Project Gutenberg's Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta, by Michel Zevaco

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta

Author: Michel Zevaco

Release Date: September 6, 2004 [EBook #13383]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUSTA ***




Produced by Renald Levesque




MICHEL ZEVACO



LES PARDAILLAN

La Fausta



PROLOGUE

DECOR: une nuit de printemps parfumee, mysterieuse et pure. Le parvis de
Notre-Dame. La cathedrale accroupie dans l'ombre comme un sphinx et, a
l'autre bout, un seigneurial hotel a facade severe. Au balcon gothique,
sous la caresse des clartes astrales, une blanche apparition de charme
et de grace.

Palpitante et radieuse, elle suit des yeux, dans l'obscurite bleuatre,
un elegant et fier gentilhomme qui s'eloigne.

Cette jeune fille, c'est Leonore, l'unique enfant du baron de Montaigues
qui, depuis la tragique journee de la Saint-Barthelemy ou le vieux
huguenot fut supplicie,--aveugle des deux yeux!--lui prodigue
d'inepuisables consolations.

Et ce seigneur, a qui elle jette l'adieu passionne de ses baisers, c'est
le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers.

Son amant! Lentement, a regret, lorsqu'il a disparu, elle rentre dans
cette chambre ou ses rendez-vous nocturnes s'ecoulent aussi rapides que
les irreelles minutes d'un songe eblouissant et ou, il y a une heure,
ici meme, suspendue au cou de Jean, elle a murmure le plus emouvant et
le plus redoutable des aveux... Elle va etre mere!

Comme elle a tremble alors! car pour le baron de Montaigues, ce pere
qu'elle adore, quelle agonie de honte!

A son premier mot, Kervilliers est devenu livide de bonheur sans
doute; car il l'a enlacee d'une plus ardente etreinte et a balbutie de
formelles assurances; le vieillard ne saura pas. La faute reparee a
temps sera ignoree de tous. Demain, lui, Jean, parlera! Demain, elle
sera sa fiancee! Dans peu de jours sa femme!

Tout a coup, un fracas retentit! Une vitre du balcon a saute, une pierre
enveloppee d'un papier roule sur le tapis!

Leonore demeure d'abord immobile de stupeur et d'effroi...

Ce papier alors, la fascine et l'attire. Un billet? Elle se baisse, le
saisit, hesite et... elle le deplie C'en est fait d'un trait elle l'a
parcouru! Alors elle palit.

Son coeur se serre, une plainte d'infinie detresse expire sur ses
levres. Qu'a-t-elle lu?... Voici:

_Monseigneur l'eveque prince Farnese, qui demain celebrera la Paque
dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de
Kervilliers, ne vous epousera jamais... jamais!_

Qui a jete la pierre? Un jaloux d'amour? Un ennemi de race? Qu'importe!
Et pendant que cet etre, quel qu'il soit, ecoute et regarde, pendant que
la fille de Montaigues se debat, aux prises avec le desespoir le duc
de Kervilliers rentre chez lui, tombe a genoux devant un portrait de
Leonore et sanglote:

"Qu'a-t-elle dit? qu'elle va etre mere? J'ai bien entendu?... Perdue!
oh! perdue!... Et moi! Ah! miserable! pourquoi n'ai-je pas fui
quand cette passion m'a mordu au coeur? Que faire?... Fuir! Fuir
honteusement..."


Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Paques 1573, Leonore entre
dans cette cathedrale dont, fille de huguenots, elle n'a jamais franchi
le seuil.

Ce sont des heures d'inoubliables tortures qu'elle vient de vivre. Mille
suppositions affolantes ont traverse son esprit. Jean est-il marie a une
autre? L'eveque va lui repondre!

Dans l'eglise, elle s'arrete, defaillante, consciente a peine de ce
qu'elle fait. La-bas, tout au fond, dans la splendeur des cierges,
couvert d'or, le prince Farnese, legat du pape, entonne le _Kyrie_.

Leonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraie un
passage. Mais, quand enfin elle atteint le choeur, elle est sans
forces. Dix pas, au plus, la separent du prince-eveque. Tourne vers
le tabernacle, il officie, en des poses empreintes d'une solennelle
dignite.

Et, maintenant, Leonore a peur. L'approche de l'horrible realite
l'epouvante. Elle se raccroche a son reve d'amour, elle veut garder une
illusion quelques minutes encore... Soudain la sonnette resonne pour
l'elevation!

Mgr Farnese a saisi l'ostensoir, et, flamboyant de sa majeste, il se
retourne... Une terrible secousse ebranle Leonore des pieds a la tete.
Cet eveque!... Cette flamme des yeux!... Cette eclatante beaute!... Elle
les connait!...

Cet eveque!... Non! l'hallucination est par trop insensee! Il faut
qu'elle s'assure, qu'elle voie de pres! Hagarde, rapide, elle franchit
la grille, s'elance... et alors!... Pantelante, elle monte les degres
de l'autel! Ses deux mains convulsives s'abattent sur les epaules de
l'eveque foudroye, et un lamentable cri dechire le silence:

"Puissances du Ciel! Jean! mon amant! C'est toi!"

Et Leonore inanimee tombe en travers des marches, aux pieds de l'eveque
petrifie, blanc comme un marbre.

Une tempete de rumeurs se dechaine. Sacrilege! On accourt. On se
precipite sur Leonore, on la saisit.

Et, tandis qu'on l'entraine, qu'on l'emporte, qu'on la jette au fond
d'un cachot, le prince Farnese, duc de Kervilliers, l'eveque, l'amant,
rugit dans sa conscience:

"Damne! Maudit! Je suis maudit!"


Sur la place de Greve, dans la brumeuse matinee de novembre, un flot
humain houle et roule autour d'un echafaudage de poutres grossieres.
Contre le poteau central est assis un geant silencieux: c'est maitre
Claude... le bourreau! Ce sinistre squelette de madriers, c'est le
gibet! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est la pour
voir mourir Leonore, condamnee pour mensonge diabolique et calomnie
heresiarque envers l'eveque.

Le jour meme ou Leonore a ete arretee dans Notre-Dame, le baron de
Montaigues, son pere, s'est tue d'un coup de dague au coeur. Quant a
l'accusee, a toutes les questions elle a repondu par des regards sans
vie.

Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le _De Profundis_: c'est
le cortege.

Les moines, les confreries, les penitents qui psalmodient, le
medecin-jure, les gens du guet, le grand prevot...

Puis, soutenue par deux pretres, les cheveux epars, les pieds nus, la
tete renversee sur l'epaule, c'est Leonore!

Et, derriere elle, entoure d'inquisiteurs qui le surveillent, morne,
vieilli, decompose, marchant tout eveille dans un reve funebre lui!
l'amant!... Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome: il faut que
sa presence et son indifference prouvent au monde que l'heretique a
menti en accusant un eveque au pied meme du trone de Dieu!

Soudain, tout s'immobilise dans un effrayant silence: le grand prevot
fait le signe fatal!

Le bourreau s'avance. Sa large main tombe sur l'epaule nue de la
condamnee. L'instant est atroce...

A cette supreme seconde, Leonore a un spasme qui l'arrache a la
monstrueuse etreinte... Et, coup sur coup, deux clameurs breves,
stridentes, font explosion sur ses levres crispees!...

Cette femme qui va mourir, la, sous la corde qui se balance, elle se
debat dans les douleurs de l'enfantement!

Le bourreau recule! Le medecin-jure s'elance, tandis qu'une rafale de
fremissements balaie la Greve! Et, lorsqu'il se releve enfin, le peuple,
aux cotes de Leonore prostree, inerte, evanouie, apercoit un tout petit
etre qui vagit...

"Une fille! c'est une fille!" crie une femme.

La foule, tout autour de cette nouvelle-nee si faible, si seule, demeure
un instant pantelante. Puis, brusquement, la pitie deborde, eclate et
gronde. On supplie, on menace, on crie grace et misericorde pour la
mere! Le grand prevot hesite... puis, convaincu par l'immense compassion
du peuple, il jette un ordre: la condamnee a vie sauve. Leonore, sans
connaissance, est emportee sur une civiere, et l'enfant...



L'enfant demeure! La condamnee n'a pas le droit de nourrir sa fille en
prison! L'innocente creature est abandonnee a la merci publique: une
heure durant, elle sera exposee ou elle est nee: sous le gibet! Pauvre
toute-petite qui attend qu'on lui fasse la charite d'une mere.

Et Farnese! Jean de Kervilliers! Le pere. Il est la, haletant, la sueur
aux cheveux, devorant des yeux cette chair de sa chair, courbe, enchaine
par l'effroyable obeissance a d'effroyables ordres superieurs. Il veut
prendre son enfant, l'emporter... il ne doit pas! Il ne peut pas! Quoi!
la mere a ete graciee... et sa fille va donc mourir la! Non! oh! non...
car voici quelqu'un, enfin!... quelqu'un qui s'approche d'elle, se
penche, se baisse avec un sourire tout mouille de pleurs... Et. avec
des precautions delicates et tendres, ce quelqu'un enveloppe la frele
abandonnee dans un pan de son manteau. Puis, tandis que l'eveque brise,
contenu par les inquisiteurs, eclate en sanglots et tend les bras,
l'homme lentement s'en va... emportant la fille du prince Farnese...

Et cet homme... c'est le bourreau!...


I

VIOLETTA

Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes montaient a fond de train
les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s'arreta. Pale de
desespoir, il se retourna vers Paris qu'il contempla longuement.

Un rauque sanglot dechira sa gorge. Il se raidit, et hurla ces paroles
qu'emporta le souffle du vent:

"Ville ingrate! Ville deloyale! Toi que j'ai aimee plus que ma propre
femme! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la breche!"

A cet instant, deux cavaliers apparurent: l'un paraissant avoir depasse
la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces, physionomies
audacieuses et railleuses, glaciales et geniales, qui laissent
d'ineffacables impressions; l'autre dix-huit ans, svelte, gracieux,
merveilleux de beaute.

Les cinq fideles qui entouraient le fugitif, voyant s'arreter ces deux
inconnus, chercherent a l'entrainer. Mais lui, levant les bras au ciel,
cria:

--Malediction sur moi! Tout m'abandonne. Oh! qui donc a present voudra
me prendre en pitie?

--Moi! repondit une voix sonore.

Le fugitif vit le plus jeune des deux etrangers qui s'avancait... Alors
une terreur subite s'empara de lui:

--Toi! Toi! Charles! Mon frere, es-tu donc sorti du tombeau pour
m'accabler?

--Vous vous trompez, repondit l'inconnu. Je ne suis pas celui qu'evoque
votre remords, je ne suis pas Charles IX. Je suis son fils. Je suis
Charles, duc d'Angouleme.

--Ah! gronda le fugitif, c'est toi l'enfant de Marie Touchet et de
Charles! C'est toi le batard d'Angouleme! Que viens-tu demander a Henri
III, roi de France?

--Je vais vous le dire. J'ai quitte Orleans pour vous parler en face!
Il y a huit jours, Sire, j'ai atteint ma majorite. Ce jour-la, ma mere
m'a conduit dans sa chambre et a decouvert un portrait que j'avais
toujours vu voile d'un crepe: j'ai reconnu Charles IX. Alors ma mere
s'est agenouillee. Elle m'a raconte comment etait mort l'homme qu'elle
avait adore. J'ai su l'effroyable agonie de mon pere! Et je suis parti
pour dire au duc de Guise: Traitre et rebelle, qu'as-tu fait de ton roi?
Je suis parti pour crier a Catherine de Medicis: Mere infame! mere sans
entrailles, qu'as-tu fait de ton fils? Je suis parti pour trouver Henri
de Valois, roi de France, et lui crier: Qu'as-tu fait de ton frere?...

A cette derniere apostrophe, le roi, d'une violente saccade, fit reculer
son cheval; puis il s'affaissa sur lui-meme, secoue d'un tremblement
mortel.

Une clameur alors eclata parmi les cinq gentilshommes. En meme temps,
ils degainerent... A cet instant, le compagnon du duc d'Angouleme bondit
au milieu du groupe furieux, tira une longue rapiere et, tres calme:

--Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l'oncle et le
neveu s'expliquer, ou bien je croirai que vous etes de la famille. Et,
dans ce cas, je serai force de croire que j'en suis aussi, moi!

Les epees allaient s'entrechoquer, lorsque le roi fit un signe
imperieux. Les gentilshommes s'arreterent:

--On se retrouvera!... si toutefois monsieur ne cache pas son nom!
gronderent-ils.

--Messieurs, dit froidement l'etranger, je m'appelle le chevalier de
Pardaillan!

Le chevalier ne parut pas avoir remarque le prodigieux effet produit par
son nom. Il se retira a l'ecart, comme si cette scene violente eut cesse
de l'interesser. Il se mit a examiner une troupe de cavalerie qui,
sortant de Paris, s'approchait de Chaillot, sans trop de hate,
d'ailleurs.

Le duc d'Angouleme n'avait pas bouge. Sombre comme une figure de
remords, Henri III se tourna vers lui.

--Jeune homme, dit-il, il manquait a mon malheur de vous rencontrer sur
le chemin de l'exil. Priez le Ciel qu'au jour ou je remonterai sur mon
trone je puisse oublier que vous avez insulte a ma misere!

--Ce jour-la, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trone! Je
vous arracherai votre manteau royal! Jusque-la, je ne puis vous hair;
vous n'avez droit qu'a ma pitie! Paris vous chasse; vous n'etes plus
qu'un fantome de roi que hante le fantome d'une victime. Allez donc,
Sire! car voici qu'on se met a votre poursuite... Regardez!... Jusqu'a
ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous
fait grace!

Henri III, bleme de rage, voulut balbutier quelques mots qui se
perdirent dans un sanglot. Mais ses fideles, apercevant le gros des
cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l'entrainerent.

Charles d'Angouleme demeura songeur, les yeux fixes sur Paris. Que se
passait-il dans cette ame? Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas
d'un dernier regard de haine le roi a qui il venait de jeter de tels
defis?

Peu a peu, par degre, les derniers reflets de sentiments violents qui
venaient de l'agiter s'eteignirent sur son visage qui s'eclaira alors
d'un sourire tres doux.

D'une voix d'extase, il murmura:

"Paris!... Oui, je viens y chercher la vengeance... mais je viens y
chercher aussi l'amour!... Paris! C'est la que je vais te retrouver,
chere inconnue qui emporta mon ame. Violetta... douce violette d'amour.

A ce moment, le chevalier de Pardaillan s'approcha de lui et ie toucha a
l'epaule. D'un geste large, il enveloppa Paris. Et, regardant le fils de
Charles IX dans les yeux:

--Un trone a prendre, monseigneur!... prononca-t-il.

Charles d'Angouleme eut le tressaillement du reveur qu'on arrache au
plus doux songe; et il balbutia:

--Pardaillan! Pardaillan! que dites-vous?

--Je dis simplement qu'Henri de Valois n'est plus roi de France,
qu'Henri de Guise n'est encore que roi de Paris, qu'Henri de Navarre
jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que
cela fait trois hommes pour la meme couronne... et que, cette couronne,
il serait beau qu'elle puisse me servir en la posant sur votre tete, a
payer ma dette de reconnaissance a votre mere!

A ces mots, Pardaillan se lanca sur un sentier qui courait autour de
Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au
village de Montmartre.

"Violetta! murmura le jeune homme, que n'ai-je, en effet un trone a
t'offrir!..."

Et palpant ebloui de ce qu'il entrevoyait des lors, Charles d'Angouleme
se jeta a la suite de son compagnon au moment ou le gros des cavaliers
qui etaient sortis de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui
marchait en tete de ces poursuivants etait un homme de trente-huit ans,
magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste,
sombre de physionomie, le front balafre par l'entaille d'une ancienne
blessure: c'etait Henri de Lorraine duc de Guise.

--Messieurs, dit-il en s'arretant, le roi est deja loin. Il nous faut
renoncer a l'espoir de le ramener a ses sujets...

--Dites un mot, fit un gentilhomme pres de lui, donnez-moi dix bons
chevaux, et je le ramene vif... ou mort!

--Maurevert, es-tu fou? dit le duc sur le meme ton. Laissons fuir! Hola,
quelle est cette figure d'enfer?

A ce moment, en effet, debouchait sur la hauteur une longue et lourde
voiture a demi detraquee, poussiereuse, trainee par un squelette de
cheval...

Et, pres de la bete poussive, marchait d'un pas de spectre une
bohemienne masquee de rouge, portant avec une etrange noblesse
son costume bariole sur lequel retombaient ses cheveux d'un blond
magnifique.

--Qui es-tu? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval.

La bohemienne s'arreta. Mais elle ne dit pas un mot.

--Par le Ciel! s'ecria le duc, je crois que cette gitane se moque...

Il n'acheva pas: a cette seconde, de l'interieur de cette chose
innommable qu'etait la voiture, s'echappait une melodie: une voix d'une
incomparable purete chantait doucement. Le duc de Guise, soudain pali,
fremissant, ecoutait a demi penche, sous le charme:

--Oh! cette voix! C'est la sienne! C'est elle!...

Un homme, a cet instant, s'elanca de la voiture et se courba en une pose
de respect exorbitant et ironique.

--Le bohemien Belgodere! murmura Henri de Guise.

Et cherchant a cacher la violente emotion qui l'etreignait:

--Dis-moi, boheme: quelle est cette femme masquee, plus silencieuse que
la nuit, plus mysterieuse que la tombe?...

--Excusez-la, monseigneur! C'est Saizuma, une pauvre folle que j'ai
recueillie un jour quelle sortait de prison; sa folie, c'est d'avoir
le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu'on ne puisse voir sa
honte... quant a moi, d'ou je viens, monseigneur? Du bout du monde! Ou
je vais? A Paris, centre du monde! Qui je suis? Belgodere, premier et
dernier du nom bateleur, jongleur, avaleur de sabre et bon a tout metier
Vous faut-il le spectacle?

--Il suffit, boheme!... Dis-moi, n'etais-tu pas a Orleans il v a trois
mois?

--J'y etais, monseigneur! fit Belgodere qui dissimula un sourire. J'y
etais avec toute ma troupe y compris la merveille des merveilles, la
chanteuse Violetta qui charme jusqu'aux princes! Monseigneur va la voir!
Violetta! Violetta mia! Ah! la voila.

Une jeune fille de quinze ans apparut, toute tremblante, sur le devant
de la voiture:

--Me voici, maitre... me voici!...

Un murmure d'admiration parcourut les cinquante cavaliers. Le duc
demeura ebloui.

"Oui, c'est elle! fit-il en lui-meme. J'eprouve le meme trouble que
lorsque je la vis pour la premiere fois. Par les saints! Qu'ai-je donc a
m'emouvoir ainsi!... Cette fille de boheme sera a moi, je le veux!"

Ah! C'est que cette fille de boheme etait vraiment une merveille.

Voyant ces etrangers qui fixaient sur elle des yeux etincelants, elle
baissa la tete. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et
un geste de terreur lui echappa. Elle se recula, s'effaca derriere les
rideaux de cuir et courut a une femme qui, etendue sur un matelas, la
tete pres d'une petite fenetre ouverte au ras du plancher, livide comme
une mourante, respirait peniblement.

--Mere! Mere! murmura Violetta, l'homme d'Orleans! Il est la! Oh! j'ai
peur! Le malheur rode autour de moi!

Et ce mot de mere semblait inexact, de cette fille exquise a cette femme
aux traits communs quoique pleins de bonte, a peine affines par la
phtisie.

--Pauvre enfant! rala-t-elle... bientot... je n'y serai plus... Puisse
le Ciel... te faire rencontrer... un sauveur... Espere, Violetta... ce
jeune homme... qui n'osa jamais t'adresser la parole... je crois avoir
lu dans son ame... il t'aime!...

--Violetta! Violetta! hurlait le bohemien. Attends! je vais te
chercher...

--Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant
vers Belgodere. Et ecoute-moi. Prends cette bourse, elle contient
dix ducats d'or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu executes
fidelement tout ce que quelqu'un viendra te dire de ma part.

Belgodere s'inclina jusqu'a terre. Quand il se releva, il vit le duc
qui, s'etant mis a la tete de ses cavaliers, reprenait au grand trot le
chemin de Paris... Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un
coup d'oeil oblique sur la voiture ou avait disparu Violetta, et gronda:

"Je tiens ma vengeance!"



II

LA PLACE DE GREVE

Au fond d'une vaste salle aux majestueuses tentures, aux meubles
solennels, dans l'ombre d'un dais de soie brochee d'or, immobile en un
fauteuil d'ebene precieusement sculpte, se tenait une femme. Un etre
de beaute prodigieuse, eblouissante et fatale: peut-etre une sainte
extatique, ou peut-etre une etincelante magicienne, ou peut-etre une
somptueuse courtisane orientale.

Un homme entra: opulent et severe costume de cavalier tout en velours
noir, figure livide, petrifiee lentement par une douleur qui ne pardonne
jamais. 11 s'arreta devant la splendide inconnue et flechit le genou.

Elle ne parut pas etonnee de cet hommage royal ou religieux et tendit le
bras vers une large fenetre ouverte. Le gentilhomme se redressa.

L'inconnue, alors, parla. Et aucune epithete ne pourrait traduire la
force de sa voix.

--Cardinal, dit-elle, je viens de vous donner un ordre.

Le cavalier frissonna; et, humblement, comme s'il n'y eut rien eu dans
ces paroles d'exorbitant, de stupefiant, de fabuleux, cet homme a cette
femme repondit:

--J'obeis a Votre Saintete...

--Cardinal, reprit-elle sans un tressaillement, vous venez de prononcer
un mot terrible. N'oubliez pas que si, dans Rome, je suis celle que
vous dites, l'heritiere de la souverainete pontificale de Jeanne, la
chevaliere de la grande tradition, ici, dans Paris, je ne suis que la
descendante de Lucrece Borgia: la princesse Fausta!...

Le gentilhomme a qui elle donnait le titre de cardinal, bien qu'il ne
portat pas l'habit religieux et fut arme d'une epee, cet homme qui
pourtant semblait cuirasse par l'orgueil des vieilles races, se courba
dans une attitude d'obeissance; puis, avec desespoir, il marcha a la
fenetre, et, glace par une secrete horreur, s'y appuya, domina la
place...

C'etait le lendemain de la journee des Barricades. Et Paris, qui
venait de chasser son roi, Paris tout herisse, Paris fumant encore des
arquebusades de la veille, fetait la violette et la rose; car, de tout
temps, Paris adora l'emeute et les fleurs, grondement et sourire de sa
rue. Ensoleillee, bruyante, la Greve, en cette radieuse matinee du grand
marche annuel de mai, presentait un indescriptible mouvement de lignes
et de couleurs, fouillis de promeneuses en atours, de mendiants en
guenilles.

Sans doute le cardinal, qui planait sur cette feerie de joie, etait
descendu dans les tenebres de son passe, evoquant quelques souvenirs
effrayants, car il haletait. Mais sous ses yeux, soudain, aux deux
extremites de la place, un double mouvement de foule le fit tressaillir.

Sur sa droite, c'etait une fantastique guimbarde que l'imagination
surmenee d'une Callot eut donnee pour carrosse a ses equipes de
sacripants: le vehicule de Belgodere qui, au pas branlant de sa
haridelle fourbue, faisait son entree sur la Greve. Sur sa gauche,
c'etait un groupe de jeunes seigneurs cuirasses de buffle, l'epee de
guerre aux flancs. Et, au milieu d'eux, les depassant de la tete,
plus magnifique et plus sombre encore que la veille sur le plateau de
Chaillot, pensif et formidable, le Balafre, le duc Henri de Guise, le
roi de Paris!

Le redoutable capitaine semblait ne rien voir autour de lui, ni ce
respect mele de terreur qui courbait les tetes sur son passage, ni
l'angoisse de cette multitude. Il ne voyait que la bohemienne Saizuma
qui, une main sur la bride du cheval, s'avancait, lentement, enigme
vivante; et, pres d'elle. Belgodere qui vociferait.

Du haut de la fenetre, le cardinal avait vu Guise marchant vers
Belgodere. Sans quitter son poste, il se tourna alors vers le fauteuil
d'ebene, et dit:

--Ils sont venus!...

La mysterieuse inconnue qui s'appelait princesse Fausta se leva et, d'un
pas de deesse, s'approcha:

--Violetta! Violetta! clamait a ce moment Belgodere en apercevant le duc
de Guise qui venait a lui.

L'enfant, pareille a un rayonnement d'aurore, apparut sur le devant de
la charrette, ses longs cheveux blonds epars sur ses epaules de neige,
timide, craintive, effarouchee.

La princesse Fausta darda un regard ou couvait une flamme d'incendie,
sur cette vision de charme intense et pur qu'etait Violetta.

--Henri, murmura-t-elle, Henri de Guise, tu m'appartiens! Tu seras roi
parce que je veux etre reine! Maitresse de la France et de l'Italie,
Henri, perisse donc tout ce qui t'empeche de m'aimer... moi, moi seule!
Perisse Catherine de Cleves, ta femme! Perisse cette Violetta que tu
adores!

Et d'une voix breve, soudain devenue metallique et dure:

--Cardinal, voici l'heure d'agir... Voyez cet homme sur qui reposent
d'immenses esperances. Croyez-vous qu'il pense a ce trone qu'il touche
grace a nous? Depuis trois mois, depuis qu'a Orleans il a vu une pauvre
fille de Boheme dont il porte partout l'image, Guise hesite: il nous
echappe et il est perdu pour nous... si je ne lui arrache du coeur la
racine meme de cette passion!

Le cardinal regarda l'adorable enfant, et murmura:

--Pauvre innocente!

--La pitie est un crime souvent, une faiblesse toujours, dit la
princesse Fausta, glaciale. Descendez, cardinal, et faites en sorte que
le boheme Belgodere m'amene cette petite en mon palais de la Cite...

Sans doute, le cardinal savait quelle effroyable sentence cachait cet
ordre, car il baissa la tete, et balbutia:

--Frappez donc, puisque la mort de cette infortunee creature est
necessaire! Mais epargnez-moi l'affreuse besogne de vous la livrer!

--Cardinal, reprit-elle avec une terrible froideur, vous previendrez
maitre Claude.

--Le bourreau! haleta le cardinal. Ne me condamnez pas au hideux
supplice de revoir l'homme qui m'arracha l'ame en me volant et en
laissant mourir ma...

--Silence, cardinal Farnese!...

Il y eut cette fois un tel grondement de tonnerre dans l'accent de la
princesse que l'homme chancela, haletant, ebloui, dompte. Alors, calmee,
soudainement paisible:

--Ce sera pour ce soir dix heures. Allez, cardinal. Agissez. Et faites
tenir cette lettre au duc de Guise.

Le gentilhomme saisit le pli, puis, plus morne encore, il sortit et
descendit en ralant au fond de son coeur:

--Ah! la malediction pese sur moi, toujours!...

Sur la Greve, a travers la foule qui formait cercle, le visage redevenu
rigide, il marcha vers Belgodere, Sur l'avant de la voiture attendait
Violetta, tremblante. A ce moment, le duc de Guise se penchait vers le
sacripant et murmurait:

--Tout a l'heure, un gentilhomme t'apportera mes ordres. Execute-les, si
tu ne veux avoir les os rompus!

--Je suis pret, monseigneur. Ordonnez!

--Alors, a toi les ducats... a moi la fille!... Et maintenant fais-la
chanter afin que ma presence ait ici un pretexte.

--A l'instant meme, Violetta! Violetta!

La jeune fille tressaillit, arrachee a un reve d'extase. Au loin, du
fond de la place, un jeune seigneur s'avancait, les yeux fixes sur elle.
Leur double regard se cherchait, se croisait. Et ce gentilhomme, tout
radieux, de sa jeunesse et de son amour, c'etait le fils du roi Charles
IX, le duc d'Angouleme!

--Violetta! vocifera Belgodere.

Un cri terrible l'interrompit... Un cri d'agonie ou d'epouvante, qui
jaillissait de la roulotte.

--Ma mere! ma mere se meurt!

L'agonisante, celle que Violetta appelait sa mere, les mains crispees,
tenait son visage colle a la petite fenetre, comme fascinee par une
effroyable apparition...

--Ma mere! ma mere! sanglota Violetta.

--Messeigneurs! criait dehors Belgodere, un instant de patience, et je
vous ramene la chanteuse. En attendant, la celebre Saizuma va vous dire
la bonne aventure!

Saizuma demeurait immobile. Ses yeux flamboyants, du masque rouge, se
rivaient sur le cardinal Farnese...

Le cardinal avait vu cette femme... Et tous les deux se regardaient.

La femme agonisante tourna vers Violetta, que Belgodere injuriait, un
visage empreint d'une immense pitie:

--Violetta, je vais mourir. Il faut que tu saches... Je ne suis pas ta
mere...

--Oh! sanglota la jeune fille eperdue, c'est un affreux vertige qui vous
saisit. Revenez a vous, mere!

--Je ne suis pas ta mere!... Et ton pere, Violetta, tu crois que ce fut
maitre Claude? Eh bien, maitre Claude n'est pas ton pere!... Ta mere, je
ne sais ou elle est... Mais ton pere. Violetta?... ton pere!... veux-tu
le connaitre?... Veux-tu le voir?... Eh bien... tiens.... regarde!...

Dans une effrayante convulsion, la mourante essaya de designer l'homme
sur qui elle dardait son regard...

--Saints et anges! balbutia Violetta eperdue, prenez pitie de ma mere!

A cet instant, une sauvage imprecation eclata sur cette scene poignante,
et Belgodere apparut, ramasse sur lui-meme. Il se jeta sur la jeune
fille, l'empoigna par les deux epaules, et, d'un geste furieux, la remit
debout.

--Dehors! gronda-t-il. Au travail, la chanteuse!

--Regarde! cria l'agonisante. Et souviens-toi!...

--Enfer! vocifera le bohemien. Voici la Simonne qui s'en mele
maintenant! Attends un peu, toi!

Alors, il se rua sur celle qu'il appelait la Simonne: sur la mourante!
Il la renversa sur la couchette et lui plaqua une de ses formidables
mains sur la bouche, l'autre sur la gorge...

La Simonne se debattit deux secondes... Soudain, elle eut un bref soupir
et elle se tint immobile, tandis que son bras decharne, tendu vers la
fenetre, semblait montrer encore l'homme dans la foule... L'envoye de
Fausta! Le prince Farnese! L'amant de Leonore de Montaigues!... Le pere
de Violetta!

L'enfant, rudement poussee, etait tombee; elle n'avait rien vu de la
hideuse tragedie. Lorsqu'elle se releva, deja, le sacripant, debout,
sombre, etonne de son crime, grommelait:

--J'ai serre un peu fort, peut-etre! Et puis, je n'ai rien tue, moi! La
mort etait la, qui rodait, je l'ai aidee...

Le premier regard de Violetta fut pour la Simonne, blanche comme cire.

--Morte! rala-t-elle. Ma mere est morte!...

--Et moi, je te dis qu'elle dort! ricana Belgodere. Dehors, la
chanteuse, dehors! Au travail.

Violetta s'abattit sur ses genoux et se prit a sangloter:

--O pauvre, pauvre maman Simonne, vous n'etes donc plus! Vous abandonnez
donc votre petite Violetta! Mere, vous ne me prendrez donc plus dans vos
bras?

A ce moment, la bohemienne Saizuma apparut a l'entree de la roulotte et,
sans paraitre voir Belgodere, ni Violetta, ni la morte, alla s'asseoir
dans le fond. Alors, un long frisson l'agita, et elle murmura:

--Pourquoi cet homme m'a-t-il regardee?... Pourquoi l'ai-je regarde,
moi?... Au fond de quel enfer ai-je deja eprouve la brulure de ses yeux
noirs? Oh! dechirer ce voile funebre qui recouvre ma pensee!

D'un geste de folie, elle pressa son front a deux mains; et, comme
si son masque lui eut pese, elle le denoua, son visage fut visible!
Etrange, avec ses traits qui paraissaient petrifies, ses yeux sans vie
ou brulait seulement la flamme d'un insondable desespoir, ce visage
gardait une beaute avec on ne savait quoi de tragique, de mysterieux,
d'infiniment doux et d'inconcevable...

Violetta sanglotait doucement, les levres collees sur la main glacee de
celle qu'elle nommait sa mere. Belgodere allait et venait, machonnait
de sourds jurons, stupefait de sa propre hesitation. Brusquement, il
decrocha la guitare dont Violetta s'accompagnait d'habitude et grommela:

--En voila assez! Si tu pleures tant, tu ne pourras plus chanter.
Allons, la chanteuse, on t'attend! Des seigneurs, des ducs, des princes:
noble compagnie, bonne recolte!

Violetta se releva, et, revoltee:

--Chanter! rala-t-elle. Chanter quand ma mere morte est la encore! Oh!
tuez-moi plutot!

--Ecoute bien, la chanteuse! Je ne te tuerai pas... car on t'attend...
des princes, des ducs, te dis-je! Seulement choisis: ou tu vas prendre
ta guitare et faire entendre ta jolie voix, ou je me mets a fouetter...
ta mere!...

En meme temps, le bandit saisit un fouet a chien... Violetta jeta un
cri d'epouvante. Elle jeta autour d'elle un regard de douleur et de
desespoir... et ce regard s'arreta sur la morte!... La jeune fille
courut a la bohemienne, lui saisit les deux mains, et, d'une voix
etranglee:

--Madame! Madame! Defendez-la, protegez-la, souvenez-vous qu'elle vous
a soignee! Oh! elle ne m'entend pas! allez-vous laisser frapper une
morte?... Ma mere...

--Qui parle ici de mere? dit la bohemienne, hagarde. Est-ce qu'il y a
des meres! Est-ce qu'il y a des enfants!...

--Pitie, madame! Cet homme vous ecoute et vous craint! Un mot! dites un
mot!

--Attention! hurla Belgodere. Decide-toi!

--Oh! cria Violetta, se tordant les bras, vous n'avez pas de coeur,
bohemienne!

--Pas de coeur! dit sourdement Saizuma. Il est perdu, mon coeur... Il
est reste la-bas... dans l'immense eglise... Jeune fille, prends garde a
l'eveque voleur de coeurs!...

--Miserable folle! sanglota l'enfant. Tu ne veux rien faire pour
ma mere! Eh bien, ecoute a ton tour! Moi, la fille, je te maudis!
Entends-tu? Maudite sois-tu! par moi!...

Saizuma eclata de rire!... Et, lentement, elle remit son masque rouge
sur son visage... Violetta se tourna vers le bohemien au moment ou il
laissait retomber le fouet... Elle bondit... Ce fut elle qui recut le
coup sur ses epaules...

--Grace, Belgodere! Je t'obeirai... J'irai chanter!...

--A la bonne heure! dit froidement le sacripant, qui tendit la guitare a
l'enfant.

Elle la saisit lentement, d'un mouvement de desespoir concentre et, le
visage ruisselant de larmes, murmura:

"Chanter!... Pres du corps de ma mere!... O ma pauvre maman,
pardonne-moi ce sacrilege... Obeir!...

Elle s'inclina rapidement, baisa la morte au front, et s'elanca
au-dehors. Belgodere, lui jetant un regard de terrible joie, grinca
entre ses dents:

--Va, fille de bourreau! Guise t'attend! Demain, tu seras infame! Nul
autre que moi ne le dira a ton pere!...

Et, alors, il descendit les marches branlantes du petit escalier en
hurlant:

--Messeigneurs, voici la chanteuse! Place, manants! Place a l'illustre
chanteuse Violetta! Et vous, monsieur Picouic! Et vous, monsieur
Croasse! Faineants!

Deux hercules, qui completaient la troupe de Belgodere, se mirent a
distribuer au menu peuple force horions et bourrades, et, bientot, un
grand cercle se forma, au centre duquel la pauvre creature accordait sa
guitare sur laquelle tombaient des larmes silencieuses.

A deux pas de la petite chanteuse, un groupe de gentilshommes, favoris
de Guise, et, en avant d'eux, le duc, pale, agite, l'oeil rive sur cette
enfant qui le faisait trembler... Sur sa gauche, le prince Farnese,
sombre et muet; pres de la roulotte a laquelle s'appuyait le duc Charles
d'Angouleme, plus tremblant, plus agite peut-etre qu'Henri de Guise...
Et la-haut, a la fenetre, a demi cachee dans les rideaux, la princesse
Fausta.

Violetta ne voyait rien; son ame etait restee pres de la morte; ses yeux
demeuraient baisses sur l'instrument; et ses doigts fins se mirent a
voltiger sur les cordes; une ritournelle d'une grande douceur s'exhala
dans l'air embaume par les eventaires du marche aux fleurs. Et sa voix
d'or commenca une naive complainte d'amour... mais, des la premiere
strophe, elle s'arreta, brisee par un sanglot... Le duc de Guise
s'avanca vivement.

--Vous pleurez? demanda-t-il d'une voix alteree.

La chanteuse leva sur lui son regard noye de douleur.

--Vous, balbutia-t-elle frissonnante. Laissez-moi!

--Tu pleures, reprit le duc, haletant. Si tu voulais... jamais plus
tu ne pleurerais... car, tu serais la plus fetee, la plus choyee dans
Paris. Ecoute-moi, gronda-t-il avec plus de menacante ardeur, ne te
recule pas ainsi... Par le Ciel! il faut que tu saches que je t'aime...
il faut...

A ce moment, comme Charles d'Angouleme, livide, la main a la garde de
l'epee, s'avancait en fremissant, une eclatante fanfare de trompettes
resonna sur la place de Greve... Des clameurs furieuses, aussitot,
s'eleverent de la multitude qui reflua, tourbillonna...

--Les gardes du roi! Les Suisses de Crillon! A mort!... A l'eau!...

Ces gardes, c'etaient ceux qui, la veille, avaient essaye d'enlever les
barricades elevees par le peuple!...

Le duc de Guise s'elanca en poussant une imprecation. Ses gentilshommes
le suivirent, l'epee a demi tiree... Le peuple, a la vue de ses ennemis
de la veille, poussait des vociferations de rage... En un instant, la
place, si paisible et joyeuse, fut remplie de hurlements, bousculades de
bourgeois courant s'armer.

--Aux armes! A mort les suppots d'Herode!...

--A l'eau, les gardes! A l'eau, Crillon!...

Et ce fut dans ce tumulte de prise d'armes, a cette minute ou les
arquebusades allaient peut-etre recommencer, qu'eut lieu la premiere
rencontre de Charles d'Angouleme et de Violetta...

En voyant Guise se precipiter sur Crillon, Charles avait renfonce son
epee et s'etait arrete pres de l'enfant... Ils etaient l'un devant
l'autre, tous deux d'un charme intense dans la grande rumeur d'orage qui
se dechainait.

--De grace, dit-il doucement, ne craignez rien... Vous pleuriez...
Est-ce que cet insolent gentilhomme...

--Non! oh! non, dit-elle avec effroi. Je pleurais... voyez-vous... parce
que... ma mere est morte!... Elle est la... toute seule!... Et nul ne se
penche sur ce pauvre corps pour lui faire l'aumone d'une priere...

--Votre mere est la... morte! fit Charles en palissant de pitie, comme
il avait pali d'amour. Et vous, pauvre enfant, on vous forcait a
chanter!... cela est horrible!...

--Non! non! dit-elle en jetant un regard de terreur sur Belgodere qui
rodait autour d'eux, en grondant. Je chantais... pour acheter des fleurs
a ma mere...

Charles prit une main de Violetta qui, a ce contact, tressaillit... Il
la conduisit a la roulotte, la fit monter et entra lui-meme. Alors, il
apercut le corps de la Simonne etendu sur sa couchette, et il s'inclina,
la tete nue.

--Veillez votre mere, dit-il avec une expression d'immense pitie. Et,
quant a son cercueil, c'est moi qui le fleurirai, si vous daignez le
permettre... Violetta leva sur lui un regard eperdu de reconnaissance...

--Ce n'est ni le lieu ni l'heure de vous parler, dit alors Charles
d'Angouleme. Mais, des maintenant, cessez de craindre quoi que ce
soit... Il est impossible que vous demeuriez avec ces bohemiens...
Demain matin, je viendrai parler au maitre de cette voiture...

--Qui est tout pret a vous entendre, monseigneur, et a vous repondre,
dit pres de Charles une voix ironique.

Le jeune duc toisa le sacripant courbe devant lui.

--Ou pourrai-je te parler, mon maitre? demanda-t-il.

--Ici pres, monseigneur: rue de la Tissanderie, a l'auberge de
l'Esperance.

--C'est bien. Attends-moi donc des demain matin.

Charles d'Angouleme jeta un dernier regard sur Violetta, prosternee, le
visage dans les deux mains.

A la vengeance, maintenant! murmura-t-il. O mon pere, regarde ce que va
faire ton fils!

Et il sortit, se dirigeant droit vers le duc de Guise!... Belgodere, les
bras croises, ricanait:

--Viens demain, oui, je t'attendrai de pied ferme, imbecile!...
Demain!... Ou sera demain Violetta?

Il haussa les epaules et descendit en grognant:

--Il faut pourtant que j'aille prevenir qu'on me debarrasse du cadavre.
Le plus tot sera le mieux. Aujourd'hui meme, tu seras partie, la
Simonne. Bon voyage!...

Et il allait s'elancer, lorsque au bas des marches il vit se dresser
devant lui un homme vetu de velours noir, dont le visage livide semblait
celui d'un mort.

--C'est toi, demanda-t-il, qui es Belgodere, maitre de cette voiture?

--Voila une infernale figure, songea le bohemien qui fremit malgre lui.
Oui, mon gentilhomme, ajouta-t-il tout haut, je suis celui que vous
dites.

--C'est donc toi, reprit-il lentement, qui es le maitre de cette jeune
chanteuse... Violetta?

Belgodere. tressaillit, s'inclina plus profondement.

--J'y suis! songea-t-il. C'est le gentilhomme que le duc de Guise devait
m'envoyer pour me transmettre ses decisions! Ah! ah! je te tiens enfin,
Claude! Tu vas savoir de mes nouvelles! Et des nouvelles de ta fille!

Il se redressa, se drapa, et dit brusquement:

--J'attends ce que vous avez a me communiquer.

--Je te suis envoye par un puissant personnage. Cette enfant... cette
Violetta... dit le gentilhomme sourdement.

--Violetta et moi, nous sommes au service de celui qui vous envoie, dit
Belgodere. Vos ordres?

--Ecoute, il y a dans la Cite une maison delabree, presque en ruine. La
porte est en fer, avec un marteau de bronze; c'est la... C'est la que ce
soir, a neuf heures, tu devras amener cette jeune fille.

--Ce soir! A neuf heures! On y sera, par l'enfer!

Le gentilhomme noir demeura un instant abime dans une lointaine reverie.
Puis, avec un tressaillement:

--Cette femme masquee de rouge... qui etait la tout a l'heure...
dis-moi, qui est-ce?...

--Une bohemienne de ma tribu. Elle s'appelle Saizuma.

Celui que le bohemien appelait une infernale figure se redressa. Il
parut soulage de quelque secrete epouvante. Alors, il fit un signe
d'adieu au bohemien. Puis tirant de son pourpoint la lettre que Fausta
lui avait remise pour le duc de Guise, le prince Farnese se glissa parmi
la multitude ou il disparut sans bruit.



III

PARDAILLAN

Tandis que se decidait ainsi la destinee de Violetta dans ce rapide
et sinistre entretien de Belgodere et du prince Farnese, Charles
d'Angouleme marchait au duc de Guise.

Le fils du roi Charles IX etait bouleverse d'une terrible colere.
Lorsque Guise avait parle a voix basse a la jeune fille, il avait senti
se lever dans son coeur un sentiment qui n'y etait pas encore: la haine
d'amour, la plus implacable des haines... Ce fut les poings serres qu'il
fonca dans les rangs presses de la multitude silencieuse, attentive aux
gestes et aux paroles de Guise, son heros, son idole!

Tout a coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement:

--Le chevalier de Pardaillan! fit-il avec joie.

--Oui, j'arrive a temps pour vous empecher de faire une folie! fit
Pardaillan. Ou courez-vous de ce pas? Insulter monseigneur le duc?...
Peste! vous etes gourmand... Ils sont ici une armee de guisards!...
Il n'y avait qu'un homme au monde capable de tenir tete a dix mille
bourgeois qui enragent du desir de massacrer n'importe quoi... Cet homme
est mort, mon prince: c'etait mon pere.

Tout en cherchant a etourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait
de l'entrainer hors de la foule.

--Pardaillan, gronda le jeune duc d'un ton de desespoir concentre, je
veux parler a cet homme.

--Eh! par Pilate, la vie est bonne, au bout du compte! Je ne veux pas
me faire egorger, moi!... Du moins, pas avant d'avoir dit ma facon, de
penser a ce digne sire de Maurevert! Allons, venez, mordieu!...

--Allez donc, Pardaillan! murmura Charles, des larmes de rage aux
paupieres. Allez! Moi, je vais a Guise!

Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une
tendresse de grand frere.

--Vous le voulez absolument! dit-il en saisissant une main de Charles.

--Je hais Guise! Malheur a lui, puisque je le trouve sur mon chemin!

--Amour! Amour! Folie et misere! grommela le chevalier. Tachons de
sauver ce jeune fou! Allons donc, ajouta-t-il tout haut, puisque vous
le voulez! Mais, vrai Dieu, la conversation va etre drole! Giboulee, ma
bonne vieille rapiere, a toi la parole!...

Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d'un rapide
regard circulaire la foule enorme qui les enveloppait et se mit en
marche!... A coups de coude, il se fraya un passage. En quelques
instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier
rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui,
hautain, livide, se tenait devant Grillon, et hurlait quelques mots qui
se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule...

La minute etait tragique... Voici ce qui venait de se passer:
Crillon--celui-la meme que Charles IX, au siege de Saint-Jean-d'Angely,
avait surnomme _le brave_--Crillon, brave et fidele jusqu'a la mort,
venait d'apprendre qu'Henri III avait fui de Paris. Et il etait sorti de
l'Hotel de Ville ou il etait renferme avec mille gardes et deux mille
Suisses, pour rejoindre son roi!

Guise venait d'accourir! D'un signe, il enchainait la foule idolatre et
la muselait. Et, alors, le duc s'avancait au-devant de Crillon. Le vieux
capitaine, trapu, le visage sanglant, arreta sa troupe, et, d'un geste
rude, salua le duc.

--Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de
Crillon ramene ses gardes a Sa Majeste... C'est donc au Louvre que vous
vous rendez?

--Vous faites erreur! C'est au roi que je me rends! eclata Crillon.

--Prenez garde, capitaine! gronda le Balafre, vous avez deja commis une
folle imprudence en sortant de l'Hotel de Ville!

--Et vous voudriez m'en faire commettre une autre en m'y faisant
rentrer! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc: je sortirai de
Paris! Le chemin est-il libre?

--Il l'est pour tous les vrais fideles, eclata Guise. Et le roi...

--Vive le roi! monsieur! hurla Crillon. Prenez garde vous-meme,
monseigneur! Prenez garde a la forfaiture! Nous avons tous deux l'ordre
du Saint-Esprit; en le recevant, nous avons jure fidelite au roi, notre
grand maitre! Que faites-vous de votre serment?

Un grondement de tonnerre roula sur la place de Greve demontee, agitee
de furieuses vagues humaines. Guise, devenu affreusement pale, jetait
autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s'elancaient sur
tous les points ou les troupes de la Ligue etaient disseminees.

Crillon leva son epee... Ce fut a cet instant que Charles d'Angouleme
et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule
tumultueuse.

Guise, l'idole de Paris, Guise eut alors un grand geste large et
superbe. Et la foule s'apaisa, ecouta, avide de l'entendre, de l'admirer
encore.

A ce moment, le colonel des Suisses, qui jusqu'ici s'etait tenu en
arriere de Crillon, s'avanca rapidement vers le duc et dit a haute voix:

--Ni moi ni mes Suisses ne sortirons de Paris!

--Colonel! hurla Crillon, a votre rang! Ou, par le sang du Christ, il
faut vous battre avec moi jusqu'a ce qu'un de nous deux tombe!

--Monseigneur, dit le colonel, je me rends a la Ligue!... Suisses!
sortez des rangs!...

A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, eclata.

--Traitre! tu te rends a un traitre!...

Le colonel gronda une furieuse imprecation. Guise, la figure bouleversee
de rage, tira a demi son epee et chercha l'audacieux qui le souffletait
de ce nom de traitre!

Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide,
repoussait le colonel des Suisses d'un geste de souverain mepris, et se
plantait devant lui.

--Henri de Lorraine, duc de Guise! dit encore ce jeune homme, meurtrier
de mon pere, deux fois traitre! moi, Charles d'Angouleme, fils de
Charles IX, roi de France, je te declare felon et te defie en champ
clos, a l'heure, au jour, au lieu qui te plairont!...

A l'instant, vingt gentilshommes se ruerent sur Charles, le poignard
leve. Mais Guise les contint d'un signe. Il haletait. Sa bouche ecumait.
Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune
homme a sa meute...

--Fils de Charles! dit-il enfin, j'accepte ton defi... Mais, comme la
lachete est hereditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de
fuir, je vais te faire precieusement garder jusqu'au jour ou moi, le
Balafre...

--Vous ne vous appelez pas le Balafre, monseigneur! cria un homme qui,
a son tour, s'avanca, calme, la levre ironique, les yeux petillants de
malice, de joie.

C'etait Pardaillan!... D'un coup d'oeil, il avait juge la situation. Il
venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d'arrestation.

"Sauvons mon petit louveteau!" grommela-t-il.

Il marcha sur le duc de Guise a qui, d'une voix cinglante, il jeta ces
mots:

--Pardon; vous ne vous appelez pas le Balafre!...

--Votre nom, a vous! rugit Guise. Qui etes-vous?...

--Ce n'est pas mon nom qui importe, c'est le votre, monseigneur! Il y a
seize ans, dans la cour d'un hotel de la rue de Bethisy...

--La rue de Bethisy! murmura Guise dont les yeux exorbites se poserent
avec epouvante sur Pardaillan. Oh! si tu es celui que je crois...
malheur a toi! continue!...

--Je continue! Donc, vous veniez d'assassiner l'amiral Coligny... Au
moment ou vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette
main que voila, monseigneur...

Pardaillan ouvrit sa main toute large...

--Cette main s'appesantit sur votre face, a vous, et, depuis lors, vous
vous appelez le Soufflete!...

--C'est toi! rugit Guise... A moi! A moi! Arretez-les tous deux!
Prenez-les! Vivants! Il me les faut vivants!...

Alors, un effroyable tumulte se dechaina. Les digues de l'ocean
populaire se rompirent... Crillon recula jusque sur ses gardes, emporte
comme par un mascaret. Le colonel des Suisses, le premier, mit rudement
la main sur l'epaule du duc d'Angouleme... Au meme instant, il s'abattit
comme une masse: Pardaillan venait de tirer sa rapiere, et, d'un coup de
pommeau, lui avait fracasse le crane...

--Guise! Guise! cria Charles, souviens-toi que tu as accepte mon defi!

--A mort! A mort! hurlait la foule.

--Vivants! Je les veux vivants! vociferait Guise.

Au moment ou, d'un coup de pommeau, le chevalier abattait aux pieds de
Guise le colonel des Suisses, il saisit Charles, son louveteau! a
pleins bras et se mit a bondir vers Crillon, vers la troupe des gardes
immobiles et pales... Il tenait sa rapiere par la lame, et se servait
du pommeau comme d'une massue. Ce fut ainsi qu'il se fraya un passage
jusqu'a la troupe de Crillon, parmi les gentilshommes de Guise rues sur
lui.

Pardaillan se dressa sur la pointe des pieds et leva tres haut, de son
bras tendu, sa rapiere vers le ciel. Et alors, d'une voix qui resonna
comme du bronze, a l'instant ou Crillon, eperdu, se voyait deborde, ou
les gardes allaient se debander, ou Guise, deja, poussait un rugissement
de triomphe, Pardaillan tonna:

--Trompettes! sonnez la marche royale!...

Electrises, souleves par l'enthousiasme des grands chocs, les hommes
d'armes hurlerent dans un grand elan:

--Vive le roi!...

Et ils se mirent en marche, tandis que la fanfare royale eclatait et
dominait l'epouvantable tumulte...

Et, en avant, l'epee haute, pres de Charles qu'il entrainait, pres de
Crillon, stupefait, qui l'admirait, le chevalier de Pardaillan marchait,
foncant dans la foule, entrainant les hommes d'armes, creusant un
sillage a travers les masses des ligueurs et les infernales clameurs de
mort... Maintenant, devant la troupe de Crillon, devant ces blesses qui
s'avancaient d'un pas pesant et regulier, la hallebarde croisee, les
multitudes de bourgeois s'ouvraient, fuyaient, les uns courant s'armer,
les autres dechargeant leurs pistolets au hasard.

Pardaillan avait remis sa rapiere au fourreau. Il marchait en tete, d'un
pas rude, et criait:

"Place au roi! Place au roi!..."

Et il y avait une telle ironie dans ce cri que ceux qui l'entendaient ne
savaient de quel roi le chevalier voulait parler, ni si c'etait vraiment
pour le service d'un roi que flamboyait le regard de cet homme!

A ce moment, mille ligueurs, commandes par Bussi-Leclerc, armes
d'arquebuses toutes chargees, deboucherent au pas de course sur la place
de Greve, venant de la Bastille.

--Enfin! rugit le duc de Guise, triomphant.

Il allait s'elancer vers Bussi-Leclerc; une main, tout a coup, se posa
sur son bras.

--Que voulez-vous! gronda-t-il d'une voix rauque a celui qui venait
d'arreter son elan--un gentilhomme, vetu de velours noir, silencieux et
sinistrement paisible.

--Lisez ceci, monseigneur duc, dit le gentilhomme qui tendit un pli
ferme.

--He! monsieur! vocifera Guise. Tout a l'heure...

--Il sera trop tard! dit l'homme vetu de noir. Cette lettre est de la
princesse Fausta!...

Le duc qui s'elancait s'arreta court, avec un profond tressaillement. Il
saisit la lettre, brisa le cachet... Et lut!... L'effet de cette lecture
fut foudroyant. Le duc chancela... Son visage devint couleur de cendres.

--Vos ordres, monseigneur? cria Bussi-Leclerc.

--Mes ordres! balbutia le duc.

Il jeta sur tout ce qui l'entourait un regard ou luisait une folie de
meurtre; puis, d'une voix basse:

--A l'hotel, messieurs! Suivez-moi a l'hotel de Guise!...

Et il s'elanca, suivi de ses gentilshommes stupefaits, oubliant
Bussi-Leclerc et ses mille ligueurs, Grillon, Pardaillan et le duc
d'Angouleme, oubliant tout au monde.

Pardaillan avait continue sa marche foudroyante, entrainant Grillon et
ses hommes d'armes. A travers des foules de ligueurs hurlants, mais
qui, sans chefs, sans armes, n'osaient attaquer, la troupe de Crillon
atteignit la Porte Neuve au moment ou, des deux Chatelets, du Temple,
de l'Arsenal, s'elancaient en courant vers la Greve les compagnies
prevenues... La porte fut franchie... Alors Crillon se jeta dans les
bras de Pardaillan.

--Partez vite, si vous m'en croyez! fit le chevalier.

--Oui! mais de quel cote?... J'ignore ou est le roi!...

--Je l'ai vu hier, fuyant et fort pale... un triste Sire, entre nous,
monsieur de Grillon! Quoi qu'il en soit, il prit la route de Chartres...

--Venez avec moi, monsieur, s'ecria Crillon, le roi vous fera colonel!

--Eh! monsieur! fit tranquillement Pardaillan, je suis deja marechal!
marechal de moi-meme, et c'est enorme. Pourquoi me faire colonel des
autres?

Crillon secoua sa criniere:

--Vous etes un rude compagnon. Si le roi avait dix serviteurs tailles
sur votre modele, il serait demain sur son trone!... Allons, adieu!...
Votre nom?...

--Chevalier de Pardaillan! Adieu, monsieur de Crillon!

Le brave Crillon, ebahi, se tourna vers ses troupes et se mit en route,
en saluant une derniere fois de son epee cet homme dont l'intrepidite
l'avait emerveille.

Pardaillan prit le duc d'Angouleme par le bras et, simplement, comme si
rien d'extraordinaire ne se fut passe:

--Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant
un broc de Suresnes a la Deviniere, chez cette bonne dame Huguette
Gregoire...

Laissons Pardaillan et Charles d'Angouleme rentrer dans Paris, et
revenons un instant au duc de Guise qui venait de s'elancer vers son
hotel.

Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l'ambition effrenee qui
surchauffait son cerveau, sous cette passion meme qui le brulait pour
une pauvre petite fille de Boheme, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi
de Paris par la force, presque roi de France par l'immense desir de la
Ligue, cet homme, qui faisait trembler des rois, portait au coeur un mal
terrible, un ulcere rongeur: la jalousie!

Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnese
lui remettait. Elle contenait ces lignes:

"Le comte de Loignes n'est pas de ceux qui sont sortis de Paris a la
suite d'Herode. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de
Lorraine et que vous avez conduite vous-meme, il y a deux jours jusqu'a
Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu'un vous attend en votre hotel
pour vous expliquer ce double evenement."



IV

LE BOURREAU

Le soir de ce jour, sous la serenite pale du crepuscule Paris gardait
encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore
nuit; peu a peu les bruits s'eteignaient, et, du ciel, melees aux
dernieres clartes, tombaient les premieres ombres qui allaient
envelopper la silhouette capricieuse et tourmentee du vieux Paris.

Ce fut a cette heure indecise que quatre hommes portant une civiere
s'approcherent de la voiture de Belgodere demeuree sur la place de
Greve. Sur la civiere, il y avait un cercueil vide.

Dans la roulotte une torche de resine etait allumee; ses lueurs
fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la
Simonne, etendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouillee,
affaissee, les yeux fixes sur la figure aimee de celle qu'elle appelait
sa mere, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Pres d'elle, debout,
les bras croises, la levre crispee par la haine satisfaite, Belgodere
guettait.

Les quatre hommes entrerent et deposerent le cercueil au long de la
morte.

--Voila! fit l'un; nous venons enlever cette heretique de Boheme...

--Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de pretre; la defunte s'en
est passee pendant sa vie: elle s'en passera pour sa derniere promenade.

Violetta, secouee d'un long frisson, s'etait jetee sur la Simonne,
et doucement, a mots imperceptibles, brises de sanglots, lui disait
l'eternel adieu... Rudement, Belgodere l'arracha a la funebre etreinte:
Violetta se releva, le coeur defaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la
Simonne etait dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri.

La Simonne avait disparu a jamais. Et le secret que son agonie avait
voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, etait cloue avec
elle dans la biere!...

--Viens, dit alors Belgodere d'une voix etrange. Tu ne veux pas
laisser ta mere s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de
l'accompagner...

Pour la premiere fois depuis de longues annees, Violetta leva sur
Belgodere un regard ou il y avait une aube de reconnaissance etonnee...

Accompagner sa mere jusqu'au cimetiere! Pour cette pauvre enfant,
c'etait une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris
purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse,
qui s'en allait par les rues deja obscures, suivi lentement par une
jeune fille qui marchait en pleurant...

Belgodere avait quitte la roulotte en disant a ses deux hercules assis
sur les marches:

--Ramenez la voiture a l'auberge, peut-etre ne rentrerai-je pas cette
nuit... Et, quant a Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne
rentrera jamais!...

Il s'eloigna alors a grandes enjambees, et, d'assez loin, se mit a
suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant.

Au moment ou Violetta se mit en marche derriere la lugubre civiere, un
homme, abrite sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un
morne regard.

La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste a prevenir le
sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortunee! Le hideux bohemien
te mene... et, la-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!...

Cet homme frissonna comme s'il eut fait grand froid. Alors il quitta le
recoin d'ou il avait guette le depart de Belgodere et de Violetta et
penetra dans le dedale de la Cite.

.........................................

Pres de la cathedrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un
terrain vague en bordure du Marche Neuf acheve depuis deux mois,
s'elevait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis
voisins.

Le jour, les hommes s'ecartaient de cette demeure en grondant une
imprecation. Les femmes palissaient et faisaient un signe de croix. En
ce logis, dans une piece froide, aux meubles severes, aux murailles
nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'ebene, une sorte de colosse
pensif etait assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis
qu'une vieille servante allait et venait a pas furtifs.

--Vous ne mangez donc pas, maitre Claude? demanda la femme en
s'arretant.

Le geant fit un geste d'indifference et de lassitude.

--Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien metier, reprit-elle, au
bout d'un silence.

--Non, dit sourdement Claude en secouant la tete.

Oh!... alors, c'est que vous pensez a l'enfant!...

--Toujours! soupira Claude comme s'il se fut parle a lui-meme. Les
minutes ou les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assieger sont
encore, peut-etre, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son
image, a elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte!
huit ans ecoules presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un
beau songe qui s'evanouit...

Maitre Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit
avec une etrange douceur:

--Il parait que je n'etais pas fait pour tant de
bonheur, et que j'etais condamne aux solitudes maudites!

--Allons, allons, maitre Claude, fuyez ces souvenirs!

--Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais a
Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant?
Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes
epaules en riant et en criant comme une petite folle: Mere Simonne!
voici papa!... Ah! quel bon rire... Maitre Claude couvrit son visage de
ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit...

--Un matin... jour d'epouvante! C'etait un jeudi... il faisait beau...
j'arrive a Meudon, j'appelle... pas de reponse... J'entre dans le
jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je penetre dans la
maison... tout est bouleverse comme par une lutte... je me sens devenir
fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journee!
Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens a moi, je
vois une femme qui me soigne... Mon enfant! Ou est mon enfant?... Nul ne
sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on
a vu passer une troupe de bohemiens... Comment ne suis-je pas mort!

Un coup frappe a la porte reveilla de longs echos dans la maison.
Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur...

--Depuis huit ans, nul n'a frappe a cette porte! gronda Claude. Qui cela
peut etre, sinon le malheur qui passe?...

Un deuxieme coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Maitre
Claude fit un signe imperieux a la servante qui sortit. Tout a coup,
dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tete couverte d'une
cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif a la fois,
demanda:

--Qui etes-vous?... Que voulez-vous de moi?...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et
rauque, il prononca:

--Maitre, je viens requerir les services de ta profession...

Claude fut secoue d'un tressaillement et dit:

--Du temps que j'exercais mon sinistre metier, l'Official et le grand
prevot seuls pouvaient me requerir. Vous n'etes ni l'Official ni le
grand prevot... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis
fait relever de mes fonctions...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il
laissa tomber ces mots:

--Pour moi, pour celle a qui tu dois obeissance, tu es encore le
bourreau... regarde!

Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au medius de
cette main, il y avait un large anneau couronne par un enorme chaton de
fer sur lequel etaient traces des signes mysterieux. Claude jeta un coup
d'oeil sur ces signes. Alors un fremissement le fit chanceler!

--Tu obeis?... demanda l'inconnu.

--J'obeis, monseigneur!...

--Bien. Rends-toi a la maison du bout de l'ile, derriere Notre-Dame.
L'execution est pour dix heures... Y seras-tu?

--J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait
a un rale. Mais dites a ceux qui vous envoient de ne plus compter sur
moi... cette execution sera la derniere!

--La derniere! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te
montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir cache...

D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, pale,
d'une paleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un
indicible accent:

--L'eveque!... Le prince Farnese!... Le pere de de l'enfant!...

--De l'enfant que tu me volas! gronda Farnese.

--Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire
encore, puisque tu n'as pas eu pitie de mon malheur! Ou plutot, non! je
ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la
verite! Sois homme une fois dans ta vie!

Claude hesita un instant... puis secoua la tete.

--La verite! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous
etes venu, il y a pres de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours
apres que je la recueillis au pied du gibet...

Le cardinal-prince Farnese ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa
tete et, avec un lugubre gemissement, se dirigea vers la porte. Claude,
rapidement, jeta un manteau sur ses epaules, suivit Farnese et le
rejoignit au moment ou il mettait le pied dans la rue.

--Vous ne m'avez pas dit qui je dois executer ce soir!...

--J'ignore!... dit Farnese, morne et glace.

--Est-ce un homme?... Une femme?...

--Une femme!.. Une jeune fille!...

Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'elanca
vers l'extremite de l'ile, vers la mysterieuse maison de la princesse
Fausta, en grondant:

"La derniere execution... La derniere victime!..."



V

LA MAISON DE LA CITE

La Simonne fut enterree dans le plus proche cimetiere, c'est-a-dire aux
Innocents. Lorsque le cercueil eut ete mis en terre, et que le fossoyeur
commenca a rejeter les premieres pelletees, Belgodere saisit Violetta
par la main et l'entraina. La jeune fille le suivit sans resistance.
Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait.
Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice
qui semblait lui murmurer qu'elle n'etait pas seule au monde.

Ce jeune seigneur au regard limpide, a la voix caressante...
reviendrait-il? Elle ignorait jusqu'a son nom...

Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le
reverra!... Et les presque dernieres paroles de la Simonne murmurant a
son coeur une consolation:

"Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!..."

Tout a coup, elle s'apercut que Belgodere ne se dirigeait ni vers la
place de Greve ni vers la rue de la Tissanderie ou se trouvait l'auberge
de l'Esperance.

--Ou me conduisez-vous? balbutia-t-elle.

Le bohemien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et
marcha plus vite. Il passa entre la double rangee des maisons d'un pont,
et, le fleuve franchi, tourna a gauche.

A l'est, derriere Notre-Dame et le palais archiepiscopal, se dressaient
cote a cote deux constructions pareilles a deux soeurs se tenant par la
main... mais deux soeurs dont l'une etait mignonne creature et l'autre
un monstre de hideux.

Belgodere, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au
formidable portail de la construction monstrueuse.

--Ou sommes-nous? begaya Violetta en jetant autour d'elle un regard
eperdu.

Belgodere ne repondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La
porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arriere;
le bohemien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se
vit dans un vaste vestibule dalle, aux hautes murailles nues, faiblement
eclaire, ou se tenaient deux hommes masques, la dague nue a la ceinture.

--Voici la petite que moi, Belgodere, devais amener. C'est bien ici? fit
le bohemien.

--C'est ici! dit l'un des deux gardes.

Au meme instant, cet homme jeta sur la tete de Violetta un sac de toile
noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle,
paralysee, Violetta se sentit soulevee, entrainee, emportee elle ne
savait ou!... L'autre geant masque tendit a Belgodere une bourse bien
gonflee:

--Voici les cent ducats que tu as demandes... Un instant, l'ami: si tu
veux avoir la langue arrachee, si tu veux etre ecorche vif, tu n'as qu'a
souffler a ame qui vive un mot de ce que tu viens de faire...

Le bohemien s'inclina jusqu'a terre, avec un sourire narquois, et
sortant a reculons s'evanouit dans la nuit.

Dix heures sonnerent a Notre-Dame. Belgodere avait disparu depuis
longtemps. Ce fut a ce moment que maitre Claude s'approchant a son tour
de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la
porte de fer s'ouvrit sans bruit. Apres la victime, le bourreau! Sans
doute les deux hommes masques le reconnurent, car l'un d'eux, lui
faisant signe de le suivre, se mit a le preceder dans l'interieur de la
maison.

Des le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux
palais, une succession de pieces ornees avec magnificence, aboutissant a
une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'elevait un trone
d'or, merveille de sculpture.

Dans la salle du trone, douze torcheres en or massif supportant chacune
douze flambeaux de cire rose, des colonnes alternativement de jaspe
et de marbre, d'enormes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie,
soixante fauteuils aux dossiers tres hauts, tous surmontes d'une tiare
sculptee, tous portant une F brodee sous laquelle se croisaient deux
clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes
vetus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing.

Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un fremissement, suivant son
conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu'a une piece
nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble;
seulement, au long des murailles, il y avait des chaines accrochees a
des anneaux de fer.

La se tenait une femme vetue de noir, la tete couverte d'une mantille en
dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais a sa main etincelait
un anneau pareil a celui du prince Farnese. Seulement, tandis que
l'anneau du cardinal etait en fer, celui qui brillait a cette main de
femme etait en or pur; et les caracteres du chaton etaient traces par
des diamants qui fulguraient dans la penombre.

Cette femme, c'etait Fausta!

Alors Claude frissonna et tomba a genoux en murmurant:

"La souveraine!..."

Fausta prononca avec une etrange et glaciale solennite:

--Bourreau! Nous, grande pretresse de l'Ordre auquel vous avez jure
obeissance, avons juge et condamne a mort une creature humaine de qui
la vie etait une menace pour les projets sacres dont nous sommes la
depositaire. Bourreau! vous avez accepte d'etre l'executeur de secretes
sentences qui ne relevent que de la divine justice... Entrez donc dans
la chambre des executions ou la condamnee attend et accomplissez votre
oeuvre...

Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta.

Vous avez a Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta.

--Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser
une supplique a l'eblouissante Majeste aux pieds de laquelle je me
prosterne...

--Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi
pour consoler.

--Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui
passe m'apporte les larmes et les maledictions de ceux que j'ai tues...
En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice
humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu
d'apaisement a mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution
supreme qui me fut promise par votre envoye!... Depuis deux ans que j'ai
jure obeissance, par trois fois j'ai du venir ici exercer mon terrible
ministere... et la Seine n'a redit a personne le secret des trois
cadavres que je lui ai jetes!... J'ai implore la pitie de plus de cent
pretres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tete le signe redempteur qui
m'eut rendu le repos!... A votre envoye. Souveraine, j'ai refuse l'or
qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai
signe le pacte!... Par trois fois, j'ai obei, Souveraine! Maintenant, je
ne peux plus. Souveraine, ayez pitie de moi!...

--Vous avez bien fait de m'ouvrir votre ame, dit Fausta d'un accent de
douceur penetrante. Bourreau, l'epreuve est terminee. Allez demain dans
Notre-Dame. Apres la messe, vous serez entendu en confession generale,
mais par un prince de l'Eglise, muni, a votre intention, des pleins
pouvoirs de Sa Saintete...

Et d'une voix de commandement supreme:

--Maintenant bourreau, va! Eteins cette vie encore!... A ce prix,
demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et delivre de tous tes
spectres...

Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une epouvantable
extase.

--Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon passe?...

--Tu seras absous!...

--Et que cette execution est la derniere... qu'apres cette femme je ne
tuerai plus personne?...

--Cette femme sera ta derniere victime!

--Qu'elle meure donc, rugit maitre Claude, en se dirigeant vers la
chambre des executions.

C'etait une large piece au plancher mal equarri, au milieu duquel
apparaissaient les rainures d'une trappe fermee. Il y avait un anneau a
cette trappe. Une corde y etait adaptee; elle montait droit au plafond,
puis, par un systeme de poulies, descendait le long d'une paroi ou elle
etait fixee a un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu'a defaire ce
noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe,
n'etant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait...

Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle etait precipite... En bas,
la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils a
des maledictions.

En entrant, le bourreau apercut au milieu de la salle, dans la livide
clarte diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle etait etendue sur le
plancher, evanouie de terreur sans doute.

Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel etait
accrochee la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il
fit un long detour, sans regarder la victime... La sueur coulait a
grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la
corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le
noeud, qu'il commenca a defaire... A ce moment, la condamnee, la
victime, poussa un soupir.

"Elle se reveille... Il faut que je la tue avant de la precipiter...
Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois
tuer, non faire souffrir!..." ajouta-t-il grelottant.

Alors il se retourna, bondit jusqu'a la condamnee, et s'agenouilla
ou plutot s'accroupit pres d'elle disposant les cordelettes de
l'etranglement!...

La victime fit un mouvement... Des paroles a peine begayees parvinrent
jusqu'a l'oreille du bourreau.

"Adieu, mere... ma mere cherie... Pere! Ou es-tu?..."

"Elle appelle sa mere, haleta le bourreau. Comme sa voix est douee et
comme elle me remue le coeur!..."

Une irresistible curiosite s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage
de cette victime... Lire peut-etre sur sa figure le crime qui la
condamnait. Il resistait encore a la tentation que, deja, ses doigts
avaient delie le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Deja
lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une
longue minute, avec un indicible effarement.

Puis, a force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et
profond de son coeur, un bouleversement de son ame.

"Ah ca! gronda-t-il en saisissant sa criniere de ses deux mains
crispees, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer la!...
Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!...
c'est insense!... l'enfant aurait cet age-la! oh si je pouvais voir ses
yeux! Si c'etait elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!...
Violetta! Violetta!...

Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le
bourreau... Elle tendit les bras et murmura:

--Mon pere!... Bon, bon petit papa Claude!...

Claude jeta une dechirante clameur:

--Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...

Il se redressa et recula, ses mains enormes, secouees d'un tremblement
convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.

Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses
bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus eloigne de la trappe,
s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.

Il pleurait a grosses larmes, begayant des choses incomprehensibles,
et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur.
Violetta souriait et repetait:

--Mon pere... mon bon pere Claude... c'est vous!...

Et, quand elle put comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle
l'entendit qui disait:

--Oui... c'est ca... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ca! que
s'est-il passe? Non, tais-toi, tu me diras ca plus tard... Dire que
c'est toi?... Je ne reve pas, dis!... Ah ca! fit-il en riant avec
delices, rentrons chez nous...

--Oh! pere... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise
d'epouvante.

Claude repeta en grelottant d'angoisse:

--Ici!... Nous sommes ici!...

--Pere, pere! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur!
Qu'est-ce donc que cette maison?...

--Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...

Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiee... A ce moment
la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilee de noir.

Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosite.

--C'est donc la, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau!
C'est donc la fille de Farnese! Nouvelle raison plus puissante encore
pour qu'elle disparaisse!...

Claude s'etait arrete, petrifie. Fausta tendit les bras et dit avec une
funebre simplicite:

--Qu'attendez-vous?...

Claude eut un recul de bete sauvage a l'instant de regorgement. Fausta,
de sa meme voix affreusement simple, repeta:

--Qu'attendez-vous?

Alors Claude repoussa derriere lui Violetta comme pour une protection
supreme. Puis il joignit ses mains enormes et, la tete perdue, balbutia
d'une voix tres basse:

--Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve
ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez.
Allons... laissez-nous passer...

--Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour executer la condamnee?

A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge
de Violetta.

--Mon pere!... Bourreau!... Mon pere est bourreau!...

Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une
sublime expression de desespoir s'etendit sur sa physionomie. Et d'un
accent indiciblement navre:

--Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te
parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie
pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en
se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez
brise le lien d'affection qui rattachait cette enfant a l'infortune que
je suis. Et je vous le declare: prenez garde, maintenant...

--Prends garde toi-meme, bourreau! interrompit Fausta sans colere, Es-tu
en rebellion? Obeis-tu?

--Obeir! Ah ca! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma
petite Violetta. Sortons d'ici!

--Bourreau! dit Fausta d'une voix eclatante, choisis: de mourir avec
elle, ou d'obeir!...

--Obeir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille,
moi!... Vous etes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta
derniere heure est venue!..

De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta...
Et, levant son bras, balancant dans l'espace son poing formidable, il
marcha sur Fausta...

Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais
d'un sifflet qu'elle portait a la ceinture elle tira un son bref et
aigu... A l'instant meme, quinze gardes armes d'arquebuses firent
irruption dans la funebre salle.

Claude, portant Violetta a demi evanouie dans ses bras, recula en
grondant:

--Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...

Mais les gardes n'avancaient pas: sans doute, Fausta leur avait donne
ses ordres avant d'entrer. Ils n'avancaient pas!... Mais Claude les vit
appreter leurs armes!

--Attention! commanda une voix rude.

A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent
une ombre geante qui bondissait; dans la meme seconde, ils firent feu!
Le tonnerre des quinze arquebuses eclata! La sinistre chambre s'emplit
d'une fumee noire!... Et les gardes, alors, sortirent...

Fausta demeura seule, immobile, un mysterieux sourire aux levres.
Lentement, les volutes de fumee se dissiperent... Alors, elle chercha
les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!...
Violetta et Claude avaient disparu!...

Les yeux de Fausta errerent, fouillerent les coins sombres... et
enfin... s'arreterent sur la trappe, au milieu de la piece... la trappe
etait ouverte!...

Fausta s'approcha, se pencha, ecouta et demeura la, inclinee sur ce
gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les
cadavres enlaces...



VI

LA BONNE HOTESSE

En se separant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de
Pardaillan et le duc d'Angouleme longerent les fosses et rentrerent dans
Paris par la porte Montmartre. Ils traverserent la ville, parvinrent
dans la rue des Barres situee entre la Seine et Saint-Paul, et
penetrerent dans une maison de bourgeoise apparence ou, la veille, apres
leur rencontre avec Henri III, ils etaient descendus tout droit.

Cette maison appartenait a Marie Touchet, mere du jeune duc, et lui
avait ete donnee par Charles IX. Elle etait donc toute pleine des
souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, apres la
sanglante tragedie de la Saint-Barthelemy.

Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans
l'Orleanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et,
pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine
de jours: un soir, le chevalier etait passe par Orleans et avait fait
visite a l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait raconte
a son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait
ecoutee comme on ecoute quelque heroique passage d'un poeme de
chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, apres la scene ou fut decide son
depart, Charles d'Angouleme s'etait mis en route. Marie avait leve ses
yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire:

--J'hesitais a laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si
vous lui accordez votre amitie.

--Madame, avait dit Pardaillan, je vais a Paris. J'espere que Mgr le duc
d'Angouleme voudra bien me compter parmi ses amis...

La mere de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse
dans ces mots et avait repondu par un regard ou elle avait mis toute sa
reconnaissance. Pendant la route, le duc s'etait pris d'une sorte de
passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer
l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier
coup, qui faisait de Pardaillan un etre a part, un de ces hommes qu'il
est impossible de ne pas remarquer.

Enfin, la bagarre de la place de Greve, les restes de la defaite des
Barricades avaient inspire au jeune duc un sentiment qui tenait de
l'etonnement emerveille, du respect, et aussi de la reconnaissance
--puisque, sans le chevalier, il eut ete purement et simplement occis.

Or, lorsque, apres avoir longtemps rumine, il se decida le soir, a
table, a parler de Violetta, lorsqu'il eut chante son amour, il se
trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis
que puisse rever un amoureux.

--Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et
soyez heureux, tous deux! Bohemienne ou princesse, du moment que vous
l'aimez, elle est l'etoile qui vous guidera!

Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annonce a
Charles qu'il se rendrait le lendemain matin a la Deviniere, rue
Saint-Denis, ou il l'attendrait pour savoir le resultat de sa demarche
aupres de Belgodere.

Le lendemain, a l'aube, le jeune duc etait debout, il sentait son coeur
battre:

"La revoir! murmura-t-il en s'elancant enivre, la revoir et lui dire...
oserai-je?...

Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux a faire.
Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit, a la
Deviniere, celebre rotisserie qui etait alors le rendez-vous de la haute
societe galante.

Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde emotion,
les quatre marches du perron de la Deviniere et qu'il s'assit dans
un coin obscur de la grande salle commune, l'hotesse, les bras nus
jusqu'aux coudes, le visage tout rose devant la haute flamme claire
de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de becassines et de
sarcelles des marais de la Grange-Bateliere qui tournoyaient gravement
et se doraient au feu.

Huguette, la patronne de la Deviniere, avait a cette epoque un peu plus
de trente-trois ans, sa taille avait garde de la ligne, ses traits
avaient une finesse que plus d'une grande dame leur eut enviee.

Tout a coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se
dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la
salle. Huguette s'arreta net, ses yeux agrandis, fixes sur un etranger,
qui le caressait. Elle palit.

--Jesus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait...

A l'instant, le chevalier leva la tete et elle le reconnut.

--Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?...

Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'hotesse avec un
sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand ebahissement
des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre a personne
une pareille familiarite, l'embrassa sur les deux joues.

--Et comment va ce bon Gregoire? demanda le chevalier pour essayer de
donner le change a l'emotion visible de l'hotesse.

--Dieu ait son ame, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantot sept
ans...

Et, avec cette speciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes,
Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes
qui pointaient a ses paupieres.

--Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une
sante si florissante...

--Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien
se porter...

Elle examinait le chevalier a la derobee; et elle constatait, peut-etre
avec une arriere-pensee de satisfaction inavouee, qu'il n'avait pas du
faire fortune: a certains details perceptibles seulement au coup d'oeil
sur de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'etait plus
le pauvre here qu'elle avait connu jadis, il etait loin d'etre le
magnifique seigneur qu'il etait devenu, croyait-elle encore une heure
auparavant.

--Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la derniere
visite que vous fites a la Deviniere?... Quinze ans presque... vous
etiez triste... oh! si triste!...

Pardaillan avait souleve le rideau de la fenetre pres de laquelle il
etait place, et, un peu pale, avait leve les yeux vers la facade d'une
vieille maison sise vis-a-vis de l'auberge.

--C'est la que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est la
que je la vis pour la premiere fois...

--Loise!... murmura l'hotesse en elle-meme.

Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant a rire:

--Ah ca! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si
traitre qu'affectionnait mon pere?...

L'hotesse fit un signe; une servante se precipita; bientot Huguette
remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup,
il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'hotesse, de sa voix
caline, multipliait les questions, poussee par la curiosite... L'oeii
de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se
voilait.

--Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime...
que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez
donc, dame Huguette, que, si j'etais si triste a mon dernier passage a
Paris, c'est que je venais de perdre Loise...

--Morte! fit l'hotesse avec une sincere et profonde douleur! Morte,
Loise de Montmorency!..

--Loise de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier.
Car elle etait ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui,
elle est morte... Le jour ou nous quittames Paris, en ce jour d'horreur
ou nous marchions dans le sang...

--La Saint-Barthelemy!

--Oui... Ce fut ce jour-la que mon pere succomba a ses blessures. Et ce
fut a ce moment, a cette minute d'angoisse ou je me penchais sur mon
pere, ce fut alors qu'un demon bondit et frappa Loise d'un coup de
poignard... Versez-moi donc a boire, ma jolie Huguette...

--Oh! c'est affreux! fit l'hotesse. Voir mourir le meme jour votre pere
et... celle que vous adoriez!...

--Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-la. La blessure etait
insignifiante. Et Loise en guerit rapidement... Alors, Je l'epousai...
a Montmorency. Alors je crus que le paradis etait descendu sur terre
expres pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Loise comme j'adorerai
jusqu'a mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle...

Pardaillan disait ces choses-la avec un leger tremblement, les yeux
perdus au loin, dans son passe...

--Pauvre chevalier! Pauvre Loise! dit Huguette.

--Oui!... Trois mois apres notre union, l'ange s'envola... Un soir, une
fievre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour
de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement.

--Elle a donc succombe a cette fievre? reprit timidement Huguette.

Pardaillan secoua la tete:

--Si elle etait simplement morte d'une fievre, dit-il d'une voix
etrangement rauque, n'ayant plus rien a faire au monde, je serais mort
aussi, moi!... Or, j'ai vecu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent
terrible.

Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit:

--Loise est morte assassinee... Le poignard etait empoisonne!...

L'hotesse frissonna.

--Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre
l'homme. C'est a cette epoque que je vous vis, ma bonne Huguette.

--Et... vous l'avez rejoint... l'homme?...

--Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais reussi
a l'acculer... Je le tenais! L'homme, a chaque fois, m'a glisse dans les
mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'echappera pas...
J'ai connu la misere des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque
je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai songe a la
bonne hotesse de la Deviniere, qui avait toujours un diner pour ma faim,
un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs...

--Helas! murmura Huguette toute pale de ce qu'elle venait d'entendre,
ce n'est pas souvent que l'hotesse a pense a vous... c'est toujours!...
Mais a propos de diner, monsieur le chevalier, j'ose esperer...

--Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'esperer: je
reclame!...

Dans la cuisine, qui avait une porte particuliere sur la rue, Huguette
se heurta a deux seigneurs, dont l'un dit:

--Hola, l'hotesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons
de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste a l'avenant!

Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir a
la cuisine en leur disant:

--Dans un instant vous allez etre servis, monsieur de Maineville et
monsieur de Maurevert!...

--Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage bouleverse, parcourut
la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut a lui.
C'etait Charles d'Angouleme qui, tres pale, se laissa tomber sur un
escabeau.

--Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu!

--Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il?

--Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette
jeune fille dont je vous ai parle... celle que j'aime, Pardaillan!...
Elle a disparu!

--Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier
attendrissement. Et que dit le bohemien?

--Belgodere? introuvable! On ne l'a pas revu a l'auberge de l'Esperance.
Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai explore les
rues qui avoisinent la Greve et, enfin, me voici...

Pardaillan garda le silence. Il reflechissait:

--Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant a lui-meme, c'est bien le
temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut
avoir interet a faire disparaitre une pauvre petite bohemienne?

--Pardaillan, Pardaillan, vous me faites fremir!

Le chevalier haussa les epaules. Tout a coup il tressaillit, medita un
instant, et, relevant la tete:

--Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu a cette
jeune fille?...

Le duc d'Angouleme rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint
une echarpe en soie brodee.

--Je l'ai... ramassee, hier, dans la voiture du bohemien, balbutia-t-il
en la tendant au chevalier.

--Dites donc que vous l'avez volee, fit paisiblement Pardaillan
qui fourra l'echarpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous,
monseigneur, et attendez-moi rue des Barres. Peut-etre ce soir ou demain
matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sur.

C'etait son chien Pipeau confie autrefois a Huguette.

Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'hotesse deposait sur la
table les premiers elements d'un diner qui devait etre une merveille.

--Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans
faire honneur a mon diner?...

--Diner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de
regret sur les somptuosites gastronomiques d'ou montaient des parfums
delectables.

--Helas! il ne fut ordonne qu'a votre intention... Qui va etre digne de
le manger?...

--Qui, ma chere Huguette? Par Dieu! s'ecria Pardaillan dont l'oeil
s'illumina d'une flamme de bonte pour ainsi dire blagueuse, je veux
aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invites
comme moi-meme!...

Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commencait a s'emplir
de buveurs. Sur le perron, il s'arreta, et considera un instant les
passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui,
dignes du merveilleux diner d'Huguette.

--Hola! cria-t-il soudain a deux hommes qui vinrent a passer. Veuillez
entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de
corbeau, et vous, le grand echalas, aux yeux de vrille... Faites-moi
l'honneur de venir diner ceans: je vous invite!

Les deux heres auxquels s'adressait le discours en question s'arreterent
stupefaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le
perron.

C'etaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais
tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs
manteaux troues, leurs semelles eculees, vetus d'emphatiques guenilles
de baladins dans la misere.

Pardaillan conduisit les deux gueux a la table resplendissante et leur
fit signe de s'asseoir devant le feerique repas qu'elle supportait.
Effares, muets d'emotion, les narines larges ouvertes et l'oeil
obliquement braque sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux
lamentables sires obeirent, s'assirent de cote, posant chacun un quart
de fesse sur le siege. Et ils demeurerent pantelants, croyant rever.

--Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan a
celui do ses invites qui paraissait le plus intelligent des deux.

L'homme repondit en se courbant:

--Monseigneur, on m'appelle Picouic...

--Picouic?... Joli et melodique. Mais veuillez ne pas me
monseigneuriser, s'il vous plait!... Et vous, monsieur du Corbeau?

L'autre, en effet, etait une caricature de corbeau: cheveux noirs et
plats sur le front, nez long, proeminent et osseux. Il repondit d'une
voix lugubre:

--Monseigneur, on m'appelle Croasse...

--Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et
monsieur Croasse, mangez et buvez, vous etes les hotes du chevalier
de Pardaillan... Madame Gregoire, voici l'ecot de mes deux camarades,
ajouta le chevalier en deposant deux ecus d'or dans la main de
l'hotesse.

Et, sur un geste de refus esquisse par Huguette:

--Ma chere Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes hotes sont a
moi et que je n'ai jamais permis a personne de s'en emparer.

Et, saluant les deux heres d'un de ces grands gestes chevaleresques dont
il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc
d'Angouleme qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse
et Picouic, les deux "hercules" de Belgodere, hebetes d'admiration,
commencaient timidement l'attaque.

A l'instant ou Pardaillan franchissait le seuil de la Deviniere, le
rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva.
Derriere les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre
le perron... Et, cette figure, convulsee de haine, c'etait celle de
Maurevert, l'assassin de Loise de Pardaillan, comtesse de Margency.



VII

L'ORGIE

S'il fallait chercher le mot synthetique capable de traduire le duc
de Guise dans sa personnalite humaine, nous dirions que cet homme
s'appelait Orgueil. Guise, comme Achille, n'avait qu'un point vulnerable
dans son ame cuirassee: on ne pouvait le blesser que dans son orgueil.

Or, ce capitaine qui pouvait reellement passer pour le plus beau
gentilhomme de Paris, a qui toutes les grandes dames de l'epoque
ecrivaient des lettres passionnees, ce triomphateur a qui nulle femme ne
resistait, Henri de Guise etait marie et trompe...

Ce fut le mari le plus outrage de son epoque. Il eut des desespoirs
d'orgueil--car, naturellement, il n'aimait pas sa femme dont il exigeait
la fidelite: il voulait bien la tromper tous les jours, mais non en etre
bafoue. L'assassinat de Saint-Megrin n'arreta pas l'outrage: Catherine
de Cleves, duchesse de Guise, pleura huit jours Saint-Megrin et prit un
autre amant, puis un autre, puis d'autres, en sorte que Guise continua a
verser du sang et des larmes de rage.

Pour le moment, Henri de Guise ne connaissait pas l'amant de Catherine:
pourtant, il etait bien sur qu'elle en avait un. Resolu a garder toute
sa lucidite d'esprit, au moment ou Paris commencait a gronder, il envoya
Catherine en Lorraine, sous la garde d'une duegne dont il se croyait
sur. On a vu par la lettre de la princesse Fausta que Catherine etait
sortie par une porte et rentree par une autre... Mais la devait
s'arreter la comedie... C'est sur un drame que le rideau allait se
relever!...

Rentre en son hotel, le duc de Guise se renferma dans son appartement
et eut une longue conversation avec celui qui lui etait annonce dans
la lettre de Fausta. Le lendemain, il passa sa journee a dicter des
lettres, a donner des ordres. Il etait inquiet, nerveux, ses familiers
voyaient clairement les marques de la tempete interieure qui se
dechainait en lui.

Le soir de ce meme jour deux hommes s'arretaient a l'extremite de la
Cite, devant une maison dont la facade en ruine dissimulait un feerique
palais.

L'un d'eux frappa, et, lorsque la porte de fer se fut ouverte, s'effaca
devant son compagnon qui entra. A l'interieur, ce dernier laissa
retomber son manteau, et les deux gardes qui veillaient sans cesse dans
le vestibule purent reconnaitre la sombre et livide figure du duc de
Guise.

Le roi de Paris, et que Paris eut voulu appeler roi de France, fut alors
conduit vers la gauche de ce palais, c'est-a-dire vers cette ligne ou la
maison Fausta et l'auberge du Pressoir-de-Fer entraient en conjonction.

La, dans une salle plus petite, moins severe que les autres, mais aussi
plus elegante, la princesse Fausta, harmonieusement habillee d'un
costume de laine blanche aux plis hieratiques, etait assise dans un
fauteuil couvert de soie blanche; ses pieds reposaient sur un coussin
de velours blanc. Dans cette blancheur immaculee, la beaute de Fausta
resplendissait et les diamants noirs de ses yeux voiles de longs cils
brillaient d'un eclat etrange, hallucinant.

Henri de Guise entra brusquement, mais, devant Fausta, il s'arreta court
et, avec un fremissement de tout son etre, s'inclina tres bas. Lorsqu'il
se redressa, son visage apparut en pleine lumiere, si pale que la
cicatrice de sa balafre semblait d'un rouge sanglant.

--Vous pouvez parler, duc, dit la mysterieuse princesse avec un sourire
qui etait un poeme de grace.

--Madame, dit alors Henri de Guise d'une voix rauque, votre emissaire
m'a tout dit. J'ai souffert depuis hier comme un damne... Des preuves,
madame!...

--Vous... voulez! dit Fausta d'un ton de supreme hauteur qui glaca
Guise, soudain courbe.

--Pardonnez-moi, begaya-t-il. J'ai perdu, la tete... Oh! tenir ce comte
de Loignes comme j'ai tenu Saint-Megrin!...

--Ainsi, dit doucement Fausta, si... on vous donnait... des preuves...

--Oh! malheur a lui!... gronda Guise.

--Mais elle?... reprit Fausta, elle?... Pauvre femme! Pauvre affolee
d'amour!... J'espere que ce n'est pas sur elle que retomberait votre
vengeance?...

--Assez, madame, rugit Guise, hors de lui. Si la duchesse a pousse
l'abjection jusqu'a aimer un Loignes, il faut qu'elle meure!... il faut
qu'ils meurent ensemble!...

La Fausta tressaillit.

--Duc, dit-elle, souvenez-vous que des interets puissants vous sont
confies. Souvenez-vous que vous etes pour le peuple le Fils de David,
et, pour nous, le Fils bien-aime de notre Eglise, le roi de France!...
Allez, duc, continua-t-elle en frappant sur un gong, accomplissez l'acte
necessaire qui doit rendre enfin la paix a votre ame... Suivez votre
guide... vous verrez, et vous serez convaincu...

Guise, haletant, ivre de vengeance, gronda:

--Si je vous dois cela... Je vous devrai plus que le trone! haleta
Guise, ivre de vengeance.

Il s'inclina avec ce respect religieux qui courbait tous ceux qui
approchaient Fausta, et, voyant un homme qui, au coup de timbre, venait
d'entrer, le suivit precipitamment, la main au manche de sa dague.

Alors, Fausta s'approcha d'une lourde tapisserie qu'elle souleva.
Derriere la tapisserie, il y avait une porte fermee, sur le panneau de
laquelle s'ouvrait un judas, qui faisait communiquer la maison de Fausta
avec l'auberge voisine!...

L'homme qui conduisait Guise sortit de la maison, et se dirigea droit
sur l'entree du Pressoir-de-Fer. Il gratta a la porte qui s'ouvrit
et, quelques instants plus tard, le duc de Guise se trouvait dans
l'interieur de ce cabaret.

Deux grosses filles joufflues, tres peintes, couvertes de bijoux et tres
court vetues, s'avancerent au-devant de lui en souriant et executant des
reverences.

L'une d'elles s'approcha de lui et lui appliqua sur la figure un
masque de velours tel que les elegants en portaient alors, lorsqu'ils
penetraient dans un lieu de reputation douteuse, et pour ne pas etre
reconnus. Presque en meme temps, l'autre lui jetait sur les epaules un
ample manteau de soie legere.

Guise comprit que ces femmes etaient averties de sa visite et qu'elles
savaient ce qu'il venait chercher a l'auberge du Pressoir-de-Fer. Elles
l'entrainerent dans la salle qui s'ouvrait sur le cabaret.

La, regnait une demi-obscurite. La piece, tendue d'elegantes etoffes et
meublee de larges fauteuils, etait deserte; mais, de la salle voisine,
arrivaient des eclats de rire, des voix excitees, tout un bruit
d'orgie... Et Guise comprit alors que cette petite maison de cabaret sur
le devant etait en realite un lieu de debauche, comme il y en avait tant
dans les sombres ruelles de la Cite...

--Monseigneur n'a qu'a entrer, murmura l'une des femmes, on n'attend
plus qu'un convive... ce convive ne viendra pas... c'est monseigneur qui
vient a sa place... La partie de plaisir consiste ce soir a garder son
masque: seulement, a dix heures, tous les masques devront tomber...

Elles pousserent une porte, s'effacerent et Guise entra. Tout d'abord,
il demeura ebloui par l'eclat des lumieres. Il etait brusquement pousse
dans l'orgie la plus radieuse et la plus impudique.

La piece etait vaste, luxueuse, emplie de parfums capiteux.

Au milieu, une table somptueuse se dressait, chargee de vaisselle d'or,
supportant des fruits rares, des friandises precieuses; des vins aux
tons de rubis chatoyaient dans des flacons aux formes etranges, et, ces
vins, c'etaient des servantes aux costumes impudiques qui, impassibles
et souriantes, les versaient dans les coupes d'or des convives.

Il y avait la quatre couples enlaces, les femmes sur les genoux des
hommes. C'est A peine s'ils firent attention a Guise qui entrait: un
geste de bienvenue de l'un des hommes, une invitation a prendre place,
et ce fut tout... Seulement, une femme, qui etait seule, s'avanca
vivement vers lui, l'enlaca de ses deux bras nus et murmura:

--Enfin, vous voici, cher seigneur... vous venez bien tard...

Guise se sentit devenir insense... une irresistible fureur fit craquer
ses muscles... D'un geste fou, il voulut repousser la femme... mais,
plus etroitement, elle l'enlaca, une de ses mains arreta sur sa bouche
le cri de fureur... et, de l'autre, elle lui indiquait un objet qu'il
n'avait pas vu encore.

C'etait une grande horloge qui scandait l'orgie d'un tic-tac ironique.
Guise vit alors qu'elle allait marquer dix heures!

--Dix heures! murmura la femme. L'heure ou les masques vont tomber...
Attendez, cher seigneur... Regardez!...

Le duc se laissa tomber sur un fauteuil et, sous son masque, il sentit
la sueur couler. Les quatre couples demeuraient enlaces et murmuraient
des choses confuses... Tout a coup, l'horloge sonna... Les dix coups
tomberent, greles et sinistres.

--Tant pis! cria soudain une voix de femme. Nous avons gage de nous
montrer!... Moi, je commence...

Et, brusquement, elle laissa tomber son masque et arracha celui de
l'homme au cou duquel elle etait suspendue.

--La reine Margot! murmura Guise, stupefait.

--Puisque c'est convenu! continua une autre femme au milieu des eclats
de rire.

Et, d'un geste plus hardi encore, elle imita Margot.

--Claudine de Beauvilliers! gronda en lui-meme Guise.

L'homme qui accompagnait Claudine lui etait inconnu. Mais, deja, la
troisieme femme venait de retirer son masque! Et celle-la riait d'un
rire gamin plus frais, plus sonore... Et, cette fois, Guise fut secoue
d'un fremissement de rage. Dans cette femme, il venait de reconnaitre sa
propre soeur!... La duchesse de Montpensier!...

Toute rieuse et s'efforcant de rougir, elle essayait de denouer le
masque de son compagnon: mais l'homme resistait, son ivresse dissipee
soudain... tout a coup, elle y parvint... le visage de l'amant de la
duchesse apparut... Et les rires qui avaient salue chaque visage qui se
decouvrait se figerent... l'amant de la duchesse de Montpensier s'etait
releve soudain, les yeux hagards.

C'etait un jeune homme livide, au teint bilieux, aux traits convulsifs.
Il passa sur son front une main pale, d'une paleur d'ivoire, et gronda:

--Qu'ai-je fait? Que suis-je venu faire ici?

En meme temps, il recula, bondit vers la porte et, le visage dans les
mains, se sauva... Guise qui, d'un oeil ardent, avait suivi toute cette
scene fantastique, murmura:

--Le moine Jacques Clement, amant de Marie!...

--A mon tour, cria la quatrieme femme d'une voix resolue, comme si toute
hesitation de pudeur eut disparu de sa pensee. Aussitot, d'un geste de
bravade, elle arracha son masque et fit tomber celui de son amant... Et,
alors. Guise sentit sa tete tourner. Cet... homme, c'etait le comte de
Loignes, son ennemi mortel! Et, cette ribaude impudique, au sourire
provocateur, c'etait Catherine de Cleves, la duchesse de Guise, sa
femme!...

Cette seconde de faiblesse chez le duc de Guise fit place a une reaction
ou la honte, encore, tenait la plus grande place. Il se redressa
lentement et demeura immobile. La duchesse de Guise vit cette sorte de
statue dont les yeux, du fond du masque, se rivaient sur elle. Un rapide
frisson, le long de sa nuque, la prevint que la terreur allait s'emparer
d'elle... Elle sourit pourtant et, hardie, demanda:

--Et vous, messire, ne tiendrez-vous pas la gageure?

Elle s'arreta net. Guise venait de laisser tomber son masque. Au meme
instant, le comte de Loignes se redressa, livide, tandis que les deux
autres hommes gagnaient la porte; la duchesse de Montpensier se sauva;
Claudine de Beauvilliers s'evanouit et la duchesse de Guise, malgre
toute son audace, ne put retenir un faible gemissement.

Guise, en effet. Guise silencieux, la levre tremblante, la dague a la
main, avait une de ces physionomies comme elle lui en avait vu deux ou
trois fois. Elle voulut se lever, faire un geste, balbutier une parole;
mais elle demeura paralysee, fascinee, se disant qu'elle allait
mourir...

Le duc etait d'un cote de la table; de Loignes, en face, de l'autre
cote. Guise se ramassa sur lui-meme; d'un effort enorme, il renversa la
lourde table et, dans la seconde qui suivit, il y eut le geste rapide
d'un bras qui se leve et qui retombe... Un jet de sang inonda le
parquet... Loignes tomba comme une masse.

Guise, alors, se retourna vers la duchesse, sa dague toute rouge a
la main. Et il la vit qui bondissait affolee, franchissait la porte,
s'enfuyait. Il se rua...

Des insultes affreuses, des cris rauques eclaterent. La duchesse,
epouvantee, franchit deux salles, arriva a la porte exterieure,
l'ouvrit, se jeta dehors... Guise la poursuivit jusque dans la salle du
cabaret; la, il trebucha contre une table, sa tete tourna, il sentit le
sol se derober sous ses pas et il s'affaissa, evanoui, tenant dans sa
main crispee le poignard rouge.

......................................................

Dans la piece ou le comte de Loignes gisait inanime, une porte secrete
s'ouvrit, sans bruit. Une femme entra. Elle jeta un regard a peine sur
Loignes et, parvenue dans la salle du cabaret, vit la porte ouverte.

--Catherine de Cleves est morte! murmura-t-elle. Henri de Guise sera roi
de France, et moi reine!...

Un sourire terrible illumina son visage... Mais, soudain, son pied
heurta le duc de Guise evanoui, etendu sur le carreau. Elle le reconnut
aussitot... Son oeil se dilata...

Catherine de Cleves a echappe! dit sourdement Fausta. Un retard. Un
obstacle. Il faut trouver autre chose!...

Alors, lentement, Fausta revint sur ses pas. Un homme agenouille pres
du comte de Loignes sondait la blessure. Elle s'approcha de celui qui
etudiait la blessure de Loignes, et le toucha a l'epaule.

--Est-ce qu'il est mort? demanda Fausta...

--Non, madame... et, meme, il ne mourra pas...

--Maitre Ruggieri... reprit-elle, que faudrait-il pour que cet homme
meure?

--Vous pouvez le faire achever, madame, dit avec froideur l'homme qu'on
venait d'appeler Ruggieri.

--Maitre, dit Fausta secouant la tete, il faut que cette blessure soit
suffisante sans que je m'en mele...

--Alors, madame, il faut que le blesse soit transporte chez moi. Il
suffira d'entretenir la fievre. Pour cela, il est necessaire que je
puisse surveiller la marche du mal.

Fausta approuva d'un signe de tete et disparut.

Ruggieri la suivit d'un sourire qui, peut-etre, eut glace cette femme
que rien n'effrayait.

--Sois tranquille, gronda-t-il alors lui-meme... Tu ne te doutes pas,
Fausta, que j'ai devine ta pensee!...

A ce moment, six hommes, sans doute prevenus par Fausta, entrerent,
deposerent le comte de Loignes toujours evanoui sur un fauteuil et
l'emporterent hors de l'auberge.

Catherine de Cleves, duchesse de Guise, avait bondi hors de l'auberge,
en proie a une terreur insensee. Ses forces tout a coup defaillirent,
Elle comprit qu'elle allait rouler sur le pave. A ce moment, il lui
sembla voir un homme arrete devant la maison voisine. Elle se traina
jusqu'a cet inconnu et tomba dans ses bras en murmurant:

--Par pitie, monsieur, qui que vous soyez, defendez-moi.

L'homme, tres embarrasse de ce fardeau et comprenant qu'un prompt
secours etait necessaire a cette femme, regarda autour de lui, et,
avisant la porte de la maison de Fausta, souleva le heurtoir de bronze.

La porte s'ouvrit... Et Pardaillan entra, portant dans ses bras la
duchesse de Guise evanouie. Et la porte de fer de la maison de Fausta se
referma sur lui!...



VIII

DOUBLE CHASSE

Le chevalier de Pardaillan avait quitte la Deviniere, escorte, par
Charles d'Angouleme et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur
ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barres.
Pardaillan n'eut pas de peine a trouver l'auberge de l'Esperance, et il
y etablit son quartier general pour la journee.

Il se mit en observation, interrogeant l'hote, faisant bavarder les gens
de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il fit et qu'il dit, il
ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singuliere disparition
de la petite chanteuse de Boheme. Il se decida donc a attendre la nuit
pour entreprendre l'expedition qu'il meditait.

La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau
marchait gravement sur ses talons.

Dehors, le chevalier presenta au chien l'echarpe de Violetta et la lui
fit flairer. Pipeau considera l'echarpe d'un oeil torve, la renifla un
instant, et son moignon de queue s'agita.

--Tres bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant!

Au premier croisement des rues. Pipeau queta, chercha avec rage, avec
frenesie, le bout du nez de travers.

A vingt pas derriere Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des
murs, trois hommes avancaient et suivaient tous ses mouvements. Deux
d'entre eux tenaient a la main un solide poignard effile; le troisieme
les dirigeait et semblait guetter le moment de les lacher sur
Pardaillan...

Cet homme, c'etait Maurevert. Les deux autres, c'etaient les deux
hercules de la troupe Belgodere: Croasse et Picouic.

Maurevert, au moment ou le chevalier etait sorti de la Deviniere,
s'etait elance sur ses traces et l'avait suivi jusqu'a la porte de
l'auberge de l'Esperance, et, dehors, avait guette la sortie de
Pardaillan.

Il etait patient. Il eut attendu jusqu'au lendemain, s'il l'eut fallu.
Pardaillan a Paris!... C'etait la mort assuree!...

Ou fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course eperdue,
qui avait dure des annees?...

Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitte
precipitamment Maineville et s'etait elance derriere Pardaillan,
fascine, entraine, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait
peut-etre!...

Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il desirat la mort du chevalier;
sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses
souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la
haine... C'etait la peur... une peur de tous les instants...

Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'etait se decharger de l'epouvante;
tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!...

La nuit etait venue depuis quelque temps deja, lorsqu'il apercut deux
hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa
surete de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux facons de truands,
deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour
quelques ecus, depechaient leur homme en douceur et sans trop le faire
crier. Maurevert fit donc un signe imperieux, auquel les deux heres se
rendirent aussitot.

--Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptees?
demanda Maurevert tout en continuant a surveiller du coin de l'oeil la
porte de l'auberge.

--Que faut-il faire? demanderent-ils en choeur.

Maurevert s'assura que les deux truands etaient armes d'une bonne dague,
et ce, malgre les edits repetes.

--Ecoutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a la, dans
cette auberge, un homme...

--Qui vous gene, peut-etre, dit l'un.

--Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert.

--Et cet homme, il s'agirait de...

--Oui, gronda Maurevert.

--Bon! Ca nous va. Cent livres pour nous deux, apres l'operation: c'est
entendu. Prepare ta dague, Croasse! car les deux malandrins etaient les
hotes de Pardaillan.

--Silence!... fit Maurevert.

La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le
mur. Dans le rai de lumiere qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut
Pardaillan et se sentit blemir... Lorsque le chevalier et le chien se
furent mis en route, Maurevert donna ses instructions:

--Suivez-moi, dit-il a voix basse. Quand je vous dirai: "Allez!" il sera
temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier
coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui!

Pour toute reponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin
compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les
deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois,
Maurevert eut pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le
donner. Il n'osa pas!...

C'est en roulant des pensees de peur mortelle que Maurevert, sur la
piste de Pardaillan, atteignit la Cite...

La, Maurevert vit le chevalier s'arreter devant une maison, il crut
enfin que l'occasion etait propice, et il allait s'effacer, donner le
signal, lorsqu'une femme echevelee sortit de l'auberge voisine et alla
tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le
chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison a laquelle il
venait de frapper.

--Il nous echappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme!

--Attendons, repondit Maurevert.



IX

L'ABSOLUTION

Maitre Claude, tenant Violetta evanouie dans ses bras puissants, s'etait
jete dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entraine
au fond, tres loin. Il etreignit son enfant sur sa vaste poitrine, et,
d'un vigoureux coup de talon, remonta a la surface de la Seine. Alors,
tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employe a soutenir
la tete de la jeune fille hors de l'eau. Tout a coup, il eut aux genoux
la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il eleva l'enfant
tout entiere hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement.

Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait
a peu pres vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame.
Alors, il se mit a courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A
ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effaree.

--Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite!

Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu'a sa
chambre, deposa Violetta sur son lit.

Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu...

Or, a l'instant ou Claude penetrait dans la maison, un homme qui venait
d'entrer dans la rue de la Calandre s'arretait devant le logis de
l'ancien bourreau de Paris. C'etait Belgodere!...

La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte
ouverte et s'arreta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague
trapue dans son poing cache sous son manteau, il haussa les epaules et
grommela:

"Tant mieux, apres tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!...
Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la
souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, maitre
Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui
vous attachates au pilori, alors qu'il vous etait si facile de me
laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre
petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et
chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit
de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon
monsieur Claude?..."

Le bandit ricanait en se racontant ces choses a lui-meme. Il entra et
vit des portes ouvertes devant lui. Tout a coup, il s'arreta: il venait
d'apercevoir au fond d'une chambre Claude penche sur un lit, Claude qui,
les epaules secouees de sanglots, ralait:

--Elle vit!... Seigneur Jesus qui avez pitie des pauvres gens, vous avez
donc eu pitie de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux...

Belgodere demeura un instant frappe de stupeur. Puis, rapide et
silencieux, il recula dans la piece voisine qui etait la salle a manger.
Elle etait obscure. Le bohemien, alors, gagna doucement la porte de la
salle a manger, puis la porte exterieure, et il s'eloigna rapidement.
D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se
dirigea vers la maison de Fausta. La, il s'arreta. La rage le faisait
trembler. Mais il y avait en lui de l'etonnement plus que de la fureur.

Meditant sur ce qu'il avait vu, Belgodere s'etait approche de la porte
de fer a laquelle il se mit a frapper a coups redoubles. Dix minutes
plus tard, le bohemien etait amene devant Fausta. Il y eut un long
entretien au cours duquel la mysterieuse princesse, ayant frappe sur un
timbre, donna cet ordre a l'homme accouru:

--Qu'on aille a l'instant me chercher le prince Farnese...

L'entretien termine, Belgodere fut conduit a une chambre du palais ou il
fut enferme a double tour. Mais sans doute le bohemien s'attendait a cet
emprisonnement qui, au surplus, etait probablement consenti, car il ne
temoignait ni surprise ni terreur.

Grace aux soins de dame Gilberte qui l'avait deshabillee, couchee et
frictionnee, Violetta revint a elle. Et, lorsque maitre Claude put
entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts,
pensive, reveuse, semblant reflechir a des choses douloureuses et
graves.

Il toussa comme pour prevenir Violetta de sa presence, et, de loin,
d'une voix humble et enrouee:

--Tache de dormir; ne pense plus a tout cela; c'est fini, je te dis...
Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain a la premiere
heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi...
Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras
en surete... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir...

Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais deja Claude avait
disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil penetrerent dans la
chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains
jointes, la tete penchee sur le sein. Ce fut a ce moment que maitre
Claude entra.

--Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litiere va venir. Tu y
monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai a cheval, et, tu sais, ne
va pas avoir peur...

--Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une
emotion qui la faisait trembler.

Claude palit.

Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baisse les yeux, et
continuait a trembler. Claude, par un supreme effort de desespoir,
souriait.

--Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut tres naturelle, parle, puisque tu
as quelque chose a me dire... moi, vois-tu, je crois... je...

Brusquement, il tomba a genoux.

--Ecoute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bonte du Seigneur ne
t'eut mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exercais mon metier
sans savoir. Tantot a Montfaucon, tantot en Greve, des fois a la
Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamne, la
condamnee... Est-ce que je savais, moi?... Mon pere, mon grand-pere, mon
arriere-grand-pere, tous avaient tue. J'ai fait comme eux. C'etait le
metier de la famille...

Violetta ecoutait, dans un tel saisissement qu'il lui eut ete impossible
de faire un geste.

--C'etait ainsi, continua-t-il. Et voila qu'un jour je te pris, je te
ramassai, toute frele, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais
ce qui s'est passe dans mon coeur a cette minute ou tu tendais tes mains
a la foule?...

--Je tendais... mes mains... a la foule?...

--Bien sur! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de pere...

--Pas de pere! cria Violetta secouee d'un tressaillement.

--C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis
pas ton pere..., termina-t-il humblement.

Violetta porta vivement ses mains a ses yeux comme pour les garantir
d'une lumiere trop vive et murmura: --O Simonne, ton agonie a donc dit
la verite...

Elle demeura ainsi, le visage cache dans ses mains, tandis que Claude
reprenait:

--Voila. Je ne suis pas ton pere. Avant que tu ne fusses mienne, avant
que je ne t'eusse ramassee, pauvre petite abandonnee, j'ignorais ce que
c'est que la vie. Mais, quand tu fus a moi, un jour, tout a coup, je
m'apercus que je n'etais plus le meme... j'eus horreur de tuer...
Deja je songeais a ce que tu penserais, a ce que tu dirais, si jamais
l'affreuse verite t'etait revelee... Je crus retrouver la paix en me
faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que
jamais, des spectres roderent autour de moi... Et ce n'est que pres de
toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir
moi-meme... c'etait trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce
que j'ai souffert en ces annees de solitude et de desespoir, moi-meme
sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu'a l'heure ou je te
retrouve, au moment, a la minute ou je puis esperer revivre encore...
voici que tu apprends ce que j'ai ete!... Voila... tu sais tout...
Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te
sauver... de te mettre en surete... Et puis, apres, tu me renverras!

Claude baissa la tete. A genoux, affaisse sur lui-meme. Violetta ouvrit
ses yeux bleus ou brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle
dit:

--Pere... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que
tu me fais beaucoup de chagrin...

--Qu'as-tu dit? begaya Claude tout tremblant.

Violetta, sans repondre, saisit de ses deux petites mains les mains
formidables du bourreau, le forca a se relever, et, lorsque Claude,
eperdu, fut tombe dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta
ses bras autour de son cou, posa sa tete adorable sur sa poitrine, et
repeta:

--Pere... mon bon pere... embrassez votre fille!...



X

LE PERE

L'heure qui suivit fut pour maitre Claude un tel rayonnement de bonheur
que son passe en fut comme efface.

--Partons, fit-il tout a coup. Voila que j'oublie tout, moi! Ce n'est
pas qu'il y ait du danger... car surement on nous croit morts... Donc,
nous pourrions d'autant mieux rester ici que, meme si on ne nous croit
pas morts, on ne supposera jamais que nous avons cherche un refuge ici
meme... On nous cherchera partout, excepte dans cette maison... mais
elle me fait peur a present cette maison! J'y ai tant souffert! Mais
assez bavarde... Partons!

Violetta secoua doucement la tete.

--Comment! Tu ne veux pas partir?...

--Pere, vous l'avez dit vous-meme: il n'y a ici aucun danger; nous y
sommes mieux caches que partout ailleurs, puisqu'on nous croit morts...

--C'est vrai... mais pourquoi?...

--Je ne veux pas quitter Paris encore, fit Violetta en baissant les
yeux. Restons ici tout au moins quelques jours.

--Tant que tu voudras. Dame Gilberte! renvoyez cette litiere et ce
cheval. L'enfant veut rester!...

La vieille servante qui, emerveillee, tournait autour de Claude et de
Violetta, s'empressa d'obeir.

--Ce n'est pas tout, pere, dit alors Violetta avec un sourire, nous
restons; mais ce matin il faut que je sorte, pour aller a l'auberge de
l'Esperance...

--Ah! bah!... Voyons... tout a l'heure, quand je te tenais dans mes
bras, tu m'as raconte une foule de choses que j'entendais a peine... Ah!
j'y suis! Le jeune homme qui a apporte des fleurs?... Voyons, dis-moi
cela, un peu!... Son nom, d'abord... Tu rougis? Pourquoi?...

--Je n'ai pas dit..., murmura la jeune fille en palissant.

--Mais, moi, je devine! Digne jeune homme! Allons, comment
s'appelle-t-il?

--Je ne sais pas! fit Violetta dans un souffle.

Claude eclata d'un bon rire qui fit trembler les vitraux.

--Depeins-le-moi, au moins...

Violetta, tout heureuse elle-meme de cette joie debordante, entreprit
une description que maitre Claude lui arracha par lambeaux. Quand ce fut
fini, Claude se leva.

--Je vais le chercher dit-il. Dans une heure je te l'amene. Il faut que
je voie ce jeune gentilhomme, que je lise dans ses yeux s'il est capable
d'aimer assez pour...

Claude serra Violetta dans ses bras, et sortit en courant, la laissant
tout etourdie, n'ayant pas eu le temps de faire une objection. Et, par
la pensee, elle le suivait jusqu'a l'auberge de l'Esperance.

A ce moment, les vitraux d'une fenetre du rez-de-chaussee volerent
en eclats; plusieurs hommes sauterent dans la maison, et Violetta,
epouvantee, entendit crier ces mots:

--Si l'homme resiste, tuez-le!... Mais pas une egratignure a la
petite!...

Maitre Claude, ayant jete un manteau sur ses epaules, s'etait elance
vers la rue de la Tissanderie et n'avait pas tarde a atteindre l'auberge
de l'Esperance.

Claude ne se rencontra pas avec Charles d'Angouleme. L'aubergiste, tenu
a la plus extreme prudence, ne lui donna que de maigres renseignements.
Maitre Claude attendit plus d'une heure. Puis il se dit que le jeune
gentilhomme ne viendrait sans doute pas. Il partit, se promettant de
revenir.

Dix minutes plus tard, Charles rentrait dans l'auberge, apres avoir
inutilement explore les environs...

Maitre Claude venait de franchir le pont et rentrait dans Notre-Dame,
il s'arreta court. Un homme venait au-devant de lui... Et c'etait une
figure de malheur.

Une immense pitie envahit l'ame du bourreau qui murmura en palissant:

--Le pere de Violetta!

C'etait en effet le prince Farnese!... Or, d'ou venait-il?... Il sortait
du logis de Claude!...

Appele dans la nuit par Fausta, il en avait recu une mission. Et, cette
mission, il avait cherche a la remplir en meme temps que la maison
de Claude etait envahie... Farnese n'avait pas trouve le bourreau.
Peut-etre sa mission devenait-elle des lors inutile. Car il avait quitte
le logis maudit en jetant une derniere malediction contre l'homme qui
lui avait pris sa fille... A ce moment Farnese apercut Claude, il
s'arreta devant lui:

--J'ai recu hier l'ordre de vous entendre en confession generale,
dit-il.

Une bouffee de honte monta au cerveau de Claude.

--Ainsi, songea-t-il tout au fond de sa conscience, c'est lui qui devait
me donner l'absolution!... Je lui ai vole sa fille, et lui me rend a
Dieu!...

--Monseigneur, balbutia-t-il, je ne veux pas vous tromper... Depuis
hier... cette nuit meme... il s'est passe un evenement qui fait que...
peut-etre... je n'ai plus droit a votre benediction!...

--Je dois vous entendre, dit Farnese d'une voix etrange; peu importe ce
qui a pu se passer.

Farnese s'etait mis en marche, comme s'il eut la certitude que Claude le
suivait, et, en effet, Claude marchait a trois pas derriere lui.

Par des ruelles detournees, Farnese atteignait Notre-Dame. Maitre Claude
y entra a sa suite. Farnese le conduisit jusqu'a un confessionnal et
dit:

--Attendez-moi la... preparez votre conscience au grand acte...

Claude tomba a genoux et murmura:

--Mon Dieu, Seigneur! N'est-ce pas que je ne puis pas me separer de mon
enfant! N'est-ce pas que je puis la garder!... N'est-ce pas que c'est
assez que je dise a votre ministre qu'il ne doit plus pleurer, et que,
plus tard, il reverra l'enfant!...

Farnese avait disparu dans la sacristie. Il y etait entre cavalier; il
en sortit cardinal... Lorsque Claude le revit soudain traversant la
vaste nef silencieuse et obscure, il tressaillit. Farnese en cavalier
etait un admirable gentilhomme. Farnese en cardinal etait, dans toute sa
majeste imposante, ce que pouvait alors representer ce mot: un-prince de
l'Eglise...

Farnese, en passant devant le maitre-autel, flechit le genou, peut-etre
autant par une faiblesse physique que par devoir religieux. Une sorte
de gemissement sourd s'echappa de ses levres, et il baissa les yeux,
n'osant regarder ces marches en travers desquelles etait tombee
Leonore...

Ah! cette horrible matinee du jour de Paques de l'annee 1573!...

Livide de ces souvenirs, il se dirigea vers Claude agenouille, la-bas,
dans le grand confessionnal a la vaste architecture... Et alors, ce fut
un autre sentiment qui se dechaina en lui! Ce fut une autre scene qui
se presenta a son imagination!... Il revit le gibet de la place de
Greve!... Il revit le bourreau s'emparant de son enfant!...

Une enfant... une fille! C'est-a-dire la possibilite de vivre, d'aimer
encore, de reparer peut-etre... Non! rien de tout cela n'avait ete... Il
se revit courant chez Claude, le suppliant... Il entendit le bourreau
lui repeter:

Votre fille n'a vecu que trois jours...

Et l'affreuse parole de mort, Claude l'avait repetee la veille. Cet
homme avait laisse mourir sa fille... l'avait tuee peut-etre?... Qui
savait!... Oh! faire souffrir cet homme comme il avait souffert, lui...
Lui rendre douleur pour douleur, desespoir pour desespoir.

Il s'assit pres de Claude, non pas a la place ordinaire du confesseur,
de l'autre cote du grillage, mais pres de lui, le touchant presque...
Claude ne remarqua pas ce detail. Son visage rayonna lorsqu'il vit le
cardinal.

--Si triste et sombre maintenant, comme il va etre heureux tout a
l'heure! songea-t-il.

--Je vous ecoute, dit Farnese glacial.

Un frisson secoua les larges epaules de Claude. Alors, il commenca le
hideux recit... sa confession de bourreau qui a horreur de tant de
meurtres froidement accomplis. Le bourreau, les cheveux herisses, les
yeux hagards, grondant et suant, racontait, racontait toujours, et
parfois levait un regard de detresse sur le cardinal.

Et celui-ci demeurait glacial. Pas un mot... Farnese attendait que ce
fut fini... Claude, enfin, s'arreta, haletant.

--Ce sont bien la tous vos meurtres? demanda Farnese.

--Tous, monseigneur, repondit Claude humblement. Je n'ai rien oublie...

Farnese avait ferme les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il darda un tel
regard que Claude frissonna longuement, se ramassa sur lui-meme comme a
l'approche d'un malheur.

--Tu as oublie le plus hideux de tes meurtres, dit alors Farnese.
Monstre, descends en toi-meme, et cherche le veritable crime de ton
existence abjecte!...

Claude, avec un fremissement d'epouvante, se releva... Au meme instant,
le cardinal fut debout et lui saisit la main...

--Ton crime, c'est d'avoir tue un coeur d'homme, le mien!... Tu m'as
vole ma fille! Tu l'as laissee mourir! Tu l'as tuee, dis-je!...
Reponds!... Miserable demon, moi, t'absoudre!... Ecoute, ecoute, puisque
tu as une fille, puisque, toi aussi, tu as un coeur de pere!...

Claude devint pale comme un mort. Les yeux dilates, la bouche ouverte,
il considerait Farnese sans pouvoir enoncer un mot... Le cardinal eut un
rire effrayant, et, de sa main, secoua violemment le bras de Claude.

--Ah! tu as une fille, toi aussi! Ah! tu aimes, toi aussi!... Ta fille,
monstre, c'est moi qui l'ai conduite dans la chambre des executions!...
Oui, oui, je vois le ricanement de tes yeux! Tu veux dire que tu l'as
sauvee?

--Vous saviez ce qui s'est passe cette nuit!... rugit Claude.

--Oui, je le savais!... Et c'est pour cela... c'est pour te dire...
ecoute!... ta fille... en ce moment... tu m'entends? demon!... Ta
fille... elle est reprise! Elle est aux mains de Fausta!.. On la tue!...
Et c'est moi qui ai fait cela!...

Farnese, d'un geste rude, repoussa Claude et se croisa les bras.
Celui-ci, sous l'epouvantable parole, avait flechi, ses deux mains a son
visage.

Lorsque Claude laissa retomber ses bras, il etait meconnaissable... il
etait la personnification de la stupeur dans la douleur... Son regard
tragique et sanglant alla jusqu'a l'autel, jusqu'a la Croix. Et il
dit...

--Tu as fait cela, pretre? Tu as livre cette enfant?...

--Oui, je l'ai livree!...

--Et tu dis qu'on la tue?... Elle est morte?...

--Morte!...

Un gemissement, d'une etrange douceur, monta jusqu'aux voutes de la
cathedrale. Puis ce gemissement s'enfla, devint un grondement furieux,
et Claude tonna:

--Cette enfant, pretre!... Cette enfant que tu as fait assassiner!...
sais-tu qui elle est?

--Cette enfant! balbutia Farnese. Eh bien?...

--Eh bien..., hurla Claude, d'une voix dechirante, cette enfant!...
c'etait ta fille!...

Et il s'en alla, titubant, emplissant la vaste nef de ses sanglots, sans
regards derriere lui, sans voir ce que devenait le cardinal. Le cardinal
s'etait affaisse avec un rale. Un jeune moine qui priait non loin de
la s'approcha alors de lui, et ayant constate qu'il vivait se mit a le
soigner activement. Ce moine s'appelait Jacques Clement.



XI

LE PACTE

Claude sortit de Notre-Dame, marcha sur la maison Fausta, et frappa
violemment du poing a la porte de fer, sans songer au heurtoir.

La porte ne s'ouvrit pas.

--On m'ouvrira bien, grognait Claude; il faudra bien qu'on m'ouvre, il
faudra bien qu'on me dise ce qu'est devenue mon enfant. Malediction!...
Ouvrirez-vous?...

Des deux poings, il frappait...

--Mais, mon bon monsieur, dit une voix, vous ne savez donc pas que la
maison est deserte?

Un rassemblement s'etait forme autour de lui. Bien peu reconnurent
l'ancien bourreau. Un homme, a ce moment, un cavalier vetu de noir,
traversa les groupes sans rien voir, marchant d'un pas egal et rapide,
et il penetra dans la petite maison voisine, dans l'auberge du
Pressoir-de-Fer. Cet homme ne vit pas Claude, et Claude ne le vit pas...

Apres l'abattement et les supplications, Claude s'en alla, la tete
basse.

Il rentra dans son logis et se mit a errer. Dame Gilberte avait disparu;
dans la chambre ou avait dormi Violetta, il y avait des traces de lutte.
Machinalement, Claude se mit a tout remettre en place.

Il prononcait des mots sans suite, et serrait convulsivement dans ses
mains les quelques objets qui avaient pu toucher Violetta... Il finit
par se jeter dans le fauteuil ou s'etait assise Violetta et ferma les
yeux, essaya de reflechir...

--C'est cela, murmura-t-il avec un indefinissable sourire; c'est, cela
pardieu!... Mourir!... Quelle bonne idee!...

Il se releva et courut a une salle ou il n'avait pas du entrer depuis
longtemps, car tout y sentait le moisi. Claude ouvrit violemment la
fenetre et rabattit les contrevents. La lumiere eclatante du plein midi
entra a flots dans cette piece et eclaira soudain des haches rouillees,
des masses, des maillets de bois, des couteaux. Cette salle... c'etait
sa salle aux outils... les sinistres outils de son ancien metier!...

Dans un coin, des paquets de cordes toutes neuves; quelques-unes de ces
cordes etaient toutes preparees, avec le noeud coulant au bout. Claude
en saisit une, et, tout courant, revint a la chambre de Violetta...

La, il eprouva la solidite de la corde, ses mains ne tremblaient pas;
avec le plus grand soin, il se mit a graisser la corde aux abords du
noeud coulant; puis il planta un clou enorme assez haut dans le mur et
y accrocha la corde... Alors, monte sur un escabeau, il passa le noeud
coulant autour de son cou...

Alors, d'un coup de pied, Claude fit basculer l'escabeau... Il tomba
dans le vide.

......................................................

Au meme instant, quelqu'un parut au seuil de la chambre, Ce quelqu'un
vit maitre Claude pendu. Il tira son poignard, et, au-dessus de la tete,
trancha la corde... Claude s'affaissa au long du mur... L'homme, avec la
meme resolution, desserra le noeud coulant et se mit a frictionner le
bourreau qui, au bout de quelques minutes, commenca a respirer et ouvrit
les yeux... Cet homme, c'etait le pere de Violetta, le cardinal prince
Farnese...

Claude, en revenant a lui, reconnut le cardinal. Il se releva, repoussa
rudement Farnese, et, avec un eclat de rire infernal, s'elanca hors de
la chambre. Quelques secondes plus tard, il reparaissait, une lourde
hache au poing. Le cardinal n'avait pas bouge.

Claude s'apercut alors d'une chose qu'il n'avait pas remarquee tout
d'abord... Le matin, dans la cathedrale, les longs et fins cheveux du
cardinal et sa barbe soyeuse etaient presque noirs... Maintenant, cette
barbe et ces cheveux etaient blancs... Le cardinal Farnese avait vieilli
de vingt ans en quelques heures...

Claude fit cette remarque sans y attacher aucune importance. Il s'avanca
sur Farnese en grondant:

--Merci, pretre! je t'avais oublie, tu viens me rappeler qu'avant de
mourir!...

--Je viens te rappeler que tu as autre chose a faire que de mourir, dit
Farnese d'une voix etrangement calme.

--Qu'ai-je donc a faire! rugit Claude dont les yeux devenaient hagards.
Te tuer avant de mourir?...

--Tue-moi si tu veux; je venais te dire qu'il nous reste a venger
l'enfant...

--La venger? begaya Claude.

--Cette femme, dit Farnese, qui a profite de ton absence denoncee par
je ne sais quel demon, cette femme aux pieds de laquelle je viens de
me trainer deux heures durant, qui m'a employe, moi, au meurtre de
l'enfant... que j'appelais Saintete, que tu appelais Souveraine,
l'assassin de ma fille... bourreau, veux-tu donc qu'elle vive?...

Claude saisit le bras de Farnese et le serra avec violence.

--Bourreau, continua Farnese, je suis venu te dire ceci: veux-tu m'aider
a frapper cette femme? Elle represente une redoutable puissance. Son
pouvoir est sans bornes. Son approche peut nous briser comme verre. Un
signe d'elle peut nous tuer. Eh bien, aimais-tu assez l'enfant pour
devenir mon aide? mon aide pendant une seule annee... Non seulement mon
aide, mais mon esclave?

Claude avait ecoute en fremissant de tout son etre. Une sombre joie
s'alluma dans ses yeux eperdus.

--Monseigneur, repondit-il dans un souffle, a partir de cette minute, je
vous appartiens corps et ame, pomme vous m'appartiendrez corps et ame
quand ce sera fait!

Avec une effroyable serenite, Farnese s'assit a la table sur laquelle se
trouvaient parchemin et ecritoire.

--Echangeons en ce cas les ecritures necessaires a notre ligue, dit-il.

Sur une feuille de parchemin, il ecrivit:

"Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, prince Farnese, cardinal, eveque de
Modene, declare et certifie: Dans un an, jour pour jour, ou avant ladite
epoque si la femme nommee Fausta succombe, m'engage a me presenter
devant maitre Claude, bourreau, a tel jour ou telle nuit qui lui plaira;
m'engage a lui obeir quoi qu'il demande; et lui donne permission de me
tuer si bon lui semble. Et que je sois damne dans l'eternite si je tente
de me refuser ou de fuir. Et je signe: Jean, prince Farnese, eveque et
cardinal par la grace de Dieu."

Farnese se leva, tendit le papier a Claude. Celui-ci le lut lentement,
plia le parchemin et le mit dans sa poche.

--A ton tour! dit alors le cardinal.

"Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, maitre Claude, bourgeois de la Cite,
ancien bourreau-jure de Paris, demeure bourreau par l'ame, declare et
certifie: Pour atteindre la femme nommee Fausta, m'engage, pendant un an
a dater de ce jour, a obeir aveuglement a Monseigneur prince et cardinal
eveque Farnese. Et que je sois damne dans l'eternite si une seule fois
dans le cours de cet an je lui refuse obeissance. Et je signe..."

A ce moment, comme le front de Claude saignait, une goutte de sang tomba
sur le parchemin au-dessous du dernier mot, Claude tressaillit et, de
son pouce, il ecrasa la goutte de sang et traca une croix rouge.

--Ma signature, a moi..., gronda-t-il.

--Je la tiens pour valable! dit Farnese prenant le parchemin.

Le bourreau le regardait s'en aller et murmurait sourdement:

--La Souveraine... d'abord!... Et vous, ensuite... Monseigneur!...



XII

LA FAUSTA

Nous ramenons maintenant notre lecteur au mysterieux palais de la
princesse Fausta, au moment ou Pardaillan y vient d'entrer, portant
Catherine de Cleves evanouie.

Du palais se sont enfuies Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, et
Claudine de Beauvilliers, profitant de la porte de communication.

Fausta, revenant de l'auberge, longea un long couloir et murmura devant
une porte:

"Ici, la petite bohemienne, nous verrons!"

Plus loin devant une deuxieme porte:

"Ici, Claudine de Beauvilliers, la solution peut-etre."

Plus loin encore, devant une troisieme porte:

"Ici, Marie de Lorraine m'attend... J'ai a lui parler du moine!...
dit-elle.

Plus loin enfin, devant une quatrieme porte, sur les confins de la
partie reservee aux gardes:

"Ici, le bohemien Belgodere... Un bon limier a lancer sur Farnese!..."

Ainsi, avec une effrayante lucidite, cette femme etiquetait, pour
ainsi dire, sa multiple pensee: son esprit se mouvait a l'aise dans le
tourbillon de la vaste intrigue...

Comme elle revenait sur ses pas et qu'elle passait devant le grand
vestibule, tout a coup une voix sonore et railleuse parvint jusqu'a
elle. Chaque porte de ce palais etait truquee; chacune possedait un
judas, un oeil invisible... Fausta n'eut qu'a s'approcher pour voir ce
qui se passait dans le vestibule. Elle eut une exclamation de joie.

"Dieu est avec moi!" murmura-t-elle.

Au meme instant elle fit un signe: et sans doute ses servantes ne la
perdaient jamais de vue dans ses evolutions, car aussitot deux femmes
accoururent, deux femmes francaises, celles-la. Elle leur donna quelques
ordres a voix basse et rapide, puis ouvrit toute grande la porte du
vestibule, ou Pardaillan, soutenant dans ses bras la duchesse de Guise,
disait leur fait aux deux gardes.

--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que quelqu'un ait frappe a ce logis et
qu'il n'y ait trouve les secours qui se doivent entre chretiens. Entrez,
monsieur; vous etes le bienvenu... Mes femmes vont donner les soins
necessaires a votre dame que je vois pamee...

Pardaillan remit la duchesse de Guise aux bras des deux femmes qui
disparurent, portant Catherine de Cleves sans connaissance. Alors
Pardaillan se decouvrit.

--Madame, dit-il, je vous dois mille graces. Sans vous, je me fusse
trouve fort embarrasse. Cette noble dame n'est point mienne...

Et, en quelques mots, il met Fausta au courant de son histoire.

--Sire chevalier de Pardaillan, dit gravement Fausta, votre air et vos
paroles me donnent le desir de vous connaitre mieux. Ne me ferez-vous
pas la faveur de vous reposer un instant chez la princesse
Fausta-Borgia, etrangere venue a Paris pour s'y instruire des arts, des
lettres, de la noble elegance de la gentilhommerie francaise...

Le chevalier jeta autour de lui ce rapide et sur coup d'oeil de l'homme
habitue a la prudence.

--Qu'est ceci? grommela-t-il en lui-meme. Un coupe-gorge, peut-etre?...
Hum!... Voila aussi, par la mort-diable, une creature par trop
delicieuse, pour un tel cadre... Ma foi, je me laisse tomber? Tant pis
s'il y a un precipice sous les fleurs!...

Et s'inclinant avec une grace altiere, non sans laisser entrevoir la
longueur demesuree de sa rapiere:

--Madame, dit-il, l'illustre nom de Borgia m'est garant qu'en fait
d'arts et de lettres vous pourriez etre notre educatrice. Cela dit,
madame, je me declare a vos ordres.

Fausta fit un geste comme pour inviter le chevalier a la suivre et
penetra dans l'interieur.

Pardaillan ebloui, transporte en pays de reve et de mystere, palpitait
voyant le trone et la tiare.

Fausta s'arreta dans cette facon de boudoir ou elle avait recu le duc de
Guise et qui etait sans doute destine aux etrangers. Elle s'assit sur ce
siege de satin blanc ou sa beaute fatale prenait un relief de precieuse
medaille. Et, avant que Pardaillan fut revenu de son etonnement:

--Monsieur le chevalier, dit-elle, c'est vous qui, sur la place de
Greve, avez tenu tete a M. le duc de Guise, et avez joue ce tour dont
tout Paris a parle.

--Moi, madame? s'ecria Pardaillan, jouant la stupefaction, etes-vous
bien sure que ce soit moi?...

--J'ai tout vu; du haut d'une fenetre, je prenais plaisir a voir la
place encombree de bateleurs et de marchands... j'ai tout vu, et je
viens de vous reconnaitre.

--En ce cas, madame, je me garderai bien de vous contredire. Ce serait
vous donner une pietre idee de cette gentilhommerie francaise que vous
etes venue etudier sur place.

Pardaillan, son premier etonnement passe, redevenait maitre de lui-meme.
Il avait une physionomie de naivete ingenue et paisible. Quant a Fausta,
il etait impossible de savoir ce qu'elle pensait. Mais, pour la premiere
fois, elle voyait un homme soutenir son regard avec une dignite melee
d'une impassible ironie...

--Monsieur, dit-elle, sur la place de Greve, je vous ai admire... Votre
epee est sure, monsieur; mais votre coup d'oeil est encore plus sur.
Venons donc au fait.

"Que va-t-il m'arriver?" se dit Pardaillan.

--Lorsque, sur la place de Greve, je vous ai vu a l'oeuvre, continua
Fausta en essayant vainement de faire baisser les yeux du chevalier,
j'ai pris aussitot la resolution de m'enquerir de vous et de vous
connaitre. Le hasard me sert a souhait, M. de Guise doit vous hair. S'il
vous hait depuis longtemps, raison de plus pour faire votre paix avec
lui...

--Vous voulez dire, madame, qu'il serait sage a lui de faire sa paix
avec moi?

Fausta jeta un regard plus aigu sur la figure de cet homme qui osait
parler ainsi du maitre de Paris.

--Monsieur, dit-elle tout a coup, si vous voulez mettre votre epee
au service du duc de Guise, je vous jure, moi, que non seulement il
oubliera tout ressentiment, mais encore qu'il fera de vous un puissant
seigneur...

--Il faudra donc, dit paisiblement le chevalier, qu'il touche cette main
que voici?

--Il la touchera, fit-elle en souriant.

--Permettez-moi, madame, d'avoir meilleure opinion que vous d'un homme
qui sera, demain peut-etre, roi de France. M. de Guise ne peut toucher
la main qui l'a touche au visage...

--Vous avez fait cela! murmura-t-elle, vous avez soufflete le duc de
Guise!....

--Dans une circonstance qu'il vous racontera lui-meme si vous le lui
demandez. Il vous dira que lui, chevalier de Lorraine, haut seigneur, le
premier du royaume apres les princes du sang et peut-etre meme avant,
n'a pas hesite a faire assassiner dans son lit un vieillard. Il vous
dira qu'il poussa la magnanimite jusqu'a faire jeter par la fenetre le
cadavre de l'amiral Coligny! Rude victoire, madame! Et ce ne fut pas la
payer trop cher, du soufflet qui jaillit alors, si j'ose dire, de la
main que voici!...

--Le duc defendait la cause de l'Eglise! dit sourdement Fausta.

--De quelle Eglise? madame... Il y en a au moins deux..., dit Pardaillan
sans aucune intention qu'une innocente raillerie.

--Comment savez-vous qu'il y a deux Eglises, vous? gronda-t-elle,
palissante.

--Deux Eglises! murmura Pardaillan etourdi. Que veut dire cela...?

--Est-ce que cet homme serait un espion! songeait Fausta.

--Oh! oh! se disait le chevalier, est-ce que cette femme serait le
chef occulte de la Sainte Ligue... Est-ce que Guise ne serait qu'un
instrument?... Est-ce que la Ligue serait une nouvelle Eglise?...

Dans ce bref instant ou ils songeaient ainsi, ils s'etaient etudies,
comme deux lutteurs. Fausta avait rapidement pris son parti. De son
examen, il resulta a ses yeux que Pardaillan devait etre un routier
heroique, capable d'entreprises extraordinaires: une epee invincible
qu'il s'agissait d'acheter a tout prix.

--Chevalier, reprit tout a coup Fausta, si vous ne pouvez etre a M. de
Guise, peut-etre ne refuseriez-vous pas de servir un autre maitre?

--Cela depend du maitre, madame, fit Pardaillan de son air le plus
ingenu. Voyons, madame, le maitre que vous avez a me proposer est-il
celui qu'attend le monde?...

Fausta le regardait, stupefaite de sentir au fond d'elle-meme elle ne
savait quoi qui palpitait. Cet homme, le premier, troublait sa pensee.
Elle etait emue, malgre elle.

--Le maitre que j'ai a vous proposer, dit-elle en gardant cette
majestueuse froideur qu'elle devait a une longue etude, est digne de
vous, chevalier...

--Ah! pardieu, madame, je serai bien aise de connaitre un tel
personnage!...

--Vous l'avez devant vous, dit Fausta.

--Vous, madame!...

--Moi!... Moi, chevalier, moi qui cherche des hommes pour l'execution de
vastes entreprises capables de seduire les plus ambitieux... Voulez-vous
etre l'un de ces hommes?... Je devine en vous la grandeur d'ame,
la force d'un esprit superieur, la pensee qui permet de dominer
l'humanite!...

"Malheur de moi! songea le chevalier. Me voila bien loti! Il n'y a donc
pas moyen de vivre en paix?"

--Sachez donc, continua Fausta d'une voix devenue ardente, sachez donc,
o vous que je ne connais pas, sachez mon reve!... Sachez que je suis
celle que des eveques, des cardinaux reunis en conclave secret ont elue
pour conduire l'Eglise a ses destinees supremes!... Sachez que...

Elle s'arreta, palpitante... Soudain, elle porta la main a son front.
Et, en elle-meme, elle balbutia:

"Quoi! Emue a ce point par ce routier! Quoi! Moi qui parle aux rois
en despote, je me sens flechir devant cet aventurier!... Malheureuse!
qu'ai-je dit! qu'allais-je dire!...

Mais Pardaillan avait compris... le voile de mystere qui enveloppait
Fausta se dechirait en partie!...

"Oh! murmura-t-il, c'est donc vrai! C'est bien Rome dans Paris!... Et,
ce trone que j'ai apercu, s'il n'est pas pour un pape... eh bien, il est
donc pour la Papesse!"

Pardaillan frissonna. Une femme!... Oui, une femme qui se dressait
devant Sixte-Quint!... Il y avait dans cette monstrueuse supposition
une telle demence apparente que Pardaillan haussa les epaules et:
"Impossible!..." prononca-t-il a mi-voix.

"Il m'a devinee! murmura Fausta au fond d'elle-meme. Il faut que cet
homme devienne sur l'heure un de mes serviteurs... ou bien qu'il ne
sorte pas vivant de ce palais!..."

Les violentes emotions duraient peu chez Pardaillan. Ce fut avec
curiosite qu'il considera l'etrange princesse.

"Madame, dit-il, puisque vous avez commence a m'expliquer votre pensee,
daignez achever... Je vois que vous etes en France pour une oeuvre...
terrible.

--Cette oeuvre, dit alors Fausta redevenue maitresse d'elle-meme, vous
en avez vu les premiers actes... Henri de Valois a succombe a nos
premiers coups... il est en fuite... Le trone de France est inoccupe...
Chevalier, que pensez-vous d'Henri III?...

--Je connais a peine le roi, madame. Je ne l'ai vu qu'une fois ou deux,
alors qu'il s'appelait le duc d'Anjou, et j'avoue que je le tiens en
mediocre estime...

--Bien, dit Fausta, le visage eclaire, maintenant, tout ressentiment a
part, que pensez-vous d'Henri de Guise?

--Je pense, dit nettement le chevalier, qu'il est tout designe pour
monter sur le trone de France...

--Oui, dit Fausta. Mais ne pensez-vous pas aussi qu'il est plus digne de
la couronne que n'importe quel gentilhomme de ce pays?

Pardaillan prit un visage des plus stupefaits.

--Comment M. de Guise peut-il m'apparaitre brave et beau, a moi qui l'ai
soufflete!... Guise est un fauve, madame. Et puis...

--Achevez donc, chevalier, dit froidement Fausta.

--Soit! Je voulais vous dire ceci: que faites-vous vous-meme? Si belle,
madame, vous ne songez a rien de serieux, c'est-a-dire a l'amour, au
bonheur... Vous songez a des choses qui, d'avance, me font bailler
d'ennui... c'est-a-dire a des histoires de trone... Excusez-moi...

--Jamais je ne fus autant interessee... continuez! reprit Fausta dont le
regard lanca un sombre eclair.

--Merci, madame!... Je continue... Encore si ces histoires de trone
offraient un amusement quelconque... Mais non. Cela se complique...
Voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Henri de Guise ne sera pas roi
de France!...

--Pourquoi?... Voyons... pourquoi?...

--Parce que je ne veux pas, dit simplement Pardaillan. Vous etes
venue en France pour accomplir cette oeuvre. Eh bien, madame, vous ne
reussirez pas!

--Pourquoi? gronda Fausta... pourquoi?...

--Parce que je vous ai devinee, madame! Parce qu'une femme qui reve
de s'appeler Papesse est une chose qui me blesse, moi! parce que vous
voulez monter sur le trone aupres d'un homme que j'ai resolu d'ecarter
du trone!...

--Mais pourquoi ne reussirais-je pas? dit Fausta.

--Parce que vous allez me trouver sur votre chemin, madame!

Sur ces mots, Pardaillan s'inclina profondement. A ce moment retentit un
coup de sifflet strident. Et, en se redressant, le chevalier put croire
qu'il avait reve car Fausta avait disparu!... Il se retourna vivement.

--Ah! ah! s'ecria-t-il en eclatant de rire. Trois... sept... douze!...
Ca, messieurs, qu'etes-vous?

En parlant ainsi, Pardaillan avait tire sa longue rapiere, et,
s'acculant d'un bond a l'angle gauche de la piece, etait tombe en
garde... En effet, au coup de sifflet, en meme temps que Fausta
disparaissait par une porte dissimulee derriere les tentures du dais,
une douzaine d'hommes masques s'etaient rues, l'epee a la main....

A l'instant, la salle se remplit du cliquetis des fers froisses et
choques; puis, coup sur coup, il y eut un gemissement bref et un
hurlement prolonge: le gemissement venait de l'un des assaillants tombe
raide mort; le hurlement, d'un blesse qui se retirait de la bagarre.

Pardaillan, accule a son angle, ramasse sur lui-meme, l'oeil calme et
brillant, ne faisait que peu de gestes; seulement chacun de ces gestes
etait un eclair de foudre. Les assaillants serres lui portaient coup sur
coup... Un instant, le chevalier fit trois pas en avant et s'enveloppa
d'un tel flamboiement d'acier qu'il y eut un recul...

--Arriere, messieurs! cria Pardaillan.

Il n'avait pas une blessure. Parmi les assaillants, cinq etaient morts
ou blesses. A ce moment, sept ou huit nouveaux combattants entrerent en
scene. Ceux-ci etaient armes de pistolets!... Pardaillan etait perdu!

A cet instant precis, et avant qu'un seul des pistolets eut fait feu,
une porte s'ouvrit... Un homme parut!... Pardaillan, echevele, bondit
comme un lion. D'une poussee terrible, il envoya l'homme rouler a dix
pas, et franchit la porte!

Cette porte, c'etait celle qui faisait communiquer le palais Fausta avec
l'auberge du Pressoir-de-Fer! Cet homme, c'etait le duc de Guise!...

Pardaillan se trouva dans la salle de l'orgie...

--Arrete! Arrete! vocifererent les bravi de Fausta.

En quelques secondes, le chevalier eut traverse deux salles et se trouva
dans le cabaret: la porte par ou avait fui la duchesse de Guise etait
entrouverte...

Il se trouvait dans la ruelle... L'instant d'apres, il s'effacait dans
l'ombre...

"Ouf! dit-il en s'arretant au bout d'une centaine de pas. Au fond, je ne
suis pas fache d'avoir vu cela, moi!..."

Il fit dix pas encore et s'arreta soudain.

"Ah ca! grommela-t-il, et la jeune personne qui s'est pamee dans mes
bras!... Que devient-elle? Si j'allais la chercher?... Au fait, je suis
son cavalier?... C'est peut-etre une impolitesse de la planter la! Tout
de meme, ce serait excessif de me faire mettre en charpie uniquement
pour aller presenter mes hommages et mes adieux a une inconnue...
Allons, chevalier, un peu de sagesse, que diable!... Et la petite
bohemienne? Ou vais-je reprendre sa piste?...

Il se secoua et se remit tranquillement en route.

"Allons dormir, fit-il. J'ai toujours vu que mes bonnes idees me sont
venues en dormant."

Et, ayant franchi le pont, il se dirigea vers la rue des Barres ou
l'attendait Charles d'Angouleme...

Depuis qu'il etait sorti de l'auberge du Pressoir-de-Fer, trois
ombres le suivaient, s'attachant a ses pas, et suivant chacun de ses
mouvements. C'etait Picouic et Croasse suivis de Maurevert.

Arrive au port Saint-Paul, le chevalier s'enfonca a gauche dans une
sorte d'etroit boyau qui allait s'ouvrir a son autre extremite sur la
rue des Barres.

--Voici le moment! gronda Maurevert en s'arretant.

Les deux "hercules" s'elancerent... Maurevert tira sa dague et s'appreta
a se ruer sur Pardaillan des qu'il serait a terre; il voulait lui porter
le dernier coup.

Le chevalier, maintenant, marchait insoucieusement. Tout a coup, il
entendit derriere lui le glissement de deux pas rapides. Il se retourna
et vit les deux hommes qui arrivaient a lui. Sa main se porta vivement a
sa rapiere.

"Oh! dit-il, c'est une nuit de travail pour Giboulee!... Bon!
ajouta-t-il en enfoncant sa rapiere, ce ne sont que deux truands!..

--La bourse ou la vie! crierent les bandits.

En meme temps, ils leverent leurs dagues. Mais, avant que leurs bras
se fussent abattus, tous deux pousserent un hurlement de douleur.
Simplement, Pardaillan avait detendu ses deux poings... Le poing droit
ecrasa le nez de Croasse. Le poing gauche enfla subitement l'oeil de
Picouic.

--A genoux, truands! dit le chevalier, et demandez pardon au chevalier
de Pardaillan...

Les deux hommes, malgre la douleur et l'effarement de cette reception a
laquelle ils etaient loin de s'attendre, s'appretaient a porter quelque
traitre coup au chevalier; mais a ce nom ils s'arreterent stupefaits...
Croasse jeta son poignard... Picouic rengaina le sien...

--Ah ca! gronda le chevalier; a genoux, vous dis-je!...

En meme temps, il les saisit l'un et l'autre par le cou, et les deux
fronts, irresistiblement rapproches, se cognerent avec un bruit de bois
que l'on frappe. Les deux malandrins tomberent a genoux.

--Grace, monsieur le chevalier, gemit l'un... je vous dirai tout!...
Sachez seulement que je suis Picouic!...

--Et moi, monseigneur, dit l'autre, plutot que de toucher a l'un de
vos cheveux, j'aimerais mieux jeuner un mois de suite: Croasse a la
reconnaissance du ventre!

--Croasse! Picouic? dit Pardaillan; ou ai-je entendu ces deux noms...
Ca! levez-vous, mes droles!... Ou vous ai-je vus?

--Ce matin, monseigneur! dit Picouic. En l'auberge de La Deviniere...

--Hum! je vous reconnais maintenant. Donc, pour prix de ce diner prepare
par les divines mains d'Huguette elle-meme, vous me vouliez meurtrir?

Picouic et Croasse repondirent ensemble:

--Ah! si j'avais su que ce fut vous, monseigneur!...

--Qu'eussiez-vous fait? Parlez, et je vous laisse aller sains et saufs,
sans autre correction; mais soyez francs!

--Eloignons-nous, monseigneur! dit Croasse; car il pourrait tomber sur
vous a l'improviste...

--Qui ca!... Il?... Vous etiez donc trois?...

--Celui qui nous a payes pour vous mettre a mal!

Mais deja Pardaillan n'ecoutait plus. Il s'etait elance vers la Seine...
Etre attaque par deux malandrins qui en voulaient a son argent, ce
n'etait rien... mais, que quelqu'un eut paye ces gens pour le faire
assassiner, c'etait plus grave. Pardaillan eut beau battre les environs,
il ne trouva personne. Il revint donc simplement aux deux truands, qui
etaient restes dans la ruelle. Il les retrouva a la meme place--preuve
qu'ils etaient de bonne foi.

--L'homme a disparu! dit-il. Depeignez-le-moi un peu... c'est peut-etre
un de mes amis qui voulait m'amuser!...

Picouic et Croasse se regarderent, stupefaits. Ils n'etaient pas
habitues a ces facons de parler. Picouic, le plus intelligent des deux,
entreprit alors une description de l'homme qui les avait payes. Il
parait que cette description fut assez exacte, et que Pardaillan finit
par voir clairement de quoi il s'agissait, car peu a peu son visage
s'enflamma, et un sourire crispa ses levres:

"Lui!... murmura-t-il. Ah! il sait deja que je suis a Paris!..."

Il demeura reveur quelques instants, puis s'ecria:

--C'est bien, allez vous faire pendre ou vous voudrez...

Mais les gueux ne voulurent pas le laisser partir seul et
l'accompagnerent jusqu'a la rue des Barres.



XIII

LA REINE MERE

Dans un vaste et sombre oratoire de l'hotel de la reine, une femme
assise dans un fauteuil de vieux chene feuilletait avec une profonde
attention un gros volume ecrit en latin, a la premiere page duquel on
pouvait lire ce titre:

STEMMATA LOTHARINGIE ET BARRI DUCUM

Genealogie des ducs de Lorraine et de Bar!... C'etait une interminable
argumentation bourree de documents plus ou moins apocryphes et de pieces
justificatives.

La liseuse parut s'absorber dans les conclusions du livre qu'elle
referma enfin d'un geste lent. Elle murmura sourdement:

--Oui, Rene, voila l'audace des Guise et de leurs partisans!... L'avocat
David, que j'ai fait tuer, faisait remonter l'ascendance de Guise
jusqu'a Charlemagne...

--Ne vous plaignez pas, madame, dit l'homme a qui ces mots
s'adressaient, et qui, debout, contemplait fixement la liseuse, ne vous
plaignez pas; c'est vous qui avez couve ce vautour; il fallait lui
rogner les ailes quand je vous l'ai dit..

--Mon fils est un usurpateur; les Valois sont des usurpateurs, la vraie
race royale, c'est la race des Lorrains... Le vrai roi de France, c'est
Henri de Guise!...

--Catherine! Songez que vous avez laisse tout le beau role au duc de
Guise, pendant les journees que ce livre appelle les pieuses matines de
saint Barthelemy...

Cette fois, la femme tressaillit et redressa un visage energique et
sombre. C'etait Catherine de Medicis, mere d'Henri III. Elle avait, a
cette epoque, bien pres de soixante-dix ans.

--La Saint-Barthelemy! fit-elle dans un souffle.

--Oui, dit l'homme qu'on avait appele Rene, d'une voix terriblement
calme, la mort de mon fils!...

La vieille reine feignit de ne pas entendre.

--Ruggieri, dit-elle, tu as raison. La Saint-Barthelemy est la grande
faute de ma vie... J'eusse du me debarrasser des Guise d'abord... Et,
quant aux huguenots, il eut toujours ete temps de les livrer a la
sanglante piete du peuple... Mais n'en parlons plus, Rene... Voici Guise
maitre de Paris... Mon fils a fui: le pauvre enfant n'a eu que le
temps de franchir les portes, comptant sur sa mere pour tenir tete aux
barricades... Ah! qu'il me connait bien! Il savait que la vieille ne
deserterait pas, elle!

Elle s'etait redressee. Une flamme de haine mettait une aureole tragique
sur ce front vieilli... Une grande horloge, a ce moment, sonna lentement
neuf heures.

--Dans quelques minutes, reprit-elle, le visiteur sera ici. Tu auras
soin, Rene, de le placer de facon qu'il voie et entende tout. Quant a
Guise, tu le feras introduire dans cet oratoire. Va, mon bon Rene... A
propos, ce Loignes, comment est-il?... En rechappera-t-il?...

--Oui, ma reine. Il vivra. Dans un mois, il sera debout...

--Tu me l'ameneras alors, que je sache ce qu'on peut tirer de cet homme.

Ruggieri, au lieu de sortir, s'approcha de la vieille reine, sortit de
sa poche un sachet de velours, et en tira une pierre ronde qu'il deposa
sur la table, devant Catherine.

--Qu'est-ce que cela? fit la reine dont les yeux se mirent a briller de
joie. Un nouveau talisman?...

--Oui, madame, dit gravement Ruggieri. J'ai pense qu'en ces effrayantes
conjonctures Votre Majeste ne saurait etre assez protegee contre les
malefices et le mauvais sort.

--Ah! Rene, tu me sauves! s'ecria Catherine qui, de ses doigts
tremblants, saisit la pierre et l'examina.

C'etait un onyx rond, de deux couleurs, sur lequel etait grave un mot...

--Publeni..., epela la vieille reine.

--Un mot de cabale que j'ai trouve dans le manuscrit de Nostradamus,
repondit l'astrologue. Sa vertu est a peu pres infinie. Lorsque vous
serez embarrassee pour trouver l'idee victorieuse, la reponse sans
replique, il suffira que vous le prononciez trois fois a voix basse...

--Publeni! repeta Catherine de Medicis.

Deja Ruggieri avait sorti d'une trousse des pinces d'acier, pareilles
a celles dont se servent les bijoutiers. Catherine degrafa un bracelet
qu'elle portait au poignet gauche. Ce bracelet se composait deja de neuf
chatons que Ruggieri avait donnes a la reine en diverses circonstances.
L'astrologue y joignit l'onyx qu'il venait d'offrir.

--Vous voila solidement armee, ma reine, dit l'astrologue quand il eut
termine son travail.

Sur ces mots, Ruggieri sortit.

--M. Peretti est-il arrive? demanda-t-il a un laquais.

--Il attend depuis quelques minutes dans la salle des Nymphes.

Ruggieri s'avanca precipitamment vers cette salle. La, un homme vetu
comme un modeste bourgeois, assis dans un fauteuil a coussins.
C'etait un vieillard a cheveux gris; il pouvait avoir un peu plus de
soixante-huit ans; mais sa taille elevee se tenait droite dans une
attitude de force et d'orgueil. Tel etait M. Peretti.

Au moment ou Ruggieri entra, il se leva en gemissant, comme s'il eut eu
beaucoup de peine a se mouvoir, et, courbe, s'appuya sur une canne de sa
main droite, tandis que, de la gauche, il pesait de tout son poids sur
le bras que Ruggieri lui tendait avec respect.

L'astrologue conduisit le visiteur jusqu'a une piece qui communiquait
avec l'oratoire de la reine. De la place ou il s'assit, M. Peretti
pouvait voir et entendre a travers une baie assez large qui etait
dissimulee par une tapisserie...

Catherine de Medicis venait a peine d'achever une fantastique priere ou
les anges se melaient etrangement aux demons, lorsque des acclamations
du peuple retentirent dans les rues. Elle se releva, les poings serres,
et gronda:

"Voici Henri de Guise qui vient! On l'acclame, lui!... Et mon fils, a
moi, est meprise!... Mais patience... Encore patience!"

La rumeur des vivats grossit, se rapprocha, puis s'affaissa presque tout
a coup: Henri de Guise venait de penetrer dans l'hotel de la reine.
Quelques instants plus tard, la porte de l'oratoire s'ouvrit; un valet
de chambre, sorte de majordome dans l'hotel, apparut. Mais, avant meme
qu'il eut ouvert la bouche, la reine dit a haute voix:

--Allez dire a M. le duc qu'il nous plait de lui donner audience, comme
au plus fidele sujet de Sa Majeste le roi...

--Je remercie Votre Majeste, dit le duc en entrant, de me donner ce nom
de fidele sujet, qui est le plus beau titre auquel puisse pretendre un
loyal gentilhomme...

La reine prit place dans son fauteuil. Guise demeura debout, mais dans
une attitude si hautaine et si agressive qu'il etait difficile de
savoir s'il venait en sujet du roi ou en conquerant, qui va dicter ses
conditions.

Catherine de Medicis avait pris cette physionomie de majestueuse dignite
qu'elle adoptait comme un masque.

--Mon cousin, dit-elle avec une serenite qui etait vraiment du grand
art, quelles sont vos intentions? Nous sommes seuls. Nul ne peut nous
ecouter. Moi, je suis disposee a tout entendre et comprendre. Jusqu'ou
pretendez-vous pousser la victoire?

Henri de Guise, connaissant de longue date la fourberie de Catherine,
avait prepare ses batteries en consequence.

--Madame, dit-il, ce n'est pas moi, vous le savez, qui ai fait
les barricades. C'est le peuple de Paris. qu'en vain j'ai essaye
d'enchainer; les bourgeois etaient las de payer de lourds impots,
madame.

La reine approuva d'un geste.

--Ce qui a exaspere Paris, continua Guise en s'echauffant, c'est
l'hypocrisie de ce roi qui tantot se donne a la Ligue et tantot aux
huguenots, c'est sa depravation incroyable qui le fait s'entourer de
mignons, c'est enfin l'immense souffle du royaume indigne reclamant un
roi, un vrai roi...

--Et ce vrai roi... C'est vous!...

--Moi, madame!... Moi... ou un autre! gronda Guise perdant toute mesure.
Il faut sauver la France...

--Et le sauveur, c'est vous!...

--Moi, madame... Moi... ou un autre! Qu'importe, pourvu que l'antique
renom de la France ne sombre pas a tout jamais dans le ridicule et la
honte des orgies, entremelees de processions hypocrites!...

--Tout ce que vous venez de dire, fit la reine, je le pensais. Mille
fois j'ai prevenu mon fils. Helas! on ne m'a pas ecoutee... N'en parlons
plus: je suis trop vieille et trop fatiguee pour lutter encore. Mais
j'avoue que je mourrais le desespoir dans l'ame de voir passer le trone
a un heretique... a ce Bearnais maudit qui, en ce moment meme, rassemble
a La Rochelle une formidable armee...

Guise palit et chancela presque sous le coup terrible que Catherine
venait de lui porter. Henri de Bearn, roi de Navarre, etait le seul qui
put lui tenir tete.

--Helas! continua-t-elle, qui donc est capable d'arreter le huguenot
dans sa marche a la couronne?... Mon fils en fuite, presque proscrit,
sans soldats, ne peut rien... Et vous, mon cousin, comment feriez-vous
la guerre au Bearnais?

--Ah! Madame, je mettrai le royaume a feu et a sang... mais Henri de
Navarre n'arrivera pas a Paris!...

--Quelle autorite avez-vous pour conduire a bien cette entreprise?
Il faudrait donc tout d'abord vous faire proclamer roi! C'est-a-dire
deposer mon fils, ce qui serait un crime abominable.

--Quelle que soit ma repugnance a ce crime, il faudra pourtant le
commettre, madame!....

--C'est la guerre civile dechainee, dit Catherine.

--Voyez-vous un autre moyen d'arreter le Bearnais? demanda le duc avec
une insolente ironie.

--Il y en a un, dit Catherine gravement, un seul... c'est d'attendre la
mort de mon fils...

Guise tressaillit violemment. Catherine, a ce moment, paraissait auguste
de douleur et de majeste.

--Vous savez, dit-elle d'une voix infiniment triste, que le pauvre
enfant est condamne; vous savez que les medecins ne lui accordent pas
plus d'un an a vivre maintenant... Duc, ecoutez-moi... Ne voyez en
moi qu'une mere affligee, une chretienne qui veut mourir en paix,
en accomplissant jusqu'au bout son devoir... Henri est mon dernier
enfant... Apres lui, la dynastie des Valois est donc eteinte.

Guise, maintenant, ecoutait avec une telle attention que le chapeau
qu'il tenait a la main lui glissa des doigts.

Un imperceptible sourire balafra ses levres minces.

--Mon fils mort dans quelques mois, reprit-elle, qui va succeder a la
race des Valois eteinte?... Qui donc, sinon celui que le roi Henri III
aura designe lui-meme?...

--Et qui donc Henri III designera-t-il, sinon celui que je lui aurai
nomme moi-meme? car, grace a Dieu, j'ai garde tout mon pouvoir sur le
coeur de mon enfant... Il reste donc uniquement a savoir qui est celui
que je designerai?...

--Et celui-la, madame, palpita Guise, qui est-il?...

A ces mots, Catherine comprit que la victoire lui appartenait. Guise se
rendait a discretion.

--Celui-la, dit-elle avec cette sorte d'indifference, celui-la, c'est
celui qui m'aidera, je veux dire aidera mon fils a terrasser pour
toujours le Bearnais... Je ne vois qu'un homme capable de remplir ce
role: c'est vous, mon cousin.

Le duc fremissait d'espoir et d'orgueil. Ce que lui offrait Catherine,
c'etait la royaute assuree, sans la guerre. Et, pour cela, que lui
demandait-on en revanche?...

D'attendre que le roi fut mort.

Un an a peine, et Guise etait roi sans contestation possible. Et, si la
mort etait trop lente au gre du pretendant, ne pouvait-on la hater?...

Voila les effroyables pensees qui s'agitaient a cette minute dans
l'esprit de Guise. En cette minute, peut-etre, il consentit sa perte!
Aux dernieres paroles de Catherine, il repondit en se redressant:

--Madame, quand voulez-vous que j'aille chercher le roi pour le ramener
triomphant a son Louvre?

--Mon cousin, dit Catherine cachant son ironie, nous irons ensemble...
Mais, pour nos Parisiens, il faudra que la rentree de mon fils soit
precedee de quelque discussion. Il ne faut pas que vous ayez eu l'air de
vous soumettre, si vous voulez que les ligueurs vous demeurent fideles
au jour... prochain helas! ou vous serez sacre Majeste...

--Madame, dit Guise ebloui, j'admire votre genie. Il sera donc fait
comme vous dites. Je me presenterai au roi en lieutenant-general de la
Ligue... et non...

--Et non en sujet par trop fidele! acheva Catherine avec un sourire
aigu. A propos, ajouta-t-elle en toussant et en jetant un rapide regard
vers la tapisserie, il sera de toute necessite de vous assurer le
concours de Rome...

--Rome! fit-il sourdement. Tenez, madame, il est temps que le pape
s'occupe un peu plus des affaires de l'Eglise et un peu moins des
affaires de la France. Sixte est envahissant.

--Prenez garde, mon fils... Sixte est puissant...

--Il l'a ete, madame!... Nous pouvons aujourd'hui nous passer de lui.
Par son despotisme, il s'est attire la haine d'une foule de cardinaux.
Qu'il prenne garde lui-meme!

--Ce que je vais dire a Votre Majeste est tellement incroyable que j'ose
a peine le croire moi-meme... Seulement, sachez ceci: c'est que, si
la Chretiente a comme chef visible Sixte-Quint, elle a aussi un chef
occulte...

--Oh! ceci est impossible!... Un schisme!...

--Pourquoi pas, madame! Si le schisme assure la predominance du pouvoir
royal!

--Helas! dit Catherine. Je ne souhaite rien voir de ce que vous
m'annoncez la... je ne souhaite plus qu'une chose au monde... C'est que
mon fils vive a peu pres tranquille les deux mois qui lui restent a
vivre... apres quoi, je m'eteindrai, n'ayant plus rien a faire sur cette
terre.

Guise s'inclina avec une apparente emotion. Puis, il alla lui-meme
ouvrir la porte. Son escorte apparut aux yeux de la vieille reine...

--Messieurs, dit a haute voix le duc de Guise, Sa Majeste la reine a
bien voulu me promettre, en ce jour memorable, d'employer son credit
a faire cesser la guerre qui desole Paris et son royaume... La reine,
messieurs, continua Guise, a accepte et promis de faire accepter par Sa
Majeste le roi les articles les plus importants de notre Sainte Ligue...

Les gentilshommes de l'escorte demeurerent stupefaits. Ils etaient venus
pour arreter Catherine, pour en faire un otage, et ils assistaient, avec
stupeur, a cette reconciliation imprevue.

--Messieurs, dit alors Catherine, veuillez preparer un cahier de vos
desirs: je reponds de le faire accepter par le roi.

--Vive la reine! crierent les gens de Guise, qui commencerent aussitot a
se retirer.

La reine mere, debout, appuyee a son fauteuil, les regardait s'eloigner
en souriant. Alors, elle se dirigea vers la tapisserie qui masquait la
baie ou M. Peretti, invisible, avait assiste a cette scene. La reine
Catherine de Medicis demeura debout devant ce bourgeois, comme Guise
etait demeure debout devant elle.

--Votre Saintete a vu et entendu? demanda la reine.

--Oui, ma fille, repondit M. Peretti, tout vu, tout Entendu...



XIV

SIXTE-QUINT

--M. le Duc De Guise, continua le pape, rappelle volontiers que, dans ma
premiere jeunesse, j'ai garde des pourceaux. En effet, le maitre chez
qui j'etais domestique me jugeait tellement faible d'esprit qu'il
n'avait meme pas voulu me confier les vaches de son troupeau. On me
donna les pourceaux a conduire a la pature: c'est la, ma fille, que j'ai
appris a conduire les hommes... Devenu pretre, devenu cardinal, plus je
montais, plus je m'apercevais que les hommes sont des pourceaux, qu'il
faut mener a coups de gaule. C'est ainsi que je suis devenu pape, ma
fille!...

Il se mit a rire doucement.

--Savez-vous comment m'appelaient les cardinaux du conclave?... Ils
m'appelaient l'Ane!... Oui, ma fille, l'Ane de la Marche. Et c'est pour
cela qu'ils m'ont elu... Et puis, ils croyaient que j'allais mourir,
tellement j'etais courbe, penche vers la terre... Jugez de leur terreur
lorsque je me redressai tout a coup, une fois elu!... Votre Guise est
pleutre, madame. Votre Guise est un pourceau, madame!

Sixte se mit a rire doucement, mais, si doux que fut ce rire, il etait
formidable. Catherine, malgre elle, frissonna. Le pape, tout a coup, se
tourna vers elle:

--Votre fils Henri, madame, est un pauvre prince. Lorsque Guise, malgre
sa defense, est alle le braver jusque dans le Louvre, c'etait le moment,
pour le roi, de se defaire d'un homme qui pouvait le perdre. Il fallait
alors...

Il s'arreta brusquement... Catherine s'etait penchee comme pour
recueillir avidement la parole qui autorisait, sanctifiait pour ainsi
dire le meurtre du duc de Guise.

--Guise, reprit le pape, m'a demande de l'argent pour exterminer
l'heresie en France. Cet argent, je l'ai apporte, madame: trente mules
chargees d'or arrivent sur Paris.

La reine fremit.

--Je vous remercie, continua Sixte, de m'avoir revele un Guise que je ne
connaissais pas; les millions qui viennent s'en retourneront a Rome.

La reine respira.

--C'est vrai, poursuivit le vieillard, j'ai eu peur d'Henri de Bearn.
J'ai eu peur de voir l'heresie s'asseoir, avec cet homme, sur le trone
de France. La France, perdue pour l'Eglise, madame, c'etait une de ces
catastrophes auxquelles les papes doivent parer coute que coute...
Malgre toute mon affection pour vous, j'ai donc du abandonner Henri III.
Et je me suis tourne vers Guise... J'avoue que le duc m'apparaissait,
avec la Ligue, comme le champion des destinees de l'Eglise. Je me suis
trompe... vous venez de me le prouver... Votre fils est faible... Qui
donc va nous sauver de l'heresie?...

Catherine, alors, se redressa lentement; et elle, qui n'avait encore
rien dit, repondit:

--Moi!... _Me, me adsum!..._ Je suis la, moi!... Ce qui m'epouvantait,
Saint-Pere, ce qui me paralysait, c'etait de savoir que Votre Saintete
n'etait pas avec nous. Vous etiez avec l'ennemi mortel de ma maison,
avec Guise!... Ah! Saint-Pere, que je sois simplement assuree de votre
neutralite, je n'en demande pas plus, et vous me verrez a l'oeuvre!...
Quant a Guise, j'en fais mon affaire!

--Et que faut-il pour cela? demanda Sixte souriant.

--Votre neutralite d'abord!... L'appui de Philippe d'Espagne!... en
second lieu.

--Des aujourd'hui, je sommerai le roi Philippe de vous venir en aide...
Ensuite?...

--Votre benediction, Saint-Pere! dit Catherine en tombant a genoux.

Sixte-Quint leva la main droite et benit des trois doigts la reine
prosternee.

--Saint-Pere, dit la vieille reine en se relevant, daignerez-vous
accepter l'humble et pieuse hospitalite de la plus fervente et de la
plus soumise de vos filles?

--Oui, dit Sixte-Quint. Je suis trop vieux pour me remettre en route
sans avoir pris quelques jours de repos.

Lorsque Catherine fut sortie, Sixte-Quint s'assit a une table, puis se
mit a ecrire longuement. Quand il eut termine, il fit appeler Cajetan,
le seul de ses cardinaux en qui il eut une confiance absolue.

--Cajetan, lui dit-il, vous allez partir a l'instant. Hors Paris, vous
lirez ce papier qui renferme des instructions precises, puis, vous le
detruirez quand vous aurez compris...

--Ou dois-je aller, Saint-Pere?...

--Il s'agit, mon bon Cajetan, d'amener a nous... le seul homme capable
de sauver l'Eglise et de restaurer l'autorite royale en France...

--Et qui est cet homme, Saint-Pere?...

--C'est un huguenot. Il s'appelle Henri de Bourbon. Il est roi de
Navarre en attendant d'etre roi de France..., repondit Sixte-Quint,
regardant fixement le Cardinal.



XV

SAIZUMA

Pendant trois jours, le chevalier de Pardaillan et Charles d'Angouleme
battirent Paris pour retrouver une trace quelconque de la petite
bohemienne. Mais ce fut en vain.

--Je ne la retrouverai plus, dit Charles avec abattement.

--Pourquoi cela? ripostait Pardaillan. Une femme se retrouve toujours,
vous pouvez m'en croire.

--Pardaillan, je suis au desespoir!

Le chevalier le regarda avec une fraternelle pitie.

--Ah ca! s'ecria-t-il, je voudrais bien comprendre, moi! Lorsque Madame
votre mere me fit l'insigne honneur de me prier de veiller sur vous, je
croyais que vous veniez a Paris avec des pensees d'ambition... Sur le
plateau de Chaillot, je vous ai propose de conquerir le trone vacant...

--Non! dit fermement le jeune homme. Non, Pardaillan, ce n'est pas pour
cela que je suis venu a Paris!

--Le visage du chevalier s'eclaira:

--Ainsi, dit-il, vous ne revez pas la royaute?...

--Non, mon ami...

Le chevalier se mit a se promener dans la piece ou avait lieu cet
entretien. Il souriait. Ses yeux brillaient de joie.

--Alors, reprit-il tout a coup, qu'etes-vous venu chercher a Paris?...
Simplement la vengeance?...

Cette fois, l'oeil du jeune homme s'alluma, et il repondit:

--En vain, je voudrais me parer a vos yeux d'un sentiment de force qui
n'est pas dans mon ame... Meprisez-moi, Pardaillan: je ne suis ni le
prince que votre audace a peut-etre espere, ni l'homme de violence que
votre esprit d'entreprise a souhaite sans doute. Pardaillan, il faut que
vous me connaissiez tout entier.

Le chevalier s'etait jete dans un fauteuil et, a travers ses paupieres a
demi closes, considerait le duc.

--Chevalier, continuait d'Angouleme, je dois l'avouer. Lorsque vous
m'avez laisse entrevoir que, moi aussi, je pouvais me jeter a la
conquete de ce trone qu'assiegent de si formidables appetits, j'ai eu un
instant d'eblouissement. J'ai cru une minute que j'etais un prince, et
j'ai oublie que je suis simplement le Batard d'Angouleme. Fils de roi,
oui, mais non fils de reine... Oh! je n'ai pas besoin de vous dire,
n'est-ce pas! J'aime mieux que ma mere s'appelle Marie Touchet. Je ne
concois pas de mere plus tendre que n'est la mienne. Mais Marie Touchet
n'etait pas l'epouse de Charles IX et, si je suis fils de roi, je ne
puis etre prince heritier...

--Est-ce donc pour cela que vous renoncez a la grande lutte que je vous
offrais? demanda le chevalier.

Charles baissa les yeux.

--Laissez-moi achever, dit-il, et vous me jugerez apres, tel que je
suis... Lorsque nous avons rencontre le roi, mon oncle, j'ai cru que la
vengeance seule occupait mon coeur. Et, pourtant, je sentais moi-meme
que mon cri de haine sonnait faux. La vengeance n'est chez moi qu'un
devoir filial. Elle ne jaillit pas du fond de mon ame...

--Et lorsque vous vous etes trouve nez a nez avec M. de Guise?
interrogea Pardaillan malicieux.

Le jeune prince palit.

--Ah! fit-il sourdement, la, j'ai vraiment eprouve le ravage que peut
faire dans le coeur humain ce redoutable sentiment qui s'appelle la
haine. Oui, Pardaillan, je veux frapper Henri III, veritable meurtrier
de Charles IX, par ses menees hypocrites qui ont pousse mon pere a la
folie... mais je ne le hais pas! Oui, je veux frapper Catherine de
Medicis... ma grand-mere! Sombre esprit de malefice qui a precipite le
malheureux Charles IX aux abimes du desespoir... mais je ne la hais pas!
Et je hais Guise, le moins coupable des trois, parce qu'il parlait avec
le sourire insolent du triomphe a la pauvre bohemienne que j'aime,
moi!... Maintenant, vous savez tout, Pardaillan!

Charles avait prononce ces derniers mots d'une voix de plus en plus
basse. A la fin, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

--Pauvre petit! murmura Pardaillan.

--Je vous fais honte, n'est-ce pas? reprit Charles.

Pardaillan marcha au jeune homme et lui prit la main.

--Non, mon enfant, dit-il simplement. Pourquoi vous mepriserais-je? De
toutes les occupations, l'amour est la plus noble, la plus humaine, en
ce sens que c'est elle qui fait le moins de mal aux autres hommes. Par
la mort-Dieu, la conquete de la femme aimee est autrement precieuse et
interessante que la conquete d'un trone!

Le fils de Charles IX fremissait. Son coeur se gonflait d'amour et de
desespoir.

--Pauvre petit! repeta Pardaillan. Allons, reprit-il a haute voix, ne
vous chagrinez pas ainsi!

--Qui sait si elle n'est pas morte! Ou pis encore, Pardaillan! qui sait
si elle n'est pas au pouvoir de cet homme!...

--Bon! Supposons meme cela! Eh bien, vous pouvez m'en croire, la femme
qui aime est capable de toutes les malices et de tous les heroismes pour
se garder a celui qu'elle a elu.

Longtemps encore, Pardaillan parla sur ce ton.

Charles, ecrase de fatigue par ces journees de recherches ardentes
et inutiles, s'etait jete dans un fauteuil. Peu a peu, ses yeux se
fermerent. La nuit etait venue. Pardaillan, doucement, referma la
fenetre et sortit doucement.

Sur la gauche de l'hotel de la rue des Barres, se trouvait une petite
cour. La, s'ouvrait l'ecurie. Le chevalier, traversant la petite cour,
apercut deux hommes sur la porte de cette ecurie, assis sur une botte de
paille et devisant entre eux, assez melancoliquement.

C'etait Picouic et Croasse. Ils se leverent a la vue de celui qu'ils
avaient failli assassiner.

--Que diable faites-vous la? demanda-t-il.

--Comme monseigneur peut le voir, nous prenons le frais avant de nous
mettre a la recherche d'un maitre moins rude que Belgodere.

--Belgodere? demanda Pardaillan qui tressaillit. Celui-la qui fait
profession de bateleur et logeait rue de la Tissanderie, a l'auberge de
l'Esperance?...

--Celui-la meme!... Si monseigneur daignait le permettre, je lui
soumettrais une idee qui m'est venue en dormant sur le foin de cette
ecurie...

--Voyons l'idee, dit Pardaillan.

--Nous cherchons un maitre, monseigneur, un maitre qui ne nous rosse pas
du matin au soir, et nous sustente autrement qu'avec des cailloux. Nous
cherchons, dis-je, un maitre qui sache reconnaitre notre intelligence,
notre habilete. Pourquoi ne seriez-vous pas ce maitre?

--Dites-moi, fit Pardaillan qui avait suivi son idee a lui, puisque vous
avez vecu avec ce Belgodere, qui etait cette jeune fille, nommee...
comment donc?...

--Monseigneur veut parler de la chanteuse Violetta?

--C'est cela meme. Avez-vous un soupcon de ce qu'elle pouvait etre et de
l'interet que votre maitre pouvait avoir a la garder avec lui?

--Nous ne la connaissions pas. Lorsque Belgodere nous a rencontres et
nous a engages dans sa troupe, Violetta et Saizuma vivaient deja avec le
bohemien.

--Saizuma? demanda Pardaillan.

--Oui: la diseuse de bonne aventure... une folle.

--Et cette Saizuma a-t-elle disparu aussi?

--Je l'ignore, monseigneur; nous n'avons pas remis les pieds a l'auberge
de l'Esperance... Mais monseigneur n'a pas repondu a la demande que
j'avais l'honneur de lui soumettre humblement.

--Ah! oui... vous cherchez un maitre, et il vous conviendrait que ce
maitre, ce fut moi?... Eh bien, je vous repondrai la-dessus demain
matin. Demeurez donc ici pour cette nuit encore et nous verrons... Mais,
dites-moi, cette Saizuma... vous dites que c'est une folle?...

--Du moins, elle parait telle. D'ailleurs, elle parle fort peu, si ce
n'est pour exercer son metier qui est de lire dans la main des gens.

--Savez-vous si elle connaissait la petite chanteuse?

--Qui peut savoir ce que pense Saizuma? Elle est un mystere vivant. Son
visage meme nous est inconnu, car elle porte toujours un masque.

Pardaillan demeura pensif. Cette mysterieuse bohemienne excitait sa
curiosite. Il songea a la douleur de Charles d'Angouleme. Il se dit que,
s'il pouvait retrouver la piste de la disparue, s'il pouvait creer
ce bonheur de deux amants reunis grace a lui, ce lui serait une joie
presque aussi puissante que de retrouver Maurevert.

Il se mit donc en route pour l'auberge de l'Esperance et y penetra au
moment meme ou l'hote fermait les portes, a cause du couvre-feu qui
sonnait. Mais, pour certains cabarets borgnes de Paris, la fermeture
n'etait qu'apparente.

En entrant, le chevalier vit que la salle etait occupee par une
vingtaine de buveurs, hommes ou femmes, et il alla s'installer a une
table, comptant se renseigner aussitot aupres de l'hote. L'honorable
assemblee qui s'abreuvait se composait, bien entendu, de truands et de
ribaudes. L'une de ces femmes, voyant le chevalier prendre place a
une table isolee, quitta le groupe dont elle faisait l'ornement, pour
s'approcher de Pardaillan. Elle s'assit devant lui, les coudes sur la
table, et se mit a rire.

Devant ce rire, Pardaillan demeura grave et paisible.

--Par la tete et le ventre! cria a ce moment l'un des buveurs, veux-tu
venir ici, Loison!

Le chevalier tressaillit et palit. Ce nom fit monter a son cerveau une
bouffee de souvenirs.

Tu t'appelles Loison? demanda-t-il a la ribaude.

Loise, mon prince...

Un instant, il ferma les yeux. Puis il secoua la tete.

--Ah! ca, gronda le buveur, truand trapu a la tignasse rouge,
faudra-t-il que je vienne te chercher?

--C'est bon. Rougeaud, grommela la ribaude, laisse-moi gagner ma vie, et
la tienne!

--Tenez, ma fille, dit Pardaillan avec une grande douceur, prenez cet
ecu et allez boire avec votre ami le Rougeaud...

Loison fut stupefaite. Elle prit l'ecu que le chevalier lui tendait et
chercha comment elle pourrait remercier une pareille generosite. Alors
elle murmura:

--Je demeure dans la rue, la porte en face du cabaret...

Ayant ainsi fait preuve de reconnaissance, la ribaude se leva et
rejoignit le Rougeaud qui, a la vue de l'ecu, avait louche fortement et
jete un mauvais regard sur Pardaillan, lorsque, de differents cotes, des
cris s'eleverent.

--Ohe! cabaretier du diable, tu ne nous montres pas la diablesse rouge?
grognait l'un.

--La bonne aventure! glapissaient des femmes.

--C'est bon, c'est bon, mes agneaux, repondit l'hote, je vais la
chercher, la femme au masque!...

--Qui est cette bohemienne qu'on vous reclame? demanda Pardaillan.

--Une malheureuse, une folle, mon gentilhomme! On me l'a laissee en
gage. Figurez-vous qu'il y a quelques jours s'est installee dans mon
honorable auberge une troupe de baladins. Ces gens mangeaient chacun
comme quatre. En sorte que la note a pris en moins de rien des
proportions mirifiques. Or, ils ont tout a coup disparu... Ces bateleurs
ont oublie d'emmener la diseuse de bonne aventure. Et, pour me
rembourser de mes frais, tous les soirs j'oblige cette femme a raconter
a chacun la petite histoire qu'elle lit dans les mains: il en coute deux
deniers par personne, et comme de juste...

--Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher,
car voici votre clientele qui s'impatiente.

Saizuma, drapee dans ses vetements barioles, son masque rouge sur la
figure, sa splendide chevelure eparse sur ses epaules, entra de son pas
majestueux et spectral.

--Allons, bohemienne! dit tout a coup le cabaretier avec un rire
contraint, raconte-nous un peu ton histoire.

--Vous tous qui m'ecoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames
assembles dans cette cathedrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai
dit la verite. L'imposture est sur les levres de l'eveque et non sur les
miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aime?... Ecoutez, puisque vous
voulez savoir l'histoire du malheur.

Elle pencha la tete. Les ribaudes tremblaient et les truands
fremissaient.

--C'est le soir, dit lentement la bohemienne... Tout est paisible dans
le somptueux hotel et par la grande fenetre large ouverte apparait
la cathedrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit
doucement... Comme elle est heureuse!... Pres d'elle, celui qu'elle
aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle ecoute, dans
le ravissement de son ame, ce que lui dit le noble seigneur... Et,
cependant, au fond du somptueux hotel, le vieux pere aveugle se
repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit.
Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un pres de l'autre, et leurs
levres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la
porte s'ouvre...

--Malheur!... gronda une ribaude toute pale.

--C'est le pere... aveugle qui s'avance, les mains etendues, et
appelle sa fille... L'amant s'est redresse... la fille tremble de
terreur...--"Ma fille, mon enfant... avec qui parlais-tu?...--"Avec
personne, pere!..." Et l'amant?... Ah! comme il est adroit, silencieux
et furtif!... Il s'est recule jusqu'au fond de la chambre, et il ne
semble meme plus respirer... La jeune fille n'a meme pas la force de se
lever pour aller au-devant de l'aveugle... C'est lui qui vient a elle a
pas tremblants, et enfin il saisit ses mains...--"Comme tes mains sont
glacees, mon enfant!"--"Pere, c'est le soir... c'est le vent..." Et
les yeux de la jeune fille mourante d'effroi se portent sur l'amant
immobile. Elle cherche un autre mensonge.

--Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s'appelait Loison.

Saizuma n'entendit pas: Et elle continua.

"Le front du pere se voile; l'aveugle tourne autour de lui son regard
mort, comme s'il esperait voir... Voir! oh! s'il avait vu!...--"Ma
fille, mon enfant, es-tu bien sure qu'il n'y a personne ici?..."--"Sure,
mon pere! oh! tout a fait sure!..."--"Jure-le, mon enfant!... Car je
sais que tu as l'ame haute et pure et tu ne voudrais pas te charger
d'un tel parjure!..." Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de
l'aveugle!... le regard de la jeune fille va chercher le regard de
l'amant, et le regard de l'amant repond: Jure, mais jure donc!...--Et
alors, sous le regard de l'amant, la jeune fille dit: "Mon pere, sur vos
cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu'il n'y a personne ici
que nous deux..." Et le pauvre pere sourit. Et il demande pardon a
sa fille. Et elle, la parjure, sent que le malheur, desormais, va la
saisir..."

Saizuma se tut. Et peut-etre y avait-il eu une brusque saute de
direction dans l'esprit de Saizuma.

D'une voix changee, emphatique et theatrale, elle s'ecria:

--A force de regarder en moi-meme au fond du cachot j'ai appris a
regarder dans l'ame des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohemienne
sait tout, et l'avenir pour elle n'a pas de voiles. Qui veut connaitre
son avenir?

--Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main.

--Tu vivras longtemps, dit Saizuma, mais tu ne seras jamais ni riche ni
heureuse.

--Malediction! gronda la ribaude.

Mais deja Loison tendait sa main sur laquelle Saizuma jetait un coup
d'oeil.

--Prends garde a celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.

--Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain benit.

Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en
fremissant l'avenir revele par la bohemienne.

Le Rougeaud lui aussi tendit la main.

--Ton sang va couler, dit Saizuma. Prends garde.

Le Rougeaud avait peut-etre bu plus que de raison. Il palit soudain et
poussa un juron. Puis son visage s'enflamma. Il etait convaincu que la
bohemienne lui jetait un mauvais sort. Il l'avait violemment saisie au
bras. Saizuma, raide, immobile, ne fit pas un geste de defense.

--Declare que tu as menti! rugit le truand, tandis que les ribaudes
s'ecartaient epouvantees.

--J'ai dit! repeta Saizuma de sa voix morne.

Le Rougeaud leva le poing... Au moment ou ce poing, veritable massue,
allait s'abattre sur la tete de la bohemienne, le truand sentit une main
rude tomber sur son epaule. Il chancela et se retourna avec un furieux
grognement.

Pardaillan prit Saizuma par la main et la conduisit a la place qu'il
venait de quitter. Le Rougeaud resta stupefait de cet acte d'audace.
Le Rougeaud etait le roi de cet antre qui s'appelait l'auberge de
l'Esperance. Il y regnait en despote. Quand il avait parle, les autres
clients n'avaient qu'a obeir. Il se fit donc un grand silence dans la
salle; les truands attendirent ce qui allait se passer, prets d'ailleurs
a se ruer au secours de leur chef si besoin etait. Les ribaudes
regarderent Pardaillan avec compassion. Loison palit. Le chevalier
s'etait assis pres de Saizuma et, paisible, sans daigner se preoccuper
de l'orage qui s'amassait sur sa tete:

--Madame, dit-il, vous plairait-il de me dire a moi aussi, ma bonne
aventure?

--Madame! dit sourdement Saizuma qui tressaillit. Quand m'a-t-on appelee
ainsi?... Oh! il y a longtemps!

--Il ne me plait pas, a moi, que la bohemienne vous dise la bonne
aventure, gronda le Rougeaud en s'avancant alors.

Pardaillan redressa la tete, toisa le truand et dit:

--Voulez-vous un bon conseil, l'ami?...

--Je ne veux pas de conseil. Je ne veux rien de vous. Que faites-vous
ici? Messieurs de la gentilhommerie n'ont pas le droit d'entrer dans ce
cabaret, si ce n'est avec ma permission. Sortez donc a l'instant.

Le calme relatif du Rougeaud fit frissonner l'assemblee.

--Et si je ne sors pas? demanda Pardaillan.

--Alors c'est moi qui vais vous porter dehors!

En meme temps les deux poings du truand se leverent. Mais a l'instant
meme un grondement de stupeur courut parmi les truands qui se leverent
dans un grand tumulte.

Les poings du Rougeaud n'avaient pas eu le temps de s'abattre...
Pardaillan s'etait vivement leve. Ses deux poings a lui, se detendant
comme deux catapultes, avaient frappe le truand en pleine poitrine...
Et ce geste avait ete si rapide qu'on put seulement voir le truand
chanceler sur sa base et s'abattre contre une table qui roula avec ses
pots de gres et ses gobelets d'etain. Dans le meme instant le Rougeaud
se leva d'un bond et vocifera:

--En avant, la truanderie! Mort au gentilhomme!

Alors les dagues jeterent des lueurs sinistres. Les ribaudes, par une
prompte manoeuvre, se massaient dans un angle. En un clin d'oeil la
salle se trouva debarrassee et les truands, le poignard a la main,
s'avancerent sur Pardaillan, le Rougeaud en tete.

Brusquement, il y eut dans cette troupe de forcenes un arret
d'epouvante. D'un geste formidable, Pardaillan empoigna le Rougeaud, le
coucha sur la table, le maintint a la gorge d'une main, et de l'autre,
tirant sa dague, en appuya la pointe sur la poitrine du truand...

--Un pas de plus, vous autres, fit-il froidement, et cet homme est
mort!...

Sous l'etreinte de cette main de fer, le Rougeaud, fou de rage, eut un
mouvement de reptile qui se tord.

--En avant! hurla-t-il.

La dague s'enfonca!... le sang jaillit!...

--J'ai dit! murmura Saizuma.

Les truands reculerent... Le Rougeaud fit un supreme effort, tenta en
vain de debarrasser sa gorge, et, d'une voix qui cette fois ne fut qu'un
rale, repeta:

--En avant!... Enfer!... Je meurs!... Je...

Et, cette fois, cinq ou six des plus furieux s'avancaient en vociferant.
Le tumulte eclata, plus violent.

--En avant les grands moyens! tonna Pardaillan.

Et, alors, on le vit saisir le Rougeaud presque evanoui et l'acculer au
mur... Alors, cet etre pantelant, le chevalier le souleva d'un effort
furieux au-dessus de sa tete, le balanca un inappreciable temps, et, a
l'instant ou les truands allaient l'atteindre, a toute volee, le lanca,
vivant projectile!... Quatre des truands roulerent. Le Rougeaud demeura
sur le carreau, etendu sans vie. Il y eut parmi les truands un recul
terrifie, des jurons et des imprecations.

C'en etait fait!... Pardaillan triomphait... il s'assit paisiblement et
attendit que le calme se fut retabli.

--Madame, disait doucement Pardaillan a Saizuma, comme si rien ne se fut
passe, est-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?

--Oui, dit la bohemienne: me faire sortir d'ici...

Pardaillan se leva, chercha des yeux le cabaretier et dit:

--Ouvrez la porte.

Avant meme que l'hote eut fait un mouvement, la porte se trouva ouverte
par deux ou trois de ses clients. Pardaillan prit Saizuma par la main
et tous deux traverserent la salle. Les truands, sur leur passage,
s'ecarterent. Sur le carreau, le Rougeaud sanglant, le visage noir,
ralait. Loison, a genoux, bassinait son front avec de l'eau fraiche, et
pleurait. Le chevalier se pencha, examina le blesse, et dit:

--Ne pleurez pas, mon enfant, il en reviendra... Vous m'en voulez,
peut-etre?

La ribaude leva les yeux sur lui et repondit doucement:

--Je ne vous en veux pas...

Le chevalier lui glissa un ecu d'or dans la main. Et il continua son
chemin jusqu'a la porte du cabaret. Sur le seuil, il se retourna, tira
de sa poche une poignee de pieces de cuivre et d'argent melees, et il
les jeta en pluie, et il sortit avec Saizuma, tandis que, dans la salle,
il y avait une ruee sur les pieces qui couraient et roulaient.

Il faisait nuit noire. La ville dormait, silencieuse, et Pardaillan
arriva rue Montmartre, escortant la bohemienne.

--Madame, dit alors le chevalier, vous voila delivree de ces gens. Mais
ou irez-vous a present? Si vous voulez....

--Je voudrais, dit Saizuma, sortir de cette ville. J'etouffe dans cette
ville... Pourquoi y suis-je venue?...

--Mais ou irez-vous ensuite!... Pauvre femme... Suivez-moi... je connais
non loin d'ici une auberge, une bonne auberge, et le bon coeur de
l'hotesse pansera les plaies de votre coeur... dites, le voulez-vous?...

--Sortir! murmura Saizuma en secouant la tete. Oh! m'echapper de
cette ville ou j'ai souffert... ou je souffre!... Qui que vous soyez,
avez-vous pitie de moi!...

--Eh bien, soit!... Venez... dit Pardaillan emu.

Ils atteignirent la porte Montmartre et se trouverent sur cette route
mal entretenue qui, serpentant a travers des marais, s'en allait vers le
pied de la montagne. Alors il entreprit d'interroger la bohemienne.

--Vous avez, dit-il, longtemps vecu avec le bohemien Belgodere?

--Belgodere?... Oui: un homme dur et mechant. Mais qui dira jamais la
durete et la mechancete de l'eveque?

--Et Violetta?... Vous l'avez connue aussi?...

--Je ne la connais pas, je ne veux pas la connaitre.

--Mais pourquoi? demanda Pardaillan perplexe. Vous haissez donc cette
pauvre petite?

--Non. Je ne la hais pas. Je ne l'aime pas... je ne veux pas la
connaitre... Je ne puis pas la voir.

Elle s'arreta tout a coup, saisit le chevalier par le bras:

--Elle a un visage qui me fait trop souffrir, murmura-t-elle, qui me
rappelle trop de choses... ne me parlez jamais d'elle... jamais!

Ils arriverent enfin sur le haut de la colline. La s'elevait l'abbaye
des Benedictines.

Pardaillan se demandait jusqu'ou la fantaisie de la folle allait
l'entrainer. Il ne voulait et ne pouvait s'ecarter de Paris. D'autre
part, il eut eprouve un remords a abandonner cette malheureuse
toute seule en pleine campagne. S'il pouvait la decider a demander
l'hospitalite dans le couvent!

--Madame, dit-il alors, vous voici hors de Paris.

--Oui, dit la bohemienne, ici je respire. Ici j'etouffe moins sous le
poids des pensees qui, la-bas, tourbillonnaient autour de ma tete comme
des oiseaux funebres... Pensees de folie, sans doute. Que suis-je?...
Saizuma, pas autre chose. Je suis Saizuma. Voulez-vous que je vous dise
la bonne aventure?

Pardaillan offrit sa main a la diseuse de bonne aventure.

--Si j'aimais un homme, dit Saizuma, moi qui n'aime pas, qui n'ai jamais
aime, et qui n'aimerai jamais, si j'aimais un homme, je voudrais qu'il
eut une main pareille a la votre. Vous etes gueux, peut-etre, et vous
etes prince parmi les princes. Vous portez en vous le malheur, et vous
semez autour de vous le bonheur...

--Par Pilate! songea le chevalier. Je porte en moi le malheur?... C'est
ce qu'il faudra voir. Voyons, pauvre femme, reprit-il, puisque vous
paraissez me temoigner quelque confiance, voici une maison ou c'est un
devoir d'accorder l'hospitalite a ceux qui sont errants. Il faut vous y
reposer deux ou trois jours. Je viendrai vous chercher.

--Alors, je consens a m'arreter ici, dit Saizuma.

Le chevalier, craignant que la folle ne revint bientot sur sa
determination, s'empressa d'aller agiter la grosse cloche du couvent.
Une femme parut, qui ne portait pas le costume de religieuse et qui,
apercevant un gentilhomme de bonne mine, eut un etrange sourire et fit
un geste comme pour l'inviter a entrer.

--Pardon, dit le chevalier etonne, c'est bien ici l'abbaye des
Benedictines de Montmartre? Je ne me trompe pas?

--Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit la femme.

--Ma digne femme, ce n'est pas pour moi que je vous demande
l'hospitalite, mais bien pour cette infortunee...

La soeur examina la bohemienne d'un coup d'oeil rapide, et dit:

Notre reverende abbesse Claudine de Beauvilliers nous interdit de
recevoir les heretiques ailleurs que dans une partie du couvent ou,
nous-memes, nous ne penetrons jamais. Je vais y conduire cette femme.

--Je viendrai la chercher sous peu de jours.

--Quand il vous plaira, mon gentilhomme.

Saizuma entra. La religieuse jeta au chevalier un nouveau sourire qui le
surprit autant que le premier. Puis la porte se referma.



XVI

LA VISION DE JACQUES CLEMENT

Les necessites de notre recit nous ramenent dans le palais de la
princesse Fausta. En cette elegante petite salle ou deja nous avons vu
la Fausta aux prises avec Pardaillan. La, disons-nous, elle parle cette
fois a une femme.

Et cette femme que nous avons entrevue dans la scene d'orgie que nous
avons du decrire, c'est justement Claudine de Beauvilliers, l'abbesse
des Benedictines de Montmartre. L'entretien tirait sans doute a sa fin,
car Claudine etait debout, prete a se retirer.

--Ainsi, disait Fausta comme pour resumer ce qui venait d'etre dit, la
petite chanteuse?

--En parfaite surete parmi les filles de ma maison. Elle est d'ailleurs
gardee a vue par ce Belgodere. Mais il me reste a savoir ce que je dois
en faire... Il m'a semble entrevoir...

--Parlez clairement, dit Fausta imperieuse. Voyons, qu'avez-vous
entrevu?

--Que vous avez condamne cette Violetta a mourir.

--Elle est jugee. L'execution n'est que retardee.

--Oui!... Mais ce n'est pas tout, reprit Claudine de Beauvilliers, il
m'a semble que, si cette execution etait retardee, c'est que la petite
Violetta ne devait pas seulement mourir... et qu'avant la mort.. elle
devait...

--Avant qu'elle ne meure du corps, dit gravement Fausta, je veux qu'elle
meure de l'ame. Voila ma pensee. Et voila ce que vous n'osez dire parce
que la faiblesse de votre esprit vous montre une faute ou il n'y a
qu'une necessite: que cette vierge devienne une fille impure.

L'abbesse des Benedictines s'inclina.

--Quand cela sera, reprit Fausta, vous me previendrez...

Claudine de Beauvilliers fit une nouvelle reverence, presque un
agenouillement, puis se retira.

--Elles n'osent pas parler, murmura Fausta quand elle fut seule, et
elles osent le reste! Moi, vierge, qu'aucune pensee d'amour n'a
jamais troublee, je sais dire ce qu'il faut, et j'emploie les mots
necessaires...

Elle s'arreta court. Son visage palit soudain. Et son sein se souleva.
Un instant, son regard eperdu demeura fixe sur une image qui, sans
doute, flottait devant ses yeux...

Lorsque Fausta se fut calmee, elle appela et donna un ordre a la
servante qui se presenta.

Quelques instants plus tard, une jolie femme, legere, gracieuse, entra
souriante; et elle etait si legere dans sa marche qu'il fallait y
regarder a deux fois avant de s'apercevoir qu'elle boitait quelque
peu... Celle qui venait d'entrer dans le boudoir de Fausta etait Marie
de Lorraine, duchesse de Montpensier soeur du duc de Guise.

--Quelles nouvelles? demanda Fausta avec un sourire ou il y avait
peut-etre une expression amicale.

--Bonnes et mauvaises...

--Voyons d'abord les mauvaises...

--Eh bien, mon frere...

--Ah! c'est le duc de Guise que concernent les mauvaises nouvelles?

--Oui, ma reine... La, il y a echec sur toute la ligne. D'abord Henri se
reconcilie avec Catherine de Cleves, et ensuite il est plus que jamais
epris de la petite chanteuse, surtout depuis sa disparition...

--Racontez, dit la princesse d'un ton bref.

--Eh bien, voici. Tout d'abord, sachez que mon frere a eu une entrevue
avec la vieille reine. Eh bien, la Medicis s'est soumise!

--En sorte que voila leve l'obstacle le plus redoute par le duc. Rien ne
l'empeche donc de pousser sa victoire?

--Oui. Et la preuve, madame, c'est qu'il veut s'emparer au plus tot de
la personne du roi. Mon frere m'a expose son plan qui est admirable:
feindre une soumission momentanee, aller trouver Valois sous pretexte de
discussion et d'etats generaux a assembler; y aller, d'ailleurs avec des
forces... nos plus intrepides ligueurs seront de la partie... J'en serai
aussi, madame. Alors, on s'empare de Valois, et... tout simplement, on
l'enfermera en quelque bon couvent...

--C'est vraiment admirable, dit Fausta gravement.

--Oh! vous verrez, madame, continua follement la jolie duchesse, ce sera
une haute comedie. Savez-vous qui tonsurera Valois?... Moi, madame!...
J'ai deja les ciseaux!...

Et Marie de Montpensier agita les ciseaux d'or qu'elle portait suspendus
a une chainette.

--Vous en voulez donc bien au roi? demanda Fausta.

--Oui, je lui en veux!... N'a-t-il pas eu l'audace de me conseiller
devant toute la cour de me faire faire un soulier plus haut que l'autre!
Comme si je boitais. Voyez, madame, est-ce que je boite? ajouta-t-elle
en faisant quelques pas.

--Non, ma mignonne, vous ne boitez pas. Et il faut avoir l'ame perverse
d'un Herode pour soutenir une telle monstruosite... C'est donc entendu,
c'est vous qui allez infliger a Henri de Valois...

--La tonsure! s'ecria la duchesse consolee.

--Oui. Est-ce la bonne nouvelle que vous m'apportez?...

--Non, madame, et, puisqu'il faut vous le dire tout de suite, sachez que
ma mere la duchesse de Nemours est a Paris! Et je l'ai gagnee a Votre
cause!... Ma mere vient de Rome ou elle a vu Sixte, il y a deux mois.
Elle a eu un long entretien avec celui que les cardinaux rebelles
persistent a appeler encore le pape. Alors... ma mere est revenue
avec la conviction que Sixte est un dangereux hypocrite decide a ne
travailler que pour lui-meme. La voyant dans ces dispositions, je lui
ai parle de ce conclave ou les plus ardents et les plus genereux des
cardinaux se sont reunis pour choisir un nouveau chef... en sorte que
l'Eglise romaine ferait exactement ce que nous voulons faire avec Henri
de Valois... Et elle a accueilli l'idee de ce nouveau pape, du moment
qu'il etait tout acquis aux interets de notre maison...

--C'est vraiment la une bonne nouvelle, ma chere enfant! dit Fausta dans
les yeux de qui passa un eclair. Si la duchesse de Nemours est avec
nous, je crois que de grandes choses s'accompliront avant peu...

--Seulement, reprit alors la duchesse de Montpensier, ma mere veut
connaitre ce nouveau pape avant de s'engager dans une aussi terrible
aventure.

--Je le lui ferai connaitre! Mais vous deviez, disiez-vous, m'annoncer
de mauvaises nouvelles?

--Je reprends donc mon recit: apres son entrevue avec la reine mere, mon
frere est rentre dans son hotel. Il me parla lui-meme de la scene de
l'autre soir; il le fit sans colere... Du moment qu'il a tue, mon frere
est apaise. Loignes etant mort. Guise n'a plus de colere.

--J'ignorais, dit Fausta, que le duc fut a ce point genereux.

--Mais la duchesse de Guise ne l'ignore pas, madame!.... C'est donc sans
etonnement que j'ai vu tout a coup entrer Catherine de Cleves dans le
cabinet de mon frere qui, d'abord, demeura stupefait d'une pareille
audace et porta la main a sa dague... La duchesse, sans un mot, se mit a
genoux; puis, comme mon frere haletait, elle murmura:

--Loignes est mort; morte ma folie...

--Elle savait bien ce qu'elle disait; car la main de mon frere cessa de
se crisper sur la poignee de sa dague; la duchesse eut un sourire que
seule je vis... Alors je sortis... Au bout de deux heures, mon frere me
dit qu'il exilait la duchesse de Guise en Lorraine. et ce fut tout.

--Ceci est un bel exemple de magnanimite, dit paisiblement Fausta.
Ainsi, reprit-elle apres un assez long silence meditatif, vous etes sure
de tenir Henri de Valois?...

--Je vous l'ai dit, madame.

--Et vous croyez que votre frere, le duc de Guise. va chercher a
s'emparer du roi?

--Il s'y prepare...

--Enfant! Et si je vous disais que je suis renseignee, que je connais
comme si je l'avais entendu l'entretien de Catherine de Medicis et
du duc de Guise! Si je vous disais que la vieille Florentine, petrie
d'astuce, a joue votre frere!... Si je vous disais enfin que le duc a
promis d'attendre patiemment la mort d'Henri III!...

--Oh! madame, ce serait la une affreuse trahison de mon frere envers la
Ligue et envers sa famille!

--Ce n'est pas une trahison, c'est un acte de diplomatie.

--Alors..., fit la duchesse de Montpensier dont le joli visage se
convulsa, ma vengeance m'echappe, a moi!...

--Non, si vous savez vouloir, si vous avez confiance en moi, si vous
m'ecoutez...

--Ma confiance en vous est sans borne, madame. Parlez donc, je suis
decidee a frapper Henri de Valois.

La Fausta parut reflechir quelques minutes. Alors, avec cette voix si
persuasive:

--Marie, dit-elle, vous etes la forte tete de votre famille. C'est grace
a vous que les Valois s'eteindront et que la dynastie des Guise montera
sur le trone, De vos trois freres, l'un, Mayenne, est trop gras pour
avoir de l'esprit; l'autre, le cardinal est un soudard brutal; le
troisieme, enfin, le duc, est stupide d'amour. Vous seule, mon enfant,
savez tout voir et tout comprendre. La situation est dangereuse.
Voulez-vous tout sauver d'un coup?...

--Je suis prete, madame... ordonnez... que faut-il?...

--Il faut, dit Fausta, qu'Henri de Valois meure. C'est tres joli de
vouloir tondre, et vous avez une grace infinie a agiter vos ciseaux
d'or. Mais, si Henri III ne meurt pas, c'est une affreuse catastrophe
que vous preparera Catherine!

--Et qui sera l'executeur, madame? balbutia la duchesse.

--Vous! repondit Fausta.

La duchesse de Montpensier palit.

--Voici la situation, dit froidement Fausta. Henri de Guise a jure a la
Medicis d'attendre patiemment la mort d'Henri III. A ce prix, on lui a
promis que le roi le designerait pour son successeur. Valois peut vivre
dix ans, vingt ans, malgre toutes les apparences. Et ne vecut-il meme
que quelques mois, c'en est assez. La vieille reine saura mettre ce
temps a profit et fomentera la destruction des Guise comme elle a
fomente la destruction des Chatillon. Choisissez donc: ou de tuer, ou
d'etre tuee... Il faut agir, continua aprement Fausta. Si vous reculez
maintenant, prenez garde, vous allez tomber.

--Tuer, murmura Montpensier, tuer de mes mains! Oh! je n'aurai jamais ce
courage...

--Valois aura donc le courage de faire rouler votre belle tete sous la
hache du bourreau! Insensee! Famille d'insenses qui ne veut pas voir!
C'est un duel a mort que vous avez engage. Si Henri III et la Medicis
ne meurent pas, c'est la famille des Guise qui va s'eteindre. Adieu,
mignonne!

--Madame, s'ecria la duchesse hors d'elle-meme, un seul mot: je suis
prete a agir!

--Bien. Vous voila telle que je vous souhaitais... Vous voila dans
l'etat d'esprit necessaire pour mener jusqu'au bout le grand oeuvre. Il
suffit que vous inspiriez a quelqu'un la haine meme qui vous anime...

--Quelqu'un! murmura la duchesse en tressaillant. Ou trouver l'homme en
qui j'aurais assez de confiance pour lui dire ce que je n'ose pas me
dire a moi-meme?...

--Ou un amour tout aussi terrible pour vous, dit Fausta negligemment.
Cet homme existe...

Cette fois. Marie de Montpensier devint livide.

--Jacques! balbutia-t-elle dans un souffle.

--Oui, le moine Jacques Clement, dit Fausta. Jacques Clement vous aime
d'une passion absolue.

"Pauvre ami!" murmura la duchesse tout bas.

La Fausta se leva.

--Voulez-vous que meure celui qui vous a insultee? dit-elle d'une voix
basse et ardente.

--Oui, je le veux! haleta la duchesse.

--Voulez-vous que votre frere soit roi?... Voulez-vous etre la premiere
a la cour de France, humilier ceux et celles qui vous ont humiliee?

--Oui, je le veux! repeta la duchesse enivree.

--Soyez donc fidele et obeissante, dit alors la Fausta en se redressant.
Allez, ma fille...

--Oh! s'ecria la duchesse frappee d'une sorte d'effroi vertigineux,
qui donc etes-vous, madame, vous qui parlez comme si vous deteniez la
souveraine puissance?

--Je suis, dit Fausta qui se transfigura dans un rayonnement de
grandeur, je suis celle qui vous est envoyee par le conclave secret; je
suis celle qui a ete elue pour combattre Sixte, traitre aux destinees de
l'Eglise! Je suis la papesse Fausta Iere.

La duchesse de Montpensier, effaree, jeta un regard sur la femme qui
parlait ainsi, et elle la vit si rayonnante qu'elle recula, ploya les
genoux et se prosterna, eblouie, fascinee... La Fausta alla a elle, la
releva doucement, et dit:

--Allez... vous serez un de mes anges!...



XVII

LA VISION DE JACQUES CLEMENT (suite)

Le couvent des Jacobins etait situe rue Saint-Jacques et s'adossait
presque aux murs d'enceinte; a ses pieds se creusaient les fosses
Saint-Michel qui ont laisse leur nom au boulevard actuel.

Le prieur des Jacobins s'appelait Bourgoing. C'etait un homme de forte
corpulence, au visage rejoui, fort enclin a se meler de politique, mais,
au demeurant, pas mechant. C'etait d'ailleurs un fanatique partisan de
Guise et de la Ligue; il tenait Henri de Valois en profonde horreur.

Le soir ou nous penetrons dans le couvent des Jacobins, le prieur,
commodement installe sur les coussins d'un vaste fauteuil, ecoutait
un de ses moines qui semblait sa vivante antithese. Maigre, la figure
ascetique, illuminee par deux grands yeux brules de fievre, la bouche
severe, tel etait ce moine qui venait d'achever un recit ou il avait du
confesser quelque grave peche, car il baissait la tete, tandis que le
prieur souriait.

--Hum, fit enfin messire Bourgoing, evidemment, mon fils, vous avez eu
tort d'entrer dans cette taverne, ou vous risquiez de rencontrer Satan.
Et vous dites, mon fils, que ces femmes se sont a demi deshabillees?...

--Helas! mon reverend, il n'est que trop vrai! dit le moine d'un ton de
profond desespoir.

--Mais enfin, frere Clement, vous avez resiste?

--Oui, mon reverend.

--Et triomphe?... En somme, vous etes sorti victorieux de cette epreuve?
Savez-vous que c'est fort beau, frere Clement?... Vous vous abstiendrez
pendant quatre jours de toute nourriture, hormis le pain et l'eau:
vous direz trois fois dans la nuit le psaume de la penitence. Allez en
paix...

Le moine s'inclina et sortit, les bras croises sur la poitrine, le
capuchon rabattu sur les yeux. A peine fut-il sorti de chez le prieur
que celui-ci se leva, alla ouvrir une porte, et, alors, une femme
enveloppee entierement d'un manteau sombre, entra... C'etait la duchesse
de Montpensier.

--Vous avez entendu? demanda Bourgoing.

--Oui, fit la duchesse, ce pauvre jeune homme a bien peur du peche...
Et pourtant, ajouta-t-elle, le peche ne se presente pas a lui sous une
forme si effrayante...

Cependant, Jacques Clement etait arrive a sa cellule dont, selon la
regle, il laissa la porte ouverte. Il se mit a genoux sur le carreau et,
levant les yeux vers le crucifix:

"Le peche est en moi! murmura-t-il. Ce n'est pas la divine figure que
je vois, c'est son image, a elle!... Seigneur, Seigneur, ayez pitie de
votre humble serviteur..."

Le moine demeura ainsi, en une longue meditation, jusqu'au moment ou la
cloche sonna pour l'office nocturne. Alors il se releva et descendit
vers la chapelle.

La chapelle, faiblement eclairee par de rares flambeaux, se remplit peu
a peu, les moines prenant chacun leur place suivant leur grade dans la
hierarchie.

"_Oremus!_ cria le prieur. Mes freres, prions pour que le projet d'une
puissante princesse favorable a notre Eglise soit couronne d'une pleine
reussite.

"_Oremus!_ repeta le prieur. Mes freres, prions pour le salut de l'un de
nos freres qui a eu a soutenir un rude assaut du Malin, et qui va faire
sa confession.

Jacques Clement quitta sa stalle, s'avanca jusqu'au milieu du choeur, se
prosterna et dit:

--Mes freres, je m'accuse d'avoir penetre dans un lieu de perdition, et
d'avoir rassasie mes yeux de la vue d'objets impurs.

Un fremissement imperceptible agita les frocs. Il se fit un grand
silence. Jacques Clement tremblait, Une apre et douloureuse volupte
l'etreignit a la gorge. Mais l'impitoyable prieur avait commande: il
fallait obeir.

--Mes freres, dit-il, ces objets impurs, c'etait d'abord des tableaux
licencieux dont vous ne pouvez avoir aucune idee... Ce furent des
femmes, mes freres... non des femmes telles que nous les voyons dans nos
eglises ou par les rues, decemment vetues, mais des etres sataniques,
d'une beaute inconcevable, bien qu'elles fussent masquees, et si peu
vetues... et la, mes freres, ah! si je ne commis pas l'horrible peche,
si je ne roulai pas dans les abimes de honte, c'est que profitant d'une
derniere lueur de chastete, je rassemblai tout mon courage et pus
m'enfuir...

"_Oremus! oremus! oremus!_" cria le prieur, puis il donna ses ordres
pour sauver l'ame en danger de perdition et chasser les demons acharnes
sur le pauvre frere.

--Que chacun de vous, dit-il, recite par trois fois dans le courant de
cette nuit sept Pater et sept Ave, et une fois le psaume de penitence.
Pour ce surcroit de besogne, mes freres, vous serez dispenses des
offices nocturnes; que chacun demeure donc enferme dans sa cellule.

--Amen! dirent les moines d'une seule voix. Alors ils sortirent en rang,
les mains croisees, la tete penchee. Puis le prieur sortit a son tour.
Puis le sacristain eteignit les deux ou trois flambeaux qui brulaient
dans la chapelle. Des lors, elle ne fut plus eclairee que par la
veilleuse suspendue au plafond par une longue chaine.

Jacques Clement, prosterne, essaya de prier comme il avait essaye dans
sa cellule. Devant lui, ce n'etait pas le tabernacle qu'il voyait,
c'etait l'image d'une femme qu'en vain il essayait d'ecarter. C'etait
l'image de Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier.

"Seigneur, murmurait le jeune homme, ainsi, malgre la penitence, malgre
la confession publique devant mes freres assembles, malgre le jeune et
la priere, l'amour me devore, l'amour me transporte... Seigneur, ayez
pitie de moi!..."

Peu a peu, dans ce cerveau vide par le jeune, exaspere par l'amour,
commencerent a se produire les phenomenes d'hallucination. Un bruit sec,
lointain, venu il ne savait d'ou, le fit sursauter. Ce bruit, c'etait
celui de l'horloge, precedant l'heure qui va sonner... Et, dans le
grand silence terrible qui enveloppait le moine, l'heure sonna avec une
desesperante lenteur.

"Neuf!... Dix!... Onze!... Douze!..."

Ses cheveux se herisserent sur sa tete... il fit un effort pour se
relever et retomba a genoux, petrifie, car a ce douzieme coup... la
chapelle, la-bas, au fond du choeur, a l'endroit meme ou se trouvait la
porte des tombeaux souterrains, s'etait eclairee d'une lueur etrange,
une lueur reelle... Cela formait comme un nimbe tres doux...

Un cri expira a ce moment dans sa gorge... La porte s'ouvrait... une
apparition se montrait...

Mais, au lieu du spectre qu'il attendait, ce que vit Jacques Clement, ce
fut une eblouissante et radieuse figure... une femme jeune, adorablement
belle, avec de grands cheveux blonds repandus sur ses epaules... et elle
etait vetue de blanc... et elle tenait a la main une dague dont les
reflets d'acier luisaient!... Cette figure representait celle de Marie
de Montpensier!... celle qu'il adorait!...

--Qui es-tu? dit-il d'une voix haletante, a peine comprehensible. Es-tu
d'essence divine, ou bien est-ce l'enfer qui me soumet a une nouvelle
epreuve?...

L'apparition parla. D'une voix douce, bien timbree, ou chaque mot
sonnait clair, elle dit:

--Rassure-toi, Jacques Clement... Je ne suis pas un etre d'enfer... et
la preuve, la voici!...

A ces mots, l'apparition trempa sa main tout entiere dans une vasque
contenant de l'eau benite.

--Je suis ce que, sur terre, vous appelez un ange...

--Mais, pourquoi, pourquoi as-tu pris ce visage?...

--Parce que c'est celui de l'etre que tu aimes. Le Tres-Haut a entendu
tes prieres. Et, si j'ai pris la figure que tu me vois, c'est qu'il
t'est permis d'aimer cette femme...

Jacques Clement poussa un cri rauque.

--Il m'est permis de l'aimer! begaya-t-il.

--Oui... a condition que tu executes les ordres que je viens te
communiquer...

Jacques Clement tendit ses bras raidis vers l'apparition. Toute terreur
avait disparu de son esprit...

--Parle! dit-il d'une voix d'extase, parle encore!

L'ange eut un imperceptible sourire de malice et dit;

--Je suis le messager du Dieu tout-puissant et te viens avertir des
ordres divins. Jacques, Jacques! ecoute... La-haut, la couronne du
martyre se prepare pour toi... Et, ici-bas, c'est la couronne d'amour
qui t'est promise!...

--Que dois-je faire? s'ecria le jeune moine transporte.

--Tu dois accomplir l'acte supreme qui delivrera le peuple de France...
le peuple de Dieu: tu as ete choisi pour frapper Valois... Par toi le
tyran doit etre mis a mort...

A ces mots la forme blanche de l'apparition s'enfonca dans les tenebres.
Le moine tomba la face contre les dalles. L'epouvante le reprit comme
avant la vision.

Une heure se passa avant qu'il put reprendre ses esprits. A peu pres
calme, il parvint a se relever peniblement... Alors, il se demanda s'il
n'avait pas reve.

Et, comme il se mettait en marche, son pied heurta un objet qui rendit
un son clair. Il se baissa, le ramassa, et un grondement de joie
furieuse, de terreur aussi, expira sur ses levres bleuies... Cet
objet... c'etait la dague que l'ange tenait a la main pendant
l'apparition!... L'ange lui avait laisse une preuve materielle de sa
descente sur la terre!...

"Oh! rugit le moine en serrant la dague dans sa main convulsee, je n'ai
pas reve! J'ai le droit de l'aimer!... Car voici l'arme, avec laquelle
je dois tuer le tyran!...

Egare, titubant, il regagna en courant sa cellule, et tomba sur sa
couchette, la dague dans sa main crispee.



XVIII

LE MOULIN DE LA BUTTE SAINT-ROCH

Picouic et Croasse avaient realise leur reve et vu leurs efforts
couronnes d'un plein succes: ils avaient ete promus a la dignite de
laquais de M. le duc d'Angouleme. Pardaillan et le jeune duc vivant
d'une vie commune pour le quart d'heure, les anciens hercules de
Belgodere s'etaient d'autant plus tenus pour satisfaits qu'en devenant
les laquais de Charles d'Angouleme ils esperaient etre surtout les
ecuyers de Pardaillan pour qui ils eprouvaient une admiration sans
bornes.

Le lendemain de cet heureux jour ou les deux pauvres diables trouverent
ce que Picouic avait justement appele une position sociale, le chevalier
de Pardaillan et le jeune duc sortirent dans l'intention de se rendre a
l'abbaye de Montmartre pour essayer de tirer quelques renseignements de
la bohemienne Saizuma. Picouic et Croasse, fiers comme deux Artaban dans
leurs habits neufs, et d'ailleurs armes jusqu'aux dents, suivaient leurs
maitres a dix pas.

Tout en donnant la replique a Charles qui ne parlait, on s'en doute,
que de Violetta, Pardaillan songeait a ce Maurevert qu'il etait venu
chercher a Paris apres l'avoir cherche en Provence et en Bourgogne.
Tout a coup, il le vit a quinze pas a peine, qui marchait devant lui,
accompagne d'un homme.

Pardaillan palit legerement. Ses yeux se plisserent et sa main se crispa
sur la garde de sa rapiere.

Ce n'etait pas ainsi que Maurevert devait mourir!...

--Qu'avez-vous, cher ami? lui demanda le petit duc. Vous etes tout pale.

--Rien, fit Pardaillan. Seulement, si vous voulez bien, nous remettrons
a plus tard notre voyage a Montmartre.

--Soit. Que ferons-nous donc?...

--Suivre ces deux hommes qui marchent la devant nous...

Il fallait que Maurevert fut distrait par une bien puissante
preoccupation. Car lui qui, d'ordinaire, avait constamment les yeux
et les oreilles aux aguets, semblait avoir oublie tout un monde pour
s'absorber dans l'audition de ce compagnon qui lui parlait a voix basse.
Cet homme etait une facon de garcon meunier. Mais son oeil exerce, sous
ce costume, eut vite reconnu l'homme de guerre. Cet homme, en effet,
c'etait Maineville, l'ame damnee du duc de Guise. Et Maineville disait:

--Le duc n'y croit pas. Malgre la precision de la lettre qui lui denonce
la chose, il ne veut pas croire...

--Et pourtant, reprit Maurevert, cette lettre lui vient de cette femme
mysterieuse...

--A laquelle il obeit comme si elle etait une souveraine, oui. Il
faudrait, Maurevert, que nous sachions qui est au juste cette Fausta.

--Nous le saurons. Et tu dis, Maineville, que c'est elle qui lui a ecrit
la chose?... Si c'etait vrai, Maineville!...

--Ce serait la royaute assuree pour monseigneur le duc... car il ne lui
manque que l'argent. Dans une heure nous saurons si la lettre a dit
vrai!... Mais enfin, si c'est vrai?...

--Eh bien, dit Maineville, nous courons prevenir le duc, qui sait ce
qu'il aura a faire.

Alors les deux hommes haterent le pas. Ils franchirent la porte
Saint-Honore et se dirigerent vers une pauvre petite chapelle qui etait
dediee a saint Roch. Elle se dressait au pied d'une butte qui, en
consequence, s'appelait butte Saint-Roch. Au sommet de la colline, un
joli moulin presentait ses grands bras ailes au souffle des brises. A la
chapelle Saint-Roch commencait un sentier rocailleux, fort etroit, et
les anes qui portaient le ble au moulin n'y pouvaient passer qu'un a un.
Or, au moment ou Maurevert et Maineville arrivaient a la chapelle, un
spectacle extraordinaire s'offrit a eux.

Sur le sentier, des mulets cheminaient et grimpaient a la file, d'un
sabot hardi; ces mulets portaient chacun un grand sac qui pouvait
contenir de la farine ou du ble. Ils etaient conduits par une dizaine
de muletiers qui ressemblaient a des muletiers comme Maineville pouvait
ressembler a un garcon meunier. Ces gens, poussiereux et hales par
le soleil comme s'ils eussent fait une longue etape, portaient a la
ceinture de forts pistolets d'arcon et des dagues fort aiguisees.

--Ah! ah! fit Maineville, voila bien la troupe des mulets signalee dans
la lettre.

--Voila du ble qui doit valoir son pesant d'or, dit Maurevert, dont les
yeux etincelaient.

--C'est ce dont il faut nous assurer.

Ils atteignirent le sentier, a hauteur du dernier mulet derriere lequel
marchait le dernier muletier de l'escorte.

--Au large! dit le muletier d'une voix menacante.

--Un instant, mon officier, intervint Maineville, ce brave homme
ignore que je suis l'un des garcons du moulin et que vous etes, vous,
l'officier des meuneries royales. Allons, l'ami, nous t'escortons jusque
la-haut.

--Vous etes garcon meunier? fit le muletier en jetant un regard
soupconneux sur Maineville.

--Il me semble que cela se voit assez, et ce gentilhomme que tu vois la
est propose au droit de mouture.

--Et, de par mes fonctions, dit Maurevert, je veux voir quelle qualite
de ble contient ce sac.

Le muletier vit que ses camarades avaient marche pendant cette
discussion; il parut un instant vouloir les rappeler; mais sans doute il
se ravisa a la reflexion, car il reprit d'un ton de mauvaise humeur:

--Faites votre office. Je vais vous montrer mon ble.

Et il commenca a defaire la cordelette qui nouait la tete du sac. Comme
pour l'aider, Maineville se precipita et bouscula l'homme; le sac
s'ouvrit, l'orge se repandit sur le sentier, et le sac n'ayant plus de
contrepoids tomba de l'autre cote. Le muletier, sans un mot, se rua.
Mais deja Maurevert avait plonge la main dans le sac a moitie deleste,
et avait constate au fond la presence d'un deuxieme sac qu'il tata
rapidement.

Il se releva comme le muletier arrivait sur lui... Maurevert etait tout
pale; ce deuxieme sac, a son toucher, avait rendu un son de metal... et,
sous ses doigts, il avait senti des formes dures qui ne rappelaient que
vaguement l'orge ou tout autre grain... c'etaient des ducats ou des
ecus!...

--C'est bien, dit-il froidement. Ramasse ton ble, mon brave homme.

Le muletier, sans repondre, tira un de ses pistolets et l'amorca. Les
deux hommes bondirent. Comme ils avaient gagne une vingtaine de pas,
Maurevert sentit un choc au-dessus de sa tete, et son chapeau tomba:
c'etait le muletier qui venait de tirer... Maurevert et Maineville
disparurent bientot, et le muletier murmura:

--Qui sont ces deux hommes?... Ont-ils dit la verite!... Je ne crois pas
qu'ils aient eu le temps de...

Il plongea sa main au fond du sac et, ayant constate que son contenu
metallique etait toujours en place, il se rassura, rechargea le sac sur
le mulet et rejoignit ses camarades au moulin. Au pied de la butte,
contre une haie vive, Maurevert et Maineville s'etaient arretes.

--Trente mulets charges d'or! dit Maurevert. Car il est evident que
les vingt-neuf premiers sacs contiennent au fond ce que contient le
trentieme.

--Oui... Il y a peut-etre la plusieurs millions, dit Maineville, pensif.

Les deux agents de Guise se regarderent. Il y eut une minute de silence.
Puis Maineville posa sa main sur l'epaule de Maurevert et dit:

--Je te comprends, camarade. Tu veux dire que, si nous voulions, au lieu
de prevenir notre duc, nous pourrions conquerir deux ou trois de ces
sacs. Mais que ferais-tu de cet or?

--Ce que je ferais, je partirais, Maineville! Je commence a me fatiguer
de la guerre et des aventures. Et puis, j'ai eprouve l'ingratitude des
grands. Si j'avais deux cent bonnes mille livres a moi, Maineville, je
m'en irais! Ou! Je ne sais... mais l'air de Paris ne me vaut rien pour
le moment. Je n'ose plus m'y promener par les rues, de crainte d'y
rencontrer...

--Quoi donc? fit Maineville.

--Rien: un spectre. Tu ne crois pas aux revenants? Mon spectre a moi a
l'ame chevillee au corps.

--On dirait que tu as peur! ricana Maineville.

--Peur! fit sourdement Maurevert. Tu me connais. Tu m'as vu dans vingt
rencontres. Je n'ai jamais tremble... Eh bien, Maineville, toutes les
fois que je songe a cet homme, je sens un froid de glace me penetrer
jusqu'aux moelles. Il faut que je me sauve, au bout du monde, s'il le
faut... que je connaisse enfin la joie que je ne connais plus depuis
seize ans; dormir tranquille..., oublier cet homme!... Et, pour cela,
il me faut de l'argent!... Maineville, qu'est-ce que deux cent mille
livres?... Laisse-moi les prendre...

--Ecoute, dit alors Maineville... De grandes choses se preparent. Le duc
sera roi de France. La grande conspiration va aboutir. Que manque-t-il?
Presque rien: un peu d'or pour lever des hommes, reduire le Bearnais et
forcer le Valois dans son dernier retranchement... Cet or, Maurevert,
c'est la Ligue sauvee, c'est la couronne pour Guise, et, pour moi,
l'epee de connetable. Si nous en distrayons une partie, nous ne sommes
plus que de miserables tire-laine. Guise nous chasse... Suis bien mon
plan: nous nous adjoignons quelques hardis compagnons; ce soir, nous
revenons en force au moulin; nous nous emparons des fameux sacs;
nous les transportons a l'hotel de Guise. Et, alors, je dis au duc:
"Monseigneur, l'argent est la. Pour moi, je ne demande rien. Mais, il
faut deux cent mille livres pour Maurevert. Sinon, il est capable de
crier tout haut comment vous avez trouve les millions qui vont vous
permettre de lever une armee... Crois-tu que Guise te refusera cette
somme?...

--Eh bien, oui! Tu as raison!...

--Ainsi, nous faisons comme j'ai dit?

--De point en point, fit Maurevert. A ce soir, donc!...

Les deux bandits s'eloignerent rapidement vers Paris. Alors, du fond
d'une haie touffue, une tete pale apparut avec un sourire qui eut
epouvante Maurevert, deux yeux ardents se fixerent sur les deux hommes
jusqu'a ce qu'ils eussent tourne au premier detour du chemin. Et le
chevalier de Pardaillan demeura a cette place, immobile et pensif.

"Cette fois, murmura-t-il, je crois que je le tiens!..."



XIX

LE MEUNIER

Pardaillan avait suivi Maineville et Maurevert des l'instant ou il
les avait apercus. Au-dela de la porte Saint-Honore, il avait laisse
Angouleme et ses deux nouveaux laquais, qui l'attendirent en se
dissimulant derriere une masure. De loin, il avait assiste a la
discussion du muletier avec Maineville et Maurevert. Puis, il avait
vu ce dernier s'enfuir a toutes jambes, il avait entendu le coup de
pistolet, et, rampant parmi les hautes avoines, il avait pu se glisser
jusqu'a la haie pres de laquelle avait eu lieu l'entretien que nous
venons de rapporter. Alors, le chevalier se dirigea vers la masure ou il
avait laisse Charles.

--Voulez-vous, lui dit-il, jouer un mauvais tour a Mgr Guise? Retournez
a votre hotel, prenez-y des armes et munitions. Montez a cheval avec ces
deux dignes serviteurs, qui brulent du desir d'en decoudre! L'un d'eux,
continua le chevalier, me ramenera mon destrier. Je vous attendrai dans
le moulin que vous apercevez d'ici.

--Mais, de quoi s'agit-il?... demanda Charles.

--Je vous l'ai dit: de jouer un mauvais tour a Guise, et de lui porter
un de ces coups dont il ne se relevera pas.

Le petit duc n'en demanda pas davantage; il avait en Pardaillan une
confiance illimitee. Il partit aussitot.

Pardaillan, lui, s'engagea dans l'etroit sentier qui, une heure plus
tot, avait ete suivi par les trente mulets. A son grand etonnement,
le sentier etait libre. Il put parvenir sur le plateau sans avoir ete
arrete par aucune des sentinelles qu'il s'etait attendu a rencontrer.

"Est-ce que les mulets portaient vraiment de l'orge? songea-t-il. Est-ce
que toute cette histoire de sommes d'argent au fond des sacs ne serait
qu'une chimere?..."

Les abords du moulin ne semblaient rien annoncer d'extraordinaire. II
entra dans le logis du meunier, dont la porte etait ouverte.

"Decidement, Maurevert a reve", grommela-t-il en frappant du pommeau de
sa rapiere sur une table.

A cet appel, une servante apparut, et, d'un air etonne, s'enquit de ce
que desirait ce visiteur arme de pied en cap, et tel que le moulin n'en
avait jamais du voir.

--Ma mignonne, dit Pardaillan, je voudrais parler a votre maitre pour
une affaire de farine, une affaire d'or...

--Ah! ah! fit un homme qui entrait a ce moment, une affaire d'or,
dites-vous, mon gentilhomme?

Et le maitre meunier fixa sur Pardaillan un regard vif et percant.

"Je veux simplement vous acheter quelques sacs de ble, mais en vous les
payant dix fois le prix habituel. Et notez qu'il m'en faut trente sacs.
Vous le voyez, c'est une fortune... Et je ne mets au marche qu'une
condition: c'est de choisir moi-meme mes sacs.

--C'est trop juste, dit le meunier qui, alors, sans avoir l'air de le
faire expres, referma la porte d'entree.

--Vous pouvez meme pousser le verrou, mon brave, fit Pardaillan,
narquois. Surtout, quand vous saurez que les sacs que je veux vous
acheter sont justement les trente qui vous ont ete apportes tout a
l'heure par trente mulets.

A ces mots, le meunier jeta un cri d'appel, et, de la piece voisine,
les muletiers, poignards et pistolets aux poings, firent irruption.
Pardaillan tira sa rapiere et le combat allait s'engager, lorsqu'une
voix forte retentit:

--Bas les armes!...

Les muletiers et Pardaillan s'arreterent. Et, alors, entra un grand
vieillard a l'attitude hautaine, qui fit un geste de commandement. Les
muletiers et le meunier disparurent. Pardaillan rengaina son epee. Le
vieillard le considera avec attention, puis il dit:

--Monsieur, je suis le maitre de ce moulin. C'est donc avec moi que vous
devez traiter.

--Monsieur, dit Pardaillan, je crois inutile d'employer avec vous les
detours. Je commence donc par vous declarer que j'ai surpris votre
secret: les mulets qui sont montes ici etaient charges d'or.

--C'est exact, monsieur: il y en a pour trois millions...

Pardaillan fit un geste d'indifference. Le maitre du moulin, ou celui
qui se donnait pour tel, examina Pardaillan qui, de son cote, rendait
examen pour examen.

--Pourquoi, demanda tout a coup le chevalier, avez-vous empeche ces
dignes muletiers de foncer sur moi?

--Parce que votre figure m'a interesse. J'eusse ete fache qu'il vous
arrivat malheur. Et, des l'instant ou je vous ai vu monter le sentier et
entrer ici, j'ai desire vous connaitre. Voulez-vous me dire votre nom?

--On m'appelle le chevalier Pardaillan. Et vous?

--Moi, je m'appelle M. Peretti, dit le vieillard apres une courte
hesitation.

--Savez-vous, demanda Pardaillan, qui etaient ces deux hommes qui ont eu
querelle avec un de vos muletiers?

--Je crois avoir, de loin, reconnu l'un d'eux... le sire de Maineville,
qui appartient a la maison de Guise... Et vous, monsieur de Pardaillan,
reprit M. Peretti, n'etes-vous pas au duc?

En parlant, M. Peretti fouillait les yeux de Pardaillan.

--Je vais vous dire, fit paisiblement le chevalier, dans quelle
intention je suis monte au moulin. Je suivais justement M. de Maineville
et son compagnon.

--Qui etait ce compagnon? fit vivement M. Peretti.

--Vous avez devine Maineville. Je vous ai dit mon nom a moi, parce que
vous me l'avez demande. Quant a celui que vous ne connaissez pas et que
je connais, moi, son nom vous est inutile, je le garde pour moi. J'ai
donc pu entendre la conversation de Maineville qui est a M. de Guise,
comme vous l'avez dit. Or, ce que veut faire Maineville me deplait fort,
et je suis venu ici pour l'empecher.

--Que veut-il donc faire?...

--Il veut aller dire a son seigneur et maitre que les millions promis
par le pape Sixte sont arrives... Il paraitrait donc que Sa Saintete,
apres avoir promis, se dedit. Pourquoi? Je n'en sais rien, et peu m'en
chaut. Seulement, Maineville veut revenir ici en force, s'emparer des
precieux sacs de Sa Saintete, porter a M. de Guise tout ce ble pousse
a l'ombre du Vatican et que le duc convertirait en un gateau royal. Et
cela m'ennuie. Je suis venu dire au meunier du ceans: "Brave homme, ce
soir on t'enlevera ton tresor... a moins que je ne m'en mele". J'ai donc
fait signe a deux ou trois hardis compagnons qui, avec moi, seront la
pour recevoir dignement les envoyes de M. le duc de Guise.

--Et pour ce service, dit M. Peretti, pour cette defense que vous
m'offrez, que demandez-vous?

--Rien, repondit Pardaillan.

M. Peretti tressaillit et regarda Pardaillan d'un air soupconneux. Cet
homme n'est-il pas un ennemi envoye d'avance. Mais, devant la figure
loyale de Pardaillan, ses doutes s'envolerent.

--Vous etes un brave chevalier, dit-il, excusez mes defiances, elles
vous sembleront naturelles quand vous saurez que je suis responsable de
tout cet argent. Je parlerai de vous a notre Saint-Pere, vous pouvez en
etre assure, et il trouvera, lui, une recompense digne de vous.

--Ma recompense est toute trouvee, dit Pardaillan, narquois. Ne vous en
inquietez donc pas, je vous en prie.

M. Peretti, encore une fois, demeura perplexe.

"Quel diable d'homme est-ce la?" songea-t-il.

Et, pour penetrer le mystere, il pria le chevalier a diner avec lui, ce
que Pardaillan s'empressa d'accepter.

Pendant ce repas, il remarqua plusieurs choses: d'abord, que le diner
etait de beaucoup trop delicat pour un simple meunier; ensuite, que M.
Peretti etait entoure d'un respect etrange. Il en conclut qu'il avait
affaire a quelque haut et puissant seigneur au service de Sixte-Quint.

Le diner finissait lorsque le duc d'Angouleme arriva escorte de Picouic
et de Croasse. Les deux laquais portaient chacun deux mousquets, des
pistolets, enfin tout un attirail de guerre qui fit sourire M. Peretti.

"Diable! fit-il, je vois que vous etes homme de precaution. Nous avons
la de quoi soutenir un siege...

--Aussi bien, est-ce d'un siege qu'il s'agit.

Des lors, M. Peretti commenca a se demander s'il ne ferait pas mieux
de se retirer. Il ne doutait plus de Pardaillan. Mais, jusque-la, il
s'etait volontiers berce de cet espoir que le chevalier avait fort
exagere la situation. A la vue des armes de guerre, il commenca a
prendre au serieux l'aventure.

Mais M. Peretti etait brave, sans doute. Et puis une irresistible
curiosite lui etait venue de voir a l'oeuvre cet homme extraordinaire
qui venait defendre un tresor et qui ne voulait rien recevoir en
echange. M. Peretti demeura donc...

La journee se passa sans incident. Vers la tombee du jour, Picouic, et
Croasse furent envoyes en sentinelles perdues, au pied de la butte, pour
signaler l'approche de toute bande, armee ou non.

Les deux geants maigres s'installerent donc aux abords de la chapelle
Saint-Roch et se mirent a surveiller le terrain dans la direction de
la porte Saint-Honore. La nuit etait venue lorsqu'une troupe sortit
de Paris et se dirigea droit sur la chapelle. Elle se composait d'une
quarantaine d'hommes d'armes et etait suivie d'une lourde charrette
que trainaient trois forts chevaux. Les hommes d'armes etaient pour
intimider les gens du moulin, la charrette pour transporter a l'hotel de
Guise les trente precieux sacs.

L'expedition etait conduite par Maineville. Pres de Maineville
marchaient Maurevert, Bussi-Leclerc et Cruce. Le reste se composait de
soldats, cette sorte de razzia devant demeurer secrete. Mais, mele a ces
soldats, un gentilhomme masque marchait silencieusement: c'etait le duc
de Guise lui-meme, qui avait voulu assister a l'operation.

On connait Maineville et Maurevert.

Cruce etait un bourgeois, ligueur enrage. Jean Leclerc, maitre d'armes,
cree par Guise gouverneur de la Bastille, etait une sorte de brave qui
se vantait de n'avoir pas eu un seul duel qui n'eut ete suivi de mort
d'homme. A son nom de Leclerc, il avait ajoute celui de Bussi, en
memoire du fameux Bussi d'Amboise, si miserablement assassine par les
mignons d'Henri III.

Guise, en marchant vers le moulin pour s'emparer des millions que
Sixte-Quint avait fait venir pour lui et qu'il lui refusait maintenant,
fremissait d'espoir. Avec cette enorme somme, il pourrait fausser la
parole donnee a Catherine de Medicis, de ne rien tenter de violent
contre Henri III. Il pourrait acheter les conseillers du Parlement qui
lui tenaient tete. Il pourrait payer les arrieres de solde de deux ou
trois regiments, qui n'obeissaient plus qu'en grommelant. Il pourrait
lever une armee, tenir la campagne, chasser Henri de Bearn jusque dans
ses montagnes, capturer Henri III, le deposer et se faire couronner!

Une sourde fureur l'animait contre ce pape Sixte, dont il avait recu
l'envoye venant lui annoncer que Sa Saintete, epuisee par des pertes
d'argent, etait dans l'impossibilite de le secourir... Moins de deux
heures apres cet envoye. Guise avait recu la lettre de la princesse
Fausta, lui disant que l'argent etait la!... Maineville, envoye pour
s'assurer du fait, revenait bientot le confirmer!... Et Guise, devore de
rage et d'impatience, se perdait en suppositions sur les causes de cette
brusque defection du pape... Car, enfin, si l'argent etait la, c'etait
pour lui qu'il etait venu!...

L'expedition avait aussitot ete resolue.

Picouic et Croasse apercurent la petite troupe qui s'avancait en bon
ordre.

"Rentrons au moulin, maintenant", dit Picouic. Il s'elanca. Croasse,
terrifie, l'imita. Mais, au bout de quelques pas, pris de frayeur,
il buta et tomba sur les genoux. Picouic continua seul son chemin en
courant. Alors, Croasse se releva et se remit a descendre a toutes
jambes vers la chapelle Saint-Roch. Mais, a ce moment, la troupe
signalee etait sur le point d'atteindre elle-meme cette chapelle;
Croasse entendit les pas pesants des hommes d'armes cuirasses et casques
de fer. Il fremit et se vit perdu.

Mais, au moment ou la troupe de Guise commencait a tourner la chapelle
pour s'engager dans le sentier ou etait assis Croasse, un dernier
instinct de defense le galvanisa; il se releva, bondit et, se hissant
sur une borne, put atteindre, grace a ses longs bras, la fenetre qui
eclairait le choeur de la chapelle. D'un coup de coude, il defonca les
vitraux et, bientot, il se laissa glisser a l'interieur. La troupe
conduite par Maineville passa.

Tout autre que Croasse eut juge que le danger etait passe en meme temps.
Mais, si Croasse ne brillait pas en general par l'imagination, a cette
minute, cette imagination surexcitee par la peur enfanta des incidents:
il entendit des chuchotements autour de la chapelle, bien qu'il n'y eut
personne.

Croasse chercha, eperdu, un trou de, souris ou se fourrer, et parcourut
la chapelle dans l'obscurite, se heurtant aux bancs, aux sieges.
Soudain, il tomba tout de son long: au meme instant, une decharge
d'arquebuse eclata au loin. Il se cramponna a un anneau de fer que
ses mains rencontrerent, et il s'arc-bouta a cet anneau comme un noye
s'accroche au fetu de bois. Or, a force de s'arc-bouter et dans les
mouvements spasmodiques de sa frayeur. Croasse Constata tout a coup que
la dalle a laquelle etait scelle l'anneau se soulevait.

Une sorte de long boyau s'ouvrait devant lui. Il se precipita.
L'obscurite etait profonde, absolue. Ou aboutissait ce souterrain?
Croasse courut a perdre baleine. Soudain, son front heurta contre
quelque obstacle. Croasse eut la sensation d'avoir recu un coup de masse
d'armes. Il tomba et s'evanouit...

Pendant ce temps, Picouic avait continue sa course, et ce ne fut qu'en
arrivant au moulin qu'il s'apercut de la disparition de son compagnon.

"Le lache a fui! Ah! Croasse, tu nous deshonores!..."

Et, comme Picouic ne voulait pas etre deshonore, il raconta a Pardaillan
que Croasse s'etait embusque au pied du sentier pour tenter une
diversion.

Le chevalier prit aussitot ses dispositions et rassembla tout le monde
dans la grande salle: c'est-a-dire le meunier, trois garcons meuniers,
dix muletiers, ce qui, en comprenant le duc d'Angouleme et Picouic et
lui-meme, portait a dix-sept le nombre des defenseurs du moulin. Quant
aux deux ou trois femmes du moulin, elles s'etaient renfermees dans une
salle donnant sur les champs.

M. Peretti suivait de l'oeil toutes les evolutions du chevalier. Une
derniere hesitation se lisait sur son visage.

Pardaillan venait de faire sortir sa troupe. On entendait les pas des
hommes de Guise qui montaient le sentier. Bientot, on distingua leurs
ombres confuses.

"Ce jeune homme est-il un traitre? reflechissait M. Peretti. Ce
Pardaillan est-il un envoye de Guise?... Je vais le savoir dans un
instant... Ma destinee et celle du royaume de France sont dans les mains
de cet Inconnu... Si c'est un traitre, mes millions sont a Guise...
Guise est roi... et moi... prisonnier, peut-etre!..."

Pensif, il alla s'accouder contre les vitraux de la fenetre. Toutes les
lumieres avaient ete eteintes...

"Dans un instant. Je saurai! murmura M. Peretti. Voyons... si ce
Pardaillan me trahit, si Guise entre ici, que lui dirai-je... Je lui
dirai..."

Une violente detonation eclata soudain; l'eclair de la decharge illumina
la nuit, et, dans le sentier, on entendit le hurlement des blesses, la
retraite precipitee des survivants...

--Ils en tiennent! dit paisiblement le chevalier. Rechargez vos armes
sans hate... Ils vont en avoir pour une demi-heure a se concerter et a
revenir de leur surprise.

M. Peretti entendit ces mots, et son visage s'eclaira.

"Ce n'est pas un traitre, fit M. Peretti. Decidement, M. de Guise n'aura
pas mon argent. Le Bearnais sera roi!...

Il ouvrit vivement la porte et appela le chevalier.

--Ne craignez rien, dit Pardaillan en s'approchant.

--Je n'ai pas peur, monsieur. Mais vous venez de dire que, sans doute,
il n'y aurait pas de nouvelle attaque avant une demi-heure? Eh bien, le
moment est venu de suivre l'excellent conseil que vous m'avez donne
dans la journee... c'est-a-dire de faire filer mes trente mulets...
Seulement... Je crains...

--Oui, vous craignez que M. de Cuise, en trouvant le moulin vide, ne
lance une bonne compagnie de cavaliers dont les chevaux auront vite fait
de rattraper vos mulets...

--C'est cela meme, mon noble ami... Vous me permettez, n'est-ce pas,
de vous appeler ainsi? Car vous venez de me rendre un service,
voyez-vous... c'est que j'etais responsable, moi! Et devant qui? Devant
notre Saint-Pere lui-meme!... Sa Saintete saura tout ce qu'elle doit
au chevalier de Pardaillan!... Mais me voila bien embarrasse! Si on me
poursuit... il faudrait...

--Il faudrait, dit Pardaillan, que la troupe du duc soit arretee devant
le moulin jusqu'au jour, pour vous permettre de prendre de l'avance...
Eh bien, partez donc. Je me charge d'arreter l'ennemi jusqu'a demain
matin.

--Quoi! a vous seul, vous arreterez cette bande bien armee!... Car,
je vous previens que le meunier de ceans et ses aides devront
m'accompagner...

--Je m'en doute, car tous ces messieurs ressemblent a des meuniers comme
je ressemble au pape.

M. Peretti tressaillit.

--Vous lui ressemblez peut-etre plus que vous ne pensez... Jeune homme,
vous ne voulez pas de recompense, et je vois a votre air qu'il est
inutile d'insister. Mais, prenez cet anneau... et, peut-etre qu'en
certaines occasions, il pourra vous etre plus utile qu'une fortune...

A ces mots. M, Peretti glissa vivement une bague dans la main de
Pardaillan, et, sans y attacher d'autre importance, le chevalier la
passa a un de ses doigts... Dix minutes plus tard, les trente mulets
recharges de leurs precieux sacs sortaient par-derriere et se mettaient
en route. M. Peretti suivait a cheval, escorte par le meunier et ses
garcons transformes en gens de guerre.

La caravane ayant atteint rapidement la Ville-l'Eveque, celui qui
paraissait etre le chef des muletiers s'approcha, chapeau bas, de M.
Peretti et lui demanda:

--C'est bien la route d'Italie, que nous reprenons?

--Non, monsieur le comte, repondit M. Peretti: vous prendrez la route de
La Rochelle...

Pardaillan, Charles d'Angouleme et Picouic etaient demeures seuls dans
le logis du meunier; le moulin lui-meme se dressait sur l'aile gauche de
ce logis, et ils communiquaient par un escalier de bois qui, partant du
rez-de-chausse, aboutissait a l'etage du moulin ou se manoeuvrait la
meule et ou on pouvait mettre en mouvement les grands bras livres a
l'action du vent. De cet etage du moulin, par une simple trappe a
laquelle aboutissait une echelle, on descendait a l'etage inferieur ou
se recueillait la farine.

Pardaillan parcourut rapidement le logis et le moulin et se rendit
compte de ces diverses dispositions.

--Voici notre quartier general, dit-il en designant le logis, et
voici notre ligne de retraite, ajouta-t-il en montrant l'escalier qui
conduisait au moulin.

--Nous allons donc nous battre? demanda Picouic.

--Alerte! cria Pardaillan.

La troupe de Guise, en effet, apparaissait a ce moment sur la butte.
Pardaillan ouvrit la fenetre et cria:

--Hola, messieurs! qui etes-vous? que desirez-vous?

--Qui etes-vous vous-meme? fit dans la nuit une voix imperieuse.

--Ma foi, monseigneur duc, repondit Pardaillan en reconnaissant la voix
de Guise, je suis le meunier du joli moulin de la butte... Qu'y a-t-il
pour votre service?

--Meunier ou non, dit le duc, vous avez tout a l'heure tire sur mes gens
qui montaient le sentier sans autre intention que de patrouiller. En
consequence, je vous previens que vous serez pendu haut et court, a
moins que vous ne sortiez a l'instant. Auquel cas, il vous sera fait
grace de la vie.

--Me sera-t-il permis, monseigneur, d'emporter aussi les trente sacs
pleins d'or que vous venez piller?

--Sortez! hurla le duc, furieux, livrez-nous la place, ou nous allons
vous donner l'assaut!

--Ah! monseigneur, si vous menacez, nous allons etre forces de faire une
sortie et de vous exterminer tous...

--Guise, qui allait Jeter un ordre, s'arreta soudain.

--Ils sont peut-etre cent la-dedans! dit-il a Maineville.

Pardaillan entendit et cria:

--Nous sommes trois, monseigneur!... Et c'est bien assez, savoir: le duc
d'Angouleme, qui attend avec impatience la rencontre que vous lui avez
promise; le sieur Picouic, baladin de son metier, et, enfin, votre
serviteur, chevalier de Pardaillan.

Et il referma tranquillement la fenetre.

--Oui, au revoir! gronda Guise, pale de fureur.

Et il donna ses ordres. Avec les forces dont il disposait, il forma un
large cercle de surveillance autour de la butte; chaque homme avait pour
mission de surveiller, et non de se battre; il devait surtout prevenir
le cas ou on tenterait de faire sortir du moulin tout bagage qui
ressemblerait a des sacs de ble. Puis, il expedia un sergent a Paris.

Deux heures plus tard, ce sergent revenait, annoncant que les ordres
du duc allaient s'executer, c'est-a-dire qu'une troupe de mille
arquebusiers allait arriver.

Pendant ces deux heures, Pardaillan et ses deux compagnons s'etaient
fortement barricades. Maurevert fremissait de joie: il tenait enfin
l'ennemi tant redoute et disait au duc:

--Monseigneur, vous m'avez promis deux cent mille livres sur le butin
que vous allez faire? Je veux vous proposer un echange: gardez les deux
cent mille livres et donnez-moi l'homme qui vient de vous parler avec
tant d'insolence.

--Je te comprends, Maurevert, dit Guise, tu hais cet homme. Mais, moi
aussi, je le hais. Et nous avons un vieux compte a regler. Cela date
de l'hotel Coligny... Seulement, si tu veux te contenter de cent mille
livres, ce qui est encore un joli denier, tu auras permission d'assister
a l'entretien que j'aurai avec le Pardaillan, des que nous l'aurons pris
dans son terrier.

--Peste, monseigneur, c'est cher, ce sera donc bien beau?

--Je te le jure, gronda Guise.



XX

L'ATTAQUE DU MOULIN

Pendant que Guise attendait les mille hommes de renfort demandes
et echangeait avec Maurevert ces macabres faceties, Maineville et
Bussi-Leclerc s'approchaient en rampant du moulin, resolus qu'ils
etaient a connaitre le nombre exact des assieges.

Tout etait silencieux et obscur dans le moulin. Mais, dans le logis, une
fenetre etait eclairee. Ce fut donc par l'echelle du moulin que les deux
hommes se dirigerent; bientot, ils eurent atteint l'etage ou se trouvait
la meule.

En quelques minutes, ils eurent parcouru le moulin et furent convaincus
qu'il ne s'y trouvait personne. Ils allaient donc redescendre, lorsque
Maineville apercut un leger rai de lumiere au pied d'un mur; il saisit
Bussi-Leclerc par le bras et lui souffla a l'oreille:

--Il y a la une porte de communication...

Ils s'approcherent de ce rayon de lumiere pale, dans l'intention non
pas d'ouvrir, mais d'ecouter. Mais, en touchant la porte, Bussi-Leclerc
s'apercut qu'elle etait simplement poussee. Avec des precautions
infinies, il l'attira a lui: la porte s'ouvrit sans bruit... Les deux
hommes s'accroupirent sur le haut de l'escalier et purent alors dominer
la salle. Et, alors, ils tressaillirent d'etonnement. Un etrange
spectacle s'offrit a leurs yeux.

Assis a une table, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angouleme
devoraient a belles dents un superbe jambon, tandis qu'un pate attendait
son tour et que Picouic versait a boire!... Le long d'un mur etaient
rangees, en bon ordre, une douzaine d'arquebuses toutes chargees. Sur
une table voisine, s'alignaient plusieurs pistolets. Tout en mangeant
et en buvant, Pardaillan et Charles continuaient une conversation deja
commencee.

--Des demain matin, disait le chevalier, nous irons visiter ce couvent.
Il faudra bien que la bohemienne parle, et nous finirons par savoir ce
qu'est devenue votre jolie petite Violetta... Allons, soyez gai, mon
prince...

--Ainsi, Pardaillan, dit le duc d'Angouleme, vous pensez que cette
Saizuma en sait plus long qu'elle n'a voulu d'abord vous en dire?...

--J'en suis sur, dit Pardaillan. Et voila maitre Picouic qui, ayant vecu
avec elle, vous dira... tiens! tiens!

Ces derniers mots, le chevalier les avait prononces au moment ou il se
renversait sur le dossier de son siege, pour examiner a la lumiere la
couleur du vin qu'il allait boire. Dans ce mouvement, sa tete s'etait
levee et ses yeux avaient rencontre, au haut de l'escalier de bois,
Maineville et Bussi-Leclerc. Pardaillan se mit a rire et designa les
deux hommes a Charles, qui bondit sur son epee.

--Messieurs, dit Pardaillan, si le coeur vous en dit, je vous invite!...

Maineville et Bussi-Leclerc etaient braves. Ils n'avaient devant eux que
trois hommes; la meme idee leur vint: s'emparer de Pardaillan et de ses
deux compagnons, les amener pieds et poings lies au duc de Guise.

Ils se leverent, saluerent et Maineville dit poliment:

--Monsieur de Pardaillan, ce sera avec plaisir que nous trinquerons
avec vous si vous voulez porter la sante de M. le duc de Guise et nous
accompagner ensuite aupres de lui.

Charles voulut s'elancer. Mais Pardaillan le retint.

--Monsieur de Maineville, dit-il, ce serait avec plaisir que je
porterais la sante de votre maitre si je ne craignais de desobliger M.
d'Angouleme, que voici, et qui, je ne sais pourquoi, ne peut souffrir
les Lorrains; quant a vous accompagner aupres de M. de Guise, c'est
encore plus impossible, vu que nous n'avons pas fini de diner.

--C'est avec desespoir que nous interrompons votre diner dit alors
Bussi-Leclerc.

A ces mots, les deux hommes, l'epee a la main, se precipiterent et
Bussi-Leclerc porta sur le crane de Picouic un tel coup de pommeau que
le pauvre tomba evanoui. Pardaillan se jeta au pied de l'escalier,
leur coupant ainsi toute retraite. Tout cela s'etait passe en quelques
secondes: Maineville se trouva en garde devant le duc d'Angouleme,
Pardaillan devant Bussi-Leclerc... Au meme instant, les epees
s'engagerent. Bussi-Leclerc porta coup sur coup deux ou trois de
ses meilleures bottes; a son etonnement, elles furent parees par le
chevalier.

--A vous, monsieur, je vous tue! rugit Bussi-Leclerc en se fendant a
fond par un coup droit.

--Bravo, mon prince, dit Pardaillan qui, dedaignant de lui repondre,
avait vivement pare. Poussez... c'est cela... fendez-vous... touche!

Maineville, touche au bras, saisit son epee de la main gauche et,
furieusement, il attaqua Charles, tandis que Bussi-Leclerc, ivre de rage
devant le dedain de son adversaire, portait de son cote a Pardaillan des
coups jusqu'ici reputes mortels.

--Allons, allons! il faiblit, disait Pardaillan en s'adressant a
Charles, et comme si Bussi-Leclerc n'eut pas existe... Ne le tuez pas,
mort-diable!... j'ai une idee... liez-lui sa rapiere... bon!... ah!
desarme!... tenez-le!... ficelez-le-moi! nous allons rire!...

En effets Charles, a ce moment, venait de desarmer Maineville qui,
glissant sur le parquet, etait tombe sur un genou. Il lui mettait sa
pointe sur sa gorge et lui disait:

--Vous rendez-vous, monsieur?...

--Je me rends, fit Maineville, pale du sang qu'il avait perdu, plus pale
encore de honte et de fureur.

A ce moment, Picouic, revenu de son evanouissement, se relevait, courait
a Maineville, saisissant un paquet de cordelettes a nouer les sacs de
ble, et, en quelques secondes, le ficelait proprement. Alors seulement
Pardaillan regarda son adversaire qui, ecumant, bondissait autour de
lui, et de sa voix la plus paisible:

--Et vous disiez donc, cher monsieur...

--Je disais, hurla Bussi-Leclerc, que je vais te clouer a ce mur!

Pardaillan, d'un battement sec, fit devier la rapiere dont la pointe
erafla son pourpoint.

--Vous parlez de clouer, repondit-il. En effet, vous manoeuvrez votre
epee comme un clou. Tenez, je vais vous donner une lecon... regardez
bien...

--Miserable! rugit Bussi-Leclerc.

A ce moment, son epee lui sauta des mains et alla tomber a dix pas. Il
voulut courir la ramasser. Mais il se heurta a Picouic qui braquait sur
lui un pistolet... Bussi-Leclerc se croisa les bras et baissa la tete.
C'est a peine s'il s'apercut que le Picouic lui ficelait les jambes
d'abord, puis les bras... puis le portait et l'etendait aupres de
Maineville.

--Achevons de diner, dit Pardaillan, qui, ayant rengaine sa rapiere, se
remit a table. Ah! ca, maitre Picouic, a quoi pensez-vous... mon verre
est vide...

--Je crois, cher ami, qu'il est temps de nous en aller, dit a ce moment
Charles d'Angouleme, qui venait de s'approcher de la fenetre. Voyez...

Pardaillan alla voir. Aux lueurs de l'aube naissante, il apercut, au
pied de la butte, une troupe qui se deployait en ordre d'assaut. C'etait
une longue ligne d'arquebusiers flanquee a gauche et a droite par un
double rang d'archers. Au loin, par la porte Saint-Honore, arrivaient
des bandes de bourgeois, la pertuisane au poing, qui hurlaient.

Il resulta de l'ensemble de ces circonstances qu'au soleil levant il y
avait autour de la butte quatre ou cinq mille hommes.

"Diable! fit Pardaillan, il est temps, en effet, de nous en aller; mais
je crois bien que, pour le moment, c'est plus facile a dire qu'a faire.

--Cependant, observa doucement Charles, nous devions, ce matin, aller
voir la bohemienne; vous me l'avez promis, Pardaillan. Il faut nous en
aller.

--Nous nous en irons, fit Pardaillan. Mais quels cris assourdissants!...
Hola, maitre Picouic, au travail! Chargez sur votre dos M. de
Maineville, moi je prends M. Bussi-Leclerc, qui est le plus lourd...

Des clameurs terribles s'elevaient de l'armee assiegeante. A mi-cote,
les assiegeants s'arreterent. Ils attendaient la decharge des assieges
et s'etonnaient de leur silence.

--Ils preparent quelque mechant coup, dit Guise a Maurevert. Mais ou est
Maineville? Ou est Bussi?...

Et, pendant ce temps, celui qui etait la cause de tout ce tumulte,
enferme dans le moulin avec ses deux compagnons, se preparait froidement
a quelque defense desesperee.

Pardaillan avait pratique des ouvertures a travers les planches mal
jointes du moulin. Et, toutes les arquebuses, il les avait calees; elles
etaient toutes braquees et il n'y avait qu'a y mettre le feu... Apres
quoi, il y avait encore les pistolets.

Au-dehors, au moment ou le soleil se levait. Guise donna tout a coup le
signal de l'assaut. Une immense clameur retentit et l'armee se mit en
marche, de toutes parts; mais, presque au meme instant, il y eut un
arret general, et un grand silence tomba tout a coup sur la butte et la
plaine, devant un spectacle extraordinaire:

Trois hommes, sortant du moulin, en portaient un quatrieme, solidement
garrotte. Et, en un instant, cet homme ficele fut attache a l'extremite
d'une des ailes du moulin...

--C'est Maineville! rugit Guise effare, hebete de stupeur.

Deja, les trois assieges avaient saisi un deuxieme personnage, egalement
garrotte, et, avec la meme rapidite, ramenaient vers le sol l'aile
opposee et y attachaient l'infortune!

--Bussi-Leclerc! s'exclama Maurevert.

--Feu! Feu sur ces demons! hurla Guise.

Cent arquebuses partirent a la fois; la petarade se continua quelques
minutes au risque d'atteindre les deux malheureux, accroches chacun a
son aile du moulin! Et, lorsque l'opaque fumee se fut dissipee, on vit
Pardaillan qui, sur la derniere marche de l'echelle, saluait d'un large
coup de chapeau, puis rentrait dans le moulin et rejetait l'echelle a
terre, d'un coup de talon... Au meme instant, les ailes du moulin se
mirent a tourner!... Les deux malheureux tantot en haut, tantot en bas,
tantot la tete au ciel, tantot renversee vers le sol, suivaient l'orbite
implacable tracee par les ailes du moulin, haletants de terreur.

--En avant! En avant! hurla Guise fou furieux de rage.

Une violente decharge partit du moulin. C'etait les dix arquebuses de
Pardaillan qui faisaient feu. Mais l'elan etait donne... moins de deux
minutes plus tard, au milieu d'effroyables hurlements, le logis du
meunier etait envahi...

Et la stupeur tournait au delire. Dans ce logis, il n'y avait personne!
L'escalier qui conduisait au moulin fut apercu. En un instant, vingt,
cinquante, cent hommes d'armes se ruerent et atteignirent l'etage
superieur du moulin.

"Personne!..."

Les trois assieges etaient descendus a l'etage inferieur, Picouic arme
des deux derniers pistolets, Pardaillan et Charles, l'epee a la main.

Pardaillan, parvenu tout en bas, souleva deux ou trois planches de ce
cone sur lequel etait bati le moulin et montra le chemin a ses deux
compagnons qui s'y glisserent... C'etait le dernier refuge!... Il allait
falloir mourir la, en vendant sa vie le plus cherement!... Pardaillan,
le dernier, se glissa dans le trou, et rajusta les planches.

Maintenant, ils etaient sur le sol meme. Les envahisseurs hesitaient a
descendre a l'etage inferieur du moulin.

Enfin, l'un d'eux ayant regarde et n ayant vu personne, une bande se
precipita et se trouva sur le plancher que les trois assieges venaient
de quitter!... C'etait la fin "... On allait decouvrir dans un instant
l'etroit passage par lequel ils s'etaient faufiles.

Ce fut a ce moment que Picouic sentit le sol vaciller sous ses
pieds comme s'il eut tombe... Il se baissa, tata de ses mains dans
l'obscurite. Et il sentit que ses mains touchaient une dalle, et que
cette dalle basculait. Picouic jeta un cri... En un instant, Pardaillan
et Charles comprirent ce qui se passait, et tous trois appuyerent
de toutes leurs forces sur la dalle qui allait livrer passage aux
assaillants!...

Et, comme ils etaient a genoux, haletants, pesant sur la dalle, une voix
lugubre, lointaine, leur parvint.

--Ah! les laches! disait-elle. Ils me bouchent la sortie! Attendez que
je vous extermine tous!...

--Croasse! hurla Picouic. C'est Croasse!...

En une seconde, la dalle arrachee laissa voir un trou beant, ou
commencait un escalier de pierre moisie... Et. dans ce trou, apparut la
tete pale, effaree, tragique et comique de Croasse!...

Dans le meme instant, et avant que Croasse fut revenu de sa stupeur, les
trois hommes se precipitaient dans le trou et couraient le long d'un
boyau noir, Picouic entrainant Croasse. Dix minutes plus tard, ils
atteignaient l'autre extremite du souterrain qui aboutissait a la
chapelle Saint-Roch. A ce moment meme les assiegeants trouvaient la
dalle soulevee et commencaient a descendre, avec precaution, l'escalier
de pierre...

Les quatre hommes sortirent de la chapelle, le plus paisiblement du
monde et se melerent a la foule qui tourbillonnait au pied de la butte,
les yeux fixes sur le moulin. Ils passerent inapercus dans cette foule
ou personne ne les connaissait, et, en hate, rentrerent dans Paris.

Croasse fut interroge sur les evenements qui l'avaient amene a devenir
un sauveteur aussi imprevu.

--Je venais de me battre dans la chapelle contre je ne sais combien
d'ennemis que je mis en fuite, dit-il, lorsque, saisi traitreusement
par sept ou huit forcenes, je fus precipite dans un trou noir ou je
fus laisse pour mort. Lorsque je m'eveillais, entendant des bruits de
bataille, je resolus de me rapprocher de vous, messieurs, et alors...

--Monsieur Croasse, vous etes etonnant!... fit Pardaillan avec un
sourire.



XXI

L'ABBAYE DE MONTMARTRE

Une litiere, ornee a l'interieur de coussins de soie et toute tendue de
la meme etoffe, venait de franchir le pont Notre-Dame. Une dizaine de
cavaliers, vetus d'un costume sombre et bien armes, escortaient cette
litiere. Les yeux fixes sur la litiere, un homme de haute taille et
de forte carrure, enveloppe soigneusement dans un manteau, suivait a
distance.

Cet homme, c'etait maitre Claude, l'ancien bourreau de Paris. Cette
litiere, c'etait celle de la princesse Fausta.

Elle traversa Paris, franchit la porte Montmartre et monta la cote raide
par la route qui serpentait sous l'ombrage de hetres seculaires.
Enfin, elle s'arreta devant le porche de l'abbaye des Benedictines. La
princesse Fausta descendit de la litiere et, comme si sa venue eut ete
attendue, la porte s'ouvrit aussitot. Maitre Claude s'etait arrete
derriere un arbre. Alors, il se retourna, inspecta avec impatience
les pentes de la colline, et, apercevant enfin un homme qui montait
lentement, lui fit signe d'approcher. L'homme rejoignit maitre Claude;
c'etait le prince cardinal Farnese.

Par une sorte de fatalisme, ou par un supreme dedain de la vie, issu
de son desespoir, Farnese se cachait a peine et ne prenait aucune
precaution...

--Elle est la! dit maitre Claude en tendant le bras vers l'abbaye.

Farnese jeta un regard sur l'escorte de Fausta, qui, ayant mis pied a
terre, attendait devant la porte.

--Bien. Es-tu decide a agir?... dit-il.

--Je me suis vendu a vous pour un an, repondit maitre Claude d'une
voix sombre. Je vous appartiens. Ordonnez donc: j'obeirai... mais...
n'oubliez pas qu'apres la mort de la tigresse vous m'appartenez,
vous!... gronda-t-il.

Farnese haussa les epaules et dit:

--Si je n'avais pour un temps raccroche ma vie a l'espoir de venger
ma fille, je me livrerais a toi a l'instant, et je te benirais de me
delivrer de la vie... Ne crains donc pas que j'essaie de dechirer le
pacte qui nous lie...

--Bon! commandez donc, et j'obeis!... dit le bourreau.

--Commencons par entrer dans ce couvent.

Alors, a distance et sous le couvert des vieux arbres, ils contournerent
l'abbaye.

Nous avons explique que le couvent etait en triste etat, comme si,
depuis des annees deja, il eut ete abandonne; les jardins, jadis si
beaux, n'etaient plus qu'une foret de ronces. Le potager, qui se
trouvait sur les derrieres du couvent, demeurait seul assez bien
cultive, les habitantes de ce lieu etrange se nourrissant principalement
des legumes qu'elles faisaient pousser. Ce potager etait clos d'un mur
d'enceinte comme le reste du couvent; mais, a ce mur, il y avait, de
place en place, de larges breches qui, sous les pieds de mysterieux
visiteurs, avaient fini par former de veritables passages ouverts.

Ce fut vers l'une de ces breches que maitre Claude se dirigea, suivi du
prince Farnese, pensif.

Non loin se trouvait un vieux pavillon d'elegante architecture, jadis
construit par quelque abbesse qui venait y chercher le repos et la
solitude, mais qui, maintenant, n'etait plus qu'une ruine. Claude, d'un
coup d'epaule, defonca la porte vermoulue. Ils entrerent.

--Attendez-moi la, dit maitre Claude.

Farnese acquiesca d'un signe de tete et demeura immobile, tandis que
l'ancien bourreau s'eloignait.

La princesse Fausta etait entree dans le couvent. Malgre l'incroyable
puissance de caractere de cette femme, un trouble indefinissable
paraissait sur son visage.

Precedee de deux jeunes religieuses, a la physionomie plus mutine que
devote, Fausta parvint au premier etage et, sur l'immense palier
ou s'ouvrait un profond couloir, rencontra l'abbesse Claudine de
Beauvilliers qui se hatait de venir au-devant de son illustre visiteuse.
Celle-ci eut un agenouillement rapide, et Fausta leva la main, les trois
premiers doigts ouverts, signe mysterieux... benediction que seuls
peuvent donner les successeurs de saint Pierre! Mais ce fut si rapide
que les deux religieuses ne virent rien de ce geste.

Claudine, deja, marchait devant Fausta et, lui montrant le chemin, la
fit penetrer dans une piece meublee avec un luxe disparate. Sur une
table de marbre a coins rehausses d'argent, c'etait tout l'attirail des
brosses, des pinceaux, des pots et des flacons, onguents et cosmetiques
alors en usage non seulement pour les femmes, mais aussi pour les
hommes. Et, au-dessus de cette table, un Christ d'or etendait ses bras.

L'abbesse roula un large fauteuil et, lorsque Fausta se fut assise,
placa sous ses pieds un coussin de velours. Elle-meme demeura debout.

--Cette femme... cette bohemienne est toujours ici? demanda alors
Fausta.

--Oui, madame. Selon vos ordres, nous la surveillons etroitement. Votre
Saintete desire-t-elle la voir?...

Fausta demeura quelques minutes silencieuse et pensive.

--Ma Saintete! dit Fausta apres un silence... Derision!... Vingt-trois
cardinaux reunis en conclave secret, dans les catacombes de Rome,
ont resolu la guerre contre Sixte. Et, deja, devant l'execution, ils
tremblent. Ma souverainete pontificale est destinee a s'exercer dans
les tenebres, alors que mon ame aspire violemment au grand jour!... Ah!
Claudine, mon coeur deborde d'amertume. Vous m'appelez Saintete! Et,
lorsque je regarde en moi-meme, je ne vois qu'une jeune fille epouvantee
de voir que la nature s'est trompee en lui donnant le sexe qui est
le notre, plus epouvantee encore de decouvrir, sous ses aspirations
insensees, la faiblesse d'une femme.

Claudine leva vers Fausta un regard de sympathie.

--Ah! ma noble et radieuse souveraine, murmura-t-elle, vous qui inspirez
a la fois l'amour et le respect, je vois qu'une douleur inconnue
vous etreint... Que ne puis-je mourir pour vous eviter l'ombre d'une
souffrance!...

Fausta, d'un geste plein de dignite, releva l'abbesse.

--Oui, dit-elle, vous etes vraiment une apotre, Claudine. Si votre
chair est faible, votre ame est forte. Vous etes la seule qui m'ayez
comprise... Ecoutez donc...

Sur un signe de Fausta, Claudine de Beauvilliers, abbesse des
Benedictines de Montmartre, s'assit et Ecouta.



XXII

LE COEUR DE FAUSTA

--Est-ce que le regne pontifical de Jeanne est un reve? reprit Fausta,
comme si elle se fut parle a elle-meme. Quelle est la loi qui defend
a une femme d'occuper le trone de Pierre? Est-ce qu'il n'y a pas des
saintes comme il y a des saints?

Claudine ecoutait ardemment ces etranges paroles. S'adressant plus
directement a l'abbesse, Fausta continua:

--Donc, ils sont vingt-trois qui, fatigues de la tyrannie de Sixte,
ont resolu d'elever une Eglise devant son Eglise, un trone devant son
trone... Trois ans se sont ecoules depuis... J'habitais Rome alors,
le palais qu'avait habite mon aieule, Lucrece... Le sang des Borgia
bouillonnait dans mes veines. Riche, belle, adulee, seule au monde, je
voyais mon palais plein de seigneurs et de princes de l'Eglise... Mais
je n'avais de joie qu'a relire la terrible legende des Borgia, mes
ancetres. Et j'ai senti en moi l'esprit vaste d'Alexandre Borgia, la
fougue conquerante de Cesar Borgia, le coeur de Lucrece Borgia. Etre
a moi seule ce qu'ils ont ete a eux trois!... Oui, je faisais ce reve
inoui, lorsque je rencontrai Farnese... C'est lui que je conquis le
premier, et c'est lui qui, le premier, m'abandonne!...

--Quoi! madame... le cardinal Farnese!...

--Un soir, reprit Fausta sans repondre, Farnese vint me chercher dans
mon palais. Il connaissait mon reve... Il me temoignait une sorte
d'admiration... Ce soir-la, donc, nous sortimes de Rome et penetrames
dans les Catacombes. Arrives a un vaste carrefour eclaire de torches, je
vis les vingt-trois revetus de leurs simarres...

--Voici celle que vous savez, dit Farnese. Voici celle qui peut nous
sauver...

--Alors, les vingt-trois m'entourerent. Je ne tremblai pas devant ce que
j'entrevis a l'instant et j'acceptai leur terrible proposition. Alors,
l'un d'eux, le plus vieux, passa a mon doigt cet anneau...

Fausta allongea la main et montra l'anneau.

--Je me mis a l'oeuvre, continua Fausta. J'ai bouleverse l'Italie dont
presque tous les eveques sont prets a me reconnaitre. J'ai bouleverse la
France, parce que son roi, aux premieres ouvertures de Farnese, haussa
les epaules. Ce roi, je l'ai fait chasser. J'en ai choisi un autre...

--Il me semble, dit timidement Claudine, que les evenements se deroulent
bien selon vos plans...

--Voila ce qui me deroute! Les apparences sont telles qu'elles depassent
mes previsions, et, sous ces evenements, s'en trouvent d'autres qui
m'arretent... Les cardinaux du conclave secret ont peur. Farnese vient
de m'abandonner...

--Mais, Guise! Guise!

--Guise s'est reconcilie avec la duchesse!... Je la tenais, pourtant...
Je l'ai envoyee, esperant qu'elle aurait assez d'audace pour se
representer une fois encore a l'hotel de Guise, et qu'alors... Mais elle
a eu l'audace prevue, elle a vu son mari... et le mari a pardonne!

Claudine de Beauvilliers reprima un sourire.

--Guise, reprit Fausta, Guise qui passe pour le type accompli de
l'energie violente, Guise n'est vraiment admirable que dans la bataille.
Mais, une fois le casque et la cuirasse deposes, j'apercois dans Guise
ce qu'il est en realite: une belle statue qui, parfois, a un geste
violent, mais qui n'est capable ni de haute pensee, ni de ferme
resolution... Oui, il a pardonne a la duchesse de Guise et ceci m'a
deroutee. Il a laisse sortir de Paris trois mille hommes que ce Crillon
a conduits a Henri de Valois. Il a parle a Catherine de Medicis, et
quelques mots de la vieille Florentine ont suffi pour faire crouler
l'echafaudage de resolutions que j'avais lentement eleve dans ce faible
cerveau!... Enfin, denue d'argent, une occasion s'offre a lui de saisir
le tresor qui lui permettra de conquerir le royaume; renseignee par mes
espions, je le lui indique. Il n'a qu'a le prendre... et, au moulin de
la butte Saint-Roch, il se fait jouer comme un enfant!

Fausta ferma tout a fait les yeux. Elle murmura:

--Il est vrai que, sur la place de Greve et a la butte Saint-Roch, Guise
a eu affaire a forte partie... Pourquoi le duc de Guise n'a-t-il pas
l'ame d'un Pardaillan?...

Alors, comme si le secret qu'elle portait au coeur l'eut etouffee, elle
reprit d'une voix qui tremblait presque:

--Le veritable chevalier des heroiques entreprises, ce n'est pas un
Guise a l'armure etincelante ou au pourpoint de satin... Je l'ai vu, le
vrai chevalier. Qui est-il?... Oh! que ne donnerais-je pas pour le mieux
connaitre, pour penetrer sa vie, comprendre sa pensee... etre enfin...

La Fausta s'arreta soudain. Son visage palit et les ongles de ses mains
s'incrusterent dans les paumes, en l'effort qu'elle fit pour dompter son
emotion. Mais Claudine avait vu, entendu... et elle avait devine...

--Folie! murmura Fausta. Je n'ai pas de coeur...

--Pourquoi, ma Souveraine? s'ecria Claudine palpitante. Reine
toute-puissante, pourquoi ne seriez-vous pas femme?...

--Parce que, dit la Fausta, en reprenant toute sa majeste, je ne veux
pas etre dominee par un homme...

--Ah! madame, c'est un maitre d'une bien douce puissance que l'Amour!...

--L'Amour! balbutia Fausta en tressaillant.

Elle baissa la tete et une larme brulante gonfla ses paupieres. Mais
cette larme s'evapora et, lorsqu'elle releva la tete, son visage avait
repris toute sa serenite.

--Voila donc ou nous en sommes, continua-t-elle simplement. Guise a
recule de dix ans en ces quelques jours et Farnese, pierre angulaire de
mon edifice, Farnese m'echappe!... Voyons donc cette Saizuma... puisque
vous croyez avoir decouvert...

L'abbesse frappa dans ses mains. Une porte s'ouvrit et une religieuse
parut:

--Qu'on amene la bohemienne, dit Claudine.



XXIII

LE SPECTRE

Maitre Claude, laissant le prince Farnese dans le pavillon, s'etait
eloigne en traversant le potager.

Claude connaissait sans doute les etranges moeurs de ce couvent qui
etait une exception. Il ne semblait prendre aucun soin de se cacher.
Ayant traverse le potager, il passa sous une voute et, la, se rencontra
avec une jeune et jolie fille au costume laique et quelque peu sommaire.

Et, cette fille au sourire effronte, aux yeux hardis, c'etait encore une
religieuse. Elle se planta resolument devant maitre Claude et, d'une
voix caline, demanda:

--Ce beau cavalier est sans doute de l'escorte qui vient de s'arreter
devant le porche?

--En effet, je suis de la suite de la princesse, et j'ai ordre de venir
la retrouver.

--Si vous allez chez l'abbesse, vous n'avez qu'a suivre ces deux
soeurs...

Les deux soeurs etaient vetues en religieuses. Elles marchaient
lentement, la tete baissee et les bras croises. Car, dans ce couvent, il
y avait quelques soeurs demeurees pures.

Entre ces deux femmes, marchait, silencieuse, la bohemienne au masque
rouge... Saizuma. Claude les laissa passer. Il se mit a les suivre.
Les deux religieuses frapperent a une porte qui s'ouvrit. Alors elles
prirent chacune Saizuma par une main et entrerent. Quelques instants
plus tard, elles sortirent seules et s'eloignerent lentement. Alors
maitre Claude s'approcha de la porte. Mais la, il s'arreta et passa
ses deux mains sur son front. La facilite avec laquelle il marchait a
l'evenement terrible lui causait une angoisse qu'il n'eut pas eprouvee
s'il lui avait fallu traverser mille dangers...

Claude avisa a quelques pas une porte entrouverte; il y alla, et
se trouva dans une etroite piece sans meubles ou regnait une
demi-obscurite. Dans cette solitude, Claude, les bras croises, se prit a
songer. Que venait-il faire la?...

Tuer. Ou tout au moins s'emparer d'une femme qu'il allait livrer
au prince Farnese. Une haine terrible l'animait contre Fausta. La
meurtriere de sa fille devait mourir. Mais il lui semblait que des
souvenirs s'agitaient au fond de sa memoire.

"Cette bohemienne, qui marche entre deux religieuses, a une allure que
je reconnais, songea maitre Claude.

Il medita longtemps sur ce sujet, ayant oublie a ce moment Farnese et
Fausta. Puis se decida.

Les deux religieuses conduisant Saizuma etaient entrees chez l'abbesse.

--Madame, dit l'une des religieuses, deux hommes viennent encore
d'entrer sur le territoire de la communaute.

--Helas! fit Claudine, les murs de notre pauvre couvent sont en ruine.
Comment pourrions-nous empecher ces incursions de l'Amalecite? Allez
prier, mes soeurs, allez...

Cette reponse impudente, Claudine la fit sur un ton de douloureuse
piete. Les deux soeurs s'inclinerent et sortirent. Sans doute Fausta
etait au courant des moeurs extraordinaires de ce couvent, car elle ne
parut nullement etonnee. Seulement, tandis que les soeurs se retiraient,
elle dit:

--Le jour est proche, madame l'abbesse, ou vous pourrez rebatir le
temple qui abrite ces saintes filles. N'oubliez pas qu'un revenu de cent
mille livres est assure a votre couvent, du jour ou nos projets auront
ete benis par Dieu.

L'oeil de Claudine etincela. Fausta, deja, s'etait tournee vers Saizuma
et l'examinait en silence. La bohemienne s'approcha d'elle, lui prit la
main, et lui dit de sa voix morne;

--Voulez-vous savoir votre bonne aventure?

--Non, dit Fausta. Mais, si tu veux, je te dirai la tienne. Car je sais
lire dans la main les evenements passes.

Saizuma considera avec etonnement la femme qui lui parlait ainsi avec
une douceur d'accent qui fondai son coeur et une autorite qui la
subjuguait. Elle demanda:

--Qui es-tu? Es-tu de Boheme comme moi?...

--Peut-etre, dit Fausta. Mais, puisque je te parle a visage decouvert,
ne peux-tu retirer ton masque?

--Mon masque est rouge, mais, si je le retire, on verra que mon visage
est pourpre de honte. Tous ceux qui etaient dans l'eglise cathedrale sur
la place de Greve m'ont vue...

--L'eglise cathedrale! murmura Fausta en tressaillant. La place de
Greve!... Oh! serait-ce bien elle?...

--Et puis, peut-etre tu redouterais d'etre reconnue par le bourreau?
ajouta-t-elle, etudiant l'effet de ses paroles.

--Le bourreau n'est rien, dit Saizuma. Il ne m'a pas fait de mal. Il n'a
pas broye mon coeur. Celui que je redoute, c'est l'imposteur qui a tue
mon ame...

--Le nom de cet imposteur? dit Fausta en suivant avec une attention
passionnee l'effet de ses paroles.

--Il est la! repondit Saizuma, en posant la main sur son sein. Nul ne le
saura.

--Eh bien, je le sais, moi!...

Saizuma eclata de rire. Fausta saisit sa main, l'ouvrit, y jeta un
regard, et d'une voix imperieuse:

--Les lignes de ta main m'ont revele ta vie passee...

Saizuma retira violemment sa main et la referma dans un mouvement de
terreur convulsive.

--Je sais que c'est au pied de l'autel que ton coeur a ete broye par
l'eveque... Celui que tu aimais! Jean de Kervilliers!

Saizuma jeta un cri de detresse et tomba a genoux.

--C'est elle! C'est bien elle! murmura Fausta.

Et elle se pencha vers la bohemienne pour la relever. A ce moment, la
porte s'ouvrit. Fausta vit entrer maitre Claude... Elle ne fremit pas.

--Que viens-tu chercher ici? demanda-t-elle avec hauteur.

--Vous! repondit Claude.

--Parle donc...

--Ma supplique est simple, madame. Je voulais vous prier de
m'accompagner jusqu'au vieux pavillon qui se trouve derriere les jardins
de ce couvent.

--Et si je refusais, bourreau?

--Si vous refusiez, madame, je serais force de vous tuer tout de suite.
Mon maitre, et je dis mon maitre parce que je lui appartiens en ce
moment, m'a ordonne de vous amener a lui dans ce pavillon. Je vous
amenerai, morte ou vive.

Claudine, devant cette scene imprevue, etait devenue livide d'epouvante.
Fausta gardait cette admirable expression de majeste sereine qui lui
etait habituelle.

--Et ton maitre, dit-elle, qui est-ce?...

--Mgr le cardinal Farnese...

--Fausta avait violemment tressailli.

--Je te suis! dit-elle.

Si Claude fut etonne par ce peu de resistance, il ne le temoigna ni par
un mot ni par un geste. Fausta, d'un signe, avait rassure Claudine.
Puis, se penchant vers Saizuma, elle la releva en murmurant a son
oreille avec une expression d'infinie pitie:

--Venez, pauvre femme, et vous ne souffrirez plus...

Maitre. Claude, sa dague nue a la main, ouvrit la porte. Fausta passa,
s'appuyant sur le bras de Saizuma, ou plutot l'entrainant. L'abbesse
voulut la suivre, mais Claude referma la porte a clef, en disant:

--Demeurez ici, madame. Sachez de plus que, si vous appeliez, l'unique
chance de salut qui reste a la princesse Fausta s'evanouirait.

Claudine demeura donc enfermee dans la chambre, a demi evanouie de
terreur. Quant a Fausta, elle marchait d'un pas tranquille. Claude
venait derriere elle. Lorsque Fausta fut arrivee au bas de l'escalier,
elle se tourna vers le bourreau.

--Conduisez-moi..., lui dit-elle.

--Allez droit au fond du jardin, repondit Claude. Et n'oubliez pas qu'au
premier cri, au premier geste, je vous egorge...

Fausta se mit en marche et atteignit le pavillon, elle entra. Claude
entra derriere elle et ferma la porte.

Farnese, plonge dans une meditation, n'entendit pas le bruit de la porte
qui grincait. Claude se dirigea vers lui. En cette seconde, Fausta
conduisit la bohemienne dans un angle obscur et lui dit impetueusement:

--Si tu veux te liberer de la douleur qui etreint ta vie depuis que tu
fus trahie par Jean de Kervilliers, demeure ici, en silence.

La recommandation etait inutile. La bohemienne avait vu le cardinal
Farnese, et un profond tressaillement avait secoue tout son etre.

"L'homme noir de la place de Greve", murmura-t-elle.

Fausta s'etait vivement dirigee vers l'extremite opposee de cette salle.
Elle prit place dans un vieux fauteuil et attendit. Claude avait touche
Farnese.

--Monseigneur, dit-il, elle est ici.

--Elle! qui elle? haleta Farnese en bondissant.

--Celle qui a tue votre fille, celle que nous avons condamnee, celle qui
va mourir... la voici.

--Ah! oui..., murmura-t-il, Fausta! Ce n'est que Fausta!

Il y avait un soulagement dans cette constatation.

--Bourreau, dit-il d'une voix tres calme, tu attendras dehors. Quand je
t'appellerai, tu executeras la sentence.

Claude s'inclina avec soumission. Et, etant sorti, il s'assit sur
le seuil de pierre. Farnese, pendant quelques instants, contempla
silencieusement Fausta.

--Madame, dit-il enfin, vous voila en mon pouvoir. Je dois vous prevenir
que j'ai l'intention de vous tuer comme on tue une bete feroce.
Qu'avez-vous a dire a cela?

--Cardinal, repondit Fausta, vous etes en etat de rebellion contre votre
souveraine. J'eusse pu, d'un mot, livrer le bourreau que vous m'avez
envoye. Mais j'ai voulu voir jusqu'ou irait votre audace. Et c'est
pourquoi je suis ici. Sachez-le, je sortirai de cette maison sans que
vous ayez touche un cheveu de ma tete.

Un instant, sous cette voix dominatrice, le cardinal faillit courber la
tete. Mais, se raidissant, il continua:

--Une seule chose au monde peut vous sauver. Lorsque je me suis traine a
vos pieds, lorsque je vous ai crie que cette pauvre innocente sacrifiee
a vos projets, c'etait ma fille... je croyais encore parler a la
Souveraine. J'ai vu alors qu'il n'y avait en vous que de l'audace, et
que cela seulement vous faisait forte. Pendant des annees, je vous ai
ete aveuglement devoue. Pour vous, je me suis fait criminel, croyant
agir pour le bien de la nouvelle Eglise. Et, lorsque je vous ai demande
ma fille, vous m'avez dit: "Elle est morte..." A ce moment-la, je vous
ai condamnee. Rien ne peut donc vous sauver aujourd'hui, a moins que
vous ne me prouviez que vous avez menti, et que ma fille n'est pas
morte!

Le cardinal fixa un ardent regard sur Fausta. Un dernier espoir le
faisait palpiter.

--Elle est morte, dit Fausta implacable. J'ai voulu savoir si, vous, mon
premier disciple, vous etiez assez degage des faiblesses humaines pour
sacrifier meme votre fille a la cause sacree pour laquelle vous deviez
devouer votre sang jusqu'a sa derniere goutte... Si je vous avais vu tel
que je vous esperais, Farnese... qui sait de quoi j'eusse ete capable,
et quelle magnifique recompense j'eusse trouvee pour vous! Qui sait meme
si un miracle ne vous eut rendu celle que vous pleurez!...

--Reves insenses! dit-il sourdement. N'esperez pas, madame, echapper a
la sentence en me bercant d'un pueril espoir.

A ces mots, le cardinal fit un mouvement comme s'il allait appeler
le bourreau. Mais, en meme temps, Fausta se leva. Et elle marcha si
flamboyante dans sa serenite, si terrible dans sa majeste, que le
cardinal s'arreta et qu'une secrete horreur l'envahit tout a coup.

--Puisque votre rebellion vous damne, dit-elle glaciale, puisque
vous n'avez pas voulu que fut tente le miracle de joie, eh bien! que
s'accomplisse donc le miracle de desespoir, vivez avec celle qui est la
mort de votre ame!

--Que voulez-vous dire? balbutia Farnese.

--Cherche en toi-meme! Tu la crois morte depuis seize ans!... Regarde.

D'un geste rapide elle fit tomber le masque de Saizuma.

--Leonore! rugit Farnese en reculant, tandis que Saizuma s'avancait vers
lui.

--Qui donc a prononce mon nom? demanda la bohemienne.

Farnese livide, les yeux exorbites, se cacha le visage dans les mains.
Et, quand Saizuma fut tout pres de lui, il tomba a genoux.

La voix eclatante de Fausta s'eleva:

--Adieu, cardinal! Je te mets aujourd'hui aux prises avec Leonore de
Montaigues, ton amante!... Prends garde que je ne te mette, un jour, aux
prises avec le spectre de ta fille!...

Mais Farnese n'entendait pas. Il ne voyait que Saizuma... Leonore... le
spectre!...

Fausta s'etait dirigee vers la porte sans hater le pas. La, elle trouva
Claude qui attendait et qui, la voyant apparaitre, demeura stupide
d'etonnement. D'un bond, le bourreau penetra dans la salle, courut a
Farnese, et vit alors Saizuma qui se penchait sur le cardinal.

--La mere de Violetta!... murmura-t-il, petrifie.

Et Claude recula de quelques pas, effare, presque terrifie par cette
soudaine apparition de celle qu'il aurait du, jadis, par un matin
de novembre, executer sur la place de Greve. Alors, a l'attitude de
Farnese, de l'amant de Leonore, il comprit pourquoi Fausta avait pu
sortir si tranquillement de cette salle ou elle devait mourir. Sa haine,
qui, un moment, avait fait place a la stupefaction, lui revint plus
violente.

--Eh bien, murmura-t-il, je serai donc seul a executer cette femme!

Et il s'elanca au-dehors sur les traces de Fausta. Mais deja celle-ci
avait rejoint son escorte devant le grand porche du couvent. De loin,
Claude vit la litiere s'eloigner, entouree de cavaliers.



XXIV

LA SOEUR PHILOMENE

Maitre Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arreta devant le
pavillon ou il avait laisse le prince Farnese. Il songeait, en marchant
lentement:

"Fausta sait que le cardinal Farnese veut la tuer. C'est elle qui a
amene la malheureuse Leonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait
une escorte suffisante pour faire saisir Farnese... elle s'eloigne
simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essaye de me saisir moi-meme?..."

Claude franchit la breche par ou il etait entre avec le cardinal
Farnese. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre
hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua a descendre et
croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui
rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.

Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui
rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en general
les gentilshommes a un simple bourgeois comme lui, c'etait Charles
d'Angouleme.

Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui
avait si bien repete qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort
allegrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante.
Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, la-haut, il
allait trouver la bohemienne Saizuma, et que, par la bohemienne, il
finirait par savoir la retraite de Belgodere, et, par consequent, de
Violetta.

Les quatre hommes parvinrent a la breche. Pardaillan passa le premier,
et, ne voyant rien d'anormal et d'inquietant, fit signe a Charles qui le
suivit aussitot. Bientot, ils furent rejoints par Croasse et Picouic...
Dans le jardin, deux vieilles religieuses bechaient.

L'une d'elles apercut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un
sourire amer, les designa a sa compagne.

--Cela va bien, dit-elle, ils viennent a quatre, maintenant! Jesus,
dans un peu de temps, c'est toute une armee qui viendra s'installer au
couvent!

--Allons, allons, soeur Philomene, dit l'autre religieuse, plus
sceptique ou plus resignee. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela
les regarde... nous n'y pouvons rien!

--Jesus Marie, murmura soeur Philomene, on dirait qu'ils viennent a
nous, regardez, soeur Mariange.

--Oui, vraiment, c'est a nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur
Philomene.

Soeur Philomene, d'un geste rapide, defripa sa pauvre vieille jupe et,
d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les meches de cheveux qui
voltigeaient au vent.

--Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace
de ne pas nous respecter.

Pardaillan et le duc d'Angouleme s'avancaient en effet vers les deux
religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur
Philomene baissa pudiquement les yeux.

Soeur Mariange etait une petite personne grasse et replete, tout en
embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomene, anguleuse et
seche comme un sarment, avait du toujours etre laide, et elle en gardait
une rancune a tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la
vie, et, par certains cotes, elle etait d'une innocence enfantine.

Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.

--N'approchez pas! Arretez! cria Philomene.

Le bon Pardaillan, qui s'etait deja arrete devant cette injonction
palpitante, demeura interloque. Charles d'Angouleme, a son tour, salua
et dit:

--Madame...

--Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur
outragee. Qu'esperez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur
vos visages!

Ici Pardaillan fut pris d'un eclat de rire qui, malgre ses soucis, gagna
aussitot le jeune duc.

--Par tous les diables, s'ecria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures
ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la
vertu de deux femmes d'apparence aussi venerable?... Non, madame, ne
redoutez de nous aucune entreprise malseante. Nous venons simplement
vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous
rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur...
il aime une jeune fille--oh! ne craignez rien, ce n'est pas une
religieuse--et cette jeune fille a ete enlevee.

--Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomene en regardant le petit duc
avec interet.

Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohemienne, que j'ai
menee moi-meme jusqu'au porche du couvent, et a qui on a bien voulu
donner l'hospitalite. Cette bohemienne peut nous etre d'un precieux
secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la
voir.

--J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui
jusque-la avait rempli le role de personnage muet.

Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.

--Madame, dit-il d'une voix emue, faites que je puisse voir la
bohemienne, et vous n'aurez pas oblige un ingrat.

--La charite chretienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous
voulez parler a la bohemienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux
pavillon, la-bas, pres de la breche?... Elle y est en ce moment: je l'ai
vue y entrer.

Pardaillan et Charles n'en ecouterent pas davantage et se dirigerent en
toute hate vers le pavillon Signale.



XXV

L'ETE DE LA SAINT-MARTIN

Pendant que Charles et Pardaillan penetraient dans le vieux pavillon,
les deux laquais, c'est-a-dire Picouic et Croasse, demeuraient au-dehors
en sentinelle. Le premier avait ete poste au pied de la breche. Le
second devait rester a l'entree meme du pavillon.

Croasse qui, bien a contrecoeur, etait passe foudre de guerre, commenca
par jeter tout autour de lui un regard menacant. Et il mit la dague a la
main. Cependant, ayant constate que le potager, en fait d'ennemis,
ne presentait a ses regards que de modestes herbages legumineux, il
commenca a se dire que le moment d'une nouvelle bataille, n'etait
sans doute pas arrive. Il eteignit donc le feu de son regard, et tout
doucement rengaina sa dague, en murmurant:

"Je les verrai bien toujours venir."

En attendant, par mesure de simple prudence et pour ne pas s'exposer
inutilement, il quitta a petits pas le poste ou il avait ete mis en
surveillance et se dirigea vers un hangar ou etaient remises les
ustensiles de jardinage: faible abri, mais abri tout de meme. Or, juste
comme il allait atteindre le hangar et s'y terrer, une ombre parut.
Croasse bondit. Ce n'etait pas l'ennemi: c'etait soeur Philomene.

--Arretez, pour l'amour de Dieu, s'ecria-t-elle en voyant Croasse tirer
un pistolet de sa ceinture.

Croasse, voyant qu'il n'avait affaire qu'a une femme deja agee et
paraissant toute saisie de frayeur, remit le pistolet a sa place.
Cependant soeur Philomene avait joint les mains avec admiration:

--Comme vous devez etre brave! dit-elle.

--Malheur a moi! songea Croasse. Cela se voit donc?... Que me
voulez-vous, ma digne femme? ajouta-t-il tout haut.

Philomene demeura interloquee. Elle n'avait pas prevu cette question si
simple. Au fait, que voulait-elle?...

Philomene vivait depuis treize ans dans le fantastique couvent. Elle
avait quarante-cinq ans et paraissait dix ans de plus; elle avait
toujours ete trop laide pour tomber dans le peche. Elle n'etait pas une
devergondee.

Devant la question du prudent Croasse qui avait tout a coup soupconne
en elle un ennemi, Philomene baissa donc les yeux, soupira et se mit a
lisser le bout de son tablier, comme eut pu faire une petite fille a
qui on dit pour la premiere fois qu'elle est jolie. C'etait grotesque,
c'etait hideux, c'etait navrant peut-etre, mais c'etait d'une profonde
sincerite: Philomene, soeur Philomene, avait recu le coup de foudre!

--Enfin, reprit Croasse, vous n'etes pas venue seulement pour le plaisir
de me contempler, je pense?

Philomene releva les paupieres, et, avec la hardiesse de son innocence,
repondit:

--Si fait!... vous etes si beau!... foi de Philomene!

--Oh! oh! songea Croasse. Est-ce que j'etais aussi, sans le savoir, un
bourreau de coeurs?...

Il examina d'un oeil plus bienveillant Philomene qui palpitait, et la
vit moins laide, moins vieille qu'elle n'etait.

Voyant l'effet que ce mot avait produit sur Croasse, Philomene
s'enhardit encore et murmura:

Je venais vous prier de visiter avec moi nos jardins...

Invite a visiter en compagnie de Philomene les fruits et les fleurs du
jardin. Croasse comprit qu'il etait de son devoir de repondre par une
galanterie telle qu'on pouvait en attendre d'un bourreau de coeurs et
d'un veritable heros d'armes; il ouvrit un large bec et croassa:

--O Philomene! que ne puis-je cueillir la fleur de votre modestie et les
fruits de votre vertu!

C'etait une declaration que Croasse jugea audacieuse et Philomene
decisive. Tous deux un instant demeurerent ebahis, effares; Philomene
etait confuse et palpitante de sentir qu'elle tombait dans les abimes du
peche. Croasse, de plus en plus audacieux et se sentant irresistible,
saisit une main de Philomene.

Tres astucieusement, Philomene tirait Croasse vers un coin desert de
la communaute dont l'approche etait depuis quelques jours severement
interdite aux religieuses. Philomene trouvait avantage a gagner ce lieu
ou s'elevait une petite construction entouree de palissades, afin
de pouvoir continuer l'entretien avec Croasse a l'abri de toute
indiscretion. Grace a de savants detours, Philomene put atteindre la
region desiree.

--Il ne s'agit plus maintenant que d'entrer dans l'enceinte,
murmura-t-elle faiblement. C'est une charmante retraite ou personne ne
pourra venir surprendre nos paroles...

Philomene avait cramponne sa main seche au bras de Croasse. Sans plus
d'explication, elle le traina jusqu'a la porte de la palissade. Cette
porte se trouvait fermee.

--Attendez! fit Croasse bouillonnant d'ardeur et d'audace, je vais
sauter par-dessus la palissade, et quand je serai a l'interieur je
pourrai facilement vous ouvrir.

Deja Croasse entreprenait l'escalade; quelques instants plus tard, il
sautait dans l'enclos, et sans perdre une seconde se prepara a ouvrir a
Philomene. A ce moment, il entendit derriere lui le bruit precipite de
pas legers. Il se retourna et etouffa un cri de stupefaction: une
jeune fille accourait vers lui, cheveux epars, mains jointes, regard
suppliant... une enfant adorablement belle dans sa terreur meme.

--O monsieur, supplia-t-elle, qui que vous soyez, sauvez-moi!
Emmenez-moi d'ici!...

--La petite chanteuse!... Violetta!... s'ecria Croasse.

A cette voix, la jeune fille parut reconnaitre soudain celui a qui elle
s'adressait ef s'arreta.

--Ah! murmura-t-elle avec accablement, ce n'est pas un sauveur! Ce n'est
qu'un aide de Belgodere!...

Et deux larmes roulerent sur ses joues palies.

--Violetta! Ici, repeta Croasse.

Croasse n'eut pas le temps d'en dire plus long! Sur le seuil de la
maisonnette apparaissait a cet instant quelqu'un qu'il ne connaissait
que trop bien: c'etait Belgodere!...

Le bohemien faisait tournoyer un gourdin de cornouiller de respectable
apparence. Croasse palit et, poussant un long gemissement, flageola, sur
ses longues jambes.

La pauvre petite baissa la tete et se dirigea lentement vers la
maisonnette dans laquelle elle disparut. Belgodere se retourna vers
Croasse... Celui-ci, mettant a profit le court instant ou il lui avait
semble que son terrible patron ne le regardait pas, s'etait elance pour
franchir la palissade. Mais Belgodere le guettait du coin de l'oeil: au
moment ou l'infortune Croasse allait enjamber la palissade, il fut saisi
par le mollet et violemment ramene au sol.

Belgodere saisit rudement Croasse par le bras et gronda:

--Ah ca! que fais-tu ici?

--Maitre, balbutia Croasse, mais... je vous cherchais!...

--Eh bien, puisque tu me cherchais, tu m'as trouve. Arrive!... Marche,
ou gare la trique!...

Quelques instants plus tard. Croasse, bleme d'epouvante, entrait a son
tour dans la maisonnette. Philomene, a travers les planches mal jointes,
avait assiste a toute cette scene. Alors, saisie de crainte, elle
s'etait enfuie rapidement et, retrouvant soeur Mariange, lui racontait
tout. Et, lorsque ce recit fut termine, soeur Mariange tomba dans une
profonde meditation. Sous ses dehors frustes, c'etait une matoise habile
a tout comprendre et surtout a tirer bon parti de ce quelle avait une
fois compris.

--Ecoutez, soeur Philomene, fit-elle, c'est tres grave, ce que vous
venez de me dire. Je crois que Mme de Beauvilliers prendrait des mesures
terribles contre nous si elle savait que nous savons...

--Jesus! Vous m'effrayez!...

--Ce qui est sur, c'est que, si vous parvenez a taire votre langue...

--Et qu'y gagnerai-je? s'ecria Philomene.

--La vie assuree! Songez a cela, soeur Philomene.

Mariange se dirigea rapidement vers le vieux pavillon qu'elle avait
elle-meme designe a Pardaillan et a Charles d'Angouleme. Mais ce fut en
vain qu'elle y penetra precipitamment. Le pavillon etait vide.



XXVI

L'ENCLOS DU COUVENT

Lorsque le lamentable Croasse, tremblant de tous ses membres, fut entre
dans la maisonnette, Belgodere qui le suivait, son terrible gourdin au
poing, ferma la porte soigneusement et s'adressant a son piteux hercule
que la frayeur rendait vacillant comme un homme ivre:

--Or ca, tu me cherchais, m'as-tu dit...

Croasse, qui louchait lamentablement sur la menacante trique, begayait
eperdument, ne sachant a quel saint se vouer.

--Cornes du diable! fit Belgodere, peu patient de son naturel, es-tu
mue en mouton moutonnant?... Tu beles et ne reponds pas?... Faut-il te
delier la-langue?

--Si je vous dis la verite, vous ne frapperez pas? interrogea Croasse
anxieusement.

--Cela dependra de ce que tu me diras... Va!...

Croasse vit bien qu'il fallait se contenter de ces paroles, si peu
encourageantes fussent-elles, et qu'il ne tirerait pas davantage de ce
maitre qu'il maudissait du fond de l'ame. La vue du solide gourdin
au poing robuste du bohemien paralysait tous les efforts de son
imagination. Si bien que, sur un geste d'impatience de son bourreau, il
resolut tout uniment de dire la verite toute nue sans s'inquieter des
suites qu'elle pourrait avoir pour ses nouveaux maitres: le sire de
Pardaillan et le duc d'Angouleme qu'il regrettait amerement en ce
moment, car ceux-la du moins ne lui pariaient pas la matraque au poing.
Ce fut donc d'une voix mal assuree qu'il commenca son recit:

--Voila, maitre... Votre disparition soudaine... nous a laisses, Picouic
et moi, dans un cruel embarras... l'hote de l'auberge de l'Esperance
nous ayant mis dehors, nous ne savions que devenir!

--Cet animal a raison au fait, murmura Belgodere.

Notons ici que Croasse mentait effrontement, car on se souvient que
Picouic et lui avaient bellement profite d'une absence du bohemien pour
gagner la rue et se mettre en quete d'un maitre, et que, ce maitre, ils
croyaient bien l'avoir trouve en la personne du chevalier de Pardaillan.

Mais, si peu perspicace qu'il fut, Croasse avait fort judicieusement
fait cette remarque que son ancien patron, s'il avait ete au fait de
cette desertion, aurait commence par le rosser sans plus attendre, et il
en avait conclu, non sans raison, que, s'il ne l'avait pas fait, c'est
qu'il l'ignorait. Aussi, voyant que Belgodere ne relevait sa phrase par
aucun argument frappant, respira-t-il plus librement et continua-t-il
avec plus d'assurance:

--Nous avons erre plusieurs jours autour de l'auberge et, ne vous voyant
pas revenir, pensant que pour des raisons... excellentes sans doute...
vous aviez decide de nous quitter... comme il nous fallait vivre
quand meme, nous nous sommes mis en quete d'un autre maitre qui... en
attendant votre retour... voulut bien nous donner le gite et la pitance.

--Bref, dit Belgodere, vous m'avez abandonne... Et ce nouveau maitre,
comment se nomme-t-il?

Ici Croasse eut un instant la velleite de nommer Pardaillan, mais le
desir legitime qu'il avait d'eblouir par sa nouvelle position fit qu'il
donna la preference au duc, dont le titre etait autrement pompeux et
imposant que celui, modeste, de chevalier. Aussi repondit-il avec
orgueil, en se rengorgeant:

--C'est Mgr le duc d'Angouleme!...

Belgodere bondit, n'en pouvant croire ses oreilles.

--Peste! fit le bohemien qui reflechissait profondement, mes
compliments... Il est honorable pour moi d'etre remplace par un duc...
un fils de roi...

Croasse, qui n'entendait pas malice, se gonflait demesurement et
oubliait presque le gourdin, cependant, toujours aux mains du bohemien.
Celui-ci, toujours ironique, reprenait:

--Tout cela ne me dit point comment et pourquoi je vous ai rencontre si
inopinement, monsieur Croasse.

--Ah! voila, dit monsieur Croasse. Il parait que mon jeune maitre--a
ce que j'ai cru comprendre du moins par des bribes de conversations
surprises de-ci de-la--, mon jeune maitre est amoureux... d'une jeune
fille qui a disparu soudainement.

--Est-ce possible!... fit Belgodere en serrant nerveusement son baton.

--Or, il y a, parait-il, dans ce couvent une bohemienne...

Belgodere tressaillit.

--Une bohemienne qui predit l'avenir d'une facon miraculeuse... Mon
jeune maitre, monseigneur le duc, est venu ici pour la consulter,
pensant qu'elle pourrait lui dire, peut-etre, ce qu'est devenue la
jeune fille... une noble demoiselle, belle comme le jour... dont il est
amoureux.

--En sorte que c'est pour consulter cette bohemienne... que le duc
d'Angouleme est venu ici? C'est tres remarquable!... Mais vous? Comment
vous ai-je trouve devant cette palissade... que vous aviez escaladee?...

Croasse toussa legerement.

--Moi? dit-il, j'avais ete laisse dans le jardin... seul... et comme
j'avais apercu des figures... qui ne m'inspiraient aucune confiance...
j'avais resolu de passer de ce cote-ci de la palissade... pour mieux
surveiller ces figures suspectes...

--Oui-da!... en sorte qu'au service de votre nouveau maitre vous seriez
devenu brave... Ah! sacripant! eclata soudain le bohemien, qui saisit
incontinent Croasse stupefait au collet et laissa retomber a bras
raccourci son baton sur sa squelettique echine, ah! scelerat, gibier de
potence!... tu te moques de moi!

Tout en parlant, Belgodere frappait a tour de bras. D'abord saisi
d'etonnement, Croasse s'etait laisse choir sur le sol en gemissant.

Puis les gemissements s'etaient hausses d'un ton et enfin s'etaient
transformes en hurlements qui dechiraient l'air chaque fois que le
terrible baton tombait sur ses epaules.

--Debout, chien! s'ecria le bohemien en le frappant du pied, debout et
ecoute...

Toujours geignant. Croasse se redressa peniblement.

--Ah! tu es venu m'espionner ici!... Ah! ton scelerat de maitre veut
enlever Violetta... Eh bien, ecoute: je vais sortir... sois tranquille,
tu seras soigneusement enferme ici... avec Violetta... je reviens dans
un instant... si je ne retrouve pas Violetta ici... si quelqu'un s'est
approche de la palissade... je t'arrache la langue...

Belgodere ferma soigneusement toutes les portes et se rendit tout droit
chez l'abbesse Claudine de Beauvilliers a qui il raconta tout ce qu'il
savait ou devinait. Celle-ci se chargea d'aviser seance tenante la
princesse Fausta qui prendrait telles mesures qu'elle jugerait utiles,
cependant que Belgodere regagnait promptement la maisonnette ou il
retrouvait tout comme il l'avait laisse.



XXVII

LES AMANTS

Le prince Farnese, en reconnaissant Leonore de Montaigues dans la
bohemienne Saizuma, avait eu la violente impression d'etre ramene de
seize ans en arriere.

Leonore avait a peine change.

La sensation de stupeur et d'effroi s'effaca peu a peu de l'esprit de
Farnese. L'amour, a cet instant, triompha dans son coeur. Lentement, il
se releva et murmura:

--Vous devez me hair. Vous avez raison. Mais, quand je vous aurai tout
dit, peut-etre me hairez-vous un peu moins.

Il parlait d'une voix humble et basse. Il osait a peine jeter un regard
sur cette femme qu'il n'avait cesse d'aimer.

Dans le temps ou il l'avait cru morte, il lui avait semble que cet amour
s'etait etouffe. A corps perdu, il s'etait jete dans la prodigieuse
aventure: opposer Fausta a Sixte-Quint, bouleverser la Chretiente...
oublier enfin. Maintenant, il comprenait l'inanite de ces tentatives.

Jean Farnese, dans la ruee a la conquete de l'amour, s'etait brise les
reins dans ce lamentable episode de la vie des coeurs: l'arrivee de
Leonore dans Notre-Dame... Leonore morte, le cardinal avait cherche une
autre voix, d'autres derivatifs a la violente activite de son ame.

Leonore retrouvee vivante, il revenait a l'amour. Il eut un espoir fou:
reconquerir Leonore, aimer encore, etre aime encore, fuir, fuir avec
elle...

D'un mot, montrons-le tel qu'il etait; il oubliait Violetta!... Il
oublia qu'il avait une fille, que cette fille etait morte, et qu'il
etait la pour frapper la Fausta. Il cherchait des termes de passion qui
allaient reveiller l'etincelle dans le coeur de Leonore... Vaguement,
dans un geste de supplication, il tendit les mains, et tout a coup, sans
bruit, sans secousse, il se prit a pleurer.

Farnese n'avait pas pleure depuis seize ans. Farnese n'avait pas pleure
lorsqu'il avait demande la vie de sa fille a Fausta. Farnese pleurait
devant Leonore.

--Vous pleurez? demanda Leonore avec une grande douceur de pitie. Vous
avez donc, vous aussi, des douleurs?... Les douleurs s'en vont avec les
larmes. Moi, je ne peux pas pleurer, et c'est pourquoi je garde mes
douleurs qui m'oppressent, qui m'etouffent...

Le cardinal avait releve la tete. Une immense stupeur s'emparait de
lui... Quoi! C'etait Leonore qui parlait ainsi!... Pas de reproches!...
Rien que de la pitie!... Il trembla.

--Dites, reprit Leonore, quelle est votre souffrance? Pourquoi
pleurez-vous? Peut-etre pourrai-je vous consoler?

--Oh! rugit le cardinal en lui-meme, mais elle ne me reconnait donc
pas!... Leonore!... Leonore!... rala-t-il.

Elle le regarda avec un etonnement qui le dechira.

--Leonore? dit-elle. Quel nom prononcez-vous la?... Pauvre fille!...
Taisez-vous, car vous pourriez la reveiller...

Cette fois, la terreur fit irruption dans l'ame du cardinal.

--Ecoutez, poursuivit Leonore, je vais vous dire votre bonne aventure.

En meme temps, elle saisit la main du cardinal qui, a ce contact,
frissonna longuement.

--Folle! begaya-t-il, folle!... Plus que morte!...

A ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit, et deux hommes entrerent.
C'etaient Charles et le chevalier de Pardaillan, qui, devant cette scene
imprevue, s'arreterent au seuil...

Le cardinal ne les vit pas. De toute sa passion palpitante, il repeta
le nom de l'adoree, comme si avec ce nom il eut voulu reveiller ses
souvenirs et sa raison.

--Ecoute! ecoute! haleta le cardinal. Tu ne reconnais donc pas ton
amant? Regarde-moi. Je suis celui que tu as aime!... Celui qui est
devant toi, c'est Jean Farnese!...

Il la secoua violemment. Soudain il s'ecria:

--Ta fille! Voyons, que tu ne me reconnaisses pas, soit! Mais tu es
mere. Ta fille! Ta Violetta...

--Que dit-il? palpita Charles d'Angouleme.

--Silence! dit le chevalier. Il se passe ici quelque chose d'effroyable.

--Ta Violetta! rugissait Farnese. Elle s'appelle Violetta... Ta
fille.... Il faut donc pour t'emouvoir que je frappe comme tu fus
frappee jadis... Ecoute!... Tu avais une fille!... Elle a souffert plus
que toi... et maintenant... elle est morte!...

--Qui a dit que Violetta est morte? cria une voix avec un sanglot
dechirant.

Le cardinal eperdu vit devant lui un jeune homme aux traits nobles et
doux, a la figure ravagee en ce moment par une effroyable douleur.
Saizuma, comme si toute cette scene ne l'eut pas regardee, avait recule.

Farnese se tourna vers ce jeune homme qui venait d'apparaitre et qui
sanglotait.

--Qui etes-vous? demanda-t-il d'une voix demente.

--Oh! s'ecria Charles avec un accent qui fit fremir le cardinal
d'effroi, et Pardaillan de pitie, vous avez dit qu'elle est morte!...
Violetta morte!...

Et une sorte de fureur s'empara du malheureux jeune homme, il saisit
violemment le bras de Farnese.

--Qui etes-vous?... Qui est cette femme? Pourquoi dites-vous que
Violetta est morte? Comment le savez-vous?...

Hagard, livide, d'une voix si triste et si dechirante que Charles en
demeura plein d'angoisse, le cardinal repondit:

--Qui je suis... Un malheureux qu'une femme a maudit dans une heure
terrible. Regardez-moi... Je suis le cardinal prince Farnese, l'amant de
Leonore de Montaigues, le pere de Violetta...

--Son pere! haleta Charles.

--Sa mere! murmura Pardaillan en jetant un regard de pitie sur la
bohemienne Saizuma.

--Fuyez! reprit le cardinal hors de lui; fuyez, jeune homme! Ne me
touchez pas! Tout ce qui me touche est maudit!...

Pardaillan lui mit la main sur l'epaule.

--Monsieur le cardinal, dit-il, soyez homme. Voici mon ami, M. le duc
d'Angouleme... il aimait la pauvre petite Violetta... Vous dites qu'elle
est morte... vous ne pouvez tout au moins refuser a cet enfant la
terrible consolation de savoir comment elle est morte...

--Comment? begaya Farnese... morte... assassinee.

Pardaillan tressaillit. La pensee du duc de Guise traversa son cerveau.

--Assassinee! dit-il froidement. Par qui?

--Par une femme... une tigresse... oh! je l'ai laissee echapper!...
Malheur sur moi, malheur sur vous, puisque je ne l'ai pas tuee quand je
la tenais!...

--Cette femme! cette femme! fremit le chevalier tandis que Charles
haletant se rapprochait pour entendre le nom de la maudite.

Le cardinal fit sur lui-meme un puissant effort et parvint a reconquerir
un peu de son calme:

--Cette femme, dit-il, ne vous avisez pas de vous heurter a elle; vous
seriez brises comme verre. Duc d'Angouleme, et vous aussi, monsieur,
prenez garde a cette femme; puisque vous avez connu et aime Violetta,
elle doit vous connaitre et vous hair... fuyez, s'il en est temps...

--Cette femme qui a assassine Violetta c'est donc...

--Elle s'appelle Fausta!...

--Bon, grommela Pardaillan, je vois que je l'avais bien jugee! Eh bien,
Fausta du diable, puisque tu ne te meles pas seulement de faire des
rois, puisque tu te meles aussi de tuer... pardieu! a nous deux!...

Farnese, deja, s'etait retourne vers Leonore. Mais, maintenant qu'elle
avait remis son masque rouge, le charme etait rompu. Il joignit les
mains, et d'une voix basse:

--Leonore, je t'aime toujours!... Leonore, maudis-moi; mais fuyons
ensemble... Ton coeur, je le rechaufferai... ton ame, je la
reveillerai...

Saizuma eut ce rire terrible qui avait deja glace Farnese.

--Jean de Kervilliers! hurla-t-elle, que me veux-tu? Ou veux-tu
m'entrainer? O mon pere, ou etes-vous?... Silence, tous!... La cloche
a sonne... voici le maudit qui souleve l'ostensoir et va benir
l'assemblee...

Un gemissement lugubre rala sur les levres de Farnese qui recula encore.

--Le maudit! murmura-t-il. Oui, maudit! Bien maudit!...

Et il s'enfuit, eperdu, chancelant, Le chevalier, alors, essuya la sueur
qui coulait de son front.

--Venez, dit-il en saisissant le bras de Charles, sortons de ce couvent
ou l'air retentit de maledictions...

Charles, d'un signe, lui montra Saizuma.

--Sa mere! murmura le jeune homme.

Il se rapprocha vivement de Saizuma.

--Madame, dit-il avec douceur, voulez-vous venir avec moi?...

Saizuma, un instant, le considera avec attention.

--Je veux bien, dit-elle enfin. Je ne vois rien dans les lignes de votre
visage qui m'inspire defiance ou epouvante.

Pardaillan, prenant la main de la bohemienne, la mit dans celle de
Charles qui tressaillit douloureusement. Et il marcha en avant...
Dehors, il retrouva Picouic, fidele a son poste sur la breche. Quant a
Croasse, il avait disparu.

Ce fut a ce moment que soeur Mariange, ayant trouve le pavillon vide,
alla voir sur la breche. Elle regarda au loin et ne vit personne. Mais
Mariange etait obstinee. Elle croyait avoir trouve une occasion de
faire fortune et elle etait decidee a ne pas la laisser echapper. Elle
commenca donc a descendre precipitamment les pentes de la colline, se
dirigeant vers la Grange-Bateliere. Et, lorsqu'elle fut arrivee a deux
cents pas des murs de Paris, elle eut la satisfaction d'apercevoir un
groupe qui s'enfoncait sous la porte Montmartre; dans ce groupe, elle
reconnut aussitot la bohemienne a son manteau bariole.

Soeur Mariange, sans hesitation, se mit a courir de ses petites jambes
courtaudes et s'engouffra a son tour sous la porte. Elle arriva a temps
pour voir Saizuma, toujours escortee de Pardaillan et de Charles,
tourner a gauche et entrer dans une auberge. Comme elle ne savait pas
lire, elle ne put en dechiffrer l'enseigne. Alors, elle interrogea une
femme.

--La Deviniere... bon!... grommela-t-elle en enfoncant ce nom dans sa
memoire.

Soeur Mariange se mit alors a faire les cent pas, reflechissant sur
cette aventure. Devait-elle parler a ces etrangers comme elle en avait
eu l'intention?... C'etait peut-etre un moyen de gagner de l'argent,
mais aussi de s'attirer la colere de l'abbesse.

--J'ai trouve, fit-elle tout a coup. D'apres tout ce que j'ai pu voir
et entendre, l'abbesse a un gros interet a ne pas perdre de vue cette
bohemienne du diable. Alors, moi, je lui revele la retraite de la
bohemienne et, comme recompense, je demande dix ecus d'or... au moins!

Ayant ainsi combine son petit plan, elle reprit en hate le chemin de
l'abbaye et, y etant parvenue, se presenta aussitot devant l'abbesse
qui venait de recevoir la visite de Belgodere et qui, a ce moment meme,
achevait une lettre. Claudine de Beauvilliers ecouta attentivement le
recit de Mariange, la felicita de sa vigilance et murmura:

--Au fait, voila une messagere toute trouvee...

Alors, a la lettre qu'elle venait d'ecrire, elle ajouta un long
post-scriptum. Puis, ayant plie et cachete sa missive, elle se tourna
vers Mariange et dit:

--C'est un grand service que vous venez de nous rendre, ma soeur. Il
faut que vous en soyez recompensee. Prenez donc cette lettre; celle a
qui vous allez la porter vous recompensera mieux que je ne pourrai le
faire. Seulement prenez garde que, si vous perdiez cette missive ou si
quelqu'un vous l'enlevait, ce serait un grand malheur pour moi, donc
pour l'abbaye, donc pour vous-meme.

Et elle se hata de donner a Mariange les instructions necessaires pour
que la lettre put parvenir a destination.

L'adresse etait ainsi concue:

"A Madame la princesse Fausta, en son palais."



XXVIII

CONSEIL DE GUERRE

Cependant Paris s'agitait. La noblesse, etonnee de l'inertie de Guise,
commencait a prendre peur. On se repetait sous le manteau que le chef
supreme de la Ligue trahissait.

Les bourgeois, de leur cote, recommencaient les patrouilles armees et
faisaient entendre des murmures precurseurs de l'emeute.

Le lendemain de ce jour ou soeur Mariange fut chargee par Claudine de
porter une lettre a Fausta, l'agitation etait a son comble. Vers quatre
heures de l'apres-midi, le duc de Guise etait enferme dans son cabinet
avec Maurevert. Le duc se preoccupait fort peu de l'emotion des
Parisiens; il savait qu'il n'avait qu'a parler pour etre acclame.

Guise etait sombre. Pour lui, comme pour Charles d'Angouleme, Violetta
etait perdue. Il allait et venait dans le vaste et somptueux salon qui
lui servait de cabinet. La tete penchee sur la poitrine, il n'ecoutait
Maurevert que d'une oreille distraite. En effet, Maurevert lui rendait
compte de l'etat de Paris, de la colere qui commencait a gronder, de
l'impatience des bourgeois, des soupcons de plusieurs gentilshommes
qu'il nommait...

Pourtant Guise dressa tout a coup les oreilles et s'arreta devant
Maurevert, lorsque celui-ci en vint a prononcer un nom. Ce nom, c'etait
celui du chevalier de Pardaiilan.

--Eh bien? dit-il, l'as-tu retrouve?

--Helas! non, monseigneur.

--Et le batard d'Angouleme? reprit Guise.

--Monseigneur, si nous retrouvons le Pardaillan, nous mettons du meme
coup la main sur Charles.

--Ah! continua amerement le duc, si tu haissais cet homme, ce miserable
Pardaillan, comme je le hais... tu ne l'aurais pas perdu de vue ni
laisse sortir de Paris!

--Monseigneur, j'ai la conviction que Pardaillan n'a pas quitte Paris.

--Qui te le fait croire?

Maurevert frissonna et il murmura;

--Tant que je serai a Paris, il y sera...

--Je ne te comprends pas, dit Guise d'un air narquois; mais je ne veux
me souvenir que d'une chose: c'est que, sur notre prise de la butte
Saint-Roch, tu devais toucher deux cent mille livres, et que, ces
deux cent mille livres, tu les abandonnais pour avoir la joie de voir
Pardaillan mort une bonne fois... Puisque cet homme est a Paris, puisque
tu le hais, que ne le cherches-tu?... Aurais-tu peur... toi!

Maurevert cherchait une reponse, lorsque le valet familier de Guise
ouvrit la porte et annonca que Bussi-Leclerc, le gouverneur de la
Bastille, venait d'arriver.

--Qu'il entre! qu'il entre!... Lui aussi doit avoir une dent feroce
contre le Pardaillan, et il nous aidera...

--Te voila, mon pauvre crucifie, ricana le duc qui etait sans pitie
pour les mesaventures des autres, comment vas-tu? Par la barbe du pape,
sais-tu que tu faisais une plaisante figure sur ton aile de moulin!

--Le spectacle devait etre assurement fort galant, dit Bussi, glacial.

--Ne te fache pas, dit le duc en riant plus fort. Je te revois encore
les pieds au ciel, la tete en bas, roulant des yeux terribles... allons,
ne grince pas des dents, c'est moi qui t'ai detache... Il etait temps,
hein?

--He, monseigneur, j'aurais voulu vous y voir!

--Donc, tu en veux fort au Pardaillan?...

--Oui, mais pas de cela! gronda Bussi-Leclerc.

Il songeait a ce duel ou, pour la premiere fois, il avait ete desarme,
vaincu.

--Monseigneur, reprit-il, j'ai d'etranges choses a vous rapporter. Il y
a de rudes emotions dans Paris!

--Bon! Et que veulent encore nos Parisiens?

--Ils veulent un roi, monseigneur!

--Un roi, un roi! gronda Guise. Ils en avaient un, ils l'ont chasse.
Oui, je sais ce que tu vas dire. C'est moi qu'ils veulent. Eh! pardieu,
qu'ils attendent!

--Aussi les Parisiens attendent-ils que vous vous rendiez au Louvre;
mais, pour prendre patience, ils s'amusent ou plutot nous cherchons
a les amuser. Je leur ai promis les Fourcaudes a pendre un peu, dit
Bussi-Leclerc en ricanant.

Les Fourcaudes, c'etaient les deux filles du procureur Fourcaud, lequel
avait ete arrete deux mois avant la fuite de Henri III et enferme a la
Bastille comme suspect d'heresie; le jour ou on l'avait arrete, ses deux
filles avaient crie qu'elles aussi etaient de la religion nouvelle,
c'est-a-dire protestantes; on les avait donc trainees a la Bastille, ou
leur pere n'avait pas tarde a succomber.

Sommees d'abjurer, moyennant quoi on leur offrait la liberte, les filles
de Fourcaud avaient repondu qu'elles preferaient mourir. L'une de ces
infortunees s'appelait Jeanne; elle avait dix-sept ans et etait jolie a
damner un saint; l'autre s'appelait Madeleine et avait vingt ans.

--Je leur ai promis les Fourcaudes, continua Bussi-Leclerc. Ils etaient
tout a l'heure dix mille qui m'assourdissaient de leurs cris et qui
se demenaient le long des fosses de la Bastille. J'ai fait entrer une
douzaine des plus enrages, je leur ai demande ce qu'ils voulaient.

--Nous voulons pendre et bruler les heretiques "Fourcaudes", ont-ils dit
tout d'une voix...

--Et alors? dit Guise en baillant.

--Alors, monseigneur, il y aura demain un beau feu de joie en lequel les
damnees Fourcaudes seront bellement grillees, non toutefois sans avoir
ete un peu pendues.

--Le sire de Maineville demande a etre introduit aupres de Monseigneur,
dit a ce moment un valet.

Guise fit un signe. La porte s'entrouvrit, laissant voir la salle
remplie de gentilshommes armes, qui attendaient anxieusement les
decisions qu'allait prendre le maitre, le roi de Paris. Maineville
entra, et, comme s'il se fut trouve devant le roi, attendit en silence.

--Parle, dit Guise, qu'as-tu a nous raconter?

--Monseigneur, j'ai a dire qu'il y a dans Paris une etrange emotion. Vos
Parisiens enragent de soif... et, pour une soif pareille, monseigneur,
il faut une boisson rouge. Il n'y a que le sang pour etancher la soif
des Parisiens quand ils se mettent a crier.

--Eh bien, qu'on leur en donne! dit Guise. Demain, les Fourcaudes...

Il se fit un moment de silence. Ces nouvelles, successivement apportees
a Guise par Bussi-Leclerc, par Maineville et par d'autres qui les
avaient precedes, lui indiquaient qu'il etait temps de prendre une
decision. Et c'etait justement devant cette decision qu'il reculait
encore.

Pendant ces journees ou nous le voyons si hesitant, si tourmente d'un
amour qui le rongeait. Guise etait aussi preoccupe d'une pensee de
vengeance. L'affaire de la place de Greve avait remis en sa presence ce
Pardaillan dont, depuis l'effroyable journee de la Saint-Barthelemy, il
avait garde un terrible souvenir. Or, le meme Pardaillan venait de lui
porter un coup qui pouvait etre mortel.

On avait fouille le moulin et le logis du meunier, on avait creuse la
terre, sonde les murs, et on n'avait retrouve aucune trace des precieux
sacs qui pourtant existaient!... Donc, Pardaillan avait fait partir
l'argent!... Pourquoi?

Quoi qu'il en fut. Guise etait frustre, vole!... Et ou etait ce
Pardaillan, a cette heure? Qui pouvait le dire?...

Comme Maineville venait d'achever son recit, et que Guise roulait ces
diverses pensees, le valet entra pour la troisieme fois et remit une
lettre au duc qui, ayant examine la suscription, se hata de briser le
cachet. Les trois courtisans virent alors un livide sourire passer sur
le visage du duc et ils l'entendirent murmurer:

--Nous le tenons!...

Cette lettre etait de Fausta!... Et Fausta, prevenue elle-meme par
Claudine de Beauvilliers, annoncait au duc que Pardaillan et Charles
d'Angouleme se trouvaient a Paris.

"Demain, ajoutait la princesse en terminant, demain je vous dirai
l'endroit exact ou vous pourrez saisir cet homme."

--Tu disais, demanda Guise a Maurevert, que ton ami Pardaillan se trouve
encore a Paris?

--J'en repondrais! repondit Maurevert en frissonnant.

--Eh bien, tu as dit la verite... Cette fois, je pense qu'il ne nous
echappera pas. Et pour commencer, Maurevert, ordre a toutes les portes
de Paris de ne plus laisser passer ame qui vive. Va, et fais diligence.

Maurevert s'elanca, et, donnant des ordres a son tour, expedia sur tous
les points de Paris des messagers porteurs de la decision ducale. Moins
d'une heure plus tard, toutes les portes de la ville se fermaient, tous
les ponts-levis se levaient et le bruit courait dans Paris enfievre
que l'armee de Henri III, unie a celle du roi de Navarre, avait ete
signalee.

Dans le cabinet du duc de Guise, Maurevert, Bussi-Leclerc et Maineville
faisaient des projets au sujet des supplices reserves a Pardaillan
arrete.



XXIX

LA VIERGE GUERRIERE

Nous sommes au soir de cette meme journee. Au fond de son mysterieux
palais, Fausta est assise a une table sur laquelle est etalee la lettre
de l'abbesse Claudine de Beauvilliers. Elle a revetu un costume de
cavalier tout en velours noir sur lequel se detache la jaquette de cuir
fauve, souple cuirasse assez fine pour modeler les contours de cette
magnifique statue, assez forte pour defier la pointe d'une dague.

Un loup de velours couvre le visage de Fausta. Une epee est attachee
a son baudrier, une veritable rapiere, longue et solide, a la garde
d'acier bruni. Sur sa tete, dont la chevelure opulente est relevee en
torsades noires comme la nuit, elle a pose un feutre orne d'une plume de
coq rouge...

Pardaillan aussi porte un feutre sur lequel se balance une plume de coq
rouge... Coincidence? Souvenir?... Qui sait!

Fausta elle-meme ignore pourquoi elle a emprunte ce detail de costume au
chevalier. Car Fausta, c'est la vierge inviolable, n'ayant de femme que
son sexe. Et pourtant Fausta eprouve un trouble qui l'accable. Pour la
premiere fois, Fausta irresolue comprend enfin qu'elle est encore trop
femme pour devenir l'Ange qu'elle a reve d'etre!...

Cette lettre de l'abbesse, Fausta l'avait relue mille fois. Qu'y
avait-il donc dans ces pages qui put jeter un tel desordre dans une
telle ame? Commencons par la fin, c'est-a-dire par le post-scriptum;
il contenait le recit de Mariange, c'est-a-dire la fuite, ou plutot le
depart de Saizuma. Or, Saizuma, c'etait la mere de Violetta. Et avec
qui etait-elle partie? Avec Pardaillan!... Tout le debut de la lettre
contenait le recit de Belgodere, c'est-a-dire que le duc d'Angouleme et
Pardaillan etaient a la recherche de Violetta.

Fausta, apres de longs et terribles pourparlers avec elle-meme, venait
de decouvrir dans son ame un sentiment qui n'y etait pas encore.

Elle haissait Violetta!... Depuis quand?... Depuis la lecture de la
lettre!... Habituee a lire en soi-meme, Fausta, rugissante de honte et
d'impuissance, dut s'avouer la verite: elle n'avait jusqu'a present hai
Violetta. Elle ne l'avait jamais consideree que comme une pauvre petite
fille que le hasard mettait en travers de la route fulgurante qu'elle
parcourait et qu'il fallait froidement supprimer...

Elle haissait maintenant Violetta d'une haine atroce; maintenant, oui,
maintenant qu'elle savait ceci: Pardaillan recherchait Violetta!...
Pardaillan aimait Violetta!...

Fausta jalouse!

Les decisions, lentement, s'etaient agglomerees dans son esprit, en
cette journee ou elle avait vecu d'inoubliables heures de lutte et de
detresse. Vers midi elle avait expedie un emissaire a Claudine pour lui
annoncer sa prochaine visite et elle disait a l'abbesse:

"Vous me repondez sur votre vie de la prisonniere jusqu'a ma visite."

Vers quatre heures, elle avait ecrit au duc de Guise pour lui denoncer
la presence de Pardaillan a Paris. Elle avait hesite a designer
l'auberge de la Deviniere... elle s'etait accorde jusqu'au lendemain.
Pourquoi?...

Il etait environ neuf heures du soir lorsque nous la retrouvons accoudee
a une table et relisant encore la lettre de Claudine, y cherchant la
resolution supreme. A ce moment, Fausta semblait tres calme. C'est que,
peut-etre, la resolution s'etait formulee dans son esprit. En effet,
elle se leva, brula la lettre a un flambeau de cire rose, passa des
gants de peau souples s'assura que son epee etait en bonne place a
son cote, puis, ayant frappe sur un timbre, elle ordonna sans meme
se retourner, car elle etait sure que quelqu'un etait accouru pour
recueillir l'ordre:

--Quatre cavaliers d'escorte et un cheval pour moi, a l'instant. Et
qu'on aille prevenir Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille, que je
l'irai voir cette nuit meme.

Moins de deux minutes plus tard, elle se trouvait dans la rue ou les
quatre cavaliers attendaient, et ou un ecuyer lui presentait l'etrier...
Une fois qu'elle fut en selle, les cavaliers se placerent deux en avant,
deux derriere elle.

--A l'abbaye de Montmartre! dit alors Fausta.

La petite troupe se mit aussitot en marche, sortit de la Cite, et se
dirigea vers la porte Montmartre. La porte etait fermee. Mais l'un
des cavaliers de l'escorte montra a l'officier du poste un papier qui
portait la signature du duc. L'officier fit baisser le pont-levis.



XXX

VIOLETTA

Lorsque Fausta atteignit l'abbaye de Montmartre, tout etait obscur et
silencieux. Mais, l'un des cavaliers ayant heurte a la porte d'une
certaine facon, le double vantail ne tarda pas a s'ouvrir tout grand.
Fausta, ayant mis pied a terre, se fit conduire a l'appartement de
l'abbesse.

--La prisonniere? demanda Fausta d'une voix qui etonna Claudine par sa
vibration d'inquietude.

--Elle est toujours la, madame, rassurez-vous...

--Conduisez-moi pres d'elle.

Simplement, l'abbesse prit un flambeau et se mit a preceder Fausta.
Elle ouvrit la barriere. Belgodere ne dormait jamais que d'un oeil. Il
entendit donc les pas de Claudine et de Fausta, et, se jetant a bas
du lit de camp ou il sommeillait tout habille, alla ouvrir la porte,
mefiant. Il reconnut aussitot l'abbesse, et s'inclina profondement.

--La prisonniere? repeta Fausta avec cette meme emotion que Claudine
avait deja remarquee.

Belgodere la reconnut a la voix; il se courba cette fois jusqu'au sol.

--Ce qu'on me donne a garder, dit-il, je le garde. La prisonniere est
la!...

Les deux femmes penetrerent dans le logis sommairement meuble d'un petit
lit de camp, d'une table et de deux chaises, le tout eclaire par une
torche. Claudine tira les verrous d'une porte. Fausta prit le flambeau
et dit:

--J'entrerai seule...

A ce moment, d'une soupente qui dominait la premiere piece ou Claudine
et Belgodere attendaient, surgit une tete effaree, au profil burlesque.
Cette tete, c'etait celle de Croasse.

Croasse dormait dans la soupente, sur un tas de paille. De ce poste
eleve, il dominait la chambre, vit entrer Claudine et Fausta. Il vit
Fausta penetrer dans la piece qui servait de prison a Violetta. Lui
aussi se demanda ce que signifiait cette visite nocturne.

Fausta avait depose sur un meuble le flambeau qu'elle tenait a la main.
Un rapide coup d'oeil autour d'elle lui montra la piece miserable,
sans fenetre, plus triste vraiment qu'une prison. Sur un vieux canape.
Violetta dormait tout habillee. Fausta la contempla ardemment.
Lentement, elle detacha son masque et se laissa tomber a ses pieds.

--Belle, murmura-t-elle, certes! Une figure d'ange. Elle est digne
vraiment de ce heros de chevalerie qui s'appelle Pardaillan. Comme il
doit l'aimer!... Eh bien, qu'il souffre donc, puisqu'il s'est mis en
travers de ma route. Quoi! j'aurais jusqu'ici marche au but sublime avec
la victorieuse et sereine volonte que rien n'arrete et il se trouvera un
homme, un seul, qui aura pu me dire en face: "Tu n'iras pas plus loin."

Fausta palpitait. Et elle comprenait qu'elle se mentait a elle-meme.
Pretextes!... Elle ne haissait Pardaillan ni pour l'affaire de la place
de Greve ni pour l'affaire du moulin. Le haissait-elle seulement?...

Ah! elle ne le sentait que trop dans cette minute: ce qu'elle haissait,
c'etait Violetta qu'elle supposait aimee de Pardaillan. Elle etait
jalouse.

Fausta cacha son visage dans ses deux mains. Une douleur affreuse
l'etreignit... La pire douleur... La douleur de la honte...

A ce moment, Violetta s'eveilla. Et vit ce jeune homme--Fausta etait
vetue en cavalier--qui pantelait. le visage dans les deux mains, et
semblait lutter contre une terrible et mysterieuse souffrance. Ses
grands yeux bleus s'emplirent de pitie.

Sa main toucha le bras de Fausta. Et d'une voix de compassion charmante:

--Qui etes-vous? demanda-t-elle. Etes-vous comme moi une victime?...
Etes-vous... Ah!...

Ce dernier cri soudain s'exhala dans une angoisse d'epouvante et
d'horreur, et, d'un bond, elle fut debout. Fausta, touchee au bras,
avait violemment tressailli, ses deux mains etaient tombees, son visage
ravage par la passion apparaissait en pleine lumiere, et Violetta la
reconnaissait...

Mille pensees flamboyaient dans l'esprit de Fausta. Mille paroles
ardentes se presserent sur ses levres, des insultes peut-etre, ou des
cris de douleur... car, a ce moment, elle n'etait plus Fausta la Vierge
sacree, Fausta la Souveraine, Fausta l'elue du Conclave secret... elle
etait seulement la descendante de Lucrece Borgia. Elle dit seulement
d'une voix rauque:

--Venez!...

Venir!... Ou?... Que voulait-elle donc en faire?... Quelle atroce et
sombre resolution de la prendre, de l'emporter, de la jeter a quelque
supplice, d'assister a son agonie!...

Et, comme Violetta tremblante n'obeissait pas, Fausta recula jusqu'a la
porte. Dans ce court instant, par un prodige d'effort, elle reconquit la
serenite du visage...

--Une litiere, a l'instant, dit-elle a Claudine.

L'abbesse s'elanca. Fausta se tourna vers Belgodere.

--Prends cette fille, dit-elle, et amene-la a la litiere. Tu y monteras
avec elle. Tu m'en reponds sur ta vie.

--Ou donc ira la litiere? demanda Belgodere avec un fremissement.

--A la Bastille! repondit sourdement Fausta.

Belgodere entra dans le reduit et marcha droit a Violette, et lui aussi
de ce meme ton rauque prononca:

--Viens!...

En meme temps, il la saisit, et en lui-meme grommela:

"Je crois que, cette fois, maitre Claude va verser des larmes de sang...
comme il m'en a fait verser a Moi!..."



XXXI

LES FOURCAUDES

Violetta fut Jetee dans la litiere par Belgodere qui y monta alors.
Fausta se remit en selle. Sur un signe qu'elle fit, les quatre cavaliers
entourerent la litiere, la petite troupe commenca a descendre dans la
nuit.

Fausta gagna la rue Saint-Antoine et s'arreta devant la Bastille.
Bientot les chaines du pont-levis grincerent, le tablier s'abattit; la
litiere passa et s'arreta enfin dans une cour etroite.

--Le gouverneur! demanda Fausta au sergent d'armes.

--Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire a lui.

Fausta mit pied a terre et designa la litiere:

--Il y a la une prisonniere. Si elle s'echappe, tu seras pendu a l'aube,
sans proces.

Le sergent sourit. Il donna un ordre a deux geoliers qui
l'accompagnaient. Quelques minutes plus tard, Violetta etait enfermee
dans un cachot...

Fausta suivit le sergent que precedait un homme portant un falot. Ils
monterent un escalier. Dans un couloir, un homme accourait, achevant de
s'habiller en hate.

--Je suis a vos ordres, madame! dit Bussi-Leclerc en reconnaissant une
femme dans ce jeune cavalier qui lui parlait avec tant d'autorite.

--Monsieur, dit Fausta, on vous a prevenu que je viendrais cette nuit.

--Madame, dit Bussi-Leclerc en devisageant Fausta, on m'a prevenu qu'un
messager de Mgr le duc m'apporterait cette nuit des ordres.

--Vous avez ici, dit Fausta, deux prisonnieres qu'on appelle les
Fourcaudes? Ces prisonnieres doivent etre livrees a la justice du
peuple?

--Des demain matin, madame... Chose, promise, chose due. Nous tenons
parole, nous autres.

--L'une des deux Fourcaudes, dit Fausta, sera pendue et brulee. Quant a
l'autre, vous allez la remettre en liberte.

--Oh! oh! ceci est impossible, madame, s'ecria Bussi-Leclerc en
sursautant. J'ai promis au peuple deux heretiques a pendre, il les aura.

--Vous tiendrez parole, messire Leclerc. Comment s'appellent les
condamnees? Et quel est leur age?

--L'ainee, Madeleine; elle a vingt ans environ; la cadette, Jeanne; elle
parait seize ans.

--C'est celle-ci que vous allez relacher. Madeleine sera livree. Il y
aura grace pour Jeanne.

--S'il y a grace pour l'une des condamnees, comment pourrais-je livrer
les deux heretiques?...

--Ne vous en inquietez pas. L'essentiel est que Jeanne Fourcaud est
graciee.

--Et qui lui fait grace?

--Moi.

--Mais qui etes-vous, madame? dit Bussi-Leclerc stupefait.

--Lisez donc ceci! interrompit Fausta en tendant un papier a
Bussi-Leclerc, qui, etonne, le prit, s'approcha d'un flambeau et le lut.
Le papier portait la signature et le sceau du duc de Guise. Il contenait
ces lignes:

"Ordre a tous nos officiers de tout rang, en quelque lieu et quelque
occasion que ce soit, sous peine de la vie, d'obeir a la princesse
Fausta, porteuse des presentes."

"La princesse Fausta!" murmura Bussi-Leclerc.

Il jeta un regard d'ardente curiosite sur Fausta et, s'inclinant tres
bas, lui rendit le parchemin en disant:

--J'obeis, madame.

--Bien. Conduisez-moi donc aupres des Fourcaudes, ou plutot aupres de la
plus jeune.

Sans dire un mot, Bussi-Leclerc s'empressa de prendre un flambeau et se
mit a preceder sa visiteuse. Dans le couloir, il retrouva le sergent et
lui dit quelques mots a voix basse. Le sergent s'inclina et prit les
devants en courant.

Bussi-Leclerc, toujours suivi de Fausta, descendit un escalier et
parvint dans la cour ou attendaient la litiere et les quatre cavaliers
d'escorte. La, on trouva deux geoliers prevenus par le sergent.

--Va me chercher ma prisonniere..., dit Fausta au sergent.

Quelques minutes plus tard, Violetta apparaissait entre deux soldats
qui la tenaient chacun par un bras. Elle frissonnait d'epouvante, mais
n'opposait aucune resistance.

-Marchez! dit alors Fausta a Bussi-Leclerc.

Toute la petite troupe se dirigea vers une porte basse, accompagnee des
deux porte-clefs. On descendit un escalier tournant qui s'enfoncait dans
le sol comme une vis qui eut dechire les entrailles de la terre.

Les geoliers s'arreterent devant une porte dont ils tirerent les
verrous. Fausta entra seule, apres avoir pris le flambeau des mains de
Bussi-Leclerc. Le cachot etait etroit. Ses voutes surbaissees semblaient
peser d'un poids enorme sur les epaules. Dans un angle, accroupie sur le
sol, une jeune fille aux traits amaigris, toute jeune, se leva lorsque
la porte s'ouvrit. Son front etait calme. Ses yeux brillaient d'un feu
surhumain. Cette jeune fille, c'etait Jeanne Fourcaud.

--Vient-on me chercher pour le supplice! dit-elle. Je suis prete.

--Jeanne Fourcaud, dit Fausta, vous ne serez pas suppliciee. Vous
vivrez. Vous serez libre.

--Le roi me fait donc grace de la vie? haleta la pauvre creature.

--De la vie et de la liberte. Vous etes libre. Venez!...

Jeanne allait s'elancer, soudain elle s'arreta, plus pale. Une pensee
terrible venait de lui traverser l'esprit.

--Et Madeleine! rala-t-elle, ma soeur!.. libre avec elle... oui!... sans
Madeleine... J'aime mieux mourir!...

--Votre soeur, Madeleine, est sauvee comme vous. Elle est deja dehors et
vous attend. Venez...

Jeanne Fourcaud s'abattit sur ses genoux, saisit les mains de Fausta et
les couvrit de baisers. Une violente reaction se faisait en elle.
La Fausta, d'un geste d'impatience, la releva, l'entraina presque
defaillante de bonheur. Dans le couloir, elle remit Jeanne Fourcaud aux
mains d'un geolier et dit:

--Conduisez-la jusqu'a la litiere...

Alors Fausta se tourna vers l'autre geolier et lui designant Violetta:

--Enfermez cette creature...

Violetta, devant la gueule ouverte du cachot, eut un recul instinctif,
et une sorte de gemissement rala sur ses levres. Mais la main du
geolier s'abattit sur elle et, l'instant d'apres, la porte se refermait
lourdement, les verrous etaient pousses... D'un geste, alors, Fausta
renvoya le geolier et les deux soldats qui remonterent l'escalier. Elle
demeura seule avec Bussi-Leclerc. Un livide sourire plissa ses levres.
Froidement, elle demanda:

--Vous ne comprenez pas?

--J'attends que vous m'expliquiez...

Alors Fauta, designant le cachot ou Violetta venait d'etre jetee, dit:

--La se trouve Jeanne Fourcaud!...

Bussi-Leclerc, tout cuirasse qu'il fut contre les emotions
sentimentales, ne put s'empecher de fremir.

--Quoi! balbutia-t-il, cette jeune fille...

--Elle s'appelle desormais, Jeanne Fourcaud... Vous devez, demain matin,
livrer les Fourcaudes a la justice du peuple. Vous les livrerez!...

Lorsque Bussi-Leclerc et Fausta furent remontes a la surface de la
terre, Jeanne Fourcaud fut placee dans la litiere, presque evanouie.
Belgodere s'approcha de Fausta.

--Tu veux savoir ce qu'est devenue la fille de Claude? demanda-t-elle.

--Rien ne vous echappe, madame, dit le bohemien courbe. Violetta, vous
le savez, c'est mon espoir. Voila huit ans que Violetta m'appartient. Je
la gardais jalousement pour... ce que vous savez. Enfin bref, au lieu
de la vendre a Mgr le duc, il se trouve que c'est a vous que je l'ai
vendue... Je sens, je devine que l'heure est venue ou je pourrai parler
a Claude...

--Mais sais-tu seulement ou il est?

--Non, mais je le retrouverai, n'ayez crainte.

--Voyons, reprit alors Fausta pensive, tu m'as toujours promis de me
raconter ton histoire: le moment est venu. Voici ce que tu vas faire; tu
vas reconduire la litiere a l'abbaye; mes hommes t'escorteront, puis te
rameneront a mon palais. Tu mettras la nouvelle prisonniere en lieu sur.
Et, quand tu m'auras dit pourquoi tu hais Violetta, je te dirai, moi, ce
qu'elle va devenir.

--Monsieur le gouverneur, dit tout haut Fausta en se tournant vers
Bussi-Leclerc, a quelle heure aura lieu le spectacle que vous avez
promis aux Parisiens?...

--Mais a la pointe du jour, je pense.

--C'est trop tot. Je veux en etre. Il me semble que, dix heures du
matin, ce sera une heure convenable.

--A vos ordres, dix heures, soit...

Fausta remonta alors a cheval. Belgodere prit place pres de Jeanne
Fourcaud. L'escorte s'ebranla. Une fois hors de la Bastille, Fausta
donna un ordre a ses cavaliers.

La litiere et l'escorte se dirigerent alors par le chemin qu'elles
avaient accompli en sens inverse. Fausta seule s'en alla vers la Cite.

Belgodere, parvenu a l'abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle
prisonniere, c'est-a-dire Jeanne Fourcaud, dans la masure ou, quelques
heures auparavant, etait enfermee Violetta.

--Qu'est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable
si je comprends quelque chose en cette affaire?... Croasse! Que veut la
Signera Fausta? Ou me conduit-elle?... Bah! Je vais le savoir tout a
l'heure sans doute... Croasse! Croasse veillera sur la petite en mon
absence... Croasse!...

A ce troisieme appel. Croasse ne repondit pas plus qu'aux deux premiers.

--Tu dors, gronda Belgodere, tu as l'audace de dormir pendant que je
travaille! Attends un peu, miserable, je viens, va, ne te derange pas...

En grommelant ces amenites, le bohemien avait saisi le fameux gourdin
avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et, sans hate,
montait l'echelle qui aboutissait a la soupente. La, il eut une
exclamation de rage: pas de Croasse! Croasse avait disparu. Belgodere
ne s'en inquieta pas outre mesure. Il reflechit que cette nouvelle
prisonniere dont il ne savait pas le nom ne pourrait s'evader de si tot,
et, sans prevenir l'abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui
l'attendaient pour le ramener au palais de la Cite. Une heure plus tard,
Belgodere entrait dans la mysterieuse maison ou, le lendemain soir de
son arrivee a Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc
de Guise.



XXXII

LE SECRET DE BELGODERE

FAUSTA attendait le bohemien dans cette piece ou nous avons deja
introduit nos lecteurs et ou ses deux suivantes favorites, Myrthis et
Lea, s'occupaient a lui preparer une boisson reconfortante. En entrant,
et tout en s'inclinant, Belgodere loucha fortement vers ces preparatifs.

--Qu'on apporte du vin, dit Fausta en surprenant ce regard.

Elle fut obeie immediatement.

L'oeil de Belgodere petilla. Il se versa une rasade et l'avala d'un
trait.

--Eh bien, reprit Fausta en trempant elle-meme ses levres dans le verre
de cristal que lui presentait Myrthis, tu disais donc que tu avais une
interessante histoire a me raconter?

--Heu!... C'est l'histoire de beaucoup d'entre nous autres, pauvres
bohemiens chasses, traques, pendus. Cent fois, vous avez du entendre la
pareille sans vous en emouvoir.

--Raconte donc, dit Fausta. Si une injustice a ete commise a ton egard,
peut-etre puis-je la reparer...

--Trop tard! dit sourdement Belgodere.

--Si tu as garde une haine contre ceux qui t'ont fait du mal, tu sais
que je puis t'aider.

--Oui, dit alors Belgodere. Vous pouvez completer ma vengeance. Vous
etes forte et puissante. Par vous, Claude peut souffrir plus qu'il n'eut
souffert par moi seul...

--C'est donc de Claude que tu as a te venger?

Belgodere venait d'achever le flacon. Il baissa la tete qu'il laissa
tomber dans ses deux mains enormes. Fausta fit un signe: un flacon plein
remplaca aussitot sur la table le flacon vide.

--Ecoutez, dit alors Belgodere, j'ai l'air d'une brute, n'est-ce pas?
Je ressemble a un de ces fauves qui ont a peine visage humain? Que
diriez-vous si je vous apprenais que, dans la poitrine du fauve, il y a
un coeur d'homme? Pourtant, cela est, reprit Belgodere; si inconcevable
que cela puisse paraitre, j'ai eu un coeur, puisqu'il y a eu une epoque
de ma vie ou je ne songeais ni a la haine, ni a la vengeance, une epoque
ou j'ai aime!

Belgodere s'etait tu, plonge dans son passe.

--Continue! dit Fausta imperieusement.

--Il a donc ete un temps, poursuivit Belgodere, ou je n'etais pas ce que
je parais etre. Un jour, je m'apercus que j'etais amoureux... Ce n'est
rien pour un autre homme: pour moi, c'etait terrible. En effet, j'etais
tres laid, et je le savais... on me l'avait tant repete... J'etais le
plus fort, le plus redoute de ma tribu. Mais, moi, je tremblais devant
Magda. Je tremblais parce que je me savais hideux et qu'autour de Magda
rodaient cinq ou six beaux garcons, dont le plus laid etait cent fois
plus beau que moi. Jamais je n'osai dire un mot a Magda. Seulement,
quand je passais pres d'elle, je sentais son regard noir peser sur moi.
Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Cela ne pouvait durer ainsi.
Un soir, je reunis les amoureux de Magda. Quand ils furent reunis, je
l'envoyai chercher elle-meme. Elle vint, et je lui dis: "Magda, voici
que tu vas sur tes quinze ans. Il est temps que tu choisisses un homme."
Magda sourit et, designant comme au hasard l'un de mes rivaux, lui dit:
"C'est toi que je choisis."

--Ah! pauvre Belgodere! fit railleusement Fausta.

--Oui, dit le bohemien, mais vous allez voir. Je me placai devant
l'homme. Il comprit et sortit son couteau, moi le mien. Cinq minutes
plus tard, je le renversai et, quand je le tins, la poitrine sous mes
genoux, je lui coupai les deux oreilles. Il se releva en hurlant. Alors
Magda dit tranquillement: "Je ne veux pas d'un homme sans oreilles.--Eh
bien, choisis-en un autre! "Le voici", dit-elle en designant un deuxieme
amant. Je me placai devant celui-ci, comme je m'etais place devant le
premier. La bataille recommenca et dura cette fois dix minutes. Et,
quand je tins l'homme renverse, je lui coupai le nez. Naturellement
Magda ne voulut pas d'un homme sans nez, pas plus qu'elle ne voulut d'un
borgne, car je crevai l'oeil droit du troisieme qui se presenta, pas
plus qu'elle ne voulut d'un lache, car les deux derniers s'enfuirent, et
je demeurai seul.

--Alors Magda me dit: "C'est toi que je choisis. Je t'avais choisi des
longtemps. Mais je voulais voir si tu etais bien tel que je supposais."
Le meme soir, j'epousai Magda selon les coutumes de ma tribu. Pendant
six ans, je fus un homme heureux. J'eus d'abord une fille qui fut
appelee Flora. Quatre ans plus tard, j'eus une deuxieme fille qui fut
appelee Stella. On disait d'elles qu'elles etaient belles comme deux
fleurs. Je crois que j'ai fini mon flacon... Il en etait au quatrieme.

--La septieme et derniere annee de mon bonheur, reprit le bohemien, nous
vinmes a Paris, en France. Flora avait alors six ans et Stella deux ans.
Nous vivions bien tranquilles, malgre le mepris et la haine des gens de
Paris, lorsqu'un soir le bruit se repandit que des scelerats avaient
penetre nuitamment dans une eglise et vole les vases d'or. L'eglise
s'appelait Saint-Eustache. Nous en etions voisins. Et, comme des truands
ou des francs-bourgeois, si mechants qu'ils soient, n'en sont pas moins
chretiens et incapables d'un tel forfait, ce fut nous qu'on accusa. Un
matin, une quinzaine de ma tribu, hommes, femmes et enfants, tout fut
arrete et conduit vers une prison. En route, je parvins a m'echapper des
mains des gardes. Peut-etre aurais-je mieux fait de me laisser pendre
comme les autres. Car il y eut cinq hommes et six femmes pendus. Parmi
les femmes se trouvait Magda.

Belgodere etait pale, d'une paleur livide, et de grosses gouttes de
sueur coulaient sur son visage qu'il essuyait d'un revers de main.

--La veille du jour ou Magda et les autres devaient etre conduits a
Montfaucon, reprit-il, j'allai trouver le bourreau. Depuis deux mois que
durait le proces, j'avais ramasse de l'or, beaucoup d'or. J'allai donc
trouver le bourreau... Je lui offris l'or. Je me mis a genoux. Je
suppliai. Je lui demandais pourtant une chose bien simple. C'etait de
mettre une corde usee au cou de Magda. La corde se fut brisee: c'est
un cas de grace. Et, quant a la tirer de prison, j'en faisais mon
affaire...

--Et que fit Claude?...

--Il prit le sac d'or et le jeta dans la rue. Puis il m'empoigna
moi-meme par les epaules et me jeta dans la rue. Puis il ferma sa porte
et se verrouilla. Au point du jour, je vis sortir le bourreau. Je le
suivis... jusqu'a Montfaucon... Vingt minutes plus tard, je vis Magda
qui se balancait au bout d'une corde, tandis que le peuple poussait des
cris de joie tels que je les ai encore dans l'oreille...

--Et tes enfants? demanda Fausta. Stella? Flora?... furent-elles donc
pendues aussi?

--Non, rala Belgodere, elles ne furent pas pendues: elles furent
baptisees!...

--Eh bien, tu en as ete quitte pour les debaptiser?

--Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues, gronda Belgodere. Le
lendemain de la scene de Montfaucon, j'appris que, par les soins du
bourreau, les enfants avaient ete remis a des familles charitables qui
acceptaient de les elever. Pendant trois mois je cherchai partout. Je
fouillai Paris. De mes deux filles, je n'eus aucune nouvelle.

--Et que fis-tu alors?

--Au bout de trois mois, j'allai retrouver le bourreau et je lui dis:
"Tu as tue celle que j'aimais. Et moi j'ai jure de te tuer a mon tour.
Mais, si tu veux me repondre, je te pardonnerai. Je te donnerai l'or que
j'avais amasse comme rancon de Magda. Je ferai plus: je m'engagerai a
ton service et serai le fidele serviteur, gardien de ta maison et de ta
vie. Dis, veux-tu me repondre?... Sais-tu ou sont mes filles?..." Et ce
fut pour moi une minute de joie delirante lorsque j'entendis Claude me
repondre: "Sans doute, puisque c'est moi qui les ai placees! Oh! tu peux
te rassurer, boheme, elles ont la chance d'etre adoptees par un tres
haut bourgeois..." Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Mais je me
disais: Cet homme a tue Magda. Mais c'est son metier. Je ne puis lui en
vouloir. Son metier n'est pas de desesperer un malheureux pere, il va
parler... Pour toute reponse, il me releva en me saisissant par les
epaules. Je criai grace et misericorde. Alors, il me dit: "Ecoute,
boheme, je devrais t'arreter et te conduire a, l'official. En te
laissant partir, comme je l'ai deja fait une fois, je manque a mon
devoir. Tes filles sont en bonnes, mains. Elles seront plus heureuses
qu'avec toi."--Je veux mes filles! Rends-moi mes filles.--"Allons,
dit-il sans colere et sans pitie, va-t'en..." Et, comme la premiere
fois, il m'empoigna et je fis le serment que Claude souffrirait
exactement ce que j'avais souffert.

--Le serment est beau, sans doute, dit froidement Fausta. Reste a
l'accomplir!

--Vous allez voir, dit Belgodere avec son rire terrible. Je n'etais pas
presse. J'eusse pu tuer Claude, mais cela me paraissait insuffisant. Je
m'attachai donc a ses pas. Je le suivis partout ou il allait. Et
c'est ainsi que je sus qu'il avait une fille, et que, cette fille, il
l'aimait, il l'adorait, comme j'avais aime, adore ma Stella et ma Flora.
Le jour ou j'eus cette certitude, madame, je faillis devenir fou de
joie... Comme moi, Claude aimait! Comme moi, Claude allait souffrir. Et
comme mes filles a moi, la sienne allait vivre avec des etrangers, d'une
autre race et d'une autre religion... Cette fille, madame, c'etait
Violetta...

--Violetta, c'est la fille de Claude?

--Sans doute! L'eusse-je haie sans cela? En elle, c'est Claude que je
hais. Mais pourquoi me demandez-vous cela?

--Pour etre bien sure que Violetta, c'est la fille de Claude.

--J'en suis sur. Je ne tardai pas a m'apercevoir que le bourreau avait
une vraie passion pour son enfant. C'est donc dans l'enfant que je
resolus de le frapper. Malheureusement, je vis un jour que j'etais
suivi: je dus fuir, quitter la France. J'attendis patiemment le temps
necessaire pour etre oublie. Au bout de quelques annees, je revins: mon
amour etait mort, mais je revenais affame de vengeance.

Belgodere frissonna. Fausta le contemplait.

"Je m'emparai donc de Violetta, poursuivit le bohemien. Elle etait sous
la garde d'une femme nomme Simonne. Pour que cette femme ne put me
denoncer, je m'en emparai egalement. Puis je les fis partir dans la
direction de la Bourgogne. Quant a moi, je demeurai a Paris pour juger
du coup que j'avais porte. Il etait terrible, et je rejoignis ma troupe.
J'avais mon idee sur Violetta.

--Que voulais-tu donc en faire? demanda Fausta.

--Quelque chose comme une ribaude que j'eusse un jour livree a quelque
seigneur. Alors, je me fusse presente devant Claude pour lui dire: "Tu
m'as vole mes filles, j'ai vole la tienne. Tu as fait de Flora et de
Stella des chretiennes, j'ai fait de Violetta une ribaude." Et, alors,
je l'eusse tue... A Orleans, ou je m'arretai assez longtemps, je
vis qu'un puissant et beau seigneur rodait autour de la petite. Je
m'informai. J'appris que, cet homme, c'etait le duc de Guise. Je vins
donc a Paris, et ma bonne etoile voulut que je rencontrasse le duc aux
portes de la ville. Je le vis plus amoureux que jamais: je convins
d'un bon prix, ce qui ne gatait rien dans mon affaire, et je livrai
Violetta... Seulement, a partir de ce moment, les choses s'embrouillent:
croyant conduire la petite au duc de Guise, c'est a vous que je
l'amene!...

--Le regrettes-tu?

--Je ne sais, dit Belgodere avec une hesitation. A vous de tenir parole.
Vous m'avez promis une belle vengeance, madame.

--Eh bien, que dirais-tu si je faisais pendre Violetta sous les yeux de
Claude?

Un terrible sourire balafra le visage du bohemien.

--Oh! oh! Et Claude verra la chose?... Et je pourrai lui parler? le
forcer a regarder? lui dire que c'est moi qui ai pris son enfant et qui
la livre au bucher?

--Tu seras pres de lui et tu lui diras ce que tu voudras. Ecoute-moi;
demain matin, a dix heures, en place de Greve, seront pendues deux
jeunes filles, pendues et brulees. Leur crime, c'est d'etre les filles
d'un pere qui, autrefois, etait de la religion romaine et qui s'est mis
ensuite d'une autre religion. Cet homme s'appelait Fourcaud. Il est mort
en prison. Demain, le peuple pendra et brulera ses deux filles. Or,
sais-tu ce que nous avons ete faire tout a l'heure a la Bastille? Nous
avons fait sortir l'une des Fourcaudes... et, a sa place, nous avons...

--Laisse Violetta! rugit Belgodere. Enfer! C'est magnifique, cela!...
Ah! bien m'a pris d'entrer a votre service!... Ainsi donc, clama-t-il
avec son rire effroyable, demain matin, a dix heures, en place de Greve,
seront pendues...

--Les deux damnees, les deux heretiques protestantes.

--Peu m'importe leur religion, dit le bohemien d'une voix sombre.
Violetta sera brulee devant son pere, voila l'essentiel...

--Oui! devant son pere! murmura Fausta qui tressaillit.

--Vous dites Violetta et une autre... qui est l'autre?

--Madeleine Fourcaud.

Belgodere se leva et fit quelques pas en grommelant. Soudain, il
s'arreta court.

--Mais Claude? gronda-t-il. Claude, comment verra-t-il? C'est que tout
est la!... Comment le previendrai-je? Car il faut que ce soit moi qui le
previenne!...

--Bon. Ecoute-moi bien. Demain matin, tu iras sur la place de Greve.
Lorsque tu verras que la foule est rassemblee, tu entreras dans la
troisieme maison qui se trouve a gauche de la place en tournant le dos
au fleuve... Tu ne pourras t'y tromper. Il y aura des tetes a toutes les
fenetres. Mais cette maison-la, vois-tu, sera fermee du haut en bas,
comme si elle portait le deuil des deux condamnees... Quand tu seras
entre, tu demanderas a parler au prince Farnese.

--Qui est le prince Farnese?

--Qu'importe! dit Fausta avec un livide sourire. On te conduira devant
le prince Farnese. Il est probable qu'on te fera entrer dans une grande
piece dont la fenetre donne sur la place de Greve.

--Mais Claude! Claude!...

--Eh bien, Claude, tu le trouveras aupres de Farnese!... Va maintenant.
Je t'avais promis que ta vengeance, pour etre retardee, n'en serait que
plus complete!

Belgodere eut un rauque grognement et s'elanca hors de la maison de
Fausta.

Apres le depart de Belgodere, Fausta s'etait mise a ecrire. Voici ce
qu'elle ecrivit:

"Votre rebellion meritait un chatiment. C'est pourquoi je vous ai
inflige une souffrance proportionnee a votre faute. Puisque la rebellion
etait causee par votre fille, j'ai voulu que la souffrance vous vint de
votre fille. Et c'est pourquoi je vous ai dit qu'elle etait morte. Mais
vous etes mon disciple bien-aime. Je ne veux pas que la punition se
prolonge... Cardinal, apprenez donc que Violetta n'est pas morte. Si
vous voulez la revoir, trouvez-vous demain matin dans notre logis de la
place de Greve, et, a l'homme qui, un peu avant dix heures, vous viendra
voir, demandez de vous la montrer: il vous la montrera."

"Votre tres affectionnee qui attend votre retour."

Alors Fausta laissa tomber dans sa main sa tete alourdie et murmura:

"J'atteins et je frappe Farnese. Mais comment atteindre et frapper
Pardaillan avant de le livrer a Guise?... Le pere assistera au supplice
de Violetta... pourquoi l'amant n'y assisterait-il pas?"



XXXIII

LA CHEVALIERE

Fausta, longtemps, demeura immobile. Jusqu'a cette minute, elle avait
lutte contre la passion. Maitresse de ses sentiments, elle avait meprise
les premiers avertissements de l'amour. Maintenant, la tempete d'amour
grondait en elle. Et, courbee, dechue de sa propre magnificence, elle
ralait un cri sublime:

"J'aime! oh! j'aime!"

Et, comme elle sentait sa pensee vaciller et tituber, soudain un tableau
se forma devant ses yeux.

Elle etait a la fenetre de la maison sur la place de Greve. Une
foule enorme roulait sur la place... Guise apparaissait parmi les
acclamations... puis les trompettes sonnaient une fanfare, et Crilion
apparaissait...

Et, alors, elle revoyait l'episode... un homme tenait tete au roi de
Paris et semblait, de son regard, faire refluer la foule menacante...
et Pardaillan, la rapiere haute vers le ciel, marchait a travers la
multitude qui tourbillonnait... C'est la qu'elle l'avait vu pour la
premiere fois! C'est ainsi qu'elle le revoyait!... C'etait de la que
datait son amour!...

"Je l'aimais deja, rala-t-elle au fond d'elle-meme, Violetta morte, je
l'aimerai encore!..."

Plongee dans ses reflexions, elle cherchait une conclusion digne d'elle.
Jamais jusqu'alors, dans la vie etrange, fabuleuse, fantastique qui
etait sa vie, elle n'avait eu de longues hesitations: l'acte, chez elle,
suivait toujours immediatement la pensee. Cette conclusion qu'elle
s'imposa, nous la donnons ici comme preuve de son intrepidite d'ame.

"J'aime, dit-elle. Ceci est avere. Si affreuse que soit l'aventure, rien
ne peut faire qu'elle ne soit pas; j'aime ce Pardaillan, moi qui ai
souri de l'amour que m'offraient les plus beaux gentilshommes de Rome,
de Milan, de Florence... Et, moi qui n'ai jamais aime, je suis frappee a
mon tour... j'aime cet homme qui m'a regardee en face..."

Elle haletait, elle souffrait vraiment une torture physique devant la
decision qu'elle prenait.

"Je ne dois pas aimer!... Ceci est une epreuve que m'impose l'Esprit
supreme, et dont je dois sortir victorieuse. Une ame comme la mienne
n'est pas faite pour d'ordinaires passions: j'aimerai cet homme tant
qu'il vivra. Donc il faut qu'il meure!..."

Elle eut un tressaillement. Son oeil flamboya d'orgueil:

"Mort, je l'aimerai peut-etre encore... mais il ne sera plus en moi
que le souvenir melancolique d'un mal passe, gueri par ma volonte.
Pardaillan mourra! Et, pour que mon triomphe sur moi-meme soit veritable
et complet, c'est de ma main que mourra Pardaillan!..."

Elle se leva a ces mots et acheva:

"Que je le tienne devant mon epee, qu'il soit une fois vaincu... vaincu
par moi!... Et peut-etre le dedain de sa defaite etouffera-t-il jusqu'au
souvenir de mon amour!..."

Elle tira son epee, l'examina attentivement. Elle avait repris tout son
calme et elle souriait. Elle ploya l'acier dans ses deux mains. Alors
Fausta s'enveloppa d'un manteau, placa sur son visage un large masque
de velours et assura son feutre sur les torsades noires de ses cheveux.
Elle jeta un coup d'oeil sur une horloge: elle marquait trois heures du
matin.

"Le jour va bientot paraitre, fit-elle. Il est temps!..."

Elle siffla trois fois au moyen d'un sifflet d'argent qu'elle portait
toujours suspendu a son cou. Un homme parut.

--Nous allons en expedition, dit Fausta.

--Combien d'hommes d'escorte?

--Vous seul, cela suffira.

Alors Fausta sortit de la maison a pied,, suivie de ce seul homme. Les
rues de Paris etaient noires encore, et la solitude etait profonde. Mais
quelques vagues lueurs eparses indiquaient que l'aube etait proche.
Fausta marchait d'un pas souple et rapide. En route, elle donna des
instructions a son compagnon; sans doute ces instructions etaient bien
etranges puisque l'homme ne put retenir un geste d'etonnement.

Lorsqu'ils arriverent devant l'auberge de la Deviniere, Fausta s'arreta
dans la rue. L'homme la regarda comme si, hesitant encore, il eut
demande une confirmation des ordres qu'il avait recus.

--Allez, dit simplement Fausta.

Alors l'homme heurta a differentes reprises le marteau de la porte...

Le chevalier de Pardaillan dormait de tout son coeur lorsqu'un laquais
vint le reveiller en lui disant qu'un etranger, malgre l'heure
extraordinaire, voulait lui parler a tout prix. Pardaillan objecta
qu'il avait pris l'habitude de dormir la nuit et qu'il trouvait fort
deplaisant d'etre reveille au moment ou il faisait un tres beau reve, et
il ajouta:

--Sache, maraud, que je ne me leverais a cette heure que pour deux
choses egalement respectables: pour recevoir une honnete dame, ou pour
me battre avec un ennemi presse.

Et Pardaillan se tourna du cote du mur en menacant le laquais de le
jeter par la fenetre, s'il ne le laissait reprendre son reve au point ou
il l'avait quitte si malencontreusement.

--Monsieur le chevalier, dit une voix, si ce n'est pour les deux motifs
indiques par vous qu'on vient vous reveiller, c'est tout au moins pour
l'un d'eux.

Pardaillan se retourna, s'accouda et apercut l'etranger qui, ayant suivi
le laquais jusqu'a la porte, avait assiste a ce colloque.

--Ah! ah! dit le chevalier, c'est donc une dame qui me veut voir?

L'homme garda le silence.

---C'est donc quelqu'un qui me veut pourfendre des l'aurore?

L'homme s'inclina sans repondre.

--C'est bien, dit alors Pardaillan, dans dix minutes je suis a vous,
monsieur.

Il s'habilla sans hate en sifflotant une fanfare de chasse.

Puis il ceignit sa bonne rapiere, descendit dans la salle commune et
apercut le meme etranger, qui le pria poliment de l'accompagner jusque
dans la rue. Le chevalier obeit a cette invitation et s'assura par un
rapide regard que la rue etait parfaitement deserte. L'homme attendit
que le garcon de la Deviniere eut referme la porte. Alors il se tourna
vers Pardaillan, retira son chapeau et dit:

--Vous etes bien le chevalier de Pardaillan?

--En chair et en os, mon cher monsieur, et vous?

--Moi, monsieur le chevalier, je suis l'ecuyer d'un seigneur qui desire
ne pas se nommer. Au nom de mon maitre, je viens vous porter defi, vous
declarant convaincu de lachete si vous n'acceptez le cartel.

Pardaillan se mit a rire.

--Cornes du diable! fit-il, je pourrais vous repondre, sire ecuyer,
qu'il est dans les usages de la chevalerie de savoir au moins avec qui
l'on va se couper la gorge.

--Mon maitre vous dira son nom quand il vous aura couche sur la
chaussee.

A ce moment, de l'ombre epaisse d'un mur se detacha une apparition qui
s'avanca, s'arreta devant Pardaillan et fit signe a celui qui s'etait
donne pour ecuyer. Celui-ci, sans plus rien dire, salua le chevalier,
s'inclina devant le nouveau venu et, sans tourner la tete, s'eloigna.
Pardaillan et l'inconnu se trouverent seuls en presence. Le chevalier
avait jete un ardent regard sur cette apparition.

Son etrange adversaire paraissait etre un jeune homme d'une vingtaine
d'annees, en qui on devinait la force nerveuse et souple d'un etre
habitue aux exercices du corps.

--Monsieur, dit alors le chevalier en reprenant cet air d'insouciance
qui lui etait habituel, vous n'avez pas voulu me dire votre nom; et,
bien que ceci soit contre toutes les regles, je n'insiste pas pour le
connaitre; mais, enfin, ne pourrais-je savoir pourquoi vous me voulez
occire?

Tout en parlant, il cherchait a etudier l'inconnu. Il esperait le
reconnaitre a la voix, mais l'inconnu, a son discours, ne repondit qu'en
tirant sa rapiere. Le chevalier salua et degaina aussitot.

--Monsieur, reprit-il, avant d'engager les fers, je vous prie de
remarquer que j'ai toutes les raisons possibles de demeurer cache dans
Paris; malgre cela, je n'ai pas hesite a me rendre a votre invitation.
Contre tant de deference que je vous temoigne, vous pourriez me rendre
un service. Pourriez-vous me dire comment et par qui vous avez su que je
passais la nuit a la Deviniere?

Pour toute reponse, l'inconnu tomba en garde.

--Vous n'etes pas galant, monsieur, dit Pardaillan, et, a mon grand
regret, je vais etre oblige de vous arracher votre masque. Defendez
votre visage... je vous promets de ne pas tirer ailleurs qu'au masque.

Depuis quelques instants, les epees etaient engagees, et le cliquetis
des fers troublait seul le silence.

Des le premier engagement, Pardaillan eut un moment de surprise: il
s'etait battu cent fois peut-etre, il connaissait les plus fines lames
du royaume, il avait dans la main les passes les plus difficiles et,
cette fois, il trouvait un redoutable adversaire. Jamais il n'avait
rencontre poignet plus souple et plus ferme, rapiere plus vivante,
pointe plus menacante. Il essaya de faire rompre l'inconnu.

Celui-ci demeura ferme, cloue sur place, les epaules effacees, n'offrant
aucune prise. Soudain, il se detendit comme un ressort, et ce fut
Pardaillan qui dut faire un bond en arriere...

--Mes compliments, dit le chevalier, avec un coup pareil, vous aviez
toutes les chances de me tuer... toutes moins une. C'est justement cette
une qui me sauve!

A son tour, il attaqua, et peut-etre, avec sa science consommee de
l'escrime, trouva-t-il a diverses reprises l'occasion de toucher son
adversaire a la poitrine. Mais Pardaillan avait dit qu'il ne toucherait
qu'au visage.

Maintenant le jour grandissait; tout a coup l'un des deux combattants
venait de jeter un cri terrible, le cri de l'homme blesse a mort...
Pourtant, aucun des deux adversaires ne tombait!...

Celui qui avait pousse ce cri, c'etait l'inconnu. Pardaillan, apres une
serie d'attaques combinees avec un art superieur, l'avait touche au
front... La pointe avait traverse le masque qui, arrache, etait demeure
fixe au bout de la rapiere.

--Une femme!... fit Pardaillan stupefait...

Et il abaissa la pointe de sa rapiere.

Fausta portait au front une petite tache rouge: une gouttelette de sang.
Elle leva la tete vers le ciel et peut-etre songea-t-elle que cette
blessure n'atteignait pas seulement son front, mais quelque chose de.
plus profond qui etait en elle depuis des annees... la foi...

Oui, c'etait cette foi qui etait touchee en elle, blessee pour la
premiere fois. Fausta se vit dechue.

Pardaillan, d'un geste tranquille, releva son epee.

Il recula de deux pas, souleva son chapeau et s'inclinant:

--Si j'avais su avoir l'honneur de croiser le fer avec la princesse
Fausta, dit-il, je vous jure, madame, que je me fusse laisse toucher.

Il appuya sur ce mot a double sens. Fausta le considera d'un regard
flamboyant et riposta par ce seul mot:

--Defendez-vous...

Pardaillan rengaina son epee. Elle marcha sur lui, pantelante d'amour et
de haine ecumante, splendide et terrible. Elle saisit son epee par le
milieu de la lame et, cette epee, devenue poignard, elle la leva sur le
chevalier et se rua, sans un cri, sans un mot. Pardaillan, d'un geste
prompt, saisit le poignet de Fausta d'une main, l'epee de l'autre;
presque a la meme seconde elle se trouva desarmee et, jetant un deuxieme
cri pareil a celui qu'elle avait pousse lorsqu'elle avait ete atteinte
au front, elle recula en portant les deux mains a son visage.

Pardaillan prit l'epee de Fausta par la pointe, et lui tendit la poignee
en s'inclinant.

--Madame, dit-il avec une sorte d'emotion, je n'ai pour tout bien
au monde que ma pauvre vie a laquelle je tiens encore quelque peu;
excusez-moi donc de la defendre, et pardonnez-moi d'etre oblige de faire
couler les larmes precieuses que je vois dans vos yeux, faute de ne
pouvoir laisser couler mon sang.

--Oh! demon! rala-t-elle dans un sanglot, demon que l'enfer a jete sur
ma route pour me tenter, pour me desesperer, tu m'as vaincue deux fois,
dans mon coeur et dans mes armes. Mais ne te hate pas de triompher. Je
t'arracherai de mon coeur par l'exorcisme. Et quant a ton coeur a toi...
va! la place de Greve, tout a l'heure, me vengera!

Ces paroles insensees, elle les prononca d'une voix si sourde que le
chevalier les entendit a peine.

Deposant alors l'epee aux pieds de Fausta, il se recula. Mais Fausta
secoua violemment la tete. Elle leva son pied nerveux et en frappa
l'epee qui se brisa.

--Adieu, dit-elle, ou plutot a bientot vous revoir. Car j'espere bien
que vous serez aujourd'hui a dix heures sur la place de Greve...

--La place de Greve! murmura Pardaillan tandis qu'elle s'eloignait.
Voici la deuxieme fois qu'elle en parle. Pourquoi? Le moment me semble
donc venu d'ouvrir l'oeil. Et, pour commencer, il s'agit de decamper de
la Deviniere.

Alors il se baissa, ramassa les deux troncons d'epee et les examina.

--Peste! murmura-t-il, une lame des ateliers de Milan, si j'en crois
cette marque!... C'est que cette damnee princesse en jouait joliment.

A ce moment, le jour etait tout a fait venu. Pardaillan alla frapper
a la porte de la Deviniere encore fermee et, etant entre dans
l'hotellerie, se dirigea vers la chambre qu'occupait le duc d'Angouleme.

--Il nous faut demenager, dit-il; si nous avons trouve hier que le
sejour de notre hotel n'etait pas trop sur, il se trouve maintenant
que cette auberge est encore moins sure. Mais quoi! deja leve, mon
prince?... ou plutot... vous ne vous etes pas couche?... Hein?... Que
vois-je?... un pistolet tout charge sur cette table?...

Charles mit la main sur le pistolet. Il etait pale.

--Vous voulez mourir? dit Pardaillan.

--Oui! repondit Charles simplement. Puisqu'elle est morte.

--C'est donc chez vous une resolution?

--Irrevocable, dit Charles d'une voix ferme et sombre. Pardaillan,
recevez ici mes adieux.

--Je veux bien, dit Pardaillan, en surveillant etroitement tous les
mouvements du jeune homme, je veux bien recevoir vos adieux. Mais, que
diable, est-ce donc une chose si pressee que de vous loger une balle
dans la tete ou dans le coeur? Je crois avoir ete pour vous un ami
fidele... Et si, a mon tour, j'ai besoin de vous!... Si je viens faire
appel a votre amitie!

--Parlez donc, chevalier... je suis pret. Qu'exigez-vous de moi?

--Rien, ou presque rien: d'attendre a demain pour me faire les adieux en
question.

Charles reposa sur la table le pistolet qu'il avait saisi. Pardaillan
s'en empara aussitot.

--Chevalier, dit le duc d'Angouleme, je comprends l'effort supreme que
tente votre amitie. Vous esperez, en gagnant du temps, me rattacher a la
vie. Detrompez-vous. J'aimais Violetta, reprit-il avec une exaltation
croissante, vous ne pouvez savoir ce que cela signifie, vous qui n'avez
pas les sentiments de tout le monde, et qui peut-etre n'avez jamais
aime... Je n'etais plus en moi, j'etais en elle. Sa mort est donc ma
mort. Je vous disais que je souffre. C'est faux. La verite est que je ne
vis plus. Chevalier, c'est tout de suite que je dois mourir.

Pardaillan saisit les poignets du jeune homme. Une violente emotion
s'emparait de lui.

Il comprenait que Charles, arrive au paroxysme de la douleur, allait
se tuer. Coeur faible, si tendre et si pur dans cette toute premiere
jeunesse. Charles succombait au premier coup du malheur. Pardaillan le
vit perdu.

--Mon ami, murmura-t-il d'une voix tremblante, mon enfant, vivez pour
moi qui ne suis plus attache a la vie que par une vieille haine et qui,
depuis que je vous connais, ai fait ce reve de m'y attacher encore pour
une affection!

Charles secoua la tete et son regard mome se fixa sur le pistolet.

--Il le faut donc! fit Pardaillan.

Il avait une nature trop absolument eprise d'independance, un ami trop
sur, une conscience trop libre, un esprit trop large: l'idee ne pouvait
lui venir de s'opposer par la force au geste supreme qui allait delivrer
son ami.

--Adieu, Pardaillan, dit Charles d'une voix ferme.

Pardaillan deposa le pistolet sur la table. A cet instant tragique la
porte s'ouvrit, Picouic entra et cria:

--Monseigneur, il est retrouve! Il est revenu! Il est la!...

--Qui ca? hurla Pardaillan. Qui est revenu? Qui est la?...

--Moi! fit une voix large, grasse, burlesque et lugubre.

Croasse apparut.

--Moi, continua-t-il, qui, au prix de mille dangers, ai decouvert le
secret de l'abbaye de Montmartre, moi qui ai vu, cette nuit, enlever la
pauvre petite Violetta, et qui...

Le croassement s'arreta net dans la gorge de Croasse. Un double cri
delirant retentit. Pardaillan et Charles bondirent ensemble sur Croasse
et l'entrainerent dans l'interieur de la chambre.

--Qu'as-tu dit haleta Charles, plus livide devant cette esperance qu'il
ne l'avait ete devant la mort.

--Que tu as vu Violetta cette nuit? rugit Pardaillan.

--Oui! fit Croasse avec un rauque soupir.

Charles chancela. Un ineffable sourire transfigura le jeune homme.
Alors, Croasse fut accable de questions. De l'ensemble de ses reponses,
il resulta que Violetta avait ete enlevee de l'abbaye de Montmartre et
conduite dans une autre prison.

Charles, suspendu aux levres de Croasse, l'ecoutait comme il eut ecoute
un messie.

Celui-ci raconta, en se donnant le beau role, l'enlevement de la pauvre
Violetta. Il raconta comment il avait lutte contre les sbires de
mauvaise mine et comment, malgre ses efforts, il n'avait pu sauver la
pauvre Violetta. Alors, desespere de son echec, il a cherche a retrouver
le duc et Pardaillan.

La verite, comme on s'en doute, etait beaucoup plus simple. Apres
le depart de Belgodere et de Violetta. Croasse etait descendu de sa
soupente, s'etait esquive, avait attendu dans les marecages l'ouverture
des portes de Paris et, comme l'ordre du duc de Guise etait de ne
laisser sortir personne, mais non d'empecher d'entrer, il avait
bravement penetre dans Paris.

Si Charles d'Angouleme et Pardaillan n'ajoutaient que peu de foi a
l'odyssee extraordinaire de Croasse. ils n'en laisserent rien paraitre.
L'essentiel etait que Violetta fut vivante. Sur ce point. Croasse etait
affirmatif et il n'y avait aucune raison de douter de sa parole. Mais
alors, qu'avait-on fait de Violetta? Ou avait-elle ete entrainee? Tout a
coup, Pardaillan palit.

--La place de Greve! murmura-t-il. Pourquoi la damnee Fausta a-t-elle
parle de Violetta?... Pourquoi m'a-t-elle donne rendez-vous ce matin a
dix heures, sur la place de Greve?...

Il jeta les yeux sur l'horloge. Elle marquait neuf heures et demie.

--En route! dit-il d'une voix qui fit frissonner Charles. Duc,
armez-vous solidement... et suivez-moi!...

--Ou allons-nous?... haleta Charles.

--A la place de Greve! repondit Pardaillan qui s'elanca.



XXXIV

LES DEUX PERES

Belgodere avait acheve la nuit sur la place de Greve, suivant les
allees et venues des aides qui construisaient les machines destinees au
supplice de Madeleine et Jeanne Fourcaud. Ces machines, d'une formidable
simplicite, consistaient en deux potences pareilles a toutes les
potences. Seulement, autour de chacune de ces potences, on avait entasse
des fascines methodiquement disposees, et, au-dessus des fascines, des
pieces de bois sec.

A la corde, on pendait le ou la condamnee. Puis on mettait le feu aux
fascines, les flammes montaient, enveloppaient le corps, brulaient enfin
la corde; le corps tombait dans le brasier et achevait de se consumer.

Belgodere assista donc a ces preparatifs. Lorsque les deux buchers
furent termines autour des deux potences, il vit que les memes ouvriers
edifiaient un large echafaud auquel on accedait par quatre marches et
qui fut entierement recouvert d'un tapis. C'etait pour Guise et sa
suite.

Cependant, le jour venait et, a mesure que la lumiere inondait la place,
elle se remplissait peu a peu de monde. De tous les coins de Paris, des
groupes endimanches et rieurs arrivaient et prenaient place.

Vers huit heures, une compagnie d'archers de la Ligue s'avanca sur la
place. Des acclamations retentirent: le moment approchait. Belgodere
allait et valait dans cette multitude. Un livide sourire crispait ses
levres. Il lui semblait que cette masse enorme de peuple etait la pour
celebrer sa vengeance.

Il s'etait approche de cette partie de la place qui bordait le fleuve et
qui etait la greve proprement dite. La, une litiere venait d'arriver.

Elle s'etait placee de facon que les personnes qu'elle contenait pussent
embrasser toute la scene. Une vingtaine d'hommes armes d'epees et de
poignards entouraient cette litiere, dont les rideaux de cuir etaient
fermes.

Un instant, ces rideaux s'entrouvrirent, et Belgodere apercut
l'interieur tapisse de satin blanc. Une tete pale se montra, puis
disparut... Si rapide qu'eut ete cette apparition, le bohemien l'avait
reconnue:

"La Fausta!" murmura-t-il

A ce moment, une fanfare de trompettes retentit sur la place, des
exclamations delirantes eclaterent dans un roulement de tonnerre. De
la rue du Temple debouchait un quadruple rang de cavaliers aux toques
ornees de touffes de plumes, aux pourpoints de soie cramoisie sur
lesquels se detachait l'ecusson de Guise. Ils levaient vers le ciel le
pavillon de leurs trompettes et leur eclatante fanfare semblait annoncer
la venue de quelque roi tout-puissant.

Derriere eux venaient les gardes particuliers de Henri de Guise,
somptueusement vetus de drap d'or, portant a l'epaule d'etincelantes
hallebardes, le capitaine des gardes et les officiers a cheval.

Et, enfin, seul dans un large espace laisse vide, monte sur un
magnifique alezan aux naseaux de feu, vetu de soie blanche, le manteau
cramoisi sur les epaules, le duc de Guise apparaissait, soulevant sur
son passage une longue rumeur de vivats.

Derriere lui, la foule de ses gentilshommes, avec des costumes de
parade etincelants de broderie, passait clans un cliquetis d'eperons et
d'epees.

Henri de Guise et ses gentilshommes mirent pied a terre et prirent place
aussitot sur les sieges de l'echafaud eleve en face des deux buchers,
et presque au meme instant, au loin, du fond de la rue Saint-Antoine,
arriverent en rafales sinistres des mugissements sourds, et c'etait des
cris de haine et de mort... c'etait les deux condamnees qu'on allait
livrer a la justice du peuple et qu'on amenait au supplice...

Alors Belgodere regarda la grande horloge de l'hotel des prevots: elle
marquait bientot dix heures!... Il marcha vers la maison que lui avait
signalee Fausta, heurta rudement. La porte s'ouvrit aussitot. Un
serviteur vetu de noir apparut et, avant que le bohemien eut ouvert la
bouche, demanda:

--Vous venez de la part de la princesse Fausta? Entrez! Monseigneur se
meurt d'angoisse a vous attendre!

Deja le serviteur l'entrainait, le bohemien se trouva devant l'entree
d'une vaste piece a demi obscure. Il ecarquilla les yeux et vit le
prince Farnese qui, les traits bouleverses, venait a sa rencontre. Puis,
il gronda dans une sorte de rugissement de joie furieuse:

"Il est la!..."

Il!... C'etait Claude!...

Oui, Claude etait la. Depuis le pacte qu'ils avaient signe, le prince
Farnese et maitre Claude, le cardinal et le bourreau, se voyaient a
tout moment, unis dans une commune pensee: tuer Fausta qui avait tue
Violetta.

Lorsque Farnese eut recu, dans la nuit qui venait de s'ecouler, la
lettre de Fausta qui lui annoncait que sa fille etait vivante, Claude se
trouvait pres de lui. Le reste de cette nuit fut pour les deux hommes
une effroyable serie d'angoisses.

Lorsque le jour se leva et filtra a travers les volets fermes, ils se
virent si changes, si pitoyables avec des visages empreints d'une telle
angoisse, qu'ils se firent peur. Farnese, le premier, secoua cette
torpeur morbide et, appelant un serviteur, lui donna des ordres.

--Attendons! dit-il alors.

Farnese demeura immobile, les bras croises. Claude se mit a marcher
lentement. Il leur semblait qu'ils vivaient dans un reve. Tantot la
lettre de Fausta leur paraissait toute naturelle, et parfois ils
croyaient qu'elle avait menti. Mais pourquoi Fausta aurait-elle menti?
Dans quel but?

A la longue, l'attention de Farnese se concentra sur les bruits qui
s'enflaient. Dans l'anormale surexcitation de cette attente fievreuse,
il en vint a imaginer une mysterieuse connivence entre la lettre de
Fausta et ces clameurs qu'il entendait. Il alla a la fenetre, repoussa
legerement les volets. La Greve lui apparut soudain, avec ses deux
poteaux de supplice, ses deux buchers, son estrade, sa foule immense,
vision tragique, effrayante, qui le fit reculer.

--Qui va-t-on executer? demanda-t-il d'une voix terrible en saisissant
le bras de Claude.

Claude demeura un instant hebete d'horreur. En lui aussi, tout a coup,
s'operait la connivence mysterieuse entre l'idee de Violetta et l'idee
d'execution. Il bondit a la fenetre et, hagard, considera ce qui se
passait. Un cri de mort, un nom repete par les mille gueules du monstre
qui se roulait autour des buchers. Ce nom lui apprit la verite. Il
sourit.

--Rassurez-vous, dit-il. Je me souviens. On pend ce matin les
Fourcaudes...

--Les filles du procureur Fourcaud?...

--Ses filles? dit Claude en tressaillant violemment. Oui!... Ses
filles!... Jeanne et Madeleine...

--Pourquoi savez-vous leurs noms? demanda le cardinal, heureux de penser
un instant d'autres pensees.

--Tout le monde le sait, dit Claude.

Et tout bas, d'un murmure indistinct, plus pale encore qu'il n'etait la
minute d'avant:

"Jeanne et Madeleine!... Les filles de Fourcaud!... De Fourcaud!...
Helas! pouvais-je prevoir cela quand..."

Un coup de marteau exterieur ebranla la grande porte et repercuta de
sourds echos jusqu'a eux.

--Le voila! murmura Farnese d'une voix eteinte.

Claude ne dit rien, mais ses yeux se riverent sur la porte. Au dehors,
un immense hurlement monta.

--Les voila! Les voila! Les voila! Les Fourcaudes!

Ils n'entendirent pas cette clameur funebre qui se dechainait. Ils
n'entendirent que le pas precipite de celui qui montait l'escalier, de
celui qui allait leur montrer Violetta vivante... et la leur rendre sans
doute!...

Farnese, la tete en feu, s'avanca, chancelant, vers la porte. Claude
voulut s'elancer... A ce moment cette porte s'ouvrit et l'ancien
bourreau demeura cloue sur place.

Et--devenait-il fou?--a cette minute ou la pensee de Violetta eut du
occuper son esprit et son ame, voici ce qu'il songea:

"Lui!... Lui!... A l'heure ou les Fourcaudes montent au bucher!... Oh!
l'abominable fatalite!..."

Et, alors, il recula, comme si la vue de Belgodere l'eut affole
d'horreur.

Farnese, du premier coup d'oeil, reconnut le bohemien a qui il avait
parle sur cette meme place de Greve! Le bohemien a qui il avait donne
l'ordre de conduire Violetta au palais Fausta!... Sa fille...

Le bohemien devait savoir ou se trouvait Violetta! Farnese eut un
rugissement de joie folle, saisit le bras de Belgodere et balbutia:

--Ma fille! Ou est ma fille?

--Sa fille! gronda le bohemien. Est-ce qu'il est fou, celui-la?...

A cet instant, il apercut Claude, se debarrassa d'un geste brusque de
l'etreinte du cardinal et marcha sur l'ancien bourreau. Claude fremit.

--Voici longtemps que nous ne nous etions vus, dit Belgodere avec un
rire effroyable... Depuis le jour ou tu m'as refuse de me montrer mes
enfants, ne fut-ce qu'une minute!...

Le regard de Claude se tourna vers la fenetre avec une indicible
expression d'effroi.

--Ecoutez-moi, murmura-t-il d'une voix humble, je croyais bien faire...
sauver ces pauvres petites dans leur corps et dans leur ame... oh! je
vous jure, celui qui les prenait etait un homme de bien...

--Sauver mes filles! gronda Belgodere. Sauver des enfants en les
arrachant a leur pere! Fameux!... Ainsi, digne bourreau, tu ne t'es pas
demande ce que le pere allait souffrir... Et tu ne t'es pas dit que je
cherchais a te rendre deuil pour deuil, souffrance pour souffrance!...

Claude se redressa.

Que dis-tu? begaya-t-il.

--Ta Violetta! Qui te l'a enlevee? Dis! Le sais-tu? C'est moi!... Moi!
Comprends-tu cela?... Eh bien, bourreau!.. Tu ne dis rien!... Veux-tu me
dire ce que tu as fait de Flora?... ce que tu as fait de Stella? Moi je
te dirai ce que j'ai fait de Violetta!...

--Cet homme a tue ma fille! gronda Farnese.

--Tue! hurla Claude. Est-ce cela que tu devais nous annoncer!... Oh!...
malheur sur toi, si cela est!...

Belgodere eclata de rire.

--Dent pour dent! grinca-t-H. Tu veux ta fille?... Tu veux la voir?...
Ce matin, on pend, on brule les Fourcaudes!... Il y en a bien une sur le
bucher!... L'autre n'y est pas!... L'autre Fourcaude, sais-tu qui c'est?
Eh bien, regarde!...

D'un bond, Claude fut a la fenetre; Farnese delirant se rua aussi, Un
cri lugubre dechira l'espace.

--Violetta!... La! La!... Au bucher!... Violetta!...

--Violetta au bucher! rugit Claude.

Claude regarda... Sur le bucher de gauche se balancait le corps de l'une
des Fourcaudes deja pendue, et les flammes l'enveloppaient... L'autre
Fourcaude, a ce moment, etait entrainee au bucher de droite... Et
celle-ci, c'etait Violetta!...

Claude empoigna Belgodere par le cou: terrible, effroyable a voir, avec
un visage sans expression humaine, il se pencha et, dans ce mouvement,
forca le bohemien a se pencher. Et la voix de Claude, voix rauque, voix
a l'intraduisible accent, a l'oreille de Belgodere hurla ces paroles:

--Regarde a ton tour!... Regarde, demon!... Regarde le corps de
Madeleine Fourcaud!... Regarde!... La corde se brise!... Regarde!... La
voila dans les flammes!... Belgodere!... Belgodere!... Celle qui
brule ne s'appelle pas Madeleine!... Elle s'appelle Flora et c'est ta
fille!...

A ces mots, Claude, d'un mouvement frenetique, repoussa Belgodere dans
la chambre et, avec une imprecation sauvage, enjambant l'appui de
la fenetre, il sauta dans le vide. Belgodere avait pousse un de ces
hurlements sinistres comme en ont les fauves qu'on egorge.

Ainsi que dans un cauchemar, il vit Claude traverser l'espace, tomber,
rouler sur le sol, puis se relever, et, la dague a la main, se ruer sur
la multitude, vers le bucher... vers Violetta... Belgodere tendit les
bras, des larmes de sang coulerent sur son visage monstrueux. Tout a
coup, il sursauta... Stella il ne l'avait pas reconnue cette nuit, mais
il allait la retrouver, elle lui resterait. Il s'elanca. Il se rua...
Et, tout a coup, il se sentit saisi a l'epaule par une main de fer. Son
regard se fixa sur l'homme qui l'arretait.

--Qui es-tu? Que veux-tu? gronda-t-il.

--Je suis le pere de Violetta, dit Farnese d'une voix glaciale. Et tu
vas mourir ici!...

--Le pere de Violetta! vocifera Belgodere, stupide d'etonnement. Le pere
de Violetta, c'est Claude!...

--Le pere de Violetta, c'est moi! clama Farnese avec un accent de
surhumain desespoir. Et, puisque c'est toi qui l'as tuee, meurs donc?
Meurs et sois damne!...

En meme temps, la dague de Farnese jeta un eclair. Mais les emotions qui
venaient de le bouleverser avaient acheve de briser en lui les ressorts
de la vie... La dague ne s'abattit pas! Le cardinal ouvrit les bras tout
grands, tournoya sur lui-meme et s'abattit comme une masse, evanoui...
Belgodere s'elanca, descendit l'escalier en quelques bonds, et se prit
a courir vers la porte Montmartre. De la place de Greve une rumeur
montait... Farnese, pantelant, se traina vers la fenetre...



XXXV

L'EPOPEE

Le duc de Guise et sa brillante escorte avaient mis pied a terre pres
de l'estrade qui avait ete preparee pour eux: le flot de gentilshommes,
dans le bruissement soyeux des manteaux de satin, monta les marches de
l'estrade. Un page aux couleurs de Guise prit place parmi les pages
du duc. Celui-ci, ayant salue une fois encore la foule immense qui
l'acclamait, s'assit dans un fauteuil plus eleve que les sieges reserves
aux gentilshommes. Derriere le fauteuil se rangerent les huit pages,
le poing sur la hanche. Ils ne temoignerent aucune surprise a voir
ce neuvieme page se glisser parmi eux et prendre d'autorite la place
d'honneur, c'est-a-dire se poster juste derriere le duc, de facon a
toucher presque le dossier du fauteuil.

En arriere des pages prirent place Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert,
et la foule des gentilshommes, escorte royale de ce chef qui n'osait
etre roi.

Tout a coup. Guise palit. Les gentilshommes de l'estrade fremirent et
se leverent. D'un groupe nombreux et discipline, masse au pied de
l'estrade, un cri nouveau venait de se lever. Et ce cri, on le poussait
sur un signe que venait de faire le page inconnu place derriere le
fauteuil du duc. Et c'etait hurle d'une voix terrible, imperieuse:

--Vive le roi!...

--Vive le roi! Vive le roi! repeta la multitude exaltee.

Le page se pencha sur le dossier du fauteuil, et, tandis que Guise
balbutiait d'indistinctes paroles, murmura d'une voix ferme:

--Roi de Paris, voici l'occasion d'etre roi de France!...

Le duc se retourna vivement.

--Vous, madame! Vous, princesse Fausta! ici! sous ce costume!... dit-il
plein d'emotion.

--Je suis ou vous etes, et peu importe le costume puisque je porte votre
blason. Duc, agirez-vous aujourd'hui! Ce peuple, tout a l'heure, va vous
porter sur ses epaules jusqu'au Louvre, si vous le voulez!...

--Oui! Eh bien, oui! fit le duc haletant, ebloui.

--Vous marchez sur le Louvre, duc!... Et ce soir, roi de France, vous
couchez dans le lit d'Henri de Valois...

--Oui, oui, repeta le duc de Guise qui, a ce moment, se dressa tout
debout et salua longuement comme s'il eut enfin accepte cette royaute
que lui offrait tout un peuple.

Alors, sur l'estrade et autour de l'estrade, sur toute la place
rugissante, ce ne fut qu'une enorme clameur, tandis que des milliers de
bras frenetiques agitaient des chapeaux ou des echarpes et que de toutes
les fenetres tombait une pluie de fleurs.

--Vive le roi! Vive le roi!...

Fausta leva au ciel un regard flamboyant. A ce moment, du fond de la rue
Saint-Antoine, arriva jusqu'a la place une rumeur sinistre.

--Les voila! Les voila!

Les cris de mort, des lors, se melerent aux acclamations.

--Vive le roi!... Mort aux huguenots!...

Les deux condamnees apparurent a l'encoignure de la place et furent
saluees par un hurlement sauvage, immense, capable de donner le frisson.

Guise venait de reprendre place dans son fauteuil. Derriere, sur lui, se
penchait a demi Fausta. Les yeux de Guise etaient braques sur Madeleine
Fourcaud qui, la premiere, faisait son entree sur la place.

--Belle fille! dit Guise.

Autour de lui on se mit a rire. Elle etait belle, en effet, avec ses
longs cheveux noirs, sa peau brune et mate, doree, semblait-il, comme si
elle eut ete la descendante de quelque gitane.

L'enorme hurlement funebre se dechaina plus violent, plus apre, plus
sauvage... Madeleine atteignit le bucher qui lui etait destine!...
Madeleine!... Flora.... la fille ainee de Belgodere.

Elle jeta autour d'elle un regard mourant qu'emplissait la supreme
angoisse de la mort. Au meme instant, elle fut saisie par les aides,
accrochee par le cou, et une acclamation retentit: Madeleine Fourcaud,
vetue de sa longue tunique blanche, se balancait au bout de la corde...

Guise regardait et repetait:

--Belle fille, par ma foi! belle...

Le dernier mot s'etrangla dans sa gorge. Ses yeux exorbites venaient de
se fixer sur la deuxieme condamnee qu'on trainait a son bucher.

--A l'autre! hurlait le peuple.

Et, cette autre. Guise la voyait! Cette autre, c'etait celle qui hantait
ses reves, celle qu'il aimait enfin, c'etait Violetta!...

Toute blanche dans sa robe blanche, aureolee de ses cheveux d'or, elle
marchait, sans comprendre peut-etre, et ses yeux d'un bleu presque
violet erraient avec une douceur etonnee sur ce peuple qui hurlait a la
mort. Tout a coup, elle vit le gibet! Elle vit le bucher! Elle eut un
geste d'indicible terreur et elle se raidit...

Guise poussa un rauque soupir. Comment Violetta etait-elle la, pres du
bucher, a la place de Jeanne Fourcaud! Il n'y avait plus en lui qu'une
pensee: la sauver a tout prix! Il se souleva a demi, pret a jeter un
ordre...

--Qu'allez-vous faire? gronda a son oreille une voix.

Guise se tourna, hagard, vers Fausta, et incapable de prononcer un mot,
d'un geste fou, lui montra Violetta.

--Je sais, dit Fausta avec une effrayante douceur. Elle est condamnee.
Il faut qu'elle meure...

--Non, non! haleta Guise.

--Sauvez-la donc, si vous pouvez!... Insense! Ne comprenez-vous pas que
l'amour de ce peuple pour vous va se changer en haine! que, si vous lui
arrachez une Fourcaude, vous n'etes plus le fils de David, le pilier
de l'Eglise! que vous devenez le champion de l'heresie! qu'on ne vous
portera pas au Louvre, mais a la Seine!...

Guise retomba sur son fauteuil!... Il ne jeta pas l'ordre sauveur!... Il
retomba, pour sa royaute, pour sa vie!... Il baissa la tete et murmura
seulement:

--Oh! c'est affreux! Je ne veux pas voir...

Et il ferma les yeux.

A cette seconde, des vivats, des applaudissements frenetiques eclaterent
dans la foule; une bande, impatiente sans doute de bruler la deuxieme
Fourcaude, venait de se ruer sur les gardes qui entrainaient Violetta...
Fausta jeta un cri d'effroyable detresse...

A la tete de cette bande, elle venait de reconnaitre un homme qui
foncait tete basse, entrait comme un coin dans la multitude, parvenait
jusqu'a Violetta et la saisissait. Et cet homme, c'etait Pardaillan!...

Le chevalier de Pardaillan et le fils de Charles IX s'etaient elances de
l'auberge de la Deviniere, suivis de Picouic.

--Cher ami, disait Charles en courant pres de Pardaillan, je me sens
revivre, puisqu'elle vit. Mais ou est-elle? Ah! pour la conquerir, je
tiendrai tete a tout Paris!...

--Tant mieux, monseigneur, tant mieux! dit Pardaillan d'une voix
singuliere. Je ne sais si mon instinct me trompe, mais il me semble
flairer une odeur de bataille...

--Nous allons donc nous battre?

Pour toute reponse, le chevalier grommela un juron et precipita sa
marche. Que pensait-il? Que redoutait-il? Rien de precis. Il courait a
la place de Greve parce que Fausta lui avait donne rendez-vous sur la
place de Greve, en prononcant le nom de Violetta.

Lorsqu'ils deboucherent, haletants et couverts de sueur, sur la place ou
roulait le flot tumultueux, Pardaillan, s'adressant au premier bourgeois
venu:

--Que se passe-t-il?

--Ne le savez-vous pas? on va pendre et bruler les damnees Fourcaudes en
presence de Mgr de Guise.

--Pauvres filles, murmura Pardaillan.

Et, se mettant a jouer des coudes et des epaules, il s'avanca vers les
buchers surmontes de leurs potences.

--Bonjour, monsieur le chevalier, dit tout a coup pres de lui une voix
feminine.

Pardaillan considera attentivement la jeune femme fardee qui venait si
hardiment de le saisir par le bras.

--Ou diable vous ai-je vue, mignonne?

--Quoi! vous ne vous souvenez pas de l'auberge de l'Esperance? La soiree
ou vous vintes voir la bohemienne qui disait la bonne aventure?...

--Loison! fit le chevalier avec un sourire.

--Ah! vous vous rappelez mon nom! s'ecria gaiement la ribaude.

Une rafale de hurlements interrompit Loison... C'etait Guise qui, a ce
moment, debouchait sur la place.

--Et que fais-tu ici? reprit Pardaillan attendri par le regard de
gratitude admirative de la ribaude.

--Dame, fit Loison, je cherche aventure.

--Avec ton ami le Rougeaud? dit le chevalier en riant.

Une nouvelle rafale de clameurs plus exasperees passa sur la Greve et
empecha Loison de repondre. Cette fois, c'etait les Fourcaudes, les
condamnees qui apparaissaient.

A ce moment, Charles d'Angouleme etait a quelques pas de Pardaillan. Il
tournait le dos au cote de la place par ou arrivaient les Fourcaudes.

Son regard flamboyant s'etait fixe sur le duc de Guise dont il appelait
le regard; sa main tourmentait la garde de sa rapiere; des pensees de
folie envahissaient son cerveau; il meditait l'acte insense: bondir sur
cette estrade, braver et provoquer le duc, le ravisseur de Violetta et
l'assassin de Charles IX!

Ce fut a ce moment que la ribaude Loison, se haussant sur la pointe des
pieds pour voir, elle aussi, les condamnee, vit venir Madeleine... La
ribaude esquissa le signe de croix, car elle etait bonne catholique.
Mais sa main s'arreta soudain dans le geste qu'elle commencait. A cet
instant meme, elle venait d'apercevoir la deuxieme condamnee... celle
qu'on appelait Jeanne Fourcaud...

--Oh! murmura-t-elle, voila qui est etrange!

Pardaillan, lui aussi, venait d'apercevoir la condamnee. Pardaillan
n'avait jamais vu Violetta. Mais il tressaillit et jeta un rapide regard
du cote de Charles. Les paroles de Fausta resonnerent a ses oreilles...
ce rendez-vous sur la Greve a dix heures... dix heures sonnaient a la
grande horloge de l'hotel des prevots. Et ce fut dans cette seconde ou
un doute effroyable traversait l'esprit de Pardaillan que la ribaude
Loison murmura:

--Oh! voici qui est vraiment etrange!... Je connais cette jeune
fille!...

--Tu la connais! haleta Pardaillan.

--Certes!... Elle etait a l'auberge de l'Esperance avec le bohemien,
avec les deux grands escogriffes, avec la diseuse de bonne aventure que
vous avez emmenee... Ils l'appelaient Violetta...

Le visage de Pardaillan se transfigura. Un sombre desespoir le convulsa.
D'un rapide regard circulaire, il embrassa la Greve et cette foule
enorme, pareille a un ocean demonte. Et ce regard s'emplit d'une immense
pitie lorsqu'il se posa sur Charles d'Angouleme.

--Allons, dit-il a haute voix, tentons l'impossible...

Loison avait suivi pour ainsi dire la pensee du chevalier.

--Il aime la condamnee! se dit-elle. C'est elle qu'il venait chercher a
l'Esperance! Il va mourir pour elle!

Et a son tour, dans le meme instant, Loison s'elanca, fonca a travers
les groupes de bourgeois, si haletante, si furieuse et si echevelee
qu'on s'ecartait avec des cris d'effroi et d'etonnement. Pardaillan
atteignit Charles. Celui-ci se retourna et vit le chevalier tout blanc,
qui etendait le bras vers la condamnee... Jeanne Fourcaud... A ce moment
elle n'etait plus qu'a vingt pas du bucher, et, d'une voix etrange dont
le calme eveillait des echos terribles, Pardaillan disait:

--C'est la qu'il faut regarder!...

Charles eut un chancellement soudain et un cri farouche. En meme temps,
il s'elanca, suivant Pardaillan qui se ruait dans un elan furieux.
Pardaillan avait tire sa puissante rapiere. Il la tenait par la lame et
se servait de la lourde garde de fer comme d'une masse. Il bondissait.
Si on ne s'ecartait pas, il assommait. Le pommeau de fer frappait a
coups sourds, et des hommes tombaient a droite, a gauche... La foule
s'ouvrait, eventree... ceux qui etaient devant lui, se retournant aux
cris de douleur et d'epouvante, fuyaient a gauche, fuyaient a droite.
Des remous formidables entrainaient des paquets d'hommes et Pardaillan
passait, effrayant a voir avec son terrible sourire fige au coin de la
levre. En un instant inappreciable, il y eut un large espace vide entre
Pardaillan et les archers qui entrainaient Violetta.

Violetta, dans cet instant ou, hagarde, folle d'horreur, elle avait la
hideuse vision du bucher enflamme au-dessus duquel se balancait le corps
de Madeleine, apercut Pardaillan qui accourait comme une trombe...
et aussitot, pres de lui, elle vit Charles. Elle tendit les bras. Un
ineffable sourire d'extase illumina son visage.

Charles, sans un cri, se jeta en avant. Alors les gardes croiserent
leurs armes et Violetta apparut derriere une ceinture de hallebardes et
de piques. Alors aussi, la foule, un moment affolee, se ressaisissait...
l'espace vide se remplissait d'ombres furieuses... et de la-haut, de
l'estrade, des vociferations:

--A mort! A mort!...

Un immense rugissement de la multitude roula la clameur mortelle comme
un tonnerre. La foule d'une part, les gardes de l'autre, se resserrerent
comme les dents d'un etau formidable entre lesquelles Pardaillan et
Charles allaient etre ecrases, aplatis, dechiquetes... A ce moment, dix,
quinze, vingt hommes a la figure sinistre se ruerent le poignard a
la main; des gens tomberent, la fuite recommenca, et ces inconnus
hurlerent:

--Pardaillan! Pardaillan!

Devant la soudaine, la fantastique ruee des truands ameutes par Loison,
la foule refluait, eperdue.

Guise, debout, rugissait de rage. Maineville, Bussi, cent autres
s'elancaient, l'epee au poing... Fausta, flamboyante de fureur, levait
sur le ciel un regard charge d'imprecations, et, quand ce regard
retombait sur Pardaillan, il etait charge d'une admiration surhumaine...

Voici ce qui se passait: tout ce que Paris comptait de coupe-bourses
avait ete attire sur la Greve par la certitude de fructueuses operations
dans une multitude trop occupee de crier a la mort pour surveiller ses
poches.

Ceux d'entre eux qui avaient vu le chevalier a l'auberge de l'Esperance
et en avaient garde un souvenir de terreur et d'admiration le
reconnurent des l'instant ou il s'elanca sur les archers. Foncer sur les
agents de l'autorite a toujours ete un plaisir pour la tourbe des gens
de sac et de corde.

En quelques instants, une centaine de ces malandrins, surgis de toutes
parts, s'etaient masses derriere le chevalier, adoptant aussitot le cri
de ralliement:

--Pardaillan! Pardaillan!

Un choc se produisit. Cette masse, emportee comme une trombe, fit la
trouee a travers la foule culbutee, et se heurta soudain aux gardes,
piques croisees.

Le choc fut effroyable et, dans le meme instant, une vingtaine d'hommes,
gardes ou truands, tomberent, morts ou blesses. Pardaillan, les habits
dechires par les coups de piques, sanglant, herisse, formidable,
Pardaillan franchit comme un boulet les rangs des archers.

--Arriere, hurlerent les deux gardes qui maintenaient Violetta.

La rapiere du chevalier se leva, tourbillonna, le pommeau de fer
atteignit l'un des gardes a la tempe; il tomba comme une masse; l'autre
recula; au meme instant, le chevalier saisit dans ses bras Violetta
expirante et, se retournant, il apparut a ceux de l'estrade...

--Tuez-le! tuez-le! vociferait Guise.

--Je suis vaincue! Je suis maudite! gronda Fausta.

La melee entre les gardes et les truands se faisait des plus violentes;
des gentilshommes devalaient de l'estrade et couraient sur Pardaillan,
la dague levee. Pardaillan jeta la jeune fille dans les bras de Charles.
Celui-ci, dechire lui-meme, ses forces centuplees par la frenesie de
cette minute, recut Violetta qui a ce moment ouvrit les yeux.

Il y eut entre yeux un regard qui eut la duree d'un eclair... Et ce
fut dans le tumulte dechaine, dans la fumee qui montait du bucher de
Madeleine, ce fut la confirmation de leur amour.

--En avant! rugit Pardaillan. Vers les chevaux!

Les montures de l'escorte etaient massees pres de l'estrade.

Il saisit sa rapiere par la poignee. Et il se mit en marche vers les
chevaux. Il ne courait pas. Ce n'etait plus la ruee de tout a l'heure.
La rapiere tourbillonnait, pointait, frappait, sifflait; sur la route
sanglante, des gens tombaient... et Pardaillan blesse, pareil a une
statue rouge-, eclabousse de sang du front aux pieds, marchait, couvrant
de son prodigieux moulinet Charles et Violetta.

Pardaillan atteignit les chevaux au moment ou une vingtaine de
gentilshommes se ruaient sur lui tous ensemble. Il mit son epee en
travers de ses dents, empoigna Charles, tenant Violetta, et les souleva
tous deux d'un terrible effort: Charles se trouva a cheval, Violetta
assise devant lui, sur l'encolure, l'enlacant d'un de ses bras.

--Tue! Tue! rugirent les assaillants...

Ils etaient sur lui... Les truands decimes avaient fui!... La foule
revenait a la charge avec une clameur sauvage.

Pardaillan vit qu'il etait seul!...

Seul contre deux ou trois cents gentilshommes... Seul contre cinq ou
six cents gardes!.. Seul contre vingt mille furieux qui couvraient la
Greve...

Pardaillan sourit...

--O vous que j'aime, murmura Charles, que ma derniere parole soit une
parole de bonheur... je vous aime!...

--O mon beau prince, dit Violetta extasiee, je vous aime, et mon bonheur
est grand de mourir dans vos bras...

A cet instant, l'immense clameur de mort et de joie affreuse devint
de nouveau une clameur d'epouvante... Les gentilshommes fuyaient, les
gardes fuyaient, le peuple fuyait... Et, seule maintenant sur l'estrade,
Fausta, haletante, rugissait une supreme imprecation de rage... Que se
passait-il?...

Les chevaux de l'escorte, pris de folie sans doute, s'etaient
debandes... Pres de quatre cents chevaux laches, furieux, hennissant,
ruant, affoles encore par les cris de detresse, renversant des groupes,
les ecartant, les culbutant de leurs poitrails, d'autres se heurtant, se
mordant, tombant, se relevant et reprenant leur course insensee...

Comment?... Pourquoi cette folie soudaine?

A la seconde ou les truands furent disperses, ou les gardes se
reformerent, ou les gentilshommes se ruerent, ou Charles fut place, jete
a cheval avec Violetta, Pardaillan bondit sur le laquais le plus proche
de lui, et l'envoya rouler sur le sol d'une furieuse poussee; en meme
temps, il se mit a cravacher les chevaux de sa rapiere: la rapiere
transformee en cravache cingla des croupes, fouetta des naseaux, zebra
d'estafilades sanglantes des poitrails et des encolures...

Et les chevaux, fous de douleur, se cabrant, se dressant, se mordant et
ruant, se precipiterent en une galopade eperdue. Pardaillan s'elanca
sur un deuxieme groupe; meme manoeuvre, memes cinglements, meme fuite
enragee des betes affolees...

Maintenant, c'etaient les chevaux eux-memes qui faisaient sa besogne!...

Charles d'Angouleme, fou de stupefaction devant ce prodigieux spectacle,
entendit tout a coup une voix eclatante:

--En avant, par tous les diables!

Il vit Pardaillan pres de lui... Pardaillan monte sur un cheval qu'il
venait d'arreter par la bride... Pardaillan ruisselant de sang et de
sueur, terrible, flamboyant, qui s'elanca vers le pont de Greve ou il
n'y avait plus personne, c'est-a-dire vers le fleuve, la foule ayant
redoute d'etre poussee a l'eau, et ayant fui partout par les rues.
Charles suivit...

--Fuyez, dit Pardaillan. Gagnez votre hotel et attendez-moi la...

--Et vous? haleta le jeune duc.

--On nous poursuit. Je vais tacher de les entrainer, Si nous fuyons
ensemble on saura ou nous sommes!

Pardaillan, levant sa rapiere, cingla la croupe du cheval de Charles,
qui partit a fond de train. Quant a lui, il demeura sur place, immobile,
regardant d'un oeil etrange la tunique blanche de Violetta qui
s'envolait, et bientot disparut au loin... Charles etait sauve!...
Violetta etait sauvee!

A ce moment, tout pres de lui, un long hurlement venant de la place de
Greve retentit.

Guise et Fausta etaient demeures seuls, pres de l'estrade.

Il n'etait plus question de marche triomphale vers Notre-Dame et vers le
Louvre!...

Cependant, en quelques minutes, une cinquantaine des chevaux furent
arretes enfin. Une troupe se forma, qui s'elanca a la poursuite de
Pardaillan. Ils etaient presque sur lui. Alors, Pardaillan piqua son
cheval d'un furieux et double coup d'eperon. La bete hennit de douleur
et bondit, enfilant une ruelle etroite, dans laquelle se precipiterent
les poursuivants.

"Bon! grommela le chevalier, les voila depistes."

Derriere lui la rumeur de mort grondait: apres une ruelle, une autre. Il
franchissait d'un bond la rue Saint-Antoine, renversait des gens; des
clameurs saluaient au passage l'infernale cavalcade...

Les premiers des poursuivants etaient sur lui; il entendait le souffle
rauque des betes epuisees; il courait, labourait les flancs de son
cheval quand il faiblissait, et lui demandait un supreme effort... Ou
allait-il? L'instinct seul le guidait a ce moment...

"Les portes de Paris sont fermees", avait-il pense. Et il etait rentre
au coeur de la ville... Mais la meute avait vole, elle aussi. Plusieurs
etaient tombes en route. Mais ils etaient encore une trentaine...

Que voulait Pardaillan? Esperait-il les epuiser, et, se retournant a la
fin, demander son salut a quelque tentative insensee?... Mais il voyait
bien que, des qu'il s'arreterait, la foule se ruerait sur lui... Dans
les rues qu'il parcourait, un tumulte effroyable se dechainait. Les
imprecations, les maledictions eclataient contre cet homme qui etait
poursuivi...

Ou aller?... Son cheval faiblissait; il rendait du sang par les naseaux;
ses flancs ruisselaient de sang. Et lui-meme, tout sanglant, tout
dechire, sa rapiere nue en travers de la selle, les yeux flamboyants,
penche sur l'encolure ecumante, passait comme une foudroyante vision!...

Ou allait-il?... Ou aboutirait-il?... Il ne savait pas!...

Mourir!... mourir sans avoir frappe Maurevert!...

Pardaillan jeta autour de lui des yeux hagards ou pourtant, meme en
cette tragique seconde, il y avait encore une ironie... Il allait
mourir! Et Maurevert pour qui il avait vecu, Maurevert, l'assassin de
Loise...

Maurevert allait vivre desormais sans terreur!

Il regarda autour de lui et, dans cette course vertigineuse, il lui
sembla reconnaitre des details, des maisons deja, une rue connue...
Une lueur d'espoir s'alluma dans son esprit: cette rue, c'etait la
rue Saint-Denis!... C'etait l'auberge de la Deviniere... une retraite
possible!...

Derriere lui, la troupe des cavaliers galopait eperdument; il n'avait
comme avance que deux ou trois longueurs de chevaux. Sa bete epuisee ne
donnait plus que le galop raidi qui precede la chute. Pardaillan vit
le perron de la Deviniere, et se prepara: il abandonna la bride sur
l'encolure et dechaussa les etriers; en meme temps, passant la jambe
par-dessus l'encolure, il se trouva assis sur la selle, A cet instant,
il atteignit la Deviniere: il sauta!...

En meme temps qu'il sautait, il cinglait le cou de son cheval d'un
dernier coup de sa rapiere. La bete, affolee de douleur, bondit avec
une nouvelle vigueur et continua son galop furieux pour aller s'abattre
enfin plus de cinq cents pas plus loin... Le peloton des poursuivants,
lance au galop de charge, passa comme une trombe...

Les premiers, seuls, avaient vu la manoeuvre de Pardaillan et tenterent
de s'arreter. Alors, ce fut une melee affreuse. Les cavaliers qui
accouraient par-derriere, lances en une course frenetique, vinrent
heurter ceux des premiers rangs comme des catapultes vivantes.

Cependant le chevalier avait gagne le perron de la Deviniere au moment
meme ou tout ce qui etait a l'auberge, buveurs, garcons et servantes, se
precipitait dehors pour voir quel cyclone passait dans la rue. Ces gens
virent Pardaillan qui montait. Et ils s'ecarterent, pris d'epouvante.
Pardaillan avait une si terrible figure qu'ils tremblerent.

Pardaillan entra, jeta sa rapiere et chancela un instant. Par un
puissant effort, il reagit; et, apercevant un gobelet plein de vin qu'un
buveur avait laisse pour courir au perron, il le vida d'un trait. Alors,
il ferma la porte et les fenetres. Puis, avec tranquillite, il se mit a
barricader l'auberge; entre la premiere fenetre et la porte, il y avait
un bahut charge de vaisselle; Pardaillan se mit a pousser le bahut et
vint le placer devant la porte...

"Bonne idee, grommela-t-il, qu'a eue jadis maitre Gregoire de placer des
barreaux aux fenetres; cela m'epargne de la besogne, et vraiment je n'en
puis plus..."

--Mon Dieu, fit tout a coup une voix tremblante, que se passe-t-il?...
Qui etes-vous?... Que faites-vous la?...

--C'est moi, ma chere Huguette. rassurez-vous! fit Pardaillan qui, en se
retournant, venait d'apercevoir l'hotesse.

--Vous, monsieur le chevalier!... Seigneur!... comme vous voila fait!...
Oh! mais il se trouve mal!...

Pardaillan venait de tomber lourdement sur un escabeau; le sang perdu,
l'affolement de cette course infernale a travers Paris, toutes ces
causes combinees le terrassaient enfin. Huguette s'elanca, et, soutenant
dans ses bras la tete pale du chevalier, elle le contempla un instant
avec une profonde expression de tendresse ou il y avait l'emoi d'une
amante et une pitie maternelle.

Au-dehors les hurlements se rapprocherent soudain.

--Mathieu! Lubin! appela Huguette. Et vous Jehanne, Gillette,
accourez!... Vite, donnez-moi ce cordial!...

La salle commune etait parfaitement vide. Il n'y avait plus personne
dans l'auberge. Pardaillan se mit a rire.

--Pardieu, je les ai laisses dehors, en me barricadant!...

Dans la rue, devant l'auberge, c'etait la rumeur de mort qui montait;
les gentilshommes de Guise se preparaient a l'attaque.

--Il faut defoncer cela, dit l'un d'eux.

--Un instant! fit une voix rauque.

Tous se retournerent et virent Maurevert. Ils ne purent s'empecher de
fremir a voir la haine qui eclatait sur ce visage.

--Je connais l'homme, cria-t-il. Soyez surs que, s'il s'est gite la,
il doit avoir le moyen de se defendre. Donc, il ne faut rien livrer au
hasard. La prise est trop importante. Il faut prevenir le duc!

--Je m'en charge, dit un gentilhomme en s'elancant.

Huguette et le chevalier n'avaient rien entendu de ces paroles qui se
perdirent dans le tumulte. Mais Huguette entendait parfaitement les cris
de mort.

--Est-ce donc a vous que s'adressent ces cris? demanda-t-elle en
palissant.

--A qui voulez-vous que ce soit? fit Pardaillan.

--Helas! reprit Huguette qui tremblait, que va-t-il vous arriver,
chevalier!

Le mot etait sublime. Car Huguette, malgre son angoisse, s'oubliait.
Pardaillan la considera un instant avec une admiration attendrie.

--Vous savez bien, ma chere hotesse, qu'a la Deviniere il ne m'est
jamais rien arrive de facheux.

Un etrange tumulte eclatait dans la rue, a ce moment. Et ce n'etait pas
le tumulte d'une attaque: des bruits sourds resonnaient, et ce n'etait
pas les bruits d'une porte qu'on essaie de defoncer. Ce tumulte, c'etait
celui d'une foule qui s'ecarte precipitamment. Ces bruits, c'etait,
eut-on dit, ceux de meubles qui, tombant de tres haut, se brisaient a
grand fracas sur le perron et sur la chaussee. En meme temps, de rauques
vociferations descendaient du haut d'une fenetre, comme une pluie
d'imprecations. Dehors Maurevert s'ecriait:

--Je le savais bien que le damne Pardaillan avait rassemble ici son
armee de truands!

Et Pardaillan disait a Huguette:

--Ah ca! mais nous avons des defenseurs?

Il s'elanca vers les etages superieurs et, guide par le bruit
formidable, atteignit le deuxieme et dernier etage. La, il constata
que les vociferations venaient de la chambre ou il avait dormi la nuit
precedente...

--Ils sont au moins quinze la-dedans, songea-t-il. A la bonne heure! Je
commence a croire qu'on va pouvoir donner du fil a retordre a messieurs
les guisards.

Et il ouvrit la porte en criant:

--Hola, camarades, ne jetez pas tout a la fois! De la methode, que
diable! Organisons une defense, et...

Il s'arreta court, ebahi par le spectacle imprevu qui s'offrait a ses
yeux.

Dans sa chambre, il n'y avait plus de meubles: les chaises, les deux
fauteuils, la table, le bahut, le lit meme, demonte sans doute piece
a piece, avaient ete precipites par la fenetre grande ouverte. Il n'y
avait plus qu'une horloge, une de ces grandes horloges enfermees dans
une gaine de bois sculpte.

Et celui qui, a ce moment-la, faisait des efforts pour lui faire prendre
le chemin des autres meubles...

C'etait... Croasse.



XXXVI

BELGODERE

Belgodere, on l'a vu, s'etait elance vers la porte Montmartre pour
courir a l'abbaye. Il trouva la porte fermee: sur l'ordre du duc de
Guise, nul ne pouvait sortir de Paris.

"A cette heure, se dit-il, la fille de Claude doit etre en cendres. Le
tour est joue. Que pense-t-il?... Il pleure."

L'image qui s'evoquait dans son esprit, Violetta pendue au-dessus du
bucher, et Claude mourant de desespoir, appela l'image de sa propre
fille que lui-meme avait vue dans les flammes. Un long frisson le
secoua.

"Flora est morte, gronda-t-il. Mais Violetta est morte. Et il me reste
Stella. Que reste-t-il a Claude?"

Il palit a la pensee que Claude chercherait sans doute a se venger sur
Stella. Alors en toute hate il revint a la porte.

--Laissez-moi passer, dit-il au chef de poste, je paierai ce qu'il
faudra.

Cet homme couvert de sueur, hagard, haletant, les yeux exorbites,
eveilla les soupcons du sergent d'armes. Il fit un signe: cinq ou six
gardes se jeterent sur Belgodere et le pousserent dans la rue. Le
bohemien courut a la porte voisine, mais s'y heurta a la meme consigne.

Tout a coup, il eut un cri de joie et se reprit a courir.

"Comment n'y ai-je pas songe tout de suite? Elle me fera sortir, elle!"

Il partit en courant, et bientot frappait au palais Fausta.

Fausta venait de rentrer.

Elle recut Belgodere des qu'il demanda a la voir. Et, certes, jamais le
bohemien n'eut pu soupconner quels orages se dechainaient a ce moment
dans l'esprit de cette femme. C'est a peine si elle etait un peu plus
pale que d'habitude.

--Que me veux-tu? demanda-t-elle.

--Un sauf-conduit pour franchir les portes de Paris, dit le bohemien.

--Tu veux donc me quitter?

--Non, madame. Aujourd'hui, moins que jamais. Car, grace a vous, une de
mes filles est vivante. Vous savez que mes deux filles Flora et Stella
furent, apres l'arrestation des miens, confiees a un chretien. Ce
chretien-la, madame, c'etait le procureur Fourcaud! Ainsi, celle qui
a ete pendue et brulee, c'etait ma fille ainee. Celle que vous avez
sauvee, c'est Stella. Sur votre ordre, je l'ai conduite et laissee
a l'abbaye de Montmartre. Et les portes de Paris sont fermees. Vous
comprenez qu'il me faut un sauf-conduit!

--Je comprends, dit Fausta. Et tu vas avoir satisfaction.

Fausta tira en effet un papier d'un petit meuble et le remit au bohemien
en lui disant:

--Garde ceci precieusement; ce papier te permet en tout temps de passer
partout; ce soir tu me rendras ce parchemin.

Belgodere saisit le parchemin qui portait la signature et le sceau de
Guise. Il s'elanca au-dehors sans songer a remercier Fausta. A peine
fut-il parti que Fausta, ayant trace en hate quelques mots sur une
feuille, appela et dit:

--Un cavalier pour l'abbaye. Cet ordre a Mme de Beauvilliers. Il est
necessaire que le cavalier arrive avant l'homme qui sort d'ici.

Belgodere avait repris le chemin de la porte Montmartre. Lorsqu'il y
arriva, c'etait encore le meme sergent qui etait de garde. Il reconnut
le bohemien. Et il s'appretait cette fois a le faire saisir lorsque
Belgodere exhiba son papier. A peine le sergent y eut-il jete un coup
d'oeil qu'il regarda Belgodere avec stupefaction, puis s'inclina.

Des que la porte lui eut ete ouverte, Belgodere se precipita au-dehors,
franchit le pont et s'elanca vers l'abbaye. Tout en montant au pas de
course, il ruminait:

"Comment vais-je apprendre la chose? Elle croit qu'elle s'appelle
Jeanne Fourcaud. Pas du tout. Elle s'appelle Stella. C'est ma fille. Me
croira-t-elle seulement? Oui. Nous partirons."

Il riait nerveusement en grommelant ainsi, et il avait une effrayante
figure.

Il atteignit l'abbaye et trouva plus expeditif de passer par la breche.
Il marcha vers l'enclos, et, quand il n'en fut plus qu'a cent pas,
il vit que la porte en planches etait ouverte. Belgodere fronca les
sourcils, mais aussitot il songea:

"C'est moi qui l'aurais laissee ouverte cette nuit..."

D'un bond, il fut dans le logis. Il etait vide...

--Il se mit a courir comme un insense, appelant, sanglotant et melant
ses appels de tendresse de jurons terribles. Quand il fut bien sur que
Stella n'etait plus ni dans le pavillon, ni dans l'enclos, il courut au
monastere, monta l'escalier en bousculant un homme qui a ce moment le
redescendait, et frappa violemment a la porte de l'abbesse.

--Stella! ou est Stella? gronda-t-il lorsqu'il se trouva en presence de
Mme de Beauvilliers; la prisonniere!

--Ne l'avez-vous pas emmenee? conduite a la Bastille?

--Je ne parle pas de Violetta. Je veux dire celle que j'ai ramenee...


--Ah! vous aviez donc ramene une autre prisonniere?

Belgodere saisit sa dure chevelure a deux mains. Il se rappelait
maintenant qu'il n'avait prevenu personne. A mots entrecoupes, il fit le
recit de ce qui s'etait passe pendant la nuit, et comment, ayant conduit
Violetta a la Bastille, il avait ramene Jeanne Fourcaud.

--Vous avez eu tort de ne pas m'informer, dit Claudine de Beauvilliers.
Si la princesse demande compte de cette nouvelle prisonniere c'est vous
seul qui en etes responsable. Je concois votre emotion...

Mais deja Belgodere n'ecoutait plus. Il secoua la tete et, s'elancant
au-dehors, il retourna a l'enclos. La, il s'assit sur une pierre, la
tete entre les mains. Ce desespoir farouche dura deux heures, au bout
desquelles le bohemien commenca a mettre un peu d'ordre dans son esprit.

Il songea d'abord a la facilite avec laquelle il etait arrive aupres de
l'abbesse. Il eut ete attendu qu'il n'eut ete ni plus vite, ni mieux
recu. Car l'abbesse lui avait parle avec une politesse et une douceur a
laquelle il n'etait pas accoutume.

Alors, il alla etudier de pres la porte de la piece ou Stella avait
ete enfermee. La serrure etait intacte; elle n'avait pas ete brisee ni
forcee. La conclusion sautait aux yeux: Stella n'avait pas ouvert; on
lui avait ouvert du dehors!

Mais qui?... Qui pouvait avoir eu un interet a delivrer cette jeune
fille?... Fausta!... Fausta et les cavaliers qui lut avaient servi
d'escorte!...

Belgodere, alors, se rappela cet homme qu'il avait croise dans
l'escalier tout a l'heure. Quand il eut rassemble dans son esprit toutes
les circonstances, Belgodere quitta l'abbaye et se mit a descendre
lentement les pentes de Montmartre. Sa rude figure a ce moment,
paraissait calme. Seulement, ses levres etaient blanches, ses yeux
etaient stries de fibrilles rouges. Voici ce qu'il songeait:

"Fausta savait que j'allais a l'abbaye reprendre mon enfant. Fausta a
expedie un cavalier qui m'a depasse et a enleve mon enfant. Bien. Tres
bien. Que veut-elle? Je ne sais pas. Mais, si elle se doute de ce que je
pense, elle fera mourir ma fille... C'est bon... Je m'attache a elle!"

Un geste menacant completa la pensee du bohemien. Quand, dans la soiree,
se jugeant assez calme pour maitriser son emotion, il reparut devant
Fausta. celle-ci fut la premiere a demander:

--Ma prisonniere?...

--Elle a disparu, dit froidement Belgodere.

--Nous la retrouverons, dit Fausta, sans emotion. Tu peux te retirer en
paix, Belgodere, non toutefois sans m'avoir rendu le sauf-conduit que je
t'ai confie.

--Ce papier! s'exclama le bohemien en se fouillant vivement. Par le
diable, ou est-il?... Je ne l'ai plus...

--Tu l'as perdu?...

--Oui, dit Belgodere en regardant fixement Fausta, j'ai du le perdre...

--Cela n'a pas d'importance, apres tout. Va, Belgodere, et attends mes
ordres. A moins que tu ne veuilles quitter mon service, auquel cas je
t'enverrais a mon tresorier?

--A moins que vous ne me chassiez, dit le bohemien, je prefere rester.

--C'est bien aussi ce qu'il me semble, a moi, dit Fausta.

Et elle accompagna d'un sourire aigu le bohemien qui, apres une humble
salutation, se retirait. Belgodere grondait en lui-meme:

"Maintenant, je suis tout a fait sur que c'est elle qui a fait enlever
Stella. Par l'enfer, signora mia, non seulement je n'ai pas fini avec
vous, mais cela ne fait que commencer!...



XXXVII

CLAUDE

Le prince Farnese, en s'appuyant a la fenetre du logis de la place de
Greve, assista; petrifie, au terrible spectacle que nous avons essaye de
peindre.

Violetta etait sauvee!... Violetta avait disparu, emportee au galop par
ses sauveurs!...

Ces sauveurs, Farnese les avait reconnus. C'etait ces hommes a qui il
avait parle dans le vieux pavillon de l'abbaye de Montmartre, lorsque la
subtile et perverse diplomatie de Fausta l'avait si soudainement remis
en presence de la bohemienne Saizuma... de Leonore de Montaigues... de
celle qu'il croyait morte...

Lorsque Farnese vit que sa fille etait sauvee, il poussa un rauque
soupir de joie surhumaine et, pour la premiere fois depuis seize
mortelles annees qu'il venait de vivre, un rayon d'espoir tomba dans ce
coeur damne.

En quelques secondes, un plan s'echafauda dans son esprit. Par les
deux sauveteurs, retrouver Leonore, et, en lui ramenant Violetta... sa
fille... se faire pardonner le formidable passe!...

Oh! revoir Leonore! Les emporter toutes deux... elle et sa fille!...
Dechirer cette robe de cardinal dont la pourpre lui apparaissait faite
de sang!... S'en aller dans quelque pays lointain... retrouver le
bonheur et l'amour!...

C'est toute cette vision qui enfievrait le cardinal a ce moment meme ou
Fausta descendait de l'estrade, rugissante de sa nouvelle defaite, mais
ou, conservant ce merveilleux sang-froid qui ne l'abandonnait jamais,
elle donnait rapidement deux ordres.

L'un de ces ordres concernait le logis ou se trouvait Farnese. Quant a
l'autre, nous en verrons l'execution tout a l'heure.

Lorsque le prince cardinal eut vu disparaitre le cheval qui emportait
Charles et Violetta, il se retourna, apres avoir machinalement ferme
la fenetre. Il fallait agir vite. Nul doute, en effet, que Fausta ne
cherchat a s'emparer de Violetta. Alors il regretta amerement de ne pas
avoir tue cette femme lorsqu'il la tenait dans le pavillon de l'abbaye.

En songeant a ces choses, Farnese descendit lentement l'escalier. Le
serviteur, vetu de noir, qui avait fait entrer Belgodere, se presenta
pour lui ouvrir la porte.

--Si on vient me chercher de la part de la Souveraine, lui dit-il, vous
repondrez que je suis sorti d'ici en disant que je quitte Paris pour
regagner l'Italie.

--Bien, monseigneur! dit le laquais qui, en meme temps, ouvrit
rapidement une porte qui donnait sur une sorte de loge qu'il occupait.

Au meme instant, de cette loge, s'elancerent cinq ou six hommes qui se
jeterent sur Farnese. En un clin d'oeil, il fut desarme.

--Farnese, livide, dit a celui qui venait de le desarmer:

--Comte, dit-il, nous suivons le meme chemin depuis trois ans; je sais
donc que vous accomplirez dans foute leur rigueur les ordres que vous
avez recus. Un mot seulement: puis-je vous prier de me conduire le plus
tot possible a... celle qui vous a envoye?

--Monseigneur, dit celui qu'on venait d'appeler comte, votre priere sera
d'autant mieux accueillie que nous devons vous conduire a l'instant meme
au palais de la Cite.

Ils se mirent en route, le cardinal au milieu d'eux.

Vingt minutes plus tard, la petite troupe entrait dans la maison de
Fausta. Le cardinal fut introduit dans une piece dont la porte de chene
etait garnie de ferrures solides.

Il demanda a etre conduit aussitot aupres de Fausta. Mais, pour toute
reponse, l'homme qui l'avait conduit jusqu'a cette chambre referma la
porte et poussa les verrous. Farnese tomba sur un siege et murmura:

"Qui sait s'il ne vaut pas mieux que je meure enfin! La malediction de
Notre-Dame pese sur moi, et tout ce que je touche est maudit... Mais
mourir sans avoir frappe l'infernale Fausta!... O Claude! Claude! que
fais-tu?..."

Ce que faisait Claude?... Il s'etait elance vers le point ou il avait vu
galoper Charles d'Angouleme emportant Violetta. Il passa en bondissant
pres de l'estrade.

Fausta le vit sans doute!... Elle devina ce qu'il allait faire!... et
dit quelques mots a un homme qui se trouvait pres d'elle, et cet homme
se mit a courir derriere Claude.

Claude, l'un des premiers, saisit la bride de l'un de ces chevaux qui
couraient en tous sens. Il sauta dessus et se trouva faire partie, pour
ainsi dire, du peloton de cavaliers qui se lancait a la poursuite de
Pardaillan. Seulement, lorsque Pardaillan tourna, Claude ne suivit
pas le peloton. Il s'elanca ventre a terre dans la meme direction que
Charles d'Angouleme, qu'il voyait disparaitre au loin. Celui-ci se
croyait poursuivi.

Lorsqu'il s'arreta, haletant, devant son hotel, l'hotel de Marie
Touchet, il sauta a terre, saisit Violetta dans ses bras, et heurta le
marteau avec une telle frenesie que les serviteurs accoururent affoles;
la porte ouverte, Charles deposa dans l'antichambre Violetta evanouie...
A ce moment, Claude arrivait a fond de train et s'arretait devant la
porte. Charles s'elanca au-dehors et braqua son pistolet sur Claude. A
l'instant meme ou il tirait, son bras devia; la balle se perdit dans
les airs; Charles se sentit etreint par deux bras de femme, et une voix
balbutia a son oreille:

--Mon pere! C'est mon pere que vous tuez!...

Le jeune duc poussa un cri et jeta un regard de terreur sur Claude. Et,
le voyant debout, tout pale dans la fumee, il s'elanca, lui saisit les
deux mains:

--Entrez... entrez, o vous qu'elle appelle son pere... pardonnez... j'ai
cru que vous nous poursuiviez...

Quelques instants plus tard, Charles d'Angouleme et Violetta, reunis
dans les bras de Claude, melaient leurs sourires et leurs larmes. Le
bourreau sanglotait doucement.

"Monsieur, fit alors le jeune homme tandis qu'il souriait a Violetta,
notre situation est bien simple: j'aime cet ange dont vous avez le
bonheur d'etre le pere. Il faut donc que vous sachiez qui je suis. Je
m'appelle Charles, duc d'Angouleme. Ma mere s'appelle Mme Marie Touchet,
et mon pere s'appelait Charles IX...

--Le fils du roi! murmura Violetta ravie.

Au fond de cette rue paisible, les clameurs mortelles n'arrivaient pas.
Dans cette salle aux beaux meubles luisants, aux tapisseries anciennes,
regnait un calme infini. Charles d'Angouleme, cependant, reprenait:

--Vous savez maintenant qui je suis... je serais bien heureux, en cette
minute la plus heureuse de ma vie, de savoir qui est le pere de celle
que j'aime...

Claude, qui contemplait Violetta, releva lentement la tete. Les larmes
de bonheur qui coulaient sur ses joues se figerent au bord de ses yeux
hagards.

Qui je suis? fit-il d'une voix etranglee.

En meme temps, d'un geste instinctif, il retira sa main que Charles
avait prise. Cette main... cette main homicide... cette main rouge de
sang...!

Violetta palit affreusement. Elle avait compris, elle!...

--Pere! oh! mon bon pere Claude! balbutia-t-elle. Et cette parole etait
adorable! cette parole ou elle reconnaissait le bourreau pour son pere
en une pareille seconde!...

--Non, non! repeta Claude. Vous n'avez pas eu tort de me demander qui je
suis. Il faut que vous sachiez ce que je ne suis pas. Monseigneur duc,
je ne suis pas le pere de cette enfant!...

--Pere! pere! cria Violetta d'une voix dechirante, vous m'avez deja dit
cela! Eh bien moi, quoi qu'il arrive, je declare que vous etes mon pere,
et que je n'en ai jamais eu d'autre que vous!...

Tandis que Charles demeurait stupefait, bouleverse, Claude souleva
Violetta dans ses bras, la serra un instant, avec un rauque sanglot, sur
sa vaste poitrine, et l'emporta dans la piece voisine ou il la deposa
dans un fauteuil.

--Ne bouge pas, fit-il, ne crains rien... ton vieux papa Claude
arrangera tout. Tu l'epouseras, le fils du roi!... bientot tu seras
madame la duchesse d'Angouleme...

Alors il revint dans la salle ou il avait laisse Charles, et se mit a
marcher de long en large, pensif.

--Monsieur, fit-il en s'arretant tout a coup, comme je vous le disais,
je ne suis pas le pere de Violetta. Je l'ai seulement elevee. Il
importe donc assez peu que vous sachiez ce que j'ai ete. Je vous dirai
simplement que mon nom est maitre Claude, et que je suis bourgeois de
Paris. Ce qui importe, reprit-il en faisant un effort, c'est que je ne
suis pas le pere de celle que vous aimez. Violetta est la fille de Mgr
Farnese et de la tres noble demoiselle Leonore de Montaigues.

--Cet homme que j'ai vu dans le pavillon de l'abbaye?...

--Oui, c'est lui!...

--Ou et quand pourrai-je revoir le prince Farnese?

--Je sais ou le trouver.

--Eh bien, faites donc en sorte que je puisse le voir au plus tot.

Une sorte de gene, une sourde contrainte regnait maintenant entre les
deux hommes.

--Le prince Farnese, reprit Claude, est le seul qui puisse decider du
sort de Violetta; je ne suis rien pour elle... je voudrais que vous
soyez bien penetre de cette verite...

--Je le suis, dit Charles sourdement.

--Bien! continua Claude en palissant. Etant donne que je ne suis rien
pour Violetta, qu'elle n'est rien pour moi, le mieux c'est que vous
soyez, des aujourd'hui, en communication avec le prince Farnese... le
pere de Violetta.

--C'est mon avis, dit Charles.

L'ancien bourreau baissa la tete. Il demeurait la, abime dans une sombre
meditation.

Le jeune homme le considerait avec une angoisse croissante. Des
soupcons, d'autant plus poignants qu'ils etaient plus imprecis,
l'envahissaient. Comment se faisait-il que ce Claude s'enfermat en une
attitude equivoque? Qui etait-il? Quelle tache son contact avait-il
jetee sur Violetta? Au moment ou il se posa ces questions, Charles vit
une telle douleur sur le visage de Claude que ses soupcons s'evanouirent
pour un instant, et, entraine par une instinctive pitie, il s'ecria:

--Nous ne pouvons nous quitter ainsi! Monsieur, au nom de celle que nous
aimons tous deux, je vous somme de me dire qui vous etes!...

--Ne vous l'ai-je pas dit? fit le bourreau d'une voix tremblante, je
suis un bourgeois de Paris, et je m'appelle Claude... Voila tout!

--Non! ce n'est pas tout!... Ce secret... ce secret qui est dans votre
vie, je veux le savoir a present...

--Ce secret! balbutia Claude. Ecoutez, monseigneur. Je vous ai dit que
Violetta elle-meme vous le revelerait. Le prince Farnese... le pere
de l'enfant que vous allez voir tout a l'heure vous donnera sur la
naissance de celle que vous aimez les explications necessaires...
Monseigneur, jurez-moi de ne jamais parler de moi au prince Farnese!...

--Eh bien, soit!

--Adieu donc. Dans une heure le prince Farnese sera ici... Cependant...
s'il survenait quelque chose... n'importe quoi ou vous pensiez que je
puisse etre utile a l'enfant, il y a dans la Cite, vers le milieu de la
rue de la Calandre, une maison autour de laquelle l'herbe pousse, une
maison basse et isolee des autres dont la porte et les fenetres sont
toujours fermees. De nuit ou de jour, tant que vous serez encore a Paris
si vous avez besoin d'aide, venez frapper a la porte de cette maison...
Un dernier mot: quand partirez-vous?

--Demain a la pointe du jour.

--Par quelle porte?

--Je passerai rue Saint-Denis, chercher a l'auberge de la Deviniere un
ami qui m'est tres cher... car je presume qu'il a du se refugier la...
puis, avec le prince Farnese et Violetta, j'irai chercher la route
d'Orleans.

--Bien! Vous sortirez donc par la porte de Notre-Dame-des-Champs...

A ces mots, Claude fit brusquement quelques pas comme s'il voulait
entrer dans la piece ou se trouvait Violetta. Mais il s'arreta court,
secoua la tete et revint sur Charles qu'il contempla longuement.

--Monseigneur, dit-il alors d'une voix basse et rauque, cette enfant
vous adore; je le sais; c'est l'ame la plus pure, le coeur le plus
genereux... elle a beaucoup souffert...

--Souffrances, miseres, tout cela est fini pour elle! dit Charles en
joignant fievreusement les mains.

Une expression d'ineffable joie se repandit sur le visage du bourreau.
Il salua le duc d'Angouleme avec une sorte d'humilite. Quelques instants
plus tard, il etait dehors.

Au moment ou le bourreau avait quitte la maison de la rue des Barres, un
homme sortant d'une encoignure s'etait mis a le suivre a distance. Cet
homme, c'etait l'un de ceux a qui la Fausta avait jete un ordre pres de
l'estrade.

L'homme, qui le suivait de loin, le vit descendre la berge, arriver
jusqu'au bord de l'eau et demeurer longtemps debout, immobile, a
regarder couler cette eau.

"Voici le fait, ruminait le malheureux en se debattant contre son
desespoir, je suis le bourreau! Que Violetta m'ait absous de mon passe,
cela ne me surprend pas... Oui, mais Violetta est un ange, et je suis
le bourreau! Je n'y puis rien. Elle aime ce jeune homme. Il l'aime, lui
aussi!... C'est un noble coeur. Elle sera duchesse d'Angouleme", fit-il
tout a coup en riant.

L'espion lui vit faire un geste violent, puis remonter la berge et
reprendre le chemin de la place de Greve.

"Mais, rugissait Claude en lui-meme, ce serait le dernier des debardeurs
de Seine! serait-il truand au lieu d'etre duc! Ou est le pauvre diable,
si malheureux qu'il soit, qui consentira a vivre pres du bourreau?"

Il atteignit la place de Greve et, a travers les groupes encore nombreux
et agites, se dirigea vers le logis ou il avait laisse Farnese.

"Le bourreau disparu... moi mort, tout change! Il n'aura plus horreur de
moi s'il sait que je me suis tue... Il n'aura plus que de la pitie...
oui, oui... il saura que je suis mort et qu'il peut aimer sans
horreur... Un mot que je lui ferai parvenir a Orleans fera l'affaire...
Et, alors, Violetta pourra tout lui dire, si elle veut! O ma fille
bien-aimee, si tu savais avec quelles delices je vais mourir pour
toi!..."

Et il etait vraiment radieux, sa monstrueuse figure noyee de larmes se
nimbait d'une gloire de sacrifice. Il heurta le marteau du logis en se
disant:

"Farnese!... En voila un, par exemple, qui va etre etonne de ce que je
vais lui apprendre!... Que je dechire le pacte qui le lie a moi, que je
lui pardonne, et que sa fille... oui, sa fille l'attend!... Il n'a qu'a
aller rue des Barres. A la bonne heure! Voila un pere que Violetta peut
avouer!"

Le laquais noir vint ouvrir, le reconnut a l'instant et lui sourit.

--Je veux voir monseigneur, dit Claude.

--Montez, repondit le laquais.

Claude passa et se mit a monter rapidement le large escalier, A ce
moment l'espion qui l'avait suivi pas a pas entra a son tour dans la
maison et, sans dire un mot au valet noir, penetra dans la loge.

Claude etait arrive a la porte de cette vaste salle ou il avait attendu
avec Farnese. Il entra. A l'instant ou, pensif, il franchissait cette
porte, il se sentit brusquement saisi par les bras, et sa tete fut
enveloppee d'un sac.

Il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot; mais, d'un terrible roulis
des epaules, il se debarrassa de l'etreinte; en meme temps, il etendait
au hasard ses deux mains; les deux mains, pinces effrayantes, saisirent
deux gorges; un double rale bref et deux masses tomberent.

Tout a coup, Claude trebucha, s'affaissa... On venait de lui passer un
noeud coulant autour des jambes, et une forte secousse sur la corde lui
avait fait perdre l'equilibre.

Claude etendu, les jambes liees, aveugle, essaya une resistance supreme.
Bientot, il se trouva dans l'impossibilite de faire un geste.

Il demeura immobile, et sa pensee se reporta vers Violetta... Puis,
tout tourbillonna dans sa tete; il s'apercut qu'il allait s'evanouir...
mourir peut-etre.



XXXVIII

LE TRIBUNAL SECRET

Lorsqu'il revint a lui, il se sentit ranime par une impression de
fraicheur, en meme temps qu'il eprouvait des secousses de cahots. Ou le
conduisait-on?...

Par qui, pour qui avait-il ete saisi? Le sac jete sur sa tete le mit
sur la voie; c'etait la une manoeuvre familiere aux gens de Fausta. Il
fremit. Non pour lui-meme... Que pouvait Fausta?... Le tuer? Il etait
decide a se tuer lui-meme!... Mais Violetta?... Est-ce que l'infernale
Fausta n'avait pas retrouve sa trace, a elle aussi?...

Tout a coup le vehicule qui le transportait s'arreta. Claude fut saisi
par une douzaine d'hommes qu'il ne voyait pas. Il entendit resonner un
marteau de bronze sur une porte, et il frissonna. Il comprit dans quel
antre on l'entrainait: il etait bien le prisonnier de celle qu'il avait
appelee sa Souveraine!...

Claude, porte a bras, sentit qu'on s'arretait encore et qu'on ouvrait
une porte verrouillee, puis qu'on le deposait precipitamment sur un
tapis... Alors, il entendit un cri d'etonnement... Une main rapide
trancha les liens qui l'entravaient, le sac fut enleve. Celui qui venait
de le delivrer et qui se trouvait a genoux pres de lui eut une sourde
exclamation.

--Claude! Vous! Vous ici!...

Les yeux de Claude, eblouis, s'etaient fermes.

--Le cardinal prince Farnese!...

Le cardinal etait agenouille pres de lui.

--Ou sommes-nous? rala Claude.

--Ne vous en doutez-vous pas! dit Farnese d'une voix sombre. Ou
sommes-nous, sinon chez celle qui passe, semant la mort!

--Fausta! gronda Claude qui parvint a se mettre debout. Mais vous etes
donc prisonnier, vous aussi?

--J'ai ete saisi au moment ou je quittais le logis de la place de
Greve... Ma fille! haleta Farnese.

--Sauvee! Je voulais vous conduire pres d'elle...

Farnese baissa la tete devant le bourreau qui le considerait d'un regard
empli d'une ineffable serenite.

--Vous etiez le pere, murmura Claude. Et, pour le bonheur de l'enfant,
il lui fallait un pere qui ne fut pas le bourreau.

Deux larmes brulantes s'echapperent des yeux de Farnese.

--Voyons, dit-il d'une voix tremblante, vous disiez qu'elle est
sauvee... repetez-le... vous disiez cela...

--Oui, je vous raconterai en detail toute l'aventure; pour le moment, il
faut songer a sortir d'ici... Avant tout, il faut que je reprenne des
forces; donnez-moi a manger!

--A manger? balbutia Farnese en passant la main sur son front.

--Oui, je meurs de faim... et surtout de soif...

Farnese saisit le bras de Claude.

--Je suis ici depuis ce matin, cette porte de chene ne s'est ouverte que
tout a l'heure lorsqu'on vous a jete ici, presque dans mes bras... Il
n'y a ni a manger ni a boire.

A ce moment, la lampe suspendue tres haut au plafond s'eteignait
subitement, grace a quelque mecanisme manoeuvre du dehors.

Un leger declic se fit entendre; une faible lumiere eclaira soudain
l'obscurite profonde, et alors un fantastique spectacle de reve leur
apparut...

Tout un panneau de la piece ou ils etaient enfermes semblait avoir
disparu!... A la place de ce panneau, une grille se montrait. Et, de
l'autre cote de cette grille, c'etait une piece de vastes dimensions,
eclairee par de rares flambeaux qui projetaient autour d'eux une lueur
triste. Au milieu de cette salle, le cardinal et le bourreau virent une
mise en scene fabuleuse...

Au milieu de cette salle s'elevait une estrade tendue de velours
incarnat et surmontee d'un dais de soie brochee a reflets rouges. Les
tentures de ce dais retombant en arriere de l'estrade en plis chatoyants
formaient un fond d'un rouge de flamme sur lequel ressortait en un
etrange relief la sombre beaute de Fausta... Fausta, immobile sur un
trone d'ivoire incruste d'or, vetue de ses habits pontificaux, le front
ceint de la tiare d'or, les pieds poses sur un vaste coussin de satin
blanc, Fausta, sculpturale, hieratique, eclatante de majeste, tandis
qu'au pied de l'estrade six robes rouges de cardinaux, douze robes
violettes d'eveques s'alignaient dans une immobilite de saints de
cathedrale, tandis qu'a droite et a gauche de la salle le double rang
d'hommes d'armes couverts d'acier et appuyes sur les hallebardes
semblait un alignement de cariatides etincelantes.

Papesse!...

Elle etait la papesse formidable et glorieuse qui daignait, dans cette
lueur confuse des candelabres, se montrer en toute sa splendeur. Une
quarantaine de gentilshommes, tous debout, le chapeau bas, se tenaient
en arriere de son trone. Et il regnait sur cette assemblee un silence
terrible...

Soudain, la statue blanche s'anima... Son regard se tourna vers l'un des
six cardinaux ranges au pied de l'estrade, et elle fit un geste de sa
main pale ou rutilait l'anneau, le symbolique anneau pareil a celui que
Sixte-Quint portait a son doigt.

Le cardinal a qui Fausta avait fait un signe tenait un papier. Il
s'avanca de quelques pas, s'agenouilla devant Fausta, se prosterna,
puis, se relevant, se tourna vers la grille face aux deux prisonniers.
Et il prononca:

--Etes-vous Jean Farnese, eveque de Parme, cardinal lie a nous par le
traite accepte et signe par vous devant le conclave reuni dans les
Catacombes de Rome?

--Je suis celui que vous dites, cardinal Rovenni... Que me
voulez-vous?... repondit Farnese glacial.

Celui qui s'appelait cardinal Rovenni se tourna vers Claude et dit;

--Etes-vous maitre Claude, bourgeois, ancien bourreau jure de Paris!
Etes-vous Claude qui avez accepte les fonctions de bourreau dans notre
association?

--Je le suis! repondit sourdement Claude.

La voix du cardinal Rovenni se fit solennelle:

"Cardinal Farnese et vous maitre Claude, ecoutez. Vous etes tous deux
accuses de crimes capitaux contre la surete de notre association sacree.
Ces crimes ont ete exposes devant notre tribunal secret qui les a juges
en toute conscience. Je dois donc vous transmettre la sentence sans
appel dont chacun de vous est frappe... Cardinal Farnese, continua-t-il
en depliant et en lisant le parchemin qu'il tenait, vous etes accuse
d'avoir laisse un sentiment humain dominer votre coeur et vous pousser
a la desobeissance puis a la rebellion. Vous etes accuse et convaincu
d'avoir essaye de soustraire a la mort votre fille condamnee par notre
tribunal parce qu'elle est un obstacle, parce que sa vie est un danger
pour notre societe."

Farnese, peu a peu, avait repris son sang froid et, regardant Fausta en
face:

"Madame, dit-il, j'ai ete le premier a etayer votre souverainete; le
premier j'entre en rebellion. J'etais venu a vous parce que Sixte me
semblait etre la Tyrannie dans l'Eglise libre. Je me suis separe de vous
parce que j'ai vu que vous etiez l'incarnation de la Perversite. Je ne
reconnais plus votre saintete, ni votre souverainete. Je sais que vous
allez me tuer.

Mais, avant de mourir, laissez-moi vous dire que je vous ai regardee
jusqu'au fond de l'ame et que ce que j'ai vu me cause un vertige
d'horreur.

Farnese recula en se croisant les bras. Un silence de mort accueillit
ces paroles. Pas un frisson de vie ne courut sur le visage de cette
statue qu'etait Fausta... Alors le cardinal Rovenni reprit, s'adressant
cette fois a Claude:

"Maitre Claude, vous etes accuse et convaincu de rebellion; vous etes
accuse et convaincu d'avoir tente de soustraire au supplice la fille
paienne nommee Violetta; vous etes accuse et convaincu d'avoir refuse
ici meme d'exercer votre office contre cette fille qui vous etait
livree."

Claude ne repondit pas. Il restait sous le coup de cette stupefaction
qui l'avait saisi des le premier instant et qui paralysait ses facultes.
Le cardinal Rovenni attendit un instant. Et, alors, d'une voix sourde,
il se mit a lire le parchemin:

"Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Au nom de notre Souveraine
elue et choisie pour monter sur le trone de Pierre et y exercer le
pontificat sous le nom de Fausta, Premiere du nom, en notre ame et
conscience avons declare Jean Farnese, cardinal, coupable de haute
trahison envers la Souverainete pontificale; et Claude, bourreau-jure,
coupable de rebellion et trahison envers la Societe. En consequence,
moi, Francois Rovenni, cardinal par la grace de Dieu, ai donne lecture
aux condamnes de la sentence de mort, ai respectueusement supplie Sa
Saintete, notre Souveraine pontificale, de prononcer sur le genre de
supplice applicable aux condamnes."

La papesse ne fit pas un mouvement. Seulement ses yeux noirs
etincelaient dans la demi-obscurite. Et sa voix sans accent humain, sans
pitie, sans haine, prononca:

"Nous, Fausta Iere, souveraine par l'election du conclave secret, vu
la sentence qui condamne a mort Jean Farnese, cardinal, et Claude,
bourreau-jure, vu le malheur des temps qui commande encore le secret,
arretons:

"Que les deux condamnes ne soient pas ostensiblement executes;

"Que la Faim et la Soif soient les executrices de la sentence."

Tous les personnages qui entouraient le trone s'agenouillerent
alors. Une eclatante lumiere, jaillie de vingt-quatre lampes soudain
demasquees, inonda le trone d'ivoire, les trompettes sonnerent une
fanfare aux accents larges et lents, que soutenaient les mugissements
d'un grand orgue, dissimule derriere le trone... et, sur ce trone,
Fausta, debout, leva le bras, etendit la main droite, et les trois
doigts s'ouvrirent pour la benediction pontificale...

Soudain cette fantastique vision disparut en un instant... Farnese et
Claude se retrouverent plonges dans une profonde obscurite. Lorsque la
lampe du plafond se ralluma, grace a quelque invisible mecanisme, au
lieu de la grille, ils virent la muraille telle qu'elle etait d'abord.

--Quel affreux cauchemar!... balbutia Claude.

--Quelle realite sinistre! repondit Farnese de sa voix glaciale. Vous
n'avez pas reve!

--Quoi!... Nous sommes condamnes a mourir...

--De faim et de soif!.. Oui!...

Claude voulait mourir, mais non de cette epouvantable mort. Il jeta
autour de lui un regard de feu.

--Cette fenetre! gronda-t-il.

En un clin d'oeil, il eut place un escabeau sur la table, approche la
table du fond de la piece et atteint la fenetre qui surplombait la
Seine. Un souffle d'humidite venu de la riviere fouetta son visage.
La fenetre etait defendue par des barreaux monstrueux... mais Claude
sourit!... il se sentait assez fort pour arracher les barres de fer. Il
redescendit, saisit Farnese par le bras et haleta:

--Nous ne mourrons pas ici... nous fuirons par cette fenetre avant deux
heures.

Farnese eut un imperceptible haussement d'epaules.

--Nous ne fuirons pas, nous mourrons ici..., murmura-t-il.

A ce moment, et, comme pour confirmer cette certitude qu'exprimait
le cardinal d'une voix morne, un volet se rabattit violemment de
l'exterieur et mura la fenetre... C'etait un volet de fer de trois
pouces d'epaisseur, et il eut fallu un mois de travail a Claude pour
l'arracher, apres avoir descelle les barreaux.

Alors, les cheveux herisses, en proie au vertige de l'epouvante, il
recula jusque dans un angle de ce tombeau, s'y accula, et, farouche,
haletant de la soif qui le brulait, il se mit a calculer combien
d'heures il avait a vivre!...



XXXIX

LE MARIAGE DE VIOLETTA

Revenons en arriere, c'est-a-dire au moment meme ou Claude fut arrete
dans le logis de la Greve. Nous suivrons l'espion qui, depuis la rue des
Barres, s'etait attache aux pas de l'ancien bourreau.

Lorsque Claude eut ete solidement lie et mis dans l'impossibilite
de faire un seul mouvement, cet homme, cet espion, sortit du logis,
s'elanca rapidement vers le palais de Fausta, et, ayant ete aussitot
introduit aupres d'elle, lui rendit compte de l'arrestation.

Fausta tenait donc en son pouvoir a la fois Farnese et Claude,--les deux
peres de Violetta, Mais ce que voulait surtout Fausta, c'etait reprendre
Violetta elle-meme. Elle interrogea donc l'espion.

De l'ensemble des reponses de l'espion, et bien que celui-ci n'eut
rien vu que Claude, il resulta dans l'esprit de Fausta que Violetta se
trouvait dans l'hotel de la rue des Barres. Fausta, d'un geste, renvoya
alors l'espion et se mit a reflechir, avec qui la jeune fille se
trouvait-elle, avec Pardaillan, sans aucun doute!

Il ne restait donc qu'a marcher a la rue des Barres avec, des forces
suffisantes pour s'emparer de Pardaillan et de son amante.

Fausta, une fois sa resolution prise, n'en remettait jamais l'execution.
Elle frappa donc pour donner des ordres. Le valet qui entra tenait un
plateau d'or a la main. Sur le plateau il y avait une lettre.

--Un gentilhomme de Mgr de Guise, dit le valet en flechissant le genou,
vient d'apporter cette missive. Il attend.

Fausta prit la lettre, la decacheta, la lut et tressaillit. Voici ce
quelle venait de lire;

"Madame, nous tenons le damne Pardaillan. Il est en l'auberge de la
Deviniere, sise rue Saint-Denis. que nous cernons de toutes parts.
La bete est prise au piege, et j'ai pense qu'il vous serait agreable
d'assister a l'hallali. Je vous envoie donc un de mes fideles, le sire
de Maurevert, qui se mettra a vos ordres pour vous conduire sur le
terrain de chasse.

La lettre n'etait ni signee ni scellee. Mais Fausta reconnut l'ecriture
de Guise.

--Faites entrer ce gentilhomme, dit-elle.

Les deductions de Fausta se trouvaient bouleversees: Pardaillan n'etait
pas rue des Barres avec Violetta. Pardaillan etait cerne rue Saint-Denis
par les hommes de Guise.

A ce moment, Maurevert entra. Et comme il savait qu'il etait envoye a
une princesse, il ne put retenir un geste d'etonnement en voyant un page
au pourpoint armorie de l'ecu de Lorraine, la ou il s'attendait a voir
une femme. Fausta, en effet, ne s'etait pas encore devetue du costume de
page qu'elle avait pris pour aller sur la Greve.

--Monsieur, dit-elle, vous m'etes envoye par le duc de Guise?

--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant avec un sourire; car, dans
son esprit, cette femme habillee en page ne pouvait qu'etre l'une des
nombreuses amies de Guise.

--Madame, continua-t-il, mon seigneur duc m'envoie pour vous confirmer
la nouvelle incluse dans son message. A savoir que le sire de Pardaillan
va etre pris comme un renard au gite. S'il vous convient d'assister a
cette partie de plaisir, veuillez me suivre, madame, sans retard. Car
j'ai un certain interet a etre moi-meme present a l'operation.

Fausta, depuis l'entree de Maurevert, employait toutes les ressources de
son esprit a jauger l'homme, a son geste, a sa voix. Lorsque Maurevert
eut acheve de parler, elle comprit qu'une haine devorante poussait cet
homme qui des lors cessait d'etre a ses yeux un banal messager.

--Monsieur de Maurevert, fit-elle tout a coup avec un de ces sourires
qui faisaient frissonner, j'ai non moins de hate que vous de me rendre
aupres du duc de Guise...

--Partons donc...

--Un instant. Je veux vous dire la cause de ma hate, esperant que vous
m'aiderez dans mon projet. Je veux que vous demandiez pour moi une grace
a M. de Guise. Surement, il ne me la refusera pas.

--Et quelle est cette grace? fit Maurevert en tordant sa moustache avec
une febrile impatience.

--Pas grand-chose, dit Fausta: la vie et la liberte de M. de
Pardaillan...

Maurevert bondit.

--Voila ce que vous voulez que je demande au duc? fit-il d'une voix
alteree. Voila pres de dix-huit ans que je connais... Pardaillan. Et
voila dix-huit ans, madame, que j'attends une occasion pareille a celle
de ce jour. Si mon pere faisait un geste pour sauver Pardaillan,
je tuerais mon pere. Si le duc de Guise vous accordait la grace de
Pardaillan, je tuerais le duc, quitte a etre dechire sur place par
ses gardes! Si vous demandiez cette grace devant moi, je vous tuerais
vous-meme!...

En disant ces mots, Maurevert, la main crispee sur le manche de sa
dague, paraissait en effet pret a se ruer sur Fausta. Pourtant il reprit
rapidement son sang-froid, et s'inclinant:

--Adieu, madame. Pardonnez-moi de ne pouvoir vous escorter, sachant ce
que vous allez demander...

--Je le demanderai pourtant, dit Fausta en se levant.

--Heureusement, je n'en serai pas reduit au meurtre d'une aussi belle
creature que vous etes, madame, car je crois que le duc lui-meme vous
tuerait de ses mains, quelque regret qu'il en puisse eprouver ensuite,
plutot que de vous accorder la vie et la liberte de son plus mortel
ennemi.

--Il me l'accordera pourtant! dit Fausta avec cet accent d'irresistible
autorite qui courbait devant elle les fronts les plus orgueilleux. Je
parle ainsi, parce que, si vous obeissez a Guise, si Paris obeit a
Guise, c'est a moi que Guise obeit! Parce que je suis celle qui a
revolutionne le royaume et chasse Henri III! Celle qui echafaude le
trone de votre roi de demain; parce que je suis celle qui est envoyee
pour retablir l'ancien ordre des choses, parce que je suis Fausta!...

--Fausta! murmura Maurevert en frissonnant.

Et, dans son esprit eperdu, s'evoqua la mysterieuse legende de puissance
infinie qui escortait ce nom comme l'eclair escorte la foudre. Ce nom
chuchote avec terreur dans l'entourage du duc, ce nom qui faisait palir
Guise lui-meme, frappa Maurevert d'une sorte d'effroi superstitieux.

Il jeta un rapide regard sur cette femme. Ses genoux se plierent. Il se
prosterna. Fausta dedaigna ce triomphe.

--Maurevert, dit-elle d'une voix calmee, je connais ta haine contre
Pardaillan. Et, maintenant que tu sais qui je suis, je te demande:
Veux-tu me donner la vie et la liberte de cet homme?...

Un vertige s'empara de Maurevert. L'idee lui vint de se ruer sur Fausta,
de la frapper a mort... mais, derriere ces portes, il devina les gardes
qui veillaient, prets a accourir au premier cri. Il poussa un rauque
soupir et, convenant aussitot avec lui-meme de remettre sa vengeance a
plus tard, il murmura:

--Que votre volonte soit faite!... Ma haine etait toute ma vie: je
remets ma vie entre vos mains...

Fausta, alors, invita Maurevert a s'asseoir en lui designant un siege.

"Voila un homme qui est sur le point de me hair, songea Fausta; et
il faut que, dans un instant, il soit pret a m'adorer. Monsieur de
Maurevert, reprit-elle tout haut, en me faisant le sacrifice volontaire
de votre haine, vous avez acquis des droits a ma reconnaissance. Je veux
vous offrir une recompense digne de vous. Tout d'abord, sachez que votre
haine aura toute satisfaction.

--Que voulez-vous dire? s'ecria ardemment Maurevert.

--Que Pardaillan mourra! Que non seulement je ne demanderai pas sa grace
au duc, mais encore que je vous le livrerai, a vous, des qu'il sera
pris!

Maurevert etouffa un rugissement.

--Madame, fit-il, tout a l'heure je vous ai dit que je remettais ma
vie entre vos mains; maintenant je vous dis que, le jour ou vous me
demanderez cette vie, vous me trouverez pret a mourir pour vous...

"Maintenant il est a moi! songea Fausta. On obtient donc tout de la
haine et rien de l'amour des hommes! Monsieur de Maurevert, reprit-elle
gravement, je retiens vos paroles et m'en souviendrai dans l'occasion.

--Que cette occasion vienne donc, et vous me verrez a l'oeuvre. Mais,
madame, ne vous semble-t-il pas qu'il est temps pour moi de rejoindre le
duc de Guise?...

--Ne craignez rien. Aucune tentative ne sera commencee contre l'auberge
de la Deviniere sans mon ordre. Et c'est vous qui porterez l'ordre.
Maintenant, ecoutez-moi. Je sais que vous etes pauvre. Je sais que
le duc compte assez sur votre fidelite pour ne vous reserver que des
emplois subalternes. Voulez-vous devenir riche? Voulez-vous acquerir a
la fois l'argent et la haute situation a laquelle votre esprit libre
peut pretendre?... Cent mille livres vous sont assurees des demain si
vous m'obeissez; et, dans l'avenir, un emploi important a la cour de
France, quelque chose, par exemple, comme la capitainerie generale des
gardes.

--Que faut-il faire? palpita Maurevert ebloui, subjugue...

Vous le saurez ce soir. Soyez ici a onze heures. Maintenant vous pouvez
aller rejoindre le duc. Voici mes ordres en ce qui concerne votre
ennemi... Pardaillan: le prendre vivant et le conduire a la Bastille
Saint-Antoine. Ajoutez que je veux etre prevenue des que l'homme sera
capture.

--Vous serez prevenue par moi-meme, dit Maurevert qui s'inclina, tout
etourdi de ce qui lui arrivait.

Fausta fit un geste de hautaine bienveillance, et Maurevert,
s'eloignant, sortit de la maison et reprit en toute hate le chemin de
la rue Saint-Denis. Quant a Fausta, si elle avait semble conduire
toute cette scene sans effort apparent, l'effort n'en etait pas moins
considerable, car, apres le depart de Maurevert elle pencha la tete et
la laissa tomber dans une de ses mains comme si elle eut ete un moment
accablee du poids de ses pensees.

"Pardaillan est pris, murmura-t-elle. Pris!... Conduit a la Bastille!...
Est-ce de la joie ou de la terreur qui fait palpiter mon sein?...
Pardaillan mourra sans que je l'aie revu..."

Et, secouant la tete comme pour se debarrasser dune pensee qui la genait
a ce moment, car elle avait une admirable methode de travail dans ses
conceptions:

"Mais qui se trouve, alors, dans l'hotel de la rue des Barres?... Ou est
Violetta?..."

Ayant ainsi parle, son visage un instant bouleverse par la passion
reprit toute sa sincerite. Elle appela ses femmes qui lui apporterent un
costume de gentilhomme qu'elle revetit, mit un masque de velours noir
sur son visage, et bientot, montant a cheval elle prit le chemin de la
rue des Barres, escortee d'un seul domestique.

Ce domestique, c'etait l'espion qui avait suivi maitre Claude.
Lorsqu'ils furent arrives rue des Barres, l'espion prit les devants et
s'arreta devant l'hotel d'ou il avait vu sortir Claude. Fausta mit pied
a terre et souleva elle-meme le marteau. Au bout de quelques instants,
le guichet de la porte s'ouvrit. Une figure d'homme parut derriere le
guichet.

--Que voulez-vous? demanda l'homme qui jeta dans la rue un regard rapide
et soupconneux.

Fausta repondit:

--Je viens de la part de M. le chevalier de Pardaillan, de maitre Claude
et de Mgr Farnese.

A peine Fausta eut-elle parle que la porte s'ouvrit precipitamment et
l'homme dit:

--Entrez, monseigneur vous attend...

--Monseigneur! songea Fausta en tressaillant.

Et elle entra sans hesitation apparente; mais sa main s'assura que la
dague et le pistolet passes a sa ceinture pouvaient etre facilement et
rapidement saisis.

--Venez, venez, monsieur! dit le serviteur.

Si vite que Fausta eut traverse l'antichambre, elle n'en etudia pas
moins d'un regard l'ensemble des choses qui l'entouraient. Sur un
panneau de mur, elle vit un portrait de jeune femme d'une delicate et
melancolique beaute. Au-dessous du portrait, une tapisserie portait en
broderie d'or cette devise qui se repetait sur d'autres panneaux: "Je
charme tout."

"Marie Touchet! La maitresse du roi Charles IX!..."

Fausta sourit et murmura:

"Je suis dans l'hotel de Marie Touchet!... Et l'ami de Pardaillan...
celui a qui Violetta a ete confiee... c'est celui qui a insulte Guise
sur la place de Greve... c'est Charles de Valois, duc d'Angouleme... et
le voici..."

En effet, a ce moment, une porte s'ouvrait et Charles d'Angouleme
s'avancait rapidement:

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il avec emotion, vous qui venez
au nom de trois hommes qui, en cette heure, occupent ma pensee tout
entiere...



XL

LE MARIAGE DE VIOLETTA (suite)

Ares le depart de Claude, le duc d'Angouleme etait demeure quelques
minutes pensif, sans pouvoir detacher son esprit de cette figure sombre
qui lui inspirait un indefinissable sentiment et surtout une curiosite
fremissante pour le secret que Claude avait emporte.

Bientot, la pensee de Charles prit un autre cours. L'amour, dans ce
qu'il a de pur, de genereux et d'enthousiaste, l'amour vibrait dans son
coeur et le faisait palpiter.

Quelques mois a peine le separaient du bienheureux jour ou Violetta lui
etait apparue... ou l'amour etait ne dans son coeur sous le premier
rayon de son regard.

Il se dirigea vers la chambre ou etait sa bien-aimee. Il entra.
Violetta, a sa vue, se leva, fit deux pas rapides vers lui et lui tendit
les mains en murmurant:

--Vous voici donc, mon cher seigneur... je vous attendais...

Elle etait un peu pale. Et, dans ses grands yeux fixes sur lui, elle
laissait eclater son amour et sa joie.

Charles, ebloui, saisit une main de Violetta et la porta a ses levres,
dans un geste plus courtois qu'ardent, mais qui lui permettait de cacher
son trouble. Alors, dans une inspiration soudaine, il la conduisit au
pied d'un grand portrait ou souriait une femme aux traits empreints
d'une douceur melancolique et, simplement, il dit:

--Ma mere...

Violetta leva les yeux vivement vers le portrait, joignit les mains et
dit:

--Comme elle est belle, mon cher seigneur! Comme elle doit etre
bonne!... Et comme elle a du vous aimer...

Avec l'infinie science de l'instinct, Violetta venait de resumer Marie
Touchet tout entiere dans ces trois traits: la beaute, la bonte,
l'amour...

--Celui qu'elle aimait..., reprit Charles, ravi de la plus douce
emotion.

Et il conduisit Violetta au pied d'un autre portrait et dit:

--Mon pere, le roi Charles IX. tel qu'il etait deux ans avant sa mort...

Violetta considera le portrait avec une remarquable attention, puis elle
murmura:

--Pauvre petit roi!...

Charles d'Angouleme tressaillit. Il n'etait pas possible de trouver un
mot plus convenable pour traduire l'impression rendue par le peintre de
ce roi chetif, pale, dans les yeux troubles duquel pointait deja l'aube
livide des folies.

Ils causaient ainsi, sans emotion apparente, de choses qui ne se
rattachaient pas a leur amour. De leur amour, ils ne disaient pas un
mot. Mais toutes les paroles, tous les gestes de Charles, indiquaient
qu'il faisait entrer Violetta dans l'intimite de la maison, qu'elle
avait droit des ce moment de faire partie de la famille.

Ils se regardaient en souriant. Et c'etait une minute d'un charme
infini... Charles, tremblant, tira alors d'un bahut un ecrin qui
contenait plusieurs bijoux, et notamment des bracelets et des bagues
enrichis de diamants. Parmi ces bagues, il en etait une toute simple, en
or mat, qui portait une seule perle incrustee dans les dents du chaton
delicat, joyau fragile, d'une finesse admirable.

--Voici, dit-il alors, une bague que Charles IX a donnee a ma mere le
jour de ma naissance. Ma mere l'a retiree de son doigt lorsque je
l'ai quittee, et me l'a donnee en me disant que ce serait la bague de
fiancailles de celle que je choisirais pour epouse...

Alors, tout pale, palpitant, il prit la bague et la passa au doigt de
Violetta en balbutiant:

--Voila la bague de fiancailles que m'a donnee ma mere. Elle est a vous,
Violetta, et vous etes ma douce fiancee, comme vous etiez l'elue de mon
coeur des la minute ou je vous vis pour la premiere fois...

Enivres tous deux, extasies et fremissants, leurs mains se cherchaient,
leurs regards s'enlacaient, leurs bras, vaguement, s'ouvraient pour une
etreinte... A ce moment, on frappa a la porte. Presque aussitot, un
serviteur familier du duc entra, et Charles courut au-devant de lui.

--C'est le prince Farnese demanda-t-il ardemment.

--Non, monseigneur, mais un jeune gentilhomme qui vient de sa part,
ainsi que du chevalier de Pardaillan et de maitre Claude...

--Mon pere! murmura Violetta. Mon pere est donc parti!...

Charles saisit la main de la jeune fille.

--Chere ame, dit-il, violemment ramene du reve a la realite, je vais
savoir ou est votre pere, et nous irons le rejoindre... ne craignez
rien... il nous attend...

Sur ces mots, il s'elanca dans la grande salle ou se tenait le jeune
gentilhomme annonce et Violetta attendit, palpitante mais rassuree...
car que pouvait-elle craindre la ou se trouvait celui qui etait son
fiance?...

Le jeune duc salua avec politesse celui qu'il pouvait considerer comme
un ami. Le messager s'inclina et demanda:

--C'est bien a Monseigneur Charles de Valois, comte d'Auvergne et duc
d'Angouleme que j'ai l'honneur de parler?

--Une femme! murmura Charles. Oui... monsieur, repondit-il en appuyant
sur ce dernier mot.

--Monseigneur, reprit la Fausta, mon nom ne vous apprendrait rien. C'est
le nom d'une pauvre femme trahie, trompee, bafouee, reduite au desespoir
par l'homme qui regne en ce moment sur Paris...

--Le duc de Guise!

--Oui. Et c'est pour me venger de lui, du moins je l'espere, que j'ai
pris ce costume qui m'a permis d'entrer dans Paris et de m'y mouvoir
a l'aise. Ce que je vous en dis, c'est seulement pour m'excuser de
demeurer simplement pour vous la messagere de vos amis.

--Oh! madame, il n'est pas besoin d'excuse. Je serais indigne du nom que
je porte si, en vous demandant votre nom, je jetais une seule inquietude
dans votre esprit. Votre cause d'ailleurs m'est sympathique, puisque
vous aussi vous etes une victime de Guise.

--Ne parlons donc plus de cet homme, dit Fausta en prenant place dans
le fauteuil que lui designait Charles, et venons-en au message que j'ai
accepte de vous transmettre.

La position de Fausta etait perilleuse. Elle savait peu de choses. Et ce
qu'elle ne savait pas, il fallait obliger Charles a le dire lui-meme.

--Monseigneur, dit-elle, permettez-moi une question. Vos trois amis
m'ont paru s'inquieter fort d'un detail auquel en ma qualite de femme...
qui a aime et souffert... je me suis vivement interessee. La jeune
fille, qu'ils nommaient Violetta, est-elle encore ici, dans cet hotel?

--Elle y est, dit Charles sans aucun soupcon.

--Loue soit le seigneur! M. de Pardaillan sera bien heureux. Car c'est
lui surtout qui m'a semble inquiet... Sans doute il aime cette jeune
fille?... dit-elle.

--Pardaillan aime sans doute Violetta, fit Charles en souriant. Mais,
s'il vous a paru si inquiet, je reconnais la sa genereuse amitie. Car
Violetta, madame, c'est ma fiancee, et, moi, j'ai le bonheur d'etre
l'ami du chevalier.

A ces mots, Fausta hocha la tete en signe de sympathie. Mais sans doute
elle dut faire un terrible effort pour ne laisser echapper ni un mot, ni
un cri, ni un geste, car, sous son masque, elle devint tres pale.

Ce qu'elle venait d'apprendre la bouleversait. C'etait le renversement
immediat de toute sa pensee et de tout son sentiment. Violetta n'etait
pas l'amante de Pardaillan! Violetta etait la fiancee de Charles
d'Angouleme!...

Pour dire quelque chose, pour gagner du temps et tacher de voir clair en
elle-meme, elle reprit:

--Je ne m'etonne plus maintenant de l'interet que semblait temoigner M.
de Pardaillan a cette jeune fille... Ce gentilhomme parait avoir pour
vous une immense affection...

--Oui, dit Charles attendri; Pardaillan est mon ami, il est dans ma vie
comme un dieu tutelaire. Je lui dois mes joies les plus precieuses... Si
j'ai retrouve celle que j'aime, si elle n'est pas morte, c'est encore a
lui que je le dois...

--Quoi! s'ecria Fausta, cette pauvre enfant s'est donc trouvee en danger
de mort?...

La question etait si naturelle que Charles se mit a faire le recit
des evenements de la place de Greve, en insistant, bien entendu, sur
l'heroisme du chevalier de Pardaillan.

Fausta, tout en l'ecoutant avec attention, faisait son plan et decidait
du sort de Violetta.

La tuer?... A quoi bon maintenant?... Ecarter a tout jamais Violetta du
duc de Guise, cela suffisait. Et la situation s'eclaircissait ainsi:

Pardaillan etait pris ou allait l'etre. Farnese et Claude etaient
ses prisonniers et, des le soir meme, le tribunal secret allait les
condamner a mort. Il ne s'agissait donc que de s'emparer du duc
d'Angouleme et d'eloigner Violetta. C'est sur ce double probleme que se
concentra toute la force de calcul et de volonte de la Fausta.

Lorsque Charles eut acheve son recit emu, elle reprit:

--Je comprends tout maintenant. Ces gentilshommes, dans leur hate, n'ont
pu me donner que des renseignements incomplets. Et je ne comprenais pas
bien le mysterieux rendez-vous qu'ils assignaient.

--Un rendez-vous? fit Charles etonne.

--Je vois qu'il faut que je vous raconte les choses de point en point.
Comme je vous l'ai dit, monseigneur, surveillee, traquee, je suis entree
dans Paris a la faveur de ce deguisement. Pour tout vous dire d'un mot,
je suis de la religion... ce qu'ils nomment une huguenote...

--En ce cas, madame, dit-il, je vous engage vivement a bien vous cacher:
on tue, on pend, on brule dans Paris...

--Je le sais, dit Fausta, sur un ton d'amertume admirable de naturel et
d'emotion. Venue pour l'accomplissement d'une mission difficile, je
pris ce deguisement, je descendis dans une simple auberge situee rue
Saint-Denis... l'auberge de la Deviniere. J'y passai la nuit fort
tranquille. La matinee s'ecoula sans incident. J'allai donc sortir,
tantot, lorsque, soudain, la rue se remplit de rumeurs. On criait
a mort! Tout a coup, un homme aux vetements dechires penetra dans
l'auberge et, presque aussitot, une troupe de cavaliers passa dans la
rue comme une trombe.

--C'etait Pardaillan! haleta Charles. Il est sauve?...

--Parfaitement sauve, rassurez-vous. Ce gentilhomme, comme je le sus
bientot, c'etait en effet le chevalier de Pardaillan. Je le pris pour un
huguenot, Et, ouvrant la porte d'un cabinet ou je me trouvais, je lui
fis signe de s'y refugier. Il vint a moi non comme quelqu'un qui se
cache, mais avec un air paisible.

--Comme je le reconnais bien la!...

--Je lui demandai s'il etait de la religion. Alors il me dit son nom
sans m'expliquer les motifs pour lesquels on le poursuivait. Alors je
m'employai de mon mieux a laver et panser ses blessures. Deux heures se
passerent ainsi lorsque, par la porte vitree du cabinet, il vit entrer
dans la salle deux hommes que je ne connaissais pas. Il leur fit signe.
Ils vinrent. Et, chose etrange, il se nomma, il vous nomma, comme si ces
deux hommes ne l'eussent pas connu. C'etait, comme je le sus presque
aussitot, le prince Farnese et un bourgeois nomme maitre Claude.

--Ils ne le connaissent pas, en effet, et l'un d'eux ne l'a vu que
quelques instants... Continuez, madame...

--Alors eut lieu entre eux un assez long entretien ou il fut question
de vous et de la jeune fille. Le bourgeois... raconta qu'il etait sorti
d'ici, de votre hotel, pour aller chercher le prince Farnese...

--C'est vrai! s'ecria Charles fort interesse.

--Et qu'il l'avait trouve, continua celle-ci. Il ajouta que tous deux se
mettaient en route pour venir rue des Barres, mais que, maitre Claude
ayant ete reconnu par des gardes du duc de Guise, ils avaient du
fuir. Ils s'etaient jetes dans la rue Saint-Denis et etaient entres a
l'auberge de la Deviniere pour y attendre que l'emotion populaire fut
calmee...

--Je vais les rejoindre! s'ecria Charles en se levant.

--Gardez-vous-en bien, dit Fausta. Attendez la fin de mon message...
Alors, celui qui s'appelait maitre Claude commenca un long recit. Mais
j'entendais qu'il s'agissait de vous et le mot mariage frappa plusieurs
fois mes oreilles... Ce recit, le prince Farnese et le chevalier de
Pardaillan l'ecouterent avec une egale emotion... Enfin, le bourgeois,
maitre Claude, alla examiner la rue et revint en disant qu'elle etait
pleine de furieux dont on entendait les cris et qu'ils commencaient a
fouiller les maisons. Le chevalier de Pardaillan proposa de sortir par
une porte de derriere. Mais ou aller ensuite? C'est alors, monseigneur,
que je proposai a ces trois hommes, dont la situation m'avait emue, de
se retirer dans l'hotel de l'un de mes amis, situe tout proche, "Oui,
dit le prince Farnese, mais comment prevenir le fiance de ma fille?"

Ces derniers mots etaient un chef-d'oeuvre de ruse. Sachant ce qu'il
savait maintenant, Charles les trouva si naturels qu'il ne songea meme
pas a s'etonner. Fausta, voyant la confiance du duc, continua:

--Lorsque le prince Farnese eut parle de la necessite de vous prevenir,
je m'avancai et me proposai comme messagere.

--Ah! madame, s'ecria Charles en saisissant une main de Fausta et en la
portant a ses levres, tout a l'heure, je voulais respecter votre secret.
Maintenant je vous supplie de me dire a qui je suis redevable d'un si
grand service...

Fausta secoua la tete avec melancolie.

--Ce que j'ai fait est vraiment peu de chose, dit-elle, et ne merite pas
votre gratitude... Pour revenir a l'objet de mon message, il fut convenu
que les trois hommes se refugieraient dans l'hotel que je leur indiquais
et qu'ils attendraient la nuit pour en sortir. Quant a moi, le chevalier
de Pardaillan m'indiqua exactement la situation de votre hotel et me
dit de m'annoncer comme venant de la part du prince Farnese, de maitre
Claude et de M. de Pardaillan. C'est ce que j'ai fait... Alors, nous
sortimes tous par une porte detournee. Je les conduisis a l'hotel de mon
ami ou ils sont en surete et d'ou ils ne sortiront que ce soir a onze
heures. Voici exactement ce que me dit le chevalier de Pardaillan: "Pour
Dieu! madame, suppliez le duc d'Angouleme de ne pas bouger avant cette
nuit!..." Au moment ou j'allais m'eloigner, le prince Farnese me
remercia, puis ajouta ces paroles que je vous transmets:

"Ce soir, a minuit, nous attendrons le duc et ma fille dans l'eglise
Saint-Paul. Qu'il ne s'inquiete de rien! Tout sera pret."

--Dans l'eglise Saint-Paul! fit Charles enivre, je comprends...
je comprends tout! Ce soir a minuit, en l'eglise Saint-Paul, avec
Violetta... j'y serai!...

Fausta se leva et dit d'un accent penetre:

--Il me reste, monseigneur, a vous souhaiter tout le bonheur que vous
meritez, fit Fausta d'un air penetre.

--Comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous! murmura Charles.

Fausta parut hesiter quelques instants, comme si elle eut eprouve une
violente emotion... Elle repondit soudain:

--En recommandant a la duchesse d'Angouleme de prier parfois pour mon
mari... Agrippa, baron d'Aubigne...[1]

En meme temps elle s'avanca rapidement vers la porte.

--La baronne d'Aubigne! avait murmure Charles. Ah! je comprends
maintenant qu'elle taise son nom! Noble coeur, ne crains rien de moi!

[Note 1: Agrippa d'Aubigne, huguenot militant, et l'un des plus
fideles capitaines de Henri de Bearn, etait connu pour un redoutable
conspirateur, et sa tete etait mise a prix par les chefs de la Ligue
catholique triomphante a Paris.]

Quelques instants plus tard, la Fausta, au pas paisible de son cheval,
et suivie a distance par son laquais, disparaissait au tournant de
la rue et murmurait avec un sourire qui decouvrit ses petites dents
feroces:

--Maintenant, il ne me reste plus qu'a marier Violetta...

Charles, le coeur bondissant, courut retrouver Violetta, et lui prenant
la main:

--Chere ame, ce soir, nous serons unis a jamais ce soir, vous serez
duchesse d'Angouleme...



XLI

LE MARIAGE DE VIOLETTA (fin)

L'eglise Saint-Paul etait a deux pas de l'hotel de Marie Touchet.

Peu a peu, avant que le soir ne fut arrive divers personnages parurent
dans la rue des Barres et occuperent des encoignures de portes. En sorte
qu'une heure apres le depart de la messagere, si Charles avait eu l'idee
de sortir de l'hotel, il n'eut pu faire dix pas soit a gauche, soit a
droite, sans se heurter a l'une de ces statues immobiles.

Lorsque la nuit fut tombee, un etrange mouvement se produisit autour de
l'eglise Saint-Paul. Diverses troupes, composees chacune de dix ou douze
hommes, prirent position devant chacune des portes de l'eglise. Dans la
rue Saint-Antoine, un lourd carrosse vint stationner.

Pendant que Fausta prenait ses dispositions, Charles et Violetta, assis
l'un pres de l'autre, continuaient a vivre de ce beau reve d'amour ou
ils venaient d'entrer. Enfin, onze heures sonnerent.

--Il est temps, dit Charles doucement.

--Allons, mon cher seigneur, repondit Violetta.

Elle etait toujours vetue de la tunique blanche qu'elle portait sur la
place de Greve. Seulement, Charles alla prendre dans une vieille armoire
un grand manteau qui avait appartenu a sa mere et le lui jeta sur les
epaules.

Dehors, Violetta se suspendit a son bras. Et, serres l'un contre
l'autre, sans prononcer un mot, ils marcherent vers l'eglise Saint-Paul.
...........................................................

Onze heures du soir!... C'etait le moment ou Claude et Farnese
ecoutaient, dans la maison de Fausta, la sentence du tribunal secret qui
les condamnait a mourir.

Lorsque le panneau se fut referme, Fausta descendit lentement de son
trone et gagna sa chambre a coucher. Nul n'y penetrait. Myrthis et
Lea, ses deux suivantes, etaient les seules qui eussent permission d'y
entrer.

Elles etaient la, attendant leur souveraine. Elles la deshabillerent du
splendide costume qu'elle portait. Et, alors, elle revetit ces memes
vetements de gentilhomme sous lesquels elle s'etait presentee a l'hotel
de la rue des Barres. Puis elle se rendit dans cette salle elegante qui
pouvait passer pour le boudoir d'une jolie femme. Un homme etait la qui
attendait, assis, et qui, a l'entree de Fausta, se leva vivement et
s'inclina.

--Etes-vous pret a tout ce que nous avons convenu ce soir? demanda
Fausta.

--Je suis pret, madame, repondit l'homme.

Ils sortirent ensemble du palais de la Cite. Dehors attendait une
escorte d'une vingtaine de cavaliers. Fausta monta a cheval et, se
mettant en route, fit signe a l'homme de marcher pres d'elle. Et ils se
mirent a parler a voix basse.

Cet homme qui attendait Fausta, qui venait de monter a cheval et se
tenait pres d'elle, c'etait le sire de Maurevert.

Charles et Violetta arriverent a l'eglise par la rue des
Pretres-Saint-Paul, au moment ou la demie de onze heures tombait dans la
nuit des temps.

Charles, dans le court trajet de la rue des Barres a l'eglise
Saint-Paul, avait bien entrevu des ombres se glissant au long des murs,
apparaissant pour disparaitre aussitot; mais il avait pense que c'etait
des tire-laine, gens peu redoutables pour un homme bien decide, et il
s'etait contente d'assurer dans sa main le manche de sa bonne dague.

Devant l'eglise, Charles s'arreta et regarda autour de lui, pour voir
s'il n'apercevait pas ceux qui l'attendaient. Il ne vit personne.
Mais il s'apercut aussitot que la porte etait entrouverte. Donc, on
l'attendait a l'interieur. Ils entrerent. L'eglise etait vaguement
eclairee par deux cierges allumes au maitre-autel. Pres du choeur, il
entrevit alors trois hommes debout qui, formes en groupe, semblaient
attendre en causant entre eux.

--Les voici! dit Charles.

--Mon pere? demanda Violetta.

--Oui, votre pere, chere ame... et voici... oh! voici le pretre qui va
nous unir...

Ils frissonnerent tous deux longuement et se serrerent l'un contre
l'autre, dans une douce etreinte. Le pretre revetu de ses ornements
venait en effet d'apparaitre, suivi de deux autres pretres, en surplis.

Ils s'avancerent lentement vers le choeur.

A mesure qu'ils avancaient, un etrange mouvement se produisait dans
l'eglise. Des chapelles laterales noyees d'obscurite, sortaient des
hommes qui, silencieusement, se mettaient a marcher derriere le couple.
Bientot, ces inconnus furent au nombre d'une trentaine et, enveloppes
dans leurs manteaux, ils semblaient une escorte rassemblee pour le
mariage secret d'un prince.

Charles et Violetta, les yeux fixes sur les trois hommes qui attendaient
dans le choeur, s'avancaient en souriant. Tout a coup, Charles
tressaillit et regarda avec terreur.

Ces trois inconnus venaient de laisser tomber leurs manteaux...
C'etaient Maineville et Bussi-Leclerc. Quant au troisieme, il portait un
masque.

D'un mouvement instinctif, Charles entoura Violetta de son bras gauche,
tandis que, de la main droite, il degainait son poignard.

--Messieurs, dit-il d'une voix sourde, que faites-vous ici?...

--Monseigneur, repondit Bussi-Leclerc, nous sommes ici pour une double
ceremonie: un mariage...

--Un mariage! s'exclama Charles qui commencait a sentir une sueur froide
pointer a la racine de ses cheveux. Quel mariage?... Messieurs, prenez
garde!

--Mais, fit a son tour Maineville, le mariage de la fille du prince
Farnese, nommee Violetta.

Violetta jeta un faible gemissement.

--Oh! rugit Charles, ceci est insense!... Maineville! Leclerc! que me
voulez-vous? Prenez garde!...

Doucement, de son bras gauche, il essayait de se degager de l'etreinte
de Violetta...

--Monseigneur, dit alors Bussi-Leclerc, ce que nous faisons, vous allez
le savoir. Nous sommes ici pour une double ceremonie, un mariage, vous
ai-je dit, et, si vous m'aviez laisse achever, j'aurais ajoute: une
arrestation... Monseigneur, veuillez me remettre votre epee; au nom du
lieutenant general de la Sainte-Ligue, je vous arrete!

Violetta jeta une dechirante clameur. Charles eclata de rire, et
soulevant sa fiancee dans ses bras:

--Le premier de vous qui me touche est mort!

En parlant, ivre de desespoir, ses forces decuplees, il reculait,
Violetta dans ses bras; il semblait vraiment que son regard eut petrifie
les trois, car ils ne bougeaient pas.

--Monseigneur, dit alors Maineville, toute resistance serait inutile.
Retournez-vous, et voyez!...

Charles, d'un geste machinal et furieux, se retourna en effet. Et
une imprecation terrible jaillit de sa gorge: devant lui, un large
demi-cercle d'epees nues s'allongeait a droite et a gauche. Au meme
instant, les deux branches de cette pince se mirent en mouvement, et
Charles se trouva enferme dans un cercle...

Violetta, dans ses bras, d'un geste rapide, saisit sa tete a deux mains
et le baisa sur la bouche en murmurant:

--Mourons ensemble, mon cher seigneur...

En meme temps, Violetta se laissa glisser sur les dalles et saisit le
poignard de son fiance. Charles, enivre par la violente sensation de ce
baiser d'amour et de mort, jeta autour de lui un supreme regard qui
lui montra l'eglise pleine d'ombres; Maineville et Bussi-Leclerc, et
l'inconnu masque au pied de l'autel, et sur les marches le pretre qui
commencait a officier, et, autour de lui, autour de Violetta, le cercle
d'acier qui se resserrait...

Alors, il tira son epee, ses yeux charges de passion se riverent aux
yeux de Violetta, et il balbutia:

--Mourons ensemble, ma chere ame...

Aussitot il se rua, fonca droit devant, tenant toujours Violetta par la
main, avec l'esperance insensee de pouvoir traverser ce cercle d'acier,
et fuir... fuir!... Dans cet instant meme, dix bras s'abattirent sur
lui, dix autres sur Violetta. De son epee, Charles frappait a coups
terribles.

--Attends-moi, chere ame!... Je suis a toi!... hurlait-il. L'epee se
brisa; du troncon il continua a frapper; autour de lui le sang giclait,
des hommes tombaient; le troncon d'epee lui fut arrache... plus loin, il
entendit le cri de Violetta, comme un appel, et alors il tomba sur les
genoux; dix, quinze hommes se ruerent sur lui... et il se sentit lie,
souleve, emporte hors de l'eglise et jete dans un carrosse qui s'ebranla
aussitot...

Moins de trois minutes plus tard, le carrosse roula sur un pont-levis,
puis sous une voute, puis s'arreta.

Le duc d'Angouleme etait a la Bastille.

Dans l'eglise Saint-Paul, une scene atroce deroulait a ce moment ses
peripeties.

En effet, Violetta, arrachee des bras de Charles, avait ete entrainee
jusqu'au pied de l'autel. La, avons nous dit, se trouvaient trois
hommes: deux d'entre eux nous sont connus: c'etaient Maineville et
Bussi-Leclerc. Le troisieme se demasqua au moment ou la jeune fille
apparut pres de lui, a demi morte de desespoir et se soutenant a peine.
Celui-la, c'etait Maurevert.

Violetta jeta autour d'elle des yeux hagards. Et ce fut a ce moment que
Maurevert saisit sa main et prononca:

--Merci, ma bien-aimee; merci, ma belle fiancee, d'etre venue a l'heure.
Tout est pret pour notre mariage, et voici le pretre qui va nous unir...

--Nous unir! balbutia Violetta. Vous!... Qui etes-vous?...

--Violetta! dit Maurevert d'une voix ardente, quelle etrange folie vous
saisit! Regardez-moi! Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis votre fiance!

--Horreur! Oh! mais je deviens folle! Charles! Mon bien-aime! A moi!...

Son bras se leva pour se frapper avec cette dague qu'elle avait prise
aux mains de son fiance; mais alors elle s'apercut que l'arme lui avait
ete arrachee, elle tomba sur ses deux genoux; Maurevert s'agenouilla
pres d'elle...

Alors Je pretre se tourna vers eux, prononcant les paroles
sacramentelles, ouvrant les bras pour une benediction... Et ce pretre,
Violetta, en levant la tete dans un mouvement de spasme, ce pretre, elle
le vit... Et c'etait un tout jeune pretre aux yeux noirs et, ce visage,
il lui sembla qu'elle l'avait entrevu une fois...

Le pretre murmurait les formules... Et soudain, dans une fulgurante
eclaircie, elle revit la terrible scene ou elle avait retrouve maitre
Claude, le soir ou Belgodere l'avait entrainee dans une mysterieuse
maison de la Cite, ou on lui avait jete un sac noir sur la tete, ou elle
s'etait evanouie, ou, en se reveillant elle avait vu penche sur elle le
visage de celui qu'elle appelait son pere! Et Claude l'avait prise dans
ses bras pour l'emporter!... Et les hommes armes d'arquebuses etaient
entres!... Et, avec eux, une femme! Une femme sur qui ses yeux mourants
ne s'etaient fixes qu'un instant!

Ce pretre, c'etait elle!... C'etait Fausta qui celebrait le mariage de
Maurevert et de Violetta!...

Une inexprimable horreur se glissa dans les veines de la jeune fille.
Dans ce moment, elle perdit connaissance... Dans ce moment aussi le
pretre, etendant les bras, disait d'une voix grave:

--Allez. Au nom du Dieu vivant, pour jamais vous etes unis!...



XLII

HEROISME DE PARDAILLAN

On a vu que le chevalier de Pardaillan, attire par le bruit exorbitant
qui se faisait dans sa chambre, y etait entre a temps pour assister au
combat de Croasse avec une horloge.

Pardaillan demeura d'abord stupefait, puis s'approcha de la fenetre et
examina ce qui se passait; il se passait simplement que deux troupes
d'archers venaient de prendre position dans la rue et que le peuple les
acclamait, et en profitait pour acclamer surtout le duc de Guise, bien
que celui-ci fut absent.

Il sortit de la chambre, suivi de pres par Croasse. Apparut l'hotesse
portant un bol et des bandages de linge. Huguette deposa le tout sur
une table. Le bol contenait une savante mixture composee par Huguette a
l'effet de cicatriser les blessures du chevalier.

--Pour qui tout cela? fit Pardaillan.

--Pour vous, monsieur le chevalier, repondit Huguette, toute pale et
tremblante des rumeurs qu'elle entendait devant la porte de sa maison.

--Tiens, c'est vrai, je suis quelque peu decousu, dit Pardaillan, qui
s'apercut alors que le sang coulait sur ses mains. Mais, ma chere
Huguette, si excellente chirurgienne que vous soyez, je crois que vos
soins sont inutiles. Dans quelques minutes, tout serait a recommencer.

--Mon Dieu, monsieur, vous parlez comme si vous alliez etre attaque...

--Attaque, ma chere Huguette!... Je crois que, dans une demi-heure, il
ne restera pas grand-chose de votre auberge; une fois encore je vais
etre cause d'une grande destruction chez vous... ce sera la derniere!

--Mais vous! fit Huguette d'une voix mourante.

--Oh! moi, toute la charpie que pourraient effiler vos jolies mains me
serait parfaitement inutile. Ce m'est encore une joie que de mourir en
cette bonne auberge ou j'ai connu les plus douces heures de ma vie.

Huguette poussa un gemissement. Pardaillan allait et venait, trainait
des tables et des bancs et renforcait la barricade qu'il elevait avec
toutes les regles de l'art.

--Parfait, dit-il. A l'abri d'un pareil rempart, je crois que je pourrai
un peu donner du fil a retordre a messieurs de la messe. Regardez-moi
ces machicoulis et ces meurtrieres, ils en auront pour une heure a
demolir tout cela... Pendant cette heure-la nous allons essayer de
battre en retraite... nous trouverons bien un moyen, cornes du diable!

Pardaillan prit les mains de l'hotesse et la consola.

--Voyons, fit le chevalier, il faut chercher un recoin ou vous puissiez
vous cacher, tandis que je tiendrai tete a ces furieux. Car, je crois ne
rien vous apprendre, Huguette, en vous disant que cette fuite dont je
vous parlais serait bien difficile.

--Impossible! balbutia Huguette avec un sanglot.

--Vous voyez bien qu'il faut vous cacher... dans votre cave, par
exemple... Moi pris, ils n'auront pas l'idee de pousser plus loin les
recherches. Venez, ma chere, ce silence relatif qui se tait dans la rue
ne m'annonce rien de bon...

--Vous pris! murmura Huguette. Vous mort, que deviendrai-je, moi?...

--Elle reposa sur la poitrine du chevalier sa tete charmante que l'amour
transfigurait.

--Au-dehors, dans ce silence relatif qu'avait signale Pardaillan, une
voix rude retentissait:

--Ici, ces poutres!... Les arquebusiers, la, sur deux rangs! Et appretez
vos armes! Ici, les hallebardiers!

--Pardaillan, dit Huguette tres doucement, laissez-moi mourir avec vous,
puisque je n'ai pu vivre avec vous. Mon pauvre coeur, depuis des annees,
porte votre image. Je n'esperais pas votre amour. Je savais que vous
aviez donne toute votre pensee a une autre. Je savais que vous adoriez
Loise morte comme vous l'aviez aimee vivante. Oh! non, je n'esperais
rien... Seulement, quand vous etiez la, je vous regardais, et cela
suffisait. C'etait ma part de bonheur.

Pardaillan, tout pale, ecoutait la voix brisee de larmes qui lui
rapportait le premier aveu d'un amour qu'il connaissait depuis de
longues annees.

Huguette, elle, n'ecoutait que son coeur, qui enfin osait se reveler.

--Vous voyez, Pardaillan, que votre vie, c'etait ma vie. S'il ne
s'agissait pour vous que de quelque mefait qui se paie par la prison, je
serais tranquille, car je me ferais forte de vous delivrer. Vous vivant,
meme prisonnier, comme vous le futes jadis a la Bastille, je vivrais...
je me dirais: "Surement, il en sortira. S'il n'en trouve pas le moyen,
je le trouverai, moi!...

--Huguette, ma chere Huguette. c'est precisement de cela qu'il s'agit!

--Non, non, vous allez mourir, Pardaillan! Votre air et vos preparatifs
me disent assez que vous etes decide a vous faire tuer sur place.

--Decide a me defendre, voila tout. Mordieu, croyez-vous que ce soit
agreable d'aller a la Bastille?

--Non, Pardaillan! mais on sort de la Bastille, on ne sort pas du
tombeau...

--Hum!... on sort... on sort... pas toujours, ma chere!

--C'est donc bien grave ce que vous avez fait?

--Pas grave du tout. Comme je crois vous l'avoir dit, je n'ai rien fait,
moi. J'ai simplement empeche de faire. Mais, enfin, je vous avoue que
les huit ou dix mois de prison que j'ai merites m'effraient, et j'aime
mieux risquer tout pour tout.

Pardaillan, en parlant de huit ou dix mois de prison qu'il redoutait,
etait sublime.

--Risquer tout pour tout, reprit Huguette, c'est donc que vous allez
mourir. Pardaillan, laissez-moi mourir avec vous, car, si vous mourez,
je n'ai plus rien a faire dans la vie!

Les sanglots l'empecherent de continuer.

--Assez, Huguette, assez! dit Pardaillan d'une voix basse et tremblante.
Vous etes celle que j'ai le plus aimee apres le pauvre ange que j'ai
perdu... Vous etes celle que choisirait mon coeur si ce coeur n'etait
mort en meme temps que Loise... Vous ne mourrez pas... et je ne mourrai
pas!... Huguette, quand je me serai tire de cette sotte affaire... nous
vieillirons ensemble en causant, les soirs d'hiver, de M. de Pardaillan,
mon pere, qui vous aimait tant...

IL regarda Huguette a la derobee. Elle ne pleurait plus, mais ses mains
jointes semblaient continuer une priere.

--O mon pere, songea Pardaillan, et son front s'empourpra d'une flamme
d'orgueil et de sacrifice, o mon pere, vous qui m'avez appris comme il
faut se battre et comme il faut mourir, vous allez voir comme on se
rend!

A ce moment, il tira son epee et la brisa sur ses genoux.

--Que faites-vous? palpita Huguette.

Il prit sa dague et la jeta au loin en eclatant de rire.

--Vous le voyez, ma chere, je cede a vos bons conseils; je vais me
laisser arreter. Pour quelques mois de prison, le jeu n'en vaudrait pas
la chandelle. Je veux vivre, Huguette!... Je veux vivre parce que vous
venez de me prouver que la vie peut etre encore belle et douce pour
moi!... Attendez-moi donc paisible et confiante... je vous garantis que
je ne moisirai pas dans leur Bastille...

Alors, Pardaillan se mit a demolir l'echafaudage qu'il avait construit
devant la porte, et il ouvrait cette porte a l'instant ou, dans la rue,
une immense clameur s'elevait:

"Guise! Guise! Vive le grand Henri!"

C'etait Guise, en effet, qui, au milieu d'une magnifique escorte,
s'arretait devant le perron de la Deviniere.

La porte s'ouvrit tout a coup, et Pardaillan parut sur le perron. Il se
tourna vers Huguette, souleva son chapeau d'un grand geste, et dit en
souriant:

--Au revoir, ma bonne hotesse... a bientot!...

Et, s'etant couvert, pale et flamboyant, il se retourna vers la rue et
descendit le perron. Les gardes, les archers, les arquebusiers masses,
les gentilshommes a cheval. Guise au milieu d'eux, la foule aux
fenetres, tout ce monde qui hurlait avait fait soudain silence.

On vit Pardaillan, avec ses vetements dechires et sanglants, descendre
le perron et s'avancer vers le duc de Guise. Alors on entendit sa voix
ferme, un peu ironique et encore voilee de pitie:

--Monseigneur, je me rends!...

Guise demeura une minute comme stupide. Pardaillan, la tete levee, le
regardait en face. Le duc jeta autour de lui des regards soupconneux. Le
silence devint Effrayant.

--N'ayez pas peur. Monseigneur, il n'y a pas d'embuscade, dit alors
Pardaillan.

Et c'etait si enorme, ce mot "N'ayez pas peur" dit par un homme seul,
blesse, desarme, a un homme entoure de cinq cents gardes, que Guise
palit, comme si, pour la deuxieme fois, cet homme l'eut soufflete. Il
fit un geste.

Aussitot, Pardaillan fut entoure de gens d'armes. Et ce fut alors
seulement, lorsque le chevalier desarme, blesse, seul, fut par surcroit
enveloppe d'un quadruple rang de gardes, ce fut alors que Guise parla:

--Vous vous rendez, monsieur! Que me disait-on, que vous etiez
invincible, un indomptable! Par ma foi, messieurs, je vous trouve
ridicule avec vos archers: pour prendre monsieur, il suffisait d'envoyer
un exempt...

Pardaillan se croisa les bras. Guise haussa les epaules.

--Allons, dit-il, j'etais venu pour voir un paladin... Gardes,
conduisez-le a la Bastille... je suis fort marri de m'etre derange pour
ne voir qu'une figure de lache.

Pardaillan se mit a sourire. Mais ce sourire etait livide. Il etendit le
bras: du doigt, il designa le visage du duc. Et, d'une voix tres calme,
il dit:

--Je croyais me rendre au bourreau; je me suis trompe: je ne me suis
rendu qu'a Henri le Soufflete. Tenez-moi bien, Henri de Lorraine,
pendant que vous me tenez! Tuez-moi bien, pendant que vous pouvez
m'assassiner! Et, si vous croyez au Dieu a qui, voici seize ans, vous
avez offert vingt mille cadavres d'innocents, si vous croyez a ce Dieu
que vous allez prechant, pour voler un trone, priez-le bien! Car, j'en
jure par le nom de mon pere, si vous ne me tuez pas, je vous tuerai,
moi! Et ce mot que vous venez de me jeter, je le ramasse, et vous le
renfoncerai dans la gorge avec la pointe de ma dague!... Gardes, en
avant!...

Pardaillan se mit a marcher, entoure par les arquebusiers qu'il
paraissait conduire, tant ils avaient semble obeir a son commandement.



XLIII

CONSEIL DE FAMILLE

Guise se mit en marche vers son hotel. Aussitot il en fit fermer les
portes. Il avait besoin de se recueillir, de reflechir sur ce qu'il
venait de voir. De toute evidence, Paris etait a bout de patience. Il
fallait trouver un moyen de l'occuper et de l'amuser.

Guise entra dans son vaste cabinet. Il etait suivi de Maineville et de
Bussi-Leclerc, ses favoris.

--Mais, je ne vois pas Maurevert, dit-il.

--Monseigneur, fit Maineville, Maurevert digere... le plat de vengeance
dont il s'est nourri tout a l'heure sinon dans l'auberge, du moins
devant la Deviniere.

--Ah! oui... Il a une haine... une vieille haine contre le Pardaillan.
Eh bien, il doit etre satisfait? Il le sera mieux encore demain et,
quel que soit son appetit de vengeance, je me charge de l'apaiser pour
longtemps.

--Tudieu! quel appetit, monseigneur! reprit Maineville. Depuis l'affaire
de la butte Saint-Roch...

--Les ailes du moulin? fit Guise en riant.

--Oui. Eh bien, je croyais en vouloir fort au sire de Pardaillan. Et
voici Leclerc qui n'a pas passe un seul jour sans faire porter un cierge
a Notre-Dame afin que la bonne Vierge lui permit de prendre sa revanche.
Est-ce vrai, Bussi?

--C'est ma foi vrai! dit Leclerc. Et je suis fache que le drole se soit
rendu. J'y perds une douzaine de ducats que j'ai depenses en bonne cire
de premiere qualite.

--Tu te plaindras a Notre-Dame, quand tu iras en paradis, fit Guise.

--Donc, continua Maineville, Leclerc et moi, nous avions une dent
aiguisee contre le damne Pardaillan. Mais cette dent n'etait rien aupres
de celle de Maurevert qui en a une vraie defense de sanglier. Je l'ai
vu, monseigneur, au moment ou le fier-a-bras s'est venu lui-meme placer
parmi les gardes comme un simple truand qui se rend au guet. Maurevert
m'a saisi le bras a m'en faire crier, et il a dit: "Voici le plus beau
jour de ma vie..." Et, lorsqu'on emmena le Pardaillan, il sauta de
son cheval. Et, comme je lui demandais ou il allait, il me montra le
prisonnier et il se mit a suivre les gardes.

--Eh bien, laissons donc Maurevert a son regal, et occupons-nous de nos
braves ligueurs. Il faut prendre une decision...

--Oui, mon frere, dit a ce moment une voix rude, il est temps de prendre
une decision.

On vit alors entrer l'homme qui parlait ainsi, et qui, depuis un
instant, avait entrouvert la porte.

--Louis! s'ecria Henri de Guise.

--Et Charles! ajouta un deuxieme personnage qui penetra dans la salle en
soufflant comme un boeuf.

--Et cette pauvre petite Catherine! ajouta une voix feminine, malicieuse
et douce a la fois.

--Et votre mere, Henri! ajouta une voix feminine aussi, mais grave, avec
on ne savait quoi de sombre.

Le duc de Guise, a la vue de ces quatre personnages qui venaient
d'entrer, fit un signe a Maineville et Bussi-Leclerc, qui, s'etant
inclines profondement, disparurent.

--Mes freres, ma soeur, ma mere, dit alors le duc, soyez les bienvenus.
Rien ne pouvait m'etre aussi precieux que de voir reunie toute la
famille, en une circonstance ou se joue la gloire de notre nom et ou la
maison dont je suis le chef peut conquerir la premiere place qui soit au
monde.

--C'est cette conquete qu'il s'agit de decider, dit la mere des Guise.
Vous n'avez qu'un pas a faire. Ce pas, vous hesitez a le faire. Si vous
ne le faites pas, Henri, nous sommes tous perdus.

Le duc de Guise palit. Puis, comprenant que l'heure etait venue d'une
explication decisive, il invita ses visiteurs a prendre place dans des
fauteuils, et s'asseyant lui-meme:

--Causons donc, ma mere, dit-il, car vous savez que je suis pret a
mourir plutot que de vous voir menaces par un danger que j'aurais
cree...

Les quatre personnages s'assirent. C'etait: Louis de Lorraine, cardinal
de Guise; Charles de Lorraine, duc de Mayenne; Marie-Catherine de
Lorraine, duchesse de Montpensier, et Anne d'Este, duchesse de Nemours,
veuve de Francois de Guise, tue par Poltrot de Mere au siege d'Orleans.

Ces cinq personnages etaient donc reunis dans le vaste cabinet.
Assistons a ce conseil de famille d'ou tant d'evenements devaient sortir
pour aboutir a une catastrophe.

La duchesse de Nemours avait pris place dans le grand fauteuil de son
fils aine. Elle se trouvait placee le dos a la fenetre, et face a un
immense portrait de Francois de Guise. Ses enfants etaient reunis autour
d'elle.

Le cardinal de Guise parla le premier et dit:

--J'ai recu, de Celle qui nous guide, l'ordre d'attendre a Notre-Dame
l'arrivee de mon frere Henri. J'avais tout prepare pour la ceremonie du
couronnement. Six cardinaux et douze eveques envoyes par Sa Saintete
Fausta m'entouraient. Trois cents cures, doyens ou vicaires, etaient
prets a se repandre dans Paris pour annoncer la bonne nouvelle. Tout
etait pret: mon frere seul ne l'etait pas, puisqu'il n'est pas venu a
Notre-Dame!

Henri fronca le sourcil. Mais deja le duc de Mayenne prenait la parole a
son tour.

--Par ma foi, dit-il, je suis bien venu d'Auxerre a Paris a franc
etrier, sur le recu d'une missive a moi depechee par la belle Fausta. Je
suis arrive trop tot, puisque j'ai pu disposer de deux mille combattants
dans les rues, et que moi-meme, avec mille bons pertuisaniers, j'ai pris
position dans le Louvre. Mais en vain j'y ai attendu mon frere.

--J'avais cinq cents bourgeois et hommes du peuple sur la Greve, dit a
son tour la duchesse de Montpensier. Ces braves gens avaient recu le mot
d'ordre de notre incomparable Fausta. Elle me fit un signe. Je criai:
"Vive le roi!..." Et mes gens de crier a tue-tete: "Vive le roi!..."
Mais il n'y eut point de roi!

--Paris est ivre, dit Mayenne, et vous savez comme il a l'ivresse
mauvaise.

--Paris! Paris! eclata Henri. Vous ne parlez que de Paris. On dirait,
a vous entendre, que le royaume de France commence a la porte Bordelle
pour finir a la porte Montmartre! Aller a Notre-Dame pour m'y faire
couronner! Marcher de la sur le Louvre pour y decreter la decheance
de Valois! C'etait possible. C'etait facile, trop facile!... Et les
provinces, qu'en faites-vous? Et les parlements qui me denoncent comme
fauteur de troubles et de sedition, qu'en faites-vous? Roi, je veux
l'etre, autant pour moi que pour vous. Mais, par le Ciel, je veux l'etre
a la maniere d'un vrai roi qui prend sa place legitime, et non a la
facon d'un larron qui dispute sa couronne a la France ameutee. Or,
Catherine de Medicis me donne cette chance. A bout de force, et voyant
en son fils Henri le dernier representant des Valois, elle prefere
encore un Guise a un Navarre! Catherine qui sait que son fils est
condamne, ronge par une maladie implacable! Catherine qui m'a supplie
d'attendre un an, rien qu'un an! d'attendre, dis-je, la mort de son
fils! de donner a ce fils une annee de tranquillite Avez-vous mieux a
m'offrir?

En parlant ainsi, le Balafre considerait la duchesse de Nemours. Mais
la mere des Guise, le coude sur le bras du fauteuil, le menton dans la
main, tenait ses yeux fixes sur le portrait de son mari.

--Parlez! reprit Henri avec impatience. Voyons, Louis, que dites-vous?

Le cardinal s'ecria:

--J'arrive de Troyes. Le peuple s'est precipite a ma rencontre. Les
echevins ont ete pendus. Les quelques hobereaux fideles a Valois ont
fui. J'ai fait elire de nouveaux echevins. Une garnison de deux mille
reitres soutient le peuple revolte et rallie au nom de Guise. La
Champagne, debout tout entiere, vous acclame. La tempete se propage et
gagne la Picardie, l'Artois; la Normandie suivra. Henri, Henri! nous
avons allume un terrible incendie. Et, quand il va consumer cette race
pourrie, quand il va purifier le royaume, exterminer l'heresie, detruire
Valois, quand le peuple de France vous appelle et vous reclame, vous
nous demandez d'eteindre l'incendie, vous nous demandez de refouler
l'espoir de ce peuple... Tenez, vous me faites pitie... Je m'en vais!

Et il fit quelques pas vers la porte.

--Demeurez, Louis! dit alors la duchesse de Nemours.

Le cardinal s'arreta net. Car, dans ces ages, l'autorite de la mere de
famille etait encore incontestee.

--Demeurez, mon frere, ajouta le Balafre. Quelle que soit la decision
qui sortira d'ici, il faut qu'elle soit prise en commun. Avec vous, je
suis tout. Sans vous, je suis bien peu.

Le cardinal, flatte d'avoir humilie l'intraitable orgueil de son frere,
reprit sa place en disant:

--D'ailleurs, mon cher Henri, je vais vous apprendre une chose qui va
sans doute modifier vos idees: Valois est loin d'etre aussi malade que
le pretend sa mere. Il n'a nulle envie de mourir. Que diriez-vous donc
si, au lieu d'une annee, il vous fallait attendre cinq ans, dix ans
meme?

--L'annee ecoulee, fit vivement le Balafre, je redeviens libre, je ne
suis plus enchaine par mon serment...

La mere des Guise darda alors son clair regard sur son fils aine. Et,
d'une voix sourde, ou se devinait une haine inveteree que les ans
n'avaient pu emousser, la mere des Guise parla:

--Henri, dit-elle, voici le portrait de votre pere et, vous pouvez m'en
croire, c'est son esprit meme qui m'anime. Ce portrait, s'il pouvait
parler, vous dirait:

--Moi, fils, j'ai ete lachement assassine par un de ces miserables
huguenots qui insultent l'Eglise et qui ont frappe en moi le ferme
serviteur de Dieu. Au nom de l'Eglise bafouee, au nom de mon sang qu'ils
ont verse, vengeance, mon fils!...

--Nous avons fait la Saint-Barthelemy, dit Henri d'une voix sombre, et
nous en avons tue vingt mille.

La mere des Guise eut un geste large.

--Il faut, dit-elle, l'extermination complete de la secte. Et, pour
accomplir cette grande oeuvre, il faut a ce royaume un roi tel que
vous, mon fils! Or, savez-vous ce qui se passe a l'heure meme ou nous
discutons, tandis que d'autres agissent?... Oui, le pape a maudit les
parpaillots! Oui, Sixte a excommunie les Bourbons et les a declares
inaptes a regner!...

--Mais savez-vous ou est en ce moment ce pape fourbe, rebelle a la loi
divine, hypocrite et peut-etre relaps?... Sixte-Quint est au camp du roi
de Navarre!

Sixte-Quint lui a apporte les millions qui nous etaient destines!..

--Enfer et malediction! rugit le Balafre, si cela etait!...

--Cela est! reprit la mere des Guise d'une voix plus haineuse. Et, comme
je le disais en entrant, nous sommes perdus tous! Si nous ne prenons les
devants, si nous ne mettons la main sur la couronne avant que Navarre ne
la pose sur sa tete, c'est notre mort, a tous!

A ces mots, le Balafre se leva, tira sa dague et jeta autour de lui un
regard de fou, comme s'il eut voulu proteger sa mere contre ce bourreau
qu'elle venait d'evoquer. La duchesse de Nemours, se levant a son tour,
saisit son bras, lui arracha la dague et gronda:

--Mon fils, sauve-toi, sauve-nous, sauve la religion! Jure sur cette
arme, qui est aussi une croix, de marcher a l'infidele et de frapper
l'heretique, s'appelat-il Valois! acheva la mere des Guise d'une voix
sourde. Jure, mon fils!...

Je le jure! dit le Balafre avec un tel accent qu'il n'y avait plus moyen
de douter de sa resolution.

Alors tous reprirent leurs places et se regarderent, livides. Ce qui
venait de se jurer la, c'etait l'assassinat de Henri III de Valois, roi
de France.

--Le tout est de savoir comment nous allons proceder a la chose, dit
Mayenne.

--Je m'en charge, fit la duchesse de Montpensier avec un singulier
sourire.

--L'operation proposee par notre illustre mere me parait possible,
s'ecria Mayenne, je me hate de le dire. Et meme j'ajouterai que je n'en
vois pas d'autre. Evidemment, il faut que Valois meure. Seulement, a ce
jeu-la, qui ne tue pas a coup sur est tue. C'est pourquoi je demande
comment nous allons proceder.

--Je m'en charge, repeta la jolie duchesse d'un ton qui attira cette
fois l'attention du Balafre.

--Autre chose, poursuivit Mayenne sans accorder d'attention a sa soeur.
Je suppose l'operation terminee; Valois est tombe sous nos coups,
Valois est mort, Valois est enterre. Que sommes-nous, nous autres,
non seulement aux yeux du royaume, mais surtout aux yeux des rois
voisins?... Des assassins! Je conclus que ce n'est pas un Guise qui doit
frapper Valois. Qu'avez-vous a dire a cela, ma mere?

--Parle, Marie! dit la mere des Guise.

Et la jolie petite duchesse, la fee aux ciseaux d'or, agitant les
boucles blondes de ses cheveux, souriante, d'un air mutin, laissa tomber
ces mots de ses levres roses:

--Tout ce que vient de dire le gros Mayenne est plein de gros bon
sens...

Mayenne roula des yeux furibonds, car ce sceptique avait un point
vulnerable: il ne voulait pas qu'on se moquat de sa bedaine.

--Expliquez-vous, ma soeur! dit le cardinal.

--C'est bien simple, fit Marie de Montpensier, je connais un homme qui
veut tuer Valois; je dis: qui veut! c'est-a-dire qu'il y a engage sa
vie spirituelle... Son bras ne se trompera pas. Son coeur ne faiblira
pas--Il hait donc bien Valois? demanda le Balafre.

--Lui?... Non!... Il aime, voila tout. Il aime une femme qui hait
Valois. C'est pourquoi il reussira la ou echouerait un ennemi du roi.
Parmi tant de bras que nous pourrions armer, celui-la seul ne faiblira
pas a la tache. Car, cet amour, voyez-vous, le rend capable de regarder
Dieu face a face et de le braver! Que dis-je? C'est un ange de Dieu qui
a remis a cet homme le poignard qui doit tuer Valois! Cet homme, que
devore le feu de la passion, attend et prie au fond d'un monastere. Il
attend que l'ange revienne le trouver et lui dise: "Frappe! Le moment
est venu! Frappe!"

Marie de Montpensier eclata de rire et ajouta:

--Or, mes freres, j'ai justement l'heur de connaitre intimement cet
ange. Sur un signe de moi, l'ange ira trouver Jacques Clement, le moine
exterminateur, et lui dira: "Frappe!..." Et Jacques Clement frappera.

--Jacques Clement!... Le moine!... murmura Henri de Guise. Oh! je
comprends! C'est cet homme qui, un soir, au fond de la Cite, a l'auberge
du Pressoir-de-Fer...

--Chut, mon frere! dit Marie qui ne se donna pas la peine de rougir au
souvenir de la scene d'orgie evoquee par le Balafre, chut!

--Et vous dites que cet homme est pret?

--Le poignard sacre que l'ange lui a confie ne quitte plus sa ceinture.

Le Balafre demeura une minute songeur. Peut-etre eut-il prefere frapper
lui-meme.

--Eh bien? reprit Marie de Montpensier, dois-je faire signe a l'ange?

--Oui, gronda sourdement le duc de Guise. Peu importe apres tout le bras
qui frappe, pourvu que l'arme soit mortelle!



XLIV

LE TIGRE AMOUREUX

Il etait pres de onze heures. Paris dormait. Le Balafre, dans ce cabinet
ou s'etait tenu le conseil de famille, ou avait ete decide l'assassinat
de Henri III, se promenait de long en large, d'un pas lent et alourdi.
Depuis le depart de ses freres, de sa soeur et de sa mere, il revait et
toute sa pensee morose pouvait se condenser ainsi:

"Etre roi!... Oui, sans doute, ce sera magnifique. Oui! Mais cela va me
conduire hors de Paris et m'eloigner d'une petite bohemienne. Ah! pour
me rapprocher du trone, il faut que je m'eloigne de Violetta!..."

Deux hommes, demeures pres de Guise a cette heure tardive, debout dans
un angle de la piece, attendaient que le duc leur donnat conge pour se
retirer. C'etait Maineville et Bussi-Leclerc.

--Il songe a la couronne, notre roi! murmura Bussi-Leclerc.

--Oui, mais il est onze heures! dit Maineville a voix basse; et il
designa d'un coup d'oeil l'horloge, qui, en effet, se mit a sonner les
onze coups.

--Diable!... Et Maurevert qui nous attend!

Bussi-Leclerc ricanait en parlant ainsi. Maineville, resolument,
s'avanca vers le duc de Guise:

--Monseigneur....

Guise parut etonne de voir encore ses deux fideles.

--Je vous avais oublies, dit-il en passant une main sur son front.

--C'est bien ce que nous nous disions, fit Maineville, mais nous
n'osions interrompre vos... royales pensees.

--Cependant, reprit Bussi-Leclerc, comme voici onze heures qui sonnent,
nous prierons Monseigneur de nous accorder notre conge...

--Oui; la journee a ete rude et vous etes fatigues...

--Fatigues? dit Maineville. Jamais nous ne sommes fatigues a votre
service. Mais nous avons un rendez-vous a minuit...

--Un rendez-vous d'amour?...

--Monseigneur, vous vous trompez; ou, du moins, c'est un rendez-vous
d'amour, mais il ne s'agit pas de nous... Il s'agit... Ah! ma foi,
l'aventure est trop drole, et malgre les recommandations de Maurevert,
il faut que vous la sachiez! Maurevert convole en justes noces!

--Maurevert se marie! Et il ne m'a rien dit!...

--A vous moins qu'a tout autre, monseigneur!

--Mais, enfin, vous saviez, vous autres. Pourquoi ne m'avez-vous pas
prevenu? Il ne me convient pas que les gentilshommes de ma maison
prennent femme sans mon agrement...

--Nous ne savions rien, dit Maineville. Dans la soiree, pendant que vous
etiez en conseil. Maurevert nous est arrive avec une singuliere figure,
et, apres nous avoir fait jurer le secret, nous a annonce son mariage
pour cette nuit meme, en nous priant de l'assister et en ajoutant que
son aventure lui semblait si etrange a lui-meme qu'il avait besoin de
deux bons amis comme nous pour se rassurer contre un accident ou un
malheur possibles.

--Voila qui est etrange, en effet. Et qui epouse-t-il?

--Voila ce que nous ignorons; nous ne connaitrons la fiancee qu'en la
voyant... Ainsi, monseigneur, si vous y consentez, nous allons nous
retirer, Leclerc et moi, pour nous trouver a Saint-Paul a onze heures et
demie.

--Eh bien, fit tout a coup le duc de Guise, non seulement je vous
autorise a vous rendre a ce bizarre rendez-vous, mais je vous y
accompagne! Pardieu! je veux, moi aussi, voir la fiancee de Maurevert.

En parlant ainsi, le duc assura sa rapiere et jeta un manteau sur ses
epaules.

--Monseigneur, dit Bussi-Leclerc avec une certaine hesitation, nous
avons promis a Maurevert de ne rien dire a personne, et surtout a
vous...

--Soyez tranquilles... je m'arrangerai de facon a tout voir sans etre
vu. En route, messieurs...

Les trois hommes arriverent rapidement a Saint-Paul. Bussi-Leclerc et
Maineville penetrerent dans l'eglise, laissant le duc sous le portail,
selon ce qui etait convenu en route. Le Balafre demeura immobile,
cache dans la nuit du porche, emu, malgre lui, il ne savait de quelle
angoisse. A ce moment, du fond de la nef, parvint jusqu'a lui une
clameur de detresse; puis un bruit de lutte violente.

"Ce n'etait pas un complot, murmura Guise rassure, c'etait un meurtre;
mais qui tue-t-on?"

Il entra. Les cris, brefs et etouffes, les cliquetis d'armes
remplissaient l'eglise. La-bas, vers le choeur, dans l'obscurite,
s'agitait violemment un groupe d'ombres... puis, tout a coup, il vit
qu'on entrainait quelqu'un, et toute la bande passa a trois pas de
lui... Quelques instants plus tard, il entendit le carrosse qui
s'elancait et comprit que le quelqu'un etait emporte vers une
destination inconnue.

Un inexprimable etonnement s'empara alors de Guise. En effet, au moment
ou il croyait tout fini, il venait d'entendre encore un cri... un cri de
femme... et, portant les yeux vers le choeur, il voyait un pretre qui
officiait a l'autel, et, agenouilles, pareils a deux fiances, un homme
et une jeune fille vetue de blanc... l'homme, l'epoux, soutenait la
jeune fille de son bras, et il sembla a Guise, de la place ou il se
trouvait, que cette fiancee se laissait aller avec abandon au bras de
Maurevert... Car l'homme ne pouvait etre que Maurevert.

Tout a coup le duc tressaillit. La ceremonie etait terminee; le pretre,
ayant prononce la formule d'union, se retirait; l'epoux, Maurevert, se
relevait. Et alors. Guise, debout, constata que l'epouse etait evanouie,
morte, peut-etre! Ce qu'il avait pris pour une attitude de tendresse
n'etait que l'attitude d'un corps qui ne se soutient plus. A ce moment,
deux femmes sortaient de la sacristie. Une voix prononca:

--Conduisez-la jusqu'a la litiere, et qu'on m'attende.

"La voix de Fausta!" murmura le duc.

Maurevert... l'epoux... n'accompagnait pas l'epousee!... Les deux femmes
avaient pris l'inconnue vetue de blanc, et la soutenaient ou plutot
l'emportaient evanouie. Elles passerent pres de Guise. Et, a la faible
lueur de cette lumiere diffuse vaguement epandue dans l'eglise, il jeta
un regard avide sur cette femme evanouie. Et il etouffa une sorte de
rugissement qui gronda sourdement dans sa gorge. Cette femme, c'etait
celle qu'il aimait a en devenir fou, c'etait la petite bohemienne,
c'etait Violetta...

En quelques instants, l'eglise fut vide. Et Guise, revenu de sa stupeur,
allait s'elancer, lorsque, du fond du choeur, il vit venir deux hommes
dont il reconnut l'un:

Maurevert! L'epoux! Le mari de Violetta!...

Que signifiait cet etrange mariage? Pourquoi Maurevert venait-il
d'epouser Violetta? Ces questions tourbillonnerent dans sa tete... Il
voulait savoir!... Et il se renfonca dans son ombre, pretant l'oreille a
ce que disait Maurevert ou, plutot, l'inconnu qui l'accompagnait...

Puisque Maurevert etait la encore, Violetta, l'epousee, ne pouvait
s'eloigner sans doute!... Il allait donc savoir la verite. Haletant, il
ecouta ardemment et, tout de suite, il reconnut la voix de l'inconnu...
c'etait la meme voix qui avait ordonne que l'epousee attendit dans la
litiere... c'etait Fausta.

--Donc, disait Fausta, vous passez au palais de la Cite, et vous y
touchez les cent mille livres convenues. Pour le reste, fiez-vous a moi.
Le duc sera roi dans un mois. Il oubliera alors la petite bohemienne.
Et, meme s'il apprenait ce qui vient de se passer, je vous garantis le
pardon. Ce qui est dit est dit: vous serez capitaine des gardes de Sa
Majeste Henri quatrieme roi de Lorraine et de France.

--Ah! madame, fit Maurevert, la minute ou je vous ai rencontree est une
minute a jamais benie dans mon existence! Comment pourrai-je m'acquitter
envers vous?...

--Je vous l'ai dit! repondit Fausta d'une voix sombre.

--Oh! soyez tranquille pour ce qui est convenu de cette petite...

--Donc, vous partez?

--Je pars. Mais vous savez, madame, qu'avant de quitter Paris j'ai
quelqu'un a voir.

--Allez donc voir cet homme, puisque vous le voulez!...

--Ah! je renoncerais a tout plutot que de renoncer a cette joie de le
voir enchaine, enfin a ma merci!...

--Bien. Moi, cependant, je vous garderai votre... femme.

--Merci, madame! ricana Maurevert. Et ou la retrouverai-je?

--Lorsque vous sortirez de la Bastille, sortez de Paris et allez trouver
l'abbesse des Benedictines de Montmartre. Elle vous remettra votre
epouse... et vous donnera mes dernieres instructions. Allez...

Guise vit Maurevert s'incliner profondement devant Fausta, baiser sa
main, puis s'elancer au-dehors. Il savait maintenant ou retrouver
Violetta; il avait au moins deux ou trois heures devant lui. Il attendit
donc.

Fausta marcha jusqu'a la litiere qu'entouraient une douzaine de
cavaliers, dont l'un portait une torche. Le reste de la rue semblait
desert.

Le vehicule s'ebranla avec son escorte et disparut bientot au fond de la
rue Saint-Antoine. Fausta etait demeuree seule. Elle fit quelques pas
hesitants vers la Bastille, puis, soudain, s'arreta, comme indecise. A
ce moment, le duc s'approcha d'elle.

--Madame et bien-aimee Souveraine, les rues de Paris sont peu sures a
cette heure. Vous etes depuis trop peu de temps a Paris pour le savoir.
Mais, moi qui le sais, ce m'est un devoir que de vous offrir l'appui de
mon bras et la protection de mon epee...

Fausta n'avait pas eu un geste de surprise.

--Duc, repondit-elle gravement, vous savez que je suis celle que rien
ne peut atteindre, et qu'il n'y a pas de danger pour moi dans ces rues,
fussent-elles remplies de truands. L'epee temporelle que vous m'offrez
est bien peu de chose aupres de l'epee spirituelle dont je puis
disposer... Duc, vous sortez de cette eglise, continua-t-elle en
designant Saint-Paul.

Ce n'etait pas une question. Fausta affirmait comme si elle eut ete
sure. Pourtant, elle ne savait pas.

--Oui, madame! repondit Guise, et c'est justement parce que je sors de
cette eglise que...

--Eh bien, rentrons-y! interrompit Fausta. Pour ce que nous avons a
dire, peut-etre, nous serons mieux places, nous mettant sous le regard
de Dieu...

Et Fausta, resolument, marcha vers Saint-Paul, ou elle entra. Guise,
partage entre l'irritation et la crainte, la suivit jusqu'au choeur ou
elle s'arreta. Fausta prit alors la main de Guise et, d'une voix rude,
rauque, menacante, prononca:

"Au nom de la Sainte Trinite. Je jure sur Dieu le createur, touchant cet
Evangile, et sous peine d'anathematisation et damnation eternelle, que
je suis entre en la sainte association catholique, suivant la formule
qui m'a ete lue loyalement et sincerement, soit pour y commander, soit
pour y obeir.

"L'association des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit
etre faite et est faite pour retablir la loi de Dieu en son entier,
remettre et retenir le saint service d'icelui selon la forme et la
maniere de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, abjurant
et renoncant toutes erreurs au contraire."

C'etait la formule de la ligue dont Guise etait le chef supreme.

Fausta laissa retomber la main de Guise.

--Voila ce que vous avez jure, dit-elle.

--Et ce que je suis pret a jurer encore.

--Bien! dit Fausta. Maintenant, duc, une question: savez-vous la peine
infligee dans nos traites a tout catholique epousant une heretique?...

--La peine de mort, repondit Guise en frissonnant.

Sombre, agite de pensees contradictoires, le Balafre etait resolu a
poursuivre Violetta. Et il comprenait que la papesse... la souveraine
voulait lui arracher Violetta.

Alors, quoi?... Briser violemment avec la Fausta? Mais la Fausta etait
la source meme de sa puissance. Par des fils invisibles, elle tenait la
Ligue dans ses petites mains!

Renoncer a Violetta!... A cette pensee, il sentait la rage gronder en
lui et sa tete se perdre en combinaisons inspirees par la folie. Fausta
reprit:

--La peine de mort appliquee non seulement a celui qui epouse une
heretique, mais encore a celui qui, par le contact de l'heretique,
devient lui-meme demoniaque. Est-ce vrai?

--Ces lois, dit Guise d'une voix rauque, vous savez bien, madame,
que nous les avons faites pour maintenir le commun des ligueurs dans
l'obeissance absolue. Vous savez que, nous qui pensons, nous qui sommes
la tete, nous ne pouvons nous soumettre a de telles servitudes!...

--Duc, est-ce bien vous qui parlez ainsi! dit sourdement Fausta. Vous,
le chef! Vous, le roi de demain! Vous avez jure, duc! Si votre serment
n'est pas valable, dites-le! Si la parole d'un Guise ne vaut pas la
parole du dernier de nos ligueurs, dites-le, qu'on le sache! Et on le
saura!... Parlez, duc. Un seul mot, un seul: etes-vous parjure?, ne
l'etes-vous pas?...

Guise trembla. En un instant, il vit Paris revolte contre lui.

--Par le Dieu vivant, gronda-t-il, nul ne pourra jamais dire qu'Henri
de Lorraine a manque a son devoir. Mais celle que j'aime n'est pas
heretique!...

--Celle que vous aimez! Vous parlez de la bohemienne Violetta, n'est-ce
pas? Eh bien, ecoutez!... Le soir du dimanche de Saint-Barthelemy, il
y a seize ans, duc, vers onze heures, une troupe de bons catholiques
envahit un hotel qui se trouvait dans la Cite, devant Notre-Dame.

--Je me rappelle, dit le Balafre, qui frissonna au souvenir des
horribles scenes evoquees par Fausta.

--Bien... Depuis la veille, duc, vous aviez parcouru Paris comme l'ange
exterminateur. Et, partout ou vous passiez, le sang coulait, les
incendies s'allumaient, les cadavres s'amoncelaient...

Le duc laissa retomber sur sa poitrine sa tete livide et murmura:

--Coligny! Rohan! Conde! Montaigues!...

--Montaigues! reprit Fausta. Celui-la, sans doute, vous semblait plus
redoutable que les autres! Son crime etait plus atroce, peut-etre! son
heresie plus enracinee! Car, la mort ne vous parut pas une expiation
suffisante! Vous trouvates le chatiment qui convenait a Montaigues! Et,
puisque son ame etait tenebreuse, vous decidates qu'il acheverait sa vie
dans les tenebres: Montaigues, sur un signe de vous, eut les deux yeux
creves! Est-ce vrai?

--C'est vrai! dit Guise dans un soupir qui etait peut-etre l'aveu d'un
remords...

--Bien... Ce Montaigues, vous savez comme il est mort. Vous savez qu'il
avait verse dans l'esprit de sa fille toute la pensee d'heresie qui
souillait son esprit... Vous savez a quel crime abominable il poussa
Leonore et que cette fille osa accuser un eveque d'avoir ete son
amant!... Vous savez que Leonore de Montaigues mit au monde une fille
trois fois maudite, qui naquit au pied du gibet...

--Que vais-je apprendre? haleta Guise.

--Ce que vous comprenez deja, repondit Fausta: que Violetta, c'est la
fille du gibet!

--La fille de Leonore de Montaigues? balbutia le duc.

--Oui! Comprenez-vous, maintenant?... Je veillais sur vous, par bonheur!
Je suis parvenue a conduire cette fille des races maudites jusqu'au pied
du bucher...

--Grace pour elle!... Oh! ne la tuez pas!... Il ne faut pas qu'elle
meure... car je mourrais aussi, moi!

--Vous me faites pitie, duc!... J'attendrai donc, pour ordonner son
supplice, que nous ayons trouve l'exorcisme suffisant et que vous soyez
gueri...

--Mais pourquoi ce mariage? gronda le duc. Pourquoi Maurevert est-il
devenu l'epoux de Violetta? Ce qui est vrai pour moi ne l'est donc pas
pour lui? Maurevert n'est-il pas souille?... Ah! qu'il prenne garde!...

--Laissez votre poignard tranquille, dit Fausta. Il doit vous servir
pour frapper les ennemis et non pas le plus devoue de vos serviteurs...
Maurevert a consenti a ce simulacre pour eloigner de vous la bohemienne
heretique... Mais Maurevert ne sera pas l'epoux de Violetta...

--Que sera-t-il donc pour elle?

--Il sera son geolier!...

Guise songeait. De tout ce que Fausta venait de lui dire, il ne retenait
qu'un fait... mais ce fait le bouleversait et lui inspirait une sorte
d'horreur.

Oui, c'etait vrai! C'est lui qui avait fait subir a Montaigues
l'effroyable supplice de l'aveuglement. Et c'etait la descendante de cet
homme qu'il aimait!..

Fausta l'avait accule au dilemme: renoncer a Violetta ou renoncer a
la couronne! Et Guise ne voulait renoncer ni a l'une ni a l'autre. Il
fallait gagner du temps.

--Vous m'avez rappele mes serments, dit-il enfin, je vais vous en
demander un autre. Je suis pret a tenir les miens. Je tiens la
bohemienne pour heretique. Je crois, j'espere, par votre toute-puissante
intercession, me guerir de cet amour... Mais, a votre tour, jurez-moi
que Maurevert ne sera pas l'epoux de cette fille!

--Je vous le jure, duc, Violetta ne sera l'epousee ni de Maurevert ni
d'aucun autre, jusqu'au moment ou vous-meme, enfin gueri, donnerez
l'ordre de la supplicier...

Quelques minutes de silence s'ecoulerent; Guise songeait et voici comme
il arrangeait les choses: Violetta prisonniere, il la retrouverait quand
bon lui semblerait. Prisonniere dans l'abbaye de Montmartre, sous la
garde de Maurevert, elle ne pouvait lui echapper. Donc, il se servait
d'abord de Fausta, pour conquerir la couronne. Une fois roi... il
verrait a mettre Fausta elle-meme a la raison.

--Adieu donc, madame et souveraine, dit-il en s'inclinant. Je compte sur
votre parole sacree!



XLV

LA REVANCHE DE BUSSI-LECLERC

Maurevert, comme il l'avait dit, etait attendu dans la rue par
Bussi-Leclerc.

--Tout s'est bien passe? demanda celui-ci, qui songeait, en souriant, a
la presence du duc de Guise.

--Sans doute! fit Maurevert etonne. Pourquoi?...

--Pour rien! Marchons...

--Oui, marchons. J'ai hate de voir l'homme.

Bussi-Leclerc se mit a siffler une fanfare de chasse et Maurevert hata
le pas. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient le pont-levis et
entraient dans la Bastille.

--Voila mon domaine! fit en riant Bussi-Leclerc. Ce n'est pas gai. Drole
d'idee qu'a eue notre duc de me faire gouverneur de la Bastille!

--Non, ce n'est pas gai! C'est meme terrible, dit Maurevert avec une
sombre joie. Ou est-il?... Allons!...

--Patience, que diable! Hola! quatre gardes et un falot!...

Quatre soldats armes d'arquebuses et un geolier, porteur d'une lanterne,
s'elancerent a l'ordre.

--Marche devant, dit Bussi-Leclerc au geolier. Et vous, suivez-nous,
ajouta-t-il en se tournant vers les quatre arquebusiers.

On traversa des cours, on passa sous des voutes, Bussi-Leclere sifflait
entre les dents; Maurevert frissonnait. Et, pourtant, une joie sauvage
faisait battre son coeur a grands coups.

Ils etaient arrives dans une etroite cour ou on entrait apres avoir
franchi une lourde grille. La cour etait infecte. La, s'arrondissait un
colosse de pierre dont la tete se perdait dans le ciel noir: c'etait la
tour du Nord.

--C'est la que nous mettons les plus intraitables. N'est-ce pas.
Comtois?

Comtois, le geolier, hocha la tete et se mit a ouvrir la porte. Une
bouffee d'air mephitique frappa Bussi-Leclerc au visage.

Comtois commenca a descendre; Maurevert, derriere lui, jetait un
avide regard au fond des tenebres ou il s'enfoncait; puis, venait
Bussi-Leclerc; puis, les quatre arquebusiers. L'escalier tournait et
s'enfoncait comme une effroyable vis de pierres verdatres. Au bout de
trente marches, on s'arreta. L'air etait a peine respirable.

Bussi-Leclerc toucha du bout du doigt une porte et dit:

--Numero quatorze!

--Numero quatorze? fit Maurevert hagard.

--Eh! oui... ce bon petit duc... M. d'Angouleme...

--Et que m'importe le duc d'Angouleme! gronda Maurevert. Descendons!

Et il poussa le geolier. A ce moment, du fond du cachot numero quatorze,
un grand cri dement jaillit et reveilla de sinistres echos dans
l'escalier.

Bussi-Leclerc avait pali. Ce bretteur, ce spadassin, sans foi ni loi,
n'avait pas encore l'ame d'un geolier.

--Voici le numero dix-sept! dit tout a coup Comtois en s'arretant devant
une porte.

--Ouvre! dit Maurevert d'une voix rauque.

Il prit le falot des mains du geolier, et, comme celui-ci ne se hatait
pas assez a son gre, il poussa lui-meme les verrous. La porte s'ouvrit
toute grande. Maurevert, le falot a la main, fit deux pas dans cette
sorte de trou qui etait un cachot. La faible lueur de la lanterne
eclaira le trou, les pierres rongees portant des inscriptions. Et son
regard s'arreta au fond du cachot.

La, contre la paroi, deux anneaux scelles dans le mur supportaient deux
chaines rouillees. Les deux anneaux inferieurs encerclaient les deux
chevilles d'un homme. Et, cet homme, debout, appuye a la paroi, cet
homme sur qui Maurevert levait son falot, cet homme le regardait...

Bussi-Leclerc entra et fit sortir le geolier. Maurevert tremblait
legerement. Il considerait le prisonnier avec un sourire indescriptible.
Le prisonnier souriait aussi, mais d'une autre maniere. Maurevert, au
bout d'un instant de contemplation, accrocha son falot a un clou. Et il
dit:

--Te voila donc, Pardaillan. Depuis seize ans que nous passons le temps
a courir l'un apres l'autre, nous nous retrouvons donc enfin...

--Tiens! fit paisiblement Pardaillan, voici M. Bussi-Leclerc, geolier en
chef de ce gai sejour!

Maurevert grinca des dents et dit:

--Tu n'oses ni me regarder, ni me parler, sire de Pardaillan. Mais, moi,
je te parle et te regarde. Je suis venu pour cela. Tu m'ecouteras donc,
malgre toi...

--Monsieur Leclerc, dit Pardaillan, l'epee qui vous bat les mollets est
bien longue, moins longue pourtant que celle que je vous fis sauter des
doigts dans le moulin.

Bussi-Leclerc palit et grommela un juron.

--Hate-toi, gronda-t-il, hate-toi, Maurevert, car je ne repondrais pas
de daguer le demon...

--Bah! fit Pardaillan, vous n'oseriez, monsieur Leclerc. En effet, on ne
m'a enchaine que par les pieds, et mes mains libres vous font peur...

Pardaillan se mit a rire, d'un rire qui fit frissonner les quatre
arquebusiers restes dans le couloir.

--Par la mort-Dieu! vocifera Bussi-Leclerc en degainant.

--Laisse! Laisse! fit Maurevert d'une voix qui coula comme du fiel. Le
sire de Pardaillan a raison.

Le tourmenteur qui va venir demain serait trop vexe de n'avoir qu'un
cadavre a torturer... Et alors...

Pardaillan riait toujours.

--Monsieur Leclerc, continua-t-il, interrompant Maurevert comme s'il
n'eut pas ete la, monsieur Leclerc, savez-vous que j'ai cru, moi aussi,
a votre illustre renommee de maitre d'armes invincible? Quand je vous ai
vu devant moi, l'epee a la main, je n'ai pu m'empecher de recommander ma
pauvre ame a Dieu. Misericorde, je me voyais en capilotade! Juste comme
je me disais cela, monsieur Leclerc, votre epee s'est mise a decrire
dans l'air un arc de quinze pieds. Quel saut! Et quel sot j'etais de
croire que j'avais un maitre devant moi, quand vous n'etiez qu'un
mechant prevot... un ecolier!

Bussi-Leclerc ecumait. Chaque parole de Pardaillan etait un coup de
poignard a sa vanite...

--Tu trouveras demain un maitre a enfoncer les coins! rugit
Bussi-Leclerc.

--Un ecolier? reprit Pardaillan, un bon ecolier, je l'avoue. On voit que
vous avez frequente les tripots, monsieur Leclerc. Oui, il faut etre
juste: avec une dizaine d'annees d'etude encore, vous serez un ecolier
avouable, presque un bon prevot...

Cette ironie arracha au maitre d'armes une imprecation de rage:

--Miserable! Tu me pris en traitre!

Peu a peu, il en arrivait a oublier la situation. Il ne voyait plus en
Pardaillan qu'un maitre qui se vantait de l'avoir vaincu. Il se croyait
a la salle d'armes et, tirant son epee, il commenca une demonstration.

--Voici, ecumait-il, je tenais mon epee en tierce, comme ceci...
regarde, Maurevert... lorsque...

--Oh! monsieur Leclerc, interrompit le rire terrible de Pardaillan,
quelle garde avez-vous la?... Trop de raideur dans le poignet, que
diantre!

--Demon! vocifera Bussi-Leclerc; il me donne la lecon!...

Il rengaina son epee. Il etait livide de rage. Et, soudain, il tendit
le poing a Pardaillan, grommela un juron, fit deux appels du pied comme
s'il eut repondu a une provocation et sortit du trou noir, du cachot, de
l'antre effroyable, poursuivi par le rire feroce de Pardaillan.

--Le demon est enrage! gronda Leclerc en se bouchant les deux oreilles.

Il eut pleure. Son amour-propre saignait a vif. Il fit un geste pour
ordonner aux arquebusiers d'attendre Maurevert et remonta l'escalier
quatre a quatre.

--Or ca dit alors Maurevert, tandis que tu vis encore, sire de
Pardaillan, ecoute-moi. Je ne suis pas Bussi-Leclerc, moi, et j'avoue
que j'ai eu peur de toi... Maintenant que te voila enchaine, je n'ai
plus peur, tu comprends?... L'homme qui est devant toi s'appelle
Maurevert... comprends-tu cela?... ce Maurevert qui porte a la figure
la trace du coup de rapiere dont tu la cinglas!... Maurevert, qui porta
l'un des derniers coups dont mourut ton truand de pere!... Maurevert qui
fournit la-haut, sur les pentes de Montmartre, ce joli coup de poignard
dont mourut la demoiselle de Montmorency, ta maitresse!...

Le miserable etudiait attentivement l'effet de ces paroles.

Sur la physionomie etrangement paisible du chevalier, il ne vit aucun
fremissement. Pardaillan ne le regardait pas. Seulement, il avait sa
main droite dans son pourpoint. Et, au souvenir de son pere, mort entre
ses bras, au souvenir de celle qui etait l'adoration fidele de sa vie,
cette main s'etait crispee; la clameur de detresse qui grondait dans
cette poitrine ne s'echappa pas.

"Enfer! gronda en lui-meme Maurevert plus livide, est-ce qu'il ne
souffrirait plus du passe?... Tu m'as bien cherche, reprit-il tout haut.
Voila des annees et des annees que tu cours apres moi. Voila des annees
que je passe, moi, a te fuir... A la fin, je me suis demande ce que tu
pouvais bien avoir a me dire... et je me suis arrange pour nous menager
ce rendez-vous...

Voyons, je suis pret a t'entendre. Qu'as-tu a me dire?...

Pardaillan suivait des yeux le vol affole d'une chauve-souris qui
tournoyait dans l'etroit espace.

--Voyons si elle trouvera moyen de sortir, murmura le chevalier.

Maurevert trembla de rage.

--C'est bon, dit-il; toi aussi, tu sortiras d'ici; mais tu en sortiras
les pieds devant. Sois tranquille, Pardaillan. Tu ne t'en iras pas
seul au cimetiere des supplicies: je te suivrai jusque-la... Et, quand
j'aurai vu jeter la derniere pelletee de terre sur ton cadavre, je m'en
irai, enfin libre et tranquille. Et si, par hasard, quelque terreur
posthume vient m'inquieter, eh bien, j'aurai ma femme pour me rassurer
et me consoler...

Maurevert s'arreta un instant. Il esperait, cette fois, porter un coup
terrible a Pardaillan, et, puisqu'il ne souffrait plus dans son passe,
le faire souffrir dans le present.

--Il est juste, reprit-il, que tu saches qui est ma femme. Tu la
connais. Elle s'appelle Violetta; je viens de l'epouser il n'y a pas
plus d'une heure.

Pas un geste, pas un battement de paupiere ne vint prouver a Maurevert
que Pardaillan eut entendu. Mais l'effort que le chevalier devait faire
a cette minute pour commander a son visage devait etre affreux.

--Quand tu seras mort, continua Maurevert, je partirai avec Violetta.
Si elle m'aime ou ne m'aime pas, peu importe a moi!... Au contraire, je
souhaite sa haine, car ce me sera un double plaisir que d'etre le maitre
de cette fille, malgre son amour pour un autre... L'autre, c'est un de
tes plus chers amis... Tiens... ecoute... l'entends-tu qui hurle?... Tu
ne dis rien?...

La poitrine de Pardaillan se gonfla.

--Donc, reprit Maurevert, la jolie bohemienne porte mon nom et, tout a
l'heure, je l'emmene: c'est mon bien, c'est ma chose. Et d'une! Le
petit Valois est la-haut, dans un cachot pareil au votre, vous pouvez.
l'entendre hurler.

Maurevert surveillait Pardaillan du coin de l'oeil et s'enivrait d'une
jouissance prodigieuse.

Pardaillan souriait. Mais Maurevert ne remarqua pas qu'il s'etait appuye
du dos au mur pour ne pas tomber.

Maurevert ecumant, grincant, se laboura le visage a coups d'ongles.

--Oh! demon!... Je t'arracherai bien une plainte!

--La chauve-souris etait sortie du cachot, Pardaillan murmura:

--C'est curieux comme j'ai sommeil...

Il s'allongea sur le sol, posa sa tete sur son bras replie, et ferma les
yeux. Si Maurevert avait pu voir l'effroyable souffrance qui dechirait
cet homme, il fut devenu fou de joie. Mais, ayant dirige le jet de
lumiere sur lui, Maurevert vit qu'il dormait paisiblement, les levres
souriantes...

--Au revoir! hurla Maurevert. A demain, ou peut-etre a apres-demain, car
je te laisserai peut-etre un jour ou deux a croupir dans ton desespoir.
Dors bien... moi aussi, je vais me coucher... dans le mystere de
l'alcove, la petite bohemienne attend son epoux... A bientot,
Pardaillan!...

Il sortit a reculons, les yeux fixes sur le prisonnier, esperant encore
surprendre un tressaillement, une plainte, une larme... Paisible et
souriant, Pardaillan dormait.

Alors Maurevert macha une insulte. Il remonta precipitamment l'escalier,
suivi par le geolier et les quatre arquebusiers. Quelques minutes plus
tard, il entrait dans l'appartement de Bussi-Leclerc.

--Oh! oh! s'ecria le gouverneur, par les cornes de Satan, d'ou sors-tu
donc pour etre ainsi livide?

--De l'enfer! repondit Maurevert.

--Je comprends, ricana Bussi-Leclerc, le damne Pardaillan t'a injurie
comme il a fait pour moi, hein?... Il a du t'en raconter... Car il a la
langue bien pendue, le sacripant! Que t'a-t-il dit, voyons?

--Rien! dit Maurevert en se versant Un verre d'une bouteille que le
gouverneur etait en train de vider. Pour quand le bourreau est-il
prevenu?

--Quand? Apres-demain soir; notre grand Henri veut voir appliquer la
question. Toi aussi, hein?

--Sans doute. J'accompagnerai le duc comme je l'accompagne partout.

Maurevert balbutia quelques paroles d'adieu et se retira; puis, une
fois hors de la Bastille, il prit, aussitot le chemin de Montmartre.
Bussi-Leclerc demeure seul haussa les epaules et grommela:

--Le Pardaillan a du l'etourdir d'insultes!... Pardieu, c'est bien
sur qu'il m'a pris en traitre, au moulin... Je ne connaissais pas son
coup... mais je le connais maintenant!...

Bussi-Leclerc se coucha. Il parait qu'il passa une mauvaise nuit, car,
trois ou quatre fois, il derangea son valet de chambre pour se faire
apporter du vin. Le lendemain, il passa toute la journee dans la galerie
d'armes a la Bastille. Il fit venir successivement les prevots et les
maitres les plus reputes de Paris. A tous, il disait:

--Je vais vous montrer le coup; je l'ai etudie; je le tiens!

Et, en effet, prevot ou maitre, a peine l'adversaire etait-il en garde
que Bussi, apres quelques passes rapides, lui faisait sauter l'epee des
mains. Ce jour-la, la renommee de Bussi-Leclerc fut a son apogee.

--Oui, lui dit Maineville, mais, en somme, tu fus desarme un jour.

--C'est vrai, dit Bussi-Leclerc en grincant des dents; mais celui qui
m'a desarme ne pourra jamais s'en vanter.

La nuit vint. Leclerc dina sobrement, puis dormit quatre heures. Puis,
il se fit masser et frotter d'huile comme les lutteurs antiques.
Ensuite, il demeura une heure au repos, etendu sur son lit, ruminant et
grommelant parfois:

"Il ne faut pas qu'il meure avant..."

Il etait un peu plus de minuit lorsqu'il s'habilla de vetements legers
et souples. Il s'enveloppa de son manteau et, sous ce manteau, cacha
deux epees. Alors, il appela Comtois le geolier, et, suivi comme
la veille de quatre arquebusiers, il se dirigea vers le cachot de
Pardaillan.

Au premier sous-sol, il laissa les gardes et le geolier, leur ordonnant
de l'attendre la. Puis, prenant le falot, il descendit, entra dans le
cachot et, tendant une epee a Pardaillan:

--Monsieur, dit-il, par un coup de traitrise, vous m'avez desarme une
fois. Vous etes enchaine par les pieds, c'est vrai; mais vos chaines ont
assez de jeu pour que vous puissiez vous mettre en garde. De mon cote,
je vous jure bien que je ne romprai pas, ni en arriere, ni par les
flancs. Nous sommes donc a egalite. Voici une epee. Vous m'avez desarme:
je vous desarmerai. Et quand j'aurai fait constater que je suis votre
maitre, je serai a votre disposition, monsieur, pour toutes commissions
apres votre mort. Je pense, monsieur, que vous serez assez galant homme
pour ne pas refuser ma revanche.

--Monsieur de Bussi-Leclerc, dit Pardaillan, d'une voix qui, malgre lui,
fremit d'une joie puissante, j'etais sur qu'un homme tel que vous ne
voudrait pas rester sous le coup d'une defaite affreuse. Aussi, vous
voyez, je ne dormais pas... JE VOUS ATTENDAIS!...



XLVI

MONOLOGUE DE PARDAILLAN

Voici ce que se racontait a lui-meme le chevalier de Pardaillan, dans
l'heure meme ou le sire de Bussi-Leclerc se preparait a descendre a son
cachot:

--Viendra-t-il? Ou ne viendra-t-il pas? Ai-je bien lu sur ce visage de
spadassin la vanite qui saigne? Ai-je bien vu dans ces attitudes la
bienheureuse haine qu'il me porte? Dois-je esperer que j'ai assez
exagere cette vanite? Seigneur Dieu, si vous existez, faites seulement
que M. de Bussi-Leclerc ait bien la dose de vanite que je lui suppose;
le reste me regarde!

--Pouvais-je ne pas me rendre?... Seul, j'eusse tente quelque coup de
folie. Je crois vraiment qu'a force de folie j'eusse ete assez sage pour
me tirer de la Deviniere. Mais, voila, il y avait Huguette!...

--Pauvre Huguette! Est-ce que je ne lui devais pas cela?... Pour tant
d'amour silencieux, humble et devoue, pour seize ans de tendresse
inavouee, je pouvais bien lui donner cette minute de joie... de ne pas
mourir sous ses yeux. Car, rien ne prouve que je ne fusse pas mort. Et
puis, parmi tant de coups que j'eusse recus, il s'en fut bien egare
quelques-uns sur elle!... Allons, j'ai bien fait de me rendre!...

--L'amour d'Huguette! reprit Pardaillan en froncant les sourcils. Ma
reponse a cet amour est-elle une trahison a l'amour que je cache en
moi?... Eh quoi, Loise! Je t'aime donc toujours?... J'aime une morte!
Morte depuis seize ans, morte dans mes bras, en me jetant son dernier
regard si doux, que j'en sens encore la douceur... J'aime une morte! Il
sera donc dit que tout aura ete folie dans la vie de mon coeur!...

En parlant ainsi, Pardaillan pleurait doucement. Il continua:

--Cette vipere (il pensait a Maurevert) m'a tout de meme octroye
quelques morsures qui m'ont fait souffrir la malemort. Violetta!
Charles!... Pauvre petit duc qui avait une si belle confiance en moi!
Pris! Enchaine comme moi! Et ces plaintes qui descendent parfois jusqu'a
moi.

Et un rugissement lui echappa, a lui! Il secoua ses chaines et essaya de
faire un ou deux pas. Il murmura:

--Pour Loise assassinee, pour mon pere assassine, pour Charles qu'on
assassine, pour Violetta qu'on assassine, pour tant de souffrances
repandues sur la terre et concentrees ici, dans ce cachot, qu'est-ce que
je demande? De pouvoir, un jour, dire deux mots a l'assassin et a celle
qui, jadis, fournit l'arme. O bonne Catherine, dire que je n'avais pas
songe a toi...

"Loise... Maurevert... Medicis... Guise... viendra-t-il ou ne
viendra-t-il pas? Il ne viendra pas...

A ce moment, il dressa l'oreille. Un bruit lointain venait de le
frapper. Rapidement, le bruit se rapprocha, la porte s'ouvrit.
Pardaillan eut un profond tressaillement qui l'agita jusqu'au fond de
l'etre. Et sa pensee, dans un flot de joie terrible, rugit ce seul mot:

"Il est venu!..."



XLVII

LA BASTILLE

--Vous m'attendiez? dit Bussi-Leclerc s'adressant a Pardaillan.

--Ma foi, oui, monsieur, je vous attendais!

Bussi-Leclerc jeta autour de lui un regard de defiance:

"J'ai peut-etre eu tort de laisser mes hommes la-haut, grommela-t-il. Si
je les faisais descendre? Oui, mais si je n'arrive pas a le desarmer?...
Double honte!..."

Pardaillan comprit que, meme enchaine, meme dans l'etat de faiblesse
ou il etait, il semblait encore redoutable, et il trembla de voir
Bussi-Leclerc s'eloigner.

--Je vous attendais, reprit-il; ne m'avez-vous pas annonce que je dois
etre questionne? Puisque vous voila, je suppose que le bourreau n'est
pas loin...

--Ah! bon! fit Leclerc. Eh bien, non, mon cher monsieur, ce n'est pas
pour cette nuit. Rassurez-vous. Vous avez encore quelques heures devant
vous... Venons-en donc a ce que je vous disais. Vous avez entendu ma
proposition. Acceptez-vous de me donner ma revanche?

--Je vous ferai observer, monsieur, dit Pardaillan qui tremblait de joie
maintenant, que je suis dans une position d'inferiorite complete.

Bussi-Leclerc avait tressailli de joie. Cette simple remarque, si juste
et si naturelle de Pardaillan, lui semblait un aveu.

--Il a peur!... Il est perdu!...

Se reculant de quatre pas, il prit le champ necessaire a ce duel
fantastique.

Pardaillan se placa sur ses deux jambes aussi commodement que les
chaines pouvaient le lui permettre. Et, ayant pris la position de garde,
il laissa echapper une sorte de gemissement.

--Voyons, dit serieusement Leclerc, vous etes bien, il me semble...

--Oh! monsieur! terriblement gene, au contraire!

--Bah! bah! pourvu que je sois dans la meme position, nous sommes a
armes egales. Je m'engage sur l'honneur a ne pas me servir un instant
de mes jambes; je ne suis donc ici qu'un bras arme d'une epee: vous
aussi... Allons! gronda-t-il, y sommes-nous?

--M'y voici! dit Pardaillan.

Les fers s'engagerent, battirent, et Pardaillan executa le coup par
lequel il avait desarme Leclerc au moulin de Saint-Roch. L'epee de
Leclerc demeura ferme dans la main.

"Malheur! murmura-t-il. Il a appris la passe!..."

--Ah! Ah! eclata de rire Bussi triomphant. Oui, je l'ai apprise la
damnee passe! Et j'en ai appris une autre que je veux vous enseigner!

Il avait baisse la pointe de son epee. Pardaillan l'imita et repeta:

"Malheur sur moi!..."

Bussi-Leclerc riait terriblement. La premiere partie de sa revanche
etait gagnee, puisque le coup de Pardaillan n'avait pas reussi.
Peut-etre s'il eut ete de sang-froid eut-il pu remarquer que son
adversaire y avait mis une etrange maladresse. Mais Bussi-Leclerc n'en
pensait pas si long. Il dit:

--Je vais maintenant vous desarmer, sire de Pardaillan, comme vous
m'avez desarme, et nous serons presque quittes. Seulement, comme il faut
que je prouve a tous que je vous ai vaincu, je vous rendrai votre epee.
Puis. je vous blesserai... En garde!... Ah! demon d'enfer...

Ces derniers mots furent un veritable hurlement de rage et d'etonnement.
A mesure qu'il avait parle, Bussi avait execute. D'un froissement auquel
peu d'epees eussent resiste, il avait abattu la lame de son adversaire,
et, esperant le surprendre au front apres lui avoir annonce qu'il allait
d'abord essayer de le desarmer, il s'etait fendu a fond; en meme temps,
son epee sauta!...

Pour la deuxieme fois, Bussi-Leclerc, l'invincible, etait vaincu,
desarme!... Pardaillan n'avait pas bouge. Appuye de la main gauche au
mur, il restait en garde et disait avec cette terrible froideur qui,
chez lui, revelait l'emotion:

--Ramassez votre epee, monsieur. Vous le pouvez, puisque je suis
enchaine...

Cette effrayante emotion de Pardaillan venait de ce qu'il pensait. Et ce
qu'il pensait, le voici:

"Idiot! Trois fois stupide! Je n'ai pu resister au plaisir de donner une
lecon a ce spadassin!... Tout est perdu! Les voila qui descendent!... Il
va s'en aller!"

En effet, au hurlement de Leclerc, des voix effarees avaient repondu
dans l'escalier. Comtois et les arquebusiers, s'imaginant qu'on
egorgeait le gouverneur de la Bastille, accouraient.... Bussi-Leclerc,
ivre de honte, ramassa vivement son epee, la rengaina et ouvrit la
porte.

--Que venez-vous espionner ici? Arriere, gibier d'estrapade! Qu'on
remonte a l'instant!

Pardaillan tressaillit de joie et haletant, appuye a son mur avec un
sourire intraduisible, balbutia:

"Loise!... Mon pere!... Nous sommes sauves!..."

Les arquebusiers et le geolier remontaient avec plus de precipitation
qu'ils n'etaient descendus.

Quand Bussi-Leclerc n'entendit plus rien, il rentra dans le cachot et,
comme il avait fait d'abord, referma la porte et raccrocha au clou le
falot et le trousseau de clefs. Aussitot il degaina.

--Mort de ma mere! gronda-t-il a voix basse.. Tant pis pour le bourreau.
Tu ne mourras que de ma main...

Oh! cette fois, il ne s'agissait plus d'une passe d'armes. Cette fois,
il ne s'immobilisait plus, selon ses propres conventions. Cette fois, il
voulait tuer... Il bondissait a droite, a gauche, rompait, avancait...
et l'autre, enchaine, le tenait haletant a la meme distance...

L'epee de Bussi jetait dans cette obscurite de brusques eclairs d'acier.
Et cet homme qui rugissait de rage, qui se lancait a l'assaut... et
Pardaillan qui ne faisait pas un pas, qui se couvrait seulement de sa
pointe, oui, dans ces tenebres, au fond de ce trou, c'etait un spectacle
de delire...

Un moment vint ou Leclerc, epuise, s'accota a la porte.

"Oh! murmura-t-il, pourquoi lui ai-je donne un fer!"

Repose, il se rua, dans le silence effroyable, il n'y eut que le
battement bref des fers, et le haletement du fauve qui voulait du sang.
Et, cette fois, Pardaillan recula, se renfonca dans son angle!...

--Je le tiens! gronda Leclerc.

Il avanca de deux pas pour le corps a corps final:

--Je le tiens! rugit-il. Je le cloue au mur!

Au meme instant, Bussi-Leclerc, en se jetant en avant, ivre, les yeux
injectes, se sentit saisi par deux bras puissants; il pantela, puis sa
tete retomba sur son epaule. Alors Pardaillan desserra l'etreinte... Il
laissa glisser Leclerc sur le soi et, se baissant, le toucha au coeur:

--Bon, dit-il, pas mort! Il en reviendra, et je serai son homme s'il lui
convient de recommencer...

Pardaillan se redressa alors, s'avanca aussi loin qu'il put, allongea la
main, et atteignit le trousseau de clefs. En un instant, il eut ouvert
les enormes cadenas des anneaux qui encerclaient ses chevilles. Alors,
il voulut s'elancer. Et une sorte de desespoir furieux descendit dans
son ame:

Pardaillan ne pouvait plus marcher! Il pouvait a peine se soutenir... Il
connut un instant de desespoir, d'angoisse, puis il se domina, trempa
ses mains dans l'eau qui croupissait dans les flaques du sol. Et cette
fraicheur acheva de le ranimer. Alors, il se releva.

"Je veux, dit-il, les dents serrees par l'effort de la volonte... Je
veux! donc, je peux!... je veux marcher!...

Et ce miracle naturel de l'action violente operee par une ame sur un
corps s'accomplissait!... Pardaillan epuise se levait, il marchait...,
il saisissait le falot et le trousseau de clefs..., il sortait de sa
tombe!... Et, ayant referme la porte a triple tour, la porte du cachot
ou gisait Leclerc evanoui, il eut un soupir qui exprimait un monde, et,
flamboyant d'esperance, d'un pas souple, nerveux, il se mit a monter.

La-haut, dans la cour, attendaient les quatre arquebusiers. Le geolier
Comtois, penche sur le trou de l'escalier, ecoutait... Pardaillan
s'arreta au premier sous-sol. Il etait devant la porte du cachot de
Charles,--du moins, selon ce que lui avait dit Maurevert.

Avec un calme effrayant, Pardaillan se mit a essayer les clefs et a
tirer les verrous, ce qui ne se fit pas sans grincements. De l'autre
cote de la porte, Pardaillan entendait une sorte de haletement furieux.

A ce moment, de l'etage inferieur, monterent des clameurs etouffees,
des coups sourds comme si on eut ebranle une porte a coups de belier.
C'etait Bussi-Leclerc qui, revenu de son evanouissement, et constatant
qu'il se trouvait enferme, poussait des hurlements de rage, et essayait
de demolir a coups de pied l'epais panneau de chene.

Soudain, la porte sur laquelle Pardaillan s'escrimait s'ouvrit. Il entra
vivement et la repoussa derriere lui. Le cachot s'eclaira de la faible
lueur du falot qu'il tenait a la main. Et cette lumiere lui montra un
jeune homme en lambeaux, couvert de sang, des yeux hagards, une bouche
convulsee dans un visage livide, fou de desespoir...

Cet etre fit un bond terrible, et Pardaillan se sentit enlace, etreint
par deux bras furieux; un souffle rauque le frappa au visage, deux mains
convulsees se crisperent a sa gorge, et une voix a peine distincte
gronda:

--J'en tiens un! Meurs, miserable!...

--Charles! Mon enfant! haleta Pardaillan...

Dans ces demi-tenebres, tandis qu'en bas resonnaient sourdement les
appels de Leclerc, ce fut une lutte atroce: Charles employait toutes ses
forces, a etouffer... a serrer, a tuer! Tuer qui?... Pardaillan!... Et
Pardaillan ne voulait ni tuer ni blesser le jeune homme! Et, en haut,
sans aucun doute, les geoliers ecoutaient ces bruits, et, malgre la
defense du gouverneur, allaient se decider a descendre!...

L'instant fut effroyable. Et le redoutable evenement prevu se realisa!
Le geolier Comtois et les arquebusiers descendaient!... Pardaillan
entendit leurs pas qui heurtaient les pierres dans les tenebres... lors,
il cessa de se defendre. Il eut un rire etrange, et, comme les mains de
Charles, libres enfin, s'incrustaient a sa gorge, il prononca:

--Ce sera beau que Pardaillan ait ete tue par le fils de Marie Touchet!

Charles entendit ce rire. Ce fut ce rire qu'il reconnut!... Il bondit
en arriere et considera celui qu'il voulait tuer... Et alors, il le
reconnut!...

Pardaillan lui colla sa main sur la bouche: Comtois et les arquebusiers
passaient devant la porte!...

Pardaillan saisit Charles par les epaules, le releva et haleta:

--Silence!... Au nom de Violetta vivante, silence!...

Violetta vivante! Charles ebloui se laissa entrainer... En quelques
instants, ils atteignirent le haut de l'escalier, et Pardaillan referma
a triple tour la porte de la tour Nord!...

Au meme moment, on entendit derriere cette porte la galopade affolee des
gardes qui terrifies, remontaient et se heurtaient du front aux ferrures
interieures!... Pardaillan s'appuya a la porte pour souffler un instant.
Charles saisit ses mains, les couvrant de larmes brulantes.

--O Pardaillan. sanglota le jeune duc, o mon frere, pardon... je vous ai
frappe, moi!... J'ai voulu vous tuer!...

--Bon! bon! fit Pardaillan. Maintenant que nous sommes a moitie libres,
on respire deja mieux, bien que ce ne soit pas encore l'air de la
liberte...

Ils etaient dans cette cour etroite par laquelle on accedait a la tour
du Nord. Au-dela de cette tour, il y en avait d'autres. Et la, ils
rencontreraient des sentinelles. Pour toute arme, ils n'avaient a eux
deux que la dague arrachee par le chevalier a Bussi-Leclerc...

Dans ce moment ou Pardaillan cherchait a calculer la possibilite de ce
miracle: sortir de la Bastille, il preta pour la premiere fois attention
au tapage que Comtois et les arquebusiers faisaient derriere la porte.

--Ces sacripants reveilleraient des morts! grommela-t-il.

La tour du Nord etait heureusement assez eloignee des postes de
sentinelles et surtout du grand poste de la porte d'entree. Voyant
que, les hurlements des enfermes, loin de s'arreter, augmentaient en
intensite:

--On dit que de crier plus fort que les chiens, fit-il, cela les
terrifie et arrete leurs abois. Essayons!

Et Pardaillan se mit a frapper sur la porte et a vociferer:

--Hola! Etes-vous enrages! Ne saurait-on dormir tranquilles?

Un silence de mort suivit l'apostrophe de Pardaillan. Evidemment, les
enfermes etaient au comble de l'effarement.

--Que voulez-vous? reprit Pardaillan.

--Eh! par la mort-Dieu, nous voulons sortir! Qui que vous soyez, allez
prevenir le poste a l'instant!

C'etait le geolier Comtois qui venait de parler ainsi. Le digne Comtois
n'avait pu imaginer ce qui se passait. Aux appels de Bussi-Leclerc, il
etait descendu jusqu'au deuxieme sous-sol; mais, a ses demandes, le
gouverneur n'avait repondu que par des menaces de l'etriper s'il
n'ouvrait a l'instant... Comtois s'etait alors precipite pour aller
chercher les clefs puisque son trousseau etait enferme avec le
gouverneur. Et, avec les quatre gardes, effare, epouvante, il s'etait
heurte a la porte de la tour, verrouillee a l'exterieur.

--Ainsi, reprit Pardaillan, vous ne savez pas qui vous a enfermes?

--Non! A moins que ce ne soit Satan en personne...

--Je vais vous dire: c'est moi qui ai enferme M. le gouverneur; c'est
moi qui vous ai enfermes...

--Qui, vous? hurla Comtois.

--Moi, Pardaillan, dit le chevalier paisible.

On entendit un hurlement de desespoir.

--Rassurez-vous, dit Pardaillan, la tour du Nord est bien loin des
postes, et personne ne peut vous entendre. Je ferai alors prevenir le
chef de poste que M. le gouverneur a du partir subitement en voyage,
escorte d'un geolier et d'arquebusiers. Nul n'aurait l'idee de venir
voir ce que vous devenez, puisqu'on vous croira en voyage. Je dis donc
que je vais simplement vous laisser mourir dans cet escalier.

Lorsque Pardaillan eut compris, au diapason des gemissements, que la
terreur des malheureux confinait a la folie, il frappa du poing pour
signifier qu'on eut a l'ecouter. Le silence se fit a l'instant meme.

--Vous me faites pitie, dit alors le chevalier. Je veux bien vous
laisser vivre, a une condition, la voici: vous rendez-vous a moi?
J'ouvre. Sinon, je m'en vais.

--Nous nous rendons! crierent d'une voix les quatre affoles.

--Je ne me rends pas, moi! vocifera le geolier.

Vous etes des laches, et la peur vous rend stupides.

Cet homme ne peut pas sortir de la Bastille. Et, quant a nous, nous
serons delivres par la ronde qui passe a trois heures!

--Delivres pour etre pendus! cria Pardaillan, car je dirai que vous etes
mes complices. Adieu!...

--Arretez, monseigneur! vocifererent les soldats.

Un bruit de lutte feroce remplit l'escalier: les quatre arquebusiers
s'etaient precipites sur le geolier qui se trouva baillonne et ligote au
moyen de ceintures et d'echarpes. Pardaillan comprit ce qui se passait.
Et, lorsque le silence se fut retabli, il entrouvrit la porte.

--Passez-moi vos arquebuses et vos dagues, dit-il.

Les soldats obeirent. Alors, il ouvrit la porte toute grande. Les quatre
infortunes sortirent en toute hate, comme des oiseaux de nuit effares.
Ils deposerent Comtois qui, baillonne, ficele comme un saucisson,
roulait des yeux terribles.

--Voila, monseigneur! dirent-ils.

Pardaillan eclata de rire, puis delia les pieds du geolier qui,
aussitot, se mit debout. Puis, il le debaillonna. Mais, en meme temps,
il lui appuyait la pointe de sa dague sur la gorge, geste qui equivalait
au plus eloquent des discours.

--Te rends-tu? demanda Pardaillan.

--A condition que vous me fassiez sortir de la Bastille, dit Comtois.

--Non seulement tu sortiras avec ces quatre braves, mais vous recevrez
chacun une annee complete de votre solde.

--En ce cas, je suis votre homme! dit Comtois.

--Partons, cher ami, dit alors le duc d'Angouleme.

--Un instant! fit Pardaillan qui le regarda d'un air etrange. J'ai
toujours reve de visiter la Bastille une bonne fois. Et l'occasion est
trop belle et trop bonne pour que je la laisse echapper. Visitons la
Bastille!



XLVIII

OU PARDAILLAN VISITE LA BASTILLE

Le jeune duc fixa sur celui qu'il appelait son frere un regard de
terreur. Pour Charles, en effet, il n'y avait plus qu'une chose a faire:
s'en aller! Il ne songeait pas aux grilles, aux sentinelles, aux postes,
aux portes, aux infranchissables obstacles:

--Mon ami... mon frere!... balbutia le jeune homme avec une inexprimable
angoisse.

Pardaillan sourit... Il se tourna donc vers Comtois, lui delia les mains
et lui dit tranquillement:

--Marche devant, et ouvre-moi les portes!

--Je n'ai pas mon trousseau, dit Comtois avec un secret espoir.

--Le voici! fit Pardaillan, goguenard.

Et il tendit le trousseau au geolier ebahi.

--Vous autres, reprit le chevalier en s'adressant aux quatre soldats,
marchez pres de lui; et, s'il fait un geste de trop, assommez-le.

Tactique admirable. Pardaillan, en donnant une mission de confiance a
ces hommes, en paraissant s'en remettre a eux du soin de sa securite, en
donnant enfin une occupation a leurs esprits, faisait d'eux ses aides.

--Que voulez-vous voir? demanda le geolier.

--Les prisonniers! dit Pardaillan. Combien y a-t-il de prisonniers dans
les cachots?

--Vingt-six... dont huit dans la tour du Nord, qui est mon service
special.

--Voyons donc les huit de la tour du Nord!...

Comtois jeta autour de lui un dernier regard, comme s'il eut espere la
soudaine arrivee d'une ronde, puis, voyant toute resistance inutile, il
ouvrit une porte pres de celle par ou l'on descendait aux sous-sols. Et,
tous ensemble, ils commencerent a monter. Au premier etage, dans une
chambre spacieuse et assez bien aeree, se trouvaient trois jeunes gens
qui dormaient de tout leur coeur et qui, au bruit de ces gens entrant
dans leur prison, se reveillerent, effares.

--Messieurs, dit Pardaillan, veuillez vous habiller en toute hate et me
suivre.

--Bah! fit l'un, est-ce pour aller en place de Greve?

--Est-ce pour aller achever la nuit aupres de nos maitresses? fit
l'autre.

--C'est vous qui avez devine, monsieur, dit Pardaillan.

A ces mots prononces tres simplement, les prisonniers firent un bond et,
tout tremblants, sauterent a bas de leurs lits. Celui qui avait parle le
dernier s'elanca vers le chevalier et dit:

--Monsieur, ecoutez-moi: voici M. de Chalabre, qui a vingt-deux
ans; voici M. de Montsery, qui en a vingt; moi-meme, marquis de
Sainte-Maline, j'en ai vingt-quatre. C'est vous dire quelle affreuse
cruaute ce serait de votre part de nous offrir la liberte a l'heure
ou nous attendons la mort, si cette liberte n'est qu'une ironie...
Monsieur, nous sommes condamnes a mort par M. de Guise parce que nous
sommes des gentilshommes fideles a Sa Majeste... Par grace! dites-nous
la verite: ou nous conduisez-vous?

--Je vous l'ai dit, repondit Pardaillan avec une gravite empreinte d'une
souveraine pitie.

--Nous sommes donc libres! haleterent les infortunes jeunes gens.

--Vous allez l'etre!...

--Votre nom! votre nom! dirent les trois prisonniers avec une
prodigieuse emotion.

--Puisque vous m'avez fait l'honneur de me dire le votre, messieurs, on
m'appelle le chevalier de Pardaillan...

En un tour de main, les trois jeunes gens furent habilles. A chacun
d'eux, Pardaillan remit une arquebuse. Alors, celui qui s'appelait
marquis de Sainte-Maline salua Pardaillan avec autant de ceremonie et
de gracieuse aisance que s'il se fut trouve a une presentation dans un
salon du Louvre.

--Monsieur de Pardaillan, dit-il, nous vous sommes redevables de trois
libertes et de trois vies. Quand il vous plaira, ou il vous plaira,
venez nous demander trois vies et trois libertes!

Pardaillan s'inclina comme pour, prendre acte de cette promesse.

--En route, messieurs, fit-il d'un ton bref. Et toi, marche!

Comtois leva les bras au ciel et obeit.

Le geolier avait monte un etage et ouvert une porte. Pardaillan et
Charles entrerent, tandis que le reste de la troupe attendait dans
l'escalier. A la lueur de son falot, Pardaillan vit un vieillard
decemment vetu, le visage empreint d'une noble intelligence; il
travaillait a la lueur d'une petite lampe a des dessins et des plans
qu'il tracait sur des cartons. A la vue de ces nocturnes visiteurs, cet
homme se leva, salua et dit:

--Soyez les bienvenus dans la demeure qu'il a plu a a la grande
Catherine d'offrir a Bernard de Palissy...

--Monsieur de Palissy, murmura Pardaillan.

C'etait, en effet, l'illustre artiste enferme a la Bastille pour avoir
deplu a Catherine de Medicis.

--Monsieur, reprit Bernard de Palissy, etes-vous de la cour? Voulez-vous
vous charger de remettre a Sa Majeste un memoire ou j'explique que j'ai
besoin de compas et de crayons!

--Je regrette de ne pouvoir me charger de votre placet, dit Pardaillan
de cette voix paisible qui lui servait a masquer son emotion. Venez,
vous etes libre.

Pardaillan sortit, tandis que l'artiste, stupefait, demeurait un
instant immobile, puis se hatait de rassembler ses cartons d'une main
tremblante, et, les serrant precieusement sous son bras, se melait aux
autres prisonniers.

Au troisieme etage. Comtois, avec le soupir d'un geolier qui fait cet
affreux cauchemar de delivrer ses prisonniers, ouvrit une porte derriere
laquelle Pardaillan trouva trois hommes qui, ayant entendu le bruit
des pas, ecoutaient anxieux. C'etaient trois huguenots qui devaient
prochainement subir la question avant d'etre pendus. Les malheureux, en
voyant tout ce monde, s'imaginerent que le moment etait arrive et, avec
une energie desesperee, entonnerent un psaume.

--Vous chanterez demain, cria Pardaillan. Suivez-moi... Vous etes
libres.

Les trois fanatiques se turent instantanement et regarderent avec
terreur cet homme ensanglante, qui leur montrait la porte du cachot
grande ouverte. Et deja Pardaillan etait sorti.

Alors les huguenots voyant que ces gens se remettaient en marche,
pareils a eux, haves, avec cette paleur speciale que donne le cachot,
furent saisis d'un tremblement nerveux, et, muets de cette joie enorme
que peuvent avoir les ensevelis qu'on deterre, ils se mirent a suivre.

Dans le sombre escalier de la tour du Nord, Pardaillan descendit le
premier, son falot a la main.

Pres de Pardaillan marchait Charles d'Angouleme, tremblant d'emotion.
Puis Comtois le geolier, qui dardait sur Pardaillan des yeux effares;
puis enfin, les huit prisonniers pele-mele.

Dans la petite cour, Pardaillan s'arreta soudain. Au loin, par-dela la
grille de fer que nous avons signalee, il voyait venir un falot pareil
au sien. Dans la lueur confuse de ce falot en marche, une douzaine
d'ombres s'agitaient:

--La ronde de trois heures! murmura une voix.

Pardaillan se retourna et vit que c'etait Comtois qui avait parle. En
meme temps, il comprit que le geolier allait crier, appeler...

--Alerte! hurla Comtois! A moi! A...

Il n'eut pas le temps d'achever. Le poing de Pardaillan s'etait leve,
pareil a une masse, et etait retombe sur la tempe du geolier. Comtois
tomba tout d'une piece, perdant le sang par le nez et par la bouche, et
demeura immobile.

La ronde avait entendu le cri d'alarme... elle accourait au pas de
course... Les huit hommes, fremissants, la tete delirante, vivant
une minute prodigieuse, jeterent une terrible clameur. Chalabre,
Sainte-Maline, Montsery, Charles d'Angouleme, mirent leurs arquebuses en
joue. La ronde, composee de douze hommes et d'un officier, Deboucha dans
la cour en criant:

--Nous voici! Qu'y a-t-il?...

--Feu! commanda Pardaillan.

Et, en meme temps que les quatre arquebuses tonnaient, il se rua, la
dague au poing, jusqu'a la grille de fer, qu'il referma. Alors, dans les
tenebres de l'etroite cour, il y eut une fantastique melee qui dura une
minute a peine et cessa tout a coup...

En effet, Pardaillan avait tout de suite vu l'officier. Il avait bondi
sur lui, lui avait arrache son epee, l'avait saisi a la gorge et,
l'acculant a un coin de cour, lui disait:

--Monsieur, nous sommes trente et vous etes une douzaine. Criez a vos
gens de se rendre, ou je vous tue...

L'officier sentit la pointe de sa propre epee s'enfoncer, dans sa gorge.
Cela le decida.

--Bas les armes! vocifera-t-il d'une voix enragee de terreur.

Les gardes jeterent leurs hallebardes. Affoles, les survivants,
blesses ou non, obeirent, pendant que les prisonniers, sautant sur les
hallebardes, les poussaient vivement. Et, alors, on vit ce spectacle
exorbitant: un a un, depuis l'officier jusqu'au dernier garde, les gens
de la ronde entraient dans la cour!... Quand ils furent tous dedans,
Pardaillan referma tranquillement la porte et dit:

--Maintenant, nous avons tous des armes!...

Et, faisant signe a sa troupe de le suivre, il s'elanca sous une large
voute au-dela de laquelle il se trouva dans une autre cour. La, le
silence etait complet. On ne voyait personne, ni rien, sinon les
murailles des batiments interieurs.

Pardaillan chercha une issue en contournant les murailles et, face a la
voute qu'il venait de franchir, il vit s'ouvrir devant lui une sorte
de tuyau, long corridor humide et noir. Il s'y engagea, suivi de son
etrange troupe, et arriva a un tournant:

--Qui va la? cria une voix tout a coup.

Et, en meme temps, la meme voix se mit a hurler:

--Sentinelles, veillez! Sentinelles, aux armes!

Pardaillan s'etait rue en avant, sa dague au poing. Mais devant lui il
ne trouva rien: la sentinelle, qui avait jete l'alarme, s'etait repliee
au pas de course sur la grand-porte. Et, maintenant, c'etait dans
l'enorme forteresse un bruit de gens qui courent, qui s'interpellent.

Pardaillan eut un fremissement de tout son etre. Il se tourna vers ceux
qui le suivaient et dit simplement:

--Voulez-vous tenter avec moi d'etre libres? Il faudra peut-etre mourir!

--Libres ou morts! crierent-ils ensemble.

--Eh bien, reprit Pardaillan d'une voix qui, cette fois, resonna comme
une fanfare, eh bien, en avant donc et, puisqu'on ne peut etre libres a
moins, prenons la Bastille!

Pardaillan se mit en marche, tranquille en apparence.

Derriere lui, la troupe marchait silencieuse. Et, tout a coup, a dix pas
devant lui, dans une cour, dans la clarte des torches allumees, il vit
grouiller une masse confuse d'hommes d'armes en tete desquels marchait
un officier.

Celui-ci, d'un geste, arreta sa troupe devant l'entree du corridor.
Pardaillan marchait toujours, sans hater, ni ralentir le pas. Cet
instant de silence fut bref.

--Hola! cria l'officier, qui etes-vous?

--En avant! rugit Pardaillan.

Il se ramassa sur lui-meme, se detendit comme un ressort, et, en deux
pas, fut sur l'officier. Un geste foudroyant suivit le bond; l'officier
tomba comme une masse, tue raide.

Les gardes, en voyant tomber leur chef, eurent ce recul qu'on remarque
dans toutes les troupes habituees a l'obeissance passive. Et cette
seconde de trouble suffit aux revoltes pour sortir du corridor et se
ruer dans la cour.

--Feu! feu! vocifera un sergent.

Quarante arquebuses tonnerent, les balles crepiterent sur les murailles,
et, en meme temps que ce roulement de tonnerre, eclata une enorme
vociferation de triomphe... immediatement suivie de maledictions
furieuses...

En effet, les gardes, s'imaginant que le couloir etait plein d'ennemis
invisibles, avaient fait feu dans le boyau noir... Et ce fut la lueur
meme de l'arquebuse qui leur montra ce corridor vide, a l'instant ou ils
etaient attaques a droite, a gauche, derriere, par les hallebardes des
revoltes.

Les arquebuses dechargees, les gardes se trouvaient desarmes, car
il fallait pres de deux minutes pour recharger. Alors, parmi les
maledictions des blesses, les jurons, il y eut dans cette cour une
deuxieme bataille... melee, affreuse, d'autant plus terrible que les
torches avaient ete jetees; les gardes, se servant de leurs arquebuses
comme de massues, s'assommant les uns les autres.

Et, dans ce groupe informe, delirant. Pardaillan, sa dague au poing, se
lancait tete baissee, frappait a droite, frappait a gauche, passait,
coupait, faisait une horrible trouee. Deux ou trois minutes
s'ecoulerent; la cour etait pleine de sang... les gardes affoles, pris
d'une terreur insensee, se sauvaient, se heurtaient a d'autres qui
accouraient... Ce fut une vision d'enfer, une indescriptible ruee a
travers les couloirs et les cours de la Bastille. Dans la grande cour,
une trentaine de cadavres gisaient sur les paves.

Pardaillan, Charles d'Angouleme, Montsery, Sainte-Maline et Chalabre, en
quelques secondes, tinrent conseil. A eux cinq, ils marcherent sur la
porte d'entree. De-ci, de-la, eclataient encore des coups d'arquebuse;
de loin en loin, des groupes de gardes passaient, affoles, tirant les
uns sur les autres.

Pardaillan arriva devant la porte d'entree. La, une vingtaine de gardes
s'etaient barricades. Pardaillan, d'un coup de coude, fit sauter le
vitrail de la fenetre: sa tete sanglante, herissee, terrible, apparut
aux assieges, et il hurla:

--Au nom du roi, rendez-vous... Il y a deux mille royalistes dans la
Bastille!

--Vive le roi! vocifererent les assieges.

--Jetez vos armes!...

Les arquebuses et les hallebardes passerent a travers les barreaux de la
fenetre.

--Bon!... Ne bougez plus, ou vous etes morts!

En meme temps, Sainte-Maline, Montsery et Chalabre ouvraient la grande
porte, abattaient le pont-levis.

--Partez! fit Pardaillan.

--Et vous?...

--Partez donc, mordieu!...

--Adieu, monsieur de Pardaillan! Souvenez-vous de notre dette!...

Tous trois bondirent sur le pont-levis et disparurent dans la nuit.
Charles considerait Pardaillan sans comprendre, mais avec cette
confiance illimitee qu'il avait pour lui. Pourquoi ne fuyait-il pas?

Et, pourtant, la situation, qui, apres avoir ete tragique, etait
maintenant si favorable, menacait de redevenir terrible. En effet, au
tocsin de la Bastille, d'autres tocsins dans Paris avaient repondu. Des
rumeurs s'eveillaient.

Ce qui se passait!... Il se passait que Pardaillan, prenait la
Bastille!... Et la Bastille prise, que voulait-il encore?... Il se
rapprocha de la fenetre grillee ou les vingt gardes terrorises, affoles
par ces bruits qu'ils entendaient, etaient persuades que Henri III etait
dans Paris.

--Le chef?... demanda Pardaillan.

Un sergent s'approcha en disant:

--Grace! Je n'en ai pas fait plus que les autres!...

--Rassure-toi mon ami, fit Pardaillan. Vous aurez tous vie sauve.
Passe-moi simplement les clefs des cachots, et fais-moi le plaisir de
sortir avec six de ces braves.

-Quelques instants plus tard, il rejoignait Pardaillan avec six hommes
portant chacun un trousseau de clefs.

--Mon ami, dit Pardaillan, le roi veut voir les prisonniers de la
Bastille des cette nuit, excepte ceux de la tour du Nord. Va donc me
chercher les autres. Et tache d'etre prompt si tu veux qu'on oublie que
tu fus guisard.

Le sergent s'elanca au pas de course.

Dix minutes se passerent. Dans la Bastille, les rumeurs s'apaisaient peu
a peu. Et, si l'on entendait encore des cris, c'etait ceux de: "Vive
le roi!" Mais, hors de la Bastille, Paris, reveille pas les tocsins,
s'armait, se repandait dans les rues. On ne savait pas encore pourquoi,
ni d'ou venait cette alarme... Mais bientot... Charles d'Angouleme
regarda Pardaillan d'un air qui signifiait clairement que vraiment
c'etait tenter le diable que d'attendre plus longtemps. Pardaillan se
mit a rire et dit:

--Je songe a la figure que doit faire le gouverneur de la Bastille, M.
de Bussi-Leclerc, en entendant ces cris de: Vive le roi!...

A ce moment, le jour se levait. Les rues se remplissaient de bourgeois
effares; des patrouilles de gens d'armes passaient en courant; des
troupes marchaient vers les portes, et les foules de peuple se portaient
sur les remparts pour repousser l'attaque.

Tout a coup, une bande etrange parut aux yeux de Pardaillan et de
Charles d'Angouleme, une bande composee de gens maigres, haves, livides,
avec des yeux hagards et papillotants comme ceux des oiseaux de nuit que
frappe la lumiere du jour; la plupart etaient en guenilles, quelques-uns
a peine vetus. Et tous portaient sur le visage ce masque de stupefaction
et de ravissement que Pardaillan avait vu chez ceux a qui il avait
ouvert lui-meme.

Ces gens, c'etait les dix-huit prisonniers restants.

Devant la porte grande ouverte, devant le pont-levis baisse, ils
s'arretaient avec une sorte de farouche de fiance. Une indicible emotion
etreignait le coeur de Pardaillan.

--Eh bien? dit-il, qu'attendez-vous pour vous en aller? Allez donc,
morbleu! puisque vous etes libres!...

Alors une clameur terrible eclata parmi ces gens, faite de sanglots et
de hurlements indistincts de leur joie furieuse. Et, levant les bras au
ciel, se poussant, se ruant, ils se precipiterent sur le pon-levis; en
quelques instants, leur troupe affolee se fut dispersee dans les ruelles
avoisinantes... il n'y avait plus de prisonniers a la Bastille!

--Maintenant, allons-nous-en, dit Pardaillan.

Et a son tour, avec Charles d'Angouleme, il franchit le pont-levis.

--Monsieur le gouverneur?... dit pres de lui le sergent qui l'avait
escorte chapeau bas, voulez-vous me donner vos ordres? Dois-je fermer
les portes?...

--Ah ca! mon cher, a quel gouverneur parlez-vous? dit Pardaillan.

--Mais, balbutia le sergent, a vous!... Car, je suppose que vous etes le
nouveau gouverneur.

--Tiens! fit Pardaillan qui se frappa le front. J'allais justement
oublier... Mon ami, faites-moi le plaisir d'aller a la tour du Nord
et de delivrer ceux de vos camarades que j'y ai enfermes. Quant au
gouverneur... M. de Bussi-Leclerc! Vous le trouverez au cachot du
deuxieme sous-sol ou il doit fort pester. Allez, mon ami, allez.

--Mais vous n'etes pas le nouveau gouverneur? rugit le sergent, bleme
devant ce qu'il entrevoyait.

--Moi? fit Pardaillan avec cette froideur qu'il avait dans les moments
ou il s'amusait a l'exces, moi? je suis un prisonnier comme ces
messieurs que vous avez pousses dehors. Et, vous voyez, je fais comme
eux, je m'en vais...

Le sergent demeura sur place, comme frappe de la foudre. Quand il reprit
ses sens, Pardaillan et Charles etaient deja loin. A demi fou, le
sergent vocifera a une patrouille qui passait au pas de course d'entrer
a la Bastille. Mais la patrouille courait aux remparts et ne s'inquieta
pas de ces cris. D'ailleurs tout criait dans Paris. Et, comme le soleil
se levait, un etrange spectacle apparut aux yeux des rares Parisiens
demeures chez eux.

La plupart des maisons etaient barricadees; dans les rues, les chaines
etaient tendues. Tout ce qui etait valide etait aux remparts. Et, sur
ces remparts, c'etait une foule enorme, grouillante, interrogeant les
horizons paisibles...

Le duc de Guise, poste a la porte Neuve, qui etait le point faible parce
qu'on pouvait essayer de passer par la Seine, le duc de Guise avait
concentre la ses meilleures troupes. Des cavaliers etaient partis hors
du mur pour tacher de reconnaitre les forces royalistes...

Et, peu a peu, ces eclaireurs revenaient l'un apres l'autre... Et tous
apportaient la meme reponse...

--Pas de royalistes autour de Paris! pas d'ennemis!

Mais alors!... D'ou venait la panique? Pourquoi le tocsin? Quelle cloche
avait commence? On ne savait. Guise, nerveux et pale, finit par hausser
les epaules, et grommela a Maurevert et a Maineville qui se trouvaient
pres de lui:

--Si nos Parisiens s'emeuvent ainsi pour l'ombre, que serait-ce s'ils
voyaient le loup? Allons, mes freres et ma mere ont raison: il faut
partir!...

Les troupes rentrerent, la foule regagna l'interieur de Paris, un
peu penaude; les chaines furent decrochees; les barricades furent
demolies... Guise regagna son hotel et, sur son passage, le bruit se
repandit qu'une grande procession allait s'organiser et que le fils de
David, le grand Henri, Henri le Saint, allait trouver Valois.

Il etait environ sept heures du matin quand Guise rentra dans son hotel
et ordonna de tout preparer a l'instant pour son depart a Chartres.

--Maurevert, vous nous accompagnez! ajouta-t-il, le regardant fixement.

Maurevert palit. Guise s'approcha de lui, le toucha du bout du doigt au
front, et d'une voix sourde:

--Lors meme que vous auriez cent mille livres, vous entendez; Maurevert,
lors meme que vous seriez assez riche pour me quitter, lors meme que
vous auriez accepte une mission de surveillance a Montmartre...

--Monseigneur!...

--Lors meme que vous seriez bien et dument marie; tu m'entends,
Maurevert! continua le duc en grincant des dents, je te defends de
jamais chercher a lever les yeux sur celle que tu sais... Je te defends
de me quitter...

--Monseigneur, begaya Maurevert livide, soyez sur...

--Tu ne me quitteras plus: tu logeras ici; et, en route vers Chartres,
je veux t'avoir toujours pres de moi... si tu veux que cette tete que je
viens de toucher continue a rester sur tes epaules...

Maurevert s'inclina en murmurant une assurance de parfaite obeissance.
Mais, en lui-meme, il songea:

--Des que le damne Pardaillan aura ete questionne, je pars!... justement
parce que je tiens a ma tete!... Monseigneur, reprit-il tout haut, c'est
ce matin que nous devons nous rendre a la Bastille... Vous savez ce que
vous avez bien voulu me promettre...

--Oui, oui, fit le duc, calme par l'attitude servile de Maurevert, tu es
un bon serviteur, et, sois sur que je n'oublierai jamais rien... meme la
capitainerie des gardes qui t'a ete promise!

Maurevert tressaillit.

--Seulement, continua le duc, songe a la gagner en prouvant ton
devouement a celui qui pourra te conferer le grade que tu ambitionnes.
Quant a ce que tu me dis de la Bastille, tu as raison: tu assisteras au
supplice de ton ennemi.

--En ce cas, monseigneur, il est temps! fit avidement Maurevert. Le
tourmenteur a ete mande pour sept heures.

--Allons, s'ecria Guise en riant, hatons-nous de satisfaire l'appetit de
notre ami... sans quoi, il va se jeter sur nous pour nous devorer. A la
Bastille!

A ce moment, une rumeur eclata dans l'antichambre; et cette porte,
malgre les regles d'etiquette plus severes a l'hotel de Guise qu'au
Louvre, s'ouvrit. Un homme apparut et entra d'un bond. Cet homme,
c'etait Bussi-Leclerc!...

--Eh bien, gronda le duc, qu'est-ce a dire?

--Monseigneur! ah! monseigneur! frappez-moi! battez-moi! tuez-moi!... Je
suis fou! Je suis un miserable!...

Et Bussi-Leclerc tomba a genoux, devant Guise stupefait. Quant a
Maurevert, il s'etait recule de trois pas, livide, secoue jusqu'au fond
de l'etre par une terrible intuition.

--Relevez-vous, Leclerc, dit le duc de Guise, et expliquez-vous, ou, par
Notre-Dame, je croirai vraiment que vous etes frappe de folie.

--Que ne suis-je fou! en effet, rala Bussi-Leclerc. Que ne suis-je
mort! Tout vaudrait mieux pour moi que l'infortune qui m'accable!...
Monseigneur... la Bastille...

--Eh bien?... la Bastille!...

--Pardaillan!... L'infernal Pardaillan s'est evade...

On entendit une imprecation, un cri dechirant... Et on vit Maurevert qui
s'abattait comme une masse...

Alors, une effroyable crise se dechaina dans l'ame de Guise.

Bussi-Leclerc connaissait ces acces de fureur de son maitre. Il se
releva vivement, et, devant ce qu'il prevoyait, recouvra son sang-froid.

Guise le regarda un instant, d'un oeil hebete, cherchant peut-etre ce
qu'il allait faire. Et, alors, sa main se leva, avec cette lenteur de
l'insulte premeditee. Bussi-Leclerc vit le geste. Livide, il saisit un
poignard qui trainait sur la table, le tendit au duc et, d'une voix
blanche:

--Monseigneur, si vous frappez, frappez avec le fer, comme un
gentilhomme a un gentilhomme...

La main de Guise se crispa, son bras retomba sans achever l'insulte.
Bussi-Leclerc jeta le poignard sur le parquet et se croisa les bras.

Guise se mit a arpenter la vaste salle, soufflant fortement et frappant
le parquet de son rude talon. Le duc peu a peu se calma, revint sur
Bussi-Leclerc, lui tendit la main en lui disant:

--Allons, j'ai eu tort, Bussi: restons amis. Mais raconte-moi comment
les choses se sont passees.

Alors, a mots haches, coupes de jurons, de soupirs et d'imprecations,
Bussi-Leclerc entreprit le recit du fantastique duel au fond du cachot;
et ce fut au cours de ce recit que sa vanite se reveilla, sa vanite
saignante de maitre es armes que nul ne pouvait toucher. Bussi-Leclerc
s'accusa d'imprudence; Bussi-Leclerc cria qu'il n'etait qu'un miserable;
mais Bussi-Leclerc qui venait de tenir tete a Guise, oui, cet homme de
courage, et, apres tout, meilleur qu'un autre, au fond, Bussi-Leclerc
sentit les mots s'etrangler dans sa gorge quand vint le moment d'avouer
qu'il avait ete pour la deuxieme fois desarme!

Et Bussi-Leclerc mentit! Il mentit en se jurant de tuer a petit feu
Pardaillan, cause de son mensonge! Il inventa des peripeties, s'acharna
aux details et prouva que Pardaillan avait ete desarme...

--Et ce fut alors, ajouta-t-il, au moment ou je me baissais pour
ramasser son epee, ce fut alors que, traitreusement, il me dechargea
sur la tete un grand coup de poing a assommer un boeuf, si bien que
je perdis connaissance, et, quand je m'eveillai, je me trouvai seul,
enferme dans le cachot!... Mais ce n'est pas tout!..

Alors, il raconta les batailles dans les tenebres, les melees, a croire
que Pardaillan commandait une armee, si bien qu'on avait cru a la
presence de cette armee et que le roi etait dans Paris, et, enfin,
la fuite des prisonniers de la Bastille, delivres par le demon de
Pardaillan!...

--C'est bien, dit Guise, je vais faire contre cet homme ce qu'on peut
faire contre un redoutable truand.

Et il se mit a ecrire fievreusement un ordre.

--Voila! dit le duc en achevant d'ecrire et en signant. Que cet ordre
soit crie a l'instant. Car, si le truand a ouvert la porte des vingt-six
prisonniers de la Bastille, ce ne peut etre que pour entreprendre d'en
former une bande a la disposition de Valois!... Chalabre, Sainte-Maline
et Montsery etaient parmi les prisonniers...

En effet, jamais il ne fut venu a la pensee de Guise, ni d'aucun homme
raisonnable, que Pardaillan, dans la terrible situation ou il se
trouvait, eut perdu son temps a ouvrir la porte des prisonniers de la
Bastille, uniquement pour le plaisir d'ouvrir des portes.

--Bussi, reprit le duc de Guise, je te pardonne...

--Ah! monseigneur! balbutia Leclerc, qui s'inclina sur la main du duc et
la baisa.

--Qu'il ne soit plus question de cette monstrueuse affaire, sinon pour
nous defendre. Maurevert, Maineville, Bussi, tous les trois vous etes
unis a moi desormais par quelque chose de plus fort que l'amitie, le
devouement et l'ambition...

--Par quoi donc, monseigneur? haleta Maurevert revenu a lui.

--Par la peur! reprit le duc de Guise. Nous sommes tous les quatre
hantes par cette pensee que le Pardaillan doit nous tuer tous...

Ils frissonnerent. Car telle etait bien leur pensee!...



XLIX

L'AUBERGE DU PRESSOIR-DE-FER

Que faisait pendant ce temps celui qui etait cause de ces terreurs?
Pardaillan, nous gemissons de l'avouer, Pardaillan mangeait un pate
d'anguilles a l'auberge du Pressoir-de-Fer. Occupation, certes, qui
n'avait rien d'heroique.

Nous avons vu que Pardaillan et Charles d'Angouleme, en sortant de la
Bastille, avaient enfile la rue Saint-Antoine. Elle etait pleine de
groupes effares qui criaient "Aux armes" et couraient aux remparts.
Grace a cette foule, ils passerent inapercus dans les groupes. Au bout
de cinq cents pas, Pardaillan s'arreta soudain et s'accota a un mur.

--Qu'avez-vous? dit Charles. C'est l'emotion, n'est-ce pas, cher ami?...
ou plutot... la perte de sang!...

--Non, fit Pardaillan, j'ai faim, voila tout!

--Nous ne sommes pas loin de la rue des Barres, dit Charles mais j'ai
tout lieu de supposer qu'apres ce qui m'est arrive, mon hotel est pour
nous deux la retraite la moins sure de tout Paris.

--Au fait, dit Pardaillan qui, a ces mots, fit un effort pour surmonter
sa faiblesse, que diable vous est-il arrive? Comment se fait-il que,
vous ayant laisse galopant le long de la Seine et ayant entraine a mes
trousses toute la bande enragee, je yous aie trouve dument embastille?

--Entrons dans ce cabaret, fit Charles, et je vous raconterai mon
malheur tout en nous restaurant de notre mieux; car, ajouta-t-il, moi
aussi, j'ai faim.

--Un instant, mon duc! Avez-vous de l'argent? moi, je n'ai pas le
moindre ducaton, le plus maigre liard.

Charles se fouilla vainement.

--Les scelerats m'ont depouille, quand ils m'ont descendu dans le
cachot, dit-il.

--En ce cas, dit froidement Pardaillan, il nous faut aller a votre
hotel, quoi qu'il en puisse advenir.

Ils se dirigerent donc vers la rue des Barres, que Pardaillan, d'un coup
d'oeil prompt et sur, examina soigneusement avant que d'y penetrer. La
rue etait parfaitement deserte et formait un recoin paisible dans la
grande rumeur de Paris. Ils entrerent dans l'hotel ou le chevalier se
restaura seance tenante de deux grands coups de vin.

Charles conduisit Pardaillan dans une chambre qui avait ete la piece
ou son pere aimait a se reposer. La, il y avait des vetements, de quoi
habiller de pied en cap une douzaine de gentilshommes.

--Cher ami, dit le petit duc, voici des vetements qui ont appartenu au
feu roi Charles IX. Voyez donc si, de toutes ces pieces, vous pourrez
vous composer un costume.

--Je vous remercie, monseigneur, dit Pardaillan, mais, si je ne me
trompe. Sa Majeste Charles IX avait une finesse de taille qui...

--C'est vrai! fit Charles d'Angouleme, et je ne songeais plus que ces
habits de roi sont trop petits pour vous.

Il decrocha une longue et solide rapiere que Charles IX, grand amateur
d'armes, possedait.

--Prenez au moins cette epee que mon pere a portee, dit-il.

--Ah! pour cela, oui! dit Pardaillan, qui examina la lame et,
finalement, la ceignit avec une satisfaction qui fit briller de plaisir
les yeux de Charles.

Le jeune homme, alors, passant dans sa chambre, se hata de s'habiller,
de pied en cap, car lui-meme etait en guenilles. Puis il rejoignit le
chevalier en disant:

--J'ai ordonne a mes gens de nous preparer un de ces bons diners comme
vous les aimez; dans une demi-heure, nous pourrons nous mettre a table
et nous causerons.

--Hum! Nous causerons tout aussi bien dehors, et, quant a diner, nous
nous contenterons de la cuisine du premier cabaret. Partons donc,
puisque vous voila equipe... et muni d'or, j'espere?

Pour toute reponse, Charles etala sur la table deux cents doubles ducats
d'or dont il prit la moitie, tandis que Pardaillan mettait l'autre
moitie dans les poches de sa ceinture de cuir.

En sortant de l'hotel, le chevalier entra dans une friperie de la
Mortellerie et y fit emplette d'un costume. Il completa son equipement
par une bonne cuirasse de cuir de boeuf et par un manteau. Alors, ils se
mirent en quete d'une taverne assez solitaire pour qu'ils y fussent en
surete.

--Maintenant que nous voila a peu pres tranquilles, dit Charles en
marchant, je voudrais avant tout que vous me parliez de Violetta
vivante.

--Oui, dit vivement le chevalier, par tout ce que j'ai entendu,
surement, Violetta est vivante...

--Et qu'est-elle devenue? s'ecria le jeune duc.

--Ce qu'elle est devenue? dit Pardaillan, nous allons chercher a le
savoir quand vous m'aurez explique ce qui vous est arrive. Mais, un mot
d'abord: connaissez-vous le sire de Maurevert?

--Je l'ai vu a Orleans quand le duc de Guise y passa.

--Bon. Eh bien, si jamais vous revoyez cet homme, en quelque lieu que ce
soit, tachez de vous emparer de lui...

--Un bon coup de dague ou d'epee...

--Non, non! fit Pardaillan avec un singulier sourire: ne le frappez
pas... et puis, tenez, je crois que Maurevert est a l'abri de tout
peril... parce qu'il faut... parce qu'il est juste que je puisse lui
dire deux mots avant qu'il ne meure. Mais enfin, si vous le voyez,
saisissez-le tout vif et me l'amenez; si nous n'avons pas d'ici la
retrouve celle apres qui vous courez, Maurevert nous donnera de
precieuses indications: il faut que nous retrouvions Maurevert!

--Mais enfin, reprit Charles, expliquez-moi d'abord comment, m'ayant
fait donner rendez-vous a Saint-Paul vous deviez m'attendre avec
Farnese, le pere de Violetta... et Claude, ce mysterieux inconnu qu'elle
semble cherir.

--Donc, je devais vous attendre a Saint-Paul avec Farnese et Claude? Et
je vous y ait fait donner rendez-vous?

--Par la dame d'Aubigne, qui m'est venue voir de votre part...

Charles raconta la visite qu'il avait recue et ce qui s'en etait suivi
jusqu'a la scene nocturne dans Saint-Paul.

--Tres bien, fit Pardaillan, qui avait ecoute attentivement. Maintenant,
monseigneur, je vais vous apprendre deux choses: la premiere, c'est que
je n ai pu vous donner aucun rendez-vous avec Farnese et maitre Claude,
puisque je n'ai jamais vu ce Claude, puisque je n'ai pas revu celui qui
s'appelle prince Farnese, depuis l'abbaye de Montmartre, puisque, enfin,
deux heures apres vous avoir quitte, j'etais arrete a l'auberge de la
Deviniere!

--Oh! s'ecria Charles fremissant, j'ai ete joue!

--La deuxieme, continua Pardaillan, c'est que la dame masquee et
deguisee en gentilhomme ne s'appelait nullement du nom honorable
d'Aubigne...

--Et comment s'appelle-t-elle! fit Charles frissonnant.

--Elle s'appelle Fausta! repondit tranquillement Pardaillan. Ce nom ne
vous dit rien. Patience! Vous ne tarderez pas a connaitre la femme qui
s'appelle ainsi... Prenez garde a cette femme, monseigneur!

L'enlevement de Violetta par Belgodere, Violetta trainee au supplice
comme heretique, sous le nom d'une fille de Fourcaud, tout cela est
l'oeuvre de Fausta... Pour la tenir en echec, il suffit de mettre la
main sur le sire de Maurevert...

--Oh! Pardaillan, ma tete se perd a sonder ces abimes. Que vient faire
Maurevert en tout ceci?...

--Maurevert pris, peut-etre aurons-nous arrache a la main de Fausta une
de ses armes les plus redoutables, repondit Pardaillan.

--Pourquoi ne pas vous attaquer directement a elle?

Pardaillan saisit le bras de Charles.

--Laissez-moi faire! dit-il... Violetta est vivante, voila tout ce qu'il
importe de savoir. Quant a Fausta, vous etes maintenant un de ceux sur
qui son regard mortel s'est appesanti, elle vous frappera comme elle a
essaye de me frapper, comme elle a frappe ce Farnese et ce Claude...

--Mais, elle est donc armee d'une veritable puissance?

--Elle est plus reine en France que Henri III n'y a jamais ete roi;
elle est plus reine a Paris que Guise n'y est roi! Elle a bouleverse le
royaume. Elle bouleversera Paris pour vous atteindre... Elle a son armee
a elle! Elle a sa justice a elle!

--Impossible! Oh! tout cela n'est qu'un reve affreux!...

--Enfin! songez a Henri III chasse de Paris! Songez au bucher prepare
pour Violetta! Songez que, nous-memes, il n'y a pas deux heures que nous
sommes hors de la Bastille!... Songez a maitre Claude! Songez au prince
Farnese!

--Pardaillan, haleta Charles, il faut delivrer ces deux hommes!... Ou
sont-ils? Oh! si vous le savez...

--Ils sont la! dit Pardaillan en designant une maison a Charles qui
s'arreta, fremissant.

Depuis quelques minutes, ils etaient entres dans la Cite et l'avaient
contournee jusqu'a cette pointe qui s'allongeait derriere Notre-Dame. Le
jeune duc se vit en presence de hautes murailles noires, lezardees,
une facade sombre et muette avec une porte de fer, de rares fenetres
fermees, une apparence de logis abandonne depuis des annees.

--Voici le palais de Fausta! dit Pardaillan.

Charles eut un mouvement comme pour s'elancer. Le chevalier le saisit
par le bras.

--Frappez a cette porte de fer! dit-il froidement, et, dans dix minutes,
nous aurons rejoint Claude et Farnese qui agonisent derriere ces
murs!... Mais voici justement, pres de la maison ou l'on agonise, la
maison ou l'on mange et ou l'on boit...

Charles jeta les yeux sur l'auberge que lui designait Pardaillan. Elle
etait jolie, accorte, avenante et fleurie.

Pardaillan se souvenait parfaitement que, le soir ou il etait entre dans
le palais de Fausta, une femme evanouie dans ses bras, le soir ou il
avait eu avec la maitresse du palais cet entretien qui s'etait termine
par une bagarre, il se souvenait, disons-nous, qu'entre par le palais
c'etait par l'auberge qu'il avait pu fuir. Il y avait donc surement
communication entre le sinistre palais et la jolie auberge.

--Pardaillan! fit Charles haletant, je n'ai pas faim, moi! Il faut les
delivrer, ces deux infortunes!...

--Eh! par les cornes du diable, c'est justement pour cela qu'il nous
faut aller diner. Entrons! ajouta-t-il brusquement.

Et il se dirigea vers le cabaret.

Au moment ou ils allaient franchir le perron un crieur public apparut,
escorte de quatre pertuisaniers, et sonna de la trompe a trois reprises.
Si desert que fut l'endroit, les ruelles voisines degorgerent aussitot
un flot respectable de curieux et de commeres qui entourerent le crieur.

--Ecoutons, dit Pardaillan. Les crieurs racontent souvent des choses
fort curieuses, d'autant que celui-ci est escorte de gardes aux armes de
notre bien-aime duc de Guise...

Lorsque le crieur jugea qu'il etait environne d'un nombre suffisant
d'auditeurs, il se mit non pas a lire, mais a reciter a haute voix un
cri qu'il avait sans doute appris par coeur.

"Nous, maitre Guillaume Guillaumet, crieur patente de la ville de Paris,
par ordre expres de Mgr duc, regent de cette ville en l'absence de Sa
Majeste le roi... Ordre ci-present, signe de sa main et scelle de son
sceau ducal, faisons savoir a tous et toutes presents, les sommant de le
repeter a tous et toutes non presents:

"Le sire de Pardaillan, ci-devant comte de Margency, est declare felon,
traitre et rebelle aux interets de l'Eglise et de la Sainte-Ligue.

"Il est mande a tout feal serviteur de la foi ecclesiastique ou
laique, de saisir au corps ledit sire de Pardaillan et de le livrer a
l'Official.

"Que, s'il ne peut etre saisi vif, soit livre mort.

"Que ledit sire de Pardaillan est de taille moyenne, plutot grand, large
des epaules, portant costume de velours gris et chapeau a plume de coq;
qu'il porte moustache a retroussis et barbiche a la royale, qu'il a le
front haut, les yeux eclairs, la figure insolente; et qu'a ces signes on
ne peut manquer de le reconnaitre, en quelque lieu qu'il se cache.

"Faisons en outre connaitre et promettons:

"Qu'une somme de cinq mille ducats d'or sera remise a quiconque saisira
vif ledit sire de Pardaillan, ou presentera sa tete soit a l'Official,
soit au grand prevot, soit a tout autre officier de justice."

Maitre Guillaume Guillaumet souffla une fois dans sa trompe, ce qui
signifiait que le cri etait termine.

Dans la salle commune du Pressoir-de-Fer ou Pardaillan et Charles
entrerent, le premier tres calme, le deuxieme bouleverse et livide, on
ne s'entretenait que du cri. Les demandes, les reponses se croisaient,
et, toujours comme un prestigieux refrain, revenait ce mot qui semblait
sonner comme du metal:

--Cinq mille ducats d'or!...

Pardaillan avait tranquillement traverse la salle commune et gagne un
cabinet eloigne que le chevalier se rappelait avoir franchi d'un bond,
le soir de son algarade dans le palais Fausta; il voulait se rapprocher
le plus possible de la porte de communication, Il s'assit a une
table. Et, a la femme qui vint demander ce qu'il fallait servir a ces
gentilshommes, il repondit:

--A diner! le cri du sieur Guillaumet m'a creuse l'appetit.

Dix minutes plus tard, une jolie omelette, doree a souhait, laissait
echapper son fumet parfume. En quelques bouchees, Pardaillan expedia
l'omelette. Puis il attaqua un pate d'anguilles, dont il ne laissa que
la terrine. Le tout, arrose de quelques flacons d'un petit vin des
coteaux de Saumur, petillant comme du Champagne. Sans perdre un coup de
dents, Pardaillan grommelait parfois:

--Mangez donc, morbleu! Vous faites la une mine de careme...

Charles, en effet, ne suivait l'entrain du robuste dineur que de fort
loin et sans conviction.

L'hotesse, une grande et forte rousse qui avait du etre fort jolie aux
temps deja lointains de sa jeunesse, venait de deposer sur la table un
grand pot en disant:

--Ce sont des peches cuites au vin, au sucre et a la cannelle. C'est
delicieux.

Pardaillan vida les trois quarts du pot dans son assiette, et, ayant
goute, declara:

--Merveilleux!

--C'est moi qui ai invente cet entremets, dit l'hotesse dont les grands
yeux de brebis s'emplirent de contentement.

--Et comment vous nomme-t-on, ma toute belle? reprit le chevalier.

--La Roussette, mon gentilhomme, pour vous servir.

--Tudieu! le joli nom... Madame la Roussette, je vous declare que votre
auberge est la premiere de Paris!

A ce moment, un jeune homme vetu de noir entra, s'assit a une table
voisine. Les yeux pales de ce jeune homme se fixerent un instant sur le
chevalier et il tressaillit.

Pardaillan se tourna vers l'hotesse et lui dit avec un sourire:

--Madame la Roussette, je m'installe dans votre auberge et n'en bouge
plus tant qu'il y aura un ecu dans ma ceinture...

Cependant, Charles contemplait Pardaillan d'un regard navre.

--Par la mort-diable! s'ecria Pardaillan en voyant revenir la Roussette
qui venait de servir le jeune homme vetu de noir, on croirait, mon cher
compagnon, que vous avez un crime sur la conscience. Vous ne seriez pas
plus triste si vous etiez ce Pardaillan dont M. le crieur patente de la
ville de Paris vient de mettre la tete a prix, un joli prix, d'ailleurs.
Cinq mille ducats d'or! Peste!... Je voudrais bien connaitre ce
Pardaillan!

Ici, la physionomie de la Roussette devint grave et elle prononca:

--Moi, je le connais...

-Charles d'Angouleme fit un bond. Pardaillan, sous la table, lui ecrasa
le pied.

--Ah! ah! fit-il.

--Mais oui, je le connais! dit la Roussette.

Pardaillan pivota sur sa chaise, s'accouda a la table, regarda l'hotesse
en face, et dit:

--Depeignez-le-moi, j'ai envie de gagner les cinq mille ducats,
tiens!...

--Je gage dix nobles a la rose que vous le connaissez aussi, dit
tranquillement de sa place le jeune homme noir a l'oeil pale.



L

OU PARDAILLAN DECOUVRE QUE L'HOTESSE EST PLUS BELLE QU'ELLE N'EN A L'AIR

Pardaillan loucha vers sa rapiere, puis vers l'inconnu qui venait de
parler ainsi. Mais ce jeune homme avait laisse retomber sa tete sur sa
poitrine.

--Ah! ca, monsieur, dit Pardaillan, mais vous le connaissez donc?...

--Je le connais! repondit l'inconnu.

--Mais, moi aussi, je le connais, fit a ce moment une voix douee.

Et une femme, qui, depuis quelques minutes, venait d'entrer dans le
cabinet, s'avanca en souriant et s'appuya au bras de la Roussette.

Pardaillan eclata d'un rire nerveux.

--Ah! ca, reprit-il, mais tout le monde le connait donc?...

--N'est-ce pas que nous le connaissons, Paquette? fit la Roussette.

--Sans doute! repondit Paquette.

--Eh bien, depeignez-le-moi! dit Pardaillan.

--Si c'est pour gagner les cinq mille ducats, fit la Roussette en
secouant la tete, ne comptez pas sur moi!

--Ni sur moi! dit Paquette.

Cette fois, l'etonnement de Pardaillan fut au comble.

--Voyons, fit-il brusquement, asseyez-vous la. Je n'ai nulle envie de
gagner les cinq mille ducats d'or Et, la preuve, en voici dix pour vous
et dix pour vous...

La Roussette et Paquette ouvrirent des yeux enormes.

--Ramassez donc, morbleu! fit Pardaillan qui poussa les deux tas d'or.
Mais, en revanche, racontez-moi comment vous connaissez le sire de
Pardaillan.

Les deux hotesses se pousserent du coude, s'interrogerent du regard,
puis raflerent l'or et s'assirent.

--Puisque Votre Altesse le desire, fit la Roussette. Mais nous ne dirons
pas comment est fait le sire de Pardaillan...

--C'est inutile.

--Eh bien, donc, mon gentilhomme, vous n'etes pas sans avoir remarque
que notre auberge est a l'enseigne du Pressoir-de-Fer? Eh bien, c'est en
souvenir du chevalier de Pardaillan... La chose se passa dans la nuit du
24 aout 1572.

--La nuit ou on commenca a exterminer les damnes huguenots, ajouta
Paquette.

--A cette epoque-la, nous connaissions une femme qui s'appelait Catho.

Dans l'oeil de Pardaillan s'alluma une singuliere flamme
d'attendrissement. La Roussette continua:

--Nous aimions Catho comme une soeur. Et Catho aimait le chevalier de
Pardaillan, sans le lui avoir jamais dit. Et Catho se serait fait tuer
pour le chevalier. La preuve, c'est qu'elle se fit tuer...

--Ah! Elle se fit tuer! murmura Pardaillan d'une voix rauque.

--Oui, la pauvre fille!... Mais, pour en revenir au chevalier, lui et
son pere, un vieux que je vois encore, long, sec, maigre, le visage
terrible... tous deux, donc, etaient enfermes au Temple et condamnes a
un supplice dont vous n'avez pas d'idee. Il parait qu'on les avait mis
dans une cage de fer dont les parois devaient se rapprocher l'une
de l'autre et les ecraser. Comment Catho apprit-elle la chose? Nous
l'ignorons!... Mais il faut que vous sachiez qu'elle ameuta toutes les
ribaudes, depuis la rue Tirechappe jusqu'aux Blancs-Manteaux.

Pardaillan ferma les yeux. Il revecut la terrible scene evoquee par la
Roussette. Il rouvrit les yeux. Ces yeux etaient hagards et firent peur
aux deux femmes. Il se mit a rire. Ce rire fit frissonner Charles. Et
Pardaillan, se tournant vers le jeune homme noir aux yeux pales, dit
d'une voix qui l'etonna lui-meme:

--Eh! monsieur... voulez-vous gagner les cinq mille ducats d'or?...

L'inconnu redressa la tete, s'approcha, s'assit pres du chevalier et
repondit:

--Non, monsieur, car, plutot que de vous denoncer et de vous livrer, je
me couperais la langue avec les dents... m'entendez-vous, monsieur de
Pardaillan?...

A ce nom ainsi prononce, la Roussette et Paquette jeterent un cri.
Paquette courut a la porte et la ferma vivement. Charles, qui s'etait
leve d'un bond, se rassit alors. Pardaillan passa les deux mains sur son
front.

--Qui etes-vous, monsieur? demanda le chevalier.

--Regardez ces deux femmes, monsieur de Pardaillan, repondit l'inconnu.
Ce sont de pauvres tenancieres d'une auberge a ecoliers; cinq mille
ducats seraient pour elles la fortune. Pourquoi ai-je lu sur leurs
visages qu'elles mourraient plutot que de trahir Pardaillan?...

--Parce que les ribaudes et les pauvres gens l'aimaient, dit la
Paquette.

--Parce que maintes fois sa rapiere mit en fuite le guet qui emmenait
quelque here a la prison, dit la Roussette.

Et la Roussette ajouta:

--Parce que Catho disait: "Il est l'ami de tout ce "qui pleure." Oui,
Catho nous dit cela quand elle reunit toutes les pauvres ribaudes,
vieilles et jeunes. Et tout ce qui avait souffert se rua sur le Temple
pour delivrer l'ami de ceux et de celles qui pleurent... Et, maintenant
que je vous vois, oh!... monsieur... comme je suis heureuse d'avoir ete
de celles qui marcherent sur le Temple!

Pardaillan regarda la Roussette. Elle etait comme rajeunie et
transfiguree. Elle etait belle, la ribaude vieillie, de toute la beaute
de sa pauvre ame ignorante et simple.

Et Pardaillan, voyant ses larmes, fut remue jusqu'au fond du coeur. Un
coup de soleil penetra jusqu'a ce coeur, et, ayant vide son verre, tout
embarrasse, il se mit a rire de son bon rire, ne sachant que repondre a
ces ribaudes.

Il saisit simplement une main de la Roussette, une main de Paquette
et les reunit sous le meme baiser tres respectueux, ce dont les deux
ribaudes palirent d'orgueil, car on ne baisait la main qu'aux rois et
aux princesses.

--A mon tour! dit alors le jeune homme noir. Je ne vous trahirai pas,
chevalier de Pardaillan, parce qu'un jour, jour de carnage et d'horreur,
vous poursuivi, vous traque, vous avez rencontre pres du cimetiere des
Innocents un enfant qui cherchait la tombe de sa mere; parce que vous
avez console cet enfant, que vous l'avez pris par la main et conduit sur
la tombe; parce que cet enfant vous a regarde et a jure de ne jamais
vous oublier; parce que je suis cet enfant, monsieur, et que je
m'appelle Jacques Clement!...

A ces mots, et avant que Pardaillan eut pu faire un geste, Jacques
Clement se tourna vers les deux hotesses, fit un signe mysterieux de
reconnaissance et dit:

--Adieu, chevalier de Pardaillan. Suivez votre destinee qui est
flamboyante. Moi, je suis la mienne qui est effroyable... Allons,
femmes, ouvrez-moi la porte de communication!...

La Roussette et Paquette avaient vu le signe. Elles marcherent vers
le fond de la piece et disparurent dans une salle voisine, suivies de
Jacques Clement. Pardaillan avait saisi la main de Charles d'Angouleme
et avait murmure:

--La porte de communication!... C'est-a-dire le moyen d'arriver jusqu'a
Claude et Farnese... et, peut-etre, jusqu'a Violetta!...



LI

LE PALAIS DE FAUSTA

Les deux hotesses avaient donc introduit Jacques Clement par la fameuse
porte, dans une grande salle ornee de meubles luxueux. Cette salle,
Jacques Clement la reconnut. Il fremit en se rappelant l'orgie a
laquelle il avait ete attire. Cette fois, il ne s'agissait pas d'orgie.
Il s'agissait, pour lui, d'aller prendre les ordres de Dieu pour le
grand acte qui se preparait.

C'etait la deuxieme fois qu'il venait a l'auberge du Pressoir-de-Fer. La
premiere, il y avait ete attire pour une orgie; la deuxieme, qui etait
celle-ci, il y etait envoye par la duchesse de Montpensier pour discuter
du supreme interet de la religion.

Dans la salle aux orgies, il dut repeter le signe de reconnaissance.

--Est-ce tout? demanda la Roussette.

--C'est tout pour avoir le droit de venir jusqu'ici, dit le moine, mais,
comme je veux aller plus loin, regardez...

Et il traca en l'air, du bout du doigt, une sorte de triangle. C'etait
le deuxieme signe qui permettait d'aller plus loin.

Alors, la Roussette, soulevant une tapisserie, decouvrit une porte en
disant:

--C'est ici.

Les deux hotesses disparurent de la salle et Jacques Clement frappa
d'une facon speciale a la porte qui lui avait ete indiquee. Comme s'il
eut ete attendu, cette porte s'ouvrit aussitot. Jacques Clement entra
et, se vit alors dans une piece eclairee par la lumiere d'une lampe,
bien qu'il fit grand jour au-dehors. Une femme, vetue de blanc, assise
dans un grand fauteuil, presque dans l'ombre, lui fit signe d'approcher.

--Vous etes messire Jacques Clement? demandat-elle.

--Oui, madame. Je suis celui que vous dites.

--Et vous savez qui je suis, moi?

--Je presume que vous etes celle qu'on nomme princesse Fausta!...

--En effet..., dit Fausta de ce ton de simplicite qu'elle prenait pour
ne pas effrayer les gens de prime abord.

--Mon reverend prieur, le tres venerable Bourgoing, m'a dit que je
pouvais avoir confiance en vous, reprit Jacques Clement.

--En effet, vous pouvez avoir toute confiance en moi.

--Voici donc ce qui m'amene, madame...

--Parlez sans crainte, dit Fausta.

--Oui, dit le moine, oui, je comprends, je sens, je vois que je puis
parler sans crainte... Eh bien, madame, mon coeur a concu un terrible
projet. Ce projet, je l'executerai meme si je dois etre damne. Mais j'ai
demande au reverend pere Bourgoing de m'accorder la sainte absolution,
et il m'a repondu que, pour un cas aussi grave, il n'y avait qu'une
personne au monde capable de donner l'absolution... j'entends
l'absolution d'avance.

--Et cette personne? demanda, Fausta.

--Le reverend abbe m'a assure que vous pourriez me conduire aupres
d'elle, afin qu'elle puisse m'entendre sous le sceau de la confession.

--Parlez, donc, sire moine, dit tranquillement Fausta. Car vous etes
devant celle dont vous a parle votre abbe, celle qui peut vous absoudre.

A ces mots, Fausta se redressa dans son fauteuil.

Ce n'etait plus une femme... C'etait un etre mysterieux, a qui il
plaisait de se montrer femme, mais qui, tout a l'heure peut-etre, serait
prince, reitre ou pretre.

Jacques Clement, depuis la nuit dans la chapelle des jacobins, vivait
dans une sorte d'erethisme sentimental, ou, plutot, dans une crise de
folie speciale. Tres raisonnable et meme capable de beaux sentiments,
comme on l'a vu par sa rencontre avec Pardaillan, d'esprit sombre, mais
tres lucide, son imagination le transportait dans une vie a part, des
qu'il etait question de cette vision et de ce qui s'y rattachait...
c'est-a-dire le meurtre projete de Henri de Valois.

Il lui semblait alors entendre des voix surhumaines et apercevoir des
etres fantastiques, au milieu desquels il se mouvait a l'aise, comme si
le domaine du fantastique eut ete desormais la seule realite reelle.

Le moine regarda Fausta et ne la reconnut pas. Il vit ce visage qui,
de douceur feminine, etait devenu flamboyant et majestueux. Un etrange
fremissement s'empara de lui. Il entendit a son oreille ce coup de
cymbales qu'il entendait lorsque, de sa vie reelle, il se transposait
subitement dans l'irreel. Et, ses yeux s'etant abaisses jusqu'a la main
de Fausta, il ne fut pas surpris d'y voir l'anneau des papes!...

Lentement, il se laissa tomber a genoux et balbutia:

--Qui etes-vous?... M'etes-vous envoyee par le Seigneur? Etes-vous un de
ses anges, comme elle?

A la question qui venait de lui etre posee, Fausta repondit avec une
sincerite absolue:

--Vous vous meprenez, sire moine. Je ne suis pas un ange. Mais, tenez
pour certain que je suis l'Envoyee, celle a qui Dieu a donne mission
de retablir son autorite sur ce bas monde. Je suis votre Souveraine
pontificale!

--Souveraine pontificale! murmura Jacques Clement. Le reverend pere
Bourgoing m'avait bien parle a mots couverts de cet etrange evenement.
Mais je le mettais au rang des fables...

--L'apparition de l'ange est-elle une fable? Cesse de douter, moine!
humilie ton front devant la saintete de Fausta Ire, comme Fausta humilie
son front devant la gloire du Tres-Haut... Tu es venu ici chercher une
absolution. Cette dextre seule peut la verser sur ta tete. Parle donc
sans crainte, sans orgueil ni faiblesse. Et, afin que tu n'aies plus
aucun doute sur tes destinees et les miennes, regarde...

En meme temps, Fausta decrocha vivement le poignard qu'elle portait a la
ceinture et le jeta devant le moine toujours agenouille.

--Est-ce bien le meme? demanda Fausta.

--Oui, repondit sourdement Jacques Clement, c'est bien le meme poignard
que j'ai recu, et je vois maintenant que vous etes en communication avec
l'ange...

A ce moment, avec une soudainete foudroyante, les tenebres se firent
autour de Jacques Clement. Il ne vit plus ni Fausta ni rien de ce qui
l'entourait. Et cette horreur sacree, qu'il avait eprouvee dans la
chapelle des jacobins, s'empara de lui, lorsqu'une clarte tres douce
illumina peu a peu le fond de la piece et que, dans cette clarte, il vit
surgir l'ange... Comme la premiere fois, cet ange avait les traits de la
duchesse de Montpensier. Jacques Clement tendit ses bras eperdus vers
cette apparition. Soudain, l'ange se rapprocha de lui, se pencha et
murmura:

--C'est aujourd'hui, Jacques Clement, que tu vas savoir par quelles
routes tu iras a l'immortalite, a la gloire celeste... et au bonheur
terrestre. La souveraine pontificale est chargee de t'instruire...
Ecoute-la...

Aussitot, l'ange se recula vivement, et il sembla au moine que cet etre
s'evaporait. La lumiere, de nouveau, inonda la piece.

La pensee d'une supercherie ne pouvait venir au moine.

--Au nom du Ciel, madame, s'ecria-t-il en essuyant la sueur froide qui
couvrait son visage, n'avez-vous rien vu dans cette piece pendant que
s'est faite l'obscurite?

--Sire moine, revenez a vous, je vous prie... la lumiere n'a pas cesse
de briller.

--Quoi! cette piece n'a pas ete un instant plongee dans les tenebres?

--En aucune facon...

--Et vous n'avez pas vu un corps aerien, la, devant cette tapisserie?...

--Je n'ai vu que vous, sire moine...

--Que Dieu me conserve la raison! reprit Jacques Clement.

--Croyez-moi, sire moine. Dieu vous conservera la raison tant que vous
mettrez cette raison a son service.

--Que faut-il donc que je fasse?... s'ecria le jeune moine. Le
savez-vous?

--Je sais, repondit Fausta, que vous avez recu d'un ange un poignard
semblable a celui que j'ai recu moi-meme et que je viens de vous
montrer. Avec ce poignard, vous devez frapper Valois...

--Ainsi, dit le moine avec une ardeur ou on pouvait encore decouvrir
quelque hesitation, il est vraiment permis de tuer un roi?...

--Qui en doute, si ce roi est criminel!

--Et j'aurai l'absolution entiere?

--Vous l'avez! dit gravement Fausta.

Et, levant la main droite dans un geste de benediction, elle prononca
les paroles sacramentelles que Jacques Clement ecouta avec une avidite
stupefaite.

Le moine s'inclina:

--Vos instructions? demanda-t-il. Car, seul et faible comme je suis,
comment pourrais-je atteindre Valois?

--Apres-demain, dit Fausta, partira de Paris la grande procession qui
doit aller a Chartres porter au roi les doleances du peuple de Paris.
Prenez place dans le cortege. Nul ne peut s'etonner de vous y voir.
Modestement confondu dans la foule, priez en vous-meme et songez que
vous portez, en meme temps que la parole de Dieu, la fortune de la
nouvelle Eglise!

--Et une fois a Chartres? interrogea le moine.

--Vous me retrouverez la pour vous guider..., a moins que vous ne soyez
guide par l'ange lui-meme...

--L'ange! dit Jacques Clement en tressaillant. Je le verrai donc?

--Je crois que vous le verrez, sinon sous sa forme aerienne, du moins
sous sa forme materielle.

Jacques Clement, cette fois, fixa un regard de defiance sur la Fausta et
demanda:

--Quoi! madame, vous connaissez donc cette forme materielle? Comment la
connaissez-vous?

--Comme vous la connaissez vous-meme. J'ai vu ce que vous avez vu, en
d'autres lieux et d'autres temps que vous, voila tout. J'ai entendu ce
que vous avez entendu. Douteriez-vous de ces apparitions, sire moine?

--Le Ciel m'en garde! dit le moine avec ferveur.

--Donc, si je vous dis que peut-etre vous verrez l'ange sous sa forme
materielle, c'est que la duchesse de Montpensier sera a Chartres en meme
temps que vous et moi-meme.

Le front pale du moine s'empourpra. Il baissa ses paupieres pour voiler
le feu de son sang et il balbutia ce seul mot:

"Marie!..."

Alors la Fausta eut un sourire livide, et, reprenant ce ton d'autorite
souveraine par lequel elle inspirait le respect a de plus forts esprits
que celui de ce moine:

--Regardez-moi bien, dit-elle. Croyez-vous vraiment que je sois en
communication avec la puissance celeste?

--Je le crois de toute mon ame...

--Eh bien, vous devez croire que toutes mes paroles me sont dictees,
inspirees meme...

--Oh! haleta le moine, qu'allez-vous donc me dire?...

Ceci seulement: autant vous devez avoir confiance dans la forme aerienne
de l'ange, autant vous devez vous defier de sa forme materielle...

--Me defier de Marie! murmura le moine.

--N'a-t-elle pas deja cherche a vous induire au peche mortel?
Souvenez-vous de cette salle que vous venez de traverser pour arriver
ici! Souvenez-vous de ce soir ou vous y futes entraine...

--Oh! vous savez donc tout, puisque vous savez que je recus un coup
terrible au coeur...

Le moine avait gronde ces quelques mots en grincant des dents. Fausta,
qui l'etudiait avec la froide attention d'un chirurgien qui fait crier
la chair sous son scalpel, Fausta, voyant le jeune homme haleter, se
hata de continuer:

--Souvenez-vous que, depuis cette nuit fatale, vos veines semblent
charrier des laves enflammees et que vos levres brulees de fievre
cherchent dans la nuit un baiser pareil a celui qu'elle y deposa
alors!...

--Grace, madame et souveraine, rala le moine. Je ne sais par quel
prodige vous etes au courant de sensations que je n'ai meme pas la force
de m'avouer a moi-meme, mais ces sensations, vous me les peignez avec
une verite affreuse!

--Soit, reprit Fausta avec une infinie douceur. Ne parlons donc plus du
passe et songeons a l'avenir. Vous voila donc en garde. Et, si vous vous
trouvez en face de la duchesse de Montpensier...

--Eh bien? begaya le moine.

--Eh bien, je vous l'ai dit: soyez en defiance... car...

--Madame, ma souveraine, de grace...

--Eh bien, elle vous aime! dit Fausta.

Le moine jeta un cri terrible et tomba prosterne, la face contre
terre... Longtemps, il demeura ainsi, avec cette seule pensee vivante en
lui, flamboyante comme un eclair qui l'eut aveugle:

--Elle m'aime!... Me mefier d'elle... moi!... Ah! dut-elle me conduire
en enfer!...

Lorsqu'il se releva, il vit avec surprise que Fausta avait disparu. A sa
place, une jeune femme souriante l'attendait. Elle le prit par la main,
le conduisit a une porte qui, sur un signal donne par elle, venait de
s'entrouvrir.

Le moine franchit cette porte et, se retrouvant dans l'auberge du
Pressoir-de-Fer, il put croire qu'il avait reve. Sans s'attarder,
d'ailleurs, il quitta l'auberge et s'eloigna rapidement.

Fausta etait entree dans une piece voisine de celle ou elle avait recu
Jacques Clement. La, elle avait retrouve une femme qui l'attendait sans
doute avec impatience, car, a la vue de Fausta, elle s'avanca vivement
a sa rencontre. Et, si le moine eut ete la, il eut reconnu aussitot le
costume de laine blanche et les longs cheveux d'or de l'ange qui venait
de lui apparaitre. Seulement, les traits de cet ange, de graves et
melancoliques, etaient devenus rieurs et le visage sceptique de la
duchesse de Montpensier eut, peut-etre, alors porte un coup mortel aux
croyances du moine.

Quoi qu'il en soit, l'ange, s'etant avance au-devant de Fausta, celle-ci
lui prit les deux mains, la baisa au front et lui dit:

--Vous etes vraiment l'ange de grace et de beaute souriante dans la
terrible bataille ou tout est si noir et si triste autour de nous...

--Ainsi, s'ecria Marie de Montpensier, il croit vraiment que je suis
ange?

Elle eclata de rire, puis, tout aussitot, ajouta:

--Pauvre jeune homme!

La Fausta considera la duchesse avec une gravite qui avait quelque chose
de glacial. Et elle dit:

--Bien que votre esprit sacrilege ne puisse concevoir des verites qui
vous echappent, apprenez que vous etes l'ange designe, beaucoup plus
qu'il ne vous semble a vous-meme...

--Mais..., balbutia la duchesse interdite et presque frappee de terreur.

--Mais, continua Fausta, il est temps que ce role vous soit ote. Faible
comme vous etes, vous ne pourriez le supporter plus longtemps. A
Chartres, ce n'est plus sous forme d'ange que vous paraitrez au moine
Jacques Clement, c'est bien Marie de Montpensier qui achevera de le
conduire...

--Ma foi, murmura la duchesse, j'aime mieux cela!

--Jacques Clement sera dans la grande procession, reprit negligemment
Fausta.

--Je serai donc pres de lui pendant la route: car je ferai la route
a pied, oui, moi! Que ce soit pour la remission de mes peches, au
moins!... peches presents et a venir!

Ayant fait une rapide genuflexion, la duchesse s'eloigna legerement et
bientot sortit par la grande porte de fer. Quant a Fausta, elle regagna
cette piece qui voisinait avec l'auberge du Pressoir-de-Fer et qui
etait, comme on l'a vu, sa retraite favorite. La, elle murmura:

"Henri III mourra donc! Le sort en est maintenant jete!"

A ce moment, une de ses suivantes entra et lui dit quelques mots a voix
basse. Fausta eut un geste de surprise, mais dit:

--Amene-le-moi, Myrthis...

La suivante sortit, puis revint quelques instants plus tard,
accompagnant un homme qui s'inclina devant Fausta, sans prononcer une
parole.

--Eh quoi, dit Fausta avec cette gaiete qui paraissait n'etre que
l'expression d'une terrible ironie, eh quoi, sire de Maurevert, est-ce
bien vous que je vois! N'avez-vous pas ete mis par mon tresorier en
possession des cent mille livres convenues?

--Si fait, madame...

--Alors, comment se fait-il que vous ne soyez pas a l'abbaye de
Montmartre?

--Oui, je devrais etre aupres de Violetta; mais je vais vous dire,
madame: Mgr Guise m'a positivement defendu de m'approcher de l'abbaye,
tant la jalousie le torture...

--Oh! gronda Fausta. Et je voulais la laisser vivre!...

--Je continue, madame, reprit Maurevert, avec, lui aussi, une sorte
d'ironie furieuse; vous devez me connaitre, puisque vous avez eu recours
a moi. Vous devez donc supposer que, malgre la defense. de Mgr Guise, je
serais deja a l'abbaye... j'aurais deja enleve ma femme, car elle est
ma femme apres tout! en un mot, je serais deja bien loin de Paris avec
Violetta...

--C'est un peu ce qui etait convenu.

--Oui, mais il est arrive un petit evenement qui fait que je n'ai
plus aucune envie de fuir seul, vu que le duc m'assure une protection
efficace.

--Et cet evenement?...

--M. de Pardaillan s'est evade de la Bastille.

Si Maurevert avait pu avoir un soupcon quelconque des sentiments de
Fausta a l'egard de Pardaillan, ce soupcon se fut evanoui a l'instant
meme. En effet, il est impossible de donner une idee de la perfection
d'indifference avec laquelle Fausta accueillit cette nouvelle qui
retentit tout a coup a ses oreilles comme un coup de tonnerre!

Et, tandis que ses pensees se mettaient a tourbillonner dans un souffle
d'affolement, souriante, paisible, avec cette meme nuance d'ironie ou il
y avait pourtant un peu de pitie, elle demanda:

--Pauvre monsieur de Maurevert, qu'allez-vous devenir?

Maurevert grinca des dents. Fausta, d'un seul mot, venait de preciser
ce qu'il y avait d'etrange et d'affreux dans sa vie: puisque Pardaillan
etait libre, qu'allait-il devenir, lui, Maurevert?

--Ce que je vais devenir? dit Maurevert avec une sorte de soupir
de lassitude. Il faut que je m'appuie a Guise. Nous sommes quatre
maintenant a hair cet homme: Guise, Leclerc, Maineville et Maurevert;
cela fait quatre haines... quatre epouvantes si vous voulez...

--Epouvantes? dit Fausta. Vous avez prononce: epouvantes?...

Et, descendant en elle-meme, Fausta vit qu'il y avait dans son coeur une
chose qui n'y etait pas auparavant: l'epouvante...

--Madame, gronda Maurevert, Guise a peur. Bussi-Leclerc a peur.
Maineville a peur. Maurevert a peur. Et c'est cela qui peut nous sauver
tous les quatre, c'est d'unir ces quatre epouvantes pour en faire sortir
la foudre!

--Le duc de Guise, madame, continua-t-il, nous a dit ceci: "Je crois que
tous quatre, nous mourrons de la main du damne Pardaillan! Il n'avait
pas besoin de le dire en ce qui me concerne. Voici seize ans que je le
sais, moi!

Ici, Maurevert fit en quelques mots le recit des evenements qui
s'etaient passes a la Bastille. Ce recit, Fausta l'ecouta avec le meme
calme apitoye. Maurevert acheva alors:

--Voila ce que je suis venu vous dire, madame. C'est-a-dire que le duc,
moi, Leclerc, Maineville, nous nous unissons desormais pour atteindre
l'ennemi commun. C'est-a-dire, madame, que je ne puis m'attarder a
l'abbaye de Montmartre. Le duc part pour Chartres; nous partons ensemble
tous les quatre.

--C'est fort bien vu, dit paisiblement Fausta. Mais enfin, depuis ce
matin que cet homme est sorti de la Bastille, qu'avez-vous deja fait
pour le retrouver?

--Nous avons mis sa tete a prix: cinq mille ducats d'or.

--Retournez donc aupres du duc, dit Fausta, toujours avec la meme
tranquillite. Nous reprendrons nos projets particuliers, sire de
Maurevert, quand, avec l'aide de vos trois amis, vous aurez triomphe de
votre ennemi.

Maurevert s'inclina et se dirigea vers la porte par ou il etait rentre.

--Non, dit Fausta, passez par ici...

Elle lui designait la porte qui faisait communiquer le palais et
l'auberge. C'etait un principe, au palais Fausta, qu'on vit le moins de
monde possible entrer ou sortir, surtout le jour.

Maurevert, ayant salue Fausta, sortit donc et se trouva dans l'auberge,
ou du moins dans cette salle somptueuse qui semblait n'etre que le
prolongement du palais. Il la traversa et parvint dans un cabinet, au
moment ou l'une des hotesses, Paquette, y entrait elle-meme par une
autre porte. Paquette, apercevant cet etranger, ferma vivement cette
porte comme si elle eut craint qu'il n'apercut les personnes qui se
trouvaient dans la piece voisine. Maurevert, deja, avait atteint la
salle commune, et, comme Paquette lui demandait ce qu'il desirait, il
parut s'apercevoir alors seulement qu'il etait dans une auberge. Il
secoua la tete et sortit.

"C'est un fou", songea Paquette qui, ayant pris une petite dame-jeanne
de Saumur, regagna le cabinet d'ou elle sortait quand elle avait
rencontre Maurevert.

--J'ai eu peur, dit Paquette en entrant.

--De quoi? fit la voix narquoise de Pardaillan.

Ces gens que Maurevert avait failli apercevoir, ou qui auraient pu
l'entrevoir lui-meme si Paquette n'avait si vivement ferme la porte, ces
gens, c'etait Pardaillan et Charles d'Angouleme, qui, apres le depart de
Jacques Clement, etaient restes a la meme table, dans le meme cabinet...

--De quoi? reprit Paquette. D'un homme a sinistre visage qui ne m'a pas
repondu un mot quand je lui ai parle, qui est entre dans l'auberge, Dieu
sait comme, et qui peut-etre est a votre recherche!...

--Eh bien, qu'il cherche! dit froidement le chevalier. Ainsi, ma belle
Roussette, et vous, ma jolie Paquette, vous etes ici non pas les
hotesses du Pressoir-de-Fer, comme l'assure votre enseigne, mais, a
vrai dire, les servantes de cette dame mysterieuse... Ses servantes!
Peut-etre ses espionnes?...

Le mot n'offensa nullement les deux anciennes ribaudes.

--Ni servantes ni espionnes, dit simplement Paquette... Seulement,
voici: le lendemain du jour ou nous avons ouvert ici une auberge a
laquelle nous avons donne cette enseigne en memoire de vous et aussi
en memoire de Catho, ce jour-la, nous recumes la visite d'un grand bel
homme qui eut ete magnifique et tout a fait plaisant a voir s'il n'eut
eu la mine severe, et d'une tristesse telle que jamais je ne vis
tristesse pareille. Est-ce vrai, la Roussette?...

--C'est vrai, Mgr Farnese etait a la fois le plus magnifique cavalier et
le pretre le plus lugubre qu'on puisse imaginer.

--Mgr Farnese! s'exclama sourdement Charles d'Angouleme.

--C'etait le nom de cet homme, comme nous l'apprimes plus tard. Il
parait qu'il est cardinal. Enfin, il nous proposa de nous aider dans
l'etablissement de notre auberge a telles enseignes qu'il paya pour nous
les huit mille livres que couta cet etablissement. Non content de cela,
il nous assura qu'il nous ferait une rente de six cents ecus pour nous
deux, si nous voulions consentir a lui louer a perpetuite une salle au
fond de notre auberge et a laisser percer dans cette salle une porte
communiquant avec la maison voisine. Tout cela fut accepte, bien
entendu... Et, peu a peu, cet homme nous instruisit de ce qu'attendait
de nous sa maitresse... La salle du fond fut magnifiquement meublee...
il s'y passa quelquefois des orgies merveilleuses... d'autres fois, on y
attira des gens que nous ne revimes jamais.

--Lorsque nous vimes qu'il se passait la d'etranges evenements, continua
Paquette, nous nous repentimes, mais il etait trop tard. Et puis, que
nous demandait-on? Simplement de conduire jusqu'a la salle en question
les gens qui viendraient nous faire un signe.

--Pareil a celui que vous a fait tout a l'heure ce jeune homme?

--C'est bien cela... Nous ignorons ce qui se passe dans la maison
voisine...

--Et vous n'avez jamais essaye d'y penetrer?...

--Oh! que si!... s'ecria naivement la Roussette. Seulement...

--Seulement? interrogea Pardaillan.

--Eh bien, continua la Roussette, un jour nous avons voulu ouvrir, et
nous n'avons pas pu. Alors, la curiosite nous a prises toutes les deux,
et Paquette s'est decidee a frapper a la porte selon le signal convenu.

--Et ce signal? demanda negligemment le chevalier.

La Roussette et Paquette se regarderent avec effarement.

--Le signal! balbutia Paquette.

--Oui, je vous demande par quel signal vous parvintes a ouvrir la porte;
car, finaudes comme vous etes toutes deux, vous avez du y parvenir.

--Helas! monsieur le chevalier, vous ne savez donc pas que nous risquons
notre vie a vous parler de ces choses? Que serait-ce si nous faisions la
revelation que vous nous demandez!...

--Eh bien, n'en parions plus! dit Charles d'Angouleme.

--C'est cela, reprit Pardaillan. Ne parlons plus du signal. Mais vous
pouvez continuer votre recit.

La Roussette, a qui la langue demangeait comme a une digne commere
qu'elle etait, reprit donc:

--Ce fut la Paquette qui frappa. A peine eut-elle frappe que la porte
s'ouvrit. Et nous reculames...

--Bah! c'etait donc bien terrible?...

--Vous allez voir, reprit la Roussette en frissonnant. Des que nous
fumes entrees, la porte se referma d'elle-meme... la lumiere qui
inondait la piece ou nous etions s'eteignit. Je poussai un grand cri et
tombai a genoux... Je fermai les yeux!...

--Moi aussi! ajouta Paquette.

--Lorsque je les rouvris, continua la Roussette, je vis qu'un peu de
clarte s'etait faite dans la piece, suffisante pour laisser voir deux
cordes qui pendaient au plafond, et, au bout de chaque corde, un beau
noeud coulant... Alors, je compris que nous allions etre pendues, et je
me mis a pleurer... Tout a coup, deux hommes apparurent, deux geants
masques de noir. Je ne sais ce que pensait Paquette, mais moi je ne
pensais meme plus; l'horreur me paralysait; l'un des geants saisit le
noeud coulant qui se balancait au-dessus de ma tete, il baissa ce noeud
jusqu'a moi qui etais a genoux, et bientot je sentis que la corde me
serait le cou...

La Roussette, a ce mot, porta la main a son cou, par un geste machinal,
et respira longuement. Paquette murmura:

--Pendant ce temps, l'autre geant me serrait le cou a moi!...

--Et comment futes-vous sauvees?

--Vous allez voir, continua la Roussette. Quand j'eus la corde au cou,
je me mis a reciter en moi-meme une priere pour tacher au moins de
sauver mon ame, puisque je ne pouvais plus sauver mon corps. Ayant
entrouvert un oeil, je vis que les deux geants avaient disparu. Nous
etions l'une en face de l'autre, a genoux, chacune avec notre corde au
cou. Je ne sais quelle figure je pouvais faire, mais celle de Paquette
m'epouvanta. Je voulus lui parler, mais aucun mot ne sortit de ma gorge.
Alors, monsieur le chevalier, oh! alors, il se passa une chose vraiment
effrayante. Ecoutez... Comme je regardais Paquette que je voyais blanche
comme une morte avec des traits tout retournes, je vis que la corde
qu'elle portait au cou et qui etait accrochee au plafond par l'autre
bout, oui... cette corde se mit a se tendre!... Paquette poussa un
cri... Au meme instant, elle se mit debout. Et, dans ce meme instant,
je sentis que la corde que j'avais a mon cou se tendait aussi et, moi
aussi, je poussai le meme cri.

--Oui, le cri de chat sauvage, hein?

--Oui, monsieur le chevalier, dit la Roussette ebahie. Et, moi aussi, je
me mis debout!... Alors, j'essayai de defaire le noeud: impossible!...
La corde se tendait. Elle m'attirait vers le plafond... mais elle se
tendait lentement, si lentement que je la voyais se tendre, monsieur.
Oh! je voulus l'arreter, je la saisis... Mais la corde continuait de
se tendre... Encore un peu, encore une petite secousse, et la corde
m'enlevera, je serai suspendue, je serai pendue.

--Tais-toi! Tais-toi! haleta Paquette affolee.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel la Roussette et Paquette
se remirent de leur emotion en vidant un gobelet de vin que Pardaillan
leur versa de la dame-jeanne.

--J'en ai garde la petite mort, reprit alors la Roussette. Mais enfin,
pour achever de vous raconter, voila que je vois tout a coup la Paquette
qui saisit une chaise pres d'elle juste au moment ou sa corde, a elle,
allait la soulever! Et elle grimpe sur la chaise. Dans mon dernier
regard, je vois aussi un escabeau pres de moi. Je l'attire, je monte!
Nous voila sauvees... sauvees pour dix minutes... car les maudites
cordes, comme si de rien n'etait, continuaient a se tendre!... Au bout
de dix minutes, donc, dix siecles, mes gentilshommes, dix agonies, dix
morts! au bout de ce temps, dis-je, voila les cordes retendues!... Plus
d'espoir, alors!... Je me hisse sur la pointe des pieds, et, tout d'un
coup, comme dans une folie, je me mets a crier: "Grace! Grace!..."

--Et moi aussi, dit la Paquette. En entendant la Roussette, je crie:
"Grace! Grace!..."

--Et notez qu'il n'y avait personne!... Mais je crie de plus belle:
"Grace! Je ne le ferai plus..." Alors, la corde s'arrete tout a coup
de se tendre! Et meme elle se detend un peu!... "Grace! Plus jamais je
n'entrerai ici!..." La corde se detend!... Et voila qu'une voix sortie
de je ne sais ou, une voix qui me glace d'horreur, une voix pourtant
douce, nous dit: "Vous repentez-vous?..."

--Oui! oh! oui! que nous crions en sanglotant toutes deux.

--Essaierez-vous encore de surprendre des secrets sacres?...

--Jamais! oh! jamais!...

"Eh bien, pour cette fois, Dieu vous a fait grace! Allez, et soyez
fideles!..." A ces mots, continua la Roussette haletante, voila les
cordes qui se detendent tout a fait. Je saute au bas de mon escabeau.
Paquette saute en bas de sa chaise. Je m'evanouis. Lorsque je revins a
moi, je me trouvais etendue dans une salle de l'auberge, et Paquette
etait pres de moi.

La Roussette se tut quelques instants. Elle se frottait doucement le
cou.

--Voila, reprit Paquette, ce qui nous est arrive pour avoir voulu
regarder de l'autre cote de cette porte...

--Diable! fit Pardaillan, mais moi, tout ce que vous racontez la me
donne une furieuse envie d'aller y voir...

Les deux hotesses effarees se regarderent en palissant.

--Gardez-vous-en! murmura l'une.

--Il vous arriverait malheur! dit l'autre.

--Bah! bah! je crois que vous exagerez un peu. Et puis, apres tout,
ce ne sera jamais aussi terrible que le pressoir de fer auquel votre
enseigne me fait songer...

La journee, peu a peu, dans ces recits, s'etait ecoulee; le soir etait
venu. Dans l'auberge, des flambeaux s'etaient allumes. Pendant ce temps,
la dame-jeanne s'etait videe. Apres la dame-jeanne, de nombreux flacons
avaient succombe aux attaques reiterees. Et il va sans dire que la
Roussette etait plus rouge que jamais, et que Paquette devenait
coquelicot. Si bonnes buveuses qu'elles fussent, Pardaillan, qui etait
un terrible buveur de pots quand il s'y mettait, les avait mises a
merci.

--Voyons, reprit-il tout a coup, que diriez-vous si je vous demandais de
me reveler le signal?

--Le signal? begaya la Roussette.

--Eh oui, le fameux signal qui fait ouvrir la porte de communication...

Pardaillan souriait beatement en parlant ainsi. La Roussette et Paquette
etaient a peu pres ivres; mais, comme nous avons dit, c'etaient de
solides commeres, des biberonnes capables de boire sans perdre de
leur raison que ce qu'il leur convenait d'en perdre. A la question de
Pardaillan, la Roussette, femme prudente, prepara sa retraite:

--Allons, Paquette, fit-elle, il s'en va temps de preparer le diner de
messieurs les ecoliers; pendant que nous en contons ici, nos matines de
servantes doivent laisser bruler la venaison. Viens, Paquette...

Et elle fit la reverence a Pardaillan, tout en reculant. Tout a coup, le
chevalier la saisit par le bras en disant:

--Prenez garde, mon enfant, vous alliez tomber. Et voici la jolie
Paquette qui flechit aussi sur les genoux. Tenez-la! Soutenez-la!
Retenez-la donc, mon brave compagnon! C'est etonnant comme ce petit vin
du Saumurois casse les jambes aux femmes et donne de la force au bras
des hommes!

Le duc d'Angouleme, au premier mot, au premier coup d'oeil de
Pardaillan, avait compris et suivi Paquette qu'il maintenait solidement.
En meme temps, Pardaillan s'etait leve, avait repousse du genou la porte
entrouverte, et, se retournant:

--Vous n'avez pas repondu a ma demande, fit-il avec une grande douceur.

--Monsieur le chevalier, dit la Roussette avec une sorte de dignite,
ecoutez-moi: je me suis battue pour vous autrefois. J'etais dans le
Temple avant meme Catho, et voici la Paquette qui, comme moi, a risque
sa vie pour sauver la votre. Depuis cette epoque, et cela date de loin,
il n'est pas de journee ou nous n'ayons cause de vous avec grande
admiration. En sorte, monsieur le chevalier, que nous avions de vous
l'idee meme qu'on se fait d'un roi... Allons-nous etre forcees de nous
en repentir?...

Et la digne hotesse versa quelques larmes, tandis que Paquette
continuait a son tour:

--Ah! monsieur le chevalier, je n'aurais jamais cru qu'un jour ce serait
vous qui condamneriez la Roussette et la pauvre Paquette. Car, si nous
vous repondons, nous serons tuees sans misericorde!

Pardaillan repondit gravement:

--Vous me fendez l'ame toutes les deux. Vous n'avez que trop raison. Je
suis un ingrat!

--Vous vous moquez de deux pauvres filles, dit tristement la Roussette.

--Croyez-vous? En etes-vous sures?... Moi, je ne sais pas. Ce que je
sais, c'est que vous me donnerez le signal, ou je suis decide a vous
poignarder de ma main.

Pardaillan tira sa dague. Les deux femmes s'interrogerent d'un regard
navre, pousserent un terrible soupir, et la Roussette, enfin, balbutia:

--Sur la porte, il y a une croix formee de cinq gros clous. Frappez
successivement sur ces cinq clous, en haut, en bas, a gauche, a droite
et enfin au centre: la porte s'ouvrira!...

Aussitot, elle couvrit son visage de ses mains et murmura en pleurant:

--Nous sommes perdues!...

--Vous etes de bonnes filles, dit Pardaillan avec une grande douceur:
vous me pardonnerez donc de vous avoir malmenees... Votre auberge vaut
douze a quinze mille livres... Je vous l'achete!

A ces mots, il vida sur la table le contenu de sa ceinture de cuir, et
il fit signe a Charles, qui l'imita sans hesitation. La Roussette et
Paquette, apercevant le tas de ducats d'or, furent instantanement
consolees, tout en gardant un restant de terreur a la pensee de la
vengeance qu'elles encouraient.

--Avec cet or, dit Charles, vous pouvez fuir...

--Bah! bah! s'ecria la Roussette plus enivree par la vue des ducats
qu'elle ne l'avait ete par le vin, pourquoi fuir, mon gentilhomme?...

--Mais les cordes?... les fameuses cordes qui se tendent si
lentement?...

--Bon. Nous jurerons que vous etes entres a l'auberge avec le cavalier
de tout a l'heure, et que c'est lui qui vous a indique le signal.

--Et si on ne vous croit pas?

--Alors, il sera temps de songer a fuir.

Pardaillan admira avec quelle facilite les femmes savent resoudre les
cas de conscience; puis, suivi de Charles d'Angouleme, il se dirigea
vers la salle somptueuse qui servait pour ainsi dire de transition entre
l'auberge et le palais. Il marcha droit sur la porte et vit les cinq
gros clous signales par la Roussette. Alors, du poing, il se mit a
frapper sur ces clous, dans l'ordre qui lui avait ete indique. Au
cinquieme coup, la porte s'ouvrit!...

.......................................................

Apres le depart de Maurevert, Fausta avait renvoye ses femmes.

Fausta avait recu avec un calme etrange la nouvelle de la fuite de
Pardaillan. Demeuree seule, elle ferma soigneusement les portes, abaissa
les tapisseries qui les voilaient, lentement alla s'asseoir et se mit a
songer:

"Cet homme m'a dit qu'il ferait obstacle a mes projets. Il tient
parole. Tout m'a reussi jusqu'au jour ou il est entre dans ma vie. Tout
s'effondre depuis l'instant ou il s'est revele a moi..."

Ce qui se passait en elle etait effroyable.

Fausta sentait, comprenait qu'elle pleurait. Mais ses larmes, au lieu de
deborder des paupieres, au lieu d'etre des gouttes visibles brulant ses
joues, etaient des larmes invisibles et semblaient retomber sur son
coeur comme du plomb fondu.

Ce qui souffrait en elle, ce qui se debattait, c'etait la creature
humaine, la femme. Et, ce qui demeurait ainsi paisible dans ce fauteuil,
c'etait une Fausta pour ainsi dire artificielle, la souveraine de
l'orgueil, celle qui ne s'etait jamais vue pleurer et qui jamais n'avait
eu peur.

"Ce Maurevert, songea-t-elle, m'a parle de leur epouvante, a tous. Et
moi?... Epouvante, qui es-tu?... Epouvante, je t'ignore!..."

Et elle vit que desormais elle n'ignorait plus l'epouvante. Elle comprit
que, si Pardaillan etait libre, elle tremblait.

"C'est ma propre faiblesse qui fait sa force, continua-t-elle. Il y a en
moi un sentiment que je ne devais pas connaitre. Entre Dieu et moi, ce
pacte avait ete fait. Je devais etre la Vierge immaculee non seulement
dans son corps mais dans le plus secret de sa pensee... Je ne suis plus
la Vierge..."

Fausta prononca ces mots presque a haute voix. Et qui les eut entendus
n'eut eu aucune idee de la rage, de la terreur, de la honte qui
bouleversaient cette ame.

Peu a peu, pourtant, elle s'apaisa.

"Mais, pour executer mon projet, gronda-t-elle a un moment, il n'en faut
pas moins que cet homme soit retrouve, qu'il soit de nouveau en mon
pouvoir! Et si cela n'arrive jamais?..."

Comme elle pensait ces choses, un coup fut frappe a la porte de
communication par ou l'on penetrait dans l'auberge.

"Qui peut venir?" songea Fausta.

Le deuxieme coup fut frappe.

"Est-ce Guise?... Est-ce le moine?... Qui est-ce?..."

La porte, une fois les cinq coups frappes dans l'ordre, s'ouvrait
automatiquement. Mais Fausta pouvait l'empecher de s'ouvrir, simplement
en poussant un leger verrou qui faisait obstacle a la marche du
mecanisme. Au quatrieme coup, elle eut soudain l'idee de pousser ce
verrou. Un etrange sentiment la poussait a ne pas recevoir celui qui
frappait... quel qu'il fut. Elle se leva vivement et marcha a la porte.

A ce moment, le cinquieme coup fut frappe et la porte s'ouvrit. Fausta
s'arreta, petrifiee: Pardaillan etait devant elle. Le chevalier se
tourna vers Charles d'Angouleme, et, d'un ton etrange:

--Monseigneur, dit-il, je compte sur vous pour veiller sur ce
prisonnier...

"Quel prisonnier?" se demanda Charles, stupefait.

--Si, dans une heure, vous ne m'avez pas revu, tuez sans pitie, puis
sautez a cheval, courez a Chartres a franc etrier, et prevenez le roi...

"De quoi faut-il prevenir le roi?" gronda en lui-meme le jeune duc,
etourdi.

Sa confiance dans la force et l'esprit d'invention de Pardaillan etait
illimitee. Mais il sentait que le chevalier jouait en ce moment un jeu
effroyable et Charles, au lieu de repondre, se dit qu'il serait le
dernier des laches s'il n'entrait pas en meme temps que son compagnon
dans l'antre de la Fausta. Il fit donc resolument un pas.

--Monseigneur, dit Pardaillan en lui saisissant le bras, vous m'avez
bien compris, n'est-ce pas?

Et, cette fois, le ton etait tel que Charles comprit que, de son
obeissance passive, dependaient le succes de l'entreprise et la vie du
chevalier.

--Soyez tranquille, dit-il, si, dans une heure, vous n etes pas de
retour ou vous savez, je tue, et, des demain matin, des cette nuit,
Henri III est prevenu.

--Admirable! fit Pardaillan.

Et il entra, cessant de maintenir ouverte la porte La porte, alors, se
referma d'elle-meme, lourdement Pardaillan s'etait avance vers Fausta,
la tete decouverte, la plume de son chapeau balayant le tapis. Il
s'inclina.

--Madame, dit-il en se redressant, daignerez-vous me pardonner de me
presenter chez vous a une heure tardive et par une porte derobee.

Fausta s'etait assise. Une joie funeste brillait dans son regard. Elle
s'etait accoudee au bras de son fauteuil, et telles etaient sa paleur
et son immobilite qu'il eut ete facile de la prendre pour quelque beau
marbre. Pardaillan reprit:

--Un entretien de vous a moi, madame, etait indispensable et urgent.
Je me suis introduit chez vous comme j'ai pu. Voulez-vous me pardonner
cette grave infraction aux regles de toute etiquette, soit princiere ou
royale, soit pontificale?

Cette fois, Fausta fit un geste: elle frappa d'un marteau sur un
timbre. Un homme entra, qui ne temoigna d'aucun etonnement a la vue de
l'etranger.

--Combien de gardes au palais demanda Fausta d'une voix calme.

--Vingt-quatre arquebusiers, dit l'homme. Mais, si Votre Saintete le
desire, on peut faire aussi venir les archers dont c'est le jour de
repos jusqu'a minuit.

--Combien de gentilshommes de service? reprit la Fausta.

--Les douze ordinaires. Mais...

--Silence. Faites prendre les armes aux gardes et surveillez toutes les
issues. Que les gentilshommes de service se tiennent prets a entrer ici
au premier coup de sifflet. Allez.

L'homme fit une genuflexion et sortit. Pardaillan sourit. Les mesures
prises par la Fausta le soulageaient d'une inquietude. Cette femme etait
peut-etre une tigresse, mais c'etait une femme. Maintenant, il etait sur
d'avoir affaire a des hommes. Cette pensee le rassura.

--Qui etes-vous? demanda la Fausta, comme si elle eut vu alors pour la
premiere fois l'homme qui etait devant elle.

--Madame, dit Pardaillan, je suis celui a qui vous avez fait commettre
une impardonnable faute. Grace a votre habilete a vous deguiser, grace a
l'incomparable souplesse avec laquelle vous maniez l'epee, vous m'avez
force, devant la Deviniere, a vous prendre un instant pour un homme;
vous m'avez force a croiser le fer avec une femme; vous m'avez force a
toucher cette femme au front... C'est une chose que je ne me pardonnerai
jamais, madame...

Pardaillan, son chapeau a la main droite, la main gauche appuyee a la
garde de la rapiere, l'oeil doux, la figure paisible, parlait avec un
accent de profonde sincerite. Fausta jeta sur lui un furtif regard. Et
ses yeux, a elle, se troublerent. Son sein palpita.

Il est certain que, si elle etait une magnifique expression de la
splendeur feminine, Pardaillan, dans cette attitude un peu theatrale,
mais qui lui seyait a merveille, avec son visage rayonnant de
generosite, etait un, admirable type de beaute masculine.

Fausta comprit qu'elle avait devant elle un adversaire digne de sa
puissance.

--Monsieur de Pardaillan, dit-elle, je vous pardonne d'etre entre ici
sans y etre appele. Je vous pardonne de m'avoir touche au front. Mais je
vous declare que vous ne sortirez pas d'ici vivant. Vous avez entendu
les ordres que j'ai donnes?

Pardaillan fit oui de la tete. Fausta reprit avec un sourire livide:

--Je vous pardonne aussi, puisque vous allez mourir, d'avoir surpris mes
secrets, de savoir qui je suis.

Pardaillan s'inclina.

--Madame, dit-il avec cette charmante naivete de la voix et du regard
qui n'appartenait qu'a lui, puisque vous voulez bien me pardonner tout
cela, pourquoi donc voulez-vous me tuer?...

Fausta devint plus pale qu'elle n'etait. Et ce fut d'une voix morte,
sans accent, qu'elle repondit:

--Vous allez comprendre d'un seul coup, monsieur de Pardaillan, combien
je vous admire, combien je vous estime, et combien je suis sure de vous
tuer tout a l'heure. Je veux vous tuer, monsieur, parce que ce n'est pas
au front, mais au coeur que vous m'avez touchee. Si je vous haissais, je
vous laisserais vivre. Mais il faut que vous mouriez, parce que je vous
aime.

Pardaillan fremit. Ce qui venait d'etre dit lui parut plus redoutable
mille fois que l'ordre donne en sa presence. Il se sentit perdu... Et,
pourtant, il voulut, par un calme absolu, demeurer digne de l'effrayante
adversaire et maitre de la terrasser. Voici ce qu'il repondit:

--Madame, vous m'aimez. Et moi aussi, vous m'apparaissez d'une si
splendide hideur, vous etes a mes yeux une si inconcevable force de
beaute, de deuil et de terreur que je vous aimerais, oui, je vous
aimerais, si je n'aimais...

--Vous aimez? dit Fausta, non pas avec colere, non pas avec curiosite,
ni avec amour, ni avec haine, mais seulement avec cette effroyable
froideur que nous avons signalee.

--Oui, j'aime, dit Pardaillan avec une infime douceur. Et j'aimerai
jusqu'a la derniere minute de ma vie. Il n'y a pas dans mon ame d'autre
sentiment possible que cet amour par lequel j'etais, sans lequel je ne
serai plus. Je l'aime, madame, je l'aime morte...

--Morte!

--Ce fut presque un cri qui echappa a Fausta, une sourde exclamation ou
se heurtaient de l'etonnement, de la joie et peut-etre aussi, qui sait?
du regret. Car Fausta, sincere dans son role de vierge, eut triomphe
dans son coeur d'une jalousie contre une vivante.

--Vous devez penser que je suis un miserable fou, reprit Pardaillan.
Mais cela est. J'aime la morte, depuis seize ans qu'elle est morte...
Aussi, madame, je vous le jure d'honneur, je benirais la minute ou les
assassins que vous venez d'aposter vont se ruer sur moi, si je n'avais
interet a vivre encore. Je vivrai donc, puisqu'il le faut.

Pour la seconde fois, Fausta ressentit comme une violente humiliation.
Elle venait, ainsi que le disait Pardaillan, d'aposter des assassins
prets a se ruer. Et Pardaillan affirmait avec sa belle simplicite:

"Je vivrai donc puisqu'il le faut..."

Elle fut sur le point de donner le signal. Une intense curiosite, un
ardent desir de mieux connaitre cet homme la retinrent. Elle l'examinait
avec un prodigieux etonnement. Il avait baisse la tete, comme pensif,
apres ce qu'il venait de dire. Il la releva soudain. Un fin sourire se
jouait sur ses levres.

--Madame, dit-il, avant que je n'entreprenne de me colleter avec vos
gens et de les reduire a la raison...

--Vous pensez les reduire! interrompit Fausta.

--Madame, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie obtenu ce qu'il est
necessaire que j'obtienne, dit simplement Pardaillan. Et, pour cela, je
dois tout d'abord vous dire comment j'ai pu entrer ici...

Et, en lui-meme, Pardaillan s'ecria:

"O ma digne Paquette, o ma tendre Roussette, voici pour vous sauver un
peu... Il faut que vous sachiez, continua-t-il a haute voix, que j'ai un
ennemi... excusez-moi, madame, ces details sont necessaires: cet ennemi
est un moine jacobin, il s'appelle Jacques Clement. Ce moine, reprit
Pardaillan, je me suis saisi de lui, tout a l'heure, lorsqu'il est sorti
de votre palais. Et je sais ce qu'il veut faire."

Pardaillan ne savait rien qu'une chose: c'est que Jacques Clement
voulait tuer Henri III et qu'il etait entre chez la Fausta. Tout le
reste, avec sa vive imagination, il venait de le supposer. Et, tandis
qu'il parlait, il se disait:

--Si je me trompe, je suis mort. Si Fausta n'a pas elle-meme arme le
bras de Jacques Clement, si elle n'a pas un immense interet a tuer
Valois, je ne sortirai pas d'ici...

Fausta avait ferme les yeux. Il ne voyait pas ce qu'elle pensait. Mais
il continua bravement:

--Frere Jacques Clement, madame, doit tuer Henri III. Et c'est vous
qui le poussez a ce meurtre. Voila ce que je sais, madame! Par Jacques
Clement, en le forcant a parler, j'ai su comment on entrait ici; j'ai
su son dessein, qui est le votre. Je connais ce moine depuis longtemps,
madame. En le choisissant, je puis vous dire que vous avez choisi un
terrible instrument. Il reussira. Il frappera Valois. De ce fait, M. le
duc de Guise sera roi.

Il parlait lentement, comme on va pas a pas sur un terrain inconnu,
plein de fondrieres.

--Pour que Jacques Clement reussisse, continua-t-il, que faut-il tout
d'abord?... Qu'il soit rendu a la liberte... Il faut ensuite que le
roi Henri III ne soit pas prevenu que M. le duc de Guise veut le faire
trucider...

Cette fois; le coup fut si rude que Fausta tressaillit. Pardaillan
percut ce tressaillement et respira longuement.

--Je commence a croire que je ne suis pas encore mort! songea-t-il.

--Ainsi, dit Fausta, le moine vous a avoue qu'il veut tuer Henri de
Valois?

--Ai-je dit cela, madame? Mettons que je me suis trompe, car Jacques
Clement ne m'a rien dit. Seulement, je sais qu'il doit tuer le roi pour
le compte de Guise et, sachant cela, je me suis empare de lui. Si je
suis libre, si vous m'accordez la grace que je viens solliciter, Jacques
Clement est libre, et il va ou il veut, il fait ce qu'il veut. Car que
m'importe a moi que Valois vive ou meure! Mais, je vous le dis, la mort
de ce roi interesse le duc de Guise. Si Valois ne meurt pas promptement.
Guise est perdu. Il le sait. Vous le savez. La vie de Henri III, c'est
la mort de Guise et la votre!

A cet expose si simple et si terrible, et si vrai, de toute la politique
de cette epoque, Fausta comprit qu'elle n'avait pas seulement devant
elle un homme d'une bravoure exceptionnelle, mais aussi une intelligence
d'une profonde sensibilite. Elle soupira. Et sa pensee, a ce moment,
etait celle-ci:

--Pourquoi ce pauvre gentilhomme sans feu ni lieu ne s'appelle-t-il pas
duc de Guise?...

--Donc, reprit le chevalier, sachant surement que Clement a ete arme par
Guise, par vous, sachant que, de longtemps, vous ne retrouverez pas
un homme capable, d'un geste de son bras, de changer les destinees du
royaume de l'Eglise, moi, Pardaillan, je me suis empare de ce moine.
Et, si vous me frappez, il meurt, comme vous avez pu l'entendre par la
promesse que Mgr le duc d'Angouleme vient de me faire. Il meurt. Henri
III est prevenu que Guise le veut tuer. Guise est perdu, et vous aussi.
Est-ce clair?

Fausta, blanche comme une morte, Fausta souffrait en ce moment comme
elle n'avait jamais souffert. Elle haissait cet homme qui la bravait,
d'une haine furieuse, d'une haine humaine... elle qui avait voulu
s'elever au-dessus de toute humanite... et elle etait prete a se jeter a
ses genoux, a crier grace, a s'avouer vaincue, a humilier son orgueil, a
proclamer son amour, a hurler enfin qu'elle n'etait qu'une femme!...

--Que voulez-vous? demanda-t-elle rudement.

--Peu de chose; contre la liberte de Jacques Clement, je vous demande la
vie et la liberte de deux hommes. Est-ce trop pour payer la mort d'un
roi?...

--Deux hommes? dit Fausta surprise.

--Nous y voici donc, fit Pardaillan. Je vais vous dire, madame. Ces deux
hommes, je ne les connais pas. Leur vie ou leur mort m'est indifferente,
comme celle de Valois. Seulement, vous avez vu tout a l'heure ce jeune
homme qui maintenant s'apprete a egorger Jacques Clement s'il ne me
revoit pas. Eh bien, ce jeune homme a une mere qui s'appelle Marie
Touchet. Et cette femme, un jour que mon pere allait subir le supplice,
est apparue dans la prison et a sauve mon pere... et moi, par la meme
occasion. Le fils de Marie Touchet m'est sacre, madame. Alors, voyez
comme c'est simple: tout naturellement, je me suis mis a aimer ce
qu'aime mon seigneur duc, et j'ai eprouve une vive affection pour cette
pauvre petite bohemienne que vous avez voulu faire bruler vive... Me
suivez-vous, madame?

--Oui. Vous venez me demander Violetta. Mais j'ignore ou elle peut etre.

--Je viens, dit Pardaillan, vous demander la vie du pere de Violetta et
d'un autre malheureux; le prince Farnese et maitre Claude sont enfermes
ici, condamnes a mourir. Ce sont ces deux hommes que je suis venu vous
supplier humblement de rendre a la lumiere du jour.

Ici, Fausta etablit rapidement dans sa tete que quelqu'un autour d'elle
la trahissait. Car comment Pardaillan eut-il appris que Claude et
Farnese etaient enfermes dans son palais? Elle dedaigna de se demander
qui etait ce traitre.

--Ainsi, fit-elle d'une voix qui resonna avec une etrange douceur, vous
etes venu vous faire tuer ici dans l'espoir de sauver deux hommes que
vous ne connaissez pas?

--Je crois que vous faites erreur, madame, dit Pardaillan. Je suis bien
venu pour sauver ces deux hommes, mais je ne suis pas venu pour me faire
tuer, puisque je vous ai dit tout au contraire qu'il est necessaire que
je vive encore. Je vous propose un marche, voila tout, estimant que
la vie de Jacques Clement que je tiens dans mes mains vous est plus
precieuse que la vie de Farnese et de Claude. Me serais-je trompe?
ajouta-t-il avec une inquietude reelle, si reelle qu'elle eut pu
paraitre feinte a toute autre que Fausta.

--Vous ne vous etes pas trompe, dit-elle gravement. Et la preuve c'est
que je fais grace a ces deux hommes, condamnes pourtant par un tribunal
dont les sentences sont sans appel.

Pardaillan demeura stupefait. Il ne pouvait croire que la ruse naive
qu'il venait d'employer eut si pleinement reussi.

Mais Fausta venait de frapper deux coups sur le timbre. Un homme entra,
et, au moment ou il souleva la tapisserie, Pardaillan put voir derriere
cette tapisserie des gens immobiles, l'epee a la main.

--Que font les prisonniers? demanda Fausta.

--Le prince Farnese est assis dans un fauteuil, et le bourreau couche
sur le tapis.

"Le bourreau!" s'exclama Pardaillan en lui-meme; Une sorte d'angoisse
l'envahit. Une sueur froide pointa a son front. Quel etait ce
bourreau?... Quelle mysterieuse accointance pouvait-il y avoir entre le
bourreau et Violetta?... Car, ce bourreau, c'etait celui qu'on appelait
maitre Claude! Celui que Violetta aimait plus encore que son pere!...

--Que disent-ils? reprit Fausta.

--Ils ne disent plus rien. Ils semblent prives de sentiment. Cependant,
ils vivent encore; la poitrine du cardinal se souleve avec effort, et on
entend le souffle haletant de maitre Claude...

--Horrible? murmura Pardaillan qui palit.

Fausta souriait d'un sourire aigu qui montrait ses dents, admirables
perles qui brillaient, sous l'incarnat de ses levres...

--Qu'ont-ils dit? Qu'ont-ils fait depuis qu'ils ont commence a mourir?

Dans les premieres heures qui ont suivi la sentence du sacre tribunal,
les deux condamnes sont restes immobiles, chacun dans un coin, comme
prostres et abattus. Puis le bourreau a cherche un moyen de sortir.
Lorsqu'il eut constate l'impossibilite de la fuite, il s'est tenu
tranquille. Des heures se sont passees. Puis ils ont commence a souffrir
vivement, car ils se sont rapproches Fun de l'autre et ont cherche dans
un echange de paroles un oubli momentane de la souffrance.

L'homme parlait froidement; il ne faisait pas un recit; il faisait un
rapport, voila tout.

--Puis, continua l'homme, ils se sont separes a nouveau. Le cardinal
s'est assis dans un fauteuil et a ferme les yeux. Le bourreau s'est tenu
debout dans l'angle oppose, regardant fixement devant lui. Enfin, sont
arrivees les grandes souffrances. D'abord, des plaintes se sont elevees;
puis ces plaintes sont devenues des cris; puis ces cris sont devenus des
hurlements; la folie furieuse s'est declaree; tous les deux se sont
rues sur la porte qu'ils ont martelee de coups. Puis, peu a peu, apres
quelques heures de fureur, ils ont pleure, ils ont demande une goutte
d'eau...

--Affreux! oh! c'est affreux! haleta Pardaillan.

--Continuez, dit simplement Fausta.

--Enfin, ils ont commence de raler; les grandes souffrances sont passees
et l'agonie, je crois, est bien proche.

Fausta se tourna vers Pardaillan, qui, livide, essuyait son front. Et
elle dit:

--J'ai voulu, monsieur, vous faire savoir que ces deux hommes sont bien
pres de la mort...

Pardaillan fit un effort pour echapper a cette impression d'horreur qui
venait de le paralyser.

--Qu'on ouvre la porte de leur chambre, qu'on ranime les deux condamnes.
Qu'on les ramene a la vie et a la force par un prudent emploi de la
liqueur qui nous sert en pareil cas. Puis, quand ils seront capables de
marcher, qu'on les conduise jusqu'a la rue et qu'on les y laisse libres
en leur disant que grace leur est faite de par l'intercession de M. le
chevalier de Pardaillan...

--Madame! murmura Pardaillan.

Fausta fit un geste hautain qui signifiait:

--Attendez! ce n'est pas fini entre nous!...

L'homme qui venait de faire le rapport s'etait retire. Un mortel silence
s'etablit. Pardaillan considerait avec une indefinissable horreur cette
femme, qui pourtant venait de lui donner si complete satisfaction. Pres
d'une demi-heure se passa ainsi. Puis l'homme reparut en disant:

--Les condamnes ont ete ranimes selon l'ordre donne. Il ne reste plus
qu'a les conduire jusqu'a la rue.

--Monsieur le chevalier de Pardaillan, dit Fausta, accompagnez vos amis
jusqu'au grand vestibule: je vous attends ici... car, si je vous prouve
que j'ai accepte le marche propose, vous devez me prouver a votre tour
que mon homme a moi est libre comme sont libres vos deux hommes a
vous...

Elle fit un signe, et l'homme au rapport s'inclina et sortit, suivi de
Pardaillan. Rapidement, le chevalier, a la suite de son conducteur,
franchit deux ou trois vastes salles magnifiquement decorees, longea un
couloir et parvint a une porte ouverte.

"C'est la", dit le conducteur.

Le chevalier entra et, assis sur des fauteuils, il vit le prince Farnese
et maitre Claude. Un personnage vetu de noir, quelque medecin sans
doute, etait penche sur eux et achevait de les rappeler a la vie...

Quelques minutes se passerent. Pardaillan attendait, la gorge serree
par l'angoisse, regardant avec une maladive curiosite ces deux visages
d'hommes sur lesquels la souffrance avait laisse des traces terribles.

Puis le personnage noir se releva avec un rire silencieux de
satisfaction et se tourna vers Pardaillan:

--Ils en reviendront, dit-il avec une grimace qui voulait etre sans
doute un sourire. Ils en reviendront, s'ils prennent la precaution de
manger et de boire avec une grande moderation pendant huit jours: Louee
soit notre souveraine sacree qui fait grace!

La-dessus, le personnage noir fit une courbette et s'eclipsa. Pardaillan
regarda vivement autour de lui, vit qu'il etait seul, et, s'approchant
de Famese, lui glissa rapidement a l'oreille:

--En sortant d'ici, entrez a l'auberge voisine, rejoignez-y le duc
d'Angouleme et allez m'attendre tous les trois a la Deviniere, rue
Saint-Denis. Eh bien, monsieur, continua-t-il a haute voix, comment vous
trouvez-vous?...

Le cardinal et le bourreau eurent un regard effare, vacillant, rempli
de cet immense etonnement qui est le vertige de la pensee. Ils etaient
pales comme des spectres. Leurs joues etaient creuses, leurs yeux
profondement enfonces sous les orbites.

Mais, presque aussitot, et avec une foudroyante soudainete, le sang
afflua a leurs visages. C'etait la liqueur qui agissait. Ils se
dresserent, et leur premier mouvement fut de marcher a la porte; ils
s'arreterent avec une crainte d'enfants.

--Au nom de Violetta! murmura ardemment le chevalier.

--Violetta? balbutia Farnese comme s'il eut eprouve une grande
difficulte a se souvenir et une plus grande encore a parler.

Mais ce nom ainsi jete produisit sur l'esprit de Claude un effet
comparable a celui que le violent revulsif avait produit sur son corps.
Il eut une sorte de grondement. Ses poings enormes se serrerent.

--Vous dites: Violetta! fit-il haletant.

--Oui! dit Pardaillan dans un souffle. Si vous l'aimez, faites ce que je
dis: entrez au Pressoir-de-Fer, rejoignez-y le duc d'Angouleme, et, tous
trois, allez m'attendre a la Deviniere. Silence! On nous ecoute...

En meme temps, Pardaillan prit une main de Farnese, une main de Claude
et les entraina:

--Venez, dit-il, n'avez-vous pas entendu que la glorieuse Fausta vous
fait grace?...

Les deux hommes marcherent. Que leur arrivait-il? Qu'etait-il arrive? Ou
allaient-ils? Qui etait cet homme? Ils ne savaient plus rien. Dans leur
tete, il n'y avait que du vide...

Quelques instants plus tard, ils atteignaient le grand vestibule,
traines par le chevalier, qui lui-meme etait guide par l'homme de
Fausta. Toutes ces salles, ces couloirs qui se succedaient semblaient
deserts. Mais, dans le vestibule, il y avait une vingtaine de gardes.
La porte, la grande porte de fer s'entrouvrit. Dans le meme instant,
Farnese et Claude se trouverent dehors.

Si peu de temps que la porte de fer eut ete entrouverte, le chevalier en
eut peut-etre profite pour faire ce qu'il appelait une trouee a travers
les gardes masses et se precipiter dehors. Il fut retenu par cette
reflexion que, dans l'etat ou se trouvaient les deux condamnes gracies,
il n'y avait pas de defense a esperer de leur part. Ils seraient
poursuivis, rattrapes, et tout ce que venait de tenter Pardaillan serait
inutile.

Il laissa donc la porte se refermer, et, suivant le meme homme qui
l'avait guide, il se retrouva quelques instants plus tard en presence de
Fausta. Il s'inclina devant elle, non sans emotion, et lui dit:

"Madame, c'est fait: ces deux malheureux sont libres."

Et, comme Fausta ne repondait pas, abimee qu'elle etait dans quelque
lointaine reverie:

--Si peu que je sois, continua-t-il, si puissante et glorieuse que vous
soyez, qui sait si la gratitude du pauvre chevalier ne vous sera pas un
jour de quelque utilite?...

Fausta tourna legerement la tete de son cote et dit:

--Ou est le moine Jacques Clement?...

--Il est libre, madame, repondit Pardaillan sans hesitation. Aussi
libre que le cardinal et le bourreau qui sortent de ce logis. Madame,
continua-t-il, et une flamme d'intrepidite et d'audace empourpra son
visage, libre a vous de me considerer comme un otage. Mais il ne sera
pas dit que je vous aurai trompee apres l'acte de generosite que vous
avez accorde a mon humble priere. En vous l'avouant, je me retire sans
doute tout espoir de salut, mais sachez-le: Jacques Clement n'a jamais
ete en mon pouvoir, et il n'est pas davantage en ce moment au pouvoir du
duc d'Angouleme...

--En sorte, dit Fausta, que je puis donner l'ordre de vous mettre a mort
sans que les projets du moine sur Henri III en soient interrompus?...

--Vous le pouvez, madame!

Et Fausta, de cette voix sans expression qui faisait frissonner les plus
braves, reprit:

--Je vais donc donner cet ordre. Appretez-vous a mourir, chevalier!...

Pardaillan, d'un geste lent, tira sa rapiere, regarda Fausta en face, et
dit:

--Je suis pret, madame!...

Fausta se leva et s'approcha de Pardaillan.

Celui-ci la reconnut a peine...

Ce n'etait plus la statue glaciale et glacee. Ce n'etait plus cette
synthese d'orgueil, cette figuration de majeste qui faisait courber les
fronts et inspirait la terreur. Celle qui venait vers lui, c'etait
une femme dans tout l'eclat de la beaute qui s'exalte, dans toute la
magnificence de l'amour qui se dechaine et qui s'offre!...

Les yeux de cette femme, ces splendides yeux noirs pareils a des
diamants noirs, versaient de la passion en jets de flamme. Ces
yeux pleuraient. Des larmes lentes, silencieuses et brulantes, qui
s'evaporaient au feu des joues.

Pardaillan, des deux mains, s'appuya sur la garde de son epee dont
la pointe s'appuyait au plancher. Il se tenait tout raide, dans une
immobilite de stupeur.

Lorsque Fausta fut pres de Pardaillan, palpitante, le sein souleve
par le tumulte de sa passion dechainee, les yeux noyes d'une immense
douleur, elle leva ses deux bras. Et ces bras, soudain, envelopperent le
cou de Pardaillan... Et, quand elle le tint ainsi, tandis qu'un sanglot
terrible ralait dans sa gorge, elle attira cette tete a elle... Et,
alors, ses levres pales, violemment, se poserent sur les levres du
chevalier...

La sensation brulante de ce baiser fit tressaillir Pardaillan jusqu'au
plus profond de l'etre... mais ses levres, a lui, demeurerent muettes!

Pardaillan recut le baiser, le violent, le delirant baiser de la vierge.
Et il ne le rendit pas... Pardaillan, jusqu'a son dernier souffle,
devait aimer la morte!...

Fausta, lentement, denoua ses bras et se recula...

Lorsqu'elle fut loin, presque au bout de la salle, pres de disparaitre,
elle parla. Et sa voix parvint au chevalier comme une voix lointaine,
peut-etre une voix d'outre-tombe ou d'outre-ciel... Et voici ce qu'elle
disait:

--Pardaillan, tu vas mourir... Non parce que tu t'es dresse devant ma
puissance, non parce que tu m'as arrache Violetta, non parce que tu
m'as combattue et vaincue... Pardaillan, tu vas mourir parce que je
t'aime!...

Elle s'arreta un instant. Le chevalier, toujours immobile et raide a
la meme place, toujours appuye sur sa rapiere debout devant lui,
la regardait, l'ecoutait, et il lui semblait voir une ombre qui
s'evanouissait, il lui semblait entendre la musique d'un sanglot.

La voix d'ineffable douceur, melopee d'amour et de douleur, qui surement
etait plus belle qu'une voix humaine, puisque Fausta, dans cette minute
inouie, s'elevait vraiment au-dessus de l'humanite. La voix reprit:

--Tu es aime de celle qui n'a jamais aime: la vierge d'orgueil et de
purete s'est humiliee devant toi; parce que je ne dois pas aimer,
l'homme que j'aime doit mourir. Pardaillan, je pleure sur toi, et je
te tue. Et, toi qui aimes la morte, toi qui as compris la gloire et
l'harmonie de la fidelite, toi qui portes dans ton ame une morte, une
morte vivante, tu comprendras le sens du baiser que la vierge a depose
sur tes levres. Puisque quelqu'un est entre malgre ma defense desesperee
dans cette ame ou nul ne devait penetrer, celui que je porterai dans
l'ame sera un mort, comme celle que tu portes, toi, une morte. Adieu,
Pardaillan!

A ces mots, Fausta s'eloigna encore, ondoyante et flottante comme une
ombre, puis, tout a coup, Pardaillan ne vit plus rien: il etait seul; un
silence funebre, un silence de nuit profonde, pesait sur lui.

Mais il n'etait pas homme a se perdre longtemps dans le reve. Il ne
tarda donc pas a reprendre pied sur terre, et, s'assurant que sa bonne
rapiere etait toujours dans sa main, il sourit.

--Mourir! murmura-t-il. C'est bientot dit. Mme Fausta, belle creature
en verite, et c'est dommage qu'un si beau corps renferme une telle
mechancete... m'assure que je vais etre tue. Pourquoi? Parce qu'elle m'a
embrasse. Par la tete et le ventre, le motif me parait insuffisant, a
moi!...

Cependant, comme la solitude et le silence continuaient a etre aussi
absolus que possible dans cette piece, Pardaillan commenca a se demander
quel genre de mort lui reservait l'etrange magicienne.

Non sans essayer du pied le plancher a chaque pas, l'oeil au guet, la
rapiere au poing, il se dirigea vers la porte par laquelle il etait
entre, c'est-a-dire celle qui communiquait avec le Pressoir-de-Fer. Il
essaya de l'ouvrir; mais il n'y avait la ni serrure ni verrou; la
porte qui s'ouvrait au moyen d'un mecanisme devait se fermer de meme;
Pardaillan en acquit promptement la conviction.

Il faut pourtant que je m'en aille!

Et, resolument, il se dirigea vers le fond de la salle, vers cette
tapisserie derriere laquelle avait disparu Fausta. Il souleva la
tapisserie et se vit en presence d'un couloir desert... Ou aboutissait
ce couloir?

--Cordieu! murmura-t-il en s'avancant, il ne sera pas dit que j'aurai
attendu ici le bon plaisir de cette damnee magicienne, comme un renard
dans son terrier. En avant donc, et au diable le mystere!

Il avanca donc a grands pas et aboutit bientot dans une salle deserte.
Mais, comme il venait d'y entrer, la porte se referma derriere lui. En
meme temps, a l'autre bout de la salle, une autre porte s'ouvrait...

--Il parait que c'est par la que je dois passer, fit Pardaillan. Passons
donc!

Et il continua de marcher, l'epee a la main. Il marchait dans du
silence. Le palais etait une solitude. Seulement, a mesure qu'il
franchissait une porte, elle se refermait derriere lui. Il traversa
ainsi plusieurs salles.

Il commencait a eprouver en quelque sorte une horreur penetrante.
Y avait-il danger de mort? Et ou etait ce danger? Et en quoi
consistait-il?... Il y avait comme une menace lugubre dans ces portes
qui se refermaient derriere lui, comme pour lui dire:

--Tu ne repasseras plus jamais par la!...

Et, pourtant, il ne s'arretait pas.

"Il faudra bien que j'aboutisse quelque part!" grommelait furieusement
le chevalier, qui, pareil au prince de la legende, parcourait l'epee a
la main cette facon de palais enchante.

Et, malgre toute sa force d'ame, il eprouvait le vertige du danger
inconnu. Une salle encore fut franchie, salle immense et somptueuse avec
ses colonnes de jaspe... la salle du trone; puis deux ou trois pieces
encore que Pardaillan traversa presque en courant, les yeux exorbites,
l'angoisse au coeur, en criant a pleine voix:

--Mais tout le monde a donc peur de ma rapiere, dans ce nid
d'assassins!..

Pardaillan se trompait: c'etait lui qui avait peur... peur du silence,
de la solitude, de l'inconnu. Brusquement, il fut rassure: il venait
enfin de penetrer dans une salle aux murailles nues. Mais, dans cette
salle, il y avait des hommes, des gens en chair et os, batis comme
lui!... Il respira longuement et se mit a rire, tout en tombant en
garde.

Ces gens etaient au nombre d'une trentaine. Ils etaient armes d'epees et
de poignards. Ils se tenaient debout, tout autour de la salle, contre
les murs. A l'entree de Pardaillan, aucun d'eux ne fit un geste. Et,
dans la minute qui suivit, il eut le temps de bien se rendre compte de
sa situation. Elle etait terrible...

D'abord, la porte, comme toutes les autres, venait de se fermer.
Ensuite, au milieu, au beau milieu du plancher, s'ouvrait un trou carre.
Au fond de ce trou, il entendait mugir les eaux de la Seine. S'il
faisait un faux pas en se defendant, il tombait dans le trou. S'il se
deplacait, en avant, en arriere, a gauche ou a droite, il se heurtait
aux aciers qui luisaient confusement dans cet antre a peine eclaire!...
Pardaillan se trouvait dans la salle des executions, c'est-a-dire dans
cette salle meme ou maitre Claude avait penetre pour etrangler Violetta.

Il y eut, comme nous l'avons dit, une minute de silence.

"Si je pouvais seulement m'acculer a un de ces angles!" songeait
Pardaillan.

Brusquement, retentit de l'autre cote des murs un bruit eclatant et
prolonge, semblable au bruit que peuvent faire deux cymbales violemment
heurtees l'une contre l'autre. Alors, les statues adossees aux murs
s'animerent et se mirent en mouvement, les epees en garde; dans le meme
instant, Pardaillan se vit au centre d'un cercle d'acier.

Ce cercle se resserra sans hate. Chacun de ces hommes, l'epee nue en
avant, marchait vers le trou noir qui beait. Ils ne semblaient pas voir
Pardaillan, ni s'occuper de lui. Seulement, la manoeuvre apparut au
chevalier d'une admirable simplicite: de quelque cote qu'il se tournat,
il avait une pointe sur la poitrine. C'etait sur; il allait etre larde
de coups d'epee, et, a force de reculer, il lui faudrait bien sauter
dans le trou!...

Au moment meme ou les statues s'animaient et se mettaient en mouvement,
il se rua en avant pour franchir le cercle d'acier, et porta devant
lui deux ou trois coups de pointe. Et un fremissement de terreur le
parcourut cette fois des pieds a la tete: il etait sur d'avoir touche
deux de ses assaillants... de les avoir touches a mort!... Et aucun ne
tombait!...

Il comprit que tous ces hommes etaient vetus de cottes de mailles qui
les rendaient invulnerables, sauf au visage!... Et ces visages, alors,
il les regarda. Car il eut le temps de les regarder!... Car les
assaillants avancaient avec une effroyable lenteur... Et, cette fois,
l'epouvante se glissa dans son coeur...

Car ces visages immobiles, sans un pli, sans expression, pareils a des
visages de morts, il comprit que c'etait des masques... Non, meme pas au
visage, il ne pouvait atteindre les formidables statues qui marchaient
sur lui, lentement, combien lentement!...

Il jeta un rapide coup d'oeil derriere lui. H etait a trois pas du trou
carre ouvert pour le recevoir. Une deuxieme fois, il se rua, silencieux,
haletant, les cheveux herisses... Et il recula: aucun des hommes n'etait
blesse, et lui venait d'etre touche a l'epaule, au defaut de sa cuirasse
de buffle.

Il se ramassa sur lui-meme...

Le cercle d'acier se resserra encore un peu... les statues venaient de
faire deux pas, et, maintenant, le cercle tres etroit se composait de
deux ou trois hommes en profondeur.

A ce moment, des mysterieuses profondeurs du palais, s'eleva un chant
funebre, comme si un grand nombre de moines ou de pretres fussent
rassembles pour un _De profundis_. En meme temps, une cloche se mit a
sonner le glas et les mugissements d'un orgue se deroulerent en larges
volutes d'une musique plaintive et menacante.

Pardaillan recut la secousse du frisson mortel! C'etait pour lui, ce
glas! Il eut soudain ce sang-froid terrible, cette limpidite de vision,
cette foudroyante rapidite de decision qui president aux "coups de
folie".

Au moment precis ou les pointes des epees allaient l'atteindre, le
pousser dans le trou, il se baissa, se ramassa sur lui-meme, se detendit
soudain; il y eut dans les jambes des assaillants le grouillement bref
d'une bete qui passe en mordant, d'un sanglier qui fonce, defense en
avant; deux ou trois hurlements de douleur eclaterent, et deux hommes
tomberent eventres par la dague de Pardaillan, qui, ne pouvant frapper
ni aux visages masques ni aux poitrines cuirassees, decousait les
entrailles!... L'instant d'apres, il se trouvait hors du cercle
infernal, et, se relevant d'un bond, gagnait un angle de la salle ou il
s'acculait.

Une minute de repit pendant laquelle les voix graves des moines
lointains, le mugissement de l'orgue et le son de la cloche couvraient
tout autre bruit.

Les bourreaux, les gens d'armes de Fausta eurent un instant
d'effarement. Puis, l'un d'eux, le chef sans doute, prononca quelques
mots brefs et rudes, et, aussitot, dans une manoeuvre silencieuse et
rapide, le cercle se brisa; ils se formerent sur trois ou quatre rangs
et marcherent vers le coin ou s'etait accule le condamne.

En cette minute, Pardaillan, le corps entier vibrant, les nerfs tendus a
se rompre, la tete en feu, jeta un regard de fauve pris au piege. Et il
souffla fortement, d'un souffle rauque... en meme temps, il rengaina sa
rapiere et saisit un objet accroche au mur.

Cette salle etait la salle des executions. C'etait la qu'on tuait ceux
que le tribunal secret avait condamnes. C'etait la salle du bourreau...
Et, comme c'etait la salle du bourreau, un peu partout, aux murs,
etaient accroches en bon ordre les instruments du bourreau: ici des
paquets de cordes, la une masse pour assommer, la des coutelas, plus
loin des haches. Cet objet que Pardaillan venait de saisir, c'etait une
masse. Elle se composait d'une enorme boule de fer herissee de pointes
et emmanchee d'un bois rugueux a peine poli.

Ce fut, nous avons dit, une minute de repit pendant laquelle les
meurtriers s'organiserent pour un nouveau systeme d'attaque.

Pardaillan, sa masse a la main, les vit s'avancer sur lui de leur pas
egal.

"Si j'attends, je suis mort", dit Pardailhan.

Dans le meme instant, il saisit la masse a deux mains, et il marcha!...
Souple, nerveux, effrayant a voir en cette supreme seconde, il fit trois
pas. Et, alors, la masse enorme se souleva, tournoya au-dessus de sa
tete, siffla, s'abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de betes
assommees, des corps qui tombaient d'une piece, le nez a terre, des
cranes fracasses; puis un tumulte effroyable, un desordre furieux dans
la bande qui oubliait toute discipline, toute consigne de silence; et
des hurlements de maledictions et cela tout couvert par les mugissements
de l'orgue.

Pardaillan etait au centre de la bande affolee qui tourbillonnait,
hurlait, vociferait, essayait de lui porter le coup mortel... mais
comment l'atteindre? La masse, la terrible masse de fer decrivait un
cercle de mort! Campe sur ses deux jambes, comme s'il eut ete la de
toute eternite, sans un mot, avec un petillement rouge au coin des yeux
ou flambait le rire extravagant d'une triomphante ironie, il n'avait
au-dessus du torse, au-dessus de la tete, qu'un mouvement uniforme et
foudroyant des deux bras manoeuvrant la masse...

Dans la bande, un recul desordonne. Sept cadavres sur le plancher. Et,
dans ce recul de folie, toute une grappe humaine etait poussee dans le
trou! un homme tombait, se raccrochait, en entrainait un autre, et ils
etaient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!...

Et, alors, apres cette attaque qui avait peut-etre dure trois secondes,
Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit
devant lui, ne s'inquietant pas de frapper, laissant a la masse enorme
le soin de choisir des victimes, dans le bondissement echevele de la
bande disloquee, emiettee, eperdue d'epouvante!

Lorsqu'il atteignit l'autre extremite de la grande salle, il se retourna
et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de
sueur, un rale aux levres, son large torse souleve par l'effort
precipite de la respiration, sa tete pale terrible a voir avec le
flamboiement d'eclairs jailli de ses yeux, ses narines dilatees, le rire
de silence et de demence, le rire epouvantable qui lui retroussait les
levres...

Il se reposa une seconde. Et, dans cette seconde, comme a travers
un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps
recroquevilles dans des poses de terreur, il vit le plancher jonche
d'epees brisees et de masques en treillis de fer, il vit de larges
flaques de sang, et, sur les murs, des eclaboussures rouges... Et,
contre un des panneaux, a l'endroit sans doute ou se trouvait la porte,
quelques hommes qui, furieusement, frappaient du pommeau de leurs epees,
qui appelaient de leurs voix delirantes d'angoisse!...

La porte, fermee par un mecanisme, ne s'ouvrait pas!... Supreme
precaution de Fausta, qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir
de fuite... peut-etre sans possibilite qu'elle cedat elle-meme a la
pitie!...

Il comprit tout cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car,
cessant tout a coup leurs vains appels, ils se reunirent en groupe, et,
farouches, avec des imprecations sauvages, se ruerent sur lui...

Deux pas en avant! Et la masse se leve! Cette masse que le bourreau a de
la peine a soulever pour la laisser retomber une seule fois, la masse
enorme recommence a tournoyer! Impossible d'approcher l'homme!... Ils
reculent! Et lui se remet en marche!

Il marcha d'un bout a l'autre de la salle, et, brusquement, il fut
secoue d'un rire nerveux: dans la fuite affolee, entrechoquee,
bondissante, trois hommes encore venaient de tomber dans le trou
noir!... Ils n'etaient plus que sept ou huit.

Et ceux-la etaient ivres d'epouvante, sans voix, a force de hurler leur
desespoir...

Par trois fois encore, ils essayerent de se ruer sur lui, de l'atteindre
ou ils pouvaient, au bras, au visage, aux jambes... A chaque fois,
c'etait un crane qui sautait! La masse accomplissait sa besogne,
tournait rencontrait une tete, une epaule, un bras, fracassait,
broyait... Et, tout a coup, Pardaillan vit qu'il etait seul debout!...
Alors, sa masse lui tomba des mains. Il essaya de la soulever sans y
parvenir, et murmura:

"Pauvres gens!"

Dans le palais, les voix funebres psalmodiaient sa mort....

Tout a coup, un grand silence se fit. Pardailian comprit qu'on allait
venir, qu'on allait ouvrir la porte et s'assurer que la besogne etait
terminee, c est-a-dire qu'il avait ete tue, precipite dans le fleuve.
Cette pensee le fit tressaillir et lui rendit son sang-froid.

"Chacun defend sa peau comme il peut, grogna-t-il. C'est ici un champ de
bataille. J'ai tue pour ne pas l'etre. Mais, puisque j'ai tant fait que
de me defendre de mon mieux, il est temps de quitter ce logis."

En parlant ainsi, il guignait de l'oeil le trou ou on avait voulu le
precipiter: c'etait en effet le seul passage ouvert pour une fuite. Il
s'approcha du bord, se mit a genoux, regarda, et ne vit rien que les
tenebres; mais, au fond, il entendit tres bien les eaux du fleuve qui se
brisaient avec de sourds murmures et des glissements soyeux.

Il n'avait plus une seconde a perdre. Il s'accrocha des deux "mains aux
bords et, ainsi suspendu, se laissa plonger dans le trou; alors, du bout
des pieds balances dans le vide, il chercha... Et ce qu'il avait prevu
arriva.

Cette salle des executions surplombait le fleuve, avons-nous dit. Elle
ne faisait point partie de la batisse du palais. C'etait une annexe. Le
plancher reposait sur un echafaudage de madriers qui sortaient de l'eau.
Les pieds de Pardaillan heurterent l'un de ces madriers. Ce madrier
partait de quelque autre poutre et s'elevait en diagonale jusqu'au
plancher.

Les pieds de Pardaillan, remontant et tatonnant, suivirent cette ligne
diagonale qui aboutissait presque a l'orifice du trou. Une sorte de
plainte s'echappa alors des levres de Pardaillan: c'etait le cri de joie
de l'homme qui se sait sauve!...

A la force des poignets, il remonta alors, jusqu'a ce qu'il sentit que
le madrier etait de plus en plus proche de l'orifice, de plus en plus
rapproche de lui, et, alors, cette poutre, il l'enlaca de ses deux
jambes avec la frenetique puissance de l'homme qui ne veut pas mourir,
et, quand il fut ainsi accroche, ses mains lacherent les bords du trou
auxquels elles se cramponnaient; dans le meme instant, il enlaca la
poutre de ses deux bras... et il se laissa glisser...


Moins d'une seconde plus tard, il atteignit le point ou le madrier
diagonal s'appuyait sur une poutre verticale, comme une branche s'appuie
au tronc. Il se laissa glisser encore, et, bientot, il sentit qu'il
entrait dans l'eau.

"Prenons un peu de repos, songea-t-il, puis je me mettrai a nager, et
c'est bien du diable si je n'atteins pas l'une ou l'autre des berges..."

Comme il disait ces mots, quelque chose le heurta mollement. Pardaillan
toucha la chose, l'inspecta des mains, et un frisson d'horreur le
parcourut: cette chose, c'etait un cadavre, le cadavre de l'un des
hommes tombes dans le fleuve. Presque au meme instant, d'un autre cote,
il fut heurte par un autre cadavre que les flots soulevaient. Puis, dans
la meme seconde, un autre, et encore d'autres cadavres, autour de
lui, autour de cette poutre a laquelle il se cramponnait: le flot les
bercait, les soulevait, les laissait retomber... mais ne les entrainait
pas!

Pourquoi ne les entrainait-il pas?

Tous ces cadavres l'entouraient et tournaient au gre du tourbillon d'eau
qui se formait la; on eut dit qu'ils l'appelaient, lui faisaient signe
de les suivre et cherchaient a l'entrainer. Et cela depassait les
limites de l'horreur...

L'homme est au fond du trou noir, cramponne a sa poutre, les ongles
incrustes dans les mousses visqueuses du bois, suspendu au-dessus des
eaux noires qui glissaient a travers d'autres poutres et allaient se
heurter aux fondations du palais; et, contre lui, tout autour de lui,
ces cadavres qui ne voulaient pas s'en aller, qui le touchaient, le
heurtaient, l'enlacaient de leur ronde effroyable!

Pardaillan demeurait stupide d'horreur, les cheveux herisses, la bouche
ouverte par un cri qui ne sortait pas, les yeux dilates pour voir...
mais il ne voyait pas, ou du moins il ne distinguait que confusement.
Et, d'abord, la faculte de penser fut enrayee dans son esprit, ou il
n'y eut plus qu'epouvante et tenebres; puis la sensation d'angoisse, la
vertigineuse horreur de cet enlacement par des cadavres qui remuaient
dans l'eau fut si atroce qu'il sentit sa pensee se reveiller.

Cette impression s'evanouit a son tour, et, par un effort furieux,
Pardaillan parvint a ecarter en partie l'epouvante. Il leva la tete,
et, la-haut, l'orifice carre du trou lui apparut dans une vague lueur.
Alors, il songea a fuir l'etreinte macabre, les attouchements des
cadavres en remontant la-haut. Peut-etre trouverait-il un moyen de
sortir du palais.

Il commenca a se hisser et, bientot, il fut hors de l'atteinte des
cadavres. Mais, au-dessous de lui il les entendait s'entrechoquer
doucement et continuer leur ronde dans le mystere de la mort. Cependant,
il respira alors. Une acre sueur glacee coulait sur son visage, mais il
ne pouvait s'essuyer, et il n'y pensait pas, toutes les ressources de
ses forces etant employees a un seul resultat: remonter dans la salle,
fuir! fuir a tout prix!...

Et, comme il etait a peu pres a mi-chemin entre l'orifice, la-haut, et
les cadavres en bas, il entendit des voix; un frisson mortel, alors, se
glissa le long de son echine; il ne pouvait plus remonter dans la salle,
car, dans la salle, maintenant, retentissaient des pas nombreux, des
exclamations, des imprecations...

Donc, s'il descendait, il retombait a l'abominable cauchemar des
cadavres, il s'engouffrait dans la folie. S'il remontait, a peine sa
tete apparaitrait-elle a l'orifice qu'il serait assomme, precipite parmi
les cadavres...

Pardaillan, ses deux bras et ses deux jambes frenetiquement serres
autour de la poutre, s'arreta, haletant, hagard, la tete perdue.
Soudain, la rumeur dans la salle s'apaisa d'un coup, et il entendit une
voix, il reconnut la voix qui disait:

--Que se passe-t-il?... Ou est le condamne?...

Et Pardaillan entendit qu'on repondait:

--Votre Saintete peut voir que le sire de Pardaillan a ete precipite par
nos hommes; mais il nous en coute cher! Quel carnage!...

Pardaillan leva la tete et apercut des ombres qui se penchaient.
Distinctement, il reconnut Fausta. Il la vit pendant pres d'une minute.
Il entendit le rauque soupir qui s'exhala de son sein. Puis, lentement,
elle se redressa. L'homme qui avait parle dit alors:

--Heureuse idee qu'a eue Votre Saintete de faire etablir la nasse!...

"La nasse!" gronda Pardaillan en lui-meme, avec une nouvelle epouvante.

"De cette facon, continuait l'homme, il n'y a plus de fuite possible,
comme c'est arrive pour Claude...

Il y eut quelques instants de silence. Pardaillan songeait:

"Ils vont s'en aller; alors, je remonterai; et, puisqu'ils me croient
mort, j'ai des chances de m'en tirer; mais qu'est-ce que cette nasse?...

Il y eut dans la salle des allees et venues; puis, plus lointaine, mais
distincte encore, il entendit la voix de Fausta:

--Que demain on ouvre la nasse afin que ces corps puissent s'en aller au
fil de l'eau... et qu'on referme la trappe...

Dans le meme instant, cette lueur vague qu'il voyait au-dessus de sa
tete s'eteignit brusquement, et il entendit un bruit sourd: c'etait la
trappe qui se refermait! le trou carre que l'on bouchait!...

Pardaillan recut alors le choc des desespoirs sans remede: il etait
perdu; rien ne pouvait le sauver. En effet, toute issue lui etait
bouchee par en haut. Et, quant a fuir par le fleuve, il comprenait
maintenant que c'etait impossible! Il comprenait pourquoi l'eau n'avait
pas entraine les cadavres! Il comprenait, il imaginait que l'infernale
Fausta, a la suite de l'evasion de Claude, avait fait etablir une sorte
de puits en treillis plongeant sans doute jusqu'au lit du fleuve, ou
mieux, formant, comme avait dit l'homme, une nasse d'ou on ne pouvait
sortir!...

Dans un dernier effort, il se hissa jusqu'au point ou venait
s'arc-bouter la poutre diagonale par laquelle il etait descendu et il
put s'asseoir sur la fourche que cela formait. Il etait temps! Il etait
a bout de force et de souffle... Mais la, il respira, et, presque
aussitot, dans cette ame formidable, la reaction s'opera...

A cheval sur la fourche, le dos appuye a la poutre diagonale, Pardaillan
eprouva alors une detente, un repos du corps et de l'esprit qui lui
parut un delice. Toutes ces sensations d'horreur et de terreur qu'il
avait eprouvees disparurent; il ferma les yeux: il eut un sourire, et un
grand apaisement se fit en lui...

"Dans la nasse! murmura-t-il avec un grondement indistinct! Ni plus ni
moins qu'un goujon de Seine! Mais je ne suis pas un goujon, madame!..."

Brusquement, ce murmure se tut. Il n'y eut plus rien que le souffle
regulier d'une respiration, et, en bas, le glissement soyeux de l'eau,
les tamponnements flous des cadavres qui se heurtaient mollement et
continuaient leur ronde macabre...

Pardaillan dormait!...




TABLE


  Prologue
  I.--Violetta
  II.--La place de Greve
  III.--Pardaillan
  IV.--Le bourreau
  V.--La maison de la Cite
  VI.--La bonne hotesse
  VII.--L'orgie
  VIII.--Double chasse
  IX.--L'absolution
  X.--Le pere
  XI.--Le pacte
  XII.--La Fausta
  XIII.--La reine mere
  XIV.--Sixte-Quint
  XV.--Saizuma
  XVI.--La vision de Jacques Clement
  XVII.--La vision de Jacques Clement (Suite)
  XVIII.--La maison de la butte Saint-Roch.
  XIX.--Le meunier
  XX.--L'attaque du moulin
  XXI.--L'abbaye de Montmartre
  XXII.--Le coeur de Fausta
  XXIII.--Le spectre
  XXIV.--La soeur Philomene
  XXV.--L'ete de la Saint-Martin
  XXVI.--L'enclos du couvent
  XXVII.--Les amants
  XXVIII.--Conseil de guerre
  XXIX.--La vierge guerriere
  XXX.--Violetta
  XXXI.--Les Fourcaudes
  XXXII.--Le secret de Belgodere
  XXXIII.--La chevaliere
  XXXIV.--Les deux peres
  XXXV.--L'epopee
  XXXVI.--Belgodere
  XXXVII.--Claude
  XXXVIII.--Le tribunal secret
  XXXIX.--Le mariage de Violetta
  XL.--Le mariage de Violetta (suite)
  XLI.--Le mariage de Violetta (fin)
  XLII.--Heroisme de Pardaillan
  XLIII.--Conseil de famille
  XLIV.--Le tigre amoureux
  XLV.--La revanche de Bussi-Leclerc
  XLVI.--Monologue de Pardaillan
  XLVII.--La Bastille
  XLVIII.--Ou Pardaillan visite la Bastille
  LIX.--L'auberge du Pressoir-de-Fer
  L.--Ou Pardaillan decouvre que l'hotesse est plus belle
  qu'elle n'en a l'air
  LI.--Le palais de Fausta











End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta
by Michel Zevaco

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUSTA ***

***** This file should be named 13383.txt or 13383.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/3/8/13383/

Produced by Renald Levesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
