Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Correspondance, Vol. 5, 1812-1876

Author: George Sand

Release Date: October 23, 2004 [EBook #13839]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***




Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)






GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

V




QUATRIEME EDITION

PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR.
ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
3, RUE AUBER, 3

1883







CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND




DXLII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE (NIEVRE)

                                Nohant, 2 janvier 1864.

Chere enfant,

C'est vrai, que je n'ecris plus, parce que je n'en peux plus d'ecrire!
mais tu sais bien que je ne t'oublie pas. Je suis souvent malade, je me
remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voila dans une
mauvaise periode; j'aurais besoin de changer d'air et de regime; mais
comment faire? Le travail ne peut pas s'arreter, et il suffit tout juste
aux besoins courants.

Ne parlons pas du mauvais cote des choses, puisqu'il y en a un serieux
et inevitable pour tout le monde.

Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t'a tant
fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance, et de vie, et que
George travaille bien. C'est le bonheur immediat, le plus actuel et le
plus important dans ta vie. La notre coule tranquille tant que notre
Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les
crises inevitables, nous serons sens dessus dessous! Ainsi passe la vie
de famille; jusqu'a present, c'a ete tout plaisir, et la premiere dent
du cher petit ne l'a pas eprouve serieusement. Lina est bonne nourrice
et se tire bien d'affaire.

On travaille toujours comme des negres autour de ce berceau. Les
vacances et les comedies ont ete tres courtes. Beaucoup de monde,
toujours _trop a la fois_, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait
guere s'amuser, nous avons fini les rejouissances de bonne heure.
Nous n'avons plus que Lambert et sa femme, qui est tres gentille et
excellente personne; mais ils partent ces jours-ci. Ils t'envoient mille
amities. Maurice a passe son jour de l'an dans son lit. Ce n'est rien
heureusement, qu'une fievre de courbature. Lui et sa femme, qui est
toujours tres charmante et mignonne, me chargent de t'embrasser.

Merci a Bertholdi pour ses echantillons mineralogiques, qui sont tres
beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu
le verras.

G. SAND

Pauvre Pologne! c'est navrant, c'est un deuil pour tous les coeurs.




DXLIII

A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS

                                Nohant, 4 janvier 1864

Je ne vous ai pas remercie du plaisir que m'a cause _Jean Baudry_.
J'esperais le voir jouer. Mais, mon voyage a Paris etant retarde, je
me suis decidee a le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
pieces qui reussissent perdent tant a la lecture, la plupart du temps!
Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre piece est de celles qu'on
peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche a faire a
la maniere dont vous l'avez deroule et denoue: c'est que la brave et
bonne Andree ne se mette pas tout a coup a aimer Jean a la fin, et
qu'elle ne reponde pas a son dernier mot: "Oui, ramenez-le, car je
ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera!" ou bien: "Guerissez-le,
corrigez-le, et revenez sans lui."

Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
Il l'etait, ce me semble, sans ce dernier chatiment de partir sans
recompense.

Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-la. Moi, je dis:
Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralites:
un sentiment sublime est toujours fecond. Jean est sublime; voila que
cette petite Andree, qui ne l'aimait que d'amitie, se met a l'aimer
d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force
inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas
lui montrer l'operation magnetique et divine sur la scene? Ce serait
plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: "La vertu ne
sert qu'a vous rendre malheureux."

Voila ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ote rien
a la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
temps qui court. Je suis heureuse de votre succes[1].



  [1] _Reponse de M. Auguste Vacquerie_.

Comme je suis fier que vous m'ayez ecrit une lettre si amicale et si
sincere; mais comme je suis humilie que nous ne soyons pas du meme avis
sur les denouements!

Vous regrettez qu'Andree ne recompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais
est-ce que la vertu est jamais recompensee ailleurs qu'a l'Academie?
J'ai essaye de faire un Promethee bourgeois; est-ce que la recompense
de Promethee n'a pas ete le vautour? Et je ne sais pas qui est-ce qui
gagnerait a ce qu'il en fut autrement.

Ce ne serait pas Promethee, toujours! Le voyez-vous reconcilie avec
Jupiter et bien en cour? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d'honneur
de La reine, et Jesus ministre de Tibere!

Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu'elle est plus
contagieuse quand elle est recompensee; je crois le contraire, et qu'il
n'y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix
et vous supprimez peut-etre le christianisme.

Pour redescendre a ma piece, il me semble que Jean Baudry serait
considerablement diminue, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie,
s'il etait aime d'Andree a la fin. Je doute que Romeo et Juliette
fussent touchants a perpetuite s'ils s'etaient maries tranquilles et
s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les
denouements heureux, mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite
moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m'etre
odieux au moment ou on l'arrete.

La moralite n'est pas dans le fait, mais dans l'impression du fait.
Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l'impression
finale est donc pour la vertu.

Je trouve qu'Andree rendrait un mauvais service a la vertu et a Jean
Baudry lui-meme en le preferant a Olivier, qui retomberait alors ou Jean
Baudry l'a ramasse. Elle croit, comme Jean Baudry, qu'Olivier traverse
la derniere crise du mal; elle a pour lui la meme sorte de tendresse que
Jean Baudry, elle l'aime pour le parfaire; elle veut etre la mere de
son ame, comme il en est le pere. Elle epouse mieux Jean Baudry en ne
l'epousant pas et en collaborant a son oeuvre qu'en sterilisant son
effort de onze annees. Ce n'est donc pas par incredulite a la grandeur
des femmes, o chere grande femme! que j'ai voulu qu'Andree, preferat le
coeur imparfait au coeur parfait; elle fait acte de grande bonte et de
grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d'elle, non pas
seulement pour etre heureux, chose secondaire, mais pour etre bon, chose
essentielle.

Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n'avoir pas fait de mon
denouement une distribution de prix Montyon, et d'Andree l'ane savant
qui va presenter la patte a la personne la plus honnete de la societe?

Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma defense? Mais,
si je plaide devant vous, c'est que je reconnais votre juridiction; je
ne reponds pas a tout le monde, je n'assomme que vous; voila ce que
rapporte le genie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie.

AUGUSTE VACQUERIE. Paris,
7 janvier 1804.]




DXLIV

A M. EDOUARD RODRIGUES, A PARIS

                                Nohant, 12 janvier 1864.

... J'ai le droit de mepriser mon argent, ce me semble. Je le meprise
en ce sens que je lui dis: "Tu representes l'aisance, la securite,
l'independance, le repos necessaire a mes vieux jours. Tu representes
donc, mon interet personnel, le sanctuaire de mon egoisme. Mais, pendant
que je te placerai en lieu sur et que je te ferai fructifier, tout
souffrira autour de moi et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter?
Va au diable! je dedaigne ta seduction; donc, je te meprise!" Avec cette
prodigalite-la, j'ai passe ma vie a ne me satisfaire jamais; a ecrire
quand j'aurais voulu rever, a rester quand j'aurais voulu courir,
a faire des economies sordides sur certains besoins entierement
personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions
de pantoufles auxquelles j'aurais ete sensible; a ne pas flatter la
gourmandise des convives, a ne pas voir les theatres, les concerts, le
mouvement des arts; a me faire anachorete, moi qui aimais l'activite
de la vie et le grand air des voyages. Je n'ai pas souffert de ces
renoncements: je sentais en moi une joie superieure, celle de satisfaire
ma conscience et d'assurer le repos du coeur de chaque jour. En
compromettant et sacrifiant les aises de l'avenir? en meprisant mon
argent qui voulait me tenter? Oui, c'est comme cela, et vous ne me
donnerez pas tort, je parie.

Ai-je ete _prodigue_ pour cela? Non, puisque je n'ai pas fait comme la
plupart de mes confreres en alienant ma propriete, pour le plaisir de
manger une centaine de mille francs par an. J'ai senti que, si j'eusse
fait comme eux, je n'eusse rien _avale_, mais j'aurais tout donne; car,
en detail, j'ai bien donne au moins 500 000 francs sans compter les
dots des enfants. J'ai mis le _hola_ a mon entrainement, et mes enfants
n'auront pas de reproches a me faire. J'ai resiste a la voix du
socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des reserves. Il y
en a qu'il faut faire et on ne m'a pas ebranlee. Une theorie ne peut pas
etre appliquee sans reserve dans une societe qui ne l'accepte pas. J'ai
fait beaucoup d'ingrats, cela m'est egal. J'ai fait quelques heureux et
sauve quelques braves gens. Je n'ai pas fait d'_etablissements utiles_:
cela, _je ne sais pas_ m'y prendre. Je suis plus mefiante du _faux
pauvre_ que je ne l'ai ete.

Pour le moment, je n'ai absolument sur les bras qu'une famille de
_mourants_ a nourrir: pere, mere, enfants, tout est malade; le pere et
la mere mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais a
ceux-la, un peu sauves, succedera un autre nid en deroute. Et puis, a
la fin de l'annee, j'ai eu a payer l'annee du medecin et celle du
pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 a 2000 francs toujours.
Le paysan d'ici n'est pas dans la derniere misere: il a une maison, un
petit champ et ses journees; mais, s'il tombe malade, il est perdu. Les
journees n'allant plus, le champ ne suffit pas s'il a des enfants; quant
au medecin et aux remedes, impossible a lui de les payer et il s'en
passe si je ne suis pas la. Il fait des remedes de sorcier, des remedes
de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut
pas cultiver son champ, il faut un journalier paye. Il n'y a pas la
moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacres
a fournir des remedes et a payer les medecins ne sont distribues qu'aux
veritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les pretendus
_aises_ sont a deux doigts de l'indigence si je ne m'en mele, et
plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne recoivent qu'en
secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais; ils rendent des
services, donnent quelquefois des soins. Mais delier la bourse est une
grande douleur en Berry, et, quand on a donne dix sous, on soupire
longtemps. Les campagnes du Centre, sont veritablement abandonnees.
C'est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que
l'on est oblige de faire quand on voit que de plus riches font peu
et que de moins riches ne font rien. On a cree a Chateauroux une
manufacture de tabac qui soulage beaucoup d'ouvriers et emploie beaucoup
de femmes; mais ces bienfaits-la n'arrivent pas jusqu'a nos campagnes.




DXLV

AU MEME

                                Nohant; 8 fevrier 1864.

Mon brave et bon ami,

J'ai fini ma grosse tache, et, avant que j'en commence une autre, je
viens causer avec vous. Qu'est-ce que nous disions? Si la liberte de
droit et la liberte de fait pouvaient exister simultanement? Helas! tout
ce qu'il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra;
mais il faut d'abord que tous le comprennent, et le meilleur des
gouvernements, de quelque nom qu'il s'appelle, sera celui qui enseignera
aux hommes a s'affranchir eux-memes en voulant affranchir les autres au
meme degre.

Vous vouliez me faire des questions, faites-m'en, afin que je vous
demande de m'aider a vous repondre; car je ne crois pas rien savoir de
plus que vous, et tout ce que j'ai essaye de savoir, c'est de mettre de
l'ordre dans mes idees, par consequent de l'ensemble dans mes croyances.
Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule
et meme chose, je saurai vous dire ce que je crois; _politique_, c'est
autre chose: c'est la une science au jour le jour, qui n'a d'ensemble et
d'unite qu'autant qu'elle est dirigee par des principes plus eleves que
le courant des choses et les moeurs du moment. Cette science, dans son
application, consiste donc a tater chaque jour le pouls a la societe, et
a savoir quelle dose d'amelioration sa maladie est capable de supporter
sans crise trop violente et trop perilleuse. Pour etre ce bon medecin,
il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique
qui se trouve dans de fortes tetes ou dans des assemblees libres,
inspirees, par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette
science-la, vivant avec les idees plus qu'avec les hommes, et, si je
vous dis mon ideal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques;
vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui
passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la
faiblesse de l'humanite a un moment donne. Pour etre un sage politique,
il faudrait, je crois, etre imbu, avant tout et par-dessus tout, de
la foi au progres, et ne pas s'embarrasser des pas en arriere qui
n'empechent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n'eclaire
presque jamais les monarchies, et c'est pour, cela que je leur prefere
les republiques, ou les plus grandes fautes ont en elles un principe
reparateur, le besoin, la necessite d'avancer ou de tomber. Elles
tombent lourdement, me direz-vous; oui, elles tombent plus vite que
les monarchies, et toujours pour la meme cause, c'est qu'elles veulent
s'arreter, et que l'esprit humain qui s'arrete se brise. Regardez en
vous-meme, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement,
ce qui vous fera vivre tres longtemps, c'est votre incessante activite.
Les societes ne different pas des individus.

Pourtant vous etes prudent et vous savez que, si votre activite depasse
la mesure de vos forces, elle vous tuera; meme danger pour le travail
des renovations sociales; et impossible, je crois, de preserver la
marche de l'humanite de ces _trop_ et de ces _trop peu_ alternatifs qui
la menacent et l'eprouvent sans cesse. Que faire? direz-vous. Croire
qu'il y a toujours, quand meme, une bonne route a chercher et que
l'humanite la trouvera, et ne jamais dire. _Il n'y en a pas, il n'y en
aura pas_.

Je crois que l'humanite est aussi capable de grandir en science, en
raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l'avance. Je la
vois, je la sais tres corrompue, affreusement malade, je ne doute pas
d'elle pourtant. Elle m'impatiente tous les matins, je me reconcilie
avec elle tous les soirs. Aussi n'ai-je pas de rancune contre ses
fautes, et mes coleres ne m'empecheront jamais d'etre jour et nuit a son
service. Passons l'eponge sur les miseres, les erreurs, les fautes de
tels ou tels, de quelque opinion qu'ils soient ou qu'ils aient ete,
s'ils ont dans le coeur des principes de progres ardents et sinceres.
Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu'en peut-on dire? Rien;
c'est le fleau dont il faut se preserver, mais ce qu'ils font sous une
banniere ou sous une autre ne peut etre attribue a la cause qu'ils
proclament et qu'ils feignent de servir.

Quand nous mettrons de l'ordre dans notre _catechisme_ par causerie, il
faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de
nous demander quels sont les droits de l'homme en societe, nous nous
demandions quels sont les devoirs de l'homme sur la terre, et cela nous
fera remonter plus haut que republique et monarchie, vous verrez. Il
nous faudra aller jusqu'a Dieu, sans la notion duquel rien ne s'explique
et ne se resout; nous voila embarques sur un rude chemin, prenez-y
garde! mais je ne recule pas si le coeur vous en dit.

Bonsoir pour ce soir, cher ami, et a vous de coeur et de tout bon
vouloir.

G. SAND.




DXLVI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 21 fevrier 1864.

Chers enfants,

Je croyais bien avoir repondu a votre question. Comment, si je veux etre
marraine de mon _Cocoton_? Je crois bien! Si c'etait comme catholique,
je dirais: "Non! ca porte malheur." Mais l'Eglise libre, c'est
different, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhesion.

On commence a travailler serieusement a l'Odeon. Mais on a perdu tant de
temps, que nous ne serons pas prets avant la fin du mois, et peut-etre
le 2 ou le 3 mars. Voila ce qu'ils reconnaissent aujourd'hui. Mais je
ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis; ils ne sont pas minces, et vous
seriez etonnes de la provision de patience que je fais tous les matins
pour la journee.

J'ai ete voir le prince hier matin, j'ai demande a voir son fils[1];
il a fait dire a la bonne de l'amener. L'enfant est arrive avec une
personne en petite robe de laine ecossaise que j'ai failli ne pas
regarder, quand je me suis apercue que c'etait la princesse elle-meme
qui m'amenait son jeune homme, toute seule et tres gentiment. L'enfant
est tres beau et tres joli, avec un air melancolique et timide.

Il tiendra de sa mere plus que de son pere. Il est tres mignon et
obeissant comme une fille.

Je me porte bien, toujours sans appetit; ca ne pousse pas a Paris.

La vente de Delacroix a produit pres de deux cent mille francs en deux
jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents
francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-la!

Bonsoir, mes enfants cheris; je _bige_ bien tendrement.

  [1] Le prince Victor.




DXLVII

AU MEME

                                Paris, 28 fevrier 1864.

Mes chers enfants,

C'est demain le grand jour! quand vous recevrez ma lettre, j'aurai des
bravos ou des sifflets, peut-etre l'un et l'autre. Ribes ne va pas
mieux; il joue quand meme et tres bien. La piece est mal sue, mais bien
comprise et bien jouee.

_Le duc_-Berton, _Villemer_-Ribes, _Caroline_-Thuillier, _la
Marquise_-Ramelli, _Pierre_-Rey, sont excellents.

_Diane de Saintrailles_, charmante, un peu manieree; _madame d'Arglade_,
un peu faible, et Clerh-_Benoit_, qui dit quatre mots, ne gatent rien.

Le theatre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une
m'appelle _notre tresor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les
allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent a la repetition comme
un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succes qui va depasser celui du
_Champi_. Tout ca, c'est la veille, il faut voir le lendemain; s'il y a
deroute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la
disent formidable; les autres disent qu'il n'y aura rien; nous verrons
bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n'ai plus rien a faire
que d'attendre l'issue. La salle sera comble et il y en aura autant a la
porte. De memoire d'homme, l'Odeon n'a vu une pareille rage. L'empereur
et l'imperatrice assisteront a la premiere; la princesse Mathilde en
face d'eux, le prince et la princesse Napoleon au-dessous. M. de Morny,
les ministeres, la police de l'empereur nous prennent trop de place, et
ce n'est pas le meilleur de l'affaire. Nous aimerions mieux des artistes
aux avant-scenes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-la
ne crevent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n'y a que le
prince qui applaudisse franchement.

Enfin, nous y voila! les decors sont riches et laids. L'orchestre sera
rempli de mouchards, rien ne manquera a la fete. Marchal ne demande qu'a
etriper les recalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate
blanche et en habit noir. A demain des nouvelles.

J'ai vu enfin M. Harmant a l'Odeon. Il m'a dit qu'il viendrait me voir
apres la piece. Mario Proth va faire un article sur _Callirhoe_[1].
Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery.

  [1] Roman de Maurice Sand.




DXLVIII

AU MEME

                                Paris, mardi 1er mars 1864.
                                Deux heures du matin.

Mes enfants,

Je reviens escortee par les etudiants aux cris de "Vive George Sand!
Vive _Mademoiselle La Quintinie!_ A bas les clericaux!" C'est une
manifestation enragee en meme temps qu'un succes comme on n'en a jamais
vu, dit-on, au theatre.

Depuis dix heures du matin, les etudiants etaient sur la place de
l'Odeon, et, tout le temps de la piece, une masse compacte qui n'avait
pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu'a ma
porte. Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu'on l'a
prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris etait la ce soir.
Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d'avoir ete pris pour des
clericaux a l'affaire de _Gaetana_ d'About, etaient tout prets a faire
le coup de poing. Dans la salle, c'etaient des trepignements et des
hurlements a chaque scene, a chaque instant, en depit de la presence de
toute la famille imperiale. Au reste, tous applaudissaient, l'empereur
comme les autres, et meme il a pleure ouvertement. La princesse
Mathilde est venue au foyer me donner la main. J'etais dans la loge de
l'administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d'Abrantes.
Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et
criait a tue-tete, Flaubert etait avec nous et pleurait comme une femme.
Les acteurs ont tres bien joue, on les a rappeles a tous les actes.

Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne
connais pas sont venues me _biger_ tant et tant, que je n'en pouvais
plus. Pas l'ombre d'une cabale, bien qu'il y eut grand nombre de
gens mal disposes. Mais on faisait taire meme ceux qui se mouchaient
innocemment.

Enfin, c'est un evenement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce
matin; toute la journee, j'ai recu des etudiants qui venaient quatre par
quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester
contre le parti clerical en me donnant leurs noms.

Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme
on a refuse trois ou quatre mille personnes faute de place, il est a
croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si
la cabale se montrera. Ce matin, le prince a recu plusieurs lettres
anonymes ou on lui disait de prendre garde a ce qui se passerait a
l'Odeon. Rien ne s'est passe, sinon qu'on a chute les claqueurs de
l'empereur a son entree, en criant: _A bas la claque!_ l'empereur a tres
bien entendu; sa figure est restee impassible.

Voila tout ce que je peux vous dire ce soir; le silence se fait, la
circulation est retablie et je vas dormir.




DXLIX

AU MEME

                                Paris, 2 mars 1864.

Mes enfants,

La seconde de _Villemer_ a ete ce soir encore plus chaude que celle
d'hier. C'est un triomphe inoui, une tempete d'applaudissements d'un
bout a l'autre, a chaque mot, et si spontanee, si generale, qu'on coupe
trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de
marquer des points de repere a cet enthousiasme ne fait pas plus d'effet
qu'un sac de noix. Le public ne s'en occupe pas, il interrompt ou il lui
plait, et c'est le tonnerre. Jamais je n'ai rien entendu de pareil.
La salle est comble, elle croule; la tirade de Ribes, au second acte,
provoque un delire. Dans les entr'actes, les etudiants chantent des
cantiques derisoires, crient: "Enfonces les jesuites! _Hommes noirs,
d'ou sortez-vous?_ Vive _La Quintinie!_ Vive George Sand! Vive
_Villemer_!" On rappelle les acteurs a tous les actes. Ils ont de la
peine a finir la piece. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton,
ce matin, l'etait encore d'hier, lui qui ne boit jamais que de l'eau
rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu'il me
devait le plus beau succes de sa vie, et le plus beau role qu'il eut
jamais joue.

Thuillier et Ramelli etaient folles. Il faut dire qu'elles ont joue
admirablement. Ribes n'a pas le meme ensemble: il est laid, disgracieux,
pas cabotin du tout; mais, par moments, il est si sympathique et si
nerveux, qu'il electrise le public et recueille en bloc les bravos
que les autres recoivent en detail. Je vous raconte tout ca pour vous
amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout ca, vous en ririez;
car je n'ai pas ete plus emue de peur et de plaisir que si ca ne m'eut
pas regarde personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi.
Je m'etais preparee a ce qu'il y a de pire, c'est peut-etre pour ca que
l'inattendu d'un succes si inconcevable, en ce qui me concerne, m'a un
peu stupefiee. Il faut voir le personnel de l'Odeon autour de moi! je
suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps
des repetitions, ils ont ete aussi gentils que le jour de la victoire;
que, la veille, ils n'ont pas ete pris de la panique ordinaire qui fait
qu'on veut _mascander_[1] la piece parce qu'on a peur de tout. Ils vont
faire de l'argent, je l'espere. En ce moment, ils pourraient faire
quatre mille francs par soiree; mais ils tiennent a laisser entrer les
ecoles, beaucoup d'ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les
amis naturels et ceux qui lancent le succes par conviction. En cela, ils
agissent bien, et ils sont honnetes gens.

Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait
recommencer la promenade d'hier au soir, car je ne savais pas hier quand
je vous ai ecrit tout ce qui s'etait passe. Six mille personnes au
moins, les etudiants en tete, ont ete a la porte du club catholique et
de la maison des jesuites, chanter en fausset: _Esprit saint, descendez
en nous!_ et autres cantiques, en moquerie. Ce n'etait pas bien mechant;
mais, comme tous ces enfants s'etaient grises par leurs cris et leur
queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop
loin, et la police les a disperses. Quelques-uns ont ete bouscules,
dechires et menes au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On
s'attendait a du bruit et on avait consigne deux regiments, avec l'ordre
d'etre prets a monter a cheval.

Les jeunes gens avaient resolu de deteler mes chevaux du sapin et de
m'amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empeche et calme tout. On a un
peu taquine l'imperatrice en lui chantant _le Sire de Framboisy_. Mais
l'empereur a bien agi, il a applaudi la piece, il est sorti a pied
jusqu'a sa voiture, que la foule empechait d'arriver. Il n'a pas
voulu que la police lui fit faire place. On lui en a su gre et on l'a
applaudi.

Il devrait bien faire supprimer l'escouade de mouchards qui l'acclament
a son entree, et auxquels les etudiants ont impose silence hier; je suis
sure que, sans elle, toute la salle l'applaudirait.

Les journaux d'aujourd'hui racontent de mille manieres ce qui s'est
passe hier; mais ce que je vous raconte a batons rompus est exact.
Aujourd'hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui
essayaient de prendre des airs dedaigneux et embetes. Mais ils ne
pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part eut
fait eclater une tempete. Decidement tout le monde ne les aime pas, et
ils n'oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit!

J'ai encore un jour ou deux a donner a _Villemer;_ et puis j'ai a voir
M. Harmant, et puis la piece de Dumas, qui vient samedi, et quelques
affaires de detail a terminer; l'impression de mon manuscrit de
_Villemer_ a livrer, c'est-a-dire la correction d'un manuscrit conforme
a la mise en scene. J'espere avoir fini tout cela la semaine prochaine
et courir vers vous et mon Coco ton qui pousse bien, j'espere, pendant
que je pioche, ce cher petit amour! Je vous _bige_ mille fois.
Parlez-moi de vous et de lui.

  [1] Abimer.




DL

AU MEME

                                Paris, 8 mars 1864

_Villemer_ va toujours merveilleusement. La grande presse est encore
plus elogieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs
qui m'avaient declaree incapable de faire du theatre, me proclament
_tres forte_. L'Odeon fait tous les soirs quatre mille francs de
location et de cinq a six cents francs au bureau. Il y a file de
voitures toute la journee pour retenir les places, puis autre file le
soir et queue au bureau.

L'Odeon est illumine tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les
acteurs sont toujours rappeles entre tous les actes. C'est un succes
splendide, et, comme il n'est plus soutenu par personne que le public
payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n'en ont
vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient; le succes lui donne
une vie artificielle et le guerira peut-etre. Il a des moments ou on
l'interrompt trois fois par des applaudissements frenetiques comme le
premier jour. Les voyageurs qui arrivent a Paris et qui passent le soir
devant l'Odeon, font arreter leur sapin avec effroi et demandent si
c'est une revolution, si on a proclame la Republique.

La piece d'Alexandre a ete mieux recue ce soir[1]; mais elle souleve
de l'opposition et n'aura pas de succes. Elle est pourtant amusante et
pleine de talent; mais elle scandalise.

Les epreuves de ma photographie n'ont pas encore tres bien reussi chez
Nadar; j'y retourne demain. M. Harmant vient pour sur mercredi. Il m'a
envoye une loge pour ce jour-la; car il faut bien que je connaisse son
theatre. Je voudrais aussi voir _Villemer_, que je n'ai encore fait
qu'apercevoir a moitie. J'ai demande hier trois places, pas une qui ne
soit louee jusqu'a samedi.

  [1] _L'Ami des femmes_.




DLI

M. GUSTAVE FLAUBERT

                                Paris, 10 mars 1864.

Cher Flaubert,

Je ne sais pas si vous m'avez prete ou donne le beau livre de M. Taine.
Dans le doute, je vous le renvoie; je n'ai eu le temps d'en lire ici
qu'une partie, et, a Nohant, je n'aurai que le temps de griffonner pour
Buloz; mais, a mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces
excellents volumes d'une si haute et si noble portee.

Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu; toutefois, comme je reviens
bientot, j'espere que vous ne m'aurez pas oubliee et que vous me ferez
lire aussi quelque chose de vous.

Vous avez ete si bon et si sympathique pour moi a la premiere
representation de _Villemer_, que je n'admire plus seulement votre
admirable talent, je vous aime de tout mon coeur.

GEORGE SAND.




DLII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                Nohant, 24 mars 1864.

Mon cher ami,

Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas
habiter Nohant sans moi; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous
allons tous nous caser aupres de Paris, afin de pouvoir nous occuper de
theatre et d'autres travaux plus realisables la ou nous serons. Nous
organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir,
tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voila. Ce n'est pas un
depart ni un abandon du pays, ni une separation de famille, c'est une
installation plus legere a porter et a transporter; car nous avons aussi
pour l'annee prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous
faites un peu de meme en n'habitant pas le Coudray toute l'annee.
Esperons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne
vous apercevrez guere par consequent de ce changement.

As-tu recu signe devie de Gueroult? Je t'ai ecrit que je l'avais vu et
qu'il m'avait promis ce que tu desires. Je n'ai pas repondu a ta lettre
de felicitations pour _Villemer:_ je comptais te retrouver ici. Je te
remercie donc aujourd'hui et j'embrasse toute ta chere famille. Amities
d'ici.

G. SAND.




DLIII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE

                                Nohant, 31 mars 1864

Ma chere enfant,

Puisque Duvernet t'a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire
aussi, puisque je le lui ai ecrit, que je ne le quittais pas d'une
maniere absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour
passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l'annee a Paris. Le
succes de _Villemer_ me permet de recouvrer un peu de liberte dont
j'etais privee tout a fait a Nohant dans ces dernieres annees, grace
aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champetres de tout le pays
jusqu'aux amis de mes amis, et Dieu sait s'ils en ont! voulaient etre
_places_ par mon _grand credit_. Je passais ma vie en correspondances
inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n'ont
jamais voulu comprendre que le soir etait mon moment de liberte et le
jour mon heure de travail! j'en etais arrivee a n'avoir plus que la
nuit pour travailler et je n'en pouvais plus. Et puis trop de depense a
Nohant, a moins de continuer ce travail ecrasant. Je change ce genre de
vie; je m'en rejouis, et je trouve drole qu'on me plaigne. Mes enfants
s'en trouveront bien aussi, puisqu'ils etaient claquemures aussi par les
visites de Paris et que nous nous arrangerons pour etre tout pres les
uns des autres a Paris, et pour revenir ensemble a Nohant quand il nous
plaira d'y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais
quels cancans, et on me fait rire quand on me dit: "Vous allez donc nous
quitter? Comment ferez-vous pour vivre sans nous?"

Ces bons Berrichons! Il y a assez longtemps qu'ils vivent _de moi_.
Duvernet sait bien tout cela, et je m'etonne qu'il s'etonne.




DLIV

A M. HIPPOLYTE MAGEN, A MADRID

                                Nohant, 24 avril 1864.

Une absence de quelques jours m'a empechee, monsieur, de repondre a
votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les
details que vous me donnez.

Vous adoucissez autant que possible la douleur de l'evenement[1], en me
disant que notre ami n'a pas eu a lutter contre la crise finale, et que
les derniers temps de sa vie ont ete heureux. La compensation a ete bien
courte, apres une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux
qui croient que la mort est la recompense d'une bonne vie, et la vie de
ce pauvre ami a ete meritante et genereuse. Les regrets sont pour nous,
et votre coeur les apprecie noblement.

J'ai envoye votre lettre a madame Y..., soeur de Fulbert, et je lui ai
fait le sacrifice, du portrait photographie. S'il vous etait possible de
m'en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement obligee.
Madame Y... compte vous ecrire pour vous remercier aussi de l'affection
delicate que vous portiez a son frere et pour vous confier, je pense, la
mission que vous offrez si genereusement de remplir.

_Quant aux details de l'enterrement, j'ignore ce qu'elle en pense_. Je
la connais fort peu; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la
supreme convenance de votre intervention.

Vous avez fait respecter le voeu qu'il eut exprime, lui, s'il eut pu
vous adresser ses dernieres paroles.

Merci, encore, monsieur, et bien a vous.

G. SAND.

  [1] La mort de Fulbert Martin, ancien avoue a la Chatre, exile apres
      le coup d'Etat de 1851.




DLV

A M. BERTON PERE, A PARIS

                                Nohant, 5 mai 1864.

Mon cher et charmant enfant,

Voulez-vous vous charger de negocier avec M. Harmant[1] la reprise de
_Villemer_ pour le 15 septembre prochain? M. de la Rounat m'ecrit
que vous consentez a nous assurer cette reprise, car, sans vous, que
serait-elle? Il n'y aurait pas a y attacher la moindre importance.
Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien
serieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu'il vous laisse
avec nous le plus longtemps possible, a la charge exclusive de l'Odeon,
bien entendu, jusqu'au moment ou il aura _effectivement_ besoin de vous.
Il m'a dit n'avoir besoin de vous en effet que pour jouer la piece que
je compte lui faire et ou vous avez bien voulu accepter le premier role.
Que cette piece soit _Christian Waldo_[2], ou une autre, je me mettrai
a ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en
temps utile, c'est-a-dire en janvier, ce qui est bien dans mon interet.
Jusque-la, quand meme vous joueriez encore _Villemer_, rien ne vous
empecherait de me repeter a la Gaiete. Si vous n'etes pas effraye de
voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l'obligeance de
communiquer ma lettre a M. Harmant en lui offrant tous mes compliments,
et de lui demander s'il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant
tout, il faut que vous l'acceptiez, c'est a vous que je m'adresse pour
que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je
ne veux faire une piece nouvelle qu'autant que vous la jouerez, et
il faut que je sois fixee pour y travailler bientot exclusivement.
J'attends donc votre reponse pour cela, et pour dire a M. de la Rounat
de traiter de _votre rachat_ avec M. Harmant pour l'automne prochain.

A vous de coeur, mon cher enfant, et toutes les amities des miens.

  [1] Directeur des theatres du Vaudeville et de la Gaiete.
  [2] Tiree du roman de _l'Homme de neige_, par Maurice Sand;
      non-representee.




DLVI

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Nohant, 8 mai 1864.

Chere amie,

Je ne savais pas que cette petite _feignante_ de Lina ne vous avait
pas repondu. Elle ne s'en est pas vantee. Elle est si absorbee par son
poupon, et elle s'en occupe si gentiment et si bien, qu'il faut lui
pardonner tout.

Ne soyez pas inquiets de nous: nous nous portons tous bien, et nos
petites incertitudes ont cesse. Les chers enfants ne veulent pas
_gouverner_ Nohant; ils ont un peu tort dans leur interet, ils y
mettraient sans doute plus d'economie que moi. Mais ils y portent je ne
sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur
le pied _d'absence_, avec la facilite d'y revenir a tout moment et d'y
retrouver Sylvain, regisseur de la reserve; Marie, gouvernante de la
maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole a Palaiseau;
car, si _Villemer_ me donne de quoi payer mon arriere, ce n'est pas une
raison pour que j'en recommence un nouveau l'annee prochaine, et que je
ne puisse jamais me reposer.

Mais, en ce moment, j'achete mon prochain repos par un surcroit de
travail. Il faut que je fasse a Buloz, au grand galop, un long roman;
et, comme ledit Buloz a ete tres bien pour moi, je dois le contenter,
morte ou vive. Voila pourquoi je ne trouve pas une heure pour ecrire a
mes amis. Je me porte bien a present. Je me suis envolee toute seule
quelques jours a Gargilesse, ou j'ai travaille la nuit, mais ou j'ai
couru le jour. C'est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore
un peu aux arrets forces a cause de M. Marc[1]; mais le voila qui a des
dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas a etre sevre; apres
quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et a Paris, ou ils
ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu'ils
seraient mieux a Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme
un pinson et pas du tout grognon.

Au revoir et a bientot, mes bons amis; aimez-vous toujours. Je vous
embrasse tous bien tendrement. Lina reparera ses torts en vous ecrivant
une longue lettre.

G. SAND.

  [1] Petit-fils de George Sand.




DLVII

A M. OSCAR CASAMAJOU, A CHATELLERAULT

                                Nohant, mai 1864.

Ne crois donc pas ces betises, mon cher enfant. Ce sont les aimables
commentaires de la Chatre sur un fait bien simple. Je me rapproche de
Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire
quelques pieces de theatre qui, si elles reussissent, meme _moitie
moins_ que _Villemer_, me permettront de me reposer dans peu d'annees.
Maurice aussi est tente d'en essayer, et, comme il a bien reussi dans le
roman, il peut reussir la aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter
Nohant toute l'annee, et, si on s'absente, il ne faut pas y laisser un
train de maison qui coute autant que si l'on y etait. En consequence,
nous nous sommes entendus pour reduire nos depenses ici et pour avoir un
pied-a-terre plus complet a Paris. Nous n'aimons la ville ni les uns
ni les autres; nous ferons notre pied-a-terre d'une petite campagne a
portee d'un chemin de fer. Je compte aller a Paris le mois prochain,
Maurice doit aller voir son pere avec Lina et Coco, a cette epoque. Il
me rejoindra a Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien
conserve par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un
jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occupes a
Paris. A tout cela nous trouverons tous de l'economie, et j'aurai, moi,
un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence,
Dieu merci; mais, si les gens de La Chatre n'avaient pas _incrimine_
selon leur coutume, c'est qu'ils auraient ete malades.

Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sur
que, si j'avais quelque gros chagrin, tu ne l'apprendrais pas par les
autres. Ta femme a envoye a Lina des amours de robes. Coco a ete superbe
avec ca, le jour de son bapteme, avant-hier. Il est gentil comme tout.
Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants.

Quand tu iras a Paris, comme j'ai quitte la rue Racine, dont les quatre
etages me fatiguaient trop, tu sauras ou je suis, en allant _rue des
Feuillantines_, 97; mets cela sur ton carnet.

Je te disais que, si j'avais un gros chagrin, je te le dirais. J'ai
eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s'etait trouve
depasse et je me voyais surchargee de travail pour me remettre au pair.
C'est alors que, tous ensemble, nous avons cherche une combinaison
d'economie pour Nohant et que nous l'avons trouvee. Quant a l'arriere,
_Villemer_ l'a deja couvert.




DLVIII

A M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, A LA CHATRE[1]

                                Nohant, 11 juin 1864

Monsieur,

Je suis vivement touchee de la lettre collective qui m'a ete ecrite au
nom de plusieurs artisans et commercants de la Chatre; je vous prie de
leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n'oublierai
jamais notre bon pays et les sympathies que j'y ai rencontrees. Elles
me payent largement des petites persecutions qui m'ont ete suscitees
en d'autres temps et que j'aurais rencontrees partout ailleurs; car le
monde ne comprend pas toujours que l'humanite n'est qu'une seule et meme
famille, et il faudra encore du temps pour que l'on sache ou est le
bonheur.

Il serait dans la sainte fraternite et son jour viendra, les poetes n'en
peuvent pas douter; car c'est le pressentiment qui les fait vivre.

Nous traversons, en attendant, une epoque de civilisation ou le
travail est anobli dans l'opinion des honnetes gens et ou beaucoup
de souffrances et de fatigues ne font rien perdre a l'homme de son
independance et de sa dignite, quand il sait les comprendre.

Plusieurs comprennent: patience avec ceux qui ne comprennent pas!

Je ne m'absente que pour peu de temps, j'espere; mais, de loin ou de
pres, croyez bien, messieurs, que mon coeur restera avec vous et que
votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs.

Recevez-en mes remerciements avec l'expression de mon devouement
sincere.

GEORGE SAND.

  [1] En reponse a une lettre collective des ouvriers de la
      Chatre, faisant leurs adieux a George Sand, qui allait quitter
      Nohant, pour s'etablir a Palaiseau (Seine-et-Oise).




DLIX

A MAURICE SAND, A GUILLERY

                                Palaiseau, 18 juin 1864.

Mon Bouli,

J'ai recu ce matin ta lettre de jeudi soir, et, a l'heure qu'il est, tu
es encore a Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera a Guillery, d'ou il
me tarde bien d'avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton
va-t-il etre etonne de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui
ne veut pas que sa mere respire trop fort a cote de lui! Ce sera de quoi
le corriger; car il faudra bien qu'il prenne son parti de ce vacarme.

On dit _dans les journaux_ qu'il pleut a verse dans toute la France, si
bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps a Guillery.
Mais pourtant le barometre remonte.

Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et
si bien appropriee a tous mes besoins, je suis si bien installee et
outillee pour ecrire, que je ne m'impatiente pas d'y rester. Hier,
il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite
riviere. La riviere est trouble en ce moment, mais le pays est
delicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs,
proprietaires, franchement paysans et tres gentils a la rencontre. Ils
vous disent bonjour comme a Gargilesse.

Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jete au milieu des
champs de ble, et ce champ de roses embaume a un quart de lieue a la
ronde. Je ne sais pas si ce pays serait a ton gout; moi, il me plait
enormement. Il est rustique au possible, ce qui ne i'empeche pas d'avoir
un grand style, a cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses.

Jusqu'ici, je ne sais rien de ma depense, il faut quelques semaines pour
s'en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je
n'ai jamais si bien mange. Les fruits et les legumes, dont je vis
principalement, sont d'un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en
pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce
qu'on veut comme a Paris, poissons de mer, etc., en s'entendant avec les
gens de l'endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque
absolument de rien. Ce doit etre aussi cher ou peu s'en faut qu'a Paris;
mais Lucy me parait une grande econome: elle fait un plat pour quatre
jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transforme, qu'on
croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si
cela dure, c'est merveilleux. Les nouveaux balais _swepe vounelo_[1]
comme disait le bon Cauvieres[2]. On m'assure pourtant que ceux-ci
dureront, parce qu'ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons
bien.

Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je _bige_ mille fois, et de mon
Cocoton et de Guillery. Dis mes amities a ton pere. Bonjour a Marie.

J'ai vu en esprit la delivrance des lerots[3] et des poissons. Quelle
noce! Ceux-la ne nous regrettent pas, Moi, je cherche un brochet pour
nettoyer le petit _nymphee_, ou les grenouilles frayent un peu trop. Je
me suis payee hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de
Chine pour _mon eau_. Il y a ici, dans le jardin, un criocere enorme
et d'un rouge fonce; c'est un insecte magnifique et tres abondant. Je
l'appelle _criocere_ au hasard.

  [1] Les nouveaux balais balayent bien.
  [2] Docteur medecin a Marseille.
  [3] Genre de petits ecureuils que Maurice Sand avait apprivoises et
      qui vivaient en cage dans la salle a manger de Nohant, a cote
      d'un aquarium peuple de tanches, de verons et d'epinoches.




DLX

A MADAME LINA SAND, A GUILLERY

                                Palaiseau, 29 juin 1864.

Chere fille,

Je recois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n'est donc pas
le 27, c'est donc le 26 ton anniversaire? au moins ma lettre et mon
petit cadeau te seront-ils parvenus le 27? Tout ca, c'est egal a
present, car tout a du arriver, et tu sais que je n'ai pas oublie les
vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot.

Comment! ce pauvre amour de Cocoton a ete malade a ce point au moment du
depart? J'ai peur qu'a Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous
etes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous
la porte et qui, de mon temps deja, soulevait les jupons. Ici, nous
bravons les intemperies dans une maison excellente, epaisse, fermee et
saine au possible. Mais ce mauvais temps est general. Nous avons vu le
soleil deux ou trois fois depuis que je suis a Palaiseau. Toujours
des giboulees, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne; des
soirees si froides, que j'ai remis tous les habits d'hiver. C'est tres
bon pour marcher; tous les soirs apres diner, nous faisons au moins deux
lieues a pied. Le pays est admirable, varie au possible: des prairies
nivelees comme des tapis, des potagers splendides a perte de vue, avec
des arbres fruitiers enormes; puis des collines, meme assez escarpees;
car, hier au soir, nous avons du renoncer a grimper. Des bois charmants,
des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont differentes en
grandeur de celles de Nohant: de la geologie toute fracassee et tordue
de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des gres, des
sables fins, de la meuliere; dans les fonds, deux metres de terre
vegetale fine comme de la cendre, fertile comme l'Eldorado, et arrosee
de sources a chaque pas. Aussi les paysans d'ici sont plus riches
que les bourgeois de chez nous. Ils sont tres bons et obligeants, et
respectent trop la propriete pour qu'on sache ce que c'est que le vol.

Le pays, passe six heures du soir, est desert comme le Sahara. Une fois
sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans
rencontrer une ame ou un animal. Pas de Parisiens ni de flaneurs; meme
le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le
soleil; le silence de Gargilesse. En somme, l'endroit me plait beaucoup
et c'est un isolement complet qui est tres favorable au travail; aussi
j'y pioche beaucoup et je m'y porte tres bien.

L'habitation est loin de realiser ton reve de grottes, de parc et
d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre,
que je ne demande rien de plus. Quant a vous, je vous vois d'ici
promenant Cocoton dans son carrosse a travers les myrtes et les
lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir la; car vous y aurez vos
aises, un beau climat, j'espere, et un bon medecin au besoin.

Dis a Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit
ceci: "Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve tres amusant,
tres bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a tres grand'peur. Il
dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'etre arrete dans la
_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a ete _Madame Bovary_ dans la _Revue de
Paris_."

J'ai repondu: "Dites a Buloz qu'il relise encore et fasse des reflexions
mures. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre
l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donne carte blanche et
je me charge de la besogne, sauf a retablir le texte dans l'edition de
librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considerables
au point de denaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il
vaut mieux le publier tout de suite en volume."

Madame Buloz a repris: "C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer
plutot que de l'abimer. Aussi je ne suis pas chargee de vous dire qu'il
le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et
y bien reflechir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand
eloge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute
qu'en volume cela peut avoir un succes comme _Madame Bovary_, parce que
le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues."

Si Buloz decide qu'il ne peut publier sans abimer le livre, je le
chargerai de faire un bon traite pour Maurice avec Michel Levy: une
edition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage
inedit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que
Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de
succes et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz
est bien dispose, il est charmant pour Maurice et declare lui trouver
beaucoup de talent. Peut-etre a-t-il raison quant a la pruderie de ses
abonnes; peut-etre aussi, en y reflechissant, reconnaitra-t-il ce que
je lui ai deja dit: "Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il
blesse les idees modernes; mais l'eloignement historique permet de
choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon
marche de personnages si differents de lui-meme."

Sur ce, bonsoir, ma cherie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; ecris-moi
de longues lettres, tu seras bien Gentille.

  [1] Raoul de la Chastre.




DLXI

A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHATRE

                                Palaiseau, 12 juillet 1864.

Cher et bon ami,

Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre
petit Marc n'etait malade a Guillery. Il a la dysenterie tres fort et je
suis cruellement inquiete depuis quelques jours. Autrement tout allait
bien: les enfants en humeur de voyager, et moi a meme enfin de me
reposer un peu.

Le pays ou nous sommes est delicieux; la petite habitation charmante, et
pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises.
J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les depenses,
qui allaient a Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la
proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur
m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serre par l'inquietude, ne me
dit rien, sinon que j'aspire a la guerison du petit.

Vous etes la bonte et l'obligeance memes, mon cher ami. Je vous remercie
de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez.
Certes je crois qu'un garde est utile. Mais ou en trouver un qui
garde reellement? Quant a l'assurance, faites-la, c'etait convenu, et
faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la
meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gateur_ d'arbres contre lequel
un garde me serait utile est mon fermier lui-meme, qui laisse ses
metayers tenir des chevres, les mener dehors et permet d'ebrancher
autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main a ce qu'il en soit puni en
ne recevant pas les arbres que je lui cede ordinairement pour son usage.

Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas a Paris?
La premiere fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir diner
avec nous. On peut arriver ici a six heures et repartir a neuf et a dix.

Embrassez bien pour moi votre chere femme, et aimez-moi, comme je vous
aime.

GEORGE SAND.




DLXII

A MADAME LINA SAND, A GUILLERY

                                Palaiseau, 14 juillet 1864.

Ma pauvre cherie,

J'ai ete bien inquiete hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et
cruel anniversaire! je recois ta lettre du 12, qui me tranquillise un
peu; car, dans la journee d'hier et toute cette nuit, j'etais decouragee
et desesperee. J'attends maintenant le telegramme promis... Ah! si vous
pouviez me repondre: _Beaucoup mieux!_ je benirais encore ce 14 juillet,
que je detestais ce matin. Ce qui est dechirant, c'est de penser a ce
que souffre ce pauvre ange et a ce que vous souffrez, Maurice et toi, en
le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants!
Moi, j'en manque, je suis vieille et usee. Mais l'avenir est a vous.
Surtout, ne sois pas malade a ton tour, ma petite cherie. Impossible
d'elever des enfants sans inquietude, sans maladie, sans souffrance et
sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers a
passer!

Maurice, ne te decourage pas. Songe a soutenir les forces de ta Lina.
Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai
mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles,
ecrivez-moi, ne fut-ce qu'un mot. Le silence m'epouvante. Voici l'heure
de la poste. Je vous embrasse et je vous aime.

Onze heures du soir.

Ma lettre a depasse l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire
que j'ai recu le telegramme a six heures. A chaque coup de cloche, je
suis folle. Enfin il y a du mieux! Beni soit le jour qui nous rend
l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme
vous en avez besoin, mes pauvres enfants!




DLXIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

                                Guillery, 16 juillet 1864.

Cher ami,

Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage;
j'ai compte que Nimes serait encore l'endroit ou ils auraient le plus de
consolations, puisque vous serez la, vous qui les aimez tant et si bien.
Vous direz a Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous ecoutera. Il
a du courage; mais il a des moments d'exasperation qui reviennent.
Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de
ma vieillesse a epargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils
l'etaient, ecrivez-moi, j'accourrai.

Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous
partons ensemble pour Agen.

Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage!

G. SAND.




DLXIV

A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHATRE

                                Palaiseau, 24 juillet 1864.

Mon ami,

Nous sommes brises: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec
un medecin mercredi soir pour Agen, d'ou j'ai couru sans respirer a
Guillery. Le pauvre petit etait mort la veille au soir. Nous l'avons
enseveli le lendemain et porte dans la tombe de son arriere-grand-pere,
le brave pere de mon mari, a cote du premier enfant de Solange, mort
aussi a Guillery. Un pasteur protestant de Nerac est venu faire la
ceremonie, au milieu de la population catholique, qui est habituee a
vivre cote a cote avec le protestantisme.

Nous sommes repartis tous le soir meme pour Agen, ou mes pauvres enfants
se sont trouves un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, a Agen,
je les ai mis au chemin de fer pour Nimes. Ils eprouvent le besoin de
voyager et je les y ai pousses. Il fallait combattre l'idee d'emporter
ce pauvre petit corps a Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, epuises
comme ils le sont tous deux, c'etait de quoi les tuer. J'ai pu surmonter
cette exaltation, obtenir le resultat que je viens de vous dire et les
voir partir resignes et courageux. Dans quelques semaines, il viendront
me rejoindre ici, et j'espere que leurs pensees se seront tournees vers
l'avenir.

Moi, je suis partie, laissant des epreuves a corriger et je suis revenue
par l'express ce matin a cinq heures. Vous pensez qu'a mon age, c'est
rude. Mais cette fatigue et cette depense d'energie m'ont soutenue au
moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus
frappe est Maurice. Il s'etait acharne a sauver son enfant. Il le
soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauve; il
m'ecrivait victoire. Une rechute terrible a fait echouer tous les soins.
Enfin, il faut supporter cela aussi!

Ne vous inquietez pas de nous. Le plus rude est passe. A present, la
reflexion sera amere pendant bien longtemps. M. Dudevant a ete aussi
affecte qu'il peut l'etre et m'a temoigne beaucoup d'amitie.

Embrassez pour moi votre chere femme. Je sais qu'elle pleurera avec
nous, elle qui etait si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dinait chez
moi a Palaiseau le jour ou j'ai recu le telegramme d'alarme. Il a couru
pour nous. Mais, malgre son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu
partir le soir meme; l'express ne correspond pas avec Palaiseau.

Adieu, mon bon ami; a vous de coeur.

G. S.




DLXV

A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRES-LA CHATRE

                                Palaiseau, 24 juillet 1864.

Ma chere enfant,

Rene a du te dire comment nous sommes partis tout a coup pour Guillery.
Nous voila revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son
arriere-grand-pere. Maurice et Lina, que j'ai embarques pour Nimes, ont
ete bien soulages de me voir, et ils ont ecoute mes consolations avec un
coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'etait extenue
a soigner son enfant et qui le croyait sauve! Je reviens brisee de
fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je
supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Ecris-leur a
Nimes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois
pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-a-terre a
Nimes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublie de donner leur
adresse a Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces temoignages
d'affection leur feront du bien.

Aussitot que je pourrai, j'ecrirai au ministre pour Albert, sois
tranquille.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mere.

G. SAND.




DLXVI

A MAURICE SAND, A NIMES

                                Palaiseau, 25 juillet 1864.

Mes enfants,

J'attends impatiemment de vos nouvelles. Necessairement j'ai l'esprit
frappe et j'ai besoin de vous savoir a Nimes, pres de notre bon
Boucoiran, bien soignes, si vous etiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai
bien supporte le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui
qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de meme pour vous. Quand la
volonte n'a plus rien a faire, on sent que le corps est brise. Toute la
journee, j'ai corrige des epreuves[1]. Jugez si j'y avais la tete. Je
relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvee que
je vous ai quittes si vite; car la _Revue_ etait bouleversee et j'ai
recu aujourd'hui quatre epreuves revenant de Nohant, de Nerac, etc.
Louis Buloz est venu m'aider a terminer. J'ai marche un peu ce soir;
mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitie du
temps sans penser a rien, comme en etat d'idiotisme. Il faut laisser
faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres
enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donne un
an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour
universel, le bien qu'il vous avait donne. Il vous le rendra sous
d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espererons, nous
craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous
vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible melange.
Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse
mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe deja de vous chercher un
gite qui nous rapproche.

Ecrivez un petit mot amical a lui et a Camille Leclere[2], dans quelques
jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous
l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un
l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas la-bas,
revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez
pas le temps pour les details, donnez-moi au moins de vos nouvelles en
deux mots. Cela m'est bien necessaire pour me remonter!

Ne vous navrez pas a ecrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on
vous ecrira.

  [1] Les epreuves de _la Confession d'une jeune fille_.
  [2] Docteur-medecin.




DLXII

A M. NOEL PARFAIT, A PARIS

                                Palaiseau, vendredi, juillet 1864.

Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]?
Puis-je savoir votre avis?

Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit diner de
Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je a Paris le jour que
vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaitre votre jugement, o juge
impeccable, et pouvoir m'y appuyer.

Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.

  [1] Noel Parfait et Alexandre Dumas fils avaient ete les parrains de
      George Sand, lors de son admission dans la Societe des auteurs
      dramatiques.
  [2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des
      Deux-Mondes_ refusait de publier sous pretexte d'immoralite.




DLXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Palaiseau, 4 aout 1864.

Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivee a Guillery pour
l'ensevelir. J'ai emmene Lina et Maurice a Agen. Je les ai mis en chemin
de fer pour Nimes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi
courageux que possible. Mais quel coup!

J'ai fait trois a quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en
peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais ecrivez-leur. Que Nancy
surtout ecrive a Lina. Je vous embrasse.

G. SAND.

Ils sont a Nimes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._




DLXIX

A MAURICE SAND, A CHAMBERY

                                Palaiseau, 6 aout 1864

Mes enfants,

Je suis contente de vous savoir arretes quelque part dans un beau pays.
Vous avez donc vu ma chere cascade de Coux, celle que Jean-Jacques
Rousseau declarait une des plus belles qu'il eut vues? C'est la que se
passe une scene de _Mademoiselle La Quintinie_.

Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits
ravins mysterieux et ses enormes arbres. C'est un endroit superbe, que
sa propriete, et tout alentour il y a des promenades charmantes a faire.
Il faut voir mon chateau de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en
realite _Bourdeaux_, et, de la, vous pouvez monter a la Dent-du-Chat.

J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arenes
de Nimes etait vraiment un beau spectacle, tres emouvant, et que cela
vous avait distraits et impressionnes tous les trois; il se porte bien,
lui, et compte rester quelque temps a Paris. Avez-vous recu mes
lettres adressees a Nimes, et une a l'hotel de _France_ de Chambery?
Reclamez-la.

Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas
prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient
a sa _Revue_, a la bonne heure; mais, quand il voit du danger a toute
espece de publication de ce roman, il s'exagere evidemment la chose, et,
d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te
rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donne a
lire a Noel Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger reel
et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une
solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente
pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sure que
Buloz est tres gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est
bonne et sincere.

Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour
de nous qui put realiser ton desir d'un grand jardin avec maison, pour
trente mille francs. Il faudra voir toi-meme. Marchal explore Brunoy.
Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un
peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est a peu pres
decide qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec
Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est
en grand progres et grand succes. Je vous _bige_ mille fois tout deux.
Distrayez-vous, ne pensez a rien.

"Quand vous ecrirez a Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes
amities; il n'a pas besoin que je lui ecrive pour savoir la part que je
prends a son chagrin."




DLXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES

                                Palaiseau, 6 aout 1864.

Cher ami,

Mes enfants m'ont ecrit que vous aviez ete pour eux un vrai papa, que
vous les aviez soutenus, plaints, consoles, distraits, et qu'enfin ils
vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous
leur avez temoignee. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis
contente qu'ils aient passe pres de vous ces premiers cruels jours.
J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la meme chose, et que lui et les enfants
avaient ete tres saisis et impressionnes par les taureaux et les Arenes.
Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur a
soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprecie
votre immense bonte et votre immense attachement.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.




DLXXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Palaiseau, 26 aout 1864.

Cher ami,

Pendant que vous etiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous etions
dans le desespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli,
si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier
anniversaire!--Maurice et sa femme avaient ete voir mon mari, pres de
Nerac. L'enfant y a ete pris de la dysenterie, et il y est mort apres
douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauve; j'avais tous
les jours un telegramme et je ne m'inquietais plus, quand la nouvelle
_du plus mal_ est arrivee. Je suis partie pour Nerac. Nous sommes
arrives pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents desoles
et leur rendre un peu de courage. Ils ont ete, en effet, depuis, passer
quelques jours pres de Chambery, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont a
Paris, occupes d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour etre a
portee des occupations de Paris, sans habiter Paris meme.

Moi, j'habite decidement Palaiseau, ou je me trouve tres bien et
parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_ a climat doux, aussi retire,
mais a deux pas de la civilisation. Je n'ai a me plaindre de rien. Mais
quel fonds de tristesse a savourer!... Cet enfant etait tout mon reve
et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre
Maurice et sa femme! Leur douleur est amere et profonde. Ils l'avaient
si bien soigne!

Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voila triomphant d'avoir sauve
votre chere fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous.

Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu
partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous
n'allons pas loin, si vous venez a Paris, j'espere bien que nous le
saurons a temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous,
rue des Feuillantines, 97, ou nous avons un petit pied-a-terre.

Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est a Nohant en attendant
que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est a eux qu'en ce
moment elle est necessaire.

Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrete donc et que la sante, le
courage et l'affection soient avec vous.

A vous de coeur.




DLXXII

A M. BERTON PERE, A PARIS

                                Palaiseau, septembre 1864.

Mon cher enfant,

J'etais tellement commandee par l'heure du chemin de fer, ce matin, que
je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir apres vous. J'aurais
pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai
pu vous ecrire. D'abord M. de la Rounat avait completement disparu
dans ses villegiatures de l'ete, et je n'ai pu avoir de lui un mot
d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappee. Mon fils a perdu
son enfant. J'ai ete dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pense a
_Villemer_ et revu La Rounat presque a la veille de la reprise, que je
ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le recit de ses peripeties
a propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer a ses
resolutions, puisque vous etiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait
repeter M. Brindeau. Le resultat final, c'est que M. Brindeau a tres
bien joue; mais ce n'etait pas une preoccupation egoiste qui me faisait
reclamer la connaissance des faits anterieurs a son engagement. Je
tenais bien plutot a ne pas avoir ete, a mon insu, prise pour complice
d'une _infidelite_ envers vous, a qui nous avons du un si beau succes.
Apres beaucoup de details trop longs a retrouver, La Rounat m'a donne sa
parole d'honneur qu'au moment ou il avait engage Brindeau, M. Harmant
lui avait absolument refuse de vous rendre votre liberte, en lui
demontrant par _a_ plus _b_ que cela etait impossible.

J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous
l'ecrire. Elle etait, d'ailleurs, assez inutile. Ce a quoi je tenais,
c'est a vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me
mettre a meme de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous
n'avez pas doute de moi, j'espere, dans tout cela, et je compte bien que
nous livrerons encore ensemble quelque serieuse bataille. Merci de tout
coeur pour la derniere, et, quand vous aurez une matinee a perdre, venez
(en me prevenant toutefois un jour d'avance) me voir a Palaiseau. Vous
me ferez un vrai plaisir.

A vous,

G. SAND.

  [1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_.




DLXXIII

M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHATRE

                                Palaiseau, octobre 1864.

Cher ami,

Je vous reponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande.
Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de
revenir seuls a Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants,
c'est d'y vivre, tout en se reservant un pied-a-terre a Paris, ou ils
pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien
leur petit systeme d'economie domestique, ils pourront aussi faire de
petites excursions en Savoie, en Auvergne et meme en Italie. Tout cela
peut et doit faire une vie agreable; car j'irai les voir a Nohant, et il
faut esperer qu'il y aura bientot une chere compagnie: celle d'un nouvel
enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien
rassis, j'espere qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura
necessairement deux ans a rester sedentaire pour la jeune femme; ou
sera-t-elle mieux qu'a Nohant pour elever son petit monde?

Je vois bien maintenant, d'apres leur incertitude, leurs besoins de
bien-etre, leurs projets toujours inconciliables avec les necessites et
les depenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il
faut, nulle part. Ils peuvent etre si bien chez nous, en reduisant la
vie de Nohant a des proportions moderees et avec le surcroit de revenu
que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur
conviennent pas, ils seront libres, l'annee prochaine, de m'en proposer
d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tatent le terrain,
et, a la prochaine Saint-Jean, ils sauront a quoi s'en tenir sur leur
situation interieure. Apres moi, ils auront, non pas les ressources
journalieres que peut me creer mon travail quand je me porte bien, mais
le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance,
et, comme ils n'ont pas a se preoccuper de l'avenir, ils peuvent
depenser leurs revenus sans inquietude.

Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand
mecompte d'habitudes a ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer
a tout, a sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa
propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tete_
et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et
comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui?

Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idee, que,
pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les renes
et mener leur attelage. Ce qui etait n'etait pas bien, puisqu'ils n'en
etaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation.
J'ai change les choses autant que j'ai pu dans leur interet, et je suis
toujours la, prete a modifier selon leur desir, mais a la condition que
je n'aurai plus la responsabilite de ce qui ne realisera pas un ideal
qui n'est point de ce monde.

Je m'en remets a votre sagesse et aussi a votre adresse de coeur delicat
pour calmer ces chers etres, que vous aimez aussi paternellement, et
pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres
pour eux.

A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous a Paris? Prevenez-moi des a
present, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous
voir a Palaiseau et ne pas me croiser avec vous.

Tendresses a votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout
mon coeur.

G. SAND.




DLXXIV

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Palaiseau, 24 octobre 1864.

Cher enfant,

Voila la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes
plantations et j'irai vous embrasser.

J'aurais mieux aime les finir et rester plus longtemps avec vous.

Si tu as la tete cassee de chercher, je t'offre la pareille; car
j'essaye de tirer une piece, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville,
soit de _Mont-Reveche_ pour l'Odeon, et je vas de l'une a l'autre,
ecrivant, effacant, sans savoir encore par laquelle je commencerai;
et peut-etre, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des
douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par la. Si on n'en sort
pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il
pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout a fait a la
fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigue.

Voila mon hygiene, et je sors de ces crises habituellement avec succes
ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, apres plusieurs essais pour
s'en distraire et s'y remettre, on reconnait que le sujet ne vaut rien
ou qu'on n'est pas propre a s'en servir. On y renonce. On a perdu du
temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _reguise_
l'instrument cerebral qui sert a composer, et il fonctionne mieux
ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_,
tu voulais faire _le Deluge_. J'ai bien commence cent romans que
j'ai abandonnes; et ca ne doit pas decourager, a moins qu'on ne soit
_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande
pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais
bien un _etat_ de notre etre, un moment de bonne harmonie complete entre
le physique et le moral. Ce moment n'arrive guere quand on le cherche
avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau
ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi.

Ca ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ca viendra demain
au moment ou je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouve ce que je
cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain.




DLXXV

A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS

                                Palaiseau, vendredi soir,
                                29 octobre 1864.

Cher ami,

Je ne sors pas de mon petit jardin, ou je fais planter et deplanter,
et je n'ecris guere, c'est vrai! figurez-vous tous les preparatifs
indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est
petite! plus il est difficile d'y etre bien sans de grands soins. Nous
arriverons a y avoir chaud; il est bien necessaire de n'avoir pas les
doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce
petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours aupres de mes pauvres
enfants a Nohant. Ils ne s'y habituent guere sans moi, surtout sous le
coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit.

Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout
effrayee, moi qui ne me relis que contrainte et forcee! J'ai peur que
vous ne vous degoutiez de cet ecrivain trop, fecond! Il m'amuse si peu,
que, ayant a faire une piece qu'on me demande, avec _Mont-Reveche,_ je
n'ai pas le courage de relire le livre!

A vous.

G. SAND,




DLXXVI

A MADAME LINA SAND, A NOHANT

                                Palaiseau, novembre 1864.

Ma belle Cocote,

Tu es bien gentille d'etre _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donne du
courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin.
L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand meme
pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider a
vivre, voila ce qui est commande par le coeur. La philosophie, la
religion meme sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on
doit avoir la douleur bonne, c'est-a-dire aimante. Aide donc ton Bouli
a moins souffrir; et a se fortifier par le travail et l'esperance d'un
meilleur avenir. Il peut etre encore si beau pour vous deux, sous tous
les rapports! Ne le gatez pas parle decouragement. La destinee et le
monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-memes.

Moi, j'ai bon espoir pour la piece; Bouli te donnera tons les details
que je lui ecris. Je suis desolee que tu aies commande un chapeau, je
t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout
ce qui se porte, et a volonte, selon qu'il fait chaud, froid ou doux:
_modes de cour_, rien que ca! La loque est, selon moi, un bijou; le
chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingue pour faire des
visites, quand il gele.

Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine
ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-etre une chouette dans
l'arbre; il faudrait deplacer leur maisonnette et la mettre contre un
mur.

Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules
a Leontine et les faisans a Angele, ou a madame Duvernet, ou a madame
Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin
et a qui ca fera le plus de plaisir.

J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargee de t'embrasser. Dumas
se marie decidement avec madame Narishkine. Je vas me remettre a
_Mont-Reveche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs.
Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu
la faire venir, souffrante et par ce temps de Siberie. Il faut laisser
passer ca. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et
on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le
courage!

On me dit qu'a Palaiseau l'hiver se fait plus _a la fois_ que chez nous
et que les gelees de mai, si desastreuses dans le Berry, sont tout a
fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris
ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien.

Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu a ton Bouli. Je ne
veux pas encore m'interesser au _roman antediluvien_. Je veux qu'il
pense a sa piece, c'est la grosse affaire. Ca reussira ou non, mais ca
doit etre _tente_.




DLXXVII

A M. PHILIBERT AUDEBRAND

                                Paris, 23 decembre 1864.

Je viens, monsieur, vous demander un leger service, votre bienveillance
ne me le refusera pas.

Pour beaucoup de raisons qui ne vous interesseraient nullement et qui
seraient longues a dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser
publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a completement trompe en
vous disant que je faisais batir _des villas_. Ma position est des plus
modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idee qu'on me prete.

Comme la chose par elle-meme est bien peu interessante pour le public,
ayez l'obligeance d'ecrire vous-meme deux lignes de rectification. Je
vous en serai reconnaissante.

GEORGE SAND.




DLXXVIII

A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS

                                Paris, 23 decembre 1864.

Monsieur,

J'ai recu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, apres une absence
de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est
d'engager la personne chargee dans la maison Levy de l'examen des
manuscrits, a prendre connaissance du votre le plus tot possible. Quant
a influencer le jugement d'un editeur sur les conditions de succes d'un
ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous repondent avec raison, que,
ayant a faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du
debit_. Ce sont la des raisons prosaiques, mais si positives, que,
apres avoir essaye _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services
analogues a celui que vous reclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite
inutilite de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage
a ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment
d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits
qui m'ont ete soumis, et ma vie ne suffirait pas a les lire et a les
juger. Les editeurs sont encore plus encombres; mais ils ont des
fonctionnaires competents qui ne font pas autre chose et qui, tot ou
tard, distinguent les ouvrages de merite. Soyez donc tranquille: si les
votres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen
chez MM. Levy est impartiale et capable. L'interet des editeurs repond
de votre cause si elle est bonne.

Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues.

GEORGE SAND.




DLXXIX

A M. EDOUARD DE POMPERY, A PARIS

                                Paris, 23 decembre 1864.

Cher monsieur,

Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui
me plait; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai
pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le role que la
logique et le coeur imposent a la femme. Celles qui pretendent qu'elles
auraient le temps d'etre deputes et d'elever leurs enfants ne les ont
pas eleves elles-memes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible.
Beaucoup de femmes de merite, excellentes meres, sont forcees, par le
travail, de confier leurs petits a des etrangeres; mais c'est le vice
d'un etat social qui, a chaque instant, meconnait et contrarie la
nature.

La femme peut bien, a un moment donne, remplir d'inspiration un role
social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission
naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'etais
arrieree dans mon ideal de progres, et il est certain qu'en fait de
progres l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destine a
changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme a jamais esclave de son
propre coeur et de ses entrailles. J'ai ecrit cela maintes fois et je le
pense toujours.

Je vous fais compliment des remarquables progres de votre talent, la
forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en depit, de tout
ce qui a ete dit et ecrit sur l'eternelle question.

Bien a vous.

GEORGE SAND.




DLXXX

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,

A ANGERS

                                Palaiseau, 31 decembre 1864.

Mademoiselle,

Le recit que vous me faites m'a vivement touchee; ce que j'y vois
surtout, c'est votre immense bonte, c'est votre vie entiere consacree
a faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette ame
pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de
bien, pouvez-vous etre triste et decouragee? c'est vraiment douter de la
justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines eternelles!
que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appreciation de nos
fautes peut etre jugee par nous et mesuree selon nos idees?

Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcee de reprendre
les autres, de gronder un enfant, et meme d'enfermer un animal: "Certes
Dieu n'est pas _juste_ a notre maniere. S'il connaissait la necessite de
chatier, de reprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait
brise a toute heure; les larmes et les cris des creatures navreraient sa
bonte. Dieu ne peut pas etre malheureux; donc, nos erreurs n'existent
pas comme un mal devant lui. Il ne reprime pas meme les criminels les
plus odieux; il ne punit pas meme les monstres. Donc, apres la mort, une
vie eternelle, entierement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle
soit, notre religion doit consister a nous y fier entierement; car Dieu
nous a donne l'esperance et c'etait nous faire une promesse. Il est la
perfection: rien des bons instincts et des nobles facultes qu'il a mis
en nous ne peut mentir."

Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte
de l'etat maladif qui fait naitre vos terreurs et vos doutes. Je crois,
mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre
maladie morale tres serieusement: c'est un devoir religieux auquel vous
devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser deteriorer
votre intelligence, pas plus que votre sante. Ouvrage de Dieu, nous
devons nous conserver purs de chimeres et d'insanites. Allez donc vivre
ailleurs qu'a Angers, dont le sejour vous rejette dans le delire. Allez
n'importe ou; pourvu que vous y ayez le theatre et la musique, puisque
vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitie pour ceux qui
ont de l'amitie pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui
vous defend l'abandon de vous-meme.

Agreez tous mes sentiments affectueux et devoues.

GEORGE SAND.




DLXXXI

A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS

                                Paris, 11 janvier 1865.

Monsieur,

J'ai recu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en
temoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai recu aussi les ouvrages
que vous avez publies et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis
touchee de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais
apprecier votre talent d'ecrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je
regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumiere a
laquelle j'ose me livrer entierement. Je vois un conflit terrible entre
des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur
a tous frappes, et qui se reprochent mutuellement ce commun desastre:
c'est l'histoire de tous les desastres! En France, nous avons ete
divises aussi par la defaite; et quelle force, quelle sagesse il faut
avoir, dans ces moments-la, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns
les autres! Il faudrait, pour prononcer, etre initie tout a coup aux
clartes que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en
presence. Je ne me suis pas sentie autorisee a instruire, dans ma pensee
et dans ma conviction, ces grands proces politiques, ou tant de details
sont a controler, tant d'accusations a verifier soi-meme. Il y faudrait
toute une vie exclusivement consacree a l'enquete immense que l'avenir
seul pourra mettre sous nos yeux. Vous etes bien jeune pour ce travail
d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels a
l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils
pas le danger de desaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un
peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous
faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de
menagement.

Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obeissez
a l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive
doit servir a tout ce qui doit arriver, peut-etre faut-il que vous
accomplissiez la rude tache que vous vous imposez. La verite ne se fait
qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-meme, elle est paresseuse a se
montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous!

Agreez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand meme_, et _parce
que_.

GEORGE SAND.




DLXXXII

A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS

                                Palaiseau, 12 janvier 1865.

Il est piquant sans doute de se reveiller en apprenant, par la voie
des journaux, des nouvelles de soi-meme, nouvelles que l'on ignorait
completement.

J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais achete un terrain
et que j'allais y faire batir un hotel tres curieux et tres original.
Cette fortune venue en reve ne me fachait pas; mais la construction
de l'hotel ainsi annoncee m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas
architecte et je n'aime pas a batir. Aussi, en me frottant les yeux, me
suis-je trouvee fort aise de n'avoir pas le moindre capital a placer et
de ne pas etre forcee de tenir les promesses du journal a ses abonnes.

Il a ete annonce aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour
l'Odeon une piece tiree de mon roman de _Valvedre_, chose a laquelle
je n'ai jamais songe. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des
visiteurs se casser le nez a ma porte, en annoncant mon arrivee a Paris.

Il parait que le but de mon installation a Paris est d'assister aux
repetitions d'une piece que mon fils a presentee a l'Odeon. Comme toutes
ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espere que les redacteurs
voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens
quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire ecrire a
leurs amis et connaissances mystifies beaucoup de lettres inutiles. Je
leur en demande donc la rectification benevole. Je n'ai pas gagne a la
loterie, je ne fais rien batir, je fais une piece dont le titre n'est
pas fixe et dont le sujet n'est pas tire de _Valvedre_. Mon fils n'a pas
fait de piece pour l'Odeon, et, quand il sera en repetition, il s'en
occupera lui-meme. Enfin, je ne suis pas a Paris, et il n'y a absolument
rien, dans ma vie, qui offre le moindre interet de nouveaute et de
curiosite au public parisien.

GEORGE SAND




DLXXXIII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Palaiseau, 15 janvier 1865.

Cher ami,

Combien je suis touchee de tout ce que vous m'ecrivez! Vos souffrances,
votre courage invincible, votre affection pour moi, voila bien des
sujets de douleur et de joie. Vous vous etes cramponne a l'exil, et il a
bien fallu vous admirer, malgre les prieres et les regrets.

Mais, si vous avez eu un moment de sante suffisante, comme Nadar me le
disait, pourquoi n'en avoir pas profite pour chercher, ne fut-ce que
momentanement, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de
vous-meme, vous faites si bon marche de votre mal, qu'on ne sait pas ce
qui peut l'alleger.

Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies
incurables. La medecine avancee commence a le croire; moi, je l'ai
toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers
l'humanite, de vouloir guerir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fievre
typhoide: il m'est reste une maladie de l'estomac qui a dure trois ans
et qui etait qualifiee de _chronique_. M'en voila guerie, mais aussi je
l'ai voulu.

Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a ete
triste!_ Elle a ete, elle sera toujours pleine d'atroces dechirements,
et mon fonds de gaiete interieure ne me preserve pas des accablements
complets. J'ai perdu, l'ete dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice
et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait
un an, il etait ne le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire,
son agonie a commence. Il etait joli et intelligent deja. Quelle
douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande,
je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il
faut pleurer, esperer, creer, _etre_; il faut vouloir enfin, dans tous
les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me repondent encore
que par des larmes; ils ont trop aime ce premier enfant, ils craignent
de ne pas aimer le second; ce qui prouve, helas! qu'ils l'aimeront trop
encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les elans du coeur et des
entrailles?

Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois a la France; je
sens du moins que je suis Francaise, a cette conviction souveraine,
qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs,
les cruels ecrasements de la pensee, mais qu'il faut toujours se
relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accroches a
toutes les ronces du chemin, et aller toujours a Dieu avec ce sanglant
trophee.

Me voila loin de mon sermon sur la sante; pourtant, j'y reviens
naturellement. Votre vie est precieuse, quelque brisee ou dechiree
qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder.

Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui!

GEORGE SAND.




DLXXXIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME)
A PARIS

                                Palaiseau, 7 fevrier 1865.

Voila votre victoire annoncee dans les journaux, mon grand ami! C'est un
beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de fevrier. Il ne fera
pas brailler tant de trompettes, mais on en celebrera plus longtemps
l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra.
Moi, je n'oublierai pas que vous avez passe avec nous, dans un petit
coin, la soiree apres ce beau combat, et, en vous ecoutant, j'aurais
oublie les heures; je crains que nous n'ayons abuse de votre bonte, nous
qui n'avons rien de mieux a faire que de vous entendre, tandis que,
vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses a accomplir.

Le bonheur est une abstraction en meme temps qu'une realite, quoi qu'en
disent les philosophes. Durable et certain a l'etat d'_ideal_ pour qui
en connait la vraie et haute nature, il est _momentane_ et puissant a
l'etat de _realite_, quand les faits servent l'ideal. Donc, portant en
vous la vraie notion du bonheur, qui est de le repandre et de le donner,
vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obeissent a
votre ardente et genereuse volonte.

Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquete et que vous
venez de gagner une belle bataille. Les jours de degout et de fatigue
reviendront. Le bonheur a l'etat de realite complete n'est pas une chose
permanente pour l'homme; mais il vous restera a l'etat d'ideal, augmente
du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut
combattre toujours pour augmenter votre tresor de force et de foi. La
reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une
consequence, un accessoire peut-etre! vous l'aurez. Mais votre but est
plus eleve. Vous n'etes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui
lutte en ce siecle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des
forces a depenser, c'est deja un bonheur que d'etre riche en ce sens-la.

J'ai recu vos invitations en regle; merci de votre bon souvenir. Mais
me voila au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je
lutterai sans grand effort contre la fievre.

Ce ne sera rien; je penserai a vous et je parlerai de vous, ayant aupres
de moi quelqu'un qui ne demande que cela.

Avez-vous pense, en vous en allant tout seul, a pied, depuis le
Pantheon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent
ans d'ici, la France, le monde par consequent vivrait, grace a vous,
d'une autre vie?

Du haut du Pantheon quelque chose a du vous parler et vous crier:
"Marche!"

A vous de coeur toujours et toujours plus.

G. SAND.




DLXXXV

AU MEME

                                Palaiseau, 9 mars 1865.

Cher prince, vous me disiez bien que rien n'etait fait puisqu'il y avait
encore a faire. Le desaveu de M. Duruy et de votre genereuse inspiration
ne vous surprend peut-etre pas; mais il doit vous facher. Moi, Je n'en
suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espere, et vous
emporterez d'assaut la citadelle a la premiere occasion. Il y a la une
belle question a plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce
pas?

Je ne sais pas si on vous a envoye, comme je l'avais demande, l'epreuve
de mon article sur la _Vie de Cesar_. Je n'ai pas du me demander si elle
plairait ou non a l'illustre auteur.

Tout en rendant hommage au talent reel et considerable, je ne puis
accepter la these, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de Cesar,
cet _acheteur de consciences_, a l'oeuvre, peut-etre blamable a certains
egards, mais du moins _integre_ et vraiment fiere de Napoleon Ier me
paraissait un blaspheme. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empieter
sur le domaine de la politique, interdite au petit journal ou j'insere
cet article, a la demande de mon editeur.

Vous m'avez fait esperer que je vous verrais un de ces jours, mon grand
ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la
semaine. Je vous aime de tout mon coeur.

G. SAND.




DLXXXVI

A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE

                                Palaiseau, 26 mars 1865.

Cher ami,

D'abord, dites a Angele que je la remercie de sa pelote et de sa
charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la
premiere. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina,
et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-meme
reclamer mon bien; mais je vais tres peu a Paris, et, quand j'y vais,
c'est toujours pour quelque affaire pressee. Il y a des siecles que je
n'ai fait de visites a mes amis. Il fait si froid et si humide pour se
promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont
pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir a
Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont ete enrhumes comme des loups, et
je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des
chemins souvent _chetifs_; mais je sais que la piece de Maurice est
recue pour l'hiver prochain au Chatelet, et que son roman a paru.

Votre etude sur Cesar est bien plus savante et plus approfondie que la
mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second
volume. Mais le journal qui m'a demande ce travail et que je tiens a
obliger parce qu'il appartient a Michel Levy, mon editeur, et qu'il est
dirige par notre ami Aucante, ne souffre ni longs developpements, ni
erudition trop serieuse, ni allusions politiques. Il y en avait deja
un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur
l'ouvrage, je n'ai pas eu a surmonter l'embarras que vous me supposez.
Si j'eusse trouve l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eut pas insere
une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'etait bien
simple. Je suis la premiere personne qui ait ete a meme de le lire, et
mon compte rendu est le premier qui ait ete fait. J'etais donc tres
libre de mon jugement et j'ai trouve que le livre avait du merite. Je
savais pertinemment qu'il etait tout entier, et sans correction aucune,
du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon eloge impartial au
talent, qui est reel. Quant a approuver la preface et a admirer Cesar,
le diable ne m'aurait pas fait departir de ma facon de penser, et je
dois dire qu'on a bien pris la chose.

Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous cotes, on se met
a faire ce que nous faisons: on demolit Cesar, avec un peu plus ou
un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le decouronne
generalement et il ne sortira pas blanc de la sellette ou le livre
imperial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire,
et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de
succes. C'est un talent froid et concis, sans profondeur reelle et qui
n'a d'interet litteraire que pour les gens du metier. Encore tous ne
sont pas comme moi, qui suis un peu pantheiste en fait d'art et qui aime
toutes les manieres, celles qui sont un peu exuberantes et celles qui
ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel
procede, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans
m'en rendre compte. Les lettres sont generalement plus forts que moi sur
ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur
ou la verite, pourvu qu'on l'amuse ou l'etonne. Or il ne trouvera dans
le livre imperial rien d'assez epice pour lui et il ne l'achetera pas,
c'a ete ma premiere impression. Heureusement que les editeurs n'ont
pas de droits d'auteur a payer; car ils auraient fait la une mauvaise
affaire.

Mais en voila bien assez sur cela.

Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste,
je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers
_avances_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni
mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins.
Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eut decouvert, il
n'y serait pas mort de chagrin.

Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches;
rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs.

G. SAND.

Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de
ce monde. Je fais en meme temps un roman pour ce printemps et une piece
pour l'hiver prochain. J'ai decouvert que l'un me reposait de l'autre,
et ca m'amuse comme ca.




DLXXXVII

A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS

                                Palaiseau, 30 mars 1865.

Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit a vous demander,
monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], tres enjoue a la
surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure
de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle resume une
phase de _l'etat humain_, si je puis dire ainsi. L'etude de cet etre
evanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous
ses deportements, ses notions fausses, ses qualites natives, sa rudesse,
son aveuglement et sa bonte, offre, je crois, quelque chose de plus
serieux que le recit des aventures arrangees pour le plaisir du lecteur;
et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont
amusantes quand meme, je crois, sans trop de prevention, maternelle,
qu'il merite quelque attention et l'encouragement de la critique
serieuse.

Me pardonnerez-vous de vous demander la votre pour qui n'oserait pas
vous la demander lui-meme, en vous promettant que nous en serons tous
deux tres flattes et tres reconnaissants?

Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues.

GEORGE SAND.

  [1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paraitre, chez Michel Levy.




DLXXXVIII

A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG

                                Palaiseau, 17 mai 1865.

J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez ete frappe.
Ce n'est pas a vous, ame profondement religieuse, qu'il faut parler
de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-meme par
consequent. Mais le courage et la foi n'empechent pas la douleur d'etre
vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piete, n'en
plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur
sollicitude adoucissent, autant que possible, le dechirement de votre
ame, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le
plus sincere et le plus fervent interet.

GEORGE SAND.




DLXXXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON.(JEROME).
A PARIS

                                Palaiseau, 1er juin 1865.

Cher grand ami,

Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets.

Si vous etiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien
heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progres
pour lui-meme et vous souffrez quand il s'arrete, meme a votre profit.
Et puis vous etes loyal et votre ame souffre d'etre meconnue. Je sens
tout cela et je suis indignee de voir l'esprit du passe souffler sur
toutes les idees vraies.

Quelle triste situation que celle d'un homme qui reve le pouvoir absolu,
et qui croit l'atteindre en etouffant la verite! tout cela, voyez-vous,
c'est la _faute a_ Cesar. On reve de resumer, en soi une sagesse
providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous
recu de la _Providence_, c'est-a-dire de la loi qui preside a leur
emancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaitre et consulter
avant d'oser dire: "Il n'y a qu'un maitre et c'est moi!" Comme c'est
vieux, cette doctrine de l'autorite d'un seul, et comme c'est vide
au temps ou nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste,
sciemment ou non, contre cette chimere! C'est le fatal chemin de
l'eternel desastre.

Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de
ceux qui disent: "Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins."

Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec
eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne
pourra jamais vous empecher d'etre ce que vous etes. Il n'est pas
adroit, si l'on s'en inquiete, de le manifester publiquement.

G. SAND.




DXC

A M.

                                Palaiseau, 9 juin

Cher monsieur,

J'ai lu votre livre. Il est savant, ingenieux, clair et interessant au
possible. Il me laisse toutefois au point ou il m'a prise. Je savais
bien que Jesus croyait a la resurrection des corps, et je suis d'autant
plus persuadee que sa doctrine etait la continuation de la vie humaine
ou la reapparition personnelle dans la vie humaine, que vous etablissez
sans replique la source de cette croyance, son histoire, sa raison
d'etre, son lien avec le passe, enfin tout ce qui constitue le fait
historique, peu connu jusqu'ici dans ses details. Mais votre conclusion
ne me soumet pas. En croyant a l'immortalite du corps, Jesus et ses
aieux croyaient a celle des ames, par la raison qu'il n'est pas de
corps sans ame. Il etait donc spiritualiste sans etre exclusivement
spiritualiste. Vous, vous etes exclusivement spiritualiste; je ne peux
pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas
possible _d'affirmer_ des ames sans corps.

Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre
immortalite dans la region de l'impenetrable. Mais qui dit
_l'immortalite_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons;
elle ne se manifeste pas pour nous dans la separation de l'ame et du
corps, dans la pensee sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons
donc pas nous faire la moindre idee d'une vie spirituelle qui soit
purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois a une
chose dont je n'ai pas la moindre idee.

Jesus se trompait sur les conditions de la resurrection, nous n'en
doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le
comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donne a I'homme de le
comprendre. Que l'ame se revete d'un corps de chair ou de fluide, il ne
lui en faut pas moins quelque chose a animer, ou bien elle n'est plus
une ame, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planetes legeres,
relativement a nous, comme le liege, comme le bois, etc. Elles n'en sont
pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi materielle que la
notre.

Socrate n'est pas si clair qu'il vous parait. Je pense qu'il croyait
bien que son ame revetirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent
dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit
les ames faire elles-memes leur destinee, courir ou leurs passions les
emportent, et, la, il donne la main a Pythagore. Si les ames ont des
passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organisees_.--Autrement?

Enfin, vous aurez encore beaucoup a nous dire la-dessus; car votre
hypothese laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes
objections, cher monsieur. Vous etes si sympathique et vous paraissez si
bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense.

G. SAND.




DXCI

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

                                Palaiseau, 27 juin 1865.

Cher monsieur,

Combien je suis heureuse d'avoir a vous remercier! Quand votre loyale et
forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maitre et prend
son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait echapper a un coup
d'oeil comme le votre, mais ce qu'il etait bien utile pour mon fils de
dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualite qui est bien
sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon role, a moi,
etait de ne pas la lui oter et de comprendre sa reelle valeur. C'est a
quoi je me suis attachee toute ma vie, et j'en suis recompensee, le jour
ou vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait
d'illusions maternelles sur cette valeur de talent.

Votre appreciation, si franche et si delicate, est une joie reelle pour
moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette
conscience et cet esprit de genereuse protection. J'envoie l'article a
Maurice, qui est a Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux
et bien reconnaissants.

Et votre livre, a vous, ce livre dont vous me parliez a l'Odeon, est-il
publie? Je ne sais rien la ou je suis, garde-malade affligee, et blessee
par-dessus le marche, par suite d'une chute. Quand vous paraitrez, ne
m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrere, et suis, avec
affection, tout a vous.




DXCII

A MAURICE SAND A NOHANT

                                Palaiseau, 29 juin 1865.

Bouli,

Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles
fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _erudition_, tu es
plus ferre que moi; moi, je pense au succes, et je voudrais t'epargner
les critiques qui ont ecrase _Salammbo_, ouvrage tres fort, tres beau,
mais qui n'a vraiment d'interet que pour les artistes et les erudits.
Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public
se contente de dire: "C'est peut-etre superbe, mais les gens de ce
temps-la ne m'interessent pas du tout." Tu en risquais autant avec ton
moyen age; tu as su vaincre la difficulte et rendre la chose amusante
pour le gros public en meme temps qu'appreciable aux artistes.

Il faut trouver moyen de faire le meme tour de force pour ton _Coq_. Or
il sera tres indifferent au public et aux journalistes, qui ne sont
pas erudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les
ingenieuses personnifications des races antiques. Cela plairait a des
savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a
ne te liront meme pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il
ne l'ouvrent jamais.

Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science
que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualites,
c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton,
c'est-a-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur a une
epoque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de
lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne
la connait. La couleur d'Apulee en aura cent sur cent: le type de _l'Ane
d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te
croyais fixe la-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel
_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur.
Il etait convenu qu'un Apulee ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis
_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyage dans l'Inde ou dans la
Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-la; le recit
traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu
de mots les types et les fictions a sa maniere et a son point de vue.

Exemple: "Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des
Gaules et si je crois a leur existence. En verite, j'y crois un peu pour
telle ou telle raison."

Ces interruptions du narrateur feraient tres bien. Elles rameneraient,
du fond d'une antiquite fantastique, le lecteur au sentiment d'une
realite antique a lui connue. Elle peindrait l'etat des esprits au temps
du narrateur, et cet etat est, s'il m'en souvient bien, un melange de
scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions
grossieres comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le
lecteur sur ses pieds. Il se dirait: ": Voici d'ou je pars et voila ou
l'on me mene. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en
temps ou j'etais."

Autrement, il dira qu'on l'emmene trop loin, qu'on le perd dans le
brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez differents du
present, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en etre juge, et,
quand le lecteur se sent trop depayse, il vous lache.

Enfin, il voudra se dire a chaque instant: "Voila de droles de moeurs et
d'incroyables habitudes! Mais c'etait comme ca, on me le prouve; Celui
qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'etait
un ami de mon ami Apulee, m'explique que ce devait etre comme ca. Alors
j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ca m'amuse."

Voila mes raisons, toutes de fait et prosaiques; mais il faut tenir
compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il
faut faire des ouvrages d'erudition pure; autre public.

Reflechis et decide; car bien certainement il y a un parti a prendre
dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a a faire. Mais, avec
ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les
longueurs et le trop d'importance donne a des personnages secondaires.
Je laisserais les anoplotheres, sans les nommer peut etre, mais en les
decrivant, et le narrateur dirait qu'il croit a l'existence de ces
animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. "Reste
a savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je
vous donne la legende comme on me l'a donnee."

Tu ferais ce narrateur gai, malin et naif, poete quand meme, lorsqu'il
raconte les grandes scenes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut
pas changer.

Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.

Mes amities a _Rigolo_. Il faut le rendre tres savant, il est en age
d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si
intelligent qu'un ane. Ca parlerait si ca voulait, mais ca ne veut pas.

  [1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand.




DXCIII

A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS

                                Palaiseau, 1865.

Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps,
chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile
de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empechement de position?
N'importe. L'ouvrage est bizarre, inegalement ecrit, souvent tres peu
correct d'expressions, parfois trop naif, parfois trop declamatoire
(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-meme); s'elevant
dans le vague et retombant a plat dans le non-sens; enfin tres obscur
parfois, comme la parole d'un exalte qui ne sait pas toujours ce qu'il
dit.

Voila bien des defauts. Eh bien, ces defauts pourraient etre une grande
habilete. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que
l'auteur, jeune, est sans soin, sans experience, et tout a fait depourvu
de ce que l'on est convenu d'appeler du talent.

Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme merite beaucoup d'etre
remarque. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un
cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble
a rien de ce qui s'ecrit pour ecrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai
delire, la naivete, la plenitude, tout ce que I'on cherche en vain dans
un livre bien fait: l'emotion sans bornes, degagee hardiment du controle
de la raison.

Il a aussi, malgre la frequente vulgarite des mots et des images, une
distinction et une originalite de sentiments tres touchantes. Il a la
foi, il croit a Dieu, a l'amour, a la liberte et meme aux journaux. Il
croit aussi a la gloire et il croit en lui. C'est un enfant genereux,
c'est peut-etre un etranger, tombe de quelque planete ou l'on vit encore
par le coeur et ou l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire
rire M. Proudhon.

Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanement: "C'est
bien mauvais!" et: "C'est bien beau!" Que voulez-vous! tout le monde a
du talent; nous ne sommes pas blases, nous cherissons le talent. Mais
tout le monde n'a pas la passion, et c'est la ce qui, bien ou mal
exprime, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose
l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur.

La critique peut dire: "Sachez ecrire ou n'ecrivez pas." Elle a raison.
Mais le public peut dire aussi: "Soyez emu ou n'esperez pas nous
emouvoir." Aura-t-il tort?

GEORGE SAND.




DXCIV

A M. LOUIS ULBACH, A PARIS

                                Palaiseau, 27 septembre 1865.

Vos livres me sont arrives dans un moment affreux, cher monsieur,
laissez-moi plutot dire _ami_. J'ai ete morte, je ne sais pas si je
suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Etait-ce une bonne
disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_,
et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse delicate, subtile et
vigoureuse a la fois; une de ces histoires sans evenements qu'on
n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces
ames-la. Et quelle forme exquise, ingenieuse a definir toutes les
emotions et toutes les reflexions!

Vous me traitez de maitre, c'est vous qui passez maitre, et, moi, je
passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans
les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le
calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci
d'avoir pense a moi; je lirai _le Parrain,_ bien sur.

Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et
on peut s'imaginer, au premier abord, que son etat l'a blasee sur les
choses de la vie; mais, si elle etait vieille, vous eussiez pu la
peindre tout de suite comme aiguisee et surexcitee, et disposee a
souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez
montre que notre travail d'analyse, a vous, a moi, a tous les artistes
qui prennent leur tache au serieux, pousse au besoin de se devouer et
de se defendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus
difficile a nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort,
quel abime!

Ayez grand courage, vous avez le grand lot.

A vous de coeur.

G. SAND.




DXCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Palaiseau, 22 novembre 1865.

Il me semble que ca me portera bonheur de dire bonsoir a mon cher
camarade avant de me mettre a l'ouvrage.

Me voila _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son menage
logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la derniere maison
au bas du village, tout isolee dans la campagne, qui est une oasis
ravissante. Des pres, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas
de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaine infernale; un
ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me
semble qu'on est au fond de la foret vierge: rien ne parle que le petit
jet de la source qui empile sans relache des diamants au clair de la
lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se reveillent
a la chaleur de mon feu. Elles s'etaient mises la pour mourir, elles
arrivent aupres de la lampe, elles sont prises d'une gaiete folle, elles
bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont meme des velleites
d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse,
elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal!

Je suis triste ici tout de meme. Cette solitude absolue, qui a toujours
ete pour moi vacance et recreation, est partagee maintenant par un mort
qui a fini la, comme une lampe qui s'eteint, et qui est toujours la. Je
ne le tiens pas pour malheureux, dans la region qu'il habite; mais cette
image qu'il a laissee autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble
se plaindre de ne pouvoir plus me parler.

N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empeche de nous
dessecher. Et vous, mon ami, que faites-vous a cette heure? Vous piochez
aussi, seul aussi; car la maman doit etre a Rouen. Ca doit etre beau
aussi, la nuit, la-bas. Y pensez-vous quelquefois au "vieux troubadour
de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour"?
Eh bien, oui, quand meme! Vous n'etes pas pour la chastete, monseigneur,
ca vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_.

Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler,
si je peux, des gens qui s'aiment a la vieille mode.

Vous n'etes pas force de m'ecrire quand vous n'etes pas en train. Pas de
vraie amitie sans liberte _absolue_.

A Paris, la semaine prochaine, et puis a Palaiseau encore, et puis a
Nohant.




DXCVI

A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS

                                Nohant, 15 decembre 1865.

Monsieur,

Vous m'avez arrache une promesse que je ne puis tenir; vous et les
eminents ecrivains qui vous secondaient, vous etiez persuasifs,
affectueux, indulgents, irresistibles. Mais j'ai trop presume de mes
forces devant un devoir a remplir. Il y a des devoirs aussi envers le
public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable
de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoque pour lui montrer
une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes
amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent
de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu
surmonter mon embarras, ma defiance absolue de moi-meme. Demandez-moi,
commandez-moi toute autre chose ou je n'aurai pas a payer de ma
personne.

Croyez, monsieur, vous et les membres du comite qui m'ont honore de leur
visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma defection
que par le souvenir des bontes que vous m'avez temoignees et par la
reconnaissance qu'elles m'inspirent.




DXCVII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                Nohant, 7 janvier 1866.

Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_
donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat
a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y
avait du remede; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'interet,
je le vois a present; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune
fille fut (telle qu'elle est, et en commencant par une fantaisie
romanesque) prise d'une passion veritable, qu'elle la, fit partager a
Lelio, que Lelio se sacrifiat a son ami, il y avait motif a emotion ou a
souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et
de vraisemblance pour guerir ces coeurs blesses (moyen de la fin auquel,
du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait
peut-etre inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme
toujours. C'est ma nature de ne pas croire a l'impossible et de ne pas
croire non plus a l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les
tourner du cote qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche.
Je crois que, si j'avais pu etre a Paris, savoir tout de suite, et non
au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat,
j'aurais ete a vous tout de suite et nous aurions pare le coup. Il est
vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais
montre la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte.

C'est un impatient aveugle qui, devant une deception, abandonne tout et
ne cherche pas le remede ou vous empeche de le chercher.

Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui
en veux pas pour ca: ce n'est pas l'affaire des directeurs de theatre
d'avoir de la perseverance, de la philosophie et de la presence
d'esprit. Il a laisse passer un temps precieux et il cherche son salut
Dieu sait ou.

Quant a nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous
decourager, et je _vois_ que vous _voyez_ deja quelque chose a tenter
dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier
apercu.

Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais a la peine prise en pure
perte, et a ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail
perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ca
apprend, et la vie se passe a apprendre; ceux qui la passent a regretter
ne vivent pas. Je vous benis de prendre interet a ma vie, et aucune
verite ne me degoute du travail. Ce qui degoute ou peut degouter du
_metier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des
critiques; mais ce qui porte sur nous-meme, les erreurs qu'on nous
fait voir, le mal qu'on nous indique a reparer, c'est bien bon et bien
stimulant.

  [1] Il s'agissait d'une piece tiree de _la Derniere Alddui_.




DXCVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                Nohant, 20 janvier 1866.

Cher prince,

Je veux vous donner moi-meme de nos nouvelles. J'ai toujours ete, depuis
dix jours, sage-femme ou nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai
pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, apres une delivrance prompte
et heureuse, a ete assez serieusement malade a plusieurs reprises.
Elle va mieux sans etre guerie, et, comme cela peut se prolonger et
la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donne une belle paysanne a
mademoiselle Aurore.

Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie,
a failli etre tue et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au
premier moment, n'est pas gai pour une mere mediocrement spartiate.
Heureusement, c'est sans gravite, et il n'aura qu'une cicatrice bien
presentable. Nous voila donc, sinon tout a fait tranquilles, du moins en
etat de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chere couvee;
et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que
je vous aie revu! Il y a des siecles, et je ne m'y habitue pas.

Toutes ces emotions ont coupe mon travail et mes projets de cet hiver
pour le theatre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de
famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez
mieux que moi.

Joyeuse, triste, inquiete ou tranquille, je vous aime et je pense a
vous, cher prince, comme a une des meilleures affections de ma vie.

Mon blesse et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me
chargent de les bien rappeler a vous; Calamatta vous envoie l'expression
de son respect.

G. SAND.



DXCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 1er fevrier 1866.

Me voila recasee aux Feuillantines. J'ai fait un tres bon voyage: un
lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallee Noire: tous les
ors pales, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets,
bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumiere; tout le
ciel, du zenith a l'horizon, etait ruisselant de feu et de couleur; la
campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosee.

Il faisait si doux, meme a sept heures du matin, que j'ai voyage avec
les vitres baissees. La route est tres dure; mais on y promene de grands
rouleaux de fonte et elle sera bientot belle; j'avais un bon postillon
et de bons chevaux.

A Chateauroux, surprise agreable: mes vieux Vergne, qui partaient pour
Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager.

A la gare, ici, j'ai trouve les Boutet; j'ai dine avec les Africains.
J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu
la moindre fatigue.

Il vient de m'arriver une depeche telegraphique. Ca m'a fait une
peur atroce: j'ai cru que Lina etait retombee malade. Ca arrive tout
bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient diner avec moi. Nouveau
systeme de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la depeche
est imprimee par l'appareil telegraphique. _Ils se z'inventeriont le
diable_!

Mefie-toi de ce trop joli temps traitre. A Paris, il fait doux; mais on
n'apercoit, pas le soleil, je l'ai laisse dans la vallee Noire, et j'ai
trouve ici la boue et la pluie.

_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta.

Et je te _bige_ mille fois toi-meme. Ecris souvent.




DC

AU MEME

                                Paris, 5 fevrier 1866.

Je viens de t'ecrire un mot pour que tu saches des demain la bonne
nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_ecouteur_ moins entrainable, plus
froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile
public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de meme tres bien lu
la piece[1]. Tout le temps, il a ri ou crie: "Bien! charmant! parfait!"
Le pere Germinet a ete pour lui un type accompli. Il a donne deux ou
trois conseils, excellents:

Au premier acte, mettre la fin de la scene de Jean et Blanchon au
commencement de ladite scene.

Au troisieme, faire qu'on ne sache pas que le gendre annonce par
Germinet est Cadet Blanchon.

Enfin, a la derniere tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire
qu'il aille jusqu'a un petit coup de couteau et une tache de sang au
gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le
monde.

Ce n'est donc qu'un point lumineux a mettre. Il trouve la piece
admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut
pour le public qu'elle soit admirablement jouee, et qu'elle ira a tout
public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et
la verite de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la
lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire a Thierry qu'il
venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le
demander, pour le faire jouer par l'elite de la troupe des Francais:

Lafontaine--_Jean_.

Coquelin--_Blanehon_.

Regnier ou Got--_Germinet_, etc.

Si Thierry ne recoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va
au Gymnase. En ce moment, il y a un succes enorme, _Heloise Paranquet_,
qui est censee de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre.

Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Heloise_ baissera,
et, comme les deux pieces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble.
Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps
sera excellente, vu qu'apres un hiver si doux, nous aurons du froid
jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein ete.
Si les frimas gatent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour
consolation: "Ca fait marcher ma piece;" car c'est ta piece autant que
la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y
voit un succes; non pas des millions,--ce n'est qu'une piece en trois
actes,--mais assez d'argent pour que ca paye joliment le peu de peine
que ca nous a coute. Il a fini en disant: "Vous vous etes donne bien du
mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas ete, et voila un chef-d'oeuvre que vous
avez ecrit en vous amusant."

C'est La Rounat qui va faire une drole de tete, quand il verra que je
lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne
piece. Au lieu de ca, il court apres la piece d'Augier, qu'il n'aura
pas, dit-on; et, s'il l'a, reussira-t-elle? et, si elle reussit, lui
fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bete, se fait donner la
moitie des recettes.

En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette piece, on repete
Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les epines, content tout de meme;
car il avait accepte la situation, et on le jouera plus tard, si
ce n'est tout de suite. On dit que sa piece est bien; il est plein
d'espoir.

J'ai dine hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de
Marchal. C'est le pere Dumas qui a fait la cuisine, tout le diner; dix
plats enormes, exquis; douze couverts. On avait renvoye les cuisiniers
de la maison pour ce jour-la, afin de le laisser fonctionner sans
controle, sans _trahison_ et sans difficulte. Il est venu a trois heures
de l'apres-midi avec sa vieille bonne, et, en realite, sans blague, il
nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il etait charmant
par-dessus le marche, bon enfant et drole au possible. Il m'a beaucoup
demande de vos nouvelles et repete que _Raoul de la Chastre_ etait un
chef-d'oeuvre.

J'ai eu la chance de vendre la cinq cents francs un petit Boucher grand
comme l'ongle, dont le proprietaire demandait cent cinquante francs.
Quand je lui ai porte tout a l'heure le billet de cinq cents francs, il
s'est mis a pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme
que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de theatre.
Il est tombe dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles
demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idee de m'apporter ce petit
Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a
rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de
facilite.

J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir a l'Odeon, ou je vais
entendre _la Vie de Boheme_, que je ne connais pas.

Minuit.

Je reviens de l'Odeon, ou j'ai pleure comme un Doligny. C'est navrant et
charmant, cette piece. C'est tres bien joue; Thuillier est superbe. J'ai
vu La Rounat, qui a la piece d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer;
il est dans tous ses etats. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et
tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit a La Rounat:
"Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas esperer que je pourrais
faire un miracle de volonte et de promptitude, de vous decourager et de
me decourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu
une bonne idee. Je l'ai eue malgre vous; mais, a present, ce n'est pas
pour vous."

Voila comment il ne faut pas jeter le manche apres la cognee; a present
que j'ai de l'experience, je ne me laisse plus depiter ni abattre. J'ai
donc bien fait, cette fois surtout, d'etre philosophe et de ne pas
m'arreter de piocher. Cette piece nous fera beaucoup d'honneur, a ce
que dit Alexandre. Jeudi, je dine chez Magny; grand diner donne par
Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte
bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de
details. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir
qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le
soir? Si ca a continue, il faut l'ecrire au docteur Darchy.

Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants.
Je vous _bige_ a mort. J'espere que Cocote va etre contente de mes
nouvelles.

Calamatla est-il parti?

  [1] _Les Don Juan de village_.
  [2] _Les Don Juan de village_ et _Heloise Paranquet_.




DCI

A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE

                                Palaiseau, 12 fevrier 1866

Je suis vivement touchee, madame, de l'envoi que vous voulez bien me
faire[1] (je ne l'ai recu que depuis quelques jours) et de l'excellente
lettre qui y etait jointe. C'est un honneur pour moi d'etre traduite par
vous, et c'est une douceur que d'etre aimee en meme temps avec tant de
delicatesse et de generosite.

M. Leger a pris la peine de m'envoyer la traduction en francais de votre
interessante preface. Elle m'a reportee au temps deja eloigne ou
je revais les aventures de _Consuelo_, et ou, manquant beaucoup de
renseignements, j'essayais de m'initier, par interpretation et par
divination, au genie de la Boheme, a la beaute de ses sites et a
l'esprit profond, cache sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni
la liberte ni le moyen d'aller en Boheme, et je me disais que, si je
commettais quelques erreurs, la Boheme me les pardonnerait, a cause de
l'intention sincere et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que
le peuple qui a un passe si dramatique et si enthousiaste est et sera
toujours un grand peuple.

Agreez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments
affectueux et devoues.

  [1] La traduction du _Consuelo_ en langue tcheque.




DCII

A M. DESPLANCHES, A PARIS

                                Palaiseau, 25 mai 1866.

Mon cher ami,

Vous dites tres bien ce que vous voulez dire; mais votre maniere de
raisonner peut etre mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune
definition; sur ce sujet-la, il n'y en a pas de bonne. Vous faites
de Dieu une pure abstraction; de la votre certitude. Si Dieu n'etait
qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait
la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver a le definir
sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le
troisieme terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais
quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgre tous les noms qu'on lui a
donnes en metaphysique et en philosophie. L'homme ne se connait pas
encore lui-meme, il ne peut pas s'affirmer.

"Je pense, _donc je suis_!" est tres joli, mais ca n'est pas vrai. Quand
je dors, je ne pense pas, je reve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense
pas, il n'est donc pas.

Tout ca, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense.
Peut-etre n'y a-t-il dans son esprit aucune operation analogue a ce que
vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait:
"Tu ne penses pas a la maniere de l'homme, donc tu n'es pas."

Soyons simples si nous voulons etre croyants, mon cher ami. Ni vous ni
moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y echouent--pour
definir Dieu, vous en convenez, et, par consequent, pour l'affirmer,
vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il
ne pourrait pas definir et formuler.

Ce siecle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espere!
Croyons au progres; croyons en Dieu des a present. Le sentiment nous
y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un etat de
grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un tresor et ne
pas le repandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines
paroles, en raisonnements inexacts et pedantesques. Voila votre erreur!
vous voulez precher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le
ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombees en
desuetude. Vous gatez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez
pas et que personne encore ne peut avoir en poche.

Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siecles de
saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il
ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver
que Dieu est. C'est deja tres beau de ne pouvoir le nier sans replique.
Contenions-nous de ca, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes,
c'est-a-dire des etres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de
sortir de vous-meme, de douter de votre infaillibilite, ou de celle de
certains hommes _que je respecte_; de lire et d'etudier beaucoup tout ce
qui se produit d'etonnant, de beau, de fou, de sage, de bete et de grand
dans le'monde; a l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous
reconnaitriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouve la clef
du mystere divin.

Croyons quand meme et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire:
"J'affirme;" disons: _J'espere_! ce n'est pas dire: "Je sais."
Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce reve, qui est
celui des bonnes ames. Nous sentons qu'il est necessaire; que, pour
avoir la charite, il faut avoir l'esperance et la foi; de meme que, pour
avoir la liberte et l'egalite, il faut avoir la fraternite.

Voila des verites terre a terre qui sont plus elevees que tous les
arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et
ne prechons pas l'abstrait et le concret a tort et a travers; car c'est
encore ca des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents
ans au plus tot ou au plus tard!

Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que
d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention
qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le
vocabulaire de la metaphysique, excellent dans le passe, inconciliable
aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines.

Vous etes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi
le procede de demonstration. Il ne vaut rien. Dites a vos petits
enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le
reste leur gatera la cervelle. Laissez-les chercher eux-memes, et songez
que deja, appartenant a l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et
plus eclaires que nous.

Et, la-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.




DCIII

A M. ANDRE BOUTET, A PALAISEAU

                                Nohant, 14 juin 1866.

Cher ami.

Nos lettres se sont croisees ce matin entre Nohant et la Chatre. Nous
comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais
pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathedrale et la maison
de Jacques-Coeur (hotel de ville actuel), il y a a voir la maison
improprement nommee _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs
bleues_; c'est un bijou.

Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer,
du Puy a Clermont, vous ne verrez guere le Velay ni l'Auvergne. Il
faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de
Clermont au mont Dore; car, a Clermont, il n'y a rien a voir que Royat,
qui n'existe presque plus, et le puy de Dome qui est tout nu et manque
d'interet. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges
d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins penible et plus beau.

De Clermont a la Chatre, le voyage ne doit pas etre aise en patache. A
quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves
est tres curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est tres belle a faire.
Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y
revenant le soir; car le reste de la route sur la Chatre ne vous offrira
plus que les dernieres assises du massif d'Auvergne, de moins en moins
accidentees.

Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue a revenir prendre
a Clermont le chemin de fer pour Chateauroux. A Chateauroux, deux heures
et demie de patache pour venir a Nohant.

Ah! pourtant, il faudrait voir, a Clermont, _Grave-noire._ C'est tout
pres, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la
pouzzolane en allant trop pres des coupures vives; mais voyez ca, vous
saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine
incrustante est dans Clermont; on peut voir ca. Le puy de la Pege est
assez loin et ne vaut pas la course.

Ne gravissez pas le puy de Dome: vous le verrez de reste en passant au
pied et en le contournant pour aller a Pontgibault ou a Volvic. Il n'a
pas d'interet botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus
belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Ecureuil.

Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands
brules de l'ile Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ
de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas,
ils n'en connaissent pas l'interet, ils vous menent a une source glacee
qui n'en a pas tant. Ces brules sont sur la route, tout, pres de
Pontgibault, a gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _etaient_
masques par des arbres et on passait a cote sans les voir; s'ils sont
toujours masques, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant a
Pontgibault. Vous pousserez une petite barriere et vous penetrerez dans
une mer de scories assez etendue et d'un aspect livide, si la vegetation
qui commencait a l'envahir, il y a quelques annees, ne l'a pas
recouverte a present. Vous pourrez dejeuner a Pontgibault, changer de
cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy
de Dome, aller a Volvic, a la source de Saint-Geneix et a Auval, dont je
vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien
joli.

Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous.

G. SAND.




DCIV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS,
A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE)

                                Nohant, 28 juin 1866.

Mon fils,

J'ai recu en meme temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas
lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans
les mains de Buloz, qui fera paraitre je ne sais quand. J'ai corrige
l'epreuve du premier numero. Je travaille a _Mont-Reveche_. J'ai
debrouille deux actes, en suivant aveuglement votre conseil. Malgre le
peu de gout et la difficulte que j'ai a passer deux fois par le meme
chemin, je me conforme au roman. Il me semble a present que ca donne, en
effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner
confiance en moi!

Ici, on va tres bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent
bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien a gouverner.

La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau
toujours fraiche en plein soleil_. Qu'est-ce que ca signifie? Dites, si
vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme
si elle etait destinee a se rendre compte de tout. Elle a des yeux
etonnants; elle est tres grasse enfin a present, tres dormeuse et tres
bien portante.

Est-ce que vous avez tout votre monde a la Schlittenbach? Embrassez
pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi.
Embrassez la votre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes
enfants vous disent mille et mille amities. Venez donc nous voir si vous
ne restez pas tout l'ete en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me
rappellera pas en aout pour ma piece. C'est dur, mais c'est comme ca. Je
fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu
_Clemenceau_, je vous en ecrirai.

G. SAND.

  [1] _L'Affaire Clemenceau_.




DCV

AU MEME

                                Nohant, 5 juillet 1866.

Soixante-deux ans aujourd'hui.

Mon fils,

C'est tres beau, _tres bien aussi_, emouvant, _vrai_, dramatique et
simple. Eh bien, le style est tres releve et tres net, excellent par
consequent; une ou deux fois, dans de tres courts passages, un peu
trop recherche peut-etre, en parlant de la nature. Mais c'est un homme
exalte, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez
_nature_, dans la bouche de l'auteur, est a sa place et complete le
personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je
voudrais bien qu'il fut acquitte, moi; car, s'il a eu une crise de
folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complete et la mere
effrayante de verite. Enfin, je trouve tout reussi et digne de vous.

Qu'est-ce que vous pouvez faire a la campagne par ce temps affreux?
peut-etre ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze
jours d'orages et de tempetes! J'en suis malade. Heureusement mon roman
est fini; car, sous le coup de l'electricite dont l'air est sature,
j'aurais copie votre denouement, et M. Sylvestre eut tue sa _carogne_
de femme. Mais il n'avait pas ce droit-la, n'etant pas artiste,
c'est-a-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'etre
philosophe, c'est-a-dire homme de reflexion. Il faut croire que votre
denouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il
redevenait epris de sa femme, il la tuerait.

A present, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie,
mais le pendant, en changeant de sexe. Voila une femme pure, charmante,
naive, avec toutes les qualites et le prestige d'un Clemenceau femelle;
son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est
son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle
ne peut pas le tuer. Elle est prise de degout pour lui; ses _retours_ a
elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le
droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle
ne peut pas meme se preserver, car il peut la violer et nul ne s'y
opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas
les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son proces si l'adultere du
mari n'a pas ete commis a domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a
un coeur de mere? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous
qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est
l'abjection et qu'une ame fine ne peut accepter qu'avec un atroce
desespoir, une invincible revolte des sens.




DCVI

A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE

                                Nohant, 5 juillet 1866.

Mon Favilla a donc pense a moi pour mon anniversaire de la
soixante-deuxieme? J'en suis bien touchee, excellent ami. Vous ne dites
rien de votre sante, votre coeur absorbe tout et il est navre des
dangers de la patrie. Nous comprenons ca, nous qui sommes Italiens, mais
pas Prussiens du tout. Quelle effroyable melee est sortie de ce petit
demele du Holstein, et ou est l'issue? Votre pays, fut-il ecrase,
peut-il etre raye de la carte du monde, ou il tient une si grande place?
Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne a perdre la Venetie?
L'Italie n'a-t-elle pas toujours ete une ruine et un danger, un boulet a
son pied, comme maintenant l'Algerie au notre. On ne s'assimile jamais
des nationalites aussi tranchees; on comprend mieux l'assimilation des
pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire a tout cela? Le
moment semble venu ou il faut que les conquetes soient des fleaux. La
France s'en melera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant
l'Italie, on ne la concoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si
elle aidera quelqu'un. Le chef de l'Etat est d'autant plus impenetrable
qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensee et qu'on ne peut
deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je
suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-meme. Je vois pousser
ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que
possible de la cruelle mort de son frere. Mes enfants sont aussi heureux
qu'ils peuvent l'etre apres cette douleur, et, moi qui ai perdu mon
pauvre ami, je me reconforte aupres d'eux. Nous _jouissons_ d'un ete
horrible, tempetes diluviennes, chaleur ecrasante, froid tout a coup.
Pauvres soldats, pauvres blesses, pauvres morts, de toutes les nations,
quels qu'ils soient! c'est un spectacle desesperant, et on n'ose se
rejouir de rien, meme dans le coin tranquille ou on vit. Vous faites de
la musique triste, j'en suis sure, et pleine de reves dechirants. Venez
a nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai
entendu massacrer le _Don Juan_ au Theatre-Lyrique, a l'Opera de Paris;
on l'a escamote au profit de quelques brillantes individualites et d'une
belle mise en scene; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni
au piano: celui-la, c'etait le vrai et le bon. L'entendrai-je encore?
c'est mon reve, ne me l'otez pas.

Tout le monde vous embrasse et vous aime.

G. SAND.




DCVII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                Nohant, 5 aout 1866.

Ma grande chere fille,

Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on
vous crie de voler quelques jours a vos chers parents pour nous les
donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et
bien maigrie, bien epuisee, sans etre malade pourtant, mais sans etre
bien. Ca ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer,
vous voyez.

Si vous vous decidiez a venir benir notre Aurore, qui est si gentille,
ecrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course.

Mes enfants vous embrassent. Dites-nous a tout le moins que vous etes
contente et que vous vous portez bien.

A vous.

G. SAND.




DCVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, 10 aout 1866.

Embrassez d'abord pour moi votre bonne mere et votre charmante niece. Je
suis vraiment touchee du bon accueil que j'ai recu dans votre milieu
de chanoine, ou un animal errant de mon espece est une anomalie qu'on
pouvait trouver genante. Au lieu de ca, on m'a recue comme si j'etais
de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne
m'oubliez pas aupres des tres aimables amies, j'ai ete vraiment tres
heureuse chez vous.

Et puis, toi, tu es un brave et bon garcon, tout grand homme que tu
es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tete pleine de Rouen,
de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe
doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est
comme un reve et il me semble que j'y suis encore.

J'ai trouve Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie
de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il
faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous
embrasse et je vous benis tous.

G. SAND.




DCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 10 aout 1866.

Une heure de l'apres-midi.

Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel
temps! quelle annee! c'est fichu, nous n'aurons pas d'ete.

Je suis arrivee hier a quatre heures chez moi; j'ai trouve une seule
lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'esperais mieux. Enfin, tout va
bien chez vous. Aurichette est belle, tu es gueri de tes rhumes, Lina
promet de s'en tenir a un rhume de cerveau.

Je n'ai pas pu vous ecrire hier en arrivant: j'ai trouve Couture, qui
m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume
de sa facon qu'il venait me lire, a moi qui ne l'avais pas vu depuis
1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tete
intelligente sur un gros petit corps si drole, que je me suis executee
seance tenante. Nous avons ete diner chez Magny, et, en rentrant, j'ai
avale le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; tres amusant et
tres interessant. J'etais bien fatiguee tout de meme, et, apres ca,
j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, des le matin, a Rouen, j'avais
encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande
ville etalee sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui
aflux et reflux comme la mer et qui est plus, colore que la Manche a
Saint-Valery. Et tous ces monuments curieux, etranges; ces maisons, ces
rues entieres, ces quartiers encore debout du moyen age! Je ne comprends
pas que je n'eusse jamais vu ca, quand il fallait trois heures pour y
aller.

J'ai trouve hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si
gai, que je me figurais le voir pour la premiere fois.

Croisset est un endroit delicieux, et notre ami Flaubert mene la une vie
de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi
c'est un esprit agite et impetueux; tout respire le calme et le
bien-etre autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et
repasse toujours devant sa fenetre et qui est sinistre par elle-meme
malgre ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de
la maree et du raz de maree (la barre ou mascaret). Les saules des iles
sont toujours baignes ou _debaignes_! c'est triste et froid d'aspect,
mais c'est beau et tres beau. Ils ont ete (chez lui) charmants pour
moi, et on vous invite a y aller pour voir, les grandes forets ou on se
promene en voiture des journees entieres. Je suis, contente d'avoir vu
ca.

Mon rhume va tres bien. Il avait empire a Saint-Valery la derniere
journee et surtout la derniere nuit, ou l'orage ouvrait des fenetres
impossibles a refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours.
Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de
Rouen. J'ai vu par la des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies
comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour
Cocote; je l'attends et je crois que ca lui fera plaisir.

Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais
pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui
ne sont pas mauvais et on m'a ecrit la-bas qu'il se faisait une reaction
et qu'on s'apercevait que la piece etait charmante. Mais, si elle ne
fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-etre
plus. Il fait un temps a ne pas mettre un chien dehors pour voir les
affiches; et je ne songe meme pas a aller a Palaiseau par ce deluge.
Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied
sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il
faut voir la Bretagne.

Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non,
inutile que j'aille a Nohant pour repartir de la, et doubler la fatigue
et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est different,
j'irai vous prendre.

Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai
ensuite a Nohant, d'ou nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le
temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on
n'en meurt pas, puisque me voila mieux qu'au depart et contente d'avoir
vu. Vite une reponse pendant que je m'occuperai ici de regler nos
affaires avec Harmant et l'Odeon.

Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en
hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que
j'aurai pu faire par cet affreux temps.

  [1] Drame joue plus tard a la Porte-Saint-Martin sous le titre de
      _Cadio_.




DCX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, 12 aout 1856.

Je n'ai pas encore lu ma piece. J'ai encore quelque, chose, a refaire;
rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit
que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je
ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et
ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement,
je n'ecris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de
l'Odeon. Je lui ai serre les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai
cause avec Duquesnel, de ta feerie. Il a grand envie de la connaitre;
vous n'avez qu'a vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous
serez recu a bras ouverts.

Mario Proth me donnera demain ou apres-demain les renseignements exacts
sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achete les
souliers de votre chere maman; la semaine prochaine, je vais a Palaiseau
et je cherche mon livre sur la faience. Si j'oublie quelque chose,
rappelez-le-moi.

Je repondrai a toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez
repondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute
sa vie? C'est bien moins complique que ne le croient les bourgeois et
les mysteres que l'on peut reveler a l'ami sont toujours le contraire de
ce que supposent les indifferents.

J'ai ete tres heureuse, pendant ces huit jours, aupres de vous: aucun
souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle
et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'age n'y fait rien,
on sent en vous une protection de bonte infinie, et, un soir que vous
avez appele votre mere _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans
les yeux. Il m'en a coute de m'en aller, mais je vous empechais de
travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne
pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les
vieux doivent etre d'une discretion extreme. De loin, je peux vous dire
combien je vous aime sans craindre de rabacher. Vous etes un des _rares_
restes impressionnables, sinceres, amoureux de l'art, pas corrompus
par l'ambition, pas grises par le succes. Enfin, vous aurez toujours
vingt-cinq ans par toute sorte d'idees qui ont vieilli, a ce que
pretendent les seniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je
crois bien que c'est une pose, mais elle est si bete! si c'est une
impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas
_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drole, il y a
tout un cote de vous qui ne se revele ni ne se trahit dans ce que vous
faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ca viendra plus
tard, j'en suis sure.

Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante niece.
Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous etre
agreable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix
que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire.
Employez-moi.




DCXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 1er septembre 1866.

Je ne me decourage pas comme ca, moi. Les difficultes d'un sujet doivent
etre des stimulants et non des empechements [1]. Je ne suis pas obligee
de faire la peinture de la Revolution. Il me suffit d'en tirer la
moralite, et ca n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur
89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons
interessant quand meme, nous ne choquerons personne.

Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espece de Marat et de Bonaparte
en meme temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et
miserables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire
ecrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des
milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et
de Saint-Just, lequel, par parenthese, etait un fou aussi. Seulement ces
types, plus ou moins reussis par la nature, et plus ou moins effaces
parles evenements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille,
ils n'en existaient pas moins. Les idees et les passions qui remirent un
peuple en emoi, une societe en dissolution et en reconstruction, ne sont
pas propres a un homme; elles sont resumees par quelques hommes plus
tranches que les autres. Tu m'as donne l'idee de faire de Cadiou le
heros de la piece, c'est une idee excellente. Laisse-moi l'envisager
comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du
passe et de l'avenir, il traversera le present sans le comprendre, comme
un homme ivre. Ce sera tres original et tres beau. Je me fiche bien de
ce que l'auteur aura a expliquer de sa pensee au public! Il faut que
l'auteur disparaisse derriere son personnage et que le public fasse la
conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile a faire. Il
faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a emu et saisi.

Aide-moi pour le cadre, les evenements necessaires a mon sujet. Un coin
de la Vendee et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut
que le drame soit grand et la scene petite. Pioche, sois fort sur les
dates, les evenements; je prendrai ou j'aurai besoin de prendre, et tu
m'aideras pour arranger le scenario, Mais laisse-moi rever et creer
Cadiou. Pour ca, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne;
reponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite a
Nohant du 10 au 45. Voila!

Je vous aime et vous _bige_.

[Footnote 1: George Sand avait songe d'abord a faire un drame de
_Cadio_; mais, apres l'avoir ecrit de verve, c'est-a-dire avec des
developpements que ne comportait pas une piece de theatre, elle le
publia comme roman dialogue, et c'est seulement un peu plus tard
que, reduit aux proportions sceniques, l'ouvrage fut joue a la Porte
Saint-Martin.]




DCXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.

                                Nohant, 21 septembre 1866.

Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant
chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajoute a la joie de
retrouver mademoiselle Aurore fraiche et belle, me rend tout a fait
heureuse. Et toi, mon benedictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante
chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir
trop sorti! Il faut a monsieur des Syries, des deserts, des lacs
Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des
_Bovary_ ou tous les petits recoins de la vie sont etudies et peints en
grand maitre. Quel drole de corps qui fait aussi le combat du Sphinx
et de la Chimere! Vous etes un etre tres a part, tres mysterieux,
doux comme un mouton avec tout ca. J'ai eu de grandes envies de vous
questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empechee; car je
ne sais jouer qu'avec mes propres desastres, et ceux qu'un grand esprit
a du subir, pour etre en etat de produire, me paraissent choses sacrees
qui ne se touchent pas brutalement ou legerement.

Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, pretend que vous etes affreusement
vicieux. Mais peut-etre qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce
savant botaniste qui pretend que la germandree est d'un jaune _sale_.
L'observation etait si fausse, que je n'ai pas pu m'empecher d'ecrire en
marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._

Moi, je presume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes
curiosites. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aime
laisser mon esprit incomplet; ca me regarde, et chacun est libre de
s'embarquer sur un grand navire a toutes voiles ou sur une barque de
pecheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arreter et qui ne
fait ni bien ni mal de marcher a droite ou a gauche: son but sanctifie
tout. C'est a lui de savoir, apres un peu d'experience, quelles sont les
conditions de sante de son ame. Moi, je crois que la votre est en bon
etat de grace, puisque vous avez plaisir a travailler et a etre seul
malgre la pluie.

Savez-vous que, pendant que le deluge est partout, nous avons eu, sauf
quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent a decorner les
boeufs, sur les plages de I'Ocean; mais que c'etait beau, la grande
houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice
et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporte
gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balancoire que la Bretagne.

Nous nous sommes pourtant indigeres de _dolmens_ et de _menhirs_, et
nous sommes tombes dans des fetes ou nous avons vu tous les costumes
qu'on dit supprimes et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est
laid, ces hommes du passe, avec leurs culottes de toile, leurs longs
cheveux, leurs vestes a poches sous les bras, leur air abruti, moitie
pochard, moitie devot. Et les debris celtiques, incontestablement
curieux pour l'archeologue; ca n'a rien pour l'artiste, c'est mal
encadre, mal compose, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie.
Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux
votre Normandie cossue ou, dans les jours ou l'on a du drame dans la
_trompette_, les vrais pays d'horreur et de desespoir. Il n'y a rien la
ou regne le pretre et ou le vandalisme catholique ait passe, rasant les
monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir.

Vous dites _nous_, a propos de la _feerie_: je ne sais pas avec qui
vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller a
l'Odeon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce
qu'on ne sait jamais faire pour soi-meme, monter la tete aux directeurs.
Une chose de vous doit etre trop originale pour etre comprise par ce
gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain,
j'irai passer une journee avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est
si pres de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activite
tranquille ou j'aimerais bien a voir couler votre grand fleuve et a
revasser dans votre verger, tranquille lui-meme, tout en haut de la
falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut
pardonner cette intemperance anormale a quelqu'un qui vient de voir des
pierres, et qui n'a pas seulement apercu une plume depuis douze jours.

Vous etes ma premiere visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement
complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voila _mon oremus_ et ma
benediction. Et je t'embrasse de tout mon coeur.

G. SAND.




DCXIII

AU MEME

                                Nohant, 28 septembre 1866.

C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour etre
a Paris a la representation de la piece de votre ami, et j'y ferai mon
devoir fraternel comme toujours; apres quoi, nous irons chez vous et j'y
resterai huit jours, mais a la condition que vous ne vous derangiez pas
de votre chambre. Ca me desole, de deranger, et je n'ai pas besoin de
tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous
un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de
proprete chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de
votre mere et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait
beau, je vous forcerai a courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons
les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand
fleuve coulera noir ou gris, sous la fenetre, disant toujours: _Vite!
vite!_ et emportant nos pensees, et nos jours et nos nuits, sans
s'arreter a regarder si peu de chose.

J'ai emballe et mis a la _grande vitesse_ une bonne epreuve du dessin de
Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouvee qu'ici.
J'y ai joint une epreuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a
ete ressemblant aussi; mais, d'annee en annee, on change. L'age donne
sans cesse un autre caractere a la figure des gens qui pensent, et c'est
pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je revasse
tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le
lendemain, j'en ai trois cents, si la reverie a ete noire. N'est-ce pas
la meme chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous
commencez la vie sans meme savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne
sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siecles,
dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'ou
venons-nous et ou allons-nous? Tout est possible, puisque tout est
inconnu.

Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une
joie d'etre avec vous deux. Tachez donc de retrouver cette _blague_ sur
les pierres celtiques, ca m'interesserait beaucoup. Avait-on, quand vous
les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et deblaye le dolmen
aupres de Plouharnel? Ces gens-la ecrivaient, puisqu'il y a des pierres
couvertes d'hieroglyphes, et ils travaillaient l'or tres bien, puisqu'on
a trouve des torques [1] tres bien faconnees.

Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient
leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a
menti.

G. SAND.

  [1] Colliers gaulois.




DCXIV

A M. NOEL PARFAIT, A PARIS

                                Nohant, 28 septembre 1866.

Mon parrain,

Votre filleule devouee vous demande un service: c'est de lire le
manuscrit (ci-joint) de madame Therese Blanc, qui est une personne de
talent et de merite, tout a fait digne de votre interet (la femme) et de
votre attention (le livre).

Si vous en rendez bon compte a MM. Levy, ils le publieront, et il y aura
justice a donner un jeune et gracieux esprit, deja solide, le moyen de
se faire connaitre et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas
d'ennui a lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas
un acte de penible devouement.

A vous de coeur.

G. SAND.




DCXV

A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER,
A LA BOULAINE (NIEVRE)

                                Nohant, 8 octobre 1866.

Ou es-tu, ma chere bonne petite Margot? J'esperais recevoir ici de tes
nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, ou j'ai passe quelques
jours avec mes enfants. Ton silence m'inquiete. Je n'ai pas ton adresse
au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la
repande. Je peux ecrire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi
que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen
serieux, il faut venir a moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau
et Paris, mes quatre domiciles a ton service, et moi, enchantee de te
distraire et de te soigner.


Un mot de toi, chere enfant! ne me laisse pas dans l'inquietude.
Dis-moi si cette campagne est assez installee pour toi I'hiver, et si
Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie
les amities de mes enfants.

Amities a Alexandrine aussi.




DCXVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, lundi soir, octobre 1866.

Cher ami,

Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens
trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense
donc que la Seine n'a pas fait de betises chez vous et que le tulipier
n'y a pas trempe ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et
je me demandais si votre levee etait assez haute pour vous proteger.
Ici, nous n'avons rien a redouter en ce genre: nos ruisseaux sont tres
mechants, mais nous en sommes loin.

Vous etes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences.
Beaucoup d'imagination et d'erudition, voila votre memoire; mais, si
on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment tres vif de son
propre renouvellement dans l'eternite. J'avais un frere tres drole, qui
souvent disait: "Du temps que j'etais chien..." Il croyait etre homme
tres recemment. Moi je crois que j'etais vegetal ou pierre. Je ne suis
pas toujours bien sure d'exister completement, et, d'autres fois, je
crois sentir une grande fatigue accumulee pour avoir trop existe. Enfin,
je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: "Je possede le
passe.

Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si
vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien.
Moi, j'ai ce courage-la, ce qui me fait passer pour imbecile; mais je
n'y risque rien: je suis imbecile sous tant d'autres rapports.

Je serai enchantee d'avoir votre impression ecrite sur la Bretagne; moi,
je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression
generale, et ca m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont
j'avais besoin. Je vous lirai ca aussi, mais c'est encore un gachis
informe.

Pourquoi votre voyage est-il reste inedit? Vous etes _coquet_; vous ne
trouvez pas tout ce que vous faites digne d'etre montre. C'est un tort.
Tout ce qui est d'un maitre est enseignement, et il ne faut pas craindre
de montrer ses croquis et ses ebauches. C'est encore tres au-dessus du
lecteur, et on lui donne tant de choses a son niveau, que le pauvre
diable reste vulgaire, Il faut aimer les betes plus que soi; ne
sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les
gens sans gout et sans ideal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne
servent a rien? Il faut se laisser abimer, railler et meconnaitre par
eux, c'est inevitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours
il faut leur jeter du bon pain, qu'ils preferent ou non l'ordure; quand
ils seront souls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a
pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_.

Je vous ai entendu dire: "Je n'ecris que pour dix ou douze personnes.>>

On dit, en causant, bien des choses qui sont le resultat de l'impression
du moment; mais vous n'etiez pas seul a le dire: c'etait l'opinion du
_lundi_ ou la these de ce jour-la; j'ai proteste interieurement. Les
douze personnes pour lesquelles on ecrit et qui vous apprecient, vous
valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de
lire les onze autres pour etre vous. Donc, on ecrit pour tout le monde,
pour tout ce qui a besoin d'etre initie; quand on n'est pas compris,
on se resigne et on recommence. Quand on l'est, on se rejouit et on
continue. La est tout le secret de nos travaux perseverants et de notre
amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les
esprits ou on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et
ne donnerait la vie a rien.

En y reflechissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous etes convaincu de
cela, vous ne connaitrez jamais le degout et la lassitude. Et, si le
present est sterile et ingrat, si on perd toute action, tout credit sur
le public, en le servant de son mieux, reste le recours a l'avenir, qui
soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois
dans la vie, le bien que l'on fait ne parait servir a rien d'immediat;
mais cela entretient quand meme la tradition du bien vouloir et du bien
faire, sans laquelle tout perirait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge?
Ne fallait--il pas patauger pour arriver a 48, ou l'on a patauge plus
encore, mais pour arriver a ce qui doit etre? Vous me direz comment vous
l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas
d'aller jusqu'a d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_

Vous m'appellerez a l'epoque de la piece de Bouilhet. Je serai ici,
piochant beaucoup, mais prete a courir et vous aimant de tout mon coeur.
A present que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu etait juste,
je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais:
"Allons donc faire un tour a Carthage ou ailleurs. Mais voila, on marche
a l'enfance, qui n'a ni sexe ni energie, et c'est ailleurs qu'on se
renouvelle; _ou_? Je saurai ca avant vous, et, si je peux, je reviendrai
vous le dire en songe.




DCXVII

AU MEME

                                Paris, 10 novembre 1866.

En arrivant a Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant
que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parle de
lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et
l'esprit le plus naif. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que
moi. Ma generation s'en va piece a piece. Lui survivrai-je? Je ne le
desire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est
comme Dieu voudra, a condition qu'il me permette d'aimer toujours dans
cette vie et dans l'autre.

Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants
autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint
a celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ca me
console de vous faire ce cadeau-la. Litterairement, ce n'etait pas un
homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonte et sa spontaneite.
Moins occupe d'affaires et de philosophie, il eut eu un talent charmant.
Il laisse une jolie piece: _Michel Perrin_.

J'ai fait la moitie de la route seule, pensant a vous et a la maman,
a Croisset, et regardant la Seine, qui, grace a vous, est devenue une
_divinite_ amie. Apres cela, j'ai eu la societe d'un particulier et
de deux femmes d'une betise bruyante et fausse comme la musique de la
pantomime de l'autre jour. Exemple: "J'ai regarde le soleil, ca m'a
laisse comme deux points dans les yeux." Le _mari_: "Ca s'appelle des
points lumineux."

Et ainsi pendant une heure sans debrider. Je vas dormir toute cassee;
j'ai pleure comme une bete, toute la soiree, et je vous embrasse
d'autant plus, cher ami.

Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine.




DCXVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 16 novembre 1866.

Mes chers enfants, je suis a Paris pour quelques jours. Je viens de
Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais ete en Bretagne avec
Maurice et sa femme, puis a Nohant. Demain, je vais a Palaiseau pour
revenir a Paris, d'ou j'irai encore a Nohant. Voyez quelle hirondelle je
suis devenue! Je ne m'arrete nulle part et je travaille partout. Depuis
que la cruelle destinee m'a rendue independante, je profite de la seule
compensation qu'elle m'offre: la liberte de courir et d'aller devant
moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'etais depuis
longtemps privee. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inevitable
ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est
heureux par soi-meme quand on sait s'y prendre: avoir des gouts simples,
un certain courage, une certaine abnegation, l'amour du travail et avant
tout une bonne conscience.

Donc, le bonheur n'est pas une chimere, j'en suis sure a present;
moyennant l'experience et la reflexion, on tire de soi beaucoup; on
refait meme sa sante par le vouloir et la patience. Mais l'implacable
mort et le malheur des autres, souvent incurable malgre tous nos soins,
voila ce qui nous rappelle notre solidarite et le bonheur aux prises
perpetuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un detruisit
l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous
rendrait egoistes et steriles. Le chagrin qui empecherait notre sagesse
interieure de reagir, nous rendrait amers et laches. Vivons donc la vie
comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assuree.

Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voila bien
portants pour le moment et incertains de l'epoque de votre voyage.
Prevenez-m'en toujours une quinzaine a l'avance; car vous voyez que je
ne me fixe pas. Tant que la sante ira, je continuerai a _fuir_. Fuir
quoi? Peut-etre pourrais-je dire qu'a mon age on a besoin de ne pas trop
contempler, sous le meme rayon de lumiere ambiante, la solennite du
vrai.

Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais
un cours de philosophie tres oppose peut-etre a la disposition d'esprit
ou vous etes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange.
Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux
par moi, qu'il craignait de ne l'etre pas autrement. J'ai du le
tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A present, il est
content d'avoir surmonte son apprehension.

Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la
nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre.

Dites mes amities a tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et
embrassez pour moi vos cheres filles.

A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'ecrit tous les
jours.

Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis tres heureuse de
cette publication.

A vous succes et benedictions, mon cher enfant.




DCIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 19 novembre 1866.

Mes enfants,

J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Evreux; je le mene ce soir
au diner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes
exuberants qui s'y debitent. Quant a interroger Berthelot, je ne suis
pas de force a lui faire des questions bien posees et a te rendre compte
de ses reponses. Je ne suis d'ailleurs jamais a cote de lui et il est
si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait
davantage. Il est tout frais emoulu de ces choses et tres capable de me
dire ou en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que
je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la
connaissons, admet comme _ineluctable le_ principe de la division de
la matiere a l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des
molecules; et qui dit molecule (si infinitesimale qu'elle soit) dit
_corps defini_, c'est-a-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge
dans l'enfance des problemes elementaires. Ce qu'il admet logiquement
et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'ou il resulte_ qu'on
peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de
limites a l'heure qu'il est. Je t'avais donne un article, _de quoi_?
Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, ou l'etat de
la question qui t'interesse etait tres bien precise. Tu l'as trouve
ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois
trouver toi-meme. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux,
il y etait dit que l'on pouvait arriver a produire des tissus vegetaux,
peut-etre des matieres animales, mais non animees ni _animables_.
Force l'hypothese et que ton fantastique produise une demi-animation,
effrayante et burlesque.

Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: "Qui trop
embrase, mal eteint."

  [1] Francis Laur, ingenieur civil.

  [2] Roman de Maurice Sand.




DCXX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Palaiseau, 29 novembre 1866.

Il ne faut etre ni spiritualiste ni materialiste, dites-vous, il faut
etre naturaliste. C'est une grosse question.

Mon _Cascaret_--c'est comme ca que j'appelle le petit ingenieur--la
resoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bete, et il passera par
bien des idees, des deductions et des emotions avant de realiser la
prediction que vous faites. Je ne le catechise qu'avec reserve; car
il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le
spiritualisme catholique qui l'etouffe. Mais la question par elle-meme
est tres serieuse et plane sur notre art, a nous troubadours plus ou
moins penduliferes, ou penduloides. Traitons-la d'une maniere toute
impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire
tres bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos
tendances ou de nos experiences, si l'etre humain peut recevoir et
chercher son entier developpement physique sans que l'intellect en
souffre. Oui, dans une societe ideale et rationnelle, cela serait ainsi
Mais, dans celle ou nous vivons et dont il faut, bien nous contenter,
la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les
separer, les limiter, a moins d'etre un sage de premiere volee? Et,
si l'on est un sage, adieu l'entrainement, qui est le pere des joies
reelles!

La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence
nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui degenere en
faiblesse.--Vous me direz: "Il y a temps pour tout et puissance
suffisante pour toute depense de forces." Donc, vous faites une
distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire
autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-meme et nous empeche
d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes
aussi la nature.

Nos exces de travail, comme, nos exces de plaisir, nous tuent
parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous
depassons les bornes et reculons la limite de nos puissances.

Non, je n'ai pas de theories. Je passe ma vie a poser des questions et
a les entendre resoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une
conclusion victorieuse et sans replique m'ait jamais ete donnee.
J'attends la lumiere d'un nouvel etat de mon intellect et de mes organes
dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque reflechit embrasse
jusqu'a leurs dernieres consequences les limites du pour et du contre.
C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne
l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers
subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se detruisent
reciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature materielle?
_equilibre_, il n'y a pas a dire; et pour la nature spirituelle?
_moderation_, chastete relative, abstinence des abus, tout ce que vous
voudrez, mais ca se traduira toujours par _equilibre_. Ai-je tort, mon
maitre?

Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos
personnages ne repose pas sur une autre question que celle-la.
Possederont-ils, ne possederont-ils pas l'objet de leurs ardentes
convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, des qu'ils
existent, ils aspirent a un but. Si nous avons en nous une philosophie,
ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au
hasard et sont trop domines par les evenements que nous leur mettons
dans les jambes. Imbus de nos propres idees, ils choquent souvent celles
des autres. Depourvus de nos idees et soumis a la fatalite, ils ne
paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de
nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la societe met dans chacun de
nous?

Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes
bonshommes. On me le reproche, ca ne fait rien. Vous, je ne sais pas
bien si, par procede ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce
que vous faites vous reussit; voila pourquoi je vous demande si nous
differons sur la question des luttes interieures, si _l'homme-roman_
doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaitre.

Vous m'etonnez toujours avec votre travail penible; est-ce une
coquetterie? Ca parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de
choisir entre les mille combinaisons de l'action scenique, qui peuvent
varier a l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas
brutale ou forcee. Quant au style, j'en fais meilleur marche que vous.

Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plait d'en jouer. Il a ses
_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses defaillances; au fond, ca
m'est egal, pourvu que l'emotion vienne, mais je ne peux rien trouver
en moi. C'est _l'autre_ qui chante a son gre, mal ou bien, et, quand
j'essaye de penser a ca, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien,
rien du tout.

Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: "Eh bien,
quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un
joli etat et une sensation a nulle autre pareille que de se sentir
vibrer."

Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que
vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser
faire _l'autre_ plus souvent. Ca irait tout de meme et sans fatigue.
L'instrument pourrait resonner faible a de certains moments; mais le
souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez apres, ce
que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du
tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop egalement dans
la lumiere.

_Vale et me ama_.




DCXXI

AU MEME

                                Palaiseau, 30 novembre 1866.

Il y aurait bien a dire sur tout ca, cher camarade. Mon _Cascaret_,
c'est-a-dire le fiance en question, se garde pour sa fiancee. Elle lui a
dit: ": Attendons que vous ayez realise certaines questions de travail."
Et il travaille. Elle lui a dit: "Gardons nos puretes l'une pour
l'autre." Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui
l'etouffe; mais il se fait un grand ideal de l'amour, et pourquoi lui
conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son
merite a le garder?

Il y a un equilibre que la nature, notre souveraine, met elle-meme dans
nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appetits. Les grandes
natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas developpes
dans tous les sens par une education bien logique. On nous comprime de
toute facon, et nous poussons nos racines et nos branches ou et comme
nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et
plusieurs ont ete impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le
desir, se sont epuises vite. En general, je crois que nous avons des
joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le
paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa
femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.
Se developper dans tous les sens, vous dites? Pas a la fois, ni sans
repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils menent
tout a la fois, tout est manque. Si l'amour est pour eux un petit
pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, a la bonne heure; mais, s'ils
ont le plaisir immense, touchant a l'infini, et le travail ardent,
touchant a l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et
le sommeil.

Moi, je ne crois pas a ces don Juan qui sont en meme temps des Byron.
Don Juan ne faisait pas de poemes, et Byron faisait, dit-on, bien mal
l'amour. Il a du avoir quelquefois--on peut compter ces emotions-la dans
la vie--l'extase complete par le coeur, l'esprit et les sens; il en
a connu assez pour etre un des poetes de l'amour. Il n'en faut pas
davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des
petits appetits les briserait.

Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le
heros, vous verrez quelle seve enorme, mais delicate et contenue; comme
il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme
ses entrainements vers les choses qu'il examine et penetre seront rares
et serieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-meme, comme il sait
qu'il ne peut se livrer sans s'aneantir, et comme une profonde pudeur
des tresors de son ame l'empeche de les repandre et de les gaspiller.
L'artiste est un si beau type a faire, que je n'ai jamais ose le faire
reellement; je ne me sentais pas digne de toucher a cette figure belle,
et trop compliquee, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ca
pourra bien vous tenter quelque jour, et ca en vaudra la peine.

Ou est le modele? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _a fond_ qui
n'eut quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque cote par ou cet
artiste touchait a l'epicier. Vous n'avez peut-etre pas cette tache,
vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je
touche au pedagogue. J'aime a coudre et a torcher les enfants, je touche
a la servante. J'ai des distractions et je touche a l'idiot. Et puis,
enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la
manifester. Mais on pourrait bien lui donner des defauts dans sa nature.
Quels? Nous chercherons ca quelque jour. Ca n'est pas dans votre sujet
actuel et je ne dois pas vous en distraire.

Ayez moins de cruaute envers vous. Allez de l'avant, et, quand le
souffle aura produit, vous remonterez le ton general et sacrifierez ce
qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ca ne se peut pas?
Il me semble que si. Ce que vous faites parait si facile, si abondant!
c'est un trop plein perpetuel, je ne comprends rien a votre angoisse.

Bonsoir, cher frere; mes tendresses a tous les votres. Je suis revenue a
ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne a Paris lundi. Je
vous embrasse bien fort. Travaillez bien.




DCXXII

A M. THOMAS COUTURE, A PARIS

                                Palaiseau, 13 decembre 1866.

Cher maitre,

Votre ouvrage soulevera, je crois, des tempetes, et deja on veut m'en
rendre solidaire. On annonce que ma preface est prete. Cela n'est pas,
et, reflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignore la partie
qui est toute de critique, et meme apres avoir ecoute la lecture de
plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous
conseillais de faire de votre ouvrage un traite, sans vous lancer
dans l'appreciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez
persiste, c'etait votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifie
votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pense
depuis, le fond reste le meme, il n'en pouvait etre autrement.

D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'epargner les autres, de
faire des reserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais,
moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumieres suffisantes, une
trop forte responsabilite; a moins de faire aussi des reserves, et,
alors, a quoi bon une preface? Ca ne serait pas clair, ca ne paraitrait
pas franc. Je vous dis donc _non_, apres vous avoir dit _oui_, parce
que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les epreuves, nous ne
serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez
droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras a une femme, ce
que vous voulez braver.

Votre ouvrage, si remarquable d'execution, et riche a tant d'egards,
gagnera a se presenter seul, je vous en reponds. Consultez de vrais
amis, des gens de gout, ils vous diront comme moi.

G. SAND.




DCXXIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, 9 janvier 1867.

Cher camarade,

Ton vieux troubadour a ete tente de claquer. Il est toujours a Paris. Il
devait partir le 25 decembre; sa malle etait bouclee; ta premiere lettre
l'a attendu tous les jours a Nohant, Enfin, le voila tout a fait en etat
de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien
l'accompagner.

C'est bete d'etre jete sur le flanc et de perdre pendant trois jours la
notion de soi-meme et de se relever aussi affaibli que si on avait fait
quelque chose de penible et d'utile. Ce n'etait rien, au bout du compte,
qu'une impossibilite momentanee de digerer quoi que ce soit. Froid,
ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guere.
Sainte-Beuve inquiete davantage, on a du te l'ecrire. Il va mieux aussi,
mais il y aura infirmite serieuse, et, a travers cela, des accidents a
redouter. J'en suis tout attristee et inquiete.

Je n'ai pas travaille depuis plus de quinze jours; donc, ma tache n'est
pas avancee, et, comme je ne sais pas si je vas etre en train tout de
suite, j'ai donne _campo_ a l'Odeon. Ils me prendront quand je serai
prete. Je medite d'aller un peu au Midi, quand j'aurai vu mes enfants.
Les plantes du littoral me trottent par la tete. Je me desinteresse
prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit ideal de travail
paisible, de vie champetre et de tendre et pure amitie. Je crois bien
que je ne dois pas vivre longtemps, toute guerie et tres bien que je
suis. Je tire cet avertissement du grand calme, _toujours plus calme_,
qui se fait dans mon ame jadis agitee. Mon cerveau ne procede plus que
de la synthese a l'analyse; autrefois, c'etait le contraire. A present,
ce qui se presente a mes yeux, quand je m'eveille, c'est la planete;
j'ai quelque peine a y retrouver le _moi_ qui m'interessait jadis et
que je commence a appeler _vous_ au, pluriel. Elle est charmante, la
planete, tres interessante, tres curieuse, mais pas mal arrieree et
encore peu praticable; j'espere passer dans une oasis mieux percee et
possible a tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager
ici! et le temps qu'on perd a se procurer ce necessaire est perdu pour
l'etude et la contemplation. Il me semble qu'il m'est du quelque chose
de moins complique, de moins civilise, de plus naturellement luxueux et
de plus facilement bon que cette etape enfievree. Viendras-tu dans le
monde de mes reves, si je reussis a en trouver le chemin? Ah! qui sait?

Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas dementi? La solitude
ne te pese pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a
encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par
la. Mais il y a de l'anachorete quand meme dans ta vie, et j'envie ta
situation. Moi, je suis trop seule a Palaiseau, avec un mort; pas
assez seule a Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir
m'appartenir,--et, a Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie
entierement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je
t'embrasse de tout coeur, cher ami; rappelle-moi a ta mere, a ta chere
famille, et ecris-moi a Nohant, ca me fera du bien.

Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parle. Je te
dirai ca de la-bas.




DCXXIV

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 15 janvier 1867.

Cher ami de mon coeur,

Cette bonne longue lettre que je recois de vous me comble de
reconnaissance et de joie. Je ne l'ai lue qu'il y a deux jours. Elle
m'attendait ici, a Nohant, et j'etais a Paris, malade, tous les jours
faisant ma malle, et tous les jours forcee de me mettre au lit. Je vais
mieux; mais j'ai a combattre, depuis quelques annees, une forte tendance
a l'anemie; j'ai eu trop de fatigue et de chagrin a l'age ou l'on a le
plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque ete me remet sur mes
pieds, et, si chaque hiver me demolit, je n'ai guere a me plaindre.

Comme vous, je ne tiens pas a mourir. Certaine que la vie ne finit pas,
qu'elle n'est pas meme suspendue, que tout est passage et fonction,
je vas devant moi avec la plus entiere confiance dans l'inconnu. Je
m'abstiens desormais de chercher a le deviner et a le definir; je
vois un grand danger a ces efforts d'imagination qui nous rendent
systematiques, intolerants et _fermes_ au progres, qui souffle toujours
et quand meme des quatre coins de l'horizon. Mais j'ai la notion du
devenir incessant et eternel, et, quel qu'il soit, il m'est demontre
interieurement, par un sentiment invincible, qu'il est logique, et par
consequent beau et bon. C'est assez pour vivre dans l'amour du bien et
dans le calme relatif, dans la dose de serenite fatalement restreinte
et passagere que nous permet la solidarite avec l'univers et avec nos
semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d'une excessive
modestie.

Je voudrais vous faire lire l'avant-dernier et le dernier roman que
j'ai publies, _M. Sylvestre_ et _le Dernier. Amour,_ qui en est le
complement. C'est naif pour ne pas dire niais; mais il y a, au fond, des
choses vraies qui ont ete bien senties, et qui ne vous deplairaient pas.
Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une
potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. Si vous n'avez pas
ces petits volumes sous la main, je dirai qu'on vous les envoie. Ils
vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre
vieille amie.

Je vous parle de moi, c'est en vue de notre ideal commun, du reve
interieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de
serenite, la veille d'une condamnation a mort. Vous voila condamne a la
vie maintenant, cher ami! a une vie de langueur, d'empechement et de
souffrance, ou votre ame stoique s'epanouit quand meme et vibre au
souffle de toutes les emotions patriotiques.

Je remarque avec attendrissement que vous etes reste _chauvin_, comme
disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c'est-a-dire guerrier et
chevalier--comme je suis restee _troubadour_, c'est-a-dire croyant a
l'amour, a l'art, a l'ideal, et chantant quand meme, quand le monde
siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette generation.
Ce qui va nous remplacer s'est charge d'etre vieux, blase, sceptique a
notre place. Ceci donne, helas! bien raison a vos craintes sur l'avenir.
Voici justement ce que m'ecrit, en meme temps que vous, un excellent
ami a moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restes jeunes, a
quarante-six ans: "Ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre
planete; _l'argent_ rendra la notre inhabitable dans un avenir
rapproche. Il sera impossible, meme au plus riche, d'y vivre sans
s'occuper _de son bien_. Il faudra que tout le monde passe plusieurs
heures par jour a tripoter ses capitaux: ce sera charmant!"

C'est qu'a cote d'une politique qui est grosse de catastrophes, il y a
une economie sociale qui est grosse d'apoplexie foudroyante. Tout ce que
vous prevoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C'est la le nuage
qui mange deja tout l'horizon; la Prusse n'est qu'un grain qui ne
crevera peut-etre pas. La sterilite des esprits et des coeurs est bien
autrement a redouter que le manque de fusils, de soldats et d'emulation
a un moment donne. Il faudra traverser une ere de tenebres ou notre
souvenir--celui de notre glorieuse Revolution et de ces grands jours qui
nous ont laisse une flamme dans l'esprit--disparaitra comme le reste.
Mais qu'importe, s'il le faut, mon ami? De par notre etre eternel;
nous ne pouvons pas douter du reveil de l'ideal dans l'humanite. Cette
reaction d'atheisme moral est inevitable; elle est la consequence du
developpement exagere du mysticisme. L'homme, trompe et leurre durant
tant de siecles, croit se sauver par la pretendue methode experimentale.
Il ne voit qu'un cote de la verite et il l'essaye. C'est son droit. Il a
le droit de se mutiler. Quand il aura bien _experimente_ ce regime, il
verra que ce n'est pas cela encore, et la France eclipsee redeviendra la
terre des prodiges; question de temps! "Nous n'y serons pas, disent les
faibles; la vie est courte et la notre s'ecoule dans la peur et les
larmes.".

Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours ou
il faudra qu'ils soient.

Dites-moi, a moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont
donne une certitude sur ses notions personnelles. Je n'ai lu de serieux
sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son _Histoire de
France._ Tout le reste de ce que j'ai eu dans les mains est trop
legendaire et je n'y trouve pas une figure reelle, c'est a faire douter
qu'elle ait existe. Ses reapparitions apres la mort font ressembler
son histoire a celle de Jesus,--qui n'a pas existe non plus, du moins
_personnalise_ comme on nous le represente.

Ces grands hallucines sont deja bien loin de nous, et j'ai un certain
eloignement pour les extatiques, je vous le confesse. J'aime tant
l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si
beau, si complet dans la nature, que les miracles d'invention ou
d'hallucination individuelle me paraissent petits et un peu _impies_.

Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi.
Maurice vous aime toujours; il est bien marie, sa petite femme est
charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est
un amour que l'on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrivee ici, la
semaine derniere. Je suis _chez eux_ maintenant; car je leur ai laisse
toute la gouverne du petit avoir, et j'ai le plaisir de ne plus m'en
occuper; j'ai plus de temps et de liberte. J'espere guerir bientot, et
sinon, je suis bien soignee et bien choyee. Tout est donc pour le mieux.

Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne gueririez-vous pas? Si vous le
voulez bien, qui sait? Et puis on vous aime tant! cela peut amener un de
ces miracles _naturels_ que Dieu connait!

A vous de toute mon ame.

G. SAND.




DCXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 15 janvier 1867.

Me voila chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin,
ca passera. _Le mal ou celui qui l'endure,_ disait mon vieux cure, _ca
ne peut pas durer._

Je recois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t'aime plus
que la plupart des autres, meme plus que des camarades anciens et bien
eprouves? Je cherche, car mon etat a cette heure, c'est d'etre

  Toi qui vas cherchant,
  Au soleil couchant,
  Fortune!...

Oui, fortune intellectuelle, _lumiere!_ Eh bien, voila: on se fait,
etant vieux, dans le soleil couchant de la vie,--qui est la plus belle
heure des tons et des reflets,--une notion nouvelle de toute chose et de
l'affection surtout.

Dans l'age de la puissance et de la personnalite, on tate l'ami comme on
tate le terrain, au point de la reciprocite. Solide on se sent, solide
on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s'enfuit
l'intensite du _moi_, on aime les personnes et les choses pour ce
qu'elles sont par elles-memes, pour ce qu'elles representent aux yeux
de votre ame, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus a votre
destinee. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir a
soi, quand on reve en meme temps un beau chez soi pour l'y mettre.

Mais on a parcouru la verte boheme sans y rien amasser; on est reste
gueux, sentimental et troubadour. On sait tres bien que ce sera toujours
de meme et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense a la statue,
au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait ou placer
avec honneur si on les possedait. On est content de les savoir en
quelque temple non profane par la froide analyse, un peu loin du regard,
et on les aime d'autant plus. On se dit: "Je repasserai par le pays ou
ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait
aimer et comprendre. Le contact de ma personnalite ne les aura pas
modifies, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux."

Et c'est ainsi, vraiment, que l'ideal, qu'on ne songe plus a fixer, se
fixe en vous parce qu'il reste _lui._ Voila tout le secret du beau, du
seul vrai, de l'amour, de l'amitie, de l'art, de l'enthousiasme et de la
foi. Penses-y, tu verras.

Cette solitude ou tu vis me paraitrait delicieuse avec le beau temps. En
hiver, je la trouve stoique et suis forcee de me rappeler que tu n'as
pas le besoin moral de la locomotion _a l'habitude._ Je pensais qu'il
y avait pour toi une autre depense de forces durant cette
claustration;--alors c'est tres beau, mais il ne faut pas prolonger cela
indefiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le
panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense a la vie du corps, qui
se fache et se crispe quand on la reduit trop. J'ai vu, etant malade, a
Paris, un medecin tres fou, mais tres intelligent, qui disait la-dessus
des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'un maniere
inquietante, et, comme je lui disais justement a propos de toi que l'on
pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutot
exces de force que diminution, il repondait que le danger etait aussi
grand dans l'accumulation que dans la deperdition, et, a ce propos,
beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.

Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que
tu traites si mal en paroles, c'est une passion et une grande! Alors,
je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton
vieux troubadour, menage-toi un peu.

_Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt_, qu'est-ce que c'est que ca?
Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un traitre mot. Tu lis
ca, toi! Est-ce que vraiment ca t'amuse? Alors, je le relirai un de ces
jours et je m'aimerai si tu m'aimes.

Qu'est-ce que c'est aussi que d'etre hysterique? Je l'ai peut-etre ete
aussi, je le suis peut-etre; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais
approfondi la chose et en ayant oui parler sans l'etudier. N'est-ce
pas un malaise, une angoisse causes parle desir d'un impossible
_quelconque_? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal
etrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle
maladie aurait-elle un sexe?

Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a
qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la meme chose, que
l'on ne comprend guere les tas de distinctions et de raisonnements
subtils dont se sont nourries les societes sur ce chapitre-la. J'ai
observe l'enfance et le developpement de mon fils et de ma fille. Mon
fils etait moi, par consequent femme bien plus que ma fille, qui etait
un homme pas reussi.

Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourleches de tes fromages,
t'envoient leurs amities, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends,
attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une
folle quand elle rit; car, au fond, elle est serieuse, attentive,
adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle
invente que de tous ceux qu'on lui suggere.

Si je ne gueris pas ici, j'irai a Cannes, ou des personnes amies
m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche a mes
enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aise de bouger. Il y a
passion et jalousie. Et toute, ma vie a ete comme ca, jamais a moi!
Plains-toi donc, toi qui t'appartiens!




DCXXVI

A M. HENRY HARISSE, A PARIS

                                Nohant, 19 janvier 1867.

Merci pour votre excellente lettre, mon cher Americain. Tous les details
que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout,
cela me cause une joie reelle. Moi, je lutte contre l'anemie qui me
menace, et je ne songe meme pas a travailler du cerveau. Je plante des
choux toute la journee, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le
tout a l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus
chaude que celle ou je travaille. Je me suis tapissee en bleu
tendre parseme de medaillons blancs ou dansent de petites personnes
mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos
sont bien appropries a l'etat d'anemie et que je n'aurai la que des
idees douces et betes. C'est ce qu'il me faut maintenant.

Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte;
la bourree, cette danse si jolie, est remplacee par de stupides
contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient
l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cedent le pas a _la Femme a
barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers ou l'on se perdait; de
vieux ombrages presque vierges, que l'on savait ou trouver et que nous
seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au
diable.

Refaire un roman berrichon! non, je ne vous l'ai pas promis. Ce serait
repasser par le chemin des regrets, et vraiment, a mon age, il faut
combattre une tendance si naturelle et si fondee. Il faut vivre en
avant; c'est la devise de notre pays, et, quoi qu'il m'en coute de
secouer mes souvenirs, je ne veux pas meconnaitre ce que l'avenir
peut nous apporter. Je ne veux pas etre ingrate non plus envers la
vieillesse, qui est aussi un bon age, plein d'indulgence, de patience et
de clartes. Si l'on me rendait mes energies, je ne saurais plus qu'en
faire, n'etant plus dupe de moi-meme. Je voudrais revoir l'Italie, parce
que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d'y'aller? Ce
n'est pas sur; mais je ne veux pas m'en tourmenter. Si j'en suis a mes
dernieres lueurs, je me dirai que j'ai bien assez fait le metier du
chien tournebroche et que la vie eternelle est un voyage qui promet
assez d'emotions et d'etonnements.

Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre [1]? C'est
un talent, ah! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d'oeuvre jetes
le matin dans un feuilleton comme des perles a la consommation brutale
des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n'etait pas
rassemble et publie. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai
l'emotion que cela m'a donnee en detail.

Non, Theo [2] ne sera pas de l'Academie. Il ne voudra pas faire ce qu'il
faut pour cela, ou, s'il s'y resigne, il le fera mal. Il ne se tiendra
pas de dire ce qu'il pense des vieux fetiches. Si je me trompe, je serai
bien etonnee, par exemple!

Mais, vous qui ne parlez pas de vous, etes-vous toujours decide a
quitter la France dans un temps donne? Non, cela me parait impossible.
Il me semble que la France a besoin de ses amants; ceux qui lui
appartiennent legitimement la meconnaissent ou la brutalisent. Restez
avec nous, aidez-nous a rester Francais ou a le redevenir.

N'oubliez pas que vous m'avez promis de venir me voir ici. Notre vieille
maison est un coin assez curieux, ou l'on a reussi, pendant trente ans,
a vivre en dehors de toute convention et a etre artiste pour soi, sans
se donner en spectacle au monde. Vous y serez recu par mes enfants comme
un ami.

Et bonsoir! me voila tres fatiguee devoir ecrit; mais je suis a vous de
tout coeur.

G. SAND.

  [1] _Hommes et Dieux_.
  [2] Theophile Gautier.




DCXXVII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 21 janvier 1867.

Eh bien, cher fils, comment etes-vous arrive a Paris, par ce temps de
frimas qui vous a surpris le jour du depart? Avez-vous eu froid dans
l'affreuse diligence? Vous etes-vous embete. Je vous ai fait faire la
une vraie corvee et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et
j'ai ete si patraque, moi, depuis ce temps-la, que je n'avais pas le
courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente
et stoique _alitee_ [1]. Je crois que je vais mieux a present, du moins
il y a des jours ou je me crois guerie. Ca ne peut guere se faire par
une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas
penser, a mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle
chambre, ou j'ai enfin chaud et ou je me trouve doucement et betement
dans le bleu tendre, couleur d'anemie. J'ai soif de travailler.

Avez-vous lu _Mont-Reveche?_ Y voyez-vous plus clair que moi.
Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf a
ne pouvoir pas _executer_ tout ce que vous m'indiquerez et a tourner du
cote ou je peux etre _moi_, avec mes defauts et mes qualites. On ne
se separe pas de soi-meme. Il me semble que vous me sortiriez de mes
irresolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame
Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-etre que je m'en vas tout
doucement et que je n'ai pas a m'inquieter de l'avenir. Mais, si, avant
de me confier a ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais
faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien,
si c'est avec _Mont-Reveche_ que je peux donner ce dernier coup de
collier. Si, apres reflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une
autre guitare, sans aucun decouragement.

Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu'a tout votre beau
sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _tretous_, comme on dit
ici.

Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'edifice
napoleonien_? Il me semble que ce n'est qu'une velleite; on sait si peu
se servir de la liberte en France, qu'on se depechera de mal user du peu
qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait
pris, pour nous dire: "Vous voyez, c'est votre faute!" Ou bien quoi?
sent-on qu'il faut s'executer et que la chose craque? c'est peut-etre
trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les
a si bien corrompus pendant quinze ans.

Aurore a repris son aplomb apres votre depart, et je crois qu'un jour de
plus l'eut apprivoisee. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de
meme farceuse avec un air serieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse
tendrement.

G. SAND.

  [1] Madame Alexandre Dumas.




DCXXVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 8 fevrier 1867.

Bah! zut! troulala! aie donc! aie donc! je ne suis plus malade ou du
moins je ne le suis plus qu'a moitie. L'air du pays me remet, ou la
patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire.
Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon etat, mais quelque chose qu'on
appelle anemie, effet sans cause saisissable, degringolade qui, depuis
quelques annees, menace, et qui s'est fait sentir a Palaiseau, apres mon
retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour etre logique, le
pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec
un sentiment d'etouffement et des velleites d'inertie. Il y a eu
impossibilite de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant
plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu
guerissable; mais tout se remet, et meme, depuis hier, je travaille.

Toi, cher, tu te promenes dans la neige, la nuit. Voila qui, pour une
sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade
aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous
ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours
de printemps. Je parie que tu n'as pas monte a mon cher verger, qui est
si joli et que j'aime tant. Ne fut-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais
le grimper tous les jours de beau temps a midi. Le travail serait plus
coulant apres et regagnerait le temps perdu et au dela.

Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est
depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journee comme le
proletaire; quand je ne pourrai plus faire ma journee, je serai emballee
pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il
faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses
toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen
de te defendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Helas!
oui, le monde va a la diable de ce cote-la; et je parlais de toi,
l'autre jour, a un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui
est devenu si rare, maudissant la necessite de penser au cote materiel
de la vie. Je t'envoie la derniere page de sa lettre; tu verras que
tu as la un ami dont tu ne te doutes guere, et dont la signature te
surprendra.

Non, je n'irai pas a Cannes malgre une forte tentation! Figure-toi
qu'hier, je recois une petite caisse remplie de fleurs coupees en pleine
terre, il y a deja cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchee a Paris
et a Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraiches, elles embaument,
elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les
pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le
temps. Mon mal m'a retardee et ajournee. Restons. Ne suis-je pas bien?
Si je ne peux pas aller a Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me
voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas
voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un
gros ingrat qui ne me le rend pas.

Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de
gros chagrins et qui n'a plus de soucis materiels. Le voila qui pleure
ce qu'il y a de moins regrettable et de moins serieux dans la vie,
entendue comme il l'entendait! Et puis tres altier, lui qui a ete
janseniste, son coeur s'est refroidi de ce cote-la. L'intelligence s'est
peut-etre developpee, mais elle ne suffit pas a nous faire vivre, et
elle ne nous apprend pas a mourir. Barbes, qui depuis si longtemps
attend a chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant.
Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus a ses amis, que la
mort le separera de nous. Celui qui s'en va tout a fait, c'est celui
qui croit finir et ne tend la main a personne pour qu'on le suive ou le
rejoigne.

Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la representation, Maurice
nous regale ce soir des marionnettes. C'est tres amusant, et le theatre
est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu la! C'est bete de ne
pas vivre porte a porte avec ceux qu'on aime.




DCXXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS.

                                Nohant, 14 fevrier 1867

Cher ami,

Je vous remercie de penser a moi, de vous occuper de ce qui m'interesse,
et de me le dire d'une facon si charmante. C'est une coquetterie que me
fait la destinee, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois,
grace a vous le diner Magny comme si j'y etais. Seulement il me semble
qu'il doit etre encore plus gai sans moi; car Theo a parfois des remords
quand il s'emancipe trop a mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne
voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine a sa verve. Elle fait
d'autant plus ressortir l'inalterable douceur de l'adorable Renan, avec
sa tete de _Charles le Sage_.

Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me retablis bien. J'ai encore eu une
rechute d'accablement; mais je recommence a aller mieux et j'essaye de
me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier.

Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouve votre bonne ecriture
sur la bande. Je lui ecris par le meme courrier. Oui, nous avons eu et
nous avons encore de belles journees ici. Notre climat est plus clair
et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau
generalement chez nous: terrain calcaire, tres fromental, mais peu
propre au developpement des arbres; des lignes douces et harmonieuses;
beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voila tout
son merite. Il faudra vous attendre a ceci, que mon pays est comme moi,
insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connait; mais il n'est
guere plus opulent et plus demonstratif que ses habitants.

Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou
l'autre. Mais prevenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et
tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, a qui j'ai beaucoup parle
de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialites.

A vous de coeur.

G. SAND.




DCXXX

A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 16 fevrier 1867.

Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosites. Je
dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et
qu'il n'y a la ni cypres, ni ogive, ni infini, ni male, ni femelle. Il
y a une chose contre nature; car ce n'est pas le desir qui pousse le
tendron dans les bras du vieux laid, et, la ou il n'y a pas liberte et
reciprocite, c'est un attentat a la sainte nature.

I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous
avons eu tous les deux en meme temps la meme pensee. Tu m'offres mille
francs pour aller a Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu
m'as ecrit que tu etais _embete_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert
ma lettre pour t'offrir la moitie de mon avoir, qui se monte toujours a
deux mille; c'est ma reserve. Et puis je n'ai pas ose. Pourquoi? C'est
bien bete; tu as ete meilleur que moi, tu as ete tout bonnement au fait.
Donc je t'embrasse pour cette bonne pensee et je n'accepte pas. Mais
j'accepterais, sois-en sur, si je n'avais pas d'autre ressource.
Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me preter, c'est le seigneur
Buloz, qui a achete des chateaux et des terres avec mes romans. Il ne me
refuserait pas, je le sais. Il m'offre meme. Je prendrai donc chez lui,
s'il le faut. Mais je ne suis pas en etat de partir, je suis retombee
ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablee. A
present, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas
I'energie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me deranger d'ou je suis
bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour
renouveler une vie de chien, c'est un peu bete, je trouve, quand il
serait si doux de s'en aller comme ca, encore aimant, encore aime, en
guerre avec personne, pas mecontent de soi et revant des merveilles dans
les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraiche.

Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses reputees tristes, j'ai
trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent
affligeantes a ceux qui semblent dans la plenitude de la vie. N'en
parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-etre me
souffler l'envie de reprendre ma tache. Je serai aussi docile a la voix
interieure qui me dira de marcher qu'a celle qui me dira de m'asseoir.

Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne,
crois pas du moins. Mon article sur la faience, je ne le retrouve pas.
Regarde donc s'il n'a pas ete imprime a la fin d'un de mes volumes pour
completer la derniere feuille. Ca s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les
Maioliques_.

Oh! mais quelle chance! En t'ecrivant, il me revient dans la tete un
coin ou je n'ai pas cherche. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux
que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi
savant que moi. Celui de Passeri est charmant.

Barbes est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_.
Cerveau tout en hauteur, un crane indien aux instincts doux, presque
introuvables; tout pour la pensee metaphysique, devenant instinct et
passion qui dominent tout. De la un caractere que l'on ne peut comparer
qu'a celui de Garibaldi. Un etre invraisemblable a force d'etre saint et
parfait. Valeur immense, sans application immediate en France. Le milieu
a manque a ce heros d'un autre, age ou d'un autre pays.

Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de
_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est egal,
dis-moi quand tu seras a Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller
quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et
puis vous viendrez a Nohant cet ete. C'est convenu, il le faut!

Mes tendresses a la maman et a la belle niece.




DCXXXI

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                Nohant, 18 fevrier 1867.

Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modele
pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une decouverte pour moi.
Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour
plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le
relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven.

Si je n'eusse ete malade, et _tres malade_, j'aurais voulu joindre ma
petite note au concert des eloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eut
_peut-etre_ laisse dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je
peux ecrire quelques pages. L'article que j'ai publie sur le livre de
Maurice etait fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a du vous porter de
sa part, devait paraitre beaucoup plus tot.

Me voila revenue a la vie et vous y avez contribue. Si quelque chose
remet la tete et le coeur a leur place, c'est ce que vous avez dans la
tete et dans le coeur.

Bien a vous.

G. SAND.

Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration.




DGXXXII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 2 mars 1867.

Cher excellent ami,

Je suis guerie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces
rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser a
votre tendre amitie une preoccupation vaine. Je refais un nouveau bail,
sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas
de nouveaux bonheurs et peut-etre me menage-t-elle de nouveaux chagrins.
Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter
quelle qu'elle soit.

Ainsi vous faites, avec un courage bien superieur au mien, qui n'est
qu'un detachement amene par l'experience. Vous, toujours prisonnier
ou malade, vous n'avez guere vecu reellement; aussi votre ame s'est
habituee a s'epanouir quand meme, dans une region au-dessus de la vie
reelle, et cette noble existence torturee, toujours souriante et douce,
restera comme une legende dans le coeur de nos enfants.

Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquietudes que vous
m'exprimez. Aucun medecin ne sait jamais comment je m'attenue et me
remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi
qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs a mes amis.

Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez
pas a m'ecrire; mais, quand vous etes bien ou passablement, deux lignes!
c'est un si grand bonheur pour nous!

A vous.

G. SAND.




DCXXXIII

                                A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

Nohant, 11 avril 1867.

Quoi qu'il en soit, me voila mieux et tres calme, a Nohant, ou j'ai
passe presque tout l'hiver. Maurice est heureux en menage; il a un vrai
petit tresor de femme, active, rangee, bonne mere et bonne menagere,
tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul
petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui
annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille
creature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit
que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste,
geologue et romancier par-dessus le marche. Moi, j'ai peu travaille cet
hiver; j'ai ete trop detraquee.

Voila notre bulletin en reponse au votre. Mais pourquoi donc etes-vous
si _brouilles avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma
_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose,
et quelqu'un a retrouver, ne fut-ce que pour resumer sa propre vie en la
voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de
l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idees. Mais
on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail economique et
philosophique d'ou sortiront un socialisme nouveau et une politique
nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_
et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est etonne de se
voir, a soixante ans passes, plus jeune et plus naif que la jeunesse et
la pretendue virilite de ce temps. Que de choses il y aurait a se dire
sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je
me plains de l'abandon ou vous laissez vos amis, j'approuve fort votre
retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberte de
l'ame.

J'embrasse et cheris eternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous
nous reunissons tous trois pour vous envoyer a tous deux, ainsi qu'a vos
chers enfants, nos meilleures amities de coeur.

G. SAND.

  [1] Madame Pauline Viardot-Garcia.




DCXXXIV

A M. ANDRE BOUTET, A PALAISEAU

                                Nohant, 15 avril 1867.

Cher ami,

Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un
autre moment de l'annee ou vous serez le mieux disponible. Nous nous
entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-la. Nous
philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur ete que
l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le
desir maladif de se perdre dans les questions metaphysiques s'apaise
quand on en a tate serieusement.

Si le cher papa[1], qui croit decouvrir des choses rebattues, avait
fait quelques vraies etudes, il affirmerait de moins en moins la nature
speciale et le role special de Dieu. Contentons-nous de vivre du
sentiment qui nous pousse a rever une perfection relative, et a y croire
d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs.

Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre etait bonne comme lui et
moins fanatique de certitude que la precedente. Sa chimere est celle
d'un esprit genereux; sa vanite, celle d'un coeur tres pur.

Quand on voit le genre humain perdu de betise et de vice, et la
vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'a present, tourner a l'egoisme
et au materialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle
ame dont les defauts et les travers ne sont que l'exces de qualites
serieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand meme. Ne
faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolerance et de
libre pensee qui doivent gouverner les societes futures?

Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient
mutuellement a la guillotine, et les petits-fils de ceux qui
s'envoyaient au bucher, pour cause d'idees contraires. Il faut bien que
nous apprenions a porter en nous notre propre pensee et nos propres
croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer
moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un ideal _si bleu_ a
entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet deja la
tolerance: reste l'habitude a prendre. Essayons, chacun chez nous.

Maurice est tres content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en etait un peu
degoute a cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend a tache
de decourager tous ses redacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec
les princes libertins et les duchesses amoureuses et devotes de F...,
qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que
son roman est veritablement un progres sur ceux qui precedent.

Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chere famille. Aurore vous
envoie des baisers a poignee en se manierant de la facon la plus
comique.

G. SAND.

  [1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressee.




DCXXXV

A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1]

                                Nohant, 24 avril 1867,

Mon cher incredule,

C'est tres bien, tres bien dit et pense. Je ne vous dis pas non.
Seulement je vous dis: Il y a plus que ca. Vous etes dans le vrai; mais
le vrai n'est pas un chemin ferme; au dela du but atteint, il y a encore
autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'a la fin des
siecles de l'humanite. Si la raison et l'experience fermaient le livre
de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les
chimeres d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez
pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les elements
de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une
aimable hypothese; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la
raison, et que l'induction ne le cede en rien a la deduction. Je ne vous
donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes a la fois pour nous
faire penetrer dans le monde des idees completes. Je ne l'ai pas, je
suis trop bete; mais je sais bien qu'il y a une double entree, et que
vous ne frappez qu'a une seule. Sur ce, continuez a frapper; cela ne
peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne
s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitie.

Et je dis a Pauline:

Fille cherie, vous me tentez bien; mais, helas! vous ne savez pas comme
je suis vieille depuis six mois. J'avais arrange ma vie pour avoir un
peu de liberte, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voila a
chaque instant faible et bonne a rien. Le printemps me ranime, et tout
a coup m'ecrase. Vais-je reprendre mon activite et la jeunesse de
soixante-trois ans que je croyais revenue l'annee derniere? C'est
ambitieux, et, s'il faut me resigner a mon vrai age, c'est comme
_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothese_; moi, j'en ai
l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui
demande tout de meme de me donner la force d'aller vous voir, ma chere
fille, avant de prendre des bequilles. Nous verrons ce qu'il decidera,
ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-etre que je
serai vaillante encore une fois.

Je vous embrasse maternellement, comme toujours.

  [1] Apres avoir recu son opuscule intitule _Libre Examen, apologie
      d'un incredule_.




DCXXXVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 9 mai 1867.

Cher ami,

Je vas bien, je travaille, j'acheve _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je
suis calme et triste, je ne sais guere pourquoi. Dans cette existence si
unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un element
qui me debilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe
dans des spleens de miel et de roses qui n'en sont pas moins des
spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimes m'oublient et que
c'est justice, puisque je vis en egoiste, sans avoir rien a faire pour
eux.

J'ai vecu de devouements formidables qui m'ecrasaient, qui depassaient
mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant
plus a exercer, je m'ennuie d'etre bien. Si la race humaine allait tres
bien ou tres mal, on se rattacherait a un interet general, on vivrait
d'une idee, illusion ou sagesse. Mais tu vois ou en sont les esprits,
toi qui tempetes avec energie contre les trembleurs. Cela se dissipe,
dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une societe
qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut
amener un orage? Jamais la pensee du danger n'a produit de pareilles
demoralisations. Est-ce que nous sommes dechus a ce point qu'il faille
nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre
digestion? Oui, c'est bete, c'est honteux. Est-ce le resultat du
bien-etre, et la civilisation va-t-elle nous pousser a cet egoisme
maladif et lache?

Mon optimisme a recu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me
faisais une joie, un courage a l'idee de te voir ici. C'etait comme une
guerison que je mijotais; mais te voila inquiet de ta chere vieille
mere, et certes je n'ai pas a reclamer.

Enfin, si je peux, avant ton depart pour Paris, finir le _Cadio_ auquel
je suis attelee sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et
mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espererai
pour le milieu de l'ete. Mes enfants, tout deconfits de ce retard,
veulent t'esperer aussi, et nous le desirons d'autant plus que ce sera
signe de bonne sante pour la chere maman.

Maurice s'est replonge dans l'histoire naturelle; il veut se
perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand
j'aurai fourre dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois
mille especes imperceptibles, je serai bien avancee, n'est-ce pas? Eh
bien, ces etudes-la sont de veritables _pieuvres_ qui vous enlacent
et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la
destinee de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas,
c'est sa destinee, puisque c'est son reve et sa passion.

_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, apres! Comme
on se sent vide et epuise intellectuellement, quand on a ecrivaille des
semaines et des mois sur cet animal a deux pieds qui a seul le droit
d'etre represente dans les romans! Je vois Maurice tout rafraichi et
tout rajeuni quand il retourne a ses betes et a ses cailloux, et, si
j'aspire a sortir de ma misere, c'est pour m'enterrer aussi dans les
etudes qui, au dire des epiciers, ne-_servent a rien_. Ca vaut toujours
mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Createur.

Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux
pas croire ca. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphere que la terre
engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout a
coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu,
sous la premiere revolution, un fluide exasperateur qui portait a
commettre des cruautes? Nous sommes tombes de l'enfer du Dante dans
celui de Scarron.

Que penses-tu, toi, bonne tete et bon coeur, au milieu de cette
bacchanale? Tu es eu colere, c'est bien. J'aime mieux ca que si tu en
riais; mais quand tu t'apaises et quand tu reflechis?

Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et
la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idee d'un eternel voyage
dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer
sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop
longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y repete
et s'y rabache.

Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas,
et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse
tendrement.

Je suis inquiete de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis
contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?




DCXXXVII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 12 mai 1867.

Ami,

Je ne crois pas a l'invasion, ce n'est pas la ce qui me preoccupe. Je
crains une revolution orleaniste, je me trompe peut-etre. Chacun voit
de l'observatoire ou le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous
ramener les Bourbons ou les d'Orleans, ils n'auraient pas beau jeu,
ce me semble, et ces princes auraient peu de succes. Mais, si la
bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration
et reussit a apaiser, avec les promesses dont tous les pretendants sont
prodigues, les besoins de liberte qui se manifestent, quelle reculade et
quelle nouveau leurre!

On est las du present, cela est certain. On est blesse d'etre joue par
un manque de confiance trop evident, on a soif de respirer. On reve
toute sorte de soulagements et d'inconsequences. On se demoralise, on se
fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remede? On a encourage
l'esprit pretre, on a laisse les couvents envahir la France et les sales
ignorantins s'emparer de l'education; on a compte qu'ils serviraient le
principe d'autorite en abrutissant les enfants, sans tenir compte de
celle verite que qui n'apprend pas a resister ne sait jamais obeir.

Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je
le crains bien.

Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus
redoutables, et, pour resister a ces sauvages enfroques, je vois le
monde de l'intelligence tourmente, de fantaisies qui n'aboutissent a
rien, qu'a subir le hasard des revolutions sans y apporter ni conviction
ni doctrine. Aucun ideal! Les revolutions tendent a devenir des enigmes
dont il sera impossible d'ecrire l'histoire et de saisir le vrai sens,
tant elles seront compliquees d'intrigues et traversees d'interets
divers, speculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en
prendre son parti, c'est une epoque de dissolution ou l'on veut essayer
de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est
trop simple, il faut y arriver toujours par le complique. Laissons
passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les
retiennent pas.

L'avenir est beau quand meme, allez! un avenir plus eloigne que nous ne
l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours
le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siecle a
beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que
nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-etre que le ble
leve dans celui-ci.

Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien a present et je travaille. Ce
beau temps va surement vous soulager. Maurice vous embrasse.

G. SAND.




DCXXXVIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 30 mai 1867.

Te voila chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y
embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plonge dans le travail, nous
ne ferons qu'aller et venir. C'est si pres de Paris, qu'il ne faut point
se gener. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'a le _relicher_
un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse
machine dans sa _trompette_. J'ai ete si interrompue par la maladie
reelle, que j'ai eu de la peine a m'y remettre. Mais je me porte comme
un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.

Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de
sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal
qu'il faut regarder a la loupe. Voila le bonheur! c'est d'etre bien
toque. Mes tristesses se sont dissipees en faisant _Cadio_; a present,
je n'ai plus que quinze ans, et tout me parait pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles. Ca durera ce que ca pourra. Ce sont des
acces d'innocence, ou l'oubli du mal equivaut a l'inexperience de l'age
d'or.

Comment va la chere mere? Elle est heureuse de te retrouver pres d'elle!

Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus
raisonnable?

L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop betes qui ont parle de
_Madame Bovary_ tres bien, mais qui goutaient moins _Salammbo_. Lina
s'est mise dans une colere rouge, ne voulant pas permettre a ces
malheureux la plus petite objection; Maurice a du la calmer, et,
la-dessus, il a tres bien apprecie l'ouvrage, en artiste et en savant;
si bien que les recalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu ecrire
ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'etait,
extraordinairement reussi.

Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, des que je pourrai.
Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'ideal serait de vivre
a longues annees avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne
voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il
faut bien se tenir pret a tout.

Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus
douce et la plus farceuse. Son pere la fait boire en disant: _Dominus
vobiscum!_ puis elle boit, et repond: _Amen_! La voila qui marche.
Quelle merveille que le developpement d'un petit enfant! On n'a jamais
fait cela. Suivi jour par jour, ce serait precieux a tous egards. C'est
de ces choses que nous voyons tous sans les voir.

Adieu encore; pense a ton vieux troubadour, qui pense a toi sans cesse.




DCXXXIX

AU MEME

                                Nohant, 14 juin 1867.

Cher ami,

Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours a Paris,
peut-etre plus si la reprise de _Villemer_ me mene plus tard. Donc, ta
bonne chere mere, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps
d'aller voir ses filles. J'attendrai a Paris que tu me dises si elle est
de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez
l'epoque qui vous ira le mieux.

Mon intention, pour le moment, etait tout bonnement d'aller passer une
heure avec vous, et Lina etait tentee d'en etre; je lui aurais montre
Rouen, et puis nous eussions ete t'embrasser, pour revenir le soir a
Paris; car la chere petite a toujours l'oreille et le coeur au guet
quand elle est separee d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont
comptes par une inquietude continuelle que je comprends bien. Nous irons
donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai
seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi,
je remettrai jusqu'a ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce
soit les projets de ta mere ou les tiens. Je suis tres libre, moi. Donc,
ne t'inquiete pas, et arrange ton ete sans te preoccuper de moi.

J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache a aucun; ce qui
m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmene a l'improviste. Il en est
du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement,
quand on est a Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours a
meme, quand je serai la, de repondre a ton appel. Je me fais un peu de
remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie
jamais de flaner, et que tu pourrais laisser des heures entieres sous
un arbre, ou devant deux buches allumees avec la certitude que j'y
trouverai quelque chose d'interessant. Je sais si bien vivre _hors de
moi!_ ca n'a pas toujours ete comme ca. J'ai ete jeune aussi et sujette
aux indigestions. C'est fini!

Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouve la un
ordre, une suite, une placidite de revolutions qui manquent a l'homme,
mais que l'homme peut, jusqu'a un certain point, s'assimiler, quand il
n'est pas trop directement aux prises avec les difficultes de la vie qui
lui est propre. Quand ces difficultes reviennent, il faut bien qu'il
s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu a la coupe du vrai eternel, il ne
se passionne plus trop pour ou contre le vrai ephemere et relatif.

Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant
de la plume; car, en y pensant bien, ton etat de surexcitation est
probablement plus vrai, ou tout au moins plus fecond et plus humain que
ma tranquillite _senile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable a moi,
quand meme, au moyen d'une operation magique, je le pourrais. Je ne
m'interesserais pas _a moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je
me dirais que c'est assez d'un troubadour a gouverner et j'enverrais
l'autre a Chaillot.

A propos de bohemiens, sais-tu qu'il y a des bohemiens de mer? J'ai
decouvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes
barques bien abritees, avec des femmes, des enfants, une population
cotiere, tres restreinte, toute basanee; pechant pour manger, sans
faire grand commerce; parlant une langue a part que les gens du pays ne
comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques
echouees sur le sable, quand la tempete les tourmente dans leurs anses
de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou
sauvages; ne repondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment
on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glisse, mais je pourrais me
le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent
qu'ils n'ont aucune espece de religion: si cela est, ils doivent etre
superieurs a nous. Je m'etais aventuree toute seule au milieu d'eux.
"Bonjour, messieurs." Reponse: un leger signe de tete. Je regarde leur
campement, personne ne se derange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je
leur demande si ma curiosite les contrarie.--Un haussement d'epaules
comme pour dire: "Qu'est-ce que ca nous fait?" Je m'adresse a un jeune
garcon qui refaisait tres adroitement des mailles a un filet; je lui
montre une piece de cinq francs en or. Il regarde d'un autre cote. Je
lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. "La veux-tu?" Il
baisse le nez sur son ouvrage. Je la place pres de lui, il ne bouge pas.
Je m'eloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois
plus, il prend la piece, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui
se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets
a herboriser a quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me
demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne
comme par hasard de leur cote, meme silence, meme indifference. Une
heure apres, j'etais au haut de la falaise et je demandais au garde-cote
ce que c'etait que ces gens-la qui ne parlaient ni francais, ni italien,
ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.

Dans son idee, c'etaient des Mores, restes a la cote depuis le temps des
grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-etre pas. Il
me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et
que j'avais eu tort, parce que c'etaient des gens capables de tout;
mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils
n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur peche et surtout
des epaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils
etaient l'objet du plus parfait mepris. Pourquoi? Toujours la meme
histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le
mal.

Si tu vas dans ce pays-la, tu pourras peut-etre en rencontrer a la
pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des
annees ou ils ne paraissent plus.

Je n'ai pas seulement apercu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant
bien un exemplaire; car j'y ai donne quelque chose sans reclamer aucun
payement. C'est a cause de ca, probablement, qu'on m'a oubliee. Pour
conclure, je serai a Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi la de les
nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-etre
davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand
vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman;
mais je crains pour le systeme nerveux prenant trop la place du systeme
musculaire. Moi, je vais tres bien, sauf des coups de foudre ou je tombe
sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle.
Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on
me soigne, je me releve parfaitement guerie.

Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette annee; il trouve
des merveilles. Embrasse ta mere pour moi et soigne-la bien. Je vous
aime de tout mon coeur.




DCXL

A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE)

                                Nohant, 28 juillet 1867.

Cher ami,

Je vous ai ecrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous
n'avez rien recu! L'Italie est donc toujours le pays ou rien ne marche,
pas meme la poste, et ou les lettres subissent un embargo mysterieux? Je
savais bien que vous y auriez des deceptions terribles. L'etranger et
le pape ne pesent pas durant des siecles sur une nation pour qu'elle se
reveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui
le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le
chatiment, c'est-a-dire en subir la consequence.

J'avais pourtant reve de revoir Venise delivree. Mais, si tout y va de
mal en pis, si la liberte n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus
triste que de la voir opprimee. Ou etes-vous, a present? recevrez-vous
cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont ete supprimees. Dieu
sait pourtant si elles interessaient les polices papales!--Je crois que
vous allez etre gueri et console par la vue des montagnes. Ces grandes
choses-la ne changent pas.

Vous me demandez ou je serai en septembre. A Nohant probablement, et
pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un ete, j'irais courir
un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison deplorable, des
orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud a Paris, ou
j'ai passe quelques semaines, avec mes enfants, et ou l'Exposition m'a
beaucoup interessee. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en verite,
je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma
petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est
fini et attend son tour a la _Revue_.

Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous
arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en
France. Mes enfants vous envoient leurs amities, et moi, je vous
souhaite bon plaisir et bonne sante en voyage. A vous de coeur.




DCXLI

A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 29 juillet 1867.

Cher ami,

Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'etais souffrante et mes
enfants m'emmenaient de force a la promenade. Je l'ai donc appele en
conference sur la route, en passant a Vic. Puisque tu t'interesses
particulierement a ce jeune homme, qui par lui-meme d'ailleurs, me
parait interessant, je desirerais etre a meme de lui donner un bon
conseil. Mais, en fait de poesie montee de ton comme celle-ci, je suis
un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietes
de famille, et tu m'as trop donne l'exemple, coupable que tu es, de
chefs-d'oeuvre _ebouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au
serieux les strophes echevelees des jeunes disciples de cette ecole.

Et, pourtant, je ne voudrais pas etre injuste: celui-ci a des eclairs
dignes des maitres, et, a cote de puerilites emphatiques, il a du vrai
souffle, des expressions heureuses, de l'habilete de langage et de
l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois tres beau,
rarement mediocre. Ce serait grand dommage de le decourager, et je
crois que le bon conseil a lui donner, s'il voulait le recevoir, serait
celui-ci: "Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas
encore. Attendez que votre gout se soit forme et que vous sentiez
pourquoi on vous donne cet avis. C'est a, vous de le trouver vous-meme.
Autrement, toute critique vous semblera pedante et arbitraire, et vous
nuira au lieu de vous profiter."

J'avais l'idee d'adresser M. Lafagette a Theophile Gautier, qui est un
meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra
pas promener, je crois etre sure, a present que j'ai lu avec attention
I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois,
si M. Lafagette persiste, a le voir, je lui donnerai une lettre.
Theophile est tres bon, comme un grand artiste et un vrai maitre qu'il
est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il decourage ce jeune
homme.

Mais que va-t-il faire a Paris, apres ces maledictions jetees a la
moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la
solitude qui l'ont inspire. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la
vie litteraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? ou ca se trouve-t-il?
qu'entend-il par la? J'ai cru d'abord que c'etait un editeur qu'il
voulait trouver, et je lui ai dit la verite. Eut-il une preface de
Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa premiere
publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour
un marchand de litterature, de risquer une somme, quelconque. Les revues
et les journaux litteraires sont encombres de poesie et en consomment
fort peu. Ils n'accepteront pas le cote pamphletaire de la chose. C'est
trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne
vois donc pas comment je pourrais etre utile a ses debuts.

Quant a la vie litteraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de
milieu litteraire ou elle s'exprime et se manifeste de maniere a lui
etre accessible avant qu'il ait fait preuve de maturite;--c'est-a-dire
que je ne connais intimement que des vieux comme moi.

Resume tout cela a sa famille et a lui comme tu l'entendras. Pour etre
utile aux gens, il faut les connaitre et savoir leur presenter les
choses; autrement, on les blesse sans les eclairer.

A toi de coeur, mon vieux ami.

GEORGE SAND.




DCXLII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 6 aout 1867.

Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ca me
decourage de ma facilite, et je me dis que je fais de la litterature
_savetee_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de
Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien
clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est a present que je
devrais etre a Paris, revoir l'Exposition a mon aise, et promener ta
mere avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ca
pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut
bien la voir, je ne la verrai peut-etre pas longtemps, je ne me crois
pas destinee a faire de bien vieux os: faut se depecher d'aimer!

Oui, tu as raison, c'est la ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie
amasse une rude replique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire,
on gagne. Tu verras ca, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as
l'age de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez degringoler ce
tas d'ordures.

Il ne faut pas etre Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu
feras des heureux; et, moi, ca me remettra du sang dans les veines et de
la joie dans le coeur.

Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots
quand tu as le temps.

Fais un canevas pour Nohant a quatre ou cinq personnages, nous te le
jouerons.

On t'embrasse et on t'appelle.

  [1] _Mademoiselle Merquem_.




DCXLIII

A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS

                                Nohant, 10 aout 1867.

Monsieur,

Puisque, a tant d'eclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant
de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous
dirai: "Attendez encore pour vous faire connaitre; vous etes si jeune!"
Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des
scrupules en lisant les deux pieces que vous m'envoyez. Il me semble
qu'elles ont une reelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maitre,
Theophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme
ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous etes
discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et
vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sure,--vous profiterez de
ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour
publier des morceaux detaches. Il vous renseignera a cet egard en deux
mots, et s'il vous dit, comme moi: "C'est trop tot!" croyez-le avec la
meme amenite que vous me temoignez.

GEORGE SAND.




DCXLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 18 aout 1867.

Ou es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu etais a Paris dans les
premiers jours de septembre, tache que nous nous voyions. J'y passe
trois jours et je reviens ici. Mais je n'espere pas t'y rencontrer. Tu
dois etre dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussiere.
Je ne sais meme pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me
donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au desespoir. J'ai perdu
tout a coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami
Rollinat, un ange de bonte, de courage, de devouement. C'est un coup de
massue pour moi. Si tu etais la, tu me donnerais du courage; mais mes
pauvres enfants sont-aussi consternes que moi: nous l'adorions, tout le
pays l'adorait.

Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous
t'embrassons tendrement. La petite va tres bien, elle est charmante.




DCXLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                Nohant, 23 aout 1867.

Chere fille,

Je suis par terre. J'ai perdu inopinement, brutalement, mon vieux, mon
cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinee est feroce. J'en suis
malade et brisee. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que,
la ou il est, il est mieux. Sa vie etait ecrasante. C'est moi qui suis
frappee: c'est dans l'ordre de souffrir.

Je ne sais plus bien quand j'irai a Paris. Si j'y vas, je tacherai bien
d'aller a vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet
arrete. Je ne veux pas etre triste devant mes enfants. En apprenant
cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est evanouie. Elle est, entre
nous soit dit, enceinte. Maurice a ete bien affecte aussi, et tout le
monde au pays, car il etait si aime!

Je m'abrutis dans la poussiere de mes herbiers, car je ne peux pas
ecrire. Tout ce qui est reflexion me navre. Ces sciences naturelles
sont des secours. Votre pays est riche, a ce que je vois. Quand vous
viendrez, je vous apprendrai a arranger vos plantes; elles sont mal
preparees. Elles tombent en poussiere et, pour quelques-unes, c'est
grand dommage. Je partage votre predilection pour la _parnassie_. On
se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les
autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille.

G. SAND.




DCXLVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 27 aout 1867..

Cher excellent ami,

J'ai ete frappee d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat,
qui etait un frere dans ma vie: je l'ai su a peine malade et il
demeurait a huit lieues de moi! J'ai ete si accablee pendant quelques
jours, que je ne comprenais pas cette separation, je n'y croyais pas. Je
la sens, a present. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle,
n'est-ce pas?

On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilite et il en devrait
etre ainsi, car le terme de la separation est plus court; mais je trouve
le dechirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus
on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-la
etait un des plus eprouves et des plus solides, une ame comme la votre;
oui, il etait digne de vous etre compare. Il avait toutes les vertus,
aussi. Il est bien ou il est a present, il recoit sa recompense, il se
repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir
plus net, une vie meilleure a parcourir, des devoirs nouveaux avec des
forces retrempees et un coeur rajeuni.

Mais rester sans lui, voila le difficile et le cruel!

Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez a moi avec plus
de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus
a la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection
m'ennuie a present, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me
fatiguer pour m'endormir.

Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-a-dire, helas! tout
ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de decomposition ou la
misere humaine met a nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les
lois du temps et les fatalites de l'histoire. Plus heureux que les
hommes du passe, nous ne disons pas comme eux: "C'est la fin du monde."
Nous ne croyons pas que tout est use et brise parce que tout va mal;
mais la notion du progres, qui nous a faits plus forts de raisonnement
que nos peres, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes
les choses de la civilisation, aiguise notre esprit et augmente notre
ardeur. Nous avons besoin d'etre heureux, nous sentons que cela est du a
la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous devore.

Nos peres avaient la resignation, le degout de la vie presente, le
mepris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que
mepriser le jour ou nous sommes est lache et criminel, et pourtant nous
tombons dans ce crime a chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien
que vous vivez toujours d'une idee intense. Vous voyez le fait, vous
cherchez l'action, vous revez au moyen. Vous vous demandez comment la
France peut sauver la France; vous etes _militaire_ parce que vous etes
_militant_; c'est beau et bien, je vous envie.

Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre
s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous
defendions bien, je l'espere; mais serons-nous plus forts apres? Est-ce
parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et
que nous comprendrons mieux la verite? En 93, nous defendions une idee;
en 1815, nous ne defendions que le sol. N'importe, le nom sacre de la
France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos
douleurs et, jusqu'a la mort, cachons nos blessures.

Amities devouees de Maurice, et a vous de tout mon coeur.

G. SAND.




DCXLVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, aout 1867.

Je te benis, mon cher vieux pour la bonne pensee que tu as eue de venir;
mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne reve
que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir
si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis
faible et accablee et je traine une espece de fievre. Je t'ecrirai un
mot de Paris. Si tu es empeche, tu me repondras par telegramme. Tu sais
qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est
empechement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais.
--Je voudrais que, des a present, si tu as un moment pour m'ecrire, tu
me dises ou il faut que j'aille passer trois jours pour voir la cote
normande sans tomber dans les endroits ou va _le monde_. J'ai besoin,
pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le
monde n'ait pas parle, et ou il y ait de vrais habitants chez eux, des
paysans, des pecheurs, un vrai village dans un bon coin a rochers. Si tu
etais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiete pas de moi.
Je vas partout et je ne m'inquiete de rien. Tu m'as dit que cette
population des cotes etait la meilleure du pays, qu'il y avait la de
vrais bonshommes trempes. Il serait bon de voir leurs figures, leurs
habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux
faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guere decrire;
il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil a faux.
Comment va ta mere? as-tu pu la promener et la distraire un peu?
Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse.

Maurice t'embrasse; j'irai a Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2
septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvee. Aurore est tres
coquette de ses bras, elle te les offre a embrasser; ses mains sont des
merveilles, et d'une adresse inouie pour son age.

Au revoir donc, si je peux me tirer bientot de l'etat ou je suis. Le
diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas
attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi.




DCXLVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR)

                                Nohant, 1er septembre 1867.

Chere fille,

Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier a nous indiquer?
ou pourriez-vous vous en faire indiquer un a Dijon? Si oui, repondez
tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres.

Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas
trop patraque; ce sera une question d'entrain et de sante. J'en ai bien
envie; mais il faut pouvoir.

La _succise_ est tres mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque
terrain humide,--puisque vous m'avez envoye le _drosera_ et la
_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est
l'_anagallis tenella_ (mouron delicat) et la campanule a feuilles de
lierre. Si vous ne les connaissez pas, apres avoir dit oui ou non pour
le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai
dans une lettre.

J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit
jours qui m'a aidee a franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus
ecrire, je commence a m'y remettre.

Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sur,
n'est-ce pas?

G. SAND.



DCXLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 10 septembre 1867.

Cher vieux,

Je suis inquiete, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette
indisposition dont tu me parlais. Es-tu gueri? Oui, nous irons voir les
galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en
dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale apres
coup.

En attendant, je suis encore ici, fourree jusqu'au menton dans la
riviere tous les jours, et reprenant mes forces tout a fait dans ce
ruisseau froid et ombrage que j'adore, et ou j'ai passe tant d'heures de
ma vie a me refaire apres les trop longues seances en tete-a-tete avec
l'encrier. Je serai definitivement le 16 a Paris; le 17 a une heure,
je pars pour Rouen et Jumieges, ou m'attend, chez M. Lepel-Cointet,
proprietaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18
pour revenir a Paris le 19. Passerai-je si pres de toi sans t'embrasser?
J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcee de passer
la soiree du 19 a Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu
me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 a Paris, rue des
Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage
une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu etais joli,
joli, tu viendrais te promener a Jumieges le l9. Nous reviendrions
ensemble, de maniere que je puisse etre a Paris a six heures du soir au
plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plonge_
dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons a nous voir au
mois prochain. Quant a la promenade _d'hiver_ a la greve normande, ca me
donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan a cette
epoque-la!

J'ai ete malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est gueri,
mais l'ame! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper
a de l'energie tendre; car le courage froid et purement philosophique,
ca me fait comme un cautere sur une jambe de bois.




DCL

PROTESTATION INSEREE DANS LE JOURNAL
LA _LIBERTE_ A PARIS

                                Nohant, 23 septembre 1867.

J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont
menaces de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la preface du
roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux,
ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cite seraient-ils plus
blamables que celui qui l'a ecrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait
historique encore inedit, on a voulu raviver des haines mal assoupies?
Il est facile, en lisant toute la preface et tout le roman de _Cadio_,
de voir que le but de l'ouvrage est diametralement contraire a cette
intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absente de son travail,
afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les
plus saintes causes sont souvent perdues quand le delire de la vengeance
s'empare des hommes.

Si jamais l'horreur de la cruaute, de quelque part qu'elle vienne, a
endolori et trouble une ame, je puis dire que le roman de _Cadio_ est
sorti navre de cette ame navree, et que, pour conserver sa foi, l'auteur
a du lutter contre le terrrible spectre du passe. Il est impossible
d'etudier certaines epoques et de revoir les lieux ou certaines scenes
atroces se sont produites sans etre tente de proscrire tout esprit de
lutte et sans aspirer a la paix a tout prix.

Mais la paix a tout prix est un leurre, et celle qu'on achete par
des lachetes n'est qu'un ecrasement feroce qui ne donne pas meme le
miserable benefice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice
de la dignite humaine que l'on pourra jamais conquerir le repos; c'est
par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra preparer les
hommes a traverser les luttes sociales sans eprouver l'horrible besoin
de s'egorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'etablir
serieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la
pensee, tout effort pour supprimer la verite souleveront des orages, et
les orages emportent tot ou tard ceux qui les provoquent.

Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passe trop recent les
enseignements de l'histoire? Ou donc les trouvera-t-on mieux appropries
au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains
qui nous reveleront les dangers et les esperances de notre avenir? Leur
milieu historique, le sens philosophique de leur destinee ne nous sont
plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'experience de
sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se
developper. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus
recentes, la revolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause
pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux,
lui ont profite?

Et puis, en somme, prenez garde a des poursuites contre l'histoire; car,
en voulant empecher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-meme avec
une publicite, un eclat et un retentissement que nous n'avons pas a
notre disposition. Nul ne peut nourrir l'esperance de supprimer le
passe; Dieu meme ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les
poursuites, acharnees de la Restauration contre vous, messieurs, qui
etes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de
vous des victimes, et d'amener a vous le liberalisme de cette epoque.

Ne faites donc pas de victimes, a moins que vous ne vouliez vous faire
des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-meme par
la discussion et par l'enseignement, par la polemique ou par la
litterature; la seulement, elle eclora avec le calme que vous
prescrivez. Ne l'obligez pas a sortir armee de chaque bouche, avec sa
terrible preuve a l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayes
vous-memes des documents que le present a mis en reserve pour l'avenir.
L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers a souhaiter
qu'elle vienne a son heure, comme toute evolution serieuse de la
conscience humaine.

GEORGE SAND.




DCLI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, mardi 1er octobre 1867.

D'ou crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a
enlevee il y a six jours. Jumieges m'avait passionnee. Cette fois,
j'ai vu Etretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fecamp,
Saint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a eblouie; les
environs, le chateau d'Arques, la cite de Limes, quels pays! J'ai donc
repasse deux fois a deux pas de Croisset et je t'ai envoye de gros
baisers, toujours prete a retourner avec toi au bord de la mer ou a
bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais ete seule,
j'aurais achete une vieille guitare et j'aurais ete chanter une romance
sous la fenetre de ta mere. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_.

Je retourne a Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur.

Je crois que les _Bois-Dore_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une
maniere d'etre a Paris, le long de la Manche, qui ne me met guere au
courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les
grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un
peu _chouette_. J'ai marche comme un vieux cheval: je reviens toute
guillerette.




DCLII

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

                                Nohant, 14 octobre 1867.

Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, a voir
mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai ete un peu paresseuse et,
depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flaner,
embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargee de
conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ca, et distraite
par nature, il faut faire de grands efforts de volonte pour ne pas
s'embrouiller a tout instant. Quand je me retrouve ici, ou la vie est
toute faite, ou je n'ai a me meler d'aucune initiative, ou le feu
est fait sans que j'y mette la main, et le diner pret sans que je le
commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agreable et pas mal
egoiste.

Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je
commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai
trouve Aurore en train d'etre sevree et un peu agitee; mais c'est fini
et tout va bien. Le pere et la mere vont bien aussi et sont ravis de
savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais
que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment.
Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela?

A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid:
tres beau pourtant, tres artiste; le cote de _l'esprit_ est plus
original que gai et plus tente que reussi. Mais il y a tant d'admirables
choses, que cela laisse tout de meme une force dans l'ame et une clarte
dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai
pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_,
dont la verite ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend
pas assez dans les interieurs honnetes et vrais. Ce n'est pas le don de
voir le bon et le bien qui lui manque, a preuve les dernieres-pages, qui
sont adorables. Ne pourrait-on pas dire a M. Graindorge qu'il a vu le
monde si laid, parce qu'il a frequente le vilain monde?--Mais quel
talent! qu'il soit beni quand meme.

Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous
arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tachez de
venir nous voir ou de m'attendre encore une fois a Paris.

A vous de coeur.

G. SAND.

  [1] M. et madame Frederic Viliot.




DCLIII

A M. ARMAND BARBES. A LA HAYE

                                Nohant, 12 octobre 1867.

Cher grand ami,

Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et meme son
griffonnage a moi adresse, ou il est question de vous a coeur ouvert.
Et, moi, je vous remercie de lui avoir donne des dates et des
renseignements surs et directs; c'est un grand artiste et du petit
nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime,
c'est un complement a son ame et a mon affection pour lui. Moi aussi, je
compte dans ma vie votre amitie comme une grande richesse. J'ai gaspille
de mon mieux tout ce qui est de la vie materielle, argent, securite,
bien-etre, _utilite_ comme on l'entend dans cette region-la. Mais les
vrais biens, je les ai apprecies et gardes; vous avez mis dans mon
coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse
qui ne s'use pas et se retrouve intact a toutes les heures difficiles ou
douloureuses de la vie. J'aurai passe dans le monde a cote de vous par
l'ame, et, dans l'autre vie, cela me sera compte dans le plateau de la
balance qui portera mes merites et mes erreurs.

Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome clericale? je
voudrais bien et j'attends les evenements avec impatience. Comme lui, je
crois que le mal est la et que cette religion du moyen age est le grand
ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille
en proclamer une autre.

Cela me parait contraire a l'esprit du siecle, qui a un besoin
inextinguible et trop longtemps refoule de liberte absolue. Il faut bien
prendre l'humanite comme elle est, avec ses exces de tendance et ses
besoins imperieux, legitimes a certaines heures de sa vie. Je suis
pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la
predication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les realiser,
les etablir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite
officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque
antihumain.

L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais ete lui-meme. Il
faut qu'a un jour donne, et pour un temps donne, il s'appartienne, et
qu'il ait le droit de nier Dieu meme, sans crainte du bourreau, du
persecuteur ou de l'anatheme. C'est un droit, comme a l'affame de manger
apres un long jeune. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que
le premier article est de donner aux autres la liberte absolue, partant
celle de ne pas croire avec nous.

Il faudra que nous soyons les freres de tous, et que les athees soient
notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de
se coucher pour mourir, ils se leveront pour vivre.

Disons cela a nos enfants et a nos neveux; car ce jour de liberte ou
toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut a l'homme
pour etre homme, le verrons-nous? Peut-etre oui et peut-etre non; mais
qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas doute. Morts
a la peine ou dans la joie, nous aurons tout de meme vecu autant qu'on
pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y
a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront benies.

Cher ami, soyez beni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes
peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre serie.

A vous de tout coeur et a toujours.

G. SAND.




DCLIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 12 octobre 1867.

J'ai envoye ta lettre a Barbes; elle est bonne et brave comme toi. Je
sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me
jeter par les fenetres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler
de me laisser repartir si tot. Oui; c'est bien bete d'avoir vu ton toit
quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discretions qui vont jusqu'a
l'epouvante. L'idee de t'appeler a Rouen pour vingt minutes au passage
m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et
toujours pret a partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi
de la liberte et de l'activite. Te forcer a t'habiller, a sortir,
peut-etre au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir
quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content,
tant plus il est stupide. Je n'ai pas ose. Me voila forcee d'ailleurs
d'achever quelque chose qui traine, et, avant la derniere facon, j'irai
encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine a
Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade,
et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai
du moins et puis j'irai en Provence.

Ah! si je pouvais t'enlever jusque-la! Et si tu pouvais, si tu voulais,
durant cette seconde quinzaine d'octobre ou tu vas etre libre, venir me
voir ici! C'etait promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais
tu ne nous aimes pas assez pour ca, gredin que tu es! Tu te figures que
tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours
les meilleurs qu'on neglige ou qu'on ignore.

Voyons, un peu de courage; on part de Paris a neuf heures un quart du
matin, on arrive a quatre a Chateauroux, on trouve ma voiture, et on est
ici a six pour diner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit
entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gene pas, et
on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embete _d'un
an_ sans te voir.




DCLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                Nohant, 21 octobre 1867.

Chere fille bien-aimee,

J'ai ete inquiete, de vous. Me voila rassuree par l'affirmation de la
bonne soeur [1] et des medecins, mais non consolee; car vous souffrez
encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, enervante ou
irritante. Mais vous devez etre plus courageuse que ceux qui ont
passe leur vie a combattre et a s'user. Votre beau cerveau, si bien
conditionne, doit reagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez
qu'il redevienne le maitre du logis. Cela viendra bientot, j'espere.
Vous ne pouvez pas avoir de mal complique, organisee comme vous l'etes,
et si jeune encore. Et puis vous connaitrez ce que nous connaissons
tous, ce que vous ne connaissiez peut-etre pas encore: le plaisir de se
sentir renaitre et de reprendre gout a la vie.

Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va
bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures
de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est
charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance a deux mains
avec une effusion superbe. Depechez-vous de vous bien soigner, que je
retrouve a Paris ma grande fille debout et toujours belle.

Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis
que je suis tres forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue
pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous
allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci:

Encore courage et pensez qu'on vous aime.

G. SAND.

  [1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon.




DCLVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 28 octobre 1867.

Je viens de resumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur
ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y
encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbo_ qui me paraissent
peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours
frappee comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour
retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste,
convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient ete faits depuis
qu'on fait des livres.

Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes
rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les delices de Cannes
et ou sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir
en songeant qu'a cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_

J'ai vainement tente d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci,
c'est-a-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacee de
mort si je les quittais si vite. A present, il nous arrive du monde. Il
n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je
t'embrasse.

G. SAND.




DCLVII

AU MEME

                                Nohant, 5 decembre 1867.

Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaille comme un
boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au
moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses
enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de
l'anemie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que
la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse
respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon.

Voila.

Il a pense a toi, probablement plus que toi a lui; car il a le travail
bete et facile, et sa pensee trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa
tache, quand sa main est lasse d'ecrire. Toi, tu travailles pour de vrai
et tu t'absorbes, et tu n'as pas du entendre mon esprit, qui a fait plus
d'une fois _toc toc_ a la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est
moi_. Ou tu as dit: "C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!"

Est-ce que tu ne vas pas venir a Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste
quelques jours seulement, et je me sauve a Cannes. Est-ce que tu y
seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage
contre toi, qui ne veux pas venir a Nohant; je ne te le dis pas, parce
que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de
mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils
pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour.

Nous avons _rage_ politique; nous tachons de n'y plus penser et d'avoir
patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux
troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au
souvenir de ta bonne mere.

G. SAND.




DCLVIII

A M. CALAMATTA, A MILAN

                                Nohant, 24 decembre 1867.

Cher ami,

Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-meme. Tu as
raison de vouloir feter la petite par quelque friandise puisqu'elle
mange pour deux. Elle est toute ronde a present; ce qui ne l'empeche pas
de se faire belle demain pour aller a un concert--pour les Polonais.
Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi;
tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude
hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et
Maurice nous regale de marionnettes.

On s'apprete, pour le jour de l'an, a une grande representation; la
_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables,
seront les bienvenus, et, quant a ce que _l'inspiration_, te dictera
d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le degustera
religieusement.

Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car
l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les ames sont
gelees, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que
M. Thiers devient le dieu du moment en rencherissant sur les beaux
principes de la majorite. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez
bien dire a present, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous,
nous le meritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes
laches; voila ce que _l'autorite_ fait d'une nation. Mais on peut
_rager_ sans _se decourager_. L'indignation <est grande et on pousse a
l'extreme la situation. Nous verrons bien des choses d'ici a quelques
annees.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par
les evenements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la
petite Aurore, qui est une merveille de bon caractere et de gentillesse.
Je t'ecrirai pour le premier de l'an, afin de te dire ou je vas, a Paris
ou a Cannes, mais le jour n'est pas fixe. Il m'en coute de quitter mes
_fanfans_.

Il le faut pourtant, je crains d'etre pincee comme l'annee derniere.

A toi.

G. SAND.




DCLIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 31 decembre 1867.

Je ne suis pas dans ton idee qu'il faille supprimer le sein pour tirer
l'arc. J'ai une croyance tout a fait contraire pour mon usage et que je
crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre.
Je viens de developper mon idee la-dessus dans un roman qui est a la
_Revue_ et qui paraitra apres celui d'About.

Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible.
A celui qui aime la lutte, la guerre; a celui qui aime les femmes,
l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les
fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille,
tout ce qui emeut, tout ce qui combat l'anemie morale.

Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours debordante de tons
doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un
instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout
cela n'est peut-etre pas applicable a un esprit de ta sorte, qui a
beaucoup acquis et qui n'a plus qu'a digerer. Je n'insisterai que sur un
point; c'est que l'etre physique est necessaire a l'etre moral et que je
crains pour toi, un jour ou l'autre, une deterioration de la sante qui
te forcerait a suspendre ton travail et a le laisser refroidir.

Enfin, tu viens a Paris au commencement de janvier et nous nous verrons;
car je n'y vais qu'apres le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait
jurer de passer avec eux ce jour-la, et je n'ai pas su resister, malgre
un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une
gaiete et d'une invention intarissables. Il a fait de son theatre de
marionnettes une merveille de decors, d'effets, de trucs, et les pieces
qu'on joue dans cette ravissante boite sont inouies de fantastique.

La derniere s'appelle "1870". On y voit _Isidore_ avec Antonelli
commandant les brigands de la Calabre pour reconquerir son trone et
retablir la papaute. Tout est a l'avenant; a la fin, la veuve _Euphemie_
epouse le Grand Turc, seul souverain reste debout. Il est vrai que c'est
un ancien _democ_ et on reconnait qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le
grand tombeur masque. Ces pieces-la durent jusqu'a deux heures du
matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'a cinq heures. Il y a
representation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des
_trucs_, et< la piece continue avec les memes personnages, traversant
les aventures les plus incroyables.

Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux
et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'a hurler. Aurore
n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son age; moi, je m'amuse a en
etre ereintee. Je suis sure que tu t'amuserais follement aussi; car il y
a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et
les personnages sculptes par Maurice ont l'air d'etre vivants, d'une vie
burlesque, a la fois reelle et impossible; cela ressemble a un reve.
Voila comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus.

Maurice me donne cette recreation dans mes intervalles de repos, qui
coincident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que
quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on
ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde
en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur
le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir a sa fille, a sa
cuisiniere, a son mari, qui demande un tas de choses pour son theatre,
revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux eclats d'une
mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage,
des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il
y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature
et un type: ca chante a ravir, c'est colere et tendre, ca fait des
friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journee de
notre phase de recreation est une petite fete qu'elle organise.

La petite Aurore s'annonce toute douce et reflechie, comprenant d'une
maniere merveilleuse ce qu'on lui dit et _cedant a la raison_ a deux
ans. C'est tres extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait meme
inquietant si on ne sentait un grand calme dans les operations de ce
petit cerveau.

Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ca t'amuse? Je le
voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplacat un de nos soupers
que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu
n'etais un cul de plomb qui ne te laisses pas entrainer, _a la vie pour
la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique,
la raison semblent d'etranges _balancoires!_ On se demande s'il est
possible de retourner jamais a ce boulet.

Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si
belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la
bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser.

Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais
beaucoup, et puis il y a la-bas 18 degres au-dessus de O, et ici nous
sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guere, et mon
chien lui-meme ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le
moins epatant de la societe. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche
par terre honteux et desespere, et boude toute la soiree.

  [1] Depuis, madame Edmond Adam.




DCLX

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 1er janvier 1868.

Excellent ami,

Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinee veut donc que
vous soyez toujours martyr et que la liberte soit encore pour vous une
sorte d'esclavage? C'est votre chaine et voire gloire, puisque c'est en
prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous
seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas
rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermee. Avez-vous des
raisons serieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage
vous serait trop penible?

Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous etiez par la, je
franchirais bien vite la frontiere pour aller vous embrasser.

J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir
merite l'honneur de souffrir comme vous!

Votre lettre m'arrive au moment ou j'allais vous souhaiter aussi une
meilleure annee! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves
enfants sont bien touches aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre
sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la benissiez. Elle est
si douce et si bonne qu'elle le meriterait!

Je ne vous ai pas ecrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas
jusqu'a quel point on peut s'ecrire ce que l'on pense, sans que les
lettres disparaissent. Cela m'est arrive si souvent, que je me tiens sur
mes gardes, le but d'une lettre etant avant tout d'avoir des nouvelles
de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pense a vous et nous avons souffert
ensemble, je vous en reponds. L'avenir est etrange, il se presente avec
des rayons, mais a travers la foudre.

Cher frere, je vous recrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je
passerai auparavant quelques jours a Paris.

Ayons espoir et courage quand meme. La France ne peut pas perir, pas
plus que l'ame qui est en nous et qui proteste a toute heure contre le
neant.

Je vous aime bien tendrement et respectueusement.

G. SAND.




DCLXI

A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE

                                Nohant, 4 janvier 1868.

Ma chere mignonne,

Je suis encore a Nohant, attendant pour aller a Paris et faire mon grand
voyage, une eclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et
mes entrailles assez debiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense a toi,
chere petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins
reussi a te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer
du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne
peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu etais dans mon
voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc
pas: sous la forme que je suis forcee de lui donner, ou tu me ferais
beaucoup de peine.

Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et sante, de toute
mon ame.

Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et
bonne tout a fait.

Amities a _Sandrine_. Accuse-moi reception pour que je sache si la poste
est fidele.




DCLXII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Nohant, 16 janvier 1868.

Lina t'aura dit, chere fille, que le froid du dehors, le bien-etre du
dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chere famille avaient
ajourne mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je
voudrais rester; c'est un peu difficile a arranger.

Sitot a Paris, j'irai frapper a votre porte, vous rendre en personne vos
bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de
la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1],
sa marraine, qui nous a presente son Isabelle, tres grande et tres
gentille, mais deja timide comme une demoiselle et baissant les yeux en
tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans
exageration ni prevention de grand'mere, c'est l'enfant de deux ans
le plus doux et le plus egal que j'aie jamais vu. Son intelligence
s'annonce aussi etonnante que son caractere. Celle-la est vraiment nee
en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile a vivre,
nous aurons vraiment trop de chance.

L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable temperament? on ne sait
pas! Il y a bien une question de sante au fond de tout; mais les
organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre?
Qu'en penses-tu, toi qui dois te preoccuper aussi beaucoup de ces
questions-la?

Tu ne nous parles guere de toi. Les choses vont-elles a ton souhait? Je
sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection.
Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes
peines et de ses merites?

Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet a la grande famille
du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de
pire; mais se reveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble
accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des revolutions pour
la centieme partie de ce que l'on supporte a present!

Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton pere et ta
mere et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'a dix-sept degres de
froid.

Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y
a guere songe. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui
nous eprouve tant.

Bon courage et bonne annee!

G. SAND.

  [1] Madame Berthe Girerd.




DCLXIII

A M. CHARLES PONGY, A TOULON

                                Golfe Jouan, 22 fevrier 1868.
                                Villa Bruyeres, par Vallauris.

Cher ami,

Nous sommes tres bien installes, tres choyes, tres actifs, tres
contents. Nous partons apres-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous
serons absents trois ou quatre jours. Donc, tachez de n'avoir affaire
ici qu'a la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est
toujours. C'est le jour ou madame Lamber recoit. Pour les autres jours,
il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de
passer toute la journee dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas,
notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux,
autour de Toulon.

Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotte aujourd'hui.

Embrassez tendrement pour moi les deux cheres fillettes.

Amities de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitie que vous
lui avez temoignee.

 [1] Fils de Planet.




DCLXIV

A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE

                                Golfe Jouan, 7 mars 1868.

Chere fille,

J'ai ete deux, fois chez vous tantot. Je vous avais donne mon
apres-midi; mais je n'etais pas libre du reste de la journee et le
chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne
pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous etes bien; un sommeil
d'enfant, un appetit superbe, voila ce que Henriette[1] m'a affirme, et
vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible
et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail
avec la beaute, la jeunesse et le talent. Je pars rassure, demain. Je
suis ici depuis quinze jours et je retourne a ma, petite Lina, que nous
ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse a
courir et a nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ca!

Adieux donc, mignonne, et au revoir a Paris ou a Nohant. Si vous avez un
conge illimite, pourquoi ne viendriez-vous pas, apres le mois de mai, y
continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez
nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole a
vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir
sauvee.

G. SAND.

Respects et amities de Maurice.

  [1] Femme de chambre de madame Plessy.




DCLXV

A LA MEME

                                Nohant, 15 mars 1868.

Chere fille,

Nous quittions Bruyeres, pres Cannes, le lendemain du jour ou j'ai ete
en vain frapper deux fois a votre porte. Nous passions trois jours a
Toulon, ou nous avions donne rendez-vous a de vieux amis et nous ne
nous pressions pas trop de revenir, Lina nous ecrivant de ne pas nous
inquieter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait!
Comme nous etions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle
petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une
lettre dictee par elle, ou elle nous dit, tranquillement: "Je suis
accouchee cette nuit et je me porte tres bien."

Sans deballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne
faite sans nous, l'enfant bien a terme, superbe; la petite mere, qui
n'a souffert que deux heures, fraiche comme une rose et un appetit
florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les
menottes et les petits pieds.

Nous sommes donc heureux et je me depeche de vous le dire; car vous vous
rejouirez avec nous, chere fille. Tendresses de Lina et de Maurice.
Guerissez vite tout a fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous
aime ou vous aimera.

G. SAND.

J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me
l'avait pas dit.

  [1] Madame Emilie Guyon.




DCLXVI

A M. EDOUARD CADOL, A PARIS

                                Nohant, 17 mars 1868.

Mon cher enfant,

Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous
en avons un second. Votre lettre nous est arrivee a Cannes, apres un
long retard; car nous etions, Maurice et moi, en excursion a Monaco et
a Menton. Il m'avait accompagnee, comptant revenir a Nohant au bout de
huit jours. Puis Lina lui avait ecrit: "Accompagne ta mere dans tout le
voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'a la
fin de mars." Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait
nous a fait revenir le 18 a Paris, et, la, nous avons recu une lettre
d'elle, qui nous disait tranquillement: "Je suis accouchee hier soir et
je me porte tres bien."

Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mere
et l'enfant (qui est superbe) en bon etat. C'est encore une fille, tres
forte, bien venue a terme et que nous recevons avec joie; la premiere
est si belle et si aimable! Notre chere Lina est forte et vaillante, et
nous voila tres heureux.

Echangeons donc nos felicitations. Maurice me charge de vous embrasser
et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la
comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'etre fou de
sa Gabrielle.

Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous felicite aussi,
recevez toutes nos tendresses.

G. SAND.




DCLXVII

A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYERES (GOLFE JOUAN)

                                Nohant, 23 mars 1868.

Chere enfant,

Vous voulez devenir _calme_; si cela etait possible, je vous dirais:
"Vite, vite, pour votre sante, pour votre sommeil et pour votre bonheur
par consequent; car la souffrance continuelle n'arrive a etre combattue
que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-etre de l'ame." Mais
le peut-on, mome en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai
beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle?
Je crois bien que oui.

Ce remede-la vous viendra, c'est un grand detachement des petites
choses qui prend a son heure, quand on se laisse faire sans depit et
sans-regret. Il n'y a pas grand merite, ce n'est qu'une affaire de bon
sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme
est _l'impressionnabilite_. Restez comme vous etes, en vous modifiant
seulement un peu, pour que ce qui est de votre age ne soit pas excessif,
par consequent douloureux. Vous etes exaltee et passionnee; c'est bien
beau et bien bon; on vous aime a cause de cela. Mais vous etes assez
riche pour vivre de vos tresors, n'essayez pas d'etre millionnaire pour
vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin
de souffrir; la est l'exces. Toute qualite, toute puissance a son trop
plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans
une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte
sur soi-meme paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus
amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor,
toujours augmentee par l'essor meme.

Je ne veux pas vous en dire davantage. Depensez-vous, mais sans vous
devaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition
de la jeunesse; donc, il y a quelque chose a refaire dans le mode
d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-etre. Vous n'avez pas
de maladie chronique. Je vous ai bien observee; vous etes tres forte et
bien equilibree. Votre insomnie est dans l'ame plus que dans le corps,
si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une.

Mais, comme elles reagissent l'une sur l'autre a tout instant, il faut
essayer le grand combat. Les medecins les plus materialistes ne nient
pas la possibilite de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est
peut-etre aussi une condition de regime. Quand on ecrit sans nerfs, on
peut bien dormir apres; mais il est rare que les nerfs soient en repos
quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas ecrire le soir,
mais ecrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la
journee pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous
dormiriez pour sur a onze heures du soir, et, en vous levant a six
heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si
vous pouvez.

Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je
n'hesiterais pas a changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un
acte de lucidite. Pas de complete lucidite sans repos prealable. Pardon
pour tous ces lieux communs, dont votre energie et votre ardeur ne
changeront pas l'impassible et fatale verite!

Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de
vouloir et de raison qui se succedent et se rattachent les uns aux
autres apres qu'une emotion vive a semble les briser. C'est une nature
rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposee
a vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutot timide a
premiere vue et observant plus qu'elle ne songe, a montrer. Elle eut ete
une artiste, si elle n'eut ete avant tout une mere. Ce sentiment-la a
absorbe toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son ame.

Nos fillettes prosperent. Aurore s'est developpee avec le printemps plus
qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impetueuse et plus
capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immoderes, tant mieux!
L'autre s'annonce comme la deesse de la tranquillite, mais gare aux
premieres dents.

Bonsoir, ma chere mignonne; tendres baisers a Toto et a vous. Mille
amities a Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de
vous dire que j'ai su l'apprecier. Bonte, raison, douceur et une exquise
finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe a
barbe. Guerissez-le vite et nous l'amenez le plus tot possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre
entourage;--et mon souvenir a vos gentils brigasques des deux sexes.

[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul
Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]




DCLXVIII

A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS

                                Nohant, 26 mars 1868.

Je suis desolee, chere amie, de vous savoir toujours malade, forcee de
lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque
chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde
ame qui nous remplace les forces fatiguees et qui nous sauve la ou les
medecins echouent.

Oui, je serais enchantee d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je
n'ai pas ose l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le
permettraient volontiers. Chargez-vous, chere amie, de ma demande en
meme temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde
mon cher filleul, soyez surs tous que j'en, aurai soin comme de mon
propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il
faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changees), il arrivera
a Chateauroux vers quatre heures de l'apres-midi. Il prendra la vilaine
patache que l'on appelle la diligence de la Chatre, et il sera chez nous
a sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra
lui dire: "Je ne vais pas jusqu'a la Chatre, je descends a Nohant." On
l'arretera devant la maison. Mes petites-filles, a qui je l'ai annonce,
se font deja une fete de le voir, et il n'aura qu'a se preserver de trop
de tendresses de leur part. Aurore demande si, etant mon filleul, ce
Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux,
qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il
n'etait pas son parent pour cela. Alors elle a repris, "En ce cas, il
sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de meme." Je
suis sure que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est
singulierement drole et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux
en elle, elle a une droiture et une spontaneite de comprehension qui la
rendent tres interessante. Quant a Maurice, il me parait _vivant_ au
possible, et c'est le plus grand eloge qu'on puisse faire d'un garcon
en ce temps-ci, ou, a peine sortis de l'enfance, ils sont comme
indifferents, blases et sceptiques. J'espere que son pere le conservera
jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tachez qu'il, y
soit dimanche. Il verra tous mes autres garcons, qui sont presque tous
tres gentils et qui le mettront bien vite a l'aise.

Sur cette esperance, je vous embrasse, chere amie, et vous demande de me
dire s'il y a quelque soin particulier a lui donner. Qu'il ne vienne pas
la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise
aussi combien de jours je peux le garder.

Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous!

G. SAND.

Dites bien a Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma
belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera a le gater.

[1] Maurice-Paul Albert.




DCLXIX

A M. HENRY HARRISSE, A PARIS

                                Nohant, 9 avril 1868.

Cher ami,

J'ai ete encore un peu malade en arrivant ici, fatiguee surtout, bien
que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que
dans un lit. Mais je suis affaiblie cette annee, et il faut que je
patiente, ou que je m'habitue a n'avoir plus d'energie vitale. Je ne
souffre pas, c'est toujours ca. J'ai retrouve ma charmante belle-fille
toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers,
et marchant presque seule. Chere enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a
ete si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais
je ne peux plus croire a aucun bonheur, bien que je paraisse toujours
avec mes enfants l'esperance en personne.

Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et
Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme
en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez
indiquees. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de
vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai a vous remercier toujours
pour vos bonnes lettres et les details si interessants sur tous nos amis
_de lettres_. Vous vivez avec delices dans cette atmosphere capiteuse.
C'est de votre age. Moi, je m'y plais completement quand j'y suis; mais
je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans deperir. Je suis paysan
au physique et au moral. Elevee aux champs, je n'ai pas pu changer, et,
quand j'etais plus jeune, le monde litteraire m'etait impossible. Je m'y
voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalite, et j'avais
aussitot un immense besoin de me retrouver seule ou avec des etres
primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal a des
Indiens. A present, ils sont plus civilises et je suis moins sauvage.
N'importe, j'ai encore du plaisir a revoir des gens sans esprit, que
l'on comprend sans effort et que l'on ecoute sans etonnement. Mais je ne
veux pas vous desenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je
m'y laisse enchanter aussi; et de tres bon coeur, quand je rentre dans
le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, a ce que
je vois. Ce charme est tres grand, plus soutenu, mais moins intense que
celui du _frere_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si
la tempete qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les
revolutions sont brutales, mefiantes et irreflechies. Je ne sais ou en
sont les idees republicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de
reves, depuis quelques annees. Mon ideal s'appellera toujours
_liberte, egalite, fraternite_! Mais par qui et comment, et _quand_ se
realisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que
partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et
des nuages ce cri: "En voila assez!"

Je suis tentee de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de
l'idee napoleonienne en face d'une situation plus forte que cette idee;
mais, quand on l'a acclamee et caressee quinze ans, comment fait-on pour
en revenir et s'en degouter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent
et se fachent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la
defendaient avec le plus d'aprete. Que s'est-il passe dans ces esprits
bouleverses? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question
d'interet, et la peur est-elle la supreme fantaisie?

Vous ne voyez pas cela a Paris, la ou vous etes _situe_. Ce vieux Senat
vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs
qu'on persecute. En province, on sent que cela ne tient a rien, et,
generalement, on est abattu, parce qu'on meprise le parti du passe et
qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle etincelle allumera l'incendie?
un hasard! et quel sera l'incendie? un mystere! Je suis naturellement
optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir
pour une generation qui, depuis quinze ans, supporte les jesuites.--J'en
reviendrai peut-etre.--J'attends!

Songez a votre promesse de venir nous voir.

A vous de coeur.

G. SAND.




DCLXX

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

                                Nohant, 8 juin 1868.

Chers enfants,

Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'ete, sans aucun
autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois.

Me voila bien reposee de toutes mes agitations et inquietudes: je me
porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent a
ravir. Aurore est devenue plus impetueuse que cet hiver; mais elle a un
si bon fonds, que ses petites coleres ne sont que d'un instant, et les
gentillesses reprennent le dessus aussitot. Elle stupefait madame Villot
par son intelligence et ses petites graces spontanees. Elle est timide
et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son pere en est
toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un
journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la
botanique ou autres droleries innocentes et saines. Enfin, si nos
enfants gardent la vie et la sante, nous sommes des gens tres heureux
dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est
aimable et doux, excepte pour les pieds. Vous apporterez de bonnes
chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors.

Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans
une nouvelle existence.

On tachera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos
romans. Vous me les lirez; ca peut servir d'avoir un ecouteur attentif,
sincere et jaloux de vous conserver votre individualite.

Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que
vous etes _paienne_ a ete _effraye_, et m'a demande si vraiment vous
consentiez a ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai du lui dire
que vous aviez lu l'epreuve avant lui, avec droit absolu de correction
et de suppression[1].

Tendresses de nous tous, chere Juliette, et pour Toto et pour Adam. A
bientot, n'est-ce pas?

G. SAND.

  [1] L'epreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiee dans la _Revue
      des Deux Mondes_ du 1er juin 1868.




DCLXXI

A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN

                                Nohant, 10 juin 1868.

Cher ami,

Vous m'avez ecrit le 10 avril: "Dites-moi vos projets quand vous les
saurez vous-meme." Voici: j'ai passe tout le mois de mai a Paris...,
tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnee par
les medecins. C'etait une grossesse dont la solution leur paraissait
impossible. La nature a fait un miracle: la mere et l'enfant se portent
bien. Mais j'ai du consacrer a ces jours de crise et d'effroi la
quinzaine scientifiquement que la planete s'est faite toute seule que
je me reservais, et puis un demenagement a faire a la vapeur, et, apres
tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille
cherie. A present, voila un gros travail a faire, trois mois sans
desemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis esperer
un peu de liberte. Allez donc aux eaux, si vous n'y etes deja... Moi,
j'ai peste un peu d'etre a Paris durant ce radieux mois de mai. Mais
j'etais inquiete, et je tenais a assister une jeune femme qui, en
d'autres temps, m'a donne des soins devoues. C'est la femme de mon petit
ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de
talent a present, et une compagne incomparable, et meme un petit enfant
venu par miracle, et tres joli.

Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et
intelligente comme etait votre Claudie a son age. L'autre fillette
grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours
Bouli), est heureux en menage comme pas un. Il est toujours passionne
pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami
dont Pauline se souvient peut-etre, le frere maigre, doux, herisse,
fantastique de notre vieille Elisa Tourangin. Il est absolument le meme
qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journees a analyser
l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique
a bien aussi passe pas mal en moi, et, a propos d'histoire naturelle,
j'ai bien lu et commente tout ce qui s'ecrit pour prouver et se defera
de meme. Soit; mais je reste dans un melange de spiritualisme et de
pantheisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il
s'est verse, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois
pas la necessite de forcer son entendement, et de detruire en soi
certaines facultes precieuses pour faire piece aux devots. Les devots
n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbeciles ou des tartufes.
Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je
trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne a faire que
d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce
l'Eglise un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas necessaire, il
n'est pas utile peut-etre, de tant affirmer le neant, dont nous ne
savons rien. La verite doit servir de drapeau dans une bataille;
n'habillons pas a notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore
montree sans voiles a nos regards. Tachons de l'engager a se decouvrir,
mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me
semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un realisme
etroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.

Ceci, cher ami, n'est pas un reproche a votre adresse. Vous avez vecu
longtemps de la philosophie tres spiritualiste de Reynaud et de Leroux.
Vous l'avez quittee sans subir d'autre influence que celle de vos
reflexions, et vous avez use du droit sacre de la liberte. Tant d'autres
ont quitte les idees dont nous vivions alors pour se jeter dans le
catholicisme, que votre protestation est digne et legitime. Et moi
aussi, j'ai marche un peu plus loin, en avant ou de cote, je l'ignore,
en arriere peut-etre. N'importe, j'ai reflechi aussi, et je me suis
insensiblement modifiee. Mais, tout en reclamant avec ardeur le droit
que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et meme tout ce
qu'elle suppose, je ne concois pas qu'elle nous dise: "Croyez cela avec
moi, sous peine de rester avec les hommes du passe. Detruisons pour
prouver, abattons tout pour reconstruire."--Je reponds: Bornez-vous a
prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le role de la science
d'abattre a coups de colere et a l'aide des passions. Laissez le mepris
tuer le surnaturel imbecile, et ne perdez pas le temps a raisonner
contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir
la verite que de dire: "Il est necessaire de croire que nous avons la
verite." C'est parler comme le pretre. La science est le chemin qui mene
a la verite, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit
qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voute de l'univers.

Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre:
"Il faut que la foi brule et tue la science, ou que la science chasse et
dissipe la foi." Cette mutuelle extermination ne me parait pas le fait
d'une bataille, ni l'oeuvre d'une generation. La liberte y perirait. Il
faut que tous les esprits sinceres cherchent, et que par la force des
choses, la verite triomphe. Tout ce qui est bien demontre est vite
acquis a l'heure qu'il est. C'est la verite qui doit exterminer le
mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute;
mais une simple decouverte comme la vaccine en dit plus contre le
discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait
a son gre la mort ou la guerison, que toutes les polemiques, quelque
triomphantes qu'elles nous paraissent.

Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le
culte de la libre pensee. C'est le premier point de ma religion, et vous
devez croire, que votre _incredulite_ ne me scandalise point. A vous de
coeur. Amities et tendresses de nous tous a la grande Pauline et a vous
et a tous les enfants. J'espere que tout va bien, vous en tete, et que
vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles.

G. SAND.




DCLXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 21 juin 1868.

Me voila encore a t'_embeter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne
m'as jamais donnee. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je
lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Ecris
l'adresse, puis donne au facteur, et merci.

Te voila seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante!

Que ne suis-je la... riviere qui te berce de _son doux murmure_ et qui
t'apporte la fraicheur dans ton antre! Je causerais discretement avec
toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique
grincement de chaine[1] que tu detestes et dont l'etrangete ne me
deplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caracterise un milieu, le
roulement des voitures et le bruit des ouvriers a Paris, les cris de
mille oiseaux a la campagne, le mouvement des embarcations sur les
fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en resume,
j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe ou je suis; c'est de
l'_idiotisme auditif_, variete nouvelle. Il est vrai que je choisis mon
milieu et ne vais pas au Senat.

Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les
adore; il fait chaud, j'adore ca. C'est toujours la meme rengaine
que j'ai a le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des
camarades. Tu vois, ca n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte
impression de ce que tu m'as lu; ca m'a semble si beau, qu'il n'est pas
possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flanerie_ me
domine. Ca passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitie pour toi.

Tendresses des miens, toujours.

  [1] La chaine du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine.




DCLXXIII

A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE)

                                Nohant, 5 juillet 1868.

Comme c'est aimable a toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5
juillet, qui, tout en m'ajoutant des annees, me rejouit toujours comme
s'il m'en otait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis
eloignes. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux a
soixante et dix ans qu'a trente, quand on a conserve l'intelligence, le
coeur et la volonte. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmite
dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne
t'empeche pas de voir la nature et de me ramasser de tres petites
fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprecier le magnifique
spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays,
et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolerance et
l'ambition clericale une lutte qui humilie la France.

Quant au declin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais
c'est une eclipse. Les etoiles ont des defaillances de lumiere, les
hommes peuvent bien en avoir! Ne desesperons jamais, mon ami! tout ce
qui s'eteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et
nous-memes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et reveil.
Notre etat normal resume si bien notre avenir infini!

J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti
le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi
bien. Ma vue est fatiguee aussi; je mets depuis si longtemps des
lunettes, que c'est une question de numero, voila tout. Quand je ne
pourrai plus agir, j'espere que j'aurai perdu la volonte d'agir. Et puis
on s'effraye de l'age avance, comme si on etait sur d'y arriver. On ne
pense pas a la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir
toujours pret et de jouir des vieilles annees mieux qu'on n'a su jouir
des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie a vingt
ans! Nos jours d'hiver comptent double; voila notre compensation. Ce
qui ne passe ni ne change, c'est l'amitie. Elle augmente, au contraire,
puisqu'elle s'alimente de sa duree. Nous parlons bien souvent de toi,
ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles
sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est
extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras,
tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro;
nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la
derniere fois. Ce mot n'a pas de sens.

G. SAND.





DCLXXIV

A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS

                                Nohant, 12 juillet 1868.

On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont
grands. On peut etre l'eleve pieux de Jean-Jacques, on doit etre l'ami
respectueux de Montaigne. Rousseau est un rehabilite; Montaigne est pur,
il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est
si nette, sa raison si droite, son examen si sincere, qu'il peut se
passer des grands elans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs
d'une ame agitee. Aucun trouble n'autorisait Montaigne a la plainte.
S'il n'a pas songe au mal des autres, c'est que l'image du bien etait
trop forte en lui pour qu'il entrevit clairement l'image contraire. Il
pensait que l'homme porte en lui tous ses elements de sagesse et
de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-meme, en
s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout
aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes
emus.

Je ne vois pas d'antithese reelle entre ces deux grands esprits. Je
vois, au contraire, un heureux rapprochement a tenter, et des points
de contact bien remarquables, non dans leurs methodes, mais dans leurs
resultantes. Il est bon d'avoir ces deux maitres: l'un corrige l'autre.

Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au
_Contrat social_: c'est peut-etre grace a Montaigne; et je ne suis pas
le disciple de Montaigne jusqu'a l'indifference: c'est, a coup sur,
grace a Jean-Jacques.

Voila ce que je vous reponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai
dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et
je ne voudrais pas me croire obligee de ne pas modifier ma pensee,
en avancant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu
Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que
je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en
lui un element de patience et un detachement nouveau de ce que l'on
appelle classiquement les _faux biens_ de la vie.

J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et serieux travail sur
Montaigne serait precisement, monsieur, toute critique faite librement,
severement meme, si telle est votre impression, un parallele a etablir
entre ces deux points extremes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau
et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a la
deux grandes causes a concilier. La verite est au milieu, a coup sur;
mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni
l'autre.

Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de
mes sentiments.

G. SAND.




DCLXXV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 31 juillet 1868.

Je t'ecris a Croisset quand meme, je doute que tu sois encore a Paris
par cette chaleur de Tolede; a moins que les ombrages de Fontainebleau
ne t'aient garde. Quelle jolie foret, hein? mais c'est surtout en hiver,
sans feuilles, avec ses mousses fraiches, qu'elle a du chic. As-tu vu
les sables d'_Arbonne?_ il y a la un petit Sahara qui doit etre gentil a
l'heure qu'il est.

Nous, nous sommes tres heureux ici. Tous les jours, un bain dans un
ruisseau toujours froid et ombrage; le jour, quatre heures de travail;
le soir, recreation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman
comique_ en tournee, partie de la troupe de l'Odeon, dont plusieurs
vieux amis, a qui nous avons donne a souper a la Chatre: deux nuits de
suite avec toute leur bande, apres la representation; chants et rires
avec champagne frappe, jusqu'a trois heures du matin, au grand scandale
des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en etre. Il y avait la
un drole de comique normand, un vrai Normand qui nous a chante de vraies
chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un
esprit et d'un malin tout a fait gaulois? Il y a la une mine inconnue,
des chefs-d'oeuvre de genre. Ca m'a fait aimer encore plus la Normandie.
Tu connais peut-etre ce comedien. Il s'appelle Freville: c'est lui qui
est charge, dans le repertoire, de faire les valets lourdauds et de
recevoir les coups de pied au c... Sorti du theatre, c'est un garcon
charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinee!

Nous avons eu chez nous des hotes charmants, et nous avons mene joyeuse
vie, sans prejudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des
courses botaniques dans des endroits sauvages tres etonnants. Le plus
beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton
qui dort et rit toute la journee; Aurore, plus fine, des yeux de velours
et de feu, parlant a trente mois comme les autres a cinq ans, et
adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop
vite.

Tu m'inquietes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout
le mal; est-ce bien vrai, ca? et puis les vaincus! c'est bien assez
d'etre vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos
betises. Aie pitie: il y a eu tant de belles ames quand meme! Le
christianisme a ete une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une
seduction quand on n'en voit que le cote tendre; il prend le coeur.
Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en debarrasser. Mais je ne
m'etonne pas qu'un coeur genereux comme celui de Louis Blanc ait reve de
le voir epure et ramene a son ideal. J'ai eu aussi cette illusion; mais,
aussitot qu'on fait un pas dans le passe, on voit que ca ne peut pas se
ranimer, et je suis bien sure qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son
reve. Il faut penser a cela aussi!

Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont
terriblement marche depuis vingt ans et qu'il ne serait pas genereux de
leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement a eux-memes.

Quant a Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rheteur
de _genie_, a ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un
specimen d'antithese perpetuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un
de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate.

Je me fie a toi pour le sentiment du _genereux_. Avec un mot de plus ou
de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main
est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas etre mechant.

Irai-je a Croisset cet automne? Je commence a craindre que non et que
_Cadio_ ne soit en repetition. Enfin je tacherai de m'echapper de Paris,
ne fut-ce qu'un jour.

Mes enfants t'envoient des amities. Ah diable! il y a eu une jolie prise
de bec pour _Salammbo_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait
de ne pas aimer ca. Maurice l'a traite de bourgeois, et, pour arranger
l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a declare que son mari avait
eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait du dire _imbecile_.
Voila. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse.




DCLXXVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                Nohant, aout 1868.

Merci, chere bonne cousine, pour l'amitie avec laquelle vous me jugez.
Je ne merite pas l'eloge, mais je merite l'amitie; oui, car je sais vous
apprecier et vous aimer.

Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression tres
caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot.

Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idees de propriete sur
Fadet[1]. Elle est neanmoins tres bonne et tres aimante pour son age,
et, chaque jour, elle fait un progres extraordinaire. Cela m'effraye
bien un peu; je n'ose penser a ce que je deviendrais s'il fallait encore
perdre cet enfant-la; toute ma philosophie echoue!

N'y pensons pas; je m'etais jure de ne plus trop aimer, c'est
impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle.
Heureux ceux qui aiment faiblement!

Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisee aussi; nous sommes tres
heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et
lache.

Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de
fraicheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le
chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'exces.

Dites nos tendresses a Frederic, et recevez-les toutes aussi.

G. SAND.

  [1] Le chien legendaire de Nohant.




DCLXXVII

A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET

                                Paris, aout 1868

Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De
tous les cotes, on me reproche a tort de ne pas repondre. Je t'ai ecrit
de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris,
afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain des
l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai ecrit, depuis huit jours,
quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'a la fin des
repetitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien
se charger. Tous ses soins n'empechent pas que les debrouillages
du commencement ne soient qu'un affreux gachis. Il faut voir les
difficultes de monter une piece, pour y croire, et, si l'on n'est pas
cuirasse _d'humour_ et de gaiete interieure pour etudier la nature
humaine, dans les individus reels que va recouvrir la fiction, il y a de
quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ca, pour
m'en emouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons.

Comme je suis optimiste quand meme, je considere le bon cote des choses
et des gens; mais la verite est que tout est mal et que tout est bien en
ce monde.

La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de sante; mais elle espere
porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa
vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue,
que Sylvanie[1] avait passe quelques jours a Nohant. Elle est plus belle
que jamais el bien ressuscitee apres une terrible maladie.

Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici
le temps de dormir un peu et de manger a la hate? C'est comme ca. Je
n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du theatre et des
comediens. J'ai eu des envies folles de tout lacher et d'aller te
surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laisse un jour sans me tenir
aux arrets forces.

Je reviendrai ici a la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je
te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi.
Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je
t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chere maman. Je suis heureuse
qu'elle aille bien.

G. SAND.

  [1] Madame Arnould-Plessy.




DCLXXVIII

AU MEME

                                Nohant, 18 septembre 1868.

Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour
le 26 septembre. Mais cela parait impossible a tout le monde. Rien n'est
pret; je serai prevenue, je te previendrai. Je suis venue passer ici les
jours de repit que mon collaborateur, tres consciencieux et tres devoue,
m'accorde. Je reprends un roman sur le _theatre_ dont j'avais laisse une
premiere partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un
petit torrent glace qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou.
Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et
causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bete d'aller
composer et monter des _fictions_, quand la realite est si commode et
si bonne! Mais on s'habitue a regarder tout ca comme une consigne
militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tue ou blesse. Tu
crois que ca me contrarie? Non, je t'assure; mais ca ne m'amuse pas
non plus. Je vas devant moi, bete comme un chou et patiente comme un
Berrichon. Il n'y a d'interessant, dans ma vie a moi, que _les autres_.
Te voir a Paris bientot me sera plus doux que mes affaires ne me
seront embetantes. Ton roman m'interesse plus que tous les miens.
L'impersonnalite, espece d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables
progres. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si
mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que
c'est de l'egoisme; bref, je ne sais pas, c'est comme ca. J'ai eu du
chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas
recue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite
devote, oh! mais, devote extatique, mystique, moliniste, que sais-je?
Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempete, je lui ai dit les choses les
plus dures, je me suis moquee. Rien n'y fait, ca lui est bien egal. Le
Pere *** remplace pour elle toute amitie, toute estime; comprend-on
cela? un tres noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractere!
et voila! T*** est devote aussi, mais sans etre changee; elle n'aime pas
les pretres, elle ne croit pas au diable, c'est une heretique sans le
savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment
plus du tout. Moi, ca me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer.

Nous t'aimons, nous t'embrassons.

Je te remercie de venir a _Cadio_.




DCLXXIX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, septembre 1868.

On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794,
pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la
couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il
represente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayencais au
commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non
moins delabre.

Melingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien
trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui
ne dessinat ni ses jambes ni son corps.

A la seconde apparition dans la piece, en 1795, il est colonel, noir
plus de Mayencais qui n'existent plus, mais d'un regiment de cavalerie
quelconque que l'on ne designe pas, et que tu choisiras a ton idee;
pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas
porter ca. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller,
il sera, peut-etre absurde; tire-nous d'embarras.

Dans ce theatre, qui se recree pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste
attitre et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de
fantaisie, vu la penurie de l'epoque, mais qui doivent rentrer dans la
couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans debrider.

Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger
les epreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis.

  [1] Role cree par lui dans _Francois le Champi_.




DCLXXX

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Paris, fin septembre 1868.

Cher ami,

C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au theatre tous les jours
de six heures du soir a deux heures du matin. On parle de mettre des
matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scene.

Quant a moi, habituee aux veilles comme toi-meme, je n'eprouve aucune
fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a
toujours de penser a autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une
autre piece pendant qu'on repete, et il ya quelque chose d'assez
excitant dans ces grandes salles sombres ou s'agitent des personnages
mysterieux parlant a demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien
ne ressemble plus a un reve, a moins qu'on ne songe a une conspiration
d'evades de Bicetre.

Je ne sais pas du tout ce que sera la representation. Si on ne
connaissait les prodiges d'ensemble et de volonte qui se font a la
derniere heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou
quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On
passe des heures a faire entrer et sortir des personnages en blouse
blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en
attendant, executent des manoeuvres incomprehensibles. Toujours le reve.
Il faut etre fou pour monter ces machines-la. Et la fievre des acteurs,
pales et fatigues, qui se trainent a leur place en baillant, et tout a
coup partent comme des energumenes pour debiter leur tirade; toujours la
reunion d'alienes.

La censure nous a laisses tranquilles quant au manuscrit; demain, ces
messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-etre.

J'ai laisse mon cher monde bien tranquille a Nohant. Si _Cadio_ reussit,
ce sera une petite dot pour Aurore; voila toute mon ambition. S'il ne
reussit pas, ce sera a recommencer, voila tout.

Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me
voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour meme, viens diner
avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure a cinq
heures.

Merci; je t'embrasse et je t'aime.




DCLXXXI

AU MEME

                                Nohant, 15 octobre 1868.

Me voila _cheux nous_, ou, apres avoir embrasse mes enfants et
petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilee. Il faut croire
que j'etais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'eveille de cet
_hibernage_ tout animal, et tu es la premiere personne a laquelle je
veuille ecrire. Je ne t'ai pas assez remercie d'etre venu pour moi a
Paris, toi qui te deplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand
j'ai su que tu avais soupe avec Plauchut, je m'en suis voulu d'etre
restee a soigner ma patraque de Thuillier, a qui je ne pouvais faire
aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gre.

Les artistes sont des enfants gates, et les meilleurs sont de grands
egoistes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois
et les champs, toutes les choses, tous les etres que je connais un peu
et que j'etudie toujours. Je fais mon etat au milieu de tout cela,
et, comme je l'aime, mon etat, j'aime tout ce qui l'alimente et le
renouvelle. On me fait bien des miseres, que je vois, mais que je
ne sens plus. Je sais qu'il y a des epines dans les buissons, ca ne
m'empeche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs.
Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour ou tu
m'as conduite a l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouve la _scrofularia
borealis_, plante tres rare en France. J'etais enchantee; il y avait
beaucoup de... a l'endroit ou je l'ai cueillie. _Such is life_!

Et, si on ne la prend pas comme ca, la vie, on ne peut la prendre par
aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la
trouve amusante et interessante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis
d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et
le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espece, je
ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aime. Je peux avoir
l'indulgence enorme, banale peut-etre, tant elle a eu a agir; mais
l'appreciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit
usee encore dans l'esprit de ton vieux troubadour.

J'ai trouve mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux
fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je revais, et je me suis
eveillee en disant cette sentence bizarre: "Il y a toujours un jeune
grand premier role dans le drame de la vie. Premier role dans la mienne:
Aurore." Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolatrer cette
petite. Elle est si reussie comme intelligence et comme bonte, qu'elle
me fait l'effet d'un reve.

Toi aussi, sans le savoir, t'es un reve... comme ca. Planchut t'a vu un
jour, et il t'adore. Ca prouve qu'il n'est pas bete. En me quittant a
Paris, il m'a chargee de le rappeler a ton souvenir.

J'ai laisse _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou
mediocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassee des le
second jour. La presse a ete moitie favorable, moitie hostile. Le beau
temps est contraire. Le jeu detestable de Roger est contraire aussi. Si
bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour
moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand
il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'etant
pas le but, ne doit pas etre la preoccupation. Il n'est pas non plus la
vraie preuve du succes, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font
de l'argent.

Me voila deja en train de faire une autre piece pour n'en pas perdre
l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai
beaucoup etudies cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je
tenais le mecanisme. Il n'est pas complique et il est tres logique.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de
vie. Le roman avance-t-il?




DCLXXXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS

                                Nohant, 31 octobre 1868.

Cher fils,

Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant dechainee de
tous les cotes contre _Cadio_: ceci d'un cote;--de l'autre, l'immense
personnel de la _feerie_, qui ne veut pas de litterature a la
Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de
ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal a voir et a entendre;
Thuillier trop malade; le directeur, qui s'etait fait trop d'illusions
et qui a jete le manche apres la cognee; les _titis_, qui ne trouvaient
pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Melingue _bon_
et _vrai_; que sais-je? La piece n'a pas fait d'argent et la voila
finie; mais je la crois bonne tout de meme.

Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve
que l'idee du livre etait une idee. Donc, il n'y a pas de honte et
les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la
question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'eventualite qu'il faut
toujours admettre.

Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous
n'avez pas eu a rougir de l'_intellect_ de votre maman.

Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien
besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie
toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne
ne me parlez pas de sa sante, a elle; j'espere que c'est bon signe. Ici,
nous sommes tous enrhumes. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premieres
dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupes;
Aurore m'habitue a ecrire avec un chat sur l'epaule, une poupee a cheval
sur chaque bras et un menage sur les genoux. Ce n'est pas toujours
commode, mais c'est si amusant!

Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez a Paris et comment vous
vous portez tous.

Votre maman.

G. SAND.




DCLXXXIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 20 novembre 1868.

Tu me dis "Quand se verra-t-on?" Vers le 15 decembre, ici, nous
baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idee de Maurice,
qui s'est marie devant le pasteur, et qui ne veut pas de persecution et
d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoleon
qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le
parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut
venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de
peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une eclaircie, tu me le liras;
ca te fera du bien de le lire a qui ecoute bien. On se resume et on se
juge mieux. Je connais ca. Dis oui a ton vieux troubadour, il t'en saura
un gre _soigne_.

Je t'embrasse six fois, si tu dis oui.




DCLXXXIV

A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THEATRE DE L'ODEON, A PARIS

                                Nohant, 12 decembre 1868.

Mon cher ami,

Me gardez-vous le mois de fevrier? Comptez sur moi. Dois-je compter sur
vous?

J'ai un travail a vous lire, et je ne puis aller a Paris avant le mois
de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en
avait d'importants a faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur
que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisieme
personne, _sure_, a votre choix? et que, jusqu'a ce que nous soyons
d'accord sur la reception de la piece, personne au monde ne saura que
j'ai une piece entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole,
je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit.

La piece que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a ete lue qu'a
mes enfants. Je n'en ai meme dit un mot a qui que ce soit. S'il y a une
indiscretion, elle viendra donc de l'Odeon, et je vous demande le secret
jusqu'a nouvel ordre.

Reponse tout de suite.

A vous de coeur.

  [1] _L'Autre_.




DCLXXXV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                Nohant, 17 decembre 1868.

Cher et illustre compere,

Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous
nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journee, nous
entendons: "Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien!
comme il est simple, et jeune, et aimable!" Nous ne disons pas non,
comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment.

Vous, on vous aimerait davantage, si c'etait possible, pour cette grande
marque d'amitie que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un
si cher souvenir dans la famille presente et a venir. Aurore en sera
particulierement fiere et voudra, j'en suis sure, meriter une protection
si cordialement accordee, et si gracieusement temoignee. Elle envoie
toujours des baisers a votre portrait et se permet de le tutoyer.

Nous esperons que vous serez arrive sans fatigue et que vous n'allez
pas garder ce petit mouvement de fievre que vous avez confie au jeune
docteur et pas a nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous
avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver a Nohant. Ce
qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et
d'affection qui ne s'effacera pas.

A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et,

G. SAND.




DCLXXXVI

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 20 decembre 1868.

Chere enfant,

Je n'ai pas eu un instant pour vous repondre. Nohant a ete sens dessus
dessous pour les fetes de nos baptemes _spiritualistes_; je ne veux pas
dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec
cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amuse beaucoup, et
on va se calmer; mais bientot il faudra aller a Paris pour aviser a
faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de
saluer cette annee le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques
jours de liberte, ce serait une simple course pour vous embrasser
d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la
belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des
enfants et des nourrices.

Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se
passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille
si loin et laisser son interieur, qui leur est encore si necessaire.
Nous ne pouvons rever que des promenades detachees, et encore! La vie de
travail pese toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un
bonheur malgre la privation de liberte, puisque nous n'avons jamais de
dissentiments ni de tracas.

Vous voila entree dans la grande aisance, vous. J'espere que vous allez
guerir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas
encore relu votre livre, c'a ete plus qu'impossible; mais cela viendra.
J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression
comme on la doit a ceux qu'on aime.

On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez
sans doute bientot notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus
possible et qui vous racontera nos _noces et festins_.

A vous de coeur, a Adam et a ma belle Toto[2].

G. SAND.

  [1] _L'Autre_.

  [2] Madame Alice Segoud.




DCLXXXVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 21 decembre 1868.

Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence
ni par egoisme, mais, au contraire, parce que nous avons ete joyeux et
_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous.
Si c'etait pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonne d'avance; mais
c'est pour t'enfermer, pour te bruler le sang, et encore pour un travail
que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand meme--tu
voudrais pouvoir faire a ton aise et sans t'y absorber.

Tu me dis que tu es comme ca. Il n'y a rien a dire; mais on peut bien se
desoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaine loin de soi, et
que l'on ne peut pas delivrer. C'est peut-etre un peu coquet de ta part,
pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterree
dans la litterature, j'ai beaucoup ri et vecu dans ces jours de fete,
mais en pensant toujours a toi et en parlant de toi avec l'ami du
Palais-Royal, qui eut ete heureux de te voir et qui t'aime et t'apprecie
beaucoup. Tourguenef a ete plus heureux que nous, puisqu'il a pu
t'arracher a ton encrier. Je le connais tres peu, lui, mais je le sais
par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que
les etrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous
nous drapons, ou nous nous vautrons; le Francais n'a plus de milieu
social, il n'a plus de milieu intellectuel.

Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte
a cause du fonds de boheme insouciante qui m'a ete departi; mais, moi,
je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop
a la moutarde et a tout ce qui n'est pas le diner, pour etre jamais un
litterateur. J'ai eu des acces, ca n'a pas dure. L'existence ou on ne
connait plus son _moi_ est si bonne, et la vie ou on ne joue pas de role
est une si jolie piece a regarder et a ecouter! Quand il faut donner
de ma personne, je vis de courage et de resolution, mais je ne m'amuse
plus.

Toi, troubadour enrage, je te soupconne de t'amuser du metier plus que
de tout au monde. Malgre ce que tu en dis, il se pourrait bien que
l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je
m'attendris comme une bete que je suis, fut ton etat de delices. Si
c'est comme ca, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler.

Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et
les ris avec le mauvais temps, et en voila pour une partie de l'hiver,
je suppose. Voila l'imbecile que tu aimes et que tu appelles _maitre_.
Un joli maitre, qui aime mieux s'amuser que travailler!

Meprise-moi profondement, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te
dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi;
mais on t'aime malgre soi et on t'embrasse tout de meme. L'ami Plauchut
veut qu'on le rappelle a ton souvenir; il t'adore aussi.

A toi, gros ingrat.

J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ca a
pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanque dans les journaux
un petit-fils a la place de mes deux fillettes et un bapteme catholique
a la place d'un bapteme protestant. Ca ne fait rien, il faut bien mentir
un peu pour se distraire.




DCLXXXVIII.

A M. EMILE ROLLINAT,
EN GARNISON A PERPIGNAN

                                Nohant, 2 janvier 1869.

Cher enfant,

Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content,
c'est la marque d'un caractere solide et d'un esprit serieux; car,
puisque tous ceux de votre age se plaignent, ne se trouvent bien places
nulle part et voudraient commander a la destinee, ce n'est pas tant le
manque de philosophie que le manque de force qui fait ces ames aigries,
pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un etat et vous
savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'etudes qui vous
servirait au besoin. Je suis bien sure a present que l'avenir est a
vous, que le destin ne vous trainera pas apres lui, mais que vous le
pousserez lui-meme en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre
bien-aime pere me les avait confies, et je l'ai vu bien tourmente de
votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il
me decrivait votre caractere, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse
dominer ses inquietudes paternelles. La source de vos desaccords n'etait
dans aucun de vous: elle etait en dehors de la famille, dans des idees
d'autorite qui s'y glissaient malgre lui, et qui n'etaient pas justes,
pas applicables a nos generations.

J'ai lu ces jours-ci un livre tres bon et tres touchant qui m'a rappele
mes entretiens sur vous avec ce cher pere et qui, en verite, sont comme
un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restes absolument entre
lui et moi. Ce livre s'appelle _les Peres et les Enfants_. Il est
d'Ernest Legouve. Si vous ne pouvez vous le procurer a Perpignan, je
vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sure, mais il faut le
lire entier. Il met en presence le _pour_ et le _contre_; la conclusion
proclame l'independance de l'individu, l'affranchissement de l'homme
par l'homme, du fils par le pere, et en meme temps, il renoue la chaine
souvent brisee des tendresses sublimes.

Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin a Paris, je les
avais la, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon
premier soin a ete, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le
carton ni les lettres, j'ai constate ma bevue. Mais soyez tranquille, a
mon premier voyage a Paris, je les retrouverai, et dites bien a votre
mere d'etre tranquille aussi: ces precieuses lettres lui seront rendues.

A vous de coeur, mon cher enfant.

G. SAND.




DCLXXXIX

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 2 janvier 1869.

Cher grand ami,

Comme c'est bon a vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensees se
sont croisees; car j'allais vous ecrire aussi. Non, Aurore n'a pas de
petit frere, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre
de neuf a dix mois. Toutes deux ont ete baptisees protestantes
dernierement; c'est ce bapteme qui a fait croire a l'arrivee d'un nouvel
enfant. Ce frere viendra peut-etre, mais il n'est pas sur le tapis.
Quant, au bapteme protestant, ce n'est pas un engagement pris
d'appartenir a une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est,
dans les idees de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme,
un divorce de famille avec l'Eglise, une rupture determinee et declaree
avec le pretre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions
tous mourir avant d'avoir _fixe_ le sort de nos enfants, et qu'il
fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible,
contre la lachete humaine.

Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protege ni prohibe, la
liberte de conscience absolue; et, pour le philosophe, des a present, je
ne concois aucune pratique exterieure. Mais je ne suis pratique en rien,
je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me
suis associee de bon coeur a leur volonte. Nous sommes tres heureux en
famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent etre,
d'un esprit tres cultive et d'un coeur a la fois independant et fidele.
Il se rappellera toujours avec emotion la tendre bonte de votre accueil
a Paris. Qu'il y a deja longtemps de cela! et quels progres avons-nous
faits dans l'histoire? Aucun; il semble meme, historiquement parlant,
que nous ayons recule de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que
ce qui se voit et se touche. C'est une etude trop realiste pour consoler
les ames. Moi, je crois toujours que nous avancons quand meme et que nos
souffrances servent, la ou notre action ne peut rien.

Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment
nous sommes menaces par l'etranger. Il me semble qu'une heure de verite
acquise a la race humaine ferait fondre toutes les armees comme neige au
soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe
que l'ame est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en depit
de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement.

G. SAND.




DCXC

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 10 janvier 1869.

Nous avons recu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le votre
hier au soir, venant de Grasse directement, et delicieux, frais a rendre
friands les plus sobres. Aurore aussi a fete tout cela et va le feter
encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans
accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour diner. Je n'ai
jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier.
La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de
pensees. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars;
mais je m'imagine que, cette annee-ci, vous devez avoir, a present,
presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'annee est bizarre: ils
ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noel, au milieu
du reveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage a mes
petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre tres beaux.

Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanee_
du moment), ca m'interesse,--pas celle des jardins.

On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la duree de ce qui
est. Notre parrain _Jerome_ est mieux portant, apres nous avoir donne de
l'inquietude; il nous a ecrit hier. Lolo se livre a present a la danse
et au chant avec succes. Maurice fait des merveilles de decors pour les
marionnettes.

Moi, j'ai acheve un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis
en recreation, je donne le soir des lecons de fanfares au clairon des
pompiers. En voila une occupation! mais, comme je sais mon affaire, a
present! le reveil, l'appel, le rappel, la generale, la _berloque_,
l'assemblee, le pas accelere, le pas ordinaire, etc. Je profite de
l'occasion pour apprendre les elements de la musique a mon bonhomme,
qui est garcon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il
apprendra.

J'ai enfin relu _Laure_. Les defauts sont adoucis, les qualites mieux
en lumiere; mais les defauts existent toujours, defauts absolument
relatifs, qui _n'en sont pas par eux-memes_, et qu'on peut signaler
sans vous rien oter de votre valeur personnelle. L'inconvenient de vos
ouvrages est celui de ne pas s'adresser a une classe determinee de
lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non
au merite, mais au succes de la chose. La partie qui interesse les uns
est celle qui n'interesse pas les autres, et reciproquement. Je crois
qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel
sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour
moi la question; j'y vois un grand progres des deux faces de votre
talent, mais pas encore les qualites de _metier_ necessaires a l'une
ou a l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est
affaire de temps, vous etes jeune.

Sur ce, chere enfant aimee, la famille vous envoie ses remerciements
pour vos gateries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous
embrasse de coeur tous les trois.

G. SAND.




DCXCI

A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET

                                Nohant, 17 janvier 1869.

L'individu nomme George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux
hiver qui _regne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies
botaniques interessantes, coud des robes et des manteaux pour sa
belle-fille, des costumes de marionnettes, decoupe des decors, habille
des poupees, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa
petite Aurore, qui est une fillette etonnante. Il n'y a pas d'etre plus
calme et plus heureux dans son interieur que ce vieux troubadour retire
des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance a la lune,
sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif
qui lui trotte dans la tete, et qui, le reste du temps, flane
delicieusement. Ca n'a pas ete toujours si bien que ca. Il a eu la
betise d'etre jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les
_mauvaises passions_, ni vecu pour la vanite, il a le bonheur d'etre
paisible et de s'amuser de tout.

Ce pale personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de
ne point passer un jour sans penser a l'autre vieux troubadour, confine
dans sa solitude en artiste enrage, dedaigneux de tous les plaisirs de
ce monde, ennemi de la flanerie et de ses douceurs. Nous sommes, je
crois, les deux travailleurs les plus differents qui existent; mais,
puisqu'on s'aime comme ca, tout va bien. Puisqu'on pense l'un a l'autre
a la meme heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complete
en s'identifiant par moments a ce qui n'est pas soi.

Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une piece en revenant de Paris.
Ils l'ont trouvee bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps,
et leur fin d'hiver est remplie, a moins que la piece qu'ils repetent
ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes
confreres, je ne suis pas pressee et mon manuscrit est sur la planche.
J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une
ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me deplait pas d'etre
empechee d'y penser. Ca le murit. J'ai toujours avant de m'endormir, un
petit quart d'heure agreable pour le continuer dans ma tete; voila!

Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je recois une
douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans
Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne
saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde.

Sainte-Beuve est extremement colere, et, en fait d'opinions, si
parfaitement sceptique, que je ne serai jamais etonnee, quelque chose
qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours ete comme
ca, du moins tant que ca; je l'ai connu plus croyant et plus republicain
que je ne l'etais alors. Il etait maigre, pale et doux; comme on change!
Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensement, mais j'aimais
mieux son caractere. C'est egal, il y a encore bien du bon. Il y a
l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques.
Le critique proprement dit disparaitra. Peut-etre n'a-t-il plus sa
raison d'etre. Que t'en semble?

Il parait que tu etudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais
trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais,
meme quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur;
il a ete cree pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur
cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_
renforcees, meme avec de jolies petites mines, qui annonceraient des
instincts delicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance
grossiere dans ces fausses dames. Ou est la femme maintenant? Ca devient
une excentricite dans le monde.

Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice
aussi.




DCXCII.

AU MEME

                                Nohant, 11 fevrier 1869.

Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je
peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller a des fantaisies
_coupables_, une lecture m'entraine et je me mets a barbouiller du
papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ca m'a
amuse ou plutot ca m'a commande, car c'est en vain que je lutterais
contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je
n'ai pas la force que tu crois.

Tu dis de tres bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme
tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupe de son
oeuvre pour s'oublier a approfondir celle des autres.

Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenetre? Je parie
que le tulipier est en boutons. Ici, pechers et abricotiers sont en
fleurs. On dit qu'ils seront fricasses; ca ne les empeche pas d'etre
jolis et de ne pas se tourmenter.

Nous avons fait notre carnaval de famille: la niece, les petits neveux,
etc. Nous tous avons revetu des deguisements; ce n'est pas difficile
ici, il ne s'agit que de monter au vestiaire et on redescend en
Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela
exact et tres joli. La perle, c'etait Lolo en petit Louis XIII satin
cramoisi, rehausse de satin blanc frange et galonne d'argent. J'avais
passe trois jours a faire ce costume avec un grand chic; c'etait si
joli et si drole sur cette fillette de trois ans, que nous etions tous
stupefies a la regarder. Nous avons joue ensuite des charades, soupe,
folatre jusqu'au jour. Tu vois que, relegues dans un desert, nous
gardons pas mal de vitalite. Aussi je retarde tant que je peux le voyage
a Paris et le chapitre des affaires. Si tu y etais, je ne me ferais pas
tant tirer l'oreille. Mais tu y vas a la fin de mars et je ne pourrai
tirer la ficelle jusque-la. Enfin, tu jures de venir cet ete et nous y
comptons absolument. J'irai plutot te chercher par les cheveux.

Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.





DCXCIII

A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 18 fevrier 1869.

Cher enfant,

Je recois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voila bien triste et toute
seule avec mes deux petites, cachant a Aurore que papa et maman
viennent de partir pour Milan. Un telegramme nous a annonce que le
pere Calamatta, qui etait malade depuis pres d'un an sans donner
d'inquietudes serieuses, etait dans un etat tres alarmant. Les enfants
sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecte de quitter mere et
enfants; Lina desolee de quitter tout cela pour aller peut-etre trouver
son pere mort ou mourant.

Voila comme le malheur vous tombe sur la tete au milieu du calme et de
la joie; car, a l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous
et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gates du bon Dieu,
vivant si unis les uns pour les autres. C'est-la, cher enfant, qu'il
faut un peu de courage a ta vieille mere pour ne par broyer du noir;
et les petites contrarietes de theatre que tu m'as vu supporter si
patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui
contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? a ce chagrin qui nous
menace et nous cogne, il se joindra peut-etre de grandes contrarietes.
Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent
a Rome, ou il a enfoui tout ce qu'il possede, tableaux, meubles rares,
etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas
laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces
objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation.

Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-etre seule un
mois. Si c'etait pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma
solitude, de penser a leurs amusements; mais, dans les conditions ou ils
sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la
fatigue, sans pouvoir la leur alleger.

Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux
cheres fillettes a garder et a ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait
pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenee jouer dans ma chambre
pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A
diner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du
gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est
passionnee dans ses affections et pas facile a attraper longtemps.

Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en
faut. Le premier mouvement de Maurice a ete de t'ecrire pour te confier
sa mere. Je te le dis pour que tu voies quelle amitie il a pour toi,
mais je l'en ai empeche. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans
l'age de la force et du bonheur, je trouverais egoiste et lache de te
_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner
a l'etat de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je
supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir a
remplir, on a la _grace suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette
solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent,
surtout jusqu'a dimanche, ou j'aurai un telegramme de leur arrivee a
Milan. Jusque-la, l'inquietude troublera le sommeil. Je ne sais pas si
on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le
passe. C'est bete d'y penser; il y a du danger partout, meme au coin de
son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obeit pas a la volonte.
Si tu veux de leurs nouvelles, ecris-leur: _Alla signora Lina Sand
(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_.

Au revoir donc, a Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes
projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu,
j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand
tu seras un peu rassasie de Paris.

Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais
plains-moi un peu; ca me fera du bien.

G. SAND.




DCXCIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 21 fevrier 1869.

Je suis toute seule a Nohant, comme tu es tout seul a Croisset. Maurice
et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement
malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider
ses affaires, ils aillent a Rome; un ennui sur un chagrin, c'est
toujours comme cela. Cette brusque separation a ete triste, ma pauvre
Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas etre aupres de
son pere. On m'a laisse les enfants, que je quitte a peine et qui ne me
laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse
d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours,
en deux heures, par telegramme, des nouvelles de Milan. Le malade est
mieux; mes enfants ne sont encore qu'a Turin aujourd'hui et ne savent
pas encore ce que je sais ici. Comme ce telegraphe change les notions de
la vie, et, quand les formalites et formules seront encore simplifiees,
comme l'existence sera pleine de faits et degagee d'incertitudes!

Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son pere et de sa mere et
qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demande une seule
fois ou ils etaient. Elle joue et rit, puis s'arrete; ses grands beaux
yeux se fixent, elle dit: _Mon pere_? Une autre fois, elle dit: _Maman_?
Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est tres
mysterieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait
qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans
savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou
inquiete; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilite
endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais
si on ne lui parlait pas de moi.

Quel est ton avis, a toi qui as eleve une niece intelligente et
charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne
heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop
impressionnable et Solange trop le contraire et reagissant. Je voudrais
qu'on ne montrat aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au
moment ou la raison peut les aider a accepter ou a combattre le mauvais.
Qu'est-ce que tu en dis?

Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras a Paris, mon voyage
etant retarde, vu que mes enfants peuvent etre un mois absents. Je
pourrai peut-etre me trouver avec toi a Paris.

TON VIEUX SOLITAIRE.

Quelle admirable definition je retrouve avec surprise dans le fataliste
Pascal:

"La nature agit par progres, _itus et reditus_. Elle passe et revient,
puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais."

Quelle maniere de dire, hein? Comme la langue flechit, se faconne,
s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose!




DCXCV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.

                                Nohant, 12 mars 1869

Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est
celle de Calamatta. Apoplexie sereuse, et puis une maladie dont il
n'a pas su la gravite et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants
reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina
aupres de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les
revoir.

Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gre de la
locomotive. Moi qui ne crois pas a la mort, je dis: "Qu'importe tot ou
tard!" Mais le depart, indifferent pour les partants, change souvent
cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que
j'aime meurent avant moi qui suis toujours prete et qui ne regimberai
que si je n'ai pas ma tete. Je ne crains que les infirmites qui font
durer une vie inutile et a charge aux plus devoues. Calamatta, qui
s'etait garde extraordinairement jeune et actif a soixante-neuf ans,
craignait aussi cela plus que la mort. Il a ete, dans les derniers
jours, menace de paralysie. Si on lui eut donne a choisir, il eut choisi
ce que la destinee lui a envoye. Il a eu sa grandeur aussi, celui-la,
par le respect et l'amour de l'art serieux. Il avait a cet egard des
convictions respectables par leur inflexibilite. Il ne comprenait la vie
que sous un aspect, qui n'est peut-etre pas la vie, et il la cherchait
avec anxiete et entetement, tout cela ennobli par la sincerite, le
talent reel et la volonte, interessant et irritant, sec et tendre,
personnel et devoue; des contrastes qui s'expliquaient par un idealisme
incomplet et douloureux. Manque d'education premiere dans l'art comme
dans la societe; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne
voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison a leur point de
vue.

Moi, je voudrais mourir apres quelques annees ou j'aurais eu le loisir
d'ecrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un editeur qui
me fit vingt mille livres de rente pour subvenir a toutes mes charges;
mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de
pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'ecrirais ne vaudrait
peut-etre pas la peine d'etre ecrit. C'est egal; si vous me trouvez, cet
editeur, pour l'annee prochaine, prenez-le aux cheveux.

Vous tracez pour vous un ideal de bonheur que vous pouvez, ce me semble,
realiser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous
avez bien raison.

Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire a la vie; le jour
ou nous ne songerons plus qu'a la conserver, nous ne la meriterons plus.

N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode
de ne se deranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres,
de n'avoir ni a les consoler ni a les secourir et de ne point souffrir
de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut.

Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralite de la chose.

G. SAND.




DCXCVI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 2 avril 1869.

Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont
arrives bien fatigues. Aurore a ete un peu malade. La mere de Lina est
venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et
excellente femme, tres artiste et tres aimable. J'ai eu aussi un gros
rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur
petite mere. S'il faisait moins mauvais temps et si j'etais moins
enrhumee, je me rendrais tout de suite a Paris, car je veux t'y trouver.
Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.

Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai
un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration
entiere. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je
veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amenes chez nous. Maurice
aussi le connait et l'apprecie beaucoup, lui qui aime ce qui ne
ressemble pas aux autres.

Je travaille a mon roman de _cabotins_, comme un forcat. Je tache que
cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi
et qui m'amuse. Ca n'aura peut-etre aucun succes. Le gout du jour est
aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ca fait?--Tu devrais
bien me trouver un titre qui resumat cette idee: _le roman comique
moderne_[1].

Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse
son vieux troubadour.

Reponds vite combien tu comptes rester a Paris.

Tu dis que tu payes des notes et que tu es agace. Si tu as besoin de
_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous a toucher. Tu sais que tu
m'as offert une fois de me preter et que, si j'avais ete genee, j'aurais
accepte. Dis toutes mes amities a Maxime Du Camp et remercie-le de ne
pas m'oublier.

  [1] _Pierre, qui roule_.




DCXCVII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                Nohant, 20 avril 1869.

Cher ami,

Pour le moment, je suis ereintee: j'ai depasse mes forces, et mes
soixante-cinq printemps me rappellent a l'ordre. Ce ne sera pas tout de
suite que je pourrai ecrire ou lire une ligne, _meme de Victor Hugo_!
et je vais me reposer a Paris en courant du matin au soir! Si on peut
m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du
_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs.

Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter,
et, de plus, M. Nefftzer est un des etres les plus sympathiques qu'on
puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien ecrit dans
_sa maison_. C'est que je n'ecris plus. Ce gagne-pain eternel, le roman
a perpetuite m'absorbe et me commande. A propos, reprochez-lui de ne
plus m'envoyer _le Temps_. Je n'etais pas indigne de le recevoir. On me
l'a supprime.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste
voyage a Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme
a ete bien eprouvee. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si
charmantes! La grace, la douceur, l'intelligence de l'ainee sont
incroyables pour son age.

A bientot, cher ami. N'oubliez pas qu'a Paris, je demeure rue Gay Lussac
5, bien pres de vous.

G. SAND.




DCXCVIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 14 mai 1869.

On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ a
tue-tete dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques
centaines d'etudiants, suivis de quelques blouses, ont passe trois fois
sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_
ne viendra jamais a bout d'etre chantee juste. Les boutiquiers, toujours
braves, se sont hates de fermer boutique. Les reunions electorales
sont tres orageuses, et la police est tres moderee jusqu'ici; cela
pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il
agir contre la troupe? Il serait ecrase. Mais le gouvernement peut-il
sevir contre le public electoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est
la.

Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir
a Barbes. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils
n'avaient jamais existe.

Voila tout ce que je sais. Je suis trop occupee pour m'informer. Les
jours passent comme des heures a ranger, trier, et me garer des visites.
J'ai dine avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de
dominos. Hier, j'ai dine rue de Courcelles, avec Theo, Flaubert, les
Goncourt, Taine, etc. On n'a parle que de litterature, et, comme de
coutume, on n'a ete d'accord sur rien.

Je me porte bien; j'irai a Palaiseau apres-demain probablement. Je vous
_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne
de malade, au moins?

Hier, Taine m'a parle de toi avec de grands eloges. La princesse a dit
que c'etait grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine
a dit: "Mais, il fait de la bonne litterature; c'est un esprit tres
substantiel et un talent serieux." Et puis il m'a dit qu'il avait lu
dernierement mes _Maitres sonneurs_, et que c'etait _tout aussi beau que
Virgile_. Rien que ca! Enfin il m'a parle de mes affaires et il veut en
parler a Hachette.




DCXCIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 11 juin 1869.

Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne delicate et frele
est-elle restauree? Trempes-tu encore des biscuits dans du madere avant
la soupe, pour te mettre en appetit?

Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'a la
derniere minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon
coupe, et n'en suis descendue qu'a Chateauroux. Comme cette route que je
connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai ferme tous les stores, j'ai dormi
jusqu'a Orleans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'a
Nohant. Lina m'attendait a Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois
vont bien et Lolo continue a etre une merveille. Elle ne veut plus me
quitter, et, du jardin, elle me crie: "Es-tu chez toi, bonne mere? Tu
vas pas t'en aller encore?"

La poupee a eu le plus grand succes; mais les pelles et les brouettes
l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice,
Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te reponds qu'on les
fete: elles sont delicieuses! on te remercie, et Lolo repete que son
Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros
irresolu, pour avoir une Aurore a gater!

Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en
mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'a la moelle. Il se leve a sept
heures, va aux foires et marches, et se porte a ravir. Ca l'a rajeuni
de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et
qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuille comme-je ne l'ai
jamais vu; recolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas
de fruits, ca fera l'affaire de Magny.

On t'attend pour ma fete et on en saute de joie; je leur ai conte
l'affaire de ton voyage nocturne a Palaiseau et ils en ont ete tout
attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tot que tu
pourras. J'ai beau etre au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde,
ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au
complet sans toi. A bientot, donc, n'est-ce pas?

G. SAND.




DCC

AU MEME

                                Nohant, 15 aout 1869.

Mon cher enfant,

Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donne de
tes nouvelles.

Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont a
souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours.

G. SAND.

P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail!
Il y a huit jours que j'y suis plongee du matin au soir. J'ai pris pour
domestique mon eleve le clairon des pompiers. Je lui ai demande s'il
etait propre.

--Tres propre, madame; personne n'est aussi propre que moi.

--Es-tu intelligent?

--Tres intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi.

--Et raisonnable?

--Tres raisonnable, madame; personne, etc.

Il a repondu ainsi a toutes les questions; j'ai fini par lui demander
s'il etait modeste.

--Tres modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi.

Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver
Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans
la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon
garcon et si zele, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique
l'annee derniere; je vais lui apprendre a lire.




DCCI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869.

Bonne sante et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathedrale; la Champagne
pouilleuse, tres laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons tres
bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joue aux dominos en wagon
toute la journee d'hier, premiere de notre voyage.

En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a etudie
avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _Andre Bauvray_, la
campagne).

Apres dejeuner, nous partons en caleche, pour les defiles de l'Argonne
et nous coucherons a Verdun. Il fait un temps delicieux. Rien de tres
interessant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la
promenade commence.

Je vous _bige_ mille fois tous.




DCCII

AU MEME

                                Paris, 23 septembre 1869.

J'arrive a Paris, neuf heures du soir, en belle sante et nullement
fatiguee, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je
suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les
vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des
rochers comme a Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins
agitee que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie
de Mezieres a Givet en chemin de fer, en bateau, a pied, et de nouveau
en chemin de fer. On fait ce delicieux trajet, sans se presser dans
la journee, et meme on a le temps de dejeuner tres copieusement et
proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de
Gargilesse, mais d'une proprete belge tres reelle, au pied des beaux
rochers appeles _les Dames-de-Meuse_.

Si les defiles de l'Argonne sont dignes _d'Andre_ _Bauvray, les
Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il
n'y manque que les vieux chenes. Le systeme tres lucratif du deboisement
et du reboisement de ces montagnes est tres singulier. Je vous le
_narrerai_ a la maison.

De Givet, ou nous avons passe deux nuits, et ou Alice a ete souffrante,
j'ai ete, avec Adam et Plauchut, a huit lieues en Belgique, voir les
grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de
la montagne, le long des precipices de la Lesse souterraine, un petit
torrent qui dort ou bouillonne au milieu des tenebres pendant pres
d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses decorees des
plus etranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain ou l'on
s'embarque pour revoir la lumiere d'une maniere feerique.

C'est une course tres penible et assez dangereuse que la promenade avec
escalade ou descente perpetuelle dans ces grottes. Voyant les autres
tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maitre-guide
en lui glissant a l'oreille l'amoureuse promesse d'une piece de cinq
francs. J'ai pris la tete de la caravane et je n'ai pas fait un faux
pas. Il y avait la une vingtaine de Belges qui n'etaient pas contents de
la preference, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de
la piece de deux francs a un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut
des _preferences_, on ne doit pas rechigner a la detente.

Ni Alice ni sa mere ne seraient sorties de cette promenade, ou bien
elles seraient encore a Givet tres malades. Enfin nous les avons
ramenees a Paris gueries et bien gaies. Nous avons tous ete constamment
d'accord, Adam etant un excellent _mar-chef._ Nous avons depense chacun
cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien,
voitures, auberges, bateaux et meme l'Opera a Charleville. Je ne sais si
vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai
ecrit de toutes nos _couchees_.

Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parle
mille fois de vous en route. J'ai achete a Verdun des dragees pour Lolo,
et, a Reims, Plauchut lui a achete des nonnettes.

Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien guerie de ses dents?
Merci a ma Lolo de penser a moi.

J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf;
des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est
vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisiere, le temps manquait.
Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore,
c'est-a-dire plus feuillete, et plus friable, de Mezieres a Givet.

La cathedrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri
d'obscenites, et parfaitement catholique. La luxure est representee sur
le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant
spectacle pour les jeunes communiantes.

Nous ayons eu aussi tempete la nuit a Verdun, et grande pluie le soir a
Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus
que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne
fermaient pas l'oeil.

Tout le temps que nous avons ete a _decouvert_, il a fait un temps
frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil
tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'etait
un bain de boue, j'ai ete crottee jusque sur mon chapeau, tant les
stalactites pleurent!




DCCIII

AU MEME

                                Paris, 17 octobre 1869.

Ta Linette est arrivee a quatre heures et demie, en bonne sante et
fraiche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor a la gare, ou elle a
debarque avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menee a
la maison; puis nous avons ete diner chez Magny, ou Plauchemar est venu
nous rejoindre; apres, nous avons fait une partie de dominos et Titine
est venue s'y joindre. J'ai cause de Nohant, de toi, de nos filles avec
Cocote, qui s'est couchee a dix heures, tres-vaillante, mais en bonne
disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levee
a huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris
etait la, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple;
pas de senateurs ni de pretres. J'y ai vu Girardin, qui a dit a Solange
que son roman etait tres bien, et qui l'a beaucoup encouragee a
continuer; Flaubert, qui etait tres affecte; Alexandre: son pere, qui
ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trelat, le vieux
Grzymala, Prevost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariege), catholique.
Des athees, des croyants, des gens de tout age, de toute opinion, et la
foule.

La chose finie, j'ai quitte tout ce monde officiel pour aller retrouver
ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai ete l'objet
d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai ete reconnaissante,
parce qu'elle etait tout a fait respectueuse et pas enthousiaste: on
m'a escortee en se reculant pour me faire place et en levant tous les
chapeaux en silence. La voiture a eu peine a se degager de cette foule
qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas
sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient
pleuraient presque, et Alexandre etait tout etonne.

J'ai trouve cela mieux que des cris et des applaudissements de theatre,
et j'ai ete seule l'objet de cette preference. Il n'y avait pour les
autres que des temoignages de curiosite. Plauchut m'a fait promettre de
te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce
que c'etait comme un mouvement general d'estime, pour le caractere, plus
que pour la reputation.

Demain, Lina va voir sa mere; je vais lui faciliter toutes les allees
et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer.
J'aurai bien soin d'elle, tu peux etre tranquille, et le plus vite
possible nous retournerons vers toi et nos cheries fillettes, dont nous
avons bien soif!

Embrasse pour moi _les jenes gens_, comme dit Lolo.




DCCIV

A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS

                                Nohant, 10 novembre 1869.

Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'ecris au Mans, tu es
peut-etre encore a Paris a te dorloter. Ici, c'est un rhume general,
sauf les enfants. Ca n'a pas empeche Maurice et Rene de rouvrir avec
eclat le _Theatre Balandard_, et de nous donner une piece souvent
interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la premiere fois,
a assiste a un premier acte; apres quoi, on lui a dit que c'etait fini
et elle a ete se coucher. Elle etait figee d'etonnement et d'admiration,
et disait toujours: "Encore! encore! j'en veux d'autres!" bien qu'il fut
dix heures du soir; c'est la premiere fois qu'elle veille si tard. Elle
est toujours merveilleusement gentille.

Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une
grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse
autant que ce domino, qui recommence toujours les memes aventures. A
present, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait
dans son lit et qui crie toujours.

Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, a mon retour de
Paris, qu'elle ne songeait plus a ce jeu; mais, des le premier soir,
quoiqu'elle n'y eut pas joue depuis deux mois, elle m'a dit: "Tu vas
faire Plauchut." Elle lui attribue le role que Balandard a dans les
marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns
par la fenetre, mais le plus souvent dans les lieux.

J'ai recu l'_almanach_, qui est joliment bete, a commencer par _moi[1]._

En politique, je n'aime pas le role de Rochefort. Je n'aime pas cette
adulation du peuple, cet abandon de sa volonte, cette absence de
principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le
traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: "Je
preterai serment ou je ne le preterai pas, c'est comme vous voudrez".
S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur
caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon a elire que lui.
Toute cette nuance ultra-democratique est une ecume. Mais il n'y a pas
d'ebullition sans ecume et cela ne doit pas inquieter outre mesure ceux
qui veulent la revolution sociale.

Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la
violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer.

Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent
pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et
l'Italie n'est pas prete a se passer de lui.

Si je t'avais su encore a Paris, je t'aurais charge de remettre a
Galli-Marie _las muchachas_ que Berton nous a envoyees. Je les ai
expediees par la poste a la diva.

Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman
des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ca t'amusera de t'y
promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas.

Tout le monde t'embrasse tendrement. Ecris-nous.

G. SAND.

  [1] _Almanach du Rappel_, pour 1870.




DCCV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 15 novembre 1869.

Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour cheri? tu corriges tes
epreuves comme un forcat, jusqu'a la derniere minute? On annonce ton
livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car
tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abimer; tu t'y
attends. Tu as trop de vraie superiorite pour n'avoir pas des envieux et
tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force
a etre stimule par ce qui abat les autres. Il y aura du petard,
certainement; ton sujet va etre tout a fait de circonstance en ce
moment de _Regimbards_. Les bons progressistes, les vrais democrates
t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: "Vogue la
galere!"

Moi, je corrige aussi les epreuves de _Pierre qui roule_ et je suis a la
moitie d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que
je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman,
celui qui me plait et celui qui ne deplait pas autant a la _Revue_, et
qui me plait fort peu. C'est arrange comme cela; je ne sais pas si je ne
me trompe pas. Peut-etre ceux que je prefere sont-ils les plus mauvais.
Mais j'ai cesse de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie
jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportee hors de moi et elle
m'emportera jusqu'a la fin. Le coeur est toujours pris au detrimen de
la tete. A present, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect;
Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration;
ca durera-t-il comme ca?

Tu vas passer l'hiver a Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le
succes du _Batard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis
de venir des que tu serais libre, a Noel, au plus tard, faire reveillon
avec nous. Je ne pense qu'a ca, et, si tu nous manques de parole, ca
sera un desespoir ici. Sur ce, je t'embrasse a plein coeur comme je
t'aime.

G. SAND.

  [1] _Malgre tout_.




DCCVI

A M, LOUIS ULBACH, A PARIS

                                Nohant, 26 novembre 1869.

Cher et illustre ami,

Je suis a Nohant, a huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une
trop longue enjambee pour le temps dont vous pouvez disposer? On part
vers neuf heures de Paris, on dine a Nohant a sept.--On peut repartir
le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de
fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera a
notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi,
de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans
cesser d'etre un bel instrument et sans detonner dans les charivaris.

J'irai a Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou fevrier. Si vous
ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premieres annees de
ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Levy vous portera les volumes a votre
premiere requisition.

Cette histoire est vraie. Beaucoup de details a passer; mais, en
feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie.

Pour les vingt-cinq dernieres annees, il n'y a plus rien d'interessant;
c'est la vieillesse tres calme et tres heureuse en famille, traversee
par des chagrins tout personnels, les morts, les defections, et
puis l'etat general ou nous avons souffert, vous et moi, des memes
choses.--Je repondrai, a toutes les questions qu'il vous conviendrait de
me faire, si nous causions, et ce serait mieux.

J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimes, la fille de ma fille et le
fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux
mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chere que lui. Je leur ai
donne la gouverne du menage et de toute chose. Mon temps se passe a
amuser les enfants, a faire un peu de botanique en ete, de grandes
promenades (je suis encore un pieton distingue), et des romans, quand je
peux trouver deux heures dans la journee et deux heures le soir.

J'ecris facilement et avec plaisir; c'est ma recreation; car la
correspondance est enorme, et c'est la le travail. Vous savez cela. Si
on n'avait a ecrire qu'a ses amis! Mais que de demandes touchantes ou
saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je reponds. Ceux
pour lesquels je ne peux rien, je ne reponds rien. Quelques-uns meritent
que l'on essaye, meme avec peu d'espoir de reussir. Il faut alors
repondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont
il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par
jour. C'est le fleau; mais qui n'a le sien?

J'espere, apres ma mort, aller dans une planete ou l'on ne saura ni lire
ni ecrire. Il faudra etre assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En
attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fut autrement.

Si vous voulez savoir ma position materielle, elle est facile a etablir.
Mes comptes ne sont pas embrouilles. J'ai bien gagne, un million avec
mon travail; je n'ai pas mis un sou de cote: j'ai tout donne, sauf vingt
mille francs, que j'ai places, il y a deux ans, pour ne pas couter trop
de tisane a mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas
sure de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront
besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il
faudra bien lacher mes economies. Gardez-moi le secret, pour que je les
garde le plus, possible.

Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute
connaissance, que j'ai toujours vecu, au jour le jour, du fruit de mon
travail, et que je regarde cette maniere d'arranger la vie comme la
plus heureuse. On n'a pas de soucis materiels, et on ne craint pas les
voleurs. Tous les ans, a present que mes enfants tiennent le menage,
j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les
recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce
qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans.
J'aime a avoir vu ce que je decris. Cela simplifie les recherches, les
etudes. N'eusse-je que trois mots a dire d'une localite, j'aime a la
regarder dans mon souvenir et a me tromper le moins que je peux.

Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convie par un
biographe comme vous, on voudrait etre grand comme une pyramide pour
meriter l'honneur de l'occuper.

Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme a qui on'a
prete des ferocites de caractere tout a fait fantastiques. On m'a aussi
accusee de n'avoir pas su aimer passionnement. Il me semble que j'ai
vecu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.

A present, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui
veulent bien m'aimer, malgre le manque d'eclat de ma vie et de mon
esprit, ne se plaignent pas de moi.

Je suis restee tres gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais
sachant les aider a s'amuser.

Je dois avoir de gros defauts; je suis comme tout le monde, je ne les
vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualites et des vertus.
J'ai beaucoup songe a ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le
sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le
savoir par vous-meme. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-meme,
on trouve qu'on a ete logique, voila tout. Si on fait le mal, c'est
qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux eclaire, on ne le ferait plus
jamais. C'est a quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais
je crois a l'ignorance...

Sonnez _la Cloche_, cher ami; etouffez les voix du mensonge, forcez les
oreilles a ecouter.

Vous avez fait de Napoleon III une biographie ravissante. On voudrait
etre deja a cette sage et douce epoque, ou les fonctions seront des
devoirs, et ou l'ambition fera rire les honnetes gens d'un bout du monde
a l'autre.

A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.

  [1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.




DCCVII

A M. MEDERIC CHAROT, A COULOMMIERS

                                Nohant, 28 novembre 1869.

Je vous remercie, monsieur, de votre dedicace et de votre envoi. J'ai lu
la piece, elle est tres jolie et pleine de details charmants. Il y a des
longueurs au commencement, un peu trop de precipitation a la fin; mais
on ne juge bien ces defauts de proportion qu'en voyant repeter. Vous
en jugerez vous-meme. La difficulte pour vous faire recevoir dans un
theatre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idee,
et vous etes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorite
maternelle sur vous, je vous dirais: "Pas encore." Essayez encore un
succes de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai
modeste, et apportez a Paris un nom dont on aura parle davantage, avec
une piece encore plus reussie. Vous allez trouver tous les theatres
encombres, comme toujours, et, si on vous recoit, vous ne serez pas
joue avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle aupres du gros
public. Je doute que le theatre de Cluny en veuille. L'Odeon meme, qui a
pour mission de jouer des pieces en vers, en a une tres grande peur et
ses cartons en regorgent, etc., etc...

Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le
theatre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait
devant la piece en vers, avant de tenter une demarche inutile, et, si
cet obstacle n'existe pas, reflechissez.--Si vous devez envoyer votre
manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y
a quelques mots sur les Cesars qui effaroucheraient peut-etre et
empecheraient de lire plus loin. Vous serez a meme de les retablir quand
vous saurez sur quel terrain vous marchez.

Voila mon avis. Quand vous aurez decide ce que vous voulez faire, je me
chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit a M. Larochelle,
avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon
influence n'ira pas au dela.

Bon courage quand meme. Il y a progres. Faites-en encore et toujours.





DCCVIII

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 29 novembre 1869

Chers amis,

Nohant est content de vous savoir tous en bonne sante. Nohant va bien
aussi, sauf les rhumes. L'annee est humide et malsaine; les fanfans,
Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La
lumiere se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette premiere annee a
coute de la peine et des avances; mais tout est couvert deja par les
produits a vendre. Lina a un peu de repit et chante comme un rossignol.
Les marionnettes font _flores_ tous les dimanches. Les six _jenes gens_
(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi
matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgre son activite et sa
gaiete. J'esperais qu'il prendrait gout au Midi et irait passer ses
hivers a Nice ou a Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut
quitter son trou sans se croire perdu.

Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau
cadre que nous avons vu me sert et me plait.--Je ne sais plus si je dois
esperer d'aller vous voir. La piece de l'Odeon a toujours du succes,
celle qui vient apres peut en avoir et je serais retardee jusqu'en
fevrier.

D'ici la, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a ete bete
et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop presses et trop
blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop
pales.--Nous verrons bien; l'avenir est a la verite quand meme.

On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et sante.

G. SAND.




DCCIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 30 novembre 1869.

Cher ami,

J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et
quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de
premier jet--et pas betes du tout. Nous sommes tous du meme avis, que
c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus reel,
c'est-a-dire plus fidele a la verite d'un bout a l'autre.

Il faut le grand art, la forme exquise et la severite de ton travail
pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poesie
a pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou
non. Rosanette a Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et
elle est poetique quand meme.

Tout cela est d'un maitre et ta place est bien conquise pour toujours.
Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et
produire beaucoup.

J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en revolte contre
ton succes; mais je ne sais guere ce qui se passe; la politique me
parait absorber tout.

Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me facherais
et je dirais ce que je pense. C'est mon droit.

Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans
doute t'embrasser et te chercher, si je peux te demarrer de Paris. Mes
enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et
nos tendresses.

A toi, mon vieux troubadour.

G. SAND.

  [1] _L'Education sentimentale_.




DCCX

AU MEME

                                Nohant, 4 decembre 1869.

J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux,
c'est un peu plus clair. J'attends demain ton telegramme. Si tu n'y mets
pas ton veto, j'enverrai l'article a Ulbach, qui, le 15 de ce mois,
ouvre son journal, et qui m'a ecrit ce matin pour me demander avec
instance un article quelconque. Ce premier numero sera, je pense,
beaucoup lu, et ce serait une bonne publicite. Michel Levy serait
meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile a faire:
consulte-le.

Tu sembles etonne de la malveillance. Tu es trop naif. Tu ne sais
pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de
personnalites par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui
passeront comme une lettre a la poste; ah bien, oui!

J'ai insiste sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend
le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essaye de faire
comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples
qui font les succes. Les malins ne veulent pas du succes des autres.
Je ne me suis pas occupee des mechants; ce serait leur faire trop
d'honneur.

Quatre heures. Je recois ton telegramme et j'envoie mon manuscrit a
Girardin.

G. SAND.

  [1] Sur _l'Education sentimentale_.




DCCXI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                Nohant, 10 decembre 1869.

Etes-vous de retour a Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y
trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir ecrit de Venise; c'est bien
gentil a vous d'avoir pense a moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et
beau voyage? avez-vous ete en Orient? Vous voyez qu'a Nohant on ne sait
rien. On s'y porte a merveille et on y travaille sans relache; mais on
voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se rejouir
ou s'embeter avec eux dans leurs joies et dans leurs deceptions.

Moi, cette Egypte transformee en cabaret ne m'a pas tentee. Il me semble
que les Majestes etrangeres y ont porte la prose et l'ennui qui les
environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalite
et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se
ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et
inevitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-memes au lieu
d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine deviee
parce qu'elle manque de graisse: ca reviendra et nous marcherons encore;
seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura
bien des betises de faites et de dites.

Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'ainee est tres
intelligente et bonne; c'est ma societe, mon amie personnelle. Que c'est
beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des votres. J'attends
que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon etat. Je
vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les
amities et reverences de mes enfants.

Votre maman.




DCCXII

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 11 decembre 1869.

Je ne vois pas paraitre mon article et il en parait d'autres qui sont
mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les
amis. Et puis, quand une grenouille commence a coasser, toutes les
autres s'en melent. Un certain respect viole, c'est a qui sautera
sur les epaules de la statue; c'est toujours comme ca. Tu subis les
inconvenients d'une maniere qui n'est pas encore consacree par la
routine et c'est a qui se fera idiot pour ne pas comprendre.

_L'impersonnalite absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas
_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prechee
et qui a abime mon theatre parce qu'il n'etait pas _impersonnel_,
t'abandonne au lieu de te defendre. La critique ne sait plus ou elle en
est; trop de theorie!

Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de systeme,
obeis a ton inspiration.

Voila le beau temps, chez nous du moins, et nous nous preparons a nos
fetes de Noel en famille, au coin du feu. J'ai dit a Plauchut de tacher
de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du
moins faire le reveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris;
c'est si ennuyeux!

Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera a ne pas quitter ta robe de
chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'etrangers. Enfin
tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.

Je t'embrasse et suis encore plus en colere que toi de ces attaques,
mais non demontee, et, si je t'avais la, nous nous remonterions si bien,
que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.

Je t'embrasse.

Ton vieux troubadour,

G. SAND.




DCCXIII

A M. BERTON PERE, A PARIS

                                Nohant, decembre 1869.

Cher ami,

Quand, vers la vingtieme representation _du Batard_, Chilly et Duquesnel
sont venus me demander de laisser passer,--apres _le Batard_, qui
fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente representations--une:
_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix representations,
j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manque de prevoyance. On ne m'avait
pas dit que cette piece eut un certain merite et que Berton en jouait le
principal role. A present, les choses se passent de facon a me remettre
au mois de mars. Dois-je consentir a cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il
avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que
j'ai cede a une eventualite qui ne se realise pas, celle d'arriver en
janvier, fevrier au plus tard, et que je ne cede plus mon tour?

Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me
pousserait a faire prevaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais
que du droit moral. Que ferais-tu a ma place?--Je suppose que tu ne
connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni
de sa piece. Suis-je engage moralement par une permission que l'on m'a,
jusqu'a un certain point, extorquee? Peut-etre! Quand on prend pour
unique base de conduite la delicatesse, il y a des degres de plus et de
moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que
je sais que tu pars en tout de la meme base que moi. Et puis autre
chose: si ce role de _l'Affranchi_ te plait mieux a jouer entre _deux
habits noirs_; si tu dois eprouver la moindre contrariete a oublier un
role appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est
sympathique et s'il est interessant, je ne yeux pas user de mon droit et
j'attendrai les evenements.

Voila, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire
et penser; je n'oublie pas par imbecillite pure mes interets. J'ai des
scrupules, je deteste mettre un homme au desespoir. La race des auteurs
est si apre au succes, que c'est les tuer a coups de couteau, que de
leur arracher une esperance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu
aussi bete que moi?

Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tete.
_Pierre qui roule_ va paraitre chez Levy, et je me suis permis de te le
dedier.

Mes enfants t'envoient leurs meilleures amities. Quel dommage que le
vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu
viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux.

Amities au petit Pierre.

G. SAND.




DCCXIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                Nohant, 17 decembre 1869

Plauchut nous ecrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au
soir, pour etre repose dans la nuit du 24 au 25 et faire reveillon avec
nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigue et endormi, et nos betises
ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et,
comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit
d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne
voulons pas te condamner a la toilette? J'ajoute que je compte que tu
apporteras quelque manuscrit. La _feerie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce
qu'il y a de fait. J'espere bien que tu es en train de travailler. Les
critiques sont un defi qui stimule.

Ce pauvre Saint Rene Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_.
Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre
Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je
ne suis pas assez lettree pour ces messieurs; mais le bon public me lit
et m'ecoute un peu quand meme.

Si tu ne venais pas, nous serions desoles et tu serais un gros ingrat.
Veux-tu que je t'envoie une voiture a Chateauroux le 23 a quatre heures?
J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et
il est si facile de t'epargner deux heures et demie de malaise!

Nous t'embrassons pleins d'esperance. Je travaille comme un boeuf pour
avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras la.

G. SAND.




DCCXV

AU MEME

                                Nohant, 18 decembre 1869.

Les femmes s'en melent aussi? Viens donc oublier cette persecution a nos
cent mille lieues de la vie litteraire et parisienne; ou, plutot, viens
t'en rejouir; car ces grands ereintements sont l'inevitable consecration
d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passe par la
restent _bons pour l'Academie._'

Nos lettres, se sont croisees. Je te priais, je te prie encore de venir,
non pas la veille de Noel, mais l'avant-veille pour faire reveillon le
lendemain soir, la veille c'est-a-dire le 24. Voici le programme: On
dine a six heures juste, on fait l'arbre de Noel et les marionnettes
pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher a neuf heures. Apres
ca, on jabote et on soupe a minuit. Or la diligence arrive au plus tot
ici a six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de
nos petites, trop attardees. Donc, il faut partir jeudi 23 a neuf heures
du matin, afin qu'on se voie a l'aise, qu'on s'embrasse tous a loisir,
et qu'on ne soit pas derange de la joie de ton arrivee par des fanfans
imperieux et fous.

Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des
folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bete,
heureuse, et c'est le temps de la recreation apres le travail. Je finis
ce soir ma tache de l'annee. Te voir, cher vieux ami bien-aime, serait
ma recompense; ne me la refuse pas.

G. SAND




DCCXVI

A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN

                                Nohant, 24 decembre 1869.

Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientot, n'est-ce pas?
J'admire qu'etant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et tres
occupee de la famille et du menage, vous ayez le temps d'ecrire et de
penser. Au reste, cette activite est bonne a l'esprit; mais n'y usez pas
trop le corps.

Ici, ou l'on n'a pas de merite a piocher, puisqu'on y a arrange la vie a
demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et
grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si
je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Batard_ a toujours du
succes a l'Odeon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait
meilleure ici qu'a Paris.

Demain, nous commencons l'annee des enfants par un arbre de Noel et des
marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut
et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne
annee, de la part de tous les miens, a vous et aux chers votres. Recevez
donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis
de Nohant. Quel malheur que Bruyeres soit si loin! quel beau reveillon
nous ferions ensemble!

G. SAND.




DCCXVII

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                Nohant, 4 janvier 1870.

Mon grand, excellent et cher ami,

Je commencais a vous ecrire quand j'ai recu votre lettre. Depuis huit
jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment ou je
peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les
chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir
et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement ecrit
d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et
le meilleur des livres.

Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel,
plus ou moins proche, est inevitable, fatale. C'est un pas de fait. Le
regne de tous est encore loin; mais l'education commence. Il nous faut
passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants,
formes sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes
les vanites ambitieuses. Je ne designe personne; mais je vois cette
resultante dans les engouements des assemblees et dans le ton de la
presse democratique. Rien que des passions, aucune etude serieuse des
principes; un besoin effrene d'absolutisme dans ceux, qui le combattent,
c'est encore la une chose fatale.

On voudrait s'endormir pour ne s'eveiller que dans vingt ans; et, dans
vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous
n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du
sommeil dont on passe dans l'eternite. Peut-etre, rentres la pour en
ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de
cette foi qui nous soutient a titre de vertu, et qui sera une lumiere.

En attendant, je vous aime; vous etes une des guerisons et une des
forces de mon etre. Quand je vois les miseres de l'agitation presente,
je pense a vous et je me reconcilie avec l'homme.

Ayez toujours courage et ne desirez pas mourir. Votre vie est un
enseignement, et un phare dans la tempete.

Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement
pour eux, et je m'en acquitte de toute mon ame.

GEORGE SAND




DCCXVIII

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                Nouant, 6 janvier 1870.

Chere filleule dont je suis fiere et que j'aime, merci de ton bon
souvenir.

Tu as si peu le temps de m'ecrire, que je benis le jour de l'an, sachant
qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de
Barbes, qui ne manque pas encore a l'appel, malgre sa pauvre sante, et
qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais.

Je suis contente que vous alliez tous bien, _a la frontiere[1]_ et ici;
je suis bien sure que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que
la premiere et qu'elle sera aussi adoree. C'est une force qu'on a contre
l'horrible idee qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on
pourrait perdre ces chers etres.

On se repond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se
mesure non pas a sa duree, mais a la joie et aux tendresses qui l'ont
remplie.

Lina, Maurice et nos cheres fillettes, qui vont a merveille, vous
envoient a tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours
merveilleuse de raison et d'amabilite. Ta filleule, qui trotte comme une
souris, commence a dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air
capable et important qui est tres comique. Elle sera, dit-on, plus jolie
qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion la-dessus a la maison; nous les
voyons toutes deux avec trop _d'imagination._

Non, il n'y a pas de photographe a la Chatre et ceux qui passent sont
des maladroits. Pour connaitre ta filleule, il faudra que tu aies deux
ou trois jours a voler a Valentine, qui nous en vole tant avec son
Strasbourg.

Embrasse-la mille fois pour nous, cette chere mignonne, et souhaite,
pour nous aussi, a ton cher Gaulois de pere [2] et a ta petite maman la
bonne annee la plus tendre. J'espere vous voir prochainement: Que ne
puis-je vous mener, c'est-a-dire emmener les enfants!

Je le _bige_ mille fois!

G. SAND.

  [1] La soeur de mademoiselle Nancy avait epouse un avocat de
      Strasbourg, M. Engelhard.
  [2] Alphonse Fleury.




DCCXIX

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 9 janvier 1870.

J'ai eu tant d'epreuves a corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait
cela pour me consoler, de ton depart, troubadour de mon coeur.

On continue a abimer ton livre. Ca ne l'empeche pas d'etre un beau et
bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il
n'est pas arrive a son heure apparemment; ou plutot, il y est trop bien
arrive: il a trop constate le desarroi qui regne dans les esprits; il a
froisse la plaie vive; on s'y est trop reconnu.

Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se
facher de la verite: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina
me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle
preferait _Salammbo_ a tes peintures modernes. Si tu avais ete dans un
coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_:

"Il est plus grand et plus gros que la moyenne des etres. Son esprit est
comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo,
au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'etait
pas.--Il n'a pas encore donne toute sa voix. Le volume enorme de son
cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poete ou realiste; et, comme il
est l'un et l'autre, ca le gene.--Il faut qu'il se debrouille dans ses
rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir a la fois.--Il n'est pas
a la taille du public, qui veut manger par petites bouchees, et que les
gros morceaux etouffent. Mais le public ira a lui, quand meme, quand il
aura compris.--Il ira meme assez vite, si l'auteur _descend_ a vouloir
etre bien compris.--Pour cela, il faudra peut-etre demander quelques
concessions a la paresse de son intelligence.--Il y a a reflechir avant
d'oser donner ce conseil."

Voila le resume de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir
l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que
_l'Education sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas
reconnus, eux qui n'ont pas encore vecu; mais ils ont des illusions, et
disent: "Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si
sympathique, veut-il nous decourager de vivre?--C'est mal raisonne, ce
qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-etre en tenir
compte.

Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle
appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas diner s'il n'est
vis-a-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.

J'ai recu hier, apres ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton,
qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi,
puisque tu peux retarder un peu ton depart. Il fait trop mauvais pour
aller a Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher
nid pour aller faire mon triste etat; mais l'effort est moindre quand
j'espere te trouver a Paris.

Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichee.




DCCXX

A VICTOR HUGO, A GUERNESEY

                                Paris, 2 fevrier 1870.

Mon grand ami, je sors de la representation de _Lucrece Borgia_, le
coeur tout rempli d'emotion et de joie. J'ai encore dans la pensee
toutes ces scenes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le
sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arret effrayant de Gennaro, le cri
maternel de Lucrece; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette
foule qui criait: "Vive Victor Hugo!" et qui vous appelait, helas! comme
si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.

On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacree telle que
_Lucrece Borgia:_ "Le drame a eu un immense succes;" mais je dirai: Vous
avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis,
me demandent si je veux etre la premiere a vous donner la nouvelle de
ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte
donc, cher absent, l'echo de cette belle soiree.

Cette soiree m'en a rappele une autre, non moins belle. Vous ne
savez pas que j'assistais a la premiere representation de _Lucrece
Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour
jour[1]?

Je me souviens que j'etais au balcon, et le hasard m'avait placee a cote
de Bocage, que je voyais ce jour-la pour la premiere fois. Nous etions,
lui et moi, des etrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous
fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: "Est-ce
beau!" Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empecher de nous
parler, de nous extasier, de nous rappeler reciproquement tel passage ou
telle scene.

Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion
litteraires qui tout de suite vous donnaient la meme ame et creaient
comme une fraternite de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se
baissa sur le cri tragique: "Je suis ta mere!" Nos mains furent vite
l'une dans l'autre. Elles y sont restees jusqu'a la mort de ce grand
artiste, de ce cher ami.

J'ai revu aujourd'hui _Lucrece Borgia_ telle que je l'avais vue alors.
Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.
Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,
est restee absolument intacte et pure.

Et puis vous avez touche la, vous avez exprime la, avec votre
incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles:
vous avez incarne et realise "la mere". C'est eternel comme le coeur.

_Lucrece Borgia_ est peut-etre, dans tout votre theatre, l'oeuvre la
plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence
le drame heureux et brillant, l'idee de _Lucrece Borgia_ est plus
pathetique, plus saisissante et plus profondement humaine.

Ce que j'admire surtout, c'est la simplicite hardie qui, sur les
robustes assises de trois situations capitales, a bati ce grand drame.
Le theatre antique procedait avec cette largeur calme et forte.

Trois actes; trois scenes suffisent a poser, a nouer et a denouer
cette etonnante action: La mere insultee en presence du fils; Le fils
empoisonne par la mere; La mere punie et tuee par le fils; La superbe
trilogie a du etre coulee d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle
l'a ete, n'est-ce pas?

Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances
_Lucrece Borgia_ fut en quelque sorte improvisee, au commencement de
1833.

Le Theatre-Francais avait donne, a la fin de 1832, la premiere et unique
representation du _Roi s'amuse_. Cette representation avait ete une rude
bataille et s'etait continuee et achevee entre une tempete de sifflets
et une tempete de bravos. Aux representations suivantes, qu'est-ce
qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question,
importante epreuve pour l'auteur...

Il n'y eut pas de representations suivantes.

Le lendemain de la premiere representation, _le Roi s'amuse_ etait
interdit "par ordre", et attend encore sa seconde representation. Il est
vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.

Cette confiscation brutale portait au poete un prejudice immense. Il dut
y avoir la pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colere.

Mais, dans ce meme temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin,
vient vous demander un drame pour son theatre et pour mademoiselle
Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrece
Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'execution n'en est
pas meme commencee.

N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous
vous dites a vous-meme ce que vous avez dit depuis au public dans la
preface meme de _Lucrece Borgia_:

"Mettre au jour un nouveau drame, six semaines apres le drame proscrit,
ce sera encore une maniere de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui
montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberte
peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les ecrase."

Vous vous mettez aussitot a l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau
drame est ecrit, appris, repete, joue. Et, le 2 fevrier 1833, deux
mois apres la bataille du _Roi s'amuse_, la premiere representation
de _Lucrece Borgia_ est la plus eclatante victoire de votre carriere
dramatique.

Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,
indestructible et a jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme
on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans
quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.

L'effet, tres grand des le premier acte, a grandi de scene en scene, et
a eu, au dernier acte, toute son explosion.

Chose etrange! ce dernier acte, on le connait, on le sait par coeur, on
attend l'entree des moines, on attend l'apparition de Lucrece Borgia, on
attend le coup de couteau de Gennaro.

Eh bien, on est pourtant saisi, terrifie, haletant, comme si on ignorait
tout ce qui va se passer; la premiere note du _De Profundis_ coupant la
chanson a boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espere
que Lucrece Borgia sera reconnue et pardonnee par son fils, on espere
que Gennaro ne tuera pas sa mere. Mais non, vous ne voudrez pas, maitre
inflexible: il faut que le crime soit expie, il faut que le parricide
aveugle chatie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-etre.

Le drame a ete admirablement monte et joue sur ce theatre, ou il se
retrouvait chez lui.

Madame Laurent a ete vraiment superbe dans Lucrece. Je ne meconnais
pas les grandes qualites de beaute, de force et de race que possedait
mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'emouvait que
quand j'etais emue par la situation meme. Il me semble que Marie Laurent
me ferait pleurer a elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges,
au premier acte, son cri terrible de lionne blessee: "Assez! assez!"
Mais, au dernier acte, quand elle se traine aux pieds de Gennaro, elle
est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'etre
tuee, mais d'etre tuee par son fils, que tous les coeurs se fondent
comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas
bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levee pour
la rappeler et pour l'acclamer en meme temps que vous.

Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que
Melingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est
pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siecle. Il est feroce
et il est raffine. Il prepare, il compose et il savoure sa vengeance
en artiste, avec autant d'elegance que de cruaute. On l'admire avec
epouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouve de
beaux accents d'aprete hautaine et farouche, dans la scene ou Gennaro
est executeur et juge.

Bresil, admirablement costume en faux hidalgo, a une grande allure dans
le personnage mephistophelique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de reelle valeur, Charles
Lemaitre en tete, ont tenu a honneur de jouer, avaient l'air d'etre
descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scene est d'une exactitude, c'est-a-dire d'une richesse qui
fait revivre a souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide
Italie de la Renaissance. M. Raphael Felix vous a traite bien plus que
royalement: artistement.

Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a
fete encore mieux que lui, c'est le public, ou plutot le peuple.

Quelle ovation a votre nom et a votre oeuvre!

J'etais tout heureuse et fiere pour vous de cette juste et legitime
ovation. Vous la meritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas
louer ici votre puissance et votre genie; mais on peut vous remercier
d'etre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous etes.

Quand on pense a ce que vous aviez fait deja en 1833! Vous aviez
renouvele l'ode; vous aviez, dans la preface de _Cromwell_, donne le
mot d'ordre a la revolution dramatique; vous aviez, le premier, revele
l'Orient dans _les Orientales_, le moyen age dans _Notre-Dame de Paris_.

Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idees remuees!
que de formes inventees! que de tentatives, d'audaces et de decouvertes!

Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier la-bas, a Guernesey,
qu'on reprenait _Lucrece Borgia_ a Paris; vous avez cause doucement et
paisiblement des chances de cette representation; puis, a dix heures, au
moment ou toute la salle rappelait Melingue et madame Laurent apres le
troisieme acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon
votre habitude, a la premiere heure, et on me dit que, dans le meme
instant ou j'acheve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous
remettez tranquille a votre oeuvre commencee.

  [1] La premiere representation eut lieu, en effet, le 2 fevrier 1833.




DCCXXI

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 21 fevrier 1870.

Pendant que tu m'ecrivais que madame Chatiron allait probablement mieux,
elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai recu par Rene la triste
nouvelle en meme temps que les esperances de ta lettre.

Je vois que la neige et la glace vous ont isoles, comme si vous etiez
dans les Alpes ou dans les Pyrenees. Quel hiver! il n'est pas etonnant
que ce pauvre etre si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait
pu le supporter. C'etait, en somme, une femme excellente et que j'ai
appreciee quand elle a vecu chez moi. Je sais que Leontine la regrettera
beaucoup; je lui ecris; tachez de la consoler un peu.

Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai ete a la repetition et j'ai avale
mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les
decors, qui sont tres beaux et j'ai fait mon compliment a Zarafle frise.

La piece a beaucoup gagne a quelques coupures et a certains bequets.
Les acteurs vont tres bien; Sarah[2] a ete secouee par mes reproches du
commencement; elle joue enfin en jeune fille honnete et interessante,
tout se debrouille et avance. On croit a un grand succes de _duree_,
tout est la; car la premiere representation ne prouve plus rien dans les
habitudes du theatre moderne.

Madame Bondois est tres _approuvee_ et tres bonne; elle a saisi le
joint. La piece passera jeudi ou vendredi au plus tard.

Je vous _bige_ mille fois.

  [1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut represente, a l'Odeon, le
      25 fevrier.
  [2] Sarah Bernhardt.




DCCXXII

A MADAME SIMMONNET, A LA CHATRE

                                Paris, 21 fevrier 1870.

Chere enfant,

J'apprends par Rene[1] que le douloureux evenement prevu n'a pu etre
detourne[2]. Je joins mes regrets sinceres aux votres, je garderai toute
ma vie a cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait
pas de petitesses; son caractere etait a la hauteur de son intelligence;
j'ai pu l'apprecier durant des annees ou nous avons vecu sous le meme
toit et ou bien des choses autour de nous tendaient a nous desunir. Je
l'ai toujours trouvee forte et vraie, fidele en amitie et jugeant tout
de tres haut. La duree d'une existence si fragile etait un probleme;
elle a vecu par la force morale.

Je partage le dechirement de cette separation pour toi et pour tes chers
enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement
et religieusement; ils t'aideront a subir cette inevitable perte.
Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils etaient a moi, et que je leur
recommande bien de te distraire et de te consoler.

Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement.

Ta tante,

G. SAND.

  [1] Fils aine de madame Simonnet.
  [2] La mort de madame Chainon, belle-soeur de madame Sand et mere de
      madame Simonnet.




DCCXXIII

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 23 fevrier 1870.

J'ai ete diner aujourd'hui chez Magny pour la premiere fois depuis huit
jours; ca m'a reconfortee: j'etais un peu lasse de poulet froid.

J'ai avale mes quatre heures de repetition. Demain mercredi, repetition
generale, lumieres, decors et costumes. Ca va tres bien maintenant;
on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, premiere
representation.

J'ai distribue presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira
demain. Me voila dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du
calme, de l'attention et de la presence d'esprit. Pas plus emue qu'a
l'ordinaire; c'est le depart d'une course en ballon. On fait de son
mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les elements, et, comme
tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent a
palir, a trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, a eux,
ils ont besoin de fievre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas.

Je pense a mes cheres cocotes qui dormiront comme des anges pendant
qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mere_.

J'etais inquiete de vous pour cet enterrement dans la neige et ces
emotions tristes. Enfin vous n'etes pas malades! Il fait beau ici,
encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflee.

Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami
mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre,
on n'a pas voulu de sa feerie a la Gaiete; il a vraiment du malheur!
Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donne
trente places pour des etudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois.
Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades.




DCCXXIV

AU MEME

                                Paris, 26 fevrier 1870.

Il faut que je vous ecrive vite, vite. J'ai soupe cette nuit comme un
ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levee a une heure et les
visites me pleuvent.

Quelle soiree, mes enfants! quel succes! quel bon public! Salle grippee,
retenant sa toux et sa respiration pour ecouter, appreciant tout,
applaudissant de lui-meme, de toutes les places. Les claqueurs ont pu
menager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risque a la scene
premiere des deux jeunes gens. Ca a enleve le succes bruyant et
passionne de l'auditoire.. On a pretendu que c'etait un ami qui me
rendait le service de ce sifflet; dans le theatre, on a dit que ce
devait etre Plauchut. En realite, c'etait un petit Sulpicien de quinze
ans.

Le succes a grandi a chaque acte; enfin c'etait tout ce que l'on peut
imaginer en fait de succes spontane, et de bon aloi. Pas un essai
d'allusion, pas une preoccupation politique. On etait tout a la piece et
a l'emotion; on a pleure, on a ri. Il s'est produit des effets ou l'on
n'en avait pas prevu.

Sylvanie[1] etait dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant.
Thuillier etait dans une baignoire, faisant la meme chose, enfin tout
le monde; et j'en aurais tant a vous dire, que je ne vous dis rien.--Et
puis la sonnette n'arrete pas.

Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient a un
succes d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance,
j'envoie ma lettre. Vous avez du recevoir un telegramme aujourd'hui.
_Bigez_ mes filles. Dites a Lolo que sa vieille grand-mere va bientot
revenir.

Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout.

  [1] Madame Arnould-Plessy.




DCCXXV

AU MEME

                                Paris, 27 fevrier 1870.

Nous ferons le carnaval en plein careme et ensemble, si l'on est en
deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII.
Il faut bien que je reste pour voir se decider le succes d'argent et
veiller encore a beaucoup de choses.

J'espere le grand succes, tout va bien. Je sors de la seconde
representation: une salle comble, donnee a moitie, mais payante a
moitie; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui
aurait fait le double si on n'eut ete oblige, comme toujours, d'avoir
le reste de la presse, du ministere et des amis de la maison. Le public
excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs a tous les
actes.

Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succes: les
clericaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu reunir
au theatre. Les directeurs sont enchantes, les acteurs ivres de joie,
d'emotion et de fatigue; voila. On s'embrasse comme du pain dans
tous les coins du theatre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de
Balandard chez le prince Klementi: l'ivresse du succes.

Me voila guerie: j'ai soupe ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil,
bien devoue et qui se met en quatre. Nous avons devore un joli morceau
de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine,
c'etait comme a Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si
on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela!

Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel,
on en aura d'autre; que ma Lolo devore sa bonne mere. _Bigez_ Titite.
Portez-vous bien, surtout!




DCCXXVI

AU MEME

                                Paris, 2 mars 1870.

Cinq mille cinquante francs de recette; on a chasse les musiciens,
bourre l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas
que l'Odeon put faire cette recette, au prix ou il est. J'y ai ete
faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus emu, attentif,
enthousiaste. L'orchestre etait plein de femmes en pleurs; elles
s'amusent drolement, un mardi gras! On est persuade maintenant que c'est
un second _Villemer_.

J'ai recu des etudiants toute la journee. Ils venaient, par bandes de
douze, me remercier et me feliciter; tous tres gentils et bien eleves.
J'etais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant.

Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi;
j'arriverai pour diner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et
avec un si beau resultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes.




DCCXXVII

A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

Nohant, 19 mars 1870.

Je sais, mon ami, que tu lui es tres devoue. Je sais qu'_Elle_[1] est
tres bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voila tout ce que
je sais de sa vie privee. Je n'ai jamais eu ni revelation ni document
sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eut autorisee a la
peindre. Je n'ai donc trace qu'une figure de fantaisie, je le jure,
et ceux qui pretendraient la reconnaitre dans une satire quelconque
seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.

Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore meme ce que c'est. Je ne fais
pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon etat. J'invente. Le
public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout
des modeles. Il se trompe et rabaisse l'art.

Voila ma reponse _sincere_. Je n'ai que le temps de la mettre a la
poste.

G. SAND.

  [1] Lettre ecrite a propos du bruit qui courait, que, dans un des
      principaux personnages de son roman de _Malgre tout_, George Sand
      avait voulu peindre l'imperatrice Eugenie; lettre qui fut envoyee
      par Flaubert a madame Cornu, filleule de la reine Hortense et
      soeur de lait de Napoleon III.




DCCXXVIII

AU MEME, A CROISSET

                                Nohant, 30 mars 1870.
                                Nuit de mercredi a jeudi,
                                trois heures du matin.

Ah! mon cher vieux, que j'ai passe douze tristes jours! Maurice a ete
tres malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent
rien et qui se compliquent d'abces et tendent a devenir couenneuses.
Il n'a pas ete en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des
souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilite d'avaler; toutes
les angoisses attachees aux violents maux de gorge que tu connais bien,
puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire,
et la muqueuse a ete si souvent le siege du meme mal, qu'elle manque
d'energie pour reagir. Avec cela, peu ou point de fievre, presque
toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitue a une action
continuelle du corps et de l'esprit, a qui l'esprit et le corps
defendent d'agir. Nous l'avons si bien soigne, que le voila, je crois,
hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et
demande le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_.

Dans la journee, je lui ai parle, pour le distraire, de tes recherches
sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher
ce qu'il pouvait avoir a ton service: mais il n'a trouve que de pures
fantaisies de son cru. Je les ai trouvees, moi, si originales et si
droles, que je l'ai encourage a te les envoyer. Elles ne te serviront de
rien, si ce n'est a pouffer de rire, dans tes heures de recreation.

J'espere que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'ame
et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mere, femme
et filles. Aurore dit qu'elle voudrait etre bien malade a la place de
son pere. Nous nous aimons passionnement nous cinq, et la _sacro-sainte
litterature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la
vie. J'ai toujours aime quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que
ce quelqu'un.

Pourquoi donc ta pauvre petite mere est-elle aussi desesperee, au beau
milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse!
Est-ce la surdite subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et
de patience avant les infirmites? J'en souffre avec toi, parce que je
comprends ce que tu en souffres.

Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait mechante;
c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine etait contre
moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait,
rien dit contre elle, meme apres ce pot de chambre de bouquin ou elle a
excrete toute sa fureur _sans cause_. Qu'a-t-elle contre toi, a present
que la passion est a l'etat de legende? _Estrange! estrange!_ Et, a
propos de Bouilhet, elle le haissait donc, lui aussi, ce pauvre poete?
C'est une folle.

Tu penses bien que je n'ai pu ecrire une panse d'_a_, depuis ces douze
jours. Je vais, j'espere, me remettre a la besogne des que j'aurai fini
mon roman, qui est reste une patte en l'air aux dernieres pages. Il va
commencer a paraitre et il n'est pas fini d'ecrire. Je veille pourtant
toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez
tranquille pour me distraire de mon malade.

Bonsoir, cher bon ami de mon coeur.

Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as
des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous
t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on
veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-meme.




DCCXXIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 3 avril 1870.

Favre est parti ce matin, nous laissant tout a fait tranquilles sur
Maurice, qui est sorti au jardin tantot pour la premiere fois. Quant
a Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fievre;
mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voila
ce dont je suis sure, c'est un devoue et un _bon_; de plus, c'est un
medecin de genie; de plus encore, c'est un homme a part, qui ne veut pas
gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_.

Nous avons parle de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passes
ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons
parle de toi. Il sait que tu as ete chez lui pour le renseigner sur
le voyage, et il desire te voir et te connaitre. Je lui ai donne ton
adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69.

Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une facon etincelante, parfois
obscure, tout a coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en
physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une sante a toute
epreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on ecoutait ses
conseils d'hygiene generale. Au moral, il y a bien des points sur
lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le decris et te l'annonce.
C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaitre.

Je t'embrasse,

G. SAND.




DCCXXX

A MICHEL LEVY, EDITEUR, A PARIS

                                Nohant, 20 avril 1870.

Cher ami,

C'est encore moi! Je dis a tout le monde que nous sommes bons amis, et
tout le monde veut que je m'adresse a vous. Je vous ai envoye le roman
de madame Blanc: je desire beaucoup qu'il vous convienne de le publier.

A present, Flaubert m'ecrit qu'il a quelques dettes a payer et qu'il
ne peut se decider a demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi,
puisqu'il vous a trouve tres excellent envers lui, et que vous ne
refusez jamais un solde ou une avance a qui en a besoin. J'ignore ou
vous en etes avec lui de votre reglement; mais je vois que vous lui
rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se
remettre a flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-meme. Il est
_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, apres Bouilhet, un autre ami,
un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise sante, et ses lettres
sont tristes. Je crois que sa position materielle amelioree l'aiderait a
reprendre le dessus.

A vous de coeur.

G. SAND.

Ne parlez pas a Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-meme [1].




  [1] Voici quelle fut la reponse de Michel Levy a cette lettre de George
      Sand:

                                Paris, 24 avril,1870.

Chere madame Sand,

Je ne demande pas mieux que de rendre service a Flaubert, pour qui j'ai
beaucoup d'amitie; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous
m'avez ecrit a son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune
ouverture, je suis bien empeche sur la facon d'engager l'affaire. Il
faudrait que j'eusse au moins une occasion, un pretexte. Tachez de me
fournir quelque moyen d'entrer en matiere, et je serai tres heureux de
pouvoir, du meme coup, etre agreable a vous et a notre ami.

A vous bien affectueusement.

MICHEL LEVY.




DCCXXXI

AU MEME

                                Nohant, 26 avril 1870.

Eh bien, mon cher ami, dites a _notre ami_ que je vous ai parle de ses
petits soucis d'argent, sans faire allusion a son etat moral ni entrer
dans les details de ma lettre, afin de ne pas augmenter un decouragement
qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand meme. Vous, plus
qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insucces relatif de son
livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent,
c'est, a coup sur, dans l'apprehension d'un reproche indirect de votre
part. Vous etes au-dessus de ces choses par votre haute position
commerciale, qui est aussi une position litteraire, et vous savez bien
qu'un homme de talent, apres avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter
sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen
d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrive?...
Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous
le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le
deviniez.

Vous voila au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que
votre bonne amitie pour lui vous conseille.

A vous, cher ami,

G. SAND.

  [1] _L'Education sentimentale_.



Reponse de Michel Levy:

                                Paris, 9 mai 1870.

Chere madame Sand,

Pour vous prouver tout mon desir de vous etre agreable, j'ai fait,
aupres de notre ami Flaubert, la demarche que vous m'aviez conseillee,
en me depeignant sa situation materielle et morale.

Je pensais avoir trouve le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se
crut trop mon oblige et que son amour-propre s'en inquietat; c'etait de
lui proposer une avance de quatre a cinq mille francs sur le premier
ouvrage qu'il ferait, a son temps et a ses heures, fut-ce dans cinq ans,
fut-ce dans dix! Je suis fache de vous dire que cette proposition n'a
pas eu son agrement, toute desinteressee qu'elle etait de ma part, et
quelque tranquillite d'esprit qu'elle lui laissat.

Quant a lui offrir une prime qui eut ete attribuee a _l'Education
sentimentale_, en verite, cela ne m'etait pas possible. Quoique ce livre
soit loin d'avoir ete un succes, il a rapporte a Flaubert 16,000 francs,
c'est-a-dire ce que j'aurais paye 6,000 francs au plus a vous, a Renan
ou a M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans ou j'ai
l'exploitation de _l'Education sentimentale_, je ne recouvrerai pas les
16,000 francs des aujourd'hui debourses.

Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais
j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espere que vous me rendrez vous-meme
cette justice que je ne pouvais mieux faire.

Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu
dire aussi crument les choses.

Bien affectueusement a vous.

MICHEL LEVY.




DCCXXXII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 20 mai 1870.

Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux
troubadour. Tu dois etre a Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu
dois souffrir; nous avons, 34 degres a l'ombre, et la nuit 24. Maurice a
eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensee l'a
gueri, elle nous va a tous ici. Les enfants sont gais et embellissent a
vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop a faire pour soigner et
veiller encore mon garcon, et, a present que la petite mere est absente,
les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de meme en projets et
revasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du
papier.

Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore
de vieillesse, ou plutot la vieillesse normale, le calme... _de la
vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais
qui correspond, par un mot emphatique et bete, a un etat d'inoffensivite
forcee, sans merite par consequent, mais agreable et bon a savourer. Il
s'agit de le rendre utile a l'art quand on s'y devoue; je n'ose pas dire
combien je suis naive et primitive de ce cote-la. C'est la mode de s'en
moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.

Voila mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de
tout l'ete, qu'a ce qui ne sera pas moi.

Voyons, toi, ta sante d'abord? Et cette tristesse, ce mecontentement
que Paris t'a laisse, est-ce oublie? N'y a-t-il plus de circonstances
exterieures douloureuses? Tu as ete trop frappe, aussi. Deux amis de
premier ordre partis coup sur coup. Il y a des epoques de la vie ou le
sort nous est feroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idee
d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce
monde-ci ameliore. Il faut donc, a ton age (et, au mien, je m'y
essaye encore), se rattacher d'autant plus a ce qui nous reste. Tu me
l'ecrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami
veritable, dont le sentiment de la difference des sexes n'avait jamais
entame la pure affection, meme quand nous etions jeunes. C'etait mon
Bonilhet et plus encore; car, a mon intimite de coeur, se joignait un
respect religieux pour un veritable type de courage moral qui avait subi
toutes les epreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _du_ tout ce
que j'ai de bon, je tache de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce
pas un heritage que nos morts aimes nous laissent?

Le desespoir qui nous ferait nous abandonner nous-memes serait une
trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et
adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne
suis pas sans quelque inquietude de n'avoir pas de lettre de toi depuis
longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que
Maurice etait bien gueri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient
pas. Moi, je t'aime.




DCCXXXIII

A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS

                                Nohant, 8 juin 1870.

Chers amis,

Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous
viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grille, tout
desseche par la plus effroyable secheresse qu'il ait jamais subie!
En revanche, vous verrez nos fillettes fraiches et fleuries; le beau
Plauchut rose comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu
change, mais en possession de toute sa gaiete. Nous sommes contents,
enchantes et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous
etes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur
et oublier tous les chagrins et inquietudes de cette triste annee! Vive
la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublie de le faire a Paris) si
vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les
met ou on ne les met pas en ete, _au gout des personnes_. Reponse a cet
important chapitre de menage.

On promet a Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'a
Plauchut; mais cela devient difficile, il a passe par toutes les
epreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce
moment-ci, on lui permet de chanter. Ca fait pleuvoir et on en a si
grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est
qu'il pleut depuis qu'il est ici.

A bientot donc, le plus tot qu'il vous sera possible, chers et bons
amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fieres de
leurs beaux chapeaux, se joignent a nous. Aurore se souvient tres bien
de sa Toto.




DCCXXXIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

                                Nohant, 29 juin 1870.

Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition
qu'en l'ecrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain
matin; nous pourrions nous dire:

Vous m'etes, en dormant, un peu triste apparu.

Ce qui me preoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est
le survivant. Je suis sure que les morts sont bien, qu'ils se reposent
peut-etre avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent
dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du
progres en plus. Barbes n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voila qui
dort profondement. Bientot il se reveillera; mais nous, pauvres betes
de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort,
Duveyrier, qui paraissait gueri, me disait: "Lequel de nous partira le
premier?" Nous etions juste du meme age. Il se plaignait de ce que les
premiers envoles ne pouvaient pas faire savoir a ceux qui restaient
s'ils etaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais:
_Qui sait?_ Alors nous nous etions jure de nous apparaitre l'un
a l'autre, de tacher du moins de nous parler, le premier mort au
survivant.

Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'etait un coeur
des plus tendres et une sincere volonte. Il n'a pas pu; cela n'est pas
permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.

C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiete. Cette vie a deux, finie,
je ne comprends pas le lien rompu, a moins qu'il ne croie aussi qu'on ne
meurt pas.

Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ a
Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici,
tu n'auras pas de plage, mais 36 degres a l'ombre et une riviere froide
comme glace, ce qui n'est pas a dedaigner. J'y vais tous les jours
barboter apres mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz
m'avance trop d'argent. Me voila _faisant mon etat_, comme dit Aurore,
et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop flane apres mes
fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me
relancer. Me voila dans la pioche.

Puisque tu vas a Paris en aout, il faut venir passer quelques jours avec
nous. Tu y as ri quand meme; nous tacherons de te distraire et de te
secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la
petiote commence a parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle
Plauchut _vieux celibataire_. Et, a propos, avec toutes les tendresses
de la famille, recois les meilleures amities de ce bon et brave garcon.

Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.

  [1] Sobriquet donne a Maurice Sand a cause de ses charges sur les
      sergents et caporaux.]




DCCXXXV

A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS

                                Nohant, 3 juillet 1870.

Cher ami,

Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_, a la suite d'une
critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms
propres:

"Quant a la question relative au caractere qui a servi a l'auteur de
_Malgre tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion
pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une
oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il
est un vulgaire ecrivain de lieux communs, celui qui photographie les
personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carriere de
telle ou telle individualite historique ait pu frapper l'esprit
de George Sand, au moment ou elle peignait les aspirations d'une
aventuriere ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre
aucune figure de la vie reelle, ni qu'elle ait songe a jeter aucune
lumiere sur les faits qui la concernent."

Je trouve ces reflexions justes et de bon gout, et je suis tres etonnee
de lire dans _la Liberte_ une interpretation arbitraire des intentions
que j'ai pu avoir.

Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom
propre couvre le pseudonyme de _Panoples_. C'est un homme ou une
femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront a la
litterature: assimiler la tache de l'artiste a celle du pamphletaire
honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais
nommee. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la designer; ne la
connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance
fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage
d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou
dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont
echoue et qui ont reussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en
vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit
ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous etes du batiment.
_Panoples_ trahit donc la fraternite maconnique litteraire, en parlant
comme il le fait.

A vous de coeur,

G. SAND.

J'ai eu envie de repondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber
cela que d'en occuper le public.




DCCXXXVI

A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS

                                Nohant, 3 juillet 1870.

Cher ami,

Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais gout
l'interpretation donnee aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin
de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre
artiste. Je ne pretends pas etre une bien riche imagination. J'en ai
pourtant assez pour me passer de modeles posant devant moi, et, comme
celui qu'on pretend reconnaitre ne m'a jamais fait cet honneur-la, je
n'ai pu, en aucune facon, le copier et le presenter au public comme un
portrait d'apres nature.

Tous vos malades sont des gens brillants de sante. Maurice engraisse
visiblement, il pretend que vous l'avez _trop gueri_. Mais il mene
une vie de cultivateur et de geologue si active, qu'il se defendra de
l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne
vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent
et vous remercient.

G. SAND.




DCCXXXVII

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                Nohant, 14 juillet 1870.

Je suis embarrassee pour vous conseiller, chere ame tourmentee. Vous
etes dans une de ces situations d'esprit ou le pour et le contre se
balancent sans solution. Vous eprouvez le besoin de changer de milieu,
et, des que vous quittez le votre, tout vous manque; vous regrettez,
comme vous le dites, tres bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai
traverse ces souffrances; mais je suis toujours revenue a mon nid
avec bonheur, et, a present, je crois que le mieux n'est pas dans le
changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne
puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter a
l'age ou vous ne pourriez plus vous defendre vous-meme. Cet age est loin
encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est
pas forcement la decadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le
contraire. Vous etes une ame genereuse et forte de droiture. Si les
fantomes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous
retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la meme_, vous en convenez
vous-meme. Vous n'etes donc pas en danger de devenir la proie des
inquisiteurs du corps et de l'ame. N'ayez pas cette crainte: la crainte
est un vertige qui nous attire dans le peril imaginaire. Supprimez ce
vertige, il n'y a plus de peril.

Quant a l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de
vous. Il y a tant de miseres interessantes et dignes! A votre place, je
ne serais pas embarrassee, vous avez su faire le bien toute votre vie,
vous le saurez jusqu'a la derniere heure.

Mais vous souffrez, vous etes dans une crise d'etouffement. Tout le
monde a de ces crises ou tout froisse et deplait, vous les ressentez
plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que
votre vie est peut-etre un peu monotone. Est-ce que les voyages vous
fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau
pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on
peut maintenant voyager sans fatigue en s'arretant souvent. Le voyage a
petites journees est encore tres agreable et tres sain. L'ami artiste
que vous avez pres de vous doit etre tres capable de vous piloter et de
vous accompagner.

J'ai recu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de
temps pour lire; mais j'ai commence et je suis charmee des premieres
nouvelles. J'y retrouve votre bonte et votre grand sentiment de justice.

Croyez que je vous suis devouee et meme attachee de coeur; car il y
a deja longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois
toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement.

GEORGE SAND.



FIN DU TOME CINQUIEME



                                TABLE


      DXLII. A madame Augustine de Bertholdi.           3 janvier.
     DXLIII. A M. Auguste Vacquerie.                    4 janvier.
     DXLXIV. A M. Edouard Rodrigues.                   12 janvier.
       DXLV. Au meme.                                   8 fevrier.
      DXLVI. A Maurice Sand.                           21 fevrier.
     DXLVII. Au meme.                                  28 fevrier.
    DXLVIII. Au meme.                                 1er mars.
      DXLIX. Au meme.                                   2 mars.
         DL. Au meme.                                   8 mars.
        DLI. A M. Gustave Flaubert.                    16 mars.
       DLII. A M. Charles Duvernet.                    24 mars.
      DLIII. A madame Augustine de Bertholdi.          31 mars.
       DLIV. A M. Hippolyte Magen.                     24 avril.
        DLV. A M. Berton, pere.                         5 mai.
       DLVI. A mademoiselle Fleury.                     8 mai.
      DLVII. A M. Oscar Casamajou.                        mai.
     DLVIII. A M. Guillemat.                          11 juin.
       DLIX. A Maurice Sand                           18 juin.
        DLX. A madame Lina Sand.                      29 juin.
       DLXI. A M. Ludre-Gabillaud.                    12 juillet.
      DLXII. A madame Lina Sand.                      14 juillet.
     DLXIII. A M. Jules Boucoiran.                    16 juillet.
      DLXIV. A M. Ludre-Gabillaud.                    24 juillet.
       DLXV. A madame Simonnet.                       24 juillet.
      DLXVI. A Maurice Sand.                          25 juillet.
     DLXVII. A M. Noel Parfait.                          juillet.
    DLXVIII. A mademoiselle Fleury.                    4 aout.
      DLXIX. A Maurice Sand.                           6 aout.
       DLXX. A M. Jules Boucoiran.                     6 aout.
      DLXXI. A M. Charles Poncy.                      26 aout.
     DLXXII. A M. Berton pere.                           septembre.
    DLXXIII. A M. Ludre-Gabillaud.                       octobre.
     DLXXIV. A Maurice Sand.                          24 octobre.
      DLXXV. A M. Edouard Rodrigues.                  29 octobre.
     DLXXVI. A madame Lina Sand.                         novembre.
    DLXXVII. A M. Philibert Audebrand.                23 decembre.
   DLXXVIII. A M. Francis Melvil.                     23 decembre.
     DLXXIX. A M. Edouard de Pompery                  23 decembre.
      DLXXX. A mademoiselle Leroyer Chantepie.        31 decembre.

1865

     DLXXXI. A M. Ladislas Mickiewicz.                11 janvier.
    DLXXXII. A M. Nefftzer.                           12 janvier.
   DLXXXIII. A. M. Armand Barbes.                     15 janvier.
    DLXXXIV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).      7 fevrier.
     DLXXXV. Au meme.                                  9 mars.
    DLXXXVI. A M. Ernest Perigois.                    26 mars.
   DLXXXVII. A M. Louis Ratisbonne.                   30 mars.
  DLXXXVIII. A.M. Leblois.                            17 mai.
    DLXXXIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).    1er juin.
        DXC. A M.***.                                  9 juin.
       DXCI. A M. Louis Ulbach.                       27 juin.
      DXCII. A Maurice Sand.                          29 juin.
     DXCIII. A M. Sainte-Beuve.
      DXCIV. A M. Louis Ulbach.                       27 septembre.
       DXCV. A Gustave Flaubert.                      22 novembre.
      DXCVI. A M. le baron Taylor.                    15 decembre.

1866

     DXCVII. A M. Alexandre Dumas fils.                7 janvier.
    DXCVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).     20 janvier.
      DXCIX. A Maurice Sand.                         1er fevrier.
         DC. Au meme.                                  5 fevrier.
        DCI. A madame la comtesse Sophie Podlipska.   12 fevrier.
       DCII. A M. Desplanches.                        25 mai.
      DCIII. A M. Andre Boutet.                       14 juin.
       DCIV. A M. Alexandre Dumas fils.               28 juin.
        DCV. Au meme.                                  5 juillet.
       DCVI. A M.Joseph Dessauer.                      5 juillet.
      DCVII. A madame Arnould-Plessy.                  5 aout.
     DCVIII. A Gustave Flaubert.                      10 aout.
       DCIX. A Maurice Sand.                          10 aout.
        DCX. A Gustave Flaubert.                      12 aout.
       DCXI. A Maurice Sand.                         1er septembre.
      DCXII. A Gustave Flaubert.                      21 septembre.
     DCXIII. Au meme.                                 28 septembre.
     DCXIV. A M. Noel Parfait.                        28 septembre.
      DCXV. A mademoiselle Marguerite Thuillier.       8 octobre.
     DCXVI. A Gustave Flaubert.                          octobre.
    DCXVII. Au meme.                                  10 novembre.
   DCXVIII. A M. Charles Poncy.                       16 novembre.
     DCXIX. A Maurice Sand.                           19 novembre.
      DCXX. A Gustave Flaubert.                       20 novembre.
     DCXXI. Au meme.                                  30 novembre.
    DCXXII. A M. Thomas Couture.                      13 decembre.

1867

   DCXXIII. A Gustave Flaubert.                        9 janvier.
    DCXXIV. A M. Armand Barbes.                       15 janvier.
     DCXXV. A Gustave Flaubert.                       15 janvier.
    DCXXVI. A M. Henri Harrisse.                      19 janvier.
   DCXXVII. A M. Alexandre Dumas fils.                21 janvier.
  DCXXVIII. A Gustave Flaubert.                        8 fevrier.
    DCXXIX. Au meme.                                  16 fevrier.
     DCXXX. A M. Henri Harrisse.                         fevrier.
    DCXXXI. A M. Paul de Saint-Victor.                18 fevrier.
   DCXXXII. A M. Armand Barbes.                        2 mars.
  DCXXXIII. A M. Louis Viardot.                       11 avril.
   DCXXXIV. A M. Andre Boulet.                        15 avril.
    DCXXXV. A M. Louis Viardot.                       24 avril.
   DCXXXVI. A. Gustave Flaubert.                       9 mai.
  DCXXXVII. A M. Armand Barbes.                       12 mai.
 DCXXXVIII. A Gustave Flaubert.                       30 mai.
   DCXXXIX. Au meme.                                  14 juin.
      DCXL. A M. Henri Harrisse.                      28 juillet.
     DCXLI. A M. Francois Rollinat.                   29 juillet.
    DCXLII. A Gustave Flaubert.                        6 aout.
   DCXLIII. A M. Raoul Lafagette.                     10 aout.
    DCXLIV. A Gustave Flaubert.                       18 aout.
     DCXLV. A madame Arnould-Plessy.                  23 aout.
    DCXLVI. A M. Armand Barbes.                       27 aout.
   DCXLVII. A Gustave Flaubert.                          aout.
  DCXLVIII. A madame Arnould-Plessy.                 1er septembre.
   DCXLXIX. A Gustave Flaubert.                       10 septembre.
       DCL. Au redacteur en chef de _la Liberte_.     23 septembre.
      DCLI. A Gustave Flaubert.                      1er octobre.
     DCLII. A M. Henri Harrisse.                      11 octobre.
    DCLIII. A M. Armand Barbes.                       12 octobre.
     DCLIV. A Gustave Flaubert.                       12 octobre.
      DCLV. A madame Arnould-Plessy.                  21 octobre.
     DCLVI. A Gustave Flaubert.                       28 octobre.
    DCLVII. Au meme.                                   5 decembre.
   DCLVIII. A M. Calamatta                            21 decembre.
     DCLIX. A Gustave Flaubert.                       31 decembre.

1868

      DCLX. A M. Armand Barbes.                      1er janvier.
     DCLXI. A mademoiselle Marguerite Thuillier.       4 janvier.
    DCLXII. A mademoiselle Fleury.                    16 janvier.
   DCLXIII. A M. Charles Poncy.                       22 fevrier.
    DCLXIV. A madame Arnould-Plessy.                   7 mars.
     DCLXV. A la meme.                                15 mars.
    DCLXVI. A M. Edouard Cadol.                       17 mars.
   DCLXVII. A madame Juliette Lambert.                23 mars.
  DCLXVIII. A madame Lebarbier de Tinan.              26 mars.
    DCLXIX. A M. Henri Harrisse.                       9 avril.
     DGLXX. A madame Edmond Adam.                      8 juin.
    DCLXXI. A M. Louis Viardot.                       10 juin.
   DCLXXII. A Gustave Flaubert.                       21 juin.
  DCLXXIII. A M. Joseph Dessauer.                      5 juillet.
   DCLXXIV. A M. Guillaume Guizot.                    12 juillet.
    DCLXXV. A Gustave Flaubert.                       31 juillet.
   DCLXXVI. A madame Pauline Villot.                     aout.
  DCLXXVII. A Gustave Flaubert.                          aout.
 DCLXXVIII. Au meme.                                  18 septembre.
   DCLXXIX. A Maurice Sand.                              septembre.
    DCLXXX. A Gustave Flaubert.                      fin septembre.
   DCLXXXI. Au meme.                                  15 octobre.
  DCLXXXII. A M. Alexandre Dumas fils.                31 octobre.
 DCLXXXIII. A Gustave Flaubert.                       20 novembre.
  DCLXXXIV. A M. de Chilly.                           12 decembre.
   DCLXXXV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome).      17 decembre.
  DCLXXXVI. A madame Edmond Adam.                     20 decembre.
 DCLXXXVII. A Gustave Flaubert.                       21 decembre.

1869

DCLXXXVIII. A M. Emile Rollinat.                       2 janvier.
  DCLXXXIX. A M. Armand Barbes.                        2 janvier.
      DCXC. A madame Edmond Adam.                     10 janvier.
     DCXCI. A Gustave Flaubert.                       17 janvier.
    DCXCII. Au meme.                                  11 fevrier.
   DCXCIII. A M. Edmond Plauchut.                     18 fevrier.
    DCXCIV. A Gustave Flaubert.                       24 fevrier.
     DCXCV. A M. Alexandre Dumas fils.                12 mars.
    DCXCVI. A Gustave Flaubert.                        2 avril.
   DCXCVII. A M. Charles-Edmond.                      20 avril.
  DCXCVIII. A Maurice Sand.                           14 mai.
    DCXCIX. A M. Edmond Plauchut.                     11 juin.
       DCC. Au meme.                                  15 aout.
      DCCI. A Maurice Sand.                           18 septembre.
     DCCII. Au meme.                                  22 septembre.
    DCCIII. Au meme.                                  17 octobre.
     DCCIV. A M. Edmond Plauchut.                     10 novembre.
      DCCV. A Gustave Flaubert.                       15 novembre.
     DCCVI. A Louis Ulbach.                           26 novembre.
    DCCVII. A Mederic Charot.                         28 novembre.
   DCCVIII. A madame Edmond Adam.                     29 novembre.
     DCCIX. A Gustave Flaubert.                       30 novembre.
      DCCX. Au meme.                                   4 decembre.
     DCCXI. A M. Alexandre Dumas fils.                10 decembre.
    DCCXII. A Gustave Flaubert.                       14 decembre.
   DCCXIII. A M. Berton pere.                            decembre.
    DCCXIV. A Gustave Flaubert.                       17 decembre.
     DCCXV. Au meme.                                  18 decembre.
    DCCXVI. A madame Edmond Adam.                     24 decembre.

1870

   DCCXVII. A M. Armand Barbes.                        4 janvier.
  DCCXVIII. A mademoiselle N. Fleury.                  6 janvier.
    DCCXIX. A Gustave Flaubert.                        9 janvier.
     DCCXX. A Victor Hugo.                             2 fevrier.
    DCCXXI. A Maurice Sand.                           21 fevrier.
   DCCXXII. A madame Simonnet.                        21 fevrier.
  DCGXXIII. A Maurice Sand.                           23 fevrier.
   DCCXXIV. Au meme.                                  26 fevrier.
    DCCXXV. Au meme.                                  27 fevrier.
   DCCXXVI. Au meme.                                   2 mars.
  DCCXXVII. A Gustave Flaubert                        19 mars.
 DCCXXVIII. Au meme.                                  30 mars.
   DCCXXIX. A M. Edmond Plauchut.                      3 avril.
    DCCXXX. A Michel Levy.                            20 avril.
   DCCXXXI. Au meme.                                  26 avril.
  DCCXXXII. A Gustave Flaubert.                       20 mai.
 DCCXXXIII. A madame Edmond Adam.                      8 juin.
  DCCXXXIV. A Gustave Flaubert.                       29 juin.
   DCCXXXV. A M. Emile de Girardin.                    3 juillet.
  DCCXXXVI. A M. le docteur Henri Favre.               3 juillet.
 DCCXXXVII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.      14 juillet.


FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIEME





End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 ***

***** This file should be named 13839.txt or 13839.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/8/3/13839/

Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
