The Project Gutenberg eBook, Pauline, by George Sand


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Title: Pauline

Author: George Sand

Release Date: May 26, 2004  [eBook #12447]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULINE***


GEORGE SAND

PAULINE 




NOTICE


J'avais commenc ce roman en 1832,  Paris, dans une mansarde o je me
plaisais beaucoup. Le manuscrit s'gara: je crus l'avoir jet au feu
par mgarde, et comme, au bout de trois jours, je ne me souvenais dj
plus de ce que j'avais voulu faire (ceci n'est pas mpris de l'art ni
lgret  l'endroit du public, mais infirmit vritable), je ne
songeai point  recommencer. Au bout de dix ans environ, en ouvrant un
_in-quarto_  la campagne, j'y retrouvai la moiti d'un volume
manuscrit intitul _Pauline_. J'eus peine  reconnatre mon criture,
tant elle tait meilleure que celle d'aujourd'hui. Est-ce que cela ne
vous est pas souvent arriv  vous-mme, de retrouver toute la
spontanit de votre jeunesse et tous les souvenirs du pass dans la
nettet d'une majuscule et dans le laisser-aller d'une ponctuation? Et
les fautes d'orthographe que tout le monde fait, et dont on se corrige
tard, quand on s'en corrige, est-ce qu'elles ne repassent pas
quelquefois sous vos yeux comme de vieux visages amis? En relisant ce
manuscrit, la mmoire de la premire donne me revint aussitt, et
j'crivis le reste sans incertitude.

Sans attacher aucune importance  cette courte peinture de l'esprit
provincial, je ne crois pas avoir fauss les caractres donns par les
situations; et la morale du conte, s'il faut en trouver une, c'est que
l'extrme gne et l'extrme souffrance, sont un terrible milieu pour
la jeunesse et la beaut. Un peu de got, un peu d'art, un peu de
posie ne seraient point incompatibles, mme au fond des provinces,
avec les vertus austres de la mdiocrit; mais il ne faut pas que la
mdiocrit touche  la dtresse; c'est l une situation que ni l'homme
ni la femme, ni la vieillesse ni la jeunesse, ni mme l'ge mr, ne
peuvent regarder comme le dveloppement normal de la destine
providentielle.

GEORGE SAND.

20 mars 1859






PAULINE




I.


Il y a trois ans, il arriva  Saint-Front, petite ville fort laide qui
est situe dans nos environs et que je ne vous engage pas  chercher
sur la carte, mme sur celle de Cassini, une aventure qui fit beaucoup
jaser, quoiqu'elle n'et rien de bien intressant par elle-mme, mais
dont les suites furent fort graves, quoiqu'on n'en ait rien su.

C'tait par une nuit sombre et par une pluie froide. Une chaise de
poste entra dans la cour de l'auberge du _Lion couronn_. Une voix de
femme demanda des chevaux, _vite, vite!_... Le postillon vint lui
rpondre fort lentement que cela tait facile  dire; qu'il n'y avait
pas de chevaux, vu que l'pidmie (cette mme pidmie qui est en
permanence dans certains relais sur les routes peu frquentes) en
avait enlev trente-sept la semaine dernire; qu'enfin on pourrait
partir dans la nuit, mais qu'il fallait attendre que l'attelage qui
venait de conduire la patache ft un peu rafrachi. --Cela sera-t-il
bien long? demanda le laquais empaquet de fourrures qui tait
install sur le sige. --C'est l'affaire d'une heure, rpondit le
postillon  demi dbott; nous allons nous mettre tout de suite 
manger l'avoine.

Le domestique jura; une jeune et jolie femme de chambre qui avanait 
la portire sa tte entoure de foulards en dsordre, murmura je ne
sais quelle plainte touchante sur l'ennui et la fatigue des voyages.
Quant  la personne qu'escortaient ces deux laquais, elle descendit
lentement sur le pav humide et froid, secoua sa pelisse double de
martre, et prit le chemin de la cuisine sans profrer une seule
parole.

C'tait une jeune femme d'une beaut vive et saisissante, mais plie
par la fatigue. Elle refusa l'offre d'une chambre, et, tandis que ses
valets prfrrent s'enfermer et dormir dans la berline, elle s'assit,
devant le foyer, sur la chaise classique, ingrat et revche asile du
voyageur rsign. La servante, charge de veiller son quart de nuit,
se remit  ronfler, le corps pli sur un banc et la face appuye sur
la table. Le chat, qui s'tait drang avec humeur pour faire place 
la voyageuse, se blottit de nouveau sur les cendres tides. Pendant
quelques instants il fixa sur elle des yeux verts et luisants pleins
de dpit et de mfiance; mais peu  peu sa prunelle se resserra et
s'amoindrit jusqu' n'tre plus qu'une mince raie noire sur un fond
d'meraude. Il retomba dans le bien-tre goste de sa condition, fit
le gros dos, ronfla sourdement en signe de batitude, et finit par
s'endormir entre les pattes d'un gros chien qui avait trouv moyen de
vivre en paix avec lui, grce  ces perptuelles concessions que, pour
le bonheur des socits, le plus faible impose toujours au plus fort.

La voyageuse essaya vainement de s'assoupir. Mille images confuses
passaient dans ses rves et la rveillaient en sursaut. Tous ces
souvenirs purils qui obsdent parfois les imaginations actives se
pressrent dans son cerveau et s'verturent  le fatiguer sans but et
sans fruit, jusqu' ce qu'enfin une pense dominante s'tablit  leur
place.

Oui, c'tait une triste ville, pensa la voyageuse, une ville aux rues
anguleuses et sombres, au pav raboteux; une ville laide et pauvre
comme celle-ci m'est apparue  travers la vapeur qui couvrait les
glaces de ma voiture. Seulement il y a dans celle-ci un ou deux,
peut-tre trois rverbres, et l-bas il n'y en avait pas un seul.
Chaque piton marchait avec son falot aprs l'heure du couvre-feu.
C'tait affreux, cette pauvre ville, et pourtant j'y ai pass des
annes de jeunesse et de force! J'tais bien autre alors... J'tais
pauvre de condition, mais j'tais riche d'nergie et d'espoir. Je
souffrais bien! ma vie se consumait dans l'ombre et dans l'inaction;
mais qui me rendra ces souffrances d'une me agite par sa propre
puissance?  jeunesse du coeur! qu'tes-vous devenue?... Puis, aprs
ces apostrophes un peu emphatiques que les ttes exaltes prodiguent
parfois  la destine, sans trop de sujet peut-tre, mais par suite
d'un besoin inn qu'elles prouvent de dramatiser leur existence 
leurs propres yeux, la jeune femme sourit involontairement, comme si
une voix intrieure lui et rpondu qu'elle tait heureuse encore; et
elle essaya de s'endormir, en attendant que l'heure ft coule.

La cuisine de l'auberge n'tait claire que par une lanterne de fer
suspendue au plafond. Le squelette de ce luminaire dessinait une large
toile d'ombre tremblotante sur tout l'intrieur de la pice, et
rejetait sa ple clart vers les solives enfumes du plafond.

L'trangre tait donc entre sans rien distinguer autour d'elle, et
l'tat de demi-sommeil o elle tait l'avait d'ailleurs empche de
faire aucune remarque sur le lieu o elle se trouvait.

Tout  coup l'boulement d'une petite avalanche de cendre dgagea deux
tisons mlancoliquement embrasss; un peu de flamme frissonna,
jaillit, plit, se ranima, et grandit enfin jusqu' illuminer tout
l'intrieur de l'tre. Les yeux distraits de la voyageuse, suivant
machinalement ces ondulations de lumire, s'arrtrent tout  coup sur
une inscription qui ressortait en blanc sur un des chambranles noircis
de la chemine. Elle tressaillit alors, passa la main sur ses yeux
appesantis, ramassa un bout de branche embrase pour examiner les
caractres, et la laissa retomber en s'criant d'une voix mue: --Ah
Dieu! o suis-je? est-ce un rve que je fais?

 cette exclamation, la servante s'veilla brusquement, et, se
tournant vers elle, lui demanda si elle l'avait appele.

--Oui, oui, s'cria l'trangre; venez ici. Dites-moi, qui a crit
ces deux noms sur le mur?

--Deux noms? dit la servante bahie; quels noms?

--Oh! dit l'trangre en se parlant avec une sorte d'exaltation, son
nom et le mien, Pauline, Laurence! Et cette date! _10 fvrier 182..._!
Oh! dites-moi, dites-moi pourquoi ces noms et cette date sont ici?

--Madame, rpondit la servante, je n'y avais jamais fait attention,
et d'ailleurs je ne sais pas lire.

--Mais o suis-je donc? comment nommez-vous cette ville? N'est-ce pas
Villiers, la premire poste aprs L...?

--Mais non pas, Madame; vous tes  Saint-Front, route de Paris,
htel du _Lion couronn_.

--Ah ciel! s'cria la voyageuse avec force en se levant tout  coup.

La servante pouvante la crut folle et voulut s'enfuir; mais la jeune
femme l'arrtant:

--Oh! par grce, restez, dit-elle, et parlez-moi! Comment se fait-il
que je sois ici? Dites-moi si je rve? Si je rve, veillez-moi!

--Mais, Madame, vous ne rvez pas, ni moi non plus, je pense,
rpondit la servante. Vous vouliez donc aller  Lyon? Eh bien! mon
Dieu, vous aurez oubli de l'expliquer au postillon, et tout
naturellement il aura cru que vous alliez  Paris. Dans ce temps-ci,
toutes les voitures de poste vont  Paris.

--Mais je lui ai dit moi-mme que j'allais  Lyon.

--Oh dame! c'est que Baptiste est sourd  ne pas entendre le canon,
et avec cela qu'il dort sur son cheval la moiti du temps, et que ses
btes sont accoutumes  la route de Paris dans ce temps-ci...

-- Saint-Front! rptait l'trangre. Oh! singulire destine qui me
ramne aux lieux que je voulais fuir! J'ai fait un dtour pour ne
point passer ici, et, parce que je me suis endormie deux heures, le
hasard m'y conduit  mon insu! Eh bien! c'est Dieu peut-tre qui le
veut. Sachons ce que je dois retrouver ici de joie ou de douleur.
Dites-moi, ma chre, ajouta-t-elle en s'adressant  la fille
d'auberge, connaissez-vous dans cette ville mademoiselle Pauline D...?

--Je n'y connais personne, Madame, rpondit la fille; je ne suis dans
ce pays que depuis huit jours.

--Mais allez me chercher une autre servante, quelqu'un! je veux le
savoir! Puisque je suis ici, je veux tout savoir. Est-elle marie?
est-elle morte? Allez, allez, informez-vous de cela; courez donc!

La servante objecta que toutes les servantes taient couches, que le
garon d'curie et les postillons ne connaissaient au monde que leurs
chevaux. Une prompte libralit de la jeune dame la dcida  aller
rveiller _le chef_, et, aprs un quart d'heure d'attente, qui parut
mortellement long  notre voyageuse, on vint enfin lui apprendre que
mademoiselle Pauline D... n'tait point marie, et qu'elle habitait
toujours la ville. Aussitt l'trangre ordonna qu'on mt sa voiture
sous la remise et qu'on lui prpart une chambre.

Elle se mit au lit en attendant le jour, mais elle ne put dormir. Ses
souvenirs, assoupis ou combattus longtemps, reprenaient alors toute
leur puissance; elle reconnaissait toutes les choses qui frappaient sa
vue dans l'auberge du _Lion couronn_. Quoique l'antique htellerie
et subi de notables amliorations depuis dix ans, le mobilier tait
rest  peu prs le mme; les murs taient encore revtus de
tapisseries qui reprsentaient les plus belles scnes de l'Astre; les
bergres avaient des reprises de fil blanc sur le visage, et les
bergers en lambeaux flottaient suspendus  des clous qui leur
peraient la poitrine. Il y avait une monstrueuse tte de guerrier
romain dessine  l'estompe par la fille de l'aubergiste, et encadre
dans quatre baguettes de bois peint en noir; sur la chemine, un
groupe de cire, reprsentant Jsus  la crche, jaunissait sous un
dais de verre fil.

--Hlas! se disait la voyageuse, j'ai habit plusieurs jours cette
mme chambre, il y a douze ans, lorsque je suis arrive ici avec ma
bonne mre! C'est dans cette triste ville que je l'ai vue dprir de
misre et que j'ai failli la perdre. J'ai couch dans ce mme lit la
nuit de mon dpart! Quelle nuit de douleur et d'espoir, de regret et
d'attente! Comme elle pleurait, ma pauvre amie, ma douce Pauline, en
m'embrassant sous cette chemine o je sommeillais tout  l'heure sans
savoir o j'tais! Comme je pleurais, moi aussi, en crivant sur le
mur son nom au-dessous du mien, avec la date de notre sparation!
Pauvre Pauline! quelle existence a t la sienne depuis ce temps-l?
l'existence d'une vieille fille de province! Cela doit tre affreux!
Elle si aimante, si suprieure  tout ce qui l'entourait! Et pourtant
je voulais la fuir, je m'tais promis de ne la revoir jamais! --Je
vais peut-tre lui apporter un peu de consolation, mettre un jour de
bonheur dans sa triste vie! --Si elle me repoussait pourtant! Si elle
tait tombe sous l'empire des prjugs!... Ah! cela est vident,
ajouta tristement la voyageuse; comment puis-je en douter? N'a-t-elle
pas cess tout  coup de m'crire en apprenant le parti que j'ai pris?
Elle aura craint de se corrompre ou de se dgrader dans le contact
d'une vie comme la mienne! Ah! Pauline! elle m'aimait tant, et elle
aurait rougi de moi!... je ne sais plus que penser...  prsent que je
me sens si prs d'elle,  prsent que je suis sre de la retrouver
dans la situation o je l'ai connue, je ne peux plus rsister au dsir
de la voir. Oh! je la verrai, dt-elle me repousser! Si elle le fait,
que la honte en retombe sur elle! j'aurai vaincu les justes dfiances
de mon orgueil, j'aurai t fidle  la religion du pass; c'est elle
qui se sera parjure!

Au milieu de ces agitations, elle vit monter le matin gris et froid
derrire les toits ingaux des maisons djetes qui s'accoudaient
disgracieusement les unes aux autres. Elle reconnut le clocher qui
sonnait jadis ses heures de repos ou de rverie; elle vit s'veiller
les bourgeois en classiques bonnets de coton; et de vieilles figures
dont elle avait un confus souvenir, apparurent toutes renfrognes aux
fentres de la rue. Elle entendit l'enclume du forgeron retentir sous
les murs d'une maison dcrpite; elle vit arriver au march les
fermiers en manteau bleu et en coiffe de toile cire; tout reprenait
sa place et conservait son allure comme aux jours du pass. Chacune de
ces circonstances insignifiantes faisait battre le coeur de la
voyageuse, quoique tout lui semblt horriblement laid et pauvre.

--Eh quoi! disait-elle, j'ai pu vivre ici quatre ans, quatre ans
entiers sans mourir! j'ai respir cet air, j'ai parl  ces gens-l,
j'ai dormi sous ces toits couverts de mousse, j'ai march dans ces
rues impraticables! et Pauline, ma pauvre Pauline vit encore au milieu
de tout cela, elle qui tait si belle, si aimable, si instruite, elle
qui aurait rgn et brill comme moi sur un monde de luxe et d'clat!

Aussitt que l'horloge de la ville eut sonn sept heures, elle acheva
sa toillette  la hte; et, laissant ses domestiques maudire l'auberge
et souffrir les incommodits du dplacement avec cette impatience et
cette hauteur qui caractrisent les laquais de bonne maison, elle
s'enfona dans une des rues tortueuses qui s'ouvraient devant elle,
marchant sur la pointe du pied avec l'adresse d'une Parisienne, et
faisant ouvrir de gros yeux  tous les bourgeois de la ville, pour qui
une figure nouvelle tait un grave vnement.

La maison de Pauline n'avait rien de pittoresque, quoiqu'elle ft fort
ancienne. Elle n'avait conserv, de l'poque o elle fut btie, que le
froid et l'incommodit de la distribution; du reste, pas une tradition
romanesque, pas un ornement de sculpture lgante ou bizarre, pas le
moindre aspect de fodalit romantique. Tout y avait l'air sombre et
chagrin, depuis la figure de cuivre cisele sur le marteau de la
porte, jusqu' celle de la vieille servante non moins laide et
rechigne qui vint ouvrir, toisa l'trangre avec ddain, et lui
tourna le dos aprs lui avoir rpondu schement: _Elle y est_.

La voyageuse prouva une motion  la fois douce et dchirante en
montant l'escalier en vis auquel une corde luisante servait de rampe.
Cette maison lui rappelait les plus fraches annes de sa vie, les
plus pures scnes de sa jeunesse; mais, en comparant ces tmoins de
son pass au luxe de son existence prsente, elle ne pouvait
s'empcher de plaindre Pauline, condamne  vgter l comme la mousse
verdtre qui se tranait sur les murs humides.

Elle monta sans bruit et poussa la porte, qui roula sur ses gonds en
silence. Rien n'tait chang dans la grande pice, dcore par les
htes du titr de salon. Le carreau de briques rougetres bien laves,
les boiseries brunes soigneusement dgages de poussire, la glace
dont le cadre avait t dor jadis, les meubles massifs brods au
petit point par quelque aeule de la famille, et deux ou trois
tableaux de dvotion lgus par l'oncle, cur de la ville, tout tait
prcisment rest  la mme place et dans le mme tat de vtust
robuste depuis dix ans, dix ans pendant lesquels l'trangre avait
vcu des sicles! Aussi tout ce qu'elle voyait la frappait comme un
rve.

La salle, vaste et basse, offrait  l'oeil une profondeur terne qui
n'tait pourtant pas sans charme. Il y avait, dans le vague de la
perspective, de l'austrit et de la mditation, comme dans ces
tableaux de Rembrandt o l'on ne distingue, sur le clair-obscur,
qu'une vieille figure de philosophe ou d'alchimiste brune et terreuse
comme les murs, terne et maladive comme le rayon habilement mnag o
elle nage. Une fentre  carreaux troits et monts en plomb, orne de
pots de basilic et de granium, clairait seule cette vaste pice;
mais une suave figure se dessinait dans la lumire de l'embrasure, et
semblait place l, comme  dessein, pour ressortir seule et par sa
propre beaut dans le tableau: c'tait Pauline.

Elle tait bien change, et, comme la voyageuse ne pouvait voir son
visage, elle douta longtemps que ce ft elle. Elle avait laiss
Pauline plus petite de toute la tte, et maintenant Pauline tait
grande et d'une tnuit si excessive qu'on et dit qu'elle allait se
briser en changeant d'attitude; elle tait vtue de brun, avec une
petite collerette d'un blanc scrupuleux et d'une galit de plis
vraiment monastique. Ses beaux cheveux chtains taient lisss sur ses
tempes avec un soin affect; elle se livrait  un ouvrage classique,
ennuyeux, odieux  toute organisation pensante: elle faisait de
trs-petits points rguliers avec une aiguille imperceptible sur un
morceau de batiste dont elle comptait la trame fil par fil. La vie de
la grande moiti des femmes se consume, en France,  cette solennelle
occupation.

Quand la voyageuse eut fait quelques pas, elle distingua, dans la
clart de la fentre, les lignes brillantes du beau profil de Pauline:
ses traits rguliers et calmes, ses grands yeux voils et nonchalants,
son front pur et uni, plutt dcouvert qu'lev, sa bouche dlicate
qui semblait incapable de sourire. Elle tait toujours admirablement
belle et jolie! mais elle tait maigre et d'une pleur uniforme, qu'on
pouvait regarder comme passe  l'tat chronique. Dans le premier
instant, son ancienne amie fut tente de la plaindre; mais, en
admirant la srnit profonde de ce front mlancolique doucement
pench sur son ouvrage, elle se sentit pntre de respect bien plus
que de piti.

Elle resta donc immobile et muette  la regarder; mais, comme si sa
prsence se ft rvle  Pauline par un mouvement instinctif du
coeur, celle-ci se tourna tout  coup vers elle et la regarda fixement
sans dire un mot et sans changer de visage.

--Pauline! ne me reconnais-tu pas? s'cria l'trangre; as-tu oubli
la figure de Laurence?

Alors Pauline jeta un cri, se leva, et retomba sans force sur un
sige. Laurence tait dj dans ses bras, et toutes deux pleuraient.

--Tu ne me reconnaissais pas? dit enfin Laurence.

--Oh! que dis-tu l! rpondit Pauline. Je te reconnaissais bien, mais
je n'tais pas tonne. Tu ne sais pas une chose, Laurence? C'est que
les personnes qui vivent dans la solitude ont parfois d'tranges
ides. Comment te dirai-je? Ce sont des souvenirs, des images qui se
logent dans leur esprit, et qui semblent passer devant leurs yeux. Ma
mre appelle cela des visions. Moi, je sais bien que je ne suis pas
folle; mais je pense que Dieu permet souvent, pour me consoler dans
mon isolement, que les personnes que j'aime m'apparaissent tout  coup
au milieu de mes rveries. Va, bien souvent je t'ai vue l devant
cette porte, debout comme tu tais tout  l'heure, et me regardant
d'un air indcis. J'avais coutume de ne rien dire et de ne pas bouger,
pour que l'apparition ne s'envolt pas. Je n'ai t surprise que quand
je t'ai entendue parler. Oh! alors ta voix m'a rveille! elle est
venue me frapper jusqu'au coeur! Chre Laurence! c'est donc toi
vraiment! dis-moi bien que c'est toi!

Quand Laurence eut timidement exprim  son amie la crainte qui
l'avait empche depuis plusieurs annes de lui donner des marques de
son souvenir, Pauline l'embrassa en pleurant.

--Oh mon Dieu! dit-elle, tu as cru que je te mprisais, que je
rougissais de toi! moi qui t'ai conserv toujours une si haute estime,
moi qui savais si bien que dans aucune situation de la vie il n'tait
possible  une me comme la tienne de s'garer!

Laurence rougit et plit en coutant ces paroles; elle renferma un
soupir, et baisa la main de Pauline avec un sentiment de vnration.

--Il est bien vrai, reprit Pauline, que ta condition prsente rvolte
les opinions troites et intolrantes de toutes les personnes que je
vois. Une seule porte dans sa svrit un reste d'affection et de
regret: c'est ma mre. Elle te blme, il faut bien t'attendre  cela;
mais elle cherche  t'excuser, et l'on voit qu'elle lance sur toi
l'anathme avec douleur. Son esprit, n'est pas clair, tu le sais;
mais son coeur est bon, pauvre femme!

--Comment ferai-je donc pour me faire accueillir? demanda Laurence.

--Hlas! rpondit Pauline, il serait bien facile de la tromper; elle
est aveugle.

--Aveugle! ah! mon Dieu!

Laurence resta accable  cette nouvelle; et, songeant  l'affreuse
existence de Pauline, elle la regardait fixement, avec l'expression
d'une compassion profonde et pourtant comprime par le respect.
Pauline la comprit, et, lui pressant la main avec tendresse, elle lui
dit avec une navet touchante:

--Il y a du bien dans tous les maux que Dieu nous envoie. J'ai failli
me marier il y a cinq ans; un an aprs, ma mre a perdu la vue. Vois,
comme il est heureux que je sois reste fille pour la soigner! si
j'avais t marie, qui sait si je l'aurais pu?

Laurence, pntre d'admiration, sentit ses yeux se remplir de larmes.

--Il est vident, dit-elle en souriant  son amie  travers ses
pleurs, que tu aurais t distraite par mille autres soins galement
sacrs, et qu'elle et t plus  plaindre qu'elle ne l'est.

--Je l'entends remuer, dit Pauline; et elle passa vivement, mais avec
assez d'adresse pour ne pas faire le moindre bruit, dans la chambre
voisine.

Laurence la suivit sur la pointe du pied, et vit la vieille femme
aveugle tendue sur son lit en forme de corbillard. Elle tait jaune
et luisante. Ses yeux hagards et sans vie lui donnaient absolument
l'aspect d'un cadavre. Laurence recula, saisie d'une terreur
involontaire. Pauline s'approcha de sa mre, pencha doucement son
visage vers ce visage affreux, et lui demanda bien bas si elle
dormait. L'aveugle ne rpondit rien, et se tourna vers la ruelle du
lit. Pauline arrangea ses couvertures avec soin sur ses membres
tiques, referma doucement le rideau, et reconduisit son amie dans le
salon.

--Causons, lui dit-elle; ma mre se lve tard ordinairement. Nous
avons quelques heures pour nous reconnatre; nous trouverons bien un
moyen de rveiller son ancienne amiti pour toi. Peut-tre
suffira-t-il de lui dire que tu es l! Mais, dis-moi, Laurence, tu as
pu croire que je te... Oh! je ne dirai pas ce mot! Te mpriser! Quelle
insulte tu m'as faite l! Mais c'est ma faute aprs tout. J'aurais d
prvoir que tu concevrais des doutes sur mon affection, j'aurais d
t'expliquer mes motifs... Hlas! c'tait bien difficile  te faire
comprendre! Tu m'aurais accuse de faiblesse, quand, au contraire, il
me fallait tant de force pour renoncer  t'crire,  te suivre dans ce
monde inconnu o, malgr moi, mon coeur a t si souvent te chercher!
Et puis, je n'osais pas accuser ma mre; je ne pouvais pas me dcider
 t'avouer les petitesses de son caractre et les prjugs de son
esprit. J'en tais victime; mais je rougissais de les raconter. Quand
on est si loin de toute amiti, si seule, si triste, toute dmarche
difficile devient impossible. On s'observe, on se craint soi-mme, et
l'on se suicide dans la peur de se laisser mourir.  prsent que te
voil prs de moi, je retrouve toute ma confiance, tout mon abandon.
Je te dirai tout. Mais d'abord parlons de toi, car mon existence est
si monotone, si nulle, si ple  ct de la tienne! Que de choses tu
dois avoir  me raconter!

Le lecteur doit prsumer que Laurence ne raconta pas tout. Son rcit
fut mme beaucoup moins long que Pauline ne s'y attendait. Nous le
transcrirons en trois lignes, qui suffiront  l'intelligence de la
situation.

Et d'abord, il faut dire que Laurence tait ne  Paris dans une
position mdiocre. Elle avait reu une ducation simple, mais solide.
Elle avait quinze ans lorsque, sa famille tant tombe dans la misre,
il lui fallut quitter Paris et se retirer en province avec sa mre.
Elle vint habiter Saint-Front, o elle russit  vivre quatre ans en
qualit de sous-matresse dans un pensionnat de jeunes filles, et o
elle contracta une troite amiti avec l'ane de ses lves, Pauline,
ge de quinze ans comme elle.

Et puis il arriva que Laurence dut  la protection de je ne sais
quelle douairire d'tre rappele  Paris, pour y faire l'ducation
des filles d'un banquier.

Si vous voulez savoir comment une jeune fille pressent et dcouvre sa
vocation, comment elle l'accomplit en dpit de toutes les remontrances
et de tous les obstacles, relisez les charmants Mmoires de
mademoiselle Hippolyte Clairon, clbre comdienne du sicle dernier.

Laurence fit comme tous ces artistes prdestins: elle passa par
toutes les misres, par toutes les souffrances du talent ignor ou
mconnu; enfin, aprs avoir travers les vicissitudes de la vie
pnible que l'artiste est forc de crer lui-mme, elle devint une
belle et intelligente actrice. Succs, richesse, hommages, renomme,
tout lui vint ensemble et tout  coup. Dsormais elle jouissait d'une
position brillante et d'une considration justifie aux yeux des gens
d'esprit par un noble talent et un caractre lev. Ses erreurs, ses
passions, ses douleurs de femme, ses dceptions et ses repentirs, elle
ne les raconta point  Pauline. Il tait encore trop tt: Pauline
n'et pas compris.




II.


Cependant, lorsqu'au coup de midi l'aveugle s'veilla, Pauline savait
toute la vie de Laurence, mme ce qui ne lui avait pas t racont, et
cela plus que tout le reste peut-tre; car les personnes qui ont vcu
dans le calme et la retraite ont un merveilleux instinct pour se
reprsenter la vie d'autrui pleine d'orages et de dsastres qu'elles
s'applaudissent en secret d'avoir vits. C'est une consolation
intrieure qu'il leur faut laisser, car l'amour-propre y trouve bien
un peu son compte, et la vertu seule ne suffit pas toujours 
ddommager des longs ennuis de la solitude.

--Eh bien! dit la mre aveugle en s'asseyant sur le bord de son lit,
appuye sur sa fille, qui est donc l prs de nous? Je sens le parfum
d'une belle dame. Je parie que c'est madame Ducornay, qui est revenue
de Paris avec toutes sortes de belles toilettes que je ne pourrai pas
voir, et de bonnes senteurs qui nous donnent la migraine.

--Non, maman, rpondit Pauline, ce n'est pas madame Ducornay.

--Qui donc? reprit l'aveugle en tendant le bras. --Devinez, dit
Pauline en faisant signe  Laurence de toucher la main de sa mre.
--Que cette main est douce et petite! s'cria l'aveugle en passant
ses doigts noueux sur ceux de l'actrice. Oh! ce n'est pas madame
Ducornay, certainement. Ce n'est aucune de _nos dames_, car, quoi
qu'elles fassent,  la patte on reconnat toujours le livre. Pourtant
je connais cette main-l. Mais c'est quelqu'un que je n'ai pas vu
depuis longtemps. Ne saurait-elle parler? --Ma voix a chang comme ma
main, rpondit Laurence, dont l'organe clair et frais avait pris, dans
les tudes thtrales, un timbre plus grave et plus sonore.

--Je connais aussi cette voix, dit l'aveugle, et pourtant je ne la
reconnais pas. Elle garda quelques instants le silence sans quitter la
main de Laurence, en levant sur elle ses yeux ternes et vitreux, dont
la fixit tait effrayante. --Me voit-elle? demanda Laurence bas 
Pauline. --Nullement, rpondit celle-ci, mais elle a toute sa
mmoire; et d'ailleurs, notre vie compte si peu d'vnements, qu'il
est impossible qu'elle ne te reconnaisse pas tout  l'heure.  peine
Pauline eut-elle prononc ces mots, que l'aveugle, repoussant la main
de Laurence avec un sentiment de dgot qui allait jusqu' l'horreur,
dit de sa voix sche et casse: --Ah! c'est cette malheureuse _qui
joue la comdie!_ Que vient-elle chercher ici? Vous ne deviez pas la
recevoir, Pauline!

-- ma mre! s'cria Pauline en rougissant de honte et de chagrin, et
en pressant sa mre dans ses bras, pour lui faire comprendre ce
qu'elle prouvait. Laurence plit, puis se remettant aussitt: --Je
m'attendais  cela, dit-elle  Pauline avec un sourire dont la douceur
et la dignit l'tonnrent et la troublrent un peu.

--Allons, reprit l'aveugle, qui craignait instinctivement de dplaire
 sa fille, en raison du besoin qu'elle avait de son dvouement,
laissez-moi le temps de me remettre un peu; je suis si surprise! et
comme cela, au rveil, on ne sait trop ce qu'on dit... Je ne voudrais
pas vous faire de chagrin, Mademoiselle... ou Madame... Comment vous
appelle-t-on maintenant? --Toujours Laurence, rpondit l'actrice avec
calme. --Et elle est toujours Laurence, dit avec chaleur la bonne
Pauline en l'embrassant, toujours la mme me gnreuse, le mme noble
coeur... --Allons, arrange-moi, ma fille, dit l'aveugle, qui voulait
changer de propos, ne pouvant se rsoudre ni  contredire sa fille ni
 rparer sa duret envers Laurence; coiffe-moi donc, Pauline;
j'oublie, moi, que les autres ne sont point aveugles, et qu'ils voient
en moi quelque chose d'affreux. Donne-moi mon voile, mon mantelet...
C'est bien, et maintenant apporte-moi mon chocolat de sant, et
offres-en aussi ... cette dame.

Pauline jeta  son amie un regard suppliant auquel celle-ci rpondit
par un baiser. Quand la vieille dame, enveloppe dans sa mante
d'indienne brune  grandes fleurs rouges, et coiffe de son bonnet
blanc surmont d'un voile de crpe noir qui lui cachait la moiti du
visage, se fut assise vis--vis de son frugal djeuner, elle s'adoucit
peu  peu. L'ge, l'ennui et les infirmits l'avaient amene  ce
degr d'gosme qui fait tout sacrifier, mme les prjugs les plus
enracins, aux besoins du bien-tre. L'aveugle vivait dans une telle
dpendance de sa fille, qu'une contrarit, une distraction de
celle-ci pouvait apporter le trouble dans cette suite d'innombrables
petites attentions dont la moindre tait ncessaire pour lui rendre la
vie tolrable. Quand l'aveugle tait commodment couche, et qu'elle
ne craignait plus aucun danger, aucune privation pour quelques heures,
elle se donnait le cruel soulagement de blesser par des paroles aigres
et des murmures injustes les gens dont elle n'avait plus besoin; mais,
aux heures de sa dpendance, elle savait fort bien se contenir, et
enchaner leur zle par des manires plus affables. Laurence eut le
loisir de faire cette remarque dans le courant de la journe. Elle en
fit encore une autre qui l'attrista davantage: c'est que la mre avait
une peur relle de sa fille. On et dit qu' travers cet admirable
sacrifice de tous les instants, Pauline laissait percer malgr elle un
muet mais ternel reproche, que sa mre comprenait fort bien et
redoutait affreusement. Il semblait que ces deux femmes craignissent
de s'clairer mutuellement sur la lassitude qu'elles prouvaient
d'tre ainsi attaches l'une  l'autre, un tre moribond et un tre
vivant: l'un effray des mouvements de celui qui pouvait  chaque
instant lui enlever son dernier souffle, et l'autre pouvant de cette
tombe o il craignait d'tre entran  la suite d'un cadavre.

Laurence, qui tait doue d'un esprit judicieux et d'un coeur noble,
se dit qu'il n'en pouvait pas tre autrement; que d'ailleurs cette
souffrance invincible chez Pauline n'tait rien  sa patience et ne
faisait qu'ajouter  ses mrites. Mais, malgr cela, Laurence sentit
que l'effroi et l'ennui la gagnaient entre ces deux victimes. Un nuage
passa sur ses yeux et un frisson dans ses veines. Vers le soir, elle
tait accable de fatigue, quoiqu'elle n'et pas fait un pas de la
journe. Dj l'horreur de la vie relle se montrait derrire cette
posie, dont au premier moment elle avait, de ses yeux d'artiste,
envelopp la sainte existence de Pauline. Elle et voulu pouvoir
persister dans son illusion, la croire heureuse et rayonnante dans son
martyre comme une vierge catholique des anciens jours, voir la mre
heureuse aussi, oubliant sa misre pour ne songer qu' la joie d'tre
aime et assiste ainsi; enfin elle et voulu, puisque ce sombre
tableau d'intrieur tait sous ses yeux, y contempler des anges de
lumire, et non de tristes figures chagrines et froides comme la
ralit. Le plus lger pli sur le front anglique de Pauline faisait
ombre  ce tableau; un mot prononc schement par cette bouche si pure
dtruisait la mansutude mystrieuse que Laurence, au premier abord, y
avait vue rgner. Et pourtant ce pli au front tait une prire; ce mot
errant sur les lvres, une parole de sollicitude ou de consolation;
mais tout cela tait glac comme l'gosme chrtien, qui nous fait
tout supporter en vue de la rcompense, et dsol comme le renoncement
monastique, qui nous dfend de trop adoucir la vie humaine  autrui
aussi bien qu' nous-mmes.

Tandis que le premier enthousiasme de l'admiration nave
s'affaiblissait chez l'actrice, tout aussi navement et en dpit
d'elles-mmes, une modification d'ides s'oprait en sens inverse chez
les deux bourgeoises. La fille, tout en frmissant  l'ide des pompes
mondaines o son amie s'tait jete, avait souvent ressenti, peut-tre
 son insu, des lans de curiosit pour ce monde inconnu, plein de
terreurs et de prestiges, o ses principes lui dfendaient de porter
un seul regard. En voyant Laurence, en admirant sa beaut, sa grce,
ses manires tantt nobles comme celles d'une reine de thtre, tantt
libres et enjoues comme celles d'un enfant (car l'artiste aime du
public est comme un enfant  qui l'univers sert de famille), elle
sentait clore en elle un sentiment  la fois enivrant et douloureux,
quelque chose qui tenait le milieu entre l'admiration et la crainte,
entre la tendresse et l'envie. Quant  l'aveugle, elle tait
instinctivement captive et comme vivifie par le beau son de cette
voix, par la puret de ce langage, par l'animation de cette causerie
intelligente, colore et profondment naturelle, qui caractrise les
vrais artistes, et ceux du thtre particulirement. La mre de
Pauline, quoique remplie d'enttement dvot et de morgue provinciale,
tait une femme assez distingue et assez instruite pour le monde o
elle avait vcu. Elle l'tait du moins assez pour se sentir frappe et
charme, malgr elle, d'entendre quelque chose de si diffrent de son
entourage habituel, et de si suprieur  tout ce qu'elle avait jamais
rencontr. Peut-tre ne s'en rendait-elle pas bien compte  elle-mme;
mais il est certain que les efforts de Laurence pour la faire revenir
de ses prventions russissaient au del de ses esprances. La vieille
femme commenait  s'amuser si rellement de la causerie de l'actrice,
qu'elle l'entendit avec regret, presque avec effroi, demander des
chevaux de poste. Elle fit alors un grand effort sur elle-mme, et la
pria de rester jusqu'au lendemain. Laurence se fit un peu prier. Sa
mre, retenue  Paris par une indisposition de sa seconde fille,
n'avait pu partir avec elle. Les engagements de Laurence avec le
thtre d'Orlans l'avaient force de les y devancer; mais elle leur
avait donn rendez-vous  Lyon, et Laurence voulait y arriver en mme
temps qu'elles, sachant bien que sa mre et sa soeur, aprs quinze
jours de sparation (la premire de leur vie), l'attendraient
impatiemment. Cependant l'aveugle insista tellement, et Pauline, 
l'ide de se sparer de nouveau, et pour jamais sans doute, de son
amie, versa des larmes si sincres, que Laurence cda, crivit  sa
mre de ne pas tre inquite si elle retardait d'un jour son arrive 
Lyon, et ne commanda ses chevaux que pour le lendemain soir.
L'aveugle, entrane de plus en plus, poussa la gracieuset jusqu'
vouloir dicter une phrase amicale pour son ancienne connaissance, la
mre de Laurence.

--Cette pauvre madame S..., ajouta-t-elle lorsqu'elle eut entendu
plier la lettre et ptiller la cire  cacheter, c'tait une bien
excellente personne, spirituelle, gaie, confiante... et bien tourdie!
car enfin, ma pauvre enfant, c'est elle qui rpondra devant Dieu du
malheur que tu as eu de monter sur les planches. Elle pouvait s'y
opposer, et elle ne l'a pas fait! Je lui ai crit trois lettres 
cette occasion, et Dieu sait si elle les a lues! Ah! si elle m'et
coute, tu n'en serais pas l!...

--Nous serions dans la plus profonde misre, rpondit Laurence avec
une douce vivacit, et nous souffririons de ne pouvoir rien faire
l'une pour l'autre, tandis qu'aujourd'hui j'ai la joie de voir ma
bonne mre rajeunir au sein d'une honnte aisance; et elle est plus
heureuse que moi, s'il est possible, de devoir son bien-tre  mon
travail et  ma persvrance. Oh! c'est une excellente mre, ma bonne
madame D..., et, quoique je sois actrice, je vous assure que je l'aime
autant que Pauline vous aime.

--Tu as toujours t une bonne fille, je le sais, dit l'aveugle. Mais
enfin comment cela finira-t-il? Vous voil riches, et je comprends que
ta mre s'en trouve fort bien, car c'est une femme qui a toujours aim
ses aises et ses plaisirs; mais l'autre vie, mon enfant, vous n'y
songez ni l'une ni l'autre!... Enfin, je me rfugie dans la pense que
tu ne seras pas toujours au thtre, et qu'un jour viendra o tu feras
pnitence.

Cependant le bruit de l'aventure qui avait amen  Saint-Front, route
de Paris, une dame en chaise de poste qui croyait aller  Villiers,
route de Lyon, s'tait rpandue dans la petite ville, et y donnait
lieu, depuis quelques heures,  d'tranges commentaires. Par quel
hasard, par quel prodige, cette dame de la chaise de poste, aprs tre
arrive l sans le vouloir, se dcidait-elle  y rester toute la
journe? Et que faisait-elle, bon Dieu! chez les dames D...? Comment
pouvait-elle les connatre? Et que pouvaient-elles avoir  se dire
depuis si longtemps qu'elles taient enfermes ensemble? Le secrtaire
de la mairie, qui faisait sa partie de billard au caf situ justement
en face de la maison des dames D..., vit ou crut voir passer et
repasser derrire les vitres de cette maison la dame trangre, vtue
singulirement, disait-il, et mme magnifiquement. La toilette de
voyage de Laurence tait pourtant d'une simplicit de bon got; mais
la femme de Paris, et la femme artiste surtout, donne aux moindres
atours un prestige blouissant pour la province. Toutes les dames des
maisons voisines se collrent  leurs croises, les entr'ouvrirent
mme, et s'enrhumrent toutes plus ou moins, dans l'esprance de
dcouvrir ce qui se passait chez la voisine. On appela la servante
comme elle allait au march, on l'interrogea. Elle ne savait rien,
elle n'avait rien entendu, rien compris; mais la personne en question
tait fort trange, selon elle. Elle faisait de grands pas, parlait
avec une grosse voix, et portait une pelisse fourre qui la faisait
ressembler aux animaux des mnageries ambulantes, soit  une lionne,
soit  une tigresse; la servante ne savait pas bien  laquelle des
deux. Le secrtaire de la mairie dcida qu'elle tait vtue d'une peau
de panthre, et l'adjoint du maire trouva fort probable que ce ft la
duchesse de Berry. Il avait toujours souponn la vieille D... d'tre
lgitimiste au fond du coeur, car elle tait dvote. Le maire,
assassin de questions par les dames de sa famille, trouva un
expdient merveilleux pour satisfaire leur curiosit et la sienne
propre. Il ordonna au matre de poste de ne dlivrer de chevaux 
l'trangre que sur le _vu_ de son passe-port. L'trangre, se
ravisant et remettant son dpart au lendemain, fit rpondre par son
domestique qu'elle montrerait son passe-port au moment o elle
redemanderait des chevaux. Le domestique, fin matois, vritable
Frontin de comdie, s'amusa de la curiosit des citadins de
Saint-Front, et leur fit  chacun un conte diffrent. Mille versions
circulrent et se croisrent dans la ville. Les esprits furent
trs-agits, le maire craignit une meute; le procureur du roi intima
 la gendarmerie l'ordre de se tenir sur pied, et les chevaux de
l'ordre public eurent la selle sur le dos tout le jour.

--Que faire? disait le maire qui tait un homme de moeurs douces et
un coeur sensible envers le beau sexe. Je ne puis envoyer un gendarme
pour examiner brutalement les papiers d'une dame! -- votre place, je
ne m'en gnerais pas! disait le substitut, jeune magistrat farouche
qui aspirait  tre procureur du roi, et qui travaillait  diminuer
son embonpoint pour ressembler tout  fait  Junius Brutus. --Vous
voulez que je fasse de l'arbitraire! reprenait le magistrat pacifique.
La mairesse tint conseil avec les femmes des autres autorits, et il
fut dcid que M. le maire irait en personne, avec toute la politesse
possible, et s'excusant sur la ncessit d'obir  des ordres
suprieurs, demander  l'inconnue son passeport.

Le maire obit, et se garda bien de dire que ces ordres suprieurs
taient ceux de sa femme. La mre D... fut un peu effraye de cette
dmarche; Pauline, qui la comprit fort bien, en fut inquite et
blesse; Laurence ne fit qu'en rire, et, s'adressant au maire, elle
l'appela par son nom, lui demanda des nouvelles de toutes les
personnes de sa famille et de son intimit, lui nommant avec une
merveilleuse mmoire jusqu'au plus petit de ses enfants, l'intrigua
pendant un quart d'heure, et finit par s'en faire reconnatre. Elle
fut si aimable et si jolie dans ce badinage, que le bon maire en tomba
amoureux comme un fou, voulut lui baiser la main, et ne se retira que
lorsque madame D... et Pauline lui eurent promis de le faire dner
chez elles ce mme jour avec la belle actrice de _la capitale_. Le
dner fut fort gai. Laurence essaya de se dbarrasser des impressions
tristes qu'elle avait reues, et voulut rcompenser l'aveugle du
sacrifice qu'elle lui faisait de ses prjugs en lui donnant quelques
heures d'enjouement. Elle raconta mille historiettes plaisantes sur
ses voyages en province, et mme, au dessert, elle consentit  rciter
 M. le maire des tirades de vers classiques qui le jetrent dans un
dlire d'enthousiasme dont madame la mairesse et t sans doute fort
effraye. Jamais l'aveugle ne s'tait autant amuse; Pauline tait
singulirement agite; elle s'tonnait de se sentir triste au milieu
de sa joie. Laurence, tout en voulant divertir les autres, avait fini
par se divertir elle-mme. Elle se croyait rajeunie de dix ans en se
retrouvant dans ce monde de ses souvenirs, o elle croyait parfois
tre encore en rve.

On tait pass de la salle  manger au salon, et on achevait de
prendre le caf, lorsqu'un bruit de socques dans l'escalier annona
l'approche d'une visite. C'tait la femme du maire, qui, ne pouvant
rsister plus longtemps  sa curiosit, venait _adroitement_ et comme
par hasard voir madame D... Elle se ft bien garde d'amener ses
filles, elle et craint de faire tort  leur mariage si elle leur et
laiss entrevoir la comdienne. Ces demoiselles n'en dormirent pas de
la nuit, et jamais l'autorit maternelle ne leur sembla plus inique.
La plus jeune en pleura de dpit.

Madame la mairesse, quoique assez embarrasse de l'accueil qu'elle
ferait  Laurence (celle-ci avait autrefois donn des leons  ses
filles), se garda bien d'tre impolie. Elle fut mme gracieuse en
voyant la dignit calme qui rgnait dans ses manires. Mais quelques
minutes aprs, une seconde visite tant arrive, _par hasard_ aussi,
la mairesse recula sa chaise et parla un peu moins  l'actrice. Elle
tait observe par une de ses amies intimes, qui n'et pas manqu de
critiquer beaucoup son _intimit_ avec une comdienne. Cette seconde
visiteuse s'tait promis de satisfaire aussi sa curiosit en faisant
causer Laurence. Mais, outre que Laurence devint de plus en plus grave
et rserve, la prsence de la mairesse contraignit et gna les
curiosits subsquentes. La troisime visite gna beaucoup les deux
premires, et fut  son tour encore plus gne par l'arrive de la
quatrime. Enfin, en moins d'une heure, le vieux salon de Pauline fut
rempli comme si elle et invit toute la ville  une grande soire.
Personne n'y pouvait rsister; on voulait, au risque de faire une
chose trange, impolie mme, voir cette petite sous-matresse dont
personne n'avait souponn l'intelligence, et qui maintenant tait
connue et applaudie dans toute la France. Pour lgitimer la curiosit
prsente, et pour excuser le peu de discernement qu'on avait eu dans
le pass, on affectait de douter encore du talent de Laurence, et on
se disait  l'oreille: --Est-il bien vrai qu'elle soit l'amie et la
protge de mademoiselle Mars? --On dit qu'elle a un si grand succs
 Paris --Croyez-vous bien que ce soit possible? --Il parat que les
plus clbres auteurs font des pices pour elle. --Peut-tre
exagre-t-on beaucoup tout cela! --Lui avez-vous parl? --Lui
parlez-vous? etc.

Personne nanmoins ne pouvait diminuer par ses doutes la grce et la
beaut de Laurence. Un instant avant le dner, elle avait fait venir
sa femme de chambre, et, d'un tout petit carton qui ressemblait  ces
noix enchantes o les fes font tenir d'un coup de baguette tout le
trousseau d'une princesse, tait sortie une parure trs-simple, mais
d'un got exquis et d'une fracheur merveilleuse. Pauline ne pouvait
comprendre qu'on pt avec si peu de temps et de soin se mtamorphoser
ainsi en voyage, et l'lgance de son amie la frappait d'une sorte de
vertige. Les dames de la ville s'taient flattes d'avoir  critiquer
cette toilette et cette tournure qu'on avait annonces si tranges;
elles taient forces d'admirer et de dvorer du regard ces toffes
moelleuses ngliges dans leur richesse, ces coupes lgantes
d'ajustements sans roideur et sans talage, nuance  laquelle
n'arrivera jamais l'lgante de petite ville, mme lorsqu'elle copie
exactement l'lgante des grandes villes; enfin toutes ces recherches
de la chaussure, de la manchette et de la coiffure, que les femmes
sans got exagrent jusqu' l'absurde, ou suppriment jusqu' la
malpropret. Ce qui frappait et intimidait plus que tout le reste,
c'tait l'aisance parfaite de Laurence, ce ton de la meilleure
compagnie qu'on ne s'attend gure, en province,  trouver chez une
comdienne, et que, certes, on ne trouvait chez aucune femme 
Saint-Front. Laurence tait imposante et prvenante  son gr. Elle
souriait en elle-mme du trouble o elle jetait tous ces petits
esprits qui taient venus  l'insu les uns des autres, chacun croyant
tre le seul assez hardi pour s'amuser des inconvenances d'une
bohmienne, et qui se trouvaient l honteux et embarrasss chacun de
la prsence des autres, et plus encore du dsappointement d'avoir 
envier ce qu'il tait venu persifler, humilier peut-tre! Toutes ces
femmes se tenaient d'un ct du salon comme un rgiment en droute, et
de l'autre ct, entoure de Pauline, de sa mre et de quelques hommes
de bon sens qui ne craignaient pas de causer respectueusement avec
elle, Laurence sigeait comme une reine affable qui sourit  son
peuple et le tient  distance. Les rles taient bien changs, et le
malaise croissait d'un ct, tandis que la vritable dignit
triomphait de l'autre. On n'osait plus chuchoter, on n'osait mme plus
regarder, si ce n'est  la drobe. Enfin, quand le dpart des plus
dsappointes eut clairci les rangs, on osa s'approcher, mendier une
parole, un regard, toucher la robe, demander l'adresse de la lingre,
le prix des bijoux, le nom des pices de thtre les plus  la mode 
Paris, et des billets de spectacle pour le premier voyage qu'on ferait
 la capitale.

 l'arrive des premires visites, l'aveugle avait t confuse, puis
contrarie, puis blesse. Quand elle entendit tout ce monde remplir
son salon froid et abandonn depuis si longtemps, elle prit son parti,
et, cessant de rougir de l'amiti qu'elle avait tmoigne  Laurence,
elle en affecta plus encore, et accueillit par des paroles aigres et
moqueuses tous ceux qui vinrent la saluer. --Oui-da, Mesdames,
rpondait-elle, je me porte mieux que je ne pensais, puisque mes
infirmits ne font plus peur  personne. Il y a deux ans que l'on
n'est venu me tenir compagnie le soir, et c'est un merveilleux hasard
qui m'amne toute la ville  la fois. Est-ce qu'on aurait drang le
calendrier, et ma fte, que je croyais passe il y a six mois,
tomberait-elle aujourd'hui? Puis, s'adressant  d'autres qui n'taient
presque jamais venues chez elle, elle poussait la malice jusqu' leur
dire en face et tout haut: --Ah! vous faites comme moi, vous faites
taire vos scrupules de conscience, et vous venez, malgr vous, rendre
hommage au talent? C'est toujours ainsi, voyez-vous; l'esprit triomphe
toujours, et de tout. Vous avez bien blm mademoiselle S... de s'tre
mise au thtre; vous avez fait comme moi, vous dis-je, vous avez
trouv cela rvoltant, affreux! Eh bien, vous voil toutes  ses
pieds! Vous ne direz pas le contraire, car enfin je ne crois pas tre
devenue tout  coup assez aimable et assez jolie pour que l'on vienne
en foule jouir de ma socit.

Quant  Pauline, elle fut du commencement  la fin admirable pour
son amie. Elle ne rougit point d'elle un seul instant, et bravant,
avec un courage hroque en province, le blme qu'on s'apprtait 
dverser sur elle, elle prit franchement le parti d'tre en public 
l'gard de Laurence ce qu'elle tait en particulier. Elle l'accabla
de soins, de prvenances, de respects mme; elle plaa elle-mme un
tabouret sous ses pieds, elle lui prsenta elle-mme le plateau de
rafrachissements; puis elle rpondit par un baiser plein d'effusion
 son baiser de remerciement; et quand elle se rassit auprs d'elle,
elle tint sa main enlace  la sienne toute la soire sur le bras du
fauteuil.

Ce rle tait beau sans doute, et la prsence de Laurence oprait des
miracles, car un tel courage et pouvant Pauline si on lui en et
annonc la ncessit la veille; et maintenant il lui cotait si peu
qu'elle s'en tonnait elle-mme. Si elle et pu descendre au fond de
sa conscience, peut-tre et-elle dcouvert que ce rle gnreux tait
le seul qui l'levt au niveau de Laurence  ses propres yeux. Il est
certain que jusque-l la grce, la noblesse et l'intelligence de
l'actrice l'avaient dconcerte un peu; mais, depuis qu'elle l'avait
pose auprs d'elle en protge, Pauline ne s'apercevait plus de cette
supriorit, difficile  accepter de femme  femme aussi bien que
d'homme  homme.

Il est certain que, lorsque les deux amies et la mre aveugle se
retrouvrent seules ensemble au coin du feu, Pauline fut surprise et
mme un peu blesse de voir que Laurence reportait toute sa
reconnaissance sur la vieille femme. Ce fut avec une noble franchise
que l'actrice, baisant la main de madame D... et l'aidant  reprendre
le chemin de sa chambre, lui dit qu'elle sentait tout le prix de ce
qu'elle avait fait et de ce qu'elle avait t pour elle durant cette
petite preuve. --Quant  toi, ma Pauline, dit-elle  son amie
lorsqu'elles furent tte  tte, je te fcherais, si je te faisais le
mme remerciement. Tu n'as point de prjugs assez obstins pour que
ton mpris de la sottise provinciale me semble un grand effort. Je te
connais, tu ne serais plus toi-mme si tu n'avais pas trouv un vrai
plaisir  t'lever de toute ta hauteur au-dessus de ces bgueules.

--C'est  cause de toi que cela m'est devenu un plaisir, rpondit
Pauline un peu dconcerte.

--Allons donc, ruse! reprit Laurence en l'embrassant, c'est  cause
de vous-mme!

tait-ce un instinct d'ingratitude qui faisait parler ainsi l'amie de
Pauline? Non. Laurence tait la femme la plus droite avec les autres
et la plus sincre vis--vis d'elle-mme. Si l'effort de son amie lui
et paru sublime, elle ne se serait pas crue humilie de lui montrer
de la reconnaissance; mais elle avait un sentiment si ferme et si
lgitime de sa propre dignit, qu'elle croyait le courage de Pauline
aussi naturel, aussi facile que le sien. Elle ne se doutait nullement
de l'angoisse secrte qu'elle excitait dans cette me trouble. Elle
ne pouvait la deviner; elle ne l'et pas comprise.

Pauline, ne voulant pas la quitter d'un instant, exigea qu'elle dormt
dans son propre lit. Elle s'tait fait arranger un grand canap o
elle se coucha non loin d'elle, afin de pouvoir causer le plus
longtemps possible. Chaque moment augmentait l'inquitude de la jeune
recluse, et son dsir de comprendre la vie, les jouissances de l'art
et celles de la gloire, celles de l'activit et celles de
l'indpendance. Laurence ludait ses questions. Il lui semblait
imprudent de la part de Pauline de vouloir connatre les avantages
d'une position si diffrente de la sienne; il lui et sembl peu
dlicat  elle-mme de lui en faire un tableau sduisant. Elle
s'effora de rpondre  ses questions par d'autres questions; elle
voulut lui faire dire les joies intimes de sa vie vanglique, et
tourner toute l'exaltation de leur entretien vers cette posie du
devoir qui lui semblait devoir tre le partage d'une me pieuse et
rsigne. Mais Pauline ne rpondit que par des rticences. Dans leur
premier entretien de la matine, elle avait puis tout ce que sa
vertu avait d'orgueil et de finesse pour dissimuler sa souffrance. Le
soir, elle ne songeait dj plus  son rle. La soif qu'elle prouvait
de vivre et de s'panouir, comme une fleur longtemps prive d'air et
de soleil, devenait de plus en plus ardente. Elle l'emporta, et fora
Laurence  s'abandonner au plaisir le plus grand qu'elle connt, celui
d'pancher son me avec confiance et navet. Laurence aimait son art,
non-seulement pour lui-mme, mais aussi en raison de la libert et de
l'lvation d'esprit et d'habitudes qu'il lui avait procures. Elle
s'honorait de nobles amitis; elle avait connu aussi des affections
passionnes, et, quoiqu'elle et la dlicatesse de n'en point parler 
Pauline, la prsence de ces souvenirs encore palpitants donnait  son
loquence naturelle une nergie pleine de charme et d'entranement.

Pauline dvorait ses paroles. Elles tombaient dans son coeur et dans
son cerveau comme une pluie de feu; ple, les cheveux pars, l'oeil
embras, le coude appuy sur son chevet virginal, elle tait belle
comme une nymphe antique  la lueur ple de la lampe qui brlait entre
les deux lits. Laurence la vit et fut frappe de l'expression de ses
traits. Elle craignit d'en avoir trop dit, et se le reprocha, quoique
pourtant toutes ses paroles eussent t pures comme celles d'une mre
 sa fille. Puis, involontairement, revenant  ses ides thtrales,
et oubliant tout ce qu'elles venaient de se dire, elle s'cria,
frappe de plus en plus: --Mon Dieu, que tu es belle, ma chre
enfant! Les classiques qui m'ont voulu enseigner le rle de Phdre ne
t'avaient pas vue ainsi. Voici une pose qui est toute l'cole moderne;
mais c'est Phdre tout entire... non pas la Phdre de Racine
peut-tre, mais celle d'Euripide, disant:

  Dieux! que ne suis-je assise  l'ombre des forts!...

Si je ne te dis pas cela en grec, ajouta Laurence en touffant un
lger billement, c'est que je ne sais pas le grec... Je parie que tu
le sais, toi...

--Le grec! quelle folie! rpondit Pauline en s'efforant de sourire.
Que ferais-je de cela?

--Oh! moi, si j'avais, comme toi, le temps d'tudier tout, s'cria
Laurence, je voudrais tout savoir!

Il se fit quelques instants de silence. Pauline fit un douloureux
retour sur elle-mme; elle se demanda  quoi, en effet, servaient tous
ces merveilleux ouvrages de broderie qui remplissaient ses longues
heures de silence et de solitude, et qui n'occupaient ni sa pense ni
son coeur. Elle fut effraye de tant de belles annes perdues, et il
lui sembla qu'elle avait fait de ses plus nobles facults, comme de
son temps le plus prcieux, un usage stupide, presque impie. Elle se
releva encore sur son coude, et dit  Laurence: --Pourquoi donc me
comparais-tu  Phdre? Sais-tu que c'est l un type affreux? Peux-tu
potiser le vice et le crime?... --Laurence ne rpondit pas. Fatigue
de l'insomnie de la nuit prcdente, calme d'ailleurs au fond de
l'me, comme on l'est, malgr tous les orages passagers, lorsqu'on a
trouv au fond de soi le vrai but et le vrai moyen de son existence,
elle s'tait endormie presque en parlant. Ce prompt et paisible
sommeil augmenta l'angoisse et l'amertume de Pauline. Elle est
heureuse, pensa-t-elle... heureuse et contente d'elle-mme, sans
effort, sans combats, sans incertitude... Et moi!...  mon Dieu! cela
est injuste!

Pauline ne dormit pas de toute la nuit. Le lendemain, Laurence
s'veilla aussi paisiblement qu'elle s'tait endormie, et se montra au
jour frache et repose. Sa femme de chambre arriva avec une jolie
robe blanche qui lui servait de peignoir pendant sa toilette. Tandis
que la soubrette lissait et tressait les magnifiques cheveux noirs de
Laurence, celle-ci repassait le rle qu'elle devait jouer  Lyon, 
trois jours de l. C'tait  son tour d'tre belle avec ses cheveux
pars et l'expression tragique. De temps en temps, elle chappait
brusquement aux mains de la femme de chambre, et marchait dans
l'appartement en s'criant: Ce n'est pas cela!... je veux le dire
comme je le sens! Et elle laissait chapper des exclamations, des
phrases de drame; elle cherchait des poses devant le vieux miroir de
Pauline. Le sang-froid de la femme de chambre, habitue  toutes ces
choses, et l'oubli complet o Laurence semblait tre de tous les
objets extrieurs, tonnaient au dernier point la jeune provinciale.
Elle ne savait pas si elle devait rire ou s'effrayer de ces airs de
pythonisse; puis elle tait frappe de la beaut tragique de Laurence,
comme Laurence l'avait t de la sienne quelques heures auparavant.
Mais elle se disait: Elle fait toutes ces choses de sang-froid, avec
une imptuosit prpare, avec une douleur tudie. Au fond, elle est
fort tranquille, fort heureuse; et moi, qui devrais avoir le calme de
Dieu sur le front, il se trouve que je ressemble  Phdre!

Comme elle pensait cela, Laurence lui dit brusquement: --Je fais tout
ce que je peux pour trouver ta pose d'hier soir quand tu tais l sur
ton coude... je ne peux pas en venir  bout! C'tait magnifique.
Allons! c'est trop rcent. Je trouverai cela plus tard, par
inspiration! Toute inspiration est une rminiscence, n'est-ce pas,
Pauline? Tu ne te coiffes pas bien, mon enfant; tresse donc tes
cheveux au lieu de les lisser ainsi en bandeau. Tiens, Susette va te
montrer.

Et tandis que la femme de chambre faisait une tresse, Laurence fit
l'autre, et en un instant Pauline se trouva si bien coiffe et si
embellie qu'elle fit un cri de surprise. --Ah! mon Dieu, quelle
adresse! s'cria-t-elle; je ne me coiffais pas ainsi de peur d'y
perdre trop de temps, et j'en mettais le double.

--Oh! c'est que nous autres, rpondit Laurence, nous sommes forces
de nous faire belles le plus possible et le plus vite possible.

--Et  quoi cela me servirait-il,  moi? dit Pauline en laissant
tomber ses coudes sur la toilette, et en se regardant au miroir d'un
air sombre et dsol.

--Tiens, s'cria Laurence, te voil encore Phdre! Reste comme cela,
j'tudie!

Pauline sentit ses yeux se remplir de larmes. Pour que Laurence ne
s'en apert pas (et c'est ce que Pauline craignait le plus au monde
en cet instant), elle s'enfuit dans une autre pice et dvora d'amers
sanglots. Il y avait de la douleur et de la colre dans son me, mais
elle ne savait pas elle-mme pourquoi ces orages s'levaient en elle.
Le soir, Laurence tait partie. Pauline avait pleur en la voyant
monter en voiture, et, cette fois, c'tait de regret; car Laurence
venait de la faire vivre pendant trente-six heures, et elle pensait
avec effroi au lendemain. Elle tomba accable de fatigue dans son lit,
et s'endormit brise, dsirant ne plus s'veiller. Lorsqu'elle
s'veilla, elle jeta un regard de morne pouvante sur ces murailles
qui ne gardaient aucune trace du rve que Laurence y avait voqu.
Elle se leva lentement, s'assit machinalement devant son miroir, et
essaya de refaire ses tresses de la veille. Tout  coup, rappele  la
ralit par le chant de son serin qui s'veillait dans sa cage,
toujours gai, toujours indiffrent  la captivit, Pauline se leva,
ouvrit la cage, puis la fentre, et poussa dehors l'oiseau sdentaire,
qui ne voulait pas s'envoler. Ah! tu n'es pas digne de la libert!
dit-elle en le voyant revenir vers elle aussitt. Elle retourna  sa
toilette, dfit ses tresses avec une sorte de rage, et tomba le visage
sur ses mains crispes. Elle resta ainsi jusqu' l'heure o sa mre
s'veillait. La fentre tait reste ouverte, Pauline n'avait pas
senti le froid. Le serin tait rentr dans sa cage et chantait de
toutes ses forces.




III.


Un an s'tait coul depuis le passage de Laurence  Saint-Front, et
l'on y parlait encore de la mmorable soire o la clbre actrice
avait reparu avec tant d'clat parmi ses concitoyens; car on se
tromperait grandement si l'on supposait que les prventions de la
province sont difficiles  vaincre. Quoi qu'on dise  cet gard, il
n'est point de sjour o la bienveillance soit plus aise  conqurir,
de mme qu'il n'en est pas o elle soit plus facile  perdre. On dit
ailleurs que le temps est un grand matre; il faut dire en province
que c'est l'ennui qui modifie, qui justifie tout. Le premier choc
d'une nouveaut quelconque contre les habitudes d'une petite ville est
certainement terrible, si l'on y songe la veille; mais le lendemain on
reconnat que ce n'tait rien, et que mille curiosits inquites
n'attendaient qu'un premier exemple pour se lancer dans la carrire
des innovations. Je connais certains chefs-lieux de canton o la
premire femme qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut
traite de cosaque en jupon, et o, l'anne suivante, toutes les dames
de l'endroit voulurent avoir quipage d'amazone jusqu' la cravache
inclusivement.

 peine Laurence fut-elle partie qu'une prompte et universelle
raction s'opra dans les esprits. Chacun voulait justifier
l'empressement qu'il avait mis  la voir en grandissant la rputation
de l'actrice, ou du moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son
mrite rel. Peu  peu on en vint  se disputer l'honneur de lui avoir
parl le premier, et ceux qui n'avaient pu se rsoudre  l'aller voir
prtendirent qu'ils y avaient fortement pouss les autres. Cette
anne-l, une diligence fut tablie de Saint-Front  Mont-Laurent, et
plusieurs personnages importants de la ville (de ces gens qui
possdent 15,000 fr. de rentes au soleil, et qui ne se dplacent pas
aisment, parce que, sans eux,  les entendre, le pays retomberait
dans la barbarie), se risqurent enfin  faire le voyage de la
capitale. Ils revinrent tous remplis de la gloire de Laurence, et
fiers d'avoir pu dire  leurs voisins du balcon ou de la premire
galerie, au moment o la salle _croulait_, comme on dit, sous les
applaudissements: --Monsieur, cette grande actrice a longtemps habit
la ville que j'habite. C'tait l'amie intime de ma femme. Elle dnait
quasi tous les jours _ la maison_. Oh! nous avions bien devin son
talent! Je vous assure que, quand elle nous rcitait des vers, nous
nous disions entre nous: Voil une jeune personne qui peut aller
loin! Puis, quand ces personnes furent de retour  Saint-Front, elles
racontrent avec orgueil qu'elles avaient t rendre leurs devoirs 
la grande actrice, qu'elles avaient dn  sa table, qu'elles avaient
pass la soire dans son magnifique salon... Ah! quel salon! quels
meubles! quelles peintures! et quelle socit amusante et honorable!
des artistes, des dputs; monsieur un tel, le peintre de portraits;
madame une telle, la cantatrice; et puis des glaces, et puis de la
musique... Que sais-je? la tte en tournait  tous ceux qui
entendaient ces beaux rcits, et chacun de s'crier: Je l'avais
toujours dit qu'elle russirait! Nul autre que moi ne l'avait devine.

Toutes ces purilits eurent un seul rsultat srieux, ce fut de
bouleverser l'esprit de la pauvre Pauline, et d'augmenter son ennui
jusqu'au dsespoir. Je ne sais si quelques semaines de plus n'eussent
pas empir son tat au point de lui faire ngliger sa mre. Mais
celle-ci fit une grave maladie qui ramena Pauline au sentiment de ses
devoirs. Elle recouvra tout  coup sa force morale et physique, et
soigna la triste aveugle avec un admirable dvouement. Son amour et
son zle ne purent la sauver. Madame D... expira dans ses bras environ
quinze mois aprs l'poque o Laurence tait passe  Saint-Front.

Depuis ce temps, les deux amies avaient entretenu une correspondance
assidue de part et d'autre. Tandis qu'au milieu de sa vie active et
agite, Laurence aimait  songer  Pauline,  pntrer en esprit dans
sa paisible et sombre demeure,  s'y reposer du bruit de la foule
auprs du fauteuil de l'aveugle et des graniums de la fentre;
Pauline, effraye de la monotonie de ses habitudes, prouvait
l'invincible besoin de secouer cette mort lente qui s'tendait sur
elle, et de s'lancer en rve dans le tourbillon qui emportait
Laurence. Peu  peu le ton de supriorit morale que, par un noble
orgueil, la jeune provinciale avait gard dans ses premires lettres
avec la comdienne, fit place  un ton de rsignation douloureuse qui,
loin de diminuer l'estime de son amie, la toucha profondment. Enfin
les plaintes s'exhalrent du coeur de Pauline, et Laurence fut force
de se dire, avec une sorte de consternation, que l'exercice de
certaines vertus paralyse l'me des femmes, au lieu de la fortifier.
--Qui donc est heureux, demanda-t-elle un soir  sa mre en posant
sur son bureau une lettre qui portait la trace des larmes de Pauline;
et o faut-il aller chercher le repos de l'me? Celle qui me plaignait
tant au dbut de ma vie d'artiste se plaint aujourd'hui de sa
rclusion d'une manire dchirante, et me trace un si horrible tableau
des ennuis de la solitude, que je suis presque tente de me croire
heureuse sous le poids du travail et des motions.

Lorsque Laurence reut la nouvelle de la mort de l'aveugle, elle tint
conseil avec sa mre, qui tait une personne fort sense, fort
aimante, et qui avait eu le bon esprit de demeurer la meilleure amie
de sa fille. Elle voulut la dtourner d'un projet qu'elle caressait
depuis quelque temps: celui de se charger de l'existence de Pauline en
lui faisant partager la sienne aussitt qu'elle serait libre. --Que
deviendra cette pauvre enfant dsormais? disait Laurence. Le devoir
qui l'attachait  sa mre est accompli. Aucun mrite religieux ne
viendra plus ennoblir et potiser sa vie. Cet odieux sjour d'une
petite ville n'est pas fait pour elle. Elle sent vivement toutes
choses, son intelligence cherche  se dvelopper. Qu'elle vienne donc
prs de nous; puisqu'elle a besoin de vivre, elle vivra.

--Oui, elle vivra par les yeux, rpondit madame S..., la mre de
Laurence; elle verra les merveilles de l'art, mais son me n'en sera
que plus inquite et plus avide.

--Eh bien! reprit l'actrice, vivre par les yeux lorsqu'on arrive 
comprendre ce qu'on voit, n'est-ce pas vivre par l'intelligence? et
n'est-ce pas de cette vie que Pauline est altre?

--Elle le dit, repartit madame S..., elle te trompe, elle se trompe
elle-mme. C'est par le coeur qu'elle demande  vivre, la pauvre
fille!

--Eh bien! s'cria Laurence, son coeur ne trouvera-t-il pas un
aliment dans l'affection du mien? Qui l'aimerait dans sa petite ville
comme je l'aime? Et si l'amiti ne suffit pas  son bonheur,
croyez-vous qu'elle ne trouvera pas autour de nous un homme digne de
son amour?

La bonne madame S... secoua la tte. --Elle ne voudra pas tre aime
en artiste, dit-elle avec un sourire dont sa fille comprit la
mlancolie.

L'entretien fut repris le lendemain. Une nouvelle lettre de Pauline
annonait que la modique fortune de sa mre allait tre absorbe par
d'anciennes dettes que son pre avait laisses, et qu'elle voulait
payer  tout prix et sans retard. La patience des cranciers avait
fait grce  la vieillesse et aux infirmits de madame D...; mais sa
fille, jeune et capable de travailler pour vivre, n'avait pas droit
aux mmes gards. On pouvait, sans trop rougir, la dpouiller de son
mince hritage. Pauline ne voulait ni attendre la menace, ni implorer
la piti; elle renonait  la succession de ses parents et allait
essayer de monter un petit atelier de broderie.

Ces nouvelles levrent tous les scrupules de Laurence et imposrent
silence aux sages prvisions de sa mre. Toutes deux montrent en
voiture, et huit jours aprs elles revinrent  Paris avec Pauline.

Ce n'tait pas sans quelque embarras que Laurence avait offert  son
amie de l'emmener et de se charger d'elle  jamais. Elle s'attendait
bien  trouver chez elle un reste de prjugs et de dvotion; mais la
vrit est que Pauline n'tait pas rellement pieuse. C'tait une me
fire et jalouse de sa propre dignit. Elle trouvait dans le
catholicisme la nuance qui convenait  son caractre, car toutes les
nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies; tant de
sicles les ont modifies, tant d'hommes ont mis la main  l'difice,
tant d'intelligences, de passions et de vertus y ont apport leurs
trsors, leurs erreurs ou leurs lumires, que mille doctrines se
trouvent  la fin contenues dans une seule, et mille natures diverses
y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui leur convient. C'est par
l que ces religions s'lvent, c'est aussi par l qu'elles
s'croulent.

Pauline n'tait pas doue des instincts de douceur, d'amour et
d'humilit qui caractrisent les natures vraiment vangliques. Elle
tait si peu porte  l'abngation, qu'elle s'tait toujours trouve
malheureuse, immole qu'elle tait  ses devoirs. Elle avait besoin de
sa propre estime, et peut-tre aussi de celle d'autrui, bien plus que
de l'amour de Dieu et du bonheur du prochain. Tandis que Laurence,
moins forte et moins orgueilleuse, se consolait de toute privation et
de tout sacrifice en voyant sourire sa mre, Pauline reprochait  la
sienne, malgr elle et dans le fond de son coeur, cette longue
satisfaction conquise  ses dpens. Ce ne fut donc pas un sentiment
d'austrit religieuse qui la fit hsiter  accepter l'offre de son
amie, ce fut la crainte de n'tre pas assez dignement place auprs
d'elle.

D'abord Laurence ne la comprit pas, et crut que la peur d'tre blme
par les esprits rigides la retenait encore. Mais ce n'tait pas l non
plus le motif de Pauline. L'opinion avait chang autour d'elle;
l'amiti de la grande actrice n'tait plus une honte, c'tait un
honneur. Il y avait dsormais une sorte de gloire  se vanter de son
attention et de son souvenir. La nouvelle apparition qu'elle fit 
Saint-Front fut un triomphe bien suprieur au premier. Elle fut
oblige de se dfendre des hommages importuns que chacun aspirait 
lui rendre, et la prfrence exclusive qu'elle montrait  Pauline
excita mille jalousies dont Pauline put s'enorgueillir.

Au bout de quelques heures d'entretien, Laurence vit qu'un scrupule de
dlicatesse empchait Pauline d'accepter ses bienfaits. Laurence ne
comprit pas trop cet excs de fiert qui craint d'accepter le poids de
la reconnaissance; mais elle le respecta, et se fit humble jusqu' la
prire, jusqu'aux larmes, pour vaincre cet orgueil de la pauvret, qui
serait la plus laide chose du monde si tant d'insolences protectrices
n'taient l pour le justifier. Pauline devait-elle craindre cette
insolence de la part de Laurence? Non; mais elle ne pouvait s'empcher
de trembler un peu, et Laurence, quoiqu'un peu blesse de cette
mfiance, se promit et se flatta de la vaincre bientt. Elle en
triompha du moins momentanment, grce  cette loquence du coeur dont
elle avait le don; et Pauline, touche, curieuse, entrane, posa un
pied tremblant sur le seuil de cette vie nouvelle, se promettant de
revenir sur ses pas au premier mcompte qu'elle y rencontrerait.

Les premires semaines que Pauline passa  Paris furent calmes et
charmantes. Laurence avait t assez gravement malade pour obtenir, il
y avait dj deux mois, un cong qu'elle consacrait  des tudes
consciencieuses. Elle occupait avec sa mre un joli petit htel au
milieu de jardins o le bruit de la ville n'arrivait qu' peine, et o
elle recevait peu de monde. C'tait la saison o chacun est  la
campagne, o les thtres sont peu brillants, o les vrais artistes
aiment  mditer et  se recueillir. Cette jolie maison, simple, mais
dcore avec un got parfait, ces habitudes lgantes, cette vie
paisible et intelligente que Laurence avait su se faire au milieu d'un
monde d'intrigue et de corruption, donnaient un gnreux dmenti 
toutes les terreurs que Pauline avait prouves autrefois sur le
compte de son amie. Il est vrai que Laurence n'avait pas toujours t
aussi prudente, aussi bien entoure, aussi sagement pose dans sa
propre vie qu'elle l'tait dsormais. Elle avait acquis  ses dpens
de l'exprience et du discernement, et, quoique bien jeune encore,
elle avait t fort prouve par l'ingratitude et la mchancet. Aprs
avoir beaucoup souffert, beaucoup pleur ses illusions et beaucoup
regrett les courageux lans de sa jeunesse, elle s'tait rsigne 
subir la vie telle qu'elle est faite ici-bas,  ne rien craindre comme
 ne rien provoquer de la part de l'opinion,  sacrifier souvent
l'enivrement des rves  la douceur de suivre un bon conseil,
l'irritation d'une juste colre  la sainte joie de pardonner. En un
mot, elle commenait  rsoudre, dans l'exercice de son art comme dans
sa vie prive, un problme difficile. Elle s'tait apaise sans se
refroidir, elle se contenait sans s'effacer.

Sa mre, dont la raison l'avait quelquefois irrite, mais dont la
bont la subjuguait toujours, lui avait t une providence. Si elle
n'avait pas t assez forte pour la prserver de quelques erreurs,
elle avait t assez sage pour l'en retirer  temps. Laurence s'tait
parfois gare, et jamais perdue. Madame S... avait su  propos lui
faire le sacrifice apparent de ses principes, et, quoi qu'on en dise,
quoi qu'on en pense, ce sacrifice est le plus sublime que puisse
suggrer l'amour maternel. Honte  la mre qui abandonne sa fille par
la crainte d'tre rpute sa complaisante ou sa complice! Madame S...
avait affront cette horrible accusation, et on ne la lui avait pas
pargne. Le grand coeur de Laurence l'avait compris, et, dsormais
sauve par elle, arrache au vertige qui l'avait un instant suspendue
au bord des abmes, elle et sacrifi tout, mme une passion ardente,
mme un espoir lgitime,  la crainte d'attirer sur sa mre un outrage
nouveau.

Ce qui se passait  cet gard dans l'me de ces deux femmes tait si
dlicat, si exquis et entour d'un si chaste mystre, que Pauline,
ignorante et inexprimente  vingt-cinq ans comme une fille de
quinze, ne pouvait ni le comprendre, ni le pressentir. D'abord, elle
ne songea pas  le pntrer; elle ne fut frappe que du bonheur et de
l'harmonie parfaite qui rgnaient dans cette famille: la mre, la
fille artiste et les deux jeunes soeurs, ses lves, ses filles aussi,
car elle assurait leur bien-tre  la sueur de son noble front, et
consacrait  leur ducation ses plus douces heures de libert. Leur
intimit, leur enjouement  toutes, faisaient un contraste bien
trange avec l'espce de haine et de crainte qui avait ciment
l'attachement rciproque de Pauline et de sa mre. Pauline en fit la
remarque avec une souffrance intrieure qui n'tait pas du remords
(elle avait vaincu cent fois la tentation d'abandonner ses devoirs),
mais qui ressemblait  de la honte. Pouvait-elle ne pas se sentir
humilie de trouver plus de dvouement et de vritables vertus
domestiques dans la demeure lgante d'une comdienne, qu'elle n'avait
pu en pratiquer au sein de ses austres foyers? Que de penses
brlantes lui avaient fait monter la rougeur au front, lorsqu'elle
veillait seule la nuit,  la clart de sa lampe, dans sa pudique
cellule! et maintenant, elle voyait Laurence couche sur un divan de
sultane, dans son boudoir d'actrice, lisant tout haut des vers de
Shakspeare  ses petites soeurs attentives et recueillies pendant que
la mre, alerte encore, frache et mise avec got, prparait leur
toilette du lendemain et reposait  la drobe sur ce beau groupe, si
cher  ses entrailles, un regard de batitude. L taient runis
l'enthousiasme d'artiste, la bont, la posie, l'affection, et
au-dessus planait encore la sagesse, c'est--dire le sentiment du beau
moral, le respect de soi-mme, le courage du coeur. Pauline pensait
rver, elle ne pouvait se dcider  croire ce qu'elle voyait;
peut-tre y rpugnait-elle par la crainte de se trouver infrieure 
Laurence.

Malgr ces doutes et ces angoisses secrtes, Pauline fut admirable
dans ses premiers rapports avec de nouvelles existences. Toujours
fire dans son indigence, elle eut la noblesse de savoir se rendre
utile plus que dispendieuse. Elle refusa avec un stocisme
extraordinaire chez une jeune provinciale les jolies toilettes que
Laurence lui voulait faire adopter. Elle s'en tint strictement  son
deuil habituel,  sa petite robe noire,  sa petite collerette
blanche,  ses cheveux sans rubans et sans joyaux. Elle s'immisa
volontairement dans le gouvernement de la maison, dont Laurence
n'entendait, comme elle le disait, que la synthse, et dont le dtail
devenait un peu lourd pour la bonne madame S... Elle y apporta des
rformes d'conomie, sans en diminuer l'lgance et le confortable.
Puis, reprenant  de certaines heures ses travaux d'aiguille, elle
consacra toutes ses jolies broderies  la toilette des deux petites
filles. Elle se fit encore leur sous-matresse et leur rptiteur dans
l'intervalle des leons de Laurence. Elle aida celle-ci  apprendre
ses rles en les lui faisant rciter; enfin elle sut se faire une
place  la fois humble et grande au sein de cette famille, et son
juste orgueil fut satisfait de la dfrence et de la tendresse qu'elle
reut en change.

Cette vie fut sans nuage jusqu' l'entre de l'hiver. Tous les jours
Laurence avait  dner deux ou trois vieux amis; tous les soirs, six 
huit personnes intimes venaient prendre le th dans son petit salon et
causer agrablement sur les arts, sur la littrature, voire un peu sur
la politique et la philosophie sociale. Ces causeries, pleines de
charme et d'intrt entre des personnes distingues, pouvaient
rappeler, pour le bon got, l'esprit et la politesse, celles qu'on
avait, au sicle dernier, chez mademoiselle Verrire, dans le pavillon
qui fait le coin de la rue Caumartin et du boulevard. Mais elles
avaient plus d'animation vritable; car l'esprit de notre poque est
plus profond, et d'assez graves questions peuvent tre agites, mme
entre les deux sexes, sans ridicule et sans pdantisme. Le vritable
esprit des femmes pourra encore consister pendant longtemps  savoir
interroger et couter; mais il leur est dj permis de comprendre ce
qu'elles coutent et de vouloir une rponse srieuse  ce qu'elles
demandent.

Le hasard fit que durant toute cette fin d'automne la socit intime
de Laurence ne se composa que de femmes ou d'hommes d'un certain ge,
trangers  toute prtention. Disons, en passant, que ce ne fut pas
seulement le hasard qui fit ce choix, mais le got que Laurence
prouvait et manifestait de plus en plus pour les choses et partant
pour les personnes srieuses. Autour d'une femme remarquable, tout
tend  s'harmoniser et  prendre la teinte de ses penses et de ses
sentiments. Pauline n'eut donc pas l'occasion de voir une seule
personne qui pt dranger le calme de son esprit; et ce qui fut
trange, mme  ses propres yeux, c'est qu'elle commenait dj 
trouver cette vie monotone, cette socit un peu ple, et  se
demander si le rve qu'elle avait fait du _tourbillon_ de Laurence
devait n'avoir pas une plus saisissante ralisation. Elle s'tonna de
retomber dans l'affaissement qu'elle avait si longtemps combattu dans
la solitude; et, pour justifier vis--vis d'elle-mme cette singulire
inquitude, elle se persuada qu'elle avait pris dans sa retraite une
tendance au spleen que rien ne pourrait gurir.

Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque rpugnance que
l'actrice prouvt  rentrer dans le bruit du monde, quelque soin
qu'elle prt d'carter de son intimit tout caractre lger, toute
assiduit dangereuse, l'hiver arriva. Les chteaux cdrent leurs
htes aux salons de Paris, les thtres ravivrent leur rpertoire, le
public rclama ses artistes privilgis. Le mouvement, le travail
ht, l'inquitude et l'attrait du succs envahirent le paisible
intrieur de Laurence. Il fallut laisser franchir le seuil du
sanctuaire  d'autres hommes qu'aux vieux amis. Des gens de lettres,
des camarades de thtre, des hommes d'tat, en rapport par les
subventions avec les grandes acadmies dramatiques, les uns
remarquables par le talent, d'autres par la figure et l'lgance,
d'autres encore par le crdit et la fortune, passrent peu  peu
d'abord, et puis en foule, devant le rideau sans couleur et sans
images o Pauline brlait de voir le monde de ses rves se dessiner
enfin  ses yeux. Laurence, habitue  ce cortge de la clbrit, ne
sentit pas son coeur s'mouvoir. Seulement sa vie changea forcment de
cours, ses heures furent plus remplies, son cerveau plus absorb par
l'tude, ses fibres d'artiste plus excites par le contact du public.
Sa mre et ses soeurs la suivirent, paisibles et fidles satellites,
dans son orbe blouissant. Mais Pauline!... Ici commena enfin 
poindre la vie de son me, et  s'agiter dans son me le drame de sa
vie.




IV.


Parmi les jeunes gens qui se posaient en adorateurs de Laurence, il y
avait un certain Montgenays, qui faisait des vers et de la prose pour
son plaisir, mais qui, soit modestie, soit ddain, ne s'avouait point
homme de lettres. Il avait de l'esprit, beaucoup d'usage du monde,
quelque instruction et une sorte de talent. Fils d'un banquier, il
avait hrit d'une fortune considrable, et ne songeait point 
l'augmenter, mais ne se mettait gure en peine d'en faire un usage
plus noble que d'acheter des chevaux, d'avoir des loges aux thtres,
de bons dners chez lui, de beaux meubles, des tableaux et des dettes.
Quoique ce ne ft ni un grand esprit ni un grand coeur, il faut dire 
son excuse qu'il tait beaucoup moins frivole et moins ignare que ne
le sont pour la plupart les jeunes gens riches de ce temps-ci. C'tait
un homme sans principes, mais par convenance ennemi du scandale;
passablement corrompu, mais lgant dans ses moeurs, toutes mauvaises
qu'elles fussent; capable de faire le mal par occasion et non par
got; sceptique par ducation, par habitude et par ton; port aux
vices du monde par manque de bons principes et de bons exemples, plus
que par nature et par choix; du reste, critique intelligent, crivain
pur, causeur agrable, connaisseur et dilettante dans toutes les
branches des beaux-arts, protecteur avec grce, sachant et faisant un
peu de tout; voyant la meilleure compagnie sans ostentation, et
frquentant la mauvaise sans effronterie; consacrant une grande partie
de sa fortune, non  secourir les artistes malheureux, mais  recevoir
avec luxe les clbrits. Il tait bien venu partout, et partout il
tait parfaitement convenable. Il passait pour un grand homme auprs
des ignorants, et pour un homme clair chez les gens ordinaires. Les
personnes d'un esprit lev estimaient sa conversation par comparaison
avec celle des autres riches, et les orgueilleux la tolraient parce
qu'il savait les flatter en les raillant. Enfin, ce Montgenays tait
prcisment ce que les gens du monde appellent un homme d'esprit; les
artistes, un homme de got. Pauvre, il et t confondu dans la foule
des intelligences vulgaires; riche, on devait lui savoir gr de n'tre
ni un juif, ni un sot, ni un maniaque.

Il tait de ces gens qu'on rencontre partout, que tout le monde
connat au moins de vue, et qui connaissent chacun par son nom. Il
n'tait point de socit o il ne ft admis, point de thtre o il
n'et ses entres dans les coulisses et dans le foyer des acteurs,
point d'entreprise o il n'et quelques capitaux, point
d'administration o il n'et quelque influence, point de cercle dont
il ne ft un des fondateurs et un des soutiens. Ce n'tait pas le
dandysme qui lui avait servi de clef pour pntrer ainsi  travers le
monde; c'tait un certain savoir-faire, plein d'gosme, exempt de
passion, ml de vanit, et soutenu d'assez d'esprit pour faire
paratre son rle plus gnreux, plus intelligent et plus pris de
l'art qu'il ne l'tait en effet.

Sa position l'avait, depuis quelques annes dj, mis en rapport avec
Laurence; mais ce furent d'abord des rapports loigns, de pure
politesse; et si Montgenays y avait mis parfois de la galanterie,
c'tait dans la mesure la plus parfaite et la plus convenable.
Laurence s'tait un peu mfie de lui d'abord, sachant fort bien qu'il
n'est point de socit plus funeste  la rputation d'une jeune
actrice que celle de certains hommes du monde. Mais quand elle vit que
Montgenays ne lui faisait pas la cour, qu'il venait chez elle assez
souvent pour manifester quelque prtention, et qu'il n'en manifestait
cependant aucune, elle lui sut gr de cette manire d'tre, la prit
pour un tmoignage d'estime de trs-bon got; et, craignant de se
montrer prude ou coquette en se tenant sur ses gardes, elle le laissa
pntrer dans son intimit, en reut avec confiance mille petits
services insignifiants qu'il lui rendit avec un empressement
respectueux, et ne craignit pas de le nommer parmi ses amis
vritables, lui faisant un grand mrite d'tre beau, riche, jeune,
influent, et de n'avoir aucune fatuit.

La conduite extrieure de Montgenays autorisait cette confiance. Chose
trange cependant, cette confiance le blessait en mme temps qu'elle
le flattait. Soit qu'on le prt pour l'amant ou pour l'ami de
Laurence, son amour-propre tait caress. Mais lorsqu'il se disait
qu'elle le traitait en ralit comme un homme sans consquence, il en
prouvait un secret dpit, et il lui passait par l'esprit de s'en
venger quelque jour.

Le fait est qu'il n'tait point pris d'elle. Du moins, depuis trois
ans qu'il la voyait de plus en plus intimement, le calme apathique de
son coeur n'en avait reu aucune atteinte. Il tait de ces hommes dj
blass par de secrets dsordres, qui ne peuvent plus prouver de
dsirs violents que ceux o la vanit est en cause. Lorsqu'il avait
connu Laurence, sa rputation et son talent taient en marche
ascendante; mais ni l'un ni l'autre n'taient assez constats pour
qu'il attacht un grand prix  sa conqute. D'ailleurs, il avait bien
assez d'esprit pour savoir que les avantages du monde n'assurent point
aujourd'hui de succs infaillibles. Il apprit et il vit que Laurence
avait une me trop leve pour cder jamais  d'autres entranements
que ceux du coeur. Il sut en outre que, trop insouciante peut-tre de
l'opinion publique alors que son me tait envahie par un sentiment
gnreux, elle redoutait nanmoins et repoussait l'imputation d'tre
protge et assiste par un amant. Il s'enquit de son pass, de sa vie
intime: il s'assura que tout autre cadeau que celui d'un bouquet
serait repouss d'elle comme un sanglant affront; et en mme temps que
ces dcouvertes lui donnrent de l'estime pour Laurence, elles
veillrent en lui la pense de vaincre cette fiert, parce que cela
tait difficile et aurait du retentissement. C'tait donc dans ce but
qu'il s'tait gliss dans son intimit, mais avec adresse, et pensant
bien que le premier point tait de lui ter toute crainte sur ses
intentions.

Pendant ces trois ans le temps avait march, et l'occasion de risquer
une tentative ne s'tait pas prsente. Le talent de Laurence tait
devenu incontestable, sa clbrit avait grandi, son existence tait
assure, et, ce qu'il y avait de plus remarquable, son coeur ne
s'tait point donn. Elle vivait replie sur elle-mme, ferme, calme,
triste parfois, mais rsolue de ne plus se risquer  la lgre sur
l'aile des orages. Peut-tre ses rflexions l'avaient-elle rendue plus
difficile, peut-tre ne trouvait-elle aucun homme digne de son
choix... tait-ce ddain, tait-ce courage? Montgenays se le demandait
avec anxit. Quelques-uns se persuadaient qu'il tait aim en secret,
et lui demandaient compte,  lui, de son indiffrence apparente. Trop
adroit pour se laisser pntrer, Montgenays rpondait que le respect
enchanerait toujours en lui la pense d'tre autre chose pour
Laurence qu'un ami et un frre. On redisait ces paroles  Laurence, et
on lui demandait si sa fiert ne dispenserait jamais ce pauvre
Montgenays d'une dclaration qu'il n'aurait jamais l'audace de lui
faire. --Je le crois modeste, rpondait-elle, mais pas au point de ne
pas savoir dire qu'il aime, si jamais il vient  aimer. Cette rponse
revenait  Montgenays, et il ne savait s'il devait la prendre pour la
raillerie du dpit ou pour la douceur de l'indiffrence. Sa vanit en
tait parfois si tourmente, qu'il tait prt  tout risquer pour le
savoir; mais la crainte de tout gter et de tout perdre le retenait,
et le temps s'coulait sans qu'il vt jour  sortir de ce cercle
vicieux o chaque semaine le transportait d'une phase d'espoir  une
phase de dcouragement, et d'une rsolution d'hypocrisie  une
rsolution d'impertinence, sans qu'il lui ft jamais possible de
trouver l'heure convenable pour une dclaration qui ne ft pas
insense, ou pour une retraite qui ne ft pas ridicule. Ce qu'il
craignait le plus au monde, c'tait de prter  rire, lui qui mettait
son amour-propre  jouer un personnage srieux. La prsence de Pauline
lui vint en aide, et la beaut de cette jeune fille sans exprience
lui suggra de nouveaux plans sans rien changer  son but.

Il imagina de se conformer  une tactique bien vulgaire, mais qui
manque rarement son effet, tant les femmes sont accessibles  une
sotte vanit. Il pensa qu'en feignant une vellit d'amour pour
Pauline il veillerait chez son amie le dsir de la supplanter. Absent
de Paris depuis plusieurs mois, il fit sa rentre dans le salon de
Laurence un certain soir o Pauline, tonne, effarouche de voir le
cercle habituel s'agrandir d'heure en heure, commenait  souffrir du
peu d'ampleur de sa robe noire et de la roideur de sa collerette. Dans
ce cercle, elle remarquait plusieurs actrices toutes jolies ou du
moins attrayantes  force d'art; puis, en se comparant  elles, en se
comparant  Laurence mme, elle se disait avec raison que sa beaut
tait plus rgulire, plus irrprochable, et qu'un peu de toilette
suffirait pour l'tablir devant tous les yeux. En passant et repassant
dans le salon, selon sa coutume, pour prparer le th, veiller  la
clart des lampes et vaquer  tous ces petits soins qu'elle avait
assums volontairement sur elle, son mlancolique regard plongeait
dans les glaces, et son petit costume de demi-bguine commenait  la
choquer. Dans un de ces moments-l elle rencontra prcisment dans la
glace le regard de Montgenays, qui observait tous ses mouvements. Elle
ne l'avait pas entendu annoncer; elle l'avait rencontr dans
l'antichambre sans le voir lorsqu'il tait arriv. C'tait le premier
homme d'une belle figure et d'une vritable lgance qu'elle et
encore pu remarquer. Elle en fut frappe d'une sorte de terreur; elle
reporta ses yeux sur elle-mme avec inquitude, trouva sa robe
fltrie, ses mains rouges, ses souliers pais, sa dmarche gauche.
Elle et voulu se cacher pour chapper  ce regard qui la suivait
toujours, qui observait son trouble, et qui tait assez pntrant dans
les sentiments d'une donne vulgaire pour comprendre d'emble ce qui
se passait en elle. Quelques instants aprs, elle remarqua que
Montgenays parlait d'elle  Laurence; car, tout en s'entretenant 
voix basse, leurs regards se portaient sur elle. --Est-ce une
premire camriste ou une demoiselle de compagnie que vous avez l?
demandait Montgenays  Laurence, quoiqu'il st fort bien le roman de
Pauline. --Ni l'une ni l'autre, rpondit Laurence. C'est mon amie de
province dont je vous ai souvent parl. Comment vous plat-elle?
--Montgenays affecta de ne pas rpondre d'abord, de regarder fixement
Pauline; puis il dit d'un ton trange que Laurence ne lui connaissait
pas, car c'tait une intonation mise en rserve depuis longtemps pour
faire son effet dans l'occasion: --Admirablement belle,
dlicieusement jolie! --En vrit! s'cria Laurence toute surprise de
ce mouvement, vous me rendez bien heureuse de me dire cela! Venez, que
je vous prsente  elle. --Et, sans attendre sa rponse, elle le prit
par le bras et l'entrana jusqu'au bout du salon, o Pauline essayait
de se faire une contenance on rangeant son mtier de broderie.
--Permets-moi, ma chre enfant, lui dit Laurence, de te prsenter un
de mes amis que tu ne connais pas encore, et qui depuis longtemps
dsire beaucoup te connatre. --Puis, ayant nomm Montgenays 
Pauline, qui, dans son trouble, n'entendit rien, elle adressa la
parole  un de ses camarades qui entrait; et, changeant de groupe,
elle laissa Montgenays et Pauline face  face, pour ainsi dire tte 
tte, dans le coin du salon.

Jamais Pauline n'avait parl  un homme aussi bien fris, cravat,
chauss et parfum. Hlas! on n'imagine pas quel prestige ces minuties
de la vie lgante exercent sur l'imagination d'une fille de province.
Une main blanche, un diamant  la chemise, un soulier verni, une fleur
 la boutonnire, sont des recherches qui ne brillent plus en quelque
sorte dans un salon que par leur absence; mais qu'un commis-voyageur
tale ces sductions inoues dans une petite ville, et tous les
regards seront attachs sur lui. Je ne veux pas dire que tous les
coeurs voleront au-devant du sien, mais du moins je pense qu'il sera
bien sot s'il n'en accapare pas quelques-uns.

Cet engouement puril ne dura qu'un instant chez Pauline. Intelligente
et fire, elle eut bientt secou ce reste de _provincialit_ mais
elle ne put se dfendre de trouver une grande distinction et un grand
charme dans les paroles que Montgenays lui adressa. Elle avait rougi
d'tre trouble par le seul extrieur d'un homme. Elle se rconcilia
avec sa premire impression en croyant trouver dans l'esprit de cet
homme le mme cachet d'lgance dont toute sa personne portait
l'empreinte. Puis cette attention particulire qu'il lui accordait, le
soin qu'il semblait avoir pris de se faire prsenter  elle retire
dans un coin parmi les tasses de Chine et les vases de fleurs, le
plaisir timide qu'il paraissait goter  la questionner sur ses gots,
sur ses impressions et ses sympathies, la traitant de prime abord
comme une personne claire, capable de tout comprendre et de tout
juger; toutes ces coquetteries de la politesse du monde, dont Pauline
ne connaissait pas la banalit et la perfidie, la rveillrent de sa
langueur habituelle. Elle s'excusa un instant sur son ignorance de
toutes choses; Montgenays parut prendre cette timidit pour une
admirable modestie ou pour une mfiance dont il se plaignait d'une
faon cafarde. Peu  peu Pauline s'enhardit jusqu' vouloir montrer
qu'elle aussi avait de l'esprit, du got, de l'instruction. Le fait
est qu'elle en avait extraordinairement eu gard  son existence
passe, mais qu'au milieu de tous ces artistes briss  une causerie
tincelante elle ne pouvait viter de tomber parfois dans le lieu
commun. Quoique sa nature distingue la prservt de toute expression
triviale, il tait facile de voir que son esprit n'tait pas encore
sorti tout  fait de l'tat de chrysalide. Un homme suprieur 
Montgenays n'en et t que plus intress  ce dveloppement; mais le
vaniteux en conut un secret mpris pour l'intelligence de Pauline, et
il dcida avec lui-mme, ds cet instant, qu'elle ne lui servirait
jamais que de jouet, de moyen, de victime, s'il le fallait.

Qui et pu supposer dans un homme froid et nonchalant en apparence une
rsolution si sche et si cruelle? Personne,  coup sr. Laurence,
malgr tout son jugement, ne pouvait le souponner, et Pauline, moins
que personne, devait en concevoir l'ide.

Lorsque Laurence se rapprocha d'elle, se souvenant avec sollicitude
qu'elle l'avait laisse auprs de Montgenays trouble jusqu' la
fivre, confuse jusqu' l'angoisse, elle fut fort surprise de la
retrouver brillante, enjoue, anime d'une beaut inconnue, et presque
aussi  l'aise que si elle et pass sa vie dans le monde.

--Regarde donc ton amie de province, lui dit  l'oreille un vieux
comdien de ses amis; n'est-ce pas merveille de voir comme en un
instant l'esprit vient aux filles?

Laurence fit peu d'attention  cette plaisanterie. Elle ne remarqua
pas non plus, le lendemain, que Montgenays tait venu lui rendre
visite une heure trop tt, car il savait fort bien que Laurence
sortait de la rptition  quatre heures; et depuis trois jusqu'
quatre heures il l'avait attendue au salon, non pas seul, mais pench
sur le mtier de Pauline.

Au grand jour, Pauline l'avait trouv fort vieux. Quoiqu'il n'et que
trente ans, son visage portait la fltrissure de quelques excs; l'on
sait que la beaut est insparable, dans les ides de province, de la
fracheur et de la sant. Pauline ne comprenait pas encore, et ceci
faisait son loge, que les traces de la dbauche pussent imprimer au
front une apparence de posie et de grandeur. Combien d'hommes dans
notre poque de romantisme ont t rputs penseurs et potes, rien
que pour avoir l'orbite creus et le front dvast avant l'ge!
Combien ont paru hommes de gnie qui n'taient que malades!

Mais le charme des paroles captiva Pauline encore plus que la veille.
Toutes ces insinuantes flatteries que la femme du monde la plus borne
sait apprcier  leur valeur, tombaient dans l'me aride et fltrie de
la pauvre recluse comme une pluie bienfaisante. Son orgueil, trop
longtemps priv de satisfactions lgitimes, s'panouissait au souffle
dangereux de la sduction, et quelle sduction dplorable! celle d'un
homme parfaitement froid, qui mprisait sa crdulit, et qui voulait
en faire un marchepied pour s'lever jusqu' Laurence.




V.


La premire personne qui s'aperut de l'amour insens de Pauline fut
madame S... Elle avait pressenti et devin, avec l'instinct du gnie
maternel, le projet et la tactique de Montgenays. Elle n'avait jamais
t dupe de son indiffrence simule, et s'tait toujours tenue en
mfiance de lui, ce qui faisait dire  Montgenays que madame S...
tait, comme toutes les mres d'artiste, une femme borne, maussade,
fcheuse au dveloppement de sa fille. Lorsqu'il fit la cour 
Pauline, madame S..., emporte par sa sollicitude, craignit que cette
ruse n'et une sorte de succs, et que Laurence ne se sentt pique
d'avoir pass inaperue devant les yeux d'un homme  la mode. Elle
n'et pas d croire Laurence accessible  ce petit sentiment; mais
madame S..., au milieu de sa sagesse vraiment suprieure, avait de ces
enfantillages de mre qui s'effraie hors de raison au moindre danger.
Elle craignit le moment o Laurence ouvrirait les yeux sur l'intrigue
entame par Montgenays, et, au lieu d'appeler la raison et la
tendresse de sa fille au secours de Pauline, elle essaya seule de
dtromper celle-ci et de l'clairer sur son imprudence.

Mais, quoiqu'elle y mt de l'affection et de la dlicatesse, elle fut
fort mal accueillie. Pauline tait enivre; on lui et arrach la vie
plutt que la prsomption d'tre adore. La manire un peu aigre dont
elle repoussa les avertissements de madame S... donnrent un peu
d'amertume  celle-ci. Il y eut quelques paroles changes o perait
d'une part le sentiment de l'infriorit de Pauline, de l'autre
l'orgueil du triomphe remport sur Laurence. Effraye de ce qui lui
tait chapp, Pauline le confia  Montgenays, qui, plein de joie,
s'imagina que madame S... avait t en ceci la confidente et l'cho du
dpit de sa fille. Il crut toucher  son but, et, comme un joueur qui
double son enjeu, il redoubla d'attentions et d'assiduits auprs de
Pauline. Dj il avait os lui faire ce lche mensonge d'un amour
qu'il n'prouvait pas. Elle avait feint de n'y pas croire; mais elle
n'y croyait que trop, l'infortune! Quoiqu'elle se ft dfendue avec
courage, Montgenays n'en tait pas moins sr d'avoir boulevers
profondment tout son tre moral. Il ddaignait le reste de sa
victoire, et attendait, pour la remporter ou l'abandonner, que
Laurence se pronont pour ou contre.

Absorbe par ses tudes et force de passer presque toutes ses
journes au thtre, le matin pour les rptitions, le soir pour les
reprsentations, Laurence ne pouvait suivre les progrs que Montgenays
faisait dans l'estime de Pauline. Elle fut frappe, un soir, de
l'motion avec laquelle la jeune fille entendit Lavalle, le vieux
comdien, homme d'esprit, qui avait servi de patron et pour ainsi dire
de rpondant  Laurence lors de ses dbuts, juger svrement le
caractre et l'esprit de Montgenays. Il le dclara vulgaire entre tous
les hommes vulgaires; et, comme Laurence dfendait au moins les
qualits de son coeur, Lavalle s'cria: --Quant  moi, je sais bien
que je serai contredit ici par tout le monde, car tout le monde lui
veut du bien. Et savez-vous pourquoi tout le monde l'aime? c'est qu'il
n'est pas mchant. --Il me semble que c'est quelque chose, dit
Pauline avec intention et en lanant un regard plein d'amertume au
vieil artiste, qui tait pourtant le meilleur des hommes et qui ne
prit rien pour lui de l'allusion. --C'est moins que rien,
rpondit-il; car il n'est pas bon, et voil pourquoi je ne l'aime pas,
si vous voulez le savoir. On n'a jamais rien  esprer et l'on a tout
 craindre d'un homme qui n'est ni bon ni mchant.

Plusieurs voix s'levrent pour dfendre Montgenays, et celle de
Laurence par-dessus toutes les autres; seulement elle ne put l'excuser
lorsque Lavalle lui dmontra par des preuves que Montgenays n'avait
point d'ami vritable, et qu'on ne lui avait jamais vu aucun de ces
mouvements de vertueuse colre qui trahissent un coeur gnreux et
grand. Alors Pauline, ne pouvant se contenir davantage, dit  Laurence
qu'elle mritait plus que personne le reproche de Lavalle, en
laissant accabler un de ses amis les plus srs et les plus dvous
sans indignation et sans douleur. Pauline, en faisant cette sortie
trange, tremblait et cassait son aiguille de tapisserie; son
agitation fut si marque qu'il se fit un instant de silence, et tous
les yeux se tournrent vers elle avec surprise. Elle vit alors son
imprudence, et essaya de la rparer en blmant d'une manire gnrale
le train du monde en ces sortes d'affaires. --C'est une chose bien
triste  tudier dans ce pays, dit-elle, que l'indiffrence avec
laquelle on entend dchirer des gens auxquels on ne rougit pourtant
pas, un instant aprs, de faire bon accueil et de serrer la main. Je
suis une ignorante, moi, une provinciale sans usage; mais je ne peux
m'habituer  cela... Voyons, monsieur Lavalle, c'est  vous de me
donner raison; car me voici prcisment dans un de ces mouvements de
vertu brutale dont vous reprochez l'absence  M. Montgenays. --En
prononant ces derniers mots, Pauline s'efforait de sourire 
Laurence pour attnuer l'effet de ce qu'elle avait dit, et elle y
avait russi pour tout le monde, except pour son amie, dont le
regard, plein de sollicitude et de pntration, surprit une larme au
bord de sa paupire. Lavalle donna raison  Pauline, et ce lui fut
une occasion de dbiter avec un remarquable talent une tirade du
_Misanthrope_ sur l'ami du genre humain. Il avait la tradition de
Fleury pour jouer ce rle, et il l'aimait tellement que, malgr lui,
il s'tait identifi avec le caractre d'Alceste plus que sa nature ne
l'exigeait de lui. Ceci arrive souvent aux artistes: leur instinct les
porte  moiti vers un type qu'ils reproduisent avec amour, le succs
qu'ils obtiennent dans cette cration fait l'autre moiti de
l'assimilation; et c'est ainsi que l'art, qui est l'expression de la
vie en nous, devient souvent en nous la vie elle-mme.

Lorsque Laurence fut seule le soir avec son amie, elle l'interrogea
avec la confiance que donne une vritable affection. Elle fut surprise
de la rserve et de l'espce de crainte qui rgnait dans ses rponses,
et elle finit par s'en inquiter. --coute, ma chrie, lui dit-elle
en la quittant, toute la peine que tu prends pour me prouver que tu ne
l'aimes pas me fait craindre que tu ne l'aimes rellement. Je ne te
dirai pas que cela m'afflige, car je crois Montgenays digne de ton
estime; mais je ne sais pas s'il t'aime, et je voudrais en tre sre.
Si cela tait, il me semble qu'il aurait d me le dire avant de te le
faire entendre. Je suis ta mre, moi! La connaissance que j'ai du
monde et de ses abmes me donne le droit et m'impose le devoir de te
guider et de t'clairer au besoin. Je t'en supplie, n'coute les
belles paroles d'aucun homme avant de m'avoir consulte; c'est  moi
de lire la premire dans le coeur qui s'offrira  toi; car je suis
calme, et je ne crois pas que lorsqu'il s'agira de Pauline, de la
personne que j'aime le plus au monde aprs ma mre et mes soeurs, on
puisse tre habile  me tromper.

Ces tendres paroles blessrent Pauline jusqu'au fond de l'me. Il lui
sembla que Laurence voulait s'lever au-dessus d'elle en s'arrogeant
le droit de la diriger. Pauline ne pouvait pas oublier le temps o
Laurence lui semblait perdue et dgrade, et o ses prires
orgueilleuses montaient vers Dieu comme celle du Pharisien, demandant
un peu de piti pour l'excommunie rejete  la porte du temple.
Laurence aussi l'avait gte comme on gte un enfant, par trop de
tendresse et d'engouement naf. Elle lui avait trop souvent rpt
dans ses lettres qu'elle tait devant ses yeux comme un ange de
lumire et de puret dont la cleste image la prserverait de toute
mauvaise pense. Pauline s'tait habitue  poser devant Laurence
comme une madone, et recevoir d'elle dsormais un avertissement
maternel lui paraissait un outrage. Elle en fut humilie et mme
courrouce  ne pouvoir dormir. Cependant le lendemain elle vainquit
en elle-mme ce mouvement injuste, et la remercia cordialement de sa
tendre inquitude; mais elle ne put se rsoudre  lui avouer ses
sentiments pour Montgenays.

Une fois veille, la sollicitude de Laurence ne s'endormit plus. Elle
eut un entretien avec sa mre, lui reprocha un peu de ne pas lui avoir
dit plus tt ce qu'elle avait cru deviner, et, respectant la mfiance
de Pauline, qu'elle attribuait  un excs de pudeur, elle observa
toutes les dmarches de Montgenays. Il ne lui fallut pas beaucoup de
temps pour s'assurer que madame S... avait devin juste, et, trois
jours aprs son premier soupon, elle acquit la certitude qu'elle
cherchait. Elle surprit Pauline et Montgenays au milieu d'un
tte--tte fort anim, feignit de ne pas voir le trouble de Pauline,
et, ds le soir mme, elle fit venir Montgenays dans son cabinet
d'tude, o elle dit: --Je vous croyais mon ami, et j'ai pourtant un
manque d'amiti bien grave  vous reprocher, Montgenays. Vous aimez
Pauline, et vous ne me l'avez pas confi. Vous lui faites la cour, et
vous ne m'avez pas demand de vous y autoriser.

Elle dit ces paroles avec un peu d'motion, car elle blmait
srieusement Montgenays dans son coeur, et la marche mystrieuse qu'il
avait suivie lui causait quelque effroi pour Pauline. Montgenays
dsirait pouvoir attribuer ce ton de reproche  un sentiment
personnel. Il se composa un maintien impntrable, et rsolut d'tre
sur la dfensive jusqu' ce que Laurence ft clater le dpit qu'il
lui supposait. Il nia son amour pour Pauline, mais avec une gaucherie
volontaire et avec l'intention d'inquiter de plus en plus Laurence.

Cette absence de franchise l'inquita en effet, mais toujours  cause
de son amie, et sans qu'elle et seulement la pense de mler sa
personnalit  cette intrigue.

Montgenays, tout homme du monde qu'il tait, eut la sottise de s'y
tromper; et, au moment o il crut avoir enfin veill la colre et la
jalousie de Laurence, il risqua le coup de thtre qu'il avait
longtemps mdit, lui avoua que son amour pour Pauline n'tait qu'une
feinte vis--vis de lui-mme, un effort dsespr, inutile peut-tre
pour s'tourdir sur un chagrin profond, pour se gurir d'une passion
malheureuse... Un regard accablant de Laurence l'arrta au moment o
il allait se perdre et sauver Pauline. Il pensa que le moment n'tait
pas venu encore, et rserva son grand effet pour une crise plus
favorable. Press par les svres questions de Laurence, il se
retourna de mille manires, inventa un roman tout en rticences,
protesta qu'il ne se croyait pas aim de Pauline, et se retira sans
promettre de l'aimer srieusement, sans consentir  la dtromper, sans
rassurer l'amiti de Laurence, et sans pourtant lui donner le droit de
le condamner.

Si Montgenays tait assez maladroit pour faire une chose hasarde, il
tait assez habile pour la rparer. Il tait de ces esprits tortueux
et purils qui, de combinaison en combinaison, marchent pniblement et
savamment vers un _fiasco_ misrable. Il sut durant plusieurs semaines
tenir Laurence dans une complte incertitude. Elle ne l'avait jamais
souponn fat et ne pouvait se rsoudre  le croire lche. Elle voyait
l'amour et la souffrance de Pauline, et dsirait tellement son
bonheur, qu'elle n'osait pas la prserver du danger en loignant
Montgenays. --Non, il ne m'adressait pas une impudente insinuation,
disait-elle  sa mre, lorsqu'il m'a dit qu'un amour malheureux le
tenait dans l'incertitude. J'ai cru un instant qu'il avait cette
pense, mais cela serait trop odieux. Je le crois homme d'honneur. Il
m'a toujours tmoign une estime pleine de respect et de dlicatesse.
Il ne lui serait pas venu  l'esprit tout d'un coup de se jouer de moi
et d'outrager mon amie en mme temps. Il ne me croirait pas si simple
que d'tre sa dupe.

--Je le crois capable de tout, rpondait madame S... Demandez 
Lavalle ce qu'il en pense; confiez-lui ce qui se passe: c'est un
homme sr, pntrant et dvou.

--Je le sais, dit Laurence; mais je ne puis cependant disposer d'un
secret que Pauline refuse de me confier: on n'a pas le droit de trahir
un mystre aussi dlicat, quand on l'a surpris volontairement; Pauline
en souffrirait mortellement, et, fire comme elle l'est, ne me le
pardonnerait de sa vie. D'ailleurs Lavalle a des prtentions
exagres: il dteste Montgenays; il ne saurait le juger avec
impartialit. Voyez quel mal nous allons faire  Pauline si nous nous
trompons! S'il est vrai que Montgenays l'aime (et pourquoi ne
serait-ce pas? elle est si belle, si sage, si intelligente!) nous
tuons son avenir en loignant d'elle un homme qui peut l'pouser et
lui donner dans le monde un rang qu' coup sr elle dsire; car elle
souffre de nous devoir son existence, vous le savez bien. Sa position
l'affecte plus qu'elle ne peut l'avouer; elle aspire  l'indpendance,
et la fortune peut seule la lui donner.

--Et s'il ne l'pouse pas! reprit madame S... Quant  moi, je crois
qu'il n'y songe nullement.

--Et moi, s'cria Laurence, je ne puis croire qu'un homme comme lui
soit assez infme ou assez fou pour croire qu'il obtiendra Pauline
autrement.

--Eh bien, si tu le crois, repartit la mre, essaie de les sparer;
ferme-lui ta porte: ce sera le forcer  se dclarer. Sois sre que,
s'il l'aime, il saura bien vaincre les obstacles et prouver son amour
par des offres honorables.

--Mais il a peut-tre dit la vrit, reprenait Laurence, en
s'accusant d'un amour mal guri qui l'empche encore de se prononcer.
Cela ne se voit-il pas tous les jours? Un homme est quelquefois
incertain des annes entires entre deux femmes dont une le retient
par sa coquetterie, tandis que l'autre l'attire par sa douceur et sa
bont. Il arrive un moment o la mauvaise passion fait place  la
bonne, o l'esprit s'claire sur les dfauts de l'ingrate matresse et
sur les qualits de l'amie gnreuse. Aujourd'hui, si nous brusquons
l'incertitude de ce pauvre Montgenays, si nous lui mettons le couteau
sur la gorge et le march  la main, il va, ne ft-ce que par dpit,
renoncer  Pauline, qui en mourra de chagrin peut-tre, et retourner
aux pieds d'une perfide qui brisera ou desschera son coeur; au lieu
que, si nous conduisons les choses avec un peu de patience et de
dlicatesse, chaque jour, en voyant Pauline, en la comparant  l'autre
femme, il reconnatra qu'elle seule est digne d'amour, et il arrivera
 la prfrer ouvertement. Que pouvons-nous craindre de cette preuve?
Que Pauline l'aime srieusement? c'est dj fait; qu'elle se laisse
garer par lui? c'est impossible. Il n'est pas homme  le tenter; elle
n'est pas femme  s'y laisser prendre.

Ces raisons branlrent un peu madame S... Elle fit seulement
consentir Laurence  empcher les tte--tte que ses courses et ses
occupations rendaient trop faciles et trop frquents entre Pauline et
Montgenays. Il fut convenu que Laurence emmnerait souvent son amie
avec elle au thtre. On devait penser que la difficult de lui parler
augmenterait l'ardeur de Montgenays, tandis que la libert de la voir
entretiendrait son admiration.

Mais ce fut la chose la plus difficile du monde que de dcider Pauline
 quitter la maison. Elle se renfermait dans un silence pnible pour
Laurence; celle-ci tait rduite  jouer avec elle un jeu puril, en
lui donnant des raisons dont elle ne la croyait point dupe. Elle lui
reprsentait que sa sant tait un peu altre par les continuels
travaux du mnage; qu'elle avait besoin de mouvement, de distraction.
On lui fit mme ordonnancer par un mdecin un systme de vie moins
sdentaire. Tout choua contre cette rsistance inerte, qui est la
force des caractres froids. Enfin Laurence imagina de demander  son
amie, comme un service, qu'elle vnt l'aider au thtre  s'habiller
et  changer de costume dans sa loge. La femme de chambre tait
maladroite, disait-on; madame S... tait souffrante et succombait  la
fatigue de cette vie agite; Laurence y succombait elle-mme. Les
tendres soins d'une amie pouvaient seuls adoucir les corves
journalires du mtier. Pauline, force dans ses derniers
retranchements, et pousse d'ailleurs par un reste d'amiti et de
dvouement, cda, mais avec une rpugnance secrte. Voir de prs
chaque jour les triomphes de Laurence tait une souffrance  laquelle
jamais elle n'avait pu s'habituer; et maintenant cette souffrance
devenait plus cuisante. Pauline commenait  pressentir son malheur.
Depuis que Montgenays s'tait mis en tte l'esprance de russir
auprs de l'actrice, il laissait percer par instants, malgr lui, son
ddain pour la provinciale. Pauline ne voulait pas s'clairer, elle
fermait les yeux  l'vidence avec terreur; mais, en dpit
d'elle-mme, la tristesse et la jalousie taient entres dans son me.




VI.


Montgenays vit les prcautions que Laurence prenait pour l'loigner de
Pauline; il vit aussi la sombre tristesse qui s'emparait de cette
jeune fille. Il la pressa de questions; mais comme elle tait encore
avec lui sur la dfensive, et qu'elle ne voulait plus lui parler qu'
la drobe, il ne put rien apprendre de certain. Seulement il remarqua
l'espce d'autorit que, dans la candeur de son amiti, Laurence ne
craignait pas de s'arroger sur son amie, et il remarqua aussi que
Pauline ne s'y soumettait qu'avec une sorte d'indignation contenue. Il
crut que Laurence commenait  la faire souffrir de sa jalousie; il ne
voulut pas supposer que ses prfrences pour une autre pussent laisser
Laurence indiffrente et loyale.

Il continua  jouer ce rle fantasque, dcousu avec intention, qui
devait les laisser toutes deux dans l'incertitude. Il affecta de
passer des semaines entires sans paratre devant elles; puis, tout 
coup, il redevenait assidu, se donnait un air inquiet, tourment,
montrant de l'humeur lorsqu'il tait calme, feignant l'indiffrence
lorsqu'on pouvait lui supposer du dpit. Cette irrsolution fatiguait
Laurence et dsesprait Pauline. Le caractre de cette dernire
s'aigrissait de jour en jour. Elle se demandait pourquoi Montgenays,
aprs lui avoir montr tant d'empressement, devenait si nonchalant 
vaincre les obstacles qu'on avait mis entre eux. Elle s'en prenait
secrtement  Laurence de lui avoir prpar ce dsenchantement, et ne
voulait pas reconnatre qu'en l'clairant on lui rendait service.
Lorsqu'elle interrogeait Montgenays, d'un air qu'elle essayait de
rendre calme, sur ses frquentes absences, il lui rpondait, s'il
tait seul avec elle, qu'il avait eu des occupations, des affaires
indispensables; mais, si Laurence tait prsente, il s'excusait sur la
simple fantaisie d'un besoin de solitude ou de distraction. Un jour,
Pauline lui dit devant madame S..., dont la prsence assidue lui tait
un supplice, qu'il devait avoir une passion dans le grand monde,
puisqu'il tait devenu si rare dans la socit des artistes.
Montgenays rpondit assez brutalement: --Quand cela serait, je ne
vois pas en quoi une personne aussi grave que vous pourrait
s'intresser aux folies d'un jeune homme. En cet instant, Laurence
entrait dans le salon. Au premier regard, elle vit un sourire
douloureux et forc sur le visage de Pauline. La mort tait dans son
me. Laurence s'approcha d'elle et posa la main affectueusement sur
son paule. Pauline, ramene  un sentiment de tendresse par une
souffrance qu'en cet instant du moins elle ne pouvait pas imputer  sa
rivale, retourna doucement la tte et effleura de ses lvres la main
de Laurence. Elle semblait lui demander pardon de l'avoir hae et
calomnie dans son coeur. Laurence ne comprit ce mouvement qu'
moiti, et appuya sa main plus fortement, en signe de profonde
sympathie, sur l'paule de la pauvre enfant. Alors Pauline, dvorant
ses larmes et faisant un nouvel effort: --J'tais, dit-elle en
crispant de nouveau ses traits pour sourire, en train de reprocher 
_votre ami_ l'abandon o il vous laisse. --L'oeil scrutateur de
Laurence se porta sur Montgenays. Il prit ce regard de svre quit
pour un lan de colre fminine, et se rapprochant d'elle: --Vous en
plaignez-vous, Madame? dit-il avec une expression qui fit tressaillir
Pauline. --Oui, je m'en plains, rpondit Laurence d'un ton plus
svre encore que son regard. --Eh bien! cela me console de ce que
j'ai souffert loin de vous, dit Montgenays en lui baisant la main.
Laurence sentit frissonner Pauline. --Vous avez souffert? dit madame
S..., qui voulait pntrer dans l'me de Montgenays; ce n'est pas ce
que vous disiez tout  l'heure. Vous nous parliez de _folies de jeune
homme_ qui vous auraient un peu tourdi sur les chagrins de l'absence.
--Je me prtais  la plaisanterie que vous m'adressiez, rpondit
Montgenays. Laurence ne s'y ft pas trompe. Elle sait bien qu'il
n'est plus de folies, plus de lgrets de coeur possibles  l'homme
qu'elle honore de son estime. En parlant ainsi, son oeil brillait d'un
feu qui donnait  ses paroles un sens fort oppos  celui d'une
paisible amiti. Pauline piait tous ses mouvements; elle vit ce
regard, et elle en fut atteinte jusqu'au coeur. Elle plit et repoussa
la main de Laurence par un mouvement brusque et hautain. Laurence eut
un moment de surprise. Elle interrogea des yeux sa mre, qui lui
rpondit par un signe d'intelligence. Au bout d'un instant, elles
sortirent sous un lger prtexte, et, enlaant leurs bras l'une 
l'autre, elles firent quelques tours de promenade sur la terrasse du
jardin. Laurence commenait enfin  pntrer le mystre d'iniquit
dont s'enveloppait le lche amant de Pauline. --Ce que je crois
deviner, dit-elle  sa mre avec agitation, me bouleverse. J'en suis
indigne, je n'ose y croire encore. --Il y a longtemps que j'en ai la
conviction, rpondit madame S... Il joue une odieuse comdie; mais ses
prtentions s'lvent jusqu' toi, et Pauline est sacrifie  ses
orgueilleux projets. --Eh bien! rpondit Laurence, je dtromperai
Pauline. Pour cela, il me faut une certitude; je le laisserai
s'avancer, et je le dvoilerai quand il se sera pris au pige.
Puisqu'il veut engager avec moi une intrigue de thtre si vulgaire et
si connue, je le combattrai par les mmes moyens, et nous verrons
lequel de nous deux sait le mieux jouer la comdie. Je n'aurais jamais
cru qu'il voult se mettre en concurrence avec moi, lui dont ce n'est
pas la profession.

--Prends garde, dit madame S..., tu t'en feras un ennemi mortel, et
un ennemi littraire, qui plus est.

--Puisqu'il faut toujours avoir des ennemis dans le journalisme,
reprit Laurence, que m'importe un de plus? Mon devoir est de prserver
Pauline, et, pour qu'elle ne souffre pas de l'ide d'une trahison de
ma part, je vais, avant tout, l'avertir de mes desseins.

--Ce sera le moyen de les faire avorter, rpondit madame S... Pauline
est plus engage avec lui que tu ne penses. Elle souffre, elle aime,
elle est folle. Elle ne veut pas que tu la dtrompes. Elle te hara
quand tu l'auras fait.

--Eh bien! qu'elle me hasse s'il le faut, dit Laurence en laissant
chapper quelques larmes; j'aime mieux supporter cette douleur que de
la voir devenir victime d'une infamie.

--En ce cas, attends-toi  tout; mais, si tu veux russir, ne
l'avertis pas. Elle prviendrait Montgenays, et tu te compromettrais
avec lui en pure perte.

Laurence couta les conseils de sa mre. Lorsqu'elle rentra au salon,
Pauline et Montgenays avaient chang aussi quelques mots qui avaient
rassur la malheureuse dupe. Pauline tait rayonnante; elle embrassa
son amie d'un air o peraient la haine et l'ironie du triomphe.
Laurence renferma le chagrin mortel qu'elle en ressentit, et comprit
tout  fait le jeu que jouait Montgenays.

Ne voulant pas s'abaisser  donner une esprance positive  ce
misrable, elle imita son air et ses manires, et l'enferma dans un
systme de bizarreries mystrieuses. Elle joua tantt la mlancolie
inquite d'un amour mconnu, tantt la gaiet force d'une rsolution
courageuse. Puis elle semblait retomber dans de profonds
dcouragements. Incapable d'changer avec Montgenays un regard
provocant, elle prenait le temps o elle tait observe par lui, et o
Pauline avait le dos tourn, pour la suivre des yeux avec l'impatience
d'une feinte jalousie. Enfin, elle fit si bien le personnage d'une
femme au dsespoir, mais fire jusqu' prfrer la mort 
l'humiliation d'un refus, que Montgenays transport oublia son rle,
et ne songea plus qu' deviner celui qu'elle avait pris. Sa vanit
l'interprtait suivant ses dsirs; mais il n'osait encore se risquer,
car Laurence ne pouvait se dcider  provoquer clairement une
dclaration de sa part. Excellente artiste qu'elle tait, il lui tait
impossible de reprsenter parfaitement un personnage sans
vraisemblance, et elle disait un jour  Lavalle, que, malgr elle, sa
mre avait mis dans la confidence (il avait d'ailleurs tout devin de
lui-mme): --J'ai beau faire, je suis mauvaise dans ce rle. C'est
comme quand je joue une mauvaise pice, je ne puis me mettre dans la
situation. Il te souvient que, quand nous tions en scne avec ce
pauvre Mlidor, qui disait si tranquillement les choses du monde les
plus passionnes, nous vitions de nous regarder pour ne pas rire. Eh
bien, avec ce Montgenays, c'est absolument de mme; quand tu es l et
que mes yeux rencontrent les tiens, je suis au moment d'clater;
alors, pour me conserver un air triste, il faut que je pense au
malheur de Pauline, et ceci me remet en scne naturellement; mais 
mes dpens, car mon coeur saigne. Ah! je ne savais pas que la comdie
ft plus fatigante  jouer dans le monde que sur les planches!

--Il faudra que je t'aide, rpondit Lavalle; car je vois bien que
seule tu ne viendras jamais  bout de faire tomber son masque.
Repose-toi sur moi du soin de le forcer dans ses derniers
retranchements sans te compromettre srieusement.

Un soir, Laurence joua Hermione dans la tragdie _d'Andromaque_. Il y
avait longtemps que le public attendait sa rentre dans cette pice.
Soit qu'elle l'et bien tudie rcemment, soit que la vue d'un
auditoire nombreux et brillant l'lectrist plus qu' l'ordinaire,
soit enfin qu'elle et besoin de jeter dans ce bel ouvrage toute la
verve et tout l'art qu'elle employait si dsagrablement depuis quinze
jours avec Montgenays, elle y fut magnifique, et y eut un succs tel
qu'elle n'en avait point encore obtenu au thtre. Ce n'tait pas tant
le gnie que la rputation de Laurence qui la rendait si dsirable 
Montgenays. Les jours o elle tait fatigue et o le public se
montrait un peu froid pour elle, il s'endormait plus tranquillement,
dans la pense qu'il pouvait chouer dans son entreprise; mais,
lorsqu'on la rappelait sur la scne et qu'on lui jetait des couronnes,
il ne dormait point, et passait la nuit  machiner ses plans de
sduction. Ce soir-l, il assistait  la reprsentation, dans une
petite loge sur le thtre, avec Pauline, madame S... et Lavalle. Il
tait si agit des applaudissements frntiques que recueillait la
belle tragdienne, qu'il ne songeait pas seulement  la prsence de
Pauline. Deux ou trois fois il la froissa avec ses coudes (on sait que
ces loges sont fort troites) en battant des mains avec emportement.
Il dsirait que Laurence le vt, l'entendt par-dessus tout le bruit
de la salle; et Pauline s'tant plainte avec aigreur de ce que son
empressement  applaudir l'empchait d'entendre les derniers mots de
chaque rplique, il lui dit brutalement: --Qu'avez-vous besoin
d'entendre? Est ce que vous comprenez cela, vous?

Il y avait des moments o, malgr ses habitudes de diplomatie,
Montgenays ne pouvait rprimer un ddain grossier pour cette
malheureuse fille. Il ne l'aimait point, quelles que fussent sa beaut
et les qualits relles de son caractre; et il s'indignait en
lui-mme de l'aplomb crdule de cette petite bourgeoise, qui croyait
effacer  ses yeux l'clat de la grande actrice; et lui aussi tait
fatigu, dgot de son rle. Quelque mchant qu'on soit, on ne
russit gure  faire le mal avec plaisir. Si ce n'est le remords,
c'est la honte qui paralyse souvent les ressources de la perversit.

Pauline se sentit dfaillir. Elle garda le silence; puis, au bout d'un
instant, elle se plaignit de ne pouvoir supporter la chaleur; elle se
leva et sortit. La bonne madame S..., qui la plaignait sincrement, la
suivit et la conduisit dans la loge de Laurence, o Pauline tomba sur
le sofa et perdit connaissance. Tandis que madame S... et la femme de
chambre de Laurence la dlaaient et tchaient de la ranimer,
Montgenays, incapable de songer au mal qu'il lui avait fait,
continuait  admirer et  applaudir la tragdienne. Lorsque l'acte fut
fini, Lavalle s'empara de lui, et, se composant le visage le plus
sincre que jamais l'artifice du comdien ait port sur la scne:
--Savez-vous, lui dit-il, que jamais notre Laurence n'a t plus
tonnante qu'aujourd'hui? Son regard, sa voix, ont pris un clat que
je ne leur connaissais pas. Cela m'inquite!

--Comment donc? reprit Montgenays. Craindriez-vous que ce ne ft
l'effet de la fivre?

--Sans aucun doute; ceci est une vigueur fbrile, reprit Lavalle. Je
m'y connais; je sais qu'une femme dlicate et souffrante comme elle
l'est n'arrive point  de tels effets sans une excitation funeste. Je
gagerais que Laurence est en dfaillance durant tout l'entr'acte.
C'est ainsi que cela se passe chez ces femmes dont la passion fait
toute la force.

--Allons la voir! dit Montgenays en se levant.

--Non pas, rpondit Lavalle en le faisant rasseoir avec une
solennit dont il riait en lui-mme. Ceci ne serait gure propre 
calmer ses esprits.

--Que voulez-vous dire? s'cria Montgenays.

--Je ne veux rien dire, rpondit le comdien de l'air d'un homme qui
craint de s'tre trahi.

Ce jeu dura pendant tout l'entr'acte. Montgenays ne manquait pas de
mfiance, mais il manquait de pntration. Il avait trop de fatuit
pour voir qu'on le raillait. D'ailleurs, il avait affaire  trop forte
partie, et Lavalle se disait en lui-mme: --Oui-da! tu veux te
frotter  un comdien qui pendant cinquante ans a fait rire et pleurer
le public sans seulement sortir ses mains de ses poches! tu verras!

 la fin de la soire, Montgenays avait la tte perdue. Lavalle, sans
lui dire une seule fois qu'il tait aim, lui avait fait entendre de
mille manires qu'il l'tait passionnment. Aussitt que Montgenays
s'y laissait prendre ouvertement, il feignait de vouloir le dtromper,
mais avec une gaucherie si adroite que le mystifi s'enferrait de plus
en plus. Enfin, durant le cinquime acte, Lavalle alla trouver madame
S... --Emmenez coucher Pauline, lui dit-il; faites-vous accompagner
de la femme de chambre, et ne la renvoyez  votre fille qu'un quart
d'heure aprs la fin du spectacle. Il faut que Montgenays ait un
tte--tte avec Laurence dans sa loge. Le moment est venu; il est 
nous: je serai l, cach derrire la psych; je ne quitterai pas votre
fille d'un instant. Allez, et fiez-vous  moi.

Les choses se passrent comme il l'avait prvu, et le hasard les
seconda encore. Laurence, rentrant dans sa loge, appuye sur le bras
de Montgenays, et n'y trouvant personne (Lavalle tait dj cach
derrire le rideau qui couvrait les costumes accrochs  la muraille,
et la glace le masquait en outre), demanda o tait sa mre et son
amie. Un garon de thtre qui passait dans le couloir, et  qui elle
adressa cette question, lui rpondit (et cela tait malheureusement
vrai) qu'on avait t forc d'emporter mademoiselle D... qui avait des
convulsions. Laurence ne savait pas la scne que lui mnageait
Lavalle; d'ailleurs elle l'et oublie en apprenant cette triste
nouvelle. Son coeur se serra, et, l'ide des souffrances de son amie
se joignant  la fatigue et aux motions de la soire, elle tomba sur
son sige et fondit en larmes. C'est alors que l'impertinent
Montgenays, se croyant le matre et le tourment de ces deux femmes,
perdit toute prudence, et risqua la dclaration la plus dsordonne et
la plus froidement dlirante qu'il et faite de sa vie. C'tait
Laurence qu'il avait toujours aime, disait-il; c'tait elle seule qui
pouvait l'empcher de se tuer ou de faire quelque chose de pis, un
suicide moral, un mariage de dpit. Il avait tout tent pour se gurir
d'une passion qu'il ne croyait pas partage: il s'tait jet dans le
monde, dans les arts, dans la critique, dans la solitude, dans un
nouvel amour; mais rien n'avait russi. Pauline tait assez belle pour
mriter son admiration; mais, pour sentir autre chose pour elle qu'une
froide estime, il et fallu ne pas voir sans cesse Laurence  ct
d'elle. Il _savait_ bien qu'il tait ddaign, et dans son dsespoir,
ne voulant pas faire le malheur de Pauline en la trompant davantage,
il allait s'loigner pour jamais!... En annonant cette humble
rsolution, il s'enhardit jusqu' saisir une main de Laurence, qui la
lui arracha avec horreur. Un instant elle fut transporte d'une telle
indignation qu'elle allait le confondre; mais Lavalle, qui voulait
qu'elle et des preuves, s'tait gliss jusqu' la porte, qu'il avait
 dessein recouverte d'un pan de rideau jet l comme par hasard. Il
feignit d'arriver, frappa, toussa et entra brusquement. D'un coup
d'oeil il contint la juste colre de l'actrice, et tandis que
Montgenays le donnait au diable, il parvint  l'emmener, sans lui
laisser le temps de savoir l'effet qu'il avait produit. La femme de
chambre arriva, et, tandis qu'elle rhabillait sa matresse, Lavalle
se glissa auprs d'elle et en deux mots l'informa de ce qui s'tait
pass. Il lui dit de faire la malade et de ne point recevoir
Montgenays le lendemain; puis il retourna auprs de celui-ci et le
reconduisit chez lui, o il s'installa jusqu'au matin, lui montant
toujours la tte, et s'amusant tout seul, avec un srieux vraiment
comique, de tous les romans qu'il lui suggrait. Il ne sortit de chez
lui qu'aprs lui avoir persuad d'crire  Laurence; et,  midi, il y
retourna et voulut lire cette lettre que Montgenays, en proie  une
insomnie dlirante, avait dj faite et refaite cent fois. Le comdien
feignit de la trouver trop timide, trop peu explicite.

--Soyez sr, lui dit-il, que Laurence doutera de vous encore
longtemps; votre fantaisie pour Pauline a d lui inspirer une
inquitude que vous aurez de la peine  dtruire. Vous savez l'orgueil
des femmes; il faut sacrifier la provinciale, et vous exprimer
clairement sur le peu de cas que vous en faites. Vous pouvez arranger
cela sans manquer  la galanterie. Dites que Pauline est un ange
peut-tre, mais qu'une femme comme Laurence est plus qu'un ange; dites
ce que vous savez si bien crire dans vos nouvelles et dans vos
sayntes. Allez, et surtout ne perdez pas de temps; on ne sait pas ce
qui peut se passer entre ces deux femmes. Laurence est romanesque,
elle a les instincts sublimes d'une reine de tragdie. Un mouvement
gnreux, un reste de crainte, peuvent la porter  s'immoler  sa
rivale... Rassurez-la pleinement, et si elle vous aime, comme je le
crois, comme j'en ai la ferme conviction, bien qu'on n'ait jamais
voulu me l'avouer, je vous rponds que la joie du triomphe fera taire
tous les scrupules.

Montgenays hsita, crivit, dchira la lettre, la recommena...
Lavalle la porta  Laurence.




VII.


Huit jours se passrent sans que Montgenays pt tre reu chez
Laurence et sans qu'il ost demander compte  Lavalle de ce silence
et de cette consigne, tant il tait honteux de l'ide d'avoir fait une
cole, et tant il craignait d'en acqurir la certitude.

Pendant qu'elles taient ainsi enfermes, Pauline et Laurence taient
en proie aux orages intrieurs. Laurence avait tout fait pour amener
son amie  un panchement de coeur qu'il lui avait t impossible
d'obtenir. Plus elle cherchait  la dgoter de Montgenays, plus elle
irritait sa souffrance sans hter la crise favorable dont elle
esprait son salut. Pauline s'offensait des efforts qu'on faisait pour
lui arracher le secret de son me. Elle avait vu les ruses de Laurence
pour forcer Montgenays  se trahir, et les avait interprtes comme
Montgenays lui-mme. Elle en voulait donc mortellement  son amie
d'avoir essay et russi  lui enlever l'amour d'un homme que, jusqu'
ces derniers temps, elle avait cru sincre. Elle attribuait cette
conduite de Laurence  une odieuse fantaisie suggre par l'ambition
de voir tous les hommes  ses pieds. Elle a eu besoin, se disait-elle,
d'y attirer mme celui qui lui tait le plus indiffrent, ds qu'elle
l'a vu s'adresser  moi. Je lui suis devenue un objet de mpris et
d'aversion ds qu'elle a pu supposer que j'tais remarque, ft-ce par
un seul homme,  ct d'elle. De l son indiscrte curiosit et son
espionnage pour deviner ce qui se passait entre lui et moi; de l tous
les efforts qu'elle fait maintenant pour l'empcher de me voir; de l
enfin l'odieux succs qu'elle a obtenu  force de coquetteries, et le
lche triomphe qu'elle remporte sur moi en bouleversant un homme
faible que sa gloire blouit et que ma tristesse ennuie.

Pauline ne voulait pas accuser Montgenays d'un plus grand crime que
celui d'un entranement involontaire. Trop fire pour persvrer dans
un amour mal rcompens, elle ne souffrait dj plus que de
l'humiliation d'tre dlaisse, mais cette douleur tait la plus
grande qu'elle pt ressentir. Elle n'tait pas doue d'une me tendre,
et la colre faisait plus de ravages en elle que le regret. Elle avait
d'assez nobles instincts pour agir et penser noblement au sein mme
des erreurs o l'entranait l'orgueil bless. Ainsi elle croyait
Laurence odieuse  son gard; et dans cette pense, qui par elle-mme
tait une dplorable ingratitude, elle n'avait pourtant ni le
sentiment ni la volont d'tre ingrate. Elle se consolait en s'levant
dans son esprit au-dessus de sa rivale et en se promettant de lui
laisser le champ libre, sans bassesse et sans ressentiment. Qu'elle
soit satisfaite, se disait-elle, qu'elle triomphe, je le veux bien. Je
me rsigne  lui servir de trophe, pourvu qu'elle soit force un jour
de me rendre justice, d'admirer ma grandeur d'me, d'apprcier mon
inaltrable dvouement, et de rougir de ses perfidies! Montgenays
ouvrira les yeux aussi, et saura quelle femme il a sacrifie  l'clat
d'un nom. Il s'en repentira, et il sera trop tard; je serai venge par
l'clat de ma vertu.

Il est des mes qui ne manquent pas d'lvation, mais de bont. On
aurait tort de confondre dans le mme arrt celles qui font le mal par
besoin et celles qui le font malgr elles, croyant ne pas s'carter de
la justice. Ces dernires sont les plus malheureuses: elles vont
toujours cherchant un idal qu'elles ne peuvent trouver; car il
n'existe pas sur la terre, et elles n'ont point en elles ce fonds de
tendresse et d'amour qui fait accepter l'imperfection de l'tre
humain. On peut dire de ces personnes qu'elles sont affectueuses et
bonnes seulement quand elles rvent.

Pauline avait un sens trs-droit et un vritable amour de la justice;
mais entre la thorie et la pratique il y avait comme un voile qui
couvrait son discernement: c'tait cet amour-propre immense, que rien
n'avait jamais contenu, que tout, au contraire, avait contribu 
dvelopper. Sa beaut, son esprit, sa belle conduite envers sa mre,
la puret de ses moeurs et de ses penses, taient sans cesse l
devant elle comme des trsors lentement amasss dont on devait sans
cesse lui rappeler la valeur pour l'empcher d'envier ceux d'autrui;
car elle voulait tre quelque chose, et plus elle affectait de se
rejeter dans la condition du vulgaire, plus elle se rvoltait contre
l'ide d'y tre range. Il et t heureux pour elle qu'elle pt
descendre en elle-mme avec la clairvoyance que donne une profonde
sagesse ou une gnreuse simplicit de coeur; elle y et dcouvert que
ses vertus bourgeoises avaient bien eu quelque tache, que son
christianisme n'avait pas toujours t fort chrtien, que sa tolrance
passe envers Laurence n'avait jamais t aussi complte, aussi
cordiale qu'elle se l'tait imagin; elle y et vu surtout un besoin
tout personnel qui la poussait  vivre autrement qu'elle n'avait vcu,
 se dvelopper,  se manifester. C'tait un besoin lgitime et qui
fait partie des droits sacrs de l'tre humain; mais il n'y avait pas
lieu de s'en faire une vertu, et c'est toujours un grand tort de se
donner le change pour se grandir  ses propres yeux. De l  la vanit
d'abuser les autres sur son propre mrite il n'y a qu'un pas, et, ce
pas, Pauline l'avait fait. Il lui tait impossible de revenir en
arrire et de consentir  n'tre plus qu'une simple mortelle, aprs
s'tre laiss diviniser.

Ne voulant pas donner  Laurence la joie de l'avoir humilie, elle
affecta la plus grande indiffrence et endura sa douleur avec
stocisme. Cette tranquillit, dont Laurence ne pouvait tre dupe, car
elle la voyait dprir, l'effrayait et la dsesprait. Elle ne voulait
pas se rsoudre  lui porter le dernier coup en lui prouvant la
honteuse infidlit de Montgenays; elle aimait mieux endurer
l'accusation tacite de l'avoir sduit et enlev. Elle n'avait pas
voulu recevoir la lettre de Montgenays. Lavalle lui en avait dit le
contenu, et elle l'avait pri de la garder chez lui toute cachete
pour s'en servir auprs de Pauline au besoin; mais combien elle et
voulu que cette lettre ft adresse  une autre femme! Elle savait
bien que Pauline hassait la cause plus que l'auteur de son infortune.

Un jour, Lavalle, en sortant de chez Laurence, rencontra Montgenays,
qui, pour la dixime fois, venait de se faire refuser la porte. Il
tait outr, et, perdant toute mesure, il accabla le vieux comdien de
reproches et de menaces. Celui-ci se contenta d'abord de hausser les
paules; mais, quand il entendit Montgenays tendre ses accusations
jusqu' Laurence, et, se plaignant d'avoir t jou, clater en
menaces de vengeance, Lavalle, homme de droiture et de bont, ne put
contenir son indignation. Il le traita comme un misrable, et termina
en lui disant: --Je regrette en cet instant plus que jamais d'tre
vieux; il semble que les cheveux blancs soient un prtexte pour
empcher qu'on se batte, et vous croiriez que j'abuse du privilge
pour vous outrager sans consquence; mais j'avoue que, si j'avais
vingt ans de moins, je vous donnerais des soufflets.

--La menace suffit pour tre une lchet, rpondit Montgenays ple de
fureur, et je vous renvoie l'outrage. Si j'avais vingt ans de plus, en
fait de soufflets j'aurais l'initiative.

--Eh bien! s'cria Lavalle, prenez garde de me pousser  bout; car
je pourrais bien me mettre au-dessus de tout remords comme de toute
honte en vous faisant un outrage public, si vous vous permettiez la
moindre mchancet contre une personne dont l'honneur m'est beaucoup
plus cher que le mien.

Montgenays, rentr chez lui et revenu de sa colre, pensa avec raison
que toute vengeance qui aurait du retentissement tournerait contre
lui; et, aprs avoir bien cherch, il en inventa une plus odieuse que
toutes les autres: ce fut de renouer  tout prix son intrigue avec
Pauline, afin de la dtacher de Laurence. Il ne voulut pas tre
humili par deux dfaites  la fois. Il pensa bien qu'aprs le premier
orage ces deux femmes feraient cause commune pour le railler ou le
mpriser. Il aima mieux se faire har et perdre l'une, afin d'effrayer
et d'affliger l'autre.

Dans cette pense, il crivit  Pauline, lui jura un ternel amour, et
protesta contre les trames ignobles que, selon lui, Lavalle et
Laurence auraient ourdies contre eux. Il demandait une explication,
promettant de ne jamais reparatre devant Pauline si elle ne le
trouvait compltement justifi aprs cette entrevue. Il la fallait
secrte, car Laurence voulait les sparer. Pauline alla au
rendez-vous; son orgueil et son amour avaient galement besoin de
consolation.

Lavalle, qui observait tout ce qui se passait dans la maison, surprit
le message de Montgenays. Il le laissa passer, rsolu  ne pas
abandonner Pauline  son mauvais dessein, et ds cet instant il ne la
perdit pas de vue, il la suivit comme elle sortait le soir, seule, 
pied, pour la premire fois de sa vie, et si tremblante qu' chaque
pas elle se sentait dfaillir. Au dtour de la premire rue, il se
prsenta devant elle et lui offrit son bras. Pauline se crut insulte
par un inconnu, elle fit un cri et voulut fuir. --Ne crains rien, ma
pauvre enfant, lui dit Lavalle d'un ton paternel; mais vois  quoi tu
t'exposes d'aller ainsi seule la nuit. Allons, ajouta-t-il en passant
le bras de Pauline sous le sien, tu veux faire une folie! au moins
fais-la convenablement. Je te conduirai, moi; je sais o tu vas, je ne
te perdrai pas de vue. Je n'entendrai rien, vous causerez, je me
tiendrai  distance, et je te ramnerai. Seulement rappelle-toi que,
si Montgenays se doute le moins du monde que je suis l, ou si tu
essaies de sortir de la porte de ma vue, je tombe sur lui  coups de
canne.

Pauline n'essaya pas de nier. Elle tait foudroye de l'assurance de
Lavalle; et, ne sachant comment s'expliquer sa conduite, prfrant
d'ailleurs toutes les humiliations  celle d'tre trahie par son
amant, elle se laissa conduire machinalement et  demi gare jusqu'au
parc de Monceaux, o Montgenays l'attendait dans une alle. Le
comdien se cacha parmi les arbres, et les suivit de l'oeil tandis que
Pauline, docile  ses avertissements, se promena avec Montgenays sans
se laisser perdre de vue, et sans vouloir lui expliquer l'obstination
qu'elle mettait  ne pas aller plus loin. Il attribua cette
persistance  une pruderie bourgeoise qu'il trouva fort ridicule, car
il n'tait pas assez sot pour dbuter par de l'audace. Il se composa
un maintien grave, une voix profonde, des discours pleins de sentiment
et de respect. Il s'aperut bientt que Pauline ne connaissait ni la
malheureuse dclaration ni la fcheuse lettre; et, ds cet instant, il
eut beau jeu pour prvenir les desseins de Laurence. Il feignit d'tre
en proie  un repentir profond et d'avoir pris des rsolutions
srieuses; il arrangea un nouveau roman, se confessa d'un ancien amour
pour Laurence, qu'il n'avait jamais os avouer  Pauline, et qui de
temps en temps s'tait rveill malgr lui, mme lorsqu'il tait aux
genoux de cette aimable fille, si pure, si douce, si humble, si
suprieure  l'orgueilleuse actrice. Il avait cd  des sductions
terribles,  des avances dlirantes; et, dernirement encore, il avait
t assez fou, assez ennemi de sa propre dignit, de son propre
bonheur, pour adresser  Laurence une lettre qu'il dsavouait, qu'il
dtestait, et dont cependant il devait la rvlation textuelle 
Pauline. Il lui rpta cette lettre mot  mot, insista sur ce qu'elle
avait de plus coupable, de moins pardonnable, disait-il, ne voulant
pas de grce, se soumettant  sa haine,  son oubli, mais ne voulant
pas mriter son mpris. --Jamais Laurence ne vous montrera cette
lettre, lui dit-il; elle a trop provoqu mon retour vers elle pour
vous fournir cette preuve de sa coquetterie; je n'avais donc rien 
craindre de ce ct; mais je n'ai pas voulu vous perdre sans vous
faire savoir que j'accepte mon arrt avec soumission, avec repentir,
avec dsespoir. Je veux que vous sachiez bien que je me rtracte, et
voici une nouvelle lettre que je vous prie de faire tenir  Laurence.
Vous verrez comme je la juge, comme je la traite, comme je la mprise,
elle! cette femme orgueilleuse et froide qui ne m'a jamais aim et qui
voulait tre adore ternellement. Elle a fait le malheur de ma vie,
non pas seulement parce qu'elle a djou toutes les esprances qu'elle
m'avait donnes, mais encore parce qu'elle m'a empch de m'attacher 
vous comme je le devais, comme je le pouvais, comme je le pourrais
encore, si vous pouviez me pardonner ma lchet, mon crime et ma
folie. Partag entre deux amours, l'un orageux, dvorant, funeste,
l'autre pur, cleste, vivifiant, j'ai trahi celui qui et relev mon
me pour celui qui la tue. le suis un misrable, mais non un sclrat.
Ne voyez en moi qu'un homme affaibli et vaincu par les longues
souffrances d'une passion dplorable; mais sachez bien que je ne
survivrai pas  mes remords: votre pardon et seul t capable de me
sauver. Je ne puis l'implorer, car je sais que je ne le mrite pas.
Vous me voyez tranquille, parce que je sais que je ne souffrirai pas
longtemps. Ne craignez pas de m'accorder au moins quelque piti; vous
entendrez dire bientt que je vous ai fait justice. Vous avez t
outrage, il vous faut un vengeur. Le coupable c'est moi; le vengeur,
ce sera moi encore.

Pendant deux heures entires, Montgenays tint de tels discours 
Pauline. Elle fondait en larmes; elle lui pardonna, elle lui jura
d'oublier tout, le supplia de ne pas se tuer, lui dfendit de
s'loigner, et lui promit de le revoir, fallt-il se brouiller avec
Laurence: Montgenays n'en esprait pas tant et n'en demandait pas
davantage.

Lavalle la ramena. Elle ne lui adressa pas une parole durant tout le
chemin. Sa tranquillit n'tonna point le vieux comdien; il pensa
bien que Montgenays n'avait pas manqu de belles paroles et de
robustes mensonges pour la calmer. Il pensa qu'elle tait perdue s'il
n'employait les grands moyens. Avant de la quitter,  la porte de
Laurence, il glissa dans sa poche la premire lettre de Montgenays,
qui n'avait pas encore t dcachete.

Laurence fut fort surprise le soir, au moment de se coucher, de voir
entrer dans sa chambre, d'un air calme et avec des manires
affectueuses, Pauline, qui, depuis huit jours, ne lui avait adress
que des paroles sches et ironiques. Elle tenait une lettre qu'elle
lui remit, en lui disant que c'tait Lavalle qui l'en avait charge.
En reconnaissant l'criture et le cachet de Montgenays, Laurence pensa
que Lavalle avait eu quelque bonne raison pour la charger de ce
message, et que le moment tait venu de porter aux grands maux le
grand remde. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante, la
parcourant des yeux, hsitant encore  la faire connatre  son amie,
tant elle en prvoyait l'effet terrible. Quelle fut sa stupfaction en
lisant ce qui suit:

Laurence, je vous ai trompe; ce n'est pas vous que j'aime, c'est
Pauline; ne m'accusez pas, je me suis tromp moi-mme. Tout ce que je
vous ai dit, je le pensais en cet instant-l; l'instant d'aprs, et
maintenant, et toujours, je le dsavoue. C'est votre amie que j'adore
et  qui je voudrais consacrer ma vie, si elle pouvait oublier mes
bizarreries et mes incertitudes. Vous avez voulu m'garer, m'abuser,
me faire croire que vous pouviez, que vous vouliez me rendre heureux;
vous n'y eussiez pas russi, car vous n'aimez pas, et moi j'ai besoin
d'une affection vraie, profonde, durable. Pardonnez-moi donc ma
faiblesse comme je vous pardonne votre caprice. Vous tes grande, mais
vous tes femme; je suis sincre, mais je suis homme; au moment de
commettre une grande faute, qui et t de nous tromper mutuellement,
nous avons rflchi et nous nous sommes raviss tous deux, n'est-ce
pas? Mais je suis prt  mettre aux pieds de votre amie le dvouement
de toute ma vie, et vous, vous tes dcide  me permettre de lui
faire ma cour assidment, si elle-mme ne me repousse pas. Croyez
qu'en vous conduisant avec franchise et avec noblesse vous aurez en
moi un ami fidle et sr.

Laurence resta confondue; elle ne pouvait comprendre une telle
impudence. Elle mit la lettre dans son bureau sans tmoigner rien de
sa surprise. Mais Pauline croyait lire au dedans de son me, et
s'indignait des mauvaises intentions qu'elle lui supposait. Il y avait
une lettre outrageante contre moi, se disait-elle en se retirant dans
sa chambre, et on me l'a remise, en voici une qu'on suppose devoir me
consoler, et on ne me la remet pas. Elle s'endormit pleine de mpris
pour son amie; et, dans la joie dont son me tait inonde, le plaisir
de se savoir enfin si suprieure  Laurence empchait l'amiti trahie
de placer un regret. L'infortune triomphait lorsqu'elle-mme venait
de cooprer avec une sorte de malice  sa propre ruine.

Le lendemain, Laurence commenta longuement cette lettre avec Lavalle.
Le hasard ou l'habitude avait fait qu'elle tait absolument conforme,
pour le pli et le cachet,  celle que Montgenays avait crite sous les
yeux de Lavalle. On demanda  Pauline si elle n'avait pas eu deux
lettres semblables dans sa poche lorsqu'elle avait remis celle-ci 
Laurence. Triomphant en elle-mme de leur dsappointement, elle joua
l'tonnement, prtendit ne rien comprendre  cette question, ne pas
savoir de qui tait la lettre, ni pourquoi ni comment on l'avait
glisse dans sa poche. L'autre tait dj retourne entre les mains de
Montgenays. Dans sa joie insense, Pauline, voulant lui donner un
grand et romanesque tmoignage de confiance et de pardon, la lui avait
envoye sans l'ouvrir.

Laurence voulait encore croire  une sorte de loyaut de la part de
Montgenays. Lavalle ne pouvait s'y tromper. Il lui raconta le
rendez-vous o il avait conduit Pauline, et se le reprocha. Il avait
compt qu'au sortir d'une entrevue o Montgenays aurait menti
impudemment, l'effet de la lettre sur Pauline serait dcisif. Il ne
pouvait s'expliquer encore comment Pauline avait si merveilleusement
aid sa perversit  triompher de tous les obstacles. Laurence ne
voulait pas croire qu'elle aussi s'entendt  l'intrigue et y prt une
part si funeste  sa dignit.

Que pouvait faire Laurence? Elle tenta un dernier effort pour
dessiller les yeux de son amie. Celle-ci clatant enfin, et refusant
de croire  d'autres claircissements que ceux que Montgenays lui
avait donns, lui dchira le coeur par l'amertume de ses reproches et
le ddain triomphant de son illusion. Laurence fut force de lui
adresser quelques avertissements svres qui achevrent de
l'exasprer; et comme Pauline lui dclarait qu'elle tait
indpendante, majeure, matresse de ses actions, et nullement dispose
 se laisser enchaner par les volonts arbitraires d'une personne qui
l'avait indignement trompe, elle fut force de lui dire qu'elle ne
pouvait donner les mains  sa perte, et qu'elle ne se pardonnerait
jamais de tolrer dans sa maison, dans le sein de sa famille, les
entreprises d'un corrupteur et d'un lche --Je rponds de toi devant
Dieu et devant les hommes, lui dit-elle; si tu veux te jeter dans un
abme, je ne veux pas, moi, t'y pousser. --C'est pourquoi votre
dvouement a t si loin, rpondit Pauline, que de vouloir vous y
jeter vous-mme  ma place.

Outre de cette injustice et de cette ingratitude, Laurence se leva,
jeta un regard terrible sur Pauline, et, craignant de laisser dborder
le torrent de sa colre, elle lui montra la porte avec un geste et une
expression de visage dont elle fut terrifie. Jamais la tragdienne
n'avait t plus belle, mme lorsqu'elle disait dans _Bajazet_ son
imprieux et magnifique: _Sortez!_

Lors qu'elle fut seule, elle se promena dans sa chambre comme une
lionne dans sa cage, brisant ses vases trusques, ses statuettes,
froissant ses vtements et arrachant presque ses beaux cheveux noirs.
Tout ce qu'elle avait de grandeur, de sincrit, de vritable
tendresse dans l'me, venait d'tre mconnu et avili par celle qu'elle
avait tant aime, et pour qui elle et donn sa vie! Il est des
colres saintes o Jehovah est en nous, et o la terre tremblerait si
elle sentait ce qui se passe dans un grand coeur outrag. La petite
soeur de Laurence entra, crut qu'elle tudiait un rle, la regarda
quelques instants sans rien dire, sans oser remuer; puis, s'effrayant
de la voir si ple et si terrible, elle alla dire  madame S...:
--Maman, va donc voir Laurence; elle se rendra malade  force de
travailler. Elle m'a fait peur.

Madame S... courut auprs de sa fille. Ds que Laurence la vit, elle
se jeta dans ses bras et fondit en larmes. Au bout d'une heure, ayant
russi  s'apaiser, elle pria sa mre d'aller chercher Pauline. Elle
voulait lui demander pardon de sa violence, afin d'avoir occasion de
lui pardonner elle-mme. On chercha Pauline dans toute la maison, dans
le jardin, dans la rue... On revint dans sa chambre avec effroi.
Laurence examinait tout, elle cherchait les traces d'une vasion; elle
frmissait d'y trouver celles d'un suicide. Elle tait dans un tat
impossible  rendre, lorsque Lavalle entra et lui dit qu'il venait de
rencontrer Pauline dans un fiacre sur les boulevards. On attendit son
retour avec anxit; elle ne rentra pas pour dner. Personne ne put
manger; la famille tait consterne; on craignait de faire un outrage
 Pauline en la supposant en fuite. Enfin, Lavalle allait s'informer
d'elle chez Montgenays, au risque d'une scne orageuse, lorsque
Laurence reut une lettre ainsi conue:

Vous m'avez chasse, je vous en remercie. Il y avait longtemps que le
sjour de votre maison m'tait odieux, j'avais senti, ds le premier
jour, qu'il me serait funeste. Il s'y tait pass trop de scandales et
d'orages pour qu'une me paisible et honnte n'y ft pas fltrie ou
brise. Vous m'avez assez avilie! vous avez fait de moi votre
servante, votre dupe et votre victime! Je n'oublierai jamais le jour
o, dans votre loge au thtre, trouvant que je ne vous habillais pas
assez vite, vous m'avez arrach des mains votre diadme de reine, en
disant: Je me couronnerai bien sans toi et malgr toi! Vous vous
tes couronne en effet! Mes larmes, mon humiliation, ma honte, mon
dshonneur (car vous m'avez dshonore dans votre famille et parmi vos
amis), ont t les glorieux fleurons de votre couronne; mais c'est une
royaut de thtre, une majest farde, qui n'en impose qu' vous-mme
et au public qui vous paie. Maintenant, adieu; je vous quitte pour
jamais, dvore de la honte d'avoir vcu de vos bienfaits; je les ai
pays cher.

Laurence n'acheva pas cette lettre; elle continuait sur ce ton pendant
quatre pages: Pauline y avait vers le fiel amass lentement durant
quatre ans de rivalit et de jalousie. Laurence la froissa dans ses
mains et la jeta au feu sans vouloir en lire davantage. Elle se mit au
lit avec la fivre, et y resta huit jours accable, brise jusque dans
ses entrailles, qui avaient t pour Pauline celles d'une mre et
d'une soeur.

Pauline s'tait retire dans une mansarde o elle vcut cache et
vivant misrablement du fruit de son travail durant quelques mois.
Montgenays n'avait pas t long  la dcouvrir; il la voyait tous les
jours, mais il ne put vaincre aisment son stocisme. Elle voulait
supporter toutes les privations plutt que de lui devoir un secours.
Elle repoussa avec horreur les dons que Laurence faisait glisser dans
sa mansarde avec les dtours les plus ingnieux. Tout fut inutile.
Pauline, qui refusait les offres de Montgenays avec calme et dignit,
devinait celles de Laurence avec l'instinct de la haine, et les lui
renvoyait avec l'hrosme de l'orgueil. Elle ne voulut point la voir,
quoique Laurence fit mille tentatives; elle lui renvoyait ses lettres
toutes cachetes. Son ressentiment fut inbranlable, et la gnreuse
sollicitude de Laurence ne fit que lui donner de nouvelles forces.

Comme elle n'aimait pas rellement Montgenays, et qu'elle n'avait
voulu que triompher de Laurence en se l'attachant, cet homme sans
coeur, qui voulait en faire sa matresse ou s'en dbarrasser, lui mit
presque le march  la main. Elle le chassa. Mais il lui fit croire
que Laurence lui avait pardonn, et qu'il allait retourner chez elle.
Aussitt elle le rappela, et c'est ainsi qu'il la tint sous son empire
pendant six mois encore. Il s'attachait  elle de son ct par la
difficult de vaincre sa vertu; mais il en vint  bout par un odieux
moyen bien conforme  son systme, et malheureusement bien propre 
mouvoir Pauline. Il se condamna  lui dire tous les jours et  toute
heure que Laurence tait devenue vertueuse par calcul, afin de se
faire pouser par un homme riche ou puissant. La rgularit des moeurs
de Laurence, qu'on remarquait depuis plusieurs annes, avait t
souvent, dans les mauvais mouvements de Pauline, un sujet de dpit.
Elle l'et voulue dsordonne, afin d'avoir une supriorit clatante
sur elle. Mais Montgenays russit  lui montrer les choses sous un
nouveau jour. Il s'attacha  lui dmontrer qu'en se refusant  lui,
elle s'abaissait au niveau de Laurence, dont la tactique avait t de
se faire dsirer pour se faire pouser. Il lui fit croire qu'en
s'abandonnant  lui avec dvouement et sans arrire-pense, elle
donnerait au monde un grand exemple de passion, de dsintressement et
de grandeur d'me. Il le lui redit si souvent que la malheureuse fille
finit par le croire. Pour faire le contraire de Laurence, qui tait
l'me la plus gnreuse et la plus passionne, elle fit les actes de
la passion et de la gnrosit, elle qui tait froide et prudente.
Elle se perdit.

Quand Montgenays l'eut rendue mre, et que toute cette aventure eut
fait beaucoup de bruit, il l'pousa par ostentation. Il avait, comme
on sait, la prtention d'tre excentrique, moral par principes,
quoique, selon lui, il ft rou par excs d'habilet et de puissance
sur les femmes. Il fit parler de lui tant qu'il put. Il dit du mal de
Laurence, de Pauline et de lui-mme; et se laissa accuser et blmer
avec constance, afin d'avoir l'occasion de produire un grand effet en
donnant son nom et sa fortune  l'enfant de son amour.

Ce plat roman se termina donc par un mariage, et ce fut l le plus
grand malheur de Pauline. Montgenays ne l'aimait dj plus, si tant
est qu'il l'et jamais aime. Quand il avait jou la comdie d'un
admirable poux devant le monde, il laissait pleurer sa femme derrire
le rideau, et allait  ses affaires ou  ses plaisirs sans se souvenir
seulement qu'elle existt. Jamais femme plus vaine et plus ambitieuse
de gloire ne fut plus dlaisse, plus humilie, plus efface. Elle
revit Laurence, esprant la faire souffrir par le spectacle de son
bonheur. Laurence ne s'y trompa point, mais elle lui pargna la
douleur de paratre clairvoyante. Elle lui pardonna tout, et oublia
tous ses torts, pour n'tre touche que de ses souffrances. Pauline ne
put jamais lui pardonner d'avoir t aime de Montgenays, et fut
jalouse d'elle toute sa vie.

Beaucoup de vertus tiennent  des facults ngatives. Il ne faut pas
les estimer moins pour cela. La rose ne s'est pas cre elle-mme, son
parfum n'en est pas moins suave parce qu'il mane d'elle sans qu'elle
en ait conscience; mais il ne faut pas trop s'tonner si la rose se
fltrit en un jour, si les grandes vertus domestiques s'altrent vite
sur un thtre pour lequel elles n'avaient pas t cres.






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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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