ternit rver  votre dos.

Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphre de lumire trs vieille
et qui a dj beaucoup roul. Oh! oui, j'tais heureux, mignonne, dans
cette solitude que vous emplissiez seule de votre chre prsence et de
votre chre voix dans ce dsert en miniature suspendu entre deux
abmes! Dsert! non; mais oasis toute parfume de votre haleine, toute
frissonnante des fracheurs de votre beaut. Et ce Paradis difi sur
des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anantissement universel
ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauv et l'emportait
jusqu'au lyrique sjour des immortelles posies, dans des immortelles
toiles!

Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupires fermes. La colombe
sans doute qui m'apportait, comme  feu No, le rameau d'olivier au
sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumire jet entre la terre
suppliante et le ciel misricordieux.... Non! l'heure implacable du
rveil qui me prsentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la
plume avec laquelle je viens d'crire ces lignes vridiques, o le plus
heureux de mes rves est cont.

[Illustration]

[Illustration]




NUIT BLANCHE


Une atmosphre pesante o s'amassent les prochaines ondes; un ciel si
lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir
avec peine; un air tide tout charg de l'agonie des fleurs, fade, avec
des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet nervement
douloureux des choses  la fois impatientes et craintives de l'orage. Je
me rsigne  ne plus fermer les yeux et je pense  vous, ma chre me,
dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.

Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous
apportai dans sa large et humide collerette? Les roses taient rares
dj; nous tions en septembre et vous portiez une dlicieuse robe
bleue qui se modelait aux souples beauts de votre taille, mlant des
transparences d'ambre, sur votre poitrine,  des coules de lapis clair.
Vous m'avez grond, mais quand je vous ai quitte, vous m'avez donn
une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durt plus
longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le ptale encore
flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est gure dans
mon jardin dont je n'aie dchir le coeur pour vous rpondre dans le
mme langage. Hlas! Bientt les ondes parpillrent dans l'herbe
leurs feuilles mouilles. C'tait une des posies de notre amour qui se
brisait et que le vent emportait.

Mais d'autres printemps l'ont ramene plus vivace et plus fidle.

Nous approchons de la mme saison, celle o je vous ai connue. Bien des
roses sont dj mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.
Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts
dahlias fous et serrs comme les ruches tuyautes de vos dentelles,
des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont
le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mlancolique comme la
tristesse presque console d'une veuve. Et puis aprs?... Aprs, j'ai
peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,
mon premier prsent, vous avez fait plus attention  mes roses qu'
moi-mme, et peut-tre est-ce leur souvenir seulement que vous avez
aim.

       *       *       *       *       *

J'ouvre ma fentre pour regarder la nuit. Le temps s'est lev.

De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange
aux approches de la lune. Les saintes mlancolies, que l'homme moderne
a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde
extrieur. Quoiqu'il fasse, il n'empchera jamais la mer de gmir aux
confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tte, avec le
char des astres et l'avalanche des nues, les proccupations de
l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol
plissant, toiles sous qui s'allumera bientt le formidable bcher de
l'aurore, je cherche les images ailes des bien-aimes d'autrefois,
de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emport sur d'autres
routes que la mienne. Vos yeux de lumire s'attendrissent pour moi, et
des regards s'y rallument qui descendent jusqu' mon coeur; bientt
votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est
un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, aprs avoir
effleur vos lvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,
je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flches brises de mes
dsirs et les fleurs souilles de vos trahisons, tout ce qui fut mon
me et votre jouet parpill en fugitives tincelles, balay par
l'inexorable vent des destines.

O joies amres que la Beaut donne et reprend, mortelles extases de
l'amour que le temps mesure  notre faiblesse, frisson divin que la
chair de la femme met  notre chair, infini menteur dont elle fait
clater notre me, aiguillons de feu que son regard plante dans nos
reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens
renatre aux silences de cette nuit toile, aux splendeurs mystrieuses
de ce ciel o les flammes teintes se sont rallumes!

Cependant une nue de vapeurs blanches monte  l'horizon. Dans un
instant le jour gravira les premires marches encore obscures de son
escalier de feu. Un  un les astres craintifs vont s'envoler devant le
rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernire toile
obstine au manteau flottant du ciel. C'est Vnus, comme si tout devait
proclamer, dans ma pense, qu'alors que tout s'vanouit comme un rve,
le culte de la Beaut et les chers supplices de l'amour assurent au
souvenir une immortalit.

  Sous l'aile blanche du matin,
  Toute la terre se recueille;
  Un frisson passe de la feuille
  Du chne  la feuille du thym.

  Tandis que plit la grande Ourse,
  Descend un long frmissement
  De l'oeil profond du firmament
  A l'oeil entr'ouvert de la source.

  Ainsi, partout, autour de moi,
  Comme un torrent tombant des cimes,
  Roulant des faites aux abmes,
  S'tend l'universel moi.

  Il n'est que mon coeur solitaire,
  Loin de tes yeux, aux morts pareil,
  En qui ne vibre aucun rveil,
  Quand tout se rveille sur terre!

[Illustration]

[Illustration]




PARAPHRASE


  Pour charmer mes heures moroses,
  Je chante, le coeur plein de vous:
  Ce n'est pas aux lvres des roses
  Qu'est le sourire le plus doux.

  J'voque vos candeurs insignes
  Et vos virginales fracheurs:
  Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
  Que sont les plus pures blancheurs.

  Je vous vois passer sous les branches
  Sur vos noirs cheveux se penchant
  Ce n'est pas aux yeux des pervenches
  Qu'est le regard le plus touchant.

  Votre image, en tous lieux suivie,
  Seule, brille  travers mes pleurs
  Tout ce que j'aime dans la vie,
  Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!

       *       *       *       *       *

Heureux ceux que n'atteint pas la mlancolie des spectacles trop beaux
et qui, pareils aux moineaux francs bouriffs de bien-tre dans un
rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaiet triomphante des
choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes
d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les
gloires de l't. Mes yeux se sont toujours blesss  l'azur froid
d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse travers
d'tincelles. Il n'est pas jusqu' l'blouissement des jardins que
les fleurs font pareils  d'immenses et vivantes joailleries qui ne
m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois o l'ombre amortit
toutes ces splendeurs, les bois dont le mystre rve au bruit murmurant
des sources. Mais cette vigueur excessive et dbordante des sves, ce
rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore
secrtement. Non! Tout ce dcor-l est trop beau pour la vie humaine!
La pice ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous
sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable ferie, comme
des gnies aux ailes coupes et qui ne portent plus que des toiles
teintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle
pour nos amours dgnres, pour nos passions sans colre! La grande
rsignation des automnes vaut mieux au dclin de nos rves, 
l'attidissement de notre sang. Oui, l't, dans son clat sans merci me
navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funraire aux dieux
depuis longtemps envols. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert
seulement et nous emplit d'aspirations dcevantes. Adorer, dans un
retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,
la beaut nue de la femme, seul lambeau d'idal pendue devant nos
dtresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,
admirables et funbres journes brles par un dsolant soleil!

       *       *       *       *       *

  Fou de printemps, ton coeur s'tonne
  De me voir, prophte attrist,
  Penser quelquefois  l'automne,
  Sous les premiers feux de l't.

  Oui, je pense, en voyant les roses
  Ouvrir leurs vivantes couleurs,
  Que l'aile des autans moroses
  Effeuillera toutes les fleurs.

  Que, des feuillages o tout chante,
  Tous les oiseaux seront bannis,
  Et que, sous l'averse mchante,
  Se briseront les pauvres nids?

  Va! que l'autan ouvre son aile!
  Que l'averse attriste les cieux!
  De l'An la jeunesse ternelle
  Reste sur ton front gracieux.

       *       *       *       *       *

Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux
fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commenc d'aimer. Le
printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un
aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oublies. J'ai dit quelle
dception l't est pour moi. L'automne m'est fatal ou prcieux, suivant
que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que
j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.
Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les dclins, et
que subissent tous les tres ayant un semblant d'me, qui me faisait le
coeur prt  recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie
o les sceaux s'impriment plus profondment? Toujours est-il que c'est
sous un ciel embrum, devant un paysage s'effritant en poussire d'or,
 la lumire des couchants rays de cuivre et de topaze, que mes rves
obscurs sont devenus de puissants dsirs, que j'ai senti ma chair mordue
par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.
Saison redoutable et charmante! Je lui ai d des annes pleines de
larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.
Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,
ple soleil d'octobre dont la mlancolie s'est faite aurole, pour moi,
au front de la femme; doux et tratre soleil qui aspirait vers la peau
rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le
mien vers la coupe mortelle du premier baiser!

[Illustration]

[Illustration]




MATUTINA


C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fentre ouverte, est
venue voler jusque sur le papier o ma plume allait courir. Elle est
trs jaune, trs sche et toute recroqueville. J'y reconnais cependant,
sous l'ondulation des brlures solaires, sa forme en fer de flche.
C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apporte.

Qu'allais-je vous conter dj? Une histoire d'amour, sans doute, ou
quelque rverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-tre vous
dire les vers trs simples que j'ai crits pour que Capoul les chante
sur une musique de Lacme:

  Je demande  l'oiseau qui passe
  Sur les arbres, sans s'y poser,
  Qu'il t'apporte,  travers l'espace,
  La caresse de mon baiser.

  Je demande  la brise pleine
  De l'me mourante des fleurs,
  De prendre un peu de ton haleine
  Pour en venir scher mes pleurs.

  Je demande au soleil de flamme,
  Qui boit la sve et fait les vins,
  Qu'il aspire toute mon me,
  Et la verse  tes pieds divins!

et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.
Oui, je me sentais l'esprit alerte et dispos  d'aimables confidences.

Ah! maudite fentre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon
cerveau?

       *       *       *       *       *

Je regarde dans mon jardin. Tout y clbre encore la gloire de l't
triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,
prcd par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir
immense montant des mains obscures d'un lvite inconnu. Aucune
inquitude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points
invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers trs verts
dcoupent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses
odorantes, y enchevtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.
Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la
dtresse des roses dfleuries; de la tige de mes glaeuls, comme d'une
veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fuses de
sang clair; une constellation d'oeillets s'parpille dans les bordures,
et mes chres acanthes pyrnennes panouissent leurs larges feuilles
architecturalement dchiquetes comme des souvenirs dont l'ombre
enveloppe l'me. La gaiet vorace des oiseaux s'acharne aux prunes
encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large
blessure aux lvres pourpres. Je devine, derrire ce rideau riant, le
fleuve tranquille et tide o les barques glissent entre les calices
odorants des nnuphars, o les pcheurs matinaux guettent, patients,
l'ablette, encore paresseuse de ses printanires amours, au pied des
joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une ternelle srnit dans ce
paysage o rien ne menace, des colres du ciel ou des caprices de l'eau
sous le vent qui la fouette....

Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?

       *       *       *       *       *

Car j'ai beau te faire crpiter sous la pointe rageuse de mon canif,
je ne pourrai anantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais
prsage dont ton aile tait charge. Dans cette orgie radieuse des
choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement
le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurit des murailles
lointaines faites des orages amonceles et des frimas  venir. O faux
bijou d'or fauve, l'automne est cach dans l'entortillement cassant
de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,
contient quelqu'une des misres qui sont le dclin de l'anne. Voici les
matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'o le soleil ne se dgage,
tardif, que comme le visage ple d'un mourant dj couch dans ses
toiles: les soirs impatients sonnant  l'horizon, dans de longues
trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;
tout ce cortge de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des
jours plus courts et dont le pote Lon Dierx a si magnifiquement dit,
dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:

  Le monotone ennui de vivre est en chemin.

Voici cette effroyable rsurrection des corps qui nous montre, se
dgageant de la terre comme des morts rvolts qu'un signal appelle, les
squelettes dcharns des arbres n'agitant plus,  leurs cimes, que des
lambeaux de verdure, des arbres dont l'me s'est enfuie avec le murmure
de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exils!
C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le
vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils
d'argent que tissent les araignes, inutiles ouvrires d'octobre, qui
tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air
tous ces coins de nature s'effondrant. La piti des chrysantmes fleurit
le mausole des floraisons mortes.

Ah! maudite feuille, voil le tableau mlancolique que tu voques sous
mes yeux!

       *       *       *       *       *

Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou
plutt la Nature n'est qu'un grand dcor symbolique dress par le ciel
autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri
d'esprances, leur t que le baiser du soleil rchauffe et mrit, leur
automne o le souvenir met encore des douceurs inquites, leur hiver
qu'treignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus
sage par les dtresses passes, sait arrter son coeur dans cette course
et l'arracher  cette loi fatale, pour l'asseoir dans la srnit d'une
passion qui dfie le lent travail des choses et des penses se htant
vers un mme dclin! Cette force consciente et rvolte contre le destin
lui-mme ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la
douleur, et toutes les mes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le
porter. Heureux, dis-je, celui qui mnager de son dernier bonheur, le
seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!
Qu'il veille aux prsages muets, aux avertissements obscurs et surtout
qu'il se rappelle. Les gens senss mettent dans leur amour tout ce
qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mler. Ils le
dgagent des jalousies stupides, des orgueils faciles  blesser, des
lassitudes que la satit apporte. Ils en font l'heure rare et exquise
entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur
prcieuse de leur coeur et de l'esprit; le trsor avare de leurs joies.
Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l't resplendissant des caresses
toujours savoureuses, des mes se fondant dans le mme infini, s'abmant
mles dans le mme rve immortel!

Mais qu'ils prennent garde  la premire feuille morte, au premier
froissement qui est comme la chute d'une premire illusion dans ce monde
enchant! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!

[Illustration]




III

CONTES D'AUTOMNE




[Illustration]




DANS LES JARDINS


I

PLUIE D'OR


Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit
innombrable de chocs invisibles et joyeux.

J'ai toujours pens que la fable des amours de Jupiter n'tait que
l'histoire potique des saisons. En ce moment c'est Dana qu'il tente.
Dana qui a dpouill les chastes parures dont l'avait enveloppe le
Printemps, Dana dj nue et bientt fconde. Car de toutes ces feuilles
mortes dont la terre boira les dernires sves, renatra l'orgueil
immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira
rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, 
vous devant qui je veux voir la Nature entire agenouille comme devant
l'autel de la Beaut infinie.

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit
innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est dchir;
quelques lambeaux  peine sont demeurs suspendus au squelette froid des
ralits. Les verdures se sont vanouies au front pensif des forts qui
ne sont plus qu'un brutal enchevtrement de branches noires. Le frisson
d'meraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine
du soir caressait les hautes herbes, s'en est all vers l'horizon des
rves perdus. Ainsi quand la main des Destines a secou l'or au-dessus
des ttes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non
pas la pomme biblique, ce fut pour l'me humaine un effarement de toutes
les noblesses de la pense, l'oubli de l'idal entrevu, l'hiver pre
qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempte aprs la
chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources
sacres!

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un
tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit
innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Oui, ma chre me, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers
figs aux lvres de ceux qui ne savent pas aimer.


II

CHRYSANTHMES


  Pour savoir a quel point je t'aime,
  Effeuille, en rvant, mon trsor,
  Non la marguerite au coeur d'or,
  Mais ce coeur blanc du chrysanthme.

  Car plus serrs et plus nombreux,
  Ses ptales, faisceau de glaives,
  Diront mieux l'infini des rves
  O se perd mon coeur amoureux.

  Un peu!--beaucoup! mots sans pense;
  Et mme: passionnment,
  Un mot qui ne dit rien vraiment
  Du mal dont mon me est blesse.

  C'est par mille et mille douleurs
  Que mon tre se multiplie
  Et, languissant, vers toi se plie
  Comme le chrysanthme en fleurs.

  La marguerite plus ne dure,
  Quand l'automne, de ses doigts lourds,
  Des mousses jaunit le velours
  Et disperse au vent la verdure.

  Mme aprs l'adieu du soleil,
  Seul, dans les jardins qu'il dcore,
  Le chrysanthme s'ouvre encore,
  A mon coeur fidle pareil.

  Pour savoir  quel point je t'aime,
  Effeuille, en rvant, mon trsor,
  Non la marguerite au coeur d'or,
  Mais le coeur blanc du chrysanthme!


III

BOUTON DE ROSES


Sous les feuilles jaunes et dgouttantes de pluie d'un rosier sauvage,
un bouton trs ple s'obstine, dont les ptales ne se dveloppent que
pour se recroqueviller aussitt comme des oiseaux frileux qui replient
leurs ailes dans l'air trop froid. Voil plusieurs jours dj que je le
vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour
vous l'apporter. Puis j'ai trouv qu'il tait bien peu digne de votre
beaut triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la
mlancolie d'automne. Il vous et bien dit pourtant qu' vos pieds
s'effeuillera ma dernire pense et qu'une rose fleurit toujours pour
vous dans le jardin drob de mes rves, une rose immortelle dont la
racine est au profond douloureux de mon coeur.

Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce dsespr des floraisons
dfaillantes, venu trop tard pour la gloire des panouissements et
pareil  l'amour tardif qui compte moins les bonheurs  venir que
l'inutile trsor des bonheurs perdus!


IV

OEILLETS ROUGES


  L'oeillet d'automne est sans parfums.
  Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
  Il semble porter dans ses veines
  Le sang glac des coeurs dfunts.

  Fleur sans parfum, me sans rves!
  Oiseaux sans ailes, toutes deux,
  Dont jamais les vols hasardeux
  Pour les cieux n'ont quitt les grves.

  Malgr ses velours clatants
  Dont ton regard charm s'tonne,
  Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
  Toi dont le coeur est tout printemps!

  Toi dont l'tre est tout envole
  Vers les firmaments apaiss,
  O monte l'odeur des baisers
  A l'odeur des roses mle.

  Si c'est du rouge que tu veux
  Pour clairer leur ombre, imprgne
  De mon sang la fleur que ton peigne
  Tient mourante dans tes cheveux,

  Et par les souffles embaume
  Autour de ton tre flottants,
  Toi dont la grce est tout printemps.
  Vivant Avril, ma bien-aime!

  L'oeillet d'automne est sans parfums.
  Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
  Il semble porter dans ses veines
  Le sang glac des coeurs dfunts.

[Illustration]

[Illustration]




SUPER FLUMINA


J'ai gard certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est
comme malgr moi que, tous les huit jours, un accs de paresse qu'aucune
fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque
flnerie  l'aventure, dans la campagne o meurt le tintement des
cloches lointaines,  l'heure o les derniers fidles franchissent les
porches des glises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce
sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, grenant sur ma
route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oublis,
lvite de toutes les religions mprises, suprme croyant de toutes les
croyances dchues.

Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de
bise ridait, sur une rive  peu prs dserte, suivant le quai dont la
pierre lime par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans
un de ces paysages de banlieue que Rafalli excelle si bien  dcrire
et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres
silhouettes des arbres dpouills, semblent des griffonnages d'enfants.
De toutes les choses, l'eau est peut-tre celle qui proteste le plus
tard contre les mlancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux
grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de
lumire qui passent,  sa surface, comme les derniers clairs d'pes
d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux
geles qui la figent, tandis que partout rgne la grande immobilit de
la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin o je n'entendais gure
que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mla, une rumeur
de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et
sourd, quelque chose de sinistre qui mlait une note d'horreur  cette
mlancolie. Je m'arrtai, je regardai et trouvai que j'tais arriv,
sans y prendre garde, jusqu' la gueule dbordante d'un gout, l o la
grande ville dverse son opulent trsor d'ordures, infectant au loin
la rivire et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses
odeurs malsaines, la ftide haleine de tout ce qu elle vomit.

       *       *       *       *       *

Et comme toutes nos penses ne sont que les impressions rflchies qui
nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le
haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un
ocan de dgot qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous
assistons depuis quelques jours y avaient amass. De l'image matrielle
qui m'avait fait dtourner les yeux, une vision morale se dgagea, celle
de l'immonde socit qui, pareille  ces eaux croupies et dshonores,
nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble
parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procs,--celui mme de
notre tat social,--nous rvle, occupant toute l'chelle des classes,
depuis ce qui devrait tre l'honneur  jamais respect jusqu'au devoir
inexorablement subi; toute cette canaille remue comme une mare putride
o tombe une pierre, et qui grouille avec des clats de rire, comme
grise de sa propre infection; tous ces types rvoltants de cynisme
qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,
dans mon cerveau, avec les dtritus, les trognons, les immondices que
l'gout roule  mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique
de mensonges; pas une rvolte de la conscience dans cette clameur de
coquins se jetant l'ignominie  la face les uns des autres; pas une foi
qui surgisse, de ce dsarroi de toutes les confiances, pas une foi dans
un homme dont on ose dire: Celui-l ne peut tre souponn! Magistrats,
ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu
dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la
trompe et qui prfre s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilit
qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette
jete au vent de tous les respects. Des accuss, encore sous la menace
des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir
de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxnte et son
infme amant, relchs, sans doute, parce que les prisons aussi ont
quelquefois besoin d'tre assainies. Il ne se trouve personne pour
cracher au nez de ces ignobles drles, pour les chasser comme on balaye
les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrire de cette pourriture
vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre
compagnie.

       *       *       *       *       *

J'entends des gens dire qu'il en a toujours t ainsi. Ce n'est pas
vrai. Cette promiscuit de tous les apptits fraternisant dans la mme
honte lucrative, cette dmocratie qui unit, dans la malpropret d'une
immense treinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et
celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le mme sac d'cus,
sont d'invention trs contemporaine et bien ce qu'on est convenu
d'appeler des signes des temps. Ce n'est pas la premire fois que de
pareilles clipses du sens moral sont signales dans notre astronomie
historique. La seconde moiti du sicle dernier ne prsentait pas,  son
dbut, un spectacle beaucoup plus ragotant. Il a fallu beaucoup de sang
pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer
notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus
plus bas qu'alors, parce que la virilit des races s'puise  ces rouges
mtamorphoses. Heureux ceux qui ont vcu dans des temps meilleurs et
mieux pris de tout ce qui fait la dignit de l'me humaine! Parmi nous,
ceux-l sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le pass
et ne veulent vivre que de la mmoire des ges o fleurissait l'idal.

Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive o s'tait
arrte ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,
non plus souill et comme encombr de ruines, mais limpide et emportant,
avec lui, une poussire fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,
le couchant tendait,  et l, de grandes opacits fulgurantes, comme
des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une
claircie s'tait faite,  l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,
sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque pos sur une
large lame de cuivre, en quilibre, comme on voit faire les bateleurs
forains. Ce qui fut les verdures estivales franges de rouille par
l'automne, n'est plus qu'un enchevtrement de petites branches noires se
dcoupant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait dj disparu pour
moi, celle du cloaque o mes regards taient tombs, celle du gouffre
o avait plong mon esprit. Que m'importe, aprs tout, cette fange qui
descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait
la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le nant
est au bout. La nature est l, impassible et douce pour nous faire
prendre patience. L'amour est l, vibrant et cruel pour ne pas souffrir
que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les
splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurs fidles 
l'idal de posie et de tendresse qui bera si longtemps les douleurs de
l'humanit! Plus haut que les ruisseaux dbordants, plus haut que cette
mer de boue qui peut s'tendre mais ne saurait s'lever,--car les ocans
bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de
nos esprances et l'immortel objet de nos dsirs. Plus haut, sur un
autel tout embrum de l'encens de mes voeux, sont poss tes pieds divins
et blancs, ma bien-aime aux noirs cheveux, grand lis debout dans la
solitude jalouse de mes rves, consolation du terrestre exil, toi
qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres
l'infini!

[Illustration]

[Illustration]




DERNIRES VIOLETTES


Voici que les premires violettes d'automne ont reparu  Paris; rares
encore, car j'eus infiniment de peine, madame,  vous en trouver un
assez petit bouquet; toutes petites,  peine ouvertes comme des yeux
d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop
longues et menues. Trs artificieusement, la marchande qui me les vendit
les avait enveloppes de solides feuilles de lierre: mais votre premier
soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une
pingle, pendantes et bien vite fltries  votre corsage. J'enviai leur
sort nanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui
meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle levaient vers
vous, comme une dernire haleine, n'tait-il pas un pardon? Douce, bien
douce cette odeur de fleur trop tt cueillie et trop vite s'tiolant.
J'ai pens que l'me de ces violettes tait faite de tout ce que nous
avions rv pour l't disparu et que le temps ne nous a pas permis
de raliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir
vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le
beau paysage dont les verdures semblent aussi dnoues, la Seine qui le
traverse vingt fois tant pareille  un large ruban bleu flottant sous
une main capricieuse; voyages  travers ce beau pays de France qui est
comme un panorama de merveilles. Ici bord de neiges ternelles par la
dentelure profonde des montagnes, l doucement vallonn par le calme
ocan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la
mer, partout baign de lumire et caress par des souffles fconds. Nous
devions voir ensemble des villes o le souvenir du pass nous ferait
croire que nous nous sommes aims toujours, vous sous les parures
anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des
antiques chevaliers dont je sens le coeur fidle dans ma poitrine. Mon
Dieu, ma chre, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a
sembl que je vous revoyais la premire fois comme l'unique matresse
d'une vie antrieure  ma naissance. Vous ne croyez peut-tre pas  la
mtempsychose? Moi j'y crois tout  fait. Je vous dis que nous nous
tions rencontrs dj et que cette passion nouvelle n'a fait que
rveiller, sur nos lvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rvs
auront leur jour dans l'ternit de notre tendresse. En attendant,
les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laisss
s'envoler!

       *       *       *       *       *

A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette
vieille cit pour les liens d'affection et les amitis qu'elle me garde,
que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers
froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que
celles de Nice cent fois et dont les bouquets normes, promens dans
les rues ou pendant derrire les vitrines, protestent contre les images
mlancoliques qu'voque, dans la pense, le ciel triste, morne, gris,
paraph de dessins noirs par les branches dpouilles o s'abat, ds que
le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes mridionales,
dont l'me est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du
Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul touffant des nues que ne
traverse ni rayon de clart ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment
un sommeil troubl de cauchemars sous le fouet des ondes et la colre
des ouragans. Plus de chansons et plus d'clats de rire! Est-ce que
cette dsolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de
leurs lvres silencieuses, de leurs petites lvres parfumes et toujours
humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,
j'tais en exil l-bas, et je crois que mon premier prsent fut un envoi
de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlrent sans doute
pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle  mon
dsir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,
 nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce
sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthme, cette parure des
jardins mondains, dont la dure ne m'intresse pas plus que celle des
fleurs en papier dont les chemines bourgeoises sont encore dcores au
Marais. Car, eux non plus, les chrysanthmes, n'ont jamais paru vivants
et frmissants sous le zphir et jamais parfum n'a palpit dans leurs
petits ptales secs, pointus et serrs, pareils qu'ils sont  des
toiles sans lumire,  des toiles terrestres o ne scintille aucun
cleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits
soleils teints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai
dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille
encore sous les cendres embaumes des encensoirs. Mais, quelquefois,
quand mon souvenir chantera quelque appel mystrieux dans votre mmoire,
vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez
connues par moi, et qui vous ont dit dj, par del le temps et
l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort
rjoui de les sentir et qu' mon tour, elles me parleront de vous, ces
muettes loquentes dont le langage est un parfum!

       *       *       *       *       *

Je ne veux pas tre cependant injuste pour nos petites violettes des
bois parisiens qui meurent sous la premire neige. Nous irons, s'il
vous plat, en cueillir nous-mme  Saint-Cloud ou  Ville-d'Avray, 
Vaucresson ou  Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;
vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourn au soleil tide qui
mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos
petits pieds croiss sur le sable, o le bout de votre inutile ombrelle
tracera de capricieux dessins; moi, courb comme un bcheron sur les
mousses et furetant dans le gazon mouill pour y trouver les rares
petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous
reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premires feuilles
mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal
essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate dsespre o semble
gmir l'me hroque de Beethoven dchane parmi les lments. Car
ce doit tre une satisfaction des grands musiciens trpasss de mler
encore aux souffles ternels de l'air le souffle ternel de leur gnie,
modulant, suivant des rythmes mystrieux, dans la voix tumultueuse des
forts sonores et les flots vibrants comme des lyres.

Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, 
votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui
aura t la plus prs de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la
vtre, violette d'automne qui me sera plus chre que toutes celles du
printemps  venir et mme que ces admirables violettes de Toulouse d'un
bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clmence Isaure,
l'immortelle soeur des trouvres, dont le nom seul est un pome de
lointaines amours.

[Illustration]

[Illustration]




L'AGE D'OR


Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage o nous tions
assis, l'un auprs de l'autre, il y a deux jours,  l'heure du soleil
dclinant vers les horizons clairs d'une tide aprs-midi? Deux jours,
ce n'est pas bien long, mme pour une mmoire de femme, et vous pouvez
vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous
vieillit tous les deux! C'tait sous une feuille toute verdoyante
et comme printanire, malgr la saison o nous sommes. Caprice
d'exposition, sans doute, protge des ardeurs caniculaires, des pluies
fouettantes et du vent qui brle. Mais rien n'tait plus frais que cet
ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards
s'arrtrent sur un marronnier charg de fleurs et de pousses nouvelles,
comme si avril, le plus menteur des mois de l'anne, avait promis de
revenir bientt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais
quelques petites fleurs parses dans leur uniforme de velours. Votre
beaut rayonnait dans ce dcor  la fois clatant et doux comme dans
un reposoir de Fte-Dieu lev pour elle. On et dit que c'tait votre
jeunesse qui se rpandait autour d'elle sur les choses et sur les tres,
par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux taient
venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages
s'levaient,  vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'tais sous le
charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse
contemplation de vos grces, plein d'adorations mystiques et de dsirs
fous. Car l'me est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis
des purs esprits n'est pas le mien.

Oui, paradis! C'tait un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au
dtour profond d'une alle, un morceau du paradis qu'avait oubli de
garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout
ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,
de droite et de gauche, c'tait bien octobre avec ses tons jaunes ou
pourprs qui sont comme la couleur des dclins. C'tait une dbauche
d'ocre sur la grande palette de la nature, trs clair aux branches
frmissantes des peupliers, plus fonc sur les masses plus denses des
autres essences. Mais partout la brlure des ts prte  s'envoler aux
premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sches. On et
dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamns avait t promen
sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrt dont
est atteint tout ce qui doit prir. Certes, il y avait beaucoup de
mlancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel clat et
quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un ferique
embrasement; le fleuve lointain paraissait une coule de mtal
scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des
lumires couraient sur toutes les artes vives ou s'tendaient, par
ondes, sur les plaines.

--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout  coup,
rompant le silence o se complaisait ma tendresse recueillie.

       *       *       *       *       *

Et ce simple mot, tomb de vos lvres, m'a valu, cette nuit, un des
cauchemars les plus fcheux qui m'aient laiss pensif au rveil. Vous ne
parliez plus par mtaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des
rages de damne avait touch sa rcompense. Midas ressuscit voyait
refleurir son rve monstrueux. Suscite par quelque sublime dcouverte,
une immense convulsion avait retourn le globe sur lequel nous vivons.
La terre avait vomi ses entrailles  sa surface, ses entrailles lasses
et dchires par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la
nature extrieure tait en or, en or dur et cristallin, mais tide
encore des fusions anciennes au centre de notre plante. Les arbres sans
murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrts
dans leur cours, les valles sans ombres frmissantes, tout en or. De
l'or, de l'or, rien que de l'or! C'tait superbe d'abord, puis odieux et
insupportable  regarder. Des ppites gisaient sous toutes les formes;
tous les corps rsonnaient avec le mme bruit sec la mme musique
barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir
o se refltait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans
infini, sans au del, sans voiles, o les astres figs dans leur course
s'teignent comme des flambeaux qui plissent dans le grand jour. Les
animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie
et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans
doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-mme n'et os
caresser la chimre.... L'homme seul tait rest de toutes les btes,
l'homme affam, l'homme chti par son propre vice, victime de sa longue
dmence, l'homme perdu dans cette ralisation cruelle de son dsir
acharn. Le mtal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait
longtemps pay de la sueur des misrables, et cherch jusque dans le
sang, ce mtal le dbordait, l'envahissait, l'treignait. Il lui brlait
les pieds, lui dchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au
ventre les morsures de la faim. Il et vendu son me, l'homme misrable,
pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il
avait profan, souill, foul sous ses pas dans ses recherches impies,
emplissait sa mmoire de remords et d'ironie. L'idal conspu y pleurait
ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers
perdus; la posie y chantait sa chanson  jamais envole. Puis c'tait
la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des bls
magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dors,
sous les souffles mrissants du matin; l'image des vignes empourpres
et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits
prochains; la vision imprissable de cette nature maternelle et douce,
l'_alma parens_ antique, pleine de grces fcondes et de fertiles
beauts! Ah! vous auriez frmi, comme moi,  voir ce fantme de l'homme
s'agiter dans cette apothose implacable de la Matire juge la plus
pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.

       *       *       *       *       *

veill, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie
nocturne. Il y avait des moments o je croyais que je n'avais pas rv.
Car un symbole trs clair et trs aisment saisissable tait au fond
de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races
futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont
l'honneur de la ntre et de ce temps mprisable. Oui, l'homme crvera,
faute d'idal et faute de pain, aprs avoir puis, pour en venir l,
plus de gnie qu'il n'en et fallu pour rendre d'ternelles gnrations
heureuses dans l'amour simple des tres et le respect facile des
choses.... Mais je ne vous veux pas pouvanter, madame, de ces sombres
prophties. Je serai mort certainement avant ce temps-l, d'une mort
naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre
sourire, vous-mme, peut-tre, ma chre me, serez-vous galement
trpasse; car la beaut, pour tre immortelle, ne donne pas
l'immortalit. J'imagine toutefois que, comme  nous, l'autre jour, 
ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la piti du destin
gardera quelque oasis pareille  celle o, dans une illusion de
printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne
tendre, sur les fentres, son mlancolique linceul. Car l'amour seul
conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques mes lues.
Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant
couts, pour que les ruisseaux roulent leur fracheur parmi les
mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de
celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet ge d'or
sans piti, gardera, comme un ange dbonnaire, un coin de ce paradis
biblique  nos fils perdus!

[Illustration]

[Illustration]




CHOSES D'AMOUR


Vous n'avez pas voulu, ma chre me, me suivre au pays des montagnes
natales qui, comme des vieilles dcoiffes par le vent, portent  leurs
ttes nues et rides des lambeaux de nuages pareils  des chiffons de
toile; dont les pieds lourds et frileux sont  peine chausss de verdure
et semblent reculer devant l'claboussure argente des torrents; dont le
front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'ternelles
mlancolies. Vous avez redout cette nature sauvage et ce grand silence
des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble
seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle
du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait
penser aux paules montueuses et lasses d'Atlas, le spectacle du
ciel nocturne dcoup par ces masses sombres et cribl de lumineuses
blessures par les dernires flches du soleil couchant.

Oui, je sais l des coins merveilleux de paysage o nous eussions
peut-tre got des repos inconnus, o nous nous serions sentis plus
prs l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve
seul, la montagne est comme un crasement douloureux de la pense, que
je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et
est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant
que la lumire inonde. Mais  deux, ma chre me,  deux! La montagne
est comme une porte sacre qui nous enferme dans un rve de solitude et
cache notre bonheur, et nous fait pareils  ces belles eaux chantantes
dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne
mirent que le ciel.

Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrnens au bord de l'Arige,
o je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savour la douceur
amre, sous l'oeil attendri des toiles qui, toujours, ont des larmes
pour les amoureux!

       *       *       *       *       *

Vous rviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel
lien mystrieux dont la Posie grecque a cherch l'image dans le tableau
gracieux de la naissance de Vnus. J'aime mieux, pour ma part, la
fable d've foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de
son berceau. Il fallait l'panouissement des jardins  la premire
apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur
les lvres lesquels y sont demeurs depuis ce temps-l. Et, cependant,
la mer fait penser  la femme et la femme fait penser  la mer.

  La trahison vous fit parentes ternelles.
  Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
  Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
  Double abme d'azur o notre espoir se fond.

Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur
d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gard quelque chose
dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux o
la pense sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous
attirent vers les irrparables naufrages du coeur. Oui, les vtres,
madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures
innomes et, dans leur verte transparence, sans cesse traverse
d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont
l'insensible ocan berce les prires inutiles et les dsespoirs
silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre
regard, et souvent il y passe des clairs d'pe comme lorsque le flot
s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace
glauque est sillonn.

Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie
ternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils
amants, pas plus que vos cruauts n'ont pu dcourager ma tendresse. Le
grand symbole de la beaut toujours adore et pardonne est fait pour
vous sduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunit!

       *       *       *       *       *

Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constell
et les souffles tout parfums de l'me des bruyres; vous m'avez avou
le charme mystrieux et pervers peut-tre que la Mer avait pour vous.
Ainsi nous sommes-nous spars sans que mon me se soit, un seul
instant, loigne de vous qui tes, pour elle, comme une de ces patries
qu'on emporte partout o l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et
soupirer la flte du ptre. Vous vous tes berce sans doute, au bruit
monotone et profond des vagues  l'heure o les dernires voiles
semblaient  peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.
Que m'avez-vous gard de vous dans ces heures de rveries? Comme les
barques lointaines qui s'enfonaient dans les brumes rougies par le
couchant, votre pense a-t-elle, par del l'horizon incendi, tent
l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'esprer et je devrais vous
dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouv des oublis charmants au
caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a
fait tout d'abord un tre dsarm devant vous. Devant le magnifique
panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une
floraison de lis, des valles profondes le long desquelles les grandes
ombres pendaient comme des chevelures, des ravins o l'eau se brisait
avec des clameurs et de grandes colres d'cume, savez-vous o s'en
allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette
tranquille alle du bois o, pour la premire fois, votre main s'est
pose sur mon bras, vers ce paysage  demi parisien qui fut le dcor de
mes premires et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la
toilette que vous portiez ce jour-l? Nous aimons le bleu, tous les
deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-tre est-ce ce got
qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient
lgrement sur le sable humide des premires fracheurs de l'automne!
Ils dictaient un rythme nouveau  mon coeur qui leur fut un docile
colier. Un frisson de rouille passait dj sur les feuilles et vous
vous sentiez toute triste du dclin des dernires roses.

Car vous avez pour les fleurs toutes les pitis que vous n'avez pas pour
moi! Nous suivions une toute petite alle, tandis que tout prs, dans
une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des
citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre
voix. Oui, ma chre, voil tout ce que j'ai rv devant le grandiose
paysage des Pyrnes: cette alle dont un soleil dj ple de septembre
traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de
gazons taient brles et pitines, cette petite alle du bois o je
respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que
vous ne le senttes mme pas.

[Illustration]




IV

CONTES D'HIVER




[Illustration]




PREMIRE NEIGE


Nous nous tions quitts avec un serrement de main  peine bauch,
sans la chaude treinte accoutume, sans la rconciliation franche qui
terminait d'ordinaire nos futiles querelles, aprs des propos vraiment
cruels changs et de mauvaises paroles restes sur le coeur. Elle ne
m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement dlicieusement brusque, sa
belle chevelure dbordante sur le front pour que j'y misse un dernier
baiser. Elle tait remonte en voiture sans se retourner, sans me
montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrire, un coin de
visage blanc clair par une caresse des yeux. Moi, j'avais continu mon
chemin  pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le
clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allume avant
les clestes toiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la
saison;  travers un dcor plein d'une bruyante mlancolie. C'tait
l'heure o l'activit populaire agonise avant le calme du repas du soir.
Tout le boulevard tait dans les cafs, hors quelques rdeuses affames,
ombres vivantes attaches aux rares passants et dont les zigzags captifs
laissaient derrire elles un fade parfum. La gaiet de ce spectacle
n'tait pas pour me distraire des mditations douloureuses qui
m'assaillaient. Aprs une longue priode de foi aveugle, je me reprenais
 douter que la femme ft autre chose qu'un mensonge dlicieux fleuri de
regards et de sourires o elle ne laisse rien de son me. Tout ce bruit
charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien
qu'un bruit comme celui de l'onde indiffrente ou du vent impassible qui
passe. A quoi bon garder prcieusement dans la mmoire le souvenir des
treintes o notre coeur s'est fondu en dlices dsespres? Nous ne
sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystrieuse cuirasse
le dfend de nos faiblesses, et des seins magnifiques o meurt notre
dsir ne sont qu'un rempart qui l'loigne davantage du ntre. Elle est
l'illusion qui charme et qui tue, l'ternelle embche dresse sur le
chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles nergies.

Ainsi pensais-je, dcourag de l'amour par un amour plus grand et plus
vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prtre
parmi les ruines d'un temple croul, me meurtrissant dans la nuit  des
dbris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelrent, et je me trouvai
subitement ml, en pleine lumire,  des groupes de causeurs joyeux
assis devant des verres o riaient des poisons couleur d'meraude, d'or
brun et de rubis sanglant.

       *       *       *       *       *

Quand je les quittai, une heure aprs, la neige avait tomb abondamment,
rayant encore de lgres broderies blanches le manteau gris du ciel,
pareille  un vol de flches obliques criblant les maigres arbres nus
comme des saints Sbastiens. Les toits, les voitures, les chausses,
tout tait blanc, et c'tait un craquement sous les pas s'enfonant
dans ce froid tapis. Une vague clart montait de toutes ces candeurs
rpandues, argente comme si cet orient et t fait de rayons de lune
en fusion. Les toiles ont souvent l'air de rver. Peut-tre Perrette
devenue toile, comme c'est le commun destin des belles mes, avait-elle
laiss choir  nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres
aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous
regardent.

Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec
une garniture d'ouate  chaque roue, les chevaux philosophes manquant
d'un pied, au moins,  chaque pas, rsigns aux cinglements du fouet
inutile qui avait au moins le mrite de le rchauffer, ayant des bues
aux naseaux, des bues o les reflets des rverbres mettaient des
fumes de sang clair. Puisque j'tais condamn  la promenade, l'ide
me vint d'y mler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en
traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'cartait pas beaucoup de
mon chemin. Ide miraculeuse et vraiment gniale, car je me trouvai, ds
les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse 
Paris, o elle se rsout presque immdiatement en boue noire, la neige
apporte  la Nature un merveilleux lment de ferie. C'tait un
enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur gale,
tals en blouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues
d'une mer immobile et fige dans une rigidit marmorenne. Les routes
larges, et d'un seul jet immacul, scintillaient aux premiers plans, et
les masses moutonnaient  l'horizon, comme un troupeau couch dans la
pnombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande mditation de toutes
les choses et un mystrieux recueillement sous ce baptme de puret
rajeunie.

       *       *       *       *       *

Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme
un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos
ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait
t un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,
pourquoi s'tait-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur
tait mort  jamais, que tout ce qui y avait touch m'apparut tout 
coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau
de marbre s'tait lev? Car c'tait un peu de notre coeur que ces
verdures, sous lesquelles avaient sonn nos premiers baisers, furtifs
comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les alles o
nous nous tions si souvent serrs l'un contre l'autre sans nous parler;
que ces gazons, d'o les violettes nous avaient regards passer, de
leurs yeux ples et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser
vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles
transparentes de nos rves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous
sommes, que tout n'a t fait que pour servir  nos tendresses, l'azur,
les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,
n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un
peu de nous  tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un
peu de sa laine; soupirs envols, joies perdues, tout ce qui s'en va de
nous dans les extases o se consume le meilleur et le plus pur de notre
vie.

Et je m'abmais de plus en plus dans cette ide sombre que tout tait,
autour de moi, la spulture clatante de mon bonheur, et que ce blanc
mausole avait surgi  l'heure mme o nos coeurs sans pardon s'taient
dsunis.

Le lendemain l'aube se leva, sous ma croise, par un dcor tout pareil,
le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,
et,--comme nous tions brouills encore,--je me retrouvai sous la mme
impression, oppresse et superstitieuse. Mais,  midi, le soleil vint,
qui fondit cette lgre paisseur de la premire neige, laquelle est
plutt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres
se mirent  pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux
coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstines
dgageaient, comme des carquois de Diane, une flche d'meraude. Une
fleur, une fleur mme qui s'tait ouverte sur les derniers pas de
l'automne, mergea de ces blancheurs dfaillantes. tait-elle, elle
aussi, un symbole m'annonant que notre amour allait refleurir.

Ce qui me reste de cette rverie, c'est que la fcherie, mme la plus
lgre, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas
ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux
chaleurs sacres qui s'panouissent dans le sang vivant des roses, ne
bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges
ternelles.

[Illustration]

[Illustration]




CARNAVAL AMOUREUX


Savez-vous ce que j'ai rv? ma chre. Que vous aviez pari de vous
dguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnatre.
L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me
donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un
hritage tomb du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de
la terre, comme des fleurs empoisonnes et mouilles de larmes,--me
permettait du donner un libre cours  votre caprice. Pour que rien n'y
fit obstacle, je vous ouvris un crdit illimit chez les costumiers les
plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous
tions rencontrs au bal masqu que donne, chaque anne,  cet
anniversaire et dans son somptueux htel du quartier de l'toile, cette
fameuse Mme de C... dont les ftes sont justement recherches. Vous
sachant des intelligences dans la maison, j'tais certain que tout
y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rle des
Nigaudinos de ferie. Mais je me voulais un trs grand mrite dans cette
preuve, un mrite qui vous toucht et me valt un de ces infinis des
grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'tais-je pas sr de vous
reconnatre  la fin? De quelques voiles qu'il ft envelopp, votre tre
ne me crierait-il pas votre prsence? Pourrais-je mettre seulement le
pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me
guiderait-il pas srement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous
faisait sourire et vous y rpondiez par un air de future victoire
absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le
premier regard me fut comme un dfi qui me valut tant de souffrances.

       *       *       *       *       *

Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler
aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emport dj au bal o nous nous
devions retrouver. Mon ambition avait t de vous y reconnatre du
premier coup, de marcher droit  vous comme le prophte au Dieu qui
l'appelle.

Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'tiez pas encore
arrive et toute l'attention tait pour cet aimable prince ngre venu en
France pour y conqurir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour
paratre plus beau, a emmen le fils d'un de ses ministres en faon de
repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous
les jours en pure bne, de sorte qu'auprs de lui le prince semble
porter sur le visage un clair de lune. C'est une manire agrable de
faire faire le tour de France  son favori. La foule des invits tait
considrable dj, mais, je vous le jure, j'tais moralement sr que
vous n'y tiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y et personne. Je
pourrais vous dire le moment prcis o vous entrtes. Mais tant de monde
m'entourait dj que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand
je tentai de vous surprendre  votre entre. La ruse sur laquelle vous
comptiez m'tait dj, d'ailleurs, rvle aussi depuis longtemps.
Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revtu le
mme costume que vous. Plus de cent dguisements pareils sur de jeunes
femmes ayant sensiblement votre taille avaient frapp mes yeux.
Ils taient les plus ingnieux du monde pour embarrasser l'esprit,
enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans
leur mauresque pudeur, rien voir  peu prs du visage. A peine un
rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparat celui des
toiles sur un ciel balay de rapides nues.

       *       *       *       *       *

La danse dissmina les groupes et les couples y passrent. Vous dansiez
certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il
y avait l un homme que j'aurais trangl avec une joie froce: celui
dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les toffes
lgres et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour
qui la vraie musique tait le rythme harmonieux de votre souffle; sur
qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire
involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des sicles. Quel
immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et
compasss de nos pres! Je me mis  errer comme les btes de proie
qui fouillent des narines les souffles pais dans le vent. Un de vos
raffinements encore: le mme parfum trs doux, mais tyrannique et
pntrant, baignait les ombres pareilles  vous. Un son de voix saisi
au hasard? Toutes taient rigoureusement muettes. Les hommes seuls
parlaient et je m'aperus qu'ils taient terriblement plus bavards que
les femmes. Et mes tortures recommenaient sous forme de mazurkes, de
polkas, de tournoiements mthodiques o mon coeur tait broy comme sous
une meule. J'eus un moment de dsespoir. Vous avez un signe auquel je
ne me tromperais pas. Mais l! Vous savez comme moi o il est plac. Il
aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager
sous les jupes. Je sais que ce sont des manires que Mme de C... n'aime
pas, que vous apprciez peu vous-mme. Si j'allais justement tomber sur
vous,  la premire passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en
aurais pas moins gagn mon pari et vous n'en seriez pas moins oblige de
me donner l'Infini convenu.

       *       *       *       *       *

Mon respect de la dcence luttait mal contre mon dsir de vaincre 
tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'criai-je en moi-mme, m'inspirant
des tendards du pieux Constantin. Un clair de vrai gnie descendu
certainement sur moi du trne Paradisiaque o sige aujourd'hui, dans
les phalanges sacres, ce monarque sanctifi, traversa le dsordre de
mon esprit et l'illumina. Tu vaincras par un signe, me rptai-je en
bon franais. Si je vous forais, vous,  me reconnatre! Je me souvins
que vous m'aviez menac de quelque chose la premire fois que j'aurais
de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il
m'arrive quelquefois. Je m'clipsais un instant et revins barbouill de
ces dbris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une
aile du nez. Mais l'effet fut immdiat, une petite main,--la vtre,--me
lana un soufflet, et une petite voix,--la vtre aussi,--ajouta  ce
geste charmant ces mots aimables:

--Animal, je te l'avais promis.

A moi l'Infini, ma chre! Vous vous tiez trahie. Hlas! je me suis
rveill avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais
les inspirations du rve nous viennent certainement des dieux et c'est
un religieux devoir d'y obir quand la pleine conscience de nos actes
nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plat!

[Illustration]

[Illustration]




BROUILLARDS


Une poussire d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,
comme si quelque plante teinte s'y tait brise  l'infini. C'est
comme un voile de lumire diffuse entre nos regards et les choses qui y
deviennent vagues et vacillantes et comme dlivres des lois rigides de
la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indcisent, les
images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde
des ralits vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie
d'imagination que ce phnomne maudit des gens htifs et des cochers et
qui s'appelle: Brouillard.

Aller enfin un peu sans savoir o l'on va! Pouvoir rver au bout de son
chemin l'horizon de son rve! marcher dans l'inconnu; construire autour
de soi des paysages de feries; emporter sous son front le dcor de
sa pense! Et cette rvolte elle-mme de toutes les activits banales
emptres dans ce filet d'obscurit menteuse! Tout cela a pour moi un
charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matrielle de
l'Ide, un instant affranchie des servitudes coutumires.

Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tram sur la route par
l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,
le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant 
l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il
ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort
glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.

La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache
maintenant le mystrieux lever des toiles. C'est le mme milieu o tout
est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les
lumires traversant cette ombre d'clairs ples pareilles  des feux
follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,
inquite, affole, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une
mlancolie et d'une terreur o je me suis complu souvent.

       *       *       *       *       *

Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment
les amours vraies commencent. Tout  coup et, sans qu'on sache vraiment
pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le pass y descend
derrire un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des
spectres charmants et l'cho de leurs voix envoles ne tinte plus que
des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutt le
souvenir lui-mme n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle
inconnu balaye et fait pirouetter les nues comme des feuilles mortes.
C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baises et dont les
couleurs se confondent. Le cerveau gote une douceur secrte  se sentir
comme balanc dans ces fumes. C'est l'approche d'un de ces rares matins
de l'me qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela
quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'tre tout
entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement
d'une aurore! C'est ainsi que vous avez pass prs de moi,  vous que
je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,
j'tais pareil au voyageur que des brumes paisses ont surpris et qui
ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumes. Dans cette
demi-clart diffuse, vos yeux luisent tout  coup, troublants et
furtifs. Aprs eux la nuit me sembla plus profonde o s'abmaient toutes
mes impressions. Je traversai des priodes d'angoisse et de doute, perdu
dans ce nant o ma main mit si longtemps  retrouver la vtre! L'aube
fut lente  natre, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pleur
divine de sa face pareille  la vtre, semblant porter, dans le flot
noir de ses cheveux dnous, les ombres qu'elle venait de chasser et de
vaincre, comme Diane portait  son paule son butin tranant aprs son
carquois!

       *       *       *       *       *

Nous fmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des
temps dcris comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard
enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le
Bois n'tait pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et
des rues. Les passants, qui ne se rvlaient  nous qu'en nous frlant,
nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en prouvai,
par le pressement de mon bras, un contre-coup dlicieux. Vous n'aviez
aucune bonne raison  me donner quand mes lvres cherchaient tout  coup
les vtres, aucun tmoin possible  voquer pour rprimer mes audaces.
Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid
pntrant vous fit mal, et ce silence  deux semblait nous isoler encore
davantage, mieux consacrer une communaut de penses qui n'a pas besoin
de s'affirmer par des mots. Nous tions, pour moi, pareils  ces fiancs
juifs qu'un mme drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'tait un
encens d'hymne dont nous tions comme baigns et rendus invisibles.
Une musique immatrielle emplissait le vide de nos propres paroles, une
musique d'pithalame qui chantait les grces infinies de votre personne
et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait
alors doucement le visage! C'tait l'me du printemps prochain qui
venait dj me promettre sur votre bouche les ivresses  venir dans le
rveil sacr des choses! Et l'me du printemps ne mentait pas!...

Hlas! pourquoi le brouillard n'voque-t-il pas seulement les dlices de
mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand
le doute me vint et que l'me de celle que j'aimais me fut soudain si
obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et
comme un dsespr! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,
seul en me disant que, peut-tre et grce  leur trahison, elle passait
tout prs de moi, doucement appuye au bras d'un autre ami.




TAAUT


Je m'tais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers mdiocre:

  L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Ajoutons, pour la dfense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus
d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'clectisme o
les opinions ont, pour le plus grand nombre, la dure d'un vtement, et
tout le monde sait comment les vtements sont confectionns avec les
draps sophistiqus et les machines  coudre contemporaine. Il n'y a
plus que les acadmiciens qui se commandent des habits solides, les
acadmiciens et les trpasss opulents, par l'excellente raison que,
comme le dit un vieux et sage proverbe:

  Quand on est mort, c'est pour longtemps.

Le rve appesantit notre imagination et notre pense sur les derniers
mots qui, pendant la veille, ont donn dans notre oreille et mme
simplement dans notre cerveau. Ce vers a raison, me dis-je  peine
engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'aprs avoir
t immuable dans mes gots, pendant une quarantaine d'annes, j'prouve
un vague besoin d'essayer des gots des autres et de consacrer
une priode de ma vie au moins gale, s'il plat  Dieu,  brler
soigneusement tout ce que j'ai ador et  adorer tout ce que je brlais
consciencieusement. Je vais rechercher l'amiti des dames maigres pour
connatre par quel charme mystrieux elles remplacent ce qui leur
manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chastet des carmes qui
s'adressent  des mythes et des illusions fondantes sous l'audace due
des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'tes pas encore mon fait,
puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le d de Jenny l'ouvrire.
Jenez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance
du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui
vous amusera  passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce
temps-l, fidle  mon programme de palinodie complte, je lirai de la
prose de Caro et des posies de Camille Doucet, pour apprendre comme
la banalit des penses peut exalter l'me et la mdiocrit des rimes
enchanter l'oue; ou bien je ferai ma socit ordinaire d'hommes
politiques qui m'apparatront dsintresss, patriotes et pleins
de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes
opinions. A moins que je ne parie aux courses, ml  la foule
sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,
mais j'cris en franais comme je prononce), ou que je m'habille en
sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de
toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de
trouver imbciles pour cette purile raison!

       *       *       *       *       *

Et, les formes du songe d'abord indcises se figeant, plus solides dans
mon cerveau, comme ces nues lgres qui, aprs leur course vague dans
le ciel, semblent prendre corps  l'horizon, marches de marbre rose, sur
lequel le soleil dclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans
le domaine de l'action et, ayant mdit de la chasse plus que de tout
autre exercice lgant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma
mmoire me disait bien mille choses dsagrables, me rappelant que,
la veille encore, je tenais  un Nemrod endurci ce discours plein de
prud'homie: Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par
temprament,  un acte belliqueux que m par un sentiment extraordinaire
de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de
l'me, je n'y trouve aucune cause d'inimiti contre les livres et
contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vcu dans les bois et
j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,
l'clat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rose. Je
retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'tais presque fier
de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprs de moi, en
ayant l'air de m'admettre dans leur intimit. Un sentiment de fraternit
s'levait en moi  leur approche, et puisque les oreilles ont t
donnes aux tres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers,  voir la
longueur des leurs, qu'ils taient des quadrupdes doctes et savants,
venus pour m'observer moi-mme et faire, aux sujets de mon espce,
des mmoires  leurs socits d'encouragement. Loin de songer 
les tourmenter, je m'efforais donc de leur paratre beau, noble,
intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.
Car, s'il est flatteur d'tre lou par son semblable, combien l'est-il
davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanit!
J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,
comme un simple dput. Mon permis tait en rgle, mon fusil charg. A
moi, Rustaud! A moi Mdor! Taaut! Taaut!

       *       *       *       *       *

Les impressions se mlent volontiers dans l'tat o j'tais le penseur
endormi. J'avais lu dans la journe le trs curieux livre et trs
instructif de mon ami Lonce Dtroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,
et le passage suivant sur la faon dont on chasse le cerf dans l'le de
Battambang m'tait rest dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:
_Cette chasse est pratique par des chevaux d'une race particulire, 
demi sauvages et dresss  cet effet. Mont par son cavalier, ds que le
cheval aperoit le cerf, il se prcipite  sa poursuite avec une vitesse
vertigineuse qui lui permet mme de le dpasser. Ds qu'il l'a atteint,
il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achve  coups de sabots.
Comme rcompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi
triomphant au village...._ J'en avais dj assez de leurs chiens; Mdor
et Rustaud taient deux btes assourdissantes. Et, sans tirer un seul
coup de mon fusil que je pendis  un arbre, je fis venir, avec la
rapidit dont nos voeux disposent dans le rve, un de ces petits chevaux
de l'le de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et
digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais dj enfourch ce
diabolique coursier  la crinire noire comme vos magnifiques cheveux,
ma chre, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir
ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,
ne connaissant pas le chemin de l'le de Battambang et tant, comme
vous le savez, un peu casanier de nature, j'tais rest dans le bois de
Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes
promenades.

C'tait un samedi soir, aprs le dpart des cavaliers et des pitons,
dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration
de la grande Ville, sous une belle clart de lune qui tendait, par
les alles, de grandes nappes d'or ple comme pour inviter les esprits
nocturnes  leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin
d'toile dans la coupe rapidement forme des vobulis. Je m'abandonnais,
je l'avoue,  mille penses trs lointaines de la chasse commence. Je
vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des
premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches 
peine dtendues par un frisson de brise. Tout  coup, mon petit cheval
dressa furieusement les oreilles; sa crinire se hrissa, si haute
qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta  la poursuite
d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traner aprs elle l'image
allonge et double des appendices jumeaux dont son front tait par.
C'tait un cerf! un cerf magnifique chapp sans doute du Jardin
d'acclimatation! Ma monture tait comme ivre de carnage entrevu!
J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanqut par terre. Elle allait
atteindre sa victime et levait dj sur elle la menace mortelle de ses
sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et
la force de matriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.
Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents dj tendues
sur l'chin du fuyard, je le clouai sur place. Il tait temps! Ce
n'tait pas un cerf que nous avions forc, mais un homme, un monsieur
trs bien, un mari du jour que nous avions rencontr dans l'aprs-midi,
sa jeune femme toute blanche au bras, et en tte d'un cortge d'amis.
Toujours en habit noir, il s'tait jet  genoux:

--Eh quoi, monsieur, dj? ne pus-je m'empcher de lui dire avec
compassion, pour excuser l'erreur dont il avait t l'objet de la part
de mon cheval et de la mienne.

       *       *       *       *       *

Mais l'motion avait t trop forte et je me rveillai. Je rsolus
immdiatement, pour ne plus m'exposer  de tels prils, de reprendre mes
gots antrieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chre
me, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements
intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce
de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant
pourtant que le ntre!

[Illustration]

[Illustration]




AMOROSA


Un tapis de neige, mais si lger que partout le gazon le perait de
mille flches d'meraude et que le sable des alles, apparaissant au
travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une
poussire de neige courant le long des branches noires et saupoudrant
les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannes.
Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs
rugueux ses lumires dcomposes qui les faisaient apparatre bleus 
l'envers de sa course. Des lointains presque violets, trs estomps de
gris clair et rays imperceptiblement par l'enchevtrement des futaies.
Sur tout cela, la srnit silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce
coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y
descendait avec celui des moineaux et des msanges s'abattant sur les
mousses avec de petits cris o pleurait la dsesprance du printemps.
Quelques jacinthes a et l crevaient cependant la terre noire, et des
bourgeons trop tt venus perlaient aux branches. Un peu de patience,
msanges et moineaux! Un peu de courage,  coeur impatient de renatre!

Aprs une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au
visage, je m'tais assis sur un banc, dans un coin largement illumin,
ce qui lui donnait une impression de tideur relative. Mes yeux,
fatigus de l'horizon scintillant o semblaient passer des vapeurs de
givre, s'taient abaisss vers le sol, mille clarts roses me passaient
sous les paupires et de minuscules toiles d'or  travers les cils.
Mon regard flottait, avec ma pense, dans un vague trs doux, quand il
s'arrta soudain sur une place d'une blancheur immacule que traversait
un dessin bizarre trac par la course d'un oiseau. Les petites pattes
avaient sem comme un trfle noir qui courait suivant une ligne
capricieuse. On et dit des hiroglyphes et je me pris, le plus
srieusement du monde,  vouloir dchiffrer cette mystrieuse criture,
 chercher un sens  ces caractres si nets, et se succdant suivant un
rythme inconnu. On a toujours sa bonne volont pour complice du hasard
dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,
comme si mon coeur tait soudain tomb sur cette neige.

L'oiseau tout seul tait remont dans la nue, sans y emporter mon me.

       *       *       *       *       *

Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce mme bois, d'un hiver o la
neige aussi tait partout, comme si un fleuve de lait se ft soudain
ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme
les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos ttes et souvent
semblent-ils,  l'horizon, prolonger les chanes de nos collines
terrestres dans la clart rouge et moutonnante des couchants. Oui
c'tait par un hiver tout pareil et dans un pareil dcor que j'avais
aim pour la dernire fois peut-tre. Une longue rverie  deux, telle
avait t l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient
t tout le langage, et la douceur m'en tait reste comme celle d'un
parfum bien pntrant qu'on a respir sans avoir cueilli la fleur qui
le donne. Qui nous avait pousss l'un vers l'autre? Un hasard. Sans
coquetterie, elle avait pos sa main sur mon bras et nous tions parti
pour je ne sais quel voyage  la fois tendre et sans but, ne voulant
savoir o nous allions, pourvu que ce ft ensemble. Et tous les chemins
nous taient aimables pour marcher ainsi cte  cte, mme ceux que
la gele avait fait durs, mme ceux que la neige rendait froids et
glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une treinte o
se fondait mon coeur; souvent sa jolie tte brune dut se coller  mon
paule pour fuir les fouailles des bourrasques. Je respirais alors de
si prs son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais
mes lvres n'avaient os se pencher jusqu' son front, mais elles
s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frmissement de sa plume
et dans le chatouillement de sa voilette. Nous tions l'idylle gare,
je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus
troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion
virile, de plaisir pre et partag sont tombes pour moi dans le
gouffre de l'oubli, tandis que tout est rest dans ma mmoire de cet
enfantillage cruel et dlicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs
d'un lac, la splendeur pourpre des pierreries, tandis qu'une simple
feuille tombe d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la
berce.

O dernire feuille tombe de l'arbre automnal que je suis!

       *       *       *       *       *

Tout en elle tait exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un
dessin superbe taient un de mes platoniques ravissements. Une fois que
nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa  en graver
l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout
son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un
creux. Elle eut grand'peine  m'empcher de me mettre  genoux pour
baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empcher
de revenir le lendemain seul,  cette place, et d'y demeurer longtemps
en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un
pidestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple
tout parfum encore de sa prsence et de l'encens de mes adorations.
Je la revoyais debout dans l'paisseur moite de ses fourrures d'o
son noble profil mergeait comme sculpt dans un ivoire vivant, et le
rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'amthiste m'enveloppait,
un noyau d'extase attirait  soi tout mon sang comme le rayonnement du
soleil boit la matinale rose. Ce m'tait une terreur qu'un autre
pas vint profaner celui-l, qu'une neige nouvelle vint estomper puis
anantir ce contour, qu'une journe de chaleur emportt cette image dans
les coules indiffrentes du dgel. Mais le lieu tait solitaire et nul
n'y passa de longtemps aprs nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches
dans ses profondeurs ardoises et le temps demeura froid durant
plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon
plerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dvotieuses vers cette
relique trange, n'osant confier  celle mme que mon culte patient
adorait ainsi, cet enfantillage de ma pense toute remplie d'elle! Qui
dira ce qui s'en va de notre me dans ces aspirations muettes vers
l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas mme les dlices
furieuses de la chair rassasie?

Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculpte.
Mais sa chaleur ne vint pas jusqu' mon coeur o l'empreinte est
demeure, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.

       *       *       *       *       *

Ainsi s'effaceront demain, aprs demain peut-tre, les traces qu'avait
laisses hier, sur la neige,  l'endroit que je regardais sans penser,
la course capricieuse de la msange ou du moineau. L'oiseau s'est
envol; Dieu sait o! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice
vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,
aussi prs du ciel qu'il lui plat! Telle s'envole aussi ma pense vers
celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais
aim aucune autre, et qui m'apprit que le pote eut raison, qui dit:

  Ce sont les plus petites choses
  Qui tmoignent le plus d'amour.

En attendant les grandes, comtesse, cependant!

[Illustration]

[Illustration]




MENSONGES


Un feu mourant dans la chemine longtemps flambante, un soleil admirable
au dehors tendant,  l'angle de ma table, une nappe oblique dore; un
rideau d'azur derrire ma vitre et autour de moi une temprature de
serre, tide dans un air sans frissons; je gotais le repos dominical,
allong sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les
doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon
ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptis moi-mme: _le Pays des
Rves_. Ce pote exquis connu de tous les dlicats, vient de se marier
et m'a cru devoir envoyer une faon de testament lyrique, ses dernires
rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aim le mariage, mais j'en
demanderais l'abolition immdiate s'il tait vraiment mortel aux potes.
Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais
de fort grands--vous aussi, qui avez dn avec moi  la table de
Banville--lesquels lui ont survcu. C'est ce que je vous souhaite de
toute mon me!

Je lisais, ou mieux je chantais en moi-mme,--car la musique du vers
veille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de
sainte Ccile, si bien nomme par Mallarm: Musicienne du silence,
y couraient sur un clavier mystrieux--les belles strophes, bien
empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum trs
subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrmement dlicate et
pntrante, comme le vol d'une me de fleur. Et comme rien n'invite
mieux  la lente rverie que le bercement des rythmes et les cadences
ailes qui emportent la pense vers les mondes inconnus, vous me
pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu  peu de votre
livre, se perdit dans des horizons vaguement baignes de lumire: votre
musique ne fut plus dans ma tte qu'une srie d'chos comme ceux que
rpercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac
nocturne. Cette senteur de lilas m'avait gris certainement.

       *       *       *       *       *

Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pntr et que je
savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette
blouissante clart qui descendait des vitres et cet clat limpide du
ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce
souffle embaum dont je me sentais poursuivi ... le printemps tait venu
tout  coup certainement, et c'tait la fte immortelle des choses dans
la batitude inquite des tres et l'panouissement des renouveaux.
Qui donc avait dit que cet hiver obstin ne finirait jamais! Les voil
rduites  nant, les prophties des astrologues qui nous montraient
Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evoh!
le printemps s'est souvenu! C'est dans les alles des jardins que
resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois
dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux dlivrs, une
floraison perdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la
brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont dj plus. Ce sont
les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au
vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se
poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des
nids arrte  et l le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas
seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothose et
couru vers sa splendeur comme un astre vers le znith. L'immense joie
de tout ce qui est salue l'hte glorieux qui passe le front couronn de
soleil.

       *       *       *       *       *

Et c'est comme une tristesse horrible qui m'treint, seul, dans le
torrent des universelles gaiets, un _De Profundis_ qui monte de mon
coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'tes pas prs de moi, ma
chre me, dans ce rveil triomphant des mes appareilles se mlant
dans l'air charg de baisers. Je vous cherche auprs de moi, sans vous y
trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous
avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles
promenades, le long des taillis obscurs o le rossignol court  terre,
au bord des eaux calmes o descendrait votre noble image tremblante dans
un frisson d'argent, sur les routes lointaines o l'on marche entre les
gents constells comme au milieu des dbris d'un ciel croul. Et
votre bras devait se poser encore sur le mien,  l'heure des douces
lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tte brune, aux cheveux
dnous par le vent, s'inclinerait sur mon paule, tendant votre front
vers ma bouche comme un lis battu que relveront les roses. Vous
m'aviez jur que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses
sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus lgres et vos
pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de
votre tre dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs panouies.
Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce
printemps serait plus doux encore que le dernier o mon dsir osait
vous effleurer  peine, mais o je gotais dj mille joies intimes et
profondes  entendre le son de votre voix,  boire votre haleine, 
contempler, craintif, votre impeccable beaut.... Et vous n'tes pas
l! quel cimetire de bonheurs et de rves, je foule dans les sentiers
fleuris!

       *       *       *       *       *

L'impression m'avait t si cruelle que je me levai brusquement pour
tre mieux sr de m'en rveiller. Je quittai brusquement le livre, le
divan et la chambre tide; je descendis dans le parterre qui s'tend au
bas de ma croise et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au
visage. Le mirage du printemps s'vanouit en mme temps. Oui, le ciel
tait clair et bleu, comme il m'avait apparu  travers la croise et le
soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle
de chaleur n'en descendait jusqu' la terre. Celle-ci tait encore dure
et gele, crpitante sous le pied et raye  et l d'aiguilles de glace
ou bien portant,  l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une
peau d'hermine mange aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!
Les lilas! un enchevtrement de ramures noires avec,  et l, un
bourgeon rabougri, rfrn, pareil au bout d'une flche mousse. Les
sves, inutilement appeles, taient venues mourir  fleur d'corce,
impuissantes  percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais
rv, bien rv! J'avais dit trop vite adieu  mon beau songe. Vous
n'avez pas t parjure, ma chre me, le temps n'tait pas encore venu.
Voil tout!

Et tout joyeux de l'horreur encore rpandue partout, l'hiver refusant
d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pice  l'atmosphre moite o
m'attendait le volume interrompu, o la cigarette teinte ajoutait sa
mlancolie au dsordre de ma table de travail.

       *       *       *       *       *

Dcidment j'tais hant. La mme odeur de lilas me courait aux narines.
J'avais repris le _Pays des Rves_  la page ouverte et, ayant relu
les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,
s'entrane au rythme par une srie de mouvements jumeaux, je tournai
celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui tait sans doute
rest coll au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqu
de l'illusion qui m'tait subitement venue et menaait de me reprendre.
C'tait une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe
seulement qui avait t aplatie entre deux feuilles du volume, un bout
de fleur dessche, mais qui avait gard toute son me odorante, une de
ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que
les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien prcieux, une
histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin
dfendu, cette petite branche, et je l'avais conserve en mmoire de
votre aimable pch, si charmante je vous avais vue, craintive dans le
larcin et tendant vos chres mains blanches vers la branche trop haute
que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement
que vous me l'aviez donne, la petite grappe qui, tout le jour, avait
pendu  votre corsage, berce par votre souffle, renouvelant au vtre
son parfum. Et je l'avais enferm, dans un de mes livres aims, l o
j'tais sr de la retrouver, dans un beau cercueil clou de rimes d'or.

O lilas, chers lilas, que j'ai respir avant la floraison du lilas,
fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'esprance!

[Illustration]

[Illustration]




ENTRE TERRE ET CIEL


I


J'avais fait un rve vraiment dlicieux: j'tais redevenu l'enfant rose
avec de longs cheveux boucls dont ma famille a religieusement gard le
portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez
que ce n'est pas d'hier!--J'avais rcit mon catchisme avec une
conviction particulire et, pour me rcompenser de ma condescendance 
accepter les mystres de la foi, on m'avait men chez le ptissier,
au bout du pont o j'ai pch mes premiers goujons en faisant l'cole
buissonnire. Un admirable spectacle tait devant mes yeux: de hautes
meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de
beaux filets de sucre blanc soutachaient des crmes solides aux couleurs
nationales du caf et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux
comme une cathdrale, lchait avec mille langues de caramel, pareilles
aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais
gobichonnades plus varies n'avaient sollicit l'humeur friande d'un
innocent.

Rveill, j'ouvris ma fentre, et,-- part que j'avais une
trente-cinquaine d'annes de plus qu'en ce temps-l,--il ne me semblait
pas que je fusse sorti de mon rve. La nature n'tait qu'une immense
boutique de confiseur. Sous la neige menue tombe la nuit, les arbres
avaient l'air saupoudrs de sucre rp. Les petits ruisseaux gels
avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait
fait des buissons autant de saint-honors et un commencement de dgel
faisait les ardoises des toits pareils  des babas pleurant leurs larmes
de rhum.

Mais tout cela n'tait pas aimable comme la boutique du bout du pont
o il faisait une si bonne chaleur, imprgne d'odeurs succulentes! Un
froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez
des rubis, et, pensant  l'auteur de ce dplorable hiver, je ne pus
m'empcher d'appliquer au crateur de toutes choses cette pithte
qui tait, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mpris: Sale
ptissier!

Et je pensais aussi  ce mot mlancolique d'Aubryet sur son lit de
douleur, disant  un ami:

--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la valle de Josaphat,
tu verras, quand on nommera l'auteur de la pice, comme je sifflerai!


II


Voil quelques instants dj qu'une musique mystrieuse me chante aux
oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-tre que la
chanson d'un rve dans mon esprit. J'coute au-dedans de moi. C'est
comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est
pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que
roule  l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crpitement vague de
friture dans l'air o passe la gat d'une fte foraine? Non! non! je
me prte de plus prs encore une oreille attentive. C'est dcidment un
gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mlancolique comme celui des
passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.

Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de l-bas qui voudraient
revenir et que leurs sentinelles avances, leurs claireurs aux noires
ailes, retiennent derrire la barrire que ne franchit plus le soleil,
dont la tide caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se
rappelant les nids laisss aux toits de Paris, ont la nostalgie de
ce ciel de France o s'obstinent les bourrasques, o les frimas
s'accumulent au mpris des avertissements du calendrier. Et elles nous
saluent de loin, ces chres exiles qui se demandent si le printemps
nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette anne,
d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles ptales ne
frmissent pas aux souffles du matin!


III


J'avais absolument besoin de m'en prendre  quelqu'un ou  quelque chose
du fcheux tat de l'atmosphre o je grelottais. J'prouvais un dsir
immodr de vilipender mme un innocent, une de ces soifs ridicules de
revanche qui font que lorsqu'une femme a t malheureuse avec un amant,
elle le fait payer  celui qui vient aprs. Je pensai mchamment que le
marronnier du vingt mars devait faire une drle de tte cette anne,
et je fis le voyage des Champs-Elyses, uniquement pour aller faire la
nique  ce vieillard.

Son air piteux dpassait encore tout ce que j'avais prvu.

Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!
vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?

Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement
la tte comme pour me dire: Non. Et comme il avait t bon raillard dans
son temps, j'entendis, en mme temps, un craquement singulier dans son
corce.

--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez
pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste 
l'occasion.

Un zphyr tide tait-il pass dans les branches de mon silencieux
interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les
yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir t aussi loin
et pour lui tmoigner de mon respect pour son ge, en abordant un plus
srieux sujet:

--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans
le recueillement mystrieux des choses, as pntr l'me csarienne,
crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les
Napolons?

Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis
un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit
violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. pouvant, je
me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reus une accolade d'un
genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce
fut inutile. Car, jusqu' la place de la Concorde o je dboulai comme
un fiacre emball, le marronnier me poursuivit, suivant une image
hroque du pote Gustave Mathieu,  grands coups de racine dans le
derrire.


IV


Il neigeait aussi  Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa
petite maison rouge aux dentelures de bois, tait comme pose sur un
tapis pais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von
Bourik possde une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent
de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fianc de Gudule,--
ainsi se nomme cette opulente crature,--se consola de ne l'avoir pas
pouse en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris
sa place  l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupons, mais il
manque absolument de preuves. Il se sent intrieurement dshonor sans
pouvoir articuler aucun fait.

L'ancien fianc qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,
sa longue pipe  la bouche,  une heure de la nuit fort avance,
l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bire. Il se souvient tout 
coup qu'il a oubli de dire  Gudule l'heure  laquelle il la verrait
le lendemain, pendant une absence de son fcheux mari. Pour rparer cet
oubli condamnable, il s'en vient rder autour de la petite maison rouge
aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondment.
Et puis sous quel prtexte en rveiller les htes--crire alors!--Bon!
Fritz s'aperoit encore qu'il a laiss son crayon et ses tablettes sur
la table de la brasserie qui est certainement ferme maintenant. C'et
t si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres o
le gnie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouv le lendemain
matin.

Un trait de lumire jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un
rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement
de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des ides chez
un homme  jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes
mousseuses et il ne les pouvait dcidment plus contenir. Or, voyez
comme l'inspiration nous peut venir de n'importe o! Fritz pense que
ses expansions naturelles et tides feront des trous dans la neige et,
convenablement diriges, pourront mme y tracer des caractres. Avec
cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du
nouveau porte-plume--il parvient donc  tracer trs distinctement,
devant la porte de Hans, ces mots destins  sa femme: _A midi demain._
Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchant de son
imagination.

Le malheur fut que c'est Hans, qui, tant sorti, le premier, lut avant
personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent
quelquefois de la faon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit 
Gudule:

--Un homme vous a donn rendez-vous en crivant sur la neige, et cet
homme est Fritz, votre ancien fianc.

--Est-il possible, s'cria Gudule, et quelle ide!

--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai
reconnu son criture!


V


C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'tais
sorti, ma chre me, je vous le jure. Mais les volets taient clos et
close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait mme crit
dessus: Ferm pour cause de dcs. De dcs? pourvu que ce ne soit que
le sien! C'tait un petit vieillard dsagrable et qui surfaisait sa
marchandise. Dieu ait son me! Mais pourvu que le dcs dont il s'agit
ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant  Mai qu'une
porte embarrasse de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de
pauvre, sans fleurs panouissant leurs gerbes mme sur son cercueil! Et
les promenades projetes le long des eaux claires o, nouvel Ulysse,
j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle
des Odysses! Et les licites promesses sous les aubpines! Tout cela
sera-t-il donc enterr avec ce mot exquis, dont l'me sera partie, sans
doute dans le parfum de la premire violette?

Je ne veux pas penser, ma chre,  cet croulement de tous les bonheurs
mdits au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux
pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,
cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessin, en
blanc, des fleurs tout  fait curieuses suivant le caprice des feuilles.
Un rayon de soleil n'aurait qu' venir et  les fondre! L'image d'un
imprissable amour ne saurait tre un si prissable prsent!

[Illustration]

[Illustration]




JACINTHES


Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur
coeur dchiquet, leur coeur de marbre vivant, tendre et vein comme une
chair dlicate.

Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?

Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'corce durcie de
la terre tend son oppression jusqu' nos penses qu'il treint, jusqu'
notre me qu'il referme sur ses dsirs. En vain le Temps nous a-t-il
ptris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore  la grande loi qui
fait tristes ou gais les tres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre
et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,
il sera temps que l'humanit finisse et tombe, comme un fruit pourri,
dans le nant, comme un fruit o s'est tarie la dernire goutte des
sves universelles.

En attendant, rsignons-nous  tre comme les btes et comme les plantes
qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, perdues
des lumires et des chaleurs  venir. C'est encore le meilleur de notre
lot et ce qui nous reste de divin.

Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons
encore aux bien-aimes que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,
sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent
leurs ptales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle
plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,
de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes prsents elles
accueillent les fantmes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,
l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande piti qui
s'change entre ces exiles de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs
lvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tideurs
obstines du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche
volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fracheurs
humides et parfumes qu'ont gardes leur corolle.

       *       *       *       *       *

Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les
matins ensoleills emplissent d'une vapeur dore, d'une poussire de
clart rose roule par les brises  l'horizon? Il advint plus d'une fois
quand, dj lasse de notre course aurorale, vous vous tiez assise sur
un banc, que je me pris  contempler votre tte brune se dtachant sur
ce fond d'apothose, comme les figures des vierges sur le fond des
vitraux et des missels. Vous tiez toute nimbe comme une sainte, vous
qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme
tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thrse, l'amante,
attarde d'un Dieu. Oui, ma chre, cette aurole vous seyait  ravir et
tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous
tiez l comme une desse d'un temple plein d'encens vagues et de
musiques mystrieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre
Beaut sacre, l'orgueil de votre chevelure o les souffles mettaient
de longs frissons d'azur sombre, l'clat de votre front radieux de ces
triomphes intimes, la cruaut charmante de vos yeux et les ddains
exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adore.
J'imagine que ma pense s'imposait  la vtre et que vous vous preniez
volontiers au srieux, sans en rien dire, dans le rle d'idole qui vous
va si bien. Car vous aviez le bon got de ne pas interrompre mes extases
dlicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'me
de mes adorations mles  l'adoration des choses. Celle des fleurs vous
flattait un peu plus que la mienne. Voil tout.

Et, comme vous tes une personne bien dcide  n'tre ingrate qu'avec
moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des
tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire
du mal. Ce que les femmes ont de piti pour les roses des haies! Au
fait, toute la piti qu'elles n'ont pas pour nous!

       *       *       *       *       *

Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs ternels.

Aprs m'avoir dit de bien justes et bien loquentes choses, d'une voix
o tintait l'cho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquit profonde
qu'il y avait  dparer ces pauvres glantines de leurs branches
maternelles,  trancher mchamment leur belle tige verte,  les arracher
 la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous
reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;
 moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup
d'pines. Vous preniez mme un grand plaisir  me voir piquer les
doigts, excellente crature que vous tes! Et moi, je vous avoue que ce
martyre me donnait beaucoup de petites joies amres. Lequel est le plus
fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le
bonheur que nous avons  tre torturs par elles? Le mtier de victimes
a toujours eu du bon, mme dans l'antiquit, o l'on ne manquait jamais
de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs
avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.

Je vous rends cette justice, mon amie, de n'tre jamais alle avec vous
jusqu' cet excs de familiarit. Il est vrai que vous n'avez jamais non
plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de
mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez mme un mauvais regard
quand je les reniflais de trop prs, comme si mon nez allait boire tout
leur parfum.

Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas t jaloux de toutes
les prfrences pour de simples vgtaux champtres trs incapables
cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrment rim que
les miens. J'ai t mme jusqu' clbrer ces plantes, en vers de huit
pieds, pour vous tre agrable.

Ah! que vous tiez jolie, revenant du bois sous le grand frmissement
des feuillages, fuyant la caresse dj brlante du soleil, une gerbe
fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur
de votre butin o se mlait le parfum vivant de votre haleine!

       *       *       *       *       *

Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux
campagnards promnent devant eux dans les rues, toute la flore de cette
triste saison, les renoncules rouges pareilles  de larges taches de
sang, les anmones toiles qui semblent de petits astres en train
de s'teindre, les mimosas mditerranens qu'on prendrait pour des
constellations que le vent a jetes  terre; en vain, vous disposez
artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,
patiente, que les tideurs de votre chambre le fasse panouir; il est
temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable
panouissement des armes et des couleurs.

Nous reprendrons le chemin des grandes alles que bordent les mousses
mailles de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces
promenades perdues o je retrouverai ma route  la clart d'un regard
ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacre quelque place que
je reconnatrai toujours. Ce sera pour mon me comme une fte Dieu, o
j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que
les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de
votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fte Dieu
toute ensoleille et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets
 la tte rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de
choeur avec une petite musique effarouche.

Oh! vienne! vienne le printemps!

En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes
ouvrent, seules, leur coeur dchiquet, leur coeur de marbre vivant,
tendre et vein comme une chair dlicate.

[Illustration]

[Illustration]




PREMIER SOLEIL


Un matin indcis avec des vapeurs lgres, des brises d'argent qu'aucun
souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une
aurore sans flamme et lentement monte d'un horizon sans pourpre.
L'homme demeure indiffrent  ce spectacle sans incidents; mais,
possdant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme
vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent 
travers les arbres dpouills et piaillent le rveil encore obscur des
heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette
marche scande par les oscillations du cou que rythme la musique
intrieure du dsir.

Cependant midi s'avance derrire une avant-garde de lumire. Le ciel
s'est clairci et son azur aux pleurs lointaines est comme celui d'un
grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du
soleil. Une tideur oublie emplit l'atmosphre. L'illusion du printemps
 venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les tres
salue ce retour des journes tincelantes dans la gloire des renouveaux.
Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les mes
s'ouvrent  des brises mystrieuses o flottent, pour ce rve, de vagues
parfums. On dirait que l'astre d'o descend la vie s'attarde sur le
chemin longtemps dlaiss et s'assied, comme un voyageur las de sa
course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fte,
et ce Dieu bien-faisant qu'ont ador tous les peuples sages se complat
dans son temple rouvert et dans cette fume bleue d'encens. Le soir
vient enfin, mais un soir tout diffrent de celui de veille, un soir
tout imprgn de la chaleur de cette premire journe, un soir dont les
toiles scintillent, non plus comme des flches de givre piques dans
le firmament, mais comme de petites roses de feu s'panouissant dans un
grand jardin d'ombre.

       *       *       *       *       *

  Mignonne, voici le printemps,
  --Aimons-nous bien au temps des roses.--
  L'azur, dans les cieux clatants.
  Rouvre ses portes longtemps closes,
  D'o la lumire, en flots vainqueurs,
  Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
  --Aimer! chanter!--les douces choses!

  Les taillis sont pleins de chansons;
  --Aimons-nous bien au temps des roses;--
  Et l'ombre met de doux frissons
  Au coeur tremblant des fleurs closes.
  Sur nos fronts l'aile du matin
  Fait passer un souffle incertain.
  --Aimer! rver!--les douces choses!

  Nos rves sont vite lasss.
  --Aimons-nous bien au temps des roses.--
  Les beaux jours sont vite passs;
  Le coeur a ses mtamorphoses,
  Mois le temps n'y saurait ternir
  La floraison du souvenir.
  --Aimer! souffrir!--les douces choses!

       *       *       *       *       *

O rveil d'un printemps que consacrent deux annes de souvenirs! Un
soleil se lve aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,
le grand bois tant de fois parcouru dans les lumires, dans l'odeur
rajeunissante des sves, dans les joies fraternelles de tout ce qui
aime. Tu remettras bientt tes toilettes claires o se moule, dans une
intimit plus tentante, la grce de ton corps, qu'on dirait illumine,
comme des lampes d'albtre, par la clart intrieure que tes formes
portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beaut.
Reprenons les chemins o les premiers baisers ont fleuri sur nos lvres,
les baisers furtifs et dlicieux o s'exhale l'espoir tremblant des
tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette
souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passmes
ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement
panouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps
ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.

Viens par les alles dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables
lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des
branches, leurs petites ttes d'meraude. Ce sont nos espoirs vivants.
Tes yeux cherchent dj des fleurs dans l'tendue et ma main se tend
pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la premire rose  ton
corsage!

Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du
soleil dans le grand bois pour voquer cette floraison menteuse dans mon
cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin
d'hiver o toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'puist sous ta
main et que ma dernire pense vnt remplacer  ton corsage la rose que
je t'ai promise et qui n'est mme pas encore en bouton.

[Illustration]




TABLE DES MATIRES


L'HYMNE DES BRUNES


I.--CONTES DE PRINTEMPS

La premire du printemps

Mimosas

Le buis

Prose de Pques

Au salon

Tulipes

Pome de mai

Choses vcues


II.--CONTES D'T

Fte des Fleurs

En messidor

Bateaux rouges

Au pays des rves

Nuits blanches

Paraphrase

Matutina


III.--CONTES D'AUTOMNE

Dans les jardins

Super flumina

Derniers violettes

L'ge d'or

Choses d'amour


IV.--CONTES D'HIVER

Premire neige.

Carnaval amoureux

Brouillards

Taaut

Amorosa

Mensonges

Entre terre et ciel

Jacinthes

Premier soleil







End of the Project Gutenberg EBook of Contes  la brune, by Armand Silvestre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES  LA BRUNE ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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page at https://pglaf.org

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